Apothéose de l'alchimiste






Préambule


Le texte qui suit est un tout petit essai hermétique ; il doit donc être lu au second degré et ne sera pas compris pour ce qu'il est sinon ; en particulier toutes les fois que je fais appel à la divinité ou à Dieu, c'est par cabale qu'il faut l'entendre ; nul ésotérisme de mauvais aloi donc et rien qui ne soit inaccessible à l'étudiant qui possède déjà quelque teinture de science. Qu'il sache seulement que tous les alchimistes recommandent la patience et qu'ils sont astreints à une réserve dictée par un serment qui lie fortement.

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Je me risque ici à un excès d'audace qui sera un exposé de doctrine sur cette alchimie qui appartient à ceux-là seuls qui sont imprégnés de la tradition hermétique. Le travail alchimique demande des tranches de temps continues telles qu'on ne peut l'interrompre sans délai ; l'intérêt devient tel que les autres obligations semblent après cela tristes, ennuyeuses et pénibles ; l'alchimie épuise en effet la puissance d'attention au point de rendre impossible la concentration pour d'autres sujets et tout ce qui fait graviter l'Esprit vers l'Âme n'est compatible qu'avec la simplicité de l'Artiste qui opère. Et de fait, le vain bavardage est peu propre à l'alchimiste parce qu'il n'excite que l'Esprit et parce qu'il ne met pas en mouvement l'investigation métaphysique par le moyen de l'Âme. Et celui qui ne fait en définitive que tourmenter le Corps, mène une opération qui n'est point suffisante pour l'Oeuvre. Quand j'ai rencontré des exemples comme Fulcanelli ou Philalèthe, je les ai traités comme ils venaient et comme j'ai pu : l'émotion et la force d'Âme ont seules servi à combattre le désert et la solitude dans l'étude. Au reste, j'ai fait appel à nombre d'alchimistes passés qui ne sont plus maintenant que des ombres errantes et éparses, évanouies dans des manuscrits oubliés ou dans des ouvrages qui sont tellement usés que l'encre du papier a percé la matière et en a rendu le déchiffrage pénible et la divulgation impossible. Une dissertation sur l'alchimie suppose la connaissance de bons principes de base et d'innombrables détails ; ici pour éclairer tel point de science, là pour soutenir un seul point de pratique. Et cela parce qu'un tel effort de l'Esprit demande que l'artiste s'identifie lui-même au temps hermétique qui scande les moments de l'Oeuvre et les époques propices ; parce qu'à la place de l'étude tranquille et laborieuse d'un livre après l'autre, s'impose le tiraillement d'un grand nombre d'ouvrages que l'on manie à la fois, non pas pour les lire mais pour les consulter. On m'accusera peut-être de subtilité gratuite quand j'essaye de montrer par des exemples la solution que je défends et qui semble comme couler de source. Mais cette solution que j'aie sous les yeux et qui paraîtra obscure à certains pourrait bien, tel le corbeau de l'Oeuvre, s'éclaircir, devenir lumineuse et emprunter alors les traits de la colombe. Mais je dois couper court à cette Entrée au Palais fermé du Roi qui, incomplète pour l'illustration du sujet, est déjà longue pour la patience du lecteur.


L'ermitage dans le rocher avec la descente de la croix, Horn, Externsteine (Allemagne)

Toutes les oeuvres humaines sont exposées aux vicissitudes et à la décadence. Que la tradition hermétique sur laquelle j'écris, n'ait présenté au cours de vingt siècles, aucun exemple de cette loi générale rend l'étude de l'Art sacerdotal des Égyptien, l'alchimie, encore plus exigeante et singulière. Et la vie de l'alchimiste est, à toute autre pareille, emplie de tentations : l'humilité qui est de rigueur au début des travaux peut prendre le masque de la paresse et la vie champêtre qui est cette agriculture céleste que pratique l'Artiste, notre cultivateur, peut sembler un luxe épicurien. C'est toucher là un des principes de base de l'alchimie où la vertu est si proche de la corruption. C'est là que l'alchimiste doit révéler sa méritoire simplicité, sa sérénité constante et son calme énergique. Certaines époques de l'Oeuvre ont été assimilées aux jeux d'enfants ou aux travaux de la fileuse ; et où trouverons-nous d'exemple plus frappant que celui qui nous est offert de cette union de la simplicité et de la virginité, cette claire perception de l'invisible qui côtoie le dérobement du mystère ? Pour l'alchimiste, le Ciel et la Terre sont encore plus voisins que pour le moine et comme pour ce dernier, les corbeaux de son père Benoît, les colombes de Diane sont toujours aux côtés de l'officiant. L'alchimiste vaque, à l'aurore de l'Oeuvre, à son oratoire et à son laboratoire et ce, jusqu'au crépuscule que lui annonce l'étoile, celle-là même qui indiqua naguère le bon chemin aux rois Mages. Il laboure sa terre hermétique. Il prie, médite, scrute, officie puis, son temps venu, il rejoint le ciel chymique où l'attend la Tourbe des siècles passés. Il tâche de se frayer un chemin dans le labyrinthe de Salomon et défriche ce qu'il lui faut d'espace pour son athanor, le vase de nature, au milieu de la forêt, de ses chênes centenaires et des épais fourrés de ronces et d'aubépines qui le protègent ; il est seul et il sait que l'arcane doit rester invisible. Quand il élève son fourneau, ses plans sont inspirés de l'idée scientifique et géométrique d'un grand logis, bâti à chaux et à sable, au compas et à l'équerre, avec des chambres multiples de couleurs variées comme le veut le style gothique, mais avec art et grande industrie. Quand il emploie l'Esprit, il se tourne vers l'enseignement ésotérique du Mutus Liber puis ouvre alors par le pouvoir de son seul Esprit celui de l'Écriture sainte ; il voit apparaître des vérités surnaturelles qui paraissent comme les arbres, les fleurs et les fruits du Jardin des Hespérides, en un divin chaos, disposé comme quelque firmament imposant et entrelacé dont seul le Créateur connaît le rapport des forces et des poids. En lisant les grands artistes, il reconnaît les signes manifestes d'une richesse de mystères et d'obscurités, pourvu qu'il se montre opiniâtre et humble. Quand il se met à l'Oeuvre, il le fait à l'image de la Nature et comme la révélation le lui a enseigné. Soupesant la logique singulière des alchimistes ou les subtiles et improbables paradoxes des Philosophes, il n'a de cesse de percevoir, pour le contempler, le Miroir d'alchimie : dans ses pages où se reflètent le Verbe et les Oeuvres du divin ; dans ce grandiose labyrinthe céleste où se décèle le miracle d'une disposition unique de la Providence. Fulcanelli nous enseigne que Saint-Pierre fut crucifié la tête en bas et, beau dans la vie comme dans la mort, il se présente à l'Esprit à la fois comme une aurore et une éclipse. Le Corps, dans cette partie de l'Oeuvre, est excessivement tourmenté et subit la Passion. Certains Adeptes affirment qu'ils doivent rendre grâce à Dieu jour et nuit toutes les heures jusqu'à l'Ascension. Peu de temps est accordé au sommeil et aussitôt qu'il s'éveille, l'artiste doit s'occuper à sa manière accoutumée et ne cesser jamais d'exprimer ses prières. C'est alors que l'alchimiste doit secouer son Âme assoupie car il pressent la fin du travail en cette époque où rougeoie le Soleil à l'Occident. Pressentant la chute de l'Ange, voilà ce qu'il doit dire comme antienne : « Ô roi de gloire, Seigneur des anges, qui êtes aujourd'hui monté en triomphe au-dessus des cieux, ne nous laissez pas orphelins, mais envoyez la promesse du Père, l'Esprit de vérité...»
L'histoire raconte que lorsqu'il arrive aux paroles « ne nous laissez pas orphelins », il voit dans son creuset l'image même du massacre des Innocents qu'a rapporté Flamel et qu'ému de ce spectacle, il fond en larmes. Ces pleurs sont appelés par les grands artistes les larmes de Saturne. Entre-temps, le drame hermétique s'accomplit. C'est le mercredi, jour de Mercure, qu'il faut se hâter de finir l'ouvrage qui prend fin le jour de l'Ascension. Le Mercure rend alors le dernier soupir et s'en va au royaume des cieux, demeure du Saint-Esprit, en laissant aux hommes l'astérie céleste, incarnation de l'Âme, tirée du chaos primordial.


Nature morte allégorique (Johannes Torrentius, Rijksmuseum, Amsterdam)

Des récipients sur une étagère, un mors, deux pipes en pierre et quelques notes de musique : la bride, le vin et l'eau ainsi que la musique sont le symbole de la modération : le grand Oeuvre alchimique doit être  tenu en bride.