EMBLEMA XLVII.


revu le 23 janvier 2009



Lupus ab Oriente & Canis ab Occidente venientes te invicem momorderunt.
(Le loup d’Orient et le chien d’Occident se sont mutuellement mordus1.)

Epigramma XLVII.

Du lieu où le soleil se lève un loup survient.
Un chien surgit du point où dans la mer il plonge.
Tous deux gonflés de bile et furieux, ils se mordent2.
La rage et leur rictus se peignent sur leur face.
Ce sont données à tous partout, toujours, pour rien,
Les deux pierres jumelles que tu dois posséder3.

DISCOURS XLVII.

Les philosophes font mention en un grand nombre d’endroits de deux pierres qui sont données pour rien ; ainsi Isaac, Arnaud et d’autres. Parmi ceux-ci Avicenne dit qu’elles gisent rejetées dans le fumier et négligées par la multitude, et que, si on les unit, elles accomplissent l’œuvre4. Certains vantent le mercure occidental qui se met au-dessus de l’or et le vainc. Mais, de tous, c’est l’auteur du Conseil du Mariage du Soleil et de la Lune qui décrit le mieux ces deux pierres en citant l’épître Aristote. Il dit :

« qu’il y a dans cet art deux pierres principales, une blanche et une rouge, d’une nature admirable. La blanche commence à se montrer à la surface des eaux au coucher du soleil, se cachant jusqu’à minuit, après quoi elle tend vers la profondeur. La rouge opère de son côté d’une manière inverse : elle commence à monter sur les eaux au lever du soleil jusqu’à midi, et ensuite elle descend au fond. »5

Ces pierres sont donc les aigles dont il a été question, qui furent lâchés par Jupiter à Delphes. Ce sont aussi le loup et le chien venant de régions différentes ou opposées de la terre6. L’un a mordu l’autre et tous deux sont devenus enragés, comme Rhasis7 l’atteste dans son épître. Ces pierres sont le très véritable bezoar8 ; la plus excellente est envoyée par l’Inde Orientale et se tire du ventre des bêtes féroces ; l’autre, de moindre efficacité cependant, est produite par l’Inde Occidentale, péruvienne ; on l’emprunte aux animaux apprivoisés. Ainsi l’Orient donne un loup très féroce qui tue le chien familier des hommes, ce qui veut dire que le soufre vient de l’Aurore et le mercure du pays d’Hespérie9 ; celui-ci est mol et facile à manier, celui-là, cholérique et emporté10. Ces deux pierres, dès qu’elles se heurtent l’une l’autre, commencent à s’infliger des morsures réciproques. Le chien, remarquable par sa grande taille, remporte la première victoire en terrassant le loup et en le rendant à demi-mort. Mais après cela le loup recouvrant des forces jette le chien à terre et, pendant qu’il est au sol, l’accable jusqu’à la mort11. Pourtant il reçoit auparavant du chien des blessures non moins graves et non moins mortelles que celles qu’il lui avait infligées, jusqu’à ce que tous deux soient achevés et tués par leurs morsures mutuelles12. Au sujet du loup, Rosinus dit à Euthicia13 :

« C’est un soldat vainqueur de deux, robuste, d’un grand prix et d’une très grande force, transperçant les corps lorsqu’il se trouve en face d’eux ; il est blanc dans son apparition et rouge à l’expérience. C’est le mâle qui épouse la lune ; certains pensent que c’est l’or d’une conjonction très précieuse dont la coagulation ne se dissout jamais et dont les traces ne sont jamais détruites, que Dieu a accordé aux saints philosophes et aux élus. Sache que la nature a pris son égal comme ennemi ».

Et peu après il dit :

« Le soufre est très robuste et combat contre le feu qu’il contient et (où il) est contenu. Car de leur union sort une couleur très précieuse et le soufre qui est fugitif de nature ne peut plus jamais fuir après cela, parce que l’âme l’a transpercé ; de la même manière la teinture de l’âme a transpercé le corps et s’est mêlé à lui, et le corps a contenu l’âme et a empêché le naturel de fuir. »

Et à celui qui demande ensuite laquelle des deux pierres est la plus forte il répond :

« La pierre qui n’est pas pierre est plus forte que l’autre qui est son ennemie. Mais la rouge est plus forte qu’elle parce qu’elle a fortifié ses compagnons par sa vigueur. »14

Donc le loup oriental est plus fort que le chien occidental, bien qu’il ne s’empare pas du résultat de la victoire, mais tombe en même temps que son ennemi. Cependant des deux on fait un poison qui teint. La différence entre le loup et le chien est faible, puisque le molosse ou chien énorme présente la forme et l’apparence du loup, au point qu’il paraît avoir été à l’origine un loup et être devenu apprivoisé au cours d’une longue suite de générations. De la même manière le soufre et le mercure différent peu entre eux, puisque le second tire son origine du premier, ou le premier du second. Le mercure, certes, a engendré le soufre, mais le soufre a purifié le mercure et l’a rendu tel15. Lorsque Euthicia demande à leur sujet : « D’où vient sa couleur ? » Rosinus répond : « De son amertume très intense. » Et elle : « D’où viennent son amertume et son intensité ? » Il répond : « De l’impureté de son métal ». Et elle : « Sa couleur rouge ne paraît-elle jamais à la surface ? » Il répond : « Si. » Et elle : « N’est-il jamais plus chaud que le feu ? » Il répond : « Le feu est, par rapport à lui, comme l’eau est par rapport au feu. » Et elle : « Est-il plus fort que le feu ? » Il répond : « Non ». Et elle : « Pourquoi affirmes-tu donc qu’il est pins fort que le feu ? » Il répond : « Parce que s’il rencontre des feux en face de lui, l’un mange l’autre ». Il est donc évident que l’un devient l’aliment et la nourriture de l’autre et que l’un croît dans la même proportion que l’autre décroît, jusqu’à ce que celui qui s’accroît l’emporte et que le dragon ait dévoré le serpent. Dans les grandes batailles il se produit souvent que ceux qui ont subi les plus grosses pertes s’assurent la possession du terrain et la victoire. Ainsi le chien, bien qu’accablé, n’est pas tombé entièrement vaincu, puisqu’il tient son ennemi si étroitement serré que celui-là ne peut vivre sans celui-ci, ni celui-ci mourir sans celui-là.



Notes

1. Voilà de nouveau une allégorie sur le thème du chien et du loup [Artéphius]. Le loup vient de l'Orient [rappelons que le symbolisme du loup renvoie à un frein ou un mors et non pas à l'antimoine qui dévore les métaux. Il s'agit du lien du Mercure]. Le chien d'Occident évoque celui du Khorassan [de Korax, corbeau]. Mais Artéphius en parlait comme du chien de Khorassan et de la chienne d'Arménie [indication possible sur le vitriol bleu, car armenioV désigne une couleur bleue produite avec certaines substances d'Arménie. Par ailleurs, Armenh désigne Akliman, le port de Sinope ; y aurait-il là une intention cachée de désigner le rouge de Sinope, dont on sait qu'en réalité il est vert ? Voyez à cet égard 1, 2, 3, 4, Signalons en outre que armenion a le sens « d'agrès d'un navire » ; agrès renvoyant en outre à oplh désignant la corne ou le sabot du cheval et de l'âne. Tout ce qui est corne ou sabot est un symbole de Soufre]. Au vu du texte, il est peu douteux que Maier, devancé en dela comme nous le verrrons, par Lambsprinck et peut-être aussi par Rhasis [qui aurait inventé ce trait de cabale], ne parle pas du Soufre rouge ou teinture de la Pierre. Une autre occurrence d'agrès [skeuh] nous ramène au joug sous lequel on tient l'équipage d'un char [Atalanta, XXII, XLI, XLII ; Synesius ; Limojon 1 et 2 ; sections Fontenay, Matière, symbolisme général]. C'est donc, in fine, non pas tant de la préparation du Mercure, que de celle du Compost philosophal que Maier traite ici [compost = Rebis + Mercure]
2. L'allégorie de la morsure tient à l'union des principes ; le loup semble cependant avoir essentiellement un trait de ponticité qui échappe au chien [voyez les paraboles sur le chien assis sur le casque de la fontaine du Vert-Bois, le heaume invisible de Hadès, cf. Atalanta XLVI]. Le loup est associé à l'Occident, à l'Aurore [Eos aux doigts rosés, voyez l'Odyssée], en rapport avec Vénus dans sa forme luciférienne. Tandis que le chien l'est du crépuscule vespéral, lié à Hesperos. Cette allégorie présente des rapports avec les Aigles de Zeus [Atalanta, XLVI] et avec les deux Lions [vert, du début de l'oeuvre, rouge après l'infusion des Soufres]. Il est notoire que le loup est un animal sauvage [représentant encore une fois le Mercure dans son 1er état] et le chien, fidèle ami
 
 


FIGURE I
(le grand chien et le petit chien - Hatos, « Orthros »,  en avril 1996)

de l'homme, l'animal domestique par excellence. N'oublions pas que cet animal est consacré à Hécate [complexe Séléné-Artémis-Déméter], ce qui implique une série de circonstances et de chemins de traverse que nous ne trouvons pas dans le loup. Ajoutons que la scène de l'emblème rappelle beaucoup celle du De Lapide Philosophorum où Lambsprinck nous fait également voir deux canidés qui se combattent.Maier s'en est , à l'évidence, inspiré. Il est donc du plus haut intérêt [le texte de Lambsprinck étant bien antérieur à celui de Maier - Nicolas Flamel en parle dans ses Figures Hiéroglyphiques] d'établir ce que le vieux Philosophe voulait faire dire dans ses poèmes en prose Voici le texte, tel qu'il a été établi par Georges Ranque, dans sa Pierre Philosophale [Robert Laffont, 1972].

Alexandre écrit de Perse
Qu'un loup et un chien, dans cette argile ont été
Formés, cependant, par le philosophe, il nous est
précisé
Que l'un et l'autre ont une origine unique,
Bien sûr le loup vient de l'Orient,
Et le chien tire son origine de l'Occident
Ils sont pleins de haine,
Enragés, furibonds, et tout à fait hors d'eux-mêmes,
L'un prive l'autre de la vie,
Et il naît d'eux un très grand poison
Mais lorsque de nouveau ils reprennent vie
Alors en vérité d'eux-mêmes ils fournissent
La souveraine médecine, et la plus noble Thériaque
Qu'on puisse avoir jamais sur terre,
Qui de cette force du temps a réconforté les sages,
Qui rendent grâce a Dieu, et le louent.

Lambsprinck nous parle de la Perse [c'est-à-dire d'une région proche de la Phrygie, qui correspond à peu près au Khorassan]. Or, la Perse [PersiV] est proche phonétiquement de PershV, père d'Hécate ; Persia est le surnom d'Artémis. Rappelons encore PerseuV, Persée [par le biais de PersikoV] dont le rôle est considérable puisqu'il est l'agent qui permet la dissolution de l'une des matières de l'oeuvre [décapitation de Méduse, qui libère Pégase, principe volatil de type mercuriel et Chrysaor, du type sulfureux : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,]. On voit ainsi se profiler toute une nébuleuse de visages connus comme étoiles et constellations célèbres dont les alchimistes se sont appropriés le substratum symbolique. Ce n'est pas tout : PerseuV est assimilé au Roi de Macédoine, c'est-à-dire à Alexandre Le Grand. L'oiseau de Perse [persikoV orniV] n'est autre que le coq, dont le symbolisme le rend congénère de l'Aurore, liée à un état de la matière proche de la réincrudation. Il faudrait encore citer la noix de Perse [mhlon persikoV] ou l'amande [E. Canseliet parle de l'amande sacrée à plusieurs reprises dans ses ouvrages]. Le chapitre de l'Arbre Alchimique des Etudes Alchimiques comporte deux pages sur « l'amande mystique ». L'alchimiste débute par une citation du Liber Numerorum :

« Au jour suivant de son retour, il [Moïse] trouva que la verge d'Aaron avait pousé dans la famille de Lévi, et que, des bourgeons s'étant gonflés, les fleurs avaient surgi qui, par leurs feuilles ouvertes, se formèrent en amandes. »

L'amande est un symbole du Soufre rouge ; écrire que la verge d'Aaron pousse dans la famille de Lévi, par cabale, consiste à évoquer la croissance du Rebis dans l'Esprit [la famille Lévi fournissait les ministres du culte, appelés lévites ; elle s'éteignit après le retour de l'exil, c'est-à-dire après le retour des cendres]. Le Mercure s'apparente - chose non dite jusqu'à présent - à un véritable « casse-noisette ». Dans un premier temps, il rompt en effet le noyau dur [c'est-à-dire qu'il ouvre le métal] avant de s'attaquer à l'amande elle-même [à la graine du noyau] qui forme la chaux du métal. A cette occasion, E. Canseliet évoque la Vierge, en un moment où il la compare à l'amande mystique :

« Mais il convient d'accorder le sens ésotérique de la verge d'Aaron ou, plus particulièrement, de l'amande produite, avec la signification de l'auréole en ellipse qui entoure très souvent la Vierge, dans l'art religieux, et qui est désignée par l'expression d'amande mystique. Et ceci n'est certes pas pour nous surprendre, que cette amande, qui est le symbole de la virginité de la Vierge Marie, soit encore dénommée vessie de poisson - vesica piscis ! »

C'est pour nous l'occasion de parler de la Vierge, envisagée dans le zodiaque alchimique. Par une remarquable coïncidence, c'est la même planche que celle qu'inséra E. Canseliet dans ses Etudes Alchimiques, qui nous servira pour introduire la Vierge, mais nous y ajouterons le symbolisme du chien qui n'apparaît pas dans Canseliet. Astrée, juste et vertueuse, fille de Zeus et de Thémis, vivait au milieu des mortels dans les moments heureux de l'âge d'or. Mais, lorsque l'âme humaine se fut pervertie, elle se retira, avec sa soeur, la Pudeur, du séjour des vivants et, sous le nom de Virgo, se fixa dans les cieux parmi les astres. Astraia [Astrée] constitue l'une des étoiles des alchimistes, celle dont Fulcanelli nous dit qu'elle se transforme en fleur au gré de l'Artiste.
 
 


FIGURE II
(Livre d'Abraham Juif, la Vierge enceinte)

La vierge est généralement associée à la Justice et à l’agriculture. Pour les grecs et les romains, elle représentait tantôt Astrée, la Justice Humaine, tantôt Déméter, déesse de la Terre. La Vierge trône dans le ciel durant le mois de mai ;  l'influence combinée des mythographes et des astrologues contribua à humaniser cette constellation : tour à tour Cérès [déesse des moissons, par extension des vendanges qui constituent des moissons de rayons de soleil, via le raisin], Cybèle, Erigone [fille du Bouvier], Isis, Virgo, Vierge-Justice [voyez l'Atalanta XLV où nous avons été amenés à établir une conjonction entre la Vierge et la Balance, et sans rapport, a priori, avec cette appellation], Vierge Marie [au Moyen Âge]...
La figure II donne à voir, outre la vierge, l'hydre de Lerne, à corps de chien, [cf. supra], pourvue de neuf têtes de serpent et d'une queue de dragon. Le mythe de l'hydre touchant aux Douze Travaux d'Hercule a été évoqué dans la section Fontenay. Le personnage que l'on voit à gauche, en haut sur le nuage, est évidemment Zeus, qui manie son foudre de la main droite et qui tient l'égide de l'autre. Les cinq étoiles évoquent sans doute les matières de l'oeuvre, un peu comme les pierres cubiques de l'emblème XXXVI. Le chiffre cinq est, en outre, celui de la quintessence. Le mot « vierge » recouvre, en grec, les occurrences suivantes : parqenoV, agnoV, agewrghtoV. La première occurrence offre un intérêt de cabale limité [on retiendra tout de même la liaison avec Parqenia qui désigne l'ancien nom de Samos, d'où l'on tire une terre particulière - de l'argile pure - dont nous avons parlé bien souvent ailleurs ; voyez encore parqetoV qui désigne les portes du temple consacré à Artémis : nous avons là deux indices sur le Sel -]. La deuxième occurrence se rapporte encore aux dieux chastes et purs [comme Artémis]. Avec la Vierge, nous voici placés juste avant l'équinoxe d'automne. La nature de la Vierge est la Terre : second domicile de Mercure et son lieu d'exaltation, Jupiter s'y trouve en exil. C'est dans ce signe qu'a lieu la partie de la Grande coction qui suit la déalbation et qui est résumée par les Artistes comme étant faisable par des enfants [ou par une fileuse]. Or, le paradoxe veut que ce signe de Terre soit celui où l'eau permanente s'exprime de la façon la plus tranquille et la plus régulière [du moins est-ce à quoi doit d'efforcer l'alchimiste]. C'est un voyage entrepris jadis par les Argonautes, qui avaient en vue la Colchide. La Vierge et son image sont omniprésentes dans toute la tradition hermétique qui se rattache à l'alchimie. Il faudrait donc un volume entier pour analyser de manière approffondie les échanges incessants qui, au plan conceptuel, ont joué dès lors que les scholastiques médiévaux, coup de génie, ont inventé la pierre philosophale pour créer une sorte de christianisme teinté de paganisme, dont l'objet était de consacrer la nature elle-même et singulièrement le monde minéral, par des allégories et des paraboles qui engageaient la figure christique. Nous pensons avaoir suffisamment développé ce point ailleurs pour qu'on nous permette, ici, de passer outre.
- le premier décan offre l'image d'une jeune femme, au regard triste, esseulée, qui souffre en silence de la pensée des hommes et se défend de leurs turpitudes. Elle tient un rameau de paix dans une main, et dans l'autre la figure de l'hexagramme [sceau de Salomon, montrant par là que l'on se trouve à la croisée des chemins]. Ce décan, d'après les astrologues, serait signe de droiture et d'équilibre [mais combien précaire, car il faut que le feu soit bien égal pendant toute la durée de cette coction] et nous serons d'accord avec eux sur ce point même si, de notre avis, ces néo Chaldéens sont hors sujet. Le sceau de Salomon est la marque de l'eau et du feu étroitement mêlés, le signe véritable de l'eau permanente dont il constitue l'hiéroglyphe. C'est aussi sans doute là que s'opère le mystère de tout l'oeuvre où la croissance du laiton, blanchi et purgé, devenu Rebis, va être assuré par ce que les anciens alchimistes appelaient le Lait de Vierge. La cathédrale de Metz montre deux personnages, pris aux angles incurvés des ogives, qui peuvent être de quelque secours à l'étudiant égaré.
 
 


FIGURE III
(cathédrale de Metz - détail du portail de la Vierge - cliché Alain Mauranne)

Le personnage de gauche a les yeux bandés et sa main droite est levée, deux doigts relevés dans une attitude qui ne peut pas donner l'équivoque : il témoigne par son sourire un peu espiègle [on n'est pas alchimiste si l'on ne dispose pas d'humour, c'est-à-dire d'esprit volatil] que la coction marche bien, que le bon sentier a été suivi. On rencontre dans l'iconographie de pareilles paraboles, telle que la gravure de la Cabala, Miroir de l'Art et de la Nature en alchimie, etc. [Augsbourg, 1615, Stéphane Michelspacher]. Ils indiquent que le silence, dans tous les cas, doit être préservé et que si l'Artiste connaît le poids de l'Art, en revanche il ne peut avoir nulle idée du poids de nature, c'est-à-dire de la quantité d'éléments qui se fixeront à d'autres [cette question, depuis, a été résolue par Antoine-Laurent de Lavoisier, cf. humide radical métallique]. Etre aveugle signifie dans le langage commun nier l'évidence et être fou ou lunatique [des caractères propres au Mercure]. Pour d'autres, l'aveugle serait celui qui ignore les apparences trompeuses du Monde [et qui, en conséquence possède assez d'intelligence, c'est-à-dire de « lumière d'esprit », pour se faire une représentation éidétique de sa terre crucifère]. En ce sens, l'aveugle participe absolument du divin et notre Artiste doit inscrire ses pas dans les empreintes que laisse, en marchant vers le pôle, du côté des Sept Boeufs de Labour, ce thaumaturge, ce voyant, bref ce démiurge. Ce n'est sans doute pas pour rien que la tradition a fait d'Homère un poète aveugle, image du rhapsode itinérant ; l'image du vieillard [étiquette du premier Mercure] se dissimule aussi derrière cet aveugle, qui devient alors le symbole de la sagesse. Voyez Tirésias, le devin, qui fut privé de vue par Athéna parce qu'il l'avait regardée, nue, se baignant [il y a là un jeu d'esprit entre le Mercure et le Soufre, où si l'on préfère le roi qui, dépouillé de ses vêtements, vient se baigner dans la fontaine de jouvence ; cf. la Fontaine du Trévisan 1 - 2] ; voyez encore Oedipe qui se creva de lui-même les yeux, en expiation de son double crime [le mari de sa mère et l'assassin de son père : n'est-ce pas là aussi le propre du second Mercure, celui qu'on aperçoit sur l'une des planches du Donum Dei, formant l'une des deux cornes du ménisque lunaire ? Et la Vierge enceinte qui se dresse entre les deux ?]. Ces aveugles là, s'il plait aux Dieux, peuvent recouvrer la vue : ainsi Tobie père, devenu aveugle, fut guéri par son fils sur les conseils de l'ange Raphael, qui s'était présenté à lui sous le nom d'Azarias : il lui avait conseillé de verser du fiel de poisson, c'est-à-dire du Lait de Vierge, sur ses paupières. C'est cette parabole que nous voyons dans le personnage de droite de la figure III, qui verse ce Lait dans une coupe d'argile. On mesure par là que l'Artiste est en fait le maître de la lumière et l'on compredn le sens de la parabole du Christ qui guérissait les aveugles [comprenez qu'il rendait manifeste, l'occulte : c'est la naissance de Délos]. Les Hindous tiennent pour assuré que l'on peut parvenir àl'illumination spirituelle en fixant des yeux un soleil éblouissant et ardent : seul l'Aigle de Zeus est capable d'un tel exploit [Atalanta, XLVI]. Que cache donc cela ? C'est l'Annonciation. Rappelons que jadis, lorsque le zodiaque tropical coïncidait avec son homologue sidéral, la Vierge était la deuxième constellation zodiacale que le Soleil traversait après avoir atteint son point le plus haut sur l'écliptique. La Vierge présidait alors, à l'instar du signe précédent [Lion] aux ardeurs de la saison chaude, qui annonçait l'époque des vendanges. En effet, on savait dans l'Antiquité que, lorsque le lever du troisième astre le plus lumineux de la Vierge [e Virginis] commençait à précéder l'aube celui du Soleil, il serait bientôt temps de commencer la récolte des lourdes grappes ; c'est pourquoi ils appelaient cette étoile Vindemiatrix [la vendangeuse] et baptisèrent Spica [épi], l'astre principal de la constellation. L'interprétation hermétique de cette allégorie saute aux yeux et nous rappelle un emblème déjà vu [Atalanta, XXXV]. Voyez pour introduire ce point de science l'article Vin du dictionnaire de Pernety :

Vin. Raymond Lulle, Jean de Roquetaillade, connu sous le nom de De Rupescissa, ont beaucoup parlé du vin rouge et du vin blanc comme principe et matière de la quintessence Philosophique. Il ne faut cependant pas les prendre à la lettre; car quoiqu'on puisse tirer une très bonne quintessence du vin ou du tartre, inutilement les travaillerait-on pour en extraire le dissolvant des Philosophes, Ils n'en ont ainsi parlé que par similitude; et Paracelse dit que ceux qui ne peuvent trouver l'alkaest des Philosophes ou leur mercure, n'ont qu'à travailler à volatiliser le tartre, et qu'ils trouveront au moins quelque chose d'utile. Plusieurs expliquent ce que je viens de rapporter de Paracelse, de son grand ou petit circulé [allusion à la Circulation Mineure et Majeure Urbigurienne]. Le vin des Sages est leur menstrue ou dissolvant universel, et la vigne de laquelle il se tire, est une vigne qui n'a qu'une racine, mais plusieurs rejetons qui en sortent; et de même qu'un sep a plusieurs branches qui produisent des raisins, mais dont les uns par accident n'acquièrent pas une maturité aussi parfaite que les autres, le sep, qui produit les raisins Philosophiques est sujet à des accidents qui empêchent la maturité de quelques-uns et les laissent en verjus. Ils ont tous la même racine pour nourrice, mais la sève n'a pu se digérer également. Et de même qu'avec un mélange de bon vin fermenté et du verjus en ferait une espèce de vinaigre dissolvant de beaucoup de mixtes de la nature, de même avec le verjus et le bon vin des Philosophes on fait leur vinaigre dissolvant, ou vinaigre très aigre.
L'allusion est claire. La Vierge est cette vigne dont l'on tire les « raisins philosophiques », c'est-à-dire le Rebis dépuré. Poursuivons. Dans l'atlas de Bode [1799], la représentation anthropomorphique de la constellation est une sorte d'hybride [chimère] entre la déesse des Moissons et un chérubin ailé dont la main droite tient mollement un rameau tandis que la main gauche serre entre se doigts une gerbe. Plus couramment, la Vierge est représentée [cf. symbole du premier décan] comme une belle femme tenant dans sa main gauche l'épi de blé couronné par la resplendissante Spica, tandis que son bras droit, marqué par Vindemiatrix, soutient une gerbe de blé. Selon une légende égyptienne, les petites étoiles éparpillées à l'intérieur de la constellation voisine de la Chevelure de Bérénice sont les grains de blé tombés de la gerbe pendant que la déesse Isis essayait d'échapper à Typhon. Plusieurs points sont à détailler :
- point 1 : l'épi de blé et Spica sont à l'image de l'hexagramme, symbole de l'équilibre magique qui s'instaure entre EAU et FEU, et dont la ligne de séparation permet de délimiter ce qui est du domaine de la TERRE, de ce qui revient à l'AIR. L'étoile Spica [pointe, en premier sens] rappelle la ponticité du Mercure, mais tempérée par le deuxième sens [Spica = épis] qui permet d'imaginer la germination, terme du travail du Premier Mercure et où le vieillard passe le flambeau à son fils [second Mercure]. Le travail qui se poursuit dans la matière, durant cette époque, est symbolisé par la Vierge. Dans un troisième sens, Spica est encore une brique triangulaire [c'est avec ce matériau que l'alchimiste bâtit son athanor - cf. Filet d'Ariadne -, outre la chaux et le sable]. Remarquons que spica [pointe] n'est pas éloigné de spina [épine] ; nous retrouvons ces épines souvent dans les gravures [frontispice du Mutus Liber, etc.] mais elles prennent parfois des formes inusitées : tel est le cas de celles de la figure II qui apparaissent commes des rayons émanés de l'amande mystique que constitue l'auréole ovoïde [l'oeuf philosophal, cf. Atalanta VIII] qui ceint la Vierge. L'épi [stacuV] représente la constellation de la Vierge. Le symbolisme de l'épi est le même dans un grand nombre de civilisations : l'accent est mis sur le pouvoir inhérent à la terre qui la rend capable de produire, pouvoir qui vient d'en haut [il n'est pas innocent que les Indiens de la Prairie peignent l'épi de maïs en bleu ; de l'épi de maïs à la rosée de mai, le chemin n'est pas long à parcourir] et qui consacre les mystères d'Eleusis [1, 2, 3, 4,]. L'épi, à l'égal du fil d'Ariane, manifeste la hiérogamie fondamentale Ciel-Terre [Ouranos - Gaïa] : il porte simultanément les deux couleurs, celle de la terre rouge et du ciel bleu que nous avons examinées supra touchant à la chienne d'Arménie. On a fait de l'épi l'attribut de Cérès, le signe de l'Abondance [voyez la corne d'Amalthée : 1, 2, 3, 4, 5,]. Enfin, l'épi est l'emblème d'Osiris [Soufre rouge, Apollon], le dieu soleil mort et ressuscité des Egyptiens. L'épi contient le grain qui meurt, soit pour nourrir, soit pour germer. Rappelons ici ce que Fulcanelli disait de ce grain, citant saint Jean [Atalanta, XLII]. On trouve, sur le sujet, un caisson du château de Dampierre-sur-Boutonne, au tome II des Demeures Philosophales :

« Au pied d'un arbre chargé de fruits, une femme plante en terre plusieurs noyaux. Sur le phylactère, dont une extrémité tient au tronc, et l'autre se déroule au-dessus du personnage, on lit cette phrase latine : .TV.NE.CEDE.MALIS. [Ne cède pas aux erreurs]. »

Avec ce commentaire que nous préférons citer en entier tant il résume admirablement ce qui se déroule pendant que le Soleil traverse le signe de la Vierge :

Les Anciens désignaient souvent l'alchimie sous le nom d'agriculture céleste, parce qu'elle offre, dans ses lois, ses circonstances et ses conditions le plus étroit rapport avec l'agriculture terrestre. Il n'est guère d'auteur classique qui ne prenne ses exemples et n'établisse ses démonstrations sur les travaux champêtres. L'analogie hermétique apparaît ainsi fondée sur l'art du cultivateur. De même qu'il faut une graine pour obtenir un épi, — nisi granum frumenti, — de même il est indispensable d'avoir tout d'abord la semence métallique, afin de multiplier le métal. Or, chaque fruit porte en soi sa semence, et tout corps, quel qu'il soit, possède la sienne. Le point délicat,que Philalèthe appelle le pivot de l'art, consiste à savoir extraire du métal ou du minéral cette semence première. C'est la raison pour laquelle l'artiste doit, au début de son ouvrage, décomposer entièrement ce qui a été assemblé par la nature, car « quiconque ignore le moyen de détruire les métaux, ignore aussi celui de les perfectionner ». Ayant obtenu les cendres du corps, celles-ci seront soumises à la calcination, qui brûlera les parties hétérogènes, adustibles, et laissera le sel central, semence incombustible et pure que la flamme ne peut vaincre Les sages lui ont appliqué les noms de soufre, premier agent ou or philosophique. Mais toute graine capable de germer, de croîtreet de fructifier, réclame une terre propre. L'alchimiste a besoin, lui aussi, d'un terrain approprié à l'espèce et à la nature de sa semence, ici encore, c'est au seul règne minéral qu'il devra le demander. Certes, ce second travail lui coûtera plus de fatigue et de temps que le premier. Et cela également concorde avec l'art du cultivateur Ne voyons-nous pas tous les soins de ce dernier dirigés vers une exacte et parfaite préparation du sol ? Tandis que les semailles se font vite et sans grand effort, la terre, au contraire, exige plusieurs labours, unejuste répartition des engrais, etc., travaux pénibles et de longue haleine dont l'analogie se retrouve au Grand Oeuvre philosophal [DM, II, pp. 116-118]
Préparation exacte de la terre feuillée, infusion du Soufre pour l'opération dite de « l'or enté », dissolution des parties adustibles et germination prochaine, telles sont les points d'ancrage que l'on observe dans la Vierge.
 
 


FIGURE IV
(cathédrale de Metz - détail du portail de la Vierge - cliché Alain Mauranne)

Ce sont ces opérations que l'on aperçoit à la figure IV. A gauche, le vautour, consacré à Isis [Atalanta, XLIII] ; à droite, l'aigle qui nourrit ses petits, et qui succède au vautour dans l'ordre des opérations. C'est ce processus de nutrition qui fait toute l'importance de la Vierge dans le magistère. Voilà qui nous permet de mettre en garde l'étudiant quant à l'excès de théorie, nuisible à la compréhension de l'oeuvre. Car ces opérations se déroulent en principe quand le Soleil est dans le Capricorne, selon ce que nous en avons dit dans l'emblème XLIII. Les imagiers ont cependant disposé la scène de la figure IV au portail de la Vierge, ce en quoi ils ont eu raison : il faut donc différencier le travail tel qu'il est décrit dans les traités [oratoire] et la pratique de l'oeuvre [laboratoire] et tout comme la Médecine, savoir que l'alchimie ne saurait en aucain cas constituer une science exacte, alors même que ses fondements [nous parlons de la partie positive de l'Art sacré tel que Chevreul l'a envisagé au § 89 de son Résumé de l'Histoire de la Matière] obéissent en tous points à la démarche scientifique et ne nécessitent que la connaissance des matières de l'oeuvre, le moyen de faire le Mercure et la bonne imposition du calorique.
- point 2 : Vindemiator [l'étoile dans la constellation de la Vierge]. Pour l'alchimiste, récolter le raisin, c'est comme cueillir les fruits de l'arbre solaire, se livrer à la récolte du miel quand les abeilles butineuses ont achevé leur ouvrage. Nous retrouvons le thème, non pas seulement de la germination, mais de la multiplication, du foisonnement, thème dont les alchimistes ont usé et abusé pour confondre les mercantis, en leur faisant croire qu'il s'agissait là de l'accroissement du pouvoir transmutatoire de la Pierre, alors qu'il ne s'agit que de son extension dans les trois dimensions du plan. Il ne faut pas confondre cette opération, d'ailleurs, avec le recueil du dépôt qui s'incruste, au fil du temps, sur les parois des vieux tonneaux et qui contient le précieux sel de potassium qui est l'un des agents minéralisateurs, celui par exemple, dont s'est servi Marc-Antoine Gaudin. Là encore, les rusés alchimistes ont effacé les pistes en mixant d'une part l'allégorie de la récolte du raisin, envisagé comme Soufre, et d'autre part le raison, en tant que source du sel de tartre [le « trux de l'oeuvre » d'E. Canseliet. Le mot trux signifie d'ailleurs scorie d'un métal, l'écho...]. La vigne passait pour un arbre sacré chez les Anciens et le vin était synonyme d'ambroisie. Il est possible que les anciennes traditions aient identifié l'arbre de vie du paradis [la Vierge] avec une vigne. Les textes évangéliques font de la vigne un symbole du Royaume des Cieux, dont le fruit est l'Eucharistie, le Christ étant le vrai cep [on peut ainsi comparer la sève qui monte dans la la vigne à la lumière de l'esprit, ce qu'en cabale hermétique on appelle le Lait de Vierge, le Père étant notre Artiste]. Un texte de l'Apocalypse jette une troublante lueur là-dessus :

Puis un autre ange sortit de l'autel [l'Ange préposé au feu] et cria d'une voix puissante à celui qui tenait la faucille aiguisée, vendange les grappes dans la vigne de la terre, car ses raisins sont mûrs. L'Ange alors jeta sa faucille sur la terre, il en vendangea la vigne et versa le tout dans la cuve de la colère de Dieu, cuve immense ! Puis on la foula hors de la ville, et il en coula du sang qui monta jusqu'aux mors des chevaux sur une distance de mille six cents stades.
[Apocalypse, 14 ; 18-20]
Il ne faut guère de malice pour voir dans cet Ange préposé au feu, l'équivalent séraphique de Héphaïstos ; dans la faucille, celle que Cronos utilisa pour sectionner le sexe d'Ouranos dont la semence se répandit dans l'univers pour former l'Eridan [Atalanta, XLIV] ; dans le sang, celui du Massacre des Innocents de Flamel, symbolisant le Soufre rouge ou teinture qui sera contenu par le mors [le loup] du cheval. Il est d'ailleurs remarquable que, chez les Grecs, on est opéré une liaison entre Dionysos et les mystères de la mort [dissolution] via la vigne, envisagé comme symbole funéraire, dont le rôle s'est poursuivi dans la symbolique du Christianisme. La vigne, en cela, est un « pharmacon » absolu contre la mort, qui lui est par ailleurs si proche et elle est identifiée à l'herbe de vie, dont les alchimistes font leur aureum vellus [Toyson d'or]. La déesse-mère n'était pas, au début, Ops ou Cybèle : c'était la Mère-Cep de Vigne ou la Déesse-Cep de Vigne. On pourrait presque dire que la vigne, si l'on devait en dessiner son blason éidétique, serait constituée, par son feuillage, des esprits de lumière [Mercure], par ses noeuds, des grains de lumière [Soufre]. Et que c'est elle, en somme, qui symbolise au mieux l'arbre solaire. Il n'est pas jusqu'à la couleur du vin qui ne réunisse l'AIR [blanc] et la TERRE [rouge] en une hiérogamie chthno-ouranienne, en consacrant la conjonction de l'esprit et de l'âme, incarnée par la figure de la Vierge. Cette conjonction, nous l'avons souvent dit dans ces pages, est marquée par la couleur pourpre azurée, qui diffère, dans l'héraldique, du rouge pur [de gueules] par le fait qu'il tire sur le violet [ion, proche de ioV]. Le vecteur de cette conjonction n'est autre que l'Aigle de Zeus, oiseau solaire et son promoteur, le cheval Pégase dont il manifeste le désir impétueux [Feu] et fécondant [Pégase fait jaillir sous son sabot la source au pied du mont Hélicon].
- point 3 : la gerbe [dragma]. C'est le blé non encore coupé, c'est-à-dire le Soufre non réincrudé [l'Âme avant sa réincarnation] : c'est la promesse des fruits, encore en gestation. Faut-il rappeler ici cette phrase sybilline attribuée à Basile Valentin :

« C'est pourquoi il faut mortifier et entourer ton ciel de triple muraille, rempart, et ne laisse qu'une seule avenue ouverte et libre, bien munie de fortes garnisons. Ayant mis ordre à cela, allume la lumière de sagesse, et cherche la dragme perdue, et éclaire tant qu'il sera de besoin. ». [Douze Clefs de Philosophie, Clef VII]

que Fulcanelli traduisait plus simplement par : « Allume ta lampe et cherche la dragme perdue ». Il y a là un trait de cabale que l'on n'a pas explicité [le renvoi au vocable chalcos ne semble pas satisfaisant]. Il semble que l'on puisse donner un éclairage supplémentaire en faisant l'hypothèse que la lampe est bien sûr, le feu secret tenu dans l'athanor [vase de nature]. La dragme serait notre gerbe encore notre Soufre rouge dissous [symbolisé par Apollon], invisible, semblant de fait, perdu [apollumi]. Il n'a pas échappé aux mythographes qu'Apollon s'exile de manière volontaire en gagnant les régions mystérieuses que les Grecs appelaient Hyperboréennes, contrée du Nord qui ne connaît ni les rigueurs de l'hiver, ni les ombres de la nuit et d'où, chaque année, au retour de la belle saison, on supposait qu'il revenait triomphant ; légendes diverses dont le trait commun est la disparition momentanée du dieu, symbole du soleil qui s'éloigne de nous. Voilà, d'après nous, qui achève de faire voir ce que Basile avait dans l'esprit en proposant ce rébus spirituel à son lecteur.
 
 


FIGURE V
(cathédrale de Metz - détail du portail de la Vierge - cliché Alain Mauranne)

C'est ce qui est exprimé au portail de la Vierge de la cathédrale de Metz où l'Ange préposé au feu tient Apollon prisonnier, noyé dans une nuée où l'on devine la rosée de mai ; le Soleil est ici obscurci en attendant sa manifestation prochaine, symbolisée par la seconde couronne, à droite [la première couronne est acquise par la déalbation].

- le deuxième décan de la Vierge représente un vaisseau secoué par des flots tumultueux [le radeau d'Ulysse après son départ d'Ortygie]. Les éléments s'y trouvent déchaînés par un destin inclément mais le navire déjoue les obstacles. Il fait face aux assauts des vagues [les Aigles de Philalèthe] ou fuit sous la violence des vents [Notus et Vulturnus, cf. Atalanta, I]. Ses flancs sont déchirés, ses mâts sont brisés mais il résiste, il tient et arrive à bon port. Le temps pansera ses blessures...Ce décan montre la difficulté que l'Artiste aura à établir un bon régime de feu qui garantisse à son eau de rester permanente et à son feu d'être fluide et ce n'est que tardivement que Délos doit apparaître : toute précipitation conduit au chaos et à la frustation de l'Artiste :

« On ne peut monter inconsidérément à l'arbre de la science, sans qu'on en ait reçu l'assentiment de Dieu et qu'on se soit assuré son aide toute-puissante. Le véritable philosophe, humble et patient, sollicite surtout la charité divine. Voilà pourquoi l'ange initiateur désigne, au néophyte, le sort d'un imprudent qui est monté tout seul, vers le soleil du monde. » [L'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, E. Canseliet, p. 214].

Le destin peut ici contrarier les meilleures initiatives : l'Artiste devra toujours faire face, ne jamais abandonner la lutte et la Providence viendra toujours en aide aux étudiants chez lesquels elle décèle les traits de véritables disciples d'Hermès. En somme, ce décan fait voir à l'étudiant qu'il ne pourra trouver sa route dans la nuit de la tempête sans l'aide de la boussole et du compas qui le guideront vers l'étoile polaire ; la carte du ciel l'aidera à se dégager des rivages de haut fond, là où il prendrait le risque de se brûler aux fournaises infernales d'Hadès. Nous sommes ici placés dans la partie orientale de la constellation de la Vierge, l'une des plus extraordianires régions du ciel, qui suscite chez celui qui la contemple une émotion inoubliable ; et d'abord quand il s'aperçoit de l'éloignement extrême auquel il est confronté, quand d'un oeil rivé sur sa lunette, son regard peut absorber des régions de l'espace que séparent des millions d'années lumière. Une théorie de pâles nébuleuses, le plus souvent éparpillées sur un fond obscur et velouté dont les étoiles sont presque totalement absentes, l'avertissent que la période du travail gestationnel auquel est soumis son Rebis intervient par une nuit sans lune d'avril, là où le soleil traverse le signe du Taureau [Atalanta, XXXVIII], signe de l'exaltation de la Lune, hiéroglyphe de la partie initiale du travail qui se poursuit dans la Vierge. La bande du ciel peut être considérée comme un long segment de « Voie lactée des galaxies », sorte de « super Eridan ». On ne voit pas moins de 3000 univers-îles qui défilent depuis la constellation inférieure de l'Hydre femelle [Atalanta, XLIV], traversent la Vierge et pénètrent dans la chevelure de Bérénice, jusqu'aux Chiens de chasse. C'est là que le fleuve est rejoint, en une grande cascade cosmique, un affluent provenant de la Grande Ourse, cascade surveillée par plusieurs sentinelles : g Hydrae, Spica, Vindemiatrix, Cor Caroli et Asterion. L'ensemble forme aujourd'hui le groupe de la Chevelure et de la Vierge. C'est là que gît une énorme configuration qui forme la hiérarchie extrême dans l'organisation de la matière cosmique, et que les alchimistes appellent la quintessence. Il s'agit des cinq étoiles que l'on aperçoit à la figure II.


FIGURE VI
(constellation de la Vierge - atlas de Hevelius)

On voit se profiler, au bas de l'image, des constellations que nous avons examinées dans l'Atalanta, XLIV : l'Hydre, le Cratère et le Corbeau. A droite, la Balance [Atalanta, XLI]. Pour en revenir au symbolisme propre au second décan, il nous reste fort peu de choses à ajouter compte tenu de tout ce qui a été dit dans ces pages ayant trait aux tempêtes décrites dans les biographies des alchimistes [qui sont peut-être des allégories] ou décrites par les mythographes [l'Odyssée, le retour en général désastreux des Achéens après leur victoire à Troie, l'épopée des Argonautes, etc.].
Le gigantesque secteur du ciel austral compris entre les cercles horaires passant par la Grand Chien, la Colombe et le Peintre, s'étendant jusqu'aux constellations de la Croix et du Centaure, est traversé en diagonale par la Voie lactée et recèle une multitude de sources en tous genres. Il n'est donc pas surprenant que cette vaste région céleste ait frappé l'imagination des peuples de l'Antiquité, qui y voyaient le grand navire des Argonautes partant, toutes voiles déployées, sous les ordres de Jason et du timonier Canopus [Typhis], à la conquête de l'Aureum Vellus. La sihouette du vaisseau céleste était cependant trop vaste et complexe ; aussi pour des raisons de commodité, fut-elle scindée en trois constellations qui prirent les noms de Poupe, Voiles et Carène. Nous allons examiner leur contenu, se rapportant aux opérations de l'oeuvre, à l'époque où le Soleil est dans la constellation de la Vierge.
- la Carène [Carina ; tropidiou] : la carène d'un bateau désigne la partie de la coque immergée ou oeuvres vives. Pourrait-on trouver meilleur épithète du travail qui s'accomplit dans la matière, portée au creuset, immergée dans le Mercure et qui est comme l'assise, le fondement, du Soufre ? C'est là que resplendit a Carinae [Canopus]. Cet astre est dédié à la mémoire du légendaire timonier du navire des Argonautes : TijuV. On peut sans problème l'identifier au pilote Orphée qui guide les Argonautes et les conduit au son de la lyre, et leur dit ce qu'il faut faire pour les garantir des dangers dont ils sont menacés par les Syrtes, les Syrenes, Scylla, Carybde, les Roches cyanées, et tous les autres écueils. On peut aussi, par cabale, assimiler TijuV à tijh, sorte de blé, autre symbole hermétique témoignant de la germination de la Pierre et nous permettant de rester dans la ligne générale de la Vierge. TijuV, on l'a dit dans l'humide radical métallique, conducteur de l'oeuvre, c'est aussi le serpent Python [anagramme de TujvV , et par extension TijuV, le pilote] qui, pour destructeur qu'il soit, n'en reste pas moins le vrai maître d'oeuvre durant une bonne partie du voyage. C'est ce qu'a bien vu, au reste, Pernety, dans ses Fables Egyptiennes et Grecques :

« On a feint aussi que Typhis fût un des Pilotes, parce que le feu est le conducteur de l’œuvre ; car sumum excito in flammo. On lui donna Ancée pour adjoint, afin d’indiquer que le feu doit être le même que celui d’une poule qui couve, comme le disent les Philosophes ; car Ancée vient de ulnæ. » [F.E.G, livre II, 1]

Pernety soulève ici un point très important : Ancée est fils de Lycurgue, chef du contingent arcadien dans l'expédition grecque contre Troie. Ancée succéda à Tiphys comme pilote du navire Argo pandant l'expédition des Argonautes. Ancée [Ancaeus, AgkaioV] fut tué, comme Adonis, par le sanglier de Calydon. On peut se poser la question de savoir s'il n'y aurait point de rapport entre le mot « ulnae » que Pernety applique à Ancée pour « brasse » et le nom de cabale du vitriol romain rapporté par Chambon, « usnea » [cf.Tripied, Vitriol]. Ne pouvant résoudre cette délicate question de savoir s'il y a eu erreur d'un copiste, en revanche il ne fait point de doute qu'à un moment donné dans la carrière des Argonautes, le pilote a changé. Ce changement s'est opéré à Mariandyne, ou le roi Lycos accueillit les Argonautes avec joie. Là, mourut le devin Idmon, blessé par un sanglier ; Tiphys mourut également, et Ancée prit sa place à la barre du navire. Quoi qu'il en soit, c'est dans la Carène, certainement, que se situe la clef de voûte de l'oeuvre, dans ce travail de gestation invisible et impondérable. L'astronomie se trouve ici presque en phase avec l'hermétisme le plus pur appliqué à l'alchimie, si l'on tient compte que près de h Carinae se trouve une nébuleuse qui serait peut-être, à l'instar de la célèbre nébuleuse d'Orion, une poupinière d'étoiles ou du moins une association de protoétoiles, encore instables, enveloppées dans les voiles denses de la nébuleuse, à l'instar de l'enfant Jésus, enveloppé de langes :

« Vous trouverez un Enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche » [Myst. Cath., p. 71]

Cette nébuleuse affecte une forme particulière où se devine une projection appelée « trou de serrure », qui est peut-être la solution de la conjonction et où il faut glisser une clef en forme de colombe pour passer les roches cyanées, qui annonce la fin de la dissolution et la conjonction radicale des Soufres.
- les Voiles : bordées à l'ouest par la Poupe, au sud par la Carène, à l'est par le Centaure, et au nord par la Machine pneumatique et la Boussole, cette constellation culmine pendant le mois de mars, signe où le soleil est exalté et qui forme l'hiéroglyphe de la deuxième partie du travail de la matière dans la Vierge. Nous avons abordé le symbolisme du mot « voile » qui peut s'entendre de deux manières, dans le Livre Secret d'Artéphius. La voile [istion] se rapproche de istoV [mât de navire] et aussi d'un rouleau vertical d'où partaient les fils de la chaîne sur un métier de tisserand. Nous retrouvons le symbolisme de la fileuse sur lequel nous ne trouvons plus lieu d'insister [en bref, elle file sa laine comme l'Artiste doit « filer » son Mercure, c'est-à-dire doit le rendre bien fluide, comme de l'eau]. On peut y rattacher, par analogie, la toile d'Araignée [Arachné de Fulcanelli] et le cellule d'abeille [partie élémentaire d'une ruche]. A la voile elle-même s'ajoute le vent qui vient la gonfler et qui assure le déplacement du bateau, c'est-à-dire qui tourne la roue [feu de roue]. Enfin, nous n'insisterons pas sur le voile que portait la Vierge, quand le Christ fut déposé de la croix, ce qui dépasserait outre mesure le cadre strict de notre exposé qui doit rester dans l'hermétisme appliqué à l'alchimie [les renvois aux scènes bibliques n'étant là que pour appuyer des références explicites que les Adeptes médiévaux ont glissé dans leurs traités]. Nous passerons sur la nébuleuse des Voiles, car il s'agit des reliquats d'une très vieille super-nova qui n'offre pas d'intérêt immédiat sur notre sujet.
- la Poupe [prumna] : les astres les plus lumineux et les principales richesses de la constellation de la Poupe sont répartis du nord au sud le long du cours brillant de la Voie lactée. La resplendissante Sirius [a Canis majores] luit à une dizaine de degrés à l'ouest de la partie supérieure de la Poupe. Le symbolisme du mot s'avère complexe : prumna a comme occurrence le pied d'une montagne ; c'est là que le vitriol romain se trouverait, au dire des alchimistes. Nous retrouvons notre pilote de l'onde vive [PrumnaioV], pour citer un ouvrage tout à fait spécial, Le Pilote de l’onde vive ou Le secret du flux et reflux de la mer et du point fixe, dû à Mathurin Eyquem, sieur du Martineau [chez Jean d'Houry, Paris, 1678], traité d'une grande complexité, qui représente une sorte d'hermétisme sublimé ce qui n'est pas peu dire...Il faut rapprocher du pilote le but vers lequel il tend son navire. C'est citer l'île de Schéria, dont le roi Alcinoüs donna l'hospitalité à Ulysse, puis le fit reconduire à Ithaque ; or le peuple de cette île se nomme JaiakeV [Phéaciens], dont une autre forme est PrumneuV [littéralement l'homme de la poupe], Prymnée ou Phéacien. Voyez là-dessus l'Atalanta, XXVIII. Quant à Schéria [Sceria], elle désigne une chose continue [sceroV] qui peut s'appeler terre ferme, mais dont le vrai sens est « d'une manière continue », qui nous renvoie à ecw [porter, conduire, diriger] avec un sens de contention [Virgo paritura de Fulcanelli].
 
 


FIGURE VII
(le Navire Argo - atlas de Hevelius)

- le troisième décan de la Vierge montre l'image d'un profil où se remarque une grande beauté, qu'encadrent des cheveux  pailletés d'étoiles. La figure, d'une adorable tendresse féminine, est encore adoucie par l'or blond et l'irréelle chevelure. C'est la Vierge qui offre le baiser de l'amour suprême et idéal, plein de  charme et de grâce. Ce dacan se montre, selon les Chaldéens [les astrologues] favorable aux amours, à la chanc epure. Il donne des dons naturels de l'esprit et du corps, mais où la quiétude de la vie peut être troublée par des dissentiments avec les enfants. C'est la Chevelure de Bérénice [Coma Berenices, Com] qui est bien sûr évoquée. C'est par de belles nuits de la mi-avril [qui annoncent la prochaine rosée de mai] déjà tièdes et odorantes des mille senteurs printanières que l'on verra cette constellation, dans une zone située entre Cor Caroli et Arcturus ; la constellation rappelle la célèbre chevelure que Bérénice, reine d'Egypte, offrit aux dieux. A condition d'être observée avec des moyens suffisants, dont l'alchimiste a forcément la connaissance, la Chevelure de Bérénice offre le spectacle de vertigineux abîmes intergalactiques et qui sont de l'ordre

« d'une très fine toile d'araignée de lumière, ornée de luisantes gouttelettes de rosée. »

Ce sont ces gouttelettes qui sont exprimées par les cinq étoiles de la figure II. La légende associée à cette faible constellation concerne, pour une fois, des mortels. Bérénice de Cyrène, femme du roi d'Egypte Ptolémée III Evergète, avait promis de sacrifier sa longue chevelure dorée dans le temple d'Aphrodite si son mari revenait sain et sauf de la guerre qu'il menait contre Séleucos, roi de Syrie. Son voeu fut exaucé. Alors Bérénice sacrifia sa chevelure d'or qui fut déposée dans le temple d'Aphrodite. Mais les tresses ayant disparu, le roi allait exercer sa vengeance sur les gardiens du temple lorsque son astronome, Conon de Samos [247 av. J.-C.], lui annonça qu'Aphrodite, ravie de l'offrande, avait placé la chevelure dans le ciel afin qu'ils puissent tous l'admirer [site consulté].
Qu'est-ce qui distingue cette Arachne cosmique, au plan de l'alchimie ? En grec, Berenikh est proche de berenikion qui désigne du nitre de belle qualité, c'est-à-dire du salpêtre de 3ème cuite [cf salpêtre]. Ce n'est pas tout : BerenikeoV est la fille de Bérénice, c'est-à-dire Arsinoè [Arsinoh]. Par la racine arshn, nous aboutissons à arrhn [mâle, hargneux, méchant] et à arrenikoV [masculin, mâle], très proche de arrenikon qui désigne de l'arsenic. Bérénice donne ainsi plusieurs pistes où émergent :

- la chevelure elle-même ;
- le nitre dépuré ;
- l'arsenic de Geber.

Dans tous les ouvrages que nous avons pu consulter, les cheveux évoquent toujours la sortie de la phase de dissolution [putréfaction] et donnent à la matière l'apparence [réelle ou éidétique] d'un iris, cf. Atalanta, XXXVIII. Par son nom grec, komh, elle prend aussi le sens de « chevelure d'une comète » et désigne par là le principe volatil de l'oeuvre [humide radical métallique]. Les cheveux filant au vent sont en outre la marque du Mercure « fluent », indiquant la parfaite solution de la matière ; c'est la raison pour laquelle tant d'Adeptes insistent sur cette qualité. A l'inverse, nous avons donné les raisons qui ont conduit E. Canseliet à insister sur l'aspect « sévèrement tondu » des Romains qui contrastait avec l'opulente chevelure des Gaulois [cf. Atalanta, XXV]. Nous n'insisterons pas sur le nitre, tant l'usage de ce sel s'avère indispensable au magistère. C'est, en effet, le nitre fixé qui constitue l'alkali dont l'Artiste a besoin pour préparer son Mercure. Ce nitre est des parties de Vénus-Aphrodite [cf. laboratoire,2 ; ce qui explique du reste la raison de l'offrande que Bérénice fit à Aphrodite de sa chevelure]. Quant à l'Arsenic, c'est l'hiéroglyphe de la substance incombustible que Paracelse nomma SEL, là où d'autres auteurs l'ont nommé Corps. Notez que Fulcanelli l'appelle Soufre [afin de montrer sa fixité, car il ne s'agit pas du Soufre rouge ou teinture] qu'il faut comprendre comme « sel fixé » [le borith ou natron des Anciens ; nos carbonates de potasse et de soude]. Quant à Arsinoè, fille de Bérénice, on peut lui donner l'épithète de « fleur de nitre » : flos nitri, qui désigne spécifiquement nos carbonates [ajronitrum : fleur de nitre.voyez : 1, 2,].


FIGURE VIII
(la Chevelure de Bérénice - atlas de Flamsteed - cliquez sur l'image pour l'atlas de Hevelius)

La zone située entre la Grande Ourse qui la cerne au nord et à l'ouest, la Chevelure de Bérénice, située au sud, et la gigantesque silhouette du Bouvier, à l'est, était demeurée sans nom. Vers 1660, Hevelius considéra de son devoir de remédier à l'incurie des astronomes du passé, et c'est ainsi que deux chiens, deux lévriers élancés, trouvèrent leur place dans cette zone du ciel. L'astronome allemand s'inspira probablement d'anciennes représentations arabes qui voyaient dans cet espace une meute de loups hurlant à la poursuite de la Grande Ourse jusque dans les régions hyperboréennes du ciel. Hevelius eut-il raison de nommer des chiens ce que les Anciens avaient appelé des loups ? Nous n'en sommes pas persuadés. Il est, quoi qu'il en soit, révélateur que l'étoile la plus lumineuse de cette constellation ait été appelée Cor Caroli [le coeur de Charles, roi et martyr : Charles Ier d'Angleterre, exécuté par les partisans de Cromwell] : le coeur royal est placé en tant qu'ornement du collier de l'un des chiens [la laisse, c'est-à-dire le frein, le mors, le loup en somme]. Voilà qui nous amène à revenir sur le cadran solaire du palais Holyrood d'Edimbourg qui forme l'un des derniers chapitres des Demeures Philosophales. Et d'abord, ne voit-on pas une relation entre Diane chasseresse et notre Atalante fugitive ? Que le trait dominant est d'abord la mobilité, l'instabilité ? Fulcanelli dresse d'abord quelques traits qui se signalent par leur intérêt hermétique. Il cite le gnomon Scaphe qui aurait été fabriqué par Aristarque de Samos. On peut y voir le mot skajh qui désigne tout objet creusé en dedans, c'est-à-dire à concavité interne dont le type parfait - pour notre sujet - est le miroir concave avec lequel les Vestales allumaient le feu sacré : il s'agit, au vrai, du pot pour le miel de l'Artiste [skajiV] dont il faut rapprocher le hoyau [de houe] qui sert à l'alchimiste pour ameublir sa terre feuillée. Nous y retrouvons d'ailleurs la carène [skajoV] vu supra. Rappelons que c'est dans ce chapitre que Fulcanelli parle d'Alexandre Sethon et qu'il cite le texte de la Table d'Emeraude en ne commettant pas l'erreur d'y lire « meditatione », là où on lit « mediatione », ce qui a conduit les historiens de l'alchimie et nombre d'artistes à écrire des sommets dans l'ordre de la déraison et de l'ésotérisme vu en tant que véritable théurgie, chose que nous avons soigneusement évité de faire, convaincus de ce que dans l'alchimie pouvait être cachée une science positive, ainsi que nous l'a enseigné Fulcanelli. C'est ce qui a conduit Hortulanus à écrire n'importe quoi dans son Commentaire de la Tabula Smaragdina ; même E. Chevreul est tombé dans l'ornière alors que F. Hoefer a donné une traduction correcte. Il semble que ce point de science n'ait jamais été relevé. C'est à juste titre que Fulcanelli voit dans le cadran solaire un monument élevé au Vitriol philosophique, seul capable de disposer les sels des métaux en une forme cristalline. Mais ce n'est pas tant l'exposé géénral du grand Adepte qui nous intéresse ; bien plutôt ce qu'il dit du Carolus Rex :

Dans la décoration spéciale de l'icosaèdre emblématique, le visiteur assez influent pour pouvoir l'approcher, — car sans motif pertinent il n'en obtiendra jamais l'autorisation, — remarquera, outre les chardons hiéroglyphiques de l'Ordre, les monogrammes respectifs de Charles Ier, décapité en 1649, et de sa femme, Marie-Henriette de France Les Lettres CR (Carolux Rex) s'appliquent au premier, MR (Maria Regina) désignent la seconde. Leur fils, Charles II, né en 1630, — il était âgé de trois ans lors de l'édification du monument, — est rappelé sur les faces du cristal de pierre par les initiales CP (Carolus Princeps), surmontées chacune d'une couronne, ainsi que celles de son père. Il y verra encore, à côté des armes d'Angleterre, d'Ecosse et de la harpe d'Irlande, cinq roses et autant de fleurs de lys, détachées et indépendantes, emblèmes de sagesse et de chevalerie, celle-ci soulignée par le panache, formé de trois plumes d'autruche, qui ornait jadis le casque des chevaliers. Enfin, d'autres symboles, que nous avons analysés au cours de ces études, achèveront de préciser le caractère hermétique du curieux édifice : le lion couronné, tenant d'une patte une épée et de l'autre un sceptre , l'ange, représenté les ailes déployées, saint Georges terrassant le dragon et saint André offrant l'instrument de son martyre, — la croix en X , les deux rosiers de Nicolas Flamel, voisinant avec la coquille Saint-Jacques et les trois cœurs du célèbre alchimiste de Bourges, grand argentier de Charles VII.
[Demeures Philosophales, II, pp. 322-323]


Dans ce passage, Fulcanelli a pris la famille royale comme allégorie de la Grande coction : Carolux Rex désigne le Mercurius senex ; Maria Regina, la Vierge ; Carolus Princeps : le BasileuV de l'oeuvre. Chaque couronne désigne un degré de plus dans la perfection de la matière : première couronne, dissolution [Charles Ier fut décapité] ; deuxième couronne : la déalbation [Maria Regina] ; troisième couronne : rubification [Carolus Princeps]. La harpe d'Irlande est la lyre d'Orphée ; les cinq roses sont les cinq étoiles de la figure II. L'autruche [strouqoV] désigne le coq ou le coing [le symbolisme est le même] ; les trois plumes sont les faces de l'objet que Fulcanelli a analysées comme celles d'une lentille, blanche sur une face, noire sur l'autre et de teinte violette dans sa cassure. Le casque est l'aspect que revêt le Mercure [cado, cassito, dégoutter, c'est-à-dire dégoûter...]. Faut-il revenir sur le lion, la figure de l'ange, sur saint Georges ? Nous ne le pensons pas tant cette terre a déjà été labourée dans d'autres sections. Nous passerons aussi sur le X, les deux rosiers, la coquille Saint-Jacques et les coeurs de l'argentier qui habitait le château du Plessi-Bourré pour les mêmes raisons.


FIGURE IX
(Vierge de Porrentruy - cliché Alain Mauranne)

Nous avons terminé l'étude du symbolisme général de la Vierge. Comment ne pas la quitter en exposant cette magnifique figure de Marie ? Signalons au lecteur l'intérêt exceptionnel que revêt l'église de Porrentruy [nous avons exposé dans l'Atalanta XLI la photographie de saint Michel terrassant le dragon, présentant tous les ornements canoniques de l'Art sacré]. Cette Vierge possède toutes les couleurs de l'oeuvre : drapée de bleu, rehaussé de taches vertes, nimbée de feu sur un fond de gueules. A ses pieds, le disque lunaire qui consacre sa portée hermétique.
3. la dualité se poursuit si l'on considère, en poursuivant le commentaire du poème de Lambsprinck, qu'Alexandre se décline en deux versions : roi de Perse, il est aussi Paris, fils de Priam qui enleva Hélène [1, 2, 3, 4, 5, 6,]. On peut encore retenir pour rester dans le droit fil des pierres jumelles signalées par Maier, dire que les mots dans lesquels on trouve le vocable alhxw ont tous la valeur d'abri, de refuge ; qu'ils écartent les vents, les maux, etc. En somme, ils possèdent valeur de phylactère [Atalanta, XIV] et constituent des « pharmacons. » Nous y trouvons des indices de terre ferme, de soufre réincrudé. Lambsprinck dit encore que « le loup et le chien ont été fabriqués dans cette argile. » Le trait de cabale est trop évident  pour qu'il soit nécessaire de le relever [le lecteur aura intérêt à relire ici ce que nous avons écris sur le potier, le verre malléable et sur l'opinion qu'avait là-dessus Henri Sainte Claire Deville]. Lambsprinck précise d'ailleurs que le chien comme le loup ont une origine unique qui est évidemment minérale et on peut gager, sans se tromper, qu'il s'agit de sel vitriolique ou de quelque guhr. Comme Lambsprinck [dont il s'est largement inspiré], Maier fait venir le loup de l'orient et le chien de l'occident.
4. Rappelons que le chien [kunwn] a des tâches qui le distinguent spécialement dans l'Art sacré : il garde les troupeaux d'ovins ; il accompagne Artémis dans sa chasse fougueuse. Cerbère est le chien qui garde l'entrée du royaume d'Hadès. On compare aussi l'aigle au chien ailé de Zeus [cf. emblème XLVI]. Le sphinx est une chienne rhapsode. Les Harpyes sont les chiennes de Zeus ; l'hydre de Lerne, que nous avons pu examiner à la figure II, est comparée à la chienne de Lerne. Les étincelles sont vues comme les chiennes d'Héphaïstos, dans ses forges [on peut y deviner une indication sur les étincelles qui accompagnent le maniement du marteau qui forge l'épée sur l'enclume, d'où naissent les précieuses battitures ; il faut penser alors à Oreste - 1, 2, 3, 4 - dont le squelette fut, précisément, retrouvé sous une enclume et qui voile une allusion au vitriol romain]. Faut-il aussi citer le chien d'Orion, l'étoile Sirius [kunastron], dont nous avons déjà tant parlé ? On pourrait, au reste, faire un parallèle avec le magnifique frontispice du Mutus Liber ou avec l'écusson armorié du vitrail de l'église des Jacobins, tous deux environnés de magnifiques branches d'églantier tressées [on appelle l'églantier la rose de chien]. Rapprochons ici le trait de cabale entre kunwy et yullion [herbe à puce, cf. Atalanta, XVIII et Fontenay]. En proche assonance de kunwn, nous trouvons kuw [porter dans son sein, ce qui est comme on vient de l'étudier note 2 le propre de la Vierge] et il existe au moins une gravure superbe où l'on voit, précisément, la Vierge accompagnée d'un monstre qui ne peut être que le croisement opéré, à un moment de l'oeuvre, entre Typhon et Cerbère [1, 2, 3, 4,] : l'hydre de Lerne [figure II]. Enfin, pensons à la peau de chien [kuneh], moyen préservatif qu'utilisa Athéna comme nuée épaisse pour s'envelopper et devenir invisible [Pallas - Athéna = Soufre rouge qui disparaît dans le Mercure].
5. La fonction de Cerbère est évidente : il garde l'entrée du royaume des Ombres ou si l'on préfère, de Ploutos. Cette Vierge représente donc l'état du Soufre dissous, littéralement en gestation dans l'eau mercurielle, ainsi qu'on l'a fait voir dans la roue zodiacale [Atalanta, XLV]. Cerbère se monrait intraitable, et comme exception notable, on citera Psyché [l'Âme par cabale] qui réussit à l'amadouer en lui donnant un gateau [il devait s'agir d'une galette des rois à la frangipane, celle de Fulcanelli où l'on peut distinguer les croisements en X]. Il est évident que Psyché envoyé par Aphrodite à Coré - Perséphone représente l'allégorie de l'âme, conduit par l'Esprit, vers les entrailles de la Terre [V.I.T.R.I.O.L.]. Il faudrait encore citer Deiphobe, sybille de Cumes, qui accompagna Enée aux Enfers. Nous finirons avec Orphée et Hercule [cf. Fontenay]. Ce chien, toutefois, subira in fine le sort d'Argus [cf. 1, 2, 3 - Hermès = l'étrangleur de chien].
6. Poursuivons en parallèle l'étude du poème de Lambsprinck. Dans la mythologie, plusieurs légendes exposent le loup, telles que celle de Lycaon [Atalanta, XXXVII] que Zeus transforma en loup pour lui avoir servi à table des mets mélangés à de la chair humaine. Lycos, devenu grand prêtre des déesses Déméter et Perséphone, s'initia à leurs mystères et reçut le don de prophétie. Or, dans la mythologie grecque, tous ceux qui ont reçu ce don de prophétie ont un rapport assez étroit avec le Mercure et ce, pour une raison évidente : le Mercure n'est nullement le but en soi de l'alchimiste [certes il n'arrivera à rien sans ce conducteur, mais il n'arrivera non plus à rien s'il ne possède les Soufres], il ne s'agit jamais que d'un moyen [qui est dans un premier temps de démembrer les éléments, de les dissoudre, d'où son surnom de loup qui dévore les métaux, et il faut entendre là, les chaux métalliques et non pas l'or ou l'argent, comme les textes le font accroire faussement], seul gage sur l'avenir que l'Artiste puisse obtenir quant au retour des cendres tant espéré. Si Diane chasseresse a des chiens qui la suivent dans ses quêtes, son autre nom d'Artémis contracte des rapports inattendus avec le loup : en effet, l'autre nom de la plante artemisia est « sourcil de loup » [lukojruV]. Si Diane, par son nom et ses serviteurs évoque le chien et le loup assez directement, c'est par cabale qu'il faudra l'entendre d'Apollon, dont l'épithète est lukworeioV, du Kykorée. Qu'il faut rapprocher de lukhgenhV [littéralement « né de la lumière »]. Nous avons déjà signalé cette évidence de relations entre le loup, la lumière et Apollon. Dans les textes, toutes les occurrences sur la Lycie doivent se comprendre comme à rapporter à Apollon, par lukioV [de Lycie ; de likios = le lumineux, c'est-à-dire Apollon]. Là où les mythographes disent Apollon, les cabalistes entendent que la terre fait son apparition, c'est-à-dire que l'eau mercurielle, d'abord fluide comme de l'eau, va s'empâter avant de se coaguler [le vocable lukwo peut être scindé et lu comme lukow = dévoré par les loups et kw = de Kôs, c'est-à-dire d'Ortygie, cf. 1, 2, 3, 4,].


FIGURE X
(les couleurs de la queue de paon -  Béziers - cliché Alain Mauranne)


Notez encore que dans ce système, où le loup vient de l'orient et le chien de l'occident, nous pouvons, conformément aux idées que nous avons notées sur la guerre de Troie [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,], supputer que le chien représente l'Achéen [Ulysse n'est-il pas reconnu par son chien, ArgoV qui joue un rôle semblable au bouvier Philoétios ou au porcher Eumée ?], et le loup, le Troyen [l'Achéen représente le principe Soufre, et le Troyon, le SEL pris de façon générale, ce qui veut dire le Mercure, qui est un SEL, chose notée expressément par Fulcanelli dans le chapitre sur le Sundial du Palais Holyrood, dans un des derniers chapitres des Demeures Philosophales, cf. supra]. Lambsprinck poursuit en disant que ces animaux sont pleins de haine. En grec, la haine [misoV] se trouve en proche assonance avec misu qui désigne une terre vitriolique ou de la couperose jaune. C'est presque citer la matière de base des alchimistes. Quant au poison qu'évoque le vieux philosophe, il doit être pris comme ioV [venin, poison, mais aussi rouille du fer, vert-de-gris] qui distingue la chaux métallique. Le noble Thériaque n'est autre que le Rebis qui, dans un certain sens est le premier état de la Pierre, ce que désignent les alchimistes comme la deuxième couronne [déalbation]. C'est celle-là même que l'on peut distinguer à la figure VIII, à droite du Bouvier. Elle se signale à l'attention par neuf étoiles, visibles à l'oeil nu et culmine à minuit vers la seconde quinzaine de juin, une fois, donc, que les travaux auront été achevés dans la Vierge. L'astre le plus lumineux en est la Perle, connue aussi comme Gemma [1, 2,], Margarita [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9,] ou encore Alphecca.
Là où Michel Maier écrit son épigramme, Lambsprinck ne dit point autre chose : « Mortification et Albification, et Imbibition du Corps conjoint avec l'Âme et l'Esprit ». Et, au vrai, la première couronne est bien cette oeuvre au noir qu'il faut d'abord mener à bien [répétons que la putréfaction est la solution de la conjonction] ; la deuxième couronne se devine à l'apparition des couleurs de la queue de paon [cf. figure X - albification = passage du règne de Saturne à celui de la Lune, via Jupiter].
7. On voit que Maier continue de citer les alchimistes les plus considérés : Isaac Le Hollandais semblait très apprécié d'E. Chevreul en particulier. Il a écrit l'Oeuvre de Saturne [cf. Traité du Sel]. Quant à Rhasis, tout semble indiquer que Lambsprinck s'en soit déjà inspiré.
8. sur le bezoard, cf. note 9, Atalanta XXXI.
9. Comment suivre Maier lorsqu'il prétend que le Mercure vient du pays d'Hespérie et le Soufre de l'Aurore ? Alors que tout s'accorde, au contraire, pour montrer que le Mercure ne peut venir que de l'orient [Eos aux doigts rosés] alors que le Jardin des Hespérides est le lieu d'élection du Soufre rouge, celui de la grenade hermétique, de la pomme d'or, du bélier Chrysomelle. Maier étant un cabaliste virtuose, il y a là, certainement, un trait d'esprit qu'il convient de relever. Nul n'ignore, s'il a lu les sections qui y sont consacrées, que la Lune et Vénus sont congénaires en ce qu'elle peuvent être « tourne boulées ». Ainsi, la Lune prise dans son 1er quartier et l'hiéroglyphe du Mercure, alors que la Lunaire [le suc de la Lunaire], c'est-à-dire le Soufre blanc, réceptacle de la teinture qui lui vaut un genre féminin, est la Lune prise en son dernier quartier. La préparation du Mercure ne peut avoir lieu sans la collaboration de Vénus, qu'elle soit sous forme de Lucifer [à l'Aurore, on l'appelle aussi Eos] ou d'Hesperus [au crépuscule vespéral]. Cette dualité peut être comprise par les équations hermétiques suivantes :

dont le résultat est strictement équivalent, sauf à considérer que la 1ère équation ne peut survenir qu'à l'Aurore, alors que l'autre survient au crépuscule vespéral. La différence, toutefois, est importante, parce que dans le 1er cas, Mercure est « à l'endroit », au lieu que, dans le second cas, Mercure est formée « à l'envers ». Il y a là une énigme qui peut être résolue en utilisant conjointement la Monade Hiéroglyphique de John Dee et les symboles alchimiques de la porte de la villa Palombara à Rome.
 
 

VI. FILIUS NOSTER MORTVVS VIVIT REX AB IGNE REDIT ET CONIVGO GAVDET OCCVLTO

  NOTRE FILS MORT VIT. LE ROI REVIENT DU FEU ET PAR LE MARIAGE CACHÉ SE RÉJOUIT.

Selon E. Canseliet, nous sommes en présence de la fille de Latone :

«...Diane est le mercure mondé, blanc et d'éclat adamantin. De celui-ci, on voit le symbole sur l'autre pied-droit, où il est renversé et montre sa croix qui a reçu un petit v marquant la vie. » [Deux Logis Alchimiques]

Or, ce petit v dont parle Canseliet a, selon nous, un autre sens. Il exprime le Soufre vif [devenu vif par l'action du Mercure] ou il indique que le Mercure s'est animé [Compost]. Ce signe se retrouve sous une autre forme en tant que hiéroglyphe du « Mercure de vie » sous une forme peu différente :
 
 

TABLEAU I
(Mercure de vie et Mercure sublimé)

et quoi qu'il en soit, la 2èmeéquation hermétique représente bien Mercure « à l'orient » ainsi que l'écrit Maier et en apparente conformité avec le schéma de la porte alchimique. Toutefois, la Monade nous donne d'autres indications [figure XVI] en permettant de représenter de la même façon que le Mercure animé, la Terre hermétique, signe du Soufre. Nous ne pouvons entrer dans des détails qui prennent l'air de la kabbale théosophique [cf. figure XXIX en particulier]. En bref, la 2èmeéquation exprimerait, selon John Dee, l'octonaire de la croix et consacrerait la métamorphose accomplie. Il ne peut s'agir que de la métamorphose du Soufre, dissous dans le Mercure [celui-ci se sublimant par ailleurs, pour ne laisser qu'un soufre réincrudé et empâté dans des résidus mercuriels]. C'est la seule manière de mettre de la cohérence dans ce que dit Maier.
10. En revanche, nous serons d'accord avec Maier quand il indique que le Mercure est emporté, colérique. Là encore, il s'agit d'un trait de cabale. En grec, être emporté, c'est-à-dire « possédé d'une passion violente », autrement dit pour parler le langage des plantes [orgaw], c'est être rempli de sève, fécond ou fertile. Ne retrouve-t-on pas notre Vierge ? Orgh, c'est aussi « l'agitation intérieure qui gonfle l'Âme » : peut-on trouver meilleur épithète pour le Mercure, riche du Soufre qui s'y trouve sublimé ? Nous touchons là à l'un des plus hauts secrets de l'oeuvre, de savoir faire de l'étreinte du loup colérique et du chien tenu en laisse, notre terre grasse et fertile que les alchimistes ont noté comme étant une forêt de chênes. Bien plus, les mythographes y ont vu, mais à leur insu, des chênes parlants [c'est-à-dire qui avaient de l'esprit, si l'on nous entend bien]. Bref, l'Artiste doit ici aavoir la plus grande attention à mettre un frein à la colère du loup [orghV calan], à faire en sorte de le contenir [katasceqein]. Là-dessus, deux choses sont à noter : calan est mis pour calaw [vocable que l'on retrouve dans calairupoV] qui désigne le Mercure : il s'agit de l'eau de nitre servant à laver le linge. On peut en rapprocher le mot calastraioV [de Khalastre] qui désigne une sorte de natron ou d'alcali solide, qui servait de savon [l'hermétiste dira qu'il faut laver le laiton : « le lato non net » de Basile Valentin : « Dealbate Latonam et Rumpire Libros »].
11. Si nous avons semblé dévier de notre sujet, c'était au contraire pour mieux nous recentrer sur le point suivant : la prochaine parturition, annoncée par le verbe calaw [cf. supra] : il exprime une idée de « relâcher, détendre », en particulier la corde d'un arc, de lâcher la bride à l'esprit [au langage]. Cela, c'est le prélude à la réincrudation du Soufre, c'est-à-dire la parturition [Latone aborde sur Délos, accouche d'abord d'Artémis. Artémis sert ensuite de sage-femme à Latone pour l'aider à accoucher d'Apollon]. Il s'agit là d'une homonymie spirituelle entre d'un côté l'accouchement de la Vierge-Mère, et de l'autre côté, la naissance de Pallas - Athéna qui sort, sous le coup de hache d'Héphaïstos, toute armée, du cerveau de Zeus [Atalanta, XXIII]. Ce n'est d'ailleurs pas autre chose que les philosophes veulent exprimer quand ils affirment que le Mercure est possédé [comprenez : inspiré] ou quand Fulcanelli dit qu'il s'agit du fou de l'oeuvre [comprenez : retenu, contenu], ce qu'exprime au mieux l'adjectif katascasma [incision et coupure]. On voit l'allusion, qui est immédiate entre le contenant et le moyen de l'ouvrir, opération déclenchée par la libération de la corde de l'arc, tendu par le Sagittaire, et qu'exprime l'emblème de l'Atalanta, VIII.


FIGURE XI
(caisson de plafond de la chapelle de l'Hôtel Lallemant, Bourges - cliché Alain Mauranne © 2009)

C'est cet équilibre précaire qui est stigmatisé à la figure XI. A terre, le carquois et ses flèches ; au-dessus, la corde détendue, attachée à un arc ; le tout, entouré d'un phylactère muet [blanc] en des convolutions qui rappellent celles du Mercure animé.
12. ces dernières réflexions achèvent d'expliquer cette partie de texte de Maier où l'on assiste à ce pugilat entre le chien et le loup, en une ronde démoniaque où l'un prend le dessus sur l'autre et vice-versa Cette lutte, Fulcanelli nous l'a montré sur l'un des tableaux lapidaires de Notre Dame de Paris, sous les traits de deux enfants batailleurs dont l'un laisse tomber un pot de terre, tandis que l'autre laisse choir une pierre Maier ne dit point aute chose : c'est le loup qui jette le chien à terre, et finalement toudeux semblent - du moins provisoirement - disparaître
13. Rosinus à Euthica [qu'il faut lire euthcia = propriété de se fondre aisément]. La même variation se poursuit sur le thème de l'enfantement et de la dissolution, si l'on veut bien voir l'homonymie entre tekoV [produit, rejeton] et thkw [faire fondre], où se combinent l'EAU, le FEU et la TERRE.
14. C'est en substance ce que dit Rosinus, en particulier dans cet extrait : « le soufre est très robuste et combat contre le feu qu'il contient et (où il) est contenu. » Voilà le Mercure pratiquement porté au jour, dans sa fonction. Autre phrase capitale : « la teinture de l'âme a transpercé le corps et s'est mêlé à lui, et le corps a contenu l'âme et a empéché le naturel de fuir. », remarquable trait de cabale de Maier, Fulcanelli ayant employé la variation sur le « rayon igné » qu'il faut savoir capturer ; là encore, D'Espagnet dit qu'il faut prendre les poissons au filet [Oeuvre Secret d'Hermès]. Quant à la « pierre qu n'est pas pierre », il ne peut s'agir que de cette poudre que les Adeptes ont décrit comme « une eau seiche [sic] qui ne mouille point les mains. »
15. Maier revient sur le thème de la dissolution quand il assure que deux ennemis finissent par tomber ensemble et que d'eux, un grand poison [ioV] est fait, cf. supra Lambsprinck. Ce poison n'est autre que l'âme qui procure - contre toute attente - l'envenimation du Monde [ce qui est un trait d'humour noir, quand on sait la fascination que les gemmes précieuses on exercé sur l'esprit humain, depuis que l'homme a une conscience]. Au vrai, la différence entre le chien et le loup est petite, ce que reconnaît Maier  quand il écrit que : « le chien [...] présente la forme et l'apparence du loup au point qu'il paraît avoir été à l’origine un loup et être devenu apprivoisé au cours d’une longue suite de générations. » Fulcanelli suit en cela Maier, en assurant que Soufre et Mercure ne sont, au fond, que la même matière, considérée d'un certain point des époques dans l'oeuvre, sous deux formes différentes, au vu de sa nature.