MICHEL-EUGÈNE CHEVREUL

Sa vie et son oeuvre

 


revu le 7 décembre 2006


Plan : I. Introduction - II. Notice historique par Marcelin Berthelot- III. Article de M. Louis Mangin - IV. Chevreul et les corps gras de Ch. Moureu - V. M. Chevreul [Journal des Savants, 1889] -  voir par ailleurs le plan général consacré à la section Chevreul - VI. Sur le reportage photographique de Félix Nadar, lors du centenaire de Chevreul - la statue de Chevreul au Jardin des Plantes (Paris, Angers)-

I. Introduction

En prélude aux grands articles d'Eugène Chevreul concernant les études historiques sur la chimie et l'alchimie, voici des éléments sur sa vie et son oeuvre, que nous devons à Marcelin Berthelot. Comme on le verra, il n'y est nullement question de l'alchimie. Et pourtant, aussi bien Berthelot que Chevreul y consacrèrent une part importante de leur vie et de leurs travaux...


Michel-Eugène Chevreul, vers 50 ans, lithographie de Maurin, 1836, gravure de Conrad Cook

Nous avons complété la notice historique de Berthelot par trois articles qui reviennent sur des détails biographiques intéressants ou approfondissent l'étude de l'oeuvre de Chevreul. Notons que sous des dehors respectueux, le texte de Berthelot est « assassin » et donne de Chevreul un portrait caricatural. 
Seul A. Maury [Journal des Savants] fait référence aux travaux de philosophie chimique et alchimique de Chevreul. Ces études, pourtant, semblent avoir occupé une place importante dans sa vie et, selon toute apparence, il possédait dans sa bibliothèque un nombre considérable de traités d'alchimie, soit sous forme de livres, soit sous forme de manuscrits [cf. fonds Chevreul]. Dans un Mémoire de l'Académie des sciences, qui tient sur plus de 300 pages, Chevreul brosse un portrait historique et philosophique de l'histoire de la matière, où il établit bien le niveau de liaison entre chimie et alchimie, et l'examen de cette liaison, conditionnée par ce qu'il appelle « l'analyse immédiate » d'une part, et la méthode a posteriori d'autre part. Deux ouvrages ont paru assez récemment sur Chevreul, l'un,
Eugène Chevreul : un savant, des couleurs ! [Museum d'Histoire Naturelle, 1997] et l'autre, traitant du rapport de Chevreul avec les peintres [Georges Roque, Art et science de la couleur : Chevreul et les peintres, de Delacroix à l'abstraction, J. Chambon, 1997] . Dans ses deux livres, il n'est pas fait mention des travaux de critique historique sur l'alchimie alors que le symbolisme alchimique est inconcevable sans le recours aux couleurs. [Cf. Chevreul, critique d'Artephius - Chevreul, critique de Cambriel - plan général -]
 

II. NOTICE HISTORIQUE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE M. CHEVREUL, par M. Berthelot, Secrétaire perpétuel de l'Académie
 

MESSIEURS,
 

La science et la civilisation sont des constructions progressives, érigées par le lent effort des générations humaines: mais l'oeuvre de chacune de ces générations n'est ni semblable, ni d'égale valeur. A certains moments il s'élève des hommes de génie, des héros, comme on disait autrefois, qui ouvrent des voies nouvelles, qui couronnent ou proclament par un acte ou par une découverte l'accomplissement d'une longue préparation, due au pénible travail effectué par leurs ancêtres. C'est ainsi que la science grecque avait été fondée, il y a vingt-cinq siècles, sous une forme surtout logique et mathématique ; c'est ainsi qu'après une période de dogmatisme théologique et de long obscurcissement intellectuel au Moyen Âge, la doctrine moderne a repris, du XVIIe au XIXe siècle, les habitudes rationnelles de la doctrine antique et constitué pour son propre compte les sciences physiques et naturelles, assises sur les fondements solides de l'observation et de l'expérimentation. Quelques grands noms dominent cette évolution de la pensée moderne : Galilée, Newton [1, 2], Lavoisier en ont été les plus brillants protagonistes. La chimie en particulier, se dégageant de la confusion d'une doctrine antérieure à moitié chimérique, a été ainsi constituée vers la fin du XVIIIe siècle par une pléiade de génies exceptionnels : Lavoisier à leur tête, mais aussi Priestley et Cavendish, Berthollet, Scheele, Wenzel, et bientôt Volta, pour ne parler que des savants du XVIIIe siècle [cf. Chevreul, critique de Hoefer]. Après ces premiers fondateurs, les générations des inventeurs en chimie se sont succédé sans interruption pendant un siècle entier, sans que leur initiative soit encore épuisée. Nous devons attribuer une part toute spéciale de notre reconnaissance à ceux qui ont suivi les célèbres promoteurs de l'origine, je veux dire aux Épigones, pour parler le langage d'autrefois. Tels ont été Gay-Lussac, Chevreul, Dulong, Thénard, en France ; et ailleurs, Davy, Dalton, Faraday, Berzélius, Oersted, Liebig et bien d'autres justement célèbres, quoique les ténèbres du passé commencent à envelopper leurs noms. Nul des savants d'aujourd'hui, même parmi les plus âgés d'entre nous, n'a connu Lavoisier ou Priestley. Mais il n'en est pas de même de leurs successeurs. Aux temps déjà lointains de ma jeunesse, j'ai pu voir et entretenir avec respect, j'ai connu quelques-uns de ces grands hommes, parvenus au terme de leur carrière. A ce moment, c'est-à-dire il y a un demi-siècle, déjà les premiers rôles étaient tenus par d'autres, maîtres vénérés des membres de l'Académie qui m'écoutent aujourd'hui. Un seul des Épigones, c'est-à-dire des savants qui florissaient à l'époque du premier Empire, a survécu jusqu'à la fin du XIXe siècle et sa réputation s'est accrue en raison de sa longévité exceptionnelle, par un phénomène de répercussion sur les générations humaines successives, qui rappelle les effets de l'induction électrique. La vie de Chevreul, prolongée jusqu'à cent trois ans, a atteint un terme auquel aucun membre des Académies françaises, ni peut-être étrangères, n'était jamais parvenu, au cours des deux siècles et demi écoulés depuis leur fondation ; ajoutons même qu'il se passera peut-être un temps non moins considérable, avant que notre postérité n'assiste à une semblable carrière, parcourue tout entière en l'honneur de la science et au profit de l'humanité ! Voici seize ans que la Sorbonne a vu le monde scientifique et les pouvoirs publics Honorer par leur présence et leurs applaudissements le centenaire de Chevreul, qui se proclamait modestement le Doyen des Étudiants de France. Depuis, sa statue a été érigée sur une des places publiques d'Angers, sa ville natale. Elle a été aussi inaugurée le 11 juillet 1901 au Muséum d'histoire naturelle, là où il a vécu, où ses travaux ont été accomplis, et où son image perpétue son souvenir. Le moment est venu de l'honorer aujourd'hui, dans cette solennité annuelle de l'Académie des Sciences, consacrée à rappeler les membres qui ont illustré notre corporation. La tâche n'est pas sans difficulté, je dirai même sans quelque monotonie; car je n'aurai guère à retracer ces incidents privés ou publics, qui relèvent l'intérêt de la plupart des biographies : celle de Chevreul sera consacrée principalement à l'exposé de ses idées et de ses travaux. Ce serait d'ailleurs mal louer sa mémoire que de le faire par un panégyrique banal et continu, sans essayer d'y placer les lumières et les ombres, nécessaires pour caractériser cette vénérable physionomie. Chevreul, en effet, a été le type de ces savants qui poursuivent et développent, d'un effort consciencieux, l'oeuvre collective, sans prétendre se poser comme les initiateurs des révolutions profondes, qui changent les fondements des doctrines. Cependant sa forte main a taillé quelques-unes des pierres fondamentales de l'édifice, et c'est là un mérite qui ne saurait être effacé ni amoindri dans l'histoire de la chimie moderne.

 
Michel-Eugène Chevreul, sans doute vers 1883, photographié probablement par Félix Nadar

  II

Michel-Eugène Chevreul est né à Angers [à 20 heures] le 31 août 1786. Il était fils d'un médecin, chirurgien et accoucheur, né aussi à Angers en janvier 1754, nommé correspondant de l'Académie de médecine en 1825 et mort à Angers le 2 juillet 1845, âgé de 91 ans. La mère de Chevreul atteignit l'âge de 93 ans, c'est-à-dire que ses parents lui transmirent, comme il arrive parfois, leurs aptitudes héréditaires à la longévité et à la culture des sciences. On sait combien sont nombreux dans l'histoire les descendants des médecins, formés par leur père à l'habitude du travail, du devoir et des hautes études. Chevreul fut élevé dans ce milieu provincial, qu'il ne parait pas avoir quitté avant l'âge de 17 ans. Il y reçut la forte empreinte de l'esprit sérieux, laborieux, conservateur qui caractérise cette région de la France. Ses plus anciens souvenirs, tels qu'il les rappelait de temps à autre dans de longues conversations, se rapportaient aux taches sanglantes de la guillotine, répandues sur les places publiques de sa ville natale, qui avaient effrayé les tendres années de son enfance. Il en avait retenu une certaine horreur de la politique, à laquelle il ne fut jamais mêlé, sinon le jour où de malencontreux amis essayèrent, en 1875, de le porter dans le département de Maine-et-Loire candidat au Sénat de la troisième République. Le seul des hommes de l'époque révolutionnaire dont il parlât quelquefois était La Réveillère-Lepeau, l'un des membres du Directoire et l'un des protecteurs de la petite société des théophilanthropes. Chevreul semblait professer pour lui quelque sympathie; sans doute en souvenir des cours que La Réveillère avait professés à Angers avant 1789, et surtout de ses relations ultérieures au Jardin des Plantes avec la famille du botaniste Thouin. A l'âge de 14 ans, Chevreul entra comme élève dans l'École centrale d'Angers : il y fit trois ans d'études, en rivalité avec Béclard, q ui devint plus tard professeur d'anatomie à Paris et fut enlevé par une mort prématurée : tous deux avaient, suivant le style du temps, un vif amour de la gloire, qui devait les pousser plus loin. Cette éducation des Écoles centrales, inspirée par les idées des philosophes de la fin du XVIIIe siècle, représentait une tentative originale : elle s'efforçait de concilier le désir moderne d'une instruction utilisable et pratique avec les aspirations classiques à une haute culture, aussi nourrie de science d'ailleurs que l'âge des élèves et les connaissances du temps permettaient de le faire. Essai imparfait sans doute, mais fondé sur des vues originales et profondes, et qui ne tarda pas être étouffé par un retour pur et simple aux traditions universitaires. Depuis cette époque et pendant tout le siècle qui vient de s'écouler, l'éducation publique de la jeunesse bourgeoise s'est débattue entre les deux tendances contraires. Si nous avons réussi à constituer sur des bases indépendantes l'Enseignement populaire de nos Écoles primaires et l'Enseignement supérieur de nos Facultés, c'est parce que ces enseignements existaient à peine avant le XIXe siècle et seulement à l'état rudimentaire. Au contraire, jusqu'à nos jours l'enseignement secondaire n'a pas pu être débarrassé des cadres devenus surannés, où il avait été jeté par les éducateurs du XVIIe siècle. Quoi qu'il en soit, les Écoles centrales formèrent nombre d'excellents élèves ; la plupart des savants du premier quart du XIXe siècle en sont sortis. Chevreul notamment a été un de leurs produits les plus brillants. Il remporta les premiers prix de langues latine et grecque, de chimie et de minéralogie. À 17 ans, sa famille l'envoya à Paris, compléter ses études dans un laboratoire de chimie, celui de Vauquelin. Il fut d'abord son élève en 1803, puis le préparateur de son cours au Jardin des Plantes : il devait rester dans cet établissement près de 90 ans. Vauquelin était un observateur consciencieux, qui a laissé quelque trace, surtout par sa découverte du chrome. Chevreul avait gardé de ce premier maître un souvenir très reconnaissant, qui contrastait avec son peu de sympathie pour Fourcroy, savant illustre alors, mais aujourd'hui oublié. Plus tard, Chevreul faisait rarement mention de ce dernier, ayant gardé rancune d'un jugement précipité de Fourcroy rendu sur lui et sur Thénard : « Tous ces jeunes gens sont de nulle valeur.» Le mot méprisant de Fourcroy, resté dans la mémoire de Chevreul, était plus grossier et plus énergique ; mais sa prophétie outrecuidante fut bientôt démentie. Le Muséum d'histoire naturelle jouissait alors d'une grande autorité scientifique, acquise sous l'impulsion d'un groupe de savants tels que Cuvier, Haüy, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, Jussieu, dont les idées exercèrent une grande influence sur les jeunes gens d'alors. Les travaux de Chevreul relatifs à l'espèce chimique et aux principes immédiats en portent le reflet.
Son premier mémoire, publié en 1806 dans le tome LVII des Annales de Chimie, a pour titre: « Examen des os fossiles trouvés dans le département de Maine-et-Loire à Chavaignac » : c'est un essai d'écolier. L'année suivante, autre étude relative à l'action de l'acide nitrique sur le liège, consacrée à préparer l'acide subérique, récemment découvert par Brugnatelli. À ce moment (14 mai 1808), Chevreul devint membre de la Société Philomathique, foyer actif du mouvement scientifique de la jeunesse du temps. Vauquelin engagea son élève à faire des expériences chimiques sur les matières colorantes, auxquelles il devait revenir plus tard et plus longuement, telles que l'indigo, le pastel, le bois de Brésil, le bois de Campêche. Puis viennent d'autres recherches (1809) sur les substances amères formées dans la réaction de l'acide nitrique sur l'indigo, sur certaines espèces de tannin, découvertes par Hatchett dans la réaction entre l'acide sulfurique et diverses substances organiques, etc. Bref, Chevreul cherchait péniblement sa voie, sans la trouver d'abord lorsqu'il aborda l'étude des corps gras et de leurs combinaisons avec les alcalis et en fit l'objet d'une lecture à la première classe de l'Institut, le 5 juillet 1813. Date mémorable dans l'histoire de la chimie organique et dans la vie de Chevreul en particulier ! Je retracerai tout à l'heure plus longuement le récit des belles découvertes qu'il y fit. Mais en ce moment, il convient de nous attacher à l'étude de sa vie privée. Elle traversait en effet de graves péripéties, dont il se plaisait à raconter certains incidents. C'était l'heure où l'Empire, si longtemps victorieux de l'Europe coalisée, commençait à incliner vers une décadence et une chute de plus en plus précipitées. Toute la jeunesse française, sans distinction de classes sociales, était appelée dans les armées par les injonctions les plus rigoureuses. Chevreul avait l'âge militaire ; sa haute taille, sa forte constitution, sa santé florissante semblaient le désigner entre tous.

« Voici un robuste gaillard! comment se fait-il qu'il ait échappé au service militaire ?  »

Tel était le langage tenu par un visiteur étranger à M. de Champagny, ministre de l'Intérieur.

« Oh! ne m'en parlez pas, répondit le ministre. C'est un grand risque que je cours là, pour être agréable à cette famille. Si l'empereur le savait, il me traiterait avec la dernière brutalité. »

Et il se servait d'une expression soldatesque, image des moeurs de temps, mais dont je ne puis reproduire ici la crudité. Voilà comment Chevreul entra dans le corps des pages du roi de Rome, et échappa à cette conscription fatale, qui, moissonna tant de jeunes Français. Cependant, il poursuivait lentement la carrière qu'il avait choisie, utilisant pour la culture des sciences les loisirs que lui procurait la fortune patrimoniale. En 1809, Vauquelin lui confia la suite d'un enseignement spécial, fondé par Fourcroy, et que Chevreul continua jusqu'en 1818. Le 21 mars 1810, il mit enfin le pied dans l'étrier officiel, comme aide naturaliste du Muséum ; titre modeste, qui a été le premier galon de bien des savants. Trois ans après, en 1813, il est nommé professeur agrégé pour les sciences physiques au lycée Charlemagne, et professeur titulaire en 1817. Pendant ce temps, il n'avait pas cessé de poursuivre ses travaux de laboratoire. Attaché avec une continuité méritoire à l'étude obstinée des corps gras, il multipliait ses recherches et ses publications, et construisait l'édifice qui a immortalisé sa mémoire. C'est de 1813 à 1815, pendant l'une des périodes les plus troublées de notre histoire, celle de la chute de l'Empire et des deux invasions, que Chevreul a exécuté les plus importantes de ses études ; travaillant dans son laboratoire, sans paraître ni troublé, ni peut-être même ému par les ruines qui s'amoncelaient autour de lui:

Impavidum ferient ruinae.

Du moins, aucune trace ne semblait en être restée dans ces réminiscences de jeunesse, qu'il prodiguait, à ses visiteurs. A peine un mot, plus tard, pour dire que la publication de ses vues sur les principes immédiats, dans les « Éléments de physiologie végétale » de Mirbel, fut retardée par les événements politiques.


Michel-Eugène Chevreul, d'après le médaillon de David d'Angers, 1839

En 1816, à l'âge de 30 ans, il fit une première candidature à l'Académie des Sciences, en concurrence avec Darcet et Dulong. Ils furent distancés par un savant plus illustre alors, d'une génération antérieure : Proust, âgé de 62 ans. Proust était, comme Chevreul, originaire d'Angers. Sa vie s'était écoulée en Espagne depuis 1784, et il y avait fait de belles découvertes. Mais, à la suite de l'usurpation injuste de Napoléon, le peuple se souleva contre les Français ; le laboratoire de Proust fut saccagé en 1808, et il revint en France, où il soutint contre Berthollet la doctrine des proportions définies des combinaisons. Aussi sa nomination à l'Académie était-elle justifiée de toutes façons. Il ne résida guère, demeurant retiré à Craon (Mayenne) jusqu'à son dernier jour, survenu dix ans après. Cependant, la carrière de Chevreul continuait à se développer, en même temps que ses découvertes. En 1821, il devint examinateur de chimie à l'École polytechnique, poste qu'il occupa jusque vers le milieu du siècle. A cette époque il figura avec Gay-Lussac, comme expert en écriture, dans la fameuse affaire des héritiers Lesurque ; Chevreul y témoigna une méfiance bien légitime, relative aux procédés de vérification. Vers 1822, il se maria ; ce mariage a laissé trace dans son oeuvre d'une façon touchante, par la dédicace d'un de ses livres publié en 1866 :

« A la mémoire (le Madame Sophie Chevreul; reconnaissance de 44 ans de bonheur »; [il s'agit de l'ouvrage Histoire des connaissances chimiques, Paris, Morgand, 1866 dont seul le 1er volume a paru]

reconnaissance d'autant plus frappante, que Chevreul, avec la placidité d'un sage que rien n'étonne, ne témoignait guère à personne ni antipathie, ni sympathie marquées. En 1823, il fut adjoint à l'Académie de médecine, de récente fondation; quelques-unes de ses recherches, d'importance secondaire, attestent l'intérêt qu'il a toujours porté aux questions physiologiques. Un pas plus important, en 1824, marqua une orientation nouvelle dans sa carrière; je veux parler de sa nomination, le 24 septembre 1824, comme Directeur des teintures de la Manufacture royale des Gobelins, sur la proposition du vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld, chargé de la direction des Beaux-Arts. Chevreul n'était pas le candidat du ministre; cependant, en raison de ses attaches de famille et de naissance, il était en bonnes relations avec la Restauration. Aussi disait-on autrefois, je ne sais sur quels fondements, qu'il avait dû cette place à la protection du duc d'Angoulême, personnage également propice à Gay-Lussac dans l'institution du bureau de garantie près la Monnaie. En tous cas, les choix étaient excellents, et Chevreul justifia, par soixante et un ans de service, sa nomination. Ses débuts aux Gobelins rencontrèrent quelques difficultés ; il n'y avait ni laboratoire, ni ressources pour le travail. C'est dans le laboratoire obtenu et agrandi plus tard que je l'ai connu, vers 1849, encore actif et agissant ; il opérait dans deux belles salles, bien éclairées, garnies de tables et d'appareils en bon état, à l'exception de la poussière qui s'y accumulait paisiblement ; car il ne souffrait pas qu'on touchât aux objets qu'il étudiait, avec une patience et une lenteur indéfiniment prolongées. La plupart des vases et des capsules étaient protégés par des cloches, sous lesquelles je les ai revus inaltérés pendant plus de trente ans. Les instruments, d'ailleurs, avaient vieilli, comme leur propriétaire. Si son rôle pratique dans l'exécution des teintures des Gobelins fut quelquefois plus effacé qu'il ne l'aurait désiré, à cause de la résistance plus ou moins justifiée des services techniques, - et il s'en plaignait confidentiellement, - du moins Chevreul s'en dédommagea en essayant de perfectionner la théorie. C'est là, en effet, que fut édifiée la longue construction des cercles chromatiques, qu'il montrait, à ses visiteurs, avec une satisfaction un peu naïve et dans lesquels il s'efforçait d'emprisonner la théorie entière des couleurs naturelles.


l'un des cercles chromatiques de M. Chevreul

J'en parlerai tout à l'heure. De 1826 à 1840, Chevreul a professé aux Gobelins un cours de chimie appliquée à la teinture ; tous les deux ans, il revenait sur le contraste simultané des couleurs, auquel il a consacré un ouvrage spécial. En 1842, le ministre du Commerce l'invita à se rendre à Lyon, centre séculaire de la fabrication des soieries, pour y faire un cours ; où il étudia les effets optiques propres aux étoffes de soie, d'après des théories physiques ingénieuses mais imparfaites : ce cours fut imprimé, quatre ans après, aux frais de la Chambre de Commerce de Lyon. A l'étude physico-chimique des couleurs, Chevreul joignait d'ailleurs des vues esthétiques, qui témoignaient de ses relations avec quelques-uns des artistes les plus célèbres du commencement du XIXe siècle. Ce fut le 9 août 1826, à l'âge de 40 ans, que Chevreul fut élu membre de la section de chimie de l'Académie des sciences, en remplacement de Proust, devant lequel il s'était effacé dix ans plus tôt. Il devait en faire partie pendant soixante-trois ans : il présida deux fois l'Académie, en 1839 et en 1867, double investiture dont l'âge permet à peu de nous de recevoir l'honneur exceptionnel.
Cependant sa réputation, grandissant en France, recevait en même temps cette consécration et, cette sorte de sanction que donnent aux savants d'une nation les suffrages des sociétés savantes des autres pays : consécration si douce parce qu'elle est désintéressée et se produit d'elle-même avec le cours du temps. La même année où Chevreul devenait en France membre de l'Institut, la Société royale de Londres le fit son associé (29 novembre). L'Académie de Stockholm le nomma correspondant en 1829 (13 mai); l'Académie de Copenhague en 1833 (16 mai); l'Académie de Berlin en 1834 (30 juin); la Société scientifique de Moscou en 1848 (12 novembre); l'Académie de Saint-Pétersbourg en 1853 (23 décembre), etc., etc. En France, il était élu membre de la Société royale d'Agriculture le 22 avril 1832 ; commandeur de la Légion d'honneur en 1844 ; grand officier en 1865 ; grand-croix en 1875. Ce sont les faits les plus saillants de son Cursus honorum, à la condition bien entendu de ne pas oublier sa présence au Muséum d'histoire naturelle, où son nom est demeuré entouré d'une vénération traditionnelle.
Il faisait partie de cet établissement depuis un quart de siècle, comme préparateur, puis comme aide naturaliste, lorsqu'en 1829, il fut appelé à succéder à l'un de ses maîtres, Vauquelin, à titre de professeur de chimie appliquée aux corps organiques, et il y enseigna pendant soixante ans. Le Muséum était alors le foyer d'un grand mouvement scientifique. Chevreul eut pour collègues Gay-Lussac, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire et son fils lsidore, Brongniart, Flourens, les deux Becquerel, de Blainville, de Jussieu, Milne Edwards, Dumas, Quatrefages, Claude Bernard et bien d'autres hommes célèbres, l'honneur de la science française pendant tout le cours du XIXe siècle : Chevreul se montra l'égal des plus illustres. J'assistai, en 1819, à quelques-unes de ses leçons : les auditeurs étaient clairsemés sur les bancs du vieil amphithéâtre. Chevreul y exposait longuement de vagues généralités relatives à la chimie et à la physique, avec le concours de son préparateur Cloez, chimiste de mérite, qui vieillit aux côtés de son maître, sans avoir jamais vu se réaliser l'espérance si naturelle de lui succéder. Chevreul y démontrait ce jour-là le froid produit par l'évaporation de l'éther, tombant goutte à goutte sur un tube mince qui contenait un peu d'eau ; volatilisé dans un courant d'air, il devait déterminer la congélation de l'eau. L'expérience marchait mal ; Chevreul se plaignait de son préparateur, suivant l'usage des professeurs en pareil cas. Je ne me rappelle pas si le liquide consentit à se solidifier. Chevreul devint directeur du Muséum en 1864, moment critique dans l'histoire de cet établissement. On avait répandu le bruit qu'il était le siège d'abus multipliés, non sans l'arrière-pensée de mettre à sa tête un surintendant tiré de la famille impériale. Les courtisans, les journaux officieux s'en étaient mêlés. Il y avait un rapport hostile, fait en 1858 par un général, qui avait renouvelé ses attaques en 1862 à la Chambre des députés. Chevreul prit avec vigueur la défense du Muséum; un autre général plus bienveillant, qui a été l'un de nos confrères à l'Académie, Favé, non sans crédit personnel auprès de Napoléon III, ramena l'opinion du maître. Ce fut ainsi que Chevreul inaugura sa direction du Muséum en 1864. Elle dura quinze ans.
L'événement le plus tragique survenu au Muséum pendant cette période a été le bombardement de Paris en janvier 1871. Quatre-vingt-sept obus tombèrent dans l'enceinte du Muséum : les serres furent dévastées et les cultures en partie anéanties, à la fois par les explosions et par le froid résultant de cette destruction. Chevreul avait alors 84 ans ; il demeurait dans l'une des maisons exposées au danger. Il montra le courage et le calme serein d'un sage, en protestant d'ailleurs hautement contre cet acte de vandalisme envers Paris, l'un des grands foyers de la science et de la civilisation. Il proposa même d'inscrire cette flétrissure sur une plaque de marbre, destinée à en immortaliser le souvenir. Cependant les atteintes de l'âge se faisaient sentir de plus en plus. En 1879, Chevreul devint directeur honoraire du Muséum ; en 1883, il laissa à M. Decaux la direction de l'atelier des teintures des Gobelins. En 1886, son centenaire fût célébré, en présence du Président de la République et des délégations scientifiques venues de toutes les parties du monde.

[Nadar fit un reportage photographique à cette occasion, dans le Journal Illustré d'août 1886. On y voit plusieurs photos de Chevreul qui avait conservé sa prestance physique ; une photo est particulièrement remarquable : c'est celle où on le voit feuilletant un ouvrage qui devait appartenir à Nadar et où le vieillard aperçoit la signature de Pasteur.]



Médaille commémorant le centenaire d'Eugène Chevreul, exécutée par M. Roty, ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome. À gauche, corps de la médaille ; à droite, revers de la médaille : la Jeunesse française au doyen des Etudiants. mesure : 0. 098 m de diamètre.

Dans son oeuvre comme dans sa personne, il avait réalisé ce mot de l'un des hommes politiques d'autrefois : « Il faut durer. »
Il conserva jusqu'au bout sa robuste santé, sa pleine conscience des choses et son intelligence. Son fils le précéda dans la tombe de quelques jours; mais il n'eut pas connaissance de ce deuil suprême. Chevreul s'est éteint sans souffrance le 9 avril 1889, dans sa 103ème année, entouré d'honneurs et de respect, au sein de ce Muséum auquel il avait consacré son existence.

[il était encore actif au début de l'année 1889 puisqu'on lui demanda 4 cercles chromatiques ; ce fut là sans doute son dernier travail. Chevreul, comme l'indique Gaston Tissandier dans la livraison du 20 avril 1889 de la Nature, a poursuivi ses travaux personnels au laboratoire jusqu'à l'âge de 96 ans. Depuis 1882, il avait cessé de faire de la chimie pratique mais montait encore assez fréquemment dans son cabinet de travail reproduit sur cette figure, au Museum d'Histoire naturelle - d'après une photographie de Nadar (tirage Eastman). Ce cabinet était situé au-dessus de sa chambre à couche, au troisième étage de la maison qu'il habitait au Jardin des Plantes et qu'il occupait depuis la disparition de son épouse, Mme Braccini, décédée bien avant lui au début des années 60. Parfois il s'asseyait encore à son bureau, compulsait ses papiers, feuilletait ses livres mais ne travaillait plus de façon régulière. Auparavant, quand il revenait des Gobelins, vers 6 heures du soir, il ne manquait pas de s'y enfermer jusqu'au dîner. Après son repas, il y revenait encore et y passait souvent la soirée entière jusqu'à 11 heures, jamais au-delà. A cette époque, le vieillard n'était pas très matinal. Il se levait à 9 heures, déjeunait aussitôt son lever, et se rendait à pied aux Gobelins où il arrivait à 10 heures. Chevreul ne mangeait jamais entre son déjeuner de 9 heures du matin et son dîner, qu'il prenait à 6 heures et demie. Il n'aimait pas les légumes, consommait de la viande, et buvait essentiellement de l'eau et un peu de bière. Six mois avant son centenaire, le savant avait été atteint de ce que l'on appelait alors une « fluxion de poitrine » ; en termes modernes, cela pourrait correspondre soit à un oedème pulmonaire,en rapport avec une insuffisance cardiaque, soit avec une surinfection bronchique. Quoi qu'il en soit, le fait qu'il ait vécu encore trois ans tend à prouver qu'il ne s'agissait pas d'une cardiopathie très évolutive. Après tout, il est normal d'être malade à 100 ans ! Mais il paraît que depuis, l'affaiblissement était venu progressivement. Il supporta vaillamment les fêtes qui lui furent offertes lorsqu'il eut atteint sa cent et unième année.Il reçut dans la journée des délégations et de nombreuses visites, il assista au grand banquet donné en son honneur à l'Hôtel de Ville, et rentra le soir à 11 heures. Le lendemain matin, à 10 heures, Chevreul était parti pour assister au Comité consultatif des arts et manufactures dont il était président. Dans les trois dernières années de sa vie, Chevreul s'intéressait toujours vivement aux travaux de son laboratoire et, tous les matins, il recevait la visite de son aide-naturaliste, M. Arnaud, qui lui exposait l'état des expériences entreprises - Arnaud avait été appelé en 1883 à diriger les recherches scientifiques du laboratoire de l'illustre chimiste. Chevreul sortait presque tous les jours en voiture et son excursion favorite était pour le chantier de la Tour Eiffel. Quelques jours avant sa mort, il était descendu de voiture, et, contemplant le colosse de fer, il s'était écrié : « Oh ! que c'est beau ! ». Eugène Chevreul avait gardé intacte toute sa mémoire - on sait à quel point il est émouvant, lorsqu'un esprit supérieur vient à disparaître, de s'imaginer selon les conceptions religieuses que l'on affiche, que tout cela part en fumée, se volatilise pas plus de trois minutes après l'arrêt cardiaque.  Chose singulière que l'esprit humain, dont la puissance peut embrasser l'univers, soit la chose peut-être la plus fragile au monde !  Eh bien ! il eût été impossible de citer devant le vieux chimiste quelque fait erroné au point de vue scientifique, sans qu'il ne protestât aussitôt.  Chevreul aura exécuté sa dernière promenade le mercredi 3 avril 1889. A son retour, son cocher eut beaucoup de peine à lui faire monter les deux étages de son appartement. Le centenaire a gardé sa lucidité d'esprit jusqu'au samedi 6 avril. Peu de temps auparavant, son fils, Henri Chevreul -né en 1819 - , venait de mourir à l'âge de 70 ans une quinzaine de jours avant lui, exactement le 17 mars 1889. On cacha cette nouvelle à Chevreul, alors que, presque tous les jours, il s'informait de l'état de santé de son fils qu'il croyait - effectivement - malade. Le dimanche 7, Chevreul ne reconnaissait plus ceux qui l'entouraient, la journée du lundi se passa dans l'agonie, le vieillard ayant une respiration haletante. Il rendit le dernier soupir le mardi 9 avril 1889, à 1 h 30 du matin. Voici une reproduction d'après la photographie qu'en prit alors Nadar. 


Chevreul sur son lit de mort, le 9 avril 1889, d'après une photographie de Nadar ; je n'ai pu retrouver la photographie originale - cliquez pour un autre aperçu

- sur son fils Henri, quelques commentaires : M. Henri Chevreul, magistrat démissionnaire en 1848, que son mariage avait fixé à Dijon. Bibliophile et numismate distingué, M. Chevreul s'était formé une belle bibliothèque, riche surtout en ouvrages sur le XVIe siècle, et avait réuni une curieuse collection de monnaies royales et de monnaies bourguignonnes. L'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, où il siégeait depuis 1853, l'avait élu vice-président en 1872, puis président en 1875; la Commission des antiquités de la Côte-d'Or lui avait conféré, en 1886, le titre de vice-président. Auteur d'une Vie d'Hubert Languet, il a publié, d'après le manuscrit de la Bibliothèque de l'Institut, le Livre du roy Charles de la chasse du cerf, et réédité plusieurs ouvrages, notamment des pièces rares et curieuses sur l'histoire de la Ligue en Bourgogne. Notre confrère était fils de l'illustre centenaire ; il a précédé de quelques jours dans la tombe celui qu'aux applaudissements unanimes de la Chambre une voix autorisée a proclamé « tout ensemble un grand savant, un chrétien convaincu et un bon citoyen. », Société de l'Histoire de FRance, 1889, p. 84-5, T. 26 ]

  [Sur la médaille offerte à Chevreul pour son centenaire : Remise de la médaille de M. Chevreul, au nom du Comité de la Jeunesse française; par M. DE QUATREFAGES. En remettant cette médaille au Président de l'Académie, M. de Quatrefages s'exprime dans les termes suivants :

« Au moment où tant de corps savants se préparaient à fêter le centenaire de notre vénéré Confrère M. Chevreul, quelques jeunes gens résolurent de lui offrir les hommages de la Jeunesse française. Un Comité se forma, composé en majeure partie de fils, petits-fils, parents ou amis de Membres de l'Institut, et choisit pour son Président M. Charles Brongniart. L'appel qu'il adressa aux savants de tous pays fut accueilli avec une sympathie marquée. Plus de mille souscripteurs y répondirent. Ce succès a permis au Comité de faire plus et mieux qu'il n'en avait eu d'abord la pensée. Son intention première avait été de faire frapper une médaille destinée à perpétuer le souvenir du savant illustre qui, en se traitant lui-même d'étudiant, semble vouloir se rapprocher de ceux dont il est le plus parfait modèle. Sans renoncer à cette idée, il a eu l'heureuse inspiration de montrer ce qu'a produit le travail incessant d'un seul homme, qui étudie depuis plus de trois quarts de siècle. Il publiera le Catalogue raisonné complet des œuvres de M. Chevreul. Ce Catalogue, rédigé avec le plus grand soin par M. Maloizel, sera un document historique précieux ; et l'Académie apprendra sans surprise qu'il formera à lui seul un volume. Le Comité a fait faire en outre deux médailles représentant les mêmes sujets. Toutes deux sont l'oeuvre de M. Roty et portent l'empreinte d'un talent remarquable. L'une, du module ordinaire, sera frappée, et chaque souscripteur en recevra un exemplaire. L'autre, d'un plus grand module, a été coulée. Il n'en a été tiré que trente exemplaires et le moule en sera brisé, pour lui conserver toute sa valeur. »

Cette médaille porte sur la face le buste de M. Chevreul. L'artiste a reproduit, avec un rare bonheur, les traits et la physionomie de l'illustre centenaire. Au revers, M. Chevreul est assis dans un fauteuil, les jambes croisées, un papier sur le genou, un crayon à la main : il travaille. Une jeune femme vient l'interrompre et lui apporte une couronne de laurier. Autour de ce groupe se lit la légende : LA JEUNESSE FRANÇAISE AU DOYEN DES ÉTUDIANTS. 31 AOUT 1786 - 31 AOUT 1886. C'est une de ces médailles exceptionnelles que le Comité a voulu offrir à l'Académie. Il a désiré que cet hommage respectueux lui fût porté par le père d'un de ses Vice-Présidents. C'est à ce titre que j'ai l'honneur de la remettre au Bureau de l'Académie. »  C. R. Acad. Sci, 1886, 2- Semestre. (T. CIII, N° 22) -

Cette médaille fut remise par M. Charles Brongniart à Michel-Eugène Chevreul le 30 août 1886 à la Société nationale d'Agriculture, suite à la constitution d'un comité qui était ainsi composé, outre Brongniart, e : MM. Léonce de Quatrefages de Bréau et René Acollas, vice-présidents ; Louis Passy, député, trésorier ; Dr. Devis, secrétaire ; Gillet, Grès, Henri Martin, Roché, membres.]

III

   
J'ai rapporté l'histoire de la longue vie de Chevreul, vie facile et heureuse, poursuivie sans incidents sérieux, dans les conditions d'une carrière régulière, d'une santé excellente et d'un avancement méthodique. Avant d'exposer les résultats scientifiques de cette belle existence, c'est-à-dire les découvertes de Chevreul, il convient de retracer le portrait physique et moral de notre confrère et d'essayer de fixer les traits de cette physionomie, devenue légendaire parmi nos contemporains. Dans les temples de l'Extrême-Orient, on expose à la vénération des fidèles des objets et des reliques ayant fait partie du corps même de Bouddha, pendant les différentes époques de sa vie : nulle invraisemblance n'arrête ses adorateurs. Ces merveilles mythiques, la science moderne les a réalisées, non seulement pour les êtres divinisés, mais pour chacun de nous. On possède l'image, les traits des hommes des générations présentes, depuis leur naissance, pour les périodes successives de leur existence, jeunesse, âge mûr, vieillesse, jusqu'au masque dernier, relevé sur la couche funèbre : la plupart des auditeurs qui m'écoutent légueront ainsi au secrétaire perpétuel, chargé un jour de leur éloge, des documents détaillés et précis sur leur personnalité physique à chaque âge ; complément utile de leurs oeuvres écrites. Aujourd'hui, je suis moins favorisé dans mon désir de fixer devant vous la physionomie de Chevreul. Je ne connais aucune image de sa jeunesse ou de son âge mûr, et je ne puis vous retracer ses traits que tels que je les ai aperçus, au milieu du XIXe siècle, alors qu'il avait atteint 63 ans. Il avait déjà la figure qu'ont connue les derniers de ses contemporains et que les quarante dernières années ont vieillie encore, mais sans en altérer beaucoup l'expression. C'était un grand vieillard, couronné de cheveux blancs, que le vent emportait derrière sa tête; un homme robuste, à figure intelligente, assez régulière, dont les lignes bien accusées manquaient peut-être un peu de finesse et de vivacité. Sur ses lèvres régnait un sourire débonnaire, expression du contentement intérieur qui résultait d'une santé et d'un esprit bien équilibrés, d'une carrière heureuse et tranquille, d'une haute situation entourée du respect universel. Né dans l'aisance, au sein d'une famille bourgeoise considérée, la vie avait été facile pour lui et sans grandes luttes, ni de situation, ni de doctrines. Son amour pour la science avait été couronné de bonne heure par de brillantes découvertes et il vécut toute sa vie cantonné dans ses propres travaux et dans les idées des hommes de son temps, sans s'être assimilé aucune idée nouvelle, sans avoir été agité, comme les savants de notre génération, par l'évolution incessante des notions réputées définitives aux années de sa jeunesse ; sans avoir été troublé par la crainte ou tout au moins par le regret mélancolique de se voir peu à peu dépassé. Le point de vue de Chevreul à cet égard était celui de beaucoup de savants du XIXe siècle. Laplace, Cuvier, pour ne citer que quelques-uns des plus illustres, croyaient avoir tracé à la Science des cadres définitifs. C'était une conviction de ce genre qui donnait à Chevreul cette expression de sérénité, de confiance qui frappait tout d'abord les gens qui l'abordaient. De là aussi cette bienveillance, un peu superficielle, avec laquelle il accueillait les jeunes gens. Il n'y avait en lui, certes, aucune trace de ces sentiments de jalousie ou de malveillance que l'on a reprochés, à tort ou à raison, à certains de ses contemporains. Mais il était enclin à se laisser mener par la flatterie. Peut-être même manquait- il un peu du sentiment de l'ironie. Quoi qu'il en soit, Chevreul, absorbé dans sa propre personnalité, ne cherchait pas à comprendre celle d'autrui; il ne portait guère aux gens d'intérêt profond, et il a disparu, sans former ni école, ni élèves nombreux. Il n'en témoigna jamais le goût ou le désir, et il a passé sans avoir fécondé la jeunesse par cette ardeur communicative qui la pousse en avant vers de nouveaux horizons. Cependant ses idées et ses méthodes ont exercé en chimie, dans le premier tiers du XIXe siècle, une influence considérable. Ce qui donnait à son attitude une grande dignité, ce qui inspirait le respect aux gens qui l'approchaient, c'était son respect profond pour la vérité, et l'absence absolue de toute infatuation pour ses propres travaux. S'il y renfermait ses conceptions, il ne prétendait pas leur attribuer ce degré de certitude absolue, cette fausse infaillibilité, à laquelle prétend parfois l'orgueil des hommes de science. Chevreul connaissait mieux la faiblesse de tout effort humain : il avait adopté avec modestie comme axiome cette phrase de Malebranche:

« On doit tendre avec effort vers l'infaillibilité sans y prétendre. »





cabinet de travail de Chevreul au Museum, d'après trois photographies de Nadar prise en 1886 [notez que sur un document dessiné dans la Nature, livraison du 20 avril 1889, Chevreul est assis dans le fauteuil : on verra l'image originale en cliquant sur ce montage, à gauche - la 4ème photo représente la maison de Chevreul à Paris - © Archives Photographiques (Médiathèque du Patrimoine) © CMN - cf. infra

Le mot effort caractérise d'ailleurs son oeuvre ; elle porte partout la trace de cet effort continu, de cette longue patience, qui est l'un des attributs du génie ; à la condition pourtant de l'associer avec une imagination créatrice. Esquissons à grands traits les caractères généraux de la vie privée de Chevreul, de sa vie académique, et de sa vie publique : ce qui ne saurait aller sans indiquer quelles étaient ses idées en politique, en religion et en philosophie : car il n'était pas sans prétention sur ce dernier domaine. Il n'eut jamais, en dehors de la science, de grandes passions ; mais il travailla toute sa vie :

« Le travail, disait-il, est une des conditions essentielles pour une vie centenaire. »

Je ne sais : car jusqu'ici, depuis plus de deux siècles et demi de durée de nos Académies françaises et quoique nous ayons tous l'habitude du travail, quelques-uns même son acharnement ; personne n'a atteint cette extrême limite de la vie humaine, Chevreul excepté. Il y faut donc d'autres conditions : l'hygiène d'abord. Chevreul n'a jamais bu que de l'eau [mais il paraît qu'il buvait parfois de la bière, cf. supra] ; il avait une répugnance instinctive contre le lait, le vin, l'usage du poisson et de la plupart des légumes [régime d'ailleurs qui s'oppose en principe à une longévité importante puisqu'on préconise actuellement le régime méditerranéen ou crétois, pauvre en somme en graisses saturées d'origine animale et riche en fibres]. Il y joignait la modération dans les habitudes de la vie et spécialement, disait-il, cette condition ascétique d'une chasteté complète depuis l'âge de 40 ans. Plus d'un homme, plus d'un savant depuis Cornaro, s'est plu à rechercher les conditions favorables à la longévité humaine, sans réussir à les réaliser pour son propre compte. J'ignore s'ils s'étaient conformés aux règles tracées par Chevreul. Il semble cependant qu'en ce domaine, comme dans la plupart des autres, la constitution physiologique de l'individu joue un rôle prédominant. Sa vie privée fut la vie simple d'un bourgeois économe et elle n'a guère laissé dans ses écrits d'autre trace que celle de son affection profonde pour Mme Chevreul. J'ai été moi-même témoin de cette affection, dans l'une des rares circonstances où j'ai été invité à sa table : affection un peu exclusive et systématique d'ailleurs, car les dames qui entouraient M. Chevreul se plaignaient en souriant de ce que, appliquant à leur parure privée ses systèmes sur le contraste simultané des couleurs, il ne souffrait autour de lui que des robes grises et des teintes effacées. Mais ce petit travers n'empêchait pas Chevreul d'être l'objet du culte et de l'amour des siens. Il en fut privé d'ailleurs en grande partie, pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, sa femme étant morte et son fils établi loin de Paris. Ses conversations sont restées légendaires. Il avait le débit tardif d'un homme dont la pensée est lente à se produire et ses discours se prolongeaient sans fin ; les sujets s'y trouvaient abordés tour à tour, avec une grande mémoire, un bon sens solide et une sincérité parfaite, mais d'une façon parfois discontinue : sans que l'orateur se laissât jamais distraire par les observations de son partenaire: c'était le plus souvent un candidat, assujetti à une audition prolongée. Me permettra-t-on à cet égard de rapporter une anecdote que m'avait transmise Cl. Bernard ? Ceux qui ont abordé Chevreul savent combien il était difficile à l'interlocuteur de s'affranchir de ses monologues indéfinis.

« Sans doute, disait Cl. Bernard; mais il y a un procédé infaillible. Interrompez Chevreul par un calembour. Il s'arrêtera pour y réfléchir, avant de le commenter. Vous saisirez l'occasion pour vous retirer, en le saluant avec respect. »

Le procédé n'est pas à la portée de tout le monde. Il fallait d'ailleurs se garder de contredire formellement Chevreul ; car il professait sur la plupart des questions des principes absolus, prêts à se redresser contre l'interlocuteur. Dans ces conditions, bien peu osaient l'interrompre; l'eussent-ils fait que, dans la plupart des cas, la tentative fût demeurée vaine, à moins de l'artifice suspensif de Claude Bernard. Ils étaient ainsi retenus jusqu'au milieu de la nuit, exposés parfois à rencontrer des rôdeurs à la sortie du Muséum, dans les rues désertes qui entourent l'Entrepôt des vins. Cependant je n'ai point entendu dire qu'ils aient éprouvé d'autre sinistre que l'assaut de ces phrases interminables. Ce n'est pas qu'elles ne renfermassent de temps à autre des souvenirs intéressants sur les hommes de sa jeunesse: La Réveillère-Lepeau, Vauquelin, Fourcroy, Berthollet, ces souvenirs s'entremêlaient avec quelque confusion. Ils naissaient tout d'un coup dans sa pensée, comme spontanément et indépendarnment de sa volonté. Mais dès que Chevreul laissait entrevoir quelque récit intéressant, l'association des idées et des images l'entraînait aussitôt, ainsi qu'il arrive dans les rêves, à aborder de nouvelles questions ; dont l'exposé d'abord embroussaillé ne tardait pas à être à son tour interrompu et en quelque sorte brisé. Ce n'était pas là d'ailleurs, paraît-il, le résultat de son vieil âge : il en était déjà de même, m'ont rapporté des témoins qui l'avaient connu vers 1826, c'est-à-dire à 40 ans. Ses écrits contrastent, en apparence du moins, avec sa conversation. Il s'efforce, en effet, de les construire d'après une méthode stricte, dont il laisse trop apparaître l'artifice, et d'après un enchaîneraient, plus rigoureux en logique abstraite qu'en réalité observée. Cette tendance a imprimé, à son style quelque chose de pénible, de contraint et parfois de fastidieux. Il demeure enfermé dans une sorte de métaphysique, ou plutôt de scolastique verbale, où se retrouvent quelques réminiscences de la langue de Condillac. Sa méthode, dans ce qu'elle avait de solide, dérivait de son éducation première dans les écoles centrales,tout imbues des idées des philosophes du XVIIIe siècle, et particulièrement de d'Alembert et de Condorcet. On y retrouve ces tentatives pour construire le système général des connaissances humaines, qui ont inspiré, au début du XIXe siècle, des hommes d'un génie plus puissant que le sien, tels qu'Ampère, Saint-Simon, Auguste Comte. Les chimistes et les physiciens, guidés par des idées mécaniques, ont été de tout temps, plus que les adeptes des autres sciences, portés à essayer de construire des systèmes logiques, depuis les alchimistes grecs qui se proclamaient « disciples de Platon et dAristote », jusqu'aux partisans de l'atomisme moderne. [rappelons que Berthelot n'était point atomiste, cf. Origines de l'Alchimie]
La vie académique de Chevreul offrit peu d'incidents, à l'exception de sa double présidence. Il accueillait les candidats avec les formes courtoises d'une bienveillance obligatoire [
à ce sujet, rappelons aussi que Louis de Broglie avait dans son bureau de l'Académie des Sciences, dont il fut secrétaire perpétuel jusqu'en 1975, le buste de Chevreul près de lui] ; mais il laissait conduire les élections par Dumas et Frémy, plus disposés à y exercer leur influence et plus habiles à manier les esprits et les intérêts. Ce qui a caractérisé surtout la carrière de Chevreul dans notre confrérie, ce sont ses innombrables communications sur les sujets les plus divers : il suffisait qu'il eût touché à une question, si peu que ce fût et à une époque quelconque de sa vie, pour qu'il s'empressât de la rappeler longuement. De 1835 à 1850, c'est-à-dire de 49 à 64 ans, on trouve une quarantaine de notes signées de lui dans les tables de nos comptes rendus : son activité augmente encore de 65 ans à 95 ans. En effet, entre 1851 et 1865, il présente cent cinquante notes ou mémoires ; de 1866 à 1880, près de deux cents. Ce chiffre se réduit avec l'âge, et il tombe à une quinzaine pour ses neuf dernières années. Il ne recueillit aucun bénéfice de ses découvertes, dans différents ordres, où elles ont profité grandement à l'industrie. Un jour seulement il prit un brevet, en commun avec Gay-Lussac, relatif aux corps gras : ce brevet ne lui rapporta rien. Cependant ce sont ses découvertes qui ont conduit à fabriquer la bougie stéarique, en détrônant l'antique chandelle de suif. Mais, comme il arrive d'ordinaire, ce fut à l'industriel qu'alla le profit exclusif de l'invention scientifique. La vie publique de Chevreul, en dehors de l'Académie et du Muséum, a été limitée à sa participation aux grandes expositions de la seconde moitié du XIXe siècle. Quant à ses relations avec le pouvoir, elles étaient d'autant plus faciles que ses traditions de famille et ses origines, tirées de l'Anjou, le rattachaient presque fatalement à l'esprit conservateur. Étranger à la politique, suivant la tradition de la plupart des savants, il ne prit point l'attitude d'un homme d'opposition. « On ne donne jamais sa démission », disait-il un jour à un jeune savant d'un caractère indépendant. Il n'avait point le goût de la presse et de la publicité, et il manifestait quelque jalousie contre les réputations trop éclatantes. Avec un semblable caractère, il fut vu d'un bon oeil par tous les gouvernants, depuis les ministres de Napoléon Ier, qui l'avait inscrit parmi les pages du roi de Rome, jusqu'à ceux de la Restauration, qui en firent le Directeur des Teintures des Gobelins. Sous Louis-Philippe, sous Napoléon III, il était parfois invité aux cérémonies et aux dîners officiels, où sa figure respectable représentait bien le type du savant pur, renfermé dans son horizon spécial. Dans ces réunions, il tenait sa place, parfois non sans agrément, sa conversation avait quelques reminiscences des auteurs classiques, étudiés pendant son enfance. Il ne se gardait pas seulement d'entrer dans le domaine de la politique ; celui des choses religieuses lui était encore fermé, s'il se peut, davantage. Sans doute les tendances philosophiques, fortement imprimées dans ses écrits et sa conversation, étaient d'ordre purement positiviste : s'il fallait le classer d'après ses ouvrages, ce serait incontestablement à la suite des disciples d'Auguste Comte. J'ai dit disciple comme tendance, mais non comme fait; car Chevreul appartenait à une génération antérieure, et plus directement héritière des traditions du XVIIIe siècle. Néanmoins il ne parlait des choses religieuses qu'avec la plus extrême réserve et se refusait à toute tentative, si respectueuse qu'elle fût, pour l'amener sur ce terrain :

« Ce sont là, disait-il, des questions qui mettent aux hommes le poignard à la main. »

Mais il n'allait pas plus loin,se bornant à cette protestation voilée contre, tout fanatisme, ainsi qu'aurait pu le faire un savant sceptique du XVIIe siècle. En un mot, il semblait arrêté et comme figé dans une sorte d'optimisme scientifique, hostile à tout prosélytisme, mais déclarant qu'il convient de ne s'étonner de rien, de tout observer et soumettre au contrôle de l'expérimentation : c'est ce qu'il appelait la méthode a posteriori expérimentale. Il ajoutait que le concret ne nous est connu que par l'abstrait. Les faits, écrit-il encore, sont des abstractions précisées. N'insistons pas davantage sur ce langage antinomique. [Berthelot ne laisse décidément aucune chance à Chevreul ; pourtant un article de Chevreul, sur la méthode a posteriori de Newton, fait justice de ce dédain relatif.]


Statue de Chevreul, Jardin des Plantes, Paris

  [La Statue de Chevreul au Muséum d'Histoire Naturelle : juillet 1901. Extrait de la Nature : depuis quelques jours, la belle oeuvre du sculpteur Fagel se dressait sur son piédestal, resplendissant de blancheur... Tous admiraient l'effet de ce beau marbre se détachant si harmonieusement sur le fond de verdure et continuaient leur chemin en adressant de sincères félicitations à « l'Administration » qui avait été si bien inspirée en commandant pour le Muséum cette superbe statue. Aussi à cette inauguration la plupart des invités de M. Perrier furent-ils quelque peu surpris quand dans son remarquable discours il leur apprit que la statue qui faisait si bon effet sur cette pelouse ensoleillée n'avait nullement été destinée dans le principe au Jardin des Plantes où pourtant elle avait sa place toute marquée et si bien appropriée. M. Fagel a bien voulu nous donner d'intéressants renseignements à ce sujet... En 1887, l'architecte Dutert commandait à l'éminent sculpteur une statue de Chevreul. Elle devait être en pierre et était destinée à faire partie de la décoration de l'escalier du Conservatoire des Arts et Métiers de Roubaix. L'oeuvre achevée fut si bien réussie et fut si bien du goût de l'architecte qu'il lui fit faire un piédestal et qu'elle figura à l'Exposition universelle de 1889. Elle valut à son auteur une médaille d'or. Les fonds dont avait disposé l'architecte lors de cette première commande étaient fort restreints : il avait compris avec quel désintéressement l'artiste s'était mis à l'oeuvre, et, pour lui en exprimer sa reconnaissance, il obtint en 1891 qu'un nouvel exemplaire, celui-là en marbre blanc, serait fait pour le Conservatoire des Arts et Métiers de Paris. Par suite de diverses circonstances, ce marbre resta dans les magasins de l'Etat jusqu'au moment de l'Exposition universelle de Bruxelles où il fut envoyé et très remarqué, puis revint dans les magasins et en sortit de nouveau pour figurer à l'Exposition de 1900. L'oeuvre de M. Fagel y fut admirée et jugée comme elle le méritait, et M. Ed. Perrier, dès qu'il la vit, pensa avec raison que sa vraie place était au Jardin des Plantes, sur cette pelouse qui semblait l'attendre, au milieu de ce beau cadre vraiment digne d'elle... C'est grâce aux efforts et à l'habile diplomatie du savant directeur du Museum et à l'heureuse participation de M. Chandèze que la statue de l'illustre chimiste, du grand philosophe, restera désormais à sa véritable place, sur l'emplacement où le public trouve si justement naturel de la voir aujourd'hui. Telle est l'histoire de cette belle statue dont l'inauguration avait réuni un public d'élite et a été marquée par la lecture des intéressants discours de MM. Edmond Perrier, directeur du Museum ; Gautier, successeur de l'éminent centenaire à l'Institut ; Arnaud, successeur de Chevreul à sa chaire de chimie du Muséum ; David, directeur du Laboratoire des recherches des teintures aux Gobelins, et Puglier Conti, représentant du Conseil municipal. Une gerbe de fleurs prises aux serres du Muséum a été déposée au pied de la statue. La petite-fille du grand chimiste, Mme Chevreul, a fait le tour du monument au bras de M. Perrier et a adressé au sculpteur ses vives félicitations. M. Liard a remis à M. Fagel les palmes académiques - d'après A.-L. Clément, la Nature, juillet 1901. ]


IV

 

L'oeuvre scientifique de Chevreul est considérable : elle est représentée par 7 à 800 notes et mémoires, imprimés dans les Comptes Rendus de l'Académie, dans les Annales de physique et de chimie, et surtout par plusieurs ouvrages, dont le premier est fondamental. Il s'agit des « Recherches sur les corps gras d'origine animale », publié en 1823. Au moment où Chevreul aborda


Recherches chimiques sur les corps gras d'origine animale
 Paris, FG Levrault, 1823. In-8°, XVI-484 p. et pl.

l'étude des corps gras, la chimie organique n'existait pas encore. A la vérité, les travaux de Lavoisier, de Berthollet et de leurs contemporains avaient établi la nature des éléments chimiques des végétaux et des animaux : carbone, hydrogène, oxygène et azote. On avait même commencé depuis un demi-siècle, c'est-à-dire avant le temps de Lavoisier, à se préoccuper d'isoler les composés chimiques qui constituent les êtres vivants, tels qu'ils y préexistent et dans leur état naturel, sans leur faire subir les altérations qui résultent de l'action de la chaleur, de l'eau, des acides, des alcalis, et autres agents chimiques. Ces composés étaient sans discussion réputés produits sous l'influence de la vie. Dans l'état où ils se manifestent, ils étaient désignés sous le nom de « principes immédiats ». Rouelle, le jeune surtout, avait concouru à en fixer la notion. Mais on ignorait en partie l'art de les bien définir et les règles qui permettent d'en spécifier l'individualité par des propriétés constantes et caractéristiques. La loi même des proportions définies n'a été constatée et acceptée dans la science qu'à la suite d'une longue discussion entre Berthollet, qui la contestait, et Proust, qui la soutenait : la date de cette discussion précède immédiatement les travaux de Chevreul. On regardait à ce moment les huiles fixes, opposées aux huiles volatiles, comme formant une espèce unique, assimilable aux espèces vivantes ; mais susceptible, comme celles-ci, de présenter des variétés ou formes secondaires plus ou moins importantes. On expliquait ainsi la diversité indéfinie des corps gras naturels végétaux et animaux. Les huiles se rattachent aux savons, utilisés de toute antiquité dans les arts et l'économie domestique et qui résultèrent d'abord de l'action des cendres végétales sur les corps gras. Aux cendres, on apprit dès le Moyen Âge à substituer leur lessive aqueuse, puis les alcalis, obtenus par la réaction de la chaux sur cette lessive. Deux théories de la saponification avaient été proposées à la fin du XVIIIe siècle. D'après l'une, exposée dans le Dictionnaire de Macquer (1778), le savon résulte de la combinaison de l'huile avec un alcali ; toutes les huiles étaient réputées contenir un acide plus ou moins enveloppé et qui se dégage, soit par la rancidité, soit par l'action du feu, soit par la combinaison avec d'autres corps. Déjà Stahl, au début du XVIIIe siècle, regardait l'existence des acides que l'on retire des huiles par la distillation comme la cause de la saponification. Berthollet, quatre-vingts ans plus tard, compare également les huiles aux acides et regarde la saponification comme due à l'affinité de l'huile elle-même pour les alcalis. Fourcroy avait mis en honneur une autre théorie, plus conforme en apparence aux notions de la nouvelle chimie pneumatique, où l'oxygène jouait un si grand rôle. D'après cet auteur, classique vers l'an 1800, l'huile exposée à l'air, sans être chauffée, s'épaissit peu à peu, devient concrète, blanche, opaque, analogue au suif. Ces phénomènes étaient attribuables, selon lui, à l'oxygène qu'elles absorbent lentement; elles formaient ainsi, à la longue, disait-il, les cires végétales. De même lorsque l'union des huiles et des alcalis produit le savon, l'huile fixe absorbe une portion plus ou moins considérable d'oxygène. C'est encore en raison de cette oxydation, plus prompte et favorisée par la présence des alcalis, que les savons se solidifient ; voilà pourquoi il s'en sépare ensuite de l'huile concrète par l'action des acides. Tel était l'état des connaissances, ou plutôt des préjugés des chimistes, au moment où Chevreul fut amené, - parle hasard, dit-on, d'un échantillon de graisse altérée apporté à Vauquelin, - à s'occuper de l'étude des corps gras. Il poursuivit cette étude pendant dix ans, de 1813 à 1823, avec une suite, une méthode, une patience admirables, qui le conduisirent à éclaircir l'histoire de toute une classe de composés organiques et à tracer les règles applicables à l'étude des principes immédiats et de leur constitution. Le récit de ses découvertes, de leur extension progressive et de leur enchaînement mérite d'être retracé.
Il débuta par l'examen d'une substance obtenue en délayant le savon de la graisse de porc dans une grande masse d'eau. Une partie se dissout, une autre se précipite en petites paillettes brillantes, sorte de matière nacrée. Cette matière nacrée, attaquée alors par l'acide muriatique, se sépara en chlorure de potassium, et en un autre corps composé fusible vers 56°, qu'il proposa d'abord de nommer margarine, de margarithV, perle. La matière nacrée constituait sa combinaison avec la potasse. [
sur la potasse et le sulfate de potasse, cf. Arcanum duplicatum] L'existence de ces composés soulevait un problème non moins général et inattendu, celui des acides organiques insolubles dans l'eau. Or l'existence d'un acide de ce genre parut si extraordinaire, si contraire à tous les faits alors connus, que Chevreul hésita d'abord et n'osa se prononcer. Ce ne fut que plus tard, après avoir préparé et étudié les sels de composition définie que ce corps formait avec les alcalis terreux et les oxydes métalliques, que Chevreul se décida à changer le nom de margarine en celui d'acide margarique. Ce nom aurait dû rester dans la science ; mais par suite de cette manie, trop fréquente dans les sciences naturelles, de démarquer le linge de ses prédécesseurs, on a remplacé le nom d'acide margarique par celui d'acide palmitique. Chevreul ne s'arrêta pas à ce premier degré. En effet, l'étude plus approfondie du savon de graisse de porc ne tarde pas à lui montrer que ce savon est en réalité formé de deux savons différents, constitués par l'union de la potasse avec deux acides gras différents ; l'un solide, sa margarine qu'il désigne ensuite sou le nom d'acide margarique ; l'autre qu'il appelle d'abord graisse fluide et plus tard acide oléique. Ces deux acides ternaires peu oxygénés, comparés aux acides organiques, suroxygénés, tels que les acides oxalique, tartriques, citrique, acétique, jouent, dit-il, le même rôle que dans le règne inorganique les hydracides comparés aux oxacides. Il s'attaque alors au problème même de la saponification et il reconnaît, conformément à une observation déjà ancienne de Scheele, qu'a côté des acides gras, on voit apparaître dans la décomposition des corps gras par les alcalis un principe doux et sucré, très soluble dans l'eau, auquel il donne le nom de glycérine. Par des mesures exactes, Chevreul reconnaît qu'il existe des rapports définis entre les poids de graisse saponifiée, d'acides gras et de glycérine formés. Ces rapports sont tels que la somme des poids des produits, glycérine et acides gras, surpasse de cinq centièmes environ celui de la graisse qui les a fournis; - accroissement de poids suffisant pour réfuter les anciennes opinions, qui considéraient les savons comme une simple combinaison du corps gras avec l'alcali. Poursuivant toujours ses essais, avec une méthode inflexible, Chevreul constate que la saponification s'accomplit dans le vide, en l'absence complète de l'oxygène ; ce qui fait tomber la théorie de Fourcroy. Enfin l'analyse élémentaire des acides gras et de la glycérine établit que le phénomène essentiel de la saponification se ramène à une simple fixation d'eau sur les produits de la décomposition. Un progrès fondamental dans nos connaissances se trouvait ainsi accompli. Cependant tout n'était pas dit, même en ce qui touche les graisses naturelles. En effet, la graisse de porc avait fourni à côté et vis-à-vis de la glycérine deux acides gras différents, l'acide margarique et l'acide oléique. On pouvait se demander s'ils dérivent d'un produit unique, engendrant à la fois les deux acides; ou bien si la graisse elle-même ne serait pas un mélange de deux principes immédiats, susceptibles de fournir par leur décomposition : l'un de l'acide margarique seulement ; l'autre de l'acide oléique seulement ; l'un et l'autre associés séparément à la glycérine. Chevreul s'efforce de résoudre la question en isolant chacun de ces principes par la seule action des dissolvants ; ce à quoi il n'est pas parvenu. Cependant, il observa qu'on se rapproche ainsi beaucoup de la composition d'un principe gras solide et neutre susceptible de fournir de l'acide margarique seulement de la glycérine : il en admet l'existence comme probable et il appelle ce principe margarine, l'opposant à un principe fluide, supposé apte à fournir seulement de l'acide oléique et qu'il appelle oléine. La margarine primitive de Chevreul devint ainsi l'acide margarique ; tandis que le nom même de margarine fut transporté par lui au corps gras hypothétique, qui serait susceptible de fournir par la saponification uniquement de l'acide margarique et de la glycérine. Cette nouvelle conception pénétrait plus avant dans la constitution des corps gras naturels : Chevreul l'adopta. En réalité, elle était trop absolue : la théorie des corps gras, établie plus tard plus complètement par voie synthétique, a montré en effet qu'il existe à la fois certains corps gras formés par l'union de la glycérine avec un acide gras unique, et certains autres formés par l'union avec deux et même avec trois acides gras simultanément. En un mot, l'oléine et la margarine existent, conformément au système de Chevreul ; il en existe même plusieurs, ce que Chevreul ne soupçonnait pas. Mais il existe également des oléomargarines et même plusieurs. Quoi qu'il en soit, la pénétration de Chevreul et sa patience obstinée avaient résolu toute une série de problèmes analytiques et coordonné un ensemble de notions nouvelles et essentielles pour l'étude des composés organiques. Après avoir ainsi étudié minutieusement la graisse de porc [Ann Chim 1815, 94, 113-144] et les produits de sa saponification, Chevreul chercha à généraliser ses résultats. Il examina successivement les graisses animales, graisse d'homme, de femme, de mouton, de boeuf, d'oie, de jaguar, [Ann Chim 1816, 2, 339-372] puis les huiles végétales et il retrouva dans tous ces corps une constitution analogue ; à cela près que le principal acide gras solide du suif n'est pas identique à celui du porc ou des huiles végétales. En effet, après purification convenable, l'acide du suif présente un point de fusion voisin de 70°, c'est-à-dire plus élevé que l'acide margarique, et il est plus riche en carbone. Chevreul lui donna d'abord le nom d'acide margareux, parce qu'il était moins oxygéné que l'acide margarique ; nom auquel il ne tarda pas à substituer, vers 1819, celui d'acide stéarique, qu'il a gardé. Il l'envisagea comme dérivé d'un corps gras distinct, la stéarine, résoluble par la saponification en glycérine et en acide stéarique. Il appliqua ensuite ses procédés d'analyse au beurre et aux huiles de dauphin et il découvrit parmi les produits de leur saponification, à côté des acides gras fixes, margarique, stéarique, oléique, certains acides gras volatils, auxquels il donna les noms d'acide butyrique, d'acides caprique et caproïque et d'acide phocénique : ce dernier reconnu depuis identique avec l'acide de la valériane. Il admit que ces acides seraient formés par la décomposition, aux dépens de certains principes neutres, dont Chevreul supposa l'existence par analogie, la butyrine, la caprine, la phocénine, etc. Poursuivant ses études avec une constance extrême et une méthode invariable, Chevreul aborde l'examen de ces corps solides, confondus par Fourcroy sous le nom d'adipocire : trois principalement ; savoir le blanc de baleine ou spermaceti [Ann Chim Phys 1817, 7, 155-181] ; une substance cristalline extraite des calculs biliaires [responsables chez l'homme d'un syndrome assez commun : la colique hépatique mais qui peut prendre des formes plus graves : cholécystite, pancréatite d'origine biliaire, angiocholite, etc. Les calculs biliaires sont des sels de cholestérol dans 80% des cas ou pigmentaires, composés de bilirubinate de calcium dans 20 % des cas. ] ; enfin une matière grasse, qui se présente comme l'un des produits ultimes de l'altération des cadavres [Ann Chim  1815, 95, 5-50]. Là encore Chevreul se signale par les découvertes les plus intéressantes. En saponifiant le blanc de baleine, il en extrait d'un côté un acide solide et fixe, qu'il appelle acide cétique, - lequel ne tarda pas à être identifié avec l'acide margarique des graisses animales, - et, d'un autre coté, un corps nouveau, l'éthal [notre alcool acétique], qu'il compare d'une façon vague aux composés formés d'oxygène et d'hydrogène percarburé (notre éthylène). II était réservé à Dumas et à Péligot d'en préciser, vingt ans plus tard, le véritable caractère. Quant aux calculs biliaires, Chevreul en retire une belle matière cristalline, la cholestérine, dont il ne soupçonna pas d'ailleurs l'analogie fonctionnelle avec l'alcool et l'éthal ; assimilation établie plus tard par mes propres recherches. Le gras de cadavre, au contraire, ne lui fournit aucun composé nouveau : il reconnut que c'est une combinaison complexe des acides gras, préexistants dans le corps humain, avec diverses bases, qui se trouvent dans le corps ou dans le sol, telles que la potasse et la chaux, et même l'ammoniaque, produite par la décomposition des principes azotés. Toutes ces questions, accessoires en quelque sorte par rapport au problème général de la saponification, se trouvèrent ainsi éclaircies par surcroît, et Chevreul put faire disparaître cette notion vague et confuse, jusque-là régnante dans la science, qui partageait la prétendue espèce dite corps gras en variétés, telles que les huiles, les beurres, les graisses, les suifs, selon leur consistance et leur fusibilité. Il y substitua une définition plus catégorique, qui envisage ces diverses substances comme résultant du mélange en proportions indéfinies de certains principes immédiats, à propriétés fixes, assujettis chacun à une composition constante d'éléments. Il expliqua ainsi la variété illimitée de cette classe de corps naturels.
Quant à la théorie exacte de la saponification, Chevreul a toujours déclaré qu'il demeurait indécis entre deux opinions : d'après l'une, c'est une opération qui détermine un changement d'équilibre des éléments sous l'influence des alcalis, changement analogue à celui des opérations pyrogénées, par exemple au changement de l'acétate de soude en acétone et carbonate de soude ; tandis que, d'après l'autre opinion, la glycérine et l'acide gras préexisteraient, en un certain sens, à la façon de l'alcool et de l'acide acétique dans l'éther acétique : ce que Chevreul précisait en disant que la glycérine et l'acide gras seraient, dans cette hypothèse, les vrais principes immédiats des graisses. En tout cas, la chimie d'alors n'était pas assez avancée pour résoudre le problème : il y fallait les méthodes synthétiques, découvertes quarante ans plus tard.
Les grandes conceptions scientifiques ne s'imposent pas toujours du premier coup et elles rencontrent d'ordinaire le contrôle, d'ailleurs utile, de la contradiction. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver dans le cas actuel. En effet, à ce moment de l'histoire de la découverte des corps gras, survint un incident. Un savant contemporain, Braconnot, professeur d'histoire naturelle à Nancy, d'un mérite réel, quoique fort inférieur à celui de Chevreul, s'était engagé dans la même voie, il avait exécuté une série d'études parallèles et il réclama la priorité pour des conceptions bien différentes, mais dont le caractère incomplet contraste avec celui des travaux de Chevreul. [
Sur la nature des corps gras, Ann Chim 1815, 93, 225-278] Sans nous y arrêter longuement, il suffira de dire qu'il regardait les corps gras comme formés d'une substance dont les propriétés varieraient entre certaines limites, et dont les variétés représentaient les matières désignées sous les noms de suif, axonge, beurre, moelle, graisse, huile. Guidé surtout par leur consistance, Braconnot n'envisage pas son corps gras comme constituant une même substance homogène ; mais c'est, disait-il, le mélange de deux composés seulement, le suif et l'huile, matières séparables par imbibition dans le papier gris, à l'aide duquel il cherchait à en déterminer la proportion relative. Et il définit comme il suit la théorie de la saponification:

« L'hydrogène et l'oxygène sont dans un certain état d'équilibre; ils se séparent et se combinent dans un autre ordre, pour donner naissance à l'adipocire et à l'huile soluble dans l'alcool. »

Chevreul accueillit avec quelque mauvaise humeur cette compétition inattendue. [Lettre sur le mémoire de Braconnot, relatif aux graisses et à la saponification, Ann Chim 1815, 94, 73-79] Mais les faits qu'il avait découverts étaient trop nombreux, trop exacts, trop bien analysés et prouvés pour que la discussion pût être soutenue longtemps. En 1821, le 15 janvier, Berthollet et Thénard présentaient à l'Académie des Sciences un rapport entièrement approbatif sur les recherches de Chevreul, qu'ils déclarent être au nombre des acquisitions les plus importantes de la chimie. Chevreul réunit ses travaux en 1823 dans un ouvrage qui fait époque dans l'histoire de la science : ses Recherches sur les corps gras d'origine animale. Depuis, l'industrie en a tiré une multitude d'applications capitales : pour l'art du savon, pour la fabrication en grand de la bougie stéarique, pour l'emploi de l'acide oléique dans la préparation des laines à tisser. En 1852, un témoignage définitif est venu à cet égard, sous la forme d'un prix de 19000 francs, fondé par le marquis d'Argenteuil, à la Société d'Encouragement. La décision de la Société était motivée par un rapport de Dumas, rédigé avec son élégance et sa netteté ordinaires. Aucune sanction n'a donc manqué aux travaux de Chevreul, et j'ai été moi-même heureux d'y ajouter deux ans après le contrôle de la synthèse chimique et des idées nouvelles, qui répondaient à une évolution inattendue de ces belles découvertes.


Eugène Chevreul en 1808, d'après nature

Les Considérations générales sur l'analyse organique et ses applications, publiées en 1824, représentent la conséquence et en quelque sorte la philosophie des dix années de recherches consacrées par Chevreul à l'étude des corps gras. Après avoir créé pour lui-même, par ses méditations, une méthode d'investigation rigoureuse, il se proposa de la réduire en règles pour l'usage des chimistes : son second ouvrage est le fruit de cette opération. Il prend pour épigraphe les paroles de Fontenelle, qui oppose la construction d'un système général à l'étude d'une matière particulière :

« Ce système offre un spectacle plus pompeux à l'esprit qui aime à contempler d'un lieu plus élevé une plus grande étendue, mais aperçue d'une façon plus confuse, chaque partie de l'ouvrage étant traitée avec un moindre soin; tandis qu'une seule matière particulière bien éclaircie satisferait peut-être autant, sans compter que, dès qu'elle serait bien éclaircie, elle deviendrait toujours assez générale. »

C'est précisément cette généralisation de l'étude spéciale des corps gras d'origine animale que Chevreul se propose d'établir.

« Je crois avoir démontré, dit-il, que la base de la chimie végétale et de la chimie animale est la détermination des principes immédiats des végétaux et des animaux. »

Ces principes sont pour lui les véritables espèces organiques, au point de vue chimique, et Chevreul insiste sur l'utilité d'une méthode pour reconnaître les espèces organiques.

« Or il faut beaucoup de faits rassemblés, ajoute-t-il, et une semblable méthode ne peut être l'ouvrage que d'un seul homme. »

« Chaque science, dit-il encore, a sa philosophie spéciale. Or la philosophie propre à la chimie organique est presque entièrement renfermée dans la circonscription des espèces. C'est la connaissance des principes que l'on sépare immédiatement des végétaux et des animaux, dit-il encore, qui est la base de la chimie organique et de toutes ses applications... J'appelle principes immédiats organiques les composés dont les éléments ont été unis sous l'influence de la vie et dont on ne peut séparer plusieurs sortes de matières sans en altérer évidemment la constitution. »

Les principes immédiats doivent être regardés comme les unités de la matière des êtres organisés, et il déclare que :

« les progrès futurs de la chimie organique dépendent de l'application rationnelle des mots espèce, variété, genre ».

Cependant il n'est facile à personne de demeurer constamment fidèle à ses propres délinitions. En effet, Chevreul, en discutant la constitution générale des sels, déclare ailleurs qu'il semble conséquent de dire que

« l'acide et l'alcali sont les deux principes immédiats des sels ».

On voit par ces quelques lignes combien le point de vue de Chevreul, confiné dans la recherche des espèces extraites des êtres organisés, était étroit, et même opposé à la marche que la chimie allait inaugurer au cours du XIXe siècle. Toute la philosophie de Chevreul est renfermée dans la discussion de cette notion de l'espèce, qui préoccupait si fort les botanistes, les zoologistes et les minéralogistes de son temps et à laquelle il s'était particulièrement attaché : parallélisme conforme à la fois aux idées de ses contemporains et à la destination de l'établissement scientifique, dans lequel il a vécu et professé pendant trois quarts de siècle. Il tourne exclusivement dans ce cycle d'idées, sans jamais en sortir. Il poursuit son ouvrage en définissant l'espèce chimique, les propriétés physiques et organoleptiques qui la caractérisent et surtout l'examen des phénomènes résultant de l'action des réactifs : réactifs simplement dissolvants, qui ne lui font subir aucune modification permanente, et réactifs altérants qui en déterminent la transformation et la destruction. Il s'efforce particulièrement d'établir quelle est la voie à prendre pour rechercher les espèces chimiques et établir quelles substances doivent être considérées comme telles ; en insistant d'ailleurs sur les difficultés qui résultent de la mobilité plus grande des produits de l'organisation vivante.

« L'espèce chimique, dit-il, est la collection des corps identiques par la nature, la proportion et l'arrangement de leurs éléments. Les variétés résultent de quelques différences dans les propriétés peu importantes. »

Tout cela est exposé avec beaucoup de clarté, non sans répétitions, et il y a encore quelque fruit à en tirer pour les commerçants. Mais les opérations, décrites par Chevreul avec tant de soin pour définir les espèces chimiques, sont d'ordre purement analytique ; précisément comme les opérations des naturalistes pour définir les espèces vivantes. Il y manque une notion fondamentale, celle de la synthèse, c'est-à-dire de la puissance créatrice de la chimie, sur laquelle a reposé tout son progrès, je dirai même son rêve, depuis les origines de notre science ; et j'ajouterai son idéal, réalisé dans la formation des êtres artificiels, qui constituent aujourd'hui la science chimique et la plupart de ses innombrables applications. Imperfection fatale de toute oeuvre humaine et plus particulièrement de toute oeuvre scientifique, qui est relative au temps et aux lieux où elle a été exécutée ! Gardons-nous cependant de reprocher cette lacune à Chevreul : il a fait oeuvre de bon travailleur, dans l'ordre des connaissances de son époque. On n'est pas en droit de réclamer davantage à aucun d'entre nous ! Chevreul ne s'est pas borné à l'étude des corps gras et à celle des méthodes en chimie organique ; il a aussi abordé toutes sortes d'autres questions. Parmi ses ouvrages d'ensemble on doit insister sur ses travaux relatifs aux couleurs, aux conditions de leur vision, de leur contraste simultané et à leur définition. C'est un fait d'observation connu de tout temps que la juxtaposition de deux couleurs sur une surface, étoffe ou tableau, influe sur la sensation qu'elles produisent. Chacune modifie sa voisine et cela de deux façons, comme intensité et comme nuance. Comme intensité d'abord, la plus claire paraît plus claire, et la plus foncée, plus foncée : c'est un effet de contraste. Comme nuance, un cercle rouge placé sur un fond blanc fait paraître celui-ci vert à son pourtour ; un cercle blanc sur un fond vert paraît au contraire rouge; par suite, un cercle rouge et fond vert agissent mutuellement pour aviver leurs teintes et il en est de même de deux couleurs complémentaires juxtaposées. Au contraire, deux objets dont la couleur est la même, à des nuances près, tendent à jeter l'un sur l'autre des ombres complémentaires : un vert éclatant tend à ternir un vert pâle. Certaines couleurs se nuisent ainsi, tandis que d'autres sont exaltées par leur rapprochement. En posant ces principes, Chevreul s'instituait en quelque sorte en arbitre de la mode. Citons comme exemple un passage de ses écrits relatif aux chapeaux des femmes

« Un chapeau noir à plumes ou à fleurs blanches, ou roses ou rouges, convient aux blondes ; il ne messied pas aux brunes, mais sans être d'un aussi bon effet. Celles-ci peuvent ajouter des fleurs ou des plumes orangées ou jaunes, etc. Le chapeau blanc mat ne convient qu'aux carnations blanches ; ou rosées ; la brune qui risque le chapeau bleu ne peut se passer d'accessoires orangés ou jaunes. Le chapeau vert fait valoir les carnations blanches ou doucement roses. Le chapeau rose ne doit pas avoisiner la peau ; il doit en être séparé par les cheveux, ou par une garniture blanche, ou mieux verte. Entre les chapeaux jaunes ou orangés, un chapeau violet est défavorable aux carnations brunes, à moins qu'il n'en soit séparé non seulement parles cheveux, mais par des accessoires jaunes. »

Mme Horace Vernet, à qui Chevreul exposait ainsi ses idées, lui répondit, non sans une aimable ironie :

« Monsieur Chevreul, combien je vous aurais eu d'obligation, si j'étais plus jeune ! »

On comprend pourquoi Mme Chevreul déclarait en badinant qu'elle avait renoncé à porter autre chose que des toilettes grises. Les notions qu'il exposait avec cette précision appartiennent à un ordre essentiellement subjectif et physiologique, plutôt que physique ; car il s'agit de l'harmonie entre les sensations colorées, harmonie essentielle pour la teinture et d'une façon générale pour tous les arts décoratifs. Ces notions, pressenties plutôt que définies par les artistes avaient été aperçues ensuite d'une façon plus précise par les physiciens du XVIIIe siècle. On vient de voir comment Chevreul en a fait l'objet d'une analyse développée, approfondie et fort méritoire. Les cercles chromatiques de Chevreul représentent une tentative curieuse pour résoudre le problème si important de la définition des couleurs : mais cette tentative reposait sur des principes inexacts. Chevreul suppose que toutes les couleurs peuvent être ramenées à sept couleurs fondamentales, celles auxquelles on a coutume dans les traités élémentaires de rapporter le spectre solaire. En les combinant deux à deux, de façon à les parcourir circulairement, avec retour, il obtient 72 couleurs, tant simples que binaires. Chacune, étant modifiée graduellement dans son intensité, fournit 20 tons, soit une gamme de 720 tons. Cela fait, chaque ton est rabattu par un dixième, deux dixièmes et jusqu'à neuf dixièmes de noir, ou de blanc. D'où résultent 14400 tons différents, complétés par 20 tons gris,dits normaux ; ce qui donne en tout 14420 tons, distribués sur dix cercles chromatiques. Chevreul croyait ainsi avoir résolu par une méthode incontestable le problème de la représentation des couleurs. Ses cercles ont en effet rendu service aux industriels, comme terme de comparaison des couleurs usitées autrefois ; jusqu'au jour où la découverte des couleurs artificielles, préparées au moyen du goudron de houille, et tout d'abord de l'aniline, fit apparaître des nuances brillantes, d'un éclat incomparable, et qui échappaient aux cercles chromatiques. Chevreul essaya de sauver son système, en déclarant qu'il fallait ajouter à ses couleurs une nouvelle variable, le nitens, répondant à la diversité de l'éclat. Mais ce faux-fuyant mal défini ne sauva pas le système. En réalité les couleurs des objets naturels sont des résultantes complexes, où peut concourir chacune des radiations susceptibles d'être émises non seulement par le soleil, mais par une source lumineuse quelconque ; chacune de ces radiations étant prise d'ailleurs avec son intensité propre. Dès lors, la définition de la couleur d'un objet ne peut être donnée rigoureusement que par une analyse physique détaillée, définissant chacune des radiations émises par l'objet, et son intensité. L'échec d'une tentative, de l'ordre de celle de Chevreul, était inévitable, parce qu'elle ne répondait pas aux véritables principes physiques. Cependant, dans la pratique, elle a pu rendre des services momentanés, tant qu'on est demeuré dans un certain ordre de colorations d'un éclat modéré.
Chevreul n'a pas limité ses études aux matières grasses et à la teinture  ; il s'est efforcé de les étendre à toutes sortes de domaines : l'agriculture, les engrais, l'alimentation, l'hygiène, les épidémies, les eaux minérales et les eaux potables, la peinture, la photographie, l'archéologie, l'histoire des connaissances chimiques. Il revenait sans cesse sur les premiers aperçus de sa jeunesse, parfois pour les féconder, parfois pour les rendre de plus en plus complexes et diffus. Il attachait une importance particulière à son « Histoire des principales opinions que l'on a eues sur la nature chimique des corps, de l'espèce chimique et de l'espèce vivante » (t. XXXVIII des Mémoires de l'Académie des Sciences). [
cf. Idée alchimique, V] On y trouve l'exposé de ses idées et un atlas bizarre qui les accompagne ; ainsi qu'un tableau destiné à représenter la distribution des sciences en mathématiques pures, en sciences naturelles pures, envisagées tour à tour au point de vue abstrait et au point de vue concret, etc. Cette histoire des connaissances chimiques devait former cinq volumes. Mais Chevreul l'abordait avec une préparation insuffisante [on reste perplexe quand on lit ces lignes sous la plume de Berthelot, alors que peu de personnes, sans doute, avaient une connaissance de l'histoire de la chimie aussi étendue que celle de Chevreul. Sur ce qui aurait pu être le reste de l'Histoire des Connaissances chimiques, cf. Chevreul, critique d'Artephius. Notons que Chevreul a ajouté qu'il fallait chercher le reste de l'ouvrage au tome XXXIX des Mémoires de l'Académie des Sciences, publié en 1874, cf. Idée alchimique, II -]. Un seul volume a été publié, consacré tout entier à des préliminaires. Quoi qu'il en soit, un semblable effort de systématisation des connaissances humaines est intéressant, comme signe de l'époque : en effet, il rappelle à la fois les tentatives d'Ampère et celles plus remarquables d'Auguste Comte.



frontispice des Connaissances Humaines, t. I , Morgand, 1866

J'ai dû en dire quelques mots, à cause de l'importance qu'il a jouée dans les idées de Chevreul, qui y pensait sans cesse dans sa vieillesse. J'ai hâte d'arriver à un autre sujet, qui se rattache également aux essais philosophiques de Chevreul et où ses conceptions ont pris une forme plus nette, plus conforme aux notions physiologiques et psychologiques de notre temps : je veux parler des travaux remarquables de Chevreul sur la baguette divinatoire, le pendule explorateur et les tables tournantes. Chevreul avait été initié au magnétisme animal par Deleuze, dans sa jeunesse (1810-1813) et lié depuis avec un certain nombre de ses partisans. Son ferme esprit en avait écarté les illusions, pour retenir seulement un certain nombre d'observations, qui rentrent dans le domaine attribué aujourd'hui à la suggestion. Ses idées à cet égard sont exposées surtout dans deux publications essentielles : une lettre à M. Ampère, datée de l'Hay, 23 mars 1833 et imprimée dans la Revue des Deux Mondes ;[Lettre à M. Ampère sur une classe particulière de mouvements musculaires, Revue des Deux Mondes, 2e série, 1833, p. 258-266] et un volume publié en 1854, où ses premières idées, tout en conservant leur justesse, sont délayées dans de longs développements, qui en affaiblissent, sinon la certitude, du moins l'intérêt et l'agrément.
Il s'agit de quelques-unes des plus vieilles superstitions ayant eu cours dans l'histoire de la race humaine : la baguette divinatoire qui indique les sources, les métaux cachés et les voleurs ; le pendule explorateur et les tables tournantes, qui désignent par leurs mouvements et arrêts les lettres des mots secrets, des paroles des morts et des oracles des dieux. On en trouve la mention dans les pratiques de la magie antique ; elles sont rapportées en détail chez les historiens de l'Empire romain, tels qu'Ammien Marcellin. Au Moyen Âge, leurs effets sont attribués à Satan, devenu le successeur des prophètes et magiciens du paganisme. Elles ont reparu dans les époques plus éclairées des temps modernes. A la fin du XVIIe siècle, il existe toute une littérature qui y est consacrée; les faits réputés autrefois surnaturels étaient attribués alors par quelques-uns à des qualités occultes, telles que les effluves, - depuis on a dit le magnétisme terrestre; - tandis que d'autres, Malebranche notamment, les traitent d'extravagances, fraudes et illusions. Cependant ces pratiques ont survécu à toutes les critiques ; elles sont encore usitées de notre temps et les faits sur lesquels elles semblent reposer ont été observés par des esprits sagaces, dans des conditions qui ne permettent pas d'en écarter la réalité par une simple négation : ce qui ne veut pas dire qu'ils soient en dehors de toute explication scientifique. Au contraire, les conditions où les faits se produisent sont maintenant clairement définies, et elles expliquent quelle est la mesure des réalités et des illusions dans cet ordre de phénomènes. Le livre de Chevreul est fort intéressant à cet égard, en raison de la sagacité et de l'esprit critique avec lesquels des expériences décisives y ont été instituées, en présence du général Planta, grand partisan du magnétisme animal, d'Ampère, de Ballanche et de Dugas Montbel. Dès le XVIIe siècle, le Père Lebrun avait établi par expérience qu'aucune substance naturelle n'agit sur la baguette divinatoire, son mouvement dépendait d'une cause libre et intelligente : ce qui rendait d'ailleurs chimérique son emploi pour la recherche des sources. Chevreul examine la question suivante:

« S'il est vrai qu'un pendule, formé d'un corps lourd et d'un fil flexible, oscille lorsqu'on le tient à la main au-dessus de certains corps, quoique le bras soit immobile. »

Il reconnaît d'abord qu'il paraît en être ainsi lorsqu'on opère au-dessus du mercure, ou d'une enclume ; tandis que si l'on interpose entre le pendule et ces corps une plaque de verre, ou un gâteau de résine, on voit les oscillations diminuer d'amplitude et s'anéantir:

« ce qui fut répété, dit-il, plusieurs fois, le corps intermédiaire étant tenu par moi-même ou par d'autres personnes ».

Mais il ne s'arrête pas là, le contrôle n'étant pas suffisamment démonstratif. D'après des expériences conduites avec une méthode ingénieuse, Chevreul constate que, dans les conditions ordinaires de ces expériences, un mouvement musculaire insensible du bras fait sortir le pendule du repos ; les oscillations une fois commencées vont en augmentant par l'influence de la vue, qui a pour effet de mettre l'opérateur dans un état particulier de tendance au mouvement. En d'autres termes,

« on observe dans ces conditions le développement en nous d'une action musculaire qui n'est pas le produit de la volonté, mais le résultat d'une pensée, qui se porte sur un phénomène du monde extérieur, sans préoccupation de l'action musculaire indispensable à la manifestation du phénomène ».

Ces observations prouvent combien il est facile de prendre des illusions pour des réalités, toutes les fois que nous nous occupons d'un phénomène où nos organes ont quelque part. L'analyse exacte et subtile des phénomènes par Chevreul est conforme à celle qui fut faite à la même époque par divers autres observateurs des exercices des tables tournantes, un moment si en honneur sous le patronage de Napoléon III. Cependant Chevreul poursuit, en invoquant la tendance bien connue au mouvement du corps du spectateur vers la ligne d'un mouvement extérieur, tel que celui de l'eau qui coule, d'une pierre lancée, de la bille du joueur de billard, de la roue qui tourne à côté de nous, et par extension le vertige qui nous entraîne à faire le mouvement même que nous redoutons. Ce sont là des phénomènes que l'on comprend aujourd'hui sous le nom d'auto- suggestion. Chevreul rappelle aussi comment cette suggestion peut être préparée et provoquée par la tendance à l'imitation, et même encore par les paroles et les gestes du prestidigitateur, de l'acteur, de l'orateur. On voit par là avec quelle sagacité Chevreul sut démêler des phénomènes psychophysiologiques complexes et généraliser les résultats de son analyse.

Tels sont les travaux de Chevreul, telles sont les découvertes qui ont répandu son nom dans le monde entier: je me suis efforcé de retracer avec impartialité les grands et beaux traits de son ceuvre et d'en mettre en lumière l'importance et l'originalité. Pour lui rendre une justice complète, il convient d'aller plus loin encore et de rechercher quelle influence Chevreul a exercée sur le développement de la chimie de son temps ; influence dont le souvenir tend à se perdre, par suite de la disparition fatale des contemporains qui l'ont subie. Sans doute cette action ne s'est pas exercée par le groupement d'un grand nombre de disciples, fidèles aux préceptes et aux exemples du maître et reconnaissants de la part qu'il a prise à leur éducation et à leur carrière scientifique : Chevreul n'a guère eu d'élèves. Cependant son autorité a été grande à un certain moment et l'impulsion qu'il donna, quoique limitée à quelques points de la science, a été réelle et considérable. Ce qu'il a surtout créé et enseigné, ce sont des méthodes de recherches en chimie organique : méthodes générales d'analyse, destinées à isoler les principes immédiats naturels ou artificiels, et méthodes propres à définir les caractères exacts de ces principes. Aux notions imparfaites et flottantes régnantes à son époque et qui tendaient à confondre sous des appellations vagues tout un ensemble de composés analogues, il a substitué des idées claires, précises, fondées sur une logique rigoureuse. Il a imposé aux chimistes et aux physiologistes une discipline inflexible, jusque-là inconnue dans les études de chimie végétale et animale. Les services de Chevreul à cet égard sont comparables, sous certains rapports, à ceux que les logiciens scolastiques ont rendus à la raison humaine. C'est surtout par ce côté de ses travaux que Chevreul s'est rattaché à la tradition philosophique des savants du XVIIIe siècle et qu'il a concouru, pour une part inoubliable et avec une pleine conscience de son oeuvre, aux progrès généraux de la science et de l'esprit humain.

Marcelin Berthelot
 


Eugène Chevreul, ca. 1883

III. Article de M. Louis Mangin, membre de l'Académie des sciences

 A l'occasion du 5ème Congrès de Chimie industrielle, qui s'est tenu à Paris en octobre, la Société de Chimie industrielle, avec la collaboration du Muséum d'histoire naturelle et de la Société chimique de France, a eu l'idée de commémorer le centenaire des découvertes de Chevreul sur les corps gras par une cérémonie organisée, en présence du Président de la République, dans l'amphithéâtre même où Chevreul exécuta la plupart de ses travaux. Des discours furent prononcés: par M. L. Mangin, au nom du Muséum; par M. Ch. Moureu, au nom de la Société chimique; par M. L. Simon, qui occupe actuellement la chaire de Chevreul; par M. H. E. Armstrong, au nom des délégués étrangers; par M. Dior, président, au nom de la Société de Chimie industrielle; enfin par M. Y. Delbos, ministre de l'Instruction publique.

Nous reproduisons ci-dessus l'allocution de M. L. Mangin
 

En pénétrant dans la cour d'honneur, vous avez été accueillis par l'effigie bien vivante de celui dont nous fêtons aujourd'hui l'une des découvertes les plus remarquables. Si la bougie a pâli devant la lumière électrique, la découverte de la constitution des corps gras est une étape glorieuse dans l'histoire de la Chimie. D'autres vous diront comment le savant a réussi à fonder une série d'industries prospères qui ont enrichi le pays ; je me bornerai à faire revivre brièvement la vie laborieuse et si pleine de gloire de notre illustre confrère.


maison natale d'Eugène Chevreul, 11 rue des Deux-Haies, Angers

Né à Angers en 1786 d'un père, maître en chirurgie et médecin distingué, il eut pour parrain, son grand-oncle, Gilles Chevreul, maître en chirurgie, et pour marraine son aïeule Etiennette Delmont- Delisle, épouse de Claude Bachelier, maître en chirurgie. Baptisé sous de tels auspices, le jeune Chevreul aurait dû être médecin. Il n'en fit rien. Si, pendant son séjour à Angers, il fut un élève studieux et avide d'apprendre, c'est à l'Ecole des Arts et Métiers que son professeur de Chimie Héron décide de sa carrière par l'autorité de son enseignement. A 17 ans, il vint à Paris trouver Vauquelin, auquel Proust l'avait recommandé, et celui-ci l'admit dans son laboratoire au titre de préparateur bénévole. Il ne tarda pas à s'y révéler comme un chimiste habile; aussi, à la mort de Fourcroy auquel succédait Laugier, fut-il nommé à la succession de ce dernier « aide naturaliste chargé des analyses ». Dans ce poste où il avait pour mission de répondre à toutes les questions que lui posaient les professeurs désireux de connaître la composition chimique des produits minéraux et organiques, Chevreul donna libre carrière à son amour de la recherche. Il jouissait d'une certaine indépendance et pouvait sans contrainte étudier les sujets qui l'intéressaient, sous la seule réserve de se contenter pour ses travaux de la paillasse du grand amphithéâtre que vous voyez derrière moi et aussi d'une ou deux petites pièces annexées. Dans ces modestes fonctions, qu'il garda pendant 25 ans, il accomplit ses principales découvertes et acquit une notoriété telle que sa nomination de professeur au Muséum en 1830, à la succession de Vauquelin dans la chaire de « Chimie appliquée aux Arts », ne faisait que consacrer une réputation déjà universelle. En effet, il avait été nommé en 1821 examinateur de Chimie à l'Ecole Polytechnique, en 1824 directeur des Teintures à la Manufacture Royale des Gobelins, et enfin en 1826 il remplaçait Proust à l'Académie des Sciences. Le poste d'aide-naturaliste chargé des analyses, illustré par lui, fut supprimé après sa nomination de professeur. Ce fut une erreur dont nous ressentons encore aujourd'hui les fâcheuses conséquences.
Désormais la vie de Chevreul sa partage pour le travail entre le Muséum et les Gobelins; ses heures de loisir sont les séances de l'Institut et de la Société Royale d'Agriculture où il fut élu en 1832. Tandis qu'au Muséum il continue ses mémorables recherches sur les corps gras, il réalise aux Gobelins d'autres recherches d'une nature bien différente, sur le rôle des couleurs et sur les effets que produit leur association dans la parure des habitations comme dans celle du vêtement. Il découvre la loi du contraste des couleurs simultané ou successif, la théorie des ombres colorées, et enfin il crée le cercle chromatique qui porte son nom, où chaque nuance, définie par un chiffre, permet de reproduire avec fidélité en Amérique et sans les voir les tons d'une étoffe ou les teintes d'un tableau créé en Europe. Ce fut dans l'art de la teinture et de l'association des couleurs une révolution aussi importante que la découverte de la bougie. A une grande sûreté d'esprit, qui lui permettait de passer d'une recherche à une autre sans perdre la lucidité, il joignait à un haut degré le sens de l'expérimentation.

« J'observe d'abord, écrit-il, je constate un fait. Je raisonne ensuite mon observation. Enfin je fais une expérience pour constater si mon observation est juste ou si elle ne l'est pas, et je conclus »
.
Dans une conversation restée célèbre avec Nadar au sujet des ballons dirigeables, il répond :

« Puisqu'ils nous assurent qu'ils dirigent à leur volonté leur ballon, qu'ils viennent me prendre ici à ma fenêtre tous les jours de séance à l'Institut, qu'ils m'y conduisent et m'en ramènent. »


Eugène Chevreul « interviewé » par Félix Nadar en 1886

« Remarquez que je suis loin de blâmer ce que je ne puis expliquer, mais au moins faut-il me prouver ce qu'on affirme. Je vous répète que pour que je croie il faut que je voie ».

Aussi était-il indifférent ou hostile aux hypothèses échappant au contrôle de l'expérience. Il ne put admettre l'hypothèse du transformisme dont la première ébauche avait été formulée par Lamarck au Muséum, et à l'un de ses interlocuteurs qui l'entretenait de la descendance de l'homme, il répondit :

« Moi, le fils d'un Orang-Outang. Jamais ! »

Et cependant il n'avait pas d'idées préconçues, toujours prêt, comme il l'a déclaré,

« à abandonner les opinions que je puis avoir dans les sciences lorsqu'on me démontrera par l'expérience qu'elles sont fausses. »

Très sévère pour lui-même, il multipliait les expériences de contrôle destinées à éviter les erreurs, et toutes ses recherches ont été conduites avec une méthode impeccable, inconnue jusqu'à lui. Aussi celui qui voudra faire l'histoire des méthodes devra-t-il placer Chevreul à côté de Pasteur et de Claude Bernard. Ce sont ces savants qui. dans des disciplines différentes, ont créé la méthode expérimentale. On ne saurait mieux résumer les qualités de Chevreul qu'en rappelant les paroles prononcées par Dumas au banquet qui lui fut offert en 1882 par la Société Nationale d'Agriculture, dont il était membre depuis 50 ans .

...« Exemple sans précédent, que nos ancêtres n'ont jamais eu : notre Président réunit, aujourd'hui comme à ses débuts, la précision patiente à l'esprit d'invention ; la persévérance qui ne se lasse pas à l'imagination qui aime à devancer les faits; le bon sens qui marche terre à terre à l'esprit philosophique planant au-dessus des nuages. »

Chevreul fut longtemps directeur du Muséum. La confiance de ses collègues le désigna à sept reprises différents pour ces fonctions, les premières pour une durée d'un an ainsi que l'exigeait le règlement d'alors, la dernière fois à partir de 1861; il conserva ses fonctions pendant 17 ans. Nos archives attestent le succès de son administration qui a laissé des souvenirs ineffaçables. Permettez- moi de rappeler son énergique protestation contre une tentative d'amoindrissement des privilèges de l'Assemblée. On voulait supprimer le Directeur élu par ses collègues pour le remplacer par un Administrateur étranger au Muséum, tenant ses pouvoirs de l'arbitraire ministériel. Chevreul eut raison de cette motion rétrograde. Vous avez encore présente à l'esprit la protestation indignée qu'il fit insérer au procès-verbal de l'Académie des Sciences du 9 janvier


Michel Eugène Chevreul dans son laboratoire pendant le bombardement de 1870-1871
Journal des journaux. Supplément, 2ème série , n° 17,  29 août 1886


1871 à la suite du bombardement du Muséum par les années prussiennes. Il ne pouvait prévoir que, 50 années plus tard, sa science préférée, dont il avait si brillamment élargi le domaine et développé les applications en vue du bien-être de ses concitoyens, serait détournée de ses buts généreux et servirait à des fins meurtrières. C'était un cruel démenti à sa généreuse confiance dans le triomphe du droit sur la force.

« Qui sait, écrivait-il, si la protestation de l'Institut adressée à toutes les Académies du Monde lettré ne donnera pas quelque jour accès dans un Congrès International à ceux qui ne sont connus que par les oeuvres intellectuelles. »

En rappelant ce souhait qui, dans les circonstances actuelles, prend une force singulière, j'ai voulu montrer que Chevreul n'était pas seulement un savant génial, un administrateur habile et vigilant; c'était aussi un patriote convaincu et un généreux penseur, dévoué aux oeuvres de paix. En évoquant, il y a un demi-siècle, l'idée du concert mondial destiné à prévenir les conflits sources de ruines et de haines, Chevreul a mérité de figurer au fronton du temple de la Paix.

Louis Mangin,
membre de l'Institut,
Directeur du Museum d'Histoire naturelle
Président de la Confédération des Sociétés scientifiques françaises

IV. CHEVREUL ET LES CORPS GRAS

C'est au Muséum d'Histoire naturelle, de 1813 à 1823, que Chevreul poursuivit ses classiques recherches sur les corps gras. Publiées d'abord dans une série de mémoires, il les réunit en un volume en 1823. En remettant à la présente année la célébration du centième anniversaire de cette publication mémorable, pour la faire coïncider avec celle de la première application industrielle des découvertes proprement scientifiques, le Conseil des Professeurs du Muséum a tenu à affirmer, une fois de plus, que l'esprit du décret qui créa cet établissement (y donner « l'enseignement des Sciences naturelles dans toute leur étendue et spécialement dans leur application â l'Agriculture, aux Sciences Naturelles et aux Arts »); y est toujours fidèlement conservé. C'est, en effet, en 1825, que Gay-Lussac et Chevreul songèrent les premiers à appliquer les acides gras à l'éclairage et prirent un brevet d'invention. Il en sortit une industrie nouvelle, l'industrie des bougies stéariques. Ce que furent les dix années de recherches dont ce premier brevet fut l'aboutissement pratique, il importe tout d'abord de le rappeler brièvement.

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Chevreul, fils d'un médecin d'Angers, arriva à Paris à l'âge de dix-sept ans. Admis auprès de Vauquelin dans son laboratoire du Muséum, comme élève bénévole aidant à la préparation du cours de chimie appliquée aux arts, il ,fut nommé, quelques années après, aide-naturaliste chargé des analyses. En dehors, en effet, des deux chaires de chimie, le Muséum possédait, à cette époque, un laboratoire d'analyses mis à la disposition de tous les professeurs qui désiraient en utiliser les services. La chimie était alors classée parmi les sciences naturelles, et, plus encore qu'aujourd'hui, les naturalistes la considéraient comme un auxiliaire indispensable à la poursuite de leurs travaux. Le célèbre abbé Haüy, notamment, qui professait avec éclat la minéralogie au Muséum, s'attachait dans ses recherches à caractériser l'espèce minérale, à la fois par sa forme cristalline et par sa composition chimique. Chevreul fut ainsi appelé à analyser de nombreux minéraux et aussi quantité de produits organiques : excellents exercices pour l'éducation d'un jeune chimiste. Les relations que lui valurent ses fonctions avec la plupart des professeurs, parmi lesquels, outre Haüy, on comptait des savants tels que Cuvier, Geoffroy-Saint- Hilaire, Jussieu, etc., eurent certainement une grande influence sur la formation de son esprit. Il y eut souvent des discussions passionnées, qui l'obligèrent à beaucoup réfléchir sur les espèces minéralogique, botanique et zoologique. Par analogie, il fut conduit à envisager l'espèce chimique elle-même. Ses recherches  personnelles en reçurent l'orientation la plus heureuse. Le hasard d'un échantillon de graisse altérée, qui fut apporté à Vauquelin en 1811, l'amena, dit-on, à s'occuper de l'étude des corps gras. La chimie organique, qui fait aujourd'hui notre émerveillement par l'immensité et les richesses de son domaine, n'existait guère encore que de nom. C'est aux vigoureux coups de hache dans les épaisses broussailles où allait tailler Chevreul qu'il faut, en toute justice, en rapporter la véritable origine. L'opinion qui avait cous, au début du XIXe siècle, sur la nature chimique des corps gras, n'était qu'un chaos de préjugés, au milieu desquels on aurait eu peine à trouver une idée nette. On opposait les huiles fixes aux huiles volatiles, et l'on en faisait une espèce chimique unique. Pour expliquer leur grande diversité, on supposait que l'espèce grasse (ou huile) est susceptible, comme les espèces vivantes dont elle émane, d'exister sous une grande variété de formes. De la saponification, on ne savait rien de précis. L'empirisme avait depuis longtemps appris à fabriquer le savon en faisant agir sur les corps gras des lessives de cendres végétales, rendues caustiques par la chaux. On imaginait que les graisses se combinent aux alcalis par un acide plus ou moins « enveloppé », et Fourcroy, dont l'opinion faisait autorité, avait émis l'hypothèse, à la suite des découvertes de Lavoisier, que cet acide prend naissance par l'action de l'oxygène sur les graisses en présence des bases. Scheele avait bien découvert, dès l'année 1779, que les huiles et les graisses peuvent fournir un principe sucré soluble dans l'eau, mais ses idées sur leur composition, embuées par la théorie du phlogistique, manquaient totalement de netteté et de précision. C'est au milieu de tout ce désordre que Chevreul, admirablement préparé aux nouvelles recherches par ses nombreuses analyses de minéraux et de produits organiques, aborda l'étude des corps gras.
Une idée directrice l'amena, dès le début, à des découvertes fondamentales : les huiles et graisses ne doivent pas être une espèce unique. Il leur manque un caractère essentiel, celui de la composition chimique invariable. L'espèce chimique, Chevreul l'avait déjà définie, et sa définition est restée un modèle d'une perfection achevées [cf. Considérations sur l'espèce dans les sciences naturelles, Annales de Physique et de Chimie, 1877, pp. 796-802] :

« L'espèce, dit-il, est une collection d'êtres identiques par la nature, la proportion et l'arrangement de leurs éléments... Ces composés, dont on ne peut séparer plusieurs sortes de matières sans en altérer, la nature, je les nomme principes immédiats. »

Rien n'y manque. Observons, en particulier, que de la notion d'arrangement des éléments devait sortir un jour, logiquement et sûrement, celle de l'isomérie avec toutes ses conséquences. Chevreul annonçait ainsi les travaux, pourtant si lointains, de Pasteur, de Le Bel et de Van t'Hoff, sur la Chimie dans l'espace. Puisque les graisses n'avaient pas toutes une composition chimique identique, c'est que, apparemment, semblables aux roches, qui sont très souvent des agrégats d'espèces minéralogiques différentes, elles devaient être aussi des agrégats de divers principes immédiats associés en proportions variables. Et Chevreul de se mettre à l'oeuvre pour tenter de séparer ces substances. En quelques années, il mit au jour toute une série de corps nouveaux : les acides butyrique, phocénique, caproïque, caprique, margarique, stéarique, oléïque, retirés de diverses graisses animales; l'éthal, extrait du blanc de baleine; la cholestérine, extraite des calculs biliaires. Chevreul reconnaissait enfin la présence de la glycérine dans presque toutes les huiles et graisses, et il indiquait son caractère alcoolique. D'un seul coup la nature des corps gras était révélée d'une manière si complète, que rien d'essentiel ne devait, par la suite, y être changé. Chevreul annonce que les corps gras sont des sortes de sels, des combinaisons d'acides avec des alcools. Les acides peuvent varier, les alcools aussi. Parmi les acides, il en est de volatils, on les rencontre dans les beurres de vache et de chèvre, dans les huiles de dauphin et de marsouin. D'autres sont fixes et liquides comme de l'huile, d'autres solides et durs comme la cire. Parmi les alcools, la glycérine est de beaucoup le plus abondant et le plus fréquent; on peut en rencontrer d'autres, comme l'éthal et la cholestérine. Le caractère gras est dû aux acides, qui constituent souvent plus des neuf dixièmes de l'huile ou de la graisse. La saponification dédouble ces sortes de sels en leurs composants : les acides se combinent avec les alcalis, les alcools deviennent libres. Si l'on vient à décomposer les savons par un acide fort, les acides gras sont libérés à leur tour, et l'on constate que l'opération qui a consisté à séparer acides gras et alcools se traduit par une augmentation de poids; le dédoublement s'est accompagné d'une fixation d'eau. L'oxygène de l'air n'intervient pas dans la saponification, comme le croyait Fourcroy, puisqu'on peut tout aussi bien l'effectuer dans le vide qu'à l'air libre. La diversité de caractère des différentes graisses. n'est pas due à quelque propriété mystérieuse qui leur serait communiquée par l'espèce animale ou végétale dont elles proviennent : elle tient à ce que ce sont dés mélanges en proportions variables de principes immédiats distincts. Des résultats aussi remarquables et aussi nets, en jetant des flots de lumière où régnaient préjugés et empirisme, étaient décisifs. Obtenus en si peu de temps, et l'on devine avec quels misérables moyens,ils portent la marque du génie. Et, à plus d'un siècle de distance ils font encore notre admiration.


Statue de Chevreul au Jardin des Plantes d'Angers (1870)

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Que dire maintenant des applications ?

« Chaque page du Traité des corps gras, écrit J.-B. Dumas, contenait en germe une industrie nouvelle. »

C'est de la découverte des acides gras volatils, dont les éthers sont doués d'une odeur agréable, que l'industrie des parfums synthétiques tire son origine. L'industrie des savons doit à Chevreul la théorie qui lui sert de guidé, et elle lui a valu de nombreux et importants perfectionnements. L'emploi de l'acide oléique pour la préparation des. laines au tissage est depuis longtemps devenu général. Les acides stéarique et palmitique, solides et durs comme la ciré, l'ont remplacé dans la fabrication des bougies. Et l'industrie de la glycérine, enfin, base, entre autres, de celle des dynamites, n'est-elle pas, elle aussi, une application directe des découvertes de Chevreul ? C'est une vérité bien connue que les savants ne sont généralement pas aptes à tirer personnellement profit de leurs travaux. Chevreul ne fit pas exception à la règle. Le brevet qu'il prit, en commun avec Gay-Lussac, ne rapporta rien à ses auteurs. On a dit qu'il n'était pas industriellement applicable. Nous ne chercherons pas dans quelle mesure ces affirmations n'eurent pas pour but d'excuser une injustice. Une chose est sûre : Chevreul ne reçut jamais la moindre part des bénéfices que réalisèrent par la suite tous ceux qui, dans le inonde entier, exploitèrent ses découvertes. Si, à la vérité, les deux jeunes docteurs en médecine, Milly et Motard, qui abandonnèrent leur profession, pour monter en grand la fabrication de l'acide stéarique, durent dépenser, pour la mettre au point, des sommes assez élevées et beaucoup d'énergie, ils n'apportèrent, en fait, rien d'absolument nouveau dans leur technique. Lé brevet Gay-Lussac - Chevreul préconisait les méthodes essentielles : pour la saponification, l'emploi des bases alcanes et des autres bases, y compris la chaux, avec l'utilisation de la pression en autoclave; et, pour la séparation des acides gras solides et des acides gras liquides, l'emploi de la pression- à chaud et à froid. Il serait injuste, toutefois, de ne pas reconnaître le mérite de Bouis, gendre de Milly, qui démontra plus tard la possibilité d'opérer la saponification par une quantité d'alcali notablement inférieure à celle qu'exige le calcul théorique, et ceux de Willy lui-même, qui inventa la mèche nattée à l'acide borique. Avant la bougie d'acide stéarique, on ne connaissait que la bougie de cire, qui était d'ailleurs un objet de luxe, ne servant qu'à l'éclairage des édifices du culte et des salons. La ,bougie stéarique pénétra peu à peu jusque dans les intérieurs les plus humbles. Elle remplaça les antiques chandelles coulantes et fumeuses, et les mouchettes, sorte de ciseaux réservés à l'opération du mouchage, devinrent des objets de musée. Vers le milieu du siècle, la bougie stéarique était répandue dans la plupart des pays du monde. Et J.-B. Dumas, -en remettant à Chevreul, en 1852, le grand prix (12 000 fr.) de la Société d'Encouragement pour l'Industrie nationale, pouvait s'exprimer ainsi :

« C'est par centaines de millions qu'il faudrait compter les produits auxquels vos découvertes ont donné naissance. La France, l'Angleterre, la Russie, la Suède, l'Espagne, le monde entier, trouvent dans leur emploi une source nouvelle de jouissances, de bien-être et de salubrité. »

A l'Exposition Universelle de 1855, nombreux furent les exposants de l'industrie de la stéarinerie. Le jury décerna à Chevreul une grande médaille d'honneur, dédommagement bien médiocre, on l'avouera, pour les injustices d'une législation, du reste toujours en vigueur, qui n'accorde aucun droit à la propriété scientifique et exclut les savants de toute participation aux profits que peut procurer à d'autres l'exploitation de leurs découvertes. Souhaitons que les pouvoirs publics ne tardent pas trop à se préoccuper d'un état de choses ainsi manifestement inique. A partir de ce moment, l'industrie de la stéarinerie a connu une période de très grande prospérité. Il suffira de rappeler qu'en 1873, la production de la France dépassait 300 000 quintaux et atteignait une valeur de 55 millions de francs (francs or, avec leur pouvoir d'achat de l'époque). Certes, la bougie est bien déchue de cette splendeur. Le gaz de houille, le pétrole, l'électricité sont venus, et sa consommation a beaucoup diminué dans les pays civilisés. Cependant la bougie vivra. La bougie, c'est la lumière passe-partout, que chacun peut emporter dans sa poche. Elle reste la providence du cycliste ou du voiturier que la nuit surprend démuni d'éclairage moderne. C'est la lumière qui ne trahit jamais et dont l'emploi nous ôte tout souci des fuites et des explosions. Et, à notre époque de progrès, partout on tient prudemment en réserve quelques paquets de bougies. En fait, la plupart des pays d'Europe fabriquent encore, pour eux-mêmes ou pour l'exportation, d'assez gros tonnages de stéarine. Il faut même prévoir pour l'industrie des acides gras tout un essor nouveau. Demain, peut-être, ils seront notre suprême ressource comme combustibles liquides. Si nous sommes, en effet, contraints, par la pénurie de pétrole ou autres carburants, de brûler des huiles végétales et animales dans nos moteurs, comme nos pères en brûlaient dans leurs lampes, la glycérine étant un produit trop précieux et d'ailleurs doué d'un trop faible pouvoir calorifique pour un tel usage, il faudra déglycériner ces huiles, et les acides gras libérés seront d'excellents combustibles. On peut être assuré que les découvertes de Chevreul rebondiront toujours par quelque application nouvelle, parce que la glycérine, avec ses trois fonctions alcooliques portées par une molécule très simple, et les acides gras, par leurs longues chaînes carbonées et leur forte teneur, en carbone, sont des substances susceptibles d'une infinité de transformations. Faut-il ajouter qu'avec la marche de la civilisation les usages des corps gras sont en perpétuel développement ? Alimentation; savonnerie, stéarinerie, peinture, linoléums, tannerie, tissage des étoffes, graissage des moteurs, fabrication des explosifs, telle est la liste, et encore est-elle incomplète, de leurs usages.

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Pourquoi Chevreul, après des succès aussi brillants, n'a-t-il pas poursuivi méthodiquement l'étude des corps gras ? Avec une telle maîtrise, que n'eût-il pas découvert encore ? Il ne revint sur le sujet que de loin en loin au cours de sa longue carrière, par des études, intéressantes sans doute, mais d'une moindre portée que les premières. Sur la demande du Gouvernement il étudia, de 1850 à 1856, les huiles siccatives et les peintures. Nous lui devons les premières notions scientifiques sur la dessiccation des huiles et sur les phénomènes d'ordre physico-chimique qui la provoquent. C'est lui qui montra que la transformation des peintures en une pellicule solide n'est pas une dessiccation au sens strict du mot et qu'elle s'accompagne de la fixation d'oxygène de l'air. Son travail, où les aperçus originaux abondent, reste, aujourd'hui encore, l'un des plus importants qui dent été exécutés sur cette difficile question. Chevreul mit le premier en lumière l'influence des catalyseurs d'oxydation,et il entrevit même les actions anti-oxygènes. [les anti oxydants constituent actuellement l'un des champs de recherche les plus actifs de la médecine] Mentionnons enfin ses recherches sur la graisse de laine, [Note sur les matières grasses de la laine. C R Acad Sci  1842, 14, 783-785 - Note sur la nature du suint de mouton. C R Acad Sci  1856, 43, 130-131 - Nouvelle communication sur la nature du suint de mouton. C R Acad Sci  1866, 62, 1015-1017] dont il reconnut l'extrême complexité de composition et d'où il ne retira pas moins de vingt-neuf substances, tout en estimant d'ailleurs que l'analyse immédiate n'en était pas achevée. Autre grand sujet de regret. Chevreul, dont les idées et les méthodes eurent pourtant une si grande influence sur les progrès de la Chimie, ne sut pas grouper des chercheurs autour de lui, et il n'en eut même jamais le goût ni le désir. Et c'est là certainement une des causes principales qui firent que la vive lumière apportée par ses travaux dans le domaine des corps gras ne continua pas à briller de tout son éclat dans notre pays. Son exemple, cependant, suscita, en France même, différentes recherches, exécutées par Bussy et Le Canu, Frémy, Bayen, Bouis, Berthelot, Wurtz. Berthelot, notamment, parvint à réaliser la synthèse des glycérides, et ce travail (1854) apparaît encore comme un de ses plus beaux titres de gloire. Mais, depuis plus d'un demi-siècle, c'est à l'étranger qu'ont été accomplis les progrès les plus remarquables, aussi bien sur le terrain de la science pure que sur celui de l'utilisation pratique. Les méthodes d'analyse commerciales mises en oeuvre dans le monde entier pour presque toutes des noms étrangers; et l'on ne saurait contester que le mémoire du chimiste autrichien Hübl sur les acides gras liquides ne soit, après le traité des corps gras, de Chevreul, la publication qui a le plus contribué à faire progresser nos connaissances sur la nature chimique des huiles et le développement de leurs applications. C'est dans les pays de langue allemande que l'on trouve, à l'heure actuelle, le plus de chimistes spécialisés dans l'étude des graisses. Dans de nombreux laboratoires, officiels ou privés, tout un bataillon de chimistes poursuivent des recherches originales ou étudient les applications que peuvent suggérer les publications parues dans les périodiques scientifiques du monde entier. Et nous devons à la vérité de reconnaître que c'est en Allemagne que furent fixées, pour la première fois, les conditions pratiques de l'hydrogénation catalytique des huiles en vue de leur transformation en graisses solides, application directe, et combien grosse de conséquences pour toute une branche de l'industrie et du commerce, des belles découvertes de nos compatriotes Paul Sabatier et J.-B. Senderens. De tels efforts portent toujours leurs fruits. Avant la guerre, l'Allemagne occupait en Europe le premier rang dans l'industrie.des huiles végétales. On sait que, durant la grande tourmente, la disette qui fit le plus souffrir l'Allemagne bloquée fut la disette de graisses, et elle l'eût probablement obligée à capituler si ses chimistes n'eussent réussi à créer, vaille que vaille, des produits de remplacement. Aujourd'hui, malgré la perte totale de leurs colonies, les Allemands s'efforcent, non sans succès, de reconquérir dans l'industrie des corps gras la place qu'ils y occupaient naguère. Sans être aussi poussée, l'étude dés corps gras, chez nos amis anglais, est loin d'être négligée : Les Lewkowitsch, les Armstrong, les Chapmann, et bien d'autres, sont des noms qui font partout autorité; et l'Imperial Institute, chargé d'étudier toutes les matières utiles fournies par les colonies, réserve aux oléagineux une part importante de ses ressources et de son activité. Très remarquables aussi sont les résultats obtenus par les chimistes japonais, qui ont découvert dans les foies de diverses espèces de poissons des hydrocarbures très abondants analogues à ceux des pétroles. Si, dans la patrie de Chevreul, nous pouvons être fiers d'un lointain passé, notre position dans le passé récent et dans le présent est beaucoup plus modeste. Du côté officiel comme du côté privé, combien délaissé est, hélas ! ce chapitre de la Science. Et ce ne sont pas quelques efforts dispersés, d'ailleurs fort rares, qui peuvent suffire à faire revivre une si belle tradition. Et cependant, toutes les industries qui doivent leur naissance ou leurs progrès à l'oeuvre de Chevreul n'y sont-elles pas directement intéressées ? Il est hors de doute, pour n'envisager que cet aspect du problème, que la culture des plantes oléagineuses de notre beau domaine colonial, par des procédés scientifiques établis avec la collaboration des botanistes et des chimistes, produirait, en qualité comme en quantité, une notable amélioration de leur rendement, et que nous disposerions ainsi, non seulement de toutes les huiles nécessaires à notre consommation - et l'on sait combien nous en sommes loin - mais encore un large surplus, qui serait une précieuse matière d'échange.

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On a dit de Chevreul qu'il fut un chimiste naturaliste.

« Toute sa philosophie, a dit Berthelot, est renfermée dans cette notion de l'espèce qui préoccupait si fort les botanistes, les zoologistes et les minéralogistes de son temps, et y laquelle il s'était particulièrement attaché. Les opérations qu'il décrit avec tant de soin sont d'ordre purement analytique, il y manque une notion fondamentale, celle de la synthèse, celle de la puissance créatrice de la Chimie, sur laquelle reposent ses progrès et son rêve »

Berthelot observe toutefois :

« Il fit oeuvre de bon travailleur dans l'ordre des connaissances de son époque. On n'est en droit d'en réclamer davantage à aucun d'entre nous. »

Et d'ailleurs, ajouterons-nous, sont-ils dans la logique ceux qui voudraient faire dater la Chimie organique du jour où, avec Woehler reconstituant de toutes pièces l'urée, fut réalisée la première synthèse ? Certes, il faut admirer sans réserve les progrès magnifiques que la Chimie organique doit aux méthodes synthétiques. Mais on est forcé de reconnaître que, hormis quelques domaines, comme ceux des matières colorantes, médicamenteuses ou odorantes, où la synthèse a fait merveille, les produits de synthèse n'ont pas remplacé les produits naturels, et que c'est toujours à ces derniers que nous devons recourir. Et elle est sans doute encore lointaine l'époque où l'homme se nourrira avec du pain de synthèse et où il se vêtira avec du coton et de la laine de synthèse. En vérité, si notre engouement pour la Chimie organique fondée sur la synthèse a été légitime, soyons justes aussi pour la Chimie des organes végétaux et animaux, et constatons, en fait, que celle-là s'est simplement juxtaposée, sans la remplacer, à celle- ci. Et qu'il nous soit permis, quand nous glorifions l'initiateur des principes immédiats, d'émettre le voeu que, tout en nous efforçant d'accroître sans cesse la puissance créatrice de la synthèse, nous prêtions désormais une attention moins distraite au domaine, illimité lui aussi, des principes immédiats. Qu'ils soient à l'avenir moins rares, quels que puissent d'ailleurs être leurs succès, ceux qui cultiveront cette branche de la Science, où les sollicitent tant de découvertes, qui nous aideront à mieux pénétrer le secret de la vie. et à améliorer encore et toujours la condition humaine. Comme les Lettres et les Arts, comme toutes les disciplines de l'esprit, les Sciences se revivifient en remontant à leurs sources. La Chimie organique est fille des Sciences naturelles, et, si elle venait jamais à renier ses origines, outre que, malgré toute leur noblesse, elle ferait figure de parvenue, c'est gratuitement que, par surcroît, elle abandonnerait tout un élément fécond de vitalité nouvelle et de progrès.
 

CHARLES MOUREU,
de l'Académie des Sciences.

V.  En hommage à M.CHEVREUL.

Journal des Savant, livraison 1889

Le Journal des Savants vient de perdre, en la personne de M. Michel-Eugène Chevreul, le plus ancien dé ses collaborateurs, et ce membre de l'Académie des sciences n'était pas seulement le doyen de sa compagnie, il était encore le doyen de tout le corps enseignant de la France, sans doute, aussi de toute l'Europe. Dès 1810, il fut attaché, en qualité d'aide-naturaliste, à la chaire de chimie appliquée du Muséum d'histoire naturelle, occupée alors par Vauquelin, auquel il succéda en 1830 comme professeur titulaire, et il a gardé cette chaire jusqu'à sa mort. Né à Angers, le 31 août 1786, il avait dépassé un âge qu'il n'est donné qu'à un bien petit nombre d'hommes d'atteindre. Son centenaire fut célébré à Paris, il y a moins de trois années, comme une fête nationale ; sa réputation s'était répandue dans l'univers entier. Tous les honneurs que peut obtenir un savant de profession, qui n'est jamais sorti de la carrière scientifique, lui ont été accordés. Ce n'est point ici le lieu de retracer l'existence et les travaux si nombreux de M. Chevreul. Son éloge sera fait ailleurs1 ; nous n'en dirons que quelques mots. Mais nous ne voulons pas mentionner sa mort sans payer, dans ce journal, à notre illustre collègue, un tribut d'admiration et de profonds regrets. Venu très jeune à Paris, formé à l'école de Vauquelin, ce manipulateur consommé, qui fut le plus consciencieux et le plus bienveillant des maîtres, M. Chevreul débuta de bonne heure dans l'étude de la chimie, qu'il professa d'abord, ainsi que la physique, au lycée Charlemagne (1813). Placé peu de temps après à la manufacture des Gobelins comme directeur des teintures, il fut conduit par les attributions dont ce poste l'investissait et par le cours dont il fut chargé dans ce grand établissement à s'occuper spécialement de tout ce qui concerne la teinture, et dans cette branche de la chimie appliquée il devint promptement une autorité que presque personne ne contesta. Ses Leçons de chimie appliquée à la teinture (1828-1831), fruit de plus de quinze années d'observations et d'expériences, ont pris rang parmi les ouvrages classiques de la science du XIXe siècle. C'est à M. Chevreul que les industriels de Lyon vinrent demander les moyens de perfectionner et de varier la teinture des soies. Chargé en 1842 d'une mission par le ministre du commerce, il fit dans cette ville un cours sur l'emploi des couleurs et l'usage des matières tinctoriales, qui eut un grand retentissement et dont le compte rendu fut imprimé aux frais de la Chambre de commerce lyonnaise. Ce n'était pas seulement des meilleurs procédés de teinture et du choix le plus avantageux des matières tinctoriales qu'avait traité dans ses leçons à Lyon, comme aux Gobelins et au Muséum, l'éminent chimiste, c'était surtout à la manière de choisir, de distribuer, de nuancer et d'assortir les couleurs sur les tissus qu'il s'était attaché. Poursuivant des observations dont le point de départ remonte à Newton, M. Chevreul découvrit dans l'emploi et l'effet des couleurs, des lois ignorées ou mal comprises et enseigna aux teinturiers et aux artistes des faits dont ils ne se doutaient pas, faits qui découlât des phénomènes de l'optique et tiennent au fonctionnement de la vision. C'est ce qui nous a valu le remarquable ouvrage qu'il publia en 1839, sous ce titre : De la loi du contraste sirnultané des couleur et de l'assortiment des objets coloriés considéré d'après cette loi dans ses rapports avec la peinture, ouvrage qu'il a complété par d'autres publications et dont il n'a cessé jusqu'à son extrême vieillesse de vérifier de mille façons les principes. Créateur dans l'une des applications de la science de la lumière, M. Chevreul ne s'est pas cantonné dans la chimie à tout ce qui se rapporte à la teinture, sur laquelle il a composé une suite de mémoires aussi neufs qu'intéressants et qui renouvelaient tant d'idées pratiques ; il a été également et plus encore peut-être découvreur en chimie organique, par son travail capital sur les corps gras d'origine animale, qui fut une des premières grandes conquêtes de la chimie organique, dont d'autres, plus jeunes que lui, devaient par la synthèse débrouiller les lois et étendre prodigieusement la puissance. M. Chevreul, lui, procéda par l'analyse et il découvrit des substances nouvelles qui ont transformé une branche de l'industrie de l'éclairage domestique. Ses Recherches sur les corps gras parurent en 1823 ; mais la publication intégrale n'en fut achevée qu'au bout de huit années. C'est principalement ce beau travail qui a fondé la réputation de M. Chevreul et qui lui ouvrit, en 1826, les portes de l'Académie des sciences, où il remplaça son compatriote Proust, dont il se fit un devoir de signaler à plusieurs reprises le rare mérite. L'industrie est redevable aux découvertes de M. Chevreul d'une multitude de procédés et d'applications précieuses, et, comme l'a dit feu notre illustre collègue J.-B. Dumas, en offrant, en 1852,au nom de la Société d'encouragement, le prix d'Argenteuil à son vieux confrère, c'est par millions qu'on pourrait nombrer les produits qu'on doit aux travaux de ce dernier. Au reste, ce fut plus en vue des applications industrielles que dans la pensée d'arriver à des conceptions générales d'un caractère purement théorique, que M. Chevreul a poursuivi longtemps ses investigations sur les propriétés et les combinaisons des corps. Les résultats des recherches faites dans son laboratoire, il les appliqua tour à tour à une foule de questions qui, tout en étant du ressort de la chimie, intéressent l'alimentation, l'économie domestique, l'hygiène publique, la thérapeutique, l'agriculture et la législation de l'industrie. Les comités et les assemblées où l'on avait à discuter sur de pareilles questions eurent besoin des lumières de M. Chevreul, qui fut membre de plusieurs et consulté par d'autres dont il ne faisait pas partie. Il a été l'un des membres les plus influents et les plus écoutés de la Société centrale d'agriculture, dont il a présidé les séances. Ce qui a donné avant tout aux travaux de notre éminent collègue une valeur et une importance de premier ordre, c'est la méthode rigoureuse sur laquelle ils reposent et grâce à laquelle il a introduit dans ses délicates et sagaces expériences une précision et une rigueur qui ne laissent pas de place à l'erreur. Les faits une fois constatés, il en tire les conséquences par une logique serrée dans laquelle il ne s'écarte pas de ce qu'il veut établir. M. Chevreul a revendiqué la qualification de chimiste philosophe, mais sa philosophie fut bien différente de celle qui a guidé quelquefois les travaux d'autres savants illustres et qui recourt à des spéculations hardies, à des hypothèses sur ce qu'il y a de plus obscur, de plus insaisissable dans les opérations de la nature. La méthode philosophique de notre collègue est celle qui découle d'une intelligence bien entendue de ce qu'on observe, et il l'a appelée lui-même la philosophie pratique des phénomènes naturels. Elle a pour base sa définition précise et claire des mots dont nous faisons usage, du vrai sens et de la signification des principes énoncés et de la détermination des limites entre lesquelles il nous est possible de connaître et permis de conclure. Cette méthode philosophique que ne cessa de préconiser M. Chevreul, il en a donné l'exposé dans deux écrits, l'un intitulé Lettre à M. Villemain sur la méthode en général (1855); l'autre : De la méthode a posteriori expérimentale (1870).

L'expérimentation raisonnée, conduite avec une extrême rigueur et contrôlée dans ses moindres détails, fut donc la règle constante que s'imposa M. Chevreul, et cela non seulement dans ses travaux journaliers de laboratoire, mais encore dans une foule de notices, de rapports, qui ont été imprimés. Cette préoccupation n'apparaît pas moins dans ses articles du Journal des Savants, au bureau duquel il appartenait depuis 1821. Il y a traité de sujets concernant ses études favorites et où il a eu tour à tour en vue, à côté des applications aux arts et aux manufactures, l'amélioration de l'éducation physique de l'homme, celle de la salubrité des villes et des fabriques, le perfectionnement de la culture des champs et des arbres, même les progrès de la médecine ; mais il est un côté assez différent de ses recherches auquel le Journal des Savants a fourni le principal organe. Ce sont ses considérations sur l'histoire des sciences physiques et sur celle de la chimie en particulier. De l'examen de ce qu'avaient fait ses devanciers, au XVIe et au XVIIe siècle, il est remonté jusqu'à ce qu'on peut appeler la période mythologique de la science. C'est ainsi qu'il s'est efforcé d'éclairer l'histoire de l'alchimie et de montrer le lien qui la rattache à la chimie positive, qu'il a traité plusieurs points de l'histoire de l'astrologie, de la magie et des sciences occultes. Il a consacré à ces sujets une extrême abondance d'articles, sans négliger pour cela de mettre le lecteur au courant de certaines découvertes récentes, telles par exemple que celle de la photographie, aux progrès de laquelle il a assisté avec une ferme volonté de rendre justice à chacun de ceux qui y avaient pris art. M. Chevreul était un esprit trop positif et trop exact pour jamais tomber dans les rêveries des théosophes et des empiriques, mais il était désireux de rechercher ce qu'il pouvait y avoir de vrai, de sérieux, dans les idées qui, dans l'Antiquité, au Moyen Âge et jusqu'aux temps modernes, ont illusionné tant de doctes et de gens curieux de s'instruire. Voilà comment il réussit, dans ce que les gens crédules rapportaient des effets de la baguette divinatoire et de merveilles analogues, à discerner la production d'un phénomène très réel et dont les tables tournantes lui fournirent bientôt un exemple nouveau. Il avait proposé ses premières idées à ce sujet dans une lettre qu'il adressa à l'illustre Ampère, son ami, Sur une classe particulière de mouvements musculaires (1833). Il a depuis résumé et complété l'ensemble de ses opinions sur les phénomènes qu'il signalait à son confrère dans l'ouvrage ayant pour titre : De la baguette divinatoire; du pendule et des tables tournantes (1854). M. Chevreul a été le dernier représentant de cette forte génération de savants et d'inventeurs qui furent les premiers continuateurs des fondateurs de la chimie moderne. Son nom clôt la liste glorieuse qui commence avec Lavoisier et où brillent tant de noms français. Esprit convaincu et ayant le sentiment de sa valeur, M. Chevreul, précisément parce qu'il était l'homme de la méthode et du fait incontestablement vérifié, ne se rendait pas facilement à ceux qui entreprenaient, non de contredire, mais de dépasser ce qu'il avait conçu. Il revenait incessamment sur les vérités qu'il avait démontrées ; il s'en nourrissait en quelque sorte et en nourrissait les autres, qu'il enchaînait à sa parole, sans laisser place à leurs interruptions et à leurs remarques. Sa conversation n'était le plus souvent que l'exposé de ses beaux travaux, que lui rappelaient les moindres parole sorties de la bouche d'autrui. Vénéré de ceux qui l'entouraient, on respectait en lui le patriarche de la chimie, le Nestor de la science, qui, comme le Nestor des temps héroïques, aimait les longs discours et répandait libéralement les conseils de son savoir et de son expérience. Homme d'une rare probité et qui n'accepta les honneurs que pour montrer qu'il n'y attachait qu'un prix médiocre, préférant sa vie simple à l'éclat des grandeurs, scrupuleux observateur de ses devoirs, administrateur intègre, notre collègue aux Gobelins comme au Muséum, a porté, dans la conduite des affaires intérieures de ces deux établissements,son esprit d'ordre, de régularité, et son bon sens pratique. A diverses époques de sa longue carrière, malgré son caractère pacifique, il se montra un défenseur ferme et courageux de ce qu'il regardait comme le droit.

M. A. Maury


VI. Sur le reportage photographique de Nadar lors du centenaire de chevreul

A l'occasion du centenaire d'Eugène Chevreul, on sait que Félix Nadar (1820-1910) réalisa un célèbre reportage photographique. Plusieurs entretiens furent ainsi accordés au photographe ainsi qu'à son fils, Paul Nadar, au cours desquels on peut voir Henri Chevreul, le fils d'Eugène, alors âgé de 67 ans et qui devait mourir 15 jours avant son père - sans que celui-ci l'ait appris, bien que le sachant malade -, et son préparateur, Arnaud, au Jardin des Plantes. Les négatifs ont été acquis en 1950 par la bibliothèque du patrimoine et peuvent être consultés sur internet à La base Mémoire, catalogue d'images fixes provenant de la médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine ainsi que des services régionaux de l'Inventaire général. 88 images du chimiste sont disponibles. En voici quelques-unes, parmi les plus signifiantes :


en haut de forme


accoudé à sa table

accoudé sur sa canne


debout

écrivant son nom dans le livre de registre de Félix Nadar, au-dessous de Pasteur


en discussion avec Félix Nadar

discutant avec son fils Henri, assis, et Félix Nadar


discutant avec Félix Nadar, assis, et son préparateur [Arnaud]

avec son fils Henri


avec l'ambassadeur de Chine, en France, Shu King Che

Dix photos d'Eugène Chevreul, prises lors de son centième anniversaire Archives Photographiques (Médiathèque du Patrimoine) © CMN).