AURORA CONSURGENS : I - II - III -


Ovidius, Metamorphoseon libri XV (traduction anonyme), Belgique, Flandre, XVe siècle ou le Mysterium Conjunctionis


revu le 5 septembre 2012

Essai d'interprétation alchimique des miniatures du mss de Zurich -


Plan : introduction : I. Aurora consurgens ou le Lever de l'Aurore - II. Carl-Gustav Jung et l'Aurora consurgens - III. Animus et Anima - IV. Mercurius Redivivus et Aurora consurgens - V. Mysterium conjunctionis et Aurora consurgens - commentaire des 21 premières miniatures de l'Aurora consurgens : I. version retenue - II. Addenda [lecture a posteriori de l'Alchimie de J. Van Lennep] - figures : I - II - III - IV - V - VI - VII - VIII - IX - X - XI - XII - XIII - XIV - XV - XVI - XVII - XVIII - XIX - XX - XXI - suite à l'Aurora consurgens, II -

Remerciements : à PSP pour les figures de l'Aurora consurgens.

Liste des idéogrammes et symboles : Terre - Feu - Eau - Air - Vénus, Lucifer - Sulphur [Soufre sublimé ou dissous] - animus [Mercurius : Mercure philosophique ou double Mercure, dissolvant des Sages] - hexagramme de Salomon [Eau ignée ou Feu aqueux] - Terre fixe - anima - anima consurgens [sublimation de l'animus ou du Mercurius] - nitrum - sal - ioV [chaux métallique] - stella - flos - stibine - Sol - Luna - Taurus [Rebis] - arc - Arès, Mars, vitriol - safran d'alun [chaux de la terre fixe de l'alun] - alkali fixe sublimé [Neptune] - Lune mercurielle - Zeus - Cronos - nigredo [Soleil noir] - adversus- luna descrecens [in aurorae tempore] - Sol Ares -  luna veneris -  Sal Amon -  stella cum cruce -  ioV cristou [chaux mercurielle] - aurea stibi -  antimonium [antimimon] - vitri oleum - AZOTH [qeioV] - animus -

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L'original de l'Aurora consurgens : http://www.e-codices.unifr.ch/fr/zbz/Ms-Rh-0172/1r-3/medium-



Introduction


I. Aurora Consurgens, ou le Lever de l'Aurore [AC]

Aurea hora [l'Heure d'Or], tel est le sous titre implicite de cet ensemble de miniatures datant du XVe siècle. Ce sont les couleurs qui sont mises au premier plan comme l'indique la première partie de l'AC :

« [...] cette science possède une heure dont la fin est dorée pour ceux qui opèrent de façon correcte et elle produit des couleurs jaunes et rouges qui sont intermédiaires entre le noir et le blanc [...] » [AC, M.-L. von Franz, 1957]

Les astres on toujours semblé exercé pour l'esprit une action par le biais de leurs couleurs : c'est un fait, datant des Chaldéens, que l'on retrouve aussi bien en alchimie qu'en astrologie. C'en est à croire que les couleurs des gemmes orientales, qui fascinent tant l'esprit, se sont sublimées dans les éclats constellés des cieux. Placidus de Titis soulignait dans son Primum Mobile [1647], à sa Thèse 20 :

La variété des couleurs des étoiles cause la diversité de leurs effets. Ainsi, la couleur des luminaires, celle du Soleil ou d'or
possède une vertu active identique à l'intensité de la lumière dont elle procède et en est même pour ainsi dire la cause approchée. Le blanc possède une vertu passive, analogue à la brillance mais ces deux couleurs premières concernent des effets d'une nature simple, très efficaces, comme dans le cas des substances matérielles etc. Les autres couleurs dans les étoiles génèrent des qualités spécifiques : ainsi le bleu et le jaune, couleurs de Jupiter et de Vénus, mélange de blanc et d'or, signent une nature tempérée née de la chaleur et de l'humidité. Dans le bleu, la chaleur prédomine, dans le jaune, l'humidité et par conséquent, ces deux planètes confèrent ce qui est bon, utile et plaisant, la première est masculine en raison de sa dominante chaude, la seconde
féminine en raison d'une dominante humide. La couleur de plomb et celle de feu résident de même en Saturne et Mars et signent une nature inclémente, pour le premier froide et sèche, pour le second, chaude et sèche. Saturne est plus froid que sec et par conséquent masculin, Mars plus sec que chaud et par conséquent féminin.


À travers ces considérations semblant délirantes, c'est une poésie surréaliste qui s'exprime ; elle ne doit point être considérée autrement. C'est l'occasion pour nous de mettre en scène les acteurs de cette pièce d'agriculture céleste, car c'est ainsi que les Adeptes ont coutume de parler de leur oratoire [voyez la Tabula Smaragdina : le mot traduit par « industrie » se rapporte au spiritus :  ] qui, au vrai, mériterait le qualificatif d'aratoire [gh : ]. Quand le jour paraît, quand la clarté survient, les étoiles palissent, s'éteignent progressivement, leurs couleurs disparaissent et dans certaines conditions, on peut voir réunies dans le ciel du matin et . Et lorsque les deux planètes sont en conjonction, elles peuvent affecter la forme du hiéroglyphe . La clarté environnante est alors violette ou mauve et les astres ne sont pas très éloignés de l'horizon. Dans certaines circonstances, plus rares puisqu'il faut que trois conjonctions soient réunies, il arrive qu'à se mêle . C'est encore plus rarement que vient se joindre à ce trio pour former un quatuor. Le spectacle est alors magnifique mais il est fugitif car, animée par le primum mobile, le étend progressivement son empire lumineux, imposant son régime et faisant rentrer dans l'ombre ce silencieux concert des orbes célestes. Il ne serait même pas la peine d'évoquer tant il est pour ainsi dire imperceptible à ce moment de l'Aurea hora. Et pourtant ! Les alchimistes savent bien que sans le plomb des Sages, leur tâche est vaine et leurs efforts inutiles. C'est la nuit, par un temps serein, quand la est en son plein, qu'opère le mystère de la nature [cf. Aurea Catena Homeri] et que c'est un monde de feu  qui domine le noir  de leur oeuvre. C'est un feu qui brûle sans détruire - il s'agit d'un feu aqueux  - et que le regard de l'aigle  peut croiser sans crainte : c'est le soleil noir des alchimistes que Lulle nomme grande éclipse et que l'on peut caractériser par le signe qui s'oppose à Sol en tant que le point fixe vient à manquer, témoin de la sublimation du soufre [sulphur ]. Et ce cercle aveugle suffit à représenter le serpent Ouroboros qui, depuis Zosime le Panopolitain [cf. Alchimistes Grecs, t. IV, Mémoires authentiques, Michèle Winand-Mertens, les Belles Lettres, 2003], représente le serviteur, à la fois furtif et fidèle, de l'Artiste. Mais qui dit aveugle dit guide : aussi bien Artémis a-t-elle à charge [hgemoveia] d'orienter le sens de la coction : c'est ce que dit en substance Lambsprinck [De Lapide Philosophorum] quand il écrit au commentaire de la neuvième figure :

« Si la fortune voulait de Rhéteur tu deviendrais Consul. Si aussi elle voulait, de Consul tu deviendrais Rhéteur. Comprends que le premier Degré de la Teinture est réellement apparu. » [Petit Traité sur la Pierre philosophales, in Georges Ranque, la Pierre philosophale, Laffont, 1972]

Il faut comprendre la Force et l'Esprit : le consul renvoie à hgemonikoV [consularis], c'est-à-dire qui est propre à guider, épithète d'Hermès conducteur des âmes [hgemonioV]. Quant au rhéteur [rhtor], il faut y voir le beau parleur qui « fait de l'esprit », expression que l'alchimiste se doit de prendre au pied de la lettre puisqu'il s'agit de l'art oratoire. Par là, Lambsprinck veut faire saisir que de l'obscurité, la lumière va bientôt surgir, exacteemnt comme il est dit au Cantique des Cantiques (VI : 10). L'opposition est ainsi précisée entre le mercurius qui dissout au début de l'oeuvre et l'anima consurgens où la sublimation progressive du mercurius opère.


De Lapide Philosophorum, 9ème figure, Lamsprinck

On remarque sur cette importante figure des emblèmes majeurs de l'Art : la qui marque la naissance  du lapis dans sa première forme [sublimation du Soufre ou sulphur ] exprimée aussi par la présence du dauphin [hiéroglyphe annonçant la réincrudation du sulphur]. Ce n'est pas tout : le symbolisme s'enrichit si l'on se souvient du rapport entre l'aurore et la biche, via Artémis. La biche [elajoV] partage avec le paon d'être l'animal consacré à Héra ; on trouve dans le Cantique des Cantiques ceci :

« Je vous en conjure, filles de Jérusalem, par la gazelle, par les biches des champs, n'éveillez pas, ne réveillez pas mon amour, avant l'heure de son bon plaisir. » [II :7]

C'est en ce réveil de l'amour que consiste notre AC. En quoi la biche est-elle liée à la conjonction des principes {, } qui détermine le lever du Soleil ou surrection du lapis ? Nous avons dans d'autres sections vu que l'un des principes, le Soufre rouge, ne pose pas problème, envisagé du moins sous l'angle de la phénoménologie touchant l'Art sacré ; il s'agit du sulphur . Tel n'est pas le cas du second principe appelé Soufre blanc ou résine de l'or, dans lequel le sulphur dont la maturation est arrivée à échéance, se projette [le soufre blanc est appelé par Djabir Arsenic, par Paracelse SEL, par d'autres alchimistes, Corps ; on notera aussi une confusion dans les esprits avec la chronologie de l'oeuvre car certains ont vu la succession des couleurs dans ce sulphur ; ils  n'y ont point vu que deux matières différentes, l'une de vertu terrestre et l'autre de vertu céleste, y étaient disposées]. Dans le Moyen Orient, la biche est l'expression de la terre femelle dans la hiérogamie - et selon certaines légendes d'Anatolie, on dit qu'au moment où la biche met bas, une lumière sacrée illumine la terre. Nous sommes tentés de voir en cet animal le symbole du Soufre blanc et nous proposons l'idéogramme suivant, dérivé de celui du tartre, pour le caractériser : . La filiation est d'ailleurs facile à percevoir entre les symboles exprimant l'unité , l'opposition , le ternaire  puis le quaternaire . Selon la tradition hermétique, le Soufre blanc se rattache au quaternaire et le Soufre rouge projeté [sulphur réincrudé] en constitue l'expression quintessencée. Remarquons que elajoV vaut autant pour la biche que pour le cerf dont on connaît une belle représentation dans le Petit traité de Lambsprinck. Ce couple symbolise les deux principes déjà arrivés à un stade avancé de la Grande coction, qui sont encore croisés à cette époque : voilà qui leur confère une extrême mobilité, une légèreté où l'on reconnaît les traits du Mercurius qui est leur guide - en la personne d'Artémis, cf. supra - tout de même que leur chasseur [elajoktonoV =
hgemoveia]. Les alchimistes ont coutume de célébrer la chasse au cerf [] entre mars et avril [ElajhboloV] comme le veut le tradition ainsi que l'atteste la planche IV du Mutus Liber et le bel emblème de Limojon de saint Didier [Triomphe Hermétique]. C'est là qu'ils tendent leur filet [boloV] pour capturer les poissons gras dont parle Jung dans Aion [trad. Albin Michel, 1976, p. 160] sur l'évocation des poissons zodiacaux figurant dans la première figure du traité [Jung parle de la version du Museum Hermeticum, p. 343] que nous reproduisons :


De Lapide Philosophico, prima figura. Lambsprinck, in Museum Hermeticum, 1677

« Ainsi les philosophes ont une mer à eux... où viennent à naître des petits poissons gras ou d'autres mouvants dans leurs écailles argentées ; celui qui apprend à les envelopper dans un filet finement noué et à les extraire mérite d'être considéré comme un pêcheur d'une grande habileté. » [Jean D'Espagnet, Arcanum Hermeticae Philosophiae Opus, cap. 54]

D'Espagnet dont on a mis en doute la paternité de l'Oeuvre Secret d'Hermès exprime en quelques phrases tout ce qui ressortit de l'AC. Pour l'alchimiste, l'aurore débute au signe du Verseau, s'intensifie aux Poissons avant que le lapis n'apparaisse entre mars et avril. Le parallèle entre le Cantique des Cantiques et l'oeuvre des Sages est à chercher dans bolai hliou où l'on peut voir aussi bien les rayons du soleil [VI : 10] naissant, l'Orient, que les traits de l'amour [II : 7]. Ces poissons gras évoqués par D'Espagnet sont à l'image de ce sulphur  que l'Artiste veut décroiser pour le mettre en Terre . Cette opération est, au dire des Adeptes un véritable tour de force, évoqué plusieurs fois par Fulcanelli [cf. Gardes du Corps, Gobineau de Montluisant] pour lequel nous conseillons au lecteur de se reporter à la planche XIV du Mutus Liber. Mais nous n'avons pas épuisé le symbolisme de la biche puisqu'on la retrouve comme 4ème des douze travaux qu'Eurystée imposa au héros, cf. Fontenay.
Eurysthée [cf. Diodore de Sicile, Hist. Univ.] ordonna à Hercule de lui amener une biche aux cornes d'or qui courrait d'une grande vitesse. Il se servit plus de son adresse que de la force pour venir à bout de cette entreprise. Car les uns disent qu'il la prit dans des filets, d'autres qu'il la fit tomber dans un piège, et quelques autres enfin veulent qu'il s'en soit rendu le maître en la forçant à la course [comparez avec la fable d'Atalante et d'Hippomémnès, cf. Atalanta fugiens]. Ce qu'il y a de certain c'est qu'il acheva cet exploit sans aucun danger. Ce ne fut donc qu'un jeu d'enfants. Cette biche avait des pieds d'airain et des cornes d'or. Ces pieds d'airain, lourds, la rivaient à la terre et, au vrai, c'est bien le rôle du Mercure que de faire de l'Airain des Sages une Terre salvatrice où Latone puisse accoucher dans la tranquillité. Cette opération exige la sublimation du  et explique la présence de l'aigle à la figure I de l'AC. Ici, il s'agit de prendre au filet les poissons qui nagent dans la mer hermétique, comme l'enseignent Lambsprinck et D'Espagnet. Pernety [Fables Égyptiennes et Grecques, livre II, chap. 4] nous dit de cette biche qu'elle habitait le mont Ménale. Il n'était pas permis de la chasser aux chiens, ni à l'arc. Il fallait la prendre à la course, en vie, et surtout sans qu'elle perde une goutte de son sang, ce qui atteste qu'à côté de ces traits mercuriels - indiquée par son excessive vélocité -, la part du Soufre est primordiale. Sans doute, cette biche, pourtant rapide, ne filait pas assez vite, si l'on nous comprend bien, pour qu'elle puisse échapper à Hercule. Pernety nous dit, à propos des cornes et des pieds, que c'est ce qu'il faut dans l'Art chymique, où la partie volatile, figurée par la courbe légère de la biche, est volatile au point qu'il ne faut rien moins qu'une matière fixe comme l'or pour la fixer. Voire ! Ce n'est pas dans cette vue que nous comprenons cette part mercurielle. L'Airain même, dont ses pieds sont faits, attestent déjà de la note saline et montre que la première dissolution a passé. L'Auteur du Ros. Phil., dit encore Pernety, a employé figurativement des expressions qui signifient la même chose, lorsqu'il a écrit que :

« L'argent-vif volatil ne sert à rien, s'il n'est mortifié avec son corps ; ce corps est de la nature du soleil. »,

ce qui veut dire que le Mercure commun est inopérant s'il n'est conjoint au Soufre afin de former le Mercure animé dont la biche peut être un symbole. Nous ajouterions volontiers que l'on peut trouver dans la biche cette anima consurgens  dont nous parlions tout à l'heure. Basile Valentin, dans une allégorie sur le Magistère des Sages, s'exprime ainsi :

« Un âne ayant été enterré, s'est corrompu et putréfié ; il en est venu un cerf ayant des cornes d'or et de pieds d'airain beaux et blancs ; parce que la chose dont la tête est rouge, les yeux noirs et les pieds blancs, constitue le Magistère. »

Pernety poursuit en disant qu'on a feint avec raison que cette biche avait des pieds d'airain. De cet airain étaient ces vases antiques que quelques héros de la fable offrirent à Minerve ; le trépied dont les Argonautes firent présent à Apollon [cf. Atalanta XLVI, fig. V] ; l'instrument au bruit duquel Hercule chassa les oiseaux du lac Stymphale ; la tour dans laquelle Danaë fut renfermée, etc. Tout, selon Pernety, dans cette fable a un rapport immédiat avec Diane. La biche habite un mont voué à la pierre de lune, par
mhnh, Lune et laaV, pierre à bâtir. Le fleuve Ladon fut le terme de la course de la Biche, parce qu'après la circulation longue elle se précipite au fond du vase dans l'eau mercurielle, où le volatil et le fixe [dixit Pernety] se réunissent. Enfin, nous ferons remarquer au lecteur que le polyptique de Grünewald, à Colmar, possède un magnifique panneau que nous avons examiné dans une section où nous écrivions ceci :
la chasse à la biche symbolise, dans certaines peuplades, la poursuite de la sagesse [l'esprit lié à l'âme, l'Esprit Saint], qui ne se trouve que sous un pommier [pomme, mouton : melon, en relation avec la grenade, hiéroglyphe par excellence du Soufre rouge]. En ce sens, la poursuite de la biche représente la qualité de l'Âme [Soufre] opposée à l'agressivité dominatrice et à l'acrimonie [premier Mercure] de l'esprit : c'est donc la Force de l'Âme qui est signifiée par cette biche interposée entre saint Paul et saint Antoine. C'est ici que patience et persévérance [cf. bas-reliefs du portail de Notre-Dame à Paris] s'avèrent indispensables, tout de même qu'humilité, pour parvenir à faire l'oeuvre du Mercure par le seul Mercure. Dans le même ordre d'idées, voyez encore ce cerf qui s'apprête à pénétrer dans la retraite de l'ermite. Il est souvent comparé à l'arbre de vie ; aussi en ferons-nous notre Arbore solari. Symbolisant aussi la renaissance, il n'est pas hasardé de dire qu'il existe une relation entre cet animal et le corbeau noir qui apporte un morceau de pain [ainsi qu'avec le phénix du poème attribué à Lactance]. Annonciateur de la lumière, ce qu'indique par ailleurs ce ciel d'un vert pâle, le cerf apparaît comme le médiateur entre le ciel et la terre : il joue ainsi le rôle équivalent de la rosée de mai ou des anges musiciens que l'on aperçoit ici. Du point de vue alchimique, on peut situer sans peine le cerf dans la transition des régimes de Saturne et de Jupiter. Et c'est avec intérêt mais aussi sans surprise que l'on notera qu'Origène en fait l'ennemi et le pourchasseur de serpents. Cette transition dans les régimes a pour but d'obtenir l'aqua permanens ; aussi notera-t-on encore que le cerf participe de la longévité et de l'abondance. Chez les anciens Hébreux, le cerf est assimilé au bélier.


De Lapide Philosophorum, 3ème figure, Lamsprinck

Nous avons déjà commenté cette Tertia Figura [Museum Hermeticum, p. 347], cf. Fontenay pour exprimer notre accord partiel avec les vues de Jung concernant cette scène qu'il comprend comme mercurius double :
ll est certes exact que les quinze gravures que l'on aperçoit dans le De Lapide Philosophorum de Lambsprinck
vont, en général, par paires, mais dire, comme le fait Jung, que cela exprime la double nature du Mercurius semble inexact et mérite cette note : le 2ème oeuvre a comme but la préparation du Mercure commun [nous voulons parler de celui dit de la voie commune dont parle le pseudo Lulle dans sa Clavicule] dont nous avons montré qu'il pouvait être obtenu, à la limite, d'un seul sel, très anciennement connu [cf. arcanum duplicatum]. Dans le 3ème oeuvre, on mêle ce Mercure commun au Soufre. On crée ainsi de toutes pièces, le Mercure philosophique  et c'est lui qui est le double Mercurius de Jung [cf. Psychologie et Alchimie, pp. 548-593 sur le thème de la licorne]. Et nous sommes d'accord avec lui quand il dit que le cerf est est un symbole du Mercurius. L'association à l'or de la licorne, du lion, de l'aigle et du dragon ne tient pas compte des époques de l'oeuvre. Il faut voir dans la licorne une partie de l'anima consurgens où le est prêt à être projeté en masse dans la terre préparée  : la licorne est ici non seulement l'instrument de fixation mais surtout de pénétration [projectio ] :

« Unicornis est Deus, nobis petra Christus, nobis lapis angularis Jesus, nobis hominum homo Christus. » [
Priscillian, in Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum . t. XVIII, p. 24 cité in Jung : Racines de la Conscience, le symbolisme de l'eau, p. 195]

Sans cet instrument, cet artifice, l'AC est impossible, cf. Fontenay. Dans le cadre de cette section, nous ne pouvons pas nous étendre davantage sur l'arcane de la licorne de même que sur le coq, dont il est presque trivial de dire qu'il est lui aussi annonciateur de la lumière [
koyicoV], cf. figure XI. Il nous faudrait, de même, évoquer le merle de Jean [cf. Jean le Baptiste et figure XI]. C'est peut-être en Extrême Orient, toutefois - terre de l'aurore s'il en est puisque aurore = Orient - et au Japon que l'on trouvera une symbolique qui se rapproche étrangement des vues hermétiques occidentales touchant à l'alchimie : le chant du coq, associé notez-le bien à celui des dieux [c'est-à-dire des planètes, revoyez ici l'un des emblèmes clef de la Philosophia Reformata de Mylius] fait sortir la déesse du de la caverne [dans l'emblème évoqué, il s'agit d'un puits] où elle se cachait [nous dirions où elle se terrait si l'on nous entend bien], ce qui correspond à la manifestation de la lumière. Néanmoins, il ne faut pas oublier la trace luciférienne de [josjoroV] qui persiste dans la renaissance de l'Âme [cf. là-dessus Jung, Essais sur la symbolique de l'Esprit, trad. Albin Michel et  Festugière, la Révélation d'Hermès Trismégiste, Les Belles Lettres, 1990, 3 vol.] comme en témoigne, selon le Bouddhisme tibétain, la présence dans cette rota mundi, du porc et du serpent qui constituent, avec le coq, l'un des trois poisons [ioV] de l'oeuvre, avant que ne survienne la sublimation terminale de l'Esprit qui libère le .


Figürliche alchimia, XVIIe, Illuminatio - f. 32r


Le porc [uV] renvoie au sanglier : c'est évoquer l'un des emblèmes majeurs - emblème XLI -  de l'Atalanta fugiens où l'on voit le sang blanc d'Adonis, culbuté par Arès  [qui s'était métamorphosé en sanglier], coloré par le sang rouge d'Aphrodite , égratignée par les roses de buissons sauvages. Au plan hermétique, Arès symbolise la ? qui permet de lier le SEL au NITRE en sorte d'en faire l'ioV : c'est l'anémone [anemwnh] qui annonce le printemps ou aurore de l'oeuvre. On verra infra ce que nous disons d'un texte de Gerhard Dorneus [cf. bibliographie] au sujet de la colère afin d'établir facilement le rapport entre l'anémone et l'agitation de l'âme [anima] qui n'a d'égale, en cette époque de l'oeuvre, que la turbulence du vent [animus] dans le corps [anhmoV]. Nous terminerons cette introduction en établissant une monade hiéroglyphique qui fait voir la richesse conceptuelle du signe . Cette monade permet de représenter les sept planètes connues des Anciens [partant les sept métaux] ainsi que les Éléments d'Empédocle.



Le titre de l'AC est extrait du Cantique des Cantiques - [VI :10 ] dont on trouvera une version de qualité dans une étude de Paul Vulliaud [Editions d'Aujourd'hui, les Introuvables, P.U.F., 1925] :

quae est ista quae progreditur quasi aurora consurgens pulchra ut luna electa ut sol terribilis ut acies ordinata -
« Qui est celle qui paraît comme l'aurore, qui est belle comme la lune, éclatante comme le soleil, formidable comme une armée ? »

C'est signaler l'imminence de l'apparition du  [sulphur] transfiguré par le [Sal] grâce à
[mercurius]. Les alchimistes entendent bien parler ici de la réincrudation de leur Soufre. Plus donc qu'un crépuscule dont on ne sait s'il est du matin ou du soir [dans un cas, Lucifer, dans l'autre cas Hesperus, cf. humide radical métallique], c'est d'une naissance qu'il est question. Tous les Adeptes ont parlé de cette conception de leur Âme et de son incarnation mais peu ont été assez charitables pour faire voir, précisément, de quoi il pouvait bien s'agir. Nous n'insisterons pas sur le thème, très général, de l'Aurore, pris au sens astronomique ou même au sens mythologique du terme, quoique, à la vérité, Eos aux doigts rosés ne soit point éloigné du symbolisme propre à l'Art sacré, tant s'en faut. Notre regard va plutôt s'attarder sur la façon dont les commentateurs se sont attardés sur l'arcane et sur la manière dont ils ont été conduits à en proposer leur impression. L'AC est assurément un manuscrit du XVe siècle. Selon Jung :

« Le texte de l'Aurora a une importance historique puisqu'il date probablement de deux cents ans avant Khunrath (1598) et Boehme (1610). Fait curieux, la première oeuvre de Boehme est également intitulée Aurora, oder die Morgenröte im aufgang (Aurora, ou le lever de l'aurore). Boehme aurait-il eu connaissance de l'aurora Consurgens (le lever de l'aurore), ou tout au moins de son titre ? »
[Psychologie et Alchimie, le parallèle Lapis-Christus, p. 502]

Dès le XIVe siècle, on avait vu apparaître quelques traités alchimiques avec enluminures comme celui de Constantinus, mais c'est au début du XVe siècle avec l'AC et, entre 1410 et 1419, le Livre de la Sainte Trinité, que ce genre atteindra la taille des chefs-d'oeuvre. À la même époque, on trouve de belles enluminures de l'Ordinall de Norton et des textes enluminés de Nicolas de Valois dont l'athanor est encore conservé au château de Flers. Quoi qu'il en soit, c'est sous le nom de saint Thomas d'Aquin que l'on a fait circuler de nombreux traités, dont un Liber lilii benedicti et notre AC. Le texte, malheureusement encore introuvable sur internet, est presque entièrement constitué de citations, citations d'auteurs alchimiques et de la Bible, qui, dans ce contexte, prennent comme par enchantement une signification alchimique. Pour certains, le texte aurait des ressemblances avec celui de la Toyson d'Or, alias Splendor Solis. Certains de ces mss de l'AC - dont il existe plusieurs versions - contiennent des illustrations - jusqu'à 38 - qui comptent parmi les plus remarquables du XVe siècle [on consultera là-dessus l'Aurora consurgens de Marie-Louise von Franz, élève de C.G. Jung : Un document sur le problème de l'opposition des contraires, attribué à Thomas d'Aquin, Zurich, 1957. L'auteur tient Thomas d'Aquin pour l'auteur de l'ouvrage...traduit par R. F. C. Hull and A. S. B. Glover. NY: Pantheon, 1966. 555 pp.]. L'AC peut être consulté dans les bibliothèques suivantes :

    - Berlin, Staatsbibliothek Preussischer Kulturbesitz, MS. Germ. qu. 848
    - Glasgow University Library, MS. Ferguson 6
    - Leiden, MS. Vossiani Chemici F. 29 [Cod. Voss. Chym. F. 29]
    - Paris, Bibliothèque Nationale, MS. Parisinus Latinus 14006
    - Praga, Universitni Knihovna, MS. VI. Fd. 26
    - Praga, Chapitre Métropolitain, MS. 1663. O. LXXIX
    - Zurich Zentralbibliothek, MS. Rhenoviensis 172 [Cod. Rh 172 (544) jadis Preussische Staatsbibliothek (Westdeutsche Bibliothek Marburg Ms. Germ. Q 848)]


miniature alchimique, provenant probablement de l'Aurora Consurgens ou de Das Buch der HI. Dreifaltigkeit.
Vellum, Austria?, 15th c. (BPH 177) - l'image se rapproche de la figure VI.


Au mss Ferguson 6, on voit apparaître l'AC au f. 212-237 en forme de 38 aquarelles. Dans le recueil de l'Artis Auriferae,on trouve un commentaire éponyme qui, selon M.-L. von Franz, est un commentaire de l'Aurora consurgens [ I, p. 110-157 dans la version de Perna et dans le volume I datant de 1572, pp. 185-246]. Voici à ce sujet quelques mots de John Ferguson, extraits de sa Bibliotheca Chemica :

Ferguson : This is one of the chief collections of standard alchemical authors. A certain number of the tracts and the Rosarium had been already printed in the De Alchimia Opuscula, Francoforti, 1550 (q.v.) and others in Gratarolo's collection, Basel, Petrus Perna, 1561, in folio (q.v.). The hitter was again printed at Basel by Perna in 1572, in 8°, and immediatly thereafter Perna printed in 1573 Aurlferae Artis quam Chemiam vocant, antiquissimi Authores, sine Turba Philosophorum, in two volumes, small 8°, with an address to the reader by himself. Of the tracts in the first volume he says that the first ten and the last were from manuscripts. In 1593, Conrad Waldkirch at Basel reprinted both volumes in a somewhat handsomer form. Then came this reprint of 1610, to which was added the third volume. [notons que Jung, dans son Psychologie et Alchimie, donne l'Artis Auriferae en deux volumes et son édition date de 1593, publiée à Bâle] A German translation of the Turba and of a tract by Roger Bacon, edited by Paulus Hildenbrandt von Hildenbrandseck appeared at Franckfort am Mayn in 1597 and in 1608 (q.v.). The first two volumes were translated into German by Philip Morgenstern (q.v.), and published at Basel, 1613, reprinted 1750. In the Beytrag zur Geschichte der hühern Chemie, 1785, p. 578, it is called a "collection full of hid heavenly wisdom." This critic's sincerity maybe doubted.

En 1610 donc, l'Artis Auriferae paraît avec le texte de frontispice suivant :


site consulté : Welcome Institute (réédition de 1622)

Artis Auriferae, quam Chemiam vocant, volumina duo, quae continent Turbam Philosophorum, aliosque antiquiss. Auctores, quae versa pagina indicat. Accessit noviter volumen tertium... Omnia hactenus nunquam visa nec edita, Cum Indicibus rerum et verborum locupletiss., Basel, C. Waldrick, 1610, 3 vols.

Le texte de l'Aurora consurgens [je parle ici du commentaire au traité pseudo-aquinate] est désormais disponible pour les chercheurs sur le site de la bibliothèque numérique de Dresde.

M.-L. von Franz rapporte ce qu'écrivit Jung dans Ma Vie [Gallimard, p. 235] :

« C'est ... en 1926 qu'il eut un rêve étrange dont le sens alchimique ne devait lui apparaître qu'ultérieurement. Il s'y voyait fait prisonnier dans un château et son cohcer lui criait : "Nous voilà maintenant prisonniers du XVIIe siècle! " ... Deux ans après ce rêve, Richard Wilhelm lui fit connaître l'alchimie taoïste ... Il commanda chez un libraire une collection de traités réunie sous le titre : Artis Auriferae quam Chemiam vocant, Volumina Duo, 1593. La nuit précédant l'arrivée du livre il eut un nouveau songe ... " J'y découvris une bibliothèque merveilleuse provenant pour sa plus grande part du XVIe et du XVIIe siècles. Il y avait aux murs de gros in-folio reliés en peau de porc. Certains d'entre eux étaient ornés de gravures sur cuivre de nature étrange et d'images représentant des symboles singuliers, comme je n'en avais jamais vu... " » [Jung, son mythe en notre temps, p. 229-230]

Dans nos études alchimiques, nous avons rencontré l'AC à plusieurs reprises : Eugène Chevreul cite Thomas d'Aquin dans son histoire de l'alchimie, qu'il développe à l'occasion d'une pseudo critique de l'ouvrage de Cambriel. Dans nos symboles, nous avons montré que le style visionnaire du texte lui aurait conféré des traits qui auraient pu le faire prendre pour un écrit aquinate [nous avons d'ailleurs donné aussi bien les sources qui s'accordent avec cette thèse que celles qui y sont contraires]. Une interprétation alchimique en a été donnée par Johann Hector von Klettenberg dans son Entlarvte Alchemie, datant de 1713 [notons d'ailleurs que la piétiste Suzanne de Klettenberg était sa nièce : vers 1768 elle a fait pressentir à Goethe - cf. Dichtung und Wahrheit - le monde des allégories et des images métaphoriques qui aboutirait, bien plus tard, à la somme que représente le second Faust, magnifié en musique par Schumann - Scènes de Faust - et par Mahler - symphonie n°8. Précisons que Hector von Klettenberg est mort pendu en 1720 pour fraudes alchimiques...] et il semblerait enfin, qu'Alphidius ne soit point étranger au texte qui accompagne les aquarelles de l'AC, cf. Toyson d'or. Mais cet auteur anonyme, puisque le récit est selon toute évidence pseudo-équinate, donne au chapitre 12 des termes comme « gomme » ou surtout des expressions comme « crachat de Lune » qui évoquent la Turba.


Carl-Gustav Jung (1875-1961)
Mysterium Conjunctionis vol. I et II


Marie-Louise von Franz (1915-1998)
Mysterium Conjunctionis vol. III : AC



II. Carl-Gustav Jung et l'AC.

Il est absolument impossible de ne point parler de C.G. Jung quand on évoque l'alchimie en général, et l'AC en particulier. Jung a, en effet, consacré tout un chapitre de son Psychologie et Alchimie à l'ouvrage dont nous parlons et son élève, Marie-Louise von Franz (1915-1998), a consacré plusieurs études au mss ; ces études ont constitué la troisième partie du Mysterium Conjunctionis [Rascher, Zurich, 1957]. Ce 3ème volume est entièrement dû à M.-L. von Franz ; les deux premiers ont été écrits par Jung : Mysterium conjunctionis [Rascher, Zurich, 1955-1956, 2 volumes]. Ces ouvrages ont été traduits en français par Etienne Perrot [vol. I et II] à qui l'on doit déjà la traduction de l'Atalanta fugiens de Michel Maier, premier essai « d'art total » dans le domaine de l'alchimie. Le 3ème volume a paru en français, à la Fontaine de Pierre.
M.-L. von Franz, et sans doute Jung, considéraient que le texte de Thomas d'Aquin était authentique ; il ne figure pas, cependant, parmi les ouvrages qui lui sont attribués ou, même, parmi ceux que l'on considère comme pseudépigraphes... C'est dans le Parallèle Lapis-Christus que Jung [Psychologie et Alchimie, Buchet-Chastel, 1970] a introduit une étude sur l'AC. Jung écrit qu'une copie manuscrite de l'AC se trouve dans le Codex Rhenovacensis du monastère de Rheinau [Zurich], mss hélas mutilé puisqu'il ne commence qu'à la 4ème Parabole ; autre chose : ce n'est que la 2ème partie de l'AC qui a été publiée dans l'Artis auriferae. En effet, les Proverbes, Psaumes et le Cantique des Cantiques avaient été analysés d'une manière telle qu'il était inévitable d'y voir un honneur direct à l'alchimie, en allant jusqu'à faire du lapis un véritable Bréviaire de l'incarnation et de la mort du Christ ; les disciples d'Hermès savent, bien sûr, que toutes ces paroles doivent être entendues par l'esprit et non directement par le verbe : ainsi, en 1593, date de parution de l'AC dans l'Artis Auriferae, le sens premier de la cabale hermétique semblait déjà perdu... Heureusement, le traité est intégralement conservé dans le Codex Parisinus Latinus 14006 et il en existe une autre copie dans la collection de Johannes Rhenanus

[
Kopp 502, II, p. 343, Harmoniae imperscrutabilis, 310 dans laquelle se trouve l'AC, cf. extrait de notes de la Bibliotheca Chemica de John Ferguson : Syntagma harmoniae chymico - philosophicae sive philosophorum antiquorum conscientium hactenus quidem plurimum desideratorum sed nondum in lucem publicam editorum, collectum & distributum in certas decades, Francof., 1625. 8°. This work ' Syntagma harmoniae chymico-philosophicae' is presumably identical with one which bears a somewhat different title: Harmoniae imperscrutabilis chimico-philosophicae decades duae, quibus continentur auctores de Lapide, Francofurti, 1625. 8°. of the twenty tracts in which a list is given by Lenglet Dufresnoy. He also states that it is a continuation of a collection with the same title, but containing three decades of hitherto unpublished tracts, made by Hermann Condeesyanus, Francofurti, 1625, 8°.

 [il s'agit à l'évidence du Dyas Chymica Tripartita ; on voit s'établir une relation entre Grasseus et Rhenanus ; il se trouve que le texte de l'AC  a été publié dans ce texte de Rhenanus]

 I do not know whether this is a fact, or not, but I doubt it. In the British Museum Catalogue, under Condeesyanus, there is the following entry: Harmoniae inperscrutabilis Chymico-Philosophicae, give philosophorum antiquorum consentientium. . . nondum In lucem. . . missorum decas I. . . . Collectae ab H. C. D. (Decas II. Collecta studio et industria J. Rhenani.) a pt. Francofurti, 1625. 8° This contains the twenty tracts. (There is, by the way, no cross reference in the B. M. Catalogue from Rhenanus to Condeesyanus.)
].

Sur Rhenanus, on peut consulter cet article de la Bibliotheca Chemica de Ferguson, intéressant à plus d'un titre, en ce qu'il permet d'établir un pont entre la collection Rhenanus et la compilation
Dyas Chymica Tripartita. Jung commente ensuite quelques extraits du texte de l'AC, qui reprend des extraits de la Vulgate et entame  le traité par des paroles tirées du Livre de la Sagesse et des Proverbes. On notera que p. 480, la fig. 201 donne une image de la Sapientia, représentée comme la mère des sages [Aquin, De alchimia, mss du XVIe siècle] qui est une des versions de la figure VIII [cf. notre commentaire]. Voici un extrait :

« [...] Approchez vers moi et soyez éclairés et vos actions échapperont à la confusion, vous tous qui me désirez, ma richesse vous comblera. Venez donc, ô mes fils, écoutez-moi, je vous enseignerai à connaître Dieu. Celui qui est sage et qui la comprend, elle dont Alphidius dit que les hommes et les enfants passent à côté d'elle dans la rue et sur les places et que tous les jours elle est foulée aux pieds dans le fumier par les bêtes de sommes et les troupeaux... »

La relation à Alphidius [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12. Alphidius est supposé avoir vécu au XIIe siècle et un traité, qui lui est attribué, est imprimé dans le Trinum Chymicum, à côté d'un autre de Koffsky et d'un troisième de Lulle, Strasburg, 1699. On lui attribue un autre écrit : Claves quinque et alia fragmenta de lapide philosophico componendo resté non imprimé, cf. Kopp, Die Alchemie, 1886, ii, pp. 339, 363] a permis à certains de poser des relations entre certaines parties de l'AC et le texte que l'on doit à Salomon Trismosin [pseudonyme] sur la Toyson d'Or [alias Splendor Solis]. Alphidius est cité plus de cinq fois dans la Toyson d'Or et il est également cité dans l'Aureus Tractatus de Philosophorum Lapide. Or, le passage cité est en droite ligne de celui de l'AC :

« L?or du philosophe peut être acheté à bas  prix » [Alphidius ; l'anonyme de l'Aureus Tractatus cite d'ailleurs un passage du chapitre XVI de l'AC]

L'auteur ne fait, en paraphrasant les textes bibliques, que reprendre les lieux communs habituels de la phraséologie alchimique, cf. prima materia. Examinant la figure VIII, Jung évoque, à propos de la sagesse du Sud, la sagesse du Saint-Esprit, par la comparaison qu'il élabore, entre la reine du Sud, venue d'Orient comme l'aurore qui se lève ; et de citer la Vulgate :

« Qui est celle qui surgit comme l'aurore, belle comme la lune, resplendissante comme le soleil... » [Cant. 6 :10]

Il ne peut s'agir que de Vénus, sous sa forme luciférienne , non sous sa forme de stibine , qui n'apparaît qu'au crépuscule vespéral. Nous pourrions citer également Sirius, annonçant la canicule, ce qui nous renverrait alors à l'emblème XLVII de l'Atalanta fugiens, le chien et le loup représentant les contraires : et c'est le loup qui vient de l'Orient. Il est vrai que le principe de ponticité se situe au début de l'oeuvre et qu'il en constitue, pour ainsi dire, le portique. Rappelons à cet égard que le loup - lukoV - est en assonance phonétique avec la lumière - lukh - qui est aussi le crépuscule, c'est-à-dire l'aube naissante, AC. Jung cite ensuite un passage du Rosarium Philosophorum [Ros. Phil.] qui vaut d'être rapporté en entier, pour ce que nous en dirons immédiatement après :

« Celle-ci [sapientia ? la sagesse] est ma fille, à cause de laquelle il est dit que la reine du Sud est venue de l'orient, comme l'aurore qui se lève, pour écouter, comprendre et voir la sagesse de Salomon ; puissance, honneur, force et pouvoir sont donnés dans ses mains et elle porte la couronne royale des sept étoiles rayonnantes et étincelantes pareille à une fiancée parée pour son mari et sur sa robe il est écrit en lettres d'or, en grec, en arabe et en latin : « Je suis la fille unique des sages, absolument inconnue des sots. » [Psychologie et Alchimie, p. 482]


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 107r, Prague, 1578

La sagesse de Salomon renvoie à la digamma, magnifiée par Hadrian Mynsicht dans l'Aureum Seculum Redivivum, 2ème partie du Dyas Chymica Tripartita. Et les sept étoiles constituent les métaux quintessencés des Anciens dont nous parlons dans l'humide radical métallique. Jung est persuadé que cet extrait du Ros. Phil. fait partie de l'AC :

« C'est là sans aucun doute une citation tirée de l'Aurora... » [ibid, p. 482]

Eh bien ! Jung ne s'est point trompé puisque l'on trouve à très peu près ce texte dans le Traité du Sel compilé par Sendivogius sur des notes d'Alexandre Sethon :

«
L'auteur de l'Aurore apparaissante dit :

" C'est elle qui est la fille des Sages, et qui a en son pouvoir l'autorité, l'honneur, la vertu et l'empire, qui a sur sa tête la couronne fleurissante du Royaume, environnée des rayons des sept brillantes Etoiles, et comme l'épouse ornée par son mari, elle porte écrit sur ses habits en lettres dorées grecques, barbares et latines : Je suis l'unique fille des Sages, tout à fait inconnue aux fols. Ô heureuse Science, ô heureux savant ! car quiconque la connaît, il possède un trésor incomparable, parce qu'il est riche devant Dieu et honoré de tous les hommes, non pas par usure, par fraude, ni par de mauvais commerces, ni par l'oppression des pauvres, comme les riches de ce monde font gloire de s'enrichir, mais par le moyen de son industrie et par le travail de ses propres mains. " » [Chapitre VIII - De la vertu admirable de notre Pierre salée et aqueuse]

À propos de ces sept étoiles, qui forment l'un des fonds symboliques de l'alchimie, Jung s'attarde sur les douze signes du zodiaque en ayant à l'esprit la roue cosmique - qui s'apparente à la roue de la Fortune dont l'un des arcanes majeurs du tarot porte d'ailleurs le nom - comprenant douze godets mais d'autres disent une échelle - servant à l'élévation des âmes. On peut rapprocher ces réflexions de Jung d'une citation du Poème du Phénix attribué à Lactance, repris par Michel Maier dans ses Chansons Intellectuelles :

« Au premier rougeoiement de l'aurore naissante
Dont les rayons rosés font pâlir les étoiles,
Douze fois il se plonge en une onde sacrée,
Douze fois il répand l'eau vive autour de lui,
Il s'enlève et s'installe au sommet du grand arbre [...]
»

L'onde sacrée et l'eau vive forment la fontaine de jouvence de Bernard Le Trévisan : c'est l'eau étoilée et métallique ou dissolvant des Sages. L'arbre est un symbole majeur de l'oeuvre : arbre solaire ou christophore [porte lumière ou porte soufre qui se retrouve dans la figure christique] et arbre lunaire tourné vers le Mercure. On trouve dans l'iconographie un emblème qui regroupe, comme par magie, le septénaire et le duodénaire


Figulus Benedictum [Töpfer], Thesaurinella olympica aurea tripartita, Frankfurt, 1608

où l'on aperçoit l'Arbori solare et les opposés : HlioV [figure solaire = FEU ] et Gh [racines = TERRE = ]. Ce dualisme se retrouve à la figure XIV où nous avons voulu voir, dans une certaine mesure, une association avec le célèbre tableau de Gustave Courbet. Ne peut-on voir, dans le cas présent, cette Déesse du destin représentée sous la forme d'un serpent à sept têtes [ibid., p. 483] et, en conséquence, ne peut-on pas y deviner l'Hydre dont nous avons tant parlé ailleurs ? En ce cas, l'arbre - dont on connaît le sens masculin - prendrait une singulière connotation féminine et permettrait de relever sa valeur hermétique en tant qu'hermaphrodite [chaque tête de l'hydre est à l'image de l'ioV : à l'Artiste de choisir son âme immortelle, c'est-à-dire la rédemption...] C'est le lieu de convergence de ces dieux qu'évoque Jung :

« Le sous entendu historique de ce nombre sept est l'antique assemblée des sept dieux qui sont passés plus tard dans les sept métaux de l'alchimie [...] » [Ibid. p. 483]

Cette roue que Jung évoque p. 484 de son ouvrage, on la retrouve dans notre figure précédente. Il y voit l'oeuvre circulaire, c'est-à-dire la sublimation. Il nous semble que l'on peut aller plus loin et y voir plus que la sublimation : la conjonction des principes. Il n'a pas échappé aux Adeptes que cette roue du destin [envisagée sous le point de vue du microcosme alchimique] exprime avant tout la dissolution [l'oeuvre au noir dont Marguerite Yourcenar a fait le titre de l'un de ses plus beaux livres], c'est-à-dire la viscosité. Cette viscosité, c'est bien sûr le serpent qui l'exprime de la manière la plus frappante qui soit ; d'autant plus frappante d'ailleurs que le serpent - à l'instar du phénix - semble renaître de ses cendres dans la mesure où il change de peau. Nous tenons donc ici le véritable Mysterium Conjunctionis envisagé sous l'angle strictement alchimique. Cette conjonction ou sublimation passe par la dissolution des parties, leur résolution en une première matière qui est cette prima materia : les souffleurs l'ont cherchée partout dans la nature alors qu'elle ne peut être créée que par l'Art qui réduit les métaux en leur humide radical. C'est ce qu'écrit en substance Ripley quand il dit que :

« la roue doit être tournée par les quatre saisons et par les quatre points cardinaux. »

Mais il y a plus, puisque cette roue est à l'image du mouvement diurne - Primum Mobile [cf. Placidus da Titis] - que semble décrire le Soleil. Ce sont les Éléments d'Empédocle et de Platon qui sont convoqués aux rendez-vous des lieux solaires situés aux quatre points cardinaux [aurore = ascendant - zénith = milieu du ciel - crépuscule vespéral = descendant - nuit = fond du ciel]. À ces points cardinaux correspondent les couleurs fondamentales de l'oeuvre et les éléments pris comme entités. À l'aurore est associée la couleur jaune-orangé ; au zénith la couleur blanche ; au soir, la couleur rouge et enfin, le noir à la nuit. On voit que cette succession est tout à fait arbitraire et que cette roue ne peut être vue, littéralement, que de l'esprit. En effet, l'ordre des couleurs, que la tradition hermétique nous a habituée à considérer est : noir - blanc - jaune-orangé et rouge. En fait, il est possible de discerner un arrangement alternatif qui consiste à considérer deux pôles : l'un associant blanc et noir ; l'autre associant jaune-orangé et rouge. D'un côté,  nous pouvons deviner la rupture [par cabale, le caput mortuum] et de l'autre la conjonction [sublimation] des principes Cette importance symbolique se retrouve dans les éléments envisagé comme principes principiants [terme employé par Chevreul dans sa critique d'Artephius] : TERRE - EAU - FEU - AIR. Il est facile, pour ne pas dire trivial, de voir qu'à la Terre est associée le NOIR ; à l'Air, le JAUNE-ORANGÉ ; au Feu, le ROUGE et enfin, à l'Eau, le BLANC. De ce fait, nous avons une séparation qui s'établit entre la Terre et l'Eau et une liaison entre l'Air et le Feu. Ces correspondances s'accordent avec la doctrine hermétique appliquée à l'alchimie. Ce que l'on sait peut-être moins, c'est que nous retrouvons ces niveaux de correspondance dans l'un des plus emblèmes correspondant au début du mouvement R+C.


frontispice du Summum Bonum, Joachim Frizius (Robert Fludd), Frankfurt, 1629 [cliquez pour agrandir]

N'est-on pas en droit de trouver une relation entre l'Aurore naissante et cette Fleur naissante ? Dans cet ouvrage, Robert Fludd [alias Frizius ou Robertus de Fluctibus - né en 1574 et mort en 1637] se fait le héraut du mouvement naissant qui conduit à intégrer dans le savoir humain - rénové d'une certaine façon - l'art de la magie, la nature divine de la cabale, l'essence même de l'alchimie et la « Causa Fratrum Roseae Crucis ». C'est dans le même ouvrage que l'on trouve cette phrase qui est l'une des clefs de l'alchimie :

« Notre or n'est pas celui du vulgaire, mais l'or vivant [...] Cela est de l'ordre de la chimie spirituelle qui purge avec les larmes, sublime par la vertu et les bonnes manières, embellit par des grâces de sacrement, porte au paradis le corps putréfié... » [on trouve semblables notations chez Bernard Le Trévisan - Philosophie Naturelle des Métaux - ; chez Antonio Crasselame - Lux Obnubilata... ; dans le Tractatus Aureus attribué par certains à Mynsicht.]

C'est à une Rosa Mundi que nous avons affaire, où il y a lieu de voir aussi une Rota Mundi. En ce sens, les quatre éléments sont intégrés dans la figure de cette rose. La plante elle-même tire son origine de la Terre et une partie de sa substance de l'Air ; l'Eau lui est indispensable. Reste la rose qui symbolise le Feu puisque la fleur ne saurait s'épanouir sans les rayons du soleil. Mais ce n'est là qu'une explication élémentaire ; car cette rose a des caractères bien particuliers : sa tige est en forme de croix [crux] et donne à l'ensemble les contours, bien connus du disciple d'Hermès, de  dont on connaît les rapports avec Saturne. On voit, en outre, que les pétales ont été organisés en quatre cercles concentriques qui lui donnent l'expression spirituelle du mandala. À gauche, une toile d'araignée [Arachne] et à droite une série de ruches [Melissa] qui nous rappelle une belle série que nous avons visitée naguère [cf. Atalanta fugiens ; plafond de la chapelle de l'Hôtel Lallemant à Bourges ; poële alchimique du Winterthur, etc.]. Deux abeilles viennent butiner : l'une est posée sur la fleur tandis que l'autre s'en approche. L'inscription DAT ROSA MEL APIBUS vient couronner l'ensemble et finir de donner son caractère hermétique à ce véritable Tetraktys. N'en doutons point : c'est bien le miel qui constitue la quintessence ou 5ème élément, chose qu'il aurait été bien difficile à l'artiste de figurer si l'emblème n'avait pas porté, comme ici, les parures du végétal, de l'animal et même du minéral. Ces abeilles possèdent le rôle de transmetteur et jouent le rôle de Mercure ; il s'agit pour ainsi dire des anges de la Terre et le miel peut être considéré comme la rosée de mai. Ce caractère attracteur du pollen - dans le cas de la rose, bâtisseur et nutritif - se double d'un pouvoir funeste, destructeur, que l'on voit réalisé dans le fil de labyrinthe qu'a tissé Arachne à gauche. C'est le lieu de revenir sur le mythe d'Athéna en liaison avec celui d'Arachné : Pallas-Athéna, qui symbolise le Soufre solaire, est aussi la maîtresse du tissage - ou du filage si l'on nous entend bien, revoyez la planche XIV du Mutus Liber. Les mythographes nous disent qu'Arachné, jeune Lydienne, était encore plus douée qu'Athéna dans cet art : un duel va opposer les deux artistes. Athena brodera les douze dieux de l'Olympe [cf. zodiaque alchimique] et aux quatre coins de l'oeuvre, va évoquer les châtiments encourus par les mortels qui osent la défier ; pendant ce temps, Arachne dépeindra les amours des dieux pour de vulgaires mortelles. Athéna, outragée, frappera Arachne de sa navette et Arachne ira se pendre ; Athéna va sauver Arachne alors que sa vie s'échappe - cf. figure XXXVII de l'AC - et la métamorphose en araignée. Par delà cette légende, c'est l'adresse dans le filage qui nous intéresse, c'est-à-dire l'art de « couler » le métal et le minéral. Combien de fois n'avons-nous pas rencontré dans les textes des allusions à la fluence [cado, cassito, etc.] voilée par cabale sous les atours du dégoût [dégoûter mis pour dégoutter] ? Mais, nous dira-t-on, le rapport avec l'alchimie ? il est simple : l'art de la fileuse consiste à obtenir de l'eau de roche. Voilà qui n'est pas sans rappeller ce que dit Fulcanelli, au sujet de la toile d'araignée qui est exactement du même ressort que ce que l'on pourrait dire de la cellule d'abeille [partie élémentaire d'une ruche] puisque l'une comme l'autre forment un labyrinthe. De fait, la toile d'araignée s'impose comme l'hiéroglyphe spirituel du sceau de Salomon [cf. Mynsicht, Aureum Seculum Redivivum].


frontispice du Philaletha Illustrasta de Michael Faustius, agrandissement [Sigillum Sapientum]

Ce n'est pas tout : le miel étant d'une couleur dorée, on peut voir aussi dans notre rose la fameuse fleur d'or à laquelle Jung a consacré le commentaire de l'ouvrage de Richard Wilhelm [Das Geheimnis der goldene Blüme ou Secret de la fleur d'or, 1929]. Pour revenir au frontispice du Summum Bonum, qui nous intéresse dans la relation entre l'aurore et la fleur, essentiellement due à leur caractère éphémère en même temps que poétique, deux choses sont encore à considérer :
a)- la  est indiquée par l'araignée ; elle entre dans le cadre de ces épiphanies dédiées au filage et au tissage. C'est dire que, tout de même qu'une action de « fluence » exercée par le Mercure, c'est une action opposée qui s'exerce, si l'on relie en latin l'une des acceptions du loup - lupus - : araignée, grappin avec . Nous avons déjà dit à maintes reprises - cf. par exemple la section des blasons alchimiques - que le véritable loup n'est pas l'antimoine  mais cet artifice que Fulcanelli a mis vingt ans à découvrir - c'est du moins ce qu'il affirme - dans sa recherche de l'agent qui produit la coagulation de l'eau mercurielle. Et au vrai, il s'agit de rien moins - par cabale - que d'une toile d'araignée enduite de rosée. Nous retrouvons ici le filet, maillage tout spirituel qui fut l'un des sujets de recherche alchimique de Newton, cf. nos symboles. La , rappelons-le, est un symbole double : prise dans son premier quartier, elle prend le sens de premier Mercure ou Mercurius senex de Jung [le premier Adam] ; est-elle dans son dernier quartier ? il s'agit alors du Sel des sages . Dans ce que nous avons dit jusque là, l'araignée et sa toile ont été considérées sous leur premier aspect, qui est d'essence mercurielle. L'araignée se comporte alors comme un psychopompe et est parfois assimilée à l'âme même, ce qui peut être excessif dans notre Art. En revanche, y voir « l'absorption de l'être par son propre centre » [Beaudoin] est fort bien vu : Jung rappelle en note, dans son Psychologie et Religion [op. cit.] ceci :

« Gnosius [...] parle de l'hermaphroditus noster Adamicus quand il traite de la quadrature du cercle. Le centre est mediator pacem faciens inter inimicos, un médiateur faisant la paix entre des ennemis, clairement symbole d'union [...] L'hermaphrodite provient du draco se ipsum impraegnans [...] lequel n'est autre que Mercure, l'anima mundi. » [note 80, p. 213]

Cette réflexion nous porte à croire que la figure de Faustius et celle de Fludd sont identiques quant au fond, quoiqu'étant de forme différente : elles expriment l'action de l'Artiste, difficilement perceptible par les sens, consistant à équarrir sa pierre qui, au départ, n'est que de l'eau de roche : aussi bien peut-on voir, dans la Grande Coction cette idée de quadrature du cercle, magnifiquement exprimée, du reste, par Michel Maier en son emblème XXI de l'Atalanta fugiens. Notons que Jung semble considérer le centrum centri comme le sel de liaison, qui est l'une des acceptions du Mercure et qu'il faut se garder de confondre avec le principe Sel de Paracelse [l'Arsenic de Djabir] qui est le Corps de la Pierre.
b)- le  est indiqué par le miel : rappelons que Virgile nommait le miel, de façon sublime, comme le don céleste de la rosée. On peut induire des enseignements des mythographes ceci, que le miel correspond à la quintessence de l'esprit : en alchimie, il s'agit du Soufre prêt à être réincrudé, autrement dit de l'âme. L'abeille que l'on ne saurait dissocier, dans cette étude, du miel, possède comme attribut la Prudence, déjà évoquée dans les sections Gobineau de Montluisant et Gardes du Corps. Là encore, dans des cultures très différentes, nous retrouvons ce symbolisme royal et solaire qui accompagne l'abeille. Il est tout à fait remarquable d'observer que l'abeille est parfois identifiée à Perséphone [on dit à tort Déméter] et qu'elle figure l'âme descendue aux Enfers. Il faut y voir là encore, par cabale, le Soufre dissous dans le Mercure et sorti du Corps, tel que le représente l'une des gravures du Ros. Phil. Voilà pourquoi l'abeille est souvent figurée sur des tombeaux où elle est gage de survie post mortem : on sait que le Soufre dissous dans le Mercure est promis à résurgence par la réincrudation qui constitue la clef de voûte de la Grande Coction.
On peut signaler d'autres hiéroglyphes dans la figure de Fludd qui se comprennent par l'entendement mais qui ne sont pas visibles : il est clair, par exemple, que la rose indique le choix de la saison où l'Artiste doit débuter ses travaux d'agriculture céleste : mars, avril et mai sont les mois propices, cf. le Triomphe Hermétique de Limojon de saint Didier ; il est évident, enfin, que la rose, avec ses pétales disposés en couronnes et son aspect éclatant, pour ne pas dire flamboyant, rappelle les mandalas de Jung [cf. l'Étoile Flamboyante de Théodore-Henri de Tschudy,  Orient chez le Silence, 17?? pour un aperçu maçonnique]. Mais, chose remarquable, ce mandala, compte tenu qu'il est exprimé par la nature, conserve un caractère divin [démiurgique ? Il faudrait invoquer le dieu Pan] qui fait défaut aux images modernes des témenos spirituels. Enfin, on pourrait évoquer la rosée de Gédéon, déjà signalée par E. Canseliet dans ses Etudes de symbolisme : cette rosée, pour Jung, représente une allégorie de la figure christique [cf. Psychologie et Religion, p. 212, note 77]. Voici ce qu'il en dit :

« Les alchimistes admettaient que l'aqua permanens avait la vertu de changer un corps en esprit et de le rendre indestructible (Turba phil., éd. Ruska, 1931, p. 197) [...] »

Jung donne d'autres citations qui, au fond, expriment toujours la même idée : celle de l'eau divine comme appariteur du Corps et de l'Âme, d'où cette idée géniale de Philalèthe de faire de l'Eau des Sages, l'Air des Sages dont il a fait le chapitre VI de son Introïtus. Aussi bien devons nous prendre avec mesure les réflexions que Jung tire de toutes ces citations, non point que nous voulions en discuter le bien fondé sous l'angle psychologique, du symbole, mais de la signifiance alchimique à y accorder. Et nous avons vu plus d'une fois, déjà, que Jung n'a pas considéré comme valable l'hypothèse du travail effectif, mené dans leurs laboratoires, par les alchimistes puisque pour lui, la materia prima est avant tout une vue de l'esprit... Ainsi, quand, en fin de cette note 77, il écrit que :

« Le corps est transformé par l'eau et le feu, parallèle complet avec l'idée chrétienne du baptême et de la transformation spirituelle. » [Psychologie et Religion, p. 213]


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 25v, Prague, 1578

a-t-il conscience du niveau de réalité que peut avoir cette réflexion ? On peut en douter. En effet, nulle part Jung n'indique que le Corps est d'abord transformé par l'Eau pui seulement après par le Feu, c'est-à-dire par l'Âme. Il ne semble pas avoir eu connaissance de la différence - essentielle - à préciser entre les principes élémentaires d'Empédocle et les principes principiants ou principiés, comme les appelle Chevreul [cf. Livre secret d'Artephius]. Cette extension nous amène à considérer plus qu'une fleur, comme on vient de le voir, dans cette rose, mais aussi une étoile . De là, nous pouvons sauter à Fulcanelli qui écrit qu'à sept reprises, l'étoile ou la fleur se manifestent à l'Artiste avant que la conjonction radicale prenne lieu [cf. E. Canseliet, l'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques]. Quel est donc ce processus mystérieux qui permet ainsi de faire apparaître tour à tour ces deux arcanes ? La roue, tout simplement. Jung, dans son Psychologie et Alchimie, donne la parole au pseudo-Aristote :

« Prends le serpent et place-le sur le char aux quatre roues et laisse-le retourner à la terre jusqu'à ce qu'il soit immergé dans les profondeurs de la mer et que l'on ne voie plus rien que la mer morte très noire. » [parallèle Lapis-Christus, p. 485]

Fulcanelli a insisté sur le système de la double roue, dans le Mystère des Cathédrales, qu'il a stigmatisé par un quatre-feuilles disposé sur l'un des portails de la cathédrale d'Amiens où l'on voit l'Artiste, la mine un peu lasse, laisser évoluer le système tout seul : c'est l'époque de l'Eau permanente dans la Grande Coction, encore appelée feu de roue. Le rapport est d'importance entre notre rose, l'aurore et la roue. La rose est à l'image de la Rota Mundi, c'est-à-dire de l'Étoile Flamboyante dont nous rempruntons le titre éponyme du livre de Tschudy, cf. supra. L'aurore prend le sens de Arch ou commencement de toute chose et la liaison à ewV s'établit via la posésie homérique : « Eos aux doigts de rose, Eos aux doigts rosés, etc. » ; il vient de là que l'étoile de l'aurore ou du « commencement » n'est autre que l'image luciférienne de JosjoroV dont la contre partie vespérale est EsperoV, cf. l'humide radical métallique. Le rapport entre le serpent et la roue passe par l'étude du symbolisme d'Ixion comme le montre Jean D'Espagnet :

« La nature use du feu, de même que l'art à son exemple, comme d'un instrument et d'un marteau pour forger leurs ouvrages : donc dans les opérations de l'une et de l'autre, le feu est maître et magistrat. C'est pourquoi la connaissance des feux est par-dessus tout nécessaire à un philosophe, sans quoi, comme un autre Ixion, il tournera en un vain travail la roue de la nature à laquelle il est attaché. » [Oeuvre Secret d'Hermès cap. 92 - sur Ixion, voir : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10,]


mandala de l'Ixion hermétique [De Microcosmo, Basilius Valentinus, 1677]

D'Espagnet associe Ixion à l'Artiste, qu'il compare, ce faisant, à une sorte d'Hercule chargé du travail infernal de tourner sans cesse cette roue ; par là est signifié le caractère permanent de l'Eau des Sages. Ixion - Ixiwn - est congénère par cabale de ixoV [humeur visqueuse, résine]. Remarquez à présent ce que nous avons dit plus haut, touchant à la viscosité et à son rapport au serpent ; et encore au but de la Grande Coction : la coagulation progressive de l'eau mercurielle, c'est-à-dire la volatilisation du dissolvant ; enfin au double caractère de la rose [étoile ou fleur]. Il vous sera facile de comprendre alors pourquoi les alchimistes ont tellement tenu à associer l'aube au chant du coq, au point que Basile Valentin, dans sa Clef III de Philosophie [Douze Clefs] a fait voir l'importance que revêtait cet instant de l'oeuvre : le combat du fixe et du volatil, symbolisé par celui du coq [il y a en fait deux coqs, où il faut voir sans doute un coq et une poule ; personne n'a expliqué cette énigme jusqu'à présent... voyons là-dessus la figure XVIII de l'AC] et du renard : or, l'examen de cette Clef ne laisse aucun doute, puisque le renard tient dans sa gueule la tête de l'un des volatiles, mais l'on n'y distingue point de crête, preuve manifeste qu'il ne s'agit pas d'un coq mais bien d'une poule. Le sens alchimique du coq est très clair : il est l'hiéroglyphe de la réincrudation du Soufre, c'est-à-dire de l'incarnation de l'Âme dans le Corps [cf. supra sur le coq, le sanglier et le serpent]. Mais revenons à la roue : Fulcanelli écrit :

« Au Moyen Âge, la rose centrale des porches de cathédrale se nommait rota [...] Or, la roue est l'hiéroglyphe alchimique du temps nécessaire à la coction de la matière philosophale et, par suite, de la coction elle-même [...] Cependant, outre la chaleur nécessaire à la liquéfaction de la pierre des philosophes, il faut en plus un second agent, dit feu secret ou philosophique. C'est ce dernier feu, excité par la chaleur vulgaire, qui fait tourner la roue. » [Myst. Cath.]

Nous évoquions tout à l'heure le parallèle entre la roue alchimique et la roue du zodiaque. Un autre parallèle peut être posé entre la roue du temps hermétique et la roue de la fortune ou sphinx du tarot : c'est encore une épiphanie solaire stigmatisant le mythe de l'éternel retour que le disciple d'Hermès interprète comme l'Ouroboros de la Chrysopée de Cléopâtre et le Tout en Un. Sur le sujet, on remarquera que ce mythe a une portée universelle ; Jung, dans son Commentaire sur le Mystère de la Fleur d'Or [préface au Yi King, trad. Albin Michel, 1979] note ceci :

« Notre texte promet de " révéler le mystère de la fleur d'or  du grand Un ". » [p. 40]

Ce grand Un est l'En To Pan tant signalé par les alchimistes grecs [cf. Berthelot, Introduction à la  Chimie des Anciens et R. Halleux, Alchimistes Grecs, Belles Lettres, t. I, 1981] et que Canseliet reprend dans ses Deux Logis alchimiques. Aussi est-ce ent toute logique que Jung voit, dans les rosaces de nos cathédrales, le Soi de l'homme transposé sur le plan cosmique ; on peut aller plus loin et voir non moins dans l'agencement des étoiles en constellations, cette transposition élargie à l'univers en une sorte de test de Rorschach géant, comme nous l'avons dit dans d'autres sections [1, 2, 3, 4]. On ajoutera que la rosace agit comme une sorte de condensateur de l'énergie psychique, chose peu réalisable lorsque l'oeil contemple la voûte céleste : dans un cas, ce qui prend valeur d'impression ne peut avoir, dans l'autre cas, que valeur d'expression : voilà qui se retrouve en musique où un stimulus incessant agit en irriguant la psyché de toute part. Eh bien ! La même chose, dans le domaine des correspondances de la fleur d'or, survient avec l'emblème du Summum Bonum : ce stimulus, nous le retrouvons dans cette vie - par le biais de la confection du miel - qui anime la vie des abeilles et imprime au nectar la qualité de quintessence ; par leur activité industrieuse, ces êtres de feu parés des vertus de la Justice [le glaive par leur dard et la sagesse par l'ordonnancement de leur ruche], font littéralement surgir la lumière de l'obscurité. Un autre texte vient à propos éclairer nos idées sur l'Aurore naissante : la Toyson d'Or, alias Splendor Solis. Ce n'est évidemment pas un hasard si l'on a relevé des points communs entre le texte, compilation de Salomon Trismosin [pseudo] et celui de l'AC.


l'Aurore de la Toyson d'Or

III. Animus et Anima.

Aurora Consurgens
, le mariage des contraires, l'Annonciation de la conjonction radicale : blanc, couleurs de la queue du paon, sortie du Pont-Euxin des Argonautes à bord de leur intrépide Argos, irruption de la colombe, montée du Spiritus sanctus [cf. Ros. Phil.], passage de l'obscurité à la lumière [cf. Lux Obnubilata], surrection de Délos, manifestation de l'écume sur les vagues de la mer Noire annonçant Aphrodite [nul rapport avec la Vénus hermétique dans ce contexte ; il faut y voir une mousse d'écume : ajroV selhnoV ou sélénite renvoyant au Soufre blanc]... Nous touchons là aux limites du Mysterium Conjunctionis tel que Jung l'a exposé dans son bouquet final sans hélas l'AC, confié en d'autres mains. Commençons ce point par cette citation de Morien :

« Ô bon Roi ! dit Morien, vous devez savoir parfaitement avant toutes choses, que la fumée rouge, et la fumée blanche, et la fumée orangée, et le lion vert, et Almagra, et l?immondice du mort, et le limpide, et le sang, et I?Eudicu, et la terre fétide, sont des choses dans lesquelles consiste tout le magistère. Morien explique dans la suite ce que c?est qu?Eudica. Eudicu, dit-il, est la chose la plus secrète de toutes celles que je viens de nommer. On l?appelle autrement Moszhacumia, ce qui signifie féces ou immondices du verre. » [Entretiens de Calid à Morien, cité par Pernety in Dictionnaire Mytho-hermétique]

L'AC annonce le mariage des époux royaux : dans le Commentaire au Mystère de la Fleur d'Or, Jung dans le chapitre 2 Animus et Anima traite le sujet mais, de façon singulière, opte pour une solution qui ne nous satisfait pas. Examinons les éléments du problème : p. 56, il fixe le cadre en nommant les deux protagonistes du mariage « chymique », par élimination implicite des Dieux qui, il est vrai, sont étrangers à l'affaire. Par Animus s'entend un « génie des nuages », une « âme de souffle » dépendant du principe YANG, d'essence masculine [Sulphur ]. C'est l'équivalent de Gabricius [en arabe Kibrit : soufre. Les alchimistes ont employés des termes comme kibrich ou kibrith, cf. Jung : Histoire et psychologie d'un symbole, in Psychologie et Religion, p. 194]. Marie la Prophétessse enseigne qu'il faut :

« rectifier sur ce corps Kibrich et Zubeth, c?est-à-dire, les deux fumées qui comprennent et qui embrassent les deux luminaires, et mettre dessus ce qui les ramollit, et qui est l?accomplissement des teintures et des esprits, et les véritables poids de la Science. » [Pernety, Dictionnaire Mytho-hermétique]

Animus représente la fumée rouge [1, 2, 3] c'est-à-dire l'orpiment rouge qui s'oppose à l'Arsenic de Djabir. Petrus Bonus a fait remarquer que :

« Le soufre rouge, lumineux, et caché dans l?argent vif, puisqu?il constitue en puissance la disposition de l?Or, il teint et transforme toute sorte de métaux en Or. » [Margarita Preciosa Novella]

Anima correspond au « fantôme blanc » dans lequel il est aisé de reconnaître la fumée blanche [1, 2, 3, 4, 5] d'Artephius, dont Michel Maier parle à plusieurs reprises et de manière bien caractérisée dans ses emblèmes de l'Atalanta fugiens [voyez en particulier l'emblème XX]. Anima dépend du principe YIN, d'essence féminine ou [il y a là une ambiguité difficile à lever entre le premier Mercure et le Mercure dit « de la voie commune », de la même espèce que celle qui existe entre le sel dit « de liaison » et le principe SEL qui désigne le Soufre blanc ou résine de l'or]. Tel est l'enseignement primordial et élémentaire du Yi King, dont Jung posait ce commentaire en portique de son oeuvre alchimique à venir, en 1928 : il est vraisemblable que le sinologue Richard Wilhelm, qui avait fait connaître à Jung ce texte capital, ait été à la base de l'intérêt, qui devait être de plus en plus prégnant, du maître de Zurich, pour l'Art sacré. Quoi qu'il en soit, ainsi posés, le patient [Anima] et l'agent [Animus] des alchimistes sont parfaitement définis et, relativement à l'hypothèse des archétypes que développe Jung, s'intègrent magnifiquement dans cette imago mundi du psychanalyste. Toutefois, dans son développement, Jung s'éloigne de ce schéma et entend les affects qui s'intègrent dans une personnalité c'est-à-dire dans un Corps, remarquons-le bien. Il donne encore le qualificatif « d'empreinte » à l'Anima en tant qu'il concerne les expériences de l'homme dans ses rapports avec la femme. Pour autant, Jung ne parvient pas à établir la relation entre « Animus » et « homme » et il préfère, compte tenu des problèmes de type nosologique, se rabattre sur la relation de l'Anima à la féminité. Il entre alors dans des considérations étranges qui, de notre avis, conduisent à un contre sens de l'interprétation hermétique [évidemment, leur sens dans la pschynalalyse ne saurait être mis en doute ; il n'entre pas dans nos vues d'engager ici une exégèse de la vision médicale de Jung et nous ne sommes pas qualifiés en ce domaine combien même il nous arrive très souvent d'avoir à traiter des cas qui relèvent de la problématique posée par le psychanalyste]. En bref, ce contre sens semble tenir au concept « d'individuation » sur lequel nous aurons à revenir : Jung définit en effet l'Anima comme la fonction de relation avec l'inconscient. Or, chose étrange ! Envisagé sous le point de vue alchimique, l'inconscient renvoie par essence à l'Esprit ; et que l'Âme s'y trouve infusée n'étonnera nul Adepte  ; même l'impétrant n'ayant que quelque teinture de science peut arriver à comprendre cette épiphanie. Dès lors, envisager le conscient comme un effet de l'Âme n'est plus « qu'une vue de l'esprit » et dépend entièrement du système de référence d'où l'on a décidé de prendre ses mesures ; ainsi avons-nous le droit d'inférer que l'Orient qui « regarde à l'inverse le conscient comme un effet de l'anima » [Fleur d'Or, p. 60] a vu juste, puisque la révélation ne peut venir que de la réincrudation, chose là encore parfaitement exprimée par l'une des gravures du Ros. Phil.
Et la réincrudation est l'exact équivalent du concept d'individuation sur lequel Jung a forgé tout son sytème.


Rosarium revificatio [réincrudation]

La réalité psychique dont parle Jung n'a de réalité, dans le petit monde des alchimistes, qu'à travers la projection du Soufre dans le Sel, en masse. Il faut prendre garde, toutefois, de ne pas confondre la résurrection à proprement parler - résurgence de la matière du chaos formé par le dissolvant - qui a pour équivalent alchimique la 1ère sublimation [sulphur : opération dont le but est l'animation du Mercure. ] et la réincrudation qui est la 2ème sublimation [spiritus : opération dont le but est la sublimation du Mercure] ; quoi qu'il en soit, la projection consiste en cette opération. Jung a consacré un chapitre de ses Racines de la Conscience [Buchet-Chastel, 1971] à ce problème, dans l'exposé des Visions de Zosime :

« La conscience de Zosime demeure pourtant encore fascinée par la projection au point qu'il est incapable d'apercevoir dans la vision autre chose que " la production de liquides ". » [les Personnifications, chap. III, pp. 179-184]

Jung manifeste ici, comme nous avons déjà eu l'occasion de le signaler, l'impossibilité de concevoir que les alchimistes aient pu, de façon réelle, oeuvrer au fourneau. Non pas que sa vision du travail intérieur de l'alchimiste soit fausse ! Mais son regard, dès qu'il est question d'opérations autre que spirituelles, semble comme décalé en dépit des fulgurances géniales dont son discours est constellé. Lorsque, par exemple, il affirme que le « monde physique n'était pas encore découvert » alors que Zosime est du IIIe siècle ap. J.-C., la lecture de l'Histoire de la Chimie de F. Hoefer ou de R. Jagnaux permet de montrer l'inanité de cette réflexion. Certes les alchimistes ne savaient pas ce qu'ils faisaient : ils mixaient des substances d'aspect terreux ou salin et obtenaient, à force de cibation, de coction, de calcination, souvent prolongées, des corps qui possédaient des prorpiétés cristallines et dont certains, sans doute, avaient le pouvoir de rayer le verre. Que par ailleurs l'alchimiste ait opéré une projection de sa psyché dans la matière n'en est pas moins parfaitement exact et c'est même ce qui rapproche dans une large mesure l'approche de l'alchimie de celle de la musique. Voyons un autre passage :

« Rien n'était plus aisé que de mettre l'histoire d'amour de Mars et Vénus en parallèle avec celle de Gabricius et de Beya [...] » [idem, p. 183]

Jung aurait-il formulé cette conjecture s'il avait su ce qui séparait la préparation du Mercure de celle des principes croisés, c'est-à-dire principiés ? Voilà qui mérite quelques explications : le mythe de et se rapporte à la confection du salpêtre des Sages : est un vitriol [bleu, blanc ou vert] qui contient le principe de ponticité du tandis que est ce sel de vertu céleste contenant le Nitre aérien dont s'entretenait avec Helvetius le mystérieux Adepte qui vint un soir lui apporter la preuve de la réalité de l'Ars chemica [cf. Vitulus Aureus ; l'histoire a été rapportée par Leibniz, voir en bibliographie]. Du mélange d'Arès et d'Aphrodite se forme le tartre vitriolé [arcanum duplicatum ou alkali fixe ] et le safran d'alun [il n'a pas de symbole chez les anciens chimistes ; nous proposons l'idéogramme du tartre qui a l'avantage d'être la contre partie du sulphur :  ] dont le nom vulgaire fut ignoré jusqu'au XIXe siècle mais qui était connu des Anciens comme de la terre de Chio. Quant à Gabricius et Beja, il s'agit du couple alchimique des luminaires { , }.


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 58v, Prague, 1578

On voit Sol et Luna chevauchant leurs montures mercurielles, lion d'un côté et griffon de l'autre, sur cette miniature qui rappelle la figure III. De cette lutte des principes contraires va naître un nouveau composé, l'androgyne ou hermaphrodite, que Zosime compare à l'aigle d'airain ou que les textes médiévaux, comme ceux de l'Artis Auriferae, comparent à l'homme blanc contenu dans le vase ; le Donum Dei s'avère très utile pour des comparaisons avec des gravures du Ros. Phil. ; d'ailleurs, ces traités sont congénères. Dernier extrait :

« À ce contexte se rattachent également les figures souvent citées de " la femme blanche " et de " l'esclave rouge ", qui désignent Beya et Gabricius [Visio Arislei, in Artis Auriferae, i, p. 94]. » [ibid., pp. 182-183]

Le point intéressant est qu'il ne s'agit plus du et de la qu'il est question, ou si l'on préfère, des principes simples. Les deux expressions « femme blanche » et « esclave rouge » ressortissent des principes principiés de Chevreul, c'est-à-dire du résultat de leur mixtion avec le Mercurius, les transformant respectivement en sulphur  et en sel . [rappelons que ce principe sel pose un problème d'interprétation ; en tout cas, ce n'est point comme on le prétend parfois une invention de Paracelse].

Si l'on voulait donner des exemples tirés du monde minéral - qui est le domaine d'appropriation psychique de la matière brute par les alchimistes - nous opterions volontiers pour l'aventurine ou pour ces strass colorés au pourpre de Cassius. Au plan historique, on sait bien que, contrairement à ce qu'annonçaient de vieux mythographes, les écrits hermétiques sont beaucoup plus récents - IIe ou IIIe siècle ap. J.-C. - qu'on l'escomptait du temps de Don Pernety. Cela a continué d'avoir des conséquences fâcheuses dans la manière de certains critiques d'envisager la chronologie de l'alchimie et partant, sa phénoménologie. M.-L. von Franz, dans son beau livre sur Jung et son mythe dans notre temps, a consacré pas moins de trois chapitres sur le sujet [chapitres X à XII]. Nous ne partageons pas toujours son point de vue et la vision apologétique systématique qu'elle donne du psychiatre a quelque chose qui finit par être irritant, de même que ses « piques » incessantes contre les critiques qui ont pu avoir le malheur de dire quelque mal de son maître. Il n'empèche : sans M.-L. von Franz, Jung n'aurait sans doute jamais pu aboutir dans ses travaux d'analogisme herméneutique [l'expression est d'Antoine Faivre, cf. Philosophie de la Nature, Albin Michel] appliquée à la psychanalyse et il manquerait aujourd'hui cette somme exceptionnelle qu'est le Mysterium Conjunctionis. Dans le chapitre X, on peut citer un extrait qui met en lumière des pratiques d'embaumement de cadavres : elles jettent une étrange lumière sur des gravures du Ros. Phil.

« C'est vraisemblablement l'heureuse rencontre de l'esprit spéculatif de la Grèce avec le métallurgie hautement développée de Babylone et la technochimie égyptienne ? en particulier l'art de l'embaumement. des Égyptiens dont le sens était purement magique ? qui a réalisé ce fructueux renouveau d'une vraie science de la nature à l'époque alexandrine et au cours des premiers siècles chrétiens [...] » [d'après Jack Lindsay. The Origins of Alchemy in Graeco-Roman Egypt, Londres, 1970, cité par M.-L. von Franz]

L'expression « technochimie » fait sourire... ce que l'on peut dire, c'est que sans la préexistence des croyances religieuses, l'art d'embaumer les morts n'aurait jamais existé : le religion fit donc ici fructifier la science, comme cela est si souvent arrivé dans l'histoire... et nous ajouterons la guerre hélas ! Tant il est vrai que guerre et religion ont partie liée. F. Hoefer [Histoire de la Chimie, Première époque, § 11, p. 58] nous apprend que les prêtres chargés du soin d'embaumer les corps se nommaient rephim. Voici ce qu'il dit d'un procédé simplifié pour ceux qui ne pouvaient pas supporter la manière la plus somptueuse : on pratiquait des injections d'huile de cèdre dans le ventre du défunt sans laparotomie, par voie rectale. Puis on laissait le corps dans une saumure de natron pendant quarante jours [rappelons qu'il s'agit du nombre de jours où le christ est resté dans le désert]. À l'expiration du terme, on fait sortir l'huile de cèdre qui a été introduite par l'anus. Son action est telle qu'elle entraîne intestins, mésentère et l'ensemble des viscères qui ont été ramollis et dissous ; quant au natron, il a consumé les chairs en sorte que le cadavre ne porte plus que sa peau sur ses os : le corps a, pour ainsi dire, été consumé par le feu du natron et il ne reste plus que l'enveloppe, c'est-à-dire l'écorce. Tel est l'enseignement d'Hérodote [Lib. II, c. LXXXVI et LXXXVII]. Si nous avons fait ce bref détour vers les vieux Egyptiens, c'est pour faire valoir deux choses : Mme von Franz a disposé en note ceci qui est d'importance :

« La liturgie égyptienne e l'embaumement a exercé une influence considérable sur ces conceptions [cf. infra], car ses rites assurent, par des opérations concrètes, la transformation du mort en Osiris et, par suite, sa déification. » [Jung et son mythe en notre temps, chap. X, p. 227]

avec cette note :

« La signification de cet aspect me paraît avoir échappé pour une très grande part à Lindsay. Le cadavre était trempé dans le natron. Natron : ntr signifie " dieu ". » [idem]

Il nous semble que M.-L. von Franz a commis une imprécision : car natron n'a jamais signifié « dieu » ; ntr est mis pour neter [on parle de neter Isis]. On trouvait du natron [carbonate de soude] à l?état naturel dans la région de Wadi Natroum à l?ouest du Delta entre Le Caire et Alexandrie d'une part et la Haute-Égypte près d?el-Kab, d'autre part. Le natron était utilisé en morceaux sans dissolution pour la momification, pour la purification des maisons, pour l?hygiène en tant que savon et dans la fabrication du verre [cf. Mercure]. Quant au neter, dans l?écriture hiéroglyphique, il s'agissait d'un mot traduisant le terme de dieu. Il est possible que cette imprécision vienne d'une confusion entre l'égyptien ancien neter et l'hébreu neter qui désigne notre natron [sodium vient de l'arabe " suwwad ", une plante à haute teneur en carbonate de sodium appelé dans la Bible " neter ", ou du mot " sodanum ", un remède médiéval contre les céphalées. Le carbonate de sodium est désigné au Moyen Âge par " soda " en italien et " Natron " en allemand. Le symbole Na vient des deux premières lettres du mot " natrium " qui était utilisé au XVe siècle en Europe pour désigner les métaux alcalins, cf. http://www.vanderkroft.net/elements/.]. Le signe se présente sous la forme d?un mât terminé par un petit drapeau ou sous la forme d?un homme assis, portant la barbe, symbole de la divinité et l?ankh [Symbole de vie et d?éternité, le signe ankh était utilisé pour signifier le verbe " vivre " ou la " vie ". On parle souvent de « croix de vie ankh » mais cette réduction cruciforme paraît  n'est que le fruit d?une assimilation chrétienne. Rappelons que Fulcanelli parle à plusieurs reprises du signe ankh dans la première partie de sa trilogie.]. Le neter représente aussi l?énergie active du dieu : on ne saurait mieux trouver l'équivalent alchimique du neter que dans l'Airain des Sages. Fulcanelli insiste sur l'équivalence entre le signe ankh [croix ansée] et Cypris [kupriV, l'impure] et va même jusqu'à écrire :

« Nous dirons même que le plan des grands édifices religieux du Moyen Âge, par adjonction d'une abside semi-circulaire ou elliptique soudée au choeur, épouse la forme du signe hiératique égyptien de la croix ansée, qui se lit ankh, et désigne la vie universelle cachée dans les choses [...] » [Myst. Cath., p. 60]

Si nous insistons sur ce point - le rapport entre ankh et Vénus - c'est parce qu'il n'aura pas échappé au lecteur que nombre des aquarelles de l'Aurora consurgens possèdent un fond bleu ; on pourrait penser que ces rapprochements allégoriques doivent être rejetés ; cependant il y en a qui paraissent réellement avoir une certaine connexion avec des faits empruntés à l'art chimique : ainsi par exemple, l'expression « ciel d'airain », dont il est si souvent question dans la mythologie ancienne, signifie tout simplement ciel bleu ; car l'airain vulgaire, ou plutôt l'oxyde de cuivre donne, étant convenablement fondu avec du cristal [sable et potasse] un verre bleu de ciel. Nous voici très proches des idées alchimiques liées à la sublimation qui est presque, notez-le bien, synonyme de conjonction pour les Adeptes. C'est donc le lieu de revenir un court instant sur les Éléments d'Empédocle dont l'essence est omniprésente dans les aquarelles que l'on verra bientôt.


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 75v, Prague, 1578

Le Feu  ou élément igné est considéré par les philosophes de la Grèce - les Présocratiques - comme le principe de toutes choses ; le feu constitue la force primordiale de l'Artiste [notre Hercule ou Cadmos, notre Jason] et il tient sous sa dépendance toutes les métamorphoses qui s'opèrent dans l'oeuf des philosophes [on notera que la figure précédente est remployée de la Monade Hiéroglyphique de John Dee datant de 1564, cf. figure XIII de ce traité ; cette figure est bien plus complète et explicite que celle du Ros. Phil. de Griemiller] : il détruit certes mais pas à la manière d'un acide et surtout, c'est à la condition sine qua non de reconstituer [Arist. Metaphys. ; Plutarch. Decret. phil. ; Diog. Laert.]. Les alchimistes [cf. aurea Catena Homeri ou la Nature Dévoilée] nous assurent que l'état primitif du monde était un état igné et qu'il viendra un temps où le monde se résoudra à nouveau en feu [Arist. Physic. ; Clement. alexand. Stromat.] ; ils avaient parfaitement bien anticipé les découvertes de la physique [notre monde est promis à la destruction ignée quand le soleil se transformera en nova, dans cinq milliards d'années...]. Le feu, s'il est primordial, est intangible, du moins dans sa forme vulgaire car le feu des alchimistes n'a pas, pour rien, été qualifié de feu secret. Il possède des vertus assez extraordinaires, si ce n'est paradoxales. Qu'on en juge : il dissout sans détruire ; il fait fructifier ; il a la capacité de se régénérer et de se détruire [d'où l'allusion incessante au serpent Ouroboros] et enfin, il possède la propriété unique de céder la place à plus jeune que lui ; Senior disparaît pour Adolphus [cf. Azoth de Basile Valentin] mais le jeune homme conserve cette disposition ignée tant que les hardes du vieillard ne se sont pas dissipées en totalité : c'est l'allégorie de la coagulation de l'eau mercurielle. En revanche, ce feu assure la conversion des éléments : la terre se réduit en eau, l'eau en air et l'air en feu [c'est là l'image de l'évaporation de l'eau qui, dans le schéma hermétique, conduit à celle de la sublimation : la vapeur s'élève en fumée blanche ou rouge tandis que la terre, en forme de sels terreux, en faex ou trux, se dépose au fond du vase]. De là, ce rappel :

« Il monte de la terre au ciel, & derechef il descend en terre, & il reçoit la force des choses supérieures & inférieures. » [Table d'Emeraude]

évoquant le chemin qui monte [dégagement] et le chemin qui descend [fixation]. Le premier est le symbole hermétique de la sublimation, allégorie que les Artistes ont voilé sous le masque des Aigles ou des colombes, avec une connotation évidente aux crues du Nil [cf. Diodore de Sicile]. On voit toute la difficulté qu'il y a, dans les textes anciens, à distinguer une matière visqueuse d'un dégagement provenant d'un corps aériforme et à comprendre que le ciel firmamental n'est autre que l'étendue délimitée entre le centre et la circonférence. En revanche, on peut comprendre sans peine que le symbole solaire exprime tout autant l'hiéroglyphe astral que sa marche même, dont la ligne de retour est superposable au serpent Ouroboros. Michel Maier en a dit :

« C'est l'argile brillante dont fut façonnée par la roue et la main du très haut et du très puissant potier, cette substance terrestre dans laquelle les rayons du soleil sont rassemblés et retenus. Cette substance est l'or. »

Argile brillante est un pléonasme dans la bouche d'un Adepte ; il est vrai que par cabale, nous avons affaire à une riche constellation. Souvent, dans les vieux textes, on lit toutes sortes d'histoires qui racontent les embûches du larron, les tracas de l'impétrant, les chagrins éprouvés lors des échecs successifs ; Philalèthe, dans son Entrée Ouverte au Palais fermé du Roi parle de l'ennui de la première préparation :

« Mais moi qui connais l'opération pour l'avoir pratiquée avec soin, je sais à n'en pas douter qu'il n'est pas de travail plus ennuyeux que notre première préparation. C'est pourquoi Morien avertit sérieusement le roi Calid que beaucoup de sages se sont plaints de l'ennui que leur causait cette opération. » [Introïtus, VIII, §3]

En grec, argaleoV englobe tout ce qui est pénible, difficile, etc. L'assonance est proche avec arghV, décrivant tout ce qui est blanc, éclatant ou brillant [en évoquant la lumière, chose fondamentale ; à rapprocher aussi de l'évocation de terrains calcaires ou crayeux : les mérelles ne sont pas loin] ; arghV est encore une sorte de serpent dont il possède l'épithète « le brillant ». Ce n'est pas tout : il faut citer le vent Notus, argesthV, véritable fleuve d'air [réputé rapide, tumultueux, orageux et ayant, en bref, des caractères qui le rapprochent de Zeus au foudre rapide : argikeraunoV, que l'on ne peut qu'associer à argikerwv : aux cornes blanches, évoquant Diane aux cornes lunaires ou tout simplement le croissant de lune]. Voyez encore à l'article argilla [demeure souterraine ou gît la materia prima] et enfin, à argiloV [argile, terre glaise, terre grasse d'où sort Adam dans l'une des figures somptueuses du Splendor Solis]. Mercure est même évoqué par argoV [rapide, léger, par relation entre l'idée de lumière et de vitesse ; c'est aussi une évocation d'Atalante et d'Hippoménès, les deux lions de Cybèle] ; puis l'homonyme ArgoV, bouvier aux cent yeux dont nous avons parlé à plusieurs reprises dans notre commentaire de l'Atalanta fugiens ? Ou encore à l'architecte du vaisseau éponyme, Argos, fait en bois des chênes séculaires de Dodonne, l'oracle où bruissaient des feuilles auxquelles on avait attaché des matières d'airain ? Voit-on enfin la relation à l'argent [argoV, forme passive d'arguroV, argent brut] ? Enfin, pour dévoiler le nom vulgaire de cette matière, nous dirons qu'elle tient le milieu entre l'or et l'argent et qu'autrefois, on l'appelait le verre malléable... Et c'est la Nature elle-même qui a fait actionner la roue, où ce « puissant potier » a imposé la forme de son Soufre, anima mundi.


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 28r, Prague, 1578

Dans ce qui précède, c'est l'élément Air  qui domine. Ainsi que la lumière où nous suputtons la quintessence future des scolastiques médiévaux : l'anima mundi apparaît comme un corps aériforme ; on l'appelle tantôt pneuma kosmou, tantôt qeioV logoV [verbe divin]. Des critiques y ont vu l'Esprit universel des alchimistes et ont même donné un nom à cet esprit : gaz sylvestre et oxygène. L'attraction et la répulsion, qui sont au coeur même du Mysterium conjunctionis, tenaient lieu de dogme pour Héraclite, Aristote et Diogène Laërce. Mais c'est avec Empédocle que le dogme s'est pour ainsi dire incarné ; l'amour et la haine tiennent une haute place dans sa philosophie comme ils en tiennent une, non moins élevée, dans l'oeuvre alchimique. C'est au Mercure , l'intercesseur, le procurateur, l'ordonnateur, l'appariteur, qu'on a dévolu cette tâche ingrate de conjoindre ces deux grands ennemis que sont l'Eau et le Feu afin d'en établir une Terre où l'on tient captif un rayon igné divin . C'est à Empédocle que les Adeptes doivent l'initiation du concept de « patient » et « d'agent » dont Fulcanelli parle encore au début du XXe siècle. Le feu, suivant le philosophe d'Agrigente, est le principe actif par excellence tandis que les autres éléments ne constituent qu'une masse inerte. Toutefois, les alchimistes ont corrigé ce premier schéma et ont établi que le feu secret - leur dissolvant - était un Mixte d'Eau et de Feu et que l'Air était son milieu naturel, tel que nous l'avons compris supra. Donc, la Terre seule se révèle l'élément passif ; du moins cette passivité n'est-elle que transitoire puisque, à la manière d'un grappin, d'un loup, elle représente l'artifice secret qui est la clef de la coagulation du Mercure, c'est-à-dire de sa propre sublimation. Au sein de la masse mercurielle - nous parlons du Compost, i.e. mixte Mercure-Rebis - les forces d'attraction et de répulsion président aux métamorphoses de la matière visqueuse, sont responsables des mouvements de cohobation et parviennent à combiner les contraires : c'est le temps de la conjonction radicale des principes. Cet état du petit monde avant la prime conjonction, c'est-à-dire avant l'Aurora Consurgens - UNUS MUNDUS - est l'équivalent du chaos dans lequel les éléments sont littéralement à l'état de non-combinaison ou encore, à l'état naissant [correspondant à l'or enté ou or mussif de Fulcanelli]. La conjonction opère l'harmonie [en, kosmo, qui rejoint les inscriptions qu'on trouve dans les écrits de Cléopâtre]. Leucippe est encore allé plus loin dans l'analyse puisqu'il donne même un Corps à l'Âme en y voyant des « insécables » ou « atomes » ; la conclusion est d'importance : l'âme est un être igné, peut-être identique au feu - d'où l'idéogramme  et il est amené à anticiper sur le phénomène de combustion [Arisot. de anima]. Démocrite est plus tardif et son nom a été repris comme éponyme dans plusieurs traités dont on trouvera des traces dans nos pages. Vitruve assure que Démocrite avait coutume de sceller de son anneau les expériences qu'il avait vérifiées lui-même [Vitruve, IX, 3]. Cette coutume s'est-elle reproduite chez les alchimistes ? Nous ne saurions dire, mais ils ne manquaient, parait-il, jamais d'apposer sur leurs fioles le sceau vitreux d'Hermès [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15,
 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23
]. Sénèque nous apprend que c'est au philosophe d'Abdère qu'est due l'invention du fourneau à réverbère, des moyens d'amollir l'ivoire, d'imiter la production des pierres précieuses et particulièrement des émeraudes [Senec. Epist. 90]. Démocrite est allé loin dans sa logique puisqu'il est possible, par analogie, de transcrire en termes de physique quantique certains des postulats qu'il imposait aux atomes, en particulier le fait que deux atomes ne peuvent pas occuper simultanément le même espace : de même, deux particules ne peuvent pas avoir le même niveau énergétique ; il anticipe sur l'oscillation [palmoV] et de là conçoit un mouvement giratoire, un tourbillon dont il est fort possible que Descartes se soit souvenu dans sa théorie des tourbillons qui a fait long feu... Mais on retrouve ce palmoV chez nos alchimistes, sous l'espèce de l'agitation de l'âme via le neter [égyptien] dont nous parlions supra en évoquant l'imprécision de M.-L. von Franz. Laissons parler à nouveau Maier :

« Il y a, dans notre mercure, un soufre ardent ou sulphureus ignis. »

Ce feu, selon Jung, forme la semence spirituelle  et elle a besoin d'une terre appropriée pour végéter. C'est là qu'intervient la Virgo paritura des alchimistes ; elle possède des caractères qui la rendent congénère de la vierge Marie : pure, sans tache, rendue enceinte par un feu soufré. Mais là s'arrête l'analogie. Car ce feu est infernal : c'est l'infusion de ce Soufre qui précipite la conjonction et qui se manifeste, dans l'allégorie, par l'AC, c'est-à-dire par le lever de Lucifer. Il y a plus : les textes disent qu'il faut, après l'enfantement, mettre la mère au ventre de l'enfant [cf. Figures Hiéroglyphiques, Aureum Seculum Redivivum, Livre Secret d'Artephius, Psautier d'Hermophile]. L'allégorie est assez subtile ; toutefois, si l'on sait ce que recouvre le Lait de Vierge, la difficulté sera facilement contournée, cf. figure VIII. Aussi est-ce avec justesse que Jung fait de la Vierge un Mercurius hermaphrodite, par suite de la présence de l'élément Soufre et ce Soufre, principe vital, nous ramène au moteur initial qui fait tourner la roue et qui fait tourner en rond son axe [primum movens, quod rotam vertit axemque vertit in gyrum]. Nous avons ailleurs établi la relation entre le cercle [gyrus ou guroV] et la fosse plantée pour planter un arbre.


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 184r, Prague, 1578

Singulière vision que nous offre cet exemplaire du Ros. Phil. ; on se reportera à l'AC, II et au mythe de Cybèle et d'Attis pour l'interprétation. Anaxagoras [d'où Naxagoras a tiré évidemment son pseudonyme] est allé encore plus loin que Démocrite et a compris que chaque atome était un monde en miniature et que les métamorphoses naturelles étaient nécessaires si l'on voulait expliquer que dans le pain ou dans l'eau que nous absorbons, les atomes et les molécules sont identiques avec celles dont se composent les muscles, le sang, etc. Evidemment, depuis Anaxagoras, les choses se sont un peu compliquées, mais le principe est réel : en particulier, les métaux que nous absorbons se retrouvent intacts dans les molécules complexes où ils sont engagés [hémoglobine, etc.] Anaxagore établt une relation implicite entre le cercle, la roue et l'état du monde : les corps composés peuvent être décomposés en leurs éléments intégrants [homéoméries, cf. Chevreul critique de Salverte, Trésor de Paracelse] mais ces derniers éléments ne se résolvent pas au moyen des agents chimiques mais peuvent se transformer par l'apport de moyens physiques [Fulcanelli, DM, I] : c'est du reste la raison pour laquelle le Mercure des alchimistes peut agir sur eux, non à la manière d'un feu destructeur mais à la manière d'un liquide nourricier. Aussi est-ce un contre sens absolu que de voir dans les alchimistes des précurseurs des physiciens nucléaires, quand bien même l'analogie des transmutations est facile à rapporter ; nos lecteurs savent que nous ne défendons point cette vision quasi manichéenne de l'Art sacré. Quand Anaxagore prétend que la quantité de matière dont se compose le monde reste la même, il rend le monde, par là même circulaire. Cette notion de circulation se retrouve chez Diogène d'Apollonie par le concept d'homogénéité ; il fait de l'Air l'élément dominant et semble avoir la prescience des phénomènes d'oxydation, qui représentent la clef de voûte du processus alchimique. Archelaüs de Milet fera le pas décisif en concluant que le feu est de l'air raréfié ; voici ce qu'en dit F. Hoefer :

« À cette proposition, on ne peut se défendre de songer à l'hydrogène, qui se présente sous forme d'un air extrêmement léger (c'et en effet le léger de tous les gaz) et qui s'enflamme au contact du feu ; ce qui lui a même valu, à l'époque de sa découverte, le nom d'air de feu. L'air de feu brûle dans l'air et donne de l'eau. » [Histoire de la Chimie, Première époque, p. 84]

L'hydrogène est aussi le plus simple des atomes : Bohr en fera son modèle dans sa théorie de l'électron. Connu des alchimistes sous l'expression « d'air inflammable », il sera découvert en 1766 par Cavendish.
Dans la Fleur d'Or, p. 62 [Houei Ming King, Liu Hua Yang, Chin. Blätter, publié par R. Wilhelm, vol. 1, version française traduite sous le titre : Le Livre de la conscience et de la vie, à la suite du Commentaire de Jung], on relève encore une image absolument extraordinaire de la sublimation - alors qu'elle n'est malheureusement pas nommée comme telle -. Là, pourtant, gît le mystère de la conjonction :

« Un halo de lumière entoure le monde de l'esprit - [...] - le vide est illuminé par la lumière du coeur du ciel - [...] - la conscience se dissout dans la contemplation - Le disque de la lune repose solitaire. »

La sublimation alchimique trouve sa vraie définition, son sens réel, dans le détachement de l'Âme du Corps, ce que Jung nomme dans son chapitre 3 : le détachement de la conscience par rapport à l'objet. La philosophie chinoise du yoga s'avère très proche des vues de l'alchimie occidentale, nous voulons parler de la préparation instinctive en vue du but de la mort, qui n'est pas une fin : tel est l'enseignement de l'hermétisme occidental. Une citation d'un Adepte tardif, Cyliani, vaut d'être lue :

« J'aperçus un effroyable dragon qui avait un énorme dard à trois pointes qui cherchait à me lancer son haleine mortelle. Je m'élançai sur lui en criant: Lorsqu'on a tout perdu, que l'on a plus d'espoir, la vie est un opprobre et la mort un devoir. Il ouvre sa gueule pour me dévorer, je lui plonge dedans avec tant de force ma lance que je pénètre jusqu'aux entrailles, je lui déchire le coeur; et afin qu'il ne pût m'atteindre, je faisais en même temps de rudes efforts à l'aide de ma lance pour détourner la direction de sa tête. » [Hermès Dévoilé, ca. 1831]

Cette vision de Cyliani est typique. Enfin, le « corps subtil » que signale Jung est à l'identique de la fumée blanche [la femme blanche de la Visio Arislei] d'Artephius et prend le sens d'un gage de permanence - i.e. de persistance - de l'Âme, poursuivant son existence grâce au psychopompe [symbolisé par le chien en alchimie], en dépit de sa dissolution apparente. De ces quelques réflexions que nous ont inspirées le début de la lecture du Commentaire sur le Mystère de la Fleur d'Or, nous ne pouvons qu'être émerveillés de ce que Jung doive être considéré comme le dernier témoin moderne dans la passation spirituelle qui s'est effectuée entre Zosime de Panopolis, via Paracelse [voyez Synchronicité et Paracelsica, 1952, trad. franç. Albin Michel, 1988], Newton, Chevreul, Berthelot, etc. pour finalement, en arriver à se dissoudre, à se déliter avec notre XXIe siècle, marquant sans doute en cela l'arrêt du développement spirituel de notre civilisation.

Poursuivant l'étude du parallèle Lapis-Christus, et muni des notes que nous avons relevées, nous pouvons mieux apprécier cette citation de Zosime :

« Que signifient ces mots : " La nature triomphant des natures " et ceci : " elle est accomplie et devient tourbillonnante " ? » [in Berthelot]

Il s'agit de la transformation des éléments sous l'influence du neter [égyptien] par l'entremise de la nature ; c'est ainsi que s'exprime en substance l'un des plus grands Adeptes : Bernard le Trévisan, suivi de près par Denis Zachaire. De cette métamorphose procède la sublimation que l'alchimie arabe nomme « le grand vent du sud. » [sur le vent du sud, cf. 1, 2, 3, 4, 5 - il faut y voir Euros et aussi Anemos, le vent de l'Hellespont] L'auteur de l'Enfant Hermaphrodite du Soleil et de la Lune, resté anonyme, dit que ce vent du Sud apporte la première matière de toutes choses sous forme d'une eau visqueuse et grisâtre dans laquelle il est facile de reconnaître les traits du Mercure. Mais nous ne pouvons souscrire sans réserve à cette assertion de Jung :

« L'équivalent du Saint-Esprit [...] est le feu secret, le spiritus igneus (esprit igné) dans le Mercurius, dont les opposés sont un agens (agent), le feu, et un patiens (patient), le vif-argent. » [Psychologie et Alchimie, §e, p. 493]


Figürliche alchimia, XVIIe, Calcinatio - f. 14r, cf. supra

Le feu secret est le dissolvant dont on connait deux états : dans sa version primitive, c'est Typhon envoyé par Hera à la poursuite de Latone. C'est le serpent venimeux et fou que Cadmos doit abattre, l'équivalent du dragon Ladon qui garde le Jardin des Hespérides. Dans sa seconde version, c'est l'eau permanente des Sages, identique au titre de l'ouvrage de Senior l'Eau d'argent et la terre étoilée [cf. M.-L. von Franz, Aurora Consurgens, vol. III du Mysterium Conjunctionis, Zurich, 1957]. Or, la folie ne quitte le Mercure que lors de l'infusion des colombes de Diane [cf. Introïtus, VI]. Il forme alors le Compost philosophal où s'accomplit la conjonction radicale et la Grande Coction. Le spiritus igneus  est ce feu quasi vivant qu'on nomme le Mercure animé et qui résulte de l'infusion de l'Âme dans l'Esprit , c'est-à-dire de l'incorporation de chaux métalliques au dissolvant : c'est ici qu'opère l'astronomie céleste, cf. notre humide radical métallique. L'agent est bien le feu - c'est-à-dire l'ioV passé de l'amorphe au cristallin par le processus d'accrétion - mais nous doutons que le patient soit le Mercure et il manque manifestement un protagoniste aux Noces Chymiques  de Jung. Il est probable que Jung s'est trouvé ici en butte à l'une des grandes inconnues du processus alchimique : l'entrelacement de différentes formulations « mentales » du Mercure qui empêchent de se faire une vision claire de ce qu'est le « premier Mercure » par rapport au Mercure dit « de la voie commune », outre que l'amalgame [au sens figuré du terme...] est vite trouvé avec le vif-argent vulgaire que l'on confond trop souvent avec l'argent-vif des philosophes. Le commentaire de la Clavicule du pseudo Lulle devrait convenir à des précisions que nous ne pouvons donner ici. Cette décoction dont parle Jung n'est autre que la Grande Coction où la prima materia [mais non point la materia prima, ce qui serait absurde] est mise à « circuler » dans le vase de nature élaboré en petit par l'artiste potier. Le pseudo Flamel sera ici d'un grand secours :

« [les Philosophes et les Envieux] ont appellé ouvrir et délier faire le Corps (qui est toujours dur et fixe) mol, fluide, et coulant comme l'eau, et fermer ou lier le coaguler puis après par décoction plus forte, en le remettant encore une autre fois en la forme de Corps. » [Figures Hiéroglyphiques]

car c'est ni plus ni moins que le mystère de la réincrudation [que Jung rapproche du cocnept d'individuation] qu'il nous expose, après que nous ayons eu déjà quelque lumière sur celui de la conjonction. Mais entre la conjonction et la réincrudation, il y a la conception qui, dans la vase scellé de l'athanor, prend les atours d'une singulière parthénogénèse. En un sens, comme l'admet le Ros. Phil., il semble y avoir trois conjonctions successives qui n'ont pas la même valeur : le premier stade est celui où les substances subissent l'action du feu : c'est l'ouverture du métal, la dissolution totale, la grande éclipse de Soleil et de Lune dépeinte par Lulle, la nigredo de Jung. Ce premier stade correspond à la mise à mort du vieux dragon [Mercurius senex] et dans le Ros. Phil. à cette gravure où les époux royaux sont portés au tombeau. Dans cette dissolution, le sort des deux parties n'est pas équivalent : le mâle disparaît entièrement et est soumis à la sublimation dans le Mercure ; il va subir un « rajeunissement » ou pour employer un terme de l'art, acquérir l'une des trois couronnes de perfection de l'oeuvre. En terme de chimie physique, il s'agit de transformer une susbtance d'un état amorphe en un état cristallin : c'est ce qui est réalisé avec le corindon dit hyalin - notre émeri ou « l'émeril » comme on disait à l'époque de Buffon. Dans l'iconographie, c'est Lambsprink qui a développé l'allégorie du vieux roi et du dauphin, le Spiritus Sanctus étant figuré sous les traits d'un ange âgé [Mylius, dans sa Philosophia Reformata, a repris une partie de ce symbolisme] : voyez les figures du De Lapide Philosophorum dont il existe une superbe version dans le Dyas Chymica Tripartita, compilation due à Johannes Grasseus [Grasshoff]. On peut encore citer Michel Maier, qui, dans l'emblème XXIV de l'Atalanta fugiens utilise ce thème : le loup gris [le Mercure dissolvant, qu'il faut se garder de confondre avec la stibine ] dévore le corps du vieux roi tandis qu'au second plan, on voit par projection, le roi ressusciter et surgir du feu. Cette première phase de la conjonction correspond aux racines de l'arbre de la gravure de Figulus Benedictum. Cette gravure semble avoir été inspirée par une belle série que présente Samuel Norton dans plusieurs ouvrages publiés en 1630 par Vigilantius de Monte Cubiti dans Dreyfaches Hermetisches Kleeblat - cf. bibliographie - où l'on trouve le Mercurius Redivivus et le Venus vitriolata. Il y a huit recueils dans cet ouvrage dont six sont illustrés. Une illustration, en particulier, va retenir notre attention parce qu'elle va dans la droite ligne de nos réflexions sur l'arbre, considéré en trois parties. Il se trouve que cette illustration figure dans le recueil intitulé Psychologie et Alchimie [op. cit.] p. 497 en tant que : fig. 214. Symbole de la transformation hermétique : l'homo philosophicus (homme philosophique) représenté comme le Mercurius.

IV. Mercurius Redivivus et AC.

Dans les Essais sur la Symbolique de l'Esprit, à propos de l'Esprit Mercure, Jung introduit en forme de conte son sentiment sur la matrice du Mercure fugitif - Mercurius fugitivus -. Il s'agit d'un conte où le fils d'un pauvre paysan, venant se reposer au pied d'un beau chêne, le plus grand de la forêt, entend une voix mystérieuse, provenant des racines de l'arbre. Il découvre alors une bouteille ou une sorte de flacon et commet l'erreur - qui eut pu lui être fatale - de desceller le flacon, hermétiquement clos jusque là. Mercure, sortant de son gîte, menace alors de s'emparer de l'âme du malheureux garçon... Celui-ci va user d'un subterfuge qui lui donnera le salut. Puis, ayant appris à domestiquer - à apprivoiser - cet Esprit récalcitrant : le jeune homme - l'Adolphus de l'Azoth - fait promettre à Mercure de lui faire cadeau d'un présent de choix comme prix de sa liberté. Aussitôt dit, aussitôt fait. L'Esprit offre un chiffon magique - nous dirions volontiers qu'il s'agit d'un phylactère semblable à ceux que l'on admire sur les caissons de la galerie du château de Dampierre-sur-Boutonne. Ce tissu a le pouvoir de métamorphoser le bois en argent [nous reviendrons sur cette allégorie]...


Samuel Norton, Alchymiae complementum et perfectio, p. 354 -
in Mercurius Redivivus, Francoforti, 1630 [cliquez pour agrandir]


L'arbre est un chêne séculaire [sur le symbole du siècle, revoyez  Huginus à Barma] : il s'agit de l'un des arcanes majeurs de l'alchimie symbolique, c'est-à-dire de l'oratoire [ora et labora, cf. Cabala, etc. de Michelspacher et le Mutus Liber]. Il pourvoit, selon la tradition, aux cendres dont l'Artiste a besoin pour son feu secret. Son bois, quand il est passé au feu vulgaire, semble seul capable de fournir un puissant calorique. Son nom est vivier de cabale : druV ! En remontant jusqu'aux fables sur l'origine des hommes, on les trouve tirées du chêne ou du rocher ; il ne s'agit pas là de vains propos... Pour en revenir aux racines, elles ont un aspect menaçant : elles évoquent les pattes d'un animal fabuleux - quelque arachnide monstrueux - ou encore des cheveux. C'est là que réside la Force [voir Gardes du Corps de François II ; Tarot alchimique ; Gobineau de Montluisant] : mais est-elle Vertu, est-elle Vice ? Sa consubstantialité à la Terre provoque un entrelacs d'impressions contradictoires. On trouve dans le Traité du Sel de Michel Sendivogius ceci, qui nous éclairera :

« Notre Pierre est Sel, et notre Sel est une terre, et cette terre est vierge. S'arrêtant à peser profondément ces paroles, il lui sembla tout à coup que son esprit était fort éclairé, et il commençait à reconnaître que ses travaux précédents n'avaient point réussi selon son souhait, à cause que, jusqu'à présent, il avait manqué de ce Sel virginal, et qu'on ne saurait en aucune façon avoir ce Sel vierge sur la terre, ni sur sa superficie universelle, parce que tout le dessus de la terre est couvert d'herbes, de fleurs et de plantes, dont les racines, par leurs fibres, attireraient et suceraient le Sel vierge d'où elles prendraient leur croissance, et ainsi tout ce Sel serait privé de sa virginité et se trouverait comme imprégné. » [Sel, Dialogue]

C'est l'amendement de l'Esprit qui est évoqué [dans le sens où l'on dit qu'une terre est amendée : koprwsiV, action de fumer la terre où l'on voit la liaison avec l'étable, le fumier, mais aussi l'excrément, l'ordure, le cloaque]. L'idée est de soutirer le Sel de Vierge - i.e. le Lait de Vierge d'Artephius - par un artifice spécial. Et c'est là qu'intervient la racine [riza], capable d'opérer de subtiles transformations, basées sur le mélange de l'eau, de la terre par la fermentation d'éléments putrides. En un mot, la racine fait pur l'impur et elle amène l'occulte à la lumière : aussi faut-il voir dans ces racines du chêne une variation sur le thème de l'hydre de Lerne aux cinquante têtes [une figure du Livre d'Abraham Juif expose magnifiquement cette idée de la coexistence avec la Virgo paritura]. Au plan alchimique, le sens est clair : point de germination sans putréfaction préalable. On peut encore citer Nicolas Grosparmy :

« [...] Et jamais Nature ne cessera d'ouvrer et de faire croître le brin de bled, jusqu'à tant qu'il ait air et manière humide en son dit compost. Et en croissant icelui brin de bled par la volonté de Nature, mange et tire par sa queue, c'est à savoir par ses racines, l'humeur et la graisse qui est autour de lui, et s'en vit ledit grain jusqu à tant que verdure durera en lui ; et quand le brin a tant vécu, que le cercle de Nature est accompli, c'est à savoir depuis la corruption et nativité jusqu'à la fin de sa vie ; lors commence icelui brin à mourir et sécher ; ainsi est accompli le mouvement de Nature [...] » [Trésor des Trésors, adaptation de la Clavis Majoris Sapientiae d'Artephius]

Pour obtenir de Sel de virginité, cette substance dépurée qui doit conjoindre les extrémités de son vaisseau de nature - l'athanor - et les deux natures élémentaires [Soleil, Lune], l'Artiste doit donc « caver » et fouiller jusque sous le fondement des racines pour produire sa terre grasse : il trouvera par ce moyen l'eau vive de sel Nitre. Ainsi que l'annonce Jung [Essais sur la Symbolique de l'Esprit, op. cit. , p. 19], le secret se trouve non point dans la couronne [nous y reviendrons] que bien plutôt dans les racines de l'arbre :

« Traduit en termes psychologiques, cela signifierait que le Soi prend racine dans le corps (= la terre), et même dans ses éléments chimiques. [...] L'alchimie décrit les éléments (ses quatre éléments) comme radices (racines), en se référant aux rizwmata d'Empédocle, où elle entrevoit aussi les éléments constitutifs de son symbole capital et central, le lapis philosophorum, qui représente le but du processus d'individuation. » [op. cit., p. 20 et Psychologie et Alchimie, 2ème partie]

Cette véritable « impression » de la psyché dans les rizwmata, on la découvre dans la belle gravure du Mercurius Redivivus : c'est le crapaud ou bufo rubea. [cf. Saturnus saturatus dissolutus, 5ème partie du Mercurius Redivivus, p. 5 ; p. 14 - Alchymiae complementum, etc. voir supra]. Ce batracien tient une place de choix dans le bestiaire hermétique. Michel Maier l'évoque dans l'emblème V de l'Atalanta fugiens. Il n'apparaît qu'à l'Aurore de l'oeuvre, raison pour laquelle on l'appelle « animal crépusculaire. » Voici quelques notes, reprises de notre commentaire de ce Vème emblème :

« Le crapaud présente tous les caractères du Soufre, de celui qui seul, peut transformer le Mercure commun en Mercure philosophique et qui peut assurer son animation. Lié à l'eau, à la terre, à l'humidité, on le dit invulnérable à la morsure du serpent [du Mercure] ; il exprime le concept de mort et de renouvellement : c'est une vérité hermétique. La phase de dissolution ou putréfaction n'est autre que la disparition [la mort] provisoire du Soufre qui renaît, tel le phénix, lors de la réincrudation. Selon une autre tradition, l'huile de crapaud pénètre la pierre : c'est dire que le Soufre peut pénétrer le Mercure, grâce à la fluidité de sa nature, qui est d'essence spirituelle. Il est remarquable d'observer que le crapaud, en plein accord avec la doctrine des alchimistes, aurait été en Occident un symbole royal et solaire, antérieurement à la fleur de lis ; c'est à ce titre qu'il figure sur l'étendard de Clovis. Le crapaud exprime bien l'image du Rebis allant au pays des morts : dans l'ancienne Egypte, le crapaud était associé aux morts et l'on en a découvert de momifiés dans les tombeaux. Le crapaud est, avec le serpent, l'attribut naturel du squelette au Moyen Âge [cf. Douze Clefs de Basile Valentin et la Philosophia reformata de Mylius, sur le squelette]. En Grèce, le crapaud [Jrinh] était le nom d'une courtisane qui était semblable à Aphrodite sortant des eaux [Ajrodith anaduomenh], ou début de la coagulation de l'eau mercurielle. [...] On pourrait ajouter quelques détails de cabale qui permettraient avec certitude de pouvoir lier le crapaud [jrunh] avec l'esprit [jronew] de façon à en faire une âme [jrhn] sensible. S'il en était besoin, nous ajouterions que le crapaud était anciennement dédié à Saturne et l'inverse de la grenouille dont il serait la face lunaire, infernale et ténébreuse, exprimant bien l'idée de la dissolution de la matière lors de la phase de putréfaction. C'est peut-être en Autriche qu'on a révélé la véritable nature de ce batracien : il ne faut pas faire de peine aux crapauds qui sautillent tranquillement car ce sont des âmes malheureuses ; on veut bien le croire... » [cf. notes 2 et 4]

Ce crapaud est congénère du YIN. Il porte les caractères spirituels qui le distinguent comme de la nature de l'Eau. Et pourtant, on en fait l'un des hiéroglyphes du Soufre [épithète bufo rubeus]. C'est un crapaud qui dévore la lune au moment des éclipses, à l'instar du lion qui, dans le Ros. Phil. dévore le Soleil : sous ce rapport, le crapaud est cousin de l'Aigle, ce dont Michel Maier, dans son
Symbola Aureae mensae, n'a pas manqué, en cabaliste avisé, de s'assurer.


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 177r, Prague, 1578

On remarque dans cette aquarelle du Ros. Phil. que l'artiste a rendu cet aspect dual, en combinant d'un côté les traits du lion et de l'aigle ; et de l'autre côté en apposant les deux luminaires. La tradition chinoise, au reste, semble parfois hésiter entre ce caractère YIN et YANG. On nous explique que le premier domine à cause de la prédilection de l'animal pour les retraites sombres et humides. À cela, nous ajouterons que c'est là, ce genre de retraite, où se terre la prima materia des alchimistes : le but de l'oeuvre est, précisément, de la faire accéder au côté Yang, c'est-à-dire de la faire évoluer de la nigredo au rubeo. Si nous revoyons la gravure du Mercurius Redivivus, il ne fait plus de doute que c'est bien là l'opération mentale qui est proposée ; d'où vient que le crapaud est parent de l'aigle, ou si l'on préfère, comme le pensent certaines tribus indiennes d'Amérique du Sud, le crapaud se fait complice de l'homme pour dérober le feu à son possesseur atavique : le vautour [oiseau d'Apollon, cf. Atalanta XLIII]. Complice du feu, le crapaud est réputé invulnérable à la morsure du serpent [il présente des rapports évidents avec la salamandre] et il faut encore y voir une analogie avec la belette, insensible au pouvoir pétrifiant du basilic, cf. figure XX.  On le voit, symboliquement, le crapaud est l'archétype de l'Âme restée à un stade primitif, quand l'esprit n'est pas encore passé de l'ignorance au savoir [quand la lumière n'a pas encore surgi des ténèbres, cf. Lux Obnubilata]. Le crapaud purifie l'eau : on est obligé d'y voir une sorte de psychopompe qui le rapproche du chien des alchimistes qui explique sa présence « surimposée » aux racines. Il est, pour ainsi dire, placé à l'origine du monde et il est assez impressionnant de comparer cette gravure du Mercurius Redivivus à la figure XIV où l'on a vu une autre origine du monde pour reprendre le titre de cette peinture que possédait Jacques Lacan. Dans cette figure, on voit que la symbolique sexuelle est superposable à celle développée dans le Mercurius Redivivus : les racines chthoniennes sont à l'identique de la vulve, largement ouverte à même la terre. L'examen d'une autre gravure du Mercurius de Samuel Norton complète la première : à gauche, apparaissent les corpora imperfecta avec les cinq planètes ; à droite les luminaires qualifiés de corpora perfecta.
Cette partie souterraine, luciferienne, est dépassée lors du 2ème stade de la conjonction des contraires. C'est là que s'annoncent les couleurs de la queue de paon. Toutes les planètes sont au rendez-vous [entendez par là les couleurs] en sorte que l'Artiste voit tour à tour sept fois  l'étoile ou la fleur [le Soufre ou le Mercure]. Cette phase se signale par l'image du mandala qu'on aperçoit supra. Le cercle de ce mandala peut être d'épaisseur variable : certains sont presque virtuels, d'autres « parlent » beaucoup. Jung a insisté sur l'importance du cercle dans son Psychologie et Alchimie. Imago mundi, c'est l'image propre à conduire celui qui la contemple à l'illumination. Dans son Commentaire sur le Mystère de la Fleur d'Or, le maître de Zurich revient sur cette Kunstform. Le mariage des contraires s'idéalise en un niveau supérieur [expression de Jung] ; nous ajouterons qu'il est assez remarquable de voir le parallèle mené entre la signifiance de ce cercle magique [du moins considéré comme tel en Orient et dans maintes oeuvres médiévales] et cette 2ème phase de la conjonction où Soufre et Sel s'imprègnent par l'artifice du Mercure. En Occident, la plupart de ces mandalas renvoient au tétramorphe : en Égypte, Horus et ses quatre fils sont figurés de la même manière. Dans le Commentaire, etc., p. 40-41, Jung se rapproche de manière singulière de la figure du Mercurius Redivivus :

« La plante est la plupart du temps une structure aux couleurs lumineuses, ignées, croissant à partir d'une obscurité située au-dessous d'elle et portant des fleurs de lumière à son sommet. (Il y a là un symbole analogue à l'arbre de Noël.) Un tel symbole exprime en même temps la naissance de la fleur d'or, car, selon le Houei Ming King, « la bulle germinale » n'est autre que le « château doré », le « c?ur céleste », la « terrasse de vie » [...] la « salle pourpre de la cité de jade », le « sombre passage », l'« espace du ciel antérieur », le « château du dragon au fond de la mer ». On l'appelle encore la « région frontière des montagnes neigeuses », le « passage primordial », le « royaume de la joie suprême », le « pays sans frontières », et l'« autel sur lequel sont produits la conscience et la vie » [op. cit.]

Que voilà un passage admirable ! Que d'expressions heureuses, qui doivent combler de joie le disciple d'Hermès et l'amateur éclairé ! Les passages soulignés ressortissent d'époques différentes de l'oeuvre, mais de façon générale elles sont postérieures à la 1ère époque, celle des rizwmata d'Empédocle. La bulle germinale est ce mandala, intermédiaire entre les racines et la 3ème couronne de perfection ; cette bulle d'ailleurs tient le milieu entre les natures minérale et métallique : le minéral se situe aux racines, comme l'indique la présence des cinq hiéroglyphes dans la gravure n°4 du Venus vitriolata. Au sommet, l'or alchimique réincrudé et rubéfié : au centre, l'athanor ou « château doré ». Par parenthèse, on trouve une image semblable, très simplifiée, p. 409 du tome I de la Bibliotheca Chemica Curiosa de Manget : c'est ce que Jung appelle l'Hermès tetracephalus :

« Dans les scolies du Tractatus aureus, le symbole de Mercure est un carré inscrit dans un triangle, ce dernier étant compris dans un cercle (= totalité). » [l'Esprit Mercure, p. 47, op. cit.]

Cette image de la totalité se retrouve, amplifiée, dans la bulle germinale du Mercurius Redivivus. On y trouve les trois principes principiés [cf. Chevreul critique d'Artephius] : le cercle de Mercure ; le triangle de feu ou Sulphur et le carré de Sel.


Hermes tetracephalus, Alchymiae complementum, et perfectio

Envisagés sous l'angle des natures, cf. 2ème article de Chevreul concernant la Clavis Majoris Sapientiae, ces trois figures se rattachent au 4ème genre dégagé par le chimiste : il s'agit des corps engendrés des éléments, à savoir, Le corps de l'âme corporelle ; Le corps de l'esprit corporel ; Le corps corporel du corps. Ce sont des éléments combinés : = le SOUFRE quintessencé [triangle de FEU] - = le MERCURE préparé et animé [cercle de MERCURE] - = la résine de l'Or [carré de SEL]. On peut encore les appeler des PRINCIPES PRINCIPIÉS. Dans ce coeur céleste ou vase de nature, opère la Grande Coction. Mercure s'y trouve fils du soleil et de la Lune, explicitement marqués [ cf. Venus Vitriolata] à la partie droite des rizwmata. Il s'agit là de leur forme sprituelle puisque le Mercure participe de leur nature. Mais Mercure est non moins père et mère du soleil et de la Lune en tant qu'il génère leur forme corporelle [4ème genre de Chevreul] par le biais de leur conjonction : d'un côté nous avons donc la 1ère sublimation [exprimée vulgairement par la viscosité ou gliscroV, cf. idée alchimique, V. ] et de l'autre côté la coagulation ou 2ème sublimation [3ème phase de la conjonction dont nous parlerons plus tard : pegoV, annonçant la coagulation de l'eau mercurielle]. Si nous reprenons les trois éléments de ce dispositif, nous avons :

a)- le cercle de Mercure, avec à gauche marqués : HYLE - ALBUS - IUPITER - AQUA. Hyle est le nom que Philalèthe donne à la matière parvenue à la blancheur [albification] mais d'autres y voient la substance radicale ou humide radical métallique. A droite, MENSTRUUM - RUBEUS - VENUS - IGNIS. Ces associations sont déjà plus insolites mais on peut y trouver deux groupes : {MENSTRUUM - VENUS } et {RUBEUS - IGNIS}. Toutefois, l'hiéroglyphe de  nous aide à y voir plus clair car il associe le O et la ?. Par le cercle, il désigne expressément l'Ouroboros et le principe menstruel ; par la croix, le feu : mais rubeus correspond au roux, couleur se situant entre le rouge et l'ocre : c'est d'un rouge terreux qu'il est question ici. Voilà qui s'accorde à la cabale hermétique de belle manière et annonce la stibine vespérale , c'est-à-dire Hesperus : il s'agit donc de l'AC, signifiée par la 3ème phase de la conjonction des principes ou par la 2ème sublimation. Cette croix est teintée d'impureté [que le lecteur n'y voit surtout pas de connotation péjorative] et annonce la rédemption par le feu des hardes laissées par les minéraux souillés. C'est le feu de l'Hadès, dépendant d'Héphaistos, couleur chthonienne. C'est une variation sur le Typhon grec ou le Seth égyptien, tueur de la lumière, assassin d'Osiris : c'est le désert où Jésus est resté quarante jours, pré-écho de la Passion. Fils du ciel et de la terre [Ouranos et Gaïa], Seth est évidemment assimilé à Saturne : il n'est pas indifférent à notre propos qu'on lui prête dans la main droite l'ankh et dans la main gauche le sceptre Ouas [ce bâton est associé au renard, cf. Douze Clefs de Philosophie], deux symboles annonçant l'Aurore. On dit que Moïse se servit du bâton Ouas pour faire sourdre de l'eau d'un rocher : voyez ici l'Escalier des Sages de Van Helpen :

« L?Or même, qui est le plus pesant de tous les métaux, peut être réduit, par cette purification ou Cepthar, à une cendre si fine et si légère qu?il peut même nager sur l?eau comme la cendre commune, de la même manière que Moïse a sans doute pulvérisé le veau d?or qu?il a épars sur l?eau comme il est a voir au Deutéronome Chap. 9. V.21 [...] » [chapitre III]

Dans le même ordre d'idées, il y aurait une relation à établir entre le chêne séculaire dont le tronc se voit en arrière plan, cf. supra et le Djed, symbole attribué à Osiris, rappelant le tronc de l'arbre qui lui servit de refuge avant qu'il ne ressuscite : ce refuge est cette terrasse de vie évoquée par Jung dans son Commentaire. Aussi bien faut-il voir dans notre carré de SEL l'incarnation de l'esprit dans la matière, le principe reliant la terre au monde céleste. En bas de notre monade, nous trouvons : TERRA - MARS - NIGER. Nouvelle énigme, dans la mesure où  est lié au feu et non à la terre. Si l'on tient compte, toutefois, de l'iconographie alchimique et de l'avis des mythographes, on peut dire ceci : que Mars, sans être dieu de la végétation, protège les moissons et qu'il est salué par l'épithète de « dieu du printemps », ce que l'on retrouve du reste dans le bel emblème de Limojon de saint Didier [Triomphe hermétique] ou dans les planches du Mutus Liber. C'est aussi le dieu du serment ; aussi dans notre bulle germinale, faut-il voir l'alliance cosmique des principes, qui, d'élémentaires qu'ils étaient {, } deviennent principiés [ou principiants] {, }. Arès scelle de son épée la conjonction, ce dont témoigne le Caput mortuum initial : « la dissolution est la solution de la conjonction. » ; on trouve dans cette étonnante synthèse tous les pouvoirs du feu : ardeur, purification, illumination. Dans l'Atalanta fugiens, l'emblème XLI exprime ce passage où le blanc est coloré en rouge. Dans l'Aurora Consurgens, une aquarelle où l'on voit le second Adam sortir du tombeau exprime, là encore, ce retour corporel de la conscience dissipée. Il s'agit de la figure XXXVII. Pour finir sur Mars - à qui en l'occurrence il vaut mieux donner son nom d'Arès pour être conforme avec la logique de la cabale - cet extrait d'un Hymne homérique :

« Arès souverainement fort... c?ur vaillant... père de la Victoire qui clôt heureusement les guerres, soutien de la Justice, toi qui maîtrises l'adversaire et diriges les hommes les plus justes... dispensateur de la jeunesse pleine de courage... entends ma prière ! Répands d'en haut ta douce clarté sur notre existence, et aussi ta force martiale, pour que je puisse détourner de ma tête la lâcheté dégradante, réduire en moi l'impétuosité décevante de mon âme et contenir l'âpre ardeur d'un c?ur qui pourrait m'inciter à entrer dans la mêlée de glaciale épouvante ! » [Hymnes Homériques, trad. J. Humbert, Paris, 1936]

De quoi est-il question ici, sinon de la résurgence de l'âme ? Basile Valentin ne dit-il pas qu'il vaut mieux « déchirer ses livres si l'on ne veut pas déchirer son coeur », expression mal traduite que nous avons eu l'occasion de citer plusieurs fois, tant sa signifiance est importante. Qu'est-ce donc que cette impétuosité décevante, si ce n'est ce reste du premier Mercure ? Le Mercurius représente l'un des archétypes du « manque » tant il s'avère difficile à visualiser, tant son corps est subtil. Or, cette matière - si l'on peut ainsi qualifier ce qui n'est qu'un Esprit - est si importante dans les conceptions sur la structure de cette 2ème phase de la conjonction que l'Adepte confirmé peut seul lui permettre de prendre peu à peu corps. L'interaction entre ce médiateur et les principes [Soleil, Lune] est telle que l'on ne sait au juste si elle ressortit d'un effet ou d'une cause : en effet, on se trouve dans un cas de figure d'un système de type dissipatoire, non linéaire, où le principe de réversibilité suppose une réciprocité des effets et des causes, concept qui vient à manquer avec le Mercure des alchimistes ; on se voit donc obligé afin de faire tenir la symbolique dans un cadre normatif, d'élever des principes généraux comme substitution du réel : cette conception a d'ailleurs sa source dans les premiers développements de la science moderne qui, notons-le bien, est pratiquement inséparable des scolastiques médiévaux et des rudiments de la philosophie moderne. Mais si, dans le domaine de la physique, on peut comprendre que des principes - des allégories pour ainsi dire - correspondent à une pensée du réel - indépendant de l'esprit humain - il s'agit d'abstraction simplificatrice de la réalité. Dans le vase clos des alchimistes, le problème est le même : la difficulté de la compréhension du processus alchimique tient à ce que les Adeptes ont utilisé un langage vulgaire pour formuler des expériences qu'ils ne pouvaient pas comprendre ; loin donc d'y voir un langage abscons faut-il y deviner la formulation la plus claire qu'ils étaient capables d'exprimer puisque ce qu'ils voyaient était inconciliable - au plan phénoménologique - avec le paradigme de leur époque. De façon inverse, il semble que Jung se soit déporté dans un domaine entièrement relatif à la psychologie en oubliant totalement le creuset ou le matras scellé qui, pour lui, n'existent pas... Les alchimistes ont donc bâti des semi fictions, qui ne correspondaient pas à de pures spéculations mais bien au contraire à des faits observés, ou même plus, à des expériences vécues du plus profond de leur être : en tant que telles, ces expériences renvoyaient les alchimistes à procéder à de libres créations en rapport avec leur inconscient et c'est le point où nous rejoignons entièrement le discours de Jung. Cette digression pour faire comprendre le sens à donner à cet extrait de l'Hymne Homérique. Quand on sait, de surcroît, que l'Hymne est dédié à Déméter, on comprend mieux la liaison entre Mars et la Terre et, partant, avec la nigredo.


Figürliche alchimia, XVIIe, Sublimatio - f. 26r

Cette 2ème phase de la conjonction a fort à voir avec la sublimation, comme on peut le voir sur cette aquarelle du Ros. Phil. comme sur la figure XXXVII de l'AC. C'est l'époque où l'Âme change de lieu : ce mystère est souvent voilé par l'allégorie de l'enlèvement de Perséphone. Voici à cet égard que qu'écrit Pernety :

« Établi dans l?Enfer ou sa partie inférieure du vase, Pluton était comme méprisé des Déesses qui faisaient leur séjour avec Jupiter dans la partie supérieure. Il se trouva donc dans la nécessité d?enlever Proserpine de la manière que je l?expliquerai dans le Livre suivant. La situation du Royaume de ce Dieu fit feindre qu?il se précipita avec elle dans le fond d?un lac ; parce que cette terre, après s?être sublimée à la superficie de l?eau mercurielle, se précipite en effet au fond d?où elle était élevée, lorsqu?elle est parvenue à la couleur blanche désignée par le nom de Perséphone, de Proserpine. » [Fables Egyptiennes et Grecques, tome II, vi]

On voit que la blancheur est associée à la fille de Déméter ; à la fille de Cronos et Rhéa revient la nigredo [Melaina, la Noire ainsi nommée car elle s'était retirée au fond d'une caverne]. Les petits corbeaux, qu'on voit disparaissant, illustrent ce point de science, de même que l'âme qu'on voit émerger de la nuée. Platon a écrit que Perséphone « donne la nourriture comme une mère » et il s'agit, au vrai, du Lait de Vierge d'Artephius. Il y a donc lieu de voir dans Perséphone l'équivalent de l'éclipse de Soleil, la sublimation du Soufre [cf. la liaison entre la déesse et la grenade : en particulier dans plusieurs emblèmes commentés de l'Atalanta fugiens ; saint Grégoire-sur-Vièvre].

b)- le triangle de Soufre. Inscrit dans le cercle tripartite, le graveur a pris soin d'en faire déborder les angles sur le cercle intérieur, là où sont inscrits les trois éléments : AQUA - TERRA - IGNIS. Nous avons déjà parlé de ce problème conceptuel des quatre éléments dans l'idée alchimique, V à propos des tableaux que donne Chevreul. Le Mercure, on le rappelle, est un principe principiant formé d'eau et de feu ; la terre qui y est infusée est à l'image de Proserpine : elle seule a pouvoir de donner naissance à l'AIR de FEU dont nous parlions tout à l'heure. Déméter va rechercher sa fille par tous les moyens : elle ira notamment demander aide et asssitance à Kéléos [KeleoV], roi d'Eleusis. Déméter chercha à la retrouver en parcourant le monde pendant neuf jours et neuf nuits, un flambeau dans chaque main, sans manger ni boire ni se baigner ni se parer. Sous l'aspect d'une vieille femme, elle s'assit à Eleusis sur la « pierre sans joie. » C'est là que Baubô, la femme-vulve, la fit rire. Quelle n'est pas notre surprise, de voir en Baubô ou la Bubastis de l'Égypte ptolémaïque, cette mystérieuse apparition de la figure XIV dans laquelle nous avons pu, pour d'autres raisons, deviner une allégorie de l'origine du monde !... [cf. infra sur Baubô, femme de Dysaulès]. Ce n'est pas tout : KeleoV, roi d'Eleusis, est homonyme de keleoV, le pivert. C'est un oiseau sacré qui apporte le feu aux premiers hommes [par cabale, la Terre se métamorphose en Air de Feu que nous venons d'évoquer] ; le pivert était célèbre pour ses dons de divinisation et honoré comme oiseau prophète, ce qui le rapproche d'Hermès : il guidait les voyageurs sur les routes et apportait leur nourriture à Rémus et Romulus ; enfin, il était consacré à Mars. En alchimie, on peut donc le considérer comme l'un des symboles de la réincrudation [il creusait des trous sous les arbres et pour Jung, c'est la rentrée dans la mère - Virgo paritura - que figure cet oiseau secourable]. Cette digression sur Déméter et Baubô nous facilitera la compréhension du sens des autres arcanes du triangle. Nous passerons rapidement sur SATURNUS - CORPUS dont l'association ne pose aucun problème, en raison de la nigredo. De même, CORPUS - SPIRITUS - ANIMA forment les grands arcanes des alchimistes : SEL - MERCURE - SOUFRE. Dans le triangle, en haut, le Ciel est lié au Soleil et à l'élément masculin [COELIUM - SOL - MAS.] ; en bas, la Terre est liée à la Lune et à l'élément féminin [TERRA - LUNA - FOEMINA] : voilà qui mérite une explication complémentaire : le triangle combine le FEU [exprimé sous forme ésotérique par l'hiéroglyphe consacré], la TERRE et le CIEL [exprimés sous forme exotérique]. Le rébus spirituel est aisé à reconstituer : il s'agit de la Tabula Smaragdina, formulée par arcanes. Que dire d'autre sur ce triangle ? Il est équilatéral, ce qui a le sens de divinité et d'harmonie : il annonce la Terre que symbolise le carré central [profitons-en pour noter d'ailleurs ce qui semble être une incorrection en termes de cabale de l'emblème XXI de l'Atalanta fugiens : Johann Theodor de Bry n'aurait pas dû inclure un cercle dans le carré inscrit dans le triangle où figure le couple alchimique : il y a redondance.]. Jung ajoute :

« Dans la quatrième parabole (Aurora, I, début du chap. IX) un parallèle est également tiré avec la Trinité [...] : " ... comme est le Père, ainsi est le fils et ainsi le Saint-Esprit, et ces trois sont un : corps, esprit et âme ; car toute perfection repose sur la triade, c'est-à-dire sur la mesure, le nombre et le poids." » [Psychologie et Alchimie, p. 495]

Le Mystère de la Sainte-Trinité est un autre ouvrage où l'iconographie, admirable, vient étayer le texte : c'est l'un des premiers grands traités en langue allemande, et en même temps le plus représentatif de l'alchimie du Moyen Âge [Wilhelm Ganzenmüller, Das Buch der heiligen Dreifaltigkeit. Eine deutsches Alchimie aus dem Anfang des 15. Jahrhunderts, Beitrag zur Geschichte der Technologie und der Alchemie, Weinheim, 1956, p. 231-272, cité in Alchimie, Histoire, Technologie, Pratique, Belfond, 1972]. Nous en parlerons peut-être un jour... Pour terminer avec le triangle, il constitue donc le symbole du Sulphur dont les trois maîtres sont Jupiter Ammon, Lune mercurielle  et Soleil. On peut encore y voir un ensemble comportant un trône [puissance, symbolisant le sel de liaison = Ammon, Jupiter ], un livre [l'intelligence, c'est-à-dire l'esprit = Lune mercurielle] et enfin, une colombe [le sulphur en forme de sanctus spiritus qui n'a aucun rapport avec l'intelligence mais se rapproche de l'âme sublimée =  ]. Enfin, on attirera l'attention du lecteur sur les trois tours de la planche XIV du Mutus Liber : elles expriment une vieille coutume qui consisitait, quand on hésitait sur une route à choisir, à faire trois tours sur soi-même et à adopter au 3ème tour la direction vers laquelle le visage était orienté : il s'agit là, on en conviendra, d'une pratique absolument irrationnelle. La Kabbale hébraïque se montre pour une fois d'accord avec la cabale hermétique : elle assigne le principe agissant, cause ou sujet de l'action à l'esprit [qui est actif, ce qu'il faut relever puisque Jung, par exemple, affirme que le   est un élément passif ; c'est manifestement une erreur puisqu'il sert de médiateur entre Sol et Luna] ; l'action de ce sujet est son verbe [il correspond à l'âme, c'est-à-dire au Sulphur : il est passif par rapport au sujet en ce qu'il est guidé par le psychopompe mais actif par rapport à l'objet]. Enfin, l'objet de l'action [la Grande coction], avec son effet attendu : l'escarboucle des Sages [l'objet correspond bien sûr au corps qui est passif et sert de prison au rayon igné solaire que constitue le verbe].


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 105r, Prague, 1578

c)- le carré de Sel. Hermès trône en majesté, avec de part et d'autre : AER - IGNIS : l'Air Inflammable que les chimistes modernes ont traduit par hydrogène. Bien sûr, le feu secret des alchimistes n'est pas l'Air du Feu de Stahl. Néanmoins, on ne peut pas, non plus, affirmer que la materia prima ne contienne point l'élément le plus simple de l'univers ! En bas de l'emblème, les deux autres éléments : AQUA - TERRA. Cette association ne paraît pas évidente a priori ; si l'on y réfléchit, elle s'inscrit en toute logique dans le projet du Mercurius Redivivus. Que recouvre la monade {} ? De la viscosité dont la forme naturelle est la lave [cf. l'emblème XXXVII de l'Atalanta où l'on devine les champs phlégréens, derrière le Lion Vert, avec en arrière plan, le Vésuve] et qui débouche sur la fixation [i.e. la 2ème sublimation qui est celle de l'Esprit]. Jung écrit :

« La sixième parabole (Aurora, I, chap. XI) dit : " Il est écrit dans la Turba : la terre porte tout parce qu'elle est lourde ; elle est le fondement de tout le firmament parce qu'elle apparut ferme lors de la séparation des éléments. » [op. cit., p. 496]

C'est cette terre qui apparaît comme la terrasse de vie du Yi-King, comme la Délos où Latone trouve le salut qui lui permet d'échapper à l'emprise de Seth-Python. Ce n'est pas sans raison que Platon considérait le carré comme étant un en soi absolument beau ; contrairement au cercle, lorsqu'on inscrit une croix dans un carré, on obtient 4 autres carrés, puis, 16, 64, etc. selon une progression géométrique d'ordre 4n où n est le nombre de ?. On est conduit à admettre que le carré possède une structure fractale. Pour le cercle, la progression  obéit à 4(1+n).  Idem pour le triangle (équilatéral). Dans le cas du carré, le centre n'apparaît donc que comme un cas particulier puisqu'il suffit de démultiplier les carrés inscrits dans le premier pour que ce centre disparaisse. Il réapparaît en revanche, si l'on inscrit un cercle, préalablement à ce que nous avons dit. C'est dans cette vision que l'on a fait du nombre quatre la perfection divine puisqu'il rejoint la conception du EN TO PAN de la Chrysopée. Cela nous amène tout naturellement au concept de quaternaire : on y voit d'habitude la progression arithmétique des quatre premiers nombres ayant l'unité comme premier terme et comme raison : 1.2.3.4. Mais il nous semble que cette conception, sous l'angle hermétique, est trompeuse. Les alchimistes, au cours du développement de leur androgyne, rencontrent un moment de l'oeuvre où se manifeste ce qu'ils nomment la multiplication [ou l'accroissement]. La planche XIII du Mutus Liber décrit fort bien ce processus et il s'agit d'une progression géométrique qui nous amène à reconsidérer le quaternaire sous l'angle du ternaire : 1.2.3 = 43 = 64 dont la somme est 10, renvoyant à la Décade, symbole de la perfection [dans cette opération, il faut avoir à l'esprit que le cercle o : 1 inscrit la croix ? : 2. Le 3ème élément ne peut être que le triangle D : 3. De là, le carré.]. La Terre ou carré annonce la conjonction radicale, terme de la 2ème phase, marquée par l'incarnation des principes célestes ; aussi peut-on voir une sorte d'Athena salpinx [salpigx, épithète d'Athéna à Argos] dans l'oiseau à tête rouge que présente le folio 105r du Ros. Phil., que l'on retrouve, à l'identique, dans la figure II de l'AC. On remarquera que l'oiseau, une chouette selon toute apparence, est juchée sur une colline, autre signe de la conjonction. C'est l'oiseau consacré à la lumière, désigné comme « celle qui resplendit ». La chouette annonce par son buccin la naissance prochaine du phénix ; Ovide rapporte que la potion préparée par Médée comportait des ailes de chouette : ayant bu ce breuvage, le vieil Aeson rajeunit de quarante ans [cf. aussi Pélops, appelé deux fois pubère : remarquez le rapport entre le 1er et le 2ème Adam, rapporté à la forme du Mercure, cf. Atalanta XLIV ; Fontenay ; humide radical métallique à propos de Pélias ; Introïtus IV -] : n'y a-t-il pas là un parallèle évident avec les vertus tant vantées par les alchimistes sur le lapis considéré comme alexipharmacon ? Nous sommes ici à la croisée des chemins où le mythe rejoint l'Art sacré. Pélops [Peloy] est fils de Tantale, fils de Zeus et de la nymphe Plouto [Ploutw, Océanide, compagne de Coré ; observons d'ailleurs le petit trait de cabale entre Ploutw et ploutoV qui désigne les richesses du coeur ou de l'âme, à comparer avec Plouton, dieu des Enfers mais aussi PloutoV, dispensateur des richesses : il y a là un jeu de scintillement qui n'aura pas échappé au disciple d'Hermès]. Tantale est ce roi de Phrygie qui servit à Zeus son propre fils, Pélops : le crime fut éventé par le roi de l'Olympe, Pélops ressuscité par Hermès et sa peine est connue de tout le monde : le supplice de Tantale ! Cette fable en dit long sur notre sujet, qui est l'incarnation de l'âme ou plutôt sa résurgence. En ce sens, Pélops symbolise la matière de l'oeuvre, d'abord soumise au creuset puis renaissant de ses cendres et subissant, au cours de son parcours aux Enfers, mille métamorphoses comme paraît l'indiquer l'aquarelle suivante, où l'on peut voir une variante de la figure II :


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 183v, Prague, 1578

Un peu moins dramatique que la grande figure II, celle du Ros. Phil. est plus « lisible ». Le personnage a toujours un masque luciférien : l'un de ses pieds est un sabot, l'autre une sorte de palme. Dans cette variation, il a abandonné le violon et joue du buccin ; le violon toutefois est toujours présent, sous la forme du signe du Cancer qui annonce la permanence mercurielle. Du bras gauche, il porte une flèche - celle du Sagittaire - et aussi une faux - celle de Cronos. Une queue de poisson termine d'en faire un zodiaque incarné. Quant au petit oiseau noir, il rappelle en tout point celui que l'on aperçoit à la figure VI, le même encore que l'on voit dans la figure XI du Splendor Solis, là où le Roi va au bain [l'oiseau est blanc ou noir selon les versions ; précisément, ici, nous avons à la fois le corbeau et la colombe et l'on connaît les rapports entre l'AC et le Splendor Solis, alias Toyson d'Or de Salomon Trismosin, pseudo]. On distingue encore un cynocéphale à droite et le couple alchimique, en arrière plan tel qu'il est représenté dans la version classique du Ros. Phil. Cette chimère est juchée sur un globe, sorte d'imago mundi et derrière, on devine un crâne. On peut trouver un rapport entre Pélias et Pélops : Médée, cf. supra, incita les filles de Pélias à couper leur père en morceaux et à le faire bouillir sous le prétexte de le rendre immortel [mythe récurrent depuis Osiris]. Là encore, la figure X du Splendor Solis montre une scène tout à fait superposable. Ce démembrement est requis pour la purification par laquelle va s'opérer le rajeunissement et la réincrudation [Aureum Vellus Rorschach 1599, p. 185 et 187]. Le texte de la Turba se poursuit ainsi :

« Quand donc cet être corruptible aura revêtu l'incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l'immortalité, alors s'accomplira la parole de l'Écriture : la mort a été engloutie dans la victoire. où est-elle, ô mort, ta victoire ? [...] »

On croirait se trouver en face du Sermon sur la Mort de Bossuet... Nous voilà dans ce « sombre passage » évoqué dans le texte du Yi-King, cf. supra. La nature d'un composé ne se dévoile jamais mieux que dans la dissolution de ses parties, dit Bossuet, et nous tenons, avec l'aquarelle du Ros. Phil. comme une sorte « d'écorché » du Compost philosophal : ces matières sont disposées à la génération, conçue sous l'angle de la sublimation, qu'imprime le cercle, qu'exprime le triangle et que résout le carré en extrayant, pour ainsi dire, la racine chthnonienne en vue de la métamorphoser en pur cristal et rendre le diaphane transparent. Dans l'Arbre Philosophique, l'un des chapitres les plus importants  des Racines de la Conscience [Buchet-Chastel, 1971], Jung a exprimé en somme, le contraire du processus d'individuation tel qu'il est exposé par les alchimistes :

« [...] il décrit, sous la forme d'une projection cosmique, la séparation de l'anima féminine d'avec un conscient masculin orienté vers le domaine spirituel et tendant à l'absolutisme [...] Ce développement et cette différenciation de la conscience ont trouvé  leur expression littéraire dans les Métamorphoses d'Apulée et en particulier dans le conte Amour et Psyché [...] » [p. 442-443]

Il n'entre pas dans nos vues de livrer une exégèse sur ce conte [cf. Atalanta XLV] ; néanmoins, plusieurs points sont là encore à noter, allant dans le droit fil de nos réflexions sur les transformations que subit la materia prima dans le vase de nature. Dans les Métamorphoses, Apulée raconte que Psyché était la plus ravissante des trois filles d'un roi [on peut voir une ressemblance avec la légende qui fut à l'origine de la guerre de Troie, cf. Atalanta et Pernety, Fables Égyptiennes et Grecques, t. II. D'ailleurs l'une des versions de l'AC présente une aquarelle où l'on voit Paris, Aphrodite, Athéna et Héra. Dans son Psychologie et Alchimie, Jung fait référence à cette version sous le titre De Alchimia].


jugement de Paris, Cod. Voss. Chym. F. 29, Leiden [cliquez pour agrandir]

Vénus en conçut du ressentiment et dépécha son fils, Cupidon, afin qu'il inspire à Psyché de l'amour pour le plus méprisable, le plus abject et le plus laid des hommes. La légende veut que Cupidon n'ait point décoché sa flèche : il fut subjugué - à l'instar des effets produits par Orphée jouant de sa lyre - par la belle Psyché ; celle-ci connaîtra les avatars de la prima materia : on l'habille de noir et, au sommet d'une colline, elle est promise à l'union avec un sombre serpent hideux qui prend les traits de Seth - Python. Mais Zéphyre qui veille [Zéphyre et Eros sont congénères en bien des points] souffle sur l'Aquilon - cf. l'une des aquarelles du Livre d'Abraham Juif - et la nymphe se trouve transportée dans une île qui ressemble à s'y méprendre à celle que décrit Cosmopolite dans sa Nouvelle Lumière Chymique ou encore à celle de Bernard Le Trévisan dans le Songe Verd. Psyché est alors menée dans une sorte de palais d'or, incrusté de pierreries où l'on devine le « château doré » mentionné dans le Yi-King, cf. supra. Les alchimistes parlent dans leur jargon secret du Palais fermé du Roy, clos par une porte magique, qui fait l'objet d'une analyse de Fulcanelli, cf. Gobineau et dont Michel Maier parle aussi dans l'emblème XXVII [dont nous avons illustré le commentaire avec des gravures du Vinaigre des Sages de Goossen Van Vreeswijk, 1675] de l'Atalanta fugiens. C'est donc dans ce palais clos que Psyché va s'unir avec un amant qui n'est autre que... Cupidon ! Cupidon qui lui a interdit d'ouvrir les yeux ; bien sûr, Psyché enfreindra l'interdiction et condamnera le fils de Vénus à disparaître [reprise du mythe, célébré par Monteverdi, d'Orfeo et Euridyce]. Psyché, désespérée, s'en va voir Vénus qui lui impose des travaux bas et dégradants : il y est question de points de science que nous ne pouvons, hélas, détailler ici : laine d'or de mouton, eau du Styx qu'elle parvient à puiser grâce à un aigle ; elle réussit encore à apprivoiser Cerbère et parvient jusqu'au centre du labyrinthe d'Hadès, c'est-à-dire jusqu'au trône de Coré [équivalent du labyrinthe de Salomon, cf. Gardes du Corps]. Revenue du royaume des Ombres, elle commet l'erreur d'ouvrir une boîte que lui avait remise Coré [comparez avec la boîte de Pandore] qui la plonge dans un profond sommeil [sublimation]. De son côté, Cupidon, lui aussi enfermé, s'échappe et rejoint la belle au bois dormant qu'il éveille d'une piqûre : c'est la conjonction des principes qui est réalisée. La leçon que l'on peut tirer de ce conte est la suivante et elle trouve sa place dans ce commentaire sur l'AC : Psyché est semblable à la fleur épanouie sur laquelle souffle Zéphyre et dont il dissipe la toison d'or [le pollen où l'on peut voir une allégorie de la semence d'Ouranos quand Saturne eut porté une main sacrilège sur son père, cf. humide radical]. On peut l'identifier à la fleur de nitre, partie mercurielle de la materia prima, et il faut noter que Psyché joue aussi le rôle de l'Âme, c'est-à-dire du sulphur, d'abord impur et souillé, puis dépuré lors de son « réveil », aurore de l'oeuvre : Auro hora si l'on veut bien. Cupidon ne joue là que le rôle d'un catalyseur et c'est Vénus qui fait tourner la roue. , Lucifer, étoile du matin, par le sulphur, se transforme le soir en stibine [Gaïa hermétique], en Hesperos  où il faut, sans doute, voir l'aurore réelle de l'oeuvre, proprement crépusculaire. La figure de Cupidon est développée par Jung dans ses Essais sur la Symbolique de l'esprit :

« En tant que Cupidon et Cyllenius, [le Mercure] est un séducteur qui pousse au développement dans l'univers des sens ; il est la benedicta viriditas et le multiflores du printemps juvénile (...] C'est un Hermès Chthonios, et un Eros en même temps, duquel naît cependant au terme de sa course à travers le monde le lumen superans omnia lumina, la lux moderna, car le lapis n'est rien d'autre que la figure de la lumière cachée dans la matière. » [op. cit., p. 68]

Cet Hermès Chthnios est inscrit dans le carré central du Mercurius Redivivus : c'est l'Hermès tetracephalus ce dont attestent les noms des Éléments dans ce carré, entourant l'Hermès. Ce Tetraktys représente comme une épiphanie du Tétramorphe comme nous l'avons noté ailleurs [cf. Hôtel Lallemant à Bourges, Tarot alchimique]. Du reste, Fulcanelli, dans le Mystère des Cathédrales, termine l'ouvrage en posant en dressant en rébus l'image de frontispice du Sphinx d'Egypte : SAVOIR [SPIRITUS ] - VOULOIR [LEO VIRIDIS ] - OSER [AQUILA ] - SE TAIRE [TAURUS ].


Figürliche alchimia, XVIIe, Perfectio - f. 42r

Il est temps de passer à la dernière partie de notre arbre, au faîte, qui arbore deux fleurs, la 3ème couronne de perfection et porte la . Rien sans doute ne peut mieux illustrer la coagulation du Mercurius que l'action imprimée par Borée [Aquilon]. C'est de là que naît le lapis, dans une lueur crépusculaire, quand les sept boeufs de labour ont terminé leur ouvrage. C'est ici que le vent solaire imprime à l'Air la pollinisation des particules que la magnésie imprime en cette partie de l'imago mundi. Aussi ne faut-il pas mépriser l'opinion vulgaire qui attribue l'aurore boréale aux vapeurs et exhalaisons terrestres [il est entendu que nos propos doivent être entendus cum grano sali]. Quelque ténues, quelque subtiles que soient, en cette prodigieuse hauteur, les parties grasses, sulfureuses et inflammables du , c'est bien dans la stibine qu'il faut aller chercher, au crépuscule vespéral, la matière du lapis. C'est dans la même optique que Monte Snyders voyait, dans les comètes [cf. la Métamorphose des planètes] des exhalaisons terrestres, subtiles et lumineuses dont on s'est fait l'écho dans l'humide radical. Au reste, si l'on reprend l'étymologie de Météore [Ouranion], son origine hermétique ne fait aucun doute et l'astronomie moderne semble même assurer que la vie viendrait, pour partie, des produits cométaires. Suivant l'illustre Van Helmont, l'archée céleste, par son seul pouvoir, tire tous les corps de l'eau du Styx [cf. Psyché et Amour] : principal fleuve de l'Hadès - le Mercurius senex des alchimistes - il ceint de ses méandres le royaume des Enfers, à l'instar du serpent qu'on voit représenté sur la figure du folio 42r. Styx, initialement est une nymphe [Psyché en forme de Virgo paritura] qui, unie à Pallas [sulphur] lui donne quatre enfants [Tetractys] : ZhloV [l'ardeur = TAURUS ], Nikh [épithète d'Athéna : il faut y voir l'AIR allié à la lumière, c'est-à-dire l'ÂME  ou SULPHUR sublimé = AQUILA , cf. aussi section sur Chevreul, critique de Niépce], Bia [la Force = LEO ] et enfin KratoV [puissance = SPIRITUS  au sens du Mercurius, grand ordonnateur]. Quand Zeus entra en lutte contre les Géants [précipités dans le Tartare], les enfants de Styx, qui s'étaient ralliés à son côté, furent récompensés : ils demeurèrent perpétuellement auprès de lui pour l'assister. Quand un dieu s'apprêtait à jurer par Styx, Iris [le signe de la conjonction, par les couleurs du paon, cf. figure XV] allait chercher une coupe pleine de l'eau pontique du fleuve de l'Hadès. En cas de parjure, malheur au menteur ! Condamné à ne plus s'abreuver au nectar et à goûter à l'ambroisie d'une part ; d'autre part chassé du cercle divin pour neuf ans. Il vient de là que Styx [stux : froid, glacial] fut surnommée le « grand serment des Dieux » ou encore le « fleuve terrible du serment ». Ne peut-on y voir le tronc de notre chêne qui se déroule depuis le centre de la Terre [Hadès] jusqu'au delà du firmament [Zeus] ? L'archée, disions-nous, peut donc soutirer les corps résolus en cendres de l'eau mercurielle pour autant que le ferment existe [Chevreul a parlé de ce ferment dans ces études alchimiques sur Artephius et Cambriel]. Ce ferment est le moyen ou artifice secret qui permet la réincrudation du Soufre : il attire l'esprit générateur de l'archée et constitue l'aura vitalis. Il crée les corps organisés [i.e. cristallisés] à son image, par adaptation : on retrouve l'idée de la Table d'Émeraude. Ce ferment est une partie du sulphur, matière composite dont Fulcanelli a bien vu, dans les DM, qu'une partie en était blanche, l'autre noire, l'autopsie de la pièce révélant que le Caput en était violet [ion - ioV]. Il est aussi le véritable fondement de l'augmentation - que les textes appellent la multiplication - du corps créé de novo, qui entre alors pour la deuxième fois en fermentation, ce qui explique la redondance apparente des gravures du Ros. Phil. [le spiritus gagne deux fois le ciel, cf. AC, figure XXXVII]. L'archée agit sur le ferment à la manière d'un aura seminalis ; Van Helmont admettait dans ce ferment une susbtance qu'à l'exemple de Paracelse, il nomme Pessas et il appelle Bur le ferment métallique. Borée joue dans la Grande Coction une grande importance au moment où l'Artiste juge à propos de diminuer la température de son fourneau, en sorte que son eau permanente se coagule de proche en proche, et de façon insidieuse. C'est la condition sine qua non pour que l'Aurore apparaisse ; aussi bien nous faut-il une matière terrestre ou aérienne capable de darder, en dépit de la ténuité de ses parties, une lumière aussi vive ou plus vive même que les Météores communs [tonnerre, feux-folets, Iris, parhélies, etc. qui ne sont en somme que de pâles reflets du Soleil des Sages et qui relèvent de la spagyrie spirituelle]. C'est d'une source active dont nous avons besoin, qui réclame la collaboration des éléments que nous avons énumérés quand nous avons examiné la bulle germinale du Mercurius Redivivus. Mais ici, nous recherchons le « royaume de la joie suprême », qu'on trouve stylisé dans cette figure, tirée d'un traité de Lacinius.


illustration tirée de : Pretiosa margarita, Giovanni LACINIO, Leipzig, 1714

Cette gravure va nous permettre d'en savoir davantage sur la dernière partie de « l'arbre » du Mercurius, donc sur la genèse de l'AC... Les arcanes sont familiers : lions [mâle à gauche, femelle volatile à droite], quatre Éléments [Feu et Terre pour Sol ; Eau et Air pour Luna], stibine, oiseau phénix, symboles du sel [], du sulphur [] et du mercure []. En haut, Soleil, étoiles et Lune encadrent la scène. Sur le sol, à gauche, une plante ou un arbousier à sept branches [Arbore solari] ; à droite, serait-ce une mandragore ? Remarquons, quoi qu'il en soit, que nous retrouvons les lions de la gravure du Mercurius, celui de droite étant caractérisé ; le phénix juché sur la  laisse peu de doute quant au rôle symbolique que joue le stibium de Jacques Tol. Le Pseudo-Aristote parle de ces hiéroglyphes :

« Quand tu auras obtenu de l'eau de la terre, de l'air de l'eau, du feu de l'air, de la terre du feu, alors tu possèderas complètement et parfaitement notre art. »

Le Mercure parfaitement préparé est clair comme de l'eau de roche et au delà d'une certaine température, il se sublime instantanément ce qui explique qu'on soit obligé de lui mettre « un fil à la pâte » en quelque sorte. C'est dans ces conditions que le sulphur en état de sublimation pourra émerger de la masse visqueuse du Mercure, comme Délos émerge de la mer Égée. C'est ce second Adam que signale Senior Zadith [De Chemia Senioris antiquissimi philosophi libellus, traité attribué à Mohammed ibn Umail dit Zadith] et c'est lui encore qui est compris sous les traits du prêtre Ion, dans la vision de Zosime. Nous n'insisterons plus sur le mot ion [violet] sauf pour mettre l'accent sur l'association au prêtre [iereuV] d'où l'on tire par cabale iereion qui désigne une brebis offerte en sacrifice ; on peut y voir une indication sur le signe du Bélier ou encore sur saint Jean le Baptiste. L'image alchimique de ce Bélier, offert ainsi en sacrifice, a fort à voir avec l'opération qui consiste à mener le vitriol à la teinture rouge [Paracelse, Aurora Thesaurusque Philosophorum, Basileae, 1577] :

« C'est alors que se déroule un mystère extrêmement grand, le mystère des noces célestes et supranaturelles, noces de l'âme purifiée et lavée à l'extrême par le sang de l'agneau et du corps purifié, étincelant et blanc comme neige. Le voilà le vrai mariage céleste et supra-naturel qui permettra à l'homme de prolonger sa vie jusqu'au dernier jour que Dieu lui aura fixé ! Ainsi l'âme et l'esprit du vitriol, sa fleur, sont unis à son corps purifié et joints ensemble pour l'éternité. » [chapitre XIII]

Il ne s'agit pas à proprement parler d'un traité de Paracelse et la Monarchia Physica qui suit le titre principal de l'ouvrage est de Gerhard Dorn dont on sait peu de choses, sauf qu'il s'agissait vraisemblablement d'un Adepte éprouvé. Il est souvent cité par Jung dans ces études d'herméneutique alchimique [cf. bibliographie]. Ces lignes extraites de l'Aurora Thesaurusque ont été écrites avant la publication des Noces Chymiques de Valentin Andreae [alias Christian Rosenkreutz, 1616]. L'attention est attirée par trois expressions qui, pour les Artistes, disent tout :
- l'âme purifiée [anima] est le sulphur, préalabalement sublimé dans le spiritus, avant sa réincrudation ;
- le sang de l'agneau [partie de l'animus] représente ce vitriol que l'on a mené à la teinture rouge : n'oublions pas, en effet, que la Toyson d'or fut étendue dans le champ de Mars ! L'agnus, comme symbole dual, vaut pour Arès qui exprime l'élément pontique du Mercure et pour Ariès ou résine de l'or ;
- le corps purifié est le Sel de vertu céleste qui procède à la fois de l'étoile et de la fleur comme le montrent les deux symboles qui sont au bas de la Pretiosa Margarita.
Si l'on voit les choses sous l'angle chimique, en liaison avec l'interprétation de la cabale, l'âme et l'esprit du vitriol sont faciles à retrouver en faisant l'hypothèse que Dorn fait allusion au vitriol romain [cf. Atalanta XXV]. La fleur de vitriol ne correspond pas, ici, au flos nitri, expression qui ressortit du Mercure à une époque antérieure de l'oeuvre. Il faut plutôt la rapprocher de cette espèce de perle aquatique qui se ramasse à l'épuisette dans certains lacs du sud de la France : pour l'alchimiste, cette perle est Délos, terre parturiente, qui naît du sein du Mercure et qui se puise par l'artifice du filet, arcane de l'oeuvre dont le sens a échappé à beaucoup : seuls D'Espagnet [Oeuvre Secret d'Hermès, probablement apocryphe] et Lambsprinck [De Lapide Philosophorum] semblent les plus charitables sur ce point de science. Et Norton l'a dépeint dans son emblème [Alchymiae complementum, et perfectio] du Mercurius Redivivus en deux magnifiques fleurs disposées de part et d'autre de la 3ème couronne de perfection. Elles représentent les matières de l'oeuvre,  et , dépouillées de leurs scories, dépurées et sublimées. En cette dernière opération qui parachève la conjonction des principes,  prête le flambeau à la nymphe , juchée sur l'Eau. De ce contact naît une fumée épaisse et blanche, expression du vase de nature où Soleil et Lune passent par les étapes que nous avons décrites.


Figürliche alchimia, XVIIe, Conjunctio - f. 50r


V. Mysterium Conjunctionis et AC.

La conjonction est l'image éidétique constamment évoquée par les alchimistes ; selon l'Aurora philosophorum, les Adeptes, par des purifications, ramènent les corps impurs à une subtilité complète en sorte de les métamorphoser en corps célestes, d'où les allusions si fréquentes à l'astronomie, considérée comme agriculture céleste. De cette transformation résulte que le monde se trouve ramené à l'unité, produit du mariage des propriétés et forces célestes avec les corps sublunaires, mariage évidemment comparable à celui de l'homme et de la femme :

« Or cette semence, c'est le mercure, non pas le mercure ordinaire, mais le mercure des philosophes qui, par la naturelle conjonction des deux corps, le soleil et la lune, saisit en lui dans l'union les deux natures. » [Aurora philosophorum, chapitre XVI]

Cette union donne naissance au second Adam comme nous l'avons signalé : c'est lui qui possède cete teinture [le Soufre rouge ou rayon igné solaire] dont les Patriarches faisaient usage avant le déluge pour reculer le terme de leur existence selon ce qu'en dit Paracelse au livre VIII de ses Archidoxes [p. 808, cité in K. Sprengel, Histoire de la Médecine, tome III, p. 304, Vie et opinion de Paracelse]. Gerhard Dorn [Philosophia magna, ed. Dorn, p. 176] a fait voir que ces transformations subtiles passant par le phénomène de la sublimation ne pouvaient être intégrées de façon raisonnable [compris dans l'esprit du système] que si l'on faisait l'hypothèse que ces substances spirituelles - situées entre le Yin et le Yang - se trouvent dans les quatre Eléments où elles sont représentées par une nature particulière [expression projetée de notre psyché] dans laquelle on retrouve la notion d'archée [à entendre comme natura sui generis] de Van Helmont. Ainsi dans l'Air, on appelle ces natures Sylvains ; Nymphes dans l'Eau ; Gnomes ou Pygmées sur la Terre [sans oublier les lutins que signale Jung, in Visions de Zosime, p. 182, se référant à Agricola : De Animantibus Subterraneis, 1549 et à Kircher : Mundus Subterraneus, 1678, Livre VIII, chap. iv], et Salamandres dans le Feu. Seuls les Sylvains se rapprochent le plus de nous puisqu'ils vivent dans l'air [cf. gaz sylvestre]. De ces considérations résulte la distinction entre l'âme et l'esprit, que nous retrouvons depuis les plus anciens théosophes jusqu'aux R+C du XVIIe siècle. Thurneysser, dans son Harn-Probe [in-fol. 1571, prokatalhjiV] donne le petit tableau suivant qui explique le sens différent que certains Adeptes ont donné à l'Âme et à l'Esprit dans leurs écrits ou dans les emblèmes :

ÂME 


ESPRIT

 
CORPS

 
MERCURE

 
SOUFRE

 
SEL
 

EAU


AIR


TERRE

 


Il est évident, pour des raisons liées à la cabale hermétique élémentaire, que ce schéma n'est pas satisfaisant. Et cela ne laisse pas de rappeler le problème d'une attribution de genre à l'Animus et à l'Anima, qu'évoque Jung dans son Commentaire au Mystère de la Fleur d'Or. Par là, on est ramené à la question fondamentale de la Trinité sur laquelle Jung n'a cessé de se pencher pour y revenir, au soir de sa vie, en 1957, dans Ma Vie, quand il écrit :

« L'idée naquit en moi que l'Éros et que l'instinct de puissance étaient comme des frères ennemis, fils d'un seul père [...] l'Éros comme un patiens, comme une force qu'on subit passivement, l'instinct de puissance comme un agens, comme une force active et vice versa. » [C.G. Jung, Ma Vie, Gallimard, 1966, p. 180]

Les alchimistes nous apprennent que l'androgyne naît de la pénétration de la Terre par le Ciel, de l'union du ferment [arch ou zumh mais le sens est différent pour les deux acceptions] et du sulphur, qu'on dit être ausi celle de l'eau et du feu. La médiation particulière à ce processus de parturition ne peut se comprendre que si l'on fait l'hypothèse d'échanges énergétiques entre le patiens et l'agens : PATIENS  <---> AGENS. Fulcanelli, dans le Mystère des Cathédrales, a plusieurs fois attiré l'attention sur ce point quand il avertit l'étudiant que Soufre et Mercure ne constituent en fait que la même substance, envisagée sous deux formes différentes selon l'état de la matière et le degré de calorique qui lui est imposé. Il en parle d'ailleurs comme de la fleur ou de l'étoile qui se présente à l'Artiste à sept reprises [cf. supra, Pretiosa Margarita]. Le patient [patiens] se comporte comme le Mercurius dans un premier temps, c'est-à-dire comme agent de dissolution - posant d'ailleurs la problèmatique du concept de SEL en ce moment de l'oeuvre :

+ =

ce qui doit se lire : NITRUM [ALMH] + SAL [ALV] = ROBIGO [IOV]. Le terme robigo introduit un trait de cabale, puisque l'on lui trouve comme autre acception « envieux » ce qui est tout un programme pour le disciple d'Hermès... Ainsi, le « sel nitre » des Sages procure, avons-nous dit, dans un premier temps, ce venin dont tous les textes parlent. À son tour, l'agent [agens] devient patient dans le sein du Mercure à ce stade de robigo ou d'aerugo ; le point fondamental à noter qui établit une liaison analogique entre la conception jungienne de l'alchimie et la proto-chimie a trait à la notion d'oxyde, que les anciens chimistes appelaient chaux métallique. L'aerugo, ainsi, est de la chaux de cuivre : la cabale permet par assonance d'associer les mots aer et aes, faisant comprendre à quoi correspond la sublimation [aer : . Rappelons en l'occurrence que l'hiéroglyphe de l'AIR est construit à partir du triangle de FEU et de la barre horizontale du triangle d'EAU qui y est incluse. De là, une ligne horizontale, résidu d'EAU : AER = IGNIS + AES USTUM. Lemery, dans sa table des principaux caractères chymiques, donne « ? » pour le cuivre brûlé (ioV)  naturellement, il ne faut point y voir du cuivre mais du laiton, si l'on nous entend bien. L'AIR ne peut être que le signe de la conception de l'androgyne et c'est en toute logique que nous le retrouvons dans cette aquarelle du Ros. Phil.] : elle succède à la dissolution et prélude à la conjonction ; ajoutons que les trois processus sont dépendants et qu'on ne saurait les isoler, aussi bien pour des raisons liées à l'hermétisme qu'à la thermodynamique classique. Nous voyons là s'échafauder l'entrelacs habituel propre à la phénoménologie alchimique.


Figürliche alchimia, XVIIe,  impraegnatio - f. 22r

Le point d'équilibre est atteint au stade où les alchimistes parlent de leur eau permanente. Il s'agit de la phase la plus longue de l'opération dite de la « Grande Coction » où l'androgyne va se transformer peu à peu en lapis. « Jeu d'enfant », « travail de femme », telles sont les expressions singulières que les Adeptes ont consacrées à cette partie. Il faut reprendre la planche XIV  du Mutus Liber donnant toutes les explications nécessaires sur le travail de la fileuse mais il reste difficile d'expliquer rationnellement ce qui se passe : des mouvements de convection dans la masse, des échanges incessants entre des matières passant d'un état fondu à un état cristallisé. Mais tel n'est pas notre propos dans cette section où nous désirons privilégier l'oratoire au laboratoire [cf. compendium, Mercure, labo 1, 2, 3]. Si nous reprenons les Visions de Zosime de Jung, voici ce que nous lisons :

« [...] l'aqua permanens ... dissout les corps en les (quatre) éléments. L'eau divine a, d'une façon générale, une vertu de transformation. Elle change, par une ablution merveilleuse, la nigredo en albedo ( la noirceur en blancheur) ; elle vivifie ce qui est mort, ressuscite les morts et possède en conséquence la vertu de l'eau baptismale dans le rituel de l'Eglise chrétienne. » [Racines de la Conscience, op. cit., p. 148]

Cette eau de roche contient l'humide radical tant de fois évoqué dans nos pages : c'est cette racine métallique résultant de l'ouverture du métal, qui en constitue la chaux et la chair future de la pierre dont les os seront constitués du Sel. Lambsprinck a parfaitement mis en scène cette allégorie dans son De Lapide Philosophorum, sur un emblème représentant deux poissons, sur lesquels s'est penché Jung dans Aion [The Fish in Alchemy, pp. 126-154 de la traduction anglaise]. La relation au fonts baptismal est une autre permanence de la symbolique qui rattache l'alchimie à la pensée scholastique, via Thomas d'Aquin en dépit du fait que le texte attaché à l'AC ne soit point de lui... Quoi qu'il en soit, comme on l'a dit dans la section sur Jean le Baptiste, il permet de donner un sens alchimique au baptème par la médiation de la colombe et du Jourdain : Jean le Précurseur doit être associé au premier Adam, équivalent du Mercurius senex ; le Christ correspond au second Adam. Cette interprétation, toutefois, ne laisse pas de soulever de nombreux problèmes au premier rang desquels figure la chronologie, sauf à considérer que le baptême du Christ représente un pré écho de la Passion car c'est la seule manière que l'on ait, dans la symbolique chrétienne, de rattacher la matière à son passage au creuset [crux : ?]. Remarquez que cet argument n'est pas absolument décisif dans la mesure où il y a deux sublimations dans l'oeuvre, selon ce qu'en dit le Ros. Phil. ce qui rejoint cette inter action patiens <--> agens signalée supra. La première sublimation est celle de l'Âme [anima : ] qui rejoint l'Esprit dans un but de dépuration ; la deuxième sublimation est celle de l'Esprit [animus : ]. En l'absence de cette sublimation, l'incarnation de l'Âme serait impossible, c'est-à-dire la réincrudation. Ce paradoxe, qui n'est qu'apparent, de l'association de l'Âme à l'AER et de l'Esprit à TERRA explique peut-être les contradictions que nous avons relevées dans l'introduction de Jung [Commentaire au mystère de la fleur d'or]. Du reste, le commentaire du Ros. Phil. semble bien ne pas laisser de doute :

« Icy la vie de la Lune vient à sa fin - L'esprit remonte en haut hâtivement. » [traduction d'une main française à la version allemande du Ros. Phil. disponible sur le site Cisne. Catálogo de la Biblioteca digital Dioscórides. Búsqueda]

Notons que la personnification de l'esprit n'apparaît pas sur la version présentée dans la figure suivante alors que le mot FIXATIO y est présent [cf. version de l'image correspondante du De Alchimia Opuscula qui renferme en 2ème partie le Ros. Phil.]. À la place, c'est un phylactère muet qui a été disposé.


Figürliche alchimia, XVIIe, Fixatio - f. 36r


« La vie de la Lune vient à sa fin » exprime la volatilisation progressive du Mercure. Ces deux folios 22r et 36r  illustrent fort bien le caractère complémentaire de l'allégorie représentée sur cette aquarelle de l'AC, figure XXXVII. Dans cette figure, on voit représenté un soldat armé d'un glaive : c'est le symbole de la séparation radicale entre et . Pour comprendre en quoi le glaive de feu intervient en cette époque de l'oeuvre, il nous faut revenir au thème, décidément récurrent, de l'étoile et de la fleur. Considérons la digamma de Salomon, encore appelée hexagramme : il s'agit de l'entrelacs, bien connu, des idéogrammes et [Eau et Feu]. On peut encore le voir sous cette forme . Dans ce dernier cas, le sceau est assimilable à l'étoile [asthr] tandis que dans le premier, on le voit sous l'aspect de la fleur [anqoV] : selon la superposition des deux images du Feu et de l'Eau, nous verrons donc l'image complémentaire résultante, ce qui explique l'allusion de Fulcanelli, signalée supra. Le cas intermédiaire  a été illustré par Hadrien Mynsicht dans son Aureum Seculum Redivivum où l'hiéroglyphe de l'Eau est placé devant celui du Feu [dans le Splendor Lucis de Sonnenfels datant de 1747, c'est l'inverse qui se produit] : est-ce là pour nous indiquer que le lapis résulte d'un Mixte d'où participent l'Eau et un résidu du Feu ? Il s'agit d'un cas spécial d'illusion spirituelle appliquée à l'Eau Divine [udwr qeion] de Zosime. De ce combat de l'Eau et du Feu, la Justice tranche : c'est le glaive. Jung nous en parle dans le Symbole de la Transsubstantation :

« Le meurtre par le glaive est un thème qui revient souvent ... " L'oeuf philosophique " est ouvert à l'aide de l'épée et le " roi " est transpercé pareillement. C'est également par l'épée qu'est mis en pièces le dragon, ou le " corpus " qui était représenté comme le corps d'un homme auquel on a tranché les membres et la tête. » [Racines de la Conscience, op. cit., p. 250]

Dans son ouvrage, Jung ne donne de référence que pour le dernier cas, le « corpus » qui renvoie à l'une des figures du Splendor Solis [Aureum Vellus, 1598]. Il est aisé de retrouver les autres occurrences : l'oeuf philosophique est celui de l'emblème VIII de l'Atalanta fugiens de Michel Maier. Le roi apparaît dans l'une des gravures de la Margarita Preciosa Novella de Petrus Bonus. On relève plusieurs variations sur la mise en taille du dragon : deuxième figure du De Lapide Philosophorum de Lambsprinck et figure IV de l'Aurora Consurgens [thème récurrent là encore...]. L'épée est d'habitude liée à la putréfaction [c'est le motto chez Lambsprinck] ou à la dissolution [Splendor Solis]. Dans le cas de la figure IV, cette conception est transfigurée ; lisons à présent Jung dans le Parallèle Lapis-Christus :

« le Christ [comme second Adam] est ici identique à l'homo philosophicus ... au microcosme, qui est en même temps " l'Un qui ne meurt pas et ranime tout ce qui est mort ". » [Psychologie et Alchimie, p. 500]

et le maître de Zürich de renvoyer à une figure qui n'est autre que celle du Mercurius Redivivus. Un texte de Gerhard Dorn en dit long là-dessus :

Après un long espace de tempsa, le Dieu Très-Puissant et Très-Grand est entré au plus intime de ses secretsb, et là, comme son amour avait pitié tandis que sa justice se faisait accusatrice, il décida d'ôter des mains de l'ange le glaive de la colèrec, et il lui substitua un hameçon d'or à trois dentsd, tandis que le glaive était suspendu à l'arbree ; et ainsi la colère de Dieu se changea en amour, la justice demeurant sauvef. Avant que cela ne se produisît, le fleuve que voilà n'était pas, comme désormais, rassemblé en lui-même, mais avant la chute il était également répandu à travers la terre tout entière, telle une roséeg ; ensuite il revint à son point de départ, et enfin, lorsque la justice et la paix se furent embrassées  (PS. 84, II, Vulg.)h, une eau de grâce écoulant d'en haut descendit en plus grande abondance, arrosant désormais le monde entieri. De ceux qui se détournent à gauche, les uns, voyant le glaive suspendu à l'arbre et connaissant son histoire, périssent parce qu'ils sont trop attachés au monde ; certains, voyant son efficacité, négligent de s'en enquérir, d'autres ne la voient pas et ne voudraient pas l'avoir vue. ceux-là dirigent tous leur marche tout droit vers la vallée, saut certains qui sont ramenés par les hameçons du repentir ou de la pénitence vers le mont Sionj. Maintenant, en notre siècle [qui est un siècle de grâce], le glaive s'est changé dans le Christk notre sauveur qui est monté à l'arbre de la croix pour nos péchés.

texte de Dorneus, Speculativa Philosophia, in Theatrum Chemicum, 1602, vol. I, pp. 284 et sq. [à noter que la version que possédait Jung du Theatrum Chemicum - ouvrage qu'il avait prêté à Marie-Louise von Franz qui a dû traduire le texte de Dorneus - est l'original en quatre volumes datant de 1602. Le titre mentionné par Jung correspond probablement à :  Philosophia Chemica de 1594, correspondant au vol. I du Theatrum Chemicum, pp. 418-456 et 6ème volet des oeuvres de Dorneus dans ce recueil qui en comporte 11]
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a. fait allusion à l'eau permanente et à la durée de la coction, cf. Mercure sur les expériences de sous fusion ; cf. Ebelmen.
b. au sein de la matière, l'entrelacs fait de et du .
c. l'ange, en alchimie, est le médiateur entre et . L'hermétisme apprend à trancher en résolvant, puisque la dissolution est la solution [comprenez la clef] de la conjonction ; aussi le glaive est-il considéré à bon droit comme l'instrument de la conjonction. De surcroît, sa forme de ? renversée [lame + garde] n'est-elle pas là pour nous rappeler le sens à donner à l'allégorie ? Fulcanelli nous rappelle que Saint Pierre fut crucifié la tête en bas et qu'il se présente à l'Esprit tout à la fois comme une aurore et comme une éclipse. Sanctus Petrus ou Pierre sainte, tel se présente le lapis. Un mot sur le thème de la colère : le glaive est un symbole classique de la puissance, qu'il faut voir sous l'espèce de force solaire ou de rayon igné que l'Artiste doit capturer en sorte de l'incruster dans la Toyson d'or. La colère [orgh] doit être rapprochée de la dépuration du Soufre en rapport avec l'imprégnation mercurielle : littéralement, il s'agit de l'agitation intérieure qui gonfle l'âme mais c'est aussi - par orgiaV - le possédé de l'esprit divin, i.e. le sulphur . Quant Dieu intime à l'ange l'ordre de ranger son glaive, il casse la liaison entre et où le se trouve sublimé ; dès lors débute le processus de réincrudation qui correspond à l'incarnation de l'Âme, i.e. l'accrétion ou apparition de la terra hermetica  . On mesure le contre sens que font beaucoup de chercheurs quand ils pensent que la stibine est l'hiéroglyphe de la materia prima [Aurora] alors qu'elle en forme le crépuscule vespéral [Hesperus] ou surrection du lapis. Nous n'insisterons pas ici sur quelques traits de cabale où l'on pourrait détecter des accointances entre la colère et Bacchus [OrgioV, le dieu des mystères] ou orgion [mystères des Cabires et de Déméter, cf. figure XIV sur l'origine du monde]. Dans cette force solaire s'expriment la puissance combinée de Sol et de Luna : nous retrouvons l'hiéroglyphe du Taureau   qui est aussi celui de Diane aux cornes lunaires.


Livre de la Sainte-Trinité, XVe  Cgm. 598 f. ?- [cliquez pour agrandir]

[cette magnifique image permet de voir l'androgyne terrassant le dragon ; notez les deux principes de l'oeuvre, enlacés aux jambes de l'Airain, tels qu'ils sont représentés dans l'une des figures du Livre d'Abraham Juif. C'est une variation sur le signe des Gémeaux.]

d. S'il était besoin, cet hameçon nous fournirait la preuve des connexions existant entre l'hermétisme et le fonds symbolique chrétien : en effet, cet hameçon n'est autre, pour l'alchimiste, que le grappin ou loup [lupus = lukoV] dans lequel Fulcanelli voit le rémora de l'oeuvre, cf. in symboles, Cyrano de Bergerac et le récit des Etats Comiques de la Lune. Il s'agit de l'artifice permettant de déclencher la coagulation progressive et très lente de l'aqua permanens. Remarquez encore que l'hameçon est d'or et à trois pointes ; au risque de paraître trivial, nous avons maintes fois signalé dans ces pages que l'or alchimique était un métal trivalent, autrement dit « à trois pointes », cf. symboles.
e. On sait que la Toyson d'or fut suspendue à un chêne dans la forêt de Mars.
f. c'est le problème du poids de nature qui est évoqué par l'opposition colère - amour ; il s'agit des plateaux de la balance de Thémis, cf. figure XII. L'amour, i.e. la concorde, l'harmonie, ne peut, paradoxalement, prendre littéralement corps que pour autant que le glaive de l'ange ait fini son office, autrement dit que lorsque et aient été séparés. La sublimation du Mercure détermine l'Aurora Consurgens, c'est-à-dire la coagulation progressive de l'aqua permanens qui détermine l'affinité chimique [amour = jilia] des principes de l'oeuvre.
g. la rosée [drosoV] est assimilée à l'eau de mer ; les alchimistes en ont fait leurs humectations et leur sueur. Mais le fleuve dont il est question semble se rapporter à drosomeli [miel aérien ou manne céleste, cf. frontispice du Summum Bonum]. Par assonance, il est permis de voir un rapport entre la rosée et le chêne [druV] ; idem pour drasiV qui désigne la Force ou s'exprime le Verbe de Dieu. Cf. en recherche. C'est ainsi que procède la séparation des parties, qui a pour but la dépuration, c'est-à-dire la limpidité [augh = éclat du Soleil] de l'aqua permanens ou Mercure animé :  c'est nommer le diable [ewsjoroV = ].
h. Après la séparation de et . Sur la Justice, cf. note c ; cetta alliance est consacrée par les branchettes d'olivier que les époux royaux échangent dans plusieurs figures du Ros. Phil., emblème d'harmonie et de concorde comme en fait foi la colombe, cf. f. 25v - f. 14r.
i. thème de la mondification, illustré par plusieurs gravures dont l'une du Ros. Phil. C'est l'un des arcanes réservés de l'oeuvre puisqu'il y faut y voir la calcination de la matière préparée [i.e. l'androgyne] par l'eau ignée. Du reste, certains auteurs appellent aussi l'opération : ablution et séparation ce qui va dans le droit fil de la note h.  Cf. là-dessus Ripley. Notez bien qu'il s'agit là d'une phase de la Grande coction se situant après la 1ère sublimation [celle du ]. Dans le Filet d'Ariadne, Batsdorff [pseudo] écrit :

«
cette ablution se nomme aussi incération et mondification. L'autre est la coagulation, parce qu'il faut que cette eau si précieuse de laquelle nous avons parlé, soit desséchée et retourne en forme de poudre dont elle avait été extraite. La calcination suit, d'autant que la matière calcinée est plus propre et plus disposée à la sublimation, et qu'elle est plus proche de la fixation, ce que plusieurs Philosophes nomment fusion. » [chap. II, les Minéraux et les Métaux]

La fusion ne doit pas être comprise ici comme une dissolution mais bien comme une conjonction au sens où l'entendent les physiciens contemporains [enantiown krasiV = mélange des éléments opposés et , cf. Platon, Lois]. Cette ablution est réalisée par l'eau de roche, telle qu'elle en a été tirée de la première opération, qui est la dissolution : c'est le Lait de Vierge dont parlent Artephius, Pontanus et Lavinius, les seuls qui, au dire de Fulcanelli, aient été assez charitables pour dire quelque vérité sur le deissolvant. Dans le Psautier d'Hermophile de Joubert de la Salette (1754), on lit encore ceci qui achève de nous édifier :

« Apprenons ici de Morien qu'il faut bien laver ce corps immonde qui est le laton qui doit être desséché et blanchi parfaitement et l'on doit lui infuser une âme et lui ôter toute son ordure afin qu'après la mondification, la teinture blanche entre en lui. » [Bibliothèque des Philosophes Chymiques, vol IV, ii, chap. LXIV]

Cette séparation représente donc bien l'Auro Hora, en tant qu'elle est le signe de la conjonction imminente, signalée par les couleurs de la queue de paon [alias l'arc-en-ciel], cf. figure XV de l'Aurora Consurgens. Nicolas Grosparmy [le Trésor des Trésors]  dit encore que la matière du lapis doit être séparée de deux humidités dont l'une est   [Mercurius] et l'autre [Sulphur]. L'Aurore des alchimistes passe d'abord par une phase d'albedo, succédant à la nigredo puis une phase de « robigo ».
j. Il s'agit du Christ de l'Apocalypse qui tient dans sa bouche un glaive à deux tranchants ; on en trouve l'équivalent alchimique dans la représentation du cercle à deux croix exprimant l'ambivalence de Lucifer et d'Hesperos, l'instant d'équilibre étant réalisé alors que l'astre atteint le medium coeli, où il prend alors la valeur de l'hiéroglyphe [ioV = venin, rouille]


le Christ de l'Apocalypse, Apocalypse de saint Jean, fin XVe

Voici le fils de l'homme entre les sept chandeliers [d'après Beatus Kommentar. Bibliothèque nationale, Berlin. Theol. lat. fol. 561, 2ème moitié du XIIe siècle, cité par Jung in Métamorphoses de l'Âme et ses symboles, figure 52, chap. V, le Chant de la Mite]. Cette vision dramatique montre sept chandeliers d'or où l'on reconnait les planètes - les métaux - transfigurées en substances visqueuses par le pouvoir du feu ; la tête du Christ les sépare en deux groupes, avec à gauche le , autre formulation de la ; à droite, le triangle de dont la direction va vers le sulphur  comme en atteste l'orientation de la garde du glaive. La transfiguration des métaux est indiquée par les étoiles que laisse échapper la main droite du Christ, moins visible ici toutefois que sur la miniature d'un mss de la bibliothèque nationale de Berlin. On voit saint Jean, couché près du Christ. Si l'on examine le polyptique d'Issenheim et notre section sur saint Jean le Baptiste, on se rendra compte que le lien se situe dans l'agneau qui ne figure pas ici de facto : Jean-Baptiste s'écrie en voyant Jésus : « Voici l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. » (Jean, 1, 29). La symbolique générale de l'agneau tant en alchimie que dans la tradition chrétienne est suffisamment connue pour que nous n'insistions ici que sur quelques accents particuliers ; et surtout un trait qui n'a pas échappé à R. Guénon quand il a identifié l'agneau pascal à l'agni védique, lequel, ce qui est à remarquer, est supporté par un bélier. Remarquons que ce rapprochement ne vaut que pour autant que l'on considère seulement l'association agni - ignis . Occasion pour nous de réaffirmer l'importance de considérer certains rapprochements de pure assonance phonétique - ou d'assonance spirituelle - comme se réclamant uniquement de la cabale hermétique ; que le lecteur n'y voit pas de rapprochements fortuits entre vocabulaires, qui sont bien sûr sans signification. Mais Fulcanelli a ici donné toute la mesure de ce point de science dans sa trilogie pour qu'il nous soit permis de passer outre et de poursuivre nos réflexions. On a souligné que l'agneau de l'Apocalypse revêtait un caractère léonin et que cet agneau - argon - exerçait sa colère - cf. supra - ; si l'on se souvient du signe zodiacal du Bélier, dont les Chaldéens tenaient le Soleil pour maître, la relation est facile à établir, de même que le caractère dual du Bélier [Arès et Ariès].
j. le mont Sion est synonyme, pour l'hermétiste, de conjonction - krasiV - des principes et , cf. supra. Il y a une relation entre le mont -i.e. la conjonction - et la Trinité car le Sion est connecté avec la Jérusalem céleste ; elle est exprimée sur la figure ___ de l'Aurora Consurgens. cette relation correspond à la transfiguration de la matière qui, d'amorphe qu'elle était avant le passage au creuset [?] , se dépure et devient cristalline. D'où cette sentence de l'apocalypse : « Je suis l'alpha et l'Oméga, le Principe et la fin » (21, 1-6) qui rejoint en tout point les préceptes de la Tabula Smaragdina et de la Chrysopée de Cléôpatre, avec le serpent Ouroboros, cf. Berthelot, Introduction à la chimie des Anciens.
k.  Glaive de lumière, équivalent de l'épée flamboyante : c'est la lumière solaire éclatante comme l'éclair dont parle Zosime [Traité du divin Zosime sur l'Art, cf. prima materia et Jung, les Racines de la Conscience, pp. 141-143]. Nous avons évoqué à la note précédente - note j - le thème de la transfiguration ; peut-être peut-on aller plus loin et parler de transsubstantiation : Jung cite ce texte des Hébreux : « Vivante en effet est la parole de Dieu, efficace et plus incisive qu'aucun glaive à deux tranchants : elle pénètre jusqu'au point de division de l'âme et de l'esprit [...] » (IV, 12) et de poursuivre par : « Déjà, au XVIe siècle, on avait vu naître la théorie de la mactation ; son fondateur, Cuesta ... affirmait que le Christ était immolé (mactatus) par le prêtre. » [les Racines de la Conscience, le symbole de la Transsubstantiation, pp. 226-227]. Ces réflexions mettent en avant le prêtre ou le Verbe de Dieu, dans lequel il est facile de deviner le Mercurius ou dissolvant ; dès lors, la commixtion du vin et de l'eau ressemble étrangement à la conjonction de nos deux principes.

Ce texte est très important en ce que le pont jeté entre les deux traditions, hermétique et chrétienne, y est d'une netteté rarement autant accusée ailleurs.
L'épée est l'un des attributs de la Justice, mais elle ne sépare pas, de façon manichéenne, le bien du mal ; bien plutôt joue-t-elle le rôle de la lyre d'Orphée qui calmait les animaux sauvages : elle sépare, métamorphosés par l'imprégnation de l'eau ignée [Eau Divine, réalisant les Laveures dont parle Flamel, cf. Livre des Laveures], la Terre  du Ciel  en incluant un zeste de feu dans ce cristal pour en faire un carbunculus : c'est le lapis.


suite du commentaire en section II




commentaire des 21 premières miniatures de l'Aurora Consurgens



Carl-Gustav Jung (1875-1961) vers 1950

I. Quelques mots sur la version retenue : c'est le manuscrit [mss] enluminé de Zurich [Zentralbibliothek, MS. Rhenoviensis 172] qui est le plus ancien ; à ce qu'en dit Jacques van Lennep [Alchimie, Dervy, 1985, pp. 55-70], il manque l'incipit  et quelques miniatures, que l'on trouvera annexées en section II. Ce mss provient de l'abbaye de Rheinau. Un autre mss est conservé à la bibliothèque de Prague mais paraît postérieur au précédent, datant de la moitié du XVe siècle [Bibliothèque universitaire ms VI, Fd 26]. D'autres copies ont été réalisées au XVIe siècle pour la bibliothèque de Berlin, à Erfurt, en 1526 et pour celle de Leyde ; ce dernier mss aurait inspiré un autre exemplaire conservé à Prague et exécuté en 1569 ; on trouve encore quelques miniatures dans un mss datant de 1578 dont on a donné quelques petites reproductions, mêlées à d'autes du Ros. Phil. Sur l'auteur supposé de ce traité, rien d'assuré : M.-L. von Franz semble persuadée qu'il s'agit bien d'un écrit de Thomas d'Aquin, suivie en cela par Jung. L'AC est pourtant tenu aujourd'hui pour un écrit pseudo aquinate. Nous aborderons ce point dans la section II réservée à l'examen du reste des miniatures et aux écrits alchimiques évidemment pseudépigraphes de Thomas d'Aquin.

II. Notes additionnelles sur les miniatures 1 à 21 : ces notes ont été rédigées après que nos commentaires aient été disposés, à la lecture - a posteriori - du chapitre de Jacques Van Lennep [Alchimie, op. cit.] sur l'AC. L'aigle - fig. I - symbolise . C'est la période où le Compost est dissout dans la mer des philosophes, cf. prima figura de Lambsprinck ; l'amas figuré au pied de l'androgyne signale la fin de cette phase. Les trois jambes de la créature simiesque - fig. II - représenteraient trois des Eléments d'Empédocle : le poisson ; la gerbe enflammée et la jambe de cheval [lointain rappel de Pégase qui correspond à l'un des deux sels issus de la décapitation de Méduse, avec Chrysaor, cf. Fontenay] ; nous ne trouvons pas au sabot de signification particulière et J. Van Lennep se réfère à un passage du Myst. Cath. de Fulcanelli. Sur la musique des sphères, cf. notre commentaire au preambulum de l'Atalanta fugiens. À la fig. IV, il semble que nous ayons un point de repère valide avec la Ve Parabole du texte de l'AC :

« là où Senior pose un aigle sur le toit, et sur les côtés, les images des diverses propriétés. »

C'est une référence au prologue de la Tabula chemica de Senior Zadith, déjà évoqué plusieurs fois et dont le texte apparaît au Theatrum Chemicum, vol. V, pp. 193-239 [Strasburg, 1622]. Mais le texte est plus ancien et se retrouve dans la compilation Philosophiae Chymicae quatuor vetustissima scripta, Francof. apud Johan. Bernerum, 1605, in-8°. Le vieillard, selon les versions, serait Hermès ou Cratès [cf. Livre de Cratès]. J. Ruska dans sa Tabula Smaragdina [Heidelberg, 1926] pense que l'on pourrait voir dans cette table que tient le vieillard la Table d'Émeraude, interprétation plausible compte tenu des pictogrammes décrits par Senior. Notons que cette figure apparaît encore dans Pandora, das ist die edelste Gab Gottes, [Anonymous, 1582, p. 241 cité par Barbara Obrist in http://www.hyle.org/journal/issues/9-2/obrist.htm ; on en connaît une autre version datant d'au moins 1550, in Alchimistisches Manuscript, Ms. L IV 1, UB Basel]. 


détail de la Tabula que tient Cratès ou Zadith dans le Pandora, cf. figure V

Il n'est que de comparer avec la table que tient Zadith dans la superbe figure V pour voir l'identité totale entre les deux. La « fluence », c'est-à-dire la subtilité ou quintessence [leptotath] des luminaires est visible aux rayons qui en émanent sur la page de droite. Il y a lieu en effet de considérer la page de gauche à l'instar de la gravure du Ros. Phil. [cf. supra] où l'on voit le spiritus corruptus s'élever jusqu'au Noûs pour y être dépuré. C'est là le combat que se livrent le fixe et le volatil. A droite rien de tel : la sublimation est réalisée et les luminaires apapraissent en forme de corps glorieux comme principes principiés : et ; au-dessous, l'anthropos, sur lequel nous reviendrons en seconde partie. Sur la fig. VI, Van Lennep écrit :

« il est important de préciser que le venin était symboliquement associé au levain parce qu'il correspondait aussi au "ferment", à la matière qu'il fallait joindre à l'eau mercurielle au moment de son apparition. » [Alchimie, p. 65]

Chevreul parle de la pâte de levain, au §72 de son Résumé de la Matière, etc. Mais pour lui, il était logique que l'eau mercurielle contînt déjà de l'argent ou de l'or que les alchimistes tentaient d'augmenter comme le fait le levain de pâte avec lequel on peut faire « lever » une quantité indéterminée de pâte de farine :

« On sait, depuis une haute antiquité, que la pâte de froment levée fait lever rapidement la pâte de farine de froment fraîche dans laquelle on l'introduit ; c'est donc l'exemple d'un corps qui en convertit un autre en sa propre substance. Nous renvoyons les détails à un article du mois de mars 1850, p. 1142 et 1143 de ce journal. II suffira de rappeler que Van Helmont , dès la première moitié du XVIIe siècle, a dépassé, comme novateur et inventeur, des physiologistes et des médecins qui, dans ces derniers temps, ont fait jouer un rôle important aux ferments dans l'économie organique ou dans des matières privées de la vie, provenant des plantes ou des animaux. » [cf. Chevreul critique de Salverte, une Histoire de la Magie]


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 114v, Prague, 1578

Mais nous ne voyons pas là d'explication rationnelle sur l'association par Van Lennep du venin [ioV] au levain. Il y a là confusion entre le lapis, considéré comme ferment de l'or vulgaire et les conditions par lesquelles on peut préparer le lapis même. À la fig. VIII est associée :

« La Sagesse à tête rouge (celle qui produit la pierre ultime) allaitant deux vieillards ... combinaison d'un type byzantin et du thème médiéval du miracle de la lactation, comme celui de la Vierge humectant de son lait les lèvres de saint Bernard. » [idem, p. 62]

avec une évocation de la préparation par Thomas d'Aquin du sucre de  ! [1, 2, 3, 4, 5, sur l'acétate de plomb]. Dans un vieux manuscrit attribué à de Bremens se trouve une préparation de quintessence de plomb obtenue en traitant la litharge par le vinaigre distillé [c'est le Lait de vierge, dont la préparation a été donnée par Geber]. L'acétate de plomb ainsi obtenu en masse pâteuse après évaporation, est mis à fermenter deux ou trois mois, et au bout de ce temps le tout est tombé en cristaux qu'on redissout et qu'on fait recristalliser. On a ainsi un vitriol d'aspect brillant et presque nacré, dont les propriétés sont toutes autres que celles de l'acétate de plomb vulgaire. Il ne peut s'agir que de carbonate de plomb ou blanc de céruse. La fig. IX est l'une des plus curieuses du recueil. Aussi vaut-elle que l'on voit tout le commentaire que Van Lennep lui consacre :

« Un peu plus loin, une miniature surprenante présente un personnage remplissant des creusets de ses excréments (vomissure, urine et déjections anales). Il s'arrache les cheveux. En face de lui, se tient un autre, dont le crâne est décalotté, le sexe, le foie et le coeur arrachés. Cette illustration correspond à un chapitre traitant " des quatre choses de l'homme " [...] Le texte de l'Aurora propose des correspondances précises : merde / terre ; urine / eau ; sang / air ; cheveux / feu ; cerveau / eau froide ; coeur / eau chaude ; foie / air humide ; testicule / terre sèche. » [Alchimie, pp. 64-65]

On reverra là-dessus ce que nous avons dit en plusieurs endroits du thème de la Colère [1, 2] ; les correspondances proposées ne nous semblent pas très convaincantes. L'excrément rappelle la boue, le limon, l'immondice d'où l'on tire une partie du dissolvant [ce que Canseliet appelle le « trux » de l'oeuvre]. L'urne renvoie au sel d'Amon ; le sang et le coeur au Soufre rouge et au . Le cerveau représente Zeus ou le spiritus sancti. Mais ce qui nous paraît singulier, c'est que Van Lennep voit un homme là où il nous semble que l'on aperçoit une femme, dans le personnage de droite... Du coup, la référence au testicule paraît un contre sens. La fig. X reprend le symbolisme de la graine et donne l'occasion à Van Lennep de glisser cette citation :

« Maintenant, toi, mon fils (Horus) va trouver l'agriculteur, et demande-lui quelle est la semence et quelle est la moisson. Tu apprendras de lui que celui qui sème du blé, moisonne du blé... C'est ainsi que l'or produit l'or et voilà tout le mystère. » [Epitre d'Isis à Horus, cité par F. Hoefer, Histoire de la Chimie, vol. I, p. 291].

La fig. XI permet d'asseoir la relation entre trois traités : l'AC, le Ros. Phil. et le Donum Dei. Cette aquarelle a donc une grande importance :

« L'homme baise le sein de sa compagne. L'allégorie de la femme allaitant son amant se lit dans le texte associé à celle du champ : "Viens, ma bien-aimée, sortons dans ton champ... Voyons si ta vigne a fleuri, si les fleurs ont produit du fruit. Là, tu donneras tes seins à ma bouche." » [Alchimie, p. 61]

La citation de Van Lennep est tirée de l'Aurora Consurgens de M.-L. von Franz, p.133 et inspirée du Cantique des Cantiques [VII : 13]. On remarque que la fig. VIII est complémentaire de la fig. XI. On peut trouver des remarques complémentaires dans un texte du pseudo-Aristote [De Lapide philosophorum, pp. 232-240 in Artis Auriferae, i] et Rosinus ad Sarratantam Episcopum [idem, pp. 178-203].

L'Epitre d'Isis à Horus doit être rapprochée du Dialogue de Marie et d'Aros. La fig. XII, assez énigmatique, semble tirée de ce passage de l'AC :

« Toute la perfection tient dans le principe ternaire : la mesure, le nombre et le poids. » [Alchimie, p. 62]

Van Lennep fait remarquer que le passage rappelle le Livre des Balances attribué à Djabir, du début du Xe siècle. Remarque intéressante de l'auteur : c'est l'époque où l'aigle, c'est-à-dire est tellement gorgé d'or qu'il ne peut plus voler, signant le début de la coagulation de l'eau mercurielle. L'idée est à retenir et il est fort possible que cet oiseau, que nous avons pris d'abord pour un corbeau, soit un aigle... Nous ferons remarquer néanmoins que l'épée est associée au thème de la putréfaction, i.e. au corbeau. La fig. XIII ne laisse pas, elle aussi, de poser des problèmes : qu'est-ce que représente ce personnage à la fois hydropique et altéré ? Van Lennep pense que la femme qui présente des simples à notre malade symbolise l'alchimie [on possède un exemplaire de la miniature, de Berlin, où une femme remplace le malade] ; cet hydrops dont il souffre est fréquemment cité dans les textes et associé au thème de la sueur. Le texte de l'AC signale qu'il est atteint d'un excès de phlegme dont la théorie date du VIe siècle av. J.-C. Il s'agit :

« de l'eau ou vapeur qui s'élève de la matière de l'oeuvre et qui en se cohobant d'elle-même, la blanchit. C'est pourquoi quelques philosophes ont donné le nom de phlegme au Mercure et à la pierre parvenue à la blancheur. » [Alchimie, p. 63]

Le manque de place nous oblige à faire l'impasse sur le phlegme dont nous renvoyons l'étude à une section ultérieure, cf. Aurora II. La fig. XIV a déjà été examinée, cf. supra sur Baubô. La fig. XV n'est pas explicitée par le texte de l'AC et Van Lennep ajoute que cette figure n'a pas fait l'objet de commentaire de la part de Barbara Obrist [Les débuts de l'imagerie achimique (14e-15e siècles), Paris, Le Sycomore, 1982, ouvrage hélas épuisé]. Il ajoute ce texte de Gerhard Dorneus extrait du De transmutationibus metallorum [Theatrum Chemicum, vol. I, p. 491 et non p. 599 comme cela est indiqué à la note 81] qui n'évoque à vrai dire le paon que pour le situer entre « l'oiseau de nuit volant sans ailes » et le phénix. Du moins Dorneus situe-t-il le paon au bon endroit de la Grande Coction, au lieu que Van Lennep le place avant le résultat final, ce qui est contraire à la logique hermétique. La fig. XVI correspondrait à la Visio Arislei. Dans cette vision :

« Arislée asssita aux noces d'un frère et d'une soeur, enfants du roi de la mer. Celles-ci étant consommées, l'époux incestueux mourut. Le coït tragique est représenté dans un vase posé sur des flammes près du roi. Cette allégorie correspond aux purifications successives du métal. » [Alchimie, p. 64]

Le désaccord est ici total entre notre interprétation et celle qu'en donne Van Lennep ; il y a deux moines près du roi ; notons que la version présentée dans l'Alchimie est différente de celle du mss de Zurich. La fig. XVII n'est pas citée par Van Lennep et représente sans doute une autre version de la fig. XI ou, peut-être, de la fig. XXIII. La fig. XVIII se rapporte manifestement à l'oeuf des philosophes [le vase de nature, cf. l'une des figures de la Monade Hiéroglyphique de John Dee] et a été peinte en marge du texte auquel elle est donc intégrée. Le texte semble inspiré d'un passage de Senior Zadith : « Tu me manqueras comme le coq manque à la poule », les quatre parties de l'oeuf étant ensuite comparées aux Éléments d'Empédocle. La fig. XIX  va nous permettre de rectifier un contre sens : ce n'est évidemment pas l'aigle, bien bien sûr le phénix qu'il faut voir dans cet oiseau juché sur le . Pourtant, dans cette version, on concevra sans doute que l'oiseau se rapproche davantage de l'aigle  que du phénix. Tel n'est pas le cas de la version, datant du XVIe siècle, présentée par Van Lennep p. 66 de son Alchimie.

« Ainsi dans la fabrication du pain, avec un peu de ferment, il nourrit une grande masse de pâte, et ainsi il change la substance entière de la pâte en ferment. » [d'après Julius Ruska, Tabula, etc. p. 184]

Sur le ferment, cf. Chevreul. Comme nous l'avons déjà constaté, il semble y avoir confusion entre la préparation du lapis et la transmutation métallique ; d'ailleurs, les récits de soi disant transmutation évoquent plutôt des tours de main concernant le lapis... Voilà qui n'a pas été suffisamment relevé, cf. Alexandre Sethon. En revanche, il faut voir dans la fig. XIX un processus de maturation, de mûrissement qui prépare la résurgence du Soufre et sa projection dans le Corps du lapis. Selon Van Lennep, ce ferment est concrétisé par le mortier. La fig. XX illustre le basilic qui :

« ... dans un traité antérieur du moine Théophile, naissait d'un oeuf de coq couvé par un crapaud ... [il] se mire ici dans un miroir tendu par une hermine. Le texte compare le mercure à ce monstre à cause de son venin, parce qu'il avait la faculté de dissoudre tous les corps avec lesquels on le mettait en présence ... » [Alchimie, p. 65]

Malheureusement, ce que Van Lennep ne dit pas, c'est que le venin du basilic est très particulier, en ce qu'il pétrifie [le spiritus   est changé en terra  ]; et c'est son regard qui est son venin, autrement dit la lumière de son oeil qui constitue un feu [remarquons que seul l'Eau n'est pas représentée au plan symbolique dans cette fable, sauf à la considérer comme une dissolution ce qui reste possible en tenant compte de l'aspect reptilien du basilic]. Il faudrait évoquer ici toutes les fables que nous conte Ovide dans ses Métamorphoses, entreprise impossible à mener ici ; mais la légende grecque primitive de Deucalion et de Pyrrha [voir Jung, les Racines de la Conscience, Visions de Zosime, p. 192] paraît résumer tout ce qu'il y aurait lieu d'en dire. Il y a lieu de voir dans le basilic l'évocation du Mercurius senex, dans la belette, celle de la panacée ou de l'antidote qui transforme les cailloux sans valeur en pierres précieuses : le miroir ou bouclier d'Athéna représente cet artifice que nous ne cessons d'évoquer qui provoque la coagulation de l'eau mercurielle, permettant ainsi à l'Artiste de saisir aux filets les poissons dont parle D'Espagnet dans son Oeuvre Secret d'Hermès : c'est la CLEF de l'oeuvre. Pour illustrer ce point de science, il n'est pas inutile d'ouvrir un vieux traité attribué à Nicolas Flamel, l'Alchimie de Nicolas Flamel, rédigé en fait vers 1750. Ce traité est illustré par des aquarelles qui figure dans une compilation de Denis Molinier dont nous avons extrait ce qui suit :


troisième page de l'Alchimie de Flamel, agrandissement

Au centre, l'un des plus beaux caducées d'Hermès qui se puisse voir. Notez les trois annotations : l'un des serpents est « étiqueté » , l'autre, . Alors que la tige du caducée a un rapport avec le . Comment analyser cela ? Rappelons-nous que les serpents ne sont autre que les natures métalliques dissoutes [ioV]. Or, qu'introduit l'Artiste, sous forme porphyrisée, comme matières dans son creuset ? L'une, véritablement métallique, se signale comme le Soufre rouge, issu du vitriol romain : c'est Mars. L'autre a une nature plus terreuse et représente Vénus au coucher : Vesper [Hesperus : ], dont la nature est humide, féminine et froide. Nous la rapprocherons de l'Espérance, seule déesse qui resta dans la boîte de Pandore, créée par Héphaïstos, le dieux boiteux. On conçoit donc sans difficulté que le Mercure soit en grande partie le résultat d'une union entre des substances voilées par Mars et Vénus ; mais on note aussi un cousinage avec Vesper ou Terre hermétique, signifiée par la stibine puisque Atlas est frère de Vesper. Dès lors, nous devons nous poser la question. Ce caducée représente-t-il le Mercure dans son premier état, auquel cas les hiéroglyphes figurés en note sont les mêmes que ceux qu'on aperçoit sur ce détail, ou bien s'agit-il du Mercure animé - ce dont tendrait à faire croire la hampe du caducée - auquel cas, nous voilà ramenés à cet autre détail ? Nous savons que les alchimistes sont gens malicieux et il est possible que ce caducée soit une figure à double sens, comme semble l'indiquer, d'ailleurs, E. Canseliet dans l'une de ses préfaces au Mystère des Cathédrales. Aussi, ce caducée garde-t-il son mystère et ressemble-t-il un peu à une particule élémentaire, dont on ne peut pas à la fois « voir » ou plutôt même concevoir sa forme corpusculaire ou sa forme ondulatoire [cf. la Mécanique Ondulatoire de Louis de Broglie]. En fait, tout comme De Broglie, peut-on proposer ici une théorie de la double solution qui permet de voir à la fois dans les symboles martien et terrestre l'aspect mercuriel et soufré des matières. L'étoile du couchant, Vesper , prend la forme chthonienne qui la désigne comme la quintessence de l'Art et s'oppose, en la complétant, à la forme luciférienne et primitive de l'étoile du matin . Nous aiderons ici l'étudiant en lui rappelant que Vesper habitait avec son frère une contrée située à l'ouest du monde et nommée Hesperitis [cf. Matière]. L'Artiste fera bien alors de vérifier dans quelle phase est sa Lune, en sorte de s'orienter dans le labyrinthe de Salomon, pourvu du compas de Mathurin Eyquem, sieur du Martineau [le Pilote de l'Onde Vive ou le Secret du flux et Reflux de la Mer, Jean d'Houry, Paris, 1678] :

« Comme l'astre des nuits exerce sur la masse et l'étendue des océans une action certaine et prodigieuse, de même possède-t-il une influence absolue et féconde sur le mercure que les philosophes dénommèrent encore leur grande mer ou mère. » [E. Canseliet, De Cyrano Bergerac, in Alchimie, Pauvert, 1978]

Notez que, par cabale, il y a là un rapport avec la fable de Deucalion et Pyrrha car ils furent sommés, par Diane, de jeter des pierres sur leur Grand'mère... qui n'était autre que  [Jung admet, dans ses Racines de la Conscience, chap. II, l'Archétype de la Mère, que la grand-mère, la mère, puissent revêtir comme aspects la mer et l'eau tranquille ou dormante, cf. p. 96]. Nous pouvons poser aussi qu'il existe un rapport de couleur entre les deux états du crépuscule et la planète  : le jaune orangé, qui se signale comme la 4ème couleur fondamentale de l'oeuvre, se situant précisément entre le blanc et le rouge : c'est l'espérance du Soufre rouge dont l'Artiste souhaite la résurrection du royaume des morts, par l'opération de la réincrudation. L'occident [patrie de Vesper] est à l'image du jardin enchanté des Hespérides où les pommes d'or sont gardées par un cruel dragon [que seul Hercule et Cadmos surent occire]. Autre chose : le régime de la Lune. Car dans un sens, le Mercure philosophique, par ses attributs et hiéroglyphes célestes, correspond à la conjonction de Vénus [sous la forme de Vesper ] et de la Lune montante : c'est Diane aux cornes lunaires [voyez ici un point de cabale hermétique rarement décrit, in Atalanta XXXII]. Notez que ce phénomène peut aussi se dérouler alors que la lune est descendante et Vénus montante . Il y a là un dualisme dont il est facile de faire voir la solution : dans l'hypothèse où la lune est montante et Vénus [Vesper] descendante, nous savons que Vénus prend une forme chthonienne. Munie alors du croissant de Lune, elle ne peut affecter que la forme de Neptune [le trident] qui lui confère de manière radicale sa nature marine, humide et froide . Or, Neptune, selon les astrologues, dirige le signe des Poissons [ce qui reste d'ailleurs entièrement à prouver, raison pour laquelle nous avons révoqué en doute, dès le début, l'utilisation de signes du zodiaque dans nos études statistiques]. Or, si nous avons les plus grands doutes quant au rapport existant entre le signe des Poissons [cf. notre zodiaque alchimique] et Neptune en astrologie, en revanche, en alchimie, il ne fait pas le moindre doute que les nautoniers puissent y étendre leurs filets pour attraper les poissons gras de Jean d'Espagnet. En revoyant le caducée d'Hermès et compte tenu de l'annotation, en somme, on peut y trouver le signe du Soufre rouge [Ariès] et du Soufre blanc [la Terre, Perséphone]. Mais la promesse du Soufre [Espérance] ne sera tenue que lorsque le soleil sera parvenu au Sagittaire. Encore faudra-t-il que l'Artiste, entre-temps, ait élu les vraies matières, ait su les mettre dans un vase adéquat et les ait fait cuire dans l'eau idoine, et au degré de calorique requis. Passons à présent à l'arcane de gauche. Nous voyons un feu. quant à l'image de droite, elle montre un symbole complexe où quatre hiéroglyphes célestes se trouvent impliqués : Mars, Vénus, la Terre et un soleil noir. Ce soleil noir désigne cet astre aveugle évoqué en début de section ; il s'agit de la marque de la sublimation du Soufre ou sulphur  et la masse de la terre donne ainsi à voir un croissant lunaire, concave vers le haut, rendu visible par l'embryon hermétique. En somme, ce symbole donne clairement à entendre que les parents de la Pierre sont le  et la , ainsi qu'Hermès l'écrit dans sa Table d'Emeraude et que les fruits du travail hermétique consistent en une terre alliée à un soufre [il s'agit des deux natures métalliques dont l'une est en effet de type terreux, l'autre affirmant davantage son éclat métallique - c'est le bouton de retour d'E. Canseliet auquel on peut appliquer l'expression de « retour des cendres »]. Notez encore qu'au début du travail, la Lune est pleine et que, petit à petit, le croissant de Lune va augmenter [la Lune est ici descendante, à l'Orient de l'oeuvre]. Enfin, un triangle est visible dans Mercure qui affirme la prééminence, en une entité, du corps, de l'âme et de l'esprit. Le corps est cette Terre, l'âme est ce soleil noir et l'esprit est le Mercure, c'est-à-dire le vaisseau de nature. A gauche, la CLAVIS ou artifice de la coagulation du Mercure, juchée sur une flèche qui exprime la sublimation du Mercurius. Voilà l'aurore de l'oeuvre ou stibine couronnée, la même qui s'exprime au faîte de l'arbre alchimique du Mercurius Redivivus de Samuel Norton.
La fig. XXI suggère pour Van Lennep

« la calcination de la matière, des métaux vils et l'extraction de leur principe, le mercure, des cinq âmes qui s'échappent des flammes de l'enfer où restait un dragon, la matière fixe. » [Alchimie, p. 67]

C'est la manifestation du qu'il faut voir dans cette figure : voyons que les cinq âmes correspondent aux cinq éléments de l'idéogramme du sulphur [ + ? = 5] ; c'est donc la quintessence qui est symbolisée par la combinaison du feu et de la croix puisque 5 est le nombre nuptial des Pythagoriciens et qu'il exprime le symbolum du Mysterium conjunctionis.


Jaro? Griemiller z Tøebska, Rosarium Philosophorum, f. 42r, Prague, 1578







FIGURE I
Nous sommes entre deux moments de l'oeuvre : la noirceur et la blancheur. C'est donc au régime de Jupiter ou peut-être même de la Lune qu'il faut placer les hiéroglyphes qui sont ici dépeints. Nous trouvons ainsi le Rebis, androgyne hermétique, mixte conçu à partir des extrémités du vaisseau de nature, qui se dépouille progressivement de son obscurité : c'est véritablement la Lumière sortant par soy-même des Ténèbres, pour remployer ce beau titre du traité de Crasselame. Au second plan, voici l'aigle qui symbolise la sublimation : il s'agit de l'aigle d'airain dont parle Berthelot dans les Alchimistes Grecs, XXIX. Notre attention est également attirée par les animaux que le monstre androgyne tient :  une chauve-souris d'un côté et un lapin de l'autre. Que cachent ces symboles ? Voyons d'abord la chauve-souris : rate-penade ou pipistrelle désignent le même mammifère. En grec nukteriV, c'est-à-dire « voyant dans la nuit », n'est-ce pas là l'épithète de l'Artiste, sûr de lui, quand il dispose au tombeau ses matières - i.e. au creuset brasqué - afin que la lumière surgisse de l'ombre ? Et la rosée de mai n'apparaît-elle pas lors des nuits claires et calmes ? Quoi qu'il en soit, cet animal est de l'ordre des divinités chthoniennes et de l'ordre des génies qui procèdent à la génération des métaux et des minéraux, à en croire les Mayas. Ce n'est pas tout : elle est maître du FEU et rejoint l'Hadès par-delà la TERRE. En ce sens, elle se rapproche du Ploutos grec. Quand on saura par ailleurs qu'elle annonce la PLUIE, n'aura-t-on point comme une sorte de compendium des principaux arcanes de l'oeuvre ? Dédié à la Renaissance à Artemis, la chauve-souris protège la naissance et la croissance : aussi bien faut-il y voir comme un talisman que l'alchimiste peut mettre à la porte de son laboratoire afin qu'il se garantisse du malin... ou du loup. Ce n'est pas tout : la pluie  - l'EAU en un mot - est l'élément fondamental qui permet de comprendre pourquoi l'aigle [dans lequel on peut reconnaître les traits de saint Jean, cf. notre retable d'Issenheim et saint Jean Baptiste] est associé à la chauve-souris. Voyons cela : les Adeptes préviennent l'impétrant contre le danger de la sècheresse mais plus encore, ils le préviennent contre celui du déluge, de l'inondation ; l'iconographie montre cela en forme d'hydropisie dans plusieurs emblèmes, sur lesquels nous nous sommes attardés [cf. en particulier le chapitre XLVII de l'Atalanta fugiens]. Philalèthe, exceptionnellement, s'est montré charitable et à écrit ceci :

«
Quand la Lune brillera en son plein, donne des ailes à l'Aigle, qui s'envolera, laissant mortes derrière elle les colombes de Diane qui, si elles ne sont pas mortes à la première rencontre, ne peuvent servir à rien. Réitère sept fois cette opération, et enfin tu trouveras le repos, n'ayant simplement qu'à faire cuire ; c'est la plus parfaite tranquillité, un jeu d'enfant et un ouvrage de femmes. » [Introïtus, VII - Entrée ouverte au Palais fermé du Roi]

Dire que Philalèthe est charitable est certes chose certaine, mais enfin, il est aisé de comprendre ceci : que les sublimations correspondent au processus d'assation dont parle Fulcanelli dans son Mystère des Cathédrales. L'aigle [aquila, i.e. aqua par cabale] est aussi bien lié à qu'à l'AIR , cette dualité permettant, d'ailleurs, de donner son sens plein à ce concept de sublimation philosophique. Car cette lutte entre le transfert [sublimation procédant de la dissolution] et la projection [réincrudation] témoigne de la lutte qu'opposent et , par la médiation du FEU qui leur est commun comme en atteste la ? présente dans leurs hiéroglyphes. Cet amoncellement d'oiseaux disposé aux pieds de l'androgyne témoigne donc des « assauts » mercuriels ainsi que donne à le penser Philalèthe dans cet autre extrait :

«
Lorsque les mages parlent de leurs Aigles, ils en parlent au pluriel, et ils en comptent entre trois et dix. Ils ne veulent néanmoins pas dire par là qu'il faille joindre à un poids donné de terre autant de mesures d'eau qu'ils mettent d'aigles, mais il faut comprendre qu'ils parlent du poids interne ou de la force du feu, c'est-à-dire sans doute qu'on doit prendre de l'eau autant de fois aiguisée qu'ils comptent d'aigles [...] » [ibid.]

Nous renvoyons ici le lecteur à notre Monade [cf. AC, II] et au commentaire de la figure XXXI.
Poursuivons : le loup, par cabale, nous le voyons ici sous les traits de lepus - pour lupus. Le lapin ou lièvre - lagwV, animal véloce s'il en ait, est habituellement associé au Mercure. Il fait partie du bestiaire lunaire et n'est donc pas pour rien associé à la rate-penade. La mythologie égyptienne donne à Osiris - le symbole du Soufre - les traits d'un lièvre. Aussi bien faut-il y voir un Soufre dissous dans le Mercure : nous emploierons pour le qualifier un terme que Jung affectionnait, le sulphur dont l'idéogramme est . D'un côté, nous tenons donc avec la rate-penade le conducteur qui permet à l'Artiste de voir dans la nuit - l'exact équivalent de la lanterne qui permet au vieillard de l'emblème XLII de l'Atalanta fugiens - les traces de Diane sur son chemin boueux ; et de l'autre côté, nous tenons avec le lièvre le préparateur de la panacée universelle ou drogue d'immortalité pour l'élixir du 3ème oeuvre. Ajoutons que la cabale nous autorise à poser que lagwV, par assonance, se rapproche de lagwn dont le sens est cavité, creux ou flanc de la montagne, toutes indications sur le lieu où l'on peut trouver le guhr vitriolique particulier qui permet la préparation de notre Soufre.


Nous voici conviés - figure II - à un bien étrange concert où la mort et la putréfaction semblent tenir lieu de mélodie et d'harmonie. L'impétrant, qui ne serait pas informé des secrets alchimiques, pourrait être tenté de voir là une sorte de peinture surréaliste qui pourrait tenir d'un Dali ou d'un De Chirico. Peut-être même pourrait-on y voir le fameux musicien de la nouvelle de Lovecraft intitulée la Musique d'Eric Zann... Mais foin de ces supputations. En fait, le personnage sépulcral que nous voyons se trouve absolument décomposé : en effet, chacun de ses membres est différent et ressortit d'animaux monstrueux. Nous pouvons donc y voir une nouvelle version de Typhon. Le saurien, le simiesque, la carapace, la chitine, l'os se sont donnés rendez-vous dans ce carrousel de l'horreur. La seule note de nostalgie que l'on perçoive dans ce musée sépulcral est cette petite chouette jouant du biniou sur laquelle nous reviendrons. Et le tout sur fond de feu, c'est - à - dire de sang, i.e. par cabale de SOUFRE. Un vautour, dont on sait les relations privilégiées avec Apollon - cf. Atalanta XLIII, semble être le seul auditeur de ce concert funèbre. Du reste, c'est une singulière musique que doit jouer ce personnage mortifère : le violon n'est autre qu'un homard et l'archer du violon est un morceau de serpent qui paraît pétrifié. Le homard n'est guère présent au panthéon des symboles alchimiques. Toutefois, l'examen de l'emblème XXXII de l'Atalanta fugiens permet de rattacher la carapace chitineuse du homard au corail, et par delà, aux concrétions par lesquelles se signale le SOUFRE aux hermétistes. Ce n'est pas tout : on a attribué à ce crustacé la possibilité de régénérer sa carapace sans adjonction d'élément étranger, sans apport de calcium : ne peut-on pas voir là une autre version du phénix relevant de ses cendres, tel le Lazare que le Christ, après quatre jours passés au tombeau, invite à se lever ? Veni Et Vide ! Tel est la même interjection que nous lancent les alchimistes quand ils affirment opérer leurs transmutations. Il y a plus : le homard - astakoV - est proche par assonance de astaktoV : qui coule à flot, abondamment. Comment ne pas y voir la fontaine de Mercure de Bernard Le Trévisan ? Admettons à présent qu'il s'agisse non point de homard mais de langouste, élément féminin et non point mâle du Soufre ; Dans ces conditions, et toujours par cabale, ce n'est donc pas le Soufre ROUGE mais BLANC, qu'il faudrait voir dans ce crustacé. KarabiV est le nom grec de la sauterelle de mer, qui se rapproche de karaboV [escargot, scarabée] dont l'importance en matière de cabale alchimique est fondamentale, cf. en recherche. Et de l'étrange mélodie qui naît du frottement du serpent - entendez du Mercure - contre la coque saline imprégnée du Soufre solaire - entendez de la silice gélatineuse mêlée de quelque chaux - se détache une onde dans l'AIR des Sages qui n'est autre que l'eau permanente, à la fois métallique et étoilée des alchimistes. C'est cette onde dont parle E. Canseliet quand il aborde le domaine mystérieux de l'ionosphère ou sphère de la violette qui cache un joli trait de cabale. Le fétu de paille - par karjoV - évoque la sécheresse et l'aridité, le désert en un mot, là où l'on retrouve la pureté et le silence. Mais karjoV, c'est aussi tout corps sec obtenu à partir d'une écorce, ce qui, tout naturellement, permet de rapprocher l'image de l'une des sentences les plus célèbres du corpus alchimique : « rumpire libros et dealbate latonam. » que l'on traduit improprement par « brisez vos livres et blanchissez Latone » là où il convient de lire : « rompez l'écorce... » Philalèthe ne dit point autre chose lorsqu'il assure qu'il faut « casser la noix pour s'emparer du noyau », image de l'ouverture du métal, mis à mort pour qu'il puisse livrer son précieux Soufre qui, au vrai, est un don de Dieu [assonance qeion - qeioV, jouant sur l'homonymie entre Dieu et le soufre ou un sel de soufre : sulfure ou sulfate]. C'est donc pure logique que de trouver du sang - entendez le sang du métal qui est son Soufre au sens où pouvait encore l'entendre Geoffroy l'aîné - s'écoulant en flot du fétu. Aussi est-ce encore de façon naturelle que nous sommes conduit à associer karjoV et karpoV, étymologiquement rattaché : c'est le fruit mûr, provenant de la terre ou des plantes. Le fruit des alchimistes est dit par les textes à la fois végétal et minéral : c'est dire qu'il procède à la fois de l'alkali végétal - notre carbonate de potasse et le borith des Anciens - et de sable mêlé d'argile, sel complexe que les Anciens tiraient peut-être de la terre de Samos ou de la terre de Chio mixée au sel d'Ammon, cf. supra. Voyons à présent la chouette : oiseau nocturne dont le sens se rapproche de celui de la rate-penade de la figure I. Oiseau joueur qui par le son du biniou attire l'attention de l'Artiste scrutateur. Glaux, tel est son nom, congénère de celui d'Athéna - glaukwpiV et d'Aphrodite. Et par analogie en parlant du globe lunaire, cf. sélénite. Il faut certainement en rapprocher glaukoV : brillant, étincelant, éclatant, transition vers marmaroV ou stilbew, argoV. Tous qualificatifs évoquant la pierre spéculaire - Miroir du Monde. Tous ces termes évoquent une variété de calcoV dans laquelle, assurément, il ne faut pas voir notre cuivre vulgaire mais bien celui dont nous avons parlé en analysant la figure I ou en commentant la Légende de Sifrit l'Encorné. Rappelons que la distance n'est pas éloignée - ce que dément bien sûr notre astronomie - entre Vénus et Saturne dans le microcosme alchimique [cf. les noms du cuivre et du bronze chez les Anciens, Berthelot]. De calcoV à calciV, il n'y a qu'un pas, vite franchi quand on saura qu'il s'agit de l'autre nom de la chouette, cf. Atalanta XXXIV. Dans l'ordre des travaux, la figure II se pose avant la figure I et constitue, en somme, comme un mode d'emploi des ingrédients qui permettent de manier le Soufre, sinon d'en obtenir la fixation. Est-il besoin d'insister sur le magma putride que le personnage foule au pied et dont, seul émerge le crâne ? Nous ne le pensons pas. Bossuet a eu raison de dire, dans son Sermon sur la Mort, qu'il s'agit d'une chose qui ne porte plus de nom dans aucune langue, y compris dans celle de nos chers alchimistes - cette opération étant d'ailleurs voilée à leurs yeux. Dès lors, on ne saurait franchir un pas qui nous ferait tomber, fatalement, dans l'abîme où s'affalèrent les Titans. // FIGURE II


FIGURE II




FIGURE III

La 3ème peinture nous fait accéder aux deux protagonistes de l'oeuvre, que les alchimistes nomment leur patient et leur agent. A gauche, voici leur SOUFRE ou agent de teinture : c'est le rayon igné solaire dont parle Fulcanelli. Remarquez qu'il chevauche le Lion - constellation zodiacale que les Chaldéens ont rattaché au Soleil depuis des temps forts reculés - et qu'il porte un écu où l'on voit trois lunes. De même, à droite, distinguons-nous une femme dénudée - contrairement au cavalier « Soufre ». Cette femme porte le globe lunaire en guise de casque et un écu où le signe solaire resplendit. Elle chevauche une chimère : la partie antérieure est volatile, portant à la fois la marque du corbeau et de l'aigle ; la partie postérieure est d'un félin où il n'est point difficile, sans doute, de voir un train arrière de lionne. Cette chimère, d'ailleurs, porte un nom : le griffon [cf. Donum Dei]. Le griffon est, en cabale alchimique, la source minérale où l'Artiste vient puiser l'eau vive qui forme la matière même de son Mercure.

[nous avons noté à de  nombreuses reprises que les textes étaient confus quant aux différents Mercures de l'oeuvre, puisqu'on en compte jusqu'à 3 et même 4 : en particulier, il y a souvent confusion entre le premier Mercure et le Soufre blanc qui, par son origine, tient aussi des matières qui participent du dissolvant des Sages. Mais est-ce la raison pour laquelle la cavale du Soufre blanc est un griffon ? Il y a lieu d'en douter... En revanche, on peut supputer qu'il s'agit de l'indication d'un SEL DOUBLE dont une partie est fixe et l'autre volatile. Et c'est là l'un des secrets de l'alchimie : d'un côté, le Soufre rouge ou teinture, sel unique ; de l'autre côté, le Soufre blanc ou Sel qui contient déjà en lui-même l'élément mercuriel, dans la voie de l'Arcanum duplicatum. ]

Quoi qu'il en soit, c'est ici que notre Artiste aura besoin de Vigilance, cf. Gobineau de Montluisant. Quelle est en premier lieu le sens des trois lunes de l'écu du Soufre ? Faut-il y voir les réitérations sur lesquelles insistent tant de vieux traités, les fameuses sublimations philosophiques ? Oui. Quelle est l'opération vulgaire voilée sous cet arcane ? Sachez qu'aucun Artiste n'a révélé ce point de science. C'est d'ailleurs l'un des points qui ont pu faire écrire à certains - Jung - que l'alchimie « opératique » n'avait jamais existé que dans la tête des alchimistes... et nullement dans leurs creusets. Ces sublimations se rattachent aux choses élevées - uyhloV -. Or, l'élévation - qui vaut aussi pour la tour, cf. section des Gardes du Corps - va toujours de pair en alchimie avec la symbolique de la conjonction. Ceci posé semble a priori simple et l'on devine sans peine que c'est bien là ce que veut exprimer l'artiste à qui l'on doit cette magnifique peinture. Une question demeure : pourquoi trois ? S'agit-il de trois conjonctions ? Non. S'agit-il de trois opérations qui ont pour but la conjonction des principes de l'oeuvre ? Il semble que l'on se rapproche de la réalité, mais comme l'aurait dit Chevreul, il ne s'agit là après tout que d'une « synthèse mentale. » Ce qui, en revanche, paraît assuré, c'est que les Artistes ont voulu faire accroire que ces sublimations se pratiquaient dans un vase scellé, fait de verre, et par la voie humide. Le Donum Dei - oeuvre de toute beauté par ces nombreuses gravures et ses planches en couleurs de différentes versions - a beaucoup fait en ce sens. Mais si l'on devait donner un sens purement physique à l'allégorie de la sublimation, c'est-à-dire faire parler pour ainsi dire le Mercure de Nature tel que nous l'avons définis dans une section spéciale, nous pourrions dire - reprenant en cela Gabriel - Auguste Daubrée - que les minéraux et les métaux se sont sublimés dans les roches. Voyons à présent l'allégorie des « cavales » : pourquoi le Soleil est-il supporté par un lion et pourquoi la Lune est-elle supportée par une chimère ? Pour répondre à ces questions, il faut revenir sur la question du traitement des Soufres dans l'oeuvre : car il y a deux Soufres ; le SOUFRE rouge ou teinture et le SOUFRE blanc ou christophore. L'un représente l'ÂME de la Pierre tandis que le second en est le CORPS. L'énigme du Soufre rouge n'est guère difficile à comprendre dès lors que l'on considère le travail par la voie sèche et le Lion mâle en tant que Lion ROUGE, c'est-à-dire du Mercure dans lequel le Soufre est dissous : il s'agit alors du Mercure philosophique. Cette opération semble distincte de celle du Soufre blanc ou christophore - cristojoruV : porteur du Christ, i.e. du Soufre. Voyez le chapitre consacré à saint Christophe dans notre Tarot alchimique ainsi que le beau tableau de l'Hôtel Lallemant, à Bourges. Qu'est-ce donc que le Soufre blanc ? Vraisemblablement un composé fait de silice et d'alumine en proportion variable : on peut donc y voir soit de l'alumine pure ou kaolin, soit de la silice qui peut être obtenue - cf. supra - en tant que silice gélatineuse1, soit un Mixte préparé à partir de sable - sel d'Ammon - et d'argile blanche. Cette préparation nécessite des opérations dans lesquelles il n'est peut-être pas impossible de voir fixation, séparation, filtration et sublimation au sens d'assation. Néanmoins, il ne s'agit là que de conjectures... Pour finir, nous voyons là cette lutte des champions de l'Art dont tous les Artistes ont parlé, d'Artephius à Fulcanelli, sous des allégories très diverses où le fixe le dispute au volatil, faisant ainsi comprendre le sens très réel de la maxime des alchimistes : SOLVE ET COAGULA. Dernier point : pourquoi le chevalier est-il en habit alors que l'amazone est dénudée ? L'amazone voue un culte à Diane - Artémis [entendez au Mercure] à qui elle emprunte deux attributs dont l'importance hermétique est grande : l'arc et la lance. Par la lance, arme d'estoc, nous avons accès au 1er agent - celui de la dissolution [ajoutons tout de suite qu'il ne s'agit pas d'un agent corrosif, sauf à envisager que nous soyons au 2ème oeuvre qui, par tradition, est celui de la préparation des éléments mercuriels] : c'est l'entrée du labyrinthe de Salomon. Et par l'arc, nous avons le moyen de la sortie, c'est-à-dire celui de la réincrudation des Soufres. Et selon certaines croyances de l'occultisme ancien, on peut assimiler l'amazone à l'esprit stellaire et radié entourant le Soufre - ce qui peut expliquer que les emblèmes de nos deux natures soient inversés. En somme, le SOUFRE BLANC - CORPS de la Pierre ou Arsenic de Geber - n'est autre que la salamandre qui vit dans le feu. C'est pour ainsi dire son élément naturel, manière de dire qu'il s'agit d'un élément INFUSIBLE au 3ème degré de feu, cf. Fontenay. La nudité de l'amazone  - Beja - est ainsi la marque de sa puissance et de sa souveraineté. En revanche, le SOUFRE ROUGE - Gabricius - est l'élément corruptible qui permet de donner accès à la teinture de la Pierre, c'est-à-dire à son ÂME. Nous entrons ici dans le domaine à la fois mystérieux et infiniment poétique où religion, mythe et techniques ignées forment un entrelacs. // FIGURE III

1. pour préparer la silice gélatineuse, on fond dans un creuset 1 partie de quartz pilé et 4 parties de carbonate de potasse - borith - ou de soude - neter. Il se forme alors un silicate de potasse. Si la matière alcaline est dissoute dans une petite quantité d'eau chaude à laquelle on ajoute de l'esprit de sel, l'acide silicique se dépose sous la forme de flocons gélatineux. Pour l'obtenir anhydre, il faut sursaturer la solution en esprit de sel et reprendre le résidu par l'eau bouillante. La silice se sépare alors à l'état d'une matière gélatineuse qui se filtre en totalité.



FIGURE IV

Allégorie du vieux dragon - Mercurius senex de Jung - mis à mort et dompté par l'agent et le patient. A gauche, le Soufre rouge portant un habit violet qui rappelle la couleur de l'hiéroglyphe de la figure III ; notez la première couronne de perfection sur son chef. C'est l'indication du changement imminent de couleur : passage du NOIR au BLANC. En effet, la mort du dragon - à entendre comme l'animation du Mercure - est la clef de la conjonction des principes de l'oeuvre. A droite, le SEL ou soufre blanc, entièrement noir : nigrum nigro nigrius [cf. Oeuvre du Lion Verd de Jacques Tesson]. Il faut y voir une sorte d'alun qui venait de Chypre au temps de Pline ; il le nomme nigrum. La scène de la capture du dragon correspond à la Lux Obnubilata, époque de l'oeuvre où la lumière succède aux ténèbres. Symbole du FEU et de l'EAU, le dragon constitue le gage du Mercure philosophique, eau étoilée et métallique où cuit lentement le teinture solaire. On peut en rapprocher la figure de l'Empereur du Tarot alchimique : pensons ici à la qualité mercurielle du Soufre et au sceptre couronné de la stibine. Il s'agit là de la pierre cubique de l'oeuvre, c'est-à-dire de son fondement. Car à en croire les auteurs, nul ne pourra progresser dans le travail s'il ne perçoit - nous ne disons pas s'il voit - le NOIR avant le BLANC. La figure IV rappelle l'allégorie dite de « la fixation du Mercure », rapportée par le MS. Add. A 287 f. 98 r. et f. 104 v., à Oxford, Bodleian Library. On peut encore trouver la figure IV d'après une traduction allemande mss, ancienne Preuss. Staatsbibliothek MS. Germ. Quart. 848, XVe siècle [mais la substance du symbolisme disparaît malheureusement dans cette version]. En résumé : on peut voir dans saint Georges ou saint Michel terrassant le dragon, l'exacte réplique de la figure IV. Et sur le plan de la cabale hermétique, nous retrouvons le thème du mal - soufre : qeioV - s'opposant au bien - sel : alV. D'où il est aisé de tirer : alkh qui est la force agissante - Mercure animé, but de l'opération proposée par la figure IV - et alkimoV : vaillant, courageux qui nous reporte à l'étoile Cor Leonis [cf. Atalanta, XLIV]. Ce n'est pas tout : que le lecteur se rapporte à Alkes - par cabale Alkh - étoile la plus brillante de la constellation du Cratère, que supporte l'Hydre. Il conviendra de ce que l'on peut rapprocher l'image de cette superbe planche de l'atlas d'Hevelius avec la figure du dragon garrotté par nos deux natures. // Figure IV

Un vieux moine - où certains ont pu voir l'alchimiste arabe Senior Zadith, cf. Florilège de l'Art Secret, Stanislas Klossowski de Rola, Seuil, 1973 - dans une église consulte un manuscrit enluminé, dans lequel il semble que l'on distingue des symboles de l'art : un agrandissement du mss que tient Zadith montre la figure de la Lune et du Soleil qui prennent la forme de l'hiéroglyphe du Taureau, signe du cuivre, c'est-à-dire du laiton ou de l'airain ; plus bas, nous avons le combat du volatil et du fixe : oiseau aux ailes couleur de nuit opposé à quelque renard sans doute... Puis un autre signe où les deux natures sont entrelacées. Sur la page de droite, les deux Soufres, le mâle et la femelle qui apparaissent « dégouttant » au sens de « fluents » : ils sont couleur d'or. En bas, l'amalgame philosophique.


FIGURE V : agrandissement du mss

D'un doigt, un autre moine, à gauche, désigne une colonne surmontée  d'une sorte de matras : d'abord de couleur verte où flotte un coeur blanc, puis de couleur blanche qui emplit le reste du matras. L'église est évidemment vue en coupe : son toit est rouge et grouille d'oiseaux de proie armés d'arcs prêts à décocher leurs flèches. Que faut-il voir dans cette peinture absolument extraordinaire, digne des plus belles enluminures médiévales ? Sans doute, le reflet de la méditation intense de Zadith : tel Antoine, perdu dans les méandres de sa Tentation - cf. retable d'Issenheim- nous voyons littéralement les linéaments de la pensée du moine et l'interprétation spirituelle qu'il donne au traité qu'il admire et dont, du reste, il est peut-être l'auteur. Tout dans ce tableau prépare la renaissance du Soufre dissous, de la teinture : tel est le sens de ces aigles sagittaires ; tel est aussi le sens de la couleur du faîte de l'église, i.e. de l'athanor mystique. Ces aigles sont l'expression de la régénération spirituelle et, sous ce rapport, expriment, par leurs arcs, le même sens que le phénix de Lactance. Par l'allégorie, il est donc facile de considérer ce coeur blanc, nourri par le Lait de Vierge dans le matras, comme l'aliment de l'aigle solaire et le prélude à la réincrudation ou incarnation de l'ÂME. Toutefois, on se doit de tempérer cette appréciation sur ces aigles : en effet, pour Jung, aigle et phénix sont synonymes - cf. Psychologie et Alchimie, cité in AC, II - mais nous ne saurions accorder plein crédit à la conjecture du magicien de Küsnacht. L'aigle s'accorde à la sublimation, c'est-à-dire à l'élévation spirituelle - et d'un esprit bien spécial qui, loin d'être spiritus sanctus est bien plutôt spiritus corruptus. Au reste, on trouve deux autres représentations de Senior en train de méditer sur la Tabula smaragdina, l'une dans le De Chemia Senioris [Zadith ben Hamuel, 1566], l'autre dans une aquarelle extraite de Alchimistiches Manuscript, 1550, MS. L IV 1, UB Basel. La représentation est absolument superposable et il suffit de lire la Table d'Emeraude pour être certain de l'identité de cette table présentée à la figure V. Il serait sans doute de considérer que nos aigles sagittaires [l'aigle se rapporte à Zeus qui contracte quelque rapport avec le des Sages] signifient tout autant la sublimation [Aer ] qu'ils sont annonciateurs de la réincrudation [Terra ] car la liaison de l'aigle à la flèche n'est pas habituelle, sauf à considérer que le regard de l'aigle - véritable rayon igné solaire - soit à considérer comme le foudre de Zeus. Comparez avec le Codex Vossianus où l'on voit une flèche, une colombe et des fleurs, au-dessus de Cronos, cf. AC, II. Il y aurait encore lieu ici de citer certaines fables ésopiennes, celles relatives à l'aigle et au renard, à l'aigle et au corbeau, etc. mais nous sortirions outre mesure de notre sujet...


FIGURE V



FIGURE VI

Plus classique dans sa présentation, cette peinture nous présente à droite le matras des philosophes, emblème du vase de nature - maison du verre appelée aussi maison du poulet d'Hermogène - dans lequel cuisent les matières de l'oeuvre. Le dragon s'est transformé en serpent Ouroboros qui se dévore la queue, c'est dire qu'il s'agit d'un feu qui se consume lui-même ou plus précisément, qui se volatilise. L'oiseau qui domine le dragon - serpent n'est pas l'aigle mais le phénix. Quant au petit oiseau qui surplombe le phénix, c'est le corbeau des alchimistes. Quelle est la relation entre les deux ? Ce n'est pas en Occident mais bien en Orient qu'il faut aller la trouver. Car l'oiseau noir des Romantiques ne cadre absolument pas avec le symbolisme hermétique de ce messager divin, assimilé en Chine à un véritable oiseau solaire. Au reste, les Scythes étaient aussi d'accord avec la tonalité du symbole, puisque korakoV désigne un bon génie ou un dieu bienfaisant. Eh bien ! La cabale hermétique est d'accord avec cette acception. Le corbeau - korax - est proche par assonance phonétique, de korallion qui désigne le corail, emblème du Soufre, cf. Atalanta XXXII. Mais ce n'est là qu'une incidente. Non. L'essentiel du symbolisme est ailleurs et passe non pas par le corbeau mais bien par la corneille : cornix ou korwnh. Observons en effet notre petit corbeau, juché sur l'aigle. Ne voit-on pas qu'il s'agit bien ici du couronnement de l'oeuvre, qui consistera en la résurgence du  , retour des cendres ? Nous tenons donc ici le secret de la fixation du Soufre, c'est-à-dire de son incrustation dans le Sel : dans l'une de ses acceptions, korwnh a le sens d'extrémité recourbée, de crochet ou de grappin : d'où, rapprochement inattendu avec le loup : lupus - lepus, déjà vu à la figure I où d'ailleurs se devine aussi le phénix - en dépit du fait que les commentateurs y voient plutôt un aigle... Mais que viendrait faire l'aigle en ce moment où surgit le Rebis ? Cette corneille est une indication sur le faîte de l'oeuvre : la conjonction des principes, sans laquelle RIEN n'est possible, conjonction que l'on retrouve en haut du petit matras, établi sur le piédestal de la figure V. Quant au personnage situé à gauche, il manipule une matière dans un baquet : c'est à quelque lessive qu'il s'emploie et, sans doute, à une lessive de cendre - konia - puisqu'aussi bien c'était de la cendre qui était utilisée auparavant pour les lessives. Konia prend d'ailleurs également le sens de chaux et de poussière. Nul doute que nous tenions là, en même temps, la substance des fameuses Laveures de Flamel. On peut d'ailleurs aller plus loin - sur la base des textes qui parlent souvent du « dégoût », qu'il faut lire par cabale du « dégoutt » si l'on nous permet ce néologisme, ce qui nous permet de parler de stakth konia : eau de cendres ou potasse - cf. Papyrus Homiensis in Halleux, op. cit. et Geoponica 6, 7, 1. En somme,la figure VI donne la matière du feu secret utilisé dans l'une des voies possibles de la voie sèche et la corneille - oiseau nyctalope congénère de la chouette - permet au nautonier de s'orienter dans les méandres des récifs coralliens durant la nuit sépulcrale où les matières cuisent au tombeau du creuset. Aspect nocturne du corbeau, la corneille, dernier point, est consacrée à Athéna tandis que le corbeau, à l'instar du vautour, est consacré à Apollon, cf. Atalanta XLIII. Sur Athéna, sa naissance, voyez Atalanta XXIII qui fera considérer les rapports entre l'emblème et la figure VI.

Allégorie du fixe et du volatil. Image très connue du symbolisme. Dans le matras, c'est la lutte entre le patient et l'agent : agent de teinture d'une part et agent de fixation d'autre part. La scène se passe à une phase postérieure à celle qui s'exprime sur la figure VII où l'on voit encore la marque du Mercurius senex - le dragon - qui s'efface. Le Mercure, dans cette figure, est symbolisé par l'ange à qui l'artiste a prêté des traits démoniaques. Trois couleurs permettent l'identification des natures : les ailes rouges annoncent le Soufre : elles sont associées au FEU et à l'ÂME. La tête et l'habit sont violet : il s'agit là de la couleur du Mercure. Quant à la queue serpentine, elle signe à l'évidence la nature de l'ange qui n'a pu être ici envoyé que par le démon [cf. Berthelot, Chimie des Anciens]. Cet ange a dans les mains, à sa droite l'épée qui tranche, agent de la dissolution et de la RÉDUCTION ; à droite l'agent de régénération et d'OXYDATION, i.e. de réincrudation. Que l'on songe bien à cela qui est d'une importance capitale dans le symbolisme d'ensemble de l'alchimie : l'incarnation de l'ÂME dans le CORPS correspond à une CORRUPTION de l'ESPRIT. Ce corps, nous n'en voyons que la partie inférieure, marquée par les membres de l'ange. D'autres points peuvent être notés : l'épée correspond à la croix de Vénus [l'airain ou le cuivre philosophique par cabale] et la position de la flèche lève toute équivoque : c'est Mars [le complexe Arès - Ariès] qui est ici convoqué. Ce n'est pas tout : l'ange satanique présente des traits simiesques [sans doute pour nous rappeler utilement que l'homme est le singe de Dieu ou peut-être pour évoquer un point de cabale plus réservé] et ses pieds sont ceux d'un lion. L'hermétisme nous amène ainsi exactement au point que le Pseudo - Denys l'Aréopagite avait soulevé : que le démon est un ange qui a trahi sa nature. Le point de liaison entre la démonologie chrétienne et l'alchimie se situe dans le moyen par lequel la race des démons ne se conforme pas à sa nature et ce moyen, c'est le FEU. Ce feu est évidemment d'une nature bien spéciale et, s'il est servi par le feu vulgaire, en revanche celui-ci - seul - ne peut être d'aucun secours. Et c'est bien uniquement par le moyen de ce feu secret que les alchimistes arrivent à faire ainsi lutter - comme le montre la figure VII - le fixe et le volatil jusqu'à ce que de DEUX ne soit plus fait qu'UN. Voyez ce que nous disons du Lait de Vierge à l'Atalanta V. Pour l'heure il nous suffira de savoir que l'ange [démoniaque ou divin ce qui revient au même pour l'alchimiste, tout dépendant de l'époque à laquelle il est considéré] est l'animateur des astres, cf. Idée alchimique V et ce que Chevreul dit du Timée de Platon. Ainsi comprend-on le rôle joué par l'ange qui préside dans le cas présent aux étapes de la création matérielle de la Pierre, lors des sublimations philosophiques, appositions de Soufre au Sel, où la fleur masque l'étoile à sept reprises comme l'enseigne Fulcanelli, cf. Atalanta II. Concluons : le SOUFRE brille au ciel tandis que le SEL brûle dans un monde souterrain, l'inverse étant également possible en vertu de la transmigration des natures. Et ce changement incessant de ces natures s'appelle, en alchimie, Protée. Et c'est aussi cette lutte du FIXE et du VOLATIL.


FIGURE VII



FIGURE VIII
Dans le Myst. Cath., Fulcanelli insiste sur le fait que l'eau vive des Sages coule de deux grosses roches qui figurent les matières premières de l'oeuvre. Cette imagerie avait déjà été employée par l'auteur de l'Azoth que Fulcanelli - on l'a dit maintes fois - pense être non point le pseudo Basile Valentin [cf. Char, Douze Clefs, Philosophie Naturelle des Métaux] mais l'alchimiste arabe Senior Zadith, cf. figure V. Là-dessus, nous n'oserons nous prononcer, n'ayant pas reçu licence de critique historique. En revanche, ce que l'on peut tenir pour assuré, c'est le lien séculaire qui lie l'Azoth, l'Aurora Consurgens et par-delà, notre alchimiste de la IIIe République. L'image que l'on voit là - comme du reste toutes ces peintures de l'Aurora Consurgens - est incomplète puisqu'elle est agrémentée d'un texte - que l'agrandissement donne à voir. Les impétrants seront bien sûr étonnés de voir que les roches sont ici les seins d'une femme : l'allégorie est-elle si claire que cela ? Rien, à notre sens, n'est moins sûr. D'abord, voyons comment a opéré la simplification - ou l'oubli ? - entre la peinture de l'Aurora Consurgens et la planche - au demeurant très belle - de l'Azoth. Les bras, largement écartés de la sainte - car elle l'est - entourent, d'un geste protecteur, les deux barbons qui s'abreuvent - absolument soumis - à cette source vive. Ainsi voit-on s'exprimer d'abord l'un des sens primordiaux de mastoV : la protection. C'est citer implicitement Déméter et Coré - Perséphone. Dès lors, dans ce Lait de terre est-on tenté de voir, par cabale, le beurre de terre des alchimistes, c'est-à-dire leur graisse de rosée ou leur Archée céleste, cf. Atalanta XXXVII. Et ce geste protecteur est à l'égal de la ceinture d'Opherus - saint Christophe - par laquelle se signale aux Artistes le sceau d'Hermès.  Examinons à présent les couleurs, superbes : le moine de droite porte une robe verte dans laquelle on peut voir l'attribut du Mercure ; celui de gauche, une robe rose qui annonce l'aurore : s'agirait-il du Soufre ? Quant à la reine de la nuit, sa robe est bleue : c'est la couleur de Vénus - c'est-à-dire de Saturne par cabale. Son visage, d'un rouge magnifique, dit assez de quelle origine chthonienne, profonde, se tire le guhr vitriolique, comme l'enseigne la devise des alchimistes : V.I.T.R.I.O.L.  Le deuxième sens de mastov est la mesure, autrement dit la justice. Dans le Tarot alchimique, nous avons vu que la Justice, représentée par l'arcane VIII, ouvre le septénaire consacré à l'ÂME : elle se présente coiffée d'un mortier judiciaire jaune sur lequel s'inscrit le signe solaire. Observons qu'ici, c'est la tête de la déesse qui porte la couleur de l'or alchimique : le rouge purpurin, non point symbole de honte mais symbole de foi et de connaissance. Cf. sections : Gardes du Corps - zodiaque alchimique. Mais il y a plus : on peut aussi voir en nos deux barbons des Gémeaux et en notre Vierge, le point fixe : on tiendrait donc, avec cette peinture, le prototype du caducée d'Hermès où les serpents sont figurés par ces caricatures de moine - aspect volatil de la matière - et la tige du caducée est figurée par l'ancrage de ces moines aux mamelons.

Singulière peinture ! Que n'aurait pu désavouer un Dali là encore. Car nous voici en plein surréalisme. Nous voyons les deux protagonistes du drame hermétique : l'agent et le patient, mais sous des traits tels qu'on ne les dépeint pas d'habitude. À gauche manifestement, le principe mâle ou soufre ; à droite le principe femelle ou Sel. Le 3ème principe des alchimistes est à chercher ailleurs. Jamais le symbolisme n'a été exprimé sous des dehors si crus - pour le Soufre ou si contradictoires - pour le Sel. Qu'on en juge :
1)- le Soufre : le personnage de gauche est agité de déjections et d'expulsions : fèces, urines et vomissements. Ce n'est certes pas la première fois que nous rencontrons ces termes - et qui voilent des opérations qui nous sont familières [nous parlons là de l'alchimie, mais nous pourrions dire là-dessus bien des choses qui nous feraient toutefois dépasser outre mesure notre sujet]. Voyons d'abord le sujet des selles. E. Canseliet nous a entretenu du petit homme ducat dans ses Études de symbolisme alchimique, cf. Compendium à propos du moyen d'extraction du régule d'antimoine à partir de son oxysulfure naturel. Nous n'y reviendrons pas. Diacwrew évoque une idée de séparation, de tamisage [passer à travers] : il est aisé d'y voir les sublimations des alchimistes car le tamisage - pour factuel qu'il soit dans les opérations quotidiennes de l'alchimie - a un autre sens envisagé sous le point de vue de l'hermétisme. Ces sublimations constituent d'ailleurs l'un des points les plus ardus du symbolisme et tout ce que nous pouvons en dire, c'est que l'Aigle et le Nil n'y sont point étrangers. Aussi bien ne peut-il y être question que d'EAU, cf. Diodore de Sicile. Ajodeuw évoque les latrines, lieu où le salpêtre se trouve naturellement en abondance. L'urine est une indication sur le sel d'Amon, dont nous savons qu'il y a fort peu de chances qu'il s'agisse du chlorhydrate d'ammoniaque vulgaire - cf. Berthelot, Chimie des Anciens. Il faut plutôt y voir le sable ou la silice, cf. supra. Sur l'urine assimilée à de la rosée de mai, cf. Atalanta XXXVII. On trouvera dans l'Atalanta XXVIII une explication presque littérale de l'exonération des superfluités de notre personnage.
Sur la relation entre urine et rosée, il n'est pas sans intérêt de noter qu'en grec, l'urine - ouron - peut aussi se dire ersh dont l'acception, plus générale, est précisément : goutte de rosée mais aussi lait. L'autre acception est : jeune agneau tendre et frais comme la rosée, cf. section sur saint Jean Baptiste et le retable d'Issenheim. Quant aux vomissements dont le Soufre se trouve affligé, les textes du pseudo Basile Valentin s'y réfèrent - cf. le Char Triomphal de l'antimoine lorsque nous abordons l'émétique ou tartre stibié. Voyez encore le récit du voyage initiatique du pseudo Flamel à Compostelle où son compagnon, maître Canches, finit par mourir dans de grands vomissements. L'évacuation de ces humeurs correspondent - dans le cas particulier de maître Canches - à l'évaporation progressive du dissolvant, c'est-à-dire du Mercure - cf. Gardes du Corps ; il s'agit là, sans doute, des sublimations philosophiques dont parle Philalèthe dans l'Introïtus.
2)- le Sel : la représentation, on en conviendra, est déconcertante et laisse perplexe. Le personnage apparaît comme écorché et une entaille - qui rappelle celle du Christ - déchire profondément les chairs en deux endroits : foie et coeur. Et la forme de l'entaille est celle d'une larme. Que signifie ce rébus spirituel ? Le foie est lié dans un symbolisme classique à la colère et à l'animosité. La Colère fait partie des médaillons des Vices et Vertus examinés par Fulcanelli dans le Myst. Cath. - mais que pour des raisons obscures, l'Adepte n'a pas cru bon ou n'a pas eu la possibilité d'incorporer à son grand ouvrage, cf. Gobineau de Montluisant. La Colère - par cabale - peut se rapporter par le biais du fiel, intimement lié au foie - à la mort de l'âme : or, n'est-ce pas cette image que l'on peut considérer, quand on voit cet état lamentable où est le Soufre ? Le fiel - colh -  dont on a fait l'origine de nos drogues cholagogues ou cholérétiques, représente davantage pour l'alchimiste : le venin de serpent ou la liqueur noire de la sèche. Voit-on la relation à
ioV - Soufre dissous, rouille, oxyde - et l'oeuvre au noir ? Les anciens chimistes - cf. les Lemery, les Glaser, Glauber, Lefevre, etc. - parlaient du foie de soufre - polysulfure de potassium - ou de foie de soufre terreux - sulfure de calcium et eau divine de Zosime, [cf. Chimie des Anciens, Berthelot et notre réincrudation]. Il s'agit là de substances qui jouent un rôle important - dans l'une des voies sèches - de la préparation du Mercure des Sages. Autrement dit, nous tenons là, en toute conjecture, une allégorie du fiel de dragon, épithète servant à caractériser l'état du premier Mercure - que la mythologie fait rapprocher d'Arès et surtout du fier héros de Troie Ajax, cf. commentaire de l'Atalanta fugiens. Aussi n'est-ce pas sans raison qu'Artephius l'a nommé « vinaigre très aigre » ou « vinaigre des montagnes » pour faire savoir de quelle minière on le peut tirer... Il y a plus : comme la bile, comme l'herbe, le Mercure a  - les traités sont unanimes - la couleur verte : clwroV où il faut voir le vert des jeunes pousses - l'or enté de l'Artiste - au début pâle comme la clarté de l'aurore - jaune - mais qui peut être également grise - le loup gris du pseudo Basile Valentin, cf. Douze Clefs. Grise, ce qui veut dire encore blême, annonçant la pâleur du soufre commun, cf. chimie et alchimie. Le foie est considéré par les Chinois comme le générateur des forces : les alchimistes y voient le grand ordonnateur de leur oeuvre, l'intercesseur suprême, l'artifice de leur Soufre et le médiateur de leur Sel. Autrement dit, le moyen ou MILIEU en somme, qui permet la conjonction de leurs principes. Voilà à notre sens ce que l'on peut puiser de l'arcane exprimé dans cette singulière - et terrible - figure IX. Nous ne quittons pas encore l'Extrême-Orient, puisqu'il semble qu'à la Colère puisse être associé le courage, cf. Atalanta, VI. Et au courage, nous trouvons associés la Force d'âme. En quoi la Force peut-elle être liée au Soufre, voilà ce que le lecteur pourra trouver en notre section des Gardes du corps. Qu'il sache cependant le rapport formel à alkh, cf. supra : « force agissante. » Sur le mythe de Prométhée, cf. l'humide radical métallique. Quant au coeur tendu par le Sel, il s'agit d'une autre indication sur la place centrale occupée par le Soufre dans le christophore ou « porteur de l'or alchimique ». C'est donc la figurationdu Soleil hermétique. Reconnaissons qu'il s'agit là d'un haut point de cabale...


FIGURE IX



FIGURE X
Variation sur le thème de l'agriculture céleste : la Clef VIII des Douze Clefs de Philosophie de Basile Valentin doit être consultée. Elle permet d'établir des relations complémentaires à celles mises en valeur sur cette peinture. Et en particulier sur un point de science remarquable : le feu dit innaturel - sur les quatre feux de l'oeuvre, cf. Ripley, Douze Portes, quoique Grosparmy et d'autres auteurs, cf. Lux Obubilata, Crasselame - parlent seulement de trois feux. Ce feu innaturel est le feu féminin, et le dissolvant universel : il nourrit le corps et couvre de ses ailes la nudité de la Nature. Eh bien ! C'est là ce qu'exprime le petit cartouche de l'angle inférieur droit de la figure X où nous voyons le BasileuV de l'oeuvre cuire dans le vase de nature, autrement nommé oleum vitri. C'est là le V.I.T.R.I.O.L. des Sages. Thème surexploité dans l'iconographie mais permettant de visualiser - si tant est que cela se puisse - l'opération qui se déroule dans les entrailles de la terre, cf. Mercure de nature. L'emblème VI de l'Atalanta fugiens traite ce sujet complètement : « semez votre or dans la terre blanche feuillée. ». En cela, les figures IX et X paraissent liées, quoique, a priori, on ne saurait y déceler le plus petit trait commun. Tâchons donc d'établir les similitudes : la terre que foule notre agriculteur est le SEL ; il sème l'or alchimique - i.e. le SOUFRE - en sorte d'en faire l'or enté dont parle Fulcanelli dans son Myst. Cath. Le secret est ici dans la capacité d'un feu qui a le pouvoir de générer au lieu que le feu vulgaire ne peut que détruire. C'est en cela que le feu secret des alchimistes est dit « contre nature ». Cf. là-dessus l'Atalanta XVII.

Ici, le couple alchimique est pris dans une pose déjà vue, p.e. dans le Rosaire des Philosophes ou encore dans la Philosophia Reformata de Mylius, qui lui est postérieure. Au fond, deux bosquets d'arbres portant des fruits bien en évidence attestent du symbolisme assez évident de la planche : la conjonction des Principes, la formation du Rebis. Cette conjonction ne peut opérer que s'il y a eu avant dissolution [la putréfaction est la solution de la conjonction avons-nous écris ailleurs...]. D'où ce treillis - kigkliV - que l'on aperçoit au premier plan, qui figure l'arène qui circonscrit et englobe cette sorte de four en forme de filet cosmique. Héphaïstos n'est bien sûr pas loin et c'est Arès et Aphrodite que - par cabale - nous pouvons deviner là. Ce n'est pas tout : ce treillis peut nous aider à approfondir une autre allégorie : celle du merle de Jean. Le merle - kigkloV - est proche par assonance phonétique de kigkluV et lui est apparenté : il désigne le fait de « remuer sans cesse la queue » comme le merle d'eau. Dans une autre acception, très proche, on dit que ce merle « change sans cesse » exactement comme le Mercure dans son premier état. Aussi est-ce à bon droit que les anciens alchimistes ont-ils appelé leur dissolvant : Poix noire, Sel brûlé, Plomb fondu, Merle de Jean, etc., cf. Figures Hiéroglyphiques. Nous avons pu déterminer que le merle de Jean - oiseau blanc - était l'équivalent de l'homme double igné de Basile Valentin, cf. saint Jean Baptiste. Le merle - kossujoV - est en effet annonciateur de l'aurore par l'acception koyicoV qui désigne aussi le coq chez les Béotiens. C'est donc par un raccourci saisissant les trois couleurs qui défilent en passant du « poussier de charbon » de Fulcanelli - Myst. Cath. - au merle blanc de Jean puis au coq du chêne - alias kermès et noix de galle. Tout un poème pour celui qui est au fait des vieux textes... Laissons donc dormir tranquille nos Soufres sous cette nuit claire, limpide et calme. Que la rosée de mai [1, 2] - le spiritus sanctus des alchimistes - descende sur leur tête : le mystère de l'incarnation de l'âme en somme. On a dit que cette « pierre de feu » naissait [entendez : l'homme double igné, i.e. le Rebis, l'Airain ou le Laiton] d'un Mixte formé de fer [SOUFRE], d'étain [SEL] et de plomb [MERCURE] et qu'elle seule portait l'empreinte du rayon solaire.


FIGURE XI



FIGURE XII
Portrait de la sagesse et de la justice. Sur la table figurent les sept métaux des Anciens ; ils sont agencés selon une forme que les Artistes connaissent bien : la digamma de Salomon. A droite, la balance. Et le corbeau des alchimistes. S'agit-il d'une allégorie sur la différence entre le poids de l'Art et le poids de Nature ? D'un côté, l'attention est portée vers le quantitatif ; de l'autre côté, vers le qualitatif. Ou si l'on préfère : à gauche, l'exotérisme et à droite « l'ésotérisme » quoique ce mot soit carié par les approches désordonnées des théosophes de tout poil... Si nous devions rapprocher la partie gauche de cette peinture, ce serait de l'un des médaillons des Vices et Vertus du portail central de Notre Dame de Paris : la Concorde semble l'image à retenir de cet ensemble qui fait l'essentiel du Myst. Cath. de Fulcanelli. Il est assez curieux de voir d'ailleurs que l'Adepte fait du Sel le symbole alchimique de la concorde, là où l'on verrait plutôt le Mercure, sauf à considérer que le Mercure est un sel, ce qui est exact. C'est donc sur un problème de terminologie que l'on butte : le sel des chimistes n'est pas celui des philosophes par le feu. Mais cela, Bachelard l'a montré depuis fort longtemps dans ses études sur l'Art sacré - cf.  Bachelard, André Parinaud, Flammarion, 1996, [notamment : chap. VIII où l'auteur cite De Loques, Chambon et Vigenère]. Il reste que l'agencement des métaux est organisée en forme de structure régulière rappelant celle d'un sel, c'est-à-dire cristalline. Et c'est cela le point capital. Le moyen de résoudre le problème du puzzle des sept métaux réside dans l'artifice du Mercure, médiateur entre le poids de l'Art [début du travail] et poids de nature [fin du travail] là précisément où l'usage de la balance n'est plus requis, les éléments s'agençant par l'intermédiaire de leurs archées respectives pour reprendre un terme de chimie ancienne. Entre la concorde et l'image de la justice - Thémis - l'Artiste, notre Hercule, devra faire preuve de perspicacité : c'est là où intervient le corbeau. Dans la Genèse, c'est lui que Noé envoie vérifier si la terre commence après le déluge. Eh bien ! En admettant que l'alchimiste ait correctement agencé les matières de son oeuvre, à la phase humide - début du travail de la voie sèche - doit succéder la phase dite d'assation marquée par l'apparition de Délos. Le corbeau noir laisse alors la place au merle blanc de Jean. Ce passage qu'organise ce psychopompe - le corbeau perce le secret des ténèbres à l'image de la rate-penade - s'établit au travers des sublimations répétées de la matière qu'il faut - à en croire les Artistes - laver sept fois dans les eaux du Jourdain, cf. saint Jean Baptiste. Sur la Balance, nous renvoyons le lecteur aux sections Garde du corps, zodiaque alchimique et à l'Atalanta XLI. Nous ajouterons que libra est proche de liber, livre. Et qu'il n'est pas étranger à la cabale que l'archange saint Michel - terrassant le dragon - porte précisément la balance : en effet, le minéral que l'Artiste doit élire pour son travail présente une configuration particulière; les lames cristallines qui en forment la texture sont, comme dans le mica,
superposées à la façon des feuillets d?un livre.
Son apparence extérieure lui a valu l?épithète de LÉPREUX, et celle de DRAGON COUVERT D?ÉCAILLES, parce que sa gangue est squameuse, désagréable et rude au toucher. Notons encore les couleurs : le bleu contraste ici avec le vert. Bleu : promesse du ciel, sublimation à venir dont nous venons de parler. N'oublions pas que les Égyptiens en faisaient la couleur de la vérité ; et que les alchimistes, cf. Douze Traités d'Alexandre Sethon, ont repris à leur compte le mythe en proclamant que « la simplicité est le vrai sceau de la vérité ». Vert : couleur du Mercure ou Lion vert. Il est dans cette peinture placé entre le bleu céleste et le rouge infernal du soufre dissous dans le solvant des Sages. Nous rappelons que la Balance - signe d'AIR de nos modernes Chaldéens - gagnerait plutôt à être un signe d'EAU, plus conforme en cela au symbolisme traditionnel : le vert est couleur d'eau et ce n'est pas un hasard si la balance est portée par la jeune femme dont la robe est verte... et qui tient aussi le corbeau. Thémis atypique toutefois, en ce que l'épée traditionnelle est remplacée par le corbeau : sur le sens à donner à cette substitution, nous renvoyons à l'introduction. Dans le zodiaque tropical, la Balance annonce le déclin - jqinw - et la disparition prochaine de la matière, raison pour laquelle on en a fait le signe gouverné par Vénus dont l'hiéroglyphe associe le cercle O - serpent Ouroboros qui annonce la coction linéaire en ce qu'elle est circulaire - et la croix ? - crux ou creuset.

Là encore, allégorie complexe : à gauche, un personnage difforme : tête inachevée, tronc noir comme dépourvu de chair, membres inférieurs dysmorphiques que l'on croirait appartenir à une sauterelle. Le peintre aurait-il voulu signifier ici l'un des individus de ces peuplades mythiques que signale Diodore de Sicile [Histoire Universelle] ? Quoi qu'il en soit, c'est d'un être en devenir qu'il s'agit. Le rapprochement est facile à faire avec l'un des emblèmes du Splendor Solis. Il s'agit de la figure VIII où l'on voit le Soufre rouge sortir de la terre grasse. Dans cette superbe peinture, la jeune femme tend un vêtement incarnat à l'homme en train de sortir de la boue. Tandis qu'ici, elle tend un simple qui doit servir d'alexipharmacon à cet être à la fois incomplet et contrefait. L'onction - cristoV - de cette plante - disposée en forme d'onguent - doit contribuer à la croissance de la chair et à la maturation des traits. Observez encore que ce Soufre naissant - il ne peut s'agir que de lui - est couché sur une sorte de tapis vert : s'agit-il d'un lit d'euphorbes ? C'est en tout cas ce que suggère la lecture de l'Atalanta fugiens, cf. emblème XLII. L'hydropisie dont semble atteint le malade relève de ce que les anciens médecins appelaient le phlegme. Les médecins modernes pourraient appeler son mal phlegmatia alba dolens, maladie qui résulte d'une coagulation du sang dans les veines ; ce n'est qu'une conjecture.


FIGURE XIII





FIGURE XIV
Serait-ce là une sorte d'Imago Mundi ? On serait tenté de le croire. Encore une fois, c'est sous des traits décidément bien étonnants et oh combien indécents ! On pourrait presque y voir les prémices de l'Origine du Monde [Gustave Courbet, 1866]. Ce mandala singulier se compose de deux parties : la partie centrale est peut-être la plus originale puisqu'elle donne à voir une femme au sexe largement dénudé d'où paraît s'écouler quelque humeur qui n'est pas du sang... La jeune femme présente au ciel un objet qui ressemble à un débris de quelque mérelle. Si l'on raisonne en termes de symbolisme pur, la vulve - qui s'apparente à la gueule - a la valeur de source vive dont la terre se peut puiser. La partie périphérique, qui cerne le mandala, représente le zodiaque alchimique. Le point intéressant est représenté par les couleurs. On peut regrouper les signes de la façon suivante :

- VERT : Poissons - Taureau - Lion - Scorpion ;
- ROUGE : Sagittaire ;
- BLEU NUIT : Écrevisse ;
- BLEU CIEL : Bélier - Balance - Capricorne ;
- BLANC : Verseau - Gémeaux - Vierge.

Nous trouvons donc un signe de FEU [Sagittaire], 4 signes d'EAU [Poissons - Taureau - Lion - Scorpion], 4 signes d'AIR [Écrevisse - Bélier - Balance - Capricorne] et 3 signes de TERRE [Verseau - Gémeaux - Vierge]. Voilà qui diffère absolument de tout ce que nous avons pu voir jusque là en matière d'hermétisme zodiacal [1, 2, 3].

- Que le vert soit le signe de l'EAU n'est pas pour étonner, cf. supra. Et qui dit EAU dit forcément dissolution : nous avons consacré plusieurs pages de commentaires aux signes du zodiaque dans l'Atalanta fugiens et n'y reviendrons pas ici. Toutefois, certains points méritent, certainement, d'être précisés : pourquoi faire du Taureau un signe d'eau ? Est-ce parce que Vénus - Aphrodite sort d'une écume de mer, comme le peint Boticelli ? Soit. D'autant plus qu'il nous la dépeint comme sortant d'une vasque en forme de mérelle, redoublant par là l'analogie avec le mandala central de la figure XIV. Le Scorpion apparaît comme un signe de corruption, donc de dissolution : ne distille-t-il point le venin - ioV ?

- Il n' y a dans cette toile qu'un signe de FEU : le Sagittaire. N'est-ce pas le signe de projection, le seul signe qui exprime l'infusion du Soufre dans le Sel, c'est-à-dire l'incarnation de l'Âme ? Voyez ici Fontenay.

- l'AIR apparaît sous l'espèce de l'Ecrevisse : c'est le bleu noir de la nuit, l'époque de la dissolution totale, le zénith de la Grande Coction. Puis, nous trouvons le Bélier, où le Soleil est exalté [cf. Newton sur l'antimoine]. La Balance, opposite, cf. supra. Sur le Capricorne, on sait que l'hiéroglyphe qui le supporte, la chèvre, est attiré par les cimes - est-ce là une raison suffisante pour en faire un signe d'Air ? Dans la mesure où Saturne exprime l'idée de la dissolution et partant, de la sublimation, pourquoi pas ?

- en TERRE, que fait ici le Verseau ? et les Gémeaux ? Pour ne rien dire de la Vierge...

Il apparaît donc que les relations sont brouillées sur cette peinture entre les attributions traditionnelles entre les éléments et les signes. Toutefois, nous pouvons établir une relation certaine : c'est celle des quatre Éléments à la terre que supporte la femme dénudée : le Terre, l'Eau, le Feu puis l'Eau sont ainsi représentées dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Et les signes choisis par le peintre ne sont sans doute pas distribués au hasard. Reprenons :

- Verseau = TERRE - Capricorne = AIR - Sagittaire = FEU - Scorpion = EAU.

La logique semble s'accorder ici avec l'intention hermétique : EAU + FEU = AIR ( - TERRE) ; TERRE = EAU + FEU privé d'AIR. Voilà les équations hermétiques que nous retrouvons dans le commentaire d'introduction donné à la Cristallogénie. Elles conduisent à écrire :

Scorpion + Sagittaire = Capricorne ou Verseau selon qu'on en a - ou pas - retiré l'élément complémentaire. L'équation finale - pour trouver la Terre, c'est-à-dire la Pierre - s'écrit donc :

Scorpion + Sagittaire - Capricorne = Verseau.

C'est sur ce onzième signe du zodiaque qu'il faut polariser notre attention. En quoi ce signe d'EAU - ou d'AIR - peut-il déterminer l'émergence de la TERRE ? Nous trouverons peut-être la réponse à cette question d'une part dans l'Atalanta, III où Michel Maier signale que l'eau étoilée et métallique prend un caractère nettement magnétique à cette période précise de l'oeuvre ; d'autre part Esprit Gobineau de Montluisant met ce signe hors d'oeuvre alors qu'il s'agit, là encore, de cette période où le Soufre rouge se peut recueillir et être conservé dans la « vitreuse provision » que signale E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques. Dans l'Atalanta XL, si nous regardons l'idéogramme du 1er décan du signe, on voit une conque marine : de ce coquillage s'échappe un liquide où l'alchimiste reconnaît le Lait de Vierge, c'est-à-dire le nutriment de sa Pierre naissante. Ne peut-on établir un rapport avec ce que donne à voir la figure XIV où la terre fécondante recouvre les quatre éléments du cercle zodiacal ? Et ne peut-on, par l'imagination, voir dans ce morceau de mérelle que tient le personnage distinguer comme une parcelle de cette conque marine ? Si à présent nous prenons cet extrait de l'article Zodiaque du Dictionnaire Mytho-hermétique de Pernety, nous trouvons ceci : «
Le Lion est l'exaltation de Mercure, et le Verseau sa déjection ». Remarquez que le Lion est peint en vert [EAU] alors que le Verseau l'est en blanc [TERRE]. Cette opération de l'exaltation et de la déjection du Mercure, les Adeptes l'ont aussi nommé de cette maxime qui parcourt pour ainsi dire tout l'oeuvre alchimique : Solve et coagula, dont le but est le retour des cendres, symbolisé par le Sagittaire. Cette représentation de la figure XIV dans laquelle J. van Lennep ne voit « qu'une femme qui perd ses eaux » [Alchimie, p. 61-62] est en fait une image médiévale de Baubô ou Bubastis, la déesse de la fécondité. Sa présence dans ce mandala ressortit bien sûr du thème de la source, lequel renvoie à celui de la fertilité.
Cette nudité fait pendant à celle d'Aphrodite sortant des flots, établissant un rapport direct entre l'eau et la résurgence. C'est Baubô qui, en exhibant sa vulve à Déméter, la console de l'enlèvement de sa fille Proserpine, et lui redonne la joie, évitant ainsi à la terre de redevenir stérile. La vulve de Baubô était exhibée dans le temple d'Eleusis, célèbre pour ses « mystères », en compagnie d'un phallus. Ultérieurement, la vulve de Baubô fut remplacé par un coquillage dont les replis évoquent le sexe féminin et on remarque d'ailleurs que la mystérieuse jeune femme tient un coquillage des deux mains. Ce n'est donc pas fortuit si, en illustrant la naissance d'Aphrodite, les peintres la représentent sortant d'une conque marine, laquelle symbolise l'organe féminin, fécondé par le sperme d'Ouranos. Une autre partie de cette légende affirme que Baubô cherche par ses caresses à adoucir le chagrin dans lequel la déesse est plongée, et lui présente, pour la rafraîchir, cette liqueur fameuse dans les mystères, et que les Grecs appelaient cycéon [kukhwn] ; c'est un breuvage dont il est question dans l'Iliade, composé de farine d'orge, de fromage râpé et de vin de Pramnos [Circé y ajoute du miel et des drogues diverses]. Cérès, en proie à sa douleur, refuse avec dédain ce breuvage, et repousse la main de celle qui l?invite à se désaltérer. Voyant que ses instances, plusieurs fois renouvelées, étaient vaines, Baubô, pour vaincre l?obstination de la déesse, a recours à d?autres moyens. Elle pense qu?une plaisanterie, en l?égayant, pourra la disposer à prendre la nourriture dont elle a besoin. Dans ce dessein, elle sort, fait ses dispositions, puis reparaît devant la déesse, se découvre à ses yeux, et de la main secoue et caresse une petite figure qu?elle a formée en certain lieu. À ce spectacle aussi étrange qu?inattendu, Cérès éclate de rire, oublie son chagrin, et consent avec joie à boire le cycéon... Par cabale, on peut aller plus loin et faire la relation entre kukhwn et cet état de la matière des Sages qui est en confusion [autre acception de kukhwn], voyez là-dessus l'emblème du Mercurius Redivivus et l'examen de la bulle germinale.


Le paon : figure totémique de la conjonction radicale des principes, comme en témoigne cette blancheur qui occupe à présent le matras ouvert, sur la droite. On sait que le paon est un symbole solaire : on le prend donc pour celui de l'accrétion des Soufres ; c'est peut-être parce que l'une des planches du Mutus Liber le montre tel, avec d'autres emblèmes qui participent de la coagulation du Mercure. Il s'agit de la planche III qui est plutôt un compendium de la Grande Coction. Mais il nous paraît qu'on se trompe dans l'ordre des opérations, car si le paon est un symbole solaire, c'est au sens où il annonce « la bonne nouvelle », comme Paul annonce celle du Christ. Le parallèle n'est pas innocent. En effet, ce n'est pas tant le baptême de Jésus par Jean Baptiste qui importe que sa crucifixion et a fortiori sa résurrection, précédée par celle du Lazare dont Bossuet a si merveilleusement disserté dans son Sermon sur la Mort [cf. la diction qu'en donne Eugène Green dans un CD consacré à De Lalande par le Poème Harmonique, Alpha]. Eh bien ! Le paon est l'équivalent exact de Paul et c'est donc la blancheur qu'il annonce par l'irisation de son appendice caudal, comme nous l'avons montré dans d'autres sections. Nous venons de voir, sous ce rapport, le rôle important que semble jouer le 11ème signe du zodiaque dans ce puzzle qui semble - a priori - difficile à reconstituer... C'est aussi en ce sens que l'on peut caractériser le paon comme l'engrais de l'Esprit, le ferment de l'Âme - ou du moins son hiéroglyphe. On en a fait aussi le destructeur de serpent et l'oiseau consacré à Héra - Junon, la déesse qui préside aux couches - on est renvoyé à la figure XIV en cela et, on en conviendra, dans le cadre d'une singulière parturition. La figure XVI du Splendor Solis - alias Toyson d'Or - est l'un des éléments qui peut permettre de faire progresser nos réflexions, image à mettre en perspective avec ce que nous en disons à la section sur le palais de Charles de Lorraine. On remarque en effet une belle image de la figuration de l'AIR, sculpté dans l'escalier du palais. Le symbole central de ces figures semble être Cupidon - Éros - prêt à décocher sa flèche à l'instar du Sagittaire. Retournons à présent au vieux texte de Ripley où nous lisons : « Durant la grossesse, elle mangea la chair du paon et but le sang du lion vert. » [Cantilena Riplaei] Que doit-on voir dans cette « chair du paon » ? A notre sens, le Soufre blanc ou le SEL si l'on préfère ; notons tout de suite qu'il ne faut point y voir ce que certains alchimistes modernes appellent le « sel de liaison », car il s'agit alors du Mercure qui n'a rien à voir, évidemment, avec saint Christophe. Le paon, sous cette occurrence, se rapproche de l'Arbore Solari, en ce qu'il manifeste - du moins sous une forme potentielle sinon, comme nous l'avons dit encore palpable - l'âme qui demeure  incorruptible en dépit de son apparente dissolution. Certains l'ont encore appelé animal aux cent yeux, ce qu'on veut bien croire lorsqu'on examine sa singulière queue ; ne peut-on là encore faire un rapprochement - non fortuit - avec Argus, que Mercure réussit à piéger par le stratagème de la musique ? Le même parallèle pourrait d'ailleurs être tenté avec Cerbère qui subira le mêm sort qu'Argus [Hermès est appelé « l'étrangleur de chien »]. Le paon - tawV - possède une queue féminine - qhluV - qui donne l'impression de se couvrir littéralement de verdure - paonne : qhlew - et l'idée d'une croissance - celle de la Pierre des Philosophes - germe bientôt à l'esprit. Mais cet aspect féminin du paon ne se découvre que « lorsqu'il fait la roue » : aussi bien alors figure-t-il l'univers ou la pleine lune ou encore le soleil... Caractère hermaphrodite de cet oiseau, à nul autre pareil. Symbole de la totalité puisque sa queue déploie les couleurs de l'arc-en-ciel : IriV, ne l'oublions pas, est la messagère rapide des dieux à l'image d'Hermès. Mais rapidité va de pair souvent, en alchimie, avec instabilité : et si IriV va quérir Ilithye pour Léto, ailleurs on la trouve complice de la rancune d'Héra... dont l'animal fétiche est le paon [voyez ici Atalanta XXXVIII où l'allégorie a déjà été commentée]. Ilithye est parèdre d'Artémis comme Artémis est elle-même parèdre d'Apollon. On représente IriV avec un flambeau parce qu'elle possède la capacité d'aller aussi bien dans l'Hadès qu'aux Cieux et ni les abîmes marins ni les Enfers ne lui sont inaccessibles : ce sont les yeux de la queue du paon qui trouvent leur incarnation particulière dans cette dernière parabole. Quant aux trois comètes que l'on voit survoler la queue du paon, on doit les assimiler aux Moires - Moira - dont d'ailleurs Ilithye fait partie aux dires de certains mythographes. Nous voyons donc ici les figures stylisées de Clotho, Lachésis et Atropos. Clotho - Klwqw - et sa quenouille représente le Mercure filant ou « dégouttant ». Lachésis - LacesiV - par la racine lach évoque une fosse, une tombe, bref l'endroit où le Mercure remplit son office de dissolution et de régénération - assonance phonétique avec lacnh : toison de brebis et par cabale Soufre naissant si l'on fait le rapprochement avec melon -, comme le donne à voir la Clef VIII des Douze Clefs de Basile Valentin. Enfin, Atropos - AtropoV - évoque un champ non retourné : c'est la glèbe qu'il faut préparer - i.e. la terre feuillée des Sages - avant de pouvoir y enter l'or mussif dont nous parle Fulcanelli. C'est là que Cadmos sème les dents du dragon d'où naissent les spartos.


FIGURE XV



FIGURE XVI
Cette figure rappelle l'emblème XXIV de l'Atalanta fugiens où l'on voit le loup gris dévorer le roi avant qu'il ne se régénère par le feu. Le roi renaissant est là, couvert d'un manteau violet ; l'une de ses jambes, encore verte, atteste de son incomplète résurrection. Les deux apôtres montrent les couleurs fondamentales de l'oeuvre et l'objet du travail qui se déroule dans le matras où une forme humanoïde semble en lutte avec le feu primordial. Le vert est assimilé au pèlerinage vers le ciel : l'alchimiste y trouve le secret de la dissolution dans son Lion vert. C'est le symbole de l'espérance, lié à saint Matthieu [EAU]. Le blanc représente le triomphe de l'esprit sur la matière et les alchimistes en ont fait l'image de la concorde de leurs éléments, qui manifeste - par la colombe - la conjonction radicale de leurs principes. Il faut y voir saint Luc [TERRE]. Mais cette image pourrait paraître incomplète en première approximation : en toute logique, il eut fallu que l'Artiste ajoutât à Matthieu la figure de Jean [AIR] et à Luc, celle de Marc [FEU] pour compléter ce Tétramorphe virtuel. Toutefois, il n'aura pas échappé au lecteur que la robe du BasileuV est de violet, couleur obtenue par la combinaison du rouge et du bleu. Par cette opération de cabale hermétique, nous retrouvons l'image du Monde, XXIe lame du Tarot.

La peinture doit suivre en principe la figure XI dans l'ordre des opérations. Il s'agit là du tombeau où nos deux Principes se sont dissous. Le garde du corps veille encore à la préservation de la mémoire de l'oeuvre, en attendant la parousie. Cette tombe est en effet le lieu de la métamorphose du corps en esprit et aussi cet abîme que décrit Bossuet, où le corps s'engloutit dans les ténèbres et se résout en ses parties constituantes. C'est Olympiodore qui a comparé l'alchimie au tombeau d'Osiris, comme le rappelle Berthelot dans ses Origines de l'Alchimie. Et ce même tombeau a été aussi assimilé au Mercure, au principe dissolvant de l'oeuvre. Ajoutons que la matière est ici décrite comme le Plomb des Sages : « la nature est vaincue par la nature » ainsi pourrait-on résumer l'état de ces tristes restes qu'évoque Tertullien... mais sans préjuger de leur devenir. Et Pernety écrit dans son Dictionnaire Mytho-hermétique que :

 « Les Philosophes ont souvent employé les tombeaux pour former des allégories sur la putréfaction de la matière de l'oeuvre. Ils ont dit en conséquence, qu'il fallait prendre la terre des tombeaux,  qu'il faut mettre le Roi au tombeau,  pour le réduire en cendres, et le faire ressusciter. Flamel et Basile Valentin y ont fait allusion plus d'une fois Ils ont aussi pris le tombeau  pour le vase. »

 Il a aussi évoqué ce sépulcre :

« Quelques Adeptes ont ainsi appelé le vase de verre qui contient le compost ou la matière de l'oeuvre. Mais d'autres ont donné le nom de sépulcre à une des matières qui renferme l'autre, comme ensevelie dans son sein; et plus souvent à la couleur noire qui survient pendant la putréfaction, parce que la corruption est un signe de mort, et la couleur noire une marque de deuil. Quelquefois le terme de sépulcre a été usité pour signifier le dissolvant des Sages. »

C'est là le laiton qu'il faut blanchir et qu'Hermès a appelé la « terre des feuilles ». Cf. Clef IV et VIII des Douze Clefs de Basile Valentin ainsi que la première opération de l'Azoth. Et ce blanchiment du laiton, ce retour des cendres, est toute l'opération de la réincrudation : le retour à la lumière. La cabale hermétique lui a donné un nom : Clytemnestre : Klutaimhstra que l'on peut décomposer en klutoV [glorieux, célèbre] et mnhsthr [qui désire]. Clytemnestre, la mère d'Oreste - cf. Atalanta XXVII concernant un point de science fondamental dans la connaissance du Soufre rouge - cherche donc la gloire ; on pourrait presque la rapprocher du prénom de l'inventeur de la photographie : Nicéphore : qui cherche la victoire. Et tout cabaliste sait que la victoire, c'est d'abord la lumière : le rayon igné solaire. Telle est la signification première du christ en majesté que l'on voit sur le retable baroque d'Issenheim. Voilà ce que semble exprimer en substance Bonnellus [qu'il faut lire Benelous] :

« Le corps duquel on a ôté l?humidité, ..., ressemble à celui d?un mort ; il a besoin alors du secours du feu, jusqu?à ce qu?avec son esprit il soit changé en terre, & dans cet état il est semblable à la cendre d?un cadavre dans son tombeau. Brûlez donc cette chose sans crainte, jusqu?à ce qu?elle devienne cendre, & une cendre propre à recevoir son esprit, son âme et sa teinture. Notre laton a de même que l?homme, un esprit et un corps. Lorsque Dieu les aura purifiés et purgés de leurs infirmités, il les glorifiera. Et je vous dis, fils de la sagesse, que si vous gouvernez bien cette cendre, elle deviendra glorifiée, et vous obtiendrez ce que vous désirez. » [Turba]

Eh bien ! La résurrection du christ, chez l'alchimiste, correspond à ce retour des cendres. Sur l'interprétation de ces paroles de Benelous, cf. AC, II au sujet de la relation à l'arbre dans le Codex Vossianus F 29.


FIGURE XVII



FIGURE XVIII
Changement de décor : les fonds rouge et noir ont fait place au bleu et voici des volatiles que l'impétrant connaît déjà. Dans le tome II des Demeures Philosophales, Fulcanelli fait allusion à l'oeuf de poule qui devient l'allégorie du vase de nature dans lequel mûrit le soufre :

« Le temps expiré, en découvrant latéralement une partie de sa paroi, on remarque, quand l?expérience est réussie une ou plusieurs lignes d?une clarté éblouissante, nettement visibles sur le fond moins éclatant de l?enveloppe. Ce sont les fêlures révélatrices de l?heureuse naissance du jeune roi. De même qu?au terme de l?incubation l?oeuf de poule se brise sous l?effort du poussin, de même la coque de notre oeuf se rompt dès que le soufre est achevé... » [DM II, p. 162 et sq.]

Précisément, nous trouvons ici deux phases de la carrière de l'Artiste : la conjonction à droite et la coction linéaire à gauche. Le coq n'a pas ici le sens que les Adeptes lui prescrivent d'habitude : il célèbre l'aurore au lieu qu'ici il féconde le Sel ; ce n'est d'ailleurs point un hasard s'il est noir : celui qui sait blanchir la terre noire possède le secret du magistère et il peut ressusciter le mort après avoir tué le vivant, cf. figures XVII et XI. Il est intéressant de noter que la poule apparaît associée au chien dans de nombreux rites orphiques - cf. Atalanta XLVII où nous avons tout dit à ce sujet. A gauche, nous retrouvons la symbolique du poulet d'Hermogène [pullus Hermogenis, Clef X de Basile]. Le ciel bleu, serein, est associé à cette phase : la rosée de mai - AZOTH - purifie l'oeuf des philosophes et fortifie le Soufre interne. La grosse roche que l'on aperçoit à l'arrière plan possède aussi un sens : c'est le rocher du désert dont Moïse fait jaillir la source : c'est la fontaine de jouvence du Bon Trévisan où le Roi et la Reine du Rosaire des Philosophes se viennent dévêtir et se baigner. La cabale phonétique autorise en effet à voir dans ces gallinacés le Soleil et la Lune des philosophes : alektruwn, le coq - ou la poule - est proche d'Électryon - hlektruwn, fils de Persée et d'Andromède dont on a vu - cf. Atalanta L - qu'il pouvait être assimilé au Rebis. De plus, par élision du a ou du h, [...]lektruwn permet une transition vers lektron : lit ou couche, et aussi fruit d'un mariage : ici le Rebis évidemment, figuré par l'oeuf de la poule. Cet oeuf où se reflète le ciel et les planètes, on le retrouve dans la Monas Hieroglyphica de John Dee et également dans l'une des aquarelles d'un exemplaire du Ros. Phil., cf. supra.

Le laboratoire et l'oratoire : tel est le sujet caché de cette curieuse figure. À gauche l'Artiste, notre Hercule, notre Cadmos comme on voudra, filtre à l'évidence quelque sel. Voilà déjà tout un programme pour l'hermétiste au fait de la cabale hermétique. Car cette filtration est aussi la phase d'assation dans la voie sèche ; pour autant, les mots fixation, séparation et sublimation s'avèrent synonymes spirituels. Remarquons d'ailleurs l'opposition entre les volets : à gauche, comme d'un sablier, le temps s'écoule tandis qu'il semble suspendu à droite sous la chaleur régulière, linéaire, qui semble s'échapper du singulier creuset façonné « de nature ». Notons que les anciens chimistes incluaient la distillation dans le processus même de filtration - cf. le traité de Philippe Ulstade à cet égard. Ce n'est pas tout : percolo [filtrer] prend aussi comme sens d'honorer la divinité, de glorifier Dieu [le Soufre, qeion par assonance phonétique avec les sels de soufre, qeioV]. On voit le parti à tirer des synthèses mentales - comme l'entendait Eugène Chevreul - dans le sujet qui nous occupe ici. En grec : dihqhsiV ou hqmoV. À gauche donc, préparation du feu secret. À droite, son utilisation. Au centre, l'urne où se dépose le précieux Soufre, véritable don de Dieu - Donum Dei - et qui s'écoule des plumes de l'aigle royal. On voit que cette urne funéraire, ce tertre tumulaire, est bâti à chaux et à sable et qu'il semble comme indestructible ; il s'agit vraisemblablement du vase de nature qui contient la vitreuse provision dont parle E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques. Aussi bien ce vase funéraire contient-il les cendres - eaux - qui s'écoulent de ce ciel où trône l'aigle royal dont les Psaumes font un symbole de régénération spirituelle à l'instar du phénix. Voyez là-dessus le symbolisme lié au Tétramorphe dans notre Tarot alchimique ou encore dans l'humide radical métallique. L'aigle est l'âme métallique en puissance : l'aigle seul peut regarder en face le Soleil : « Et toi l'éclat éternel, si ton coeur est pur. » Peut-on mieux formuler l'origine divine du rayon igné solaire que l'Artiste doit apprivoiser par son Mercure, en le liant, pour en faire la lumière de son Sel ? On trouve dans l'Azoth - Senior Adolphus - une remarquable gravure où l'on peut distinguer, à la partie inférieure, un aigle double et à la partie supérieure un vase qui rappelle étrangement le symbolisme développé dans cette figure XIX. L'aigle, oiseau rapace, n'est plus ce ravisseur qui l'apparente à Saturne mais plutôt ce psychopompe qui l'apparente à Jupiter qui fait tomber la pluie : aqua - aquila. Mais aussi aetoV - aerow. EAU - AIR. Latin et grec se conjuguent en cette étrange alchimie...


FIGURE XIX



FIGURE XX















FIGURE XX bis - variante du XVIe siècle
Philalèthe écrit ces belles phrases dans le chapitre VII de l'Entrée ouverte au Palais fermé du Roi : « Pour bien dénouer la difficulté, lis attentivement, ce qui suit: prends quatre parties de notre Dragon igné, qui cache dans son ventre l'Acier magique, et neuf parties de notre Aimant; mêle-les ensemble avec l'aide du torride Vulcain, de façon qu'ils forment une eau minérale où surnagera une écume qu'il faut rejeter. Laisse la coquille et prends le noyau, purge-le à trois reprises par le feu et le sel, ce qui se fera aisément si Saturne a regardé sa propre beauté dans le Miroir de Mars.  » Nous voyons ici un petit animal, sorte de belette, présenter un miroir à un animal monstrueux, sorte de chimère qui tient de l'oie, du canard, de l'aigle, du coq par la crête ou aigrette et du serpent par sa queue. En arrière plan, une sorte de chaos où une forme reptilienne émerge d'un fond vert. À gauche, le fond est rouge et semble constituer comme un rideau qui se soulève vers le centre, à moins au contraire, qu'il ne cache progressivement cette verdeur... Du point de vue du symbole hermétique, nous avons là une vierge guerrière [la belette] qui s'oppose à la figure d'un dragon mercuriel par l'entremise d'un bouclier. La belette - galeh - se rapproche peut-être de l'hermine. Quoi qu'il en soit, le trait de cabale est facile à établir avec la Vierge, par l'entremise de gala et du suc laiteux qui constitue la matière minéralisante du Mercure. Van Lennep voit cette belette dans l'une des figures du Livre fabuleux d'abraham Juif, cf. Fig. Hiér. Sur l'oiseau chimérique, nous renverrons le lecteur au Tribunal Impartial de Michel Maier. Il tient tout à la fois du cygne - son col - ; de l'aigle - ses serres - ; du canard et de l'oie : son bec. L'aigrette le rapproche de l'oiseau royal : le phénix. Quel est le sens de cette scène surréaliste ? Le mariage des contraires, de Protée figuré par cet oiseau à l'air rapace et palmipède, et de cette Vierge dont la constance et le calme sont les qualités requises pour la coction de l'androgyne. Le bouclier qui est en même temps un miroir représente l'arme idéale pour contraindre l'oiseau frondeur à assagir sa démesure. Ce speculum est noir : les yeux de l'oiseau ne reflétant rien d'autre que ce qu'il y a dans son coeur, celui-ci est, d'évidence, vide d'âme. Révélation du souffle divin, en l'occurrence de la pluie d'or que Zeus fait tomber à Rhodes, ce miroir magique sera en conséquence l'instrument de l'illumination par où la belette fera sourdre le rayon igné solaire jusque dans l'esprit de ce Protée à plumes.  Mais ce n'est pas tout : une autre interprétation est possible, qui assimilerait cet oiseau à la figure du basilic. On tient généralement le basilic comme étant une bête hybride: son corps et sa queue sont ceux d'un serpent tandis que sa tête, ses deux pattes et ses ailes sont ceux d'un coq. On diverge cependant sur la couleur exacte de sa peau et de son plumage.  Certains le disent noir, d'autres jaune ou kaki. On raconte que la forme de sa crête évoque une couronne, d'où son nom d'origine grec BasileuV (petit roi, cf. Douze Clefs de Basile Valentin) et de la déférence que manifeste les autres animaux à son égard (le cobra, l'un de ses lointains cousins, peut également prétendre au titre - est-ce là manière d'allégorie que ce serpent disposé en arrière plan à droite ? C'est possible). On a longtemps discuté des moyens de se garantir contre le terrible pouvoir pétrifiant du basilic : on a fini par trouver dans la belette l'alexipharmacon : ce petit animal est le seul à pouvoir attaquer de front le monstre et à ne pas souffrir de son venin : « Et si féroce que soit le basilic, il est tué par les belettes, bêtes un peu plus grandes qu'une souris et au ventre blanc. » [in Bestiaire du Moyen Âge, Stock, 1980] Par cabale, il est facile de voir dès lors Persée dans notre belette et Méduse dans ce reptile fabuleux, cf. Gardes du Corps. On a rapproché, en alchimie, le basilic du feu dévastateur qui prélude à la transmutation des métaux. Mais jusqu'à présent, on n'avait donné aucune explication sur le but que poursuivait l'allégorie dont le sens, il nous semble, parvient à s'éclaircir au vu de ce que nous avons dit au début de ce court commentaire : tout tient dans l'adage des Adeptes SOLVE ET COAGULA. Terminons par le miroir en forme de bouclier car il possède un caractère remarquable : celui d'être frangé de lames serpentines où se devine l'un des grands emblèmes de la mythologie : le bouclier d'Athéna ou égide. On rapprochera la figure XX de l'emblème XXXII de l'Atalanta fugiens. Enfin, on consultera avec profit sur le thème du basilic le site suivant dû à M. Jean Claude Raymond. La figure XX bis permet de montrer que le serpent dont nous parlions tout à l'heure et en fait tronçonné : l'allégorie paraît claire : en se regardant, le basilic se pétrifie lui-même et, à l'instar du cygne qui meurt par ses propres plumes - cf. Demeures Philosophales, t. II - ou du pélican qui se dépouille de sa substance pour nourrir sa portée, il est donc fixé : d'où ces morceaux de serpent qui marquent la fin de l'époque mercurielle.

Le feu dévastateur et purificateur. C'est un thème archaïque dont le rapport à l'alchimie n'est que pure connivence. On trouve une gravure dans l'ouvrage de Jung, Psychologie et Alchimie, p. 326, qui se rapproche beaucoup de la figure XXI. Elle apparaît fig. 129 avec la légende : « Spiritus personnifiés s'échappant de la prima materia chauffée - Aquin, De alchimia (mss du XVIe siècle) fol 60 a, détail. ». Jung évoque cette image en commentant des paroles de Raymond Lulle [Compendium artis alchemiae et naturalis philosophiae secundum naturalem cursus, in Bibliotheca Chemica Curiosa, vol. I] : «... tu peux voir des esprits fugitifs ou ceux qui se sont enfuis condensés dans l'air sous la forme de diverses bêtes monstrueuses ou d'hommes qui se meuvent ça et là comme des nuages. » Comme d'habitude, Jung transcrit ces paroles selon son système et ajoute : « Le psychologue ne trouve pas étrange qu'une métaphore se transforme parfois en hallucination. » et il renchérit en parlant des couleurs de l'oeuvre un peu plus loin. Loin de nous l'idée de diminuer en quoi que ce soit la hauteur de vue des réflexions de Jung. Mais elles nous paraissent presque au sens propre du terme déplacées en ce qu'elles ne s'appliquent pas, manifestement, au sujet. C'est faire peu de cas de l'imagination des Anciens que de leur prêter comme impossibilité la synthèse mentale ou spirituelle... Focalisons notre pensée vers cette notion, essentielle, d'esprit fugitif. Selon Pernety, il s'agit, rien moins, que du nom que les Adeptes ont donné à leur Mercure [Dictionnaire mytho-hermétique in Douze Portes de Ripley] ; dans l'Oeuvre du Lion Verd de Jacques Tesson, l'esprit fugitif correspond au principe féminin - Beja, cf. commentaire de l'Atalanta XXVIII.  Dans l'emblème VIII de l'Atalanta fugiens, cet esprit fugitif est associé à l'AIR, en tant qu'Elément :  « II faut, hommes sages, que l?humidité soit d?abord brûlée à feu lent, comme un exemple nous en est proposé dans la génération du poussin ; dès que l?on augmente la force du feu, il convient que le vase soit obturé de tous côtés pour éviter d?en faire sortir le corps d?air et son esprit fugitif. » [Turba, Morfoleus] S'agit-il là du phlegme, qui n'est qu'une partie de l'AIR des plus vulgaires, ou de l'AIR même ? Et s'il s'agit de l'AIR, n'est-ce pas là ce que l'on pourrait nommer une vision éidétique, comme lorsque nous imaginons des formes dans des nuages ou des fumées ? Mais il ne s'agit pas là d'hallucination, mais de phénomène dit d'hallucinose, lequel n'est en rien pathologique. Qu'il puisse s'agir de projections de contenus inconscients, soit. Mais orientés : tout est là. Aussi est-ce à notre avis par excès ou par erreur que Jung parle de métaphore quand il s'essaye à déterminer de quelle manière, au juste, les vieux auteurs parlaient de leurs « visions ». Le terme de synesthésie serait peut-être mieux adapté, s'agissant des « yeux de l'esprit » ou même, encore plus précis, « des yeux de l'âme ». Voilà qui explique, en tout cas, l'indignation de Jacques Tol quand il s'esclaffe à propos des couleurs de l'oeuvre, cf. Myst. Cath. et le Ciel Chymique. Cet esprit fugitif, c'est aussi le servus fugitivus : celui que l'Artiste doit savoir tenir au feu un temps suffisant en sorte que ses matières puissent non seulement entrer en conjonction radicale, mais encore croître et se développer.

FIGURE XXI