La Philosophie Naturelle restituée
ou
Enchiridion Physicae Restitutae

Jean D'Espagnet







revu le 12 juin 2014



Plan : Introduction - Chevreul, à propos de Jean D'Espagnet et de Nicolaus Niger Hapellius [sur un article portant sur un traité sur les règnes animal, végétal et minéral d'Isidore Geoffroy Saint Hilaire : transmutation naturelle - artificielle - notion de subtiliation] - Enchiridion : La matière et la forme sont les plus anciens principes des choses - Création du Soleil - La lumière est la forme universelle - Création de l'Homme - Les trois informations de la matière première - Circulation de l'humide dans les mixtes - Les trois seconds éléments - [il manque 56 chapitres dans la présente édition ; aussi avons-nous été obligés, pour aider le lecteur curieux, d'inclure sous forme numérisée, en latin, les chapitres manquants, depuis le CLVI jusqu'au CCXIII, extraits de la Bibliotheca Chemica Curiosa de Manget, vol. II, pp. 641-646 ]

Introduction

Ce texte, comme tant d'autres, peuvent être consultés avec profit sur le remarquable site constamment mis à jour : Hermétisme et alchimie. Cependant, nous devons ici prévenir le lecteur de ce qu'il manque des chapitres dans la version que donne  le site de Thierry Ducreux [du chapitre CLVII inclus au CCXIII inclus, soit 57 chapitres : dans la Bibliotheca Chemica Curiosa de Manget, le texte manquant va de la page 641 à la page 646]. Dans l'impossibilité où nous étions de traduire le texte latin, nous avons simplement émis un lien vers les pages correspondant aux chapitres manquants dans le texte français.

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Jean d'Espagnet (1564 - ap. 1637) La Philosophie Naturelle restablie en sa pureté. Où l'on void à découvert toute l'oeconomie de la nature, & où se manifestent quantitè d'erreurs de la Philosophie Ancienne, estant redigée par Canons & demonstrations certaines. Avec le traicté de l'ouvrage secret de la philosophie d'Hermez, qui enseigne la materie, & la façon de faire la Pierre Philosophale. Spes mea in agno. [Avec une epistre par Iean Bachou.] 8° Paris: Edme Pepingue 1651 ;

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D'Espagnet a écrit aussi en collaboration avec Pierre de Lancre le Tableau de l'inconstance et instabilité de toute chose..., Paris, Albert Angelier, 1607. Jean d'Espagnet y est appelé « le commissaire extraordinaire des sorciers du Labourd en pays basque ». La Philosophie figure comme n° 118 du volume II, p. 626 de la Bibliotheca chemica curiosa de Jean-Jacques Manget [Chouet, Geneva, 1702]. Il est encore l'auteur de l' Arcanum Hermeticæ Philosophiæ Opus in quo occulta Naturæ & Artis circa Lapidis Philosophorum materiam & operandi modum, canonice & ordinate fiunt manifesta [n° 119, ibid]. Jean d'Espagnet est fréquemment cité par Dom Pernety dans ses Fables Egyptiennes et Grecques et regardé comme une autorité. Ainsi, dans ce passage où Pernety évoque Platon.

"Isis et Osiris sont, comme nous l'avons dit, l'agent et le patient dans un même sujet. Osiris part pour son expédition, et dirige sa route d'abord vers l'Ethiopie, pour parvenir à la mer Rouge, qui bordait l'Egypte, de même que l'Ethiopie. Ce n'était pas le chemin le plus court, mais c'est la route qu'il est nécessaire de tenir dans les opérations du grand oeuvre, où la couleur noire et la couleur rouge sont les deux extrêmes. La noirceur se manifeste d'abord dans le commencement des opérations signifiées par le voyage d'Osiris dans les Indes ; car, soit que d'Espagnet, Raymond Lulle, Philalèthe, etc. aient fait allusion à ce voyage d'Osiris, ou à celui de Bacchus [...] ils nous disent qu'on ne peut réussir dans l'oeuvre, si l'on ne parcourt les Indes. Il faut donc passer en Ethiopie, c'est-à-dire voir la couleur noire, parce qu'elle est la clef de l'art hermétique."

C'est d'Espagnet qui a comparé les deux Principes à des poissons argentés dans un texte dont J.B. Dobbs [Fondements] rapporte ceci :

"Ainsi les philosophes ont une mer à eux...où viennent à naître des petits poissons gras ou d'autres mouvants dans leurs écailles argentées ; celui qui apprend à les envelopper dans un filet finement noué et à les extraire mérite d'être considéré comme un pêcheur d'une grande habileté."

D'Espagnet a beaucoup traité de la dissolution hermétique. Cette dissolution hermétique est caractérisée par cette circonstance qu'il existe un rapport constant et défini pour chaque température entre le poids et la nature du corps dissous, c'est-à-dire ces poissons sulfureux et mercuriel du président d'Espagnet à qui nous devons d'avoir révélé ce point de science -par d'autres appelés le Soufre blanc et le Soufre rouge- et celui du dissolvant, c'est-à-dire du Mercure philosophique, où le coefficient de solubilité joue un rôle des plus importants. Il définie le poids de nature qui, de l'avis même des plus grands artistes n'est connu que de Dieu seul. Ce rapport n'est pas modifié d'une manière appréciable par la présence d'une certaine quantité d'un sel étranger, dénué d'action chimique sur le corps dissous, et dont les philosophes s'accordent à penser qu'il s'agit du sel harmoniac sophique. Par contre, ce coefficient de solubilité change du tout au tout avec la température ; il croît, certes si la température s'élève mais alors le lien du Mercure vient à se briser et le Compost se volatilise entièrement. Réciproquement, si la température s'abaisse, le solide vient à se déposer en un Corps neuf, entièrement réincrudé, et la liqueur mercurielle n'en retient qu'une petite proportion, au-dessous de la croûte cristalline qui constitue le sceau vitreux d'Hermès, et qui est formée d'une matière d'un gris verdâtre, bulleux et amorphe. D'Espagnet a utilisé certains symboles en virtuose, tel que celui de l'arc. Très utilisé, l'arc symbolise d'abord le mystère par l'arcane (voyez par exemple l'Arcanum Hermeticae philosophiae Opus de D'Espagnet) et aussi la voûte. Arcanum (mystère) est un procédé d’étamage des métaux qui était secret et attribué aux Gaulois. C'est le symbole de l'agent destructeur et celui du sel polychreste de Glaser dont parle E. Canseliet à mots couverts : dans le combat qui oppose le dragon écailleux [Materia prima] au chevalier, il est fait référence au javelot de façon constante ; on peut citer Fulcanelli (Myst. Cath., p. 95) :

"Aussi, dédaignant l’arc et les flèches avec lesquelles, à l’instar de Cadmus, il transperça le dragon..."

Mais, parler de la dissolution hermétique, c'est aussi évoquer le lien du Mercure. Ce lien porte dans le langage des mineurs celui de laitier et s'apparente dans le travail hermétique à « l'eau-mère » dans laquelle nagent les poissons philosophiques que Newton a tant étudiés d'après les travaux du président d'Espagnet. Ces laitiers sont appelés dans les forges, laitiers filants ou laitiers gras, ce qui ne laisse pas d'évoquer, on en conviendra, les poissons gras et mouvants de d'Espagnet. L'auteur de l'Arcanum en vient en toute logique à évoquer le Soufre rouge comme le rapporte Dom Pernety :

"Ce soufre est l'âme des corps, et le principe de l'exubération de leur teinture ; le mercure vulgaire en est privé ; l'or et l'argent vulgaires n'en ont que pour eux. Le mercure propre à l'oeuvre doit donc premièrement être imprégné d'un soufre invisible [D'Espagnet], afin qu'il soit plus disposé à recevoir la teinture visible des corps parfaits, et qu'il puisse ensuite la communiquer avec usure."

Jean d'Espagnet est un auteur hermétique difficile mais qui n'est pas envieux. Ainsi, il prévient les imprudents :

"C'est pour ces raisons que d'Espagnet leur conseille de ne pas dépenser leur argent et leur or dans un travail si pénible, et dont ils ne pourraient tirer aucun profit." [Pernety, Fables]

A bien des égards, Alexandre Sethon et d'Espagnet ont des points communs et, en particulier, dans leur approche de la position philosophique représentée par le néo-platonisme. Dans l'Enrichidion physicae restitutae, que le lecteur verra bientôt, D'Espagnet réaffirme les grands principes du néo-platonisme de l'époque et son Arcanum hermeticae philosophiae opus, étudié par Isaac Newton [Keynes, MS 19] était manifestement [B.J. Dobbs, Newton] considéré comme un ouvrage complexe et d'une diffusion assez confidentielle. Alexandre Sethon et D'Espagnet croyaient fermement à la théorie des aimants et les concevaient comme des sortes de matrices qui faisaient venir à elles toutes choses -esprits ou corps- par l'effet d'un pouvoir d'attraction, où d'une manière où d'une autre, donnaient forme et substance à ce qui avait été attiré. On peut y voir le présage des affinités chimiques, révélées par Lavoisier et dont Newton, certainement, eut la prescience. En tout cas, c'était le seul moyen d'expliquer l'affinité de petits corps, en vue de rapporter le même équilibre cosmique qui présidait aux lois de la gravitation universelle. Redisons-le donc : Newton eut des sources d'idées très variées et, en toute hypothèse, les idées hermétiques ont contribué chez lui, aux fondements des Principia : Newton fut sans doute le dernier grand hermétiste, descendant des prêtres égyptiens, ultime gardien de la grande tradition de l'Art sacerdotal... Nous avons déjà évoqué le filet. C'est dans son Arcanum Hermeticae philosophiae Opus que D'Espagnet évoque le filet destiné à capturer les « poissons philosophiques » :

"Les philosophes ont aussi leur Mer, où s'engendrent de petits poissons gras, qui brillent en écailles d'argent : si l'on sait les prendre et les envelopper dans un filet délié, on sera tenu pour un pêcheur très expert."

E. Canseliet évoque D'Espagnet dans ses Deux Logis Alchimiques, p 91, quand il nous parle de l'herbe de transmutation :

"De ce mercure, de cette lune, ou si l'on préfère, de cette eau, passive habituellement, le Président Jean D'Espagnet dépeint, non sans vigueur, la fougue particulière de sensuel tempérament : « Le Soleil est le mâle du Grand-Œuvre, car c'est lui qui donne la semence active et informante ; la Lune est la femelle, qui est aussi nommée la matrice et le vaisseau de la Nature, parce qu'elle reçoit en elle la semence du mâle, et la fomente au moyen de son menstrue. Néanmoins elle n'est pas entièrement privée de vertu active ; car c'est elle qui, la première, furieuse et aiguillonnée par l'amour, assaille le mâle, et se mêle avec lui, jusqu'à ce qu'elle ait satisfait ses amoureux désirs, et qu'elle en ait reçu la semence féconde : et elle ne se désiste pas de l'étreindre, jusqu'à ce qu'en étant engrossée, elle se retire tout doucement » " [L'oeuvre secret de la Philosophie hermétique, à Paris, chez Nicolas Buon, 1623]

La Lune qu'évoque Canseliet est celle prise en son 1er quartier : elle correspond au Mercure philosophique qui est le vaisseau de nature ou dissolvant universel. Il ne faut pas la confondre avec la Lune en son dernier quartier où elle signifie la Toyson d'or ou Soufre blanc. Dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, D'ESpagnet est abordé deux fois par E. Canseliet, d'abord p. 126 au chapitre des conditions extérieures :

"Celui qui assure que le secret de la Pierre Philosophale surpasse les forces de la Nature et de l'Art, celui-là, dis-je, est entièrement aveugle, car il ignore le Soleil et la Lune."

qu'il traduit par :

"Quiconque affirme que l'arcane des Philosophes est au-dessus de la pierre de la Nature et des forces de l'Art, n'y voit goutte, profondément, car il ignore le soleil et la lune."

La différence, on le sent, est sensible et le texte latin semble donner tort à E. Canseliet :

"Quicunque arcanum Philosophorum lapidem supra Naturae et Artis vires esse affirmat, penitus caecutit, solem enim et Lunam ignorat."

A-t-il voulu signifier quelque chose de particulier par la traduction fautive « pierre de la Nature » ? Eugène Chevreul évoque D'Espagnet dans sa critique de Cambriel et il est certain qu'il en avait une connaissance égale à celle d'auteurs plus classiques comme le pseudo-Flamel ou Philalèthe. La Philosophie Naturelle restituée n'est pas un traité d'alchimie opératique ni même spéculatif. Elle traite plutôt des prolégomènes de l'Art sacerdotal et mène parfois D'Espagnet à des considérations étonnantes et des correspondances modernes parfois singulières. En somme, l'ouvrage de D'Espagnet traite de la doctrine alchimique et doit avoir sa place dans l'Idée Alchimique. Dans un premier temps, l'auteur fait voir la permanence de la matière et de la forme. Il affirme par là qu'il existe deux composés dans la matière des sages : le Corps [matière] et le Soufre [forme de la matière]. La conjonction du Corps et du Soufre nécessite un artifice de nature qui est de savoir, du Soufre, faire une quintessence dont on prend une part, qui est le rayon igné émané de l'astre obtenu par la sublimation philosophique. La préparation de cette quintessence nécessite qu'une circulation soit intervenue dans les Mixtes, c'est-à-dire dans l'Airain. Nous terminerons cette présentation par un texte de Chevreul qui constitue le 5ème article qu'il consacre à l'HISTOIRE NATURELLE générale des règnes organiques, principalement étudiée chez l'homme et les animaux, par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et où il parle de Jean d'Espagnet.

[Isidore Geoffroy Saint Hilaire (1805-1861) est le fils d'Etienne Geoffroy Saint Hilaire. Il est auteur d'un traité de Tératologie (1832-1836)]

HISTOIRE NATURELLE générale des règnes organiques, principalement étudiée chez l'homme et les animaux, par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Paris, librairie de Victor Masson, place de l'Ecole-de-Médecine, n° 17, 1854 et 1859.

JOURNAL DES SAVANTS. — OCTOBRE 1864.

CINQUIEME ET DERNIER ARTICLE [Voir, pour le premier article, le cahier, d'octobre 1863, p. 609; pour le deuxième article, celui de décembre, p. 741; pour le troisième, celui de février 1864, p. 91; pour le quatrième, le cahier d'avril, p. 227, de juillet, p. 407, et d'août, p. 490.].

Le chapitre Ier du II volume de l'HISTOIRE NATURELLE GÉNÉRALE DES RÈGNES ORGANIQUES, intitulé, Notions historiques sur les règnes de la nature et principalement sur les trois règnes des alchimistes, a été le premier sujet de l'ouvrage qui ait fixé notre attention. En cherchant le motif d'après lequel M. Isidore Geoffroy avait abordé une matière éloignée de ses études, nous aperçûmes, dans le premier volume, des opinions générales concernant la philosophie naturelle, si opposées à la méthode A POSTERIORI expérimentale, que, dans la vue de combattre les conséquences fâcheuses qu'elles pouvaient avoir sur les progrès des sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience, nous crûmes devoir soumettre au public les quatre articles qui précèdent celui-ci. Au point de vue de la disposition des matériaux et des citations, nous éprouvons de telles difficultés pour suivre l'auteur dans les détails, qu'il y a impossibilité de faire la critique de chacun d'eux avec l'intention de dissiper tous les doutes sur l'exactitude de nos jugements: Cet état de choses nous impose la nécessité d'examiner successivement les trois propositions suivantes, qui appartiennent bien à M. Isidore Geoffroy:

- 1° Les alchimistes ont les premiers distingué les minéraux, les plantes et les animaux en trois groupes;
- 2° Les alchimistes ont considéré les minéraux, les plantes et les animaux, comme des corps doués de la vie;
- 3° Les alchimistes ont employé les premiers le mot RÈGNE pour dénommer les groupes des minéraux, des plantes et des animaux.

Nous ignorons absolument, malgré toutes nos réflexions, l'importance que l'auteur a attachée à la démonstration de ces propositions. Non qu'au point de vue historique nous ne concevions fort bien l'intérêt
qu'il y a toujours de remonter avec certitude à l'origine de propositions générales quelconques acceptées de tout le monde comme exactes, du moins durant un certain temps, si, en réalité, elles ne l'étaient: pas, mais ce qui échappe à notre pénétration, c'est qu'on se livre à des interprétations de certains textes, qui n'en excluent aucuns autres susceptibles d'interprétations contraires; de sorte que l'auteur qui se place volontairement dans une telle position ne peut arriver qu'à des conclusions contestables, et, dans le cas où elles auraient le caractère de la certitude, on ne voit pas l'avantage que la philosophie naturelle en retirerait, une fois le point de vue historique satisfait. L'examen de ces propositions présente au critique la même difficulté que nous avons signalée déjà à plusieurs reprises, lorsqu'il s'est agi d'énoncer, d'une manière claire, précise; et vraie, .les opinions de M. Isidore Geoffroy que nous avons combattues; car, toujours ou presque toujours, une opinion qu'il a formulée clairement, et que la critique juge contestable, est suivie de phrases propres à en atténuer la portée et à servir de prétexte à la défense de l'opinion attaquée. Avec l'expérience que nous a donnée l'étude du premier volume de l'Histoire naturelle générale des règnes organiques, nous allons exposer la critique des trois propositions précédentes de la manière la plus brève possible, avec l'espérance que nos lecteurs prendront en considération la remarque que nous venons de reproduire.

§ l°


Les alchimistes sont-ils les premiers qui aient distingué les minéraux, les plantes et les animaux, en trois groupes ?

La distinction des minéraux, des plantes et des animaux en trois groupes appartient-elle aux alchimistes, comme l'affirme M. Isidore Geoffroy, en s'appuyant des motifs suivants ? C'est ce que nous ne pensons pas. II est faux, prétend-il, qu'avant même l'origine de l'histoire naturelle, les hommes aient distingué les trois formes matérielles, la pierre, la plante et l'animal; car, avant tout, il s'est distingué lui-même de sorte, conclut-il, que la division primitive admise a été quaternaire et non ternaire. Selon lui, et c'est très-vrai, avant tout Aristote a distingué les êtres, non en trois groupes, mais en deux seulement : les êtres animés (ta emyuca), et les êtres inanimés (ta ayuca). M. Isidore Geoffroy cite ensuite Hermolaüs Barbarus, qui a opposé
les êtres inanimés aux êtres animés, et réparti ceux-ci en trois genres, la plante, la brute et l'homme. Cela est vrai encore; mais il ne parle pas de la manière dont Hermolaüs Barbarus [Venise, 21 mai 1454, selon Bayle - Dictionnaire historique et critique - Barbarus était l'un des plus savnts hommes du XVe siècle ; il mourut à Rome en 1493. On lui doit des oeuvres sur Aristote, Pline. Il fit aussi un Traité de l'accord de l'astronomie avec la médecine] avait envisagé le ciel, l'influence qu'il lui attribue sur les choses terrestres, les éléments, et leurs composés privés de la vie. Enfin, après avoir nommé plusieurs auteurs, il parle de la division ternaire des alchimistes [Soufre, Sel, Mercure]. M. Isidore Geoffroy, en prétendant que les alchimistes ont les premiers distingué les êtres en trois groupes, a été conduit à soutenir l'opinion inexacte, qu'avant l'origine de l'histoire naturelle la distinction des êtres ne fut pas ternaire, mais quaternaire, parce qu'on dit, avance-t-il, dès cette époque, la pierre, la plante, l'animal et l'homme. Cette assertion est purement gratuite, et nous sommes du nombre de ceux qui rattachent la distinction des êtres en pierres, plantes et animaux, l'homme compris, à la plus haute antiquité, et nous citons l'Histoire naturelle de Pline à l'appui de cette opinion. L'histoire de l'homme ouvre le livre VII de l'ouvrage du naturaliste romain [Tome 1, p. 279, traduction de Littré] elle commence ainsi;

« D'abord, il (l'homme) est le seul de tous les animaux qu'elle (la nature) habille aux dépens d'autrui . . »

Les livres VIII, IX, X, XI sont consacrés à l'histoire des autres animaux. Les livres XII - XXVII inclusivement traitent de l'histoire des plantes. Le livre XII commence ainsi [Tome I, p. 475] :

« Telle est l'histoire, par espèces et par organes, de tous les animaux qui ont pu être connus. Reste à parler d'êtres qui ne sont pas non plus dépourvus d'âme, puisque rien ne vit sans âme, des productions végétales de la terre; après quoi, nous traiterons des minéraux extraits de son sein; de sorte que nous n'aurons passé sous silence aucune œuvre de la nature. »

Les livres XXXII - XXXVII inclusivement renferment l'histoire des minéraux. Il est donc de toute évidence que Pline a nettement étudié dans son Histoire naturelle :

- L'histoire des animaux, en commençant par l'homme ;
- L'histoire des plantes ;
- L'histoire des minéraux ;

Et que cette étude successive des animaux, y compris l'homme, des
plantes et des minéraux, est indépendante de toute idée alchimique, et conforme à l'opinion commune, qui est la nôtre, et qu'on n'avait jamais mise en doute, à notre connaissance, avant M. Isidore Geoffroy. En définitive, en supposant que la première distinction des êtres terrestres eût été quaternaire, l'homme, les animaux, les plantes et les minéraux, qu'en résulte-t-il pour la science, pour la philosophie ? Quelle conclusion à tirer encore de ce que des naturalistes actuels admettent cette distinction quaternaire, tandis que d'autres admettent la distinction ternaire ? Quelle conséquence à tirer de ce que, parmi ces derniers, les uns considèrent l'homme comme un Ordre et d'autres comme une classe ? Il est bien temps que certains naturalistes soient convaincus que des distinctions, des classifications, qui ne reposent sur rien de précis, n'ont aucune valeur scientifique, et de conséquence autre que de montrer l'impuissance de leurs auteurs.

§ II


Est-il vrai que les alchimistes ont considéré les minéraux, les plantes et les animaux, comme des corps doués de la vie ?

En disant, avec M. Isidore Geoffroy, la distinction des êtres en êtres animés et en êtres inanimés d'Aristote est binaire, tandis que celle des alchimistes en minéraux, plantes et animaux est ternaire, exprime-t-on une proposition exacte au fond ? Nous ne le pensons pas, si l'on prend en considération l'esprit de la méthode naturelle présidant à la classification des êtres organisés, ou, en d'autres termes, si l'on ne confond pas ensemble l'ordre des divisions et des subdivisions d'une classification; car, à ce point de vue, la classification d'Aristote est binaire, tandis que celle des alchimistes est unitaire. Le tableau suivant de la classification des êtres d'Aristote fait saisir parfaitement notre pensée, si on le compare à celui que M. Isidore Geoffroy attribue aux alchimistes.



[dans ce schéma, selon la doctrine alchimique, il faut admettre les correspondances suivantes : les minéraux pour le CORPS - SEL ; les végétaux pour l'ESPRIT - MERCURE ; enfin les animaux pour l'ÂME - SOUFRE.]

La vérité est donc :

- 1° Que la classification d'Aristote comprend deux; catégories parfaitement distinctes, puisque les êtres de la première sont doués de la vie, tandis que ceux de la seconde: en sont privés; enfin, que la catégorie des êtres animés comprend deux; sous-catégories, les végétaux et les animaux ;
- 2° Que la classification attribuée aux. alchimistes ne comprend qu'une seule catégorie; d'êtres, lesquels sont doués de la vie et distingués en trois sous-catégories, les minéraux, les végétaux et les animaux.

Pour peu qu'on réfléchisse à l'esprit de la méthode naturelle, on ne peut méconnaître la supériorité de la classification d'Aristote, nous ne disons pas sur celle qu'on attribue aux alchimistes, mais sur la distinction des êtres en trois règnes, les minéraux, les plantes et les animaux; car évidemment les plantes et les animaux doués de la vie ont bien plus d'analogies mutuelles, qu'ils n'en ont avec les minéraux privés de la vie. [d'où notre proposition d'attribuer aux minéraux le SEL ; et aux végétaux et animaux, respectiveemnt, le MERCURE et le SOUFRE] La même critique s'applique à la distinction des végétaux en trois classes, les dicotylédones, les monocotylédonés et les acotylédonés; évidemment il faut les classer ainsi :


Quoi qu'il en soit, M. Isidore Geoffroy s'énonce en ces termes :

« Les alchimistes n'ont donc point dit, et ils ne pouvaient pas dire : les êtres inanimés et animés ; ils ont dit : les minéraux, les végétaux, les animaux; les trois genres, les trois familles de mixtes, et, plus tard, les trois règnes. »

Les alchimistes ont-ils réellement considéré les minéraux comme vivants ? Cette proposition, telle que la formule M. Isidore Geoffroy, est absolument inexacte; car elle ne permet plus de comprendre l'idée que les alchimistes se faisaient de la préparation de la pierre philosophale, du grand œuvre ; et, pour que nos lecteurs apprécient nos raisons, il suffit de rappeler les principaux faits de la théorie alchimique, que nous n'avons exposée dans plusieurs articles de ce journal qu'après avoir consacré un très-long temps à l'étudier. [on ne saurait, cependant, si l'on tient compte de la cristallogénie qui nous occupe - dans l'hypothèse que nous défendons - s'opposer complètement à un phénomène particulier de croissance dont les Adeptes ont dit qu'il s'agissait « de l'enfant hermaphrodite dont il fallait mettre la mère dans son ventre. » Paroles difficiles à comprendre, on en conviendra, pour l'impétrant...] Pourquoi ce long temps donné à un sujet que tout le monde croyait connaître ? C'est que nous cherchions à comprendre clairement l'alchimie, en remontant à son origine, et que le but ne pouvait être atteint sans se reporter aux doctrines religieuses, philosophiques et scientifiques de l'époque où nous en trouvons la première idée. Nos études ont porté sur des idées et sur des opérations ou manipulations ; les premières, purement hypothétiques, appartiennent à la méthode A PRIORI la plus absolue; les secondes sortaient des ateliers, des usines, où l'on pratiquait des arts spéciaux, qualifiés aujourd'hui de chimiques. Mais aucun lien, fruit d'une observation réfléchie, n'enchaînait les faits de la pratique avec l'esprit de l'alchimiste. Malgré ce défaut de connexion, les corps soumis à des manipulations exécutées souvent dans des circonstances fort différentes de celles où. les mettait une aveugle pratique, donnèrent lieu à des produits matériels, dont plusieurs frappèrent vivement l'attention, parce qu'aucune propriété ne les rattachait aux corps connus depuis longtemps. [nous partageons absolument l'opinion de Chevreul et c'est même l'une des raisons qui ont dû faire que, tout naturellement, les alchimistes étaient portés à inscrire dans une langue réputée insensée des idées sur leurs expériences, tout simplement parce qu'ils ne savaient pas de quoi ils parlaient ; contrairement à ce que pensait Jung, ils avaient bien quelque chose à dire, à exprimer, mais il en allait de leurs trouvailles comme de la quintessence...]

Voilà donc notre conclusion à l'égard de l'alchimie :

Des idées hypothétiques du domaine des sciences appelées occultes, Et des manipulations pratiques en dehors de toute relation scientifique avec ces idées. Ce n'est pas sans surprise qu'après avoir lu le premier chapitre du second volume de l'Histoire naturelle générale des règnes organiques, où M. Isidore prétend que les alchimistes considéraient les minéraux comme des corps vivants, nous avons trouvé dans le premier volume, imprimé cinq ans auparavant (page 378), la note que voici :

« le CONTRÔLE est le caractère de la méthode expérimentale, a dit très-récemment et très-justement M. Chevreul dans l'un de ses savants articles sur l'alchimie, » (Voyez le Journal des Savants, 1851, page 765. - cf. Idée alchimique, III.) Nous le demandons à nos lecteurs, n'est-ce pas dans ces articles qualifiés de savants en 1854, à propos de la méthode expérimentale; qu'on ne cite plus en 1859, en parlant d'alchimie, qu'on a puisé l'idée d'attribuer aux alchimistes l'opinion d'après laquelle les minéraux seraient animés ? Loin de nous l'intention de réclamer une priorité, puisque, ne partageant pas la manière de voir de M. Isidore Geoffroy sur la méthode scientifique et sur les opinions qu'il attribue aux. alchimistes, nous la combattons; cependant nous ferons remarquer que ce n'est pas la première fois qu'une conclusion claire et précise, que nous n'avons formulée qu'après une longue étude, a été l'occasion, pour certaines gens, d'apercevoir la nouveauté d'une idée qui, jusque-là, leur avait été absolument étrangère, et de s'imaginer que l'auteur qui l'avait mise en relief, manquant d'initiative ou de logique, n'en avait saisi ni la généralité, ni les conséquences; sachant d'ailleurs la disposition de la plupart des lecteurs à s'abandonner au charme de l'imagination plutôt qu'à suivre pied à pied la trace d'un esprit investigateur qui arrive enfin à une découverte, ils se flattent que l'exagération même avec laquelle ils exposeront cette découverte fera oublier celui qui en est le véritable auteur. Au reste, il faut bien le reconnaître, pour nous servir d'une comparaison vulgaire, parmi ceux qui cultivent une science, plus d'un savant ressemble au braconnier à l'affût attendant tranquillement le gibier qu'un autre s'est fatigué à chercher, à faire lever et à poursuivre ! Après cette digression nécessaire pour établir nettement notre position de critique à l'égard de M. Isidore Geoffroy, nous allons exposer comment nos études de l'histoire de l'alchimie nous permettent d'envisager la production de l'or conformément à l'hypothèse alchimique, en la considérant d'abord au point de vue des agents naturels capables de l'effectuer et ensuite au point de vue des procédés hermétiques.
Les alchimistes admettaient, en général, l'existence des quatre éléments dans les métaux, et lorsqu'ils les représentèrent comme des composés de soufre, de mercure et de sel, ceux-ci étaient, suivant eux, formés, chacun, des quatre éléments, de sorte que, à leurs yeux, le soufre, le mercure et le sel étaient les principes prochains des métaux. Dans les idées alchimiques, le soufre, le mercure et le sel, correspondaient à l'idée que nous nous faisons aujourd'hui des principes immédiats; à savoir, pour les sels, les acides et les bases salifiables; pour les plantes et les animaux, l'amidon, le sucre . . . la fibrine, l'albumine . . . Les alchimistes admettaient que, sous les influences astrales, les métaux qu'ils qualifiaient d'imparfaits, le fer, l'étain, le cuivre, le plomb, le mercure des couches terrestres, se transformaient plus ou moins lentement en métaux parfaits, l'argent et l'or. Ils admettaient que ce que les astres faisaient lentement, l'homme pouvait le faire plus ou moins rapidement au moyen de la pierre philosophale. De-là la transmutation.

A. Transmutation naturelle.

S'il fallait justifier l'étude des sciences occultes avant d'entreprendre celle de l'histoire de l'alchimie, le sujet que nous traitons en montrerait incontestablement la nécessité. Sans affirmer l'existence de textes antérieurs à l'origine de l'art hermétique, où il serait question de la production de l'or par l'action des astres, cependant l'importance attribuée, dans l'antiquité, à cette action sur tous les corps terrestres, conduisait naturellement à en faire dépendre la transmutation des métaux imparfaits en métaux parfaits, du moment où l'idée de ia transmutation hermétique ou artificielle se présentait à l'esprit ; et, conséquemment, à cause de la part si grande faite à l'influence du monde supérieur sur le monde
inférieur, il ne nous répugne pas de reconnaître qu'avant l'alchimie on ait pu attribuer aux astres, et, en particulier, au soleil, le pouvoir de produire de l'or en agissant sur des corps terrestres. Quoi qu'il en soit, les alchimistes reconnaissaient unanimement l'influence des astres pour transmuer en or et en argent les métaux imparfaits des couches terrestres, lorsque ceux-ci se trouvaient dans une certaine position apte à recevoir cette influence; mais celle-ci, pour être efficace, devait agir encore durant des siècles, des dizaines de siècles, [c'est ce qui s'est passé pour les synthèses cristallines des pierres gemmes, cf. Soufre] et cette longue durée ne pouvait être mise en doute; car sans la double condition d'une certaine position et de la durée, comment comprendre que des masses de métaux imparfaits se trouvassent encore dans le globe terrestre sans avoir subi la transmutation ? Mais comment concevaient-ils la transmutation naturelle ? C'est un sujet que, en général, ils se sont abstenus de traiter, car la transmutation artificielle ou hermétique fixait uniquement leur attention, et tous leurs efforts s'y concentraient, dans l'espérance d'un triomphe qui, en réalité, était impossible. Nous ne pouvons guère citer qu'un alchimiste qui ait développé quelques idées sur la transmutation naturelle, et encore cet alchimiste appartient-il à la première moitié du XVIIe siècle et occupait-il un siège de président au parlement de Bordeaux; il se nommait:d'Espagnet; nous le retrouverons plus loin (§ III) lorsque nous discuterons la question de savoir si le mot règne a été appliqué pour la première fois à la dénomination des corps naturels en trois groupes, comme le prétend M. Isidore Geoffroy. Le président d'Espagnet, dans le canon 174 de son Enchiridion physicae restitutae, ne fait qu'appliquer à la transmutation naturelle les idées qu'il se faisait des procédés de l'art hermétique. En reproduisant ce canon nous avons mis en italiques des phrases qui montrent bien que d'Espagnet ne considérait pas les minéraux comme des corps animés. Nous reviendrons (§ III, p. 642) sur leur signification. Canon 174 de l'Enchiridion [Traduction de Jean Bachou].

« Mais, pour la matière des métaux, parce qu'elle est aqueuse et terrestre et parfaitement solide et consistante, à cause du très-parfait et très-subtil mélange de ces élémens pesans; c'est pour cela qu'elle est fort engourdie, pesante au dernier poinct et incapable de soy-méme d'aucun mouvement; néantmoins, parce qu'elle est sublimée et purifiée dans les matrices de la terre et des rochers, comme dans des alambics, par un artifice merveilleux de la nature, et que son meslange se fait en une vapeur très-desliée et très-subtile, par le moyen de plusieurs distillations fréquentes ; à cause de cette parfaite subtilité et circulation de leur matière, les richesses et les trésors du soleil et des corps célestes s'y insinuent et s'y coulent, particulièrement dans la génération des métaux plus parfaits. C'est pour cette raison que, quoyqu'ils tirent leurs corps de l'eau et de la terre, néantmoins la nature faisant la fonction de potière, elle façonne si artistement ces corps, principalement ceux des métaux parfaits, qu'elle les dispose et les rend dignes de recevoir du ciel une forme très-parfaite. Il est vray que c'est un ouvrage qui demande un grand travail ; mais aussi il est achevé, et la nature y a déployé toutes ses forces à le polir; et il semble que le ciel ne se soit pas seulement trouvé d'accord en celte production avec la terre, mais encore qu'ils se sont meslez et embrassez. Or, parce que les esprits formels des métaux sont resserrez sous une escorce très-dure, comme dans une prison, ils sont aussi engourdis et sans mouvement, jusques a tant que par le feu des philosophes, ayons brisez leurs liens, ils produisent, de leur semence céleste dans la matière, un fils du soleil qui ne dégénère point du lieu de sa naissance : et enfin une cinquiesme essence de vertu admirable, faisant habiter ainsi tout le ciel avec nous. » [Fulcanelli nous enseigne que les impétrants doivent se tourner vers l'art du potier pour mener à bien l'oeuvre.]

Mais, en croyant à la transmutation naturelle, tous ou presque tous les alchimistes considéraient l'or et l'argent produits comme morts, et, afin de prévenir toute critique, empressons-nous de reconnaître que des alchimistes admettaient, dans cet or et cet argent MORTS, l'existence de semences mâles et femelles auxquelles ces métaux devaient la faculté d'engendrer leur semblable en puissance, mais, pour que la faculté passât de la puissance à l'acte, il fallait l'intervention d'une force, d'une puissance du dehors; telle était celle que l'art alchimique imprimait à la matière de la pierre philosophale [Nous verrons, page 645, que la force qui agissait ainsi produisait un effet de subtiliation. (Voir encore page 646, et la note.)]. Les livres d'astrologie qui traitent spécialement de l'influence des astres sur les corps terrestres parlent principalement de celle qui concerne l'homme, soit individu, soit associé à ses semblables, de là l'horoscopie, les nativités; mais ils se taisent en général quand il s'agit des minéraux, fait tout simple, parce que l'astrologie a précédé de longtemps l'alchimie. [cf. notre zodiaque alchimique]

B. Transmutation artificielle ou hermétique.

Nous voici arrivé au grand œuvre, à la préparation de la pierre philosophale, de cette matière dont une parcelle, sous le nom de poudre de
projection, suffisait pour opérer la transmutation de masses plus ou moins considérables de métaux vils en métaux parfaits. A quelle époque de l'histoire remonte l'origine de l'alchimie ? Nos recherches, d'accord avec l'opinion commune de tous les érudits sévères, ne la reculent pas au delà des premiers siècles de l'ère chrétienne, ou, si elle fut pratiquée auparavant, c'était si mystérieusement, que le public contemporain l'ignorait; probablement elle est née dans l'école d'Alexandrie. [cf. Idée alchimique, I - II et III surtout] La confection de la pierre consistait à communiquer la vie à une matière minérale qui ne l'avait pas. [rappelons que selon nos hypothèses, communiquer la vie à la matière minérale devait consister à la rendre sous forme visqueuse et que c'est cette opération que les Adeptes appelaient l'animation du Mercure]
Tout ce qui rappelait la génération, les semences du mâle et de la femelle, l'union de l'âme avec la matière au moyen de l'esprit, la formation de l'œuf, son incubation, en un mot tout ce qu'on imaginait capable de donner la vie, concourait à développer, mûrir et parfaire la pierre. [la semence mâle est le Soufre rouge ou teinture ; la semence femelle est le Sel ou Corps de la Pierre, c'est-à-dire le christophore] Conformément à ces idées et à l'opinion catholique de l'efficacité de la prière, l'alchimiste priait, et la prière était considérée encore comme plus efficace, lorsque l'homme et une femme étaient agenouillés, se regardant, mais séparés par le fourneau contenant I'œuf alchimique.


planche II du Mutus Liber


L'idée de la pâte levée, du ferment [l'idée alchimique de la vie dans le ferment a quelque intérêt quand on la rapproche de l'idée qu'on se fait aujourd'hui des ferments organises. Mais, à notre sens, ce rapprochement ne porte pas sur le fond des choses.] qui communique son état à la pâte de froment, avait conduit les alchimistes à comparer la pierre au ferment. [le ferment dont parle Chevreul est le Lait de Vierge d'Artephius] Conformément à cette manière de voir, pour agir, elle devait contenir de l'or; et, sans cette condition, ils ne concevaient pas possible que des matières dépourvues d'or, mais qui en renfermaient les principes, fussent transmuées en ce métal. L'or de la pierre était vif, vivant, animé, et, conséquemment, actif, et en cela différent de l'or vulgaire, qui était MORT. Opinion semblable relative à la nature de la pierre propre à changer un métal imparfait en argent; cette pierre n'était efficace qu'à la condition de renfermer de l'argent, vif, animé. [il ne s'agit pas du mercure vulgaire comme Chevreul tendrait à le faire comprendre ; autrement dit, il ne s'agit pas du vif-argent mais de l'argent vif des alchimistes.] Tenant à prévenir toute incertitude sur l'exactitude de nos opinions, nous croyons devoir ajouter au résumé précédent une citation textuelle empruntée à un livre fort estimé des alchimistes. Le passage suivant est extrait du Traitez du Sel et de l'Esprit du monde, par le sieur de Nuisement, publié en 1620, p. 28 [cf. Traité du Sel de Sendivogius et section Alchimiee n Alsace-Lorraine] :


frontispice du Traité de l'Harmonie etc. du sieur de Nuisement


« L'Hortulan, qui a commenté la table d'Hermès, délaissant les radicaux principes de la nature, et descendant aux particuliers principes de l'alchimie, entend, par le soleil, l'or philosophai, lequel il dit le
père de la pierre, ce qui est vrai. Car les illumiez en cet art sçavent par expérience et l'ont appris de tous les bons auteurs (desquels le nombre est infiny) qu'en la vraye matière et subject de la pierre sont en puissance or et argent, et vif-argent en nature. Lesquels or et argent sont meilleurs que ceux que l'on voit et touche vulgairement; pour ce qu'ils sont vifs et peuvent végéter et croître, et les vulgaires sont morts; et s'il n'estoit ainsi, la matière ne parviendroit jamais à la perfection extresme que l'art luy donne. Laquelle perfection est si grande, qu'elle parfaict les imparfaicts métaux quasi miraculeusement, comme dit Hermès; et toutes fois cet or et cet argent invisibles qui, par le magister, sont exaltez en, si haut degré, ne sçauroient communiquer cette perfection aux imparfaits, sans le ministère de l'or et de l'argent vulgaires. C'est pourquoy les maîtres les y joignent à la fermentation; par ainsi l'or est toujours père de l'élixir..... » [sur l'Hortulain, cf. Table d'Emeraude et son commentaire]

Les conclusions de ce passage sont donc en tout conformes à ce que nous avons dit : .

-1° La nature ou l'influence astrale transmue les métaux en or et en argent sans leur donner la vie;
-2° La vie est donnée par l'art alchimique à l'or et à l'argent vulgaires ; et à cette condition que, devenus ainsi ferments, ils convertiront les métaux imparfaits en métaux parfaits ;
-3° Conséquemment, les alchimistes accordaient plus de puissance à leur art qu'à la nature, non-seulement parce que la transmutation hermétique était bien plus rapide que la transmutation naturelle; mais encore parce que l'idée d'un ferment doué de la vie n'était point nécessaire pour comprendre cette dernière transmutation.

[toujours selon nos supputations, si l'on veut rester rationnel tout en restant dans l'orthodoxie de la tradition hermétique, il faut admettre, évidemment, qu'il n'existe aucune influence astrale et que les étoiles, les planètes, n'ont à voir qu'avec l'allégorie : chaque hiéroglyphe céleste est porteur de son image métallique - image mentale - cf. humide radical métallique. L'or et l'argent vulgaires n'ont rien à voir avec les matières utilisées dans l'oeuvre. Par or, on entend le Soufre rouge ou teinture dont le nom de cabale est ioV, proche de ion - violet. Quant à l'argent, il désigne en l'occurrence le Soufre blanc qui « porte l'or » et dont la nature est purement minérale, l'autre étant bien sûr métallique. Si donc, transmutation il y a, il ne saurait s'agir que d'un changement de forme moléculaire et non d'un changement atomique : le secret de l'alchimie est le passage d'un état amorphe à un état cristallin de la matière, par l'entremise de l'art.]

Après le résumé que nous venons de faire de nos recherches historiques et scientifiques sur l'alchimie, après le passage du traité de Nuisement que nous avons reproduit, peut-on dire avec M. Isidore Geoffroy [vol. II p. 10] :

« Pour les alchimistes, point de corps bruts et inanimés, l'activité vitale est partout, dans chaque être en particulier comme dans la nature entière. »

Évidemment non, car tout ce que nous venons de résumer sur l'alchimie n'aurait aucun sens. [c'était pourtant, à ce qu'il semble, l'opinion de Paracelse.] On voit donc, en définitive, qu'Aristote a pu dire les êtres animés et les êtres inanimés, sans qu'on soit fondé à prétendre que les alchimistes sont en désaccord avec lui, parce qu'ils auraient attribué la vie aux minéraux; en outre, rappelons qu'ils admettaient les quatre éléments dans les métaux et dans la pierre.

§ III.


Est-il vrai que ies alchimistes ont employé les premiers le mot règne pour dénommer les groupes des minéraux, des plantes et des animaux ?

Nous ne nous expliquons pas l'importance que M. Isidore Geoffroy attache à la démonstration de l'opinion d'après laquelle il prétend que les alchimistes ont employé les premiers les mots règnes de la nature, ainsi que nous l'avons dit en commençant cet article; serait-elle vraie, qu'en conclurait-on à l'égard de la doctrine alchimique, surtout si l'on veut bien se rappeler les raisons pour ne pas admettre, avec M. Isidore Geoffroy, que la distinction des corps naturels en minéraux;végétaux, et animaux, appartient aux alchimistes ? M. Isidore Geoffroy attribue l'emploi du mot règne de la nature au président d'Espagnet. Nous reproduisons textuellement l'alinéa de la page 19 du deuxième volume de l'Histoire générale des règnes organiques.

« Le premier alchimiste chez lequel je trouve, et encore n'est-ce que partiellement, les règnes de la nature, c'est le président d'Espagnet, auteur anonyme, en 1623, de deux ouvrages très -renommés en leur temps, l'Enchiridion physicae restitutae et l'Arcanum philosophiae hermeticae opus. Dans l'Arcanum, l'auteur mentionne expressément l'un des règnes, regnum metallorum, mais dans un seul passage, sans s'y arrêter et non sans se contredire lui-même ; car il reproduit ailleurs, à plusieurs reprises, en leur donnant une autre valeur, les mots regnum et imperium naturae, termes nouveaux dans l'emploi desquels il semble se complaire, mais sans y attacher encore un sens fixe et précis. Si bien que l'on assiste, pour ainsi dire, dans les ouvrages de d'Espagnet, à la naissance de cette conception des règnes de la nature destinée à jouir bientôt d'une si grande faveur parmi les naturalistes aussi bien que parmi les alchimistes. » [Geoffroy fait allusion au canon 3 de l'Arcanum inaugurant les Conditions de l'oeuvre]

II serait difficile de s'expliquer la signification du mot partiellement (dans le passage précédent, deuxième ligne), si on ne recourait pas aux deux ouvrages du président d'Espagnet; non pour vérifier seulement les citations sur lesquelles M. Isidore Geoffroy appelle l'attention de ses lecteurs, mais pour juger le fond de l'ensemble des idées exposées dans l'Enchiridion physicae restitutae et dans l'Arcanum hermeticae philosophiae opus. En effet, si, dans ce dernier ouvrage, le président dit regnum metallorum [Arcanum hermeticae philosophiae opus, tertia editio, Parisiis, 1638, 3° canon, p. 10.], M. Isidore Geoffroy remarque avec raison qu'il ne s'y arrête
pas, qu'il emploie les mots regnum et imperium naturae sans y attacher un sens fixe et précis. Mais, selon nous, le critique n'est pas fondé à prétendre que le président se contredit. Et, pour terminer nos remarques sur l'emploi du mot règne, ajoutons que d'Espagnet dit, dans le canon 159 de l'Enchiridion :

«..... Animal itaque in summo rerum inferiorum gradu situm, opus naturae in regno elementari complet; »

 passage que Jean Bachou, qui traduisit les deux ouvrages du président en 1651, sur la quatrième édition latine, a ainsi rendu :

«..... L'animal donc, qui tient le premier rang entre les choses inférieures, est le chef-d'oeuvre et le plus parfait des ouvrages de la nature en son EMPIRE élémentaire. »

Pour peu que le président d'Espagnet eût attaché au mot règne de l'importance, il l'aurait constamment employé, et son traducteur n'y eût pas substitué le mot empire. Le mot règne élémentaire, dans les idées de d'Espagnet, comprenait les composés d'éléments ou les mixtes,
c'est-à-dire les minéraux, les végétaux et les animaux. Que les livres du président, sous le rapport de la théorie d'une science expérimentale, n'aient aucune valeur, soit. Mais, envisagés au point de vue de l'alchimie considérée comme science occulte, ils se présentent, surtout l'Enchiridion, avec avantage, quand on les compare avec les ouvrages d'alchimie les plus appréciés des adeptes; et peut-être, si M. Isidore Geoffroy eût lu l'Enchiridion, du canon 154 au canon 160 inclusivement, il n'aurait pas écrit son chapitre intitulé : Notions historiques sur les règnes de la nature, et principalement sur les trois règnes des alchimistes, ou bien il l'aurait écrit tout différemment.

Il aurait vu d'abord [Canon 154 « Triplex in mixtis existentiae gradus tria summa mixtorum genera exhibet, nempe mineralium, vegetabilium el animalium. »] que d'Espagnet a explicitement parlé, non des trois règnes, mais des trois grands genres de mixtes, les minéraux, les végétaux et les animaux. Il aurait vu que le canon 155 [Canon 155. « Mineralia simpliciter existere, nec vivere creduntur; licet metalla ex mineralibus praecipua vita quodammodo praedita dici possint, tam quia in ipsorum generatione fit quasi coitus, et duplicis seminis, masculei et feminei, etc. etc. »] commence ainsi :

« L'on croit que les minéraux ont seulement l'estre, et non pas la vie, quoiqu'on puisse dire que les métaux, qui sont les principaux entre les minéraux, vivent en quelque façon, tant à cause que, dans leur génération, il se fait comme une copule et un meslange des deux semences, de la masculine, qui est le soulphre, et de la féminine, qui est le mercure... . . . »

[en une phrase, D'Espagnet donne le secret de l'alchimie quand il évoque les minéraux ; naturellement, c'est une erreur de citer les métaux comme les principaux des minéraux mais l'idée générale de deux principes donnant lieu à un minéral est le trait marquant de ce que nous appelons l'alchimie positive par opposition avec l'alchimie chimérique des transmutations.]

Certes cette citation est loin de justifier ce qu'a dit M. Isidore Geoffroy de l'opinion alchimique d'après laquelle on ne pouvait ad
mettre la distinction d'Aristote, des êtres animés et des êtres inanimés, parce que, prétend-il, les alchimistes attribuaient la vie aux minéraux. Le texte de d'Espagne est contraire : Mineralia simpliciter existere, nec vivere CREDUNTUR; et, si l'on croyait voir dans les phrases suivantes quelque chose de plus que ce que nous avons dit, d'après les alchimistes, concernant la vie qu'ils prétendaient donner à la matière de la pierre philosophale, au moyen du procédé de l'art hermétique, nous rappellerions le canon 174, déjà cité lorsqu'il s'est agi de la transmutation naturelle (page 637), et nous le rappellerions textuellement, à cause du double intérêt qu'il présente relativement à la transmutation, ainsi qu'à la question de savoir si les alchimistes ont attribué la vie aux minéraux; car, en définitive, tout ce que dit d'Espagnet des relations des minéraux avec la vie ne concerne que les métaux parfaits susceptibles d'acquérir la puissance vitale par l'art hermétique, de manière que l'or ou l'argent devenu vivant ou ferment dans la pierre soit capable de convertir en or ou en argent les métaux vils; mais le produit de la conversion est mort, sinon absolument, du moins dans la plus grande partie de sa masse. [qu'est-ce que veut par là indiquer Chevreul ? On se perd en conjectures...] On conçoit donc que d'Espagnet, avec son esprit étendu, ne pouvait considérer les métaux précieux, l'or et l'argent, comme susceptibles de devenir vivants, sans admettre une prédisposition qui n'existait pas dans les minéraux privés de la faculté de le devenir. On ne peut conserver de doute sur la conformité des idées de d'Espagnet avec celles qui composent notre résumé des opinions alchimiques. Peu d'ouvrages hermétiques ont eu le succès de l'Enchiridion et de la Philosophie d'Hermès. [on a déjà dit ce que lui devait Philalèthe dans son Entrée Ouverte au Palais fermé du Roi ; du reste n'est-ce sans doute pas un hasard que le traité du Philalèthe succède immédiatement dans la Bibliotheca Chemica Curiosa, à l'Arcanum de D'Espagnet, vol. II, p. 661] En trente-quatre ans, on en fit cinq éditions et une traduction française. Ce succès n'a rien de surprenant quand on compare ces ouvrages aux ouvrages alchimiques les plus renommés, soit pour le style, soit pour l'ensemble des idées générales. Dans l'impossibilité d'en parler en détail, nous nous bornons à dire que le président d'Espagnet croyait à l'immutabilité des quatre éléments, à la fixité des espèces organiques, à l'existence des atomes, à la pluralité des mondes, à l'esprit de l'univers et aux signatures des choses inférieures, montrant les relations de celles-ci avec les choses du monde supérieur: car, suivant lui, chaque objet du monde inférieur avait sa correspondance dans le monde supérieur [Voir ce que nous avons dit des signatures. (Journal des Savants, 1853, p. 120 et suivantes.) [il s'agit de l'article : Des sciences occultes ou Essai sur la magie, les prodiges et les miracles, par Eusèbe Salverte, 2 vol. in-8°. Paris, MDCCCXXIX. - 4e article de M. Chevreul, février, 109-129. (Voir, pour les précédents articles, les cahiers de septembre, octobre et novembre 1852.)]. Quant aux expressions empire de la nature divisé en trois règnes différents, le règne des animaux, le règne des végétaux et le règne des minéraux, ces expressions se trouvent bien, comme le dit M. Isidore Geoffroy, dans un écrit de J. Collesson, doyen de Maigné, intitulé : Observations pour l'intelligence des principes et fondements de la nature et de la philosophie hermétique, avec une méditation sur les mystères de la sapience divine et humaine (voir alinéa xi); l'ouvrage est dédié au cardinal de la Rochefoucault, 1631. Il ne faut pas le confondre avec l'écrit qui porte le titre de : Idée parfaite de la philosophie hermétique, imprimé en 1630, et dédié au frère du roi, duc d'Orléans. Dans la discussion des questions de l'ordre de celles qui ont occupé M. Isidore Geoffroy, il est difficile d'arriver à une conclusion dont un esprit sévère soit satisfait, et la difficulté augmente, si celui qui a la prétention de donner une conclusion a entrepris ses recherches avec l'intention de démontrer une opinion préconçue, et non avec celle de peser le pour et le contre avant de présenter une conclusion définitive. Quoique nos raisons de rejeter les trois propositions de M. Isidore Geoffroy sur l'alchimie nous paraissent suffisantes, cependant, au point de vue de l'histoire, nous ajouterons encore quelques remarques en faveur de notre manière de voir, afin de dissiper tous les doutes de ceux de nos lecteurs qui ne partageraient pas encore notre conviction. Nous allons citer un auteur du XIII° siècle qui distingue les corps naturels en trois groupes, en leur assignant des caractères qui semblent bien éloigner les minéraux des êtres vivants. Cet auteur est Alphonse X [on lira un intéressant article de A.M. Amorim da Costa sur les rapports d'Alphonse X avec l'alchimie], qui régna en Castille de 1252 à 1284, dont le nom est attaché aux tables astronomiques dites alphonsines, qu'il fit composer. On lui attribue un écrit alchimique intitulé : La clef de la sagesse (Clavis sapientiae). [Chevreul devait ensuite écrire une série de longs articles sur la restitution de ce texte à Artephius, cf. Clavis Majoris Sapientiae et le Trésor des Trésors de Grosparmy] Il admet la mutabilité des éléments; il distingue les minéraux, les plantes et les animaux, de la manière suivante [ « Omnia autem, quae indigent subtiliatione de rebus confectis sunt tria, videlicet : Corpus corporale, id est, minera, cujus subtiliatio est de suo exteriori ad interius ; Secundum est corpus spirituale, id est planta, cujus subtiliatio est de utroque simul; Tertium est animale, cujus subtiliatio est a suo interiore ad exterius; si voluerit, etc. »] :

« Mais tout ce qui a besoin de subtiliation parmi les choses faites donne lieu à trois (choses), à savoir : Le Corps corporel (matériel), c'est-à-dire le minéral, duquel la subtiliation est de son extérieur à son intérieur;
Le Corps spirituel est le second, c'est-à-dire la plante, dont la subtiliation est à la fois dans les deux sens ; L'animal est le troisième, dont la subtiliation est de son intérieur à l'extérieur; s'il a voulu, etc. »

Subtilatio signifie incontestablement devenir subtil

 [Le Theatrum chemicum dit subtilialio ; Le Lexicon alchimiae de N. Rulandi dit subtilatio. Il la définit : la dissolution par laquelle on sépare les parties les plus subtiles des parties grossières. Elle se fait promptement par distillation ou par descension (distillation per descensum). Elle se fait lentement. Le Dictionnaire hermétique (de Salmon, 1695) définit la subtiliation : C'est lorsque la matière étant arrivée à la noirceur, elle se pourrit et est réduite en semence, et qu'elle se circule dans l'œuf. Le Dictionnaire de Trévoux définit ainsi la subtilisation : terme de chimie. C'est l'action de subtiliser certaines liqueurs par l'action du feu, et les rendre plus déliées, plus pénétrantes. Terme de philosophie hermétique, c'est la définition de Salmon. Molière fait dire à Clitandre, dans les Femmes savantes, acte IV, scène ii : Mais ces amours pour moi sont trop subtilisez. - on trouve ce mot dans le Verbum Dimissum de Bernard Le Trévisan :

« Et pourtant, comme ces deux Corps, Or et Argent, sont rendus moites par une chaleur digestive, dissolutive, et subtilative, alors ils deviennent première Matière et simple. »

Il est étrange que dans ses définitions, Chevreul ne cite pas le Dictionnaire Mytho-hermétique de Pernety, où il aurait pu lire :

« Subtiliation.  Réduction de la matière de l'œuvre à ses principes; ce qui ses fait par la dissolution et la putréfaction. Elle se réduit en eau mercurielle, et puis en poudre subtile comme les atomes qui voltigent aux rayons du soleil, dit Flamel. »

Mais Pernety, dans ses Fables Egyptiennes et Grecques - F.E.G. -  a manifestement employé le terme subtilisation pour subtilation ; citons deux extraits :

« La distillation & la sublimation, philosophiquement parlant, sont une purgation, subtilisation, rectification de la matière. » F.E.G., tome I, Putréfaction -

« C’est elle qui a fourni aux Philosophes la matière à tant d’allégories sur les morts & les tombeaux. Quelques-uns l’ont même nommée calcination, dénudation, séparation, trituration, assation, à cause de la réduction des matières en poudre très menues. D’autres, réduction en première matière, mollification, extraction, commixtion, liquéfaction, conversion des éléments , subtilisation, division, [...] » F.E.G., tome I, La Clef de l'Oeuvre.

Quel est donc le sens de ce terme « subtiliation » ? Nous proposons la définition suivante : il s'agit de l'état de la matière, mise en putréfaction - comprenez en liquéfaction visqueuse, i.e. hermeticum deliquium - à une phase avancée de la noirceur où Saturne laisse le pas à Jupiter, lorsque les couleurs du paon sont proches d'apparaître ; des Adeptes ont appelé ce moment de l'oeuvre l'Aurora Consurgens. On voit par là que putréfaction, sublimation et conjonction sont trois opérations intriquées et pour ainsi dire confinées. Ainsi, lorsque Chevreul énonce que le terme subtilation a le sens de subtil, prêche-t-il à la fois le faux et le vrai. En effet, rien ne permet de dire que le chimiste envisageait la « subtilité » dans le sens d'une « viscosité ».  ].

On voit que le minéral ne peut le devenir qu'au moyen d'une force extérieure, ce qui est parfaitement d'accord avec l'idée qu'on a d'un corps brut, d'un corps inanimé.Tandis que l'animal est doué d'une force agissant de l'intérieur à l'extérieur, et dont les effets se manifestent par les fluides élastiques qu'il exhale et les liquides qu'il excrète. La plante est intermédiaire entre l'animal et le minéral; elle exhale comme celui-là, en même temps qu'elle est susceptible de devenir subtile par une force extérieure. [aussi n'est-ce pas sans raison que nous avons placé, sous l'angle hermétique, la plante comme ESPRIT, placée entre le minéral - CORPS - et l'animal - ÂME.] Voilà des distinctions qui n'ont pu être faites que par un auteur qui ne confondait pas le minéral avec un corps vivant. Un livre publié en 1612, à Marbourg, antérieur conséquemment aux ouvrages du président d'Espagnet, renferme deux traités alchimiques, où l'auteur allemand se sert des mots : monarchie chimique et règne minéral, règne végétal et règne animal. Le premier ouvrage a pour titre :

Guide-manuel solaire de l'or philosophique non encore connu, au moyen duquel on peut facilement préparer, d'une part l'œuvre très-universel de toute monarchie chimique dans le règne minéral, et, d'une autre part, toutes les pierres universelles du règne minéral en chaque genre, les teintures particulières

dont l'auteur, Nicolas le Noir Hapelius, anagrammatizomenos.  Le deuxième ouvrage a pour titre :

Aphorismes basiliens ou canons hermétiques de l'esprit et du. corps moyen du grand et du petit monde, écrits par Hermophile philochimique, qui est Nicolas le Noir Hapelius, anagrammatizomenos.

Voici les quatre premiers canons traduits :

1. Hermès Trismégiste a mérité d'être appelé le père des philosophes, à cause du triple royaume minéral, végétal, animal, ou plutôt à cause de la recherche soigneuse de la triple existence en une essence créée, dans laquelle il reconnut toute la force de la nature végétale,
animale et minérale [Comme je l'ai dit, une des plus grandes difficultés que présente l'alchimie à celui qui veut en écrire l'histoire est l'interprétation critique des textes, et la nécessité où il se trouve, avant de conclure avec certitude, d'en avoir consulté un grand nombre. Par exemple, Mercure Trismégiste, dans le canon que je viens de citer devrait son surnom, suivant l'auteur, à l'étude qu'il fit des trois règnes. Tandis que, dans la traduction et le commentaire du Pimandre (in-folio, 1579), page 93, on lit..... et à ceste cause fut dict trois fois très-grand, philosophe, roy et sacerdot .... Dans la table des matières, folio Éee', on lit : Mercure, à cause de la trinité, dit Trismégiste, page 683.].

2. La force végétante réside dans la nature d'un mercure volant, blanc comme neige, concret non commun, qui est un certain esprit, tant du grand que du petit monde, d'où dépendent la mobilité et la fluxibilité de la nature humaine, même selon l'âme raisonnable. [il s'agit du moyen de liaison entre les deux extrémités du vaisseau de nature : l'oiseau volant sans aile, décrit par de nombreux auteurs]

3. Mais la force animante, comme le glutinum du monde, est le médium entre l'esprit et le corps, et le lien entre l'un et l'autre, dans le soufre d'une certaine huile, rouge et transparente comme le soleil du grand monde et le cœur du petit monde. [ce medium ne se situe pas entre l'esprit et le corps mais entre l'âme et le corps... il s'agit précisément de l'esprit. On voit pareille méprise dans le De Lapide Philosophorum de Lambsprinck, à la première figure où la mer des Sages, leur eau permanente, est le CORPS alors que les deux poissons sont l'ESPRIT et l'ÂME. L'allusion à l'huile rouge montre d'ailleurs que le Soufre est vu par l'auteur - Nicolaus Niger Hapelius - sous forme dissoute : ce qu'il décrit ne peut donc être que le Mercure philosophique ou compost. ]


première figure du De Lapide Philosophorum de Lambsprinck - Museum Hermeticum, 1678, p. 343


4. La minéralité enfin obtient comme un corps à l'instar d'un sel d'une admirable vertu et odeur, quand le sel sera séparé de la scorie de la terre, peu différent du mercure, si ce n'est par l'épaisseur de son corps et par sa consistance. [ce SEL - il s'agit du principe, doit être distingué du sel dit de liaison qui est une autre formulation du Mercure. Mais il est parfaitement exact que ce SEL représente la partie minérale de la Pierre et que le Soufre doit y être infusé ou projeté en masse, à l'instar de ce que l'on fait dans la préparation de l'aventurine ou dans l'emploi du pourpre de Cassius, cf. voie humide.]

Si la distinction des minéraux, des végétaux et des animaux en trois groupes, en trois grands genres, en trois familles, en trois règnes, appartenait réellement aux alchimistes, comme le prétend M. Isidore Geoffroy, on ne s'expliquerait pas, quand on se rappelle la passion dont les médecins antispagyriques étaient animés contre les médecins spagyriques, et après avoir lu l'ouvrage d'un médecin antispagyrique, Jean Pages, on ne s'expliquerait pas, disons-nous, comment l'auteur aurait intitulé son livre, imprimé en 1626 :

De l'oeconomie des trois familles du monde sublunaire, à savoir, minérale, végétale et animale; et particulièrement de la nature de l'homme, contre TOUTE FAUSSE PHILOSOPHIE NATURELLE, alchymie, cabale, astrologie judiciaire, charmes, prédictions, sortilèges et athéisme.

Car, à ses yeux, ces doctrines menacent de ruine les âmes, les corps et les biens, ainsi qu'il le déclare dans un épître dédicatoire à l'évêque de Rhodez.

Conclusions.

- Nous avons montré (§ Ier) que la distinction des corps naturels en trois groupes, les minéraux, les végétaux et les animaux, est bien plus ancienne que l'alchimie, et nullement contraire à la distinction faite par Aristote des êtres animés et des êtres inanimés.
- Nous avons montré (§ II) que les alchimistes n'ont jamais attribué la vie aux minéraux considérés dans leur généralité.
- Nous avons montré (§ III) que l'usage du mot règne, appliqué à l'ensemble des minéraux, des plantes ou des animaux, n'a aucune relation avec la science ou l'art alchimique. La preuve c'est que l'auteur le plus ancien cité par M. Isidore Geoffroy pour avoir employé les mots règne minéral, règne végétal et règne animal, est Collesson, dans un écrit daté de 1631. Certes, s'il y eût eu une relation vraiment essentielle, pour ne pas dire scientifique, entre l'alchimie et le mot règne, le mot règne se retrouverait dans les écrits des plus anciens et des plus renommés alchimistes, car il ne faut jamais oublier que le respect des fils de la science était acquis à l'ancienneté des choses et des hommes. [il est admirable de relever cette expression « fils de la science » sous la plume de l'un des plus grands chimistes français du XIXe siècle. N'oublions pas que dans sa trilogie, Fulcanelli emploie à plusieurs reprises cette expression... Et que Geber, dans sa Somme de Perfection l'employait déjà : on voit la filiation. ]
Cette remarque n'est point une critique de l'opinion de M. Isidore Geoffroy, car nous avons cité des auteurs antérieurs à Collesson, et même au président d'Espagnet, qui ont employé ces expressions; et il y a plus, c'est que nous ne doutons pas qu'on ne les trouvât dans des auteurs plus anciens encore, soit alchimistes, soit autres. Cependant il est probable que les alchimistes, ayant été les premiers à soumettre la matière à des actions chimiques, avec l'intention formelle d'obtenir autre chose que ce qui était connu, ont eu plus d'occasions que personne d'employer les mots genres, familles, règnes, pour distinguer les diverses catégories des corps naturels. Enfin, la dernière preuve à alléguer, que, dans la manière dont M. Isidore Geoffroy a présenté le mot règne relativement à l'alchimie, il n'existe pas de relation essentielle et spéciale, c'est l'article règne du 
Dictionnaire mytho-hermétique.

[voici cet article - il est d'autant plus étrange, cf. supra, que Chevreul n'ait pas cité l'article subtiliation de Pernety : Règne. (Sc. Herm.) La Fable feint quatre règnes principaux des Dieux, que les Poètes ont aussi appelé âges. Le premier fut celui de Saturne, appelé l'âge d'or; le second, celui de Jupiter, ou l'âge d'argent; le troisième, l'âge de cuivre, ou celui de Vénus; et le quatrième enfin, l'âge de fer, ou celui de Mars. Les Mythologues ont expliqué ces quatre règnes ou âges dans un sens moral, et les Adeptes, avec plus de raison, l'expliquent dans le sens philosophico-chymique; car ces quatre règnes ne sont en effet que les quatre couleurs principales qui surviennent à la matière Philosophique pendant les opérations de l'œuvre, comme on peut le voir dans tous les Livres des Adeptes, qui traitent des opérations de la pierre. La première couleur est le noir, qu'ils attribuent à Saturne; la seconde, le blanc, qu'ils donnent à Jupiter; la troisième, le citrin, qui caractérise Vénus; et la quatrième, le rouge, ou la couleur de pourpre, qui convient à Mars.

RÈGNE se dit aussi des divisions ou classes sous lesquelles on range tous les êtres sublunaires. On en compte trois, auxquelles on a donné les noms de règne minéral, règne végétal, et règne animal. Sous le premier on comprend les métaux, les minéraux, les pierres précieuses et brutes, les cailloux, les terres calcaires et gypseuses, les bols, les bitumes et les sels, Le second renferme les arbres, les plantes, et tous les végétaux. Le troisième enfin est formé des animaux de toutes espèces, quadrupèdes, volatils, reptiles, poissons, et crustacées.

Les individus de chaque règne se multiplient par une semence analogue et spécifiée pour ce règne; de manière qu'un chien engendre un chien, un arbre produit un arbre, et les métaux ont une semence générale propre à tous les individus métalliques. Il ne faut pas employer la semence propre à un règne, pour produire un individu d'un autre règne. Ceux-là se trompent donc, qui croient extraire le mercure Philosophique, semence des métaux, des sels alkalis des plantes, ou des parties prises des animaux.

« Sois diligent à la recherche des choses qui s'accordent avec la raison, et avec les livres des Anciens, dit Basile Valentin (Avant-propos); sache que notre pierre ne prend point naissance des choses combustibles, parce qu'elle combat contre le feu, et soutient tous ses efforts, sans en être aucunement altérée. Ne la tire donc point de ces matières, dans lesquelles la nature, toute puissante qu'elle est, ne peut la mettre. Par exemple, si quelqu'un disait que notre pierre est de nature végétale, ce qui néanmoins n'est pas possible, quoiqu'il paraisse en elle je ne sais quoi de végétal, il faut que tu saches que si notre lunaire était de même nature que les autres plantes, elle servirait comme elle de matière propre au feu pour brûler, et ne remporterait de lui qu'un sel mort, ou, comme l'on dit, la tête morte. Quoique nos prédécesseurs aient écrit amplement de la pierre végétale, si tu n'es aussi clairvoyant que Lyncée, leurs écrits surpasseront ta portée; car ils l'ont seulement appelée végétale, à cause qu'elle croît et se multiplie comme une chose végétale.
Bref, sache qu'aucun animal ne peut étendre son espèce, s'il ne le fait par le moyen de choses semblables et d'une même nature. Voilà pourquoi je ne veux point que tu cherches notre pierre autre part ni d'autre côté que dans la semence de sa propre nature, de laquelle Nature l'a produite. Tire de-là aussi une conséquence certaine, qu'il ne te faut aucunement choisir à cet effet une nature animale.
Or, mon ami, afin que je t'enseigne d'où cette semence et cette matière est puisée, songe en toi-même à quelle fin et à quel usage tu veux faire la pierre; alors tu sauras qu'elle ne s'extrait que de racine métallique, ordonnée par le Créateur à la génération seulement des métaux. Remarque premièrement, dit le même Auteur (Lumière des Sages) que nul argent-vif commun ne sert à notre œuvre; car notre argent-vif se tire du meilleur métal, par art Spagyrique, et qu'il est pur, subtil, reluisant, clair comme eau de roche, diaphane comme cristal, et sans ordures. »

 Dans le règne minéral, l'or est le plus excellent avec le diamant; dans le végétal, c'est le vin; et dans l'animal, l'homme.]

L'auteur de cet ouvrage, Antoine-Joseph Pernety, religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, est un de ces hommes instruits du XVIIIe siècle qui croyaient à la réalité de l'alchimie. Il mourut à Paris en 1801 [Dom Pernety est mort en 1796, à Avignon, le 16 octobre des suites d'une chute selon les uns, d'une apoplexie selon les autres... Bref, il a de toute évidence été victime d'un accident vasculaire cébéral], avec la conviction qu'il possédait le secret de prolonger la vie pendant plusieurs siècles; sa foi en l'alchimie fut donc entière jusqu'à sa dernière heure. Pernety avait traduit le livre des Merveilles du ciel et de l'enfer, de Swedenborg, dont il avait adopté la doctrine.


frontispice du Dictionnaire Mytho-hermétique de Dom Pernety, Bauche, Paris, 1763


« Règne (S. hermétique). La fable feint quatre règnes principaux des dieux, que les poëtes ont aussi appelés âges. Le premier fut celui de Saturne, appelé l'âge d'or; le second, celui de Jupiter ou l'âge d'argent; le troisième l'âge de cuivre ou celui de Vénus; et le quatrième enfin, l'âge de fer ou celui de Mars. Les mythologues ont expliqué les quatre âges dans un sens moral, et les adeptes, avec plus de raison, l'expliquent dans le sens philosophico-chimique ; car ces quatre règnes ne sont, en effet, que les quatre couleurs principales qui surviennent à la matière philosophique pendant les opérations de l'oeuvre..... » [cf. supra pour le texte complet]

« Règne se dit aussi des divisions ou classes sous lesquelles on range tous les êtres sublunaires. On en compte trois, auxquelles on donne les noms de règne minéral, règne végétal, règne animal. »
[Dictionnaire mytho-hermétique de A. J. Pernety. page 431]

On voit que Pernety attribue deux sens au mot règne :

- Un sens général, connu de tous;
- Un sens spécial hermétique, dont M. Isidore Geoffroy n'a pas parlé.

N'est-il pas probable que, si M. Isidore Geoffroy eût connu l'article Règne du dictionnaire de Pernety, il aurait exposé une opinion sur l'emploi du mot règne par les alchimistes, autre que celle qu'il a avancée; et cette réflexion ne se présente-t-elle pas au lecteur, comme celle que nous avons exprimée (page 643), relativement à certains passages de l'Enchiridion que l'auteur de l'Histoire naturelle générale des deux règnes organiques n'a pas connus.

E. CHEVREUL.



Les figures que nous avons insérées ne sont pas dans l'Oeuvre mais elles contribuent à illustrer le propos. Le lecteur pourra consulter à cet égard : Comment la terre devint ronde, Jean-Pierre Maury, Découvertes Gallimard, 1989.


La Philosophie Naturelle Restituée

I

Dieu est l'étant éternel, l'unité infinie, le principe radical de toutes choses. Son essence est une lumière inépuisable ; sa puissance, une omnipotence ; sa volonté, le souverain bien, et son moindre désir un ouvrage parfait. A qui voudrait sonder davantage la profondeur de sa gloire, surviendraient l'étonnement, le silence, et l'abîme.

II

La plupart des Sages ont enseigné que, de toute éternité, le Monde était dessiné dans son (propre) Archétype. Mais cet Archétype, qui est toute lumière, replié sur lui-même comme un livre avant la création de l'Univers, ne brillait que pour soi [il est assez extraordinaire de constater que les physiciens modernes nous affirment que, lors du big bang, certaines dimensions de l'univers ont dû être repliées, un peu comme un livre]. Il s'est ouvert et développé, dans la production du Monde comme s'il accouchait. Il a rendu manifeste son ouvrage, auparavant caché en esprit comme dans une matrice, par une extension de son essence, et il a ainsi produit le Monde idéal, puis — comme d'après une image (déjà) redoublée de la divinité — le Monde actuel et matériel. C'est ce qu'indique le Trismégiste l, lorsqu'il dit que Dieu changea de forme, et que toutes choses furent soudain révélées et converties en lumière. Le Monde n'est à la vérité rien d'autre qu'une image à découvert de la divinité dissimulée. Il semble que les Anciens aient fait comprendre cette naissance de l'Univers par (le mythe de) leur Pallas [surnom d'Athéna, sortie toute armée de la tête de Jupiter], extraite du cerveau de Jupiter grâce à Vulcain [Héphaïstos], c'est-à-dire à l'aide d'un feu ou d'une lumière.


FIGURE I

(Le monde au XVe siècle, BNF)

III

L'éternel auteur des choses, non moins sage dans leur ordonnance que puissant dans leur création, a réparti la masse organique du Monde dans un ordre tellement admirable, que les (choses les) plus hautes avec les plus profondes, et les plus profondes avec les plus hautes, sont mélangées sans se confondre, et se ressemblent par quelque analogie. De sorte que les extrémités de tout l'ouvrage, grâce à un nœud secret, sont jointes très étroitement entre elles par des degrés intermédiaires insensibles, et que toutes concourent spontanément au respect du modérateur suprême, et à la modération de la nature inférieure, prêtes qu'elles sont à se dissoudre au moindre commandement de celui qui les a liées ensemble. C'est pourquoi le même Hermès affirme à bon droit que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.

IV

Celui qui transfère l'autorité suprême de l'Univers à une nature autre que la nature divine, nie qu'il y ait un Dieu. En effet, il n'est pas permis de reconnaître un (autre) vouloir incréé que cette nature, tant pour produire que pour conserver les individualités de la machine étendue, sinon l'esprit lui-même du divin Architecte, cet esprit qui au commencement planait sur les eaux, qui fit passer de la puissance à l'acte les semences de toutes choses confusément mêlées dans le chaos, et après qu'il les en eût tirées, traita les essences inférieures en faisant tourner la roue d'une constante altération, pour les composer et les dissoudre selon un mode géométrique.

V

Quiconque ne sait pas que cet esprit [Esprit universel, identifié comme l'acide carbonique, qui par temps humide produit du salpêtre], créateur et recteur du Monde, qui est répandu et infus dans les œuvres de la Nature comme par un souffle continu, qui se diffuse largement en toutes choses, et qui meut selon son genre chaque universel et chaque singulier par un acte secret et pérennel, est l'Ame du Monde, celui-là ignore les lois de l'Univers. Car le créateur se réserve le droit de gouverner ce qu'il a créé. Et il faut confesser que cet Esprit, toujours le même, préside à la création, à la génération et à la conservation.

VI

Cependant, celui qui reconnaîtra que la Nature est la cause seconde universelle, au service de la première, et comme un instrument soumis au pouvoir de celle-ci, qui meut sans (autre) médiation et avec ordre toutes choses dans le Monde matériel, celui-là ne s'éloignera pas de la pensée des Philosophes et Théologiens, qui ont appelé la première, Nature naturante [le Mercure, agent de minéralisation], et la seconde Nature naturée [les natures métalliques].

VII

Celui qui a été instruit dans les arcanes de la Nature, ne contestera point que cette Nature seconde, servante de la première, est l'Esprit de l'Univers, c'est-à-dire une vertu vivifiante, et douée d'une fécondité secrète, de la lumière qui fut créée au
commencement, et contractée dans le corps du Soleil. C'est cet Esprit de feu que Zoroastre [assimilé à Zarathoustra] et Héraclite ont appelé un feu invisible, et l'Ame du Monde. [et c'est cette Âme du monde que Fulcanelli a voilé sous l'énigme du rayon igné qu'il faut savoir emprisonner dans un corps fixe]


VIII

L'Ordre de la Nature n'est rien autre que la suite, formant texture, des lois éternelles qui furent émises et promulguées par le Souverain suprême, et imprimées à de multiples exemplaires pour ses peuples innombrables, chacun (les recevant) à sa manière. C'est sous leurs auspices que la masse de l'Univers exécute ses mouvements. La vie et la mort occupent tour à tour les extrémités ultimes de ce volume, et tout le reste est le mouvement qui se fait de l'une à l'autre et réciproquement.

IX

Le Monde est comme un ouvrage d'artisan fait au tour. Ses parties sont nouées par des étreintes mutuelles comme les anneaux d'une chaîne. La Nature est placée au milieu comme une Ouvrière remplaçante (de l'Architecte), qui dirige les changements de
toutes choses, et, partout représente, répare incessamment, comme le Fabricateur lui-même, celles qui sont usées.



FIGURE II

(le monde d'Anaximandre, BNF)

X

Du fait que ce monde universel se présente d'une triple nature, ainsi est-il divisé en trois régions, c'est-à-dire la super-céleste, la céleste et l'inférieure. La super-céleste, qui a été appelée (monde) intelligible, est la plus haute de toutes, étant entièrement spirituelle et immortelle : elle est toute voisine de la Majesté divine. La céleste est située entre les deux autres : là sont attachés ces corps d'une espèce très parfaite qui la font abonder en esprits, et répandre des vertus innombrables et des souffles vitaux par des canaux tout spirituels. Exempte de corruption, elle n'échappe cependant pas à la mutation, chaque fois que sa période est achevée. Enfin, la région inférieure, qui est appelée vulgairement l'élémentaire, occupe la plus infime et basse partie du Monde. Comme elle est en soi toute matérielle, elle ne possède que par emprunt les dons et les bénéfices spirituels, dont le principal consiste en la vie, et à charge d'en rendre le tribut au ciel. Dans son sein nulle génération n'a lieu sans corruption, nulle naissance ne se produit sans mort.

XI

II est prévu par la loi de la Création que les choses inférieures obéissent et servent aux moyennes, les moyennes aux supérieures, et les supérieures au suprême Recteur sans autre médiation que la volonté de celui-ci. Tel est l'ordre et la commune mesure (symmetria) de l'Univers tout entier.

XII

Comme au seul Créateur il appartenait de créer de rien, et de créer ce qui lui plût, de même à lui seul est réservé le droit de faire retourner les choses créées au néant. Car tout ce qui porte le caractère de l'Etre ou de la substance, ne peut plus en être détaché, et par la loi de la Nature il lui est interdit de passer au non-être. C'est pourquoi le Trismégiste affirme justement que rien ne meurt dans le monde, mais que toutes choses passent et changent. Car les corps mixtes qui se composent des éléments, par la roue de la Nature se résolvent derechef en leurs éléments : " C'est la loi de la Nature, que de dissoudre à nouveau toute chose En ses éléments. Mais sans cependant l'abolir jusqu'au néant. "

XIII

Les Philosophes ont cru qu'il y a une Matière première, plus ancienne que les éléments. Mais comme ils en ont eu peu de connaissance, ils la décrivent peu, et comme sous un voile : (ils disent) qu'elle est exempte de qualités et d'accidents, mais qu'elle est le premier sujet des qualités et des accidents ; qu'elle est vide de quantité, mais que par elle toutes choses sont quantitatives ; qu'elle est simple, mais qu'en elle siègent les contraires ; qu'inconnue aux sens, elle est la base des choses sensibles ; qu'étendue partout, elle n'est perçue nulle part ; que toujours désireuse des formes, elle n'en retient aucune. Racine [humide radical métallique] de tous les corps, elle ne peut être conçue que par une opération de l'entendement, sans aucunement tomber sous les sens. Enfin, n'étant rien en acte, elle est tout en puissance. Telle est la manière dont ils ont établi un fondement de la Nature fictif et chimérique.

XIV

Avec plus de prudence, Aristote, qui pourtant croyait à l'éternité du monde, a parlé d'une certaine matière première et universelle. Pour en éviter les replis, il en parle de façon sommaire et en termes ambigus : il dit qu'il vaut mieux croire qu'il y a une seule et même matière inséparable de toutes choses, mais qui en diffère selon la raison ; que les premiers corps (imperceptibles) et ceux qui sont perceptibles en sont composés, et qu'elle constitue leur premier principe ; qu'elle n'en est pas séparable mais qu'elle leur est toujours alliée avec répugnance [la Terre corrompue ;cf. rébus de St-Grégoire] ; qu'elle est la base et le sujet des contraires, et que d'elle sont issus les éléments.

XV

Mais il eût été meilleur Philosophe, s'il avait exempté cette matière première du combat des contraires, et s'il l'eût reconnue libre de toute répugnance. Car il n'y a aucune contrariété dans les éléments mêmes, celle-ci résultant seulement de l'excès des qualités, comme nous l'apprenons par l'expérience commune du feu et de l'eau, dans lesquels tout ce qu'il y a d'opposé procède de l'excès (infensio) des qualités. Mais dans les éléments purs, qui concourent en la génération des mixtes, ces qualités ne sont point contraires l'une à l'autre, parce qu'elles s'y trouvent au repos. Et les choses (bien) tempérées n'admettent point de contradiction (interne).

XVI

Thalès, Héraclite et Hésiode ont jugé que l'eau était la première matière des choses. L'écrivain de la sainte Genèse semble donner son assentiment à leur avis, en appelant cette matière un abîme et une eau. On peut soupçonner qu'il entendait par-là non notre eau (ordinaire), mais une sorte de fumée ou de vapeur humide et ténébreuse, qui errait ça et là, et qui était agitée d'un mouvement incertain, sans aucune loi.

XVII

II n'est guère facile de rien déterminer de certain touchant cet antique principe des choses ; car, ayant été créé dans les ténèbres, il ne saurait aucunement émerger à la lumière de l'esprit humain. Donc, si tout ce qu'en ont dit les Philosophes et les Théologiens jusqu'à ce jour est vrai ou non, seul l'auteur de la Nature le sait. Et c'est assez pour qui traite de ces sujets obscurs, que d'en dire le plus vraisemblable.

XVIII

Certains, qui s'accordent en cela avec l'opinion des Rabbins, ont cru qu'il y a eu d'abord un certain principe matériel, très ancien mais obscur et ineffable, nommé (d'un nom peu propre) Hyla [Hylé ou Lylec, voir Le Vray Livre de Synesius -], qui précéda la matière première ; qu'il peut être dit moins un corps qu'une ombre immense, moins une chose que l'image très opaque des choses, ou une sorte de masque fuligineux de l'Etre, nuit pleine de ténèbres, et cachette des ombres ; qu'il n'est rien en acte, tout en puissance : ce que l'entendement humain ne saurait se figurer qu'en rêvant. Notre imagination ne peut nous montrer ce principe ambigu, ce ténébreux Orcus, autrement que ses oreilles ne montrent le Soleil à un aveugle de naissance.


FIGURE III

(Splendor Solis, naissance du phénix, détail)

XIX

Ils ont cru aussi que, de ce principe très éloigné, Dieu a tiré et créé un certain abîme couvert de brume, informe et sans ordonnance, qui aurait été la matière prochaine des éléments et du Monde. Or le texte sacré appelle cette masse tantôt " terre vide et déserte ", tantôt " eau ", quoiqu'elle ne fût en acte ni l'une ni l'autre, mais parce qu'elle était les deux en puissance et en destination. Or nous pouvons conjecturer que la matière de cette masse était assez semblable à une fumée ou vapeur noire, à laquelle était mêlée un certain esprit tout engourdi de froid et de ténèbres.

XX

La division des eaux supérieures d'avec les inférieures, telle qu'elle est évoquée dans la Genèse, semble se faire par la séparation du subtil d'avec l'épais, et comme celle de l'esprit ténu d'avec le corps fuligineux. Ce fut là l'ouvrage d'un esprit lumineux qui émana du Verbe divin. Car la lumière, qui en tant qu'esprit est ignée, en séparant les hétérogènes, repoussa vers le bas les ténèbres les plus denses et les écarta de la région supérieure, tandis qu'en se répandant sur la matière homogène, plus ténue et plus spirituelle, elle l'a allumée comme une huile incombustible pour être une lumière immortelle devant le trône de la Majesté divine. C'est le Ciel empyrée, le milieu entre le monde intelligible et le monde matériel, qui est comme l'horizon et la frontière des deux. Car il reçoit du monde intelligible les qualités spirituelles, qu'il communique au ciel inférieur, le plus proche de nous, qui tient le milieu (entre nous et l'empyrée).

XXI

La raison exigeait que cet abîme ténébreux, ou cette matière prochaine du monde, fût aqueuse ou du moins humide, afin que la masse entière des cieux et de toute leur machine pût être équilibrée plus commodément, et par cet équilibre de la matière devenir étendue en un corps continu. Car c'est le propre de l'humide que d'être fluide, et la continuité de tout corps provient du bienfait de la seule humeur, laquelle est comme la colle ou la soudure des éléments et des corps. Mais le feu, agissant contre l'humeur par la caléfaction, la raréfie. La chaleur est en effet l'organe du feu, qui opère par elle deux choses contraires en une seule action : en séparant l'humide du terrestre, il raréfie celui-là et condense celui-ci. Ainsi s'opère, par la séparation des hétérogènes, la congrégation des homogènes. C'est par cet art chimique initial (hac arte protochimica) que l'esprit incréé, fabricateur du monde, distingua les natures des choses (auparavant) confondues.

XXII

La matière et la forme sont les plus anciens principes des choses

L'esprit, Architecte du Monde, commença l'Œuvre de la création par deux principes universels, l'un formel, l'autre matériel ; à quoi d'autres répondent en effet ces paroles du Prophète : " Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, etc. " ? Si ce n'est que Dieu, au commencement de la mise en forme de la matière, la distingua en deux grands principes qui, l'un formel, l'autre matériel, sont le ciel et la terre. Or par le nom de " terre ", il faut entendre cette masse ténébreuse et encore sans forme des eaux et de l'abîme, ce qu'indiquent les paroles qui suivent (" La terre était vide et déserte, et les ténèbres étaient répandues sur la face de l'abîme, etc. "). C'est elle que le Créateur a renfermée et bornée par le ciel suprême c'est-à-dire l'Empyrée, qui est dans la Nature le premier principe formel, encore que lointain.

XXIII

Car l'Esprit de Dieu, qui est la splendeur même de la divinité, s'étant épandu à ce moment de la création au-dessus des eaux, c'est-à-dire sur la face humide et opaque de l'abîme, aussitôt est apparue la lumière, laquelle en un clin d'œil envahit la partie la plus haute et la plus subtile de la matière, et la ceignit d'une circonférence lumineuse, comme d'une auréole, à la manière d'un éclat de foudre, qui de l'Orient jette une lumière de feu jusqu'à l'Occident, ou comme la flamme, qui allume avec rapidité la fumée qui l'environne. Ainsi commença le premier jour, mais la partie la plus basse des ténèbres, vide de lumière, resta nuit. Ainsi les ténèbres furent divisées en jour et en nuit.

XXIV

De ce premier Ciel (qui est) le principe formel, il n'est pas dit qu'il fut vide, désert et enseveli dans les ténèbres. Ce qui indique assez qu'il a été distingué de la masse ténébreuse subjacente par la lumière subite qui s'y répandit, à cause du voisinage de la gloire et de la majesté divine, et de la présence de l'esprit lumineux qui en découlait.

XXV

II y a eu donc deux principes des choses créées dès le commencement, l'un lumineux et proche de la nature spirituelle, l'autre entièrement corporel et ténébreux. Celui-là pour être le principe du mouvement, de la clarté et de la chaleur [Soufre], celui-ci pour être le principe de l'engourdissement, de l'opacité et du froid [Mercure] ; celui-là actif et masculin, celui-ci passif et féminin ; du premier procède dans le Monde élémentaire le mouvement vers la génération, d'où procède la Vie ; du second, le mouvement vers la corruption, d'où la mort tire son origine. Là est le double terme du monde inférieur.

XXVI

Mais, parce que l'Amour tend toujours à s'étendre hors de lui-même, la Divinité impatiente par nature de sa solitude, et considérant sa (propre) beauté, dans la lumière qu'elle venait de créer, comme reflétée dans un miroir, voulut que pour son extension et la multiplication de son image cette très ardente lumière fût à son tour dilatée et communiquée. Alors la lumière, par l'effet de cet esprit igné qui partait de la pensée divine, et qui tourbillonnait en cercle, commença d'agir sur les ténèbres les plus proches. Celles-ci une fois vaincues et repoussées vers le centre (de l'abîme), un second jour brilla, et ce fut la deuxième demeure (mansio) de la lumière, ou le deuxième ciel. Celui-ci embrasse toute la région éthérée, dans la partie supérieure de laquelle tant de flambeaux furent ensuite semés et fixés, tandis qu'en la plus basse sept astres [humide radical métallique] errants furent placés en ordre, qui, par leur lumière, leur mouvement et leur influence, dictent sa loi à toute la nature inférieure et sublunaire, comme des recteurs et ses gouverneurs.

XXVII

Et afin qu'il ne manquât rien à un si grand ouvrage, tracé depuis longtemps dans la pensée, divine, ce même Esprit combattit d'un glaive igné et scintillant les ténèbres condensées et l'ombre gisant par en dessous du côté opposé, et les repoussa vers le centre de l'Abîme. Ainsi fut rendu vivant grâce à la lumière le dernier espace des Cieux, que nous nommons air, ou le Ciel inférieur. Et le troisième jour parut. Or les ténèbres qui couvraient au commencement toute la face de l'abîme, ayant été abaissées dans la région infime pendant ces trois jours par la lumière qui survenait, y furent à tel point condensées, à cause de l'étroitesse du lieu et du resserrement dû au froid, qu'elles furent transmuées en la nature et en la masse de l'eau, au milieu de laquelle le corps solide et opaque de la terre a été équilibré, endurci (qu'il est) des excréments et de la crasse de l'abîme, de manière à être le noyau et le centre de tout l'ouvrage, tout aussi bien que le val funéraire et le tombeau des Ténèbres.


FIGURE IV

(Splendor Solis, naissance du roi, détail)

A la suite de quoi, par la poussée de ce même Esprit, les eaux quittèrent la face de la terre et se rejetèrent à ses alentours. Ainsi elle apparut sèche, afin de pouvoir produire un nombre presque infini de sortes de plantes, et autant d'espèces d'animaux, et afin aussi qu'elle pût servir de domicile à l'homme qui devait leur commander, fournissant à ceux-ci la nourriture, et à l'homme un abondant réservoir d'ustensiles. La terre et l'eau ne composèrent donc qu'un seul globe, dont l'opacité ou l'ombre, qui est une image de l'abîme, assiège continuellement et enveloppe tout le voisinage de l'air qui est opposé au soleil. Elle fuit en effet la lumière qui la force dans l'espace opposé qu'elle occupe, et " Toujours fugitive se retire semblable à qui s'évanouit ".

XXVIII

Création du Soleil

Cette lumière, qui était répandue dans tous les espaces de l'abîme après la défaite et l'engloutissement des ténèbres, il parut concevable au suprême Ouvrier de la rassembler en un globe lumineux et très noble, (celui) du soleil, d'une grandeur et d'une forme excellente, afin que la lumière y étant resserrée y agît plus efficacement et émît ses rayons avec plus de force ; et afin que cette lumière créée (mais) dont la nature approche de la gloire divine, procédant de l'unité incréée, se répandît dans les créatures à partir de l'unité.

XXIX

Tous les autres corps tirent leur lumière de ce flambeau lumineux du Monde, car l'opacité que nous apercevons dans le globe de la Lune, à cause du voisinage de la Terre et de l'extension de son ombre, nous persuade qu'il y en a une semblable dans tous les autres globes, quoique la distance nous empêche de l'apercevoir. Car cette première et suréminente nature, source de lumière de tous les êtres sensibles, se devait d'appartenir à l'Unité, elle dont les choses d'ici-bas devaient tirer le souffle de la vie. C'est pour cela qu'un (ou : que le) Philosophe dit fort bien : " Le soleil et l'homme engendrent l'homme ".

XXX

Ce n'est pas sans probabilité que certains philosophes ont dit que l'Ame du Monde [c'est-à-dire le Principe Soufre] était dans le soleil, et que le soleil était placé au centre de l'Univers. En effet il semble que la justice de la Nature, et la proportion qui s'ensuit, réclament que le corps du Soleil soit également distant de la source et de l'origine de la lumière créée, c'est-à-dire du Ciel empyrée, et du centre ténébreux (que constitue) la Terre, qui sont les extrémités de tout l'ouvrage. Afin que ce Flambeau du Monde, en tant que nature mitoyenne et conciliatrice de ces deux extrêmes, tienne sa place au milieu pour recevoir plus commodément du pôle (supérieur) les immenses richesses des vertus qu'il possède, et les transmettre sur une égale distance à la Terre inférieure.

XXXI

Avant que la lumière créée fût rassemblée dans le corps du Soleil, la Terre était oisive [de argoV, oisif, paresseux mais aussi, brillant, blanc ; renvoie aussi par cabale au vaisseau Argos] et solitaire dans l'attente du mâle, afin qu'étant rendue féconde par sa copulation, elle enfantât tous les genres d'animaux. Car jusque là, elle n'avait produit que des ouvrages avortés et en quelque sorte imparfaits, comme sont les végétaux. Car la chaleur de la lumière était auparavant débile et impuissante pour triompher de la matière humide et froide, et n'aurait pu étendre plus loin ses forces.

XXXII

La lumière est la forme universelle

La matière première a donc reçu sa forme de cette lumière, ainsi que les éléments. Elle leur est commune, et passant en eux, y remplit la même fonction que le sang (dans notre organisme) ; elle établit entre eux un amour étroit, et non la haine et le combat comme le veut l'opinion vulgaire. De sorte que s'étreignant par le lien naturel de la nécessité, ils se coagulent dans les corps variés des mixtes, selon leurs espèces. Et c'est la lumière du Soleil, beaucoup plus forte qu'elle n'était auparavant, autrement dit la forme universelle, qui verse toutes les formes naturelles dans l'œuvre de la génération, dans la matière prédisposée et dans les semences des êtres. Car, quelque individu que ce soit recèle en lui une étincelle de la nature de cette lumière, dont les rayons communiquent secrètement une vertu active et motrice à la semence.

 XXXIII

II a été nécessaire que cette portion de la matière première, qui fut laissée dans la région inférieure, et aussi bien les éléments qui en ont procédé, fussent imbus dès le commencement d'une légère teinture de cette première lumière, afin qu'ils fussent capables de recevoir une lumière plus grande et plus forte lors de la formation des mixtes. C'est ainsi que le feu avec le feu, l'eau avec l'eau, la lumière avec la lumière, se joignent parfaitement et s'unissent, parce qu'ils sont de nature homogène.

XXXIV

Nous pouvons inférer de la situation et de la vertu efficace du Soleil, qu'il fait en l'Univers la fonction du cœur, duquel la vie se répand de toutes parts. Car la lumière est le véhicule de la vie, comme elle en est la source et la cause prochaine. Et les âmes des êtres vivants sont des rayons de la lumière céleste, qui inspirent la vie aux choses, à la seule exception de l'âme de l'homme, qui est un rayon de la lumière sur céleste et incréée.

XXXV

Dieu a exprimé sa divinité dans le Soleil par une triple image. D'abord, par l'Unité ; car la Nature ne souffre pas plus la multiplicité des Soleils que la divinité la pluralité des Dieux, afin que d'un seul toutes choses partent et dépendent. Ensuite, par la Trinité, ou la triple fonction ; car le Soleil, comme un vicaire de Dieu, distribue tous les bienfaits de la Nature par sa lumière, son mouvement et sa chaleur, d'où procède la vie, qui est le dernier acte, et le plus parfait de la Nature dans notre Monde, au-delà duquel elle ne peut passer outre, mais seulement revenir sur elle-même, Or de la lumière et du mouvement procède la chaleur, comme la troisième personne de la Trinité procède de la première et de la seconde. En dernier lieu, en ce que Dieu, qui est une lumière éternelle, infinie et incompréhensible, ne peut se manifester et se faire voir au Monde que par la lumière. Que personne donc ne s'étonne si le Soleil éternel a voulu revêtir de tant de privilèges son image très parfaite, le Soleil céleste, dont il fut le sculpteur, car il y a posé son tabernacle.

XXXVI

Le Soleil est un miroir limpide de la Gloire divine ; car cette gloire étant élevée au-dessus des sens et des forces des créatures matérielles, elle s'est fabriqué un miroir dont la splendeur pût réfléchir les rayons de sa lumière éternelle sur tous ses ouvrages, et la faire reconnaître par cette réflexion, puisqu'il est interdit à la nature mortelle de regarder immédiatement la lumière divine. Le Soleil est l'œil royal de la divinité, qui par sa présence accorde la liberté et la vie à ceux qui l'en supplient.

XXXVII

Création de l'Homme

Le suprême travail de l'Artisan, et en quelque sorte le nombril ou la couronne de tout l'ouvrage, consista à produire l'homme, résumé de la fabrication du monde et image de la nature divine. Le créateur plaça sa naissance à la sixième partie de la lumière, qui fut la dernière de l'œuvre, comme étant le riche meuble de la nature tout entière, où vinrent confluer dans la nature humaine tous les dons des puissances supérieures et inférieures, comme dans une autre Pandore. Ainsi aux choses de l'univers déjà ordonnées, l'homme s'est ajouté comme le seul complément qui manquait à l'Œuvre, celui pour lequel elle donna un limon plus pur, afin de modeler un vase d'argile [on en extrait le Soufre blanc] aussi précieux. Le globe d'ici-bas et ses habitants demandaient un tel Recteur, dont ils puissent ne pas se lasser de porter le joug.


FIGURE V

(Splendor Solis, l'arc-en-ciel, 3ème oeuvre, détail)

XXXVIII

Au sixième jour de la création et au troisième après la naissance du Soleil, l'homme surgit de la Terre. Le plus grand mystère répandit son ombre sur le temps de cette production, et sur ce nombre de jours. De même, en effet, qu'au quatrième jour de la création tout ce qu'il y avait de lumière dans le ciel se coagula en un seul Soleil, au troisième jour de la naissance de ce Soleil, qui fut le sixième de la création, le limon de la Terre reçut le souffle de vie et l'éleva sous forme d'un homme vivant, image de Dieu. Ainsi au quatrième jour, c'est-à-dire au quatrième millénaire après l'origine du monde, le Soleil non créé, c'est-à-dire la nature divine infinie, qui auparavant ne pouvait être contenue par aucun terme, a voulu être rétrécie et en quelque manière limitée au corps humain. Et le troisième jour, c'est-à-dire le troisième millénaire (car mille années devant Dieu ne comptent que pour un jour) après la naissance et le premier avènement de ce Soleil non créé, et sur la fin du sixième jour, c'est-à-dire du sixième millénaire depuis la création, se fera la glorieuse résurrection de la nature humaine dans le second avènement du Juge suprême : ce qui nous a été encore figuré par sa bienheureuse Résurrection, qui eut lieu le troisième jour. C'est ainsi que le Prophète a caché la destinée et la durée mystérieuse du monde dans la Genèse.

XXXIX

Quoique le Tout-Puissant ait pu créer le monde quand il lui a plu, voire en un moment et en un clin d'œil, s'il l'eût voulu ainsi, car il a dit, et toutes choses ont été faites, néanmoins l'ordre des principes de la création et des éléments de la nature, qui présente une succession (des créatures) avec relation des premières aux dernières, était tracé dans l'entendement divin avant que la nature fût créée : ordre que le Philosophe sacré semble avoir exposé dans la Genèse, plutôt que l'ouvrage de la création.

XL

Les trois informations de la matière première

Il semble que la matière première ait été informée de trois façons générales. La première information a été faite en ce lieu où la forme lumineuse irraisonnable s'est rencontrée avec une portion de la matière plus faible qu'elle incomparablement, et sans aucune proportion des forces de l'une et de l'autre, comme dans le ciel empyrée, où elle a commencé d'agir sur la matière. Car ayant là une vertu presque infinie, elle a comme englouti la matière, et l'a changée en une nature presque toute spirituelle, et exempte de tout accident.

XLI

La seconde information a été faite dans le lieu où les forces de la forme et de la matière se sont rencontrées avec justesse et égalité. C'est de cette manière que le ciel éthéré et les corps qui le peuplent ont été informés : pour lors l'action de la lumière, dont la force est très puissante, a atteint un tel point qu'en illuminant et en subtilisant merveilleusement la matière, elle l'a exemptée de toute tare, et même du venin de la corruption et de la mort [le venin, ou ioV, est le secret du Soufre rouge]. Ce devait être et ce fut là une information (véritable et) pleine.

XLII

La troisième façon dont la matière a été informée, c'est celle où la forme s'est trouvée la plus faible, comme il est arrivé en notre région élémentaire, bien que de différente manière : là, l'appétit insatiable de la matière, qui s'irrite et devient violente à sa base par son excès et sa surabondance (ce qui est une marque de défaut et d'imperfection) ne peut être jamais satisfaite, ni son infirmité guérie, à cause de l'éloignement et de la distance du principe formel. C'est de là que vient que la matière, n'étant point ici-bas à son gré et pleinement informée, soupire toujours après une nouvelle forme : lorsqu'elle l'a enfin reçue, elle lui communique comme une dot à un mari un ample partage de corruption et d'imperfections. Cette chagrine, opiniâtre, rebelle et inconstante (matière) brûle toujours pour de nouveaux embrassements, désire toutes les formes, ne se satisfait d'aucune et hait, lorsqu'elles sont présentes, celles qu'elle désire absentes. [elle présente des caractères qui la rapproche de Protée]

XLIII

II est correct de conclure que l'origine et le ferment de l'altération et de la corruption, voire le venin fatal de la mort, arrivent aux éléments et aux mixtes d'ici-bas, non à cause de la contradiction de leurs qualités, mais plutôt à cause de la matrice et de la menstrue vénéneuse de la matière ténébreuse. Car la forme s'étant trouvée débile et impuissante dans l'union qui s'en est faite ici, où la matière a prévalu comme première et radicale, elle n'a pu la purger de sa tare et de son imperfection. Ce que nous confirme le texte sacré, où il faut remarquer qu'il est dit que notre premier père fut créé non immortel à cause de sa matière, et qu'afin qu'il fût exempt de la corruption terrestre et de la tache originelle de cette matière, Dieu mit dans le paradis terrestre un arbre abondant en fruits de vie et qui était comme un rempart et un remède contre la fragilité de la matière et la servitude de la caducité et de la mort. L'usage et l'approche lui en furent interdits après sa chute et la sentence qui le rendit mortel. [d'Espagnet parle ici du princpe Soufre ; il est clairement fait allusion à la Chute de l'Ange]

XLIV

II n'y a eu donc dès le commencement que deux principes simples de la nature dont toutes les autres choses ont procédé, sans qu'aucune fût antérieure : c'est-à-dire la matière première, et sa forme universelle, de l'accouplement desquelles naquirent les éléments, comme de seconds principes qui ne sont rien d'autre que la matière première diversement informée ; elle devient par leur mélange la matière seconde des choses, qui est la plus prochainement sujette aux accidents, et qui souffre les vicissitudes de la génération et de la corruption. Tels sont les degrés, tel est l'ordre des principes de la nature.

XLV

Ceux qui admettent un troisième principe, outre la matière et la forme, à savoir la privation, font injure à la Nature : vu que ce serait contre son dessein qu'elle admettrait quelque principe qui serait contraire à sa fin : car la fin qu'elle s'assigne en engendrant étant l'acquisition d'une nouvelle forme, à laquelle la privation est contraire, il s'ensuit que ce principe ne peut être dans l'intention de la Nature. Ils eussent parlé plus véridiquement s'ils avaient reconnu l'amour, et l'inclination de la matière à la forme, pour un principe de la Nature. Car la matière étant privée de sa première forme, soupire après une nouvelle : mais la privation n'est purement rien d'autre que l'absence de la forme, à qui pour cet effet le nom auguste de principe de la Nature n'est pas dû. Il est dû bien mieux à l'amour, qui est le médiateur entre ce qui désire et ce qui est désirable, entre le difforme et le beau, et entre la matière et la forme.

XLVI

La corruption approche et participe davantage de la génération que ne fait la privation, vu que la corruption est un mouvement qui dispose la matière à la génération par des degrés successifs d'altération qu'elle y introduit. Mais la privation n'agit pas, et n'exécute rien dans l'ouvrage de la génération, au contraire de la corruption qui émeut la matière et la prépare afin qu'elle devienne susceptible de la forme, et comme une médiatrice, elle lui rend un service d'entremetteuse (lenocinium) afin que la matière puisse plus facilement assouvir sa convoitise naturelle, et par son ministère obtenir l'accouplement de la forme. C'est pourquoi la corruption est une cause instrumentale et nécessaire de la génération [c'est-à-dire l'infusion d'oxydes susceptibles de cristalliser], tandis que la privation n'est rien d'autre qu'une pure carence du principe actif et formel, ou encore les ténèbres sur la face de l'Abîme, c'est-à-dire de la matière informe et ténébreuse.

XLVII

L'harmonie de l'Univers consiste en l'information diverse et graduée de la matière. Car du mélange pondéré de la matière première et de la forme a procédé la différence des éléments, puis celle des régions du Monde. Ce qu'en peu de mots, mais très véridiques, nous a indiqué Hermès, quand il a dit que ce qui est haut est comme ce qui est en bas. En effet les choses tant supérieures qu'inférieures sont faites de la même matière et de la même forme, mais elles diffèrent en raison de leurs mélanges, de leur situation et de leur perfection. C'est de là que dérivent la distinction des parties du Monde et la hiérarchie de l'ensemble de la Nature.


FIGURE VI

(Splendor Solis, le paon, régimes de Philalèthe, détail)

XLVIII

II faut donc croire que la matière première, après qu'elle ait reçu de la lumière l'information et la distinction des choses, a tout entière émigré hors de soi-même et que, transmise dans les éléments et les mixtes qu'ils formèrent, elle a été totalement épuisée dans l'achèvement de l'œuvre de l'Univers ; il faut dire que dès que les choses qui étaient auparavant cachées en elle ont été manifestées, et produites, elle a commencé elle-même à s'y cacher, et ne peut aucunement en être séparée.

XLIX

II nous reste une copie de cette ancienne masse confuse, ou de la matière première, dans cette eau sèche qui ne mouille pas, et qui se trouve dans les grottes souterraines ou même au bord des lacs [il est fait ici allusion à la « graisse de terre », au « guhr vitriolique » et au neter] ; elle imprègne toutes choses d'une semence abondante et devient volatile à la moindre chaleur ; si l'on savait en tirer les éléments intrinsèques alors qu'elle est étroitement unie à son mâle, et les séparer artistement, puis les conjoindre derechef, on pourrait se vanter d'avoir découvert un arcane très précieux de la Nature et de l'Art, et même un résumé de l'essence céleste.

L

Celui qui cherche les éléments simples des corps, séparés de tout mélange, se fatigue en un vain labeur, car ils sont inconnus à l'esprit humain. En effet, ce qu'on tient couramment pour des éléments, ce ne sont pas des simples, mais ce sont des mixtes, quoique liés inséparablement à eux-mêmes. La Terre, l'Eau, l'Air sont plutôt des parties intégrantes de l'Univers que des éléments, mais à bon droit ; on peut dire qu'ils sont les matrices (des corps purs).

LI

Les corps de la Terre, de l'Eau et de l'Air qui sont séparés dans leur sphère sensible, sont différents des éléments dont la nature se sert dans l'ouvrage de la génération, et qui composent les corps mixtes. Car ces derniers sont imperceptibles à nos sens dans le mélange que la nature en fait, à cause de leur ténuité et subtilité, jusqu'à ce qu'ils parviennent à la consistance d'un corps palpable, et se convertissent en une matière dense, ce qui est l'opinion de Lucrèce : " II faut admettre que toutes les choses sont composées de principes insensibles ". Ceux qui composent la région inférieure de l'univers ne sont point admis dans l'ouvrage d'une génération parfaite parce qu'ils sont trop épais et impurs, non assez digérés, et sont plutôt des ombres et des simulacres d'éléments que de vrais éléments.

LII

Néanmoins nous pouvons appeler des mêmes noms que les nôtres ces éléments imperceptibles avant leur mélange dans l'œuvre absolue et parfaite, et dont l'industrieuse nature se sert pour façonner ses ouvrages ; car les parties du mixte répondent dans une certaine proportion aux parties du monde et leur sont en quelque manière analogues : on peut nommer les parties les plus solides " terre ", les plus humides " eau ", les plus déliées " air ", la chaleur naturelle " feu " de la nature et les vertus occultes et essentielles sans inconvénient " natures célestes et astrales ", ou encore " quintessence ". Et ainsi quelque mixte que ce soit se glorifiera par analogie du nom de " microcosme ".

LIII

Celui qui pourrait tirer les premiers éléments qui servent à la génération des choses pourrait aussi en composer les individus de ces mêmes choses, et derechef résoudre ces individus en leurs éléments.

LIV

Ceux donc qui travaillent à chercher les éléments de la nature pour en composer un corps, ou après l'avoir composé avec l'artifice dont la nature se sert, le résoudre derechef en ses éléments, qu'ils aient recours à l'Auteur de la nature même : car ces premiers éléments sont tout à fait du domaine et de la connaissance de la nature, et ont été laissés dès l'origine à son discernement, tout en demeurant inconnus à l'art et à l'industrie humaine.

LV

L'élément de la nature dans les mixtes est précisément une portion très simple et très pure de la matière première, distinguée par sa propre différence et ses qualités, et qui forme la partie essentielle dans leur composition matérielle.

LVI

Par éléments de la nature, on entend les principes matériels, dont les uns sont plus purs que les autres et plus parfaits selon que la vertu de la forme y est plus grande et plus forte. On distingue la plupart par la rareté et la densité : ceux qui sont les plus rares et les plus proches d'une nature spirituelle, ceux-là sont les plus purs, les plus légers, les plus aptes à l'action et au mouvement.

LVII

La vénérable Antiquité a partagé l'empire du monde entre trois frères, tous fils et cohéritiers de Saturne, parce qu'elle reconnaissait trois natures des éléments ou plus véritablement trois parties dans l'univers. En effet par Jupiter tout-puissant ayant obtenu du sort l'empire du ciel, armé d'un triple foudre, supérieur à ses autres frères, les initiés à ses arcanes ont compris la région éthérée, qui est le lieu des corps célestes, et qui s'arroge l'empire sur les régions inférieures. Au-dessous de lui, ils ont placé Junon, épouse de Jupiter, comme maîtresse de la région inférieure du ciel, c'est-à-dire de notre air : parce que cette région est toute troublée par des vapeurs, humide, froide, et en quelque manière impure et très proche du tempérament féminin. Mais aussi parce qu'elle est soumise aux décrets des corps supérieurs, qu'elle est susceptible de leurs impressions, et nous les communique, s'insinuant dans les choses dont la nature est épaisse pour les fléchir et les assouplir aux ordres imprimés par les choses célestes, et enfin parce que le mâle et la femelle diffèrent seulement de sexe, et non pas d'espèce, ils n'ont pas voulu que l'air ou le ciel inférieur fût un élément différent du ciel supérieur en essence et en espèce, mais seulement différent quant au lieu et aux accidents. A Neptune, divinité de la mer, ils ont assigné l'empire des eaux. Par Pluton, roi des Enfers et dieu des richesses, ils ont voulu entendre le globe terrestre empli de trésors, après lesquels les hommes soupirent et travaillent, les poursuivant comme un fantôme de gloire. Ces sages donc n'ont admis que trois parties de l'Univers, ou trois éléments, si on veut les nommer ainsi. Et parce qu'ils ont voulu subsumer l'élément du feu sous la région éthérée, ils ont dépeint leur Jupiter armé d'un foudre.

LVIII

L'expérience nous apprend que tous les corps des mixtes se résolvent en sec et en humide, comme aussi tout excrément animal. Ce qui prouve que les corps mixtes sont composés de deux éléments sensibles seulement, répondant à notre terre et à notre eau, dans lesquels néanmoins les autres résident en vertu et en puissance. Car l'air, ou élément du ciel inférieur, échappe à nos sens, parce qu'à notre égard il est en quelque façon de la nature des choses spirituelles. Quant au feu de la nature, parce que c'est un principe formel, il ne peut aucunement par quelque résolution que l'on en fasse, malgré tous les secrets de l'art, être aperçu séparément des choses, car la nature des formes n'est pas soumise à l'appréciation des sens, car elle est toute spirituelle.


FIGURE VII

(le Tableau du Monde, Gossouin de Metz, 1245, éclipse de soleil)

LIX

La terre est le corps et le limon de l'Univers condensé ; aussi est-elle très pesante, et en occupe-t-elle le centre. Or il faut tenir pour constant que si elle est d'une nature sèche, c'est par accident, en dépit de l'opinion commune. Il faut aussi tenir pour constant qu'elle est froide, parce qu'elle retient plus que les autres (éléments) quelque chose de la nature opaque et ténébreuse de la matière première. Car l'ombre et les ténèbres sont les réceptacles et les retraits du froid ; aussi fuient-elles la lumière, et de crainte d'être violées par elle, elles lui sont toujours opposées diamétralement. Or la terre, grâce à son extrême densité, est la mère et la base des ténèbres, étant très difficilement accessible à la lumière et à la chaleur. C'est pour cela qu'elle devient toute transie par un froid violent. La bile noire est jugée la plus froide de toutes les humeurs parce qu'elle participe de la terre, et appartient à son domaine, comme la terre relève de Saturne qui donne un tempérament froid et mélancolique. De même, les productions qui se forment dans le sein de la terre, et qui sont d'une substance terrestre, comme le marbre et les pierres, sont de nature très froide ; bien qu'il faille juger autrement des métaux, qui sont davantage de la nature de l'air, et contiennent en eux beaucoup de feu, à cause des étincelles du feu caché de la Nature qui leur sont infuses, et de l'esprit sulfureux qui coagule leur matière humide et fluide : cependant le mercure, qui l'emporte sur les autres par son humidité et sa froideur, rend tribut de son froid à la terre, et de son humidité à l'eau. Il en va autrement dans les productions qui se font dans la mer, comme on peut le constater assez dans l'ambre, le corail et diverses autres choses qui naissent dans la mer et dans les fleuves, et qui sont d'un tempérament chaud. C'est pourquoi nous savons par le raisonnement et par l'expérience que le froid souverain est dû à la terre et non à l'eau.

[D'Espagnet étudie ensuite la création particulière des quatre éléments traditionnels : la terre qui les contient tous en résumé, mais qui étant sèche et froide, serait impropre à la génération sans l'aide du feu concentré dans le soleil : on retrouve ici la confusion délibérée, et constante dans la tradition hermétique, entre les éléments et les corps célestes. Puis l'eau, à propos de laquelle il introduit la comparaison de " l'élément humide " avec les divinités mythologiques telles que Protée et Mercure, le messager aux mille formes, ce qui ne va pas non plus sans une ambiguïté voulue. Il prend soin de répéter après Lulle, son maître, que le feu est un " des géants et des tyrans du monde " ; il proteste contre la théorie " longtemps crue dans les écoles " selon laquelle la région céleste supérieure à la Lune ne serait pas emplie d'un air tranquille, et d'une pureté " guère éloignée de celle du ciel ", mais pleine de feu : " un philosophe devrait avoir honte d'imaginer en cet endroit la sphère du feu, qui, violant les lois de la nature, aurait bientôt ravagé toute la machine de l'Univers ". Après avoir désigné comme un Soleil en réduction le feu contenu dans " l'humide radical ", l'auteur passe brusquement à l'éloge du dogme platonicien selon lequel " l'amour est le génie de la nature " : comme c'est l'amour qui a été le premier lien entre la matière et la forme universelle, il n'y a pas lieu d'assurer que la discorde et la contrariété puissent régner parmi les éléments. Les mouvements de la nature, même lorsqu'ils sont empreints de la violence du désir, et lorsque " les éléments nagent dans des appétits voluptueux ", restent soumis à une loi d'harmonie pacifique : la préférence donnée à cet endroit par d'Espagnet à Platon sur Aristote, préférence soulignée, nous l'avons dit, par Bachou dans sa notice " anonyme " de 1651, se marque en termes assez vifs. Il ne parle pas moins que de " ressusciter l'Académie ". La " contrariété " procède non des éléments eux-mêmes, mais de l'intensité variable de leurs qualités. Le " cinquième élément ", imaginé par quelques Péripatéticiens, n'est, selon d'Espagnet, que le produit immédiat de la contrariété superficielle entre la lumière et les ténèbres. Les éléments ne se changent point l'un en l'autre, l'eau (sous le nom de laquelle il faut entendre également l'humide radical) est seule à circuler pour la génération comme pour la corruption [il s'agit d'oxydes à l'état dissous]. A partir de ce passage d'Espagnet reprend étroitement le vocabulaire alchimique, notamment en introduisant la description du mouvement des " trois cercles ", qui figure également dans l'Arcanum.]

CXXXIII

Le fondement et la base de la génération, aussi bien que de la corruption sont dans l'humide. Car lorsque la nature travaille à l'un ou à l'autre, l'humeur est le premier patient d'entre tous les éléments, et celui qui reçoit le premier le sceau de la forme. Les esprits naturels s'y unissent facilement, parce qu'ils en proviennent comme de leur racine, et y retournent facilement : en elle et par elle les autres éléments sont mêlés. L'eau, cet élément moite, ne circule pas moins dans les mixtes et les individus, qu'elle ne le fait dans l'ensemble du monde, lorsqu'elle s'élève en l'air et qu'elle en retombe, tant pour l'ouvrage de la génération que pour celui de la corruption. Car en l'un et l'autre, la nature a voulu que la raréfaction et la condensation se fassent par les mêmes instruments et les mêmes moyens, à savoir par les esprits.

CXXXIV

La terre sert de vaisseau pour la génération : l'eau est le menstrue de la nature [il s'agit du Mercure philosophique], qui renferme en soi-même les vertus séminales, et même les vertus formelles, qu'elle tire du Soleil comme d'un principe masculin et formel universel. Car il insuffle dans les semences de toute chose un feu naturel, et des esprits informants, qui contiennent en eux tout ce qui est nécessaire pour la génération, la chaleur naturelle demeurant cachée sous l'humidité. C'est pour cela que fort à propos Hippocrate a dit que le feu et l'eau peuvent tout, et qu'ils contiennent toute chose, parce que les deux qualités masculines du chaud et du sec, qui procèdent de l'eau, concourent à la génération du mixte par leur mélange. A ces deux natures, comme aux deux principaux éléments, président les deux grands luminaires, le Soleil et la Lune : le Soleil est l'auteur du feu de la nature, et la Lune préside aux humeurs.

CXXXV

La nature accomplit la circulation de l'élément volatil par trois opérations, à savoir par sublimation, par descente (ou réinfusion), et par décoction, ces trois moyens exigeant tous diverses températures. Ainsi la nature ayant des desseins bien arrêtés, et marchant néanmoins sur différentes brisées, conduit ses ouvrages interrompus au but qu'elle se propose, et y arrive par des moyens opposés.

CXXXVI

La sublimation est une conversion d'une nature humide et pesante en une plus légère, ou encore c'est une exhalaison vaporeuse, dont le but et l'utilité sont de trois sortes : premièrement que le corps épais et impur se purifie en se subtilisant, et qu'il abandonne petit à petit sa boue et sa lie ; ensuite que par cette sublimation, il devienne plus susceptible de l'incessant afflux des vertus célestes ; enfin que la terre soit déchargée par cette évacuation de l'humeur superflue qui la détrempait, et qui, bouchant ses pores et ses canaux, empêchait l'action de la chaleur et le passage des esprits naturels, au point de les suffoquer et de les éteindre. Ce dégagement d'humide, supprimant la cause des obstructions, soulage l'estomac fatigué de la terre et le rend plus propre à la digestion.

CXXXVII

L'humeur se sublime avec l'aide de la chaleur. Car la nature se sert de son feu, comme d'un instrument propre à raréfier les corps humides, de là vient qu'il s'élève plus fréquemment en hiver et au printemps que dans les autres saisons, des vapeurs dont s'engendrent les nuages et les pluies : cela arrive parce que le sein de la terre abonde alors en chaleur et en humidité. Or l'humeur est la cause matérielle des vapeurs et des exhalaisons, comme la chaleur leur cause efficiente. La nature dans la sublimation pousse l'activité de son feu aussi loin que possible.

CXXXVIII

La démission ou descente, qui est la seconde roue de la nature dans la circulation, c'est quand la vapeur toute spirituelle, se réduisant en un corps dense et aqueux, retombe aussitôt en terre ; ou bien, c'est une rechute de l'humeur d'abord raréfiée et sublimée, puis derechef condensée, afin que la terre qui suce cette liqueur, soit lavée et imbue de ce nectar [la rosée de mai], et de ce breuvage céleste parfaitement rectifié.

CXXXIX

La nature a trois buts dans la circulation : le premier est qu'en arrosant la terre, elle ne verse pas cependant ses eaux tout d'un coup dans son sein, mais qu'elle les distille, toutes rectifiées qu'elles sont, petit à petit, de peur qu'elles ne regorgent sur terre, et que cette trop grande quantité d'eau ne bouche le passage à l'esprit vivifiant, qui se coule dans les entrailles du sol, et n'en étouffe et éteigne la chaleur interne. Car cette prudente et juste gouvernante répartit ses bienfaits avec poids, nombre et mesure.
Le second but c'est que par différents canaux et égouts, et de diverses manières, elle puisse distribuer l'humeur tantôt plus tantôt moins, en versant une pluie parfois plus forte, parfois plus menue, quelquefois de la rosée, quelquefois de la gelée blanche
afin d'abreuver plus ou moins la terre suivant qu'elle est plus ou moins altérée. Le troisième but est que ces arrosages ne soient pas continuels mais par intervalles, et qu'il y ait entre eux d'autres opérations : car après la pluie vient le beau temps, et après le beau temps la pluie.


FIGURE VIII

(Tableau du Monde, Gossouin de Metz, 1245,
aspects succesifs de la lune au cours d'une éclipse)

CXL

Un froid très faible, ou plutôt une chaleur qui expire et s'éteint, relâche et libère les vapeurs auparavant coagulées et figées, qui sont presque portées jusque dans la moyenne région de l'air et les fait tomber en pluie. Car une chaleur trop grande les dissiperait, et empêcherait leur condensation : de même qu'un froid violent les resserrerait, et les congèlerait tellement qu'elles ne pourraient point se résoudre en pluie.

CXLI

La dernière roue du cercle de la nature est la décoction qui n'est rien autre qu'une digestion de l'humeur toute crue, qui, distillée dans les entrailles de la terre, s'y mûrit et se convertit en aliment. Or il semble que cette dernière opération soit le but et la fin des deux précédentes parce qu'elle est un relâchement du travail, et une jouissance de la nourriture, recherchée par les travaux et les actions des deux premières roues. Car ayant reçu cette humeur crue, elle la mâche et la broie par le moyen de la chaleur interne, la cuisant et la digérant presque sans mouvement et sans peine, et comme ensevelie dans le repos et dans le sommeil, en excitant doucement et sans bruit le feu secret qui est l'instrument spécifique de la nature ; afin qu'il convertisse en nourriture cette liqueur crue, tempérée par le sec. C'est là le cercle achevé et parfait de la nature, qu'elle fait tourner par divers degrés de travail et de chaleur.

CXLII

Ces trois opérations de la nature sont tellement enchaînées et ont tant de rapports l'une avec l'autre, que la fin de l'une est le commencement de l'autre, et que par un ordre nécessaire elles se succèdent tour à tour selon ses desseins. Ainsi les lois de la vicissitude sont tellement entre-tissées et enlacées qu'elles se prêtent de mutuels offices en conspirant toutes au bien de l'Univers.

CXLIII

Cependant la nature est quelquefois entraînée contre son gré hors de ses bornes et ne garde pas une route certaine, particulièrement dans la direction et le régime de l'élément humide, dont les lois interrompues sont trompeuses, et facilement commettent ou souffrent la violence, aussi bien à cause de l'inconstance de sa nature volatile qu'à cause de la disposition variable des corps célestes, lesquels modifient les choses d'ici-bas, et spécialement l'eau : il la détourne de ses voies et de ses lois, afin qu'elle soit plus souple aux commandements du souverain moteur, qui s'en sert comme d'un instrument et d'un organe pour mouvoir la machine de l'univers. De là vient que la température de l'air de notre séjour terrestre est trompeuse et inconstante, et que les saisons de l'année en sont changées. De même aussi le ventre de la terre, selon qu'il est disposé et affecté par l'eau, enfante plus ou moins de productions et de fruits beaux ou maladifs. Ainsi l'air que nous respirons, selon qu'il est pur ou qu'il est infesté, donne la santé ou cause les maladies, la nature humide faisant toutes les révolutions que nous voyons ici-bas.

CXLIV

Comme les choses inférieures subissent la loi des supérieures, dont la nature et les modifications sont entièrement inconnues à l'homme, nous ne pouvons établir de règle certaine et indubitable touchant notre ciel inférieur. Cependant, pour en donner quelque précepte général, que le philosophe regarde toujours plutôt l'intention de la nature que l'action produite, et qu'il en ait toujours devant les veux plutôt l'ordre que la perturbation.

CXLV

Circulation de l'humide dans les mixtes

La nature fait remarquer, aussi bien dans l'économie particulière des mixtes que dans le monde en général, la volubilité de la nature humide ; car les mixtes s'engendrent, se nourrissent, et se développent par la révolution de l'humide, à savoir par dessèchement, humectation et digestion. C'est pourquoi ces trois opérations de la nature sont comparées à la viande, au breuvage et au sommeil : la viande répondant au sec, le breuvage à l'humide et le sommeil à la digestion.

CXLVI

Que l'homme ne se flatte plus de titres vains et qu'il ne se fabrique plus de rêves, comme s'il pouvait revendiquer pour lui seul comme sa propriété le nom de microcosme, parce que, dans sa matière et dans sa construction, se perçoivent par analogie tous les mouvements naturels du macrocosme. En effet, chaque animal, même un vermisseau, chaque plante, même une algue, est un petit monde qui se réfère à l'image du grand. Que l'homme cherche donc le monde hors de lui, et il le trouvera partout. Car c'est le même archétype qui a formé toutes les créatures, et à partir duquel d'une même matière ont été formés des mondes presque infinis (en nombre) bien qu'ils soient dissemblables dans leur forme. A l'homme donc l'abaissement et l'humilité, et qu'à Dieu seul appartienne la gloire.

CXLVII

Les natures inférieures sont pétries et mélangées du ferment des supérieures. C'est pour cela que l'eau, qui ne peut souffrir de retard, va au-devant des dons célestes : l'air ouvre le passage à la vapeur volatile de l'eau, et la reçoit comme son hôtesse dans la région des nuages, comme dans une salle magnifique. Avant que d'y arriver, son corps se spiritualise en quelque sorte, son humidité perd son poids, afin que grâce à sa légèreté, elle accomplisse plus vite son dessein et jouisse par ce moyen du privilège de deux natures différentes.

CXLVIII

Cependant le Soleil, ce prince de la troupe céleste, comme aussi les natures supérieures qui prennent soin des inférieures, insufflent et distillent par un continuel écoulement des esprits vivifiants qui sont comme des petits ruisseaux qui jaillissent d'eux ainsi que de sources extrêmement limpides. Or les vapeurs qui sont suspendues et éparses dans l'air, quand elles se resserrent et se condensent en nuages, sucent comme des éponges avec plaisir ce nectar spirituel et l'attirent comme par une force aimantée. Après qu'elles l'ont reçu, elles s'enflent, et rendues fécondes par cette semence, elles retombent au sein de la terre, dissoutes en rosée, en gelée blanche, en pluie ou en un autre phénomène humide comme si leur premier poids leur était rendu.
Cette mère commune des éléments, recevant dans ses entrailles cette humeur qui en était partie, est rendue féconde par elle comme par une semence céleste, produit avec le temps des fruits innombrables, plus ou moins parfaits, selon la vertu de la semence et la disposition de la matrice. Nos eaux inférieures participent aussi à ces bienfaits du ciel, car, ne composant qu'un globe avec la terre, elles reçoivent en commun avec elle ces dons. Et tous les autres éléments sont de même pétris de leur ferment au moyen de la nature de l'eau.

CXLIX

Or ce ferment des éléments est un esprit vivifiant qui, procédant des natures supérieures, se trouve distillé et insufflé dans les inférieures, et sans lequel la terre deviendrait vide et déserte : car il est la semence de vie, sans laquelle ni l'homme, ni aucun animal, ni quelque végétal que ce soit, ne jouirait du bienfait de la génération et de l'existence. Car l'homme ne vit pas seulement de pain, mais particulièrement de cette nourriture céleste, à savoir d'un air mélangé et pétri du souffle de cet esprit vivifiant.


FIGURE IX

(cône d'ombre de la terre, vieux manuscrit grec)

CL

Les trois seconds éléments

Comme dans la génération des choses les trois éléments purs de la matière sont éloignés, ils ne relèvent que de Dieu et de la nature, n'étant point sujets à l'art et aux lois de l'esprit humain. Néanmoins, de l'accouplement de ces trois principes lointains il en résulte trois autres, qui, étant tirés par résolution chimique des mixtes, montrent une grande ressemblance et analogie avec les premiers, et qui sont le sel, le soufre et le mercure. Ainsi l'on voit manifestement que la trinité est le sceau des éléments et de toute la nature.

CLI

Les espèces de ces trois derniers éléments naissent du triple mariage et de l'alliance des trois premiers. Car le mercure est engendré du mélange de la terre et de l'eau, le soufre de l'étreinte et de l'accouplement de la terre et de l'air, et le sel de la condensation (réciproque) de l'air et de l'eau. On ne peut indiquer davantage d'accouplements et de conjugaisons entre eux. Le feu de la nature réside en eux tous, comme leur principe formel, parce que les vertus célestes y sont encore influentes et coopérantes. [on ne peut pas être plus clair. Le Mercure est essentiellement une TERRE faite EAU par le truchement du FEU - le Soufre résulte de la sublimation d'une autre TERRE dans le Mercure, et c'est pourquoi il est dit AIR -]

CLII

II ne faut pas penser que, du concours fortuit de ces premiers corps, et de ces premiers éléments, les seconds s'engendrent aussitôt. Car il faut pour former le mercure une terre grasse [foie de soufre], parfaitement délavée et délayée avec une eau limpide. Le soufre se fait d'une terre très subtile et très sèche, et du commerce d'un air humide. Et le sel s'endurcit à partir d'une eau grasse et marine, et d'un air cru qui s'y trouve saisi et engagé.

CLIII

Nous pouvons assurer que l'opinion de Démocrite, que tous les corps sont composés d'atomes, n'est pas éloignée de la nature : la raison comme l'expérience le garantissent de la calomnie. Car sur ce point, cet ingénieux Philosophe a parlé fort sincèrement et ouvertement, n'ayant pas voulu nous taire, ni nous cacher sous le voile d'un langage obscur et énigmatique le mélange des éléments, qui pour s'accorder à l'intention de la Nature a dû se faire par des petits corpuscules indivisibles. Autrement les éléments ne s'uniraient jamais, et ne pourraient composer un corps naturel continu, l'expérience nous apprenant que dans la résolution et la composition artificielle des mixtes, qui se fait par distillation, jamais deux ou plusieurs corps ne se mêlent mieux qu'en étant résolus en une vapeur subtile. Or nous devons croire que la nature fait des mélanges encore bien plus déliés et plus subtils, et même, en quelque façon spirituels, et c'est ce qu'a pensé à ce sujet Démocrite. En effet l'épaisseur et l'opacité des corps est un obstacle au mélange : c'est pourquoi les choses sont d'autant plus propres à se mêler qu'elles sont plus déliées et subtiles [c'est-à-dire résolues en solution].

CLIV

Les trois degrés de l'être et de l'existence des mixtes en établissent trois genres souverains, à savoir celui des minéraux, celui des végétaux et celui des animaux. La nature a voulu que la terre fût le lieu où devraient s'engendrer les minéraux ; la terre et l'eau, celui des végétaux ; et pour les animaux, elle a voulu qu'ils naquissent et vécussent sur la terre, dans l'eau et dans l'air. Cependant l'air est le principal aliment et entretien de tous.

CLV

On croit que les minéraux ont seulement l'être et non pas la vie, quoiqu'on puisse dire que les métaux, qui sont les principaux des minéraux, vivent de quelque manière ; du fait que dans leur génération a lieu une sorte d'accouplement, et un mélange de deux semences, la masculine qui est le soufre, et la féminine qui est le mercure. Lesquelles, agitées par une circulation longue et réitérée, étant purifiées, assaisonnées et pétries du sel de la nature, et mélangées parfaitement en une vapeur très subtile, se forment en un limon et en une masse molle. Après quoi l'esprit du soufre congelant insensiblement le mercure, cette masse s'endurcit enfin, et prend la consistance et la fermeté d'un corps métallique.

CLVI

C'est aussi du fait que les métaux, principalement les parfaits, renferment en eux les principes de vie, à savoir ce feu empreint et insufflé par le Ciel, qui, étant devenu comme engourdi et émoussé sous l'écorce du métal, et même privé de mouvement, y est caché comme un trésor enchanté, jusqu'à ce que, libéré par la résolution philosophique et par l'esprit clairvoyant de l'artisan, il fasse entrevoir un esprit subtil et une âme céleste par le mouvement végétatif, et les déploie enfin dans la production merveilleuse du secret de l'art et de la nature.

[Les végétaux sont également pourvus d'une âme, et leur semence est toujours hermaphrodite. Les animaux possèdent, en plus de l'âme végétative, une âme sensitive et " les plus parfaits d'entre eux " contiennent un symbole de la Trinité, à savoir la génération de l'enfant par sexes séparés. Quant à l'homme, non seulement son âme est un rayon de la lumière divine, mais ses facultés intérieures sont comparables à des astres et à des météores : " ses passions sont comme les vents, les tourbillons, les éclairs, les tonnerres... ". Toutefois, même un animal ou une plante quelconque peut se glorifier d'être un microcosme, idée sur laquelle d'Espagnet reviendra plusieurs fois. Les mixtes vivants sont composés d'un corps, d'un esprit et d'une âme ; l'étude des " formes spécifiques ", où d'Espagnet suit pas à pas le néoplatonisme et la scolastique, ne réserve guère de surprise. On peut cependant relever que les pierres précieuses passent à ses yeux pour " des gouttes très pures d'une rosée distillée (...) et comme des larmes du ciel endurcies ", ce qui leur vaut de posséder d'éminentes vertus occultes. Ensuite, d'Espagnet se prononce prudemment pour la métempsycose, qu'il ramène à la renaissance indéfinie des formes, à partir de la destruction des formes précédentes, et qui, dit-il, " n'a peut-être été si violemment rejetée que pour n'avoir pas été bien comprise ". Il réexpose la doctrine selon laquelle " l'esprit de l'Univers " serait de nature à la fois toute spirituelle et solaire, et compare la nature des mixtes à celle des corps diaphanes qui répercutent, prétend-il, les rayons lumineux.]

[il manque ici les chapitres CLVII à CCXII - 157 à 212. Nous avons inséré les chapitres manquants au format numérisé jpg, d'après la Bibliotheca Chemica Curiosa de Manget, pp. 641 - 646]

641 [CLVI - CLXVII] - 642 [CLXVIII - CLXXVII] - 643 [CLXXVIII - CLXXXVIII] - 644 [CLXXXIX - CXCVII] - 645 [CXCVII - CCVII] - 646 [CCVIII - CCXII]

CCXIII

La vie des individus consiste en une union étroite et proportionnée de la matière et de la forme. Or le nœud et la base de ces deux essences prend sa consistance dans l'accouplement et dans l'alliance étroite de l'humide radical avec la chaleur, ou le feu naturel : car ce feu formel est un rayon céleste, qui se lie et s'unit à l'humide radical, et celui-ci est une portion très pure de la matière, parfaitement digérée, et comme une huile purifiée et rectifiée, et changée en quelque sorte en essence spirituelle, dans les organes de la nature aussi bien que dans les alambics.

CCXIV

Beaucoup d'humide radical subsiste dans les semences des choses : une certaine étincelle de feu céleste y est contenue comme dans son aliment et y opère tout ce qui est nécessaire à la génération, dès qu'elle est reçue dans la matière convenable. Or on doit supposer que là où est le principe constant de la chaleur, là aussi se trouve le feu, et nous devons certainement tenir l'humide radical pour le principe constant de la chaleur, puisque c'est là qu'elle se rencontre de la façon la plus naturelle.

CCXV

On peut remarquer dans l'humide radical quelque chose d'immortel, qui ne s'évanouit point par la mort, et qui ne se consume point par tous les efforts du feu le plus violent, mais qui demeure dans les cadavres, et dans les cendres des corps brûlés, sans pouvoir être détruit par le feu [le sel fixe ou alkali fixe, mais aussi les oxydes qui sont des bases].

CCLVI

II y a dans chaque mixte deux sortes d'humeur, l'élémentaire et la radicale. L'élémentaire, qui est d'une nature moitié aqueuse, et moitié aérienne, ne résiste pas au feu et s'envole en fumée ou en vapeur, et lorsqu'elle est épuisée, le corps se résout en cendres : car les éléments sont liés par elle dans leur mélange, comme par une colle. Mais la radicale résiste à la tyrannie de notre feu, car elle ne s'évapore pas, même lorsque les corps sont brûlés, mais survivant à la destruction du mixte, elle demeure opiniâtrement attachée aux cendres. Ce qui est une preuve de sa parfaite pureté.

CCXVII

Bien qu'ils soient peu versés dans la science de la nature, l'expérience a découvert aux verriers le secret de l'humide radical dissimulé dans les cendres. Car ils tirent le verre des cendres qu'ils font fondre au moyen de la flamme, dont la pointe aiguë, réussissant à diviser les corpuscules de la matière, rend manifeste cet humide qui y était caché. Toutes les forces de l'art et du feu ne peuvent en effet faire descendre ou monter la matière à un degré plus éminent ou plus bas. Comme il est nécessaire que les cendres coulent de manière qu'il s'en forme une quantité continue et un corps solide comme est le verre, et cette fluidité ne pouvant nullement être obtenue sans humeur, il faut donc que ce soit cet humide inséparable de la matière qui s'achève en ce beau corps diaphane comme un corps éthéré [c'est le 1er état du Lion vert, résolu ici en ses principes].

CCXVIII

Le sel que l'on retire des cendres, dans lequel réside la vertu puissante des mixtes, et aussi bien la fertilité des campagnes qui résulte de l'incendie et des cendres des épis et des étoupes, sont un indice assuré que cette humeur inviolable par le feu est le principe de la génération et la base de la nature ; quoique cette vertu n'ait aucun effet tant qu'elle demeure cachée dans ces mêmes cendres, jusqu'à ce qu'étant reçue par la terre, cette commune matrice des principes naturels, elle déploie ses facultés génératives et secrètes, y étant provoquée par la vertu de la terre, avec laquelle les cendres ont conformité, de même que cela se passe pour les semences des êtres vivants.

CCXIX

Ce baume radical est le ferment de la nature, dont la masse des corps est pétrie et assaisonnée. C'est une teinture ineffaçable et indivisible, qui s'insinue dans toute la substance des choses. Car elle teint, et pénètre même les excréments les plus sales. La génération fréquente qui s'y forme, quoique imparfaite, en est une preuve, comme le fait de fumer les terres, que les laboureurs pratiquent assez souvent, afin que leurs champs leur rendent avec usure ce qu'ils y ont semé.


FIGURE X

(volvette du XVe siècle)

CCXX

II y a quelque apparence que cette racine de la nature, qui demeure inviolable après la ruine, et la destruction du mixte, soit un vestige et une portion très pure et immortelle de la matière première, telle qu'elle était immédiatement, après qu'elle fût informée et imprimée par le caractère divin de la lumière. Car ce mariage antique de la matière première avec sa forme est indissoluble : c'est de lui qu'ont pris naissance les autres éléments corporels ; et même il a été nécessaire que la base des choses corruptibles fût incorruptible, et qu'à l'intérieur le plus profond des corps fût cachée une racine ferme, qui y trouvât pour ainsi dire son assiette cubique, toujours stable et indestructible : afin que le principe matériel, qui est capable et susceptible de la vie, fût constant et perpétuel, lui autour duquel comme autour d'un axe immuable, se fait la vicissitude des éléments et des choses. Et s'il est permis de tirer quelque conjecture vraisemblable de choses qui sont obscures en elles-mêmes, cette substance immortelle est le fondement du monde matériel, et le ferment de son immortalité, qu'au jour de l'embrasement universel, les éléments étant purifiés par le jugement du feu, l'Eternel qui équilibre tout par poids et mesures, aura voulu faire survivre à la ruine du monde. Afin de pouvoir renouveler et séparer son ouvrage grâce à cette pure et inviolable matière, le garantissant ainsi de la corruption et des imperfections de son origine, pour le rendre éternellement glorieux, et incorruptible.

CCXXI

II est évident que cette base radicale n'est pas de la nature des formes spécifiques. Car chaque individu possède sa forme particulière et individuelle, qui se retire du corps après la résolution du mixte. Ce principe radical subsiste néanmoins, et ne s'éteint point, bien que fort affaibli à cause de l'absence de la forme, et presque sans effet. Cependant il lui reste encore certains petits feux vitaux, capables de donner naissance à des productions plus viles et imparfaites, lesquelles sont moins des ouvrages de la nature que de la matière, qui s'efforce d'engendrer mais ne le peut pas, n'ayant point d'être avec qui elle puisse s'accoupler, vu l'absence de la vertu formelle et spécifique. Par exemple le cadavre d'un homme ou d'un cheval, par le défaut de semence, peut bien engendrer des vers puants, et quelques insectes, mais non pas un homme ou un cheval. On peut conjecturer de là que ce principe inerte de la vie procède de la disette et de l'insuffisance de la matière première, et qu'il appartient plutôt à la famille des éléments inférieurs qu'à celle des supérieurs et des célestes, bien qu'il ne laisse pas d'avoir quelque teinture de la lumière.

CCXXII

Car cette faible étincelle de la première lumière, qui informa au commencement la matière ténébreuse de l'abîme, suffit à elle seule à la génération des insectes. Elle agite en effet la matière avec désordre et confusion, afin de l'élever de la puissance à un acte débile. Mais elle, à cause de la modicité de ce feu, étant à demi refroidie et languissante, plutôt étreinte par une image du mâle que mêlée avec lui en un véritable accouplement, et se trouvant en vérité prise d'un désir d'engendrer, mais incapable de concevoir (à elle seule) un fruit qui puisse passer pour un ouvrage légitime de la Nature, elle ne forme que des fantômes immondes et des simulacres d'animaux, tels que les vermisseaux, les bourdons, les scarabées et ce qui leur ressemble, dans les excréments et les matières putrides.

Cette humeur radicale est donc le vrai et prochain sujet de la génération et de la vie : le feu de la nature s'y allume d'abord et l'acte formel s'y produit, lorsque la matière est bien disposée et ordonnée. Mais dans une matière confuse et sans ordre, et lorsque l'humide fait la fonction de mâle, il ne s'enfante que des avortons et des bâtards de la Nature. Car la génération qui se fait sans semence spécifique semble plutôt arriver par hasard que par le conseil de la nature, quoique en son intérieur il se produise une copulation imparfaite et difficile à discerner, laquelle est nécessaire pour la fabrication de quelque mixte que ce soit, même imparfait.

CCXXIII

II semble enfin que ce ferment radical, qui est caché au plus profond des mixtes, soit le lien du mariage contracté entre la lumière et les ténèbres, entre la matière première et la forme universelle ; qu'il soit le nœud des contraires, le siège des formes, et leur amarre dans les mixtes. Autrement en effet, la matière et la forme, à cause de leurs natures antinomiques, ne s'allieraient jamais. Or cette ténébreuse sauvagerie de la matière première, comme l'aversion qu'elle avait de la lumière, a été domptée, et sa haine changée en amour par le moyen de la première teinture lumineuse. qui réconcilie les choses opposées.

CCXXIV

La chaleur naturelle et l'humide radical sont de nature différente, car celle-là est toute solaire, et toute spirituelle, alors que celui-ci est mi-spirituel, mi-corporel, participant de la nature éthérée et de la nature élémentaire : celle-là est du rang des choses supérieures, celui-ci appartient davantage aux choses inférieures. Mais c'est en lui que le mariage du ciel et de la terre a été fêté pour la première fois, et c'est par lui que le ciel demeure dans le centre de la Terre. Ils se trompent donc, ceux qui confondent la chaleur naturelle et l'humide radical. Car ils ne diffèrent pas moins l'un de l'autre que la fumée et la flamme, la lumière solaire et l'air, le soufre et le mercure, vu que dans les mixtes l'humeur radicale est le siège et l'aliment du feu naturel et céleste, et le nœud qui le lie au corps élémentaire ; mais ce feu naturel est lui-même l'âme et la forme des mixtes. Cette humeur, dans les semences, est la gardienne immédiate et le réceptacle de l'esprit de feu, qui y est emprisonné jusqu'à ce qu'une chaleur d'origine extérieure survienne, qui le reçoive dans une matrice propre à la génération, où il soit réveillé et excité. Enfin cette substance radicale dans chaque mixte est l'officine de Vulcain. C'est le foyer qui conserve ce feu immortel, qui est le premier moteur de toutes les facultés de l'individu.

CCXXV

L'humide radical constitue le baume universel et le très précieux élixir de la nature ; c'est par excellence le mercure de la vie sublimé par la même Nature, qui en a fourni une dose exactement pesée avec justesse à chaque individu de la famille. Que ceux donc qui savent extraire un tel trésor du sein et des entrailles des productions naturelles où il est caché, et le développer hors des écorces des éléments où il est enfoui dans l'ombre, que ceux-là, dis-je, se glorifient d'avoir retrouvé le remède suprême de la vie humaine et l'universelle panacée.

[L'harmonie de l'Univers repose sur la distinction classique entre les premiers et les seconds exemplaires des choses, distinction subsumée par la présence dans les " choses inférieures " de la signature secrète des espèces supérieures. Cette harmonie est comparée par d'Espagnet tour à tour à un animal hermaphrodite, la vigueur étant du côté du mâle et la corruption du côté de la femelle, puis, de manière assez désordonnée, à une " musique naturelle " reposant sur les quatre qualités radicales des éléments, qualités analogues à quatre tons harmonieux " qui ne sont pas contraires les uns aux autres, mais divers et distants ". Le mouvement de la Nature s'exprime cependant d'une façon plus manifeste dans celui des astres, et dans les différentes influences qu'ils produisent.]

CCXXXVII

La substance universelle des deux a ses parties continues et d'un seul tenant, et non pas contiguës. Qu'on ne s'imagine donc pas que le monde soit pareil à un ouvrage mécanique ajusté avec art : car la nature ne connaît point ces sections fictives en sphères et en cercles, et ceux qui les premiers ont divisé la région éthérée en une pluralité d'orbites et de circonférences, se sont proposé un moyen facile d'enseigner, plutôt que la vérité du savoir, car la nature divine aime l'unité, et étant elle-même unité, ne supporte point la multiplicité [d'Espagnet fait ici une distinction très moderne entre une théorie, un modèle de la nature, et la Nature elle-même]. Il ne faut pas penser qu'elle ait créé plusieurs cieux de matière différente et de surface distincte, vu qu'un corps seulement continu, et possédant néanmoins des parties différentes en excellence et en vertu, a été suffisant : cette continuité ne répugne d'ailleurs en rien aux lois des mouvements célestes, qui, nous étant inconnues, font que notre ignorance se fabrique une astrologie chimérique, qui soumet impudemment la puissance divine à la faiblesse de notre entendement.

CCXXXVIII

S'imaginer qu'il y ait un premier mobile au-delà des cieux, dont le mouvement très rapide fasse faire un tour par jour aux cieux inférieurs, c'est plutôt une échappatoire pour notre ignorance, qu'une invention de la sagesse divine. Car si nous voulons assigner un principe de mouvement à ce premier moteur, pourquoi ne l'accorderons-nous pas plutôt au globe du Soleil ? Pourquoi donnerons-nous témérairement au ciel une cause externe de mouvement, puisque elle peut être interne ?

CCXXXIX

De même que la basse région de l'univers est soumise à la médiane, ainsi la région médiane, à savoir l'éthérée, relève de l'empire de la région suprême et supra-céleste : et c'est en son nom qu'elle gouverne le monde inférieur. Car le ciel empyrée, et le chœur des Intelligences, inspirent successivement à tout l'ordre des globes célestes les vertus qu'ils ont reçues de l'Archétype, et meuvent ces natures immédiatement sous-jacentes, non sans entente, comme les premiers organes du monde matériel. Les choses inférieures étant pareillement mues, elles accomplissent tour à tour leurs vicissitudes comme des cadences exécutées avec mesure, étant redevables de tout ce qu'elles ont de meilleur aux choses supérieures.


FIGURE XI

(Vénus et Cupidon, Pietro Vannucci dit le Pérugin)

CCXL

Or les Intelligences sont illuminées immédiatement selon leur rang par l'entendement divin, comme par une source de lumière éternelle, lumière dont elles se nourrissent comme d'une nourriture immortelle, et dans laquelle elles lisent les volontés et les commandements de la majesté divine, au service de laquelle elles s'échauffent jusqu'à la gloire. Telle est la façon dont la triple nature de l'univers est unie, l'amour divin en étant le lien et le nœud indissoluble. Ainsi cette république du monde se résout dans et par le nombre ternaire, dont le créateur n'est aucunement une partie, non plus que l'unité n'est un nombre ou une partie de nombre, mais le principe et la mesure du nombre, non plus aussi que le musicien (compositeur) ou le joueur de lyre n'est une partie du concert, bien qu'il en soit l'auteur.

CCXLI

Ceux qui croient que cette multitude presque innombrable de corps célestes que nous voyons a été créée seulement en considération du globe terrestre et pour l'utilité de ses habitants, comme s'ils en étaient le but, me paraissent se faire des illusions [c'est le principe de l'anthropocentrisme qui est dénoncé par d'Espagnet, en une vision décidément très moderne de l'univers]. La raison en effet interdit de penser que des natures aussi nobles et aussi augustes aient été créées simplement pour servir à de plus basses et de plus viles qu'elles. Il y aurait même plus de vraisemblance à croire que chaque globe est un monde particulier et que tout autant que sont ces mondes, ils sont autant de fiefs relevant de l'empire divin et éternel, et répandus dans le vaste espace de l'éther : liés par celui-ci comme par un lien commun, ils demeureraient suspendus, et l'immensité de tout l'univers serait composée de leurs multiples natures [et ici, la pluralité des mondes est admise]. Quoique ces corps soient bien différents entre eux et bien éloignés, ils sympathisent tellement ensemble par un amour mutuel, qu'ils font une parfaite harmonie dans l'univers, le ciel étant en quelque sorte leur salle commune. Cependant autour des plus parfaits, ce ciel est beaucoup plus pur, et d'autant plus subtil, plus respirable, et plus spirituel, pour recevoir plus vite les impressions et les affections secrètes des autres corps, et les communiquer également aux corps qui en sont éloignés. Car le ciel est comme le véhicule de la nature, par le moyen duquel toutes ces cités de l'univers font commerce ensemble, et deviennent participantes réciproques de leurs facultés. Ainsi elles s'étreignent mutuellement par un très puissant lien d'amour et de nécessité, comme par quelque vertu magnétique [et ici,  nous verrions une évocation de la gravitation universelle].

CCXLII

Qu'est-ce qui interdit de compter le globe de la Terre, au même titre que la Lune, parmi les astres ? Ces deux corps sont de nature opaque ; l'un et l'autre empruntent leur lumière au Soleil ; l'un et l'autre sont solides et réfléchissent les rayons solaires ; l'un et l'autre émettent des esprits et des vertus ; l'un et l'autre sont un pendule dans son ciel ou dans son air. On doute du mouvement de la Terre, mais en quoi ce mouvement est-il indispensable ; pourquoi même ne serait-elle pas stable parmi tant de corps fixes ? Et peut-être la Lune a-t-elle ses habitants, car il n'y a pas d'apparence que des masses si grandes de globes soient oisives et stériles, que nulle créature ne les habite, et que leurs mouvements, leurs actions et leurs travaux ne convergent que pour la commodité de ce seul globe inférieur ; c'est pourquoi Dieu lui-même, ne pouvant supporter la solitude, s'est épanché tout entier hors de lui-même par la création en se transportant dans les créatures, et leur a donné la loi de se multiplier. N'est-il pas plus convenable pour la bonté et la gloire divine, d'avoir embelli toute la fabrique de l'univers, comme un empire, de quantité de mondes aux natures variées comme d'autant de provinces et de cités ? Et que tous ces mondes soient les demeures de divers et innombrables genres d'habitants, toutes ces choses étant créées pour la plus grande gloire de leur éternel créateur ? [si l'on cherche une civilisation extra-terrestre, on ne la trouvera qu'à proximité des restes d'une super nova, car les éléments lourds, dont le fer qui est essentiel à la formation de l'hémoglobine, et qui n'a pu être « forgé » qu'au sein du fourneau des étoiles de 1ère génération ; on ne trouvera pas non plus de planète viable dans les systèmes doubles]

CCXLIII

Qui ne révérera le Soleil, suspendu comme une lampe immortelle au milieu de la cour du souverain monarque, dont elle éclaire tous les coins et les retraites les plus cachées, ou bien comme un lieutenant de la majesté divine, qui verse à toutes les créatures de l'univers la lumière, l'esprit et la vie ? Il était en effet raisonnable que Dieu, qui était très éloigné de la matière, gouvernât et manipulât ses ouvrages matériels grâce à un organe [Isaac Newton voyait dans le vide inter-sidéral le Sensorium dei, un peu comme la toile d'une araignée, avertie du plus petit frémissement des fils de sa toile] et à un milieu lui aussi matériel, mais qui fût néanmoins très excellent, et tout rempli d'un esprit vivifiant : tel est le monarque sensible qu'il a établi sur les peuples sensibles de ses créatures.

CCXLIV

Or il semble que cette opinion de la pluralité des mondes ne répugne pas à la doctrine des saintes Ecritures, lesquelles nous parlent seulement de notre genèse. Et tout ce qu'elle en rapporte encore, c'est dans un langage plutôt mystérieux que clair, qui ne fait que toucher un mot en passant des autres natures, afin que les faibles esprits des hommes, transportés par la curiosité et le désir de savoir, aient plus à admirer qu'à connaître. Ce voile de la vérité cachée et ces ténèbres de notre entendement furent une partie de la punition du péché, par lequel l'homme fut privé des voluptés du Paradis terrestre, des ravissements que l'on trouve dans les sciences, et de la connaissance de la nature des êtres célestes : afin que celui qui s'était livré au désir coupable d'une science défendue, fût puni par la juste privation de celle qui lui était permise, et, ainsi châtié, après la perte de la vraie science (qui n'était qu'une et la même pour toutes choses) par l'introduction de la multiplicité des sciences. C'est là le chérubin, tenant une épée flamboyante, qui a été établi à la porte du Paradis, et qui aveugle par l'éclat de sa lumière l'esprit des hommes coupables, pour leur interdire l'accès aux secrets et aux vérités de la Nature et de l'Univers.


FIGURE XII

(mandorle montrant un écorché spirituel du corps humain)

CCXLV

Bien que la divinité soit une unité toute parfaite, elle paraît en quelque sorte être composée de deux éléments, à savoir l'intellect et la volonté. Par l'intellect, Dieu connaît toutes choses de toute éternité. Par la volonté, il opère tout. L'un et l'autre attribut vont en lui à leur degré le plus absolu. Sa science et sa sagesse appartiennent à l'intellect, mais sa bonté, sa justice, sa clémence, et les vertus qui sont en nous des vertus morales, regardent sa volonté et même sa toute-puissance, laquelle n'est rien que sa toute-puissante volonté. La nature intelligible, c'est-à-dire l'angélique, et l'âme de l'homme, qui sont (l'une et l'autre) des images de la Divinité, sont douées de ces deux facultés, mais à leur propre mesure et avec pondération. Car en elles l'intellect est l'organe du savoir, la volonté celui de l'opération, sans pouvoir rien au-delà.
 
 

FIN