Emblema XXXV.


revu le 16 février 2004


Ceres Triptolemum, Thetis Achillem, ut sub egne morari assue secit,
sic artifex lapidem.

(Par Cérès et Thétis, leurs mères, Triptolème et Achille furent accoutumés
à rester dans le feu ; l’artiste agit de même avec la Pierre.1)

 

Epigramma XXXV.

Vois Achille, dur au combat2, et Triptolème :

Ils bravent les ardeurs du feu grâce à leurs mères3.

Dans la nuit, la divine Cérès et Thétis

Les durcissaient aux flammes et, quand venait le jour,

De leur sein généreux leur prodiguaient le lait4.

Ainsi la bienheureuse médecine des sages

Comme un enfant à la mamelle

Doit être accoutumée à s’éjouir du feu.


FUGA XXXV


DISCOURS XXXV.

Lycurgue5, le fameux législateur des Spartiates, montra, par un exemple oculaire au peuple convoqué en assemblée pour un spectacle, l’importance de l’habitude et de la pratique, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Il présenta deux petits chiens provenant de la même portée et plaça devant eux un plat rempli de pâtée et un lapin. Voyant la nourriture et le lapin, l’un des chiots délaissa la première et courut à la poursuite du second parce qu’il avait été dressé à le faire, tandis que l’autre, négligeant le lapin, vida le plat comme il en avait, de son côté, l’habitude6. Après quoi :

" Vous voyez ici. dit Lycurgue, l’importance de l’éducation et des habitudes données dès le plus jeune âge, même chez ceux que la nature a produits égaux et semblables. Il convient donc d’amender la nature de cette manière et de la diriger vers le mieux, car elle est de cire et peut être aisément inclinée vers le vice ou la vertu. "7

Cette loi, dont Lycurgue a démontré la vérité dans le domaine de la cité, se vérifie également en physique. Chez les hommes et les animaux sans raison, des exemples quotidiens manifestent dans le monde entier l’importance de l’habitude. Chez les végétaux aussi de tels faits se rencontrent en assez grand nombre. II est plus rare d’en constater chez les minéraux et les métaux. Malgré cela, les philosophes fixent leur pierre en l’accoutumant au feu qui lui convient, comme ils l’indiquent en d’innombrables endroits. Il faut en effet la nourrir de feu, comme l’enfant est nourri de lait sur le sein de sa mère. C’est pourquoi Emigan dit :

" Regardez l’enfant que sa mère allaite, et ne l’empêchez pas. "8

Et Bodillus :

" L’embryon extrait (du sein) ne se nourrit pas d’autre chose que de lait et de feu, par lui-même et progressivement, tant qu’il est un petit enfant, et, dans la mesure où il est consumé plus entièrement, ses os s’affermissent et il est amené au stade de la jeunesse ; quand il y parvient, c’est assez pour lui. "9

Et Arnaud dans le Rosaire (L. 2, Ch. 7) :

" Il importe toutefois que la médecine elle-même soit rôtie assez longtemps sur le feu et nourrie comme un enfant sur le sein. "

Les plus anciens philosophes ont voulu démontrer les mêmes vérités dans les allégories de Triptolème et d’Achille qui furent habitués à demeurer étendus et à être endurcis sous le feu, car tous deux ne désignent rien d’autre que le sujet philosophique, sinon ce ne serait qu’une sotte fable, indigne d’être adaptée aux réalités morales et introduite dans les oreilles d’hommes instruits. Cérès, jouant le rôle de nourrice, nourrissait Triptolème de lait pendant le jour et le plaçait sous les flammes la nuit. L’enfant était ainsi alimenté de façon parfaite, mais un jour son père Eleusios observa la scène. Cérès alors tua Eleusios et donna au jeune Triptolème un char tiré par des serpents sur lequel il se rendit à travers l’air dans toutes les parties du monde et enseigna aux mortels la culture des céréales. Mais ce Triptolème est la teinture10 philosophique nourrie sous le feu de cette manière ; conduite par des serpents, c’est-à-dire par Mercure, elle a enseigné aux mortels comment les semences philosophiques doivent être jetées dans leur terre. On attribue le même trait à Osiris qui parcourut pour cette raison l’univers comme nous l’avons exposé ailleurs, et à Dionysos qui voyagea à travers le monde en enseignant aux hommes l’usage du vin. Tous trois, Triptolème, Osiris et Dionysos, ont la même signification et le même rôle, bien plus, ils sont une réalité unique11. Ainsi encore Achille qui, devenu très robuste, devait être envoyé à la guerre de Troie. Son père est Pelée, c’est-à-dire la terre ou le mont Pelée, et sa mère Thétis, déesse de la mer ou des eaux. C’est d’eux que naît Achille. Mais à leurs noces fut apportée la pomme d’or d’Eris12, cause première de la guerre de Troie13 ; aussi celui qui naquit de cette union conduisit à juste titre cette guerre. On dit qu’Achille fut endurci par sa mère de la même manière que Triptolème, dont nous avons déjà parlé, le fut par Cérès. Mais nous en avons assez dit sur ce point au VIe Livre des Hiéroglyphes, et nous jugeons superflu de le répéter ici.

La pierre a donc le feu pour aliment, mais ce n’est pas par ce moyen qu’elle s’étend en longueur, en largeur et en profondeur, comme certains pourraient le croire à tort ; car elle ne tire du feu que sa vertu, sa maturation et sa couleur, et apporte tout le reste avec elle, à la façon de provisions et d’argent pour la route. Lorsqu’on effet toutes ses parties provenant de lieux divers sont rassemblées, purifiées et unies, elle possède en elle tout ce dont elle a besoin. D’où la parole du Philosophe dans le Rosaire :

" Cette eau porte avec elle tout ce dont le fœtus a besoin. "

Et rien d’étranger ne lui est ajouté du commencement jusqu’à la fin, à moins d’être rendu homogène ; rien n’en est séparé, sauf les parties hétérogènes. Il convient d’autre part d’être attentif à bien reconnaître les dragons qui doivent être attelés au char de Triptolème14 avant d’entreprendre quoi que ce soit ; ils sont ailés et volatils. Si tu désires les connaître, tu les trouveras dans le fumier philosophique. Ils sont en effet fumier, ils sont engendrés du fumier, et ils sont ce vase dont Marie dit qu’il n’est pas un vase de nécromancien, mais le régime de ton feu sans lequel tu ne réaliseras rien. Je t’ai découvert la vérité que j’ai puisée, au prix d’un labeur incroyable et non sans y avoir consacré un grand nombre d’années, dans les monuments laissés par les Anciens15.



Notes

1. Ce chapitre est consacré à la croissance de l'embryon hermétique, c'est-à-dire au Soufre naissant. C'est précisément dans cet emblème XXXV que Maier, pour la première fois, aborde les arcanes de la guerre de Troie et leur problématique rapport avec l'Art sacré. Maier a annoncé dans l'emblème XXIX son intention d'étudier ici la fable de Triptolème et d'Achille. Rappelons que Cérès est la déesse qui incarne la TERRE au même titre que Déméter ou Isis. Que Thétis [à ne pas confondre avec Téthys !...] fut cette Néréide qui recueillit Héphaïstos, précipité du haut de l'Olympe par Zeus. Elle n'accepta pas dépouser Zeus mais la légende est incertaine sur ce point. Quoi qu'il en soit, Thétis épousa Pélée, un mortel, qui, pour lui échapper, avait pris toutes les formes possibles. Elle contracte ainsi des rapports avec Protée, autre divinité marine. Les noces de Thétis et de Pélée furent assombries par la pomme de discorde, cadeau de la déesse Discorde qui n'avait point été invitée aux noces [voyez l'humide radical métallique]. De Pélée, Thétis eut un fils, le grand Achille [qui est donc un semi-dieu]. Quant à Triptolème, nous l'avons déjà vu [cf. Atalanta IV, VI, XXIX]. Il s'agit de l'incarnation du grain de blé, le Soufre en puissance.
2. Le symbolisme hermétique d'Achille n'est pas facile à décrypter. Autant celui de Triptolème ne pose pas de problème spécial [voyez à cet égard les écrits d'Edward Kelly], autant Achille ne se laisse pas ainsi dévoiler. Examinons d'abord ses parents. Que Thétis ait des rapports avec le feu secret paraît certain. Il s'agit, ne l'oublions pas, d'une divinité marine : EAU et FEU sont les ingrédients élémentaires du Mercure philosophique. Voyons Pélée : il est mêlé aux allégories où l'on confie à un héros une épée, une lance ou une flèche. Mais l'épée n'a pas la même signification que les deux autres armes : on tranche avec une épée [séparation] alors que l'on peut percer [cibation, calcination] ou fixer [réincrudation] avec la flèche ou la lance. Le cas spécial est réalisé par l'épée torsadée qui a la valeur de feu secret. Nous avons pu déterminer, dans l'Atalanta, XXV, que l'épée de Pelée n'était autre que la massue d'Hercule ou que l'arc d'argent offert par Apollon : c'est-à-dire l'instrument de la réincrudation. Ainsi, dans le cas présent, l'épée est-elle synonyme du FEU qui ouvre la « prison métallique ». Il faut renoncer, dans le cas de la guerre de Troie, à trouver des équivalents entre des héros de cette épopée et des substances chimiques. En revanche, on peut par analogie [et tout comme pour les panneaux de pierre des cathédrales] trouver prétexte des légendes et des mythes se rapportant à la guerre de Troie pour éclairer un point de symbolisme hermétique. Ainsi, Achille, dur aux combats, peut-il être comparé au SEL incombustible, qui résiste à la chaleur blanche des fourneaux : on peut en faire l'équivalent du Soufre blanc. Triptolème, agent de germination, figure l'accroissement de l'embryon hermétique.
3. Thétis, cf. note 1, a des rapports avec le feu secret. La mère de Triptolème est Ione, épouse d'Eleusis. En grec, Iwnh est  proche de iwnia [lieu rempli de violettes] que l'on peut rapprocher de ion et de ioV [venin, suc des abeilles, rouille du fer, vert-de-gris]. Il n'est donc pas douteux que la naissance de Triptolême ait à voir avec le Soufre rouge, c'est-à-dire avec la sphère de la violette ou ionosphère dont parle E. Canseliet dans son Alchimie [Pauvert, 1978]. Achille [AcilleuV] est proche de acilleioV, qui désigne de l'orge ou pâte d'Achille. C'est cette orge que l'on voit sur l'emblème. Dès lors, il n'est pas impossible de concevoir Achille et Triptolême comme un complexe symbolique où l'un des deux éléments est le principe de la germination et l'autre, le grain que l'alchimiste sème dans sa terre feuillée.
4. Cérès incarne la TERRE et Thétis, le FEU. Il s'agit des deux éléments qui constituent la Pierre. Cet aspect double, diurne et nocturne, évoque l'époque du 3ème oeuvre où la Pierre naissante est nourrie par le feu [c'est-à-dire baignée la nuit de rosée de mai, et le jour, sèchant sous les rayons du soleil].
5. Lycurgue, roi de Thessalie, que Bacchus rendit dément pour avoir arraché des vignes. C'est un autre Lycurgue qu'évoque Maier [le législateur de Sparte], mais nous ne saurions nous contenter du thème unique que développe l'auteur...Lycurgue, en grec, LukourgoV, est proche de Lukouria, la montagne aux loups. Est-il nécessaire de développer à nouveau le sujet du loup gris ? Où plutôt du grappin, du rémora [le poisson qui retarde], du mors ? Nous laisserons au lecteur le soin de compléter ce point de science en visitant d'autres sections.
6. Cette histoire s'explique une fois encore par cabale et elle est, du reste, exprimée par la parabole de l'emblème qui montre une Atalante « fugitive » et une autre qui, après avoir ôté les armes d'un guerrier, s'apprête à la plonger dans un brasier. Il y a plus : le lapin est présent dans le symbolisme alchimique [lepus]. C'est le lapin, ou le lièvre, qui ronge l'herbe verte dont parle E. Canseliet, dans ses Deux Logis alchimiques, quand il analyse la porte alchimique de la villa Palombara, à Rome. Et ce lièvre est proche du loup [lupus]. Nous l'avons rencontré plusieurs fois au cours de nos études de symbolisme. La disposition des constellations astronomiques peut nous aider à étendre l'analyse de la portée hermétique du lièvre


FIGURE I
(la constellation du lièvre ; vue obtenue avec le logiciel Cybersky)

: le Grand Chien [dans lequel brille Sirius] est surmonté par la Licorne et flanqué de la Colombe et du Lièvre. Nous avons, dans un secteur restreint du ciel, quatre des plus grands symboles de l'Art : le chien est associé à Hécate [qui a des rapports avec Artémis] ; la Licorne est une forme de Sagittaire [voyez Fontenay] ; quant à la Colombe, Philalèthe nous en parle d'abondance dans l'Introïtus, VI. Enfin, le lièvre était un animal que l'on portait en sacrifice à Vénus. En grec, lagwV, le lièvre est en proche assonance de lagwn, cavité ou creux ; abime entre les vagues. Il a aussi le sens de flanc de montagne ou de côté d'un tombeau. Enfin, le lièvre se rapproche du duc [hibou] par lagwdiaV.
7. C'est ce qu'exprime une partie de l'emblème : deux Atalante nous sont présentées. L'une que l'on voit fuir [Atalanta fugiens], part à la recherche d'Hippoménês et perd la course pour s'être arrêtée [fixation] quand elle voit les pommes d'or [pommes de discorde] que son futur amant dispose au long de son parcours...L'autre Atalante s'apprête à jeter un corps au bûcher, après l'avoir débarassé de son armure. Notez que cette Atalante fugitive s'apparente à celle que nous présente Mylius, mais elle en diffère sur un point précis : dans la version de Mylius [Philosophia Reformata], Atalante est poursuivie par un animal monstrueux, ce qui n'est point le cas dans Maier. Où se cache le vice et la vertu ? Lycurgue semble dire que la matière s'apparente à de la cire et que l'alchimiste peut faire varier, selon l'imposition du calorique, cette cire soit en la rendant liquide comme de l'eau, soit en l'asséchant peu à peu, par degrés et avec modération. C'est dans ce sens, pensons-nous, que doit être interprétée la scène disposée à la droite de l'emblème. Quant au sens, plus ésotérique, du « vice et de la vertu », nous citerons quelques extraits de la Psychanalyse du Feu de Bachelard [1949] :

« [...] il ne faut pas oublier que l'alchimie est uniquement une science d'hommes, de célibataires, d'hommes sans femme, d'initiés retranchés de la communion humaine au profit d'une société masculine. Elle ne reçoit pas directement les influences de la rêverie féminine. Sa doctrine du feu est donc fortement polarisée par des désirs inassouvis. Ce feu intime et mâle, objet de méditation de l'homme isolé, est naturellement le feu le plus puissant. En particulier, c'est lui qui peut " ouvrir les corps ". [...] »

E. Canseliet l'avait déjà noté et nous l'avions repris dans le commentaire de la Lettre aux Vrais Disciples d'Hermès, de Limojon de Saint-Didier, Bachelard s'est beaucoup exprimé au sujet de l'alchimie. Canseliet fait la fine bouche quand il rapporte les propos de Bachelard sur l'alchimie, où domine une interprétation mettant en jeu le thème sexuel. A notre sens, Canseliet a eu raison dans le fond mais n'a pas eu raison dans la forme, dans la mesure où il aurait pu considérer comme un honneur pour la notion de concept alchimique, qu'un esprit aussi fort que Bachelard se soit autant intéressé à l'Art d'Hermès. Quoi qu'il en soit, il est vrai, selon nous, que Bachelard, comme Jung, soit passé à côté du « laboratoire » d'alchimie pour n'avoir vu que le seul côté de « l'oratoire ». Il est, en particulier, faux de dire que l'alchimie soit une science d'hommes. Bien au contraire, le Mutus Liber ne cesse de mettre en scène le couple alchimique. Le symbolisme alchimique le plus orthodoxe défend aussi la parité sexuelle dans les arcanes de l'oeuvre : au Mercure est confié la part féminine [sous les dehors de l'humide, de la Vierge, du Lait de Vierge, etc.] ; au soufre est confié la part masculine et il n'est pas jusqu'à l'embryon hermétique qui ne se revête de l'aspect hermaphrodite qui lie les deux sexes, en une singulière parthénogénèse. Il y a plus : l'ancien symbolisme égyptien met en scène Isis, partant à la recherche des restes d'Osiris. Cybèle est l'athanor mythique ; Artémis, notre Diane aux cornes lunaires, coordonne l'action du Mercure. On en finirait pas de dénombrer tous les mécanismes spirituels où le genre féminin se trouve investi des plus hautes charges. Certes, la réincrudation nous offe l'exemple de la fécondation [le Sagittaire] du soufre rouge dans le « corps » de la Pierre, mais ce Soufre rouge resterait inutile et vain, s'il ne trouvait l'écrin nécessaire à coloration en masse de la TERRE hermétique. Quant au feu qui peut « ouvrir les corps », il ne s'agit pas du FEU tel que l'entendent les alchimistes [le rayon igné solaire], mais du feu secret, c'est-à-dire du dissolvant des Sages, donc, de la mer hermétique ou Latone, accouchant, épuisée, au refuge de Délos. Voyons ce second extrait :

«Prenons les vers alchimiques souvent cités :
 


Si le fixe tu sais dissoudre
Et le dissous faire voler
Puis le volant fixer en poudre
Tu as de quoi te consoler.

On trouvera sans peine des exemples chimiques qui illustreront le phénomène d'une terre dissoute qui est ensuite sublimée en distillant la dissolution. Si l'on " coupe alors les ailes de l'esprit ", si l'on sublime, on aura un sel pur, le ciel du mixte terrestre . On aura effectué un mariage matériel de la terre et du ciel. Suivant la belle et pesante expression, voilà " l'Uranogée ou le Ciel terrifié ". [...] [Le] feu sexualisé est par excellence le trait d'union de tous les symboles. Il unit la matière et l'esprit, le vice et la vertu. »

On ne peut qu'être humble devant l'humanisme dont fait preuve Bachelard et devant sa prodigieuse culture qui lui permet de manier en virtuose les ressorts divers de concepts protéiformes. Mais a-t-il raison dans ce qu'il professe ? Nous serions portés à répondre par la négative, et à donner une réinterprétation simple, et conforme à la cabale hermétique, que Bachelard ignore tout à fait, à l'instar de Jung. Quand les alchimistes assurent qu'il faut dissoudre le fixe, ils veulent dire qu'il faut rendre liquide des chaux métalliques, c'est-à-dire les cendres des métaux [la cendre est l'oeuvre au noir]. Lorsqu'ils ajoutent qu'il faut faire voler le dissous, ils veulent dire qu'il faut faire circuler, et longtemps, la matière dissoute dans le véhicule approprié [le Mercure]. Enfin, quand ils préconisent de fixer le « volant », ils veulent faire entendre qu'il faut restituer ces cendres dissoutes [et d'abord amorphes] en un corps réincrudé et réorganisé sous forme cristalline. En somme, le vice définit ce qui est de l'ordre de la dissipation de l'amorphe et la vertu, ce qui est de l'ordre de la cohérence matérielle et spirituelle [la forme cristalline, voyez ici la Cristallogénie], ce qui d'ailleurs est le but ultime que poursuit l'alchimiste, qui voit ainsi assurée sa propre transfiguration.
Voici un troisième extrait, hautement significatif sous le rapport hermétique :

« D'après un auteur anonyme écrivant à la fin du XVIIe siècle : Il y a " trois sortes de feux, le naturel, l'innaturel et le feu contre nature. " Le naturel est le feu masculin, le principal agent, mais pour l'avoir il faut que l'Artiste emploie tous ses soins et toute son étude, car il est tellement languissant dans les métaux et si fort concentré en eux, que sans un travail opiniâtre on ne peut le mettre en action. Le feu innaturel est le feu féminin, et le dissolvant universel, nourrissant les corps et couvrant de ses ailes la nudité de la Nature, il n'y a pas moins de peine à l'avoir que le précédent. Celui-ci paraît sous la forme d'une fumée blanche et il arrive très souvent que sous cette forme il s'évanouit par la négligence des Artistes. Il est presque incompréhensible, quoique, par la sublimation physique, il apparaisse corporel et resplendissant. Le feu contre nature est celui qui corrompt le composé et qui le premier a la puissance de dissoudre ce que la Nature avait fortement lié [...]. »

Nous avons eu l'occasion de nous pencher sur les trois sortes de feu que cite Bachelard. Et d'abord, Bachelard aurait pu citer ses sources. Car l'auteur qu'il donne n'est nullement anonyme : il s'agit de Goerges Ripley [Douze Portes]. Et il n'y a pas trois, mais quatre feux : le feu naturel, l'innaturel, le contre nature et le feu élémentaire. Voyez l'Atalanta, XVII où l'arcane est analysé. Bachelard ne se pose même pas la question de savoir en quoi ces feux peuvent différer, sauf à en inférer à un rapport de l'ordre sexuel. Alors que Pernety dit expressément [cf. l'Elucidation de Raymond Lulle] que c'est l'union du feu de nature et du feu contre nature qui permet la corruption des principes. Or, ce feu complexe n'est autre que le Mercure. Le feu de nature a produit la cendre, la chaux sous forme de poudre porphyrisée ; l'alliage de cette poudre et d'une autre forme le feu innaturel qui dissout ce qui apparaissait déjà comme une matière ultime. C'est ce que les scholastiques médiévaux ont traduit sous l'appellation de quintessence, comme nous l'avons dit en annotant l'Oeuvre Secret d'Hermès de Jean d'Espagnet. Rappelons qu'Artéphius, Pontanus et Lavinius ont brodé sur ce thème, qui est la base du temple monolithe dont parle Zosime le Panopolitain. Le nettoyage des Ecuries d'Augias est l'une des versions les plus anciennes du thème du feu innaturel. Il faudrait encore citer Basile Valentin, dans son Verbum dimissum, qui parle de ce feu innaturel [c'est sans doute cet auteur pseudépigraphe que Bachelard a en vue lorsqu'il parle d'un auteur anonyme]. Cite consulté sur ce thème: http://www.crel.univ-mulhouse.fr/Biblioth/Rosny/ContxtXX/contxt07.html.

8. Le feu appliqué longtemps et diminué de manière très progressive, voire la douche écossaise de feu d'écorce, sont les moyens naturels pour que l'amorphe s'ordonne selon les vues de la doctrine. Cette vue, qui pourrait paraître hermétique outre mesure, n'en est pas moins une vérité scientifique. Voici un extrait d'un exposé de A. Daubrée, l'un des plus grands minéralogistes français du XIXe siècle :

« Pourquoi le feu et l'eau ne pourraient-ils pas avoir coopéré à la production de notre terre à diverses époques et quelquefois même en réunissant leurs efforts ? » [in Annales des mines, 5° série, t. XII et XIII, 1867, Daubrée citant Breislack, Institutions géoloqiques, traduction française, 1818, t. I, p. 68]

C'est cette alliance de l'EAU et du FEU, ainsi que la présence de matières comburantes [les agents de minéralisation] que les alchimistes ont nommé le Lait de Vierge.
9. Nous trouvons dans la nature des sortes d'embryon qui témoignent de l'action des forces alliées du feu et de l'eau, mais qui n'évoluent que très rarement vers l'escarboucle des Sages. Voyez le Mercure de nature. On ajoutera cet extrait de Daubrée :

« [...] un géologue anglais, le docteur G. Thomson, après avoir examiné les blocs de calcaire cristallin de la Somma, si riches en minéraux variés, était amené à les considérer comme du calcaire de l'Apennin qui aurait été modifié par la chaleur, et se demandait si le marbre de Carrare n'avait pas la même origine. » [Etudes sur le Métamorphisme, Mémoire de l'Académie des Sciences, t. XVII, 1862]

Mettons en parallèle ceci avec cet extrait de l'Hermès Dévoilé de Cyliani :

« Je vis alors deux superbes vases en cristal reposant chacun sur un piédestal du plus beau marbre de Carrare. L'un de ces vases était en forme d'urne, surmonté d'une couronne en or à 4 fleurons ; on avait écrit en lettres gravées dessus : matière contenant les deux natures métalliques. L'autre vase en cristal était un grand bocal bouché à l'émeri, d'une forte épaisseur [...] »

Nous avons eu l'occasion de décrypter ce texte, fondamental pour plusieurs raisons, dans l'Atalanta, XXVII. Ces embryons minéraux, qu'évoque Maier, on les trouve dans certains schistes argileux, comme  la mâcle ou chiastoiite, la staurotide, le disthène, le mica qui est souvent en paillettes très petites et appartient à deux espèces, les feldspaths orthose et anorthose, l'amphibole, qui est quelquefois assez abondant pour constituer un schiste amphibolique, la tourmaline, etc. Ces minéraux se rencontrent en général dans le voisinage du granit [l'équivalent hermétique d'Achille, dur au combat, c'est-à-dire dur au feu]. C'est principalement dans les calcaires [l'équivalent hermétique de Triptolême, agent de germination] qu'il s'est développé une grande variété de minéraux, parmi lesquels nous mentionnerons le grenat, l'idocrase, l'amphibole, la wollastonite, l'épidote, la paranthine, le dipyre, la couzéranite, le mica magnésien, la gehiénite, le chondrodite, le spinelle, la serpentine, le talc, la chlorite, la terre verte, les zéolithes, etc.
10. C'est ce que nous avancions en début de section : Triptolême peut être considéré comme le principe de germination de la Pierre, c'est-à-dire de la teinture [du principe de teinture] corporifiée. A propos des chars, il vaut la peine d'examiner soigneusement les planches du Splendor Solis [alias Toyson d'Or de Salomon Trismosin]. Ce traité comporte en effet 22 planches qui constituent l'un des fleurons de l'iconographie alchimique. Les 11 premières planches sont dévolues aux préparatifs de l'oeuvre. A partir de la planche 12, nous voyons apparaître toute une série de chars dans le cartouche supérieur. Et ces chars signifient que  la Grande Coction [3ème oeuvre] a démarré. Ainsi, dans cette planche, le char est-il tiré par des dragons, à queue de serpent. Voici l'ensemble des correspondances entre les planches et les conducteurs du char :
 

planche du Splendor Solis
symbole conducteur
12
dragons
13
paons
14
loups
15
chevaux
16
colombes
17
coqs
18
Diane

Sur le plan de la cabale, il faut prendre la course de Triptolême sur un char conduit par des serpents comme la cuisson du Soufre dans le Mercure, qui porte alors le nom de double Mercure. Le stade initial est la putréfaction ou dissolution [Héphaïstos nourrit alors le dragon venimeux]. C'est dans ce stade que l'Artiste parvient à ouvrir les métaux par la clef qui gît dans le puits dont on a parlé dans la Philosophia Reformata de Mylius. Le symbolisme s'éclaire parfaitement quand on a compris ce qu'est le pélican, situé à gauche de la gravure. Un dessin que l'on trouve dans l'alchimie de Flamel résume parfaitement l'ensemble de cette opération durant la Coction.
 



FIGURE II
(mss Bibliothèque Nationale, planche X, f. 27)

La figure II montre à gauche et en bas le sceau de Salomon, où sont incrustés l'image du soleil et de la Lune hermétique, c'est-à-dire du Soufre et du Sel. Dans ce chapitre, le Soufre semble symbolisé par Triptolême et le Sel, par Achille [dont l'origine est divine]. Les triangles entrelacés sont là pour signifier que le mariage royal n'aura lieu qu'en présence de l'eau ignée ou du feu aqueux. Cela posé, le symbole de droite explique l'art et la manière de réaliser cette union. L'auteur semble dire :

« Prenez une terre située à l'Occident. Faites en sorte que la conjonction se produise alors que le Soleil et la Lune soient exaltés, ce qui vous sera indiqué par la disposition suivante » [figure III ; notez bien que nous parlons ici du zodiaque tropical] »

Vous pourrez constater que la Lune est dans son premier quartier [alors que la planche I du Mutus Liber semble avoir été montée à l'envers...] et dans le signe du Taureau qui est le lieu - par tradition - de son exaltation ; le soleil est dans le signe du Bélier, lieu de son exaltation [ce qui a fait commettre un contresens par Newton qui a vu, à l'instar de bien d 'autres, la sitibine dans le Bélier, parce que l'antimoine est un moyen de purification de l'or. Songez que Newton a fini sa prodigieuse carrière, à Londres, comme Directeur de la Monnaie : il ait des coïncidences qui laissent rêveur...]. Enfin, Vénus [sous sa forme de Lucifer, cf. humide radical métallique] se situe dans le signe de sa maîtrise et elle se distingue là comme Aphrodite [la TERRE-MERE], et non comme Gaïa [où elle porte, à l'Occident, le nom de Vesper mais cela dépend de son orientation qui reste encore un mystère bien gardé]. Nous pouvons à présent analyser ce que cache l'hiéroglyphe de l'image de droite, de la figure II :
- l'image est cerclée et il ne fait pas de doute qu'il s'agisse là du Mercure, l'eau permanente qui n'a ni fin ni commencement [envisagé du point de vue de la Grande coction]. Ce cercle est une idéalisation du serpent Ouroboros de la Chrysopée de Cléopâtre.
- le centre de ce cercle coïncide avec celui du globe noir [sans les attributs croix et flèche] ; ce centre figure le Sel incombustible qui résiste même à la chaleur blanche et qui a la propriété de se volatiliser d'un seul coup à partir d'une certaine température [cf. travaux de Marc-Antoine Gaudin, in Soufre]. Ce globe noir est l'état du Soufre lorsque la dissolution initiale opère.
 



FIGURE III
(équivalent astronomique de l'image de droite de la figure II ;
image réalisée sur le logiciel Cybersky)



Voyons à présent les attributs du globe - figure II - :
- il est surmonté du croissant lunaire, signe de Diane. L'ensemble Aphrodite-Diane constitue l'hiéroglyphe type du Mercure, dans son premier état ;
- une croix est située au-dessous du globe : elle se nomme crux [pour creuset] et permet de définir l'opération qu'il faut effectuer sur les matières ;
- une autre croix où l'on devine plutôt une garde d'épée. Et en l'occurrence, nous savons qu'il s'agit de l'épée de Pelée [qui n'est autre que la massue d'Hercule ou que l'arc d'argent offert par Apollon : c'est l'instrument de la réincrudation]. Le résultat de cette réincrudation [corporification de l'Âme] est virtuellement indiqué par la couronne qui surmonte le pommeau de l'épée.
- la flèche rouge horizontale montre que si l'eau salée tient d'Aphrodite par sa base, elle tient d'Arès par son aspect pontique ou dissolvant [mais cette qualité dissolvante n'est pas en rapport avec un pouvoir acide ou basique à proprement parler]. Remarquez que la flèche de Mars est d'équerre avec la hampe de Vénus [l'équerre des maçons serait le signe du Soufre philosophique].
- la clef, nous en avons déjà parlé, définit l'instrument par lequel on ouvre les métaux, c'est-à-dire les coffres ferrés, objet de la première dissolution.
Le résultat de l'opération, résumé par l'image à gauche en bas, analysée par l'image à droite en bas et virtuellement inscrit dans le cadre supérieur gauche : tantôt l'étoile, tantôt la fleur se présenteront à l'Artiste dans ce processus de dissolution puis de réincrudation du Soufre, où :

« [le Mercure apparaît] correctement et chimiquement préparé ou sublimé, redissous dans sa propre Eau, et de nouveau coagulé» [De Lapide Philosophorum, Lambsprinck]

Triptolême, dans cette affaire, est synonyme de la fleur [germination] et Achille l'est de l'étoile [cibation]. C'est que la sublimation, que l'on croirait une opération se faisant à l'air libre, se fait dans la masse du Mercure même et signifie que les Soufres se subliment dans le « ciel firmamental » qui n'est autre que le dissolvant même - c'est pourquoi Fulcanelli nous dit que tantôt l'étoile, tantôt la fleur se dérobe au regard, dans ce mouvement de fixation et de sublimation incessant, où la matière circule dans le Mercure :

« On comprend sans peine que l'étoile - manifestation extérieure du soleil interne, - se représente chaque fois q'une nouvelle portion de mercure vient baigner le soufre indissous, et qu'aussitôt celui-ci cesse d'être visible pour reparaître à la décantation, c'est-à-dire au départ de la matière astrale...A sept reprises successives, les nuées dérobent [...] tantôt l'étoile, tantôt la fleur. » [Demeures Philosophales, t. II, p. 57]

11. sur le symbolisme comparé d'Osiris et de Dionysos, voyez Ripley [Douze Portes, De la Projection]. Quant à Triptolême, il passe pour avoir fondé les mystères d'Eleusis et établi dans cette ville le culte de Déméter. Les artistes le représentent sous les traits d'un jeune homme coiffé du pétase [bonnet phrygien dont Fulcanelli prétend qu'il était un symbole hermétique du temps de la Terreur], un sceptre dans une main [bourdon du pèlerin, massue d'Hercule, arc d'argent d'Apollon] et un épi de blé dans l'autre [dans lequel nous voyons la germination toute en puissance dans la personne d'Achille].
 



FIGURE IV
((planche V de l'Alchimie de Flamel, détail de gauche)

En somme, si nous symbolisons la réincrudation par une flèche, nous illustrerons par l'exemple de la figure IV la synthèse de tout ce que nous venons d'exposer. Il s'agit d'une amplification de la figure II combinée. Son analyse permet de dénombrer plusieurs éléments :
- en haut, une couronne, qui indique le but ultime ;
- puis une image de casque ailé [où l'on peut voir aussi une terre ailée, ce qui ne manque pas de piquant ; cf. figure II, image de droite] qui rappelle celle du caducée d'Hermès ;
- le symbole du Mercure, dont on aperçoit deux portions de corps. Dans la portion supérieure, on remarque le triangle où l'on devine les trois principes de la philosophie hermétique [corps, âme et esprit]. Mais, ici ce triangle apparaît comme la pointe d'une flèche, de couleur rouge, qui manifeste le signe du Soufre, et son appartenance au signe du Sagittaire, lieu zodiacal de la réincrudation ;
- la deuxième portion du corps de Mercure peut être compris comme une Terre inversée, c'est-à-dire comme Vénus [Lucifer] ;
- notez que les contours, accusés en noir, sont les deux serpents du caducée d'Hermès, mais simplifiés par force, de manière à faire coïncider leurs anneaux à la forme des hiéroglyphes planétaires ;
- la partie basse de la figure est des plus singulières : le serpent idéalisé, dont la queue est située à gauche, se termine par trois pointes de fer [la couleur rouge annonce le colcothar] ; celle de la queue du serpent de droite est de sens plus complexe. On y devine une griffe ou une serre, bref on croît y deviner un caractère astringent...On peut aussi y deviner une corne [qui serait, si l'on voulait respecter la logique de l'ensemble, une corne de Taureau].
- il y a plus : si l'on retourne la figure IV, on voit dans ce qui constituait le pôle inférieur du corps de Mercure, la planète Neptune, avec la croix centrale et les deux demi-cercles qui l'encadrent. Il n'est pas douteux que l'Artiste ait voulu signifier par là la nature double, donc hermaphrodite, de l'embryon hermétique, toute à la fois chthonienne et maritime. L'image se rapproche alors singulièrement de la figure XVI [la terre hermétique] de la Monade Hiéroglyphique de John Dee.
L'ensemble forme une image superbe qui fait grand honneur à l'artiste qui l'a conçue. Or, dans l'image de John Dee, la partie supérieure forme l'image du signe du Bélier. Ici, la partie supérieure forme non seulement l'image du Bélier mais on peut aussi y deviner la corne d'un Taureau.

Et pour en revenir à la flèche, nous verrons dans la partie rouge qui se termine par une petite croix, l'épée de Pelée et dans la pointe de la flèche, la trinité de la fertilité [association Déméter, Perséphone et Triptolême, où Déméter est la TERRE incarnée, Perséphone, le grain de blé enseveli et « présent en puissance » ; enfin, Triptolême est le catalyseur qui permet à Déméter de faire passer Coré-Perséphone de l'ombre à la lumière, c'est-à-dire de faire en sorte que l'occulte devienne manifeste]. L'ensemble de la flèche symbolise la puissance de projection en masse du soufre rouge dans la Terre et c'est, selon nous, ainsi que l'on peut au mieux caractériser Achille, qui préféra une vie courte, mais combien glorieuse, à une existence longue mais obscure. Est-ce donc l'armure qu'Héphaïtos avait conçu pour le plus grand héros grec, que nous voyons au bas de l'emblème ? Elle se rapproche, en tout cas, de celle que nous avons examiné sur la cheminée hermétique, sise à Avignon, et dont notre ami, M. Alain Mauranne a su détecter la valeur alchimique [cf. Atalanta, XXV].
12. Dans le différend survenu entre Junon, Pallas et Vénus, au sujet de la pomme d'or jetée par la Discorde au milieu du festin des noces de Pelée et de Thétys, Pâris choisi pour arbitre, adjugea la pomme à Vénus, qui lui fournit les moyens d'enlever Hélène, femme de Ménélas, reconnue pour la plus belle de son sexe. Cet enlèvement occasionna la guerre de Troie, dans laquelle Vénus prit parti pour les Troyens. Eris est assimilée à la divinité romaine de la Discorde. Il est notable qu'Eris était la soeur d'Arès ; elle fut conçue alors qu'Héra, sa mère, touchait une certaine fleur. Eris, EriV, est d'ailleurs homonyme de eriV, qui signifie discorde, querelle, contestation. Ce point de symbolisme a été bien mis en évidence par Fulcanelli lorsqu'il a voulu stigmatiser le combat des natures métalliques :
 



FIGURE V
(la Dissolution. Combat des deux Natures, Notre-Dame de Paris, porche central)

« Pour être plus humain et plus familier, les tyle de Notre-Dame n'en est ni moins noble, ni moins expressif. Les deux natures y sont figurées par des enfants agressifs et querelleurs qui, en venant aux mains, ne se ménagent point les horions. Au plus fort du pugilat, l'un d'eux laisse choir un pot, l'autre une pierre. Il n'est guère possible d'écrire avec plus de clarté ni de simplicité l'action de l'eau pontique sur la matière grave, et ce médaillon fait grand honneur au maître qui l'a conçu. » [Mystère des Cathédrales, p. 131]

Se douterait-on que les mots que nous avons souligné donnent les noms vulgaires des Soufres, ainsi que, pour l'un d'eux, s'il était besoin, la nature du sel qui y est associé ? Les esprits forts, ceux qui, précisément, demeurent fermés à ce style hermétique, nous diront que nous extravaguons et que nous outre-passons largement les bornes inscrites par la logique cartésienne et la pensée rationnelle...A ceux là, nous demanderons simplement de lire les écrits de Paul Feyerabend [Adieu la Raison, Contre la Méthode] qui préconise un mode d'approche pluriel de la raison, en empruntant un chemin « newtonien » et nous les assurerons de la probité où nous croyons être de divulguer ici un message clair et limpide, pour l'étudiant de bonne foi. Quoi qu'il en soit, chacun sait de quoi est fait un pot ; quand à la pierre, nous pouvons y voir notre vitriol romain. Nous rappellerons que c'est au temps de Tibère qu'un malheureux potier eut le génie [ou le hasard, comme on voudra] de préparer un vase dont on dit qu'il était fait de verre malléable [histoire des plus curieuses dont Henri de Sainte-Sainte Deville s'est porté caution morale, cf. Atalanta XV, XVII et 1, 2, 3, 4, 5,]. Voici qui définit très précisément la nature du Soufre blanc [Corps dans la tradition scholastique médiévale, Sel de Paracelse, Arsenic de Geber]. Le cas du vitriol romain a été traité dans l'Atalanta XXV. Fulcanelli est encore plus précis et nous laisse à penser, par l'action de « choir », que les natures métalliques doivent être fluentes [tomber : cado, cassito], et qu'enfin, la simplicité s'affirme comme le vrai sceau de la Vérité [cf. Cosmopolite]. C'est à ce titre qu'il faut comprendre l'allusion d'E. Canseliet au Bélier Chrysomelle que nous avons rapporté dans l'introduction à la Toyson d'Or de Trismosin :

« [...] S'il est digne de remarquer que le bélier Chrysomelle ait été le fruit des amours de Neptune (Poséidon) et d'une vierge...Ainsi, du moins, la nature aqueuse et mercurielle de ce bélier, issu du dieu des mers, nous est-elle suffisamment précisée, comme l'est sa vitalisation par l'esprit universel...» [Alchimie, p. 211]

Mais, qu'a à voir la légende de Triptolème et Chrysomelle ou Achille ? Un trait de cabale, qui fait voir la nature sulfureuse de ce bélier fabuleux. Chrysomelle, en grec, est homonyme spirituel de « pomme d'or », si l'on tient compte que crusomalloV est la toison d'or et que crusomhlon est le coing, fruit congénère de la grenade hermétique [roia]. Si l'on ajoute à cela qu'Eris est soeur d'Arès, que Mercure est le lieu d'exaltation de la Vierge, que Vénus soit exaltée dans les Poissons [Neptune] et qu'enfin Mars soit exalté dans le Capricorne [Saturne], nous voici avec un signe d'AIR [Poissons], deux signes de TERRE [Capricorne, Vierge], et enfin un signe de FEU [le Soleil, exalté dans le Bélier]. Nous avons déjà longuement évoqué ces successions dans la prima materia. Chrysomelle apparaît donc comme le christophore, tout autant que comme la pomme d'or elle-même : c'est le Rebis dans son dernier état, c'est-à-dire la pierre achevée comme le rapporte à propos E. Canseliet.
13. Troie est cette ville mythique, située à l'entrée de l'Hellespont [Pont-Euxin, Mer Noire], dans la région qui a dû voir tomber la pierre noire que Cybèle tient en main. Troie semble, au dire des mythographes, avoir été bâtie sous Ilos, fils de Tros et de Callirhoé. Il semble qu'Ilos fonda sa ville conformément à un oracle qui avait prédit que là où s'arrêterait un animal que suivrait Ilos, là donc était l'endroit où bâtir Ilion. Zeus approuva ce choix en envoyant à Ilion une statue de Pallas-Athéna [symbole de l'opération de la réincrudation, se rapportant à Triptolème et à Achille dont nous venons d'examiner la complexité de la signifiance hermétique]. Examinons Ilos, en grec IloV. Il se rapproche de iluV qui veut dire limon, fange ou alluvion, mais aussi lie du vin [nous ne sommes pas loin du tartre]. Un autre terme, iluoV, se rapporte à l'antre et à la caverne. Nous voilà proches du Soufre blanc. Quant à Callirhoé [Kallirrohé], Kallirroh, elle est fille du dieu-fleuve Scamandre [kallirrooV : aux belles eaux, c'est-à-dire bien fluide, parfaitement liquide]. On conçoit que cette Océanide contracte d'étroits rapports avec le Mercure. S'il était besoin, ce rapport devient encore plus étroit, sinon même astringent, si l'on fait le rapprochement avec une autre Callirhoé, qui s'unit à Chrysaor. Rappelons que Chrysaor [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8,] naît, dans le même temps que Pégase, au moment où Persée décapite la Gorgone et nous avons déterminé que cette séparation voilait une allégorie qui se rapporte à la préparation du premier Mercure, allié à une forme primitive de Soufre blanc. L'union de Callirhoé et de Chrysaor ne pouvait conduire qu'au « vinaigre très aigre » des Philosophes, symbolisé par Echidna et Géryon. Muni de ces indices, nous pouvons admettre que Troie puisse constituer, au plan hermétique, un lieu d'affrontement entre deux principes, l'un à caractère minéral prononcé, tandis que l'autre tirerait davantage vers une nature métallique. Posons que la lignée de Scamandre et de Dardanos soit donc d'origine minérale. Là encore, on pourrait nous reprocher l'arbitraire de la méthode : est-ce parce que Chryasor est, d'évidence, minéral, ou qu'Ilos ait rapport avec notre terre adamique [si l'on nous entend bien, c'est une terre rouge], que l'on doive rapporter à la lignée troyenne la nature minérale de la Pierre ? Nous pourrions ajouter que l'origine de Dardanos même plaiderait en notre faveur : en effet, le fils de Zeus et d'Electra est originaire de Samothrace et nous avons vu, dans la section Fontenay, que l'on pouvait décomposer Samothrace en Samo-qtrax, que l'on peut décomposer en Samos et qtrakh [Thrace], proche de qtrakiaV, pierre de Thrace qu'on disait s'enflammer dans l'eau. Tandis que la terre de Samos nous est bien connue et qu'on y reconnaît la terre adamique. Samothrace renvoie par ailleurs aux dieux Cabires, qui avaient des pouvoirs étendus sur les métaux ; on connaît deux représentations antiques de Cabire, l'un portant un manteau et l'autre coiffé d'un bonnet pointu et tenant en main une branche de cyprès [symbole de la  putréfaction]. Or, comment contrôler les métaux, c'est-à-dire les ouvrir, si ce n'est par le FEU allié aux SELS ? Poursuivons : l'examen de l'ascendance de Dardanos le donne pour fils adoptif de Teucer - ou de Corinthe -, Teucer ayant pour père Scamandre, le dieu-fleuve vénéré sous le nom de xanthos [xanqoV], parce qu'il charriait des eaux rouges. Aphrodite y trempa ses cheveux pour les dorer et influer ainsi sur le jugement de Pâris. Scamandre fut donc dès le début du côté des Troyens et tenta même de noyer Achille. Cependant, Héphaïstos, armé d'une torche enflammée, le fit rentrer aussitôt dans son lit. Scamandre jaillit sous la main d'Hercule qui, assoiffé, le fit sortir de terre, littéralement [à la manière de Pégase, dégageant une source]. Voyez ce que dit Pernety à son article du Dictionnaire sur le fleuve :

Scamandre. Fleuve de Phrygie qui prend sa source au mont Ida. Homère dit que les Dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre. La ville de Troie n'aurait jamais été prise, si les Grecs n'avaient empêché les chevaux de Rhésus de boire dans ce fleuve.

Rhésus. Roi de Thrace, vint au secours des Troyens avec une puissante cavalerie. Dolon le trahit auprès d'Ulysse et de Diomède, qui pénétrèrent la nuit dans le camp où était Rhésus, le tuèrent, et enlevèrent ses chevaux avant qu'ils eussent pu boire dans le fleuve Xanthe, condition absolument requise pour prendre la ville de Troie. Voyez les Fables Egyptiennes et Grecques dévoilées. Livre 6, Fatalité 6.

La légende ajoute que les deux coursiers de Rhésus [Rhésos] étaient d'un blanc de neige et que l'oracle avait effectivement prédit que Troie n'aurait jamais été prise si ces chevaux s'étaient abreuvés au fleuve Scamandre. On peut y voir l'allégorie suivante : les chevaux sont associés au char, symbole du temps qui passe et des roues. Nous savons que dans le magistère, deux roues tournent, qui ont valeur de temps, l'une beaucoup plus inclinée que l'autre, tourne aussi plus lentement. Par cabale, on peut ainsi dire que le Mercure n'aurait pu être progressivement volatilisé si les chevaux, les conducteurs des roues du temps, avaient pu s'y abreuver. En d'autres termes, il était fatal que les Achéens remportassent la guerre de Troie ! Mais il y a plus encore : Rhésos, en grec RhsoV, est proche de rhssw qui signifie rompre, déchirer, broyer. Cela ne vous rappelle-t-il pas une célèbre sentence de nos alchimistes ? Basile Valentin professe qu'il faut, à un certain moment de l'oeuvre « blanchir Latone et rompre les livres » [Dealbate Latonam et rumpire Libros] dont nous avons observé la traduction trompeuse puisque là où on l'on dit « rompre ou brûler les livres », il faut lire « rompre l'écorce » [nous devons cette relecture à l'Entrée Ouverte au Palais fermé du Roi, de Philalèthe] . Ces détails sont fondamentaux pour notre sujet : ils montrent qu'à une époque, assez précoce finalement, de la Grande coction, il faille exercer une action mécanique sur la terre feuillée qui renferme le Soufre, et que de cette action dépende absolument l'apparition de la blancheur, signe de la conjonction radicale, crépuscule du matin annonçant la réincrudation prochaine. C'est le lieu de citer un passage prophétique de Jean D'Espagnet, philosophe hermétique hors pair, auquel Philalèthe a beaucoup empreinté de son Introïtus :

« On doit, dit-il, chercher & nécessairement trouver trois sortes de très belles fleurs dans le Jardin des sages. Des violettes, des lys & des amaranthes immortelles de couleur de pourpre. Les violettes se trouvent dès l’entrée. Le fleuve doré qui les arrose, leur fait prendre une couleur de saphir ; l’industrie & le travail font ensuite trouver le lys, auquel succède insensiblement l’amaranthe. » [Oeuvre Secret d'Hermès, can. 53]

Nous retrouvons dans cette parabole les trois couleurs fondamentales du magistère : la violette symbolise la couleur bleu-noir qui est le signe avant coureur de la fin de la phase de putréfaction [l'équivalent de l'ionosphère d'E. Canseliet, trouvaille hermétique géniale du disciple de Fulcanelli] ; le lys est la fleur qui sanctifie la conjonction des natures métallique et minérale [plusieurs chapitres y sont consacrés dans le Rosaire]. Enfin, l'amaranthe évolue nettement du côté de l'aurore, et annonce, d'abord par la couleur jaune-orangé, la rougeur par laquelle se signale l'escarboucle des Sages. Le fleuve doré dont parle D'Espagnet ne peut être que le Scamandre homérique et la phase précise où se situe son effet est en parfait accord avec le passage de l'Iliade où Ulysse et Diomède, agissant à l'instar de l'Artiste, s'emparent des chevaux de Rhésos, avant qu'ils n'aient bu l'eau du Scamandre, ce qui aurait eu comme résultat de laisser dans un état hydropique l'embryon naissant, le privant ainsi de voir la lumière.
Voyons à présent la mère de Teucer, Idaea. On en parle peu : les Troyens sont régulièrement désignés dans l'Énéide par le terme Teucères (Teucri), qu'ils doivent donc à Teucer, l'ancêtre lointain de la famille royale de Troie. Toujours selon la légende, ce Teucer, généralement considéré comme le fils du dieu-fleuve Scamandre [cf. supra] et d'une nymphe du mont Ida, Idaea, aurait accueilli Dardanos. Soit. L'intérêt se reporte, dès lors, sur le mont Ida [IdaioV] dont le symbolisme se rattache à Cybèle [Idaia], l'athanor secret du magistère [Voyez en recherche pour Cybèle, omniprésente]. Une fois encore, l'accent est mis du côté mercuriel. Nous n'en terminons pas pour autant avec Teucer, puisque les mythographes en connaissent un autre qui, suivant Homère, aurait été le plus fameux archer parmi les Achéens. Le comble fut qu'il ait été le neveu de Priam et le demi-frère d'Ajax. Le destin voulut qu'il fût contre les Troyens et, acte suprême, qu'il fût même, dans le cheval de Troie !...Voyons la mère de Tros, épouse de Dardanos : Batieia. Batieia est une colline isolée près de Troie, devant les portes Scées, entre le Scamandre et le Simoïs. On trouve, proche de Batieia, batia [ronce, épine]. Voyez la planche I du Mutus Liber et vous y verrez l'équivalent de batia, encadrant la scène du dormeur.
14. Voyez la note 10, sur les dragons et autres animaux fabuleux, chargés de conduire le char. A quoi peut donc bien ressembler le char de Triptolème ? Nous en aurons une idée en voyant la figure ci-dessous :
 



FIGURE VI
((planche III de l'Alchimie de Flamel, détail à  gauche)

Il s'agit de la terre - la stibine - avec un serpent enroulé autour de sa hampe ; le sceau de Salomon est inscrit dans le corps de la terre, ce qui signifie que c'est par le FEU et l'EAU que l'on parviendra à dissoudre cette TERRE. A gauche, en rouge le symbole du Soufre rouge, à droite celui du Mercure. Tout en bas, un matras entouré d'une bande foncée qui rappelle l'une des planches du Donum Dei. Cette image présente l'hiéroglyphe spirituel complet de la cuisson du Rebis. Voilà à quoi peut ressembler, pour l'hermétiste, le char de Triptolème. Des deux roues, l'une est le FEU et l'autre est l'EAU. Le char doit d'abord être conduit adroitement [orqoV] en sorte que l'EAU et l'AIR s'équilibrent, sinon Triptolème subirait le sort de Phaéton [cf. humide radical métallique]. Volerait-il trop bas, le soleil brûlerait la TERRE sans espoir de retour. Volerait-il trop haut, le composé serait volatilisé...Ce n'est que dans un second temps, que le FEU doit l'emporter sur l'EAU. Il convient alors de conduire le char à droite [si Triptolème le conduisait à gauche - skaioV - l'Artiste verserait dans l'erreur par abus d'une position oblique], de façon que la flèche de Mars soit orthogonale à la hampe de Vénus.
15. L'allusion au fumier est plurielle, mais le sens à en dégager ici [le chapitre tourne sur le Soufre rouge et la naissance de la Pierre] est le suivant. Il s'agit de l'excrément [crachat de Lune des alchimistes] - koproV - qui prend la valeur de fumier et par extension, d'étable. Le symbolisme du fumier fait donc allusion à la crèche.