Verba Aristei Patris ad filium

PAROLES D'ARISTÉE À SON FILS
(originairement en langue Scythe1)


en cours, le 24 décembre 2004




Abréviations : BCC : Bibliotheca Chemica Curiosa [Manget] - Ros. Phil. : Rosarium Philosophorum - ML : Mutus Liber -

plan : Introduction [réflexions sur la rosée de mai, l'air de l'air et le sel polychreste de Seignette] - avertissement du Libraire - Lettre d'un Philosophe sur le secret du Grand oeuvre... - Verba Aristei Patris ad filium - Notes -


Introduction

Ce petit texte est relativement peu connu; il figure dans un ouvrage qui fut édité par les soins d'André Toussaint de Limojon de saint Didier :



frontispice de la Lettre d'un philosophe

Lettre d'un Philosophe, sur le Secret du Grand Oeuvre. Ecrite au sujet des Instructions qu'Aristée à (sic) laissées à son Fils, touchant le Magistère Philosophique. Le Nom de l'Auteur est en Latin dans cet Anagramme-Dives Sicut Ardens, S. A Paris, Chez Laurent d'Houry, rue S. Iacques, devant la Fontaine S. Severin, au S. Esprit.   M.DC.LXXXVIII.   Avec Privilège du Roy,

12°. Pp. 61 [1  blank]

- Verba Aristei Patris ad filium, p. 43, in Latin and French.
- la Lumière des Mercures, Extraite de Raymond Lulle, pp. 9 [1].
- Le Chemin du Ciel Chyrmique, Par Jacques Toll, pp. 31 [1 blank].

Voici des notes de Ferguson sur Limojon [Bibliotheca Chemica, II, pp. 39-40] :

Limojon was bom about 1639 at Avignon of a noble family belonging to Dauphiné. He was écuyer of Jean-Antoine de Mesme, Count d'Avaux, and he acquired his confidence and esteem to such an extent that he was entrusted with the execution of many Important matters. He accompanied the count to the Congress of Nimwegen in 1678, of which he published an account at Paris, 1680, 12°; to Holland, 1684, when the count was ambassador, and again when he was ambassador from Louis XIV, to James II, in Ireland in 1689. Limojon, who was commissioned by the count to describe to the French King the state of affairs in Ireland, perished on the return journey. He was Knight of Mount-Camel, and of St. Lazarus of Jerusalem. Besides the above he wrote a book on the city and republic of Venice, Amsterdarm, Elzevir, 1680; Paris, 1685; La Haye, 1683, and Le Triomphe Hermétique. "This little work of 153 pages, curious and much esteemed at a time when chemistry was in its infancy, has become rare; but one need not much regret it," says H.Audiffret. The anagram on the title of the above book, and at the end of his Letter to the true disciples of Hermes, corresponds exactly with Sanctus Desi-derius. It is also put as equivalent to Dydacus Senerius, but it is not exact.

- Lenglet Dufresnoy, Histoire de la Philosophie Hermétique, 1742, iii, p. 315.
- Biographie Universelle, 1819, xxiv. p. 502; no date, xxiv, p. 543 (article by Audiffret).
- Nouvelle Biographie Générale, 1863, xxxi. col. 241
- Ladrague, Bibliothèque Ouvaroff, Sciences Secrètes, 1870, Nos. 1148-1154.


Ce petit ouvrage de soixante et une pages est divisé en deux parties; la première consiste en une lettre que Limojon adresse à un personnage inconnu qui doit en savoir déjà long sur l'Art sacré; assez pour que l'auteur puisse dire qu'il doit les avoir tous lus. Limojon dit dans cette lettre beaucoup et notablement plus, même, que maints alchimistes du XIXe ou du XXe siècle. Les grands auteurs sont plusieurs fois cités, avec une mention particulière pour le pseudo Basile Valentin et le Cosmopolite [Alexandre Sethon]. Il donne pratiquement le secret de l'oeuvre en énonçant :

« Confiderez qu'il faut une eau permanante , qui fe congele au feu, tant par elle-même, que conjointement avec les corps parfaits, après les avoir radicalement diffouts »

Tout est dit : l'expression aqua permanens donne à la fois la forme de la matière, le temps qu'il faut pour la cuire et la disposition du vaisseau. Son devenir aussi, quand on considère que cette eau divine [udor qeion] doit être coagulée par sublimation. Sa substance, qui contient les corps dissous du et de la , c'est-à-dire nos Soufres. Ainsi que le moyen de parvenir au but : la dissolution des métaux en humide radical, expression consacrée pour la nigredo [sol niger].

« Donnez après cela à la pure rofée, ou à la feule liqueur tirée de l'air par elle-même, telle préparation, & telle forme qu'il vous plaira... »

Énigme désespérante de la rosée de mai ! Elle nous rappelle la planche 4 du ML.


planche 4 du Mutus Liber, édition de La Rochelle

Le couple alchimique recueille dans une large bassine à fond plat le produit de la cueillette céleste.

« parce que ce sel nitre doit être parfaitement purifié, & tel qu’il se trouve partout dans l’air, séparé des soufres étrangers, de l’alun, & d’un sel fixe commun, la 4ème Planche semble montrer que lorsque le Soleil est dans le Signe du Bélier ou du Taureau, il faut ramasser sur des linges bien nets la Rosée céleste imprégnée de ce feu fixe, & sel solaire, que l’air condensé par la fraîcheur de la nuit laisse tomber sur la terre, ainsi qu’une éponge pressée rend l’eau qu’elle contenait dans ses pores. » [extrait du Journal des Sçavants, M. DC. LXXVII. Mutus liber, in quo tatem tota...]

Nous avons dit ailleurs [ML, prima materia] ce que nous pensons de cette opération allégorique. La rosée de mai cache la préparation du sel des Sages, envisagé comme dissolvant : il ne s'agit donc pas du SEL principe que Jung assimile à l'anima [Psychologie du Transfert, trad. Albin Michel, 1980]. La présence de et ne peut laisser aucune équivoque sur la nature du sel résultant du combat des deux natures [il ne s'agit pas en l'occurrence du patiens et de l'agens, évoqués par plusieurs Adeptes, dont Fulcanelli]. Il faut encore insister sur cette curieuse remarque de Limojon, touchant à l'extraction « de la liqueur de l'air par elle-même ». On sait que la rosée n'est autre que la résultante d'un déséquilibre entre la tension de vapeur existant dans l'air, relativement à sa température et à sa pression : il en résulte qu'au lieu que l'eau  contenue dans l'air s'y dissipe, elle va au contraire précipiter sur terre. C'est un pur effet du refroidissement occasionné par le rayonnement du calorique. C'est ce qui explique pourquoi la rosée tombe très-souvent en grande quantité dans les soirées sereines [arcana nox], pourquoi aussi elle est plus rare et moins abondante dans les temps couverts, les rayons calorifiques de la terre étant remplacés, dans ce dernier cas, par ceux des couches de nuages situés au-dessus d'elle. Un vieux chymiste, Christophle Glaser, écrit ceci de la rosée :

... ils n'en ont iamais fceu trouver de plus fimple & de plus nuë, & par confequent plus propre à fe charger de leur fubftance , que la rofée de May, laquelle on rend plus pure en la diftillant comme s'enfuit. Prenez quelque quantité de rofée de May , ( laquelle abonde en efprit fubtil ) & en diftillez en-uiron la moitié par des cucurbites au bain Marie, ou au fable modérément chaud , & rectifiez vne fois ce qui eft diftillé, n'en retirant que la moitié, laquelle vous conferverez dans des phioles bien bouchées. Cette eau ne fert pas feulement de menftruë pour les extractions, mais peut auffi fervir de véhicule à beaucoup de remèdes, qui ont befoin d'eftre delayez dans quelque liqueur.  On peut   trauailler de mefme fur l'eau de pluye , mais il la faut prendre au mois de Mars, enuiron l'aequinoxe , auquel temps elle eft plus remplie de l'efprit vniuerfel, qu'en toute autre faifon.. pp. 386-7

Traité de la chymie, enseignant par une briève et facile méthode toutes ses plus nécessaires préparations, Paris, Jean d'Houry, 1668

Dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, on relève un article sur la rosée qui fait bien voir ce que l'hermétisme avait encore de pregnant à l'époque, en dépit du positivisme et de la « lumière » affichée par les auteurs. À telle enseigne que les premières lignes pourraient passer pour une inspiration de la Tabula Smaragdina : « il monte de la Terre au Ciel, etc. ». Quoi qu'il en soit, par analogie, il est facile de voir que la première sorte de rosée, celle qui monte de la terre au ciel, est semblable au spiritus abscondus qui s'élève des corps dans la figure 8 du Ros. Phil. [voir Jung, Psychologie du Transfert, op. cit., chap. 7]. Cette phase correspond à la nigredo.


l'ascension de l'âme

Pour des explications relatives à cette figure, voyez l'Aurora consurgens, II. Le point intéressant consiste en ce que Jung, se fiant sans doute trop à la légende qui accompagne la gravure, intitule son chapitre, l'Ascension de l'Âme, alors qu'il faut y voir la sublimation in spirito du produit de liquidation des corps dissous dans le Mercurius , ce qu'indique du reste, expressément, la dans l'idéogramme de l'astre. Dans un temps ultérieur, contemporain de la coagulation du dissolvant, à l'époque où Latone touche à Délos [voir Villa Nova, Epistola ad regem Neapolitam, BCC, I, pp. 683-687], la rosée retombe de l'air, ce qui équivaut à l'albedo où la matière est comme suspendue dans l'Air des Sages. Cette époque est illustrée par la figure 10 du Ros. Phil. La troisième époque est celle de l'imbibition ou humectation de la matière : on peut la situer à la fermentation, c'est-à-dire lorsque la se projette dans le signe de la Vierge [la fermentation est liée à la cibation; cf. Lait de Vierge]. La technique signalée par l'auteur de l'article Rosée de l'Encyclopédie se rapproche bien sûr des toiles tendues dans le ML [planches 4 et 9] et des recipie disposés pour recevoir la précieuse substance qui devait contenir l'Esprit universel. L'attention est attirée vers la disposition du recipe vis-à-vis du , ce qui ne peut que réjouir le coeur de l'hermétiste. La rosée semble assimilée à une émanation du corps de la , ce qui mérite une mention spéciale. Tout ceci doit évidemment s'entendre par le sens, point avec la raison : faute de quoi, on passerait à côté de l'évidence et l'on raterait l'oeuvre. Ce n'est pas tout : l'environnement est mis en exergue, notamment les sources possibles de sulphur [ce qu'il faut entendre comme impureté, seule façon de comprendre que le petit corps qui se dégage dans le Ros. Phil. - fig. 8, supra - ne saurait être l'âme mais ce que nous avons nommé un spiritus abscondus ou corruptus] : les bois [voyez 20], les poissons [17] nous sont bien connus : Lambsprinck, dans son De Lapide Philosophorum [Musaeum hermeticum, pp. 337-373, 1678], a fait disposer plusieurs emblèmes que nous avons eu, à maintes occasions, loisir de contempler et de commenter. L'édition française d'Aïon [trad. Albin Michel, 1983] porte en vignette l'emblema I où les Pisces apparaissent en compagnie du bateau Argo. Quant aux champs ensemencés, ils correspondent à ce que les Adeptes ont appelé l'or enté, c'est-à-dire l'or greffé. On trouve dans l'iconographie plusieurs représentations de cette opération [voir Aurora consurgens, I et Atalanta fugiens, emblème VI].

ROSÉE, s. f. (Physiq.) météore aqueux que l'on peut distinguer en trois espèces, savoir la rosée qui s'élève de la terre dans l'air, la rosée qui retombe de l'air, & enfin la rosée que l'on aperçoit sous la forme de gouttes sur les feuilles des arbres & des plantes. Parcourons ces trois espèces. 1°. La rosée s'élève de la terre par l'action du soleil, pendant les mois de l'été ; le soleil ne produit pas ces effets du premier coup, mais insensiblement, car aussitôt qu'il paraît au-dessus de l'horizon, il commence à échauffer la terre & y darde ses rayons, & sa chaleur continue de s'introduire plus profondément, jusqu'à une ou deux heures après son coucher ; c'est alors que la chaleur commence à s'arrêter, & qu'elle commence à remonter insensiblement.
On peut rassembler la rosée, en mettant le soir sur la terre, ou un peu au-dessus, des plaques de métal non polies, ou de grands disques de verre. Si, après qu'il a fait un jour fort chaud, on place ces plaques dans un endroit qui ait été bien éclairé du soleil, la vapeur qui s'élève de la terre se portera contre la surface inférieure & s'y attachera, & si on les pose un peu obliquement sur la terre, la rosée s'écoulera vers le bout inférieur, laissant après elle les traces qui marquent la route qu'elle a prise ; si au-contraire on place les plaques dans un endroit qui n'ait pas été éclairé du soleil, ou qui ne l'ait été que fort peu, il ne s'y amassera qu'une petite quantité de rosée.
Lorsqu'on est à la campagne, & qu'après un jour chaud, on vient à avoir une soirée froide, on voit sortir des canaux & des fossés la vapeur de l'eau, qui s'élève en manière de fumée ; cette vapeur ne se trouve pas plutôt à la hauteur d'un pied ou de deux, au-dessus de l'endroit d'où elle part, qu'elle se répand également de tous côtés ; alors la campagne paraît bientôt couverte d'une rosée qui s'élève insensiblement ; elle humecte tous les corps sur lesquels elle tombe, & mouille les habits de ceux qui s'y promènent.
La rosée qui s'élève ne saurait être la même dans les différentes contrées de la terre. En effet la rosée se trouvera presque toute composée d'eau dans les pays aqueux, proche des lacs & des rivières, ou dans le voisinage de la mer ; mais si la terre est grasse, sulfureuse, pleine de bois, d'animaux, de poissons, de champs ensemencés, la rosée sera alors composée de diverses sortes d'huiles, de sels volatils, & d'esprits subtils des plantes ; si le terrain contient beaucoup de minéraux, la rosée sera aussi composée de semblables parties, comme l'observe M. Boërhaave dans sa chymie. Il s'élève aussi beaucoup de rosée dans les pays humides & aqueux, & moins dans les lieux secs & arides, qui sont éloignés de la mer, des rivières ou des lacs ; ajoutons que la rosée ne monte pas toujours à la même hauteur ; la plus grande partie s'arrête fort bas, une autre partie s'élève dans l'atmosphère, jusqu'à une hauteur moyenne, & la moindre partie à une grande hauteur.
La rosée s'étant élevée jusqu'à une certaine hauteur, flotte lentement dans l'air ; tantôt elle monte, tantôt elle descend, entourant tous les corps qu'elle trouve à sa rencontre, & quelquefois elle retombe de l'air pour humecter la terre. Les philosophes ne s'accordent pas là-dessus, mais M. Musschenbroeck a fait diverses expériences à cet égard, qui ne permettent pas de douter de la chute de la rosée ; on peut les lire dans son essai de physique, §. 1535. Il a fait presque toutes ces expériences sur l'observatoire de Leyde, au haut duquel on trouve une large plate-forme, où il a disposé en tout sens des morceaux d'étoffe, des tonnes, vases, cloches, &c. qui ont tous reçu de la rosée de l'air.
La rosée ne tombe pas indifféremment sur toutes sortes de corps ; cette assertion paraît singulière, & l'habile physicien que nous venons de citer, a remarqué que les différentes couleurs attirent la rosée avec une force inégale ; l'inégalité de leur force attractive dépend de la structure & de la grandeur des corps colorés.
Il ne tombe point de rosée lorsqu'il fait un gros vent, parce que tout ce qui monte de la terre, est d'abord emporté par le vent, & que tout ce qui s'est élevé dans l'air pendant le jour, est aussi arrêté & emporté par le vent. Voici quelques observations de M. Musschenbroeck sur ce sujet. " Quels sont les vents avec lesquels la rosée tombe, ou quels sont les vents qui précédent pendant le jour, la chute de la rosée du soir ? J'ai souvent été surpris de voir tomber de la rosée avec un vent de nord, parce que ce vent étant froid dans ce pays, condense la terre, & en ferme les ouvertures ; elle ne tombe cependant pas si souvent, lorsque ce vent souffle, que lorsqu'il règne d'autres vents chauds, de sorte qu'on ne ramasse jamais tant de rosée, que lorsque le vent est sud, sud - ouest, & sud - est ; c'est ce qu'on remarquait aussi autrefois en Grèce ; car nous apprenons d'Aristote, qu'il y tombait de la rosée avec un vent de sud-est ; il n'est pas difficile de rendre raison de ce phénomène ; le vent est chaud, il ouvre la terre, il échauffe les vapeurs qui s'élèvent alors en grande quantité, & peuvent par conséquent retomber avec abondance, &c. " Loc. cit. §. 1538.
Il tombe beaucoup de rosée dans le mois de Mai, parce que le soleil met alors en mouvement une grande quantité de sucs de la terre, & fait monter beaucoup de vapeurs. La rosée de Mai est plus aqueuse que celle de l'été, parce que la grande chaleur volatilise non-seulement l'eau, mais aussi les huiles & les sels.
Aristote, Pline, & d'autres, ont cru que la rosée tombait la nuit, parce que les étoiles & la lune la pressaient en bas ; & c'est pour cela que les philosophes qui sont venus ensuite, ont ajouté que la rosée tombait en très-grande abondance, lorsque la lune était pleine, & qu'elle luisait toute la nuit. Ils ont appelé la lune, la mere de la rosée, (Virg. géorg. l. III.) & la rosée, la fille de l'air & de la lune. (Plut. symp. 3.) Cependant on ramasse tout autant de rosée, & avec la même facilité, dans les nuits où la lune ne luit pas, qu'à la clarté de cet astre ; & quelle vertu pourraient avoir les rayons de lumière qui en partent, puisque si on les reçoit sur le plus grand miroir ardent, & qu'en les rassemblant dans le foyer, on les y condense cinq cent fois davantage, ils ne produisent pas le moindre effet sur le thermomètre le plus mobile. Voyez CHALEUR, LUNE, &c.
On peut distinguer la rosée d'avec la pluie ; 1°. parce que la pluie est une eau blanche & claire, au lieu que la rosée est jaune & trouble ; 2°. en ce que l'eau de pluie pure distillée, n'a ni odeur ni goût, au lieu que la rosée distillée a l'un & l'autre.
La troisième espèce de rosée dont nous avons à parler, porte ce nom abusivement ; il s'agit de ces gouttes aqueuses que l'on voit à la pointe du jour sur les feuilles des plantes & des arbres, après une nuit sèche. On a cru que cette liqueur tombait de l'air, sur les plantes & sur l'herbe, où elle se trouve en si grande quantité, qu'on ne saurait traverser le matin une prairie, sans avoir les pieds tout mouillés. On se trompe fort à cet égard, car la rosée des plantes est proprement leur sueur, & par conséquent une humeur qui leur appartient, & qui sort de leurs vaisseaux excrétoires.
Tantôt on voit ces gouttes rassemblées proche la tige où commence la feuille, comme dans les choux & les pavots ; d'autres fois elles se tiennent sur le contour des feuilles & sur toutes les éminences, comme cela se remarque, sur-tout dans le cresson d'Inde ; quelquefois on les voit au milieu de la feuille proche de la côte ; elles se trouvent aussi assez souvent sur le sommet de la feuille, comme dans l'herbe des prés, &c. L'origine de cette rosée peut s'expliquer ainsi, selon M. Musschenbroeck. Lorsque le soleil échauffe la terre pendant le jour, & qu'il met en mouvement l'humidité qui s'y trouve, elle s'élève & s'insinue dans les racines des plantes contre lesquelles elle est portée ; après que cette humidité s'est une fois introduite dans la racine, elle continue de monter plus haut, passant par la tige dans les feuilles, d'où elle est conduite par les vaisseaux excrétoires, sur la surface, où elle se rassemble en grande quantité, tandis que le reste demeure dans la plante ; mais cette humidité se dessèche d'abord pendant le jour par la chaleur de l'air, de sorte qu'on n'en voit point du tout pendant le jour sur les feuilles, & comme il ne retourne alors que peu de liqueur dans la tige & vers la racine, toutes les plantes paraissent se faner en quelque sorte vers le milieu du jour ; les liqueurs qui ont été échauffées continuent de se mouvoir dans la terre pendant la nuit, elles viennent se rendre de même que pendant le jour contre les racines des plantes, elles y entrent tout comme auparavant, & s'élèvent ensuite en haut ; mais les plantes se trouvent alors toutes entourées d'un air plus froid, lequel dessèche moins les humeurs, ainsi les sucs qui s'écoulent des vaisseaux excrétoires, & qui ne se dessèchent pas après en être sortis, se rassemblent insensiblement, & prennent la forme de gouttes, qui sont le matin dans toute leur grosseur, à moins qu'elles ne soient dissipées par le vent, ou desséchées par la chaleur du soleil levant.
Comme ce sentiment est nouveau, le même physicien, que nous avons cité dans tout cet article, s'est attaché à le prouver par diverses expériences très-exactes, qu'il rapporte §. 1533. de son essai de physique.
La rosée est saine ou nuisible aux animaux & aux plantes, selon qu'elle est composée de parties rondes ou tranchantes, douces ou âcres, salines ou acides, spiritueuses ou oléagineuses, corrosives ou terrestres ; c'est pour cela que les médecins attribuent à la rosée diverses maladies. Vossius, d'après Thomas Cantipratensis, dans son livre sur les abeilles, avertit les bergers de ne pas mener paître leurs troupeaux de grand matin dans les champs qui se trouvent couverts de rosée, parce que la rosée, qui est extrêmement subtile, s'insinue dans les viscères, qu'elle met le ventre en mouvement par sa chaleur, & qu'elle le purge avec tant de violence, que mort s'ensuit quelquefois. L'avis de Pline, liv. XVIII. c. xxix. ne paraît pas bien fondé ; il veut que pour empêcher la rosée d'être nuisible aux terres ensemencées, on mette le feu au bois, à la paille & aux herbes de la campagne ou des vignes, parce que cette fumée préviendra tout le mal qui pourrait arriver ; mais cette fumée ne saurait produire aucun bon effet, si ce n'est dans les endroits où il y a des vapeurs & des exhalaisons acides, qui se trouvent alors tempérées par ce qu'il y a d'alkali dans la fumée. On dit que la rosée oléagineuse est fort mal-saine, sur-tout pour les bestiaux, & l'on a observé que l'année est fort stérile, lorsqu'il tombe beaucoup de cette rosée. On prétend que dans une certaine année, les noyers en moururent en Dauphiné, & que les feuilles des autres plantes en étaient comme brûlées, de même que le blé & la vigne ; mais on doit moins attribuer cette malignité à la rosée, qu'à la trop grande chaleur du soleil. Cet article est de M. Formey, qui l'a tiré des Essais de physique de M. Musschenbroeck, déjà cité plusieurs fois dans cet article.


D'autres points peuvent être remarqués, comme cette attirance singulière - fausse évidemment - que la rosée aurait pour certaines couleurs au détriment d'autres. Toutefois, nous ferons remarquer à nos lecteurs que ce qui est faux dans le domaine de la réalité consciente, qui ressortit de la raison, peut se révéler exact sous le rapport de la réalité inconsciente, qui ressortit du sens ou pour être plus précis, du sensible [voir Jung, Réponse à Job, trad. Buchet Chastel]. Dans cette optique, nous sommes en droit si l'on rapporte la rosée au sens particulier que lui ont attribué les alchimistes, de reconnaître à notre menstrue des qualités que ne lui ont jamais connues ou reconnues les universités. Quel est l'usage réservé que l'Artiste fait de la rosée ? Nous l'avons dit, elle le sert comme dissolvant des métaux et des minéraux. On doit recueillir - voir la planche 4 du ML - ce fruit non encore mûr alors que le - comprenez la dont n'est pour ainsi dire que le miroir - tient le milieu entre et . Il s'agit donc d'un sel et il faut se garder de prendre cette matière saline pour le SEL des Sages dont l'hiéroglyphe, rappelons-le, est . Ce sel Nitre, curieusement, est apparu à La Rochelle, presque en même temps qu'était édité le ML : E. Canseliet l'appelle sel isotope de l'arcanum duplicatum : il a été découvert par Seignette, apothicaire, vers 1672 [l'édition originale du ML date de 1677].

Né à La Rochelle, le 4 décembre 1660, Pierre Seignette est mort dans la même ville le 11 mars 1719. Il était pharmacien dans sa ville natale, maïs en 1686 il se convertit au catholicisme et, pour prit de son abjuration, fut admis au Collège des médecins de La Rochelle. II n'est connu que par la découverte du tartrate de potasse et de soude, découverte tout accidentelle, qu'il fit vers 1672. Il exploita longtemps, sous le nom de sel polychreste, ce composé dont il tint la préparation secrète; depuis lors le tartrate de potasse et de soudee est connu en chimie et en médecine sous le nom de sel de Seignette. On a de Seignette plusieurs brochures, où il exalte les propriétés merveilleuses de son arcane :

I. Ies  principales utilités et l'usage le plus familier du véritable sel polychreste. La Rochelle, 16..., in-4". — II. La nature, les effets et les usages du sel alcali nitreux de Seignette..., in-4°. — III. Le faux sel polychreste, les utilités de la poudre polychreste, etc. La Rochelle, 1675,  in-8°                                                                                                                       
L. Hv. Extrait du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Troisième série. Tome huitième, Scl-Sep, M. A. Dechambre, Paris, G. Masson, P. Asselin, 1880

Le tartrate double de potasse et de soude est un sel congénère du tartre vitriolé. Nous donnons ici un rapport de Boulduc, datant de 1731, qui examinait la nature de ce sel dont l'analyse s'était jusqu'alors dérobée aux regards des chymistes. Cette analyse fera voir au scrupuleux rapport qu'en fait Boulduc (Né à Paris le 20 février 1675, mort à Versailles le 17 janvier 1742.
Fils de Simon Boulduc ; élève de Saint-Yon. Apothicaire, premier apothicaire de Louis XIV, de Louis XV et de la Reine. Consul (1717), échevin (1720). Il succéda à son père comme démonstrateur. Membre de l'Académie des sciences comme élève-chimiste (1699). Ses travaux portent sur les eaux minérales, les sels de Glauber, d'Epsom et de Seignette ; voir Chevreul, critique de Hoefer, II
) maints détails qui peuvent aider à mieux lire, et comprendre, les vieux traités alchimiques.

SUR  UN  SEL CONNU SOUS LE NOM DE  POLYCHRESTE  DE  SEIGNETTE.
Par M. Boulduc.
ON fe fert depuis nombre d'années en Médecine d'un fel fous le nom de Polychrefte de M. Seignette, de la Rochelle, qui en étoit l'auteur, & dont pendant fa vie il a fait un fecret, lequel a paffé à fes enfants, fans que jufqu'ici perfonne d'entre les Artiftes en ait véritablement dévoilé le myflere, les uns ayant penfé d'une façon, les autres d'une autre, fur la manière de le faire. Les remèdes, comme les autres chofes de la vie, ont leur mode, laquelle après avoir fubfifté un certain temps, plus ou moins long, paffe enfin, & tombe dans l'oubli ; c'eft un fort, que de très-excellents remèdes même ont éprouvé, & qui refteroient encore dans cet oubli, fi quelqu'un par hazard, fouvent peu verfé dans l'Art & dans la Médecine, ne s'avifoit de les faire revivre, pour ainfi dire, & de leur donner un nouveau crédit ; le kermès minéral, entre plufieurs autres, en eft un exemple. Ce fort n'eft pourtant point tombé fur le fel Polychrefte : dès que fon auteur l'a annoncé, & en a publié les vertus, il a pris faveur, & fa réputation s'eft augmentée de plus en plus & jufqu'à préfent dans plufieurs parties de l'Europe ; preuve évidente de la bonté de ce remède. Cette réputation m'a donné la curiofité de l'examiner, & de tâcher de découvrir quelle étoit fa compofition.
La première épreuve que j'en ai faite, a été d'en mettre fur le charbon allumé ; je l'y ai vu fe fondre, bouillonner, donner de la fumée, & enfuite laiffer une matière noire & charbonneufe : de tous ces effets, celui qui m'a arrêté  le plus, a été l'odeur qu'avoit la fumée qui s'en exhaloit, à laquelle les gens du métier ne pouvoient fe méprendre ; c'étoit celle du tartre ou de la crème de tartre, qui eft une même chofe : je ne m'arrêtai point ni à la fonte, ni au bouillonnement de ce fel fur le charbon, parce que ce font des propriétés communes à plusieurs fels, mais je goûtai le charbon refté après toute la fumée exhalée } & fur la langue je trouvai qu'il faifoit, à quelque chofe près, l'impreffion que font nos fels fixes & lixiviels.
Ces deux propriétés, fçavoir l'odeur du tartre brûlé & le goût lixiviel, jointes à la facilité que ce fel a de fe fondre dans l'eau froide, me firent d'abord penfer, que ce pouvoit être quelque chofe d'approchant du tartre foluble ; mais je ne m'en tins pas à cette épreuve, qui me parut trop fuperficielle, & je paffai à la diftillation. Deux onces de ce fel pouffé au feu par la cornue, rendirent une liqueur affez claire, & une huile noire qui nageoit deffus. L'une & l'autre examinées, la liqueur étoit l'efprit de tartre, & l'huile noire étoit encore celle qu'on appelle l'empyreumatique ou fétide du même tartre. Je fis enfuite une pareille diftillation de deux onces de tartre foluble, & le produit fut le même que de la diftillation précédente. Jufqu'ici je me trouvai avoir tout lieu de penfer, que le fel de Seignette & le tartre foluble n'étoient qu'une même chofe : mais quelques circonftances me jetterent de nouveau dans le doute de leur différence. Les deux diftillations, dont je viens de parler, étant faites, je tournai mes vues du côté des réfidus, & à l'œil ils me parurent de prime-abord être les mêmes ; c'étoit une matière noire, charbonneufe, poreufe, raréfiée, que je regardois comme un tartre calciné, & dont on ne pourroit retirer qu'un fel fixe alkali ; & en effet, en verfant & fur l'un & fur l'autre de l'efprit de nitre, l'un & l'autre fermentoit ; cependant le réfidu du tartre foluble fermentoit en apparence beaucoup plus vivement que celui du fel de Seignette ; & voulant aller plus avant, je calcinois féparément l'un & l'autre réfidus à feu ouvert, & après les avoir fait diffoudre dans de l'eau & filtrés, je trouvai au réfidu du tartre foluble un goût fimplement lixiviel, & fur le filtre une cendre ; mais à l'égard de celui du fel de Seignette , la leffive avoit quelqu'odeur, fentoit en quelque façon l'œuf couvi, & étant filtrée , elle n'avoit point la couleur de l'eau , qu'avoit celle du tartre foluble, mais une couleur bleuâtre ; & ayant verfé fur cette folution du vinaigre diftillé, la liqueur fe troubloit, & précipitoit au bout de quelque temps une matière blanche & en apparence fulphureufe.
Mais après tous ces effais , il n'y avoit encore rien de certain pour diftinguer le fel de Seignette d'avec le tartre foluble ordinaire ; & quoique j'euffe eu fouvent de fois occafion de m'entretenir fur ce fujet avec Mrs Geoffroy , avec lefquels j'ai toujours eu des liaifons étroites , & qui m'ont bien voulu communiquer là-deffus leurs idées, j'avoue que je fuis toujours demeuré dans l'incertitude fur la matière avec laquelle ce fel pouvoit fe faire : & en mon particulier je ferois refté dans cette incertitude , peut-être toute ma vie, fi M. Groffe , mon ami, ne m'avoit un jour ouvert les yeux , en me faifant part de ce qu'il avoit obfervé en travaillant fur la foude ; il me fit voir un fel, qui fe féparoit, où fe dépofoit peu à peu de la folution de cette matière , & qui , quoiqu'il fut figuré comme un fel de Glauber, ne laiffa pas de fermenter avec tous les acides, avec les minéraux en particulier très-vivement, & avec les acides végétaux plus lentement, comme avec le jus de citron , le vinaigre & d'autres, mais le plus foiblement avec la crème de tartre ; cependant quelque lente que fût cette diffolution avec la crème, à froid s'entend , elle ne laiffoit pas d'être parfaite au bout de quelque temps ; & M. Groffe ajouta que ce mélange méritoit d'être examiné par l'évaporation & la criftallifation. Je faifis cette idée dans le moment, & je conçus que ce mélange donneroit une nouvelle efpéce de fel moyen ou tartre foluble; je me repréfentai même dès-lors que M. Seignette ayant voulu faire une crème de tartre foluble, qui, comme l'on fçait, n'eft que le tartre rendu foluble par le fel alkali fixe du même tartre, a pu croire, comme bien d'autres Artiftes le croyent encore , que tous les fels alkalis tirés des plantes par la calcination, font les mêmes, & que le feu ne leur laiffe rien d'effentiel de la plante dont ils font tirés, & qu'ainfi on pouvoit indifféremment fubftituer l'un à l'autre ; & enfin que fuivant ce principe , ayant fort à la main la foude qui eft le fel du kali calciné, il pouvoit en faire fon tartre foluble : ce qu'ayant exécuté, il en avoit retiré un fel qui ne s'étoit point trouvé être précisément le tartre foluble ordinaire & connu depuis long-temps, mais un nouveau fel, ou plutôt une nouvelle efpéce-de crème de tartre foluble , à laquelle il avoit donné par la fuite le nom de Polychrefle, parce qu'on en a vu plufieurs bons effets en Médecine.
Je fuis demeuré dans cette idée encore long-temps fans l'éprouver, quoique je l'euffe communiquée à plufieurs perfonnes du métier, lorfque l'occafion s'eft préfentée d'en parler. Enfin pourtant je me fuis mis en devoir de l'exécuter , ce que M. Geoffroy de fon côté a auffi fait dans le même temps , fans que l'un eût averti l'autre fur fon travail, & nous avons trouvé tous les deux précifément la même chofe. Pour faire le fel dont il eft quefîion , on prend la foude d'alicante la plus calcinée , la plus dure & la plus blanche , que l'on met en poudre : on en fait une forte leffive en la faifant bouillir dans l'eau , on filtre cette leffive qui eft très-limpide. On a féparément de la crème de tartre en poudre, fur laquelle on verfe de cette leffive après l'avoir chauffée ; ce mélange excite une fermentation qui dure fort long-temps & qui même , après avoir ceffé quelquefois, fe renouvelle à plufieurs reprifes ; c'eft dans le temps de cette fermentation, que la crème de tartre fe diffout ; après quoi il fe fait une précipitation affez abondante d'une terre grife, fpongieufe & légère que l'on fépare de la liqueur par le filtre : on fait enfuite évaporer ce mélange à lente chaleur jufqu'à un tiers ou environ de fa diminution, puis on le laiffe en repos dans des terrines , & au bout de quelques jours on trouve des criftaux tranfparents comme le criftal, & qui font figurés, lorfqu'ils font libres & non appuyés fur les vaiffeaux, comme des cylindres ou colomnes , qui dans leurs longueurs ont plufieurs faces plattes, dont j'ai compté au-delà de neuf, mais communément elles ne fe trouvent pas en fi grand nombre.
En mon particulier, je penfe qu'on ne peut pas déterminer exactement la proportion de la foude & de la crème de tartre , y ayant des foudes qui contiennent une plus grande quantité de fel les unes que les autres : mais cette proportion fe trouve bien naturellement, quand on fait diffoudre à la leffïve autant de crème de tartre qu'elle en peut prendre , ce qui eft le point de faturation.
La lefïive de fix livres de foude a pourtant abforbé communénent deux livres & trois à quatre onces de crème de tartre : & quand la foude a été bien blanche & bien chargée de fel , la leffive de fix livres a quelquefois abforbé prefque poids égal de crème de tartre : cette différence , comme il eft aifé de penfer , ne peut dépendre que de la qualité de la foude plus ou moins calcinée, & chargée de fel alkali. Mais quand j'ai pris le Sel qui fe dépofe de la folution ou leffive de la foude , & dont la configuration imite affez celle du fel de Glauber , une demi-livre de ce fel diffous, a pris aifémenr treize à quatorze onces de crème de tartre , & le mélange n'a prefque point jetté de terre : c'eft -là la proportion la plus jufte que je puiffe propofer pour les deux matières qui doivent entrer dans la compofition du  fel Polychrefte : il n'en coûte qu'un peu d'attente pour avoir les criftaux de la foude , & enfuite le mélange fe fait plus également, & n'eft point fujet à la précipitation des différentes matières hétérogènes que la foude communique à fa leffive.
Enfin notre fel étant en criftaux , & comparé avec celui de Seignette auffi criftallifé, fe trouve être abfolument le même même dans toutes fes circonftances ; ils font figurés l'un comme l'autre, ils fe fondent très- aifément dans l'eau froide , lorfqu ils font en poudre ; ils ont le même goût, & impriment fur la fin quelque fraîcheur à la langue , mis fur un charbon allumé , ils s'y fondent & bouillonnent, i!s exhalent l'odeur du Tartre brûlé, & fe réduifent à la fin en ce charbon noir & fpongieux, que donne le Tartre.
Si après cette examen, on doute encore de l'exacte conformité que notre Sel a avec celui de Seignette, on peut s'en convaincre par une expérience qui en fait une prompte décompofition : qu'on diffolve de l'un & de l'autre Sel, chacun pris féparément, égale quantité dans de l'eau chaude, & qu'on verfe fur chacun peu à peu de l'huile de Vitriol blanche, jufqu'à ce qu'elle n'agifle plus ; à mefure que ces diffolutions fe tiédiffent, il fe forme une concrétion faline, laquelle examinée eft une véritable Crème de Tartre en Criftaux , régénérée ou féparée de l'Alkali, tandis que l'huile de Vitriol s'y eft unie , & forme enfuite, par la criftallifation avec lui, un Sel de Glauber , de la même façon, que fi on avoit verfé cette huile immédiatement fur la leffive de la Soude. Le Sel Polychrefte de Seignette eft donc enfin une Crème de Tartre rendue foluble par l'Alkali de la Soude.


Peut-on, en vérité, penser qu'il y ait quelque liaison entre Pierre Seignette et l'édition du ML ? Rien ne le fait supposer ni dans la littérature spécialisée, ni dans les supputations des historiens de l'Art sacré. Toutefois, il est impossible de ne pas remarquer que trois planches, au moins, du ML, se rapportent expressément à la préparation d'un sel : il s'agit des planches 5, 6 et 7. Nous en avons discuté dans l'introduction à l'étude du ML et prions donc le lecteur de s'y reporter. D'autres points attirent l'attention et notamment la relation à l'air (15).

« Notre feu est un feu corrosif qui recouvre en quelque sorte l'air au-dessus de notre vaisseau d'un nuage, nuage dans lequel sont cachées les raies du feu secret, de notre feu secret. Or l'œuvre n'aboutit à rien en l'absence de cette rosée du chaos, de la formation de ce nuage humide. Almadir ajoute : Si le feu ne réchauffe pas l'or par une chaleur humide, si les fumées ne montent ni ne descendent à travers les brumes de la montagne, dans la tempérance et dans la décence, nous ne serons dignes ni de la pierre blanche ni de la pierre rouge des sages. » [Dorneus, Aurora Philosophorum, Chapitre XIX, Du feu secret et caché des sages, texte dont l'origine est douteuse, parfois attribué à Paracelse]


mondification du Rebis

Les mots soulignés permettent d'expliquer, par la cabale hermétique, des allusions que Dorneus ne pouvait écrire contre l'avis des disciples d'Harpocrate (10). Nous avons déjà examiné l'arcane voilé par la Tempérance [voir Gobineau et Gardes du Corps]. La décence n'est pas recensée dans les Vices et Vertus, sauf à la placer comme semblable à la Prudence. Mais si l'on désire explorer sa qualité hermétique, voilà ce que l'on peut en dire : être décent, c'est évidemment montrer de la tenue, ce que nous indique euschmosunh, par la racine scesiV [action de retenir, d'arrêter] et scetikoV qui se rapproche de notre mot styptique [astringent] : c'est nommer le SEL  ou du moins sa substance, à défaut de sa forme. Dorneus exprime donc, dans ce passage, que le feu corrosif dont l'Artiste a besoin n'est point un feu qui détruit mais qui, dans un premier temps, corrompt tout. Du reste, la nature de ce feu est excellement décrite : Dorneus le situe in spirito sancto, qui est la demeure du feu secret ou, si l'on préfère, du vase de nature. Et cette maison de verre, ce vitri oleum, est ce chaos où se forme la graisse de rosée par la médiation du suc de la Lunaire. Chaos où l'on retrouve d'ailleurs la décence si l'on tient compte que kosmiothV a le sens de « modération d'esprit », que l'on peut rapprocher de kosmioV [qui erre ou vit à travers le monde], terme d'où vient Cosmopolite [kosmopolithV], étiquette de l'un des plus grands Adeptes de l'histoire : Alexandre Sethon. Du Chaos [KaoV] à l'Ordre [KosmoV], tel est l'enseignement élémentaire de la Tabula Smaragdina. C'est ce que montre la figure 9 du Ros. Phil. : la rosée spirituelle nutrifie [cibatio] l'hermaphrodite et lui apporte l'humide radical nécessaire à sa croissance.

La rosée est évoquée par le grand Glauber, dans la Cinquième partie des Fourneaux philosophiques. D'ailleurs, la préparation du fourneau dont il parle à cette occasion est tout à fait particulière.


frontispice des Fourneaux Philosophiques de Glauber

Quant à la construction de ce fourneau, il n’est pas nécessaire d’en dire beaucoup de choses, d’autant qu’il n’en est pas de même que des autres, vu qu’il se trouve par tout bâti des mains propres de la Nature, n’étant destiné qu’aux opérations naturelles, pour la confection de quelque menstrue, lequel dissout sans aucun bruit l’or, l’argent, tous les autres métaux les pierres tant communes que précieuses, & même le verre, l’origine du fourneau étant l’origine du menstrue. Il est aisé de conjecturer que ce fourneau produisant ce menstrue royal dont il a tiré son origine, n’est pas de ces communs fourneaux, par le moyen desquels les autres choses sont distillées vu qu’il donne ce menstrue non corrosif & qui à des vertus toutes particulières, lesquelles ont plus d’efficace que toutes les eaux corrosives en général & en particulier. Car toutes les eaux corrosives telles qu’elles pussent être, comme l’eau forte, l’eau royale, l’esprit de vitriol, de sel, d’alun & de nitre, ne sont pas ca­pables de dissoudre en une fois l’or & l’argent, & les autres sujets durs, & indissolubles par les eaux les plus caustiques.

On voit bien que ce fourneau dont parle Glauber n'est autre que le vase de nature des alchimistes et que le menstrue royal est notre rosée de mai. En effet, ce dissolvant n'est point corrosif et pourtant, il peut dissoudre les pierres (20), tant communes que précieuses, et jusqu'au verre. Mais quelle est donc la nature de ce fameux dissolvant ?

Il arrive en ce rencontre, ce qui arrive ordinairement, que les choses grandes & splendides sont méprisées, & que les petites & communes sont négligées. Ce qui est con­traire au cours de la Nature, laquelle fait tous ses ouvrages avec simplicité. La pauvreté de Jésus Christ choquait les juifs & quoiqu’ils on vu ses miracles, toutefois ils ne les croient pas à cause de la simplicité dont il agissait & de la forme humaine sans laquelle il ne pouvait pas être notre Médiateur envers Dieu. Car par la faute d’Adam nous étions tellement séparés de Dieu, & endurcis dans nos pêches, que nous étions devenus esclaves de la Mort & de l’enfer ayant perdu le Saint Esprit. Or par cette rosée & manne céleste nos cœurs ont été arrosés, & par la parole, & par son Sang nous avons recouvert ce Saint Esprit, sans lequel nous ne l’aurions jamais trouvé. Ainsi comme les Pharisiens & les Prêtres ne reconnaissaient pas Jesus Christ à cause de sa pauvreté, de, même on méprise ce menstrue universel, parce que qu’il est par tout, & qu’il se trouve même dans les ordures. Ne me blâmez pas d’avoir fait cette comparaison, car elle tourne plutôt à la gloire de Notre Seigneur, lequel a pu délivrer le genre humain de la puissance du Diable, de même que le mercure ressuscite glorieusement pour le salut du genre métallique.

La rosée - notre dissolvant - est assimilé au Christ, dont Jung a signalé les accointances avec le serpent [voir Aurora consurgens et Ripley Scrowle]. Du reste, Glauber n'anticipe-t-il pas, de même que Gerhard Dorneus [l'un des principaux sectateurs de Paracelse, voir Jung, Synchronicité et Paracelsica, § 4, pp. 223-237] quand il met en exergue le parallèle entre le Christ et le Mercurius qui ressuscite [peut-être veut-il parler, d'ailleurs du phénix qui constitue la forme la plus évoluée du double Mercure] ? De fait, le pécheur est vu comme le métal imparfait. Le Mercurius permet la surrection de l'âme plutôt que la résurrection du corps : voilà une idée qui est souvent perdue de vue par les disciples d'Hermès auxquels, tel Limojon, Dorneus s'adresse là [Lettre aux vrais Disciples d'Hermès]. En cette résurgence réside le vrai secret de l'alchimie [voir Aurora consurgens et Ripley Scrowle].



Avertissement du Libraire

Bien que cette lettre philofophique n'ait efté écrite y que pour répondre  à la demande d'un amy ; néanmoins m'étant tombée entre les mains, & les plus habiles Connoiffeurs en la matière qui en fait le jujet l'ayant trouvée pleine de remarques curieufes, folides & tres- importantes pour ceux qui s'appliquent à la recherche du grand Oeuvre : i'ay crû que les vrais philofophes me fçauroient bon gré du deffein que j'ay eu de leur en faire part. Ie n'ay rien à expliquer icy du fujet de cette Lettre & cela, fe voit dès la première periode. Ie diray feulement, pour ceux qui jufques icy n'ont pas connu Ariftée, que c'eft un Ancien Philofophe, dont Herodote fait mention dans fon quatrième Livre, Chapitre premier. Il raconte plufieurs grandes chofes qu'il en a oüy dire dans les villes de Cizique, & de Prochonefe, & fi tout se qu'il en rapporte eft véritable, il faut qù' Ariftée ait vécu pour le moins quatre cens ans, par le fecours de la médecine univerfelle, ainfi qu'on affure de quelques autres Philofophes & qui, felon le rapport de Roger Baccon, dans le Livre des Oeuvres admirables de la Nature, & felon le témoignage de Paracelfe, ont vécu bien plus longtemps qu'Ariftée. Comme ce qu'il nous à laiffé par écrit, ne porte pas moins le caractere d'un parfaitement honnefte homme, que d'un tres-fçavant Phïlofophe ; je n'ay pas douté qu'on ne fût fort aïfe de voir fes propres paroles à la fin de cette Lettre en la même Langue qui les a fait paffer iufques à nous ; mais pour la fatisfaction de ceux qui ne ponrroient pas les entendre en Latins ; j'ay pris foin d'en faire faire une fidele traduction qui rend parfaitement le fens des paroles d'Aristée, lefquelles font veritablement pleines de mystere.
Cette Traduction eft de mot à mot ; mais comme la perfonne qui s'eft bien voulu donner la peine de la faire, a toute la penetration requife en de telles matières ; je fuis perfuadé que ceux qui font curieux fur ce fujet, auront lieu d'en eftre fatisfaits. I'ejpere auffi qu'on approuvera la methode qu'on a fuivuy dans l'impreffion du texte & de la traduction d'Ariftée, qui a efté d'oppofer le François au Latin,& de le divifer pour ce fujet en autant de paffages qui font un fens complet, afin qu'on puiffe plus facilement en voir le rapport, & examiner les deux textes avec moins de peine.


Lettre d'un Philosophe Sur le fecret du grand Oeuvre écrite au fujet des Inftructions qu'Ariftée a laiffées à fon Fils, touchant le Magiftere Philofophique.

Note : le texte [vert entre crochet] est de notre cru. Les images du Livre d'Abraham Juif nous ont paru être des illustrations intéressantes de points de symbolisme développés par Limojon.

I'Ay reçu, Monfieur, la Lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire depuis voftre retour en Pologne. Je vous en fus fenfiblement obligé, comme d'un témoignage indubitable de voftre amitié ; je ne manqueray pas de lire tout auffi-tft l'écrit d'Ariftée traduit de la Langue Schite en Profe Latine rimée, & comme vous me l'avez envoyé, pour fça-voir mon fentiment fur la matière dont il traite ; je vous diray avec toute l'ingénuité qui fe pratique entre les Philofophes, que j'ay efté charmé du ftile fingulier, & des raifonnemens d'Ariftée ; mais je ne l'ay pas trouvé moins jaloux du fecret du grand œuvre, que l'ont elté tous les autres qui en ont écrit. Ie ne fais pas difficulté de croire que les grandes cho-fes qu'on dit de luy, mais particulierement fur la foy de fon écrit, qu'il a poffedé ce trefor ineftimable; cependant, il s'ouvre encore moins fur les premiers agens & fur la pratique, que n'ont fait Arthephius, l'Abbé Sinefius, Arnaud de Ville-Neuve, Pontanus, Flamel, Paracelfe, & plufieurs autres Philofophes Anciens & Modernes. Comme vous m'avez fait connoiftre, en paffant icy, que vous étiez perfuadé que la rofée,
[voir le Mutus Liber] ou l'efprit de l'air eftant comme cette liqueur, qui felon le langage Philofophique,  provient des rayons du Soleil & de la Lune, qui contient le principe qui  fait végéter toute la nature, & fans lequel perfonne ne peut vivre, on pouvoit, & même on devoit croire, que cette matière univerfelle eft le vray principe, le premier être des eftres, & cet air fubtil qui leur donne la vie & fa nourriture, felon ce que dit Ariftée, d'autant que nous ne voyons point de matière dans la nature, qui quadre mieux à toutes les expreffions des Philosophes,  eâ utitur omnis creatura, dit le Cofmopolite, & par confequent vous jugez qu'ayant ces grands avantages, il faut que cette matiere à l'exclufion de tout autre, foit cette eau Celefte, & ce Mercure des Philofophes. [c'est-à-dire l'aqua permanens, le double Mercure] A confiderer les écrits des fages nuëment & à les prendre à la lettre, il femble qu'il y ait un folide fondement dans cette opinion ; cependant il ne me fera pas difficile d'en faire voir l'équivoque, & de vous convaincre du contraire, fi c'eft-là en effet voftre fentiment ; j'aurois pour ce fujet un grand nombre d'Auteurs à vous citer ; mais ce feroit entrer dans une grande difcution, fans neceffité, puifque vous les avez tous lus. Je me contenteray donc de vous faire faire reflexion fur ce que quelques-uns des plus grands Philofophes nous ont dit de plus pofitif, touchant les principes de cette fcience fecrete. Souvenez vous, Monfieur, que les Philofophes conviennent touchant les premiers principes, qu'il faut laiffer à part tout ce qui fuit au feu y & qui s'y confume, tout ce qui n'eft point d'une nature, ou du moins d'une origine métallique. [la voie sèche semble privilégiée par Limojon] Confiderez qu'il faut une eau permanante, qui fe congele au feu, tant par elle-même, que conjointement avec les corps parfaits, après les avoir radicalement diffouts. Donnez après cela à la pure rofée, ou à la feule liqueur tirée de l'air par elle-même, telle préparation, & telle forme qu'il vous plaira, par toutes fortes d'artifices, vous ferez obligez d'avouer au bout du compte, que dans tous ces procédez, il y a plus de curiofité, que de folidité, & qu'il n'eft point au pouvoir de l'homme de changer la nature d'un eftre, ny de faire d'un principe univerfel, fi toutefois on pouvoit l'avoir tel, un eftre particulier, il n'y a que la nature qui le puiffe faire elle-même. [il est absolument incroyable que l'on ait, après de tels propos, pu un seul instant croire à la véracité des transmutations métalliques] Les Auteurs, que j'ay tirez, & une infinité d'autres, peuvent aifément perfuader cette vérité à tout homme de bon fens ; mais je ne dois pas paffer fous filence Bafile Valentin, j'avouë que je luy  fuis redevable d'une grande  partie des plus folides lumières que j'ay acquis dans cette divine fcience. Voyez comme il parle dans fes douze clefs, & fur tout dans la feconde : mais voyez particulièrement ce qu'il dit dans le petit traité qu'il a écrit, de rebus naturalibus & fupernaturalibus, aux Chapitres des efprits des métaux. Il montre en termes clairs, quels corps il faut joindre & détruire, pour obtenir cette liqueur fpirituelle fi recherchée  de tous les Philofophes [il s'agit de l'humide radical des métaux; à la fin de chaque chapitre, il y a un paragraphe spécial touchant à la pratique]
II fe peut faire néanmoins après cela, que vous croirez encore pouvoir faire quadrer voftre prétendu principe unique & general, avec le fentiment de quelques-uns des plus folides Philosophes, & je vois bien qu'Ariftée vous plaift plus qu'aucun autre, parce que vous jugez qu'il établit abfolument voftre matière pour la feule & vraye matière philofophique ; mais je veux bien ne me fervir  que des propres paroles de cet Auteur, pour vous faire voir tout le contraire de ce que vous vous figurez ; j'efpere même qu'après cela vous tomberez d'accord, qu'Ariftée eft tout-à-fait éloigné d'entendre parler fimplement de l'air, fous quelque forme qu'on luy puiffe donner, par aucun artifice, fi ce n'eft de cette admirable manière dont le Cofmopolite dit que l'eau Philofophique eft extraite des rayons du Soleil & de la Lune.
Vous fçavez que je ferois affez bien fondé de prendre les paroles d'Ariftée dans un fens mifterieux, quand je n'aurois d'autre raifon pour cela, que parce que c'eft une vérité reçûë de tous ceux qui ont quelque connoiffance des Auteurs du grand Oeuvre, fçavoir que les Philofophes proteftent eux- mêmes, qu'ils ne nommeront jamais de leur véritable nom, les premiers agens, ou les principes : fi quelques uns l'ont néanmoins fait, ça efté d'une certaine manière plus propre à donner à entendre aux fimples toute autre chofe, que ce qu'ils nous ont dit. Il eft donc conftant que les Philofophes ne doivent pas eftre entendus felon le fens litteral, & qu'ils font tous généralement fujets à interprétation, lors même qu'ils femblent parler le plus clairement ; mais pour ne me fervir que de voftre Ariftée, voicy des Argumens tirez de luy-même qui font plus précis & qui vous feront eftre de mon fentiment;     

« Alimenta omnia ( dit-il ) fontem atteftantur
Cum ex eo vivant res, unde nutriantur.
Pifcis aqua fruitur, infans matrem fugit. 
Per vitam, principium cognofcitur rerum;
Vita rerum aer eft, ergo principium verum. »

Selon ce Philofophe, chaque eftre vit d'une nourriture qui eft propre & fpecifiée pour fon effence & pour fa nature, & cette efpece de nourriture nous fait voir qu'elle eft fon origine : comme donc la nourriture de l'animal eft toute differente de celle de la plante, & que celle de la plante ne l'eft pas moins de celle des minéraux & des metaux, il eft par confequent indubitable, que l'origine de tous ces differens êtres a des principes tout differens, & qu'un même & fimple air n'eft point la vie, & la nourriture de toutes les diverfes efpeces d'eftres qui font dans la nature ; cela ne fouffre point de réplique; fi ce n'eft que vous vouliez remonter jufqu'au premier cahos, duquel Dieu a formé toutes chofes. Mais vous n'ignorez pas, que ce n'eft pas de ce cahot que le Philofophe doit tirer fes principes.
D'où vient donc, Monfieur que des mêmes principes d'Ariftée, je tire une conséquence toute contraire à celle qu'il femble tirer luy-même ; cela ne vient, comme vous allez voir, que de l'équivoque du terme air, dont il s'eft fervi pour cacher le miftere aux profanes, car vous remarquerez que chaque efpece d'eftre a une efpece d'air, qui eft fa vie, fon principe & fa nourriture, c'eft en ce fens qu'Ariftée parle avec beaucoup de fondement : en effet la nourriture, ainfi que le principe de chaque eftre, de quelque efpece qu'il foit, n'eft-ce pas une effence d'une nature toute aëriene ? ne faut-il pas que l'eftomach de l'animal change par la digeftion, la nourriture groffiere qu'il prend, en une vapeur fubtile qui le condenfe en un fuc vifqueux & nutritif dans toutes les parties qui en font entretenues, pareil à ce même fuc tout fpirituel, qui eft le principe de fa génération. L'humeur de la terre n'eft-elle pas changée de la même forte dans la plante, par la vertu du germe qui eft dans la femence ? [Limojon veut entendre par là l'orientation du lapis qui dépend de la nature du Soufre quand celui-ci est appliqué au Sel] n'eft-il pas conftant auffi que la vie & la nourriture des minéraux, & des metaux dans les entrailles de la terre, eft un air & une vapeur graffe empreinte de foulfre métallique ? c'eft cet air, & cette vapeur graffe & mercurielle qui eft le fujet de la recherche de tous les Philofophes; parce qu'en elle refide la vie, le principe, l'efficace de leur Mercure que leur pierre produit, & qui produit leur pierre. [voir D'Espagnet]
Comme ce feroit vouloir s'àveugler à plaifir, que de dire que cette fubftance aëriene, qui eft la vie des plantes, des animaux & des métaux, eft véritablement & fans aucune difference, ce même air qui environne la terre, ou bien une autre fubftance qu'on pourroit en tirer & préparer par quelque artifice tout extraordinaire; nous devons tomber d'accord, que les véritables Philosophes difent toujours vray, lors qu'on les fçait interpreter avec un grain de fel. Le fens que je viens de donner à Ariftée, eft fi naturel, qu'il fe donne à luy-même cette interprétation; lorfqu'il donne en même temps occafion aux fimples d'entendre tout autre chofe.

« Pifcis aqua fruitur, infans matrem fugit. »

Pour nous avertir par là, (comme je viens de dire ) que la même difféerence qu'il y a entre la nourriture de chaque efpece d'eftre, fe trouve auffi dans leur, vie, & dans leur principe, auquel il ne donne ce nom général & univoque d'air, qu'à caufe de l'Analogie, qu'il y a entre l'air que nous refpirons, & la fubftance aëriene, qui eft l'âme, la vie & la nourriture différente de chaque efpece d'eftre ; c'eft-là, Monfieur, la penfée d'Ariftée, & de peur que nous en doutions, il l'explique encore plus clairement en termes exprés.

« Reparari attamen una creatura, Cum nequeat, nifi in propria natura. »

Il n'y a point de vérité dans toute la Philofophie mieux  établie que celle-là.   Comment feroit-il donc poffible de meliorer un métail autrement, que par une fubftance metallique très-pure & exaltée à fon dernier degré de parfaite teinture, & de fixité, par une longue decoction dans la liqueur mercurielle que les Philofophes décrivent ? Il faut donc entendre avec Ariftée, & tous les autres femblables  Auteurs, que cet air, ou cette effence aëriene dans laquelle confifte toute la puiffance de chaque eftre, fe doit chercher en premier lieu pour le grand Oeuvre dans les corps métalliques, & c'eft en quoy on voit que tous les Philosophes s'accordent, lors qu'on veut fe donner la peine de méditer profondement fur ce qu'ils nous ont voulu dire, ou plutoft ce qu'il plaift au Ciel de développer les tenebres de nos entendemens, pour voir à découvert les myfteres de la nature ; mais fçachez, Monfieur, qu'il ne faut jamais vouloir eftre trop fage : car comme la nature eft toute fimple, fes opérations ne confiftent pas dans les fubtilitez que l'efprit va s'imaginant continuellement. Bien que quelques Philofophes affeurent qu'il eft plus difficile de trouver la matière, que de la préparer ; je vous dis en vérité, Monfieur, qu'il eft beaucoup plus difficile aux enfans de l'Art, de préparer la matière que de la trouver ; car c'eft dans ces opérations, que confifte le Magiftere de la fcience. Vous pouvez l'apprendre du même Auteur, qui a néanmoins dit ailleurs le contraire de la venté que je vous avance, d'autant qu'il avouë enfuite, que Soluto fulphure, lapis erit in promptu. Mais quel eft le procédé de cette folution ? Si je vous le laiffe à deviner, vous y réverez affeurement  long-temps fans le pouvoir découvrir ; car tous les Philofophes font generalernent profeffion de le celer, & voftre Ariftée ne le cache pas moins foigneufement que les autres.

« Eft clavis aurea ( dit-il ) fcire aperire
Fores,  & aere  aërem  haurire,
Ignorato fiquidem quomodo pifcatur
Aer, impoffibile eft quod acquiratur
Id, quod morbos fingulos, & uni verfales Sanat, etc. »

Il fe garde bien de découvrir la manière d'ouvrir ces portes, de faire l'air des Philofophes, & de tirer l'air de rair ; fans quoy toutefois, il eft impoffible de réüffir dans l'Alchimie ; il fe contente feulement de recommander une feconde fois, de bien apprendre ce grand Art.

« Difce ergo, fîli mi, aerem captare,
Difce  clavem  auream naturae fervare. »

Je ne penfe pas, Monfieur, que vous croyiez qu'Ariftée ait ingenuëment révélé le fecret des fages dans le procédé qu'il a décrit enfuite. Vous avez trop de lumières, pour ne pas voir qu'il ne parle qu'allegoriquement quand il confeille de recueillir l'air condenfé autour d'un vafe par le moyen de la neige, ou de la glace ; d'en remplir autant de vaiffeaux qu'on voudra ; d'en mettre dans un œuf philofophique ; de le fceller hermetiquement ; & de le faire paffer par tous les régimes. Vous fçavez fort bien que de tout cela, il ne s'en peut rien faire de bon : mais auffi je ne fçay fi vous pénétrez le miftere, qui eft contenu dans cette allégorie, & fi vous entendez ce que fignifient cette neige, cette glace, cet air condenfé, cet oifeau qui prend l'oifeau [c'est-à-dire l'oiseau ailé qui s'empare de l'oiseau aptère] ; je puis du moins vous affeurer que ces termes fignifient tout autre chofe, que ce qu'ils femblent fignifier. Ariftée luy-même vous avertit que ces termes  renferment un grand miyftere : car il dit,

« Nofce  aerem   poffunt  creatura ?
At captare aerem, clavis eft naturae »

Ce feroit en effet une chofe bien aifée, s'il n'y avoit qu'à condenfer de l'air, par le moyen de la neige ou de la glace, même aux rayons du Soleil en plein midy, pendant les plus grandes chaleurs; c'eft pourquoy ce Philofophe a-joute en même temps avec beaucoup de raifon.

« Secretum hoc magnum eft, & fuper humanum,
Ex aere fumere coelefte arcanum. »

C'eft véritablement un fecret qui paffe la portée ordinaire de l'efprit de l'homme : toutefois Ariftée fait faire fur cela une reflexion de laquelle dépend tout le fecret du grand Oeuvre, & s'il ne le découvre pas mieux que les autres Philofophes, il en dit toutefois affez, pour détourner de toutes vaines imaginations les enfans de l'Art, & pour faire connoiftre aux adeptes, qu'il poffede comme eux ce grand trefor.

« Pifcis pifce capitur, volucrifque avi,
Aer quoque capitur aere fùavi. »

Remarquez  bien ces paroles, elles renferment tout le fecret de l'air des Philosophes que le Cosmopolite nous expofe fous le nom de l'aiman  Philofophique ; lorsqu'il dit, aer generat magnetem, magnes vero generat, vel facit apparere aerem noftrum ; c'eft-là ( dit-il ) l'eau de noftre rofée, de laquelle fe tire le falpetre des Philofophes, qui nourrit, & qui fait croître toutes chofes ; [voir la planche 4 du Mutus Liber et notre commentaire; la rosée est assimilée au Mercure par contact entre et ] il en faut donc venir touchant cet air, au principe  que je viens d'établir, chercher cet admirable aiman, cet air qui prend l'air, & ne pas oublier que la matière des Philofophes monte premièrement  de la terre au Ciel, puis elle redefcend du Ciel en la terre, & reçoit ainfi la force des chofes fuperieures & inférieures ; car ce qui eft en bas, eft comme ce qui eft en haut, & ce qui eft en haut, eft comme ce qui eft en bas. C'eft l'oracle infaillible du veridique Hermès. [voir Tabula Smaragdina] Vous, voyez par là, Monsieur, combien on eft éloigné des véritables principes du grand Oeuvre; lors qu'on s'applique à chercher feulement une effence fimple, univerfelle & commune généralement à tous les êtres, dans l'efperance de pouvoir par elle-même la fpecifier & identifier à la nature métallique. Une pareille effence ne fe peut trouver dans la nature, il n'eft pas même moins impoffible de fe la  figurer, qu'il l'eft de comprendre la matière première d'Ariftote, ou une fubftance fans forme, propre à recevoir toutes les formes ; car dés que vous aurez pu comprendre cette matière univerfelle, & que vous luy aurez donné par confequent une forme, elle ceffera d'eftre univerfelle, & ainfi elle deviendra inutile à voftre deffein. Il faut donc fuivre le confeil des Philofophes, laiffer là la matière éloignée, & prendre premièrement la  matière prochaine, la purifier par la corruption, en tirer l'ame & l'effence par le feu, & enfuite l'ame de l'ame, [c'est-à-dire tirer le sulphur  de l'esprit] & par ce moyen l'air de l'air & la quinte effence dans laquelle refide la vertu & l'énergie de la pierre. Notez bien cela.
De forte, Monsieur, qu'il n'eft pas étonnant qu'après dix, vingt & trente années d'expérience, on foit fouvent auffi peu avancé, que le premier jour, dans la connoiffance des veritables principes, ou du moins dans celle de leur veritable preparation ; c'eft à dire, de la manière d'extraire cet air, & cette eau bénite [eau benoîte : eau divine de Zosime, voir Aurora consurgens et Ripley Scrowle] fi eftimée de tous les Philofophes : mais pour ne pas vous laiffer fans conclufion, on du moins fans vous  donner, quelques lumières plus particulières de ce grand fecret, voicy touchant les deux points principaux  quelques remarques importantes; vous pourrez les avoir déjà faites auffi bien que moy ; mais il pourra eftre auffi que vous n'y aurez pas fait les mêmes reflexions.
Les premiers principes de la pierre des Philofophes font reprefentées par les uns en diverfes figures d'animaux, & par les autres ils font décrits en termes équivoques & allégoriques; cependant ces figures, ces équivoques & ces allégories font toujours éclaircics, ou par les mêmes Philofophes, ou par d'autres qui ont efté moins refervez fur ce point, ou moins fcrupuleux. Les modernes, comme le Cofmopolite, Defpagnette & Philalette ont affez clairement fait entendre les premiers agens, mais touchant leur véritable préparation, ils nous ont jetté dans des labirinthes, d'où l'on ne peut fortir heureufement. Bafile Valentin eft celuy de tous les Philofophes, qui nomme comme j'ay dit, plus clairement & fans équivoque les premiers principes de l'Oeuvre, il les appelle de leur propre nom, & ne cache que la manière de les corrompre, & d'unir leur ame & leur efprit, qui produifent enfemble le Mercure des Philofophes; vous verrez cela dans les endroits que j'ay citez cy-deffus, fans qu'il foit befoin de le repeter.


deuxième figure du Livre d'Abraham Juif

Flamel dit que les premiers agens, que les Philofophes ont cachez, font les deux Serpens qui s'entretuant, s'écouffent dans leur propre venin, qui les change après leur mort en une eau vive & permanante. [le secret de l'oeuvre réside tout entier là : il s'agit des corps morts, ouverts, du et de la dont il faut capter, par l'aimant, le spiritus abscondus] Arnaud de Ville-Neuve dans fa Lettre au Roy de Naples [il s'agit de l'Epistola super Alchimia ad Regem Neapolitanum, BCC, I, pp. 683- 687, ouvrage très important], appelle la matière prochaine de l'air & du feu des Philofophes, le compofé ou la pierre qui contient une humidité qui courre dans le feu, remarquez bien cela [à l'époque, il devait encore être difficile de comprendre que le lapis était présent en substance, dans le Mercurius  sous une forme qui tenait plus de la lave] ; car les enfans de la fcience & de la fageffe doivent le trouver fort intelligible, c'eft là cette pierre,qui n'eft pierre que par reffemblance, & non par nature ; mais ny Arnaud, ny aucun Philofophe n'a voulu décrire precifement les fimples qui font cette admirable compofé. [le composé dont Limojon parle est soit le Rebis, soit, plus vraisemblablement le compost, c'est-à-dire le Mixte Mercure - Rebis ou Mercure philosophique, autrement appelé leo rubens] Les uns difent qu'il eft fait de deux, les autres affurent que c'eft une affemblage de trois natures différentes, mais d'une même origine, [Mercurius ; Sulphur ; Sal  ] & d'autres écrivent qu'il y a quatre Agens qui font tout le compofé [les Eléments principiés, voir Artephius] ; cependant il eft certain qu'ils ont tous dit la vérité fbus divers égards, mais je trouve que Paracelfe eft celuy de tous, qui comprend en moins de mots tout le Magiftere de l'Art. [sur Paracelse et l'alchimie, voir Jung, Synchronicité et Paracelsica, trad. Albin Michel, 1988]

Phyficorum tinctura materia ( dit-il ) eft quaedam res, quae quidem ex tribus effentiam unam arte Vulcani tranfit.

Et immédiatement après il ajoute, que cette matière ou ce compofé peut eftre tranfmué en aigle blanc par le fecours de la nature, & par l'adreffe de l'Artifte ; voilà le grand point, il a beaucoup dit jufjues-là, & s'il avoit voulu, il auroit pû achever en deux paroles, mais c'eft furquoy tous les Philofophes fe font condamnez au filence ; de forte que Paracelfe fe contente, de confeiller de prendre feulement le fang du Lion & la glu de l'Aigle. [la glu de l'Aigle Blanc est appelée Azoth par Grasseus, voir Cassette du Petit Paysan ou Arca Arcani, etc. Voir encore Atalanta fugiens, emblème XXXI ; Huginus à Barma, cap. XXXIX ; Mynsicht, Aureum Seculum Redivivum] Il me feroit aifé d'écrire un volume entier touchant la concordance des Philofophes à l'égard des premiers Agens ; mais je crois que vous ne trouverez pas mauvais, que pour le prefcnt, je n'en dife pas davantage. I'ajouterai feulement ces paroles de l'Abbé Sinefius. La matière des Philofophes eft de telle forte qu'elle tient le milieu entre le métail & le Mercure, elle eft en partie fixe, & en partie non fixe ; autrement elle ne tiendrait pas le milieu entre les métaux & le Mercure. [il s'agit de la materia prima et non plus de la prima materia :nigredo] Voilà une très-belle defcription du compofé des Philofophes, qui renferme dans fon cœur l'eau & le Mercure Philofophique; mais pour vous dire encore quelque chofe de plus particulier, je vous feray remarquer, que comme le compofé, qui eft la première eau, ou la première humidité des Philosophes, fe fait par la deftruction des corps ; de même l'eau qui eft l'ame, l'efprit & l'effence du compofé, [par essence, il faut entendre le SEL] ne peut s'extraire qu'aprés la deftruction du même compofé. Remarquez bien cecy ; car c'eft ce qui eft la feconde Clef de l'Oeuvre, le miftere des mifteres, & le point effentiel de cette facrée fcicnce. [la sortie de la nigredo, l'albedo, dont l'un des signes est représenté par les couleurs de la queue de paon ] C'eft ce qui ouvre les portes de la Iuftice & les prifons de l'enfer, dit le Cofmopolite. Enfin c'eft par le moyen de cette opération qu'on voit couler du pied du rofier fleuri, cette precieufe fontaine dans laquelle les feuls Philosophes ont le bonheur de puifer cette celefte liqueur. [allusion à l'une des figures du Livre d'Abraham Juif que l'on voit ci-dessous


septième figure du Livre d'Abraham Juif
                            
Comme donc ce point qui regarde la feconde préparation de la matiere, & qui renferme le fecret du Mercure Philofophique, eft le plus important de tous, c'eft auffi celuy dont les Philofophcs ont efté les plus jaloux. Paracelfe ne dit autre chofe fur ce fujet, finon, que l'Artifte compofe certains fimples, & qu'après les avoir  corrompus, felon leur exigence, il en  prepare une autre chofe, laquelle devient enfuite un eftre, qui a plus de puiffance que la nature même n'en a. [c'est l'homme double igné de Basile Valentin; le Rebis qu'on aperçoit dans l'Azoth ou Aureliae Occulae philosophorum] Ce font là les deux premières opérations bien marquées ; ce font les deux premiers tours de roue, qui en contiennent chacun trois ; [voir le bas-relief d'Amiens - portail du Sauveur de la Cathédrale - où les deux roues sont l'une des allégories dont Fulcanelli a constellé son Mystère des Cathédrales : c'est le feu de roue] il ne refte plus que le troifîéme tour, qui felon le dire des Philofophes, n'eft qu'un jeu de femmes ; [cuisson du Rebis dans l'aqua permanens; les Adeptes en parlent comme d'un travail régulier où il faut tenir la barre droite et régler la route sur l'étoile polaire. Le grand danger est de brûler les fleurs] c'eft pourquoy je ne vous en diray rien, les Livres en traitent fuffifamment, il vaut mieux que je m'arrefte encore à ce fecond tour de rouë, & à cette extraction de l'air de l'air, felon Ariftée. Cet air de l'air [air firmamental du Philalèthe] eft le feu, l'eau & la terre des Philofophes, & tout cela n'eft qu'une feule chofe tirée du compofé auffi bien que des rayons du Soleil & de la Lune, c'eft ce qui luy donne ces quatre natures élémentaires, entre lefquelles excellent feulement les deux qualitez actives, fçavoir le chaud & l'humide, qui font toute fa fecondité. J'ay encore a vous dire un grand fecret, qui eft, que cet air & ce Mercure des Philofophes, n'eft pas un véritable Mercure en toutes chofes, c'eft à dire, ny en fes qualités extérieures, veu que c'eft une effence mercurielle, ni en fes qualités extérieures, veu que c'eft un feu dévorant, & le plus actif de tous les Agens ; [c'est une substance à la fois EAU  et FEU  : eau ignée ou feu aqueux. Il s'agit d'un fondant marqué - comme la cabale hermétique l'indique - par K et H] c'eft un air épaiffi, duquel non feulement tous les metaux ( remarquez bien cecy ) mais encore tous les Mercures des métaux font engendrez. [allusion au nombre sept, voir Berthelot, Introduction à la Chimie des Anciens] Voilà un grand miftere, Monfieur, que vous ne trouverez point fi clairement développé dans aucun Philosophe; auffi ce feroit m'expofer à leur anathéme, que d'en dire davantage. Vous voyez donc que le plus grand de tous les mifteres Philofophiques, c'eft de fçavoir puifer cet air, ou cette fubftance aëriene, dont les vertus font inénarrables ; c'eft auffi ce qui fait dire à Ariftée,

« ignorato fiquidem quomodo pifcatur
Àer, impofftbile eft, quod acquiratur, etc. »

Le Cofmopolite dit la même chofe en d'autres termes. Qu'il faut fçavoir cuire l'air, jufques à ce qu'il foit fait eau, & enfuite non eau ; [il y a peut-être un jeu de mots entre aer et aes mais cela n'est pas du tout assuré. Quoi qu'il en soit, Limojon veut signifier que le premier travail de l'Artiste est SOLVE et le second COAGULA] cela fe trouve manifement véritable dans l'opération de ce miftere, que la variété des expreffions Philosophiques ont rendu impénétrable ; hauritur miris modis, dit le Cofmopolite, & cependant je vous dis en vérité que c'eft un procédé purement naturel, auquel l'Artifte peut moins faillir qu'en toute autre opération. Je veux bien encore vous developer un autre miftere, Monfieur, avec cette fincerité Philosophique qui fe pratique de frère à frère. Vous trouverez fans doute que c'eft beaucoup dire, & même beaucoup plus que n'en ont dit tous les Philofophes. Je vous diray donc fur ce point qu'outre les raifons que vous fçavez que les fages ont eu, pour ne pas reveler les fecrets de la fageffe aux fots & aux méchans ;. ils en ont eu une toute particulière, & fort fecrete, fçavoir que le plus grand de leurs mifteres, n'eft en effet miftere, que parce qu'ils l'ont voulu rendre mifterieux ; car les enfans de l'Art, qui feront reflexion fur la poffîbilité de la nature, & qui ne fe laifferont pas aller à de vaines fubtilitez, verront ce miftere à découvert par tout ailleurs, que dans les Livres des Philosophes. [ils le trouveront dans le travail du potier et celui du verrier, voir Peligot, Loysel, Bosc d'Antic ; Piccolpassi] Ils trouveront en mille endroits cette manière naturelle de vivifier les principes en une feule effence, qui fait enfuite d'elle même, & qui accomplit le grand Oeuvre, par l'aide d'un feu gradué, qui en eft la nourriture.
Je m'affure, Monfieur, que vous ferez fatisfait, des importantes veritez que je viens de vous dire ; & je m'affure auffi que vous avouerez qu'elles font très-folides, fi aptes avoir reconnu les principes de cette facrée fcience, & après avoir fait cet admirable compofé, qui tient le milieu entre le metal, & le Mercure [comprenez qu'un métal et un minéral sont nécessaires ] ; vous voulez bien vous arrefter dans la fimplicite de la Nature, & considérer fa poffibilité, comme j'ay dit, fans vouloir eftre trop fage. J'efpere que par ce moyen vous aurez l'accompliffement du Magiftere, ou du moins vous en approcherez de fi prés, qu'un tour de main pourra perfectionner l'ouvrage.
Mais de peur que vous ne me croyez, Monfieur, auffi envieux que les plus refervez des Philofophes, je veux bien vous faire faire fur ce fujet une autre remarque, qui feule peut contribuer autant que tout ce que je viens de dire, à diffipcr les nuages qui envelopent ce procédé mifterieux : c'eft que les Auteurs vulgaires, qui font plusieurs opérations fur la même matière des Philofophes, ne font en aucune façon mifterieux fur ce point ; parce qu'ils ne connoiffent pas ce qu'ils tiennent en leurs mains, pour eftre ce qu'il eft en effet ; de forte qu'ils en montrent affez aux Philofophes, qui pénétrent d'eux-mêmes dans la profondité des fecrets de la nature, & s'il manque quelque degré de perfection à ce que ceux-là enfeignent, le fage fçait y fupléer de luy-même. Les Auteurs vulgaires ne font pas cette importante reflexion, fçavoir, que les Philofophes difent, que leur Mercure eft un très-grand


figure dixième du Livre d'Abraham Juif

venin, qui néanmoins par la décoction, devient une excellente médecine. [au stade de nigredo, le Mercurius est appelé dragon venimeux; au stade de l'albedo, c'est l'aqua permanens ou serpent Ouroboros] Vous devez, Monfieur, après cela eftre content de moy ; puis qu'on ne peut guere parler, ny plus fincerement, ny plus intelligiblement ; je veux toutefois tafcher de me faire encore mieux entendre par ces paroles effentielles de l'Abbé Sinefius, qui dit, que le Mercure des Philofophes n'eft point le Mercure du Vulgaire, ny du Mercure du Vulgaire en tout ; & moy pour parler beaucoup plus clairement que luy, je vous dis, qu'il n'eft pas non plus le Mercure d'aucun métal ; mais le Mercure des Mercures des métaux ; l'eau Pontique, le vin aigre très-aigre, le feu, & l'humeur vifqueufe des Philofophes. [il est, en effet, plus difficile d'être davantage clair; sur le vinaigre très aigre, voir Turba et Artephius]
Je vais finir, Monsieur, par une réflexion qui n'eft guère moins importante que les précédentes, fçavoir, que le Mercure du Vulgaire, quelque animé qu'il puiffe eftre de foulfre métallique, ne peut jamais eftre le Mercure des Philofophes, tant qu'il eft véritablement Mercure. Remarquez  bien ce que je dis, il n'eft point en cette qualité la première matière des metaux ; il eft véritablement un des fept, & tout ce que le plus grand Artifte en pourra produire, ne fera jamais qu'un métal, ou un précipité inutile, & non une teinture fondante, pénétrante, & fixe. Le Mercure tant qu'il eft Mercure, eft toûjours froid & humide, bien loin d'eftre ce feu dévorant qui détruit tout ce qui luy refifte. Méditez, s'il vous plaift, fur toutes ces confiderations, & fouvenez-vous que felon les Philofophes, leur Mercure a fes propres minières, d'où ils le tirent, & cependant il. eft originairement dans une feule chofe, c'eft à dire, dans ce compofé, & dans cette pierre d'Arnaud de Ville-Neuve, qui contient cette humidité, qui noircit, qui blanchit, qui rougit, & qui parfait l'Oeuvre, lors qu'elle a receu la force des puiffances celeftes. [ce qu'il faut comprendre avec un grain de s(c)el. Les planètes, est-il besoin de le préciser, ne participent en rien au travail des Sages, ce que du reste, E. Canseleit précise dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques]
Il eft temps que je finiffe, vous trouverez vous-même qu'en voilà bien affez, puifqu'en voilà plus qu'aucun Philofophe en particulier, ny plufieurs Philofophes enfcmble, n'en ont jamais dit ; vous tomberez même d'accord, qu'outre que j'ay parlé intelligiblement, j'ay de plus parlé dans l'ordre naturel des opérationss, ce qui ne fe trouve pas dans les livres; de forte que filiis artis haec fufficiunt ; je fouhaite de tout mon cœur, que vous en puiffiez faire un bon ufage, & que vous ayez lieu d'eftre entièrement perfuadé, qu'on ne peut eftre avec plus de fincerité, ny plus d'eftime vrayment philofophique, que je fuis, Monfieur, Voftre tres-humble, & tres-obeiffant Serviteur,

à . .  le 9. de May 1686.


Verba Ariftei Patris ad Filium, ex caractere & idiomate Schitico, Latino Rithmo donata.


1. Rerum tibi omnium jam cognitione
Explanatâ, vivendi atque ratione
Gubernandi, optimâ cum Philofophia.
2. Traditâque verâ mundi Monarchiâ.
3. Solum mihi fubfunt claves naturae,
Quae hucufque, fili mi, erant mihi curae


Traduction des paroles d'Ariftée à fon Fils, faite fur la profe rimée Latine, qui a efté compofée fur une copie écrite en caractere, & en langue Schite.

1. Mon Fils, après t'avoir  donné la connoiffance de toutes chofes, & t'avoir apris comment tu dois vivre, & de quelle manière tu dois régler ta conduite par les maximes d'une excellente Philofophie;
2. Aprés t'avoir inftruit auffi de tout ce qui regarde l'ordre & la nature de la Monarchie de l'Univers;               
3 Il ne me refte autre chofe à te communiquer, que les clefs de la nature, que j'ay jufques icy coufervées avec un tres grand foin..


 4. Harum clavis aurea poffidet primatum
Caeterarum omnium, quae pandit ferratum

 Ipfa fons operis univerfalitatist
In qua magnum dicitur donum divinitatis,
5. Vilefcunt divititiae, cum haec poffideatur,
Nullus, cum hac thefaurus unquam comparatur.
6. Quid mihi divitiae languore conforte, 
Quid Thefauri proderunt,fi opprimar morte.

7. Dum morte corripior, Thefauros relinque,
8. Dum Clavem teneo, mors erit è longinque.
Dum Clavem poffideo, habeo fecretum.

Dum fecretum teneo, nullum timeo metum.


4. Entre toutes ces clefs, celle qui ouvre le lieu fermé tient fans difficulté le premier rang ; elle eft la fource généralement de toutes chofes, & l'on ne doute point que Dieu ne luy ait particulièrement donné une propriété toute Divine. (2)
5. Lors qu'on eft en poffeffion de cette clef, les richeffes deviennent méprifables ; d'autant qu'il n'y a point de Trefor, qui puiffe luy eftre comparé.
6. En effet dequoy fervent les richeffes, lors qu'on eft fujet à eftre affligé des infirmitez humaines ? à quoy font bons les trefors, lors qu'on fe voit terraffé par la mort ?
7. Il n'y a point de richeffes qu'il ne faille abandonner, lors que la mort fe fàifit de nous ;
8. Il n'en eft pas de même, quand je poffede cette clef ; car pour lors  je vois la mort loin
de moy, & je fuis affeuré que j'ay en mon pouvoir un fecret qui m'ôte toute forte de crainte.


Aurora consurgens, MS. de Zurich, Zentralbibliothek, MS. Rhenoviensis 172

9. Praesto funt divitiae, non defunt thefauri.
Fugit langor, tardat mors, capta clavi auri;
10. Hujus nunc, fili mi, faciam te haeredem,
At per Deum obteftor,fanctam
ejus fedem;
Eam ut in Scrinio cardis obfignatam

Sigilloque filentii teneae celatam,
11. Ipfa fi utaris y te large ditabit.
Senex, aeger fi fueris, fanabit
levabit, novabit.
12. Ipfa eunctos propria vi curat languores ; Metalta illuminat, beat poffeffores.


9. J'ay les richeffes à commandement, & je ne manque point de Trefor; la langueur fuit devant moy, & je retarde les approches de la mort, lors que je poffede la clef d'or.
10. C'eft de cette clef, mon Fils, que je veux te faire mon héritier ; mais je te conjure par le nom de Dieu, & par le lieu Saint qu'il habite, de la tenir enfermée dans le cabinet de ton cœur, & fous le fceau du filence.
11. Si tu fçay t'en fervir, elle te comblera de biens, & lors que tu feras vieux ou malade, elle te rajeunira, te foulagera, & te guérira:
12. Car elle a la vertu particulière de guérir toutes les maladies, d'illuftrer les métaux, & de rendre heureux ceux qui la poffedent.


13. Haec eft pro qua Patres noftri adjuraverunt,
Iuramenti vinculo, quamque commendaverunt :
14.  Eam ergo difcito ; egeno, pupillo,
Semper bene facito, hoc fit pro figillo.                         
15. Cuncta, quae fub Caelo funt, in formas diftracta,
Ex uno principio exiftunt compacta;
Ab uno principo cuncta prodierunt,
Aeris ex rivulo cuncta finxerunt.
16. Alimenta omnia fontem atteftantur;
Cum ex eo vivant res, unde oriantur.
17. Pifcis aqua fruitur, infans Matrem fugit,

Abfit humor arbori, fractus ligni fugit.


13. C'eft cette clef que nos Peres nous ont fi fort recommandée fous le lien du ferment.
14. Apprend donc à la connoître, & ne ceffe point de faire du bien au pauvre, & à l'orphelin, & que c'en foit-là le fceau & le véritable caractere.
15. Tous les eftres qui font fous le Ciel divifez en efpeces différentes, tirent leur origine d'un même principe, & c'eft à l'air qu'ils doivent tous leur naiffance, comme à leur principe commun.
16.  La nourriture de chaque chofe fait voir quel eft fon principe ; puifque ce qui foutient la vie, eft cela même qui donne l'eftre.
17.  Le poiffon joüit de l'eau, & l'enfant tette fa mere : l'arbre
ne produit aucun fruit lorsque fon tronc n'a plus d'humidité.


18. Per vitam principium cognofcitur rerum.
Vita rcrrum aer eft, ergo princi
pium rerum.
19. Ad haec Aer omnium corporae
corrumpit,
Qui  vitam dono dat, vitam
quoque rumpit.
20. Ligna, ferrum, lapides igne
folvuntur,
Inque ftatum primum cuncta re
diguntur.
21. Aft eadem caufa efi generationis,
Qua, quam id varie, eft cor
ruptionis.
22. Demum quando contingit Crea
turas pati,
Vel aliquo tempore, vel defectu
fari,
Aer illis fubvenit, Aere fanantur ;
Sive émperfecta fint,five infirmantur.

23. Langues terrae, Arbor, Herbae ab aedorem,
Repantur fingula per Aeris rorem;

18. On connoift par la vie le principe des  chofes, la vie des chofes eft l'air, & par confequent l'air eft leur principe.
19.  C'eft pour cela que l'air corrompt toutes chofes, & comme il leur donne la vie, il la leur ôte auffi de même.
20.  Les bois, le fer, les  pierres prennent fin par le feu, & enfin toutees chofes font reduites en leur premier eftat.
21. Mais telle qu'eft la Caufe de la corruption, telle l'eft auffi de la generation.
22. Quand par diverfes corruptions il arrive enfin que les creatures fouffrent, foit par le temps ou par le defaut du fort, l'air leur furvenant les guerit auffi toft, foit imparfaites, ou languiffantes.
23. La  terre, l'arbre, & l'herbe languiffant par l'ardeur de trop de fechereffe, mais toutes chofes
font reparées par la rofée de l'air.


Aurora consurgens, MS. de Zurich, Zentralbibliothek, MS. Rhenoviensis 172


24.  Reparari attamen ulla
Creatura Cum nequeat, propria nifi in
natura :
Cum aer fit omnium fons originalis;  
Confequenter quoque  eft fons univerfalis.

25.  In hoc ipfo omnium rerum femen, vita,
Mors, languor, remedium agnofcuntur fita.
26. Omnes item Thefauros natura incluftt  
In hoc, atque foribus propriis
conclufit:
27. Eft clavis aurea fcire aperire Fores,
& de aere aerem hau
rire :
28. Ignorato fiquidem quomodo pif
catur,  
Aer, impoffibile eft quod acquiratur
Id, quod morbos fingulos, &
univerfales
Sanat, quoque in vitam revocat mortales:



24. Toutefois Comme nulle creature ne peut eftre reparée & rétablie qu'en fa propre nature, l'air eftant la fontaine & 1a fource originelle de toutes chofes, il en eft auffi pareillement la fource univerfelle.
25. On voit manifeftement que la femence, la vie, la mort, la maladie & le remede de toutes chofes font dans l'air.
26. La nature y a mis tous fes trefors, & les y tient renfermez comme fous des portes particulieres & fecrettes.
27. Mais c'eft poffeder la clef d'or, que de sçavoir ouvrir ces portes, & puifer l'air de l'air.
28. Car fi l'on ignore comment il faut puifer cet air, il eft impoffible d'acquerir ce qui guérit généralement toutes les maladies, & qui redonne la vie aux hommes .


 29. Nam communem fontem debet indagare;   
Si omnes morbos cupis perfo nare.

 30. Ex fimili fimile  natura producit,
Et natura naturam naturae conducit.
 31. Difce ergo, fili mi, aerent captare.
 Difce clavem auream naturae fervare.
 32. Nofcere aerem poffunt creaturae 
At captare aerem, clavis eft naturae.

 33. Secretum hoc magnum eft, &
fuper humanum,
Ex aere fumere cœlefte arca
num. 
34. Seretum hoc magnum eft, vis
infita rebus;.  
Captivantur naturae fuis fpecie
bus,
 35. Pifcis pifce capitur, volucrifque avi Aer quoqne capitur aere fuavi.


29. Si tu defires donc de chaffer toutes les infirmitez, il faut que tu en cherche le moyen dans la fource générale.
30. La nature ne produit le femblable, que par le femblable, & il n'y a que ce qui eft conforme à la nature qui peut faire du bien à la nature.
31. Apprends donc, mon Fils, à prendre l'air ; apprends à conferver  la Clef de la nature.
32. les Creatures peuvent bien connoiftre l'air; mais pour prendre l'air, il faut avoir la clef de
la nature.
33. C'eft véritablement un fecret qui paffe la portée de l'efprit de l'homme, fçavoir tirer de l'air, l'Arcane Celefte.
34. C'eft un grand fecret de comprendre la vertu que la nature a imprimée aux chofes. Car les natures fe prennent par des natures femblables.
35 Un poiffon fe prend avec  un poiffon; un oifeau avec un oifeau ;& l'air fe prend avec un autre air, comme avec une douce amorce. 


36. Nix, glacies aer funt, quas frigus gelavit;
Has captando aeri natura paravit ;
37. Pone horum alterum in vas figillatum;
Et capies aerem circa congela
tum,
Hunc excipe altero vafculo profundo

Diftillantem obftrictio, fpiffo, forti mundo,
In calido tempore, ut radios folis
Aut lunares, facere ut velis.
38. Cum vas plenum fuerit, os bene figilla;

Ne fugiat in auras caelestis fa-villa.
39. Quot vafa volueris implere, implete.
Quod feceris poftea.  Difce & fileto.



36. La neige & la glace font un air que le froid a congelé, la nature  leur a donné la difpofition qu'il faut pour prendre l'air.
37.  Mets une de ces deux chofes dans un vafe fermé. Prends l'air qui fe congele à l'entour pendant un temps chaud, recevant ce qui diftille dans un vaiffeau profond, étroit, épais, fort & net, afin que tu puiffes  faire comme il te plaira, ou les rayons du Soleil, ou de la Lune.
38. Lors que tu en auras rempli un vafe, bouche le bien, de peur que cette celefte éteincelle, qui s'y eft concentrée, ne s'envole dans l'air.
39. Emplis de cette liqueur autant de vafes que tu voudras ; écoute enfuite ce que tu en dois faire, & garde le filence.


40. Extrue fornaculam, vafculum
aptato Semitplenum aere captato, figillato,
41. Inde Ignem excita, fumi afcendat pura
Pars levior faepius, ut facit natura,
Quae  ignem in medio terrae femper fovet,
Quo vapores aeris femper circulando movet.
42. Ignis illi lenis fit, & humidus,
fuavis.
Similis, quo infîdens fovet ova
avis ;
43. Quem ita continua fuftinens
conftructum,
Ne comburat, fed coquat ae
reum fructum ;
Donec Iongo tempore motu agi
tatus,
In profonde vafculi quiefcat affatus.

44. Adde huic aeri aerem recentem,
Non adeo plurimum, fed partem decentem.


40. Bâtis un fourneau, places y un petit vafe moitié plein de l'air que tu as pris, & fcelle le exactement.
41. Allume enfuite ton feu, en forte que la plus legere partie de la fumée monte fouvent en haut, & que la nature faffe ce que fait continuellement le feu central au milieu de la terre, où il agite les vapeurs de l'air, par une circulation qui ne ceffe jamais.
42. Il faut que ce reu foit leger, doux & humide, femblable à celuy d'un oifeau qui couve fes oeufs.
43. Tu dois continuer le feu de cette forte, & l'entretenir en cet état, afin qu'il ne brûle pas ; mais plûtoft qu'il cuife ce fruit aérien, jufques à ce qu'après avoir efté agité de mouvement pendant un long-temps, il demeure entierement cuit au fond du vaiffeau.
44. Ajoute en fuite à cet air un nouvel air, non en grande quantité; mais autant qu'il luy en faut.


45. Fac lïquefcat leviter, putrefcat, nigrefcat,      
Indurefcat, coalefcat, fixutfque rubefcat.

46. Dein pura ab impura fegregata parte
lgnis minifterio, divinaque arte ;
47. Crudi tandem aeris fume partent puram,
Cum qua puram iteram junge
partem duram.
48. Diffoflvantur, jungantur, le
viter nigrefcant,
Dealbentur, duerefcant, demumque rubefcant.            

49. Hic eft finis operis ; elixir fecifti,
Faciens miracula  cuncta quae
vidifti.
50. Habes clavem auream, pota
tabile aurum,
Medicinam omnium, perennem Thefaurum.

FINIS.

45.  Fais en forte qu'il fe liquefie doucement, qu'il fe pourriffe, qu'il noirciffe, qu'il durciffe, qu'il s'uniffe, qu'il fe fixe, & qu'il rougiffe.
46.  Enfuite la partie pure eftant féparée de l'impure, pat le moyen du feu, & par un artifice tout divin.
47.  Puis tu prendras une partie pure d'air crud, que tu méleras avec la partie pure qui a efté durcie.
48.   Tu auras foin que le tout fe diffolve & s'unifie, qu'il devienne médiocrement noir, blanc, dur, & enfin parfaitement rouge.
49.  C'eft icy la fin de l'Oeuvre, & tu as fait cet elixir qui produit toutes les merveilles que tu as vues.
50.  Et tu poffedes par ce moyen la clef d'or, l'or potable, la médecine univerfelle, & un trefor inépuifable.

FIN


Traduction de Georges Ranque, in La Pierre Philosophale [Laffont, 1970]

« Entre toutes la clef dorée, qui ouvre le lieu fermé, tient le premier rang, source même de l'œuvre d'universalité, en qui on dit qu'est le grand don de la divinité. Lorsqu'on la possède, les richesses deviennent méprisables, car aucun trésor ne peut lui être comparé. » (4, 5)
« De quoi me servent les richesses si les infirmités m'affligent, à quoi bon des trésors si je suis terrassé par la mort ? Lorsque la mort me saisit, j'abandonne les trésors. Mais si je possède la Clef, la mort sera lointaine. Si je possède la Clef, j'ai en mon pouvoir un secret, et si je tiens ce secret, je n'ai plus aucune inquiétude. Les richesses sont sous ma main, les trésors ne me manquent pas, la langueur fuit, la mort tarde, lorsque j'ai pris la clef d'or. » (6 - 9)
« Maintenant, mon fils, je t'en ferai héritier, mais par Dieu je te conjure, et par son trône saint, que tu la tiennes enfermée dans la cassette de ton cœur, et cachée sous le sceau du silence. Si tu l'utilises elle te comblera de biens. Une fois vieux, si tu es malade, elle te guérira, te soulagera, te rénovera. Par une force qui lui est propre elle guérit toutes les maladies, elle illumine les métaux, elle rend heureux ses possesseurs. C'est elle pour qui nos Pères nous ont adjurés, sous le lien du serment, et qu'ils nous ont confiée : apprends-la donc, fais sans cesse du bien à l'indigent, à l'orphelin, et que le sceau en soit là. » (10 - 14)
« Toutes les choses qui sont sous le Ciel, divisées en espèces, ont été tirées d'un seul principe, par un seul principe toutes choses sont apparues, tout a coulé à partir d'un filet d'air. La nourriture de chaque chose montre quelle est sa source, puisque ce qui soutient la vie, est aussi ce qui donne l'être. Le poisson fait usage de l'eau; l'enfant suce sa mère, par leur vie on connaît le principe des choses. La vie des choses est l'Air, c'est donc le principe des choses.  De plus l'air corrompt les corps de toutes choses. » (15 - 18)
« Ce qui apporte la vie comme un don, peut aussi interrompre la vie. Le bois, le fer, les pierres sont dissous par le feu, et par lui toutes choses sont ramenées à leur état premier. Or une même cause peut produire la génération, et en bien d'autres manières, la corruption. » (19 - 21)
« Et s'il arrive que des créatures souffrent, soit par un effet du temps, soit par un cas fortuit, véritablement l'Air vient à leur secours ; elles sont guéries par l'Air de leur imperfection ou de leur infirmité. » (22)
« La  terre,  l'arbre,  l'herbe  viennent-ils à languir par excès de chaleur, la rosée de l'air répare ce défaut pour chacun. Mais aucune créature ne peut être restaurée sinon dans sa propre nature : or l'air est la source originelle de toutes choses, en conséquence il est aussi la source universelle. On reconnaît qu'en lui-même se trouvent la semence, la vie, la mort, la maladie, le remède de toutes choses. C'est en lui que la nature a renfermé tous ses Trésors, et les a serrés chacun comme en des fleurs particulières : c'est avoir la clef d'or que savoir ouvrir les fleurs, et puiser un air de l'air. Mais si l'on ignore par quel moyen se pêche l'air, alors il est impossible d'acquérir ce qui guérit les maladies particulières et universelles, et qui rappelle les mortels à la vie. Si donc tu veux chasser toutes les maladies, tu dois te mettre en quête de la source commune. » (23 - 29)
« C'est en le tirant d'un semblable que la nature produit le semblable, et la nature réunit la nature à la nature. Apprends donc, mon fils, à capturer l'air, apprends à conserver la clef d'or de la nature. Les créatures peuvent connaître l'air, mais capturer l'air est la clef de la nature. C'est un secret grand et surhumain que de tirer de l'air le Secret céleste; c'est un grand secret, celui de la force greffée dans les choses. Les natures se prennent par leurs images, le poisson est pris par le poisson, l'oiseau par l'oiseau, l'air de même est capturé par un air qui le charme. (30 - 35)
« La neige, la glace sont un air que le froid a congelé, la nature les a préparées pour capturer l'air. Dispose l'une d'elles dans le Vase scellé, et empare-toi de l'air congelé tout autour, recueillant ce qui distille dans une humidité chaude dans l'autre petit vase profond, tenu fermé, épais, fort et net, afin de faire à ta volonté les rayons du soleil ou de la lune. Quand le vase sera plein, scelle bien son ouverture pour que l'étincelle céleste ne s'échappe pas au vent. Emplis autant de vases que tu le voudras. » (36 - 38)
« Apprends ce que tu dois faire ensuite et tais-toi. Bâtis un petit fourneau, et y adapte un petit vase à moitié plein de l'air capturé, scelle-le, puis conduis le feu de manière que la portion plus légère de la fumée monte seule, comme fait la nature, dans le centre de la terre où le feu chauffe sans arrêt, et par où il meut d'une circulation continuelle les vapeurs de l'air. Que ce feu soit doux, humide, suave, semblable à celui par lequel un oiseau qui couve réchauffe ses œuf ; l'ayant ainsi disposé, tu dois le continuer de manière qu'il ne brûle pas, mais qu'il cuise le fruit aérien. Et ainsi jusqu'à ce qu'il repose rôti au fond du vaisseau, après avoir pendant longtemps été agité de mouvements. » (39 - 43)
« Ajoute à cet air de nouvel air, non en grande quantité, mais en proportion convenable. Fais en sorte qu'il se liquéfie légèrement, qu'il pourrisse, qu'il noircisse, qu'il durcisse, qu'il se coagule, et que fixé il rougisse. » (44 - 45)
« Ensuite prends la partie pure séparée de la partie impure par le moyen du feu, et par un artifice divin prends enfin la partie pure d'un air cru, avec laquelle tu joindras de nouveau la partie pure durcie. Fais en sorte qu'ils se dissolvent, qu'ils s'unissent, qu'ils noircissent légèrement, qu'ils blanchissent, qu'ils durcissent et qu'enfin ils rougissent. » (46 - 48)
« C'est ici la fin de l'Œuvre : tu as fait cet élixir qui produit toutes les merveilles que tu as vues. Tu as la clef d'or, l'or potable, la médecine de toutes choses, un trésor inépuisable. » (49 - 50)




Notes

1. La langue scythe est de type iranien et proche de celle utilisée dans l'Avesta. Les peuples connus des Grecs sous le nom de Scythes [SkuqhV] sont les mêmes que les Chinois désignaient sous le nom de Sai ; les Assyriens les désignaient sous le nom d'Askhuzai ; les Perses et les Indiens les connaissaient sous le nom de Sakâs ou Caka, ou Saces. Eux- mêmes s'appelaient Skudat, c'est à dire « archers. » Selon Hérodote, le premier Scythe aurait été Targitaos, né de l'union de Jupiter et d'une fille du fleuve Borysthène. Targitaos, premier roi scythe, aurait régné vers 1500 av. J.-C. Les Grecs du Pont-Euxin prétendaient, pour leur part, que les Scythes descendaient de l'union d'Hercule et d'un monstre, mi-femme, mi-serpent; des trois fils issus de cette rencontre, deux, Agathyrse et Gélon, furent incapables de bander l'arc paternel. Seul le dernier, Scythès, y parvint et fut le fondateur de la dynastie scythe. [site consulté : http://perso.wanadoo.fr/spqr/scy_ori.htm]. Il y a peut-être un trait de cabale entre « scythe » et « dépouille ». [sklueia] : en effet, SkulhV est le roi des Scytes. Cela se rapporte sans doute à la phase de nigredo ou sol niger [skuqroV : sombre, triste]. On peut en rapprocher skullw [écorcher, déchirer] avec un renvoi au démembrement d'Osiris, point de départ d'allégories fondamentales dans le symbolisme alchimique. [voir Aurora consurgens, III et Eusebe Salverte, Histoire de la magie]
2. Il serait certes bien inutile de gloser sur la clef, si en alchimie, nous n'avions de ces traités qui transcendent les limites qui semblent imposées aux bornes de l'imagination. Tel est le cas de l'Aurora consurgens, traité dont M.-L. von Franz pense qu'il peut être de la plume de saint Thomas d'Aquin ; mais rien n'a jamais été assuré sur ce point. Quoi qu'il en soit, on trouve dans la Septième Parabole :

« Je suis le sceptre de la maison d'Israël et la clef de Jessé; elle ouvre et personne ne ferme, elle ferme et personne n'ouvre. » [Aurora consurgens, Conversation du Bien-aimé et de la Bien-aimée, trad. la Fontaine de Pierre, 1982, p. 147]

Il faut rendre grâce à Jung d'avoir demandé à M.-L. von Franz de conclure sa somme [Mysterium conjunctionis, vol. III] par le commentaire de l'AC, moment exceptionnel de cette trilogie. Grâce encore au talent de l'élève de Jung qui a pu, par sa connaissance de la Bible, décrypter le texte de l'Aurora. Grâce enfin à Étienne Perrot [voir Atalanta fugiens] à qui les Français doivent, en grande partie, d'avoir accès à Jung [sans oublier Roland Cahen à qui l'on doit entre autre le Psychologie et Alchimie chez Buchet-Chastel].