Emblema XVIII.


revu le 5 mai 2002


Ignire ignis amat, non aurificare, sed aurum :

(Le feu aime à enflammer, l'or à transformer en or.)

Epigramma XVIII.

Tout agent qui opère en la nature lance

Sa force en cercle et cherche à la multiplier.

Le feu brûle ce qu’il rencontre. Rien ne saurait

Réaliser une œuvre noble sans sa cause :

Si l’or ne brûle pas, le feu ne peut dorer.

Chaque chose connaît le germe qu’elle porte1.

DISCOURS XVIII.

La manière d’opérer de la nature dans tous les individus de l’univers est d’employer un procédé simple pour accomplir un mouvement simple. On le voit dans l’anatomie du corps humain : un muscle n’y exerce qu’un seul mouvement d’attraction ou d’expansion, l’un étant opposé à l’autre, si bien que, lorsqu’on veut faire décrire un cercle à un membre, cela s’opère au moyen de muscles variés placés circulairement. De même l’opération du feu est unique et simple : elle est d’échauffer et d’enflammer, et même d’assimiler et de brûler toutes les choses auxquelles on l’applique, si elles sont combustibles. D’où les paroles d'Avicenne au Livre de la coagulation des Pierres :

« Ce qui tombe dans les salines devient sel, et ce qui tombe dans le feu devient feu tôt ou tard, suivant la puissance des composants actifs et la résistance des passifs. »2

Il existe un lieu en Arabie qui donne sa propre couleur à tous les corps qui s’y trouvent. Ainsi chaque chose dans la nature possède une vertu infusée en elle naturellement, par laquelle elle agit sur ce qui lui est mélangé ou appliqué, en altérant sa nature et sa forme. Ce que la génération par propagation des semences est chez les végétaux et les animaux, est représenté, dans les corps simples ou composés de mélanges, par l’infusion ou l’assimilation de leur vertu.

Le soleil, lumière du ciel, projette sur la terre des rayons de lui-même qui, rassemblés dans des miroirs concaves ou ardents, démontrent qu’ils sont produits par une cause semblable et apparaissent comme des formes du soleil susceptibles d’être projetées. Il en résulte que les rayons du soleil ne sont rien d’autre qu’une flamme ignée, répandue et dispersée en une vaste étendue. Cette flamme, recueillie et de nouveau condensée en elle-même par des instruments concaves, translucides et circulaires ou par des miroirs réfléchissants, concaves et en acier, brille comme la flamme et brûle tout ce qu’elle rencontre. De la même manière, dans un certain corps élémenté, est dispersée une certaine vertu semblable à une vapeur. Si on la rassemble et qu’on l’attire en une seule chose, elle devient eau et cette eau devient terre. C’est pourquoi Avicenne dit, à l’endroit cité plus haut :

« De l’eau se fait la terre, elle est vaincue par les qualités de la terre, et inversement. Il est en effet une certaine chose dont se servent quelques hommes ingénieux lorsqu’il veulent coaguler une chose sèche : elle est composée de deux eaux et est appelée lait de vierge, parce que son effet est très assuré. »3

Telles sont ses paroles. Il en est qui s’engagent à pouvoir doubler ou multiplier la puissance de la pierre magnétique ; nous avons vu une de ces pierres incluses dans un poids d’argent d’une livre à peine qui attira et porta une ancre de fer de vingt-huit livres. Cela n’aurait pas été possible s’il n’y avait eu en elle une vertu augmentée et rendue plus forte, ce qui se fit sans aucun doute en rappelant en quelque sorte les forces dispersées en un seul point ou pôle, ou en les attirant d’un grand corps dans un plus petit4.

Il s’en trouve d’autres pour affirmer qu’il est possible d’infuser et de retenir l’émanation sulfureuse de Saturne dans le mercure vulgaire jusqu’à ce que celui-ci se coagule, et de réaliser ainsi une pierre plombifique qui transforme d’une façon continue le mercure commun en plomb. Certains se vantent de savoir faire du cuivre à partir de l’odeur de cuivre au moyen de l’antimoine ou de son régule étoilé, et d’avoir même ainsi réalisé tous les métaux en l’espace de temps nécessaire pour manger un œuf5. On doit leur accorder le crédit qu’ils méritent, bien qu’il ne me paraisse y avoir là rien de vraisemblable. Plus audacieux, sinon nécessairement plus heureux, sont ceux qui s’efforcent de tirer l’or de l’or, suivant la parole du Poète d’or :

« Qui a au cœur le désir de l’orge sème précisément de l’orge, mais c’est dans l’or qu’est la semence de l’or ».

Chaque chose dans la nature possède certes un certain pouvoir de se multiplier, mais celui-ci ne s’actualise que dans les végétaux et les animaux, et nullement dans les métaux, minéraux, pas plus ceux qui sont enfouis dans la terre que les météores. Parmi les plantes, certaines, nées d’une petite graine, donnent couramment mille graines ou plus, se multipliant et se propageant de cette manière, et cela chaque année. Les animaux aussi ont une progéniture selon la nature de chacun. Mais pour ce qui est de l’or, l’argent, le plomb, l’étain, le fer, le cuivre ou l’argent-vif, jamais on ne les a vus se multiplier de cette façon, bien qu’on les rencontre très souvent transmués l’un dans l’autre et ennoblis. Cependant les philosophes affirment que le principe de la transformation en feu réside dans le feu, de même que celui de la transformation en or se trouve dans l’or : mais on recherche la teinture au moyen de laquelle l’or se fait. Il faut la rechercher dans ses propres principes et ses générations, et non dans les principes de corps étrangers. Car si le feu produit le feu, le poirier, un poirier, et le cheval, un cheval, de même le plomb engendrera du plomb, et non de l’argent, et l’or engendrera de l’or et non une teinture. De plus, les philosophes possèdent un or à eux, et ils ne nient pas qu’il doive être ajouté comme ferment à la pierre aurifique, à la fin de l'œuvre, mais ils déclarent qu’il est également requis d’une façon nécessaire6. Car le ferment transforme le corps fermenté en sa propre nature et sans lui toute la composition ne parviendrait jamais à la perfection.



Notes

1. Là encore, chapitre particulièrement difficile et très important. Car il contient en filigrane le nom vulgaire de l'or blanc. Observez bien, en effet, le chien qui se gratte, derrière l'artiste. Et voyez ce que nous avons écrit à la section Fontenay sur ce point précis. Vous ne sauriez dès lors ne pas reconnaître le Sel dont il question ici. Dans ce chapitre plus que dans d'autres, s'il était possible, Maier parle par énigmes. Lorsque les alchimistes parlent ainsi, il y a deux possibilités : soit ils désirent exposer par cabale un point de science important, soit ils ne savent pas de quoi ils parlent. La plupart des historiens de l'alchimie ont été du second avis et selon eux, si les Adeptes s'expriment ainsi, c'est que, selon toute hypothèse, ils n'ont à dire que du vent. Tout ici est donc question d'appréciation et de subtilité. D'un côté, si l'on s'intéresse aux textes, malgré soi, on est tenté par notre imaginaire, de pallier la carence d'information objective et l'on suppute des improbabilités dont celui qui a écrit ces lignes n'avait peut-être pas la plus petite idée. De l'autre, lorsque l'on mesure le degré de concordance de certains textes, l'objectivité de certains critiques [on ne peut pas dire que ni Berthelot, ni Chevreul, pour des raisons très différentes d'ailleurs, n'ont pas oeuvré en faveur de la connaissance de l'idée alchimique ou même peut-être, de sa reconnaissance], il est tentant de pousser plus avant les investigations. Ici donc, Maier nous parle de circulation, de multiplication et du feu. Tout cela va dans le sens de l'augmentation progressive en masse d'une substance sans doute mixte, qui doit relever de mouvements de convections réitérés. Cette phrase : « si l'or ne brûle pas, le feu ne peut dorer » doit être relevée. Elle exprime très bien deux notions : l'or alchimique n'est pas l'or vulgaire. Ce n'en est pas moins un métal ou une matière de vertu métallique ; elle doit brûler, c'est-à-dire être dissoute. C'est donc une chaux métallique pour employer une expresion des anciens chimistes. Stahl, Becher parlaient encore ainsi. Dire que le feu dore veut dire qu'une substance teingente y est dissoute. Cette substance n'est autre que le Soufre rouge qui y est infusé ou, plus exactement sublimé.


FIGURE I
(extrait de Jacob Bôhme, Theosophische Wercken, 1682 : convections du Soufre)

2. Il y a donc lieu, dans le Magistère, de transformer des substances en la forme même du feu. Voyez le chapitre précédent, Atalanta, XVII pour des précisions sur le feu secret.
3. le lait de vierge, sujet déjà vu à maintes reprises. Voyez les sections où cet arcane est évoqué [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, liste non limitative -]
4. allusion probable à l'aimant des Sages, rapporté à l'Acier. Voyez la section Matière. L'aimant est la susbtance hermétique capable d'attirer d'autres substances et de provoquer des accroissements, c'est-à-dire une multiplication. L'Acier est le Sel qui ne peut brûler, c'est le Corps de la Pierre tout autant que le Soufre blanc ou Lune philosophique.
5. le temps nécessaire pour manger un oeuf est un trait de cabale qui renvoie au nombre de jours pendant lesquels il faut cuire l'oeuf philosophal, c'est-à-dire le Compost dans le vaisseau de nature. Certains Adeptes laissent à penser qu'à 1 mois philosophique correspond 1 jour vulgaire mais ils ont voilé cette correspondance devant tant de masques différents qu'il est bien difficile de faire la part du juste et du faux.
6. Chevreul, dans son Résumé de l'Histoire de la Matière a parlé de ces ferments qui, selon lui, sont indispensables à l'alchimiste et qu'il donne comme le levain qui fait lever la pâte du boulanger. Bien sûr, Chevreul ne croit pas un instant aux transmutations métalliques et ce qu'il dit est en forme d'expérience de synthèse mentale. Toute la question est : quel est le ferment qui transforme le corps fermenté en sa propre nature ? Nous avons lieu de croire que le ferment n'est autre que le Mercure lui-même et que sa propre nature est celle du feu. Nous rejoignons donc là ce que dit Fulcanelli quand il préconise pour l'oeuvre, de savoir capter un rayon de soleil et de le faire prisonnier dans un Corps approprié.