SOL
SINE VESTE
OU
TRENTE EXPÉRIENCES Sur la couleur Pourpre de l'Or.
JC ORSCHALL
avec
Quelques conjectures sur la destruction de l'or et une instruction pour faire dans la plus grande perfection de faux Rubis ou du verre rouge
Traduit
de l'allemand par le baron Holbach
Introduction : Sol Sine Veste signifie - littéralement - le Soleil sans vêtement. C'est dire qu'il s'agit de l'or mis à nu, ou encore, de manière plus explicite, d'expériences ayant trait à l'ouverture de l'or. Mais voilà qui est encore trop implicite pour des esprits modernes. Aussi devons-nous ajouter qu'il s'agit d'expériences sur les moyens de résoudre l'or en sels : c'est donc des dissolutions auriques qu'il est question. Nous en avons déjà parlé dans la section consacrée à la voie humide. Nous y revenons ici parce que Sol Sine Veste est un traité original à plus d'un titre. Qu'on en juge :
- ce
n'est pas un traité d'alchimie ;
- l'auteur n'est pas Adepte ;
- ce qu'Orschall a en vue est la préparation du pourpre d'or ;
- il vise à la préparation du rubis factice ;
- c'est donc de notre point de vue un opuscule spagyrique ;
- il semble parfois rédigé « en direct »,
c'est-à-dire qu'Orschall y traite de ses expériences en
n'omettant aucun détail technique ;
- mais Orschall n'est pas chimiste de métier et ses
expériences tiennent parfois lieu des « mille brouilleries
» qu'évoque complaisamment le pseudo-Flamel dans ses Figures
Hiéroglyphiques ;
- il parle ouvertement de ses procédés techniques ; Sol Sine Veste
nous aide donc à entrer dans ce processus étrange
où l'on voit l'alchimiste faire pour ainsi dire corps avec sa
matière au point qu'il semble en perdre le sens critique pour
participer d'une symbiose étrange dont tout esprit critique est
absent ; pour autant Orschall ne semble point dupe de lui-même -
ce qui peut d'ailleurs signifier que l'Adeptat n'était pas son
but - et signale en maints endroits ses échecs ;
- nous retrouvons, au fil de ces XXX Expériences
bien des
substances que nous avons à maintes reprises
évoquées : le salpêtre,
l'arcanum duplicatum, le
sel admirable de Glauber, les sels
d'étain et d'autres encore,
participent de ce singulier ballet « chymique. »
Sol Sine Veste
semble avoir été rédigé avant 1684 par
Johann Christian Orschall : Sol Sine Veste oder
Dreyßig
Experimenta dem Gold seinen Purpur auszuziehen & mit
angehängtem
Unterricht den & Rubin-Fluß oder Rothe Glaß in
höchster Perfektion zu
bereiten. O.O., 1720. Pbd. m. Rsch., 1 Bl., 60, 44 S. mit 8
Holzschn.-Taf. in Rotdruck. 2400,- Vgl. Ferguson II, 156 ff.
- Ungemein
seltene illustrierte Ausgabe mit dem Anhang von Chr.
Scheiner: "Apelles post tabulam observans & ." Ferguson
unbekannt. -
Unbeschn.- Augspurg:
Koppmayr, 1684.
Orschall était un métallurgiste ; on connaît
de lui des Oeuvres
Métallurgique de M. Jean-Christian Orschall, Inspecteur des
Mines de S.A.S. le Land-Grave de Hesse-Cassel. Contentant I. L'Art de
la Fonderie; II. Un Traité de la Liquation; III. Un
Traité de la
Macération des Mines; IV. Le Traité des Trois Merveilles;
Traduit de
l'Allemand. A Paris: Chez Hardy 1760.
Sur le plan strictement alchimique, il est cité à deux
reprises par Kopp dans son Histoire de l'alchimie [Die Alchemie vom
letzten Viertel des 18. Jahrhunderts, éd. de Hildesheim ; New York : G. Olms, 1971.
21 cm. ISBN 3-487-04077-8Fac-sim. de l'éd. de Heidelberg :
[s.n.], 1886]



[The translation was dedicated to Malesherbes who had desired to see the best German scientific works published in French. In his Préface du Traducteur Holbach writes:
L'envie de me rendre utile, dont tout citoyen doit être animé, m'a fait entreprendre l'ouvrage que je présente au Public. S'il a le bonheur de mériter son approbation, quoiqu'il y ait peu de gloire attachée au travail ingrat et fastidieux d'un Traducteur, je me déterminerai à donner les meilleurs ouvrages allemands, sur l'Histoire Naturelle, la Minéralogie, la Métallurgie et la Chymie. Tout le monde sait que l'Allemagne possede en ce genre des trésors qui ont été jusqu'ici comme enfouis pour la France.]
2. Minéralogie ou Description
générale du règne mineral par J. G. Wallerius
(Paris, Durand, 1753) followed by Hydrologie by the same author. Second
edition, Paris, Herrissant, 1759. Originally in Swedish (Wallerius was
a professor of chemistry in the University of Upsala). German
translation by J. D. Denso, Professor of Chemistry, Stargard,
Pomerania.
[Holbach's translation was made from the German edition which Wallerius considered preferable to the Swedish. He was assisted by Bernard de Jussien and Rouelle, and the work was dedicated to a friend and co-worker in the natural sciences, Monsieur d'Arclais de Montamy.]
3. Introduction à la
Minéralogie... oeuvre posthume de M. J. F. Henckel, Paris,
Cavelier, 1756, first published under titleHenckelius in Mineralogiâ redivivus ,
Dresden, 1747, by his pupil, M. Stephani, as an outline of his lectures.
[ Holbach's translation made from a German edition, corrected, with notes on new discoveries added.]
4. Chimie métallurgique... par M. C. Gellert. Paris, Briasson, 1758, translated earlier. Approbation May 1, 1753, Privilege Dec. 21, 1754. Originally a text written by Gellert for four artillery officers whom the King of Sardinia sent to Freyburg to learn mining-engineering.
5. Traités de physique,
d'histoire naturelle, de mineralogy et de métallurgie.
Paris, Herrissant, 1759, by J. G. Lehmann, three vols. I. L'Art des Mines,
II. Traité
de la formation des métaux, III. Essai d'une histoire
naturelle des couches de la terre.
[In his preface to the third volume Holbach has some interesting remarks about the deluge, the irony of which seems to have escaped the royal censor, Millet, Docteur en Théologie.
La description si précise et si détaillée que Moïse fait du Deluge dans la Genèse, ayant une autorité infaillible, puis qu'elle n'est autre que celle de Dieu même, nous rend certains de la réalité et de l'universalité de ce châtiment terrible. Il s'agit simplement d'examiner si les naturalistes, tels que Woodward, Schenchzer, Buttner et M. Lehmann lui-même ne se sont points trompés, lorsqu'ils ont attribué à cet événement seul la formation des couches de la terre et lorsqu'ils s'en sont servis pour expliquer l'état actuel de notre globe. Il semble que rien ne doit nous empêcher d'agiter cette question; l'Ecriture sainte se contente de nous apprendre la voie miraculeuse dont Dieu s'est servi pour punir les crimes du genre humain; elle ne dit rien qui puisse limiter les sentiments des naturalistes sur les autres effets physiques que le déluge a pu produire. C'est une matière qu'elle paroît avoir abandonnée aux disputes des hommes." He then proceeds to question whether the deluge could have produced the results attributed to it and argues against catastrophism which, it must be remembered, was the received geological doctrine down to the days of Lyell. "Les causes les plus simples sont capables de produire au bout des siècles les effets les plus grands, surtout lorsqu'elles agissent incessament; et nous voyons toutes ces causes réunies agir perpétuellement sous nos yeux. Concluons, donc, de tout ce qui précède, que le déluge, seul et les feux souterrains seuls ne suffisent point pour expliquer la formation des couches de la terre. On risquera toujours de se tromper, lorsque par l'envie de simplifier on voudra dériver tous les phénomènes de la nature d'une seule et unique cause.]
6. Pyritologie by J. F. Henkel,
Paris, Herrissant, 1760, a large volume in quarto, translated by
Holbach. It contains Flora Saturnisans
(translated by M. Charas and reviewed by M. Roux), Henkel's Opuscules Minéralogiques and
other treatises. Original editions: Pyritologia,
Leipzig, 1725, 1754; Flora Saturnisans,
Leipzig, 1721; De Appropriatione Chymica,
Dresden, 1727, and De Lapidum origine,
Dresden, 1734, translated into German, with excellent notes, Dresden,
1744, by M. C. F. Zimmermann, a pupil of M. Henkel.
[Holbach's translations seem
to have been well received because he writes in this preface:
Je m'estimerai heureux si mon travail peut contribuer à entretenir et augmenter le goût universel qu'on a conçu pour le saine physique.]
7. Oeuvres métallurgiques
de M. J. C. Orschall, Paris, Hardy, 1760. Orschall still accepted the
old alchemist tradition but was sound in practice and was the best
authority on copper.
[Holbach does not attempt to justify his physics which was that of the preceding century. Orschall was held in high esteem by Henckel and Stahl.]
8. Recueil des mémoires des
Académies d'Upsal et de Stockholm , Paris, Didot, 1764.
These records of experiments made in the Royal Laboratories of Sweden,
founded in 1683 by Charles XI, had already been translated into German
and English.
[Holbach's translation was made from the German and Latin. He promises further treatises on Agriculture, Natural History and Medicine.]
9. Traité du Soufre by G.
E. Stahl, Paris, Didot, 1766. In speaking of Stahl's theories Holbach
says:
Il ne faut pas croire que ces
connaissances soient des vérités stériles propres
seulement à satisfaire une vaine curiosité, elles ont
leur application aux travaux de la métallurgie qui leur doivent
la perfection où on les a portés depuis quelques temps.
[Holbach understood very
clearly the utility of science in his scheme of increasing the store of
human well-being, and would doubtless have translated other useful
works had not other interests prevented. There is a MSS. note of his in
the Bibliothèque Nationale to M. Malesherbes, then
Administrateur de la Librairie Royale; suggesting other German
treatises that might well be translated. (MSS. 22194).]
----------------------------------------------------
Nous avons cru utile d'ajouter des planches tirées d'un MSS
intitulé Humide
Radicale
: car c'est bien d'un humide radical
élémentaire dont
Orschall nous entretient, puisque son but avoué, in fine, est de
soutirer la teinture de l'or. Entreprise chimérique, qui fait
rêver le coeur de l'homme. Le présent texte peut
être trouvé dans le site : la Librairie du Merveilleux.
Nous en avons ôté les nombreuses coquilles.
notes de John Ferguson dans sa Bibliotheca Chemica
: Beckmann tells us that Orschall was at Dresden, in 1582, in the
service of Johann Heinrich Rudolf from whom he acquired, in particular,
the method of amalgamation by which be made money in Bohemia. He
afterwards became a mining officer in Hesse, but got into tremble "by
polygamy and other irregularities," and died in a monastery io Poland.
To what Beckmann has said, Strieder has added that Orschall was
appointed on Dec. 39, 1684, by Count Carl, to be Mining Inspector at
Frankenberg, because he had promised to make the mine there one of the
best and most complete in the whole empire, by his skill and
experience, in the course of two or three years. This, however, he was
not able to accomplish, and he was discharged apparently in 1687, and
then vanished without leaving a trace behind him, though Strieder says
he appears to have been at Cassel in 1688. He was the author of several
books, in addition to the above. The following are reported :
Wunderdrey d. i. Beschreibung
dreyer dem Anseben nach unannehmlicher, der Practic nach aber wohl
practicabler Particularien, aus eigener Experientz von einem Liebhaber
der Chymie, Augsb., 1684, 12°; Cassel, 1696-8, 1737, 1753,
12°. - Wunderdreyes Continuatio . . ., 1686, 12° ; Cassel,
1737, 12°. On p. 6, the author refers to a Historia Metallorum by him, which is possibly that published by David Kellner: Praxis metallica curiosa, oder curieus angestellte und experimentirte Schmelz-proben von einem wohlerfahrnen Erzkündiger, Nordhausen, 1693, 8°; 1701,8° ; 1707, 8°. - Ars fusoria fundamentalis et experimentalis, d.i. gründliche
und aus Erfahrenheit stammende Schmeltz-Kunst, oder gründlicher
Unterricht vom Rohschmeltzen, Rösten und Seigern, aus sondebahren
Ursachen herausgegeben vom Hoch-Fürstl. Hess. Berg- und
Hüttenwerks-Inspectore [without his namel Casael, 1689, 12°;
1730. 12°; 1750. 12°. Leopold calls it a rare book which gives
sound instruction on the subject. In Sol sine Veste,
Beckmann says he gave a clearer account of the making of ruby glass
than any one before him, though It was from Cassius he learned how to
make gold-purple by means of tin, and glass containing this substance
had been manufactured to some extent. He made attempts to extract a
purple colour out of gold without the gold itself. Stahl, referring to
the fall treatment of certain topics by Cassius to his book on gold,
adds: Cui tamen rnerito adjungitur libellus laude sua nequaquam privandus sub titulo, Sol sine veste.
Stahl apparently did not know the author's name, but esteemed the booh.
His little tract was attacked in several publications: 'Apelles post
tabulam observans maculas in sole sine veste.' 'A worthless
production.' ' Helioscopium videndi sine veste solem chymicum." 'Sol
non sine veste,' by Christopher Grummet (q.v.), to whom Orschall's work
has sometimes been erroneously allocated. These are contained in
Holbach's French translation of Neri, Merret, and Kunckel, 1752.
Orschall's works appeared in French: Oeuvres Métallurgiques . . . contenant I. l'art de la fonderie; II. un traité de liquation; IIl. un traité de la macération des mines; IV. le traité des trois mervellles
. . . Paris, . .. 1760. 12°, pp. xxxij- 394 [I, 1 blank], folding
plate. Strieder mentions an edition of 1761. The translator is said to
have been Demachy. Fictuld says that if the author I. C. 0., who was
unknown to him, meant only to make ruby-glass, he bad nothing to say
against it, but If he meant that by his process one could attain to the
Hermetic tincture and get the philosophers'stone out of gold, It was
mere deception, and he bad much better have burnt his experiments than
have published them to the world. It is curious that Fictuld should not
have known Orschall by name. The author ot 'Apelles,' in 1684, calls
him J. C. 0. throughout, until on the last page be states that white
his tractlet was in the press lie had got positive information that the
author of 'Sol sine veste' was Johann Christian Orschall. But Fictuld
may have missed this.
Je vais vous communiquer, cher lecteur, quelques expériences sur l'or [pour tout ce qui concerne l'or, voyez la section consacrée au pourpre de Cassius et aux strass colorés ] qui pourront contribuer également à votre plaisir et à votre utilité; elles ont pour objet la destruction [entendez la dissolution ou transformation en chaux métallique] de ce métal qu'on a tant cherchée de nos jours et qu'on cherchera vraisemblablement encore longtemps.
Si vous me demandez ce que je pense de cette opération, je vous répondrai que je ne la nie ni ne l'assure: je sais seulement qu'on ne tirera jamais d'un corps tous les avantages que l'on désire, sans sa destruction qui ne peut être produite que par l'action du feu; et ne serois point étonné qu'on admît la possibilité de cette destruction; qu'on en reconnût le symbole dans le Phoenix [voir le Poème du Phénix attribué à Lactance ; et aussi les Chansons Intellectuelles de Michel Maier] des Anciens, qui, après avoir été réduit en cendres, revient de nouveau à la vie & se reproduit en plusieurs milliers de petits phoenix; qu'on imaginât que, si nous pouvions venir à bout de brûler ce beau phoenix (ou l'or), nous parviendrions ensuite à la découverte tant désirée de la Pierre Philosophale [Les Philosophes hermétiques ont établi cette possibilité, pourvu que l'on se tourne vers la face positive de l'alchimie, telle que Chevreul l'a mise en évidence, dans le §89 de son Résumé de l'Histoire de la Matière ; il ne nous semble, hélas, y avoir d'autre alternative et l'on serait « envieux » si l'on affirmait le contraire]; qu'on ajoutât qu'il ne s'agit que de le réduire en cendres; qu'il n'importe nullement de quelle manière l'opération se fasse: que, soit que ce fût par la voie humide [c'est la voie des chlorures stanniques, celle qui conduit au pourpre de Cassius] ou sèche [c'est la voie des agents minéralisateurs comme l'arcanum duplicatum ou l'Eau Divine de Zosime, cf. réincrudation et historique], soit que ce fût par la voie froide ou chaude, on pourroit se flatter d'avoir atteint le but qu'on se propose, si l'on avoit une fois la solution radicale de l'or; car on posséderoit dés lors le vrai mercure des Philosophes [il faudrait entendre par là l'humide radical métallique de l'or ; Fulcanelli, dans les DM, prévient l'étudiant de ce que ce métal ne le possède plus et de ce que le vif-argent vulgaire ne l'a jamais eu. Comme toujours, les remarques de Fulcanelli doivent être comprises par malice mais le grand Adepte semble ne s'être jamais montré envieux. Quoi qu'il en soit, la solution radicale de l'or ne serait pas le mercure des philosophes, corps composite selon nos supputations,cf. Mercure].

FIGURE I
(De
Humido Radicali, Martin Sturtz, 1597, Ms. K II 8, UB Basel,
Benedicta Sic Sancta Trinitas)
[on voit la Lune et le Soleil, posés en attitude spirituelle
élevée, tournés vers le Médiateur.
L'épi de blé - du côté du Soleil - et
l'épée - du côté de la Lune - disent assez
quel emploi l'Artiste devra faire de ses matières
préparées. Posé en forme d'arc-en-ciel, l'artifice
du Mercure qu'on devine par les couleurs superposées, toutes
choses qu'a pu voir un Newton ou un Boyle...
Ajoutons les roses ; et en bas, l'allégorie de la
Résurrection, avec la formation du Rebis ; le tout mis en sorte
d'oeuf philosophique, avec de surcroît, un matras qui ne laisse
plus de doute quant à l'opération qui est visée
ici. Tout en haut, et pour l'instant bien loin de l'horizon de
l'Artiste, le Ciel firmamental que nous promet Philalèthe]
Je n'entreprendrai
point ici l'énumération de tous les moyens sophistiques
que j'ai vu employer pendant le cours de ma vie pour parvenir à
la destruction de l'or; (car j'ai été élevé
dés ma plus tendre jeunesse dans les travaux de la Chimie, &
je puis dire sans exagérer que j'ai fait des choses
singulières en ce genre). Entre les charlatans que j'ai
démasqués, l'un avoit un dissolvant, l'autre une poudre;
mais examinoit-on la chose au grand jour, ce n'était qu'une
dissolution de la nature de celles qu'on aurait pû obtenir avec
l'eau régale [cf. voie humide sur l'eau régale],
et que je désigne en général par le
nom de Division, parce que ce n'est autre chose que l'or
divisé en très-petites parties [chose
parfaitement bien comprise ; l'or y est à l'état de
métal très divisé, mais non point à celui
de l'état d'une dissolution radicale ; voyez dans la voie humide les dissolvants classiques de l'or];
opération qui toutefois exigeroit plus de peine qu'on ne se
l'imagine, si on se la proposoit par la voie du phoenix [on
l'imagine sans peine, puisque cette opération n'est autre que la
Grande Coction qui, dans un premier temps, dissout absolument tout -
phase de noirceur ou de putréfaction - et dans un second temps,
qui coagule : elle correspond alors à la phase d'assation -
décrite par Fulcanelli - de la voie sèche ; nous ne
voyons pas ce que l'or viendrait y faire]. Quant
à celle des dissolvants, je regarde la multitude de ceux qu'on
emploie sur l'or comme fort inutile, & je reviens, cher Lecteur,
à l'allégorie du Phoenix [Outre ses Chansons Intellectuelles,
M. Maier en parle évidemment dans cette somme qui s'appelle l'Atalanta fugiens].
On trouve dans les anciens Poètes & Philosophes, que le
Phoenix, après avoir ramassé une quantité de
toutes sortes d'aromates, se place sur ce bûcher, que les
matières en sont allumées par le Soleil, & qu'il se
consume lui-même; hiéroglyphes vides de sens [Dom Pernety s'en est fait
l'écho dans ses Fables Egyptiennes et
Grecques d'une part, et dans son Dictionnaire
Mytho-hermétique d'autre part], ou qui
nous indiquent assez clairement, ce me semble, de ne point chercher
dans les choses étrangères, ce qu'il faut tirer de la
chose même; instructions qu'ils ont encore enfermées dans
cette espèce d'apophtegme, ne
cherchez ni dans les plantes ni dans les animaux, ni dans la graisse,
ni dans les métaux ni dans les sels ? Où faut-il donc
chercher ? Nulle part; car c'est de lui-même ou de son semblable,
ou de ce qui lui est le plus proche
qu' il faut l'emprunter. [Certes
! Mais alors où prendre cette prima materia ? Nous aiderons
l'étudiant en lui conseillant de revoir ce que le pseudo Flamel
raconte au sujet de l'aspect du livre d'Abraham Juif - livre qui, par
parenthèse, n'a jamais existé que dans l'imagination de
l'auteur - cf.
Figures
Hiéroglyphiques
- mais ce n'est que demi mensonge d'affirmer, comme le fait Orschall,
que c'est à ce qui est le plus proche qu'il faut emprunter la
bonne matière ; mais il faut savoir alors qu'il s'agit soit de
matières déjà préparées, auquel cas
les recommandations de l'auteur sont inutiles puisque l'Artiste a
déjà trouvé ces matières ; soit que ces
matières inter agissent déjà les unes sur les
autres, ce qui est - au moins - affirmer qu'elle est alors leur forme.
La forme de le matière est chose essentielle chez l'alchimiste :
c'est dire à quel point il peut être difficile, comme on
l'a souligné ailleurs, de décrire en termes
réductifs des processus dynamiques -]
Il est donc assez
inutile de se tourmenter pour avoir des dissolvants. Si ce que nous
cherchons est invisible, & si nous le cherchons où il n'est
pas, quelle utilité tirerons nous de notre travail ? Je ne
prétends pas donner à entendre par ce que je viens de
dire, qu'il faille chercher la chose dans l'or; ce n'est pas là
ma pensée; je veux seulement que nous fassions le possible pour
trouver la manière de brûler le Phoenix par
lui-même; & c'est ce dont je traiterai dans la suite plus
amplement. [C'est
annoncer par là tout le programme de l'oeuvre ; voilà
quelques lignes qui, pour un étudiant possédant
déjà quelque teinture de science, constituent un fil
d'Ariane sûr, lui permettant de se rendre jusqu'à la salle
centrale où il devra affronter le Minotaure. Mais, et c'est
là l'essentiel, nul Amer, pour l'heure, ne lui permetrra de
retourner sur se spas, c'es-à-dire, d'opérer la réincrudation.]
Pour ne pas m'étendre ici en discours superflus, je déclarerai d'abord qu'une destruction de l'or dont je ne fais aucun cas, c'est celle de laquelle on dit qu'après l'avoir obtenue, il n'est plus possible de remettre l'or en un corps. Un Italien qui s'étoit arrêté quelque temps à Nuremberg prétendoit avoir ce secret, & se vantoit de pouvoir tellement détruire l'or, qu'il n'étoit plus possible de le réduire [il s'agissait, autrement dit, d'une solution aurique telle que celles évoquées dans notre voie humide - L'auteur évoque-t-il Frédéric Ulstade, l'auteur bien connu du Coelum philosophorum ? On sait, en effet, que cet auteur vantait particulièrement les propriétés de l'or potable ainsi que de l'eau de vie. Nous ne saurions bien sûr suivre Ulstade sur les propriétés organoleptiques de l'or soi disant potable des vieux alchimistes, qui n'a nul rapport avec les sels d'or que nous employons dans le traitement de certains rhumatismes inflammatoires chroniques -]. Un homme d'esprit lui demanda à quoi ce secret étoit bon. Un autre lui dit que la meilleure manière de travailler sur l'or étoit d'amasser force ducats dans sa bourse. Ce Virtuose estimoit ce secret 1 000 ducats; mais personne n'en voulant à ce prix, ni à aucun autre, il l'aurait volontiers donné pour rien. Je ne fais donc aucun cas d'un secret qui détruit l'or au point qu'il n'y a plus moyen d'en refaire un corps, & je crois même que cela n'est pas possible. Qu'on me donne un corps détruit de cette sorte et on verra si je ne lui rendrai pas bientôt son existence. Je n'ai d'autre garant à offrir au Lecteur de ce que j'avance que la parole d'un homme qui a travaillé en Chimiste tant qu'il a vécu, & qui a réussi en beaucoup de choses. J'expliquerai ici la précipitation rouge de l'or: lorsque je la fis pour la première fois, je crus avoir pris, comme on dit, la pie-au-nid; mais quand j'examinai mieux la chose, je me trouvai bien loin de compte.
Après ce préambule dont on se serait bien passé; je finis en assurant que ce qui m'a déterminé à rendre ce miré si court, c'est que je me propose, quand j'aurai plus de loisir, d'en écrire un très étendu, & de déduire plus au long ce que je ne fais ici qu'effleurer en passant. S'il se trouve des gens qui, par ignorance ou par un désir insatiable d'avoir tout à la fois, m'objectent que je pouvais me dispenser de me mettre à l'ouvrage pour si peu de choses; je leur fermerai la bouche avec la réponse du célèbre Sabinus. Ce savant homme, après avoir servi Dieu & éclairé le monde par sa science & son érudition en qualité de Professeur à Konisberg en Prusse, forma le dessein de laisser à la postérité un petit Ouvrage, & à s'acquérir en même tems une gloire immortelle; ses écrits étaient bons: mais un railleur entreprit de jeter du ridicule sur leur brièveté, & lui demanda, pourquoi il n'avoir pas composé un grand et bel ouvrage à l'exemple d'Homère et de Virgile; Sabinus repoussa cette impertinente question, en observant que les Boeufs, les Anes, les Vaches & les Mulets, n'aimaient point à boire dans de petits ruisseaux, mais dans de grandes eaux troubles telles que celles du Danube, de l'Elbe, & du Rhin, qu'il en était autrement des gens d'esprit; qu'ils aimaient à se désaltérer à de petites sources où l'eau est plus pure & plus délicate que dans ces grandes Rivières, le réceptacle de routes sortes d'immondices.
Si d'autres ajoutent qu'il n'y a point de lucre à tirer de cet écrit, je leur dirai, apprenez, (ô avares insatiables) que vous êtes des aveugles & que vous méritez le sort de Millas, puisque vous préférez la richesse à la science que l'on acquiert par l'étude de la nature; semblables à ce Roi ignorant qui préférait le flageolet de Pan au luth d'Apollon.
Au reste, qu'on loue ou qu'on blâme cet Ouvrage; cela m'est égal. Le jugement que chacun en portera fera connaître sa façon de penser, sans rien changer à la mienne.
Quant à vous,
Lecteur, qui aimés les Sciences & les Arts, à peine
aurez vous lu ce traité que vous en aurez la suite. J'ai pris
pour devise, ce que l'on dit aux enfants à l'école, que
celui qui
méprise les petites choses ne mérite pas celles qui sont
les plus
importantes.
Si cet Ouvrage vous est agréable, je vous en promets un plus
considérable & je ne tarderai pas à vous tenir parole.
VALE VIVE ET JUDICA BENE.
Quoelibet res nihil
praestare potest praeter id quod in se est µ continet.
Geber
SOL SINE VESTE L'OR NUD ; OU TRENTE
EXPÉRIENCES Sur la couleur Pourpre de l'Or
Nous pourrions
commencer par discourir sur l'origine de l'or, sur sa formation et sa
perfection; mais comme tous les Livres qui parlent des minéraux
sont remplis de ces sortes de dissertassions, j'y renvoye le Lecteur.
Il y trouvera les éclaircissements que l'on peut espérer
sur cette matière. Je n'entreprends donc point ici
d'éclaircir la nature de l'or, et je ne veux entrer en dispute
avec personne sur l'essence de ce métal, car quoi capita, rot sententiae.
[on
peut conseiller plusieurs articles de chimie sur l'origine de l'or ou
sa formation ; il ne saurait évidemment s'agir soit que
d'articles antérieurs aux écrits de Lavoisier, pour ce
qui concerne la « formation » de l'or, soit concernant sa
perfection, i.e. sa dépuration, que d'articles de fond, parmi
lesquels se distingue celui de Pierre Berthier, in Essais par la Voie
sèche.]
II est certain, ainsi que la plupart des Auteurs l'assurent, que ce corps précieux a été formé du soufre le plus pur et d'un mercure bien cuit, à l'aide du sel le plus subtil; il est encore certain que l'or, le vin et l'homme sont les plus nobles créatures du monde, qu'ils ont tous trois leur reine et qu'il y a sympathie surprenante entre eux. J. Becher les range dans son Arbre de la manière suivante: il met l'or dans le règne minéral, le vin dans le règne végétal, le serpent dans le règne animal et l'homme, sicut microcosmus, comme étant un petit monde, contient en lui-même tout ce qui se trouve dans ces trois règnes différens.
Quelques-uns ont
tenté d'en tirer la pierre Philosophale tant souhaitée et
tant recherchée, mais jusqu'à présent, je n'ai
encore vu personne qui ait obtenu de ces substances quelque chose
d'utile, malgré toutes les combinaisons et les épreuves
qu'on en a faites et principalement du vin. A cette occasion, je ne
veux pas passer sous silence ce qui dans un Monastère
célèbre, un Religieux commit un crime pour lequel il fut
condamné à mort. Le Prélat de ce tems, qui
était un curieux, promit au coupable de lui accorder la vie,
s'il pouvoir se résoudre à souffrir tout ce que l'on
entreprendrait sur lui ; ce misérable ayant plus de peur de la
mort que de cous les tourments qu'il s'exposait à endurer,
accepta d'autant plus volontiers la proposition, qu'elle lui laissait
espérance d'échapper ; on l'enferma; on eût soin de
le bien garder; on ne lui donna rien à boire ni à manger,
et on l'obligea pour toute nourriture de boire son urine aussitôt
qu'il l'avait lâchée, ce qu'il fit jusqu'à vingt
fois. Une diette aussi rigoureuse réduisit ce misérable
dans un état à faire pitié; car l'urine sortant
à la fin avec douleur le brûloit vivement et vint la
dernière fois tout-à-fait rouge. Cet homme, qui
auparavant était d'une bonne construction, qui avait de belles
couleurs et beaucoup d'esprit, perdit non-seulement tout son
embonpoint, mais devint si maigre qu'il n'était plus
reconnaissable; son visage était défiguré comme
celui d'un mort; il avoir l'esprit égaré, et il mourut le
quatrième jour. Le prélat tenta des Expériences
sur cette urine et lui trouva la propriété d'un
dissolvant universel [il
s'agissait de phosphates portés à un point de
concentration élevé du fait de la déshydratation -
il semble que Canseliet parle d'un épisode analogue dans ses Deux Logis Alchimiques
:

« Certes
ces femmes ne se fussent pas commises, dans l'expérience
extravagante dont le souffleur illuminé, Duchanteau, tenta
la répugnante
réalisation. Comment l'auteur d'un petit livre qui se montre
cependant gros de sagesse et qui semble une clef du message de
Louis-Claude de Saint-Martin [ Le
Grand Livre de la Nature ou
l'Apocalypse philosophique et hermétique. Ouvrage curieux dans
lequel on traite de la Philosophie occulte, de l'intelligence des
hiéroglyphes des anciens, de la Société des
Frères de la Rose-Croix, de la transmutation des métaux
et de la communication de l'homme avec des êtres
supérieurs, et intermédiaires entre lui et le Grand
Architecte. Vu par une Société de Ph... Inc... et
publié par D... Depuis 1, Jusqu'à l'an 1790. Au midi et
de l'imprimerie de la Vérité.] ; oui, comment se
put-il
que cet auteur en fût venu à ce dessein
épouvantable ? Peut-être par son étonnante
conception de la pratique, pour l'accession rapide à la Pierre
Philosophale. En effet, il considérait que son corps
était le cohobatoire d'élection, et il y distinguait la
matière, l'alambic et le feu, c'est-à-dire l'urine, le
conduit digestif et la naturelle chaleur. L'élaboration devenait
la plus simple qui fût ; il n'absorberait rien d'autre que son
urine, au fur et à mesure des quotidiennes mictions. En 1786,
à l'intérieur de la loge Les Amis Réunis, il se
sortit sans mal d'une première tentative que ses frères
alarmés arrêtèrent avant qu'elle devînt trop
menaçante. En compagnie d'amis moins sensibles, sinon moins
scrupuleux, il reprit aussitôt son essai avorté et dont il
avait fixé la durée à six semaines. Le
seizième jour lui fut fatal, où une syncope l'emporta
presque instantanément. » (in La Fontaine
indécente) ]; après avoir dissout
l'or radicalement, elle le faisait monter au haut du chapiteau dans la
distillation. Je laisse à chacun la liberté d'en croire
ce qu'il voudra; mais je dois observer en même tems, qu'il n'est
pas difficile de faire monter l'or au haut du chapiteau par la
distillation; car quelque fixe et solide que soit ce métal de sa
nature, il s'élève néanmoins
très-facilement, lorsque des sels acides et
pénétrants l'entraînent avec eux.
J'ai vu quelque chose de semblable à Freycinet chez un Artiste fort prévenu de son mérite; il me montra un chapiteau et des récipients dans lesquels l'or avoir monté; mais quant on venait à examiner la chose, on s'appercevoit aisément que ce n'était que de l'or dissout dans l'eau régale qui en avoir été tirée par l'alambique; l'on avoit donné un feu assez violent pour rendre rouges tous les vaisseaux, ce qui avoit fait élever l'or; mais il n'y avoit rien à tirer de ce phénomène. Il me donna seulement occasion de tenter l'Expérience suivante.
Par ordre des Maîtres que je servais alors, je fis dissoudre un jour de l'or dans de l'esprit de sel. [Berthier assure qu'il est difficile de dissoudre l'or dans l'acide muriatique ; selon Proust, l'acide muriatique très concentré et bouillant dissout en petite quantité l'or amené à l'état de division extrême] J'employai pour cela de l'or en feuilles trés minces, tel que celui que l'on acheté chez les Batteurs d'or et dont on se sert pour dorer; après avoir fait digérer cette dissolution pendant huit jours à une chaleur modérée, je la mis à distiller par la cornue, et j'en retirai doucement l'esprit de sel; il resta au fond une chaux d'un jaune obscur [il se peut qu'il s'agisse de protochlorure d'or, d'un jaune pâle ou de chlorure mêlé de sulfure] qu'il fût aisé de réduire en un corps, mais qui ne fulmina pas. J'édulcorai cette chaux autant qu'il me fut possible; je la mêlai ensuite avec des fleurs de soufre; et après l'avoir fait rougir au feu, je retirai un beau pourpre d'or pareil à celui que les Orfèvres employent, après qu'ils l'ont broyé en poudre très fine et mêlé avec trois parties de beau verre blanc de Venise; en sorte que j'en fus extrêmement surpris. Nous ne négligeâmes rien pour porter nos recherches sur cette couleur aussi-loin qu'il nous fût possible; nous versâmes sur cette matière de nouvel esprit de sel; et après l'avoir laissé digérer pendant quelque temps, nous le retirâmes de nouveau par la distillation, sans jamais cependant pousser l'extraction jusqu'à siccité; nous réitérâmes ce travail jusqu'à huit différences reprises; et lorsqu'à la huitième fois nous voulûmes pousser l'opération jusqu'à siccité, nous vîmes au plus fort degré du feu paraître au col de la cornue, quelque goutes rouges qui à cause de leur trop grande pesanteur ne montaient qu'avec difficulté, nous reversâmes dessus tout ce qui avoir passé à la distillation ; nous le laissâmes en digestion beaucoup plus longtemps qu'auparavant, et nous tirâmes enfin tous l'esprit de sel à un feu si violent qu'il était capable de fondre et de rompre tous les vaisseaux. II s'éleva, mais en petite quantité, quelques goutes rouges semblables à un beurre d'antimoine, [cf. le Char Triomphal de l'Antimoine, attribué à Basile Valentin] lesquelles cependant se laissèrent dissoudre très facilement dans l'esprit de sel qui avoit passé [on ne voit pas dans cette opération autre chose que de la production de sulfures d'or]. Nous répétâmes souvent la même chose jusqu'à ce que nous eussions une certaine quantité de beurre d'or; nous crûmes que le caput mortuum qui était resté devoit être blanc; mais nous nous trompâmes; il redevînt or, quoiqu'avec bien de la peine; il est vrai qu'il était fort pâle: nous conservâmes notre beurre pour d'autres opérations; mais avant que d'en donner la description, je veux raconter l'histoire suivante afin qu'on ne m'accuse pas de fausseté, si cette Expérience ne réussit pas d'abord à tout le monde.
Comme j'étois
un jour chez un chimiste fameux et très
expérimenté dont j'omets le nom, on vint à parler
de la dissolution de l'or, et on dit entre-autres choses qu'elle se
faisoit dans l'esprit de sel. Ce Chimiste ne voulant pas le croire, je
lui soutins la chose sans faire réflexion que, lorsque j'avois
exécuté cette expérience, j'avois employé
un esprit de sel que j'avois acheté tout préparé
et tout rectifié. Nous voulûmes recommencer; et nous
prîmes de l'esprit de sel que nous mîmes dans un vase avec
des feuillettes d'or; mais il ne se fit point de dissolution, et l'or
resta tel qu'il étoit. II faut donc remarquer que l'esprit de
sel simple ne dissout pas l'or. [cf.
note précédente]
[dans cette première
expérience, Orschall semble donc avoir formé un sel d'or,
probablement un chlorure]
Nous n'eûmes pas plutôt mêlé du nitre dans le mélange dont on vient de parler, que la dissolution de l'or se fit [Dans les circonstances ordinaires, l'or n'est attaqué ni par le nitre ni par les chlorates alcalins ; lorsqu'il est très divisé, il est sensiblement attaqué par le nitre et il se forme alors une combinaison d'oxyde d'or et de potasse : lorsqu'on dissout cette combinaison, l'or s'en sépare en totalité à l'état métallique parce que l'oxyde est réduit par le nitrite alcalin que contient toujours le mélange]. Si à la place de l'or en feuilles, on employé de l'or en chaux, l'esprit de sel simple l'attaque et le dissout très bien: mais pour revenir à notre beurre d'or, nous crûmes que, si nous en faisions la dissolution dans l'eau, il y auroit une précipitation rouge, de même que dans la préparation du mercurius Vitae ; [sur le Mercurius Vitae, cf. ce que nous en disons à la section Chevreul et Cambriel] mais il s'en fit une blanche (Le mercure de vie est une poudre blanche qui se trouve précipitée, après qu'on a versé de l'eau sur du beurre d'antimoine). Quoique nous estimassions que l'esprit de sel devoit se séparer, il ne se fit aucune précipitation, jusqu'à ce que nous eussions exposé le mélange au feu; après quoi nous ne trouvâmes dans le fond aucune chose rouge comme nous l'avions cru; mais seulement une poudre jaune: tout le rouge avoit disparût, ce qui nous mortifia beaucoup.
Nous pensâmes que la dissolution se faisant dans l'eau; elle ne rnanqueroit pas de réussir aussi dans l'esprit de vin; nous donnâmes presque dans l'opinion de Fr. Basale qui en parlant du sel dans ses vers s'exprime ainsi.
l'esprit de vin me nuit;
Il produit l'or potable.
Je me souviens à ce propos d'une merveille que j'ai souvent entendu raconter à mon père; il sçavoit avec de l'esprit de sel doux, [il doit s'agir de l'esprit de sel dulcifié par l'esprit de vin des vieux auteurs] tirer d'un ducat d'or un quart de ducat; le reste de l'or demeuroit blanc comme de l'argent. II mettoit de l'antimoine sur le quart de ducat qu'il avoit extrait; et avec ce mélange, il teignoit trois quarts de ducat du plus fin argent qui devenoit de l'or parfait. J'ai voulu refaire cette opération, mais elle ne m'a pas réussi, ainsi que je l'avois espéré; cependant comme le procédé en est curieux et plaisant, je vais vous le mettre ici.
Je fis un or fulminant à la manière ordinaire, c'est à dire, qu'après que j'eus dissous de l'or dans de l'eau-régale, je précipitai avec l'huile de tartre par défaillance; [ il y a deux espèces d'or fulminant. Dumas a prouvé qu'ils sont formés d'azoture d'or et d'ammoniaque ; la première espèce d'or fulminant s'obtient en faisant digérer de l'oxyde d'or dans de l'ammoniaque ou dans du sulfate d'ammoniaque ; une explosion se produit, provoquée par un moindre choc ou même un léger frottement : de l'ammoniaque, de l'azote et de l'eau se dégagent tandis qu'il reste de l'or à l'état métallique. L'or fulminant de seconde espèce se prépare en décomposant le chlorure d'or par l'ammoniaque faible en excès. Il est d'un jaune foncé. Notez que l'on peut décomposer les ors fulminants sans détonation en les faisant digérer avec du fer, du zinc ou du mercure, dans de l'acide hydro-chlorique étendu ] je versai sur cet or fulminant de l'esprit de sel doux; mais il ne voulut mordre dessus, que quand je l'eus mis à un degré de chaleur médiocre; je parvins pour lors à le dissoudre tout-à-fait. Mon esprit de sel doux devint d'un beau jaune semblable à celui de la plus belle dissolution d'or dans l'eau régale; ce qui me fit croire qu'il étoit très-bien dissout. J'en fis évaporer l'esprit de sel, et je m'attendois à trouver dans ma chaux d'or quelque chose de rare; mais il arriva ce dont je ne me serais jamais douté, c'est à dire que la force élastique y demeura encore cachée, comme l'expérience me le fit bientôt connaître; cette chaux commença à se sécher tout doucement; mais lorsque toutes les vapeurs et humidités en furent sorties, j'entendis dans mon appartement un bruit si terrible, qu'on aurait crû qu'on y avoit tiré un des plus gros canons; [ il faut donc conclure de cette expérience que l'huile de tartre devait forcément comporter de l'azotate de potasse] il n'y avoit cependant qu'une petite quantité de matière: on peut conclure de là que le sel de tartre s'y insinue de façon qu'il n'est presque pas possible de l'en tirer par les lotions. Cela m'apprit aussi que cet esprit de sel l'attire à lui; mais je laisse à chacun la liberté d'en juger.
Cependant je
persistai dans le dessein de trouver le moyen de précipiter l'or
dans une belle couleur rouge, ce que je ne pouvois venir à bout
de faire. Mais un jour que j'avois entrepris un certain travail pour
lequel j'avois besoin d'une dissolution d'or, je la fis dans
l'eau-régale et me servis pour cela d'un petit matras;
après l'opération faite, je voulus par hasard nettoyer ce
matras; pour cet effet je versai dedans une certaine quantité
d'eau douce: je le rinçai bien, et ne trouvant pour cette fois
sous ma main d'autre vaisseau pour verser l'eau, je la mis dans un vase
d'étain qui étoit disposé de façon à
laisser couler l'eau dans un autre vase, mais qui pour cette fois se
trouvait bouché de manière que rien n'en pût
sortir; l'eau demeura donc dedans pendant le tems de mon dîner,
après lequel étant rentré dans mon appartement
pour me laver, je m'aperçus avec surprise que le vase
d'étain étoit tout rouge. Je ne pus deviner d'abord ce
qui en étoit la cause; mais je ne tardais pas à m'en
apercevoir. [ indication
sur la préparation du pourpre de Cassius, mais il ne s'agit pas
là du pourpre ; il faut en effet, - cf. voie
humide
- que le chlorure d'étain agisse : l'expérience
aléatoire d'Orschall n'est possible que si l'on considère
que l'eau régale a agis sur l'étain pour en faire un
chlorure ; quoi qu'il en soit, les proportions ne sont pas requises
pour obtenir du pourpre de Cassius ]

FIGURE III
(De Humido
Radicali, Martin Sturtz, 1597, Ms. K II 8, UB Basel, Benedicta
Sic Sancta Trinitas)
[
image classique du couple alchimique, à l'image d'Adam et Eve ;
le serpent enroulé autour de l'Arbore Solari à l'instar
d'un caducée ; le dragon babylonien à droite ; l'athanor
à gauche ; les étapes de l'oeuvre dans le mandala central
; en haut les vents cardinaux qui gouvernent l'oeuvre ]
Le Docteur Cassius que je consultai, m'indiqua une autre route, mais
comme la confusion de mes idées jettoit de la langueur dans mon
travail et que je ne sçavois comment m'y prendre, il me vint en
pensée que, puisque l'esprit de sel dissout l'or après
qu'on l'a rendu fulminant, il pourroit bien se faire que cet esprit de
sel seroit trop fort, ce qui me détermina à essayer ce
qui suit.
Je pris du sel commun tel que celui dont on se sert à table; je le fis bien sécher et le pilai très-subtilement; je pris aussi des feuilles ou lames très-minces de l'or le plus fin. Je plaçai ces feuilles d'or avec mon sel bien séché, stratum super stratum, ou lits ou couches de l'un sur l'autre, dans un vase capable de résister à l'action du feu; je continuai cette cémentation pendant huit heures, le plus soigneusement qu'il me fut possible. Je m'étois imaginé que mes lames d'or, après avoir été rongées et réduites en petits morceaux, auroient communiqué au sel leur belle couleur jaune. Quoique après que le vaisseau fût refroidi et que je l'eus ouvert, je m'aperçusse bien que je n'avois pas réussi; j'eus cependant lieu d'être content: je trouvais quelque chose de meilleur et de plus important, puisque le sel étoit teint en un si beau pourpre qu'il me fit un plaisir infini. [il doit s'agir là de perchlorure d'or, voie vers le soi disant or potable] Je crus donc encore avoir pris la-pie-au-nid; que je n'avois plus qu'à verser sur ce sel de l'esprit de vin, et que je ne manquerai pas d'en extraire la belle couleur rouge. Cela n'arriva cependant pas ainsi; mon esprit de vin demeura blanc;et quoiqu'il eût resté assez longtemps dessus, mon sel ne perdit en aucune façon sa brillante couleur rouge; il en devint seulement plus éclatant et plus agréable à la vue; il acquit par là une qualité et un brillant que je ne sçaurois décrire, et devint un remède très utile contre les palpitations de coeur, et un sudorifique excellent; mais je n'en pus tirer aucun autre avantage.
Dans la pensée qui me vint de cémenter l'or avec le sel, je fis la dissolution de l'or sine strepitu ; je la placerai ici, quoiqu'elle soit connue d'ailleurs. Je fais d'autant moins de difficulté de la rapporter, qu'elle n'a réussi à personne de la manière que je vais la décrire.
On prend du
salpêtre, de l'alun, du sel commun, de chacun égale
quantité; on broye le tout avec un poids de feuilles d'or
égal à celui de chacune des matières susdites en
particulier; après avoir réduit le mélange en une
poudre aussi subtile qu'il se peut, on verse le tout ensemble dans le
matras, et l'on met par-dessus de l'eau que l'on évapore ensuite
en la faisant fortement bouillir, ce que l'on continue jusqu'à
ce que le sel qui reste au fond demeure jaune; sinon il faut de nouveau
verser de l'eau dessus et faire évaporer jusqu'à ce que
le signe susdit paroisse; alors on verse sur ce sel jaune de l'esprit
de vin, lequel en prendra la couleur dans le moment; si on trempe un
fer poli dans cet esprit de vin et qu'on le laisse sécher
ensuite, il prend une belle couleur d'or. [ lorsque
l'or est très divisé, il peut être attaqué
par le salpêtre : il se forme une combinaison d'oxyde d'or et de
potasse ; l'alun contient du sulfate de potasse et du sulfate
d'alumine. On sait que le polysulfure de potassium
peut également attaquer l'or ; le sel commun fournit le chlore
grâce auquel l'or peut être transformé en chlorure,
mais habituellement cela n'a lieu qu'avec l'eau régale. Alors
que les dissolutions auriques sont à peu près incolores,
elles deviennent jaunes par l'addition d'un acide. ]
On précipite cet esprit de vin avec de l'huile de tartre par défaillance, et pour lors on a un beau crocus d'or au fond du vase. [ il est clair que dans ce cas, le pH du milieu doit être élevé compte tenu que nous avons, mêlés, du sulfate de potasse, sans doute aussi du polysulfure de potassium et également, de l'alkali fixe ] Zwelfer [1, 2] en a fait mention fort au long. Un de mes amis voulut à Sulzbach réduire cette chaux, qu'on appelle autrement crocus d'or. [ c'est-à-dire oxyde d'or : on connaît deux formes chaulées d'or. Le protoxyde est d'un vert foncé, il est labile et se décompose spontanément en or métallique et en peroxyde. Il ne peut former aucun sel et on l'obtient en décomposant à froid les protochlorures par un alkali fixe en dissolution un peu étendue. Cela rappelle l'expérience d'Orschall, puisque la liqueur contient, à n'en point douter, de l'alkali en excès. Quant au peroxyde, il est noir et son hydrate est d'un jaune rougeâtre ; il possède la propriété de se combiner avec toutes les bases et il s'agit, au vrai, d'un véritable acide. Notons encore que ce peroxyde se combine avec les substances vitreuses et avec le borax : il colore ces substances d'un très beau jaune. On sait la polémique qu'il y eut au XIXe siècle - dont on s'est fait l'écho dans la section de la voie humide - quant au fait de savoir si le pourpre de Cassius était formé d'or à l'état métallique très divisé ou d'oxyde d'or ; rappelons que les chimistes se sont ralliés à la première hypothèse. ] II s'imagina pouvoir la fondre avec un flux commun ou ordinaire; mais lorsqu'il s'attendoit à trouver un régule d'or, il ne trouva contre son espérance qu'un verre noir, [ce qui peut être en faveur de sa coloration par la forme peroxydée de l'or] d'un rouge foncé, cependant un peu transparent. On peut se rappeler ici le grand cas que les anciens faisoient de la vitrification de l'or, opération aujourd'hui très-facile et très-connue. Je sçais qu'il y a environ seize ans, différentes personnes ont reçu des récompenses pour le procédé de vitrifier l'or que je viens d'indiquer. Quoique toutes les fois que j'ai communiqué ce procédé, j'aie averti qu'on n'en tireroit aucun profit, mes avertissements on été inutiles.
Comme je
m'appliquois beaucoup ci-devant à la fonte des minéraux
pour en pouvoir obtenir quelque utilité, je crus qu'il y aurait
aussi
de
l'avantage à traiter ce que les Orfèvres appellent des
ordures; j'étois occupé de cette idée, lorsqu'il
me tomba sous la main des raclures d'or qui ne sont autre chose que de
la pierre ponce dont les Orfèvres se sont servis à
frotter l'or pour le polir. Comme la pierre ponce dont on a
frotté l'or en détache beaucoup, je comptois pouvoir
faire fondre ces raclures avec de la litharge, mais je trouvai qu'il ne
se formoit point de scories; je m'avisai de les traiter comme du verre,
et je crus qu'il pourroit se former un régule; pour cet effet je
pris un flux composé de cendres gravelés, de nitre et de
borax que je mêlai avec les raclures. Je fis bien fondre le tout;
mais je trouvai au lieu d'un régule quelques petits grains, et
j'eus outre cela un beau verre rouge tout semblable à
l'émail rouge transparent dont se servent ceux qui travaillent
en or: ils étoient si ressemblant que, quoique j'en connusse la
différence, j'avois de la peine à les distinguer. Voici
la manière de procéder dans cette opération.
Prenez une lame d'or battu; frottez-la avec la pierre ponce; rassemblez avec soin toute la raclure qui tombera dans un vase avec de l'eau; séchez-la ensuite; prenez de cette raclure autant que vous en voudrez, etc. Procédez pour le reste comme il a été dit ci-dessus. Les Anciens ont fait un grand cas de la vitrification de l'or; [ la vitrification de l'or a fait l'objet d'au moins deux Mémoires de l'Histoire de l'Académie Royale : le premier, en date de 1702, critiquant Homberg sur la vitrification de l'or au miroir ardent ; le second, de 1707 ] mais je ne veux pas décider s'il s'y prenoient de la même manière que je m'y suis pris, et si le succès en étoit le même; il me suffit que je sache vitrifier l'or. je voudrois seulement savoir le moyen de réduire ce verre d'or et d'en retirer l'or qui y est contenu. Cette vitrification me fit entreprendre un autre travail dans l'espérance de parvenir à faire des rubis, [c'est le seul exemple de texte où nous avons trouvé une relation claire et évidente entre l'alchimie chimérique et l'alchimie positive : ici, Orschall a en vue de soutirer de l'or le Soufre ou teinture grâce auquel il croit pouvoir teindre un verre pour en faire du vrai rubis...] secret très-désiré; mais quelque peine que je prisse, tous mes efforts furent inutiles, je vis bien que sans une forte destruction de l'or, je ne pourrois réussir. Il arriva dans ces entrefaites, que le célèbre Docteur Cassius [rappelons que Cassius n'est nullement l'inventeur du pourpre qui porte son nom, cf. voie humide] qui est en possession du secret de faire le verre rouge, entra en conversation avec moi; il se vantoit non-seulement de précipiter l'or dans le plus grand rouge; mais aussi de le détruire tellement qu'il n'étoit plus possible dé le réduire. Lui ayant raconté à ce sujet ce qui m'étoit arrivé avec le vaisseau que j'avois lavé et la cuvette d'étain dont j'ai parlé ci-dessus, il en fut étonné et me révéla tout de suite son secret que je crois devoir rapporter ici, d'autant plus que je l'ai souvent mis en pratique avec succès et que je m'en suis servi pour faire plusieurs expériences.
On prend trois quart
d'eau-forte dans laquelle on ait précipité de l'argent,
et un quart d'eau salée; on les mêle ensemble; ce
mélange prend une couleur laiteuse, c'est à dire que
l'argent dont quelques parties sont encore demeurées dans
l'eau-forte après la précipitation, tombe au fond du
vase. On laisse ce mélange dans cet état jusqu'à
ce qu'il soit devenu clair; il est alors d'une couleur d'algue -marine ;
on le décante ensuite dans un autre vase pour le séparer
de son sédiment, et on le filtre avec soin. Après cette
préparation, on jette dans cette liqueur un peu de limaille
d'étain; on l'expose à une chaleur douce, et on laisse
dissoudre peu à peu: Mais il ne faut jeter dans la liqueur
qu'une petite pincée d'étain à chaque fois, c'est
à dire, autant que l'on peut en prendre avec les deux premiers
doigts; il faut attendre qu'une pincée soit dissoute pour en
remettre une autre; on continue ce procédé jusqu'à
ce que l'eau soit entièrement devenue d'un beau jaune, ce qui
est la marque que la solution a été suffisante; on filtre
cette liqueur jaune de façon qu'elle soit très-belle et
très-pure, et on la garde en cet état. [c'est la préparation des
chlorures d'étain, cf. voie humide]
On fait ensuite une eau-régale avec de l'eau-forte et du sel ammoniac suivant la méthode connue de tout le monde; on dissout de l'or dans cette eau: On fait tomber quelques gouttes de cette solution d'or dans un très-grand verre plein d'eau de fontaine bien pure et bien nette; on remue bien le tout ensemble, et ensuite on laisse tomber dans le même verre une ou deux gouttes de la solution d'étain préparée comme on l'a enseigné ci-dessus; sur le champ on voit toute la liqueur devenir rouge et d'une belle couleur de sang. [M. Buisson donne le procédé suivant comme le meilleur qu'on puisse suivre pour obtenir de très beau pourpre. On fait une dissolution neutre de protochlorure d'étain avec 1 p. de ce métal en grenailles, et de l'acide muriatique. D'une autre part on dissout 2 p. d'étain dans une eau régale composée de 3 p. d'acide nitrique et 1 p. d'acide muriatique, et de manière à ce que la dissolution soit neutre. Enfin on dissout à chaud 7 p. d'or dans une quantité strictement suffisante d'une eau régale composée de 1 p. d'acide nitrique et de 6 p. d'acide muriatique. On étend la dissolution d'or de 3 ½ litres d'eau, on y mêle le deutochlorure d'étain, et l'on y ajoute goutte à goutte le protochlorure, jusqu'à ce que le précipité ait la nuance désirée : un excès de protochlorure brunit le précipité, un excès de deutochlorure le fait au contraire passer au violet. On le lave le plus promptement possible pour qu'il ne s'altère pas. II se forme du précipité pourpre quand on se sert de protochlorure d'étain qui est resté pendant quelque temps exposé à l'air, parce qu'alors il y a absorption d'oxigène et production de deutoxide d'étain. Le même effet a lieu lorsque avec du protochlorure d'étain pur on emploie une dissolution acide d'or faite par l'eau régale, à cause de la réaction que l'acide nitrique exerce sur le protocblorure.] C'est ici la

FIGURE IV
(De Humido
Radicali, Martin Sturtz, 1597, Ms. K II 8, UB Basel, Benedicta
Sic Sancta Trinitas)
J'avoue que lorsque je fis cette expérience pour la première fois elle me causa un très-grand plaisir; car je pensais avec le Docteur Cassius que ce précipité rouge ne pouvoit se réduire. II me parût d'abord que cela étoit ainsi; mais à la fin je trouvai le moyen de le réduire et d'en tirer de très-bon or, comme je le dirais plus bas.
Je mis à part cette eau rouge teinte par les gouttes de la dissolution de l'or et de celles de l'étain que j'avois versées dessus. Pendant la nuit il se précipita un beau crocus d'or au fond du vaisseau. Ce crocus fournit aux Orfèvres un beau pourpre d'or très-propre à être employé dans leurs émaux.
Je m'appliquai sans perdre de temps à faire des expériences sur cette admirable eau rouge; je sentois que plus j'y travaillois, plus mon zèle augmentoit. Je crus d'abord qu'avant que cette matière rouge se précipitât, je pouvois la distiller par la cornue dont je me servois de préférence à un alambic, afin que la matière ne fût pas obligée de monter si haut; mais cette expérience ne répondit point à mon attente.
Aussitôt que l'eau susdite se fut colorée, je la mis dans une petite cornue de verre, à l'embouchure de laquelle j'ajoûtai un petit récipient que je lutai le plus exactement que je pus. Je donnai d'abord une chaleur douce; mais plus je voulus pousser la distillation, moins il vint de gouttes rouges; je crus à la fin devoir augmenter le feu pour obtenir quelque chose: mais je ne pus même avoir un résidu rouge; il n'étoit que d'un jaune pâle: je versai dessus de l'esprit de vin qui prit sur le champ une couleur aussi jaune qu'une solution d'or; mais il resta en arrière une petite quantité d'une chaux blanche que je regardai comme provenant de l'étain qui étoit entré dans le mélange.
Cet esprit de vin coloré en jaune [il est probable que l'acide acétique soit responsable de cette coloration] ne me parut pas différent de la solution d'or sine crepitu; j'y trempai un fer poli : non seulement ce fer ne se dora point; mais il ne s'y fit pas même la moindre tache jaune, sans que j'en pusse pénétrer la raison. Cet événement me fit concevoir une autre espérance. Je crus que l'or qui étoit dans cet esprit de vin n'étoit point si corporel ou si sensible que dans la solution d'or sine crepitu, et que pourvu qu'il passât par la cornue, il étoit égal qu'il fût jaune ou rouge ou de quelque couleur que ce fût; mais j'éprouvai qu'il me donnoit un produit tout différent, comme on va le voir dans la suite.
Je pris l'esprit de vin ci-dessus qui étoit d'un beau jaune; je le mis clans une petite cornue à digérer pendant quelques temps, afin qu'il pût devenir suffisamment délié; quand je crus que le temps d'en faire usage étoit venu, je l'exposai d'abord à un degré de chaleur très-modéré. Mais cela fut inutile, car mon esprit de vin passa tout blanc; et après que la distillation fût faite jusqu'à siccité, je trouvai dans le fond de la cornue de petites étoiles d'or. [il s'agit d'or métallique à l'état très divisé ; en effet, le précipité pourpre retient de l'eau à une température un peu supérieure à 100°C. Par calcination il abandonne cette eau sans qu'il se dégage la plus petite trace d'oxygène ; il prend une couleur briquetée et l'or y est à l'état métallique.] C'est ainsi que cet or que le Docteur Cassius avoir fait passer pour irréductible se réduit sans peine en or, mais ce qui m'étonna le plus, ce fut que, de quelque manière que je m'y prisse, je ne pus presque pas réduire la chaux, lorsqu'elle se fut déposée au fond ; ce qui me donna occasion de tenter encore quelque chose et de faire l'opération suivante.
Après avoir précipité une certaine quantité d'or de la manière expliquée ci-dessus, je mis l'eau rouge à évaporer, car il me parut qu'il étoit assez indifférent de la faire distiller ou de la faire évaporer. Il arriva cependant que, lorsque l'évaporation étoit presque sur sa fin, le matras de verre qui contenoit la matière se fendit. Je le retirai du feu, afin qu'il ne se brisât pas entièrement; je laissai refroidir la matière qui étoit gluante et avoir pris la consistance d'un onguent, et je versai ensuite de l'esprit de vin par dessus, qui devint à la vérité jaune, mais un peu trouble. Je versai dans un autre petit verre cet esprit de vin ainsi coloré; je le laissai découvert et j'allai dîner. Lorsque je revins pour voir si cet esprit de vin coloré ne s'étoit pas clarifié, je trouvai qu'il étoit devenu de la couleur d'un beau rouge de rubis; ce qui me causa beaucoup de joie, comme on peut se l'imaginer. J'avoue que j'ignore quelle est la cause particulière de ce phénomène, et qu'ayant réitéré cette expérience à plusieurs reprises différentes, je n'ai pû y réussir en tout que deux fois en comptant cette première. Je n'ai jamais imaginé quelle étoit la subtile et singulière manipulation qui se déroboit ici ; ce qu'il y a de plus admirable c'est que la teinture n'étoit pas d'un rouge simple comme les autres, mais d'un Rouge de rubis qui tiroit sur le pourpre.
Ce qui restoit au fond du verre étoit tout blanc. [il s'agit d'oxyde d'étain] Je le laissai sans y faire attention; il me fournit cependant l'occasion de faire l'expérience suivante.
Le verre qui contenoit le résidu de l'expérience précédente étant resté assez longtemps sur une fenêtre, parce que je n'en faisois aucun cas; [le mélange avait donc été exposé à la lumière solaire ; le perchlorure d'or peut être réduit par la lumière au bout d'un certain temps ; il est très soluble dans l'eau et dans l'alcool. On tient là l'explication des expériences précédentes de JC Orschall] il se trouva par hasard que je voulus nettoyer et débarrasser cette place; ce vase tomba sous ma main et j'aperçus que de ce résidu ou de ce marc blanc il s'étoit formé une matière rouge et séché qui tenoit très fortement au verre; les sels contenus dans cette matière s'étoient élevés et poussés en haut sous forme de poils ou de cheveux d'une manière fort jolie; je crus qu'en présentant ce mélange à la lumière, il paroitroît encore plus beau; je trouvai qu'il n'étoit pas rouge, mais violet, en le tenant dans l'obscurité; et lorsque la lumière donnoit dessus, il paroissoit de même que s'il avoit été doré par le meilleur peintre. Cette opération m'a réussi plusieurs fois; mais il faut que la matière ait été longtemps exposée à l'air. Continuant toujours à faire des expériences sur cette matière, je cherchai les différentes façons dont on peut mêler ou combiner les liqueurs susdites les unes avec les autres.
J'ai trouvé
qu'il y avoit une très grande différence à verser
la solution d'étain dans la solution d'or, ou à verser la
solution d'or dans la solution d'étain, quoique les
matières fussent en même poids et en
même proportion. [Il
est difficile d'obtenir un très beau pourpre. Le protochlorure
d'étain pur et le plus neutre possible, mêlé avec
une dissolution d'or neutre, ne produit jamais de
précipité rouge, le dépôt qui se forme est
marron, ou brun, ou bleu, ou vert, ou même métallique,
selon le degré de concentration des liqueurs. Le deutochlorure
d'étain ne trouble pas la dissolution d'or, mais le
mélange des deux chlorures donne des précipités de
couleur pourpre quand ils sont employés en de certaines
proportions, et qu'ils sont convenablement étendus d'eau. Les
liqueurs les plus étendues donnent le pourpre de la nuance la
moins foncée. Selon M. Oberkampf cette nuance tire d'autant plus
sur le violet que la proportion du chlorure d'étain est plus
considérable relativement à celle du chlorure d'or, et
lorsque l'or domine, la couleur tire plus ou moins sur le rose.]
Si je prends un petit verre rempli de solution d'or et que je verse
dedans un peu de solution d'étain, ce mélange devient
noir comme du charbon ou de l'encre, en sorte qu'on peut s'en servir
pour écrire ; mais si je prends un petit verre plein de la
solution d'étain et que je verse dedans de la solution d'or, la
liqueur devient à la vérité dans l'instant couleur
de charbon, mais le mélange se met à travailler et
redevient clair en peu de tems; si on y reverse de nouvelle solution
d'or, il arrivera la même chose que dans le premier
mélange, et ce dernier phénoméne pourra bien
passer pour une chose très singulière; il nous a fourni
l'expérience suivante.
On peut faire la même chose en mettant deux fois plus de la solution d'or que de celle d'étain, et il en résultera encore un phénomène singulier. Je crus d'abord que le mélange me donneroit du rouge; si, de même que dans l'autre solution d'or, je versois des gouttes, et si je mettois par-dessus de nouvelle solution d'étain, attendu qu'il y avoit plus d'or que d'étain; mais cela n'arriva point. Je pris donc de ce dernier mélange de solution d'étain et d'or; j'en laissai tomber quelques gouttes dans un grand verre plein d'eau; j'y mis aussi quelques gouttes de la solution d'étain.
J'observai que ce mélange ne devenoit pas rouge, mais d'un beau violet qui se précipita ensuite au fond du vase; ce qui prouve que le beau rouge ne vient que de l'or: Je ne puis me dispenser d'exposer ici comment il faut s'y prendre pour faire la dissolution d'étain, de façon que l'on puisse réussir dans ces expériences.
Si l'on veut se dispenser de l'embarras de la précipitation de l'eau-forte et de la seconde précipitation avec l'eau salée, dont on a parlé dans la VIIIème expérience vers le milieu, on prendra seulement de l'eau-régale, c'est à dire, de l'eau-forte dans laquelle on aura fait dissoudre du sel ammoniac, et on y dissoudra de l'étain; cela produira le même effet que ce que j'ai dit ci-dessus; mais pour s'exempter de toute cette peine, on pourra procéder de la manière suivante.
On prendra un grand verre plein d'eau de fontaine, bien propre; on mettra dedans quelques gouttes de solution d'or faite comme il a été dit; on y mettra ensuite un morceau d'étain d'Angleterre bien pur et bien nettoyé; et après qu'on l'y aura laissé tremper quelque tems, on verra que l'eau qui paraîtra d'abord entièrement noire, après avoir été quelques heures dans cet état, commencera à se colorer en rouge. Quand elle aura acquis la plus vive rougeur, on en retirera le morceau d'étain.
Cette opération produira les mêmes effets que ceux qu'on a produits ci-dessus par le moyen de la solution d'étain, et on pourra faire avec ce rouge toutes les expériences qui ont été rapportées. La solution préparée de la manière suivante produit aussi le même effet.

FIGURE V
(De Humido
Radicali, Martin Sturtz, 1597, Ms. K II 8, UB Basel, Benedicta
Sic Sancta Trinitas)
[Ici,
nous apercevons le Mercurius senex qui dirige l'oeuvre. Au milieu, le
double vaisseau dont Nicolas Flamel nous rappelle qu'il est
formé, partie de chêne, partie de fer. Au centre, le
Christ et sa Passion, emblème général pour
l'alchimiste, de la matière portée au creuset. En bas,
des couleurs de l'oeuvre : le noir rappelle bien sûr la
putréfaction, première couleur que le pèlerin
verra sur sa route, symbolisée par le désert ; puis le
blanc, indice de la régénération des chaux ; le
jaune qui annonce la réincrudation ; enfin le rouge, faîte
de l'oeuvre]
On fait un amalgame de mercure et d'étain avec lequel on mêle une égale portion de sublimé; [Lorsqu'on plonge de l'or dans du mercure il blanchit aussitôt, et il finit par s'y dissoudre, même à la température ordinaire. La chaleur accélère beaucoup la combinaison. L'alliage, saturé de mercure et com-primé dans de la peau de chamois, est blanc, mou d'abord, mais solide au bout d'un certain temps. Il cristallise en prismes à quatre pans. Il renferme environ 2 p. d'or et 1 p. de mercure. L'amalgame pétrissable contient 7 p. de mercure et 1 p. d'or. On l'emploie beaucoup pour dorer les métaux. On l'applique immédiatement sur l'argent. Mais pour fixer l'or sur le cuivre il faut d'abord frotter celui-ci avec du sublimé corrosif, afin de le recouvrir de mercure, et l'enduire ensuite d'amalgame, en chauffant les pièces ainsi préparées on volatilise tout le mercure, et elles se trouvent couvertes d'or mat. On leur donne le poli en les frottant sous l'eau avec une brosse de laiton, etc.] on met ce mélange sur un plateau de verre et non de fer, [l'or a en effet une très grande affinité pour le fer] que l'on porte ensuite à la cave ou dans un lieu humide, pour qu'il se résolve en une liqueur. On peut se servir de cette liqueur d'étain pour produire les mêmes effets que par la solution d'étain dont on a parlé ci-dessus: Il y a une autre liqueur ou solution d'étain que le Docteur Cassius m'a apprise, qui est encore beaucoup plus curieuse; ce n'est qu'un esprit fumant; et certes cet esprit a quelque chose de merveilleux; comme il m'est arrivé très-souvent de faire cette opération, je veux la mettre ici.
Quoique cette opération ne se fisse point avec de l'or, elle peut cependant être utile: en voici le procédé. Premièrement, on fait à la manière ordinaire un amalgame de trois parties d'étain d'Angleterre avec cinq parties de mercure vif; [cf. voie humide] on triture cet amalgame autant qu'il est possible avec un poids égal de mercure sublimé; on incorpore bien ces matières, après quoi on met ce mélange dans une cornue de verre au bain de sable, et on l'expose au feu, après y avoir très-étroitement lutté un récipient dont on tient le ventre dans de l'eau froide. On commence par donner un feu doux; on le rend ensuite plus fort; alors il passe une liqueur claire; cette liqueur est bientôt suivie de certains esprits qui s'élèvent avec tant de violence qu'il y a lieu d'en être étonné: lorsqu'on s'aperçoit qu'il commence à se sublimer quelque chose du sel, on cesse le feu et on laisse refroidir le tout.
Lorsque tout est refroidi, on délute le récipient et l'on vide promptement l'esprit qui se trouve dedans, dans un vase très-bien bouché. Lorsque cet esprit est exposé à l'air, il commence à fumer fortement et ne cesse pas jusqu'à ce qu'il soit entièrement évaporé. [toute cette opération ne décrit point autre chose que la préparation de la liqueur de Libavius : c'est la première étape dans la voie du pourpre de Cassius et des strass colorés, cf. 1, 2, 3] Quand on prépare cet esprit fumant, il faut bien faire attention qu'on ne doit pas se servir de vase ou d'instrument de métal; il faut que tout se fasse avec des vaisseaux de terre ou de grès; faute d'avoir pris cette précaution, l'opération m'a manqué plusieurs fois; et je voulois y renoncer, lorsque je me rappellai que j'avois fait mon amalgame dans une cuillère de fer, ce qui paroît de peu de conséquence; cela fut pourtant la cause de ce que je ne réussis pas; je me servis une autre fois d'un vaisseau de terre, tout alla bien, et ne manqua jamais de réussir depuis.
Cet esprit fumant précipite l'or dans la plus belle et la plus vive rougeur, quand on s'en sert suivant le procédé que j'ai dit ci-dessus, au lieu de la solution d'étain. Le Docteur Cassius m'a dit là-dessus, que si on mêle cet esprit fumant avec une chaux d'or, et qu'on le retire ensuite par la distillation, l'or passe aussi sous la forme d'une belle résine rouge comme du sang, qui aussitôt qu'on l'expose à la chaleur, devient liquide comme de l'huile, mais se durcit au froid comme les autres résines; et que si j'en mettois seulement quelques gouttes dans un verre plein d'eau, l'eau se changeroit en une pierre semblable au cristal; [sur tout cela, cf. voie humide] mais je n'ai pas encore porté mes recherches aussi loin, j'ai seulement éprouvé ce qui suit.
Une personne me pria de lui apprendre à préparer de l'esprit fumant; je n'avais pas trop d'envie de lui montrer ce secret; je voulais l'en dégoûter sous prétexte de la dépense qu'il falloit faire pour y réussir; comme elle me pressoit toujours et que je ne pouvais pas refuser; je joignis pour la valeur de deux ducats d'or en feuilles avec quatre onces du mélange susdit; je crus que cela ne nuirait pas à l'opération, mais au lieu de l'esprit fumant que je m'attendais à avoir, je n'obtins absolument rien; personne n'en fut plus fâché que moi qui ne pouvois deviner la cause de cette perte ; je remarquai cependant, après avoir cassé la cornue, qu'il s'étoit attaché au col par-ci par-là, quelques belles fleurs couleur de pourpre, [il doit s'agir de perchlorure d'or] et je trouvai un peu de sublimé de la même couleur au-dessus du caput mortuum : j'étais alors en voyage, et l'opération s'étant faite dans un autre laboratoire que le mien, je ne pus pas pousser l'expérience plus loin; je fus donc obligé d'abandonner à quelque autre le soin de continuer l'examen de la chose. Quant à ce qui concerne ce que le Docteur Cassius m'avoit dit de la coagulation de l'eau, je ne regarde pas la chose comme impossible, car il m'est arrivé ce que je vais raconter.
Je m'étois
sérieusement appliqué ci-devant à chercher le
moyen de pouvoir nourrir les perles,
maturatio perlarum, et j'avois imaginé que l'esprit
fumant pouvoit y contribuer beaucoup: je fis donc avec l'un de mes
meilleurs amis de l'esprit fumant, et nous voulions mettre dedans une
perle non-mûre. Comme nous n'avions point dans ce moment
une bouteille nettoyée et propre, pour épargner le tems,
nous ne voulûmes point en envoyer chercher, et nous en
fîmes rincer une; il resta, comme il a toujours coutume
d'arriver, quelques petites gouttes d'eau attachées ça et
là aux parois du verre; nous lavâmes aussi la perle, et il
y resta quelque humidité; enfin nous jetâmes la perle dans
la liqueur; nous vîmes dans le fond du verre quelques parties
d'eau qui s'y étoient déposées; nous n'y
fîmes point attention; et sans rien craindre, nous versâmes
dessus de l'esprit fumant; nous l'y laissâmes un peu de temps,
c'est à dire presque une heure, après avoir bien
fermé le vaisseau; et nous nous en allâmes. Nous
voulûmes après cela remuer la bouteille; mais notre perle
s'étoit attachée fortement et ne remuoit pas; nous nous
regardâmes l'un l'autre, ne sachant ce que cela vouloit dire. Je
pris enfin une plume avec laquelle je crus pouvoir détacher la
perle, mais cela fut inutile; dans la mauvaise humeur où
j'étais, je pris un outil de fer qui se trouva sous ma main, et
je voulus m'en servir; il arriva que la perle en peu de tems
s'étoit si fortement attachée, que je fus obligé
de casser le verre avant d'en avoir pu venir à bout, et notre
esprit fumant fut répandu sans que nous pussions le ramasser
à cause de la promptitude avec laquelle il
s'évaporât. Je me resouvins alors de ce qu'un de mes amis
d'Hambourg m'avoir écrit, il y avoit environ douze ans. Le voici
: Une compagnie de gens
respectables se trouva assemblée dans une auberge ;
c'étaient tous gens curieux. Ils conversaient ensemble sur
différens sujets, lorsqu'il arriva un homme inconnu qui se
joignit à eux et fît la conversation; un moment
après, il demanda un verre plein d'eau de fontaine fraîche
qu'on lui apporta. Il déboutonna son habit; il ouvrit la fente
de sa chemise; on remarqua qu'il portait sur la peau une espèce
de large ceinture à laquelle étoient attachées
plusieurs petites bourses; il en ouvrit une; il en tira un peu d'une
drogue et la jetta dans le verre; il s'en alla ensuite sans qu'on s'en
apperçût, et on ne put sçavoir ce qu'il
était devenu: on examina ce qui était dans le verre, et
on trouva que c'était du cristal et si dur qu'on en fut étonné.
On n'a jamais pu sçavoir quel était cet homme et ce
qu'il étoit devenu: pour moi, je ne doute pas que l'esprit
fumant ne puisse coaguler l'eau; et voici sur cela ce que je puis
attester avoir vû de mes yeux. [s'agit-il
du même Adepte qui avait officié chez Helvetius et chez
Van Helmont ? Rien d'assuré là-dessus]
Un garçon qui travailloit dans mon laboratoire et que j'avais chargé de nettoyer le récipient dans lequel j'avais fait distiller de l'esprit fumant, jetta dans ce récipient une assez grande quantité d'eau, dans le dessein de le rincer; mais il revint à moi dans le moment pour me montrer ce qui était arrivé, et se plaindre que l'eau qu'il avoit versée dans le récipient étoit devenue une espèce de sel coagulé; d'où je conclus que ce n'est pas une chose si difficile de coaguler l'eau; il y auroit plusieurs expériences à faire pour cela; mais il ne faut pas trop nous éloigner de notre sujet.
On prend de l'esprit
de vitriol bien rectifié; on verse dessus, une quantité
égale d'eau salée; on fait ensuite évaporer ce
mélange; il reste au fond du vase un gâteau, blanc, aigre,
salé qui tombe très-facilement en deliquium; on
prend ensuite du crocus d'or qui s'est déposé au fond de
l'eau rouge dont nous avons parlé plus haut; on le triture avec
ce sel
duplicatum [c'est-à-dire
l'arcanum duplicatum, cf. tartre
vitriolé] tant et si long-tems que l'on
peut; enfin, jusqu'à ce que ce sel, qui par lui-même est
blanc, acquiert une couleur violette; on le met ensuite à
chauffer dans un vase de terre qui puisse résister au feu, et il
se liquéfie très promptement; quand il est
liquéfié,on le décante; alors il a une si belle
couleur rouge incarnate qu'elle fait plaisir à voir, on pile ce
sel ainsi coloré dans un mortier de verre, et on verse dessus un
esprit de vin tartarisé, on le laisse un peu de temps en
digestion, et on en extrait par-là un beau rouge couleur de
sang; les sels restent blancs au fond. [La
potasse et la soude caustiques décomposent les dissolutions de
ce chlorure; il se fait un précipité pulvérulent
noirâtre d'autant moins abondant qu'on emploie plus d'alcali, et
qui ne s'élève jamais à plus d'un dixième
de la quantité d'or contenue dans la dissolution. Ce
précipité est de l'oxyde anhydre qui retient un peu de
potasse. La liqueur surnageante est à peine colorée en
jaune verdâtre : elle tient en dissolution un mélange de
chlorure double et d'aurate de potasse. En la saturant d'un acide elle
redevient jaune, et l'addition d'un alcali peut ensuite en
précipiter une certaine quantité d'or.]

FIGURE VI
(De Humido
Radicali, Martin Sturtz, 1597, Ms. K II 8, UB Basel, Benedicta
Sic Sancta Trinitas)
[Ici,
l'Esprit tend la main à l'Âme : nous voulons parler du
personnage juché sur le cercle crucifère, porteur du
bourdon de pèlerin et s'appuyant sur l'une des branches de
l'Arbore Solari. En haut, l'ange tutélaire, médiateur de
Zeus, en qui nous reconnaissons la rosée de mai. En bas,
l'artifice du feu secret. Au milieu, l'athanor philosophique avec la
matière portée au rouge ; on reconnaît enfin la
croix qui distingue la stibine.]
Je fis cette expérience en procédant comme je viens de le dire, excepté qu'au lieu de sel duplicatum j'employai du sel admirabile de Glauber [c'est-à-dire du sulfate de soude, congénère de l'arcanum duplicatum]; mais je remarquai, après l'avoir fondu, qu'il n'étoit pas si beau qu'en se servant du sel duplicatum; il étoit d'une couleur noirâtre et ne promettoit point un heureux succès. [cf. note précédente sur l'action de la soude caustique] Effectivement, j'éprouvai que l'esprit de vin dont je l'arrosai, ne vouloir point agir dessus; ce qui rendit le travail inutile.
Je veux mettre ici un procédé du Docteur Cassius par lequel on apprendra à faire usage d'une dissolution d'argent avec de l'eau-forte ou de l'esprit de nitre; il veut qu'on l'évapore jusqu'à pellicule; qu'après l'avoir fait cristalliser, on dissoude les cristaux dans le vinaigre distillé; qu'on cristallise de nouveau; qu'on mêle ces cristaux avec l'extraction d'or rapportée ci-dessus; enfin qu'on tienne le tout en digestion; ce qui donnera, dit-il, un bon produit via particulari; mais j'ai peine à prendre confiance en cette opération.
Je la regarde avec
raison comme une teinture d'or [Lorsqu'on
l'agite avec ce que Valérius Cordus nommait l'oleum vitrioli dulce,
il se dissout, et la liqueur su partage par le repos en deux parties,
l'une inférieure incolore, qui n'est que l'eau chargée
d'acide hydro -chlorique, et l'autre d'un beau jaune qui surnage, et qui contient tout l'or. On ne
connaît pas bien sa nature. On employait autrefois cette
dissolution jaune dans la médecine, sous le nom d'or potable.
Elle est extrêmement caustique.] : et je croirai
facilement que cette teinture est très déliée et
meilleure que celle que l'on fait avec la solution d'or sine strepitu,
si l'on verse dessus de l'esprit de vin, et qu'il se teigne en
jaune aussitôt. Mais l'or y est encore trop corporel; cependant
j'admettrai sans peine un fait qui m'a été raconté
à Vienne par une personne du premier ordre; il est arrivé
à un Comte.
Ce Seigneur
n'avoit eu pendant toute sa vie que fort peu de santé, et
personne n'en sçavoit la raison et ne connaissoit sa maladie. Un
Chymiste qui prédendoit n'ignorer de rien, l'offrit à
rétablir entièrement le pauvre malade avec l'aide de Dieu
et par le moyen d'une teinture d'or, qu'il disoit être le fruit
de son habileté dans l'Art. Avec cette teinture,
(qui n'étoit autre chose qu'un esprit de vin coloré,
semblable à celui dont nous venons de parler),
peut-être avait-il réussi; si le remède avoir
été aussi excellent que la
foi et la confiance du
malade étaient grandes. Ce
mauvais Chymiste donna de sa prétendue teinture d'or; sans
considérer le mal qu'elle pouvait causer au malade, qui
en mourut en peu de jours. Les parents furent curieux de sçavoir
quelle avoit été la cause d'une maladie assez
opiniâtre pour résister à
l'admirable
or potable; après avoir tenu conseil, ils
firent ouvrir le corps du défunt; et comme
entre-autres parties, on visitait aussi l'estomac, on y trouva un petit
morceau d'or qui, (comme on peut le conjecturer) n'était
pas d'une couleur aussi vive que l'or ordinaire; quoiqu'il ne fut pas
douteux que ce n'en fût: mais ce qui est bien surprenant, c'est
qu'il paroissoit comme s'il eût été fondu et
réuni; on eût alors des preuves de la vertu tant
vantée de l'or potable.
Je pourrais rapporter plusieurs traits semblables, si je ne craignois d'abuser d'un tems précieux; il est donc plus difficile qu'on ne se l'imagine d'obtenir une vraie teinture d'or. Les Anciens croyent impossible de l'obtenir sans un dissolvant universel; je suis de leur opinion sur ce point. J'ajoute seulement que l'or est un corps dur qui ne peut être dissout par aucun esprit sans le secours soit du sel ammoniac, soit du sel animal, soit du sel commun. Le célèbre Docteur Volkamer, Médecin et Physicien de Nuremberg et Membre de l'Académie des Curieux de la Nature, a trouvé une manière singulière de décomposer le nitre [cf. salpêtre] et d'en séparer l'esprit, l'eau, le sel et une terre blanche comme la neige; cet esprit de nitre, après avoir été préparé et aiguisé de cette manière par son sel, est en état de dissoudre l'or; je l'ai vu moi même et l'ai éprouvé plusieurs fois. Mais pour ne pas allonger davantage cette digression, je remets à traiter cette matière en son lieu, et je retourne à ma précipitation d'or.
Je pris un verre plein d'esprit de vin; je mis dedans quelques gouttes de cet esprit de vin jaune que donne la solution d'or dont on a tant de fois parlé ci-dessus; [il s'agit de cette liqueur d'un beau jaune, qui surnage et qui contient tout l'or, dans la préparation du perchlorure] après avoir bien mêlé le tout, j'y ajoutai un morceau d'étain que j'y laissai jusqu'à ce que la liqueur devînt d'un beau rouge; le tout resta dans cet état encore une fois aussi long-tems; il ne se précipita rien, et le mélange demeura toujours d'un beau rouge, à l'exception de quelques peu de sédiment noir qui tomboient au fond. Ayant observé que plus je laissois cet esprit, plus il devenoit beau, j'en eus beaucoup de joie, je le laissai longtemps, parce que je fis un voyage; et quoique mon absence dut être d'un mois, j'étais persuadé que je le retrouverais rouge; mais à mon retour, lorsque je vins à jeter les yeux dessus, je vis qu'il était devenu clair et que le rouge s'étoit déposé au fond de l'esprit de vin, comme il avoit fait dans l'eau ; j'eus encore lieu d'observer que la couleur rouge qui s'étoit déposée au fond de l'eau en forme de chaux, s'étoit déposée dans l'esprit de vin sous celle d'un mucilage. Il est certain que plus longtemps on veut laisser cette couleur dans l'esprit de vin, plus il faut que cet esprit soit rectifié. Une personne de ma connaissance qui avoir fait avec moi ces recherches, m'a raconté que l'eau dans laquelle la couleur rouge, s'était une fois déposée, redevenoit d'elle-même route rouge avec le tems. Il ne m'est jamais arrivé de voir ce phénomène, et l'eau m'est restée toujours blanche.
Ayant un jour fait une bonne provision d'eau-forte précipitée deux fois, la première par l'argent, la seconde, par de l'eau de sel, ou pour parler plus juste, ayant préparé de l'eau régale; je fis dissoudre toutes sortes de métaux dans cette eau, du moins tous ceux qui pouvoient s'y dissoudre; je m'en servis pour la dissolution de l'étain, comme pour celle de l'or; mais je ne pus rien en tirer qui en valût la peine, Jusqu'à ce que l'ayant employée sur le mercure, je trouvai que, lorsqu'il est dissous et mis en usage de la même manière que la solution d'étain, il précipite l'or dans la plus vive couleur rouge et la rend plus belle, plus éclatante et plus parfaite que l'étain ne le fait: je m'imagine donc qu'à ce rouge précipité par le mercure, il se joint quelque chose d'un autre rouge qui est particulier au mercure; car j'ai observé qu'en trempant une plume, Le morceau de bois ou quelqu'autre chose dans la solution de mercure, tout prend en séchant, un aussi beau rouge que si on l'avoit trempé dans la solution de l'or; ce qui ne me laisse aucun doute, comme je l'ai déjà dit, que, dans l'opération dont il s'agit, il n'y ait un peu du rouge qui vienne au mercure. [cf. note antérieure sur l'association du mercure et de l'or] Chacun en croira ce qu'il voudra; de certain, c'est que ce crocus d'or forme un très-beau pourpre comme je l'ai dit ci dessus. Mais on ne peut le faire passer à la distillation comme le crocus d'or dont j'ai parlé plus haut; il faut pour cela le mêler avec du flux, ce qui en concentre la couleur. Mon plus grand amusement était autrefois de m'occuper de la couleur pourpre; en voici une que je veux mettre ici.
Je préparai un sel de tartre extemporaneum, comme à l'ordinaire, en faisant allumer et détonner ensemble dans un creuset le nitre et le sel de tartre en égale portion [il s'agit d'arcanum duplicatum] ; je les portai ensuite à la cave pour faire tomber le mélange en déliquium. Je me servis de cette liqueur pour précipiter une solution d'or, au lieu d'y employer de l'huile de tartre; la précipitation se fit fort bien ; ayant mêlé le précipité avec des fleurs de Soufre et fait rougir le tout au feu, j'obtins une chaux qui donna un si beau pourpre d'or pour peindre, que j'en suis encore tout émerveillé. Le liquor cristallorum produit la même chose; mais la couleur de l'un est plus belle que celle de l'autre.
Je crois que le nitre, particulièrement lorsqu'il est fixé, contribue à cet effet et que la couleur en est rehaussée; mais j'abandonne cela au jugement de chacun. Je me souviens cependant d'avoir vu un phosphore qui étoit tout-à-fait mucilagineux; et (comme j'ai raison de le croire à présent que j'en connois la préparation) ce mucilage devoit être assez fort pour changer l'or lui même en un corps mucilagineux d'un beau rouge; mais y avait-il là du nitre ? N'est-on pas obligé de dire qu'il n'y en avoit point; et ne peut-on pas mettre ici en question, si la propriété de diviser l'or, qu'a le sel ammoniac, lorsqu'il est dissout dans l'eau-forte, ne vient point uniquement d'un sel urineux qu'il contient ? je ne doute pas qu'on prenne l'affirmative là-dessus, et qu'on ne puisse trouver dans l'urine un semblable dissolvant; car c'est pour ainsi-dire du sel commun changé en sel ammoniac [les phosphates ont effectivement le pouvoir de dissoudre un peu l'or]: il est libre à chacun de le croire ou non; je parle ici sur mes expériences, et je ne veux disputer avec personne; car je sçais que les hommes ne se trompent en rien aussi aisément que dans la préparation de la teinture de l'or: plusieurs tiennent un dissolvant coloré et un aurum potabile, un or prétendu, pour un aurum potabile de l'or potable; combien n'y a-t-il pas de gens qui font l'extrait de la chaux d'or avec de l'esprit de miel et qui disent que, lorsque cet esprit de miel a resté longtemps dans cet état, il se change de lui même en un beau rouge ?J'ai connu un brûleur de charbon, dont je ne veux pas dire le nom, qui vendoit un dissolvant fort cher, assurant que c'étoit le vrai dissolvant universel. Aussitôt qu'il en versoit des gouttes sur quelque chose que ce fût, cette chose en peu de tems devenoit d'un beau rouge; il n'importoit sur quelle chose il les versât; l'effet ne manquoit jamais. Ce qui me donnât du soupçon sur son opération, ce fut de voir que tant de teintures différentes ne communiquassent jamais au dissolvant que la même couleur: car je pensois que l'une auroit dû faire du rouge, l'autre du verd, l'autre du bleu, etc. Je dis à ce charlatan que peut-être son prétendu dissolvant s'étoit ainsi coloré lui-même: il me répondit que les soufres dissouts (car les soufres disoit-il, étoient aussi des teintures) étoient tous de même nature avant que de prendre une forme, et que par conséquent ils devoient par le moyen de son excellente et véritable extraction, n'avoir qu'une seule et même couleur. Mais après avoir bien examiné, je découvris que ce dissolvant universel tant vanté n'étoit qu'un pur et vrai esprit de suie, spiritus fulliginis, qui devenoit rouge de lui-même, peu de temps après avoir été en repos. J'ai éprouvé que tous les esprits acides, quels qu'ils soient, comme les esprits des bois, de la manne, de la rosée de mai et de l'eau de pluie produisoient le même effet. C'est pourquoi il est à propos de bien examiner, avant que d'entreprendre quelque chose d'utile, le dissolvant dont on se sert. Mais pour éviter la prolixité et finir promptement ce discours, je chercherai en peu de mots s'il est certain que le beau rouge soit produit particulièrement par l'or, ou si les sels ne pourroient pas y contribuer en quelque chose. Ce pourpre d'or dont j'ai souvent parlé et dont les orfèvres ont coutume de se servir pour peindre en émail, m'engage dans cet examen ; on en connoît assez la préparation ; il n'est pas nécessaire de la répéter ici : cependant il est bon de dire que c'est un or fulminant, [cf. note antérieure sur l'or fulminant] lorsque après avoir été dissout par l'eau régale, on l'a précipité avec l'huile de tartre par défaillance: chacun sait quelle détonation épouvantable il produit, quand il est mis sur le feu. Mais j'eus moi-même lieu d'être bien surpris un jour : avant précipité une assez grande quantité d'or, c'est-à-dire, à peu près pour la valeur de huit ducats, dans le dessein de faire plusieurs expériences, je sortis après avoir mis cet or dans un mortier de jaspe seulement sur un poêle, pour le faire sécher: quand je revins à la maison, je trouvai que la matière étoit encore toute ensemble et en grumeaux : ne croyant pas qu'elle dût jamais fulminer, je l'ôtai de dessus le poèle, et je travaillai avec un pilon de jaspe, à en écraser les grumeaux ; quel coup ne fit-elle pas entendre ? On auroit crû que toute la maison étoit renversée de fond en comble: le mortier qui m'avoir coûté très cher, fût brisé en tant de morceaux qu'on ne pouvoir les compter : l'or fulminant me sauta dans les yeux, et j'eus la même sensation que si l'on m'avoit tiré au visage un fusil chargé de sable, sans cependant être blessé. Je conclus que l'agitation seule suffisoit pour allumer cet or. On peut voir un autre exemple de ce phénomène dans les observations sur les expériences de R. Lulle [sur Lulle, cf. 1, 2, 3]; je me dispense de le rapporter pour abréger. Pour revenir à mon propos qui est de sçavoir si les sels contribuent à la couleur rouge, voici les observations que j'ai faites.
Quand je veux sçavoir si mon pourpre d'or sera beau j'en prends un peu, et avant de le mêler à des fondants, je l'approche d'une lumière ou d'une bougie ; plus il fait de bruit en fulminant avec éclat et plus je juge qu'il deviendra beau; [il doit s'agir de l'or fulminant de la 2ème espèce, i.e. du chlorure d'or] on ne peut donc pas disconvenir qu'il n'y ait quelques parties de sel ? je voudrois pourtant m'en convaincre encore mieux; mais comment faire pour cela : je crois en attendant, que la couleur intérieure de l'or doit être rouge; [sur la couleur de l'or, cf. Berthier : L'or est d'un beau jaune un peu rougeàtre. Sa couleur devient plus pâle quand on le fond avec le borax, mais il reprend sa nuance ordinaire en le faisant fondre avec du nitre ou avec du sel marin. Il a beaucoup d'éclat, mais moins cependant que l'acier, le platine, l'argent et le mercure. Lorsqu'il est réduit en feuilles très minces il est transparent et paraît vert. Vauquelin pense que sa véritable couleur est le bleu, et qu'il ne paraît vert que par le mélange des rayons jaunes réfléchis. M. Buisson croit que l'or à l'état de division extrême a une couleur pourpre. Il fonde son opinion sur les faite suivans. 1°. Quand on divise l'or par l'étincelle électrique, il se change en une poudre de couleur pourpre, 2°. M. Bénédict Prévot a fait voir que la couleur jaune de l'or étant répétée quatorze à quinze fois par réflexion, produit le rouge-orange très foncé : il suit de là que, dans un état de division extrême, les nombreuses lamelles d'or, qui seraient jaunes si elles étaient isolées, doivent offrir la couleur rouge foncé ou pourpre, leur nuance se répétant un grand nombre de fois par réflexion. 3°. D'après M. Oberkampf, si l'on fait passer du gaz hydrogène dans une dissolution d'or, elle devient rouge ; en la chauffant il s'en sépare de l'or métallique et elle redevient jaune : si avant que la précipitation ait lieu on y ajoute de l'amidon le précipité est rouge et ne se forme qu'avec une certaine lenteur. 4° le sulfure et le chlorure d'or appliqués en couche très mince sur du verre donnent par la chaleur à ce verre une couleur rouge par transparence, et un reflet jaune métallique par réflexion. 5°. Si l'on arrose un cristal d'acide oxalique ou d'oxalate d'ammoniaque avec une faible dissolution d'or le métal se réduit au bout d'un certain temps, et le cristal se colore en rouge. ] car si cela n'étoit pas, il s'ensuivroit nécessairement que lorsque je dissous du cuivre ou un autre métal dans l'eau-régale, (cette eau les attaque tous volontiers) elle devroit non seulement teindre sur le champ cette dissolution, mais encore donner du rouge, de même qu'elle en donne, lorsque je fais ce procédé avec l'or et la dissolution d'étain.
Mais afin de ne pas être trop long, j'abandonne ces discussions, pour rapporter les expériences que j'ai tentées pour contrefaire des rubis, avec tout ce qui concerne leur préparation.

FIGURE VII
(De Humido
Radicali, Martin Sturtz, 1597, Ms. K II 8, UB Basel, Benedicta
Sic Sancta Trinitas)
[Nous
voilà au faîte de l'oeuvre, au secretum secretorum des
vieux auteurs, à ceux qui se réservaient cette partie -
la seule - posiitive de l'alchimie, celle-là même que
défendait Zozime de Panopolis. Le Mercurius senex est suivi de
celui qui doit le supplanter - plus jeune - ; il forme le tronc
même de l'Arbori Solare. La terre feuillée occupe le reste
de l'espace. L'arbre solaire porte les plus beaux fruits qui soient :
ceux-là même du jardin des Hespérides que gardait,
jadis, le valeureux dragon Ladon...]
Les anciens regardoient comme un secret fort rare la manière de colorer le verre en beau rouge; ils croyoient impossible d'y parvenir sans une solution radicale de l'or; je ne veux point rapporter toutes les folies et toutes les opérations extravagantes auxquelles cette idée a donné lieu; il vaut mieux se taire que de perdre le temps à raconter ce qu'il est inutile de sçavoir; apprenons plutôt à chacun la manière de faire un verre rouge et des rubis factices. [on voit qu'Orschall se discrédite immédiatement : il n'a en vue que la spagyrie, laissant hors d'oeuvre les procédés de nature par lesquels opèrent les alchimistes] D'abord il est vrai que la magnésie sublimée plusieurs fois avec du sel ammoniac bien édulcorée ensuite et mêlée avec une frite de cristal [cf. Mercure philosophique et voie humide] donne un verre rouge. Pareillement, lorsqu'on a précipité avec le mercure une extraction d'émeril rouge (suivant Béguin) et qu'on l'a mêlée avec une frite, on obtient un verre rouge; mais ce rouge est aussi différent de celui du rubis que l'écarlate l'est du cramoisi.
On ne peut nier, car c'est un fait connu de tout le monde, que le Docteur Cassius n'ait obtenu un beau rubis par le procédé que nous venons d'exposer, et qu'il n'ait communiqué plusieurs fois cette méthode pour de l'argent. On peut voir de ses rubis en plusieurs endroits et entre autres à Freysingen où il en a distribué quantité; mais il tenoit son secret fort caché. J'en ai fait moi-même plusieurs de la même manière; elle m'a quelquefois réussi, et mes pierres sont venues fort belles; d'autres fois je les ai manquées. J'ai tenté différentes expériences sur cette matière, que je ne ferai pas difficulté de rapporter ici.
Est-il bien vrai, comme les anciens l'ont prétendu, que, sans une vraie destruction de l'or par la dissolution, on ne puisse donner au verre une couleur semblable à celle du rubis ? Si cela est ainsi, je suis sûr de posséder le secret de la solution radicale de l'or, car je sçais par le moyen de cette dissolution faire des rubis, et l'on ne peut me le disputer. Il est très-certain que sans l'or il est impossible de contrefaire les rubis ou de donner au verre la vraie couleur pourpre; ceux qui sont dans le cas de peindre le verre ou de forcer des couleurs dans les émaux, n'ont point d'autre pourpre que celui qui se tire de l'or; aussi ne réussit-on point dans ces talents qu'on ne sache bien la manière de travailler l'or. Le savant Artiste en verre Jean Kunckel [cf. Histoire de la Chimie, critique de Chevreul, II - la découverte du phosphore , est due à Jean Kunckel, né en1i630 , à Hutten, dans le duché de Sleswig. Kunckel s'était fort attaché à l'étude des procédés chimiques employés dans les manufactures ; il donna des leçons de chimie à Wittemberg, en 1676. Ce fut là qu'il découvrît le phosphore ; et il le découvrît de celte manière : un chimiste allemand, nommé Brand , travaillait sur l'urine, dans la vue de découvrir la pierre philosophale, ce remède qu'on croyait applicable au corps humain comme au perfectionnement des métaux. En général, les idées que les alchimistes de cette époque, et surtout les roses-croix, s'étaient faites de ce principe, étaient qu'il devait consister en un menstrue capable de traverser tous les corps, de les purifier, d'en enlever les immondices et tous les principes nuisibles ; de sorte que l'urine étant considérée comme une extraction de plusieurs principes fâcheux du corps, semblait pouvoir contenir ce principe universel de santé que l'on cherchait. Brand travaillait sur l'urine, et dans une de ses expériences il trouva au fond de son récipient une matière très lumineuse dans l'obscurité. Il la fit voir à Kunckel, et mourut quelque temps après, sans lui avoir communiqué son secret. Kunckel, qui avait vu travailler Brand, se douta que l'urine formait la base de cette matière lumineuse, et parvînt à en retrouver la composition. Il communiqua sa découverte aux savans, et il en retira une célébrité qui le fit nommer professeur à Berlin en 1679. Il fut ensuite appelé à Stockholm en 1698, et y fut anobli, sous le nom de Loewenstern; car c'était l'usage de la Suède, quand on faisait passer un homme de la bourgeoisie dans la noblesse , de lui donner un nom nouveau. Kunckel mourut à Stockholm , en 1702. Il a laissé des recherches sur l'or et sur l'argent potables, sur les sels fixes et volatils, sur la couleur et sur l'odeur des métaux et des autres substances minérales. Vous voyez par ces titres qu'il était tout-à-fait entiché des idées alchimiques ; son livre est de 1676. Il prétendait avoir la recette d'une teinture au moyen de laquelle l'électeur de Saxe avait changé l'argent en or ; mais s'il est vrai qu'il possédât cette teinture, il est étonnant qu'il n'en ait pas fait plus d'usage ; car on ne voit pas qu'il fût plus riche que ses contemporains. On a de lui un autre ouvrage intitulé : Observations chimiques, et imprimé en 1677. Ce sont toujours des recherches sur les sels qu'il reproduit partout. Son troisième ouvrage est de 1658 ; il concerne le phosphore et les pilules lumineuses. C'étaient des pilules dans lesquelles le phosphore entrait ; car dans ce temps on ne pouvait rien trouver en chimie, qu'on n'en essayât l'emploi dans la médecine. Un ouvrage plus important encore, c'est son Art de faire le verre , publié en 1679. Tous ces ouvrages sont écrits en un allemand assez grossier, assez incorrect; mais ils contiennent des procédés de chimie neufs pour le temps. celui qui a le plus introduit dans la science de faits nouveaux. Dans son art de faire le verre, il découvre déjà plusieurs secrets qu'il avait recueillis de tous côtés. L'Allemagne était pleine de fabriques ; c'était peut-être le pays où les manufactures étaient le plus nombreuses et le plus variées, où il y avait le plus de secrets, surtout pour l'emploi des métaux. Tous les arts chimiques n'en étaient presque pas sortis; peut-être seulement avaient-ils été introduits à Venise par plusieurs Allemands qui s'étaient transportés dans cette ville à cause de son commerce avec les villes anséatiques ; car le commerce d'Alexandrie conserva une grande activité à Venise, jusqu'à ce qu'on eût découvert le nouveau chemin des Indes ; cette activité s'étendait dans tout le nord, par le moyen des différentes villes placées à travers l'Allemagne, qui constituaient la ligue anséatique. En résumé, les découvertes de Kunckel sont plus réelles que celles de la plupart des auteurs élémentaires dont je vous ai parlé - Cuvier, Histoire Naturelle] se vante du contraire; il assure qu'il a la méthode de préparer un beau verre rouge, couleur de rubis, sans employer l'or. Je ne veux pas le contredire; mais je ne peux m'imaginer que ce verre soit d'un beau rouge et véritablement pourpre; et si je n'étois persuadé que Kunckel sçait parfaitement distinguer les couleurs, je ne pourrois le croire. Je ne veux pas le contredire; peut-être son pourpre ne vient-il pas d'un or corporel, mais seulement d'un soufre doré, etc. Je laisse la chose pour ce qu'elle est, et j'espère qu'au plutôt j'aurai un peu de ce verre; car j'avoue que je meurs d'envie d'en voir; mon impatience est d'autant plus grande, que je sais que Kunckel est homme très-versé dans l'Art de faire des verres. Mais sans m'arrêter plus longtemps sur ceci; je vais passer à quelque chose de merveilleux qui me vient d'un certain lieu comme une grande expérience, et je veux en faire juge Kunckel qui entend si bien la manière de préparer des verres et des rubis: car je ne doute pas que ce petit traité ne lui tombe entre les mains.
Voici ce que l'on m'a mandé.
Le Professeur Kirchmayer (je ne le connois pas, mais j'ai vû un Traité avec un Baron de Ratisbonne signé de son nom et muni de son cachet) communiqua à ce Baron le procédé suivant, pour lui apprendre à faire un vin d'Espagne, d'un vin commun de Bavière.
1). On prend du
caillou ou un beau cristal bien pur; on le fait rougir au feu; on
l'éteint dans l'eau, et on réitère la même
chose, jusqu'à ce qu'il soit devenu friable; on le réduit
ensuite en une poudre très subtile; on prend de ce cristal et du
sel de tartre bien pur autant de l'un que de l'autre; on fait fondre le
tout, et on le porte à la cave pour qu'il tombe en deliquium.
[on étonne donc
dans un premier temps ce cristal et on le mêle à l'Arcanum
duplicatum. ]
2). On prend
d'antimoine une partie, de coux de fer une partie, de salpêtre et
de tartre autant de l'un que de l'autre ad pondus omnium,
on fait fondre ce mélange pour avoir un régule; on
sépare ce régule de ses scories; on résout ce
régule avec du nitre trois fois de suite, c'est à dire,
à trois différentes reprises; alors il est tout
préparé. [allusion
aux trois réitérations chères aux alchimistes]
3). On dissout de l'or dans l'eau-régale; on le précipite avec le liquor silicium ou cristallorum mentionné ci-dessus, et on édulcore la chaux.
On fait ensuite
liquéfier le régule d'antimoine [sur l'antimoine, cf. le Char
Triomphal de l'Antimoine attribué à Basile
Valentin] qu'on vient de préparer, et on y met
un peu de chaux d'or; on prétend que le mélange devient
rouge et assez transparent; alors la teinture est toute faite, et le
rubis soluble (comme il l'appelle) est préparé.
On le mêle avec du verre, et il lui donne une belle couleur de
rubis, etc. [cf. voie humide]
J'ai rapporté ceci en peu de mots, cependant sans rien omettre du procédé.
Je ne puis m'imaginer qu'un homme, pour peu qu'il soit versé dans les travaux Chymiques, croye que la chose puisse réussir; car prescrire ce procédé est-ce dire autre chose que ce qui suit ? Qu'on prenne de l'or fulminant et qu'on le mêle avec du régule d'antimoine bien purifié, etc. Ce procédé donnera une poudre rouge, etc. Qui est-ce qui ne riroit pas? Qui est-ce qui croira que l'or fulminant puisse être fait avec le liquor cristallorum. Dites-moi, de quoi le liquor cristallorum est-il particulièrement composé; de quoi participe-t'il le plus ? N'est-ce pas du sel de tartre ? Oui certes. Si on avoit fait un liquor cristallorum avec le nitre, je pourrois bien croire que le nitre fixé auroit donné un précipité ou une chaux d'une autre couleur, telle que la couleur d'ocre, car je l'ai éprouvé. J'avois un jour laissé tomber en deliquium dans la cave un sel de tartre extemporaneum (comme on le nomme) pour en composer une liqueur; c'est à dire que j'avois fait détonner parties égales de nitre et de tartre; je mis ensuite sur une partie de la solution d'or, trois fois autant d'eau, et j'en fis la précipitation avec cette liqueur, parce que je n'avois point d'huile de tartre sous la main; il tomba au fond une chaux d'un beau violet qui me servit très-bien pour un pourpre d'or. Cependant je ne pus point l'employer à colorer le verre, avec quelque adresse et quelque précaution que je m'y prisse. Que ceci soit dit pour répondre au premier chef.
Secondement, le Professeur Kirchmayer enseigne à faire un régule d'antimoine qui est même un régule martial qu'il a soin de purifier ensuite plusieurs fois avec le nitre; il met dans ce régule une chaux qu'il a précipitée par le liquor silicium; après avoir donné le procédé, il ajoûte que le mélange deviendra rouge, et qu'il se dissoudra d'abord à l'air; que c'est pour cela qu'il faut bien le garder, et il l'appelle par la même raison rubis soluble. L'auteur de ce procédé devrait bien me dire pourquoi ce mélange se dissout aussi aisément à l'air que les sels, et s'il a jamais fait l'opération de fondre et purifier l'or par l'antimoine ? S'il prétendoit cela, ne se moqueroit-on pas de lui, et n'auroit-il pas lieu lui même de s'étonner de sa simplicité ? Où a-t-on jamais vu qu'un métal se dissolve à l'air ? qu'est-ce autre chose que tout ce produit, sinon un régule d'or ? quand même on y mettroit encore une fois plus de chaux d'or, et qu'on mêleroit bien exactement le tout ensemble; l'antimoine ne feroit autre chose qu'absorber l'or et s'en emparer; car si on en sépare l'antimoine, il laisse l'or en un corps. Le régule d'antimoine est-il autre chose que le plus pur et le plus bel antimoine ? et quand il auroit été mêlé avec du fer, il quitteroit le fer dès qu'on le pousseroit au feu. Je crois que ce procédé a été copié de Glauber, et que le Docteur Kirchmayer y a seulement changé quelque chose.
Glauber en enseignant (si je m'en souviens bien) la méthode de faire un régule simple d'antimoine, dit qu'il faut le fondre plus d'une fois avec la chaux d'or, et qu'alors on obtiendra une couleur rouge; je le croirai sans peine, mais ce sera après le succès. Je répondrois bien qu'il n'aura lieu que sous une de ces constellations favorables aux Charlatans et à leurs procédés mensongers. C'est pourquoi, mon cher Professeur, soyez mieux sur vos gardes une autre fois; ne croyez pas tout ce que l'on vous prescrit, et soyez plus réservé à le communiquer à d'autres comme quelque chose de certain, afin qu'il ne vous arrive pas ce qui est arrivé dans une cour à une personne connue et que vous connoissez bien, à l'occasion d'un phosphore.
Je n'ai pas voulu laisser passer ce fait sous silence, afin que l'on sçache à quoi s'en tenir, et que l'on connoisse ceux à qui l'on peut ajoûter foi; mais il seroit inutile de s'arrêter là-dessus plus longtemps; et pour revenir à la brièveté que j'ai affectée dans ce petit Traité, je vais exposer en peu de mots ce qui m'est arrivé dans la préparation des rubis, en suivant mon procédé accoutumé et ce à quoi il faut donner attention; j'ai ci-devant traité assez au long de la précipitation rouge de l'or, et exposé assez clairement les expériences qui la concernent, je crois donc inutile d'y revenir ici.

FIGURE VIII
(De Humido
Radicali, Martin Sturtz, 1597, Ms. K II 8, UB Basel, Benedicta
Sic Sancta Trinitas)
[le
moyen de conjoindre les deux extrémités du vaisseau de
nature ; chose qu'entreprend de faire Orschall avec des moyens qui le
font verser dans la spagyrie...]
Je prend une partie de cailloux bien calcinés, un quart de salpêtre, du sel de tartre et du borax autant que de salpêtre; je réduis le tout ensemble en une poudre la plus subtile qu'il est possible; je jette ce mélange dans l'eau rouge où s'est faite la précipitation de l'or; je laisse le tout sur le feu l'un avec l'autre jusqu'à ce qu'il soit entièrement évaporé; je broye le résidu tout au plus menu, et je le tiens bien enfermé dans une bouteille. Ceci est une teinture bien différente de celle de Monsieur Kirchmayer; et il y a lieu de craindre qu'elle ne tombe en déliquium à l'air.
Lorsque je veux faire le flux, c'est à dire former les rubis, je prends deux petits creusets; je mets la matière rouge susdite dans l'un, et dans l'autre une belle fritte de cristal, en un fourneau propre à cela; quand tous deux sont bien entrés en fusion, j'observe d'abord dans quel creuset est le rouge, et j'en retire un peu; je le mets à l'air et le laisse refroidir; alors il paroît blanc; je remet à rougir, et j'examine quelle est sa couleur; si elle est trop vive ou trop faible Si elle est trop rouge, je remets derechef dedans un peu du cristal fondu. Je laisse ce mélange se fondre, et se lier exactement; après quoi j'en fais l'épreuve comme auparavant, ce que je continue jusqu'à ce que je sois content de la couleur.
Lorsque je tentai cette opération pour la première fois; le Docteur Cassius ne m'ayant point dit que d'abord la matière rouge seroit blanche, [coïncidence avec la succession des couleurs que décrivent les alchimistes] je fus désespéré, et je crus avoir perdu toutes mes peines. j'abandonnai cette recherche, et je fus longtemps sans y travailler; pendant ce tems je m'exerçai à la préparation des beaux verres, en façon de porcelaine. J'observai cependant que quand je les regardois au sortir du premier feu, ils étoient de la couleur du cristal; mais qu'aussitôt qu'on les avoit chauffés derechef (ce que les faiseurs de verre appellent recuire) ils prenoient la couleur désirée; je voulus éprouver s'il n'en seroit pas de même du rubis factice; plus j'avois été affligé d'avoir manqué au premier essai, plus je fus réjoui de réussir dans celui-ci; je m'assurai toutefois que la chose ne réussissoit pas toujours, et j'observai que les sels qui étoient dans l'eau où s'est faite la précipitation y contribuoient beaucoup. Quelquefois le verre prenoit un enduit jaunâtre et quelquefois une croûte ou peau bleuâtre; et je pensai pouvoir en conclure que les sels étoient la cause de tous ces changements, comme je l'ai déjà dit. Je laissai donc l'eau se clarifier et ne me déterminai à me servir chi précipité ou du crocus d'or qu'après que les sels en serment édulcorés.
Après avoir conduit ainsi mon opération, j'estimai qu'il ne devoit plus rester de parties de sel; et après avoir mêlé le tout exactement, je n'eus aucune inquiétude qu'il me revint autre chose qu'un rubis factice plutôt trop-vif en couleur que trop faible ; je fis bon feu dans un bon fourneau à vent, et comme je remarquois que tout entroit bien en fusion, je fus curieux de voir ce que c'étoit, et je trouvai à la vérité un beau verre de cristal; je le laissai refroidir, et je le fis de nouveau chauffer jusqu'à ce qu'il devint rouge, comme j'avois procédé auparavant; mais il ne prit point cette couleur. Je ne sçavois plus comment je devois m'y prendre, lorsque je remarquai que mon or s'étoit réduit au fond du creuset, c'est à dire, avoit repris sa première forme; quel ne fût pas mon étonnement ! Car l'or est d'ordinairement très-réfractaire et très difficile à réduire. J'accusai donc encore les sels de cet effet, et j'édulcorai encore une fois du mieux que je pus, sans que le verre prit pour cela la couleur du rubis; Dieu sçait combien de manipulations différentes je mis en usage; je n'en pouvois assez imaginer et essayer de nouvelles pour réussir dans mon entreprise, jusqu'à ce qu'enfin j'entrepris une chose singulière que je vais expliquer ici.
XXXème et dernière Expérience.
Je fis le raisonnement suivant. Le crocus d'or donne un beau pourpre d'or pour peindre en émail; l'or fulminant même produit cet effet; quand on l'a mêlé dans le fondant et qu'on l'a pilé le plus menu qu'il est possible, il ne se réduit pas; mais il demeure sous la forme d'une chaux de couleur pourpre. Veux-t-on le pousser trop fortement, il se dissipe clans le feu et l'on n'obtient rien; il arrive la même chose, lorsqu'on emploie une portion d'or fulminant qui soit presque tout or, avec trois ou quatre portions du flux ou fondant. Que devient l'or ? Et d'où naît cette facilité de s'échapper et de dissiper ? Ce qu'on y ajoute n'est autre chose que du verre de Venise, (J'ai coutume de m'en servir aussi) et la préparation consiste à le piler très-subtilement; ceci doit y contribuer.
Je prends le crocus
d'or qui a été précipité par
l'étain; je le mêle avec six parties de verre de Venise et
le fais piler très-fin dans un mortier d'agathe, comme on le
pratique pour le pourpre d'or à émailler; je mêle
le tout avec ma fritte, et qui est-ce qui a de plus beaux rubis que moi
? Je me sers de cette méthode, quand l'occasion et le tems me le
permettent, et je trouve que c'est la meilleure manière; car
avec l'eau, ils ne viennent pas toujours beaux.