AUREUM
SECULUM REDIVIVUM
HINRICUS MADATHANUS

frontispice
de l'Aureum Seculum Redivivum, Dyas Chymica Tripartita, 1625





«
Les
consonnes B. S. de chaque côté de la croix, sont les
initiales
des substantifs qui désignent les deux minéraux
mercuriels
; l'un étant le bismuth, spécialement
considéré dans l'Allemagne des
procédés
de transmutation directe, au XVIIe siècle, l'autre
rassemblant
à bon droit, sur son nom, ici moins vulgaire, la majorité
des suffrages. » [Deux Logis, p. 98]
D'abord, il est
fort
peu probable que la lettre B dissimule le bismuth puisque ce corps,
décrit
par le pseudo Basile Valentin, était désigné sous
le terme de wismuth
(bismuth). B. Valentin en parlait comme d'un métal particulier,
ayant quelque analogie avec l'antimoine.
signalé par B. Valentin au XVe siècle, le
bismuth
fut distingué comme un métal particulier par Agricola en
1558 et appelé bismutum ou Cinereum plumbum.
Ensuite,
l'étymologie
du mot bismuth n'est pas connue. Parmi plusieurs hypothèses
proposées,
on retient une origine germanique, bismuth dérivant de «
wis
mat » pour weisse Masse [masse
blanche] dans le langage des
mineurs.
Dans son Cours de chimie, N.
Lémery
appelle le bismuth l'étain de glace.
Il en parle comme
« d'une
matière métallique, blanche,
polie, sulfureuse, ressemblant à l'étain, mais dure,
aigre,
cassante, disposée
en
facettes ou écailles
luisantes, éclatantes
comme de petites glaces. Les Anciens prétendent que c'est une
marcassite
naturelle, ou un étain imparfait qu'on trouve dans les mines
d'étain
; mais les modernes croient avec beaucoup de vraissemblance que c'est
un
régule d'étain préparé artificiellement par
les Anglais. »
Il
est assez singulier de remarquer que cette gravure
réapparaît, en architecture, comme détail
d'ornementation du manteau supérieur de la porte de la villa
Palombara dont l'examen, par E. Canseliet, forme la première
partie des Deux
Logis alchimiques,
le second étant représenté par les caissons du
château du Plessis-Bourré. Nous reproduisons ici une
partie du commentaire donné dans la section
réincrudation, où le manteau
supérieur
était ainsi commenté :

détail du manteau
supérieur de la porte alchimique
villa Palombara, Rome [cliquez pour agrandir]
Voila qui montre clairement que la matière doit fournir l'eau ignée et le feu aqueux. Ici, le texte est allié au motif lapidaire, taillé vraisemblablement dans du calcaire ou dans du marbre - exactement, dans du travertin à ce qu'en dit E. Canseliet. À ce propos, citons ce passage de la Chimie des Anciens de Marcelin Berthelot qui complètera la description du manteau supérieur de cette porte :
Les manuscrits alchimiques renferment un certain nombre de figures d'appareils et autres objets, destinés à faire comprendre les descriptions du texte. Ces figures offrent un grand intérêt. Quelques-unes ont varié d'ailleurs dans la suite des temps ; sans doute parce que les expérimentateurs qui se servaient de ces traités en ont modifié les figures, suivant leurs pratiques actuelles. Le tout forme, avec les figures de fourneaux et appareils d'une époque plus récente, tels qu'ils sont reproduits dans la Bibliotheca Chemica de Manget, un ensemble très important pour l'histoire de la Chimie. Je me bornerai à étudier les plus vieux de ces appareils ; car ce serait sortir du sujet de la présente publication que d'en discuter la suite et la filiation jusqu'aux temps modernes ; il serait d'ailleurs nécessaire de rechercher les intermédiaires chez les Arabes et les auteurs latins du Moyen Âge. Les figures symboliques mériteraient à cet égard une attention particulière, par leur corrélation avec certains textes de Zosime, dans son traité sur la Vertu, etc. Je citerai, par exemple, de très beaux dessins coloriés, contenus dans le manuscrit latin 7147 de la Bibliothèque nationale de Paris, représentant les métaux et les divers corps, sous l'image d'hommes et de rois, renfermés au sein des fioles où se passent les opérations (fol. 80, 81 et suivants). Dans la Bibl. Chemica de Manget, on voit aussi des figures du même genre (t.1, p.938, pl. 2, 8, 1, 13, etc ; Genève, 1702). Il y a là une tradition mystique, qui remonte très haut et sans doute jusqu'au symbolisme des vieilles divinités planétaires. Mais ce côté du sujet est moins intéressant pour notre science chimique que la connaissance positive des appareils eux-mêmes. En ce qui touche ceux-ci, je ne veux pas sortir aujourd'hui de l'étude des alchimistes grecs. J'ai relevé tous les dessins qui se trouvent dans le manuscrit de Saint-Marc XIe siècle), dans le manuscrit 2325 de la Bibliothèque nationale (XIIIe siècle, et dans le manuscrit 2327 (XVe siècle), ainsi que dans les manuscrits 2249, 225O à 2252, 2275, 2329, enfin dans les deux manuscrits alchimiques grecs de Leide et dans le manuscrit grec principal du Vatican. J'ai fait exécuter des photogravures de ceux de Paris et de celui de Venise, afin d'éviter toute incertitude d'interprétation. Ce sont ces figures qui vont etre transcrites ici : on y renverra dans l'occasion, lors de l'impression des textes correspondants.De la figure 11, nous avons extrait d'abord cette image, fort connue :Figures du manuscrit de Saint-Marc
Je donnerai d'abord les figures les plus anciennes, celles du manuscrit de Saint Marc, savoir :
LaChrysopée de Cléopâtre, formée de plusieurs parties corrélatives les.unes des autres, les unes d'ordre pratique et les autres d'ordre mystique ou magiques : c'est la figure 11.

Chrysopée
de Cléopâtre
Voici le commentaire résumé qu'en donne M. Berthelot :
Au-dessous du titre se trouve un premier dessin, formé de trois cercles concentriques. Au centre des cercles, les signes de l'or, de l'argent (avec un petit appendice) et du mercure. Dans l'anneau intérieur : [...] « le serpent est un, celui qui a le venin, après les deux emblèmes. » Dans l'anneau extérieur : [...] « Un est le tout et par lui le tout et vers lui le tout ; et si le tout ne contient pas le tout, le tout n'est rien. » A droite, le cercle extérieur se prolonge par une sorte de queue, qui montre que ce système est la figuration du serpent mystique. [...] Au-dessous des grands cercles sont des signes répondant à des opérations chimiques, exécutées dans certains appareils que je vais énumérer. Tel est le petit dessin central, représentant un appareil pour fixer les métaux. Il est posé sur un bain-marie, muni de deux pieds recourbés et placé lui-même au-dessus d'un fourneau. Cet appareil est pourvu d'un tube central qui le surmonte, tube destiné sans doute au départ des gaz ou des vapeurs. [...] Le petit dessin, situé à gauche du précédent, représente un appareil analogue, avec un ballon supérieur, destiné à recevoir les vapeurs dégagées par la pointe du tube. [...] Les deux petits cercles, situés à droite et munis de trois appendices rectilignes, semblent représenter des appareils avec leurs trépieds posés sur le feu ; [...] Le cercle inférieur, muni d'un point central, symbolise l'oeuf philosophique (?), ou le cinabre [...] Vers le bas à gauche, est figuré le serpent Ouroboros, avec l'axiome central: « EN TO PAN » le tout est un. [...] La figure de la Chrysopée de Cléopâtre existe, sous le même titre et avec ses diverses portions essentielles, dans les manuscrits copiés directement sur celui de Saint-Marc ; elle en caractérise la filiation.Le dessin formé des trois cercles concentriques se retrouve, à peu de chose près, dans un dessin que nous présentons dans la section Prima materia ; il illustre un traité de Zozime sur l'Eau Divine qui est accompagné de ce passage :


![]() Saturne
|
![]() Jupiter
|
Jupiter, Saturne et le Bélier forment une triade
indissociable dans le petit monde des alchimistes ; nous en voyons ici
l'illustration magistrale, due à John Dee. Il est vraiment
remarquable de voir réunis, dans cette monade, les sept
planètes visibles, puisque l'idéogramme dessine aussi
bien Vénus et Mercure. Cette question étant d'importance,
nous allons donner ici deux des chapitres du tome II des Fables
Egyptiennes et Grecques de Dom Antoine Joseph Pernety
sur Jupiter et
Saturne :
CHAPITRE IV.
Histoire de Jupiter.
Si je
m’étais proposé d’expliquer toute la
Mythologie, ce
serais ici le
lieu de parler de Titan, Japet, Thétis, Cérès,
Thémis & les autres
enfants du Ciel & de la Terre : mais comme j’en parlerai dans
les
circonstances qui se présenteront, je les laisse pour ne pas
rompre la
suite de la chaîne dorée, & je viens à Jupiter.
Entreprendre de discuter ici tous les sentiments différents sur
Jupiter, sa généalogie, ses différents noms ;
vouloir aussi entrer dans
le détail de tout ce que les Historiens, les Poètes &
les
Mythologues en ont dit, soit pour rendre son histoire moins absurde,
soit pour constater son existence réelle, comme Dieu, ou comme
Roi, ou
même comme homme, ce serait se mettre en tête un ouvrage
qui n’aurait
pas une liaison assez directe avec le but que je me suis
proposé. On
peut voir tout cela dans le premier Livre du second Tome de la
Mythologie de M. l’Abbé Banier. Ainsi, que des Rois de la
Grèce aient, si l’on veut, porté le nom de
Jupiter, peu m’importe ; & quelque matière à
contradiction que me
fournisse la fixation des époques des vies & des
règnes de ces
prétendus Rois, par le Savant Mythologue que je viens de citer,
je
n’examinerai point si, comme il le dit. Apis, Roi d’Argos
&
petit-fils d’Inachus, prit le nom de Jupiter, & vivait 1800
ans
avant Jésus-Christ. S’il est vrai qu’un
Astérius, Roi de
Crète, environ
1400 ans avant l’Ère Chrétienne, ait pu enlever
Europe,
fille d’Agenor,
Roi de Phénicie, & sœur de Cadmus, qui vint
s’établir
dans la
Grèce, suivant le même Auteur, 1350 ou 60 ans avant
Jésus-Christ,
la quatrième année du règne d’Hellen, fils
de
Deucalion, qui régnait
1611 ans avant la même Ère. Si le premier fait est vrai,
il faut
avouer que les Crétois gardaient la rancune & le
désir de se venger
par représailles bien long-temps, puisque plus de 400 ans ne
purent
d’éteindre. Hérodote, au commencement de son
Histoire,
convient avec
Echemenide dans son histoire de Crète, que les Crétois,
en enlevant
Europe, ne le firent que par droit de représailles, les
Phéniciens
ayant auparavant enlevé Ino, fille d’Inachus. Il
n’est pas moins
surprenant qu’Apis, Roi d’Argos & petit-fils
d’Inachus, ait
régné
près de 1800 ans avant Jésus-Christ, pendant
qu’Inachus
lui-même ne
s’établit dans le pays, qui depuis fut appelé
Péloponnèse, que 1880 ans
avant le même Jésus-Christ. On sent combien de telles
fixations
d’époques me donneraient d’embarras à
discuter;
j’abandonne donc tout
cela à ceux qui voudront se donner la peine de faire une
critique
suivie de ce savant & pénible ouvrage, pour m’en tenir
à l’histoire
de Jupiter, suivant l’opinion la plus commune. Que nous
regardions ici
Jupiter comme Égyptien, ou comme Grec, c’est à
peu près la même chose, puisque l’un &
l’autre, selon
presque toute
l’Antiquité, étaient fils de Saturne & de
Rhée, & petits-fils
du Ciel & de la Terre. Titan ayant fait une convention avec
Saturne, par laquelle le premier cédait l’Empire à
l’autre, à condition
qu’il ferait périr tous les enfants mâles
qu’il aurait de
Rhée ;
Saturne les dévorait à mesure qu’ils naissaient.
Rhée, indignée d’en
avoir déjà perdu quelques-uns, songea à sauver
Jupiter, dont elle se
sentait grosse ; & quand elle fut accouchée, elle trompa son
mari,
en lui présentant, au lieu de Jupiter, un caillou
emmailloté
[Saturne
se trouve pour ainsi dire investi d'une sorte de mission morale
où l'on trouve les traits du purificateur ; on l'a relié,
pour cette cause, à la pureté des anges et au paradis
spirituel de l'âme ; on a également noté que
Saturne était associé au concept de pureté de
l'esprit. Cette fureur divine de Saturne procède des vues
qu'avait Platon sur l'assimilation de Cronos au NouV
: dans le Cratyle, on voit que Platon se réfère à
l'âge d'or - qui on en conviendra n'est point étranger
à notre propos. Signalons, à ce sujet, qu'il semble que
Platon s'amusait à faire de la cabale avant l'heure. Cronos,
pour lui, signifie netteté - koroV - et
kronoV
a aussi le sens de vieux fou, de radoteur, épithète que
l'on peu sans problème accoler au Mercurius senex de Jung. Il y
a lieu d'ailleurs de remarquer que koroV a aussi le sens d'ordure,
d'immondice - combien de fois les alchimistes ne nous ont-ils pas dit
que la prima materia serait retrouvée jusque dans le fumier... ?
Nous pourrions signaler de même que korrh
signifie frapper à la tempe : Héphaistos ne fait-il pas
sortir Pallas Athéna du cerveau - de l'esprit - de Zeus en le
frapant à la tempe ? Et ne produit-il pas, ainsi, la terre
alchimique - Korh
- fille de Dèmèter ? Il y a là, à n'en pas
douter, un entrelacs spirituel où seul le cabaliste peut arriver
à tirer littéralement l'eau du puits... Orphée
appelle le tout premier principe CronoV, homonyme de KronoV - cf. Proclus - et
le rapport KronoV- NouV est
également décrit comme orphique : aussi n'est-ce pas sans
raison que les Babyloniens nommaient Saturne Jainwn - le Brillant - par
relation avec le Soleil. ].
Elle
fît
transporter Jupiter dans l’île de Crète, & le
confia
aux Dactyles
pour le nourrir & l’élever. Les Nymphes qui en prirent
soin,
se
nommaient Ida & Adrasté : on les appelait aussi les
Mélisses.
Quelques-uns disent qu’on le fit allaiter par une chèvre [sur Amalthée,
cf. marqueteries de Lorenzo Lotto],
& que les
abeilles furent aussi les nourrices : mais quoique les Auteurs varient
assez là-dessus , tout se réduit presque à dire
qu’il fut élevé par les
Corybantes de Crète, qui feignant des sacrifices qu’ils
avaient
coutume
de faire au son de plusieurs instruments , ou, comme quelques-uns le
prétendent, dansant & frappant leurs boucliers avec leurs
lances,
faisaient un assez grand bruit pour qu’on ne pût entendre
les
cris du
petit Jupiter. Quand il fut devenu grand, Titan en fut averti ; &
croyant que Saturne avait voulu le tromper & violer les conditions
de la paix, en levant des enfants mâles, Titan assembla les
siens,
déclara la guerre à Saturne, se saisit de lui &
d’Opis, & les
mit en prison. Jupiter prit la défense de son père,
attaqua les Titans,
les vainquit, & mit Saturne en liberté. Celui-ci peu
reconnaissant,
tendit des pièges à Jupiter, qui par le conseil de
Métis, fit prendre à
son père un breuvage qui lui fit vomir premièrement la
pierre qu’il
avait avalée, & ensuite tous les enfants qu’il avait
dévorés.
Pluton & Neptune se joignirent à Jupiter, qui déclara
la guerre à
Saturne, & s’en étant saisi, il le traita
précisément de la même
manière qu’il avait traité lui-même son
père
Uranus, & avec la même
faux. Il le précipita ensuite avec les Titans dans le fond du
Tartare,
jeta la faux dans l’île Drepanum [Drepanh,
c'est-à-dire Corcyre ou Corfou, i.e. Kerkura],
& les parties mutilées dans la
mer, desquelles naquit Vénus. Les autres Dieux
accompagnèrent Jupiter dans la guerre qu’il soutint
contre les Titans & contre Saturne. Pluton, Neptune, Hercule,
Vulcain, Diane, Apollon, Minerve, Bacchus même lui
aidèrent à remporter
une victoire complète. Bacchus y fut si maltraité,
qu’il
y fut mis en
pièces. Heureusement Pallas le rencontra dans cet état,
& lui
trouvant encore le cœur palpitant, elle le porta à
Jupiter, qui
le
guérit. Apollon, habillé d’une étoffe de
couleur
de pourpre, chanta cette
victoire sur sa guitare, Jupiter, plein de reconnaissance envers Vesta,
qui lui avait procuré l’Empire, lui proposa de lui
demander tout
ce
qu’elle voudrait. Vesta fit choix de la virginité &
des
prémices
des sacrifices. Les Géants firent ensuite la guerre à
Jupiter, &
voulurent le détrôner, mais aidé encore des Dieux,
il les vainquit, les
foudroya, & ensevelit les plus redoutables sous le Mont-Ethna. Il
est à remarquer que Mercure ne se trouva pas dans la guerre
contre les
Titans, & qu’il fut un de ceux qui combattirent avec le plus
d’ardeur contre les Géants.
Les Anciens représentaient Jupiter de différentes
manières. La plus
ordinaire dont on le peignait, était sous la figure d’un
homme
majestueux, & avec de la barbe, assis sur un trône, tenant de
la
main droite la foudre, & de l’autre une victoire, ayant
à
ses pieds
un aigle, les ailes déployées, qui enlevé
Ganymède, ou seule : ce Dieu
ayant la partie supérieure du corps nue , & la partie
inférieure
couverte. Pausanias décrit la statue de Jupiter Olympien en ces
termes :
« Ce Dieu est
représenté assis sur un trône, il est d’or
&
d’ivoire, & il a sur la tête une couronne qui
imite la
feuille
d’olivier. De la main droite
il tient une victoire, qui est aussi d’ivoire
& d’or, ornée de bandelettes, & couronnée;
de la
gauche,
Jupiter tient un sceptre où brillent toutes sortes de
métaux. Un aigle
repose sur le bout de ce sceptre. La chaussure & le manteau
sont
aussi d’or : sur le manteau sont représentés toutes
sortes d’animaux,
toutes sortes de fleurs, & particulièrement des lys. Le
trône est
tout éclatant d’or & de pierres précieuses :
l’ivoire
& l’ébène
y font par leur mélange une agréable
variété. »
Jamblique
dit que
les Égyptiens peignaient Jupiter assis sur le lotus. Les Libyens
le
représentaient, ou sous la forme de bélier [cf. Monade de John
Dee], ou avec des cornes de cet
animal, & le nommaient Ammon, parce que la Libye où le
temple de ce
Dieu fut bâti, était pleine de sable. La raison
qu’ils
croyaient avoir
de le figurer ainsi, est parce qu’on le trouva, disent
quelques-uns,
entre des moutons & des béliers, après qu’il
eut
abandonné le Ciel
par crainte des Géants ; ou qu’il se métamorphosa
lui-même en bélier,
de peur d’être reconnu. Je ne rapporte pas ici les autres
raisons
qu’en
donnent Hérodote au sujet du désir qu’Hercule avait
de
voir Jupiter,
& Hygin en parlant des dispositions que Bacchus fit pour son voyage
des Indes.
On trouve dans les Anciens, & l’on voit sur les monuments que
le
temps a épargnés, plusieurs autres représentations
de Jupiter.
L’Antiquité expliquée de D. Bernard de Montfaucon,
en
fournit de bien
des sortes, mais on ne peut nier que la plupart des symboles, des
attributs & des attitudes mêmes de ce Dieu ne soient venus on
du
caprice des ouvriers, ou de la fantaisie de ceux qui faisaient faire
ces statues ou ces peintures. Cicéron nous en donne une grande
preuve,
Lorsqu’il dit (c) :
« Nous connaissons
Jupiter, Junon, Minerve,
Neptune, Vulcain, Apollon & les autres Dieux, aux traits que
leur
a donnés la caprice des Peintres & des sculpteurs ;
& non
seulement aux traits, mais encore à l’âge,
à
l’habillement, & à
d’autres marques. »
J’ai
expliqué dans le premier Livre ce qu’on
entendait par Jupiter Sérapis [Osiris, Apis, cf. Dictionnaire Mytho-hermétique].
Jupiter a été de tous les Dieux du Paganisme un de ceux
donc le culte
était le plus solennel & le plus étendu. Les victimes
les plus
ordinaires qu’on lui immolait, étaient la chèvre,
la
brebis & le
taureau blanc, donc on avait soin de dorer les cornes. [...] Toute
l’Antiquité s’accorde néanmoins à dire
que Jupiter
était fils de
Saturne & de Rhée ; & ce qu’il y a d’assez
extraordinaire,
c’est que la plupart des Mythologues font Saturne fils du Ciel
& de
Vesta, qui est la Terre, selon eux de même que Cybèle,
Ops, Rhée &
Cérès ; Rhée serait par conséquent la
propre mère à elle-même, & sa
propre fille ; elle serait aussi mère, femme & sœur de
Saturne [les
alchimistes insistent dans la description du Mercure sur le fait
qu'à une époque de l'oeuvre, il faut mettre la
mère au ventre de l'enfant, histoire pour eux de faire
comprendre que le Lait de Vierge doit nourrir le laiton
hermétique].
Cérès, qui eut Proserpine de Jupiter, serait devenue sa
femme en même
temps que sa mère & sa sœur. Il serait bien difficile
d’accorder
tout cela, si l’on ne l’explique allégoriquement ;
& quelle
allégorie trouvera-t-on qui puisse y convenir, à moins
qu’on en fasse
l’application à la Chimie Hermétique, où le
père, la mère, le fils, la
fille, l’époux & l’épouse, le
frère & la
sœur ne sont en effet
que la même chose, prise sous différents points de vue ?
Mais pourquoi,
dira-t-on, inventer un si grand nombre de fables sur Jupiter & les
autres ? C’était pour présenter la même chose
de
différentes manières.
Les Philosophes Hermétiques ont fait une quantité
prodigieuse de Livres
dans ce goût-là. Toutes leurs allégories ont pour
but les mêmes
opérations du grand œuvre, & néanmoins elles
diffèrent entre elles
suivant les idées & la fantaisie de ceux qui les ont
inventées.
Chaque homme s’est exprimé selon la manière dont il
était affecté. Un
Médecin a tiré son allégorie de la
Médecine, un Chimiste a formé la
sienne sur la Chimie, un Astronome sur l’Astronomie, un Physicien
sur
la Physique, & ainsi des autres. Et comme la Pierre Philosophale a
suivant l’expression d’Hermès [cf. Table
d'Emeraude],
toutes les propriétés des choses
supérieures & inférieures, & ne trouve point de
forces qui lui
résistent. Ses disciples ont inventé des fables qui
pussent exprimer
& indiquer tout cela. Tel nous est représenté
Jupiter, appelé en conséquence, Père des Dieux
& des Hommes, le Tout-puissant. Hésiode, presque toutes les
fois
qu’il le nomme, ajoute le surnom de Largitor bonorum, comme
étant la
source & le distributeur des biens & des richesses. Il ne faut
pas non plus s’imaginer avec quelques Mythologues, que la
prétendue
cruauté de Saturne envers ses enfants lui a fait perdre la
qualité de
père des Dieux, pendant que sa femme Rhée ou
Cybèle a été appelée la
mère des Dieux & la grand-mère, & était
honorée comme celle
dans tout le Paganisme La véritable raison qui a fait conserver
ce
titre à Cybèle, c’est que la Terre Philosophique
d’où Saturne & les
autres Dieux sont sortis, est proprement la base & la substance de
ces Dieux. Il est même bon de remarquer que quoiqu’on ait
confondu
souvent, & fait une même chose de Rhée & de
Cybèle, on n’a
jamais donné le nom de mère des Dieux à
Rhée, comme Rhée , mais
seulement comme Cybèle, parce qu’il paraît que
l’on a fait
le nom de
Cybèle [Kubelh],
de Kubh,
caput [on ne
trouve pas kubh dans le
dictionnaire Bailly...], & de laaV, lapis [cf. Atalanta XLIV, II
; Fontenay ; Douze Clefs de philosophie],
comme si l’on disait la
première, la principale ou la plus ancienne, & la
mère pierre. Les
autres noms qu’on a donnés à cette mère des
Dieux,
sont aussi pris des
différents états où se trouve cette pierre ou
terre, ou matière de
l’œuvre pendant le commencement des opérations.
Ainsi en tant
que terre
première ou matière de l’œuvre, mise dans le
vase en
commençant
l’œuvre, elle fut nommée Terre, Cybèle,
mère des
Dieux & épouse du
Ciel, parce qu’il ne paraît alors dans le vase, que cette
terre
avec
l’air qui y est renfermé. Lorsque cette terre se dissout,
elle
prend le
nom de Rhée, & femme de Saturne, de rew, fluo, & de ce
que la
noirceur appelée Saturne, se manifeste pendant la dissolution.
On l’a
ensuite nommée Cérès, & on l’a dite
fille de
Saturne & sœur de
Jupiter, parce que cette terre dissoute en eau, redevient terre dans le
temps que la couleur grise ou Jupiter paraît : & comme cette
même
terre où Cérès devient blanche, on a feint que
Jupiter & Cérès
avaient engendré Proserpine. Il est même très
vraisemblable qu’on a
fait le nom de Cérès du Grec Gh & Ega [pour eggaioV sans doute]
qui signifient l’un &
l’autre terre. Vossius lui-même paraît admettre cette
étymologie,
prétendant que les Anciens changeaient assez souvent le G en C.
Varron
& Cicéron ont pensé en conséquence que
Cérès venait de gerere,
& Arnobe dit, d’après eux : Eamdem hanc
(terram) alii quod
salutarium seminum frugem gerat, Cererem esse pronunciant. Mais
Hesychius confirma mon sentiment. Tout ceci suppose que
Cérès vient du
Grec ; mais de quelque façon qu’on la prenne, tout le
monde fait
que
par Cérès on entendait la terre, & cette idée
est très-conforme à
celle qu’en ont les Philosophes Hermétiques, puisque leur
eau
étant
devenue terre, est celle qu’ils appellent terre feuillée,
dans
laquelle
il faut, disent-ils, Semer le grain philosophique,
c’est-à-dire
leur
or. Nous avons parlé de cette terre qu’il faut ensemencer,
dans
le Ier
Livre, & nous en ferons encore mention dans le quatrième,
lorsque
nous parlerons des mystères d’Eleusis. Un quatrième
nom
donné à la Terre, était Ops, qu’on appelait
proprement
la Déesse des richesses, & avec raison, puisque cette terre
philosophique est la base de la Pierre PhilosophaIe, qui est la
véritable source des richesses. Les Anciens & les Modernes
ne soupçonnant même pas les raisons que
l’on avait eu de varier ainsi les noms de la mère des
Dieux, les
ont
souvent employés indifféremment. Mais Orphée [cf. supra]
& ceux qui étaient au
fait du mystère, ont su en faire la distinction : nous avons
trois
Hymnes fous le nom de ce Poète, en l’honneur de la Terre ;
l’un
sous le
nom de la mère des Dieux , l’autre sous celui de
Rhéa ,
& le
troisième sous son propre nom de Terre. Homère nous en a
aussi laisse
trois sous les mêmes noms qu’Orphée. Il les
distingue
même
très-bien, puisque dans celle de la Terre, il l’appelle
mère des Dieux,
& l’épouse du Ciel. Dans celle de la mère des
Dieux,
il désigne
Rhéa, qui se plaît, dit-il, au son des crotales &
autres
instruments, sans doute à cause de ceux que les Corybantes,
auxquels
elle avait confié Jupiter, faisaient retentir pour
empêcher Saturne
d’entendre les cris de son fils. Homère distingue
particulièrement
Cérès en la joignant avec la belle Proserpine, & ne
lui donne pas
la qualité de mère des Dieux, donc il avait honore les
deux autres.
Enfin il suffit de suivre les époques de leur naissance, pour
voir
qu’on doit les distinguer, & que les inventeurs de ces Fables
n’avaient pas intention de les confondre, & de parler de la
Terre
proprement dite sous ces différents noms. La Terre,
épouse du Ciel,
est la mère, Rhéa sa fille, & Cérès la
petite-fille. Telle est
aussi la généalogie de la terre des Philosophes. Une
semblable
allégorie ne peut s’expliquer historiquement, ni
moralement, ni
physiquement, dès que presque tous les Mythologues sont
d’accord
à
regarder Cybèle, Rhée & Cérès,
comme des noms différents d’une
même chose, c’est-à-dire la Terre. En distinguant
ces
trois Déesses, comme le font les anciens Poètes,
Jupiter se trouve en effet fils de Rhée, & frère de
Cérès. Le son
bruyant des instruments d’airain, que ceux à qui
l’on avait
confié son
enfance, faisaient retentir pour empêcher Saturne
d’entendre ses
cris,
est une allusion au nom d’airain & de laton ou leton, que les
Disciples d’Hermès donnent à leur matière,
lorsqu’elle tient encore de
la couleur noire & de la grise. C’est cet airain donc il est
parlé
si souvent dans les Ouvrages Hermétiques, ce leton qu’il
faut
blanchir,
& puis déchirer les livres, comme inutiles [Morien, Entretien
du Roi Calid ; repris par de nombreux philosophes, le plus
célèbre étant sans doute le pseudo Basile Valentin].
Il en est fait
mention presque à chaque page du livre qui a pour titre, la Tourbe ;
& j’ai déjà rapporté un bon nombre de
textes
sur ce sujet : c’est
proprement la signification des mots Cymbalum, Tympanum, quant à
la
matière de ces instruments. On peut voir sur cela le
Traité de
Frédéric-Adolphe Lampe, de Cymbalis veterum, &
particulièrement le
chapitre 14. du Livre premier. Noël le Comte les appelle
tinnientia
instrumenta. C’est au bruit de ces instruments, que les Abeilles
s’assemblèrent
auprès de Jupiter. On suit encore aujourd’hui cet usage
pour
conduire à
la ruche un essaim qui veut s'échapper [le thème de
la ruche et des abeilles est réccurent chez les alchimistes et
il fut repris par les Rose-Croix]. On bat sur des chaudrons, des
poêles, &c. Hercule employa de semblables instruments pour
chasser
ces oiseaux qui ravageaient le lac Stympbale, & dont le nombre
& la grosseur étaient si prodigieux, que par la vaste
étendue de
leurs ailes, ils interceptaient la lumière du Solei [cf. Fontenay]. Les Nymphes Adrastée
& Ida nourrirent Jupiter, & l’on dit que
les Abeilles mêmes se joignirent à elles. Ces deux Nymphes
étaient
filles des Mélisses, ou mouches à miel, & le firent
allaiter par
Amalthée. Nous avons dit que lorsque la couleur grise ou le
Jupiter
philosophique paraît, les parties volatiles de la matière
dissoute se
subliment, & montent en abondance au haut du vase en forme de
vapeur, où elles se condensent comme dans la distillation de la
Chimie
vulgaire, & après avoir circulé, retombent sur cette
terre grise
qui surnage l’eau mercurielle. La Fable pouvait-elle nous
présenter
cette opération par une allégorie plus palpable &
mieux
caractérisée que par cette feinte éducation de
Jupiter. Les deux
Nymphes expriment par leurs noms mêmes cette matière
aqueuse, volatile,
puisque Ida vient d’IdoV,
sudor, & Adrastée, d’a complétif, &
de draw
fugio. Si on les dit filles des Mélisses ou mouches à
miel,
n’est-ce pas de ce que ces parties volatiles voltigent au-dessus
du
Jupiter des Philosophes, comme un essaim d’abeilles autour
d’une ruche?
Ces parties volatiles nourrirent donc cette terre grise, en retombant
dessus, comme une rosée [sur la rosée,
cf. Tractato
Aureo... sans doute à attribuer à Mynsicht]
ou une pluie qui humecte la terre, & la
nourrit en l’imbibant. Il y a grande apparence que
l’équivoque
du mot
grec aix,
qui veut dire également chèvre & tempête [en fait aix
a le sens de météore igné, c'est-à-dire de
mététorite : pensons à la pierre de Pessinonte que
Cybèle tient dans sa main gauche ; dans une autre acception, aigeV désigne des
vagues fortes : on voit que aix
dissimule ainsi à la fois l'EAU, le FEU et que l'AIR même
par l'entremise de la pierre noire lui prête un caractère
trinitaire et même quaternaire si l'on tient compte qu'il s'agit
là d'une TERRE brûlée...], a donné
lieu à
la fiction, ou plutôt à l’erreur de ceux qui ont dit
que
la chèvre
Amalthée avait allaité Jupiter : car la volatilisation se
faisant avec
impétuosité, de même que la chute en pluie de ces
parties volatilisées,
représente proprement une tempère, & l’on sait
qu’aix
vient
d’aisso,
ruo, cum impetuseror. Cette idée même de tempère,
joint à ce
que cette terre ou Jupiter des Philosophes commence à devenir
ignée, a
sans doute fait donner à Jupiter la foudre pour attribut, parce
que les
tempêtes sont ordinairement accompagnées
d’éclairs,
de foudres & de
tonnerres. C’est l’idée qu Homère semble
avoir voulu nous
en donner en
divers endroits de son Iliade, où il parle du Mont-Ida,
qu’il
dit être
le séjour de Jupiter. Ce Mont est, selon ce Poète,
arrosé de fontaines, & couvert de nuages que Jupiter fait
élever avec des
tonnerres. Il dit même de quelle nature étaient ces
nuées,
c’est-à-dire des nuages d’or semblables apparemment
à
ceux qui
produisirent les pluies d’or [il s'agit des pluies
d'or qui s'abattent à Rhodes, tome I, chap. VII], donc
nous avons parlé dans le Livre
précédent.
Telles sont les nuées que Jupiter excite sur le Mont-Ida, ou le
mont de
sueur [cette
idée est intéressante si l'on tient compte de ce que,
dans l'une des figures du De Lapide
Philosophorum de Lambsprinck, le corps, couvert de sueur, est
effectivement associé à une vision de tempête - cf.
figure 14] ;
telles sont la pluie & la
rosée qui y tombent; telles sont
aussi ces parties volatiles qui circulent, montent & descendent,
& à l’imitation des Abeilles, semblent aller chercher
de
quoi
nourrir le petit Jupiter au berceau. Tel aussi est le lait
d’Amalthée [comprenez le Lait de
Vierge],
celui donc Junon nourrit Mercure, celui dont Platon [pseudo Platon,
sentence XLV ; mais Platon ne fait mention de lait dans le discours qui
lui est attribué] fait mention dans
la Tourbe, & que les Philosophes
appellent lait de Vierge [cf. Livre Secret d'Artephius] ;
celui
enfin dont parle D’Espagnet en ces termes (cap. LXIII, Oeuvre SEcret
) :
« L’ablution
nous
apprend à blanchir le corbeau, & à faire naître
Jupiter de Saturne
; ce qui se fait par la volatilisation du corps ou la
métamorphose du
corps en esprit. La réduction ou la chute en pluie du corps
volatilisé rend à la
pierre son âme, & la nourrit d’un lait de rosée
&
spirituel, jusqu’à ce qu’elle ait acquis une force
parfaire.
» [la
volatilisation équivaut à la sublimation ; la conjonction
des principes en est le résultat ; ce n'est pas tant,
d'ailleurs, le corps que plutôt l'âme qu'il faut sublimer
avec l'esprit, ce qui semble logique ; quant à la
réduction, elle est parfaitement exprimée par l'une des
gravures du Rosarium Philosophorum, cf. Tractato Aureo... Quant au
lait de rosée, il s'agit du Lait de Vierge qui permet la
nutrition du lapis]
Il
dit
ensuite (cap.
LXXVIII, Oeuvre Secret ) : « Après que
l’eau a fait sept révolutions, ou, circulé
par sept cercles, l’air lui succède, & fait autant de
circulations
& de révolutions, jusqu’à ce qu’il
soit
fixé dans le bas, &
qu’après avoir chassé Saturne du Trône,
Jupiter
prenne les rênes de
l’Empire. C’est à son avènement que
l’enfant
philosophique se forme
& se nourrit ; il paraît enfin au jour avec un visage
blanc &
beau comme celui de la Lune. » [le
mystère reste entier, au plan opératoire, de ce nombre 7
dont on ne voit pas qu'il ait d'autre sens que symbolique : les sept
planètes sont signifiées, i.e. l'Arbori solare. Pourquoi ?]
Ces paroles
de D’Espagnet sont si appropriées au sujet que je traite,
qu’elles semblent avoir été dites par ce
Philosophe, pour
expliquer
cette éducation de Jupiter. Elles doivent suffire à tout
homme qui
voudra sans préjugé en faire l’application.
C’est
pourquoi je passerai
sous silence une quantité d’autres textes qui y ont aussi
un
rapport
immédiat; & je renvoie le Lecteur à Homère,
d’où, il semble que
D’Espagnet a tiré ce qu’il dit. Jupiter, avant de
détrôner son père, prit sa défense contre
les Titans,
& les vainquit ; mais enfin voyant que Saturne avait
dévoré ses
frères, & qu’il lui tendait des pièges à
lui-même, il lui fit
avaler un breuvage qui les lui fit rejeter [Métis
prépare un breuvage qu'elle fait boire à Saturne ; il
s'agit de la phase de transition entre la putréfaction et
l'albification. Rappelons que Métis est lié à la
Prudence, cf. Gobineau de Montluisant].
Alors Pluton & Neptune
se joignirent à Jupiter contre leur père ; & celui-ci
l’ayant
détrôné , le mutila, & le précipita dans
le Tartare avec les Titans
qui avaient pris son parti. D’Espagnet a renfermé tout
cela dans
le
Canon que nous venons de rapporter, puisqu’il y dit :
Donec figatur
deorfum, & Saturno expulso, Jupiter insignia & regni moderamen
sucipiat.
Il avait
dit auparavant (cap.
XLI, Oeuvre
Secret ) en parlant des parties à mutiler
Sous le nom d’accidents hétérogènes,
superflua, sunt
externa
accidentia, quae fuscâ Saturni sphaerâ rutilantem Jovem
obnubilant,
Emergentem ergo Saturni livorem separa, donec purpureum Jovis fidus
tibi arrideat.
C’est donc par la séparation de ces parties qui ont
servi
à la
génération de Jupiter, que ce fils de Saturne monte sur
le Trône ; ce
sont ces mêmes parties Osiris, qu’ils ne ramassa pas. Il
faut
entendre
par les Titans, la même chose que par Typhon & ses
compagnons,
qu’Horus, fils d’Osiris, vainquit. Il est inutile par
conséquent
d’en
répéter ici l’explication, il suffit d’en
faire le
parallèle, pour être
convaincu qu’ils ne signifient que la même chose. Osiris,
père d’Horus,
fut persécuté par Typhon, son frère, qui voulait
le détrôner &
régner à sa place. Saturne fut attaqué par Titan
son frère, pour la
même raison. Typhon avec ses conjurés se saisirent
d’Osiris, & le
fermèrent dans un coffre. Saturne fut pris par les Titans, &
mis en
prison. Horus combattit Typhon, & le fit périr avec ses
complices.
Jupiter prit aussi la défense de Saturne, & après
avoir vaincu les
Titans, il les précipita dans le Tartare. Typhon, le plus
redoutable
des Géants, voulut aussi détrôner Horus ; il fut
foudroyé, &
enseveli sous le Mont-Vésuve ou Ethna. Encelade que les
Mythologues
mêmes confondent Souvent avec Typhon, fut aussi foudroyé
& enseveli sous la même montagne. S’il y a donc
quelques
petites différences dans
les deux fictions, c’est que l’une a été
imitée de
l’autre, mais
habillée à la grecque. Après une telle victoire,
Jupiter régna en paix. Tous les Dieux &
les Déesses y prirent part : mais si l’on voulait en faire
une
application à. l’Histoire, je prierais le Mythologue qui
voudrait soutenir ce système, de m’expliquer comment &
pourquoi Bacchus,
Apollon & Mercure se trouvèrent à cette guerre, eux
qui étaient
fils de Jupiter, & qui vraisemblablement, ou ne pouvaient pas
encore être nés, ou n’avaient pas du moins
l’âge
propre à en soutenir
les fatigues. Ils s’y trouvèrent néanmoins, si nous
en
croyons la
Fable, & Hercule même, fils d’Alcmene, puisqu’il
y terrassa
à coups
de flèches plusieurs fois le redoutable Alcyonée. Apollon
creva l’œil
gauche au Géant Ephialte, & Hercule l’œil droit.
Mercure
ayant pris
le casque de Pluton, tua Hyppolytus ; & Bacchus ayant
été mis en
morceaux dans le combat, fut heureux d’être
rencontré par
Pallas. [...] Quoi qu’il en soit, la Fable nous apprend
qu’Apollon
chanta cette
victoire sur sa guitare, vécu de couleur de pourpre. Si ce trait
n’est
pas allégorique, je ne conçois guère quelle raison
on peut avoir eu
d’affecter de marquer précisément la couleur de cet
habillement
d’Apollon. On ne peut avoir eu intention d’indiquer le
Soleil
céleste,
puisqu’il n’est pas de couleur de pourpre. L’Auteur
de cette fiction
faisait donc allusion à un autre Apollon, & je n’en
connais
point
d’autre vêtu de cette couleur, que l’Apollon, ou le
soleil, ou
l’or des
Philosophes Hermétiques. Il était tout naturel de feindre
qu’il
chantait cette victoire, parce qu’étant la fin de
l’œuvre, &
le
résultat des travaux Hermétiques, il annonce que toutes
les difficultés
qui s’opposaient à la perfection de l’œuvre,
sont
surmontées : aussi
fut-il le seul qui chanta cette victoire, quoique tous les autres Dieux
y fussent présents. Les principaux furent Hercule ou
l’Artiste,
Mercure
ou le Mercure des Philosophes, Vulcain & Vesta, ou le feu, Pallas
ou la prudence & la science pour conduire les opérations ;
Diane,
sœur d’Apollon, ou la couleur blanche, qui doit
paraître avant la
rouge, & qui a fait due qu’elle avait servi de sage-femme
à
Latone,
sa mère, pour mettre Apollon au monde ; enfin le Dieu Mars ou la
couleur de rouille de fer, qui se trouve intermédiaire, &
sert
comme de passage de la couleur blanche à la pourprée.
Vesta n’étant autre chose que le feu, & la
réussite
de l’œuvre
dépendant du régime du feu philosophique, on a feint,
avec raison, que
cette Déesse procura la Couronne à Jupiter : & si
elle choisie la
virginité pour récompense, c’est que le feu est
sans
tâche, & la
chose la plus pure qui soit dans le monde. Il est aisé de voir
que ce
qui regarde Vesta, n’était qu’un pur
hiéroglyphe chez les
Egyptiens
& les Grecs ; mais les Romains en firent un point de Religion. Ils
instituèrent des Vierges appelées Vestales, qui devaient
garder la
virginité, & entretenir un feu perpétuellement. Elles
étaient
punies de mort, lorsqu’elles se laissaient corrompre, ou que le
feu
s’éteignait par leur négligence. Le
stratagème que
Jupiter employa pour jouir de Junon, & le mariage
qui en fut une suite, serait un conte à amuser des enfants,
s’il
était
pris à la lettre : mais il n’en est pas de même , si
l’on
regarde dans son vrai point de vue la chose à laquelle il fait
allusion. Le coucou
dépose ses oeufs dans le nid des autres oiseaux ; ceux-ci
couvent ces
œufs, & nourrissent les petits coucous qui en sont
éclos.
Lorsqu’ils sont devenus grands, ils dévorent celles qui
les ont
couvés
& nourris. Il serait ridicule de supposer une telle ingratitude
dans des Dieux & des Déesses : mais on peut feindre dans une
allégorie tout ce qu’on veut, quand ce qu’on y
insérer
convient
parfaitement à l’objet qu’on a en vue. Celle-ci est
très-conforme à
toutes celles des Philosophes dans pareil cas. Raymond Lulle l’a
employée en ces termes (Theor.
Test. Ch. 87
) :
« Notre
argent-vif est cause de sa mort
propre, parce qu’il se tue lui-même ; il tue en même
temps
son père
& sa mère ; il leur arrache l’âme du corps,
&
boit toute leur
humidité ». [Bibliotheca Chemica
Curiosa, vol. I, p. 758, Quomodo
menstruale est causa mortis argenti vivi et
Testamentum,
f. 148 -
Lulle résume en une phrase le grand oeuvre : il fait comprendre
que le Mercure n'est qu'un Mixte formé d'un Corps pourvu d'une
Âme qui se présente d'abord sous l'attrait peu glorieux de
haillons sordides ; dans un premier temps, cette Âme - amorphe au
sens propre comme au sens figuré du terme - soit être
dépurée, opération qui est réalisée
dans le dissolvant. ]
Basile
Valentin donne pour allégorie un Chevalier qui prend
le sang de son père & de sa mère (Douze Clefs,
Clef XI ). Michel Majer représente dans
ses emblèmes un crapaud [Atalanta fugiens, emblème V] qui suce la
mamelle d’une femme, sa mère, &
lui donne la mort par son venin [allégorie
complexe où entrent en jeu l'élément nutritif du
Mercure - le Lait de Vierge - ; le Soufre rouge corrompu - amorphe,
représenté par le crapaud ; la mère qui prend le
rôle de la Vierge], Jupiter était d’ailleurs
frère de
Junon, & le mariage philosophique ne peut se faire qu’entre
le
frère & la sœur, témoin Aristée, qui dit
(Epître
à la suite de la Tourbe) :
« Seigneur Roi,
combien que vous soyiez Roi, & votre pays bien fertile,
toutefois
vous usez de mauvais régime en ce pays, car vous
conjoignez les mâles
avec les mâles, & vous savez que les mâles
n’engendrent
point seuls
; car toute génération est faire d’homme & de
femme :
& quand
les mâles se conjoignent avec les femelles, alors Nature
s’éjouit en
sa nature. Comment donc, lorsque vous conjoignez les natures avec
les
étranges indûment, ni comme il appartient
espérez-vous engendrer
quelque fruit ?. Et le Roi dit : quelle chose est convenable
à
conjoindre ? Et je lui dis amenez-moi votre fils Gabertin, &
sa
sœur Béya. Et le Roi dit : comment sais-tu que le nom de
sa Sœur
est
Béya ? Je crois que tu es Magicien. Et je lui dis : la
science &
l’art d’engendrer nous ont enseigné que le nom de sa
sœur est
Béya. Et
combien qu’elle soit femme, elle l’amende ; car elle
est en
lui. Et le
Roi dit : pourquoi veux-tu l’avoir ? Et je lui dis : pour ce
qu’il ne
se peut faire de véritable génération sans elle,
ni ne se peut aucun
arbre multiplier. Alors il nous envoya ladite sœur, & elle
était
belle & blanche tendre & délicate. Et je dis : je
conjoindrai
Gabertin avec Béya. » [ il s'agit des Sept Paraboles des Allégories des
Sages, 1ère
Parabole d'après la vision d'Arisleus le Philosophe, dans la
version en 72 sentences de la Turba : dans cette version d'ailleurs,
Gabertin est appelé Thabritius, corruption probable de
Gabricius. Cependant, dans son Dictionnaire Mytho-hermétique,
Pernety écrit que Thabritis est le Jupiter des Philosophes.]
Ce serait ici le lieu d’expliquer comment Jupiter & ses deux
frères, Neptune & Pluton partagèrent entre eux
l’Empire du Monde,
M. l’Abbé Banier qui, suivant son système
regarde
ce partage comme
un fait réel se trouve obligé d’établir les
bornes
du Monde aux confins
tout an plus de la Syrie vers l’Orient ; au Midi par les
côtes de
la Libye & de la Mauritanie ; & à l’Occident, par
les
côtes de
l’Espagne qui sont baignées par l’Océan.
« Jupiter »
dit-il, garda
pour lui les pays Orientaux, ainsi que la Thessalie &
l’Olympe.
Pluton eut les Provinces d’Occident jusqu’au fond de
l’Espagne qui est
un pays fort bas par rapport à la Grèce &
Neptune fut établi
Amiral des Vaisseaux de Jupiter, & commanda sur toute la
Méditerranée. »
Il ne faut
pas se mettre l’esprit à la torture pour
voir qu’un tel partage est trop mal concerté pour pouvoir
se
soutenir.
Lorsque les Poètes parlent de ces trois Dieux, ils ne les
nomment pas
Princes, ou Rois, ou Souverains d’une partie du Monde, telle
qu’est la
Phrygie, la Grèce, la mer Méditerranée &
l’Espagne y mais ils
appellent Jupiter le père des Dieux & ces hommes le
souverain du
Ciel & de toute la Terre, c’est-à-dire, de la
superficie du
Globe
seulement : Neptune, de toutes les eaux qui le couvrent & qui
y
sont répandues ; & Pluton eut les Enfers, ou le fond de la
Terre,
que l’on a nommé en conséquence l’Empire
ténébreux. Homère, qui
savait bien que le Monde n’était pas renfermé dans
des
bornes si
étroites que celles que lui donne M. l’Abbé Banier,
emploie le terme
****, pour faire voir qu’il n’excluait rien ; & quand
il parle de
Jupiter, il dit qu’il régnait sur le Ciel, l’air,
les nuages
& la
Terre commune à tous les êtres vivants. Il ne dit point
aussi que
Pluton commandait sur des lieux bas & occidentaux mais sur
les
noires ténèbres. Or personne n’ignore que
l’Espagne n’est
pas un lieu
ténébreux. Cette dénomination aurait mieux convenu
aux Lapons & aux
autres pays qui approchent du Pôle ; mais on aurait
été embarrassé de
trouver une raison qui eût pu faire donner à Pluton le nom
de Dieu des
richesses [si
l'on rapporte ces propos au Ploutos grec, tout s'éclaire, cf. humide radical métallique].
Les mines d’or des Pyrénées sont venues fort
à
propos au
secours du savant Mythologue qui n’a rien
négligé
de tout ce qui
pouvait appuyer son système. [...] Mais tout cela
convient très bien à ces trois Dieux pris
hermétiquement, & ce
partage est tout naturel de la manière que je l’ai
rapporté sur la fin
du chapitre précédent, Jupiter y est en effet le
dominant, le plus
élevé ; il y occupe le Ciel philosophique. Neptune vient
après, & domine
sur la mer ou l’eau mercurielle ; la terre qui surnage, où
Jupiter suit
les moindres impressions des mouvements de cette eau ; ce qui fait
nommer à bon droit Neptune quassator terrae. Ces impressions se
communiquent même fort aisément à la terre qui est
au fond du vase, à
laquelle nous avons donné avec les Philosophes le nom de Pluton.
Il
n’est donc pas surprenant qu’Homère feigne que ce
Dieu des
Enfers
ressentit avec frayeur les secousses de la Terre, que Neptune excita.
Si des explications aussi simples que celles-là ne satisfont pas
un
esprit exempt de prévention, je ne sais pas trop s’il faut
lui
en
chercher d’autres.
Mais pour achever de le convaincre, faisons quelques réflexions
sut la
manière donc les Anciens représentaient Jupiter. Il
semble que celui
qui avait fait ce Jupiter Olympien sur son trône, dont Pausanias
fait
mention a voulu mettre devant les yeux tout ce qui se passe dans
l’œuvre. Pourquoi ce trône est-il tout brillant
d’or & de
pierreries, & fait particulièrement
d’ébène
& d’ivoire ?
Pourquoi Jupiter lui-même & la victoire sont - ils aussi
d’ivoire
& d’or ? Pourquoi son sceptre est-il un composé de
tous les
métaux
réunis ? Pourquoi enfin Jupiter est-il représenté
la partie supérieure
du corps nue, & l’inférieure couverte d’un
manteau sur
lequel sont
peints toutes sortes d’animaux & toutes sortes de fleurs ?

Jupiter
Olympien, sculpture de Phidias – [A.–C.
Quatremère de
Quincy, Le Jupiter olympien, Paris, de Bure, 1815, frontispice et
titre. Bibliothèque d’Art et
d’Archéologie-Jacques Doucet]
Que le
Lecteur se donne la peine de rapprocher cette description de
tout ce que nous avons dit de l’œuvre jusqu’ici, il
n’aura pas de peine
à voir dans l’ébène, l’ivoire &
l’or, les
trois couleurs
principales qui surviennent à la matière pendant les
opérations du
Magistère ; c’est-à-dire, la noire qui est la
clef
de l’œuvre, comme
elle était celle qui dominait dans le trône de Jupiter ;
la blanche
représentée par l’ivoire ; & la rouge ou
l’or
philosophique
désignée par l’or. Les autres couleurs moins
permanentes,
qui se
manifestent séparément & intermédiairement,
sont symbolisées par
les différents animaux & les couleurs variées des
différentes
fleurs qu’on avoir peints sur le manteau. Le coup
d’œil &
l’ensemble
de tous ces objets formaient en même temps une espèce
d’arc-en-ciel
qui désignait l’assemblage des couleurs, que les
Philosophes
appellent
la queue de paon, Et comme cette Iris Hermétique paraît
dans le temps
que le Jupiter des sages a commencé à sa montrer, on
avait eu soin de
marquer cette variété de couleurs par les animaux &
les fleurs
peints sur son manteau qui ne lui couvrait en conséquence
que la
partie inférieure. On n’avait représenté que
la
partie supérieure de
son corps nue parce que la couleur grise ou Jupiter se manifeste
d’abord à la superficie pendant que le bas ou le dessous
est
encore
noir, ou couvert du manteau coloré comme la queue de paon. La
victoire
d’ivoire & d’or indique celle que le corps fixe a
remportée
sur le
volatil, qui lui avait fait la guerre en le dissolvant, le
putréfiant
pendant la noirceur, & le volatilisant, La couronne d’olivier
est
la couronne de paixqui désigne la réunion du fixe &
du volatil en
un seul corps fixe de manière qu’ils sont
inséparables ; aussi
Jupiter après sa victoire sur les Géants,
n’eut
plus aucuns ennemis à
combattre, & régna perpétuellement en paix. Mais rien
ne prouve
mieux pour mon système que le sceptre de Jupiter,
fait de tous les
métaux réunis, & surmonté d’une aigle.
La
volatilisation qui se
fait de la partie fixe ou aurifique, pouvait-elle être
marquée plus
précisément que par l’aigle qui enlevé
Ganymède [cf.
Atalanta XLIII - XLIV - XXXVI
; Douze Clefs
de Philosophie], pour servir d’Echanson
à Jupiter ? puisqu’on doit se souvenir que cette
volatilisation
arrive
pendant le temps que règne la couleur grise Ces parties
volatilisées
& aurifiques, qui retombent en rosée ou pluie dorée
sur la terre,
ou crème grise qui surnage, ne sont- elles pas bien
exprimées par le
nectar & l’ambroisie que Ganymède versait à
Jupiter ?
puisque l’eau
mercurielle volatile est de même nature que l’or
philosophique
volatilisé ; qu’ils sont par conséquent immortels,
comme
l’or est
incorruptible. L’une représente donc le nectar ou la
boisson ;
&
l’autre l’ambroisie ou les viandes immortelles des Dieux.
On a choisi
l’aigle entre les autres oiseaux tant à cause de sa
supériorité sur
les autres volatils, qu’à cause de sa force & de sa
voracité qui
détruit, mange, dissout & transforme en sa propre substance
tout ce
qu’elle dévore. On disait aussi qu’elle était
la seule
entre tous les
animaux qui pût regarder le Soleil d’un œil
fixe & sans
cligner la
paupière, peut-être parce que le mercure des Philosophes
est le
seul Volatil qui puisse s’attaquer à l’or, avoir
prise sur lui,
&
le dissoudre radicalement. [cf. humide radical métallique]
Le sceptre de Jupiter est le symbole des métaux philosophiques
par les
métaux du vulgaire dont il était composé Ils y
étoient tous réunis,
mais distingués, comme les couleurs de la matière se
manifestent
toutes successivement pour produire une seule chose, que le sceptre de
Jupiter, marque distinctive de sa Royauté & de son Empire.
Il est
fâcheux que Pausanias n’ait point ajouté à sa
description l’arrangement
& l’ordre que ces métaux tenaient entre eux ; je suis
persuadé
qu’on les y remarquait dans l’ordre même successif
des couleurs
de
l’œuvre ; c’est-à-dire, le plomb, ou Saturne,
ou la couleur
noire dans
le bas du sceptre ; ensuite l’étain ou Jupiter ou la
couleur grise ;
puis l’argent, ou la Lune, ou la couleur blanche ; après
cela le
cuivre ou Vénus, ou la couleur jaune-rougeâtre &
safranée, le fer,
ou Mars, ou la couleur de rouille venait sans doute après &
enfin
l’or, ou le Soleil, ou la couleur de pourpre. Tout le reste de la
description s’accorde trop bien à mon système, pour
que
ma conjecture
ne soit pas fondée. D’ailleurs le sceptre de Jupiter
Olympien
n’était
pas la seule chose que les Anciens faisaient d’un électre
composé de
tous les métaux. Les Égyptiens représentaient
Sérapis de la même
manière, & y ajoutaient aussi du bois noir, comme on en
mettait au
trône de Jupiter Olympien. Tous les Antiquaires savent que par
Sérapis
on entendait Jupiter, & avec raison ; puisque le bœuf Apis
prenait
le nom de Sérapis après sa mort, comme la couleur grise
ou Jupiter
paraît après la noire à laquelle les
Disciples d’Hermès ont donné
assez communément les noms de mort, sépulcre,
destruction, & ont
inventé des allégories en conséquence comme
on le voit dans les
Ouvrages de Flamel, de Basile Valentin, de Thomas Northon [cf. Hermaphrodite et bibliographie] & de
tant d’autres.
Enfin pour conclure ce chapitre je vais mettre devant les yeux du
Lecteur ce qu’Arthéphius (Livre
Secret) dit des couleurs afin qu’il puisse voir
si l’application que j’en ai faite est juste.
«
Pour ce qui est des
couleurs, celui qui ne noircira point ne saurait blanchir parce
que la
noirceur est le commencement de la blancheur, & c’est la
marque de
la putréfaction & de l’altération ; &
lorsqu’elle
paraît, c’est
un témoignage que le corps est déjà
pénétré & mortifié. Voici comme
la chose se fait. En la putréfaction qui se fait dans notre eau,
il
paraît premièrement une noirceur qui ressemble à du
bouillon gras sur
lequel on a jeté force poivre & ensuite cette liqueur
s’étend,
elle se blanchit insensiblement en continuant de la cuire, ce qui
provient de ce que l’âme du corps surnage au-dessous de
l’eau
comme une
crème qui étant devenue blanche les esprits
s’unissent si
fortement,
qu’ils ne peuvent plus s’enfuir, ayant perdu leur
volatilité. C’est
pourquoi il n’y a en toute l’œuvre, qu’à
blanchir le laton ou
leton,
& laisser là tous les livres, afin de ne nous point
embarrasser par
leurs lectures en des imaginations & en des travaux inutiles &
ruineux : car cette blancheur & la pierre parfaire au blanc &
un corps très-noble par la nécessité de sa fin qui
est de convertir
les métaux imparfaits en très-pur argent,
étant une teinture d’une
blancheur très - exubérante, qui les refait & les
perfectionne, &
qui a une lueur brillante, laquelle étant unie aux corps des
métaux
imparfaits, y demeure toujours sans pouvoir en être
séparée. Tu dois
donc remarquer ici que les esprits ne sont point rendus fixes que dans
la couleur blanche, & par conséquent qu’elle est plus
noble
que
celles qui l’ont devancé, & on doit toujours la
souhaiter,
parce
qu’elle est en quelque façon & en partie
l’accomplissement de
toute l’œuvre : car notre terre se pourrit
premièrement dans la
noirceur, puis elle se nettoie en s’élevant & en se
sublimant,
& après qu’elle est desséchée, la
noirceur
disparaît & alors
elle blanchit, & la domination humide &
ténébreuse de la femme
ou de l’eau, finit. C’est alors que le nouveau corps
ressuscite
transparent, blanc & immortel, & qu’il est victorieux de
tous
ses ennemis. Et de même que la chaleur agissant sur
l’humide
produit la
noirceur ou la première couleur principale qui se manifeste ; la
même
chaleur continuant son action & agissant sur le sec, elle produit
aussi la blancheur, qui est la seconde couleur principale de
l’œuvre.
Et enfin la chaleur agissant encore sur le corps sec elle produit la
couleur orangée & ensuite la rougeur qui est la
troisième &
dernière couleur du Magistère parfait. »
Ce texte
d’Artéphius montre
aussi assez clairement pourquoi on immolait à Jupiter des
chèvres, des
brebis & des Taureaux blancs. Ces différentes couleurs
expliquent
en même temps les diverses métamorphoses de Jupiter,
qu’un
ancien Poète
a renfermées dans les deux vers suivants : Fit taurus, cygnus,
satyrusque, aurumque ob amoren. Europa, Laedes, Antiopae, Danaes.









