Emblema IX.


revu le 21 janvier 2009


Arborem cum sene conclude in rorida domo, & comedens de fructu ejus fiet juvenis.

(Enfermez l'arbre et le vieillard dans une maison pleine de rosée ;
ayant mangé du fruit de l’arbre, il se transformera en jeune homme1.)

Epigramma IX.

Dans le jardin des sages est un arbre aux fruits d’or.

Prends-le avec notre vieillard2; enferme-les

En une maison de verre humide de rosée3.

Puis laisse-les tous deux, unis, de nombreux jours4 :

Du fruit de l’arbre alors il se repaît (merveille !)

Pour être transformé, lui, vieillard, en jeune homme5.

DISCOURS IX.

Tous les êtres qui croissent en longueur, en largeur et en profondeur, c’est-à-dire qui naissent, sont nourris et augmentent, parviennent à leur point de perfection et se propagent ; ces mêmes êtres décroissent, c’est-à-dire diminuent de force, meurent et sont entièrement détruits, comme on peut le voir dans tous les végétaux et les animaux. C’est pourquoi l’homme aussi, lorsqu’il est parvenu au plus haut degré d’augmentation, connaît la décroissance, c’est-à-dire la vieillesse, par laquelle il diminue progressivement de vigueur jusqu’au point où survient la mort. La cause de la vieillesse est celle-là même qui fait qu’une lampe dont l’huile est presque épuisée s’affaiblit et luit d’une façon obscure. La lampe comprend trois éléments : la mèche, la substance grasse et la flamme6 ; de même dans l’homme la mèche est constituée par les organes vitaux, les viscères et les membres ; la substance grasse est l’humide radical ; la flamme est la chaleur native. La seule différence réside en ce que la flamme de la lampe est lumineuse, mais que la chaleur native ne l’est en aucune manière, car elle n’est pas feu mais seulement chaleur, et que la graisse est huileuse et l’humide radical visqueux, car il provient du principe séminal. De même aussi que la lampe s’éteint par manque d’huile, ainsi l’homme, par l’effet de la vieillesse et sans autre maladie, tombe dans le marasme, la déchéance sénile et, finalement, dans la mort7.

On rapporte que l’aigle, embarrassé par son bec recourbé, mourrait de faim si la nature ne lui ôtait ce bec et ne lui rendait, en quelque sorte, la jeunesse. Ainsi les cerfs paraissent rajeunir en déposant leurs cornes, les serpents en quittant leur peau ou dépouille, les crabes leur carapace. Mais telle n’est pas la réalité, car l’humide radical consumé ne leur est pas restitué et ce n’est qu’une apparence. Quant à l’homme, il n’est rien qui le fasse rajeunir, si ce n’est la mort elle-même et le commencement de la vie éternelle qui lui fait suite8. En ce qui concerne la forme extérieure et la restauration des forces d’une manière quelconque, la disparition des rides et des cheveux blancs, il en est pour affirmer qu’un remède est trouvé :

Lulle l’affirme à propos de la quintessence et Arnaud à propos de l’or préparé9.

Ici les philosophes déclarent que le vieillard doit, pour devenir un jeune homme, être enfermé avec un certain arbre dans une maison remplie de rosée, qu’il doit alors manger du fruit de l’arbre et qu’il recouvrera ainsi la jeunesse. Le vulgaire a peine à croire qu’il existe de nos jours de tels arbres dans la nature. Les médecins écrivent des choses merveilleuses sur les myrobalans10, fruits provenant d’un arbre, et leur attribuent des effets semblables, prétendant qu’ils font disparaître les cheveux blancs, purifient le sang, prolongent la vie. Mais ceci est mis en doute par beaucoup de gens, à moins qu’on ne dise qu’ils produisent ces effets par accident, comme d’autres substances qui purgent la masse du sang des souillures qui y sont mélangées et donnent à la chevelure blanche la teinte noire dont les myrobalans colorent, dit-on, les cheveux blancs et la pupille de l’œil. Marsile Ficin écrit, au Livre sur la conservation de la vie des hommes d’étude, qu’il est utile, pour atteindre un âge avancé, de sucer tous les jours le lait d’une certaine femme belle et jeune11 ; d’autres vantent, à la place, la chair de vipère prise comme aliment. Mais en vérité ces remèdes sont plus rudes que la vieillesse elle-même et doivent être à peine utilisés à la dose d’un millième, même s’ils n’étaient pas dénués d’un effet très assuré. Paracelse écrit, au Livre de la Longue Vie, qu’un malade peut, par la seule imagination, attirer à lui la santé d’un autre, un vieillard la jeunesse d’un autre, mais cet auteur paraît avoir utilisé là sa seule imagination et non l’expérience. Il n’y a pas de doute à propos des Psylles à la pupille double et des striges qui fascinent par leur seul regard, d’où ce vers de Virgile :

" Je ne sais quel œil fascine mes tendres agneaux. "

Mais ces choses se produisent sans le contact grâce auquel l’arbre rend la jeunesse au vieillard. Cet arbre en effet possède des fruits pleins de douceur, mûrs et rouges qui se transforment aisément dans le sang le plus parfait, car ils sont faciles à digérer, fournissent une excellente nourriture et ne laissent dans le corps rien de superflu ni aucun déchet12. Le vieillard abonde en phlegme blanc, il est de couleur blanche, ainsi que sa chevelure. Humeur, couleur et cheveux changent lorsqu’il mange de ces fruits et deviennent rouges, comme chez les jeunes gens. C’est pourquoi les philosophes disent que la Pierre est d’abord un vieillard c’est-à-dire de couleur blanche, puis un jeune homme, c’est-à-dire rouge, car cette dernière couleur est celle de la jeunesse et la première celle de la vieillesse13.

On ajoute que le vieillard doit être enfermé avec l’arbre, non à ciel ouvert, mais dans une maison qui n’est pas sèche, mais humide de rosée. On tient pour prodigieux que des arbres naissent ou se développent dans un lieu clos ; cependant, si ce lieu est humide, il ne fait pas de doute qu’ils dureront longtemps. L’arbre en effet a pour nourriture une humeur et une terre aériennes, c’est-à-dire grasses, capables de monter dans le tronc et dans les branches et d’y produire des feuilles, des fleurs et des fruits. Tous les éléments concourent à cette œuvre naturelle. Le feu donne en effet le premier mouvement, en tant qu’agent efficient, l’air, la subtilité et le pouvoir de pénétration, l’eau la consistance mobile et glissante, et la terre, la coagulation. Car l’air redevient eau et l’eau redevient terre si une quantité superflue de ces éléments était montée14. Par le feu j’entends la chaleur native qui, propagée avec la semence, fabrique et forme, à la façon d’un artisan, des fruits semblables à ceux dont provient la semence, par la puissance des astres. Non seulement l’évaporation de la rosée sert à humecter l’arbre pour qu’il puisse produire des fruits, mais elle sert également au vieillard, pour que, grâce à ces fruits, il puisse rajeunir15 ; en effet, la chaleur et l’humidité tempérées amollissent, remplissent et restaurent la peau rugueuse et sèche. Les médecins, en effet, ordonnent et prescrivent très utilement les bains tièdes dans le marasme et la déchéance séniles. Si l’on considère bien les choses, cet arbre est la fille du vieillard qui, comme Daphné16, a été changée en un végétal de cette sorte ; c’est pourquoi le vieillard peut à bon droit espérer d’obtenir la jeunesse de celle dont il a causé l’existence.



Notes

1. L'emblème IX est d'une grande importance dans cette série de l'Atalante fugitive. M. Maier - ou l'artiste qui a écrit le texte se rapportant à ces emblèmes - a fait merveille dans l'art du raccourci et de la synthèse. On ne saurait mieux, en effet, résumer en deux phrases tout - ou presque tout - du 3ème oeuvre. Car cet emblème se rapporte à la Grande Coction. Ce temple n'est rien d'autre que l'athanor. Ce roi, ce vieux roi, que l'on voit manger les fruits est le Mercurius senex de Jung. Et l'arbre qui porte les fruits n'est autre que l'arbre de vie, l'arbre solaire [cf. Fontenay, Matière -]. La maison pleine de rosée est le véritable vase de nature ; celui avec lequel on officie par la voie sèche. L'acte de « manger un fruit » se rapporte à la dissolution des Soufres dans le Mercure, d'où naît la Pierre, assimilée au jeune homme. On trouve une semblable allégorie, moins efficace, dans le De Lapide philosophorum de Lambsprinck.


FIGURE I
(la maison de rosée - façade extérieure de l'Hôtel Lallemant, Bourges - cliché Alain Mauranne © 2009)

2. L'épigramme n'est que la paraphrase du chapeau introductif. Le jardin des sages est celui que garde un dragon dont le nom est Ladon ; celui-là même qui fut vaincu par Hercule [plus de 25 occurrences ; recherche] : c'est le jardin des Hespérides [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8]. L'arbre aux fruits d'or, c'est l'arbre de vie. Voyez la section Fontenay, chapitre sur l'église Notre-Dame. Le vieillard est le Mercure sous son premier aspect : le Mercure commun - qu'il ne faut pas confondre avec le vif-argent vulgaire -. Le nom de ce Mercure est donné dans la section Fontenay.
3. Admirable phrase, qui unit la précision à la poésie. Les alchimistes ont toujours joué sur les mots, et certains d'ailleurs ont usé et abusé de cabale...Lorsqu'ils disent que la maison est de verre, ils veulent signifier par là que la maison a la consistance du verre sous une certaine forme, dans le creuset. C'est ce qu'indique, du reste, le triangle de feu qui se situe au-dessus du portique. Mais il faut distinguer le contenu du contenant, et c'est là où les artistes se sont montrés astucieux - comme l'a montré Fulcanelli - en jouant sur l'assonance entre « verre », « verd » et « vert ». ils ont pu ainsi introduire un élément fondamental du bestiaire hermétique : le Lion [cf. Atalanta XLIV]. D'où est venue la subtile distinction entre le lion vert et le lion rouge, où la couleur permet aussi de distinguer le temps de l'oeuvre - le lion vert étant le Mercure commun ; le lion rouge étant le double Mercure [cf. Atalanta, XLIX] . Voilà pour l'aspect du contenant. Quant au contenu, ils lui ont donné l'épithète de « rosée de mai », dont nous avons tant parlé ailleurs. Certains, sûrs de leur fait, ont pensé trouver la véritable rosée en recueillant celle des prés, ce que semblait suggérer la planche 4 du Mutus Liber.
4. En somme, nous retenons deux secrets dans l'oeuvre, qui ont fait l'objet de l'un des chapitres de la section Mercure. Ces secrets rejoignent le labyrinthe hermétique : le 1er est le moyen d'arriver jusqu'à la chambre centrale, l'omphalos en quelque sorte. Le 2ème est le moyen de sortir de ce labyrinthe, c'est-à-dire de pouvoir capter l'escarboucle des Sages. Le nombre de jours hermétiques que dure la Grande Coction est la route qui conduit à la chambre ; la gradation canonique de la température - par degrés descendants - est le moyen d'en sortir. Il n'y a, en toute virtualité, pas d'autre secret dans l'oeuvre d'Hermès [allusion à l'Oeuvre secret d'Hermès de Jean d'Espagnet, texte dont s'est de toute évidence inspiré Philalèthe dans son Entrée Ouverte au Palais Fermé du Roi].
5. Cette transformation est délicate à transcrire en des termes simples. Partons du principe que le Mercure commun est le Lion vert. Lors de l'introduction des Soufres, après la phase de putréfaction - l'oeuvre au noir - vient le début de la réincrudation. La cristallisation ne tardera pas à apparaître -cf. Ebelmen - La matière a changé d'état et le vieillard [49 occurrences - recherche] s'est transformé en jeune homme.


FIGURE II
(combat des lions - détail de porte du château de la Court d'Aron - cliché Alain Mauranne)

En ce suggestif panneau, nous pouvons voir les deux lions entourés, ou plutôt circonscrits par les hiéroglyphes losangiques qui consacrent l'eau ignée ou feu aqueux.
6. Voyez sur le sujet le feu de lampe dans le Filet d'Ariadne de Batsdorff. Il y a identité quasi-exacte entre les trois éléments de la bougie [mêche, substance grasse, flamme] et les éléments du Compost.
7. La susbtance grasse est assimilée à l'humide radical : il s'agit de chaux métalliques dissoutes dans le Mercure. Ces chaux peuvent d'ailleurs être introduites sous la forme de sulfates [pensez ici à l'assonance qeion - qeioV]. La flamme représente la chaleur élémentaire et la mêche est le Mercure.
8. cf. l'idée alchimique, V - Atlas, planche 2 - pour saisir la subtilité du raisonnement de Maier. Tout ici a trait à l'âme, c'est-à-dire en langage hermétique, au Soufre -
9. pour Lulle, voir recherche [61 occurrences et Clavicule - Elucidation] ; pour Villeneuve [42 occurrences : Semita semitae]
10. Fulcanelli dit ceci, dans les DM, II :

"La graine d'Halalidge et le Myrobolan sont identiques à la figue, au fruit du palmier dattier, à l'oeuf du phénix qui est notre oeuf philosophique."

Que le lecteur relise ce que nous disons du palmier et du phénix dans la section des Blasons alchimiques et dans le commentaire du Verbum dimissum [note 67] : il comprendra aisément l'allusion. Nous ajouterons que le myrobolan [myrobalanum] s'écrit, en grec, murobalanoV. En décomposant, on trouve muron [parfum] et balanoV dont l'une des acceptions est le gland, fruit du chêne. Il n'est pas difficile alors, de saisir le trait de cabale qui se cache sous la fable du myrobolan, si l'on sait ce que représente le chêne dans la symbolique alchimique. Quant au fruit du myrobolan, il est légèrement purgatif et astringent. Ces arbres sont originaires de l'Inde et les Arabes les ont introduits dans la médecine; ils appartiennent à deux genres de plantes différents et sont inusités aujourd'hui.
11. allusion au Lait de vierge [dernières occurrences : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10], symbole particulièrement complexe.
12. Il s'agit du Soufre rouge. L'allusion correspond à la naissance du BasileuV.
13. Au vieillard correspond la couleur blanche. Il y a là une subtilité : c'est que le vieillard, ou Mercurius senex, est supposé être le Mercure dans son état premier. Or, la couleur blanche apparaît dans l'oeuvre, à un stade plus tardif - elle correspond au régime de la Lune, qui succède ou qui chevauche, plutôt, le régime de Jupiter.
14. Nous retrouvons la ronde des éléments du Timée. sur ce sujet, quelques remarques :
 - remarque 1 : le feu est, des quatre éléments, le seul à être destructeur en puissance. On peut nager dans l'eau, marcher sur la terre. L'air nous entoure et est nécessaire à la vie. En revanche, on ne peut vivre dans le feu, dont le caractère est d'être d'ailleurs assez fugitif, ce qui le rend proche de l'un des caractères propres au Mercure, de même qu'à Atalante. Pour autant, le feu est indispensable à la vie, mais il faut en être séparé par un tiers-agent, tel que l'air ou l'eau ;
- remarque 2 : la terre, des quatre éléments, est le seul qui ne puisse se transformer en l'un des trois autres. Mais l'air, l'eau et le feu peuvent être unis, assemblés par des relations d'équivalence, eu égard au système des triangles scalènes ;
- remarque 3 : on n'a pas toujours tenu compte des rapports existant entre le van et la distribution des quatre éléments. Platon nous dit, pourtant, qu'ils sont vannés sous l'action de cribles par le démiurge. Or, le van est un objet tressé qui n'est pas sans rapport avec ce qu'évoque Fulcanelli dans sa trilogie. Ce van mystique sert à séparer les éléments lourds d'un côté des autres éléments plus légers, de l'autre côté. ainsi y a-t-il un rapport de cabale, important, entre le van, le crible et le Mercure.
- remarque 4 : le verre, qui joue un si grand rôle dans l'oeuvre est fait d'une matière solide [terre], produite par l'artiste au moyen d'un feu liquide. Il est transparent, caractères propres à l'eau pure et à l'air. Le verre tient donc en lui des quatre éléments. La remarque 4 s'applique particulièrement bien à ce qu'écrit Maier, s'agissant d'un cristal.


FIGURE III
(les Quatre Eléments idéalisés - église de Porrentruy)

Comment ne pas deviner, en cette magnifique vison, les Quatre Eléments ? A gauche, le Soleil qui représente le FEU ; à droite, la Lune qui est le signe de l'EAU ; en haut, l'évêque sanctificateur, marque de l'Esprit, c'est-à-dire du ciel [Air]. Et en bas, en cette Vierge, la Terre-mère.
15. par là s'affirme le caractère « promoteur » de la rosée de mai, qui joue le rôle d'un catalyseur, en déclenchant le processus d'accrétion des Soufres, c'est-à-dire la coagulation progressive de l'eau mercurielle.
16. Daphné : on sait que cette déesse parvint à échapper à l'ardeur d'Apollon en se changeant en laurier qui, depuis, est devenu l'arbre préféré des dieux. Symbole d'immortalité, le laurier symbolise le caractère permanent que doit avoir l'eau des sages.