plan
: VII.
mythe d'Attis et Cybèle,
suite - VIII.
saint Thomas d'Aquin et
l'alchimie
: 1. quelques notes
sur la vie de Thomas d'Aquin - 2. réflexion des
historiens de l'alchimie - IX.
Matière
et
forme chez Thomas d'Aquin : Henry
Ramière, sur l'Accord de la
Philosophie de saint Thomas et de la science moderne (1877) -
Liste des
idéogrammes et symboles :
Terre -
Feu -
Eau -
Air -
Vénus, Lucifer -
Sulphur
[Soufre sublimé ou dissous] -
animus
[Mercurius : Mercure philosophique ou double Mercure, dissolvant des
Sages] -
hexagramme de
Salomon [Eau ignée ou Feu
aqueux] -
Terre fixe -
anima -
anima consurgens
[sublimation de l'animus ou du
Mercurius] -
nitrum -
sal -
ioV
[chaux métallique] -
stella -
flos -
stibine -
Sol -
Luna -
Taurus [Rebis] -
arc -
Arès, Mars, vitriol -
safran d'alun [chaux de la terre fixe de l'alun] -
alkali fixe sublimé [Neptune] -
Lune mercurielle -
Zeus -
Cronos -
nigredo
[Soleil noir] -
adversus-
luna
descrecens [in aurorae tempore] -
Sol Ares
-
luna veneris -
Sal Amon
-
stella cum cruce -
ioV
cristou [chaux
mercurielle] -
aurea stibi -
antimonium [antimimon]
-
vitri oleum -
AZOTH [qeioV] -
animus -
trivium -
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Le mythe d'ATTIS et
CYBÈLE
CYBÈLE
ET ATTIS - Alfred Loisy [Sur
les mystères de Cybèle et d'Attis, voir surtout HEPDING,
Attis, seine Mythen und sein Kult (Glessen 1903) , F CUMONT, Les
religions orientales dans le paganisme romain (Paris, 1909) FARNEIL,
III, vi, FRAZER, Adonis, Attis, Osiris (1907), articles Attis, de
CUMONT, dans PAULY-WISSOWA , Attis et Kybele, de RAPP, dans ROSCHER
TOUTAIN, La Légende de la déesse phrygienne
Cybèle, dans Revue de l'histoire des religions, nov -déc
1909 (LX, 299 308) ESPERANDIEU, art Taurobolum, dans DAREMBERG SAGLIO]
En 205 avant Jésus-Christ, pendant la seconde guerre punique,
Rome étant encore menacée par Hannibal et divers prodiges
ayant effrayé le peuple, on consulta les livres sibyllins et
l'on y trouva que l'ennemi serait chassé de l'Italie si l'on
faisait venir la Mère
[TITE
LIVE, xxix, 1011, 14 OVIDE, Fastes, IV, 234 et suiv. Tite Live fait
nommer expressément par l'oracle la Mère de l'Ida ,
peut-être donne-t-il la formule officielle de
l'interprétation. D'après Ovide (v 239, Mater abest,
Matrem jubeo, Romane, requiras), le texte sibyllin n'aurait
parlé que de la Mère, et l'oracle
d'Apollon (consulté à Delphes , cf. Tite Live, 10) aurait
désigné la Mère de l'Ida];
on comprit qu'il s'agissait de Cybèle1,
la grande Mère de
l'Ida, et l'on députa au roi Attale, à Pergame, pour
obtenir de lui la vieille pierre sacrée, fétiche de
Cybèle, que lui-même avait récemment amenée
de Pessinonte. Le saint objet fut apporté à Rome et
déposé provisoirement au temple de la Victoire le 4 avril
2042 ; la défaite
de Carthage étant survenue ensuite, on
bâtit à la
Mère sur le Palatin un temple qui fut dédié le 10
avril 191
[TITE-LIVE, xxxvi, 36.
Sur l'hypothèse de SHOWERMAN (Transachons of the American Philol
Association, XXXI, 1900, pp 46 et suiv ), qui nie que le culte d'Attis
ait été introduit à Rome sous la République
avec celui de Cybele, cf HEPDING, 142, CUMONT, dans PAULY-Wissowa Suppl
I, 225 , GRUPPE, Mythol Literatur, 430.].
Depuis lors les jeux
dits Megalenses furent célébrés annuellement du 4
au 10 avril en l'honneur de Cybèle. Les jeux publics
étaient ordonnés selon la tradition romaine ; mais le
culte propre de Cybèle, sauf la procession annuelle à
l'AImo pour le bain sacré, resta enfermé dans le temple
du Palatin, aux mains d'un sacerdoce étranger, asiatique, comme
la déesse; et même, jusqu'au
règne de Claude, il fut interdit aux citoyens romains de s'y
agréger et de participer à ses orgies Peut-être ne
connaissait-on pas bien, quand on fît venir la Mère,
quelle était sa manière de vivre, quel service elle
exigeait pour elle et pour Attis3
son amant. Depuis Claude, tout le
culte prend un caractère public, sauf pour les rites
spéciaux de l'initiation, qui font de ce culte une religion de
mystère. Les rites de l'initiation ayant dû être,
surtout à l'origine, plus ou moins coordonnés aux
fêtes annuelles, il convient d'étudier d'abord celles-ci;
on cherchera ensuite comment s y rattachaient les
cérémonies de l'initiation. Cybèle avait des
prêtresses, mais surtout des prêtres, et des prêtres
eunuques, qui s'étaient mutilés
eux-mêmes volontairement au cours des fêtes
commémoratives de la mort d'Attis. Les fêtes avaient lieu
à l'équinoxe du printemps4.
Attis étant
originairement un dieu de la végétation, leur objet
essentiel était, ou avait été l'évocation
du dieu mort, en vue de procurer le renouveau. Le dieu était
mort à la fin de l'été précédent ;
mais, dans la perspective liturgique, la mort avait été
rapprochée de la résurrection attendue, et la
représentation mystique de cette mort précédait
immédiatement celle de la résurrection. L'économie
de ces fêtes ne nous est connue que pour les fêtes de Rome
et dans les derniers temps de l'empire romain. Mais il ne paraît
pas douteux qu'elle remonte
à l'ancien culte phrygien tel qu'il avait été
importé à Rome par les prêtres qui avaient
accompagné la déesse 5
[On
vient de voir que le sacerdoce était phrygien. Les jours de
fêtes furent d'ailleurs fixés d'après le calendrier
romain. Indication des fêtes dans le calendrier de Philocalus (en
354), ap. HEPDING, 51 : Id. Mart. Canna intrat. XI. K. Apr. Arbor
intrat. IX. K. Apr. Sanguem. VIII. K. Apr. Hilaria. VII. K. Apr.
Requielio. VI. K. Apr. Lavatio. V. K. Apr. Initium Caiani.].
Le
premier jour de la fête était le 13 mars, indiqué
dans le calendrier romain sous la rubrique : Canna intrat, «
l'entrée du roseau ». Ce jour-là les cannophores
apportaient en cérémonie au temple du Palatin des roseaux
coupés sans doute au bord de l'AImo, l'affluent du Tibre
près duquel s'accomplissaient, pour les fêtes de Rome, les
rites qui se célébraient au bord du Gallos, affluent du
Sangarios6, dans les
fêtes de Pessinonte. La
cérémonie s'accompagnait d'un sacrifice que faisait
l'archigalle, le grand prêtre de Cybèle, assisté
des cannophores, « pour les champs des montagnes »,
probablement au bord de l'AImo. La victime était un taureau de
six ans
[LYDUS, iv, 49. L'auteur
mentionne en cet endroit des canéphores, comme assistants de
l'archigalle, par méprise, au lieu des cannophores. Cf. HEPDING,
147.].
La signification agraire de la cérémonie
ne s'était pas oblitérée dans la tradition,
puisque le sacrifice était pour le bien des campagnes. On admet
volontiers que cette cérémonie est en rapport avec le
mythe d'Attis exposé à sa naissance parmi les roseaux du
Galles et recueilli par Cybèle
[Cf. HEPDING, 149; CUMONT,
Religions orientales, 80. L'hyphothèse d'une phallophorie qui
aurait été transformée en cannophorie (SHOWERMANN,
ap. CUMONT, 85 et 329) semble gratuite. Une phallophorie du type commun
ne serait-elle pas un parfait contresens dans le culte d'Attis ?
SALLUSTE le philosophe (De diis et mundo, 4 ; texte dans HEPDING,
58-59) donne une interprétation des fêtes qui paraît
fondée sur le mythe romain d'Attis comme on le trouve dans
OVIDE, Fastes, 221-244 (Attis aimé de la Mère, à
laquelle il est infidèle en s'unissant à la fille du
fleuve ; rendu fou par la Mère, il se mutile ; ce mythe est une
adaptation du mythe phrygien d'Agdistis, dont il sera question plus
loin et avec lequel on le trouve enchevêtré dans ARNOBE.
v, 5-7), et qui paraît être aussi celle de Julien (voir texte dans
HEPDING, 52) : les fêtes commencent par abstinence de grain et
autres aliments impurs (c'est-à-dire interdits), et ce
début correspond à l'union d'Attis avec la nymphe du
fleuve : le pin coupé et le jeune correspondent à la
mutilation d'Attis. Ainsi le jour des « roseaux » ne
commémorerait pas la découverte d'Attis
nouveau-né, mais l'infidélité d'Attis. Ce qui
laisse deviner un double emploi des « roseaux » à
l'égard du « pin ».].
La date, si rapprochée de la commémoration de la
mort, ne serait pas une objection, et les cérémonies sont
trop insuffisamment connues pour que l'on soit en droit de se prononcer
avec assurance sur ce point. Mais les rites, ici comme en mainte autre
occasion, ne semblent pas être la copie d'un mythe, et
l'idée de naissance n'y apparaît guère. Dans la
réalité, la naissance d'un dieu de la
végétation coïncide avec sa résurrection
annuelle, et l'on doit y regarder à deux fois avant de supposer
une commémoration distincte. Si les roseaux coupés sont
déjà un être divin comme doit en être un
aussi, mystiquement, le taureau immolé, les rites du 15 mars
sont plutôt un rite de mort, le meurtre du dieu à fin de
renaissance, et ils sont parallèles aux rites du 22 mars,
concernant le pin coupé, qui est Attis. Le double emploi n'a
rien qui doive surprendre. Toutes les liturgies en foisonnent. Et comme
le taureau est la victime de Cybèle plutôt que d'Attis, on
pourrait se demander si l'écho de ces rites dans la tradition
mythique ne serait pas l'aventure d'Agdistis7 (forme
hermaphrodite de
Cybèle) mutilé près de la source où il
avait accoutumé de boire [ARNOBE,
Adv. nat. v, 6; noter la mention du Sangarios dans le contexte.].
Sept jours après « l'entrée du roseau » avait
lieu « l'entrée de l'arbre » : Arbor intrat. L'arbre
était un pin, que fournissait la confrérie des
dendrophores
[Sur les dendrophores, voir
HEPDING, 152-153 ; CUMONT, art. Dendrophori dans PAULY-WISSOWA, V,
216-219- Comme les collèges de dendrophores se répandent
dans les provinces latines avec le culte de la Mère,
peut-être correspondent-ils à quelque institution analogue
dans le culte de Pessinonte.].
Cette confrérie était née d'une corporation
ouvrière à qui avait été
conférée, avec le patronage de la mère, le
privilège de fournir et d'apporter l'arbre sacré d'Attis,
le pin. Le roseau et le pin surtout ont pu être censés
concentrer en eux les forces vives de la nature, l'esprit de la
végétation pendant la mauvaise saison ;
c'est là qu'il convenait d'aller chercher le principe de vie
pour le répandre par le sacrifice et ranimer ainsi la
fécondité de la terre. De là vient peut-être
qu'on disait qu'Attis était mort sous le pin ou qu'il avait
été métamorphosé en pin [ARNOBE, v, 7 ; OVIDE, Metam. x.,
103-105.]. Les dendrophores amenaient de la forêt [Peut-être le bois de pins
consacré à Cybèle, que mentionne PRUDENCE,
Peristephan, x, 196.] en cérémonie le pin
coupé. Sans doute l'abatage de l'arbre avait-il sur place, comme
complément, un sacrifice, de même que la coupe des
roseaux. Ce doit être au pin d'Attis que se rapporte l'indication
de Firmicus Maternus
[De errore prof. relig. 27, 4.
« Arborem suam diabolus consecrans intempesta nocte arietem in
caesae arboris facit radicibus immolari. » L'auteur a
parlé antérieurement de trois arbres coupés pour
Attis, Osiris et Proserpine.]
touchant le bélier8
que le diable fait immoler pendant une nuit
sombre sur les racines d'un arbre coupé. Rien d'étonnant
à ce qu'une telle opération se soit faite pendant la nuit
; la souche restée en terre est la place naturelle de
l'immolation ; d'autre part, le bélier, qui est la victime
d'Attis, convient ici. C'est sur le pin coupé que se menait le
deuil d'Attis, comme si le dieu lui-même avait été
atteint par le meurtre de l'arbre, comme s'il avait été
l'arbre vivant dans la forêt, et qu'il fût maintenant
l'arbre mort. C'était, disait-on, sous un pin qu'Attis
s'était mutilé, qu'il avait expiré9 ;
c'est un pin que Cybèle avait pris pour l'emporter dans la
grotte de la montagne et pleurer sur lui son amant mort. Le tronc du
pin était entouré de bandelettes [De pourpre, probablement, Cf. HEPDING,
150, n. 3.], comme un cadavre ; des couronnes de violettes
étaient suspendues aux branches, parce
que, disait-on, les violettes étaient nées du sang
d'Attis mutilé [ARNOBE, v,
7]. Les violettes, en effet, sont une des premières
manifestations du réveil de la nature dans le monde
végétal, et l'on peut déjà voir ici ce que
sont en réalité
les rites commémoratifs de la mort d'Attis et quel est leur
objet10
:
les rites,
abatage du pin et immolation du bélier, sont
par eux-mêmes destinés à produire le renouveau ;
ils sont une mort coordonnée à une résurrection,
ils sont la vraie mort d'Attis, la seule qui ait jamais eu lieu, comme
le printemps a été la seule résurrection dont il
ait joui. Mais ce mythe ayant pris corps en histoire divine, et le pin
étant devenu le simulacre d'Attis

arbre sacré d'Attis, extrait de H. Gressmann, Die orientalischen
Religionen im hellenistischen-römischen Zeitalter, Berlin und
Leipzig, 1930, fig. 41, p. 99 [cité in Jung, la
Réalité de l'âme, Métamorphoses
de
l'âme et ses symboles]
[ARNOBE, v, 17. « Cur ad
ultimum pinus ipsa paulo ante in dumis inertissimum nutans lignum mox
ut aliquod praesens atque augustissimum numen deum matris constitualur
in sedibus ? »],
on y attachait aussi les attributs du dieu, les instruments du
culte de Cybèle11
: la houlette du divin pasteur, les tambourins
et les cymbales, les flûtes et les castagnettes, l'attirail des orgies
de la Mère [On peut voir
l'image reproduite dans ROSCHER, II, 1610.]. D'après
Firmicus Maternus, ce pin était conservé après les
fêtes pendant un an, et brûlé ensuite, pour faire
place à celui de l'année nouvelle
[Op. cit. 27, 2. Firm. Maternus
semble même dire que les arbres d'Attis et d'Osiris (supr. p.
293, n. 4) servaient ainsi chaque année au renouvellement du feu
sacré: « Nihil tibi poterit ignis iste prodesse : frustra
tibi ex ista flamma blandiris, hunc ignem commentis tuis semper
renovans. » - En tout cas, l'emploi de l'arbre à un autre
usage sacré n'a rien que de naturel.].
Il est à noter que la cérémonie du pin
coupé, censée commémorative de la mort d'Attis,
est néanmoins distincte, dans la liturgie, du rite affreux par
lequel se renouvelle la mutilation qu'on disait avoir causé la
mort du dieu. La raison de la distinction pourrait bien être que
les deux rites, ayant par eux-mêmes une signification
complète, n'ont pas la même provenance et n'ont
été reliés ensemble qu'au cours des temps, par
mélange de cultes originairement distincts. Et d'ailleurs il
existe, sur la mort d'Attis, deux traditions principales:
d'après l'une il est tué par un sanglier [Légende ancienne, car on la
trouve déjà complètement
évhémérisée dans HÉRODOTE, i, 34-45.],
ce qui suppose comme point de départ du mythe un sacrifice
animal, sacrifice de sanglier, incarnant l'esprit de la
végétation, identifié au dieu, puis censé
cause de sa mort quand le dieu ne meurt plus annuellement et que le
sanglier continue d'être sacrifié en son honneur12 ;
d'après l'autre, Attis, affolé par la colère
jalouse d'Agdistis ou de Cybèle, tranche ses parties
génitales et meurt, mythe qui a son origine dans la mutilation
des galles, qu'il est destiné à expliquer. Le 24 mars est
« le jour du sang »: dies sanguinis. C'est le jour
où Cybèle recrute ses prêtres, c'est le grand jour
de l'initiation sacerdotale. Ce jour-là, l'esprit de la
Mère, en s'emparant de ses élus, leur inspire une folie
qui dépasse en horreur celle que Dionysos communiquait à
ses fidèles. On s'y préparait par des observances
spéciales
[Le castus des écrivains
latins, ARNOBE, v, 16 , JÉROME, Adv. Jovin. ii, 5, 17. Salluste
le philosophe (supr. cit. p. 292, n. 1, parait indiquer une
période d'abstinence, à partir de Canna intrat, et un
« jeûne », nhsteia, à partir d'Arbor intrat.]
auxquelles on se soumettait peut-être depuis le 15 mars, tout au
moins depuis le 22: interdit sexuel [Cela va de soi, bien qu'on en ait
pas de témoignages directs, mais seulement allusion probable
dans Philosophoumena, v, 9 (ap. HEPDING, 35).],
comme d'ordinaire en cas semblables, et jeûne, mais dans
des conditions très particulières. Abstinence gourmande,
disait saint Jérôme [Ep.
cvii, ad Laetam. « Faciant hoc cultores Isidis et Cybeles, qui
gulosa abstinentia Phasides aves ac fumantes turtures vorant, ne
scilicet Cerealia dona contaminent. »], où l'on
mange du faisan pour ne pas souiller le pain. La viande était,
en effet, permise, et le pain défendu. L'interdit
s'étendait à peu près sur tous les produits de la
végétation : tous les grains et les mets que l'on
prépare avec des grains ; tous les fruits, sauf exception pour
les figues, mais non pour le vin [Voir
dans HEPDING, 156, les interprétations allégorico-morales
données par la mystique de Julien à ces vieux tabous].
Ce doit
être pour expliquer l'interdiction du vin qu'ont
été imaginés les mythes où l'on voit
Agdistis, enivré par une ruse de Dionysos et perfidement
lié de certains cordons pendant qu'il dormait, se mutiler
involontairement a son réveil, et Attis avouer en état
d'ivresse l'amour qu'à pour lui Agdistis,
révélation qui cause son malheur [Cf. ARNOBE, .v, 6]. Mais cette
interdiction n'a pas besoin de motif spécial. On s'abstient des
produits de la végétation parce que le dieu de la
végétation est en état de mort depuis que les
roseaux ou le pin sacré sont coupés, et que le monde
végétal participe à l'état du dieu13.
Attis a
été identifié avec l'épi moissonné [
Philosophoumena. v, .8. Aeegousi de auton, jhsi, yrugeV; xai
cloeron stacun teqerismeven. Cf. supr. p. 219, n 1.].
Originairement l'abstinence consécutive aux rites par lesquels
on préparait le renouveau tendait peut-être à
soutenir et promouvoir l'efficacité de ces rites ; et ce pouvait
être aussi une façon de marquer ou d'établir la
séparation entre l'économie de l'année
passée, de l'année morte, et de celle qui allait
commencer et vivre avec le printemps. Toutes les viandes
n'étaient pas permises. Le poisson était interdit14,
peut-être comme symbole de la vie, aussi les colombes, et surtout
le porc. L'interdit du porc se rencontre, comme on sait, chez plusieurs
peuples de l'Asie occidentale. Comme on disait en Lydie qu'un sanglier
avait tué Attis [Supr. p.
295, n. 1], on disait en Phénicie, et pour la même
raison, qu'un sanglier avait tué Adonis15 [Cf.
BAUDISSIN, Adonis und Esmun (1911),
142-160.].
L'animal sacré, d'abord interdit en dehors de
certains sacrifices exceptionnels, avait fini par devenir impur. Le
jour sanglant paraît avoir été une
cérémonie de deuil menée à grand fracas.
Les prêtres et les candidats à l'initiation sacerdotale
s'excitaient ensemble jusqu'au paroxysme de la folie. On ne sait dans
quelles conditions se formait ce groupe de déments. Il se
pourrait qu'à Pessinonte, au moins dans les anciens temps, les
prêtres s'adjoignissent des jeunes gens, préalablement
initiés au culte de Cybèle et d'Attis, et parmi lesquels
l'esprit de ces divinités s'associait ceux qu'il voulait;
c'est-à-dire que la crise de folie collective en poussait
quelques-uns jusqu'au degré requis pour qu'ils consommassent sur
eux-mêmes, dans un état de complète inconscience et
d'insensibilité relative, le suprême sacrifice16
[On ne peut s'empêcher de
se demander comment une pareille opération, pratiquée en
de telles circonstances, pouvait manquer d'avoir une issue fatale. Le
mythe même d'Attis montre que, dans les anciens temps, la mort
prompte était souvent une conséquence de
l'opération. Mais on dut pourvoir aussi, et dès les
premiers temps, à prévenir ce résultat. On avait
du réussir d'assez bonne heure à entourer de
précautions suffisantes la castration des adultes, car les
Lydiens s'étaient fait à cet égard une
réputation dans le monde antique. Voir dans HÉRODOTE,
iii, 48, l'histoire des trois cents jeunes gens de Corcyre que les
Corinthiens voulaient envoyer A Sardes, au temps d'Alyatte, père
de Crésas, à fin de castration. Ce témoignage
prouve indirectement, mais sûrement, que la pratique de la
castration dans, le culte d'Attis est bien antérieure au VIe
siècle ; car c'est dans le traitement des castrats sacrés
que les chirurgiens de Lydie s'étaient fait la main. L'on doit
observer d'ailleurs que le fanatisme des galles n'exclut pas toute
instruction préalable des candidats.].
Au bruit des flûtes, des cymbales et des tambourins, ces gens se
livraient à des mouvements frénétiques, se
fouettaient jusqu'au sang, se tailladaient les bras avec des couteaux,
leur fureur les rendant plus ou moins insensibles aux coups qu'ils se
portaient [Les termes de
comparaison ne manquent pas. Cf. ROHDE, II, 18, n. 3.].
Tout ce
tapage se faisait sans doute autour du pin d'Attis, pour imiter
Cybèle folle de douleur, pour rappeler Attis mort, pour le
ressusciter. Car tout ce sang répandu ne l'était pas pour
rien. Du sang d'Attis étaient nées les violettes, du sang
d'Agdistis était né l'amandier17 dont le fruit cueilli
par
la fille du Sangarios lui avait fait incontinent concevoir celui qui
devait être Attis [PAUSANIAS,
vii, 17 ; ARNOBE, v, 6-7.]. C'est le sang qui féconde et
qui vivifie, surtout un certain sang. Agdistis, la Mère, la
terre en sont avides, et de ce sang, et des parties génitales de
l'homme, Agdistis, la Mère et la terre feront sourdre la vie, la
concevront, la produiront [Les
rites sont, par ailleurs, le deuil d'Attis et l'accompagnement de ses
funérailles. Cf. FRAZER, Adonis, 223.]. Et la danse
folle poursuivait son infernal vacarme, et il arrivait qu'un
forcené, nouvel Attis, avec un couteau de pierre, instrument
sacré, retenu des âges primitifs [Cf. HEPDING, 161],
amputait prestement son membre viril
[ JULIEN, Or. v (éd.
Hertlein, 168, D, ap. HEPDING, 54), parait viser la castration dans
cette phrase énigmatique à dessein : th trith de (le
troisième-jour après la dendrophorie) temnetai to ieron kai aporrhton qeroV tou
qeou Gallou. Cf. PRUDENCE, op. cit. x, 1061-1062,
1066-1067 : Cultrum in lacertos exerit fanaticus, - Sectisque Matrem
bracchiis placat deam... - Ast hic metenda dedicat genitalia, - Numen
reciso mitigans ab inguine, etc. Tout cela se rapporte au «
diessanguinis », quoique WISSOWA. 322, et CUMONT, arl. Attis,
2250, n'y maintiennent que la mutilation des bras.].
Maintenant il était prêtre, il était presque
dieu. Sans doute y avait-il des gens tout prêts à donner
au pauvre dieu les soins indispensables pour qu'il ne suivît pas
promptement Attis dans la mort. Du débris de l'opération
l'on faisait oblation à la déesse, Prudence le dit
expressément [Supr. n. 2].
La Passion de
saint Symphorien [In cujus
(idoli) sacris excisas corporum vires castrati adolescentes infaustae
imagini exultantes illidunt, et exsecrandum facinus pro grandi
sacrificio ducitis. »] donne à penser qu'au moins
en certains lieux, on le jetait dans le giron de la statue. Un ancien
mythe le prouve
également [ARNOBE, v, 20-21].
Une inscription de Lectoure, concernant l'offrande faite par un certain
Eutychès à une
prêtresse [Val[eria] Gemina
vires excepit Eutychelis, viii, kal. April. » Inscription de l'an
239. Ap: HEPDING, 95.], qui certainement pour la circonstance,
représente Cybèle, paraît devoir s'entendre dans le
même sens, et l'on est d'autant plus fondé à
l'admettre, que le rite s'est accompli le 24 mars, c'est-à-dire
« le jour du sang ». Le mythe de Cybèle recueillant
le débris d'Attis
[ ARNOBE, v, 14. « Ergone
deum Mater genitalia illa desecta cum fluoribus ipsa per se moerens
ofliciosa sedulilate collegit, ipsa sanctis manibus, ipsa divinis
contrectavit ac sustulit flagitiosi operis instrumenta foedique,
abscondenda etiam mandavit terrae, ae ne nuda in gremio diffluerent
scilicet soli, prinsquam veste velaret ac tegeret, lavit utique
balsamis atque unxit ? » Ce texte complète le
précèdent, quand même on voudrait que dans le cas
d'Eutychès il s'agit d'un taurobole et des « vires »
du taureau, comme l'entend WISSOWA, 325.]

Pseudo Thomas d'Aquin, De
alchimia, Codex Vossianus 29, fol. 86 -
Leiden,
Rijksuniversiteit Bibliotheek, XVIe
suppose un rite qui consistait à laver, oindre de parfums,
envelopper d'un linge et enterrer le membre coupé. Certain texte
parle des chambres souterraines, dites « chambres nuptiales
», du sanctuaire de la Mère au Lobrinon, près de
Cyzique, ou les mutilés apportaient eux-mêmes leur
débris [Schol sur
NICANDRE, Alexitpharmacon, 8 (ap, HEPDING, 9).]. Le nom des
chambres est assez significatif; le rite ne l'est pas moins, et les
deux se correspondent. On peut croire que les initiés eux
mêmes passaient dans ces chambres la nuit sacrée du 24 au
25 mars. C'était la nuit de leurs tristes noces avec la grande
Mère, dont sans doute ils étaient censés partager
la couche. Désormais ils ne devaient plus couper leurs cheveux,
à l'instar d'Attis, dont la chevelure, disait-on, n'avait pas
cessé de croître après sa mort
[ARNOBE, v, 7. « Juppiter
rogatus ab Agdesti ut Attis revivisceret non sinit, quod tamen fieri
per fatum posset, sine ulla difficultate condonat, ne corpus ejus
putrescat, crescant ut comae semper, digitorum ut minimissimus vivat et
perpetuo solus agitetur e motu. Quibus contentum beneficiis Agdestim
consecrasse corpus in Pessinunte, caerimoniis annuis et sacerdotiorum
antistibus honorasse. » On montrait donc à Pessinonte le
tombeau d'Attis. Sur des merveilles du même genre, voir HEPDING,
110. On y peut ajouter le cas de saint Jean, qu'on disait toujours
vivant dans son tombeau à Éphèse. KAIBEL (ap.
GRUPPE, Myth. Literatur, 430) suppose que le petit doigt d'Attis doit
être originairement. l'aidoion].
L'origine
et l'objet initial de la mutilation ne sont pas autrement
faciles à déterminer18.
Le sens ne ressort pas clairement
des mythes nombreux et confus qui s'y rapportent. Le mythe de
Cybèle mutilant elle-même Attis [ LUCIEN, De Syr, dea, 15. Dans ce mythe,
Attis, lydien, survit à la mutilation, et fonde les cultes de
Lydie, de Phrygie, de Samothrace; et le temple d'Hiérapolis.]
montre que la cérémonie se fait pour la Mère, et
rien de plus : il signifie que les galles sont les prêtres de la
Mère, qui les fait siens par la castration. Ceux où Attis
affolé se mutile lui-même [PAUSANIAS, vii, 17 , ARNOBE, v, 57 ;
OVIDE, Fastes. iv; 22l-244.] figurent l'accès de folie
rituelle qui induit les hommes de la Mère à se mutiler.
Mais il peut être à noter que la folie d'Attis est
censée résulter de l'épouvante, et qu'elle est, en
tout cas, tout autre chose qu'un transport d'amour
[ARNOBE, loc. cit. La fureur
d'Agdistis, apparaissant subitement dans la salle ou se
célèbre le festin des noces d'Attis, rend fous tous les
assistants, y compris Attis. C'est donc devant une puissance jalouse et
redoutée que les galles s'excitaient à la folie, non
devant une déesse aimante qui aurait été
censée demander leur amour.].
La Mère n'est pas qu'une amante jalouse ; c'est une
puissance redoutable et redoutée. Etait-ce même une femme
? Le mythe d'Agdistis, raconté par Pausanias et Arnobe,
permettrait d'en douter. Car Agdistis, au fond, est identique à
la Mère, et Agdistis est lui-même un castrat, comme Attis.
On racontait
[Le même mythe est dans
Pausanias et Arnobe, supr. cit.; mais il est beaucoup plus
développé dans Arnobe et surchargé
d'éléments empruntés à un récit qui
taisait intervenir, comme Ovide, supr. cit, la Mère au lieu
d'Agdistis. D'après HEPDING, 118, ce serait la légende
romaine de Cybèle et d'Attis.]
que d'une pierre fécondée par Zeus était né
Agdistis, être hermaphrodite19,
qui devint tellement insupportable
aux dieux qu'ils résolurent de le dompter en lui ôtant le
sexe masculin. Enivré par le vin que Dionysos avait
répandu dans la source où il venait boire, Agdistis
s'était endormi. Pendant qu'il dormait, Dionysos lui lia les
parties génitales à des cordons qu'il attacha d'autre
part à son pied
[ARNOBE, v, 6. « Adest ad
insidias Liber, ex setis scientissime conplicatis imum plantae injicit
laqueum, parte altera proles cum ipsis genitalibus occupat. Exhalala
ille vi meri corripit se impetu et adducente nexus planta suis ipso se
viribus eo quo vir erat privat sexu. » HEPDING, 106, entend que
Dionysos avait attaché par un bout les cordons à un
« arbre » ; mais « planta » n'est pas n arbre
» ; et le trait s'explique beaucoup plus naturellement si l'on
suppose Agdistis couché avec les jambes repliées sous
lui, les cordons étant attachés à la plante de son
pied. C'est dans ces conditions-là seulement que le mouvement
rapide qu'il fait pour se lever peut produire l'accident.] ;
Agdistis, en s'éveillant, se leva brusquement et les cordons
coupants le firent eunuque; du sol rougi de sang jaillit un amandier
qui portait des fruits20.
Une amande cueillie par Nanâ
[Nanâ est originairement
une autre forme de la Mère (et d'Agdistis). Le nom se retrouve
ailleurs (cf. WAGNER, art. Nana dans ROSCHER, II, 4-3). Il suffit de
rappeler l'antique Nanâ, ou Ishtar, d'Érek en
Chaldée.],
fille du Sangarios, la rend grosse d'Attis. Attis devenu grand est
aimé d'Agdistis ; mais il aime ailleurs ; pendant qu'on
célèbre ses noces avec la fille du roi de Pessinonte,
Agdistis apparaît subitement au lieu du festin, et toute
l'assistance est prise de folie ; le père de la fiancée
s'ampute les parties viriles
[Pausanias dit que le
beau-père se mutila comme Attis. La source d'Arnobe donnait la
même indication. ... L'ancienne légende de Pessinonte
mettait donc en scène Gallos comme roi (HEPDING, 109), et non
Midas (qui apparaît dans Arnobe, v, 7). L'équilibre de la
légende était parfait. Gallos devait être, comme
Nanâ, né de Sangarios ; il devient le prototype des galles
en s'émasculant, et son nom le qualifie pour cela ; la
fiancée d'Attis était fille de Gallos, comme sa
mère Nanâ était fille de Sangarios ; la
légende la faisait naître d'une concubine. L'amputation
des mamelles correspondrait-elle à un rite ancien, pour la
consécration des prêtresses, mutilation parallèle
à la castration des galles ? C'est probable ; mais il ne semble
pas que la coutume se soit maintenue. Cf. HEPDING, 164, n. 3. La
« fislula » est l'attribut du berger Attis.]
Attis lui même, dément comme les autres, s'enfuit dans la
campagne et finalement, sous un pin, se mutile aussi et meurt. Regrets
d'Agdistis, qui voudrait le ressusciter, mais qui obtient seulement de
Zeus que son corps reste incorruptible dans le tombeau et que la vie
s'y manifeste par la croissance de ses cheveux et le mouvement de son
petit doigt [Supr. p. 299, n. 2].
Dans le premier trait de ce mythe complexe, fait de mythes
accumulés les uns sur les autres et enchevêtrés, il
doit être permis de reconnaître le vieux fétiche de
Pessinonte, la pierre où résidait l'esprit de la
Mère, et qui apparaît ici comme le symbole de la terre
féconde, ou plutôt qui est virtuellement la terre
même21.
Et l'acte
qu'on prête à Zeus a chance de
correspondre à un rite [Cf.
EISLER, dans Archiv für Religionswissenschaft, XV (1912), 310-311.],
pour nous plus que grossier, à une sorte de mariage sacré
où la terre, au lieu de s'identifier pour la circonstance
à une femme, se concentrait, pour ainsi dire, dans le morceau de
silex qui fut le symbole de Cybèle et que les Romains plus tard vénérèrent,
enchâssé dans la tête de la statue d'argent de la
grande Mère au Palatin
[ARNOBE, vii, 49. « Adlatum
ex Phrygia nihil quidem aliud scribitur missum rege ab Attalo, nisi
lapis quidam non magnus, fterri manu hominis sine ulla impressione qui
posset, coloris furvi atque atri, angellis prominentibus inaequalis
(Eisler, supr. cit.,
aurait pu mentionner cette indication à l'appui de son
hypothèse sur « l'hystérolithe » de
Cybèle). et quem omnes hodie ipso illo videmus in signo oris
loco positum, indolatum et asperum et simulacro faciem minus expressam
simulatione praebentem. »].
Le rite peut être fort ancien, et l'on ne saurait dire s'il cessa
d'être pratiqué lorsque furent introduits les rites
sanglants de la castration, ou bien, ce qui est plus probable, s'il ne
se laissa pas de se
perpétuer pendant assez longtemps à côté
d'eux. La castration d'Agdistis, celle d'Attis et du beau-père
d'Attis font double et triple emploi, puisqu'il s'agit toujours
d'expliquer la castration des galles22. Mais on a pu voir
qu'une branche
importante de la tradition mythologique faisait périr Attis par
la blessure d'un sanglier
[HÉRODOTE i, 34-45.
PAUSANIAS, vii, 17, rapporte, d'après Hermésianax, la
même tradition sous une autre forme, qui accuse aussi des
remaniements : Attis, né impuissant, organise le culte de la
Mère en Lydie; Zeus jaloux enrôle un sanglier qui fait
périr Attis et un certain nombre de Lydiens. L'impuissance
d'Attis est pour faire droit à la castration des prêtres ;
mais c'est un parfait contresens.].
La légende d'Attis mort par suite de la mutilation qu'il aurait
opérée sur lui-même peut donc résulter d'une
combinaison de son mythe avec celui d'Agdistis, combinaison qui aurait
été la conséquence d'un mélange de cultes.
Attis mourant par la blessure d'un sanglier se trouvait dans les
mêmes conditions qu'Adonis ; il
périssait regretté de son amante, qui sans doute
était aussi sa mère, au grand regret de celle-ci et sans
qu'elle fût cause de son trépas [Même cas pour Ishtar et Tammouz ;
mais jusqu'à présent on n'a pas trouvé trace de
sanglier dans le mythe de Tammouz]. La légende
évhémériste rapportée par Hérodote
[Loc. cit. Adrestos le Phrygien
est Agdistis. Adrastos et Adrasteia sont des surnoms de la Mère
(voir HEPDING, 101, n. 6); ils conviennent à une divinilé
de la mort. Le récit d'Hérodote, à raison de son
caractère et de son antiquité relative, ne permet
guère d'admettre (avec GRUPPE, Griech. Mythologie, 1543)
qu'Agdistis ne soit qu'une figure de mythe cosmogonique, a qui jamais
place n'aurait été faite dans le culte.],
où Attis meurt par le fait d'Adrestos le Phrygien, dans une
chasse au sanglier, résulte déjà d'un
mélange de ce mythe lydien d'Attis avec le mythe phrygien
d'Agdistis. C'est ce dernier mythe qui est le
plus important et aussi le plus obscur. C'est ce mythe qui paraît
être en rapport essentiel avec le rite de la castration, comme le
mythe de Zeus fécondant la pierre est en rapport avec le rite de
masturbation, comme le mythe d'Attis tué par un sanglier est
originairement en rapport avec un sacrifice de cet animal. Le mythe
même d'Agdistis laisse entrevoir deux rites de castration qui ont
pu
être employés simultanément dans le même
milieu : la castration, involontaire ou forcée, au moyen de
ligatures et de cordons, et l'amputation volontaire au moyen d'un
couteau de pierre23;
mais le dernier rite est seul attesté
historiquement [Voir cependant
supr. p. 297, n 1]. Le caractère propre du divin
hermaphrodite n'en est pas plus clair. Car il ne paraît pas
possible de voir dans le personnage d'Agdistis une création
tardive de la spéculation savante sur les mythes anciens.
L'hermaphrodite Agdistis [Le nom
dérive du mont Agdos, près de Pessinonte, et c'est une
épithète de la Mère. Cf HEPDIING, 105]
appartient aux vieilles légendes de Phrygie. Sans doute
personnifîe-t-il sous ses deux aspects la vie de la nature,
étant à la fois le père et la mère, le
principe fécondant et le principe fécondé,
fécondant la terre, c'est-à-dire, lui-même, en se
mutilant, comme mâle, et se prenant, comme femelle d'un amour
passionné pour le fruit de la terre, son propre fruit, qui est
un autre lui-même24.
Une
conception aussi confuse peut être
ancienne, mais elle se dérobe à l'analyse, et il peut
être sage de ne la vouloir pas définir avec
précision, parce qu'elle ne pourrait être rendue
précise pour notre esprit
que par une grave altération de sa nature et de sa signification
première. On remarquera qu'Agdistis, si passionnément
aimant, est loin
d'être tout aimable. C'est pour avoir la paix que les dieux le
font émasculer
[ARNOBE, v, 3. « Huic robur
invictum et ferocitas animi fueral intractabilis, insana, et furialis
libido et ex utroque sexu : vi rapta divastare, disperdere, immanitas
quo animi duxerat ; non deos curare, non homines, nec praeter se
quicquam potentius credere terras, cœlum et sidera continere.
Cujus cum
audacia quibusnam modis posset vel debilitari vel conprimi saepenumero
esset deorum in deliberatione quaesitum, haesitantbus caeteris hujus
muneris curam Liber in se suscepit. »],
en sorte que sa castration, c'est-à-dire la castration des
galles, n'apparaîtrait point comme un simple rite de
fécondation [FRAZER,
Adonis, 234-237], une forme de mariage sacré, —
qui
serait, il faut l'avouer, d'une économie assez
singulière, — mais comme un moyen de tempérer les
forces
véhémentes et extravagantes de la nature, tout en
procurant l'essor de sa production, de sa vertu bienfaisante et
régulière25. Agdistis, qui est
mâle et femelle, ne
serait précisément ni l'un ni l'autre ; mais il s'est
comme dédoublé en entrant dans la religion d'Attis et de
la Mère26. Comme divinité
première, source de la
vie, il s'est de plus en plus identifié à la Mère,
il est devenu Cybèle ; comme dieu émasculé pour la
production du renouveau, il
s'est identifié au dieu fils, au dieu mourant Attis, qui a
été censé mort de la castration qu'il
s'était à lui-même infligée. On a pu voir
qu'Agdistis, lui, n'en était pas mort, et la castration
sacrée, si dangereuse qu'elle pût être dans les
conditions où on la pratiquait, n'était pas un suicide
rituel. Mais Agdistis devenu la Mère ne pouvait plus être
sujet à la castration, qui aura été
attribuée à Attis, dont on aura fait par la même
occasion, bien que sa qualité de dieu mourant n'y convînt
pas, le prototype des prêtres castrats d'Agdistis-Cybèle.
Resterait à savoir d'où provenaient et l'étrange
déité qui a porté en Phrygie le nom d'Agdistis, et
le rite de la castration qui était propre à son culte.
Plusieurs ont pensé et pensent encore que la coutume de la
castration sacerdotale aurait été importée en
Phrygie des cultes sémitiques, et spécialement du culte
babylonien, où elle était en vigueur. Mais la coutume ne
paraît pas avoir été aussi générale
qu'on veut bien le dire dans les cultes sémitiques ; de plus il
faudrait voir dans quelles conditions elle s'y pratiquait et si
là même elle
était d'origine sémitique. Il paraît certain que
des eunuques existaient en Babylonie, dans le culte d'Ishtar27
(Nanâ) [Cf. supr. p. 300,
n. 4], dès les temps les plus reculés. On est
fort mal renseigné sur le caractère et les fonctions de
ce sacerdoce. Ishtar avait des prêtresses, qui
étaient des prostituées. Que faisait-elle de ses
hiérodules émasculés, on ne saurait le dire avec
certitude. Sans doute étaient-ce aussi des prostitués,
comme ceux que la Bible appelle « chiens ». Dans le
poème babylonien d'Irra, il est question de la ville d'Ourouk
(Érek), la cité d'Anou et d'Ishtar, et du temple
Éanna, où sont « les prêtres eunuques et les
prostitués (?) dont Ishtar, pour effrayer les gens, a
changé le sexe masculin en sexe féminin »
[Voir GRESSMANN, Altoi
mentalische Texte und Bilder (Tubingen, 1909), 1,72, col 2, 10
(traduction Ungnad), des mêmes auteurs, Das GiIgamesh-Epos
(Gôttingen, 1911), 123 125 DHORME Religion assyro babylonienne
(Pans, 1910), 258 cite un hymne où l'on représente les
deux catégories de prêtres mentionnés dans le
poème d'Irra, l'assinnu (prostitué) et le huigaru
(eunuque), jouant de la flûte auprès de l'Ishiar de
Babylone. Cette flûte rappelle la « fistula » d'Attis
(supr p 301, n 1), et Ishtar apparaît entourée de
prêtres eunuques comme Cybele. On peut comparer d'autre part ce
que dit HERODOTE, i, 93, de la prostitution des jeunes Lydiennes
jusqu'au temps de leur mariage. Cette coutume ne peut pas être
sans quelque rapport avec la religion de la Mère, qui,
d'après le même Hérodote (v, 102)
était « la divinité du pays », celle a qui le
grand temple de Sardes était consacré].
Cette façon de comprendre la castration sacrée n'est pas
sans analogie avec celle que suggère le mythe d'Agdistis. Ishtar
voulait que les hommes lui sacrifiassent leur virilité et les
femmes leur pudeur. Sa personnalité mêrne paraît
avoir eu aussi un aspect masculin
[Cf ZIMMERN, dans Die
Keilinschriften und das Alte Testament3, 423 Ishtar est mâle en
tant qu'étoile du matin, femelle en tant qu'étoile du
soir, c'est de l'ishtar mâle qu'on dit qu'elle « a de la
barbe comme Ashshour » son époux (ibid 431), mais ce
pourrait être seulement comme étoile qu'elle a de la barbe
(texte cité ibid n 7). Toutefois il pourrait y avoir aussi
quelque rapport originel entre cet aspect masculin de la
divinité et l'Ishtar guerrière et chasseresse, la
déesse qu'on met en rapport a\ec les lions (ibid n 6), comme
Cybèle.],
comme celle d'Agdistis , mais le côté féminin
l'emporte décidément dans le culte et dans la mythologie.
Ni le mythe ni le culte de Tammouz ne semblent en rapport avec la
castration rituelle, et cette pratique paraît avoir en Babylonie
des origines, non point sémitiques, mais sumériennes. Il
est un peuple dont la religion est jusqu'à présent peu
connue, mais qui a tenu pendant plusieurs siècles une grande
place dans l'histoire de l'Asie occidentale, et qui a exercé sur
l'Asie Mineure une influence considérable, puisqu'il y a eu le
centre de sa puissance, c'est le peuple des Hittites. Ce qu'on sait
maintenant de ce peuple et de sa religion autorise, peut-être,
à dire que son culte ressemblait au culte phrygien [Cf. Ed. MEYER, Geschichte des
Altertums2, 1. n, 627-654.] ; mais le culte de Nanâ
à Érek a des attestations beaucoup plus anciennes. Il
serait sans doute imprudent de vouloir fixer, à l'heure qu'il
est, le rapport historique de ces cultes, et l'influence qu'ils ont pu
avoir l'un sur l'autre. Beaucoup [Rapp,
Hepding, Gruppe; mais FARNELI., III, 300, incline à faire
remonter et la castration et le taurobole aux origines du celle de la
Mère.] croient pouvoir approximativement fixer
l'époque où la pratique de la castration aurait
été introduite dans le culte phrygien, parce
qu'Hérodote, parlant d'Anacharsis le Scythe et de sa mort
pendant une nuit sacrée qu'il célébrait en
l'honneur de la Mère, selon ce qu'il avait vu pratiquer à
Cyzique, ne parle pas de la mutilation des galles
[HERODOTE, iv, 76. Anacharsis
passant à Cyzique avait vu célébrer la fète
de la Mère des dieux, invoque la déesse et promis de
l'honorer dans son pays comme à Cyzique « en instituant la
veillée » ; rentré chez lui, il
célébra la fète dans une forêt. «
tenant en main le tambourin et portant sur lui les saintes images
».].
L'argument n'est pas très solide, attendu qu'Hérodote a
bien pu n'être pas fort exactement renseigné sur la
cérémonie célébrée par Anacharsis le
Scythe; qu'il paraît avoir compris cette
veillée sainte selon l'analogie des cultes helléniques ;
enfin que la cérémonie en question ne semble aucunement
être le deuil d'Attis au printemps, puisqu'il y est parlé
seulement de la Mère des dieux. Il n'est donc pas autrement
certain que la castration rituelle n'ait pas encore été
pratiquée à Cyzique au VI° siècle ; et il est
vraisemblable, au contraire, que cette brutale coutume remonte, en Asie
Mineure comme en Chaldée, aux temps les plus anciens [Cf. supr,, p. 297, n. 1. le
témoignage du même Hérodote qui prouve la haute
antiquité de la castration chez les Lydiens.]. En tout
cas, il paraît impossible d'admettre que la pratique,
censée babylonienne d'origine, aurait eu alors pour objet de
dégager l'âme du monde sensible, afin qu'elle pût
s'élever dans la sphère de la divinité, ou qu'elle
ait résulté d'une aspiration à délivrer
l'âme des liens de la matière, à l'affranchir de la
sujétion des instincts charnels [GRUPPE, Griech. Mythologie, l544;
CUMONT, Religions orientales, 77]. On a pu s'efforcer de
l'entendre ainsi à une époque très tardive, aux
temps chrétiens. Mais le contraire serait plutôt à
supposer pour ce gui regarde Babylone, où l'on dirait
plutôt que la surexcitation maladive des instincts charnels se
soit satisfaite dans l'institution des hiérodules eunuques.
D'autre part, la mutilation d'Agditis ne l'empêche pas
d'être charnellement et furieusement amoureux cl'Attis, et il
suffit de considérer le traitement qu'on fait
aux débris de la castration pour être fixé sur le
caractère non moral de la pratique. Abstraction faite des
spéculations d'un mysticisme tardif

Alchymistiches manuscript, 1550, Ms. L
IV 1, UB Basel, f. 263
[C'est seulement dans l'ouvrage
naassénien cité par les Philosophoumena (v. 7) que se
rencontre l'interprétation morale de la castration. Cf.
REITZENSTEIN, Poimandres, 85, pour l'analysae du texte, que cite
HEPDING, 33. Voir ibid., 51-58, les spéculations de Julien.],
le rite barbare de la castration sacrée n'a pu naître que
de conceptions aussi grossières et brutales que la pratique
même. Comme toutes les institutions religieuses, il s'est
maintenu par la force de la tradition, et les mythes lui ont servi de
support. Seulement, ici comme ailleurs, la participation à
l'épreuve d'un dieu mort et ressuscité s'est
trouvée, avec le temps, fournir un appui à la foi de
l'immortalité. Même auparavant, la participation mystique,
qui, pour la foi, faisait du prêtre castrat un Attis vivant,
prêtait au vieux rite une force singulière. Le prestige du
sacerdoce y était intéressé
[Le grand prêtre de
Cybèle paraît avoir porté
régulièrement le nom d'Attis, et STRABON, xii. 5, 3, dit
que, dans les temps anciens, les prêtres exerçaient le
pouvoir souverain. Voir HEPDING., 126, 215. FRAZER, 240, conjecture que
ces rois pouvaient être mis à mort annuellement à
l'instar d'Attis. Mais le sacrifice humain ne ferait-il pas donble
emploi avec la castration ?].
Car il convient d'observer que ce n'est pas
précisément au rite de la castration personnelle que
s'attache, dans le culte de Cybèle et d'Attis, la promesse de
l'immortalité. Ce rite est celui de
la consécration sacerdotale, et c'est par un autre rite que les
initiés au mystère participent à la mort d'Attis
en vue d'être associés à son immortalité.
Attis ressuscitait le 25 mars, le jour de « la joie » :
Hilaria [Il restait donc en
état de mort « trois jours et trois nuits »]28.
La nuit se passait dans une attente pieuse. On y continuait
probablement avec moins de frénésie le tapage du deuil,
entremêlé d'invocations. Au matin, l'on annonçait
la résurrection du dieu, et la douleur faisait place à la
joie. Mais les actes spéciaux de la cérémonie de
résurrection ne sont pas connus. Plusieurs rapportent à
cette circonstance un passage de Firmicus Maternus où cet
auteur, sans dire à quel rituel il l'a empruntée,
décrit une scène de deuil autour d'une statue divine
posée sur une civière, pendant la nuit. Tout le
monde pleure; tout a coup on apporte de la lumière, et un
prêtre, après avoir fait une onction sur la bouche de tous
ceux qui pleuraient, leur dit : « Courage, mystes, le dieu est
sauf; pour vous aussi des peines viendra le salut. » Mais, bien
que Firmicus Maternus parle ailleurs d'une statue attachée au
pin d'Attis [De err,. 27.
« In sacris Frygiis, quae matris deum dicunt, per annos singulos
arbor pinea coeditur et in media arbore simulacrum juvenis subligatur.
» On n'a pas trace ailleurs de cet usage (HEPDING. 150).],
ce qu'il dit dans notre contexte sur « les membres de pierre
qu'on remet en place » ne convient guère au deuil d'Attis
et ferait plutôt penser à Osiris [Remarque de HEPDING, 106. La forme
régulière des lamentations conviendrait mieux aussi
à Osiris ; de même ce qui est dit de la sépulture.].
La résurrection d'Attis était devenue grande fête
à Rome, et l'on raconte que le sobre Alexandre
Sévère mangeait du faisan ce jour-là [LAMPRIDIUS, Vita Alex, Sev 37, 6, ap.
HEPDING, 46]. Il n'y avait pas de cérémonie le 26
mars, le jour du « repos »: requietio. Le lendemain avait
lieu la grande procession de la Mère au ruisseau d'AImo pour le
bain sacré lavatio. Le matin, sur un char attelé de vaches, on plaçait la statue
d'argent qui représentait Cybèle assise entre ses deux
lions, avec le tambourin29, et l'on s'en allait
à la
rivière, où l'archigalle baignait la statue et les lions,
et les objets sacrés, et le char même. La procession
était dirigée par les quindécimvirs, et les plus
nobles Romains se faisaient gloire de marcher pieds nus devant le char.
Après le bain, l'équipage de la Mère rentrait en
ville et s'acheminait vers le temple sous une pluie de fleurs [OVIDE, Fastes, iv, 303-346, PRUDENCE,
Pensteph x, 154-160 , LUCAIN, Phars i, 599-600, LUCRECE, ii, 627-628].
Si l'on en croit saint Augustin, la procession du bain s'accompagnait
à Carthage de chants fort obscènes : « Qu'est-ce
qui sera sacrilège si cela est sacré ? » dit il.
Mais il a eu cette impression à la distance des temps, car il
reconnaît s'être intéressé jadis à la
cérémonie
[De civit Dei ii, 4 « Ante
cujus lecticam (Berecynthiae matris) die sollemni lavationis ejus talia
per publicum cantitabantur a nequissimis scaenicis qualia non dico
Matrem deorum, sed nec matrem ipsorum scaenicorum deceret audire. Quae
sacrilegia, si illa sunt sacra ? Aut quae inquinatio, si illa lavatio ?
Et haec fercula appellabantur quasi celebraretur convivium »
Erreur d'interprétation : c'était la fête du
transport de la déesse en « litière »
(HEPDING, 175, n 3)].
Et il est certain d'ailleurs que les chants, roulant sur les mythes de
Cybèle et d'Attis, ne pouvaient être fort
édifiants. S'agissait-il d'une simple purification après
la fête ? On pourrait le croire en voyant aussi nettoyer le char
et les objets du culte. Mais, comme la cérémonie
paraît empruntée au rituel de Pessinonte [Cf HEPDING,
173], le voyage à l'AImo correspondant à un transport au
Gallos, et que dans le Gallos on n'a dû baigner que la pierre,
l'intention primitive de la cérémonie pourrait être
celui d'un rite de pluie [FRAZER,
233]. Car il n'est pas autrement probable, quand même un
rite de fécondation aurait été accompli sur la
pierre, que l'on fit prendre à celle-ci le bain que les Argiens
faisaient prendre à Héra, dans la source Kanathos,
après la consommation de son mariage avec Zeus
[HEPDING, 216, entend ainsi la
lavatio d'un bain de purificalion après le mariage sacré;
et FRAZER, 234, regarde l'hypothèse comme probable. HEPDING, 175
cite le cas de statues de saints que l'on baigne en certains pays de
France le jour de leur fête. L'auteur du présent travail
connaît un saint de ce genre, à Perthes (Haute-Marne) ; le
saint a un puits non loin de l'Église; on l'y conduit en
procession; mais on ne le descend dans l'eau qu'en cas de
sécheresse, afin d'avoir de la pluie. Le sens du rite doit
être le même pour les antres cas semblables, où l'on
ne peut voir des bains de purification.].
On a le choix entre cette hypothèse et celle du rite de pluie,
qui paraît plus vraisemblable, l'immersion ayant pour objet
d'assurer à la terre fécondée,
représentée par la pierre, l'eau dont elle avait besoin
pour produire son fruit30; et pour ce qui est de
la
cérémonie romaine, l'idée générale de purification
l'emportait sans doute sur l'idée primitive du rite [On ne sait
à quoi correspond l'indication du calendrier philocalien pour le
28 mars, initium Caiani. HEPDING, 176, conjecture qu'elle pouvait
être en rapport avec les cérémonies (tauroboles ?)
qui se célébraient au sanctuaire de Cybèle sur le
Vatican, près du cirque de Caligula (Gaianum)].
II
Telles étaient les cérémonies principales du culte
officiel dans les fêtes de Cybèle et d'Attis au printemps.
On a pu voir comment le rite de l'initiation sacerdotale, qui devait
être en partie secret, y était directement
rattaché. Prudence dit que les prêtres étaient de
plus marqués d'un tatouage qui était pratiqué sur
diverses parties du corps avec des aiguilles rougies au feu, mais il ne
nous renseigne pas sur les images qui étaient ainsi
tracées. C'étaient incontestablement les stigmates
d'Attis, les marques de leur consécration au service de
Cybèle en qualité de nouveaux Attis, que les
prêtres castrats affichaient ainsi sur leurs membres.
Après la mort des prêtres on recouvrait de lames d'or ces
signes gravés sur leur peau
[Peristeph. x, 1076-1085,
Quid,
cum sacrandus accipit sphragitidas ? Acus minutas ingerunt
fornacibus..... Quamcunque partem corporis fervens nota Stigmarit, hanc
sic consecratam praedicant. Functum deinde cum reliquit spiritus - Et
ad sepulcrum pompa fertur funeris, Partes per ipsas imprimuntur
bractarae. Insignis auri lammina obducit cutem, Tegitur metallo, quod
perustum est ignibus.].
Au jour du « sang » était annexé un taurobole31
solennel qui était célébré par
l'archigalle, ou plutôt sur sa personne, pour la santé de
l'empereur. Tertullien [Apol. 25]
s'amuse fort de ce que l'archigalle, le 24 mars 180, accomplit cette
cérémonie pour Marc-Aurèle, mort depuis quelques
jours sur les bords du Danube, mais dont le décès
n'était pas encore connu à Rome. Le taurobole est en soi
un rite privé, d'objet personnel, et il appartient aux rites de
l'initiation. Nul doute que les fidèles de la Mère et
d'Attis aient été d'abord taurobollés et
crioboliés
[Les. mots « taurobole
» et « criobole » (Taurobolion, kriobolion),
signifient proprement « l'action d'atteindre un taureau, un
bélier, à l'aide d'une arme de jet, probablement la lanière d'un lasso. Cet acte (qui avait sa place
naturelle dans une chasse). finit sans doute, sous l'empire romain,
par se réduire à un simple simulacre, mais on continua
toujours à se servir, pour frapper la bête, d'une arme de
vénerie, un épieu sacré. » CUMONT, 101.]
pour eux-mêmes, et que la réception du taurobole pour
autrui soit venue plus tard. Il semble qu'aux temps de l'empire
taurobole32
et criobole pouvaient avoir lieu en toute saison. Mais le
taurobole solennel du 24 mars, abstraction faite de son application
à l'empereur, pourrait bien appartenir à l'ancienne
économie des fêtes. En tout cas, les rites d'initiation
devaient avoir, du moins originairement, une périodicité
régulière, et sans doute étaient-ils
annexés pour une part, si ce n'est de façon exclusive,
aux fêtes du printemps33, qui n'ont pas
cessé d'avoir une
série de rites secrets parallèles aux rites publics ou
intercalés dans ces rites [Cf.
supr., p. 290, n. 3]. Sur les rites secrets des mystères
d'Attis on n'est pas mieux renseigné que sur ceux d'Eleusis et
pour la même raison. Saint Augustin, qui ne les connaissait pas
mieux que nous, se demande à quel degré d'abomination
pouvaient atteindre les cérémonies cachées,
lorsque les cérémonies publiques étaient
déjà si choquantes pour le sens moral [De civ. Dei, vi, 7. « Quid de
sacris eorum boni sentiendum est quae tenebris. operiuntur, cum tam
sint detestabilia quae proferuntur in lucem ? Et cerle quid in occulto
agant per abcisos et molles ipsi viderint. »]. Mais il ne
devait pas de ce chef y avoir grande différence entre les unes
et les autres, et l'obscénité des rites, en tant
qu'obscénité il y avait, n'était pas plus sentie
par les croyants que celle des mythes.
On peut voir par les inscriptions que la Mère et Attis
étaient devenus des dieux gardiens de l'âme [Dii animae mentisque custodes »,
dans une dédicace latine (ap. CUMONT, 333, n. 39). Ce
témoignage paraît assez isolé; il ne prouve pas que
le culte de la Mère et d'Attis fût entièrement
spiritualisé.]. Leurs grossières et sanglantes
aventures n'étaient plus qu'une vieille histoire, la
légende d'un passé scabreux qui ne faisait point obstacle
à une certaine moralité de leur caractère dans le
présent. Et les rites, nécessairement en rapport avec la
fable antique, étaient, là comme ailleurs, compris en
moyen d'entrer dans la communion de divinités bienveillantes, et
qui avaient du pouvoir au pays de la mort. La consécration des
prêtres représente un type d'initiation parfaite qui n'a
jamais pu s'étendre à un très grand nombre de
personnes, mais seulement à quelques individus, et du sexe
masculin. La Mère ayant aussi des prêtresses, des rites
spéciaux devaient exister pour la consécration de
celles-ci
[Cf. supr. p. 301, n. 1. On ne
voit pas d'ailleurs que les prêtresses fussent consacrées
par la mutilation qu'avait, disait-on, subie la fille de Gallos. Sans
doute gardaient-elles l'intégrité de leur personne, comme
la Mère. Mais si l'amputation des mamelles a été
jadis pratiquée dans le culte de Pessinonte, comme il est
probable, ce n'était point en manière de pénitence
(opinion de GRUPPE, 1545, n, 5), mais pour la même raison que la
castration galles. Il en résultait que, prêtresses comme
prêtres, mutilés pour régler et promouvoir la
fécondité de la nature, étaient semblables au
farouche. Agdistis, ni hommes ni femmes.].
De plus il y avait des rites d'initiation pour les laïques. Les
confréries de mystes ne sont pas nées seulement quand le
culte de Cybèle et d'Attis eut été
transporté hors de son pays d'origine, et l'on ne doit pas se
représenter l'ancien culte de Pessinonte comme ne comportant que
des rites publics auxquels tout citoyen du lieu était admis par
le seul titre de son origine. A Pessinonte même il existait une
confrérie d'Attis, fermée sans doute et organisée
en société de mystère
[Les Attabokaoi. Le nom
d'Attis entre dans la composition de ce mot ; mais on ignore la
signification du second membre , HEPDING, 204, se demande si ce ne
serait pas « bouvier ». Deux inscriptions trouvées
à Pessinonte les concernent (vers l'an 100 de notre ère).
Les confrères y sont qualifiés 'Attabokaoi oi twn thV qeou musthrion
mustai, ou sunmustai].
Il est superflu de se demander si de telles confréries sont
dérivées du sacerdoce de castrats dont elles seraient une
forme atténuée, ou bien si le sacerdoce ne serait pas
dérivé de ces confréries dont il serait une forme
renforcée ; car sacerdoce et confréries ont pu exister
dès les origines et avoir grandi ensemble, mutuellement
coordonnés. Ce que l'on sait de plus précis et de plus
sûr touchant les initiations privées est contenu dans la
formule que cite
Clément d'Alexandrie, et qui était le mot de passe des
initiés : « J'ai mangé au tambourin ; j'ai bu
à la cymbale ; j'ai porté le kernos ; je suis
entré sous le baldaquin. » Firmicus Maternus en donne une
variante plus claire, qui paraît explicative, et moins
authentique ... La parenté de cette formule avec celle
d'Eleusis, qui a été précédemment
citée ..., n'est guère contestable. Il peut y avoir eu
imitation d'un côté ou de l'autre, ou dépendance
d'un type commun. Mais, en toute hypothèse, chaque membre de la
phrase sacramentelle correspond à un rite de l'initiation. Les
instruments du charivari sacré, le tambourin et la cymbale34,
précisément parce qu'ils étaient les
instruments favoris de la Mère, servaient de plat et de coupe35,
de vase rituel pour un repas mystique dont nous ignorons le menu, mais
qui comportait aliment solide et breuvage. Firmicus Maternus
interprète lui-même ce repas en équivalent de la
cène chrétienne. Commentant le mot de passe, il
écrit : « Tu as tort, malheureux, de proclamer le
crime par toi commis ; c'est le venin d'un poison pestilentiel que tu
as absorbé ; c'est un breuvage mortel que tu as lapé dans
l'entraînement de ta funeste folie. La suite inévitable de
cette nourriture est la
mort avec le châtiment ; ce que tu te flattes d'avoir bu comme
une lampée vivifiante pousse à la mort..... C'est un
autre aliment qui donne le salut et la vie..... Recherche le pain du
Christ, le breuvage du Christ. » On ne doit pas oublier que les
produits du sol sont un don d'Attis, sont, en un sens, Attis
même, qui, dans sa liturgie, était qualifié «
épi moissonné vert »36
[PHilosophoumena, v, 8 ; supr.
cit, p. 296. n. 2. On disait d'ailleurs couramment qu'Attis
était le grain. FIRMICUS MATERNUS,... PORPHYRE, dans,
EUSÈBE; Praep. evang. iii, 11, 12, se rapproche de la formule
citée dans les Philosophoumena : Adonis serait le symbole de la
moisson coupée à maturité, et Attis twn kata to ear projainomenwn anqewn kai
prin telesigonhsai diarreontwn. Ces idées
à moitié philosophiques rie sont pas
précisément la foi des mystères, bien qu'elles
s'en inspirent.];
qu'on s'abstenait de ces produits durant le jeûne de mars et que
sans doute la participation au pain et au vin devait avoir une
signification particulière dans les cérémonies des
Hilaria, le jour de la résurrection d'Attis ; qu'elle marquait
et opérait la communion à Attis vivant; que le même
jeûne et la même communion intervenaient comme rites de
l'initiation.; qu'il existait donc une véritable analogie entre
le repas mystique d'Attis et la cène du Christ, et que l'une
pouvait être aussi bien que l'autre commémorative d'une
passion. Mais on ne saurait aller plus loin et considérer comme
certain que le symbolisme des rites phrygiens était aussi
nettement conçu et exprimé que celui des rites
chrétiens. Car Firmicus Maternus a fort bien pu n'en savoir pas
plus long que nous sur ce point, et avoir raisonné comme nous,
en partant de l'analogie, très réelle d'ailleurs, qui
existe entre l'aliment et le breuvage d'Attis et le pain et le vin
eucharistiques. On rencontre ailleurs le kernos et la kernophorie;
mais, quels qu'aient pu être en d'autres liturgies l'emploi du
kernos37 et son contenu
[Cf. HEPDING, 190;
et supr: p. 211, n. 1], le kernos, dans le cas présent,
ne doit pas être utilisé pour une oblation alimentaire.
C'est par le taurobole ou le criobole38, ou bien par les deux, qu'on
était initié aux mystères de Cybèle et
d'Attis ; et l'un des rites essentiels était la
présentation des testicules du taureau et du bélier que
le myste apportait à la Mère, comme les galles lui
apportaient le débris de leur castration. C'est en se
présentant avec cette offrande caractéristique du
mystère que l'un et l'autre étaient admis dans « la
chambre nuptiale » ou « sous le baldaquin », comme
amants ou. époux mystiques de la Mère. Le
parallélisme des deux initiations était parfait : le
prêtre apportait
son membre génital; le myste apportait le membre génital
du taureau ou du bélier par le sang duquel il avait
été baptisé dans le taurobole [C'est ce que Hepding (loc. cit.) induit
avec raison du rapprochement de textes épigraphiques relatifs au
taurobole : « taurobolium, criobolium caerno perceptum " —
et
« vires (les testicules de la victime) condere », ou
« consecrare ».]. Clément d'Alexandrie
[Loc. Cit. Clément
rapporte le mythe par matière d'introduction à la formule
symbolique (après avoir rappelé le mythe
éleusinien concernant l'union de Zeus et de
Déméter, supr. p. 212, n. 2), et la formule citée,
il conclut: tauta ouc.
ubriV ta sumbola.;]
rapporte un mythe grossier qui il revit comme Attis, comme la nature,
par la vertu de ce sang répandu sur lui. Le grand taurobole
officiel du 24 mars indique sans doute la place des rites communs
d'initiation dans les cérémonies du jour sanglant. Il
semble aussi que l'initié, reçu dans la chambre de la
Mère, y
passât la nuit, comme le galle mutilé, avec le même
droit, mais par le subterfuge qu'on disait avoir servi à Zeus.
Et il est permis de se demander si, le matin des Hilaria, ce
n'était pas simplement un galle mutilé, ou bien l'un des
initiés, qui, sortant de la « chambre nuptiale
» [La qalmh dont il a
été question plus haut. qalamh et pastoV se rapportent
au même objet : c'est la chambre à coucher ou le lit de la
Mère. HEPDING, 194.], où il avait reposé
« sous le baldaquin », représentait Attis
ressuscité. Dans le sacrifice il avait été Attis
mutilé, Attis mort ; ayant apporté son débris ou
celui de la victime dans la chambre de Cybèle, il avait
été à la fois Attis amant de la Mère et
Attis renaissant dans son sein ; après la nuit sacrée, au
lever du jour, il était un Attis vivant, rené,
ressuscité. Ces conclusions sont acquises, dans la mesure de
leur certitude ou de leur probabilité, indépendamment du
sens que l'on voudra bien attribuer à un mot équivoque
dans le
passage où Firmicus Maternus cite la formule du mystère,
«. En un certain temple, dit-il, pour que l'homme destiné
à mourir puisse être admis à l'appartement secret,
il dit : J'ai mangé au tambourin » etc. [Texte cité plus haut, p. 313, n.
3.]. Beaucoup [DIETERICH,
162 ; DE JONG, Das antike Mysterienivesen, 203 ; HEPDING, 195.]
voient là une allusion à un rite symbolique de mort qui
s'accomplirait dans la chambre secrète39 ; mais ils se
méprennent, semble-t-il, et sur l'application de la formule
rituelle, et sur le sens du qualificatif attribué par Firmicus
Maternus à l'homme qui veut entrer. Firmicus Maternus n'a pas
l'intention de décrire les rites de l'initiation ; et il n'a pas
cette intention, parce qu'il les ignore. Ce qu'il dit, c'est que le
myste, — non pas le candidat au cours des
cérémonies de
l'initiation, — lorsque plus tard, par exemple pour certains
rites
communs de la confrérie, il veut entrer dans les locaux
réservés où seuls ont accès les
initiés, se fait connaître comme tel en donnant le mot de
passe. Le mot serait, en effet, hors de propos, s'il était dit,
pendant l'initiation, par le candidat qui se -présente pour
entrer dans « l'appartement secret », car il n'est pas vrai
du tout qui à ce moment-là il ait «
pénétré sous le baldaquin ». Dans ces
conditions, l'épithète : « destiné à
mourir », ne peut viser une cérémonie qui
serait sur le point de s'accomplir; elle détermine, au point de
vue de l'écrivain, la position de l'homme dont il s'agit. Celui
qui demande l'entrée au lieu sacré est voué
à la mort, et il n'y pense pas ; il parle d'un aliment et d'un
breuvage qu'il croit être des ingrédients
d'immortalité; ce sont, au contraire, des poisons mortels, ainsi
que Firmicus Maternus l'explique en commentant la formule [Supr p 314, n. 1]. Son langage
manque de netteté [La
leçon moriturus n'est d'ailleurs pas tout à fait
sûre ; mais la variante introiturus peut sembler trop facile,
toutefois elle n'est pas insignifiante, puisqu'il s'agit de
pénétrer en un lieu où le commun des mortels
n'entre jamais.]; mais c'est lui imputer gratuitement le comble
de l'incohérence et même de la contradiction, que de
vouloir lui faire dire qu'un rite de mort s'accomplit dans la chambre
secrète, alors que, selon lui, et dans la réalité,
la formule du mystère ne contient que symboles de vie et
d'immortalité. La mort symbolique se place avant l'entrée
dans la « chambre nuptiale » ; elle .appartient au
cérémonial du taurobole, et il n'y a pas lieu d'en
supposer la répétition. Peut-être était-ce
au matin des Hilaria, quand il sortait de la chambre, qu'on offrait
à l'initié le breuvage de lait dont parle Salluste le
philosophe

bas-relief de Heddernheim [in Franz Cumont, dans ses Textes et Monuments
figurés relatifs aux Mystères de Mithra pl. VII]
[De diis et mundo, 4 (ap.
HEPDING, 59). epi toutoiV (après l'abatage du pin et le jeune
qui suit, c'est-à-dire après les jours du deuil d'Attis ,
cf. supr. p. 292, n. 1, et p 295, n. 2) galktoV trojh wsper
anagennwmewn ejc oiV ilareiai kai stejanoi kai proV touV qeouV oion epanodoV
(d'après Usener) croit que le lait était
mélangé de miel, et rien n'est plus probable, il est
probable aussi qu'on offrait ce mélange aux initiés. Mais
le texte de Salluste ne paraît pas se rapporter à
l'initiation, dont un auteur païen n'aurait point ainsi
dévoilé les rites , il décrit la
réjouissance générale
des Hilaria, après le jeune de trois jours qu'ont
pratiqué tous les
fidèles de la Mère ; le complet retour aux dieux n'est
donc pas la
régénération et moins encore l'Apothéose du
myste, mais la reprise des
relations joyeuses et confiantes avec les divinités après
la période de
jeûne et de deuil. La régénération dont il
est question d'abord est
celle de tous les croyants qui ressuscitent en quelque manière
avec
Attis. Le retour aux dieux s'entend d'ailleurs par rapport à
l'ascension des
âmes vers le monde céleste, conformément aux
spéculations du temps,
mais non par rapport à un rite spécial de l'initiation].
Du moins le rite, qui a eu son pendant chez les chrétiens dans
les cérémonies complémentaires du baptême,
était-il aussi chez Cybèle et Attis un rite
complémentaire de l'initiation, où était
signifiée la renaissance accomplie, la vie nouvelle et toute
jeune du myste. Le baptême sanglant par le taurobole et le
criobole précédait les rites visés dans la formule
qui a été ci-dessus expliquée. Mais nous avons pu
voir déjà que le rite se célébrait aussi
indépendamment de l'initiation, et que les empereurs romains
étaient tauroboliés par procuration le 24 mars. Les
textes épigraphiques témoignent que le taurobole et le
criobole étaient célébrés soit pour les
fidèles qui recevaient sur eux-mêmes le sang de la
victime, soit à l'intention d'autres personnes absentes, comme
la cérémonie du 24 mars où l'archigalle
était taurobolié pour l'empereur. On a
déjà cité [Supr.
p. 152] le cas des chrétiens de Corinthe qui se
faisaient baptiser pour leurs parents. Ici le taurobole était subi pour le salut
d'autres vivants. C'est cette dernière variété, le
taurobole pour l'empereur, qui est le plus anciennement attestée
dans les textes épigraphiques et même littéraires.
Mais-il ne faudrait pas se presser d'en conclure que les tauroboles
privés seraient dérivés de ce taurobole public.
Autant vaudrait soutenir que les fidèles de Corinthe ont
commencé par se faire baptiser dans l'intérêt de
leurs parents défunts, et qu'ils ont trouvé ensuite
opportun de recevoir le baptême pour leur propre salut.
Peut-être aussi convient-il de ne point affirmer trop vite
et sans preuve positive que le taurobole public et le taurobole
privé n'ont pas la même origine et que les tauroboles
privés se sont introduits dans les pays latins
postérieurement aux tauroboles publics [HEPDING, 199; WISSOWA, 325. Voir, en
sens contraire, GRUPPE, 1553],
ou encore que le taurobole et le criobole, bien que fort anciens dans
leur pays d'origine, qui serait la Cappadoce, n'ont été
introduits dans le culte de Cybèle et d'Attis que longtemps
après l'établissement de ce culte en Occident [CUMONT,
100; le même, dans Revue d'histoire et de lit. religieuses, VI
(1901), 1O5-106, conjecture que le taurobole proviendrait des cultes
cappadociens de Mâ-Bellone et d'Anahîta. Cf. GROPPE, 1552.].
Les savants éminents qui ont formulé ces conclusions
n'ont pas, semble-t-il, assez considéré que le culte de
Cybèle est un culte de mystère, qu'il était tel
bien avant que la grande Mère de l'Ida fût
transportée à Rome ; que le taurobole
et le criobole sont essentiellement des rites d'initiation ; qu'ils ont
pu, qu'ils ont dû, comme tels, rester longtemps secrets; qu'ils
le seraient
peut-être toujours restés si le culte romain de
Cybèle était demeuré soumis à la
réglementation sévère que lui avait imposée
la République : que la liberté octroyée par Claude
a dû avoir pour conséquence de placer le culte phrygien
sous une sorte de protection impériale à laquelle
répond, dans la liturgie du Palatin et ailleurs, le taurobole
pour l'empereur ; que ce taurobole officiel, public, est tout
naturellement le premier dont on ait parlé ; qu'il était
cependant et qu'il ne pouvait être qu'imité de rites
antérieurement pratiqués dans le secret du temple ; que
les tauroboles privés ont dû continuer pendant assez
longtemps d'appartenir aux rites secrets de l'initiation, et que, pour
ce motif même, ils ne pouvaient être l'objet d'inscriptions
commémoratives ; que nous pourrions n'avoir à leur sujet
que les indications les plus vagues et les plus incertaines si
l'initiation de la Mère avait continué d'être aussi
rigoureusement fermée que celle d'Eleusis ; mais que le secret
s'est atténué, que la publicité de certains
tauroboles a peu à peu entraîné, sinon la
complète publicité, au moins la divulgation et la
commémoration de tous; si bien que finalement taurobole et
criobole, sans cesser d'appartenir aux initiations de la Mère,
en étaient venus à perdre tout à fait leur caractère secret et à ressembler plutôt
à des pratiques de dévotion spéciales au culte de
Cybèle et d'Attis. Étant donnée l'étroite
connexion qui existe entre les rites de la castration des galles et les
rites de l'initiation commune par le taurobole et le criobole, rites
aussi primitifs en leur genre que ceux de la castration ; attendu que
le mythe de Zeus châtrant le bélier au lieu de se mutiler
lui-même et jetant le débris à la Mère
semble attester implicitement l'antiquité du criobole et
l'offrande des testicules d'animaux, parallèle à
l'offrande que faisaient les galles de leur propre débris [Cf. GRUPPE, loc. cit. : même
HEPDING, 201]
; vu l'invraisemblance d'une introduction tardive, que rien n'atteste
directement, dans un culte qui avait de vieilles traditions à
lui propres ; vu qu'on est fort empêché de dire à
quel culte Cybèle aurait emprunté le taurobole et qu'on
n'a pu faire à cet égard que de simples conjectures : il
paraît fort imprudent de construire l'histoire du taurobole et du criobole sur le silence des
textes, l'argument du silence étant particulièrement
caduc en la matière dont il s'agit ; et il n'est point
téméraire de suivre la vraisemblance en admettant,
jusqu'à preuve du contraire, que le tauroble et le criobole sont
des rites anciens dans les mystères de Cybèle et d'Attis.
Tout le monde connaît la description que Prudence a faite du
taurobole, et presque tout le monde admet que cette description est
celle du taurobole commun, dans le temps où Prudence a pu en
être témoin. Le poète chrétien nous montre
le « pontife suprême » descendant au fond d'une
fosse, le front ceint de bandelettes précieuses, avec une
couronne d'or, vêtu d'une toge de soie, pour recevoir la
consécration. La fosse est recouverte d'un plancher percé
de trous. Un énorme taureau est amené, qui porte, lui
aussi, une lame d'or au front. La poitrine de la victime est ouverte
avec l'épieu sacré ; un fleuve de sang chaud en jaillit
et se répand à travers les trous du plancher, pluie qui
tombe sur le prêtre et qui souille ses habits, à laquelle il offre son visage, pour qu'elle
couvre ses oreilles, ses yeux, ses narines, ses lèvres, qu'elle
inonde même sa langue. Mais la bête se refroidit, le sang
cesse de couler ; on enlève le cadavre rigide, on ouvre la
fosse, et le pontife, horrible à voir, s'avance, tout
maculé du sang qui s'épaissit sur son visage, sa barbe,
ses ornements et son costume. Tout sordide qu'il est, on le salue et on
l'adore à distance ; le sang de la bête morte ne l'a-t-il
pas purifié dans son trou ? Les critiques à l'envi
déclarent que le myste est censé prêtre, ou bien
que le taurobole était une consécration sacerdotale. Et
il est vrai que les prêtres y participaient ; mais il ne s'agit
pas ici d'un simple initié, ni d'un simple prêtre. Ce que
Prudence décrit, ce n'est pas un taurobole quelconque, c'est le
grand taurobole célèbre le 24 mars par l'archigalle,
cérémonie publique, dont le poète a pu être
témoin, cérémonie grandiose et dont l'apparat ne convient nullement aux tauroboles
communs. Le poète a mis en scène le grand pontife en
costume d'apparat [Noter aussi
que la victime est attifée comme pour un grand sacrifice
impérial.], et conséquemment il ne parle pas d'un
taurobole privé. Il décrit ensuite [Vv. 1056-1070o (cf.
supr. p. 298, n. 2)] la mutilation des galles, parce que les deux rites
se suivaient le même jour. On objectera que Prudence n'a pu voir
ce grand taurobole, puisqu'il n'y avait plus de taurobole « pour
le salut de l'empereur » sous les fils de Constantin. C'est tout
simplement que cette auguste cérémonie, qui appartenait
au rituel du jour, a continué d'être
célébrée jusqu'à la fin du paganisme, pour
elle-même, sans qu'on y mêlât le nom de l'empereur.
Prudence paraît dire que c'était la consécration de
l'archigalle, et l'on n'a qu'à enregistrer cette indication.
L'archigalle était pris parmi les galles, c'est-à-dire
qu'il était déjà castrat ; ou bien ce grand
taurobole servait à le consacrer dans sa fonction suprême,
ou bien à renouveler annuellement sa consécration. Quoi
qu'il, en soit, il serait moins téméraire d'admettre que
le taurobole, tel que Prudence le décrit, se
célébrait par l'archigalle au temple du Palatin le 24
mars, bien avant qu'on parlât de tauroboles pour la santé
de l'empereur, et qu'il a continué d'être
célébré ainsi quand l'empereur n'a plus voulu
être taurobolié, fût-ce fictivement, que de
prétendre interpréter le tableau de Prudence comme
représentant un taurobole privé. En ces conditions, les
hommages que reçoit l'archigalle [Supr. p. 322, n. 1, v. 1048.]
au sortir de la fosse tiennent probablement à sa qualité
de suprême Attis ; et il n'est pas sûr qu'on adorât
de même tout taurobolié sortant du bain sanglant. La chose
est possible cependant, puisque tout myste est plus ou moins identifié
à Attis. Le rite, en effet, est celui par lequel le candidat
à l'initiation est identifié au dieu mourant et
ressuscitant. La victime est divine, elle est Attis, elle est le
taureau amant de la Mère [Mythe
de Zeus-Attis taureau, signalé supr. p. 316] : le
taureau sera châtré, le taureau sera tué, comme
Attis a été mutilé, comme Attis est mort : d'autre
part, le myste sera identifié au taureau-Attis, étant
baigné dans le sang de la victime ; il est là
étendu dans sa fosse, lui aussi en état de mort, sous le
sang répandu ; il est mort avec Attis, il est Attis mort, mais
le sang du taureau est le sang divin d'Agdistis et d'Attis, ce sang qui
jadis fit sortir de la terre et l'amandier et les violettes, l'amandier
qui portait le germe du nouvel Attis [Supr p 300] ; ce sang
régénère l'homme qui gît dans cette tombe ;
il lui communique la vie d'Attis, il le fait renaître Attis.
C'est en cette qualité que l'homme peut recueillir les
testicules du taureau, qui sont le débris d'Attis, qui sont son
propre débris, et les présenter à la mère,
comme fit autrefois Zeus pour les testicules du bélier. La
régénération par un sang divin, qui n'est qu'une
métaphore dans l'économie des rites chrétiens,
était ici une réalité. Il semble que de part et
d'autre on eût conscience de cette affinité, et ce doit
être un prêtre d'Attis qui disait à saint
Augustin « Le dieu au bonnet (Attis) est aussi
chrétien. » [On
pourrait songer à Mithra, qui est aussi « pileatus »
, mais Augustin parle ailleurs du culte de la mère et d'Attis,
et le bonnet d'Attis avait une signification que n'avait pas celui de
Milhra JULIEN (Or v, ap. HEPDING, 52) fait grand
état du piloV asterwtoV que la Mère a donné
à Attis] Mais ce serait aller contre toute vraisemblance
que de faire emprunter à la métaphore chrétienne
l'interprétation donnée au taurobole dans les
mystères d'Attis
[Comme parait l'admettre CUMONT,
Religions orientales, 106 Le rapport historique des deux
économies de salut est bien défini par I'AMBROSIASTER,
Quaestiones V. et N Testamenti, qu 84 « Et quia in primo mense
(en mars), in quo aequinoctium habent Romani, sicut et nos (les
chrétiens, qui déterminent d'après
l'équinoxe la fête de Pâques), ea ipsa observatio
(les fêtes d'Attis) ab his custoditur, ita ut etiam per sanguinem
dicant expiationem fieri (il s'agit du sang des prêtres, et de
celui des victimes dans le taurobole) sicut et nos per crucem (la
commémoration de la passion du Christ) hac versutia paganos
detinet (diabolus) in errore ut putent veritatem nostram (le
christianisme fondé sur le mystère de la croix)
imitationem potius videri quam ceritatem, quasi per aemulationern
superstitione quadam inventam , nec
enim verum esse posse aiunt quod postea inventum » C'est le point
de vue païen, mais l'auteur n'y contredit pas pour ce qui est de
la priorité historique des fêtes et rites d'Attis
même de leur interprétation, à l'égard de la
doctrine et des fêtes chrétiennes On verra plus loin que
l'altitude de saint Justin est la même devant les mystères
de Methira. Voir le commentaire donné par CUMONT au texte de
l'Ambrosiaster, dans Revue d'histoire et de littérature
religieuses, VIII (1903), 423-424].
C'est bien plutôt la métaphore chrétienne et
l'idée de la régénération du fidèle
dans le sang du Christ qui procèdent de rites comme le taurobole
et des idées qui s'attachaient à ces rites. Le
criobole se célébrait de la même façon que
le taurobole et avait la même signification. C'étaient des
rites de régénération, de renaissance pour
l'éternité [«
Taurobolio criobolioque in aeternum renatus. » Inscription
romaine de 376 ap. J.-C. ; dans HEPDING, 89.]. Toutefois cette
idée ne leur était pas tellement essentielle qu'une autre
ne se fasse jour dont la perspective s'arrête à la vie
présente. Le
taurobole du 24 mars dont bénéficiait l'empereur
n'était pas pour son salut éternel mais pour sa
santé, sa conservation, sa prospérité
impériales, idée qui d'ailleurs ne se confond pas tout
à fait avec celle de la santé et la conservation du
personnage souverain, mais représente certaine vertu divine de
la souveraineté. L'on peut voir que des tauroboles privés
ont été renouvelés au bout de vingt ans
[Inscriptions: «
taurobolio criobolioque repetito » (Rome, 383); iterato viginti
annis expletis taurobolii sui aram constituit » (Rome 390). Dans
HEPDING, 87, 90. Comparer le Carmen centra paganos (écrit
anonyme, composé en 394 ; fragment dans HEPDING, 61) :... Le
taurobole est compris ici comme une purification valable pour vingt ans
d'existence, mais qui donne espoir de vivre les vingt ans. On trouvera
de même dans les mystères d'Isis l'espérance de
longévité associée à celle
d'immortalité. Noter que cet auteur représente le
taurobolié en costume de mendiant, non, comme Prudence, en
costume royal. C'est parce qu'il a en vue le taurobole privé.
],
comme si leur efficacité ne s'étendait pas
au-delà, ou qu'elle eût alors besoin d'être
renforcée. Que cette réitération soit une
particularité récente [On a rapproché la coutume
romaine des vicennalia (CUMONT,
Revue de philologie, xvii, an 1893, p. 196). Mais on n'aurait
jamais pensé à réitérer le taurobole si la
réitération n'avait pas été conforme
à l'idée et à la pratique anciennes.], rien
n'invite à le supposer. C'est probablement la
réitération périodique qui aura été
la règle primitive, parce que l'idée d'une
régénération pour la vie éternelle ne s'est
pas attachée d'abord à cette consécration. On
était fait Attis pour le temps, pour un temps, non pour
l'éternité. Peut-être, dans les premiers
âges, consacrait-on ainsi les rois de Pessinonte, que la
tradition dit avoir été en même temps prêtres
d'Attis, et la réitération de la cérémonie
s'est-tille introduite au lieu d'une substitution de personnes [Se rappeler l'hypothèse de
FRAZER, signalée supr. p. 307, n. 3]. La même
périodicité se serait gardée quand le rite aurait
été appliqué à tous les prêtres ou
à tous les initiés, s'il ne l'était pas dès le commencement. Originairement
le rite sanglant n'avait pas pour objet de rendre immortels ceux qui y
participaient, mais de les faire capables de coopérer aux
oeuvres de la Mère et d'Attis, c'est-à-dire aux oeuvres
de la nature, tout comme l'initiation dionysiaque rendait les bacchants
et bacchantes capables de coopérer à l'œuvre de
Dionysos
[Hepding. Gruppe,
Espérandieu font rentrer le taurobole dans la catégorie
des rites de purification ; mais l'idée première est une
idée positive, communication de vertu et de vie nouvelles,
régénération (Dieterich, Cumont, Reitzenstein), et
l'idée de purification s'y est jointe naturellement, les deux
ensemble gagnant avec le temps une signification morale.].
Les cérémonies magico-religieuses qui tendaient à
régler la vie de la nature étaient aux mains des
initiés. Quand et comment l'idée d'immortalité
bienheureuse auprès des dieux se fit-elle jour dans ce culte
barbare entre tous, on ne saurait le dire. On doit compter sans doute,
pour les anciens temps, avec les influences de la Thrace et des
idées qui s'attachaient au culte de Dionysos Sabazios, plus tard
avec les influences helléniques et perses. L'évolution de
l'ancien culte de Pessinonte en économie de salut devait
être réalisée, dans la mesure où elle s'est
accomplie, avant le commencement de l'ère chrétienne. La
participation des femmes au culte est attestée pour
l'antiquité par le mythe ; toutefois le rôle des
prêtresses paraît avoir été secondaire. Au
temps de l'empire, les femmes participaient aux bienfaits du taurobole,
et renaissaient, comme les hommes, pour l'éternité.
ALFRED LOISY.
___________________________
1.
Sur Cybèle et son symbolisme général dans
l'oeuvre, cf. section symboles.
Cybèle est le symbole de
l'appareil mercuriel
.
Jung, dans la Réalité
de l'âme [Métamorphoses
de l'Âme et ses symboles, op. cit.] signale la
proximité du culte de Mithra et de la déesse phrygienne ;
il fait notamment allusion au dadophore représenté avec
un coq [animal
annonçant
l'Aurora consurgens] et une pomme de pin [arbre réservé à
Attis] ; or il s'agit des attributs du dieu phrygien MEN qu'on
représentait avec le piloV ou bonnet
phrygien,
le même que celui évoqué par Fulcanelli dans le Myst. Cath. [selon l'Adepte, ce bonnet était
porté par les alchimistes lors de la Révolution
française et représentait un signe de reconnaissance pour
les Adeptes... Voire !] ; le dieu au bonnet aurait pu constituer
une forme primitive de l'hermès trismégiste. Du reste,
les Romains confondaient Men et Attis. Men correspond à une
vieille divinité
[les Phrygiens considéraient Men
comme un dieu
; la
avait pour eux
des traits masculins, ce qui n'est pas sans intérêt dans
le développement historique futur vers l'hermaphrodite].
2. Cette
pierre de Pessinonte est un
aérolithe. L'origine de Pessinonte remontait, selon l'opinion
des Grecs et des Phrygiens, à une antiquité
très-reculée; mais on ne cite pas le nom de son
fondateur, et plusieurs grammairiens font dériver son nom du mot
grec qui signifie tomber (pessein). Les uns disent
qu'elle fut ainsi nommée à cause de la pierre qui tomba
du ciel, et que l'on regarda comme une figure de la mère des
dieux; c'est l'opinion d'Hérodien, qui l'exprime en ces termes
(Liv. I, chap. 2) :
« La statue
de la déesse vient du ciel si l'on veut s'en rapporter a la
tradition. On n'en connaît pas l'ouvrier, et l'on est
persuadé qu'aucun homme n'y a mis la main. On raconte qu'elle
tomba en Phrygie dans la ville de Pessinonte, qui a tiré son nom
de cet événement. »
Selon
Étienne de Byzance, elle fut ainsi nommée à cause
de la chute de la colline où était enterré Marsyas
(Verbo pessinouV). Le même
écrivain prétend que cette place s'appelait primitivement
Arabyza. La fête de la translation tut renouvelée
annuellement à Rome, et Denys d'Halicarnasse rapporte que tous
les ans, le 6 des calendes d'avril, un homme phrygien et une femme de
la nation y faisaient l'office des prêtres, et portaient la
déesse par la ville, en ramassant des aumônes pour les
besoins du temple et des ministres qui le desservaient. Il est
très-difficile d'éclaircir ce qui est relatif à la
tradition touchant celle divinité phrygienne. Plusieurs peuples
de l'antiquité ont adoré les dieux sous le simulacre de
pierres plus ou moins informes. La Vénus des Phéniciens
était une pierre conique. Il ne paraît pas que la pierre
de Pessinonte ait porté la moindre trace de travail ; et si nous
en croyons Arnobe, témoin oculaire, elle était noire,
irrégulière, et avait par conséquent tous les
caractères d'un aérolithe; ce qui expliquerait le
sentiment de crainte et de respect de ces peuples primitifs pour un
phénomène encore si peu expliqué, et ôterait
à ce fait son caractère absolument fabuleux. Voici la
description qu'en donne l'auteur chrétien :
« Ce n'est pas autre chose qu'une pierre
noire de petite dimension apportée de Phrygie et qui ne porte
aucune trace du fer ou du travail de l'homme; elle est d'une couleur
foncée et noire, d'une forme inégale avec des angles
proéminents, et nous l'avons vue nous-même fixée
à la place de la bouche de la statue, ce qui nuit à
l'expression de la figure (Arnobe, loc. cit.). »
Cet usage
d'enchâsser la pierre dans le visage, d'une statue, pour y tenir
lieu de bouche, est confirmé par deux vers de Prudence. Il faut,
peut-être voir l'image de cette pierre mystérieuse dans
les boetyles que les prêtres de Cybèle gardaient sur la
poitrine, et dont quelques-uns étaient gravés, et
portaient la figure de la déesse , ainsi qu'on le remarque dans
un dessin donné par Montfaucon (dessin d'un archigalle). Ce
simulacre, conservé précieusement à Rome, fut
transporté par l'empereur Héliogabale [dont parle Fulcanelli au t. I des DM],
ainsi que le feu de Vesta et le palladium, dans un temple qu'il avait
fait élever au dieu dont il portait le nom (Lampridius, Hist.
Aug.).
3. La fable
et l'histoire se
mêlent si intimement dans tout ce qui est relatif à
l'histoire primitive et surtout au culte des Phrygiens, que la critique
ne saurait débrouiller ce chaos
autrement que par des conjectures. Atys ou Atès est le premier
personnage mythique qui apparaît en Phrygie pour établir
le culte de Cybèle, la divinité nationale. Les Anciens
faisaient un mystère des circonstances de sa vie; Atys passait
pour être fils de Calaûs ; il se rendit en Lydie, et y
enseigna le culte de la mère des dieux, ce qui le rendit cher
à cette déesse; mais la jalousie de Jupiter suscita un
sanglier qui se jeta sur Atys et le tua [cf. Atalanta fugiens, emblème XLI où l'on voit
qu'Adonis a pris les traits d'Attis]. Selon Pausanias les
Galates de Pessinonte regardent Atys comme engendré par une
nymphe fille du fleuve Sangar. Ses parents l'envoyèrent à
Pessinonte pour épouser la fille du roi. Agdistis, éprise
du jeune Atys lui inspira un accès de fureur à la suite
duquel le beau-père et le futur gendre
s'entre- déchirèrent ; c'est en commémoration de
cet événement que les Galles, prêtres de
Cybèle se mutilent eux-mêmes pour conserver leur
chasteté. Selon la tradition mythique, Atys fut changé en
Pin, et nous retrouvons les régions aimées des anciens
Phrygiens ombragées par des forêts de pins
séculaires qui rappellent le héros fondateur du culte de
Cybèle (i). Ce roi de Pessinonte, que Pausanias ne nomme pas,
était un Midas dont le nom se rattache à
l'établissement du culte de la mère des dieux, à tel point qu'il passait pour fils de Cybèle.
4. Les
alchimistes font
débuter leurs travaux lors de l'ingrès
dans
le signe du Bélier, cf. criobole.
5. la mort,
survenant en fin
d'été et la résurrection sont à rapprocher
doublement d'une part de celle du Christ, d'autre part de la
réincrudation du
.
6. Le grand
fleuve phrygien, celui
qui dans son parcours réunit les eaux de tout le plateau de la
grande Phrygie, le Sangarius, appelé aujourd'hui Sakkaria, est
resté
jusqu'à notre âge un des cours d'eau les moins connus de
l'Asie Mineure. Dans l'ignorance ou l'on était de la
constitution de ses nombreux affluents, la géographie historique
ne pouvait faire un pas sans s'égarer; les villes anciennes
placées dans le bassin de ce fleuve restaient inconnues; nul ne
pouvait imaginer que le cours supérieur se composât de
trois branches principales. Les anciens géographes avaient
gardé le silence sur ce fait important, et parmi les
modernes, plus d'un voyageur érudit avait longé le cours
du Sangarius, sans se douter qu'il fût sur le bord d'une branche
de ce fleuve. La géographie de cette partie de l'Asie
Mineure restait dans une obscurité complète, que ni
l'esprit judicieux de Danville, ni les combinaisons de Rennel ne
pouvaient parvenir à dissiper : le premier faisait tomber dans
un lac le cours supérieur ou rivière d'Angora; le second,
au lieu de mettre la ville de Pessinonte dans la grande vallée
près des sources du fleuve, plaçait cette ville au nord
dans une vallée transversale. Le colonel Leake,
dérouté par les itinéraires, plaçait
Pessinonte sur la rive nord du Sangarius, dans le voisinage de
Beybazar, et Gordium dans les régions inférieures du
plateau de Galatie. Voilà où en étaient les
connaissances géographiques de
ces régions, lorsqu'on juin 1834, on détermina pour la
première fois l'identité de cette rivière avec le
Sangarius. Le
résultat de ces observations fut d'abord la découverte de
Pessinonte, et l'explication d'une foule de passages d'auteurs anciens
qui jusqu'alors étaient restés inintelligibles ; en un
mot on pouvait dresser la carte de la Phrygie sur des bases toutes
nouvelles... Strabon détermine d'une manière assez exacte
la position de la source du Sangarius.
« Entre Héraclée et
Chalcédoine coulent plusieurs fleuves, du nombre desquels sont
le Psillis, le Calpas et le Sangarius. Ce0 dernier prend sa source dans
un bourg nommé Sangia, à environ cent cinquante stades,
27 kil. 70, de Pessinonte; il traverse la plus grande partie de la
Phrygie Épictète, et une partie de la Bithynie, de sorte
qu'il n'est guère éloigné de Nicomédie, de
plus de trois cents stades, 55 kilomètre 50, à l'endroit
où il reçoit le Gallus, qui a sa source à Modra
dans la Phrygie Hellespontique. Le Sangarius devenu navigable borne la
Bithynie vers la côte où il se décharge et devant
laquelle est l'île de Thynia (Strabon, XII, 543).»
Pline, qui parle plusieurs fois du Sangarius (Livre V, 32), ne dit
jamais que ce fleuve est formé de plusieurs branches ; il en
résulte ce fait, que, pour les Anciens, le Sangarius n'avait
qu'une seule source, au bourg Sangia, et que les autres cours d'eau
avaient des noms différents qu'ils n'ont pas mentionnés.
Les Modernes au contraire, ne donnaient le nom de Sangarius qu'au cours
d'eau
supérieur. Les indigènes l'appellent en effet Sakkaria,
mais négligeaient la branche méridionale, qui est le vrai
Sangarius ; de là toutes les erreurs et les incertitudes des
géographes. Le Sangarius a porté différents noms
dans l'antiquité; les Grecs l'appelaient Sagaris ou Sangaris (Ptol., liv. V, ch. i. Arrien de Exp.
Alex., liv.I.). Hésychius le nomme Sagarius, Plutarque,
le géographe, dit qu'on l'appelait primitivement Xerabate, parce
que dans les grandes chaleurs de l'été il est
très-souvent à sec, il ajoute la fable suivante :
Sagaris, fils de Myndon, ayant souvent méprisé les
mystères de Cybèle, injuria les prêtres de cette
déesse, qui, pour se venger, lui envoya des accès de
fureur à la suite desquels il se jeta dans le fleuve Xerabate,
qui changea alors de nom pour prendre celui de Sagaris.
7. La
Vénus des
Phéniciens, adorée sous l'emblème d'une pierre
conique, eut bientôt sa rivale dans la pierre de Pessinonte, que
l'on disait tombée du ciel. On éleva aux dieux Men et
Mithra des temples qui rivalisèrent de richesse et de grandeur
avec les centres religieux les plus célèbres. Cependant,
la divinité qui fut principalement honorée par les
Phrygiens était Cvbèle ou Rhéa. Cette
divinité fut aussi surnommée Agdistis, et laissa son nom
à la montagne qui domine la ville de Pessinonte. Où peut
voir dans Arnobe l'origine de ce surnom, et la fable de Nana,
fille du fleuve Sangar, qui fut la mère d'Atys. Le culte de la
mère des
dieux acquit une telle importance en Phrygie, que les surnoms de la
déesse sont toujours pris de quelque localité de la
contrée, et que les Galles, ses ministres, furent ainsi
appelés du fleuve Gallus, l'un des affluents du Sangarius.
Strabon nous apprend que les mystères de la déesse
pratiqués en Phrygie ne diffèrent pas de ceux des
Cabires, usités en Samothrace, et croit que les Cabires, les
Dactyles et les Curètes tenaient à une même
confrérie. Le surnom de Dindymène fut également
donné à plusieurs montagnes, au sommet desquelles se
trouvaient des temples de la
mère des dieux.
8. Le
criobole ou sacrifice du
Bélier renvoie
à la castration par référence à
.
Selon Jung [la
Réalité de l'âme, in Métamorphoses de
l'âme et ses symboles], le bélier est assimilable
au serpent du paradis qui aurait été le Christ selon
l'interprétation des Manichéens. Meliston de Sardes, au
IIe siècle, aurait enseigné que le Christ
était
un agneau comparable au bélier qu'Abraham sacrifia à la
place de son fils et le buisson représenterait la croix.
9. Dans
l'alchimie, on insiste sur
le démembrement et la dissolution de la matière, en
particulier sur l'ouverture du métal, ainsi mis à mort :
le métal perd son âme - le Soufre rouge - qui est
sublimée dans le
et prend alors le
nom de sulphur
. Il s'agit de la
partie mâle de l'hermaphrodite ou androgyne hermétique ;
dès lors, il est aisé de comprendre l'analogie entre la
castration d'Attis, son rapport à Agdistis.
10. la
violette - ion - est l'arcane du
Mysterium conjunctionis ; la conjonction s'effectue au sommet des
montagnes là où le ciel est de couleur azur ; E.
Canseliet en parle comme de l'ionosphère ou ionou
sjairoV. D'Espagnet s'y
réfère aussi dans son Oeuvre secret d'Hermès.
11. le pin
d'Attis rejoint le
thème de l'arbre philosophique, tel que Jung l'expose dans les Racines de la conscience. Il
écrit que le criobole signifie l'immolation de la nature
animale, et par là de la « libido instinctuelle ».
Autrement dit, du désir, cf. supra sur
la symbolique d'Éros. Sur le plan alchimique, il faut voir dans
la thématique générale de l'immolation et du
sacrifice l'allégorie de la séparation initiale et de la
nigredo
. Attis est
métamorphosé en pin - symbole phallique et
évident, quoique sa nature mercurielle soit plausible compte
tenu du fait que chez les Phrygiens, la
avait un sens
masculin. Cybèle reprend en son sein ce pin d'Attis, ce qui
signifie que le Soufre rouge est dissous dans le
.
Ce que Jung nomme « le sacrifice de la libido » -
correspondant à l'abatage de l'arbre - i.e.
l'émasculation d'Attis - peut renvoyer au feu circulaire des
alchimistes dont le serpent Ouroboros est l'hiéroglyphe, feu qui
se consume lui-même tout en dévorant le métal,
à la fois destructeur et minéralisant : voilà le
point de jonction entre ce processus symbolique du mythe
d'Agdistis-Attis et l'alchimie. La libido est en outre assimilable
à l'Aimant des Sages, par opposition à leur acier, cf. Matière.
12.
Cf. supra sur le sanglier
et l'ours ;
voir aussi la relation avec l'emblème
XLI de l'Atalanta fugiens et le mythe
d'Adonis.
13. La
métamorphose d'Attis
en pin est à ranger au
côté de l'Arbre philosophique ; voyez en particulier le
Mercurius redivivus avec la bulle germinative centrale où sont
figurés, d'une manière voilée, les attributs de
Cybèle. Jung signale que, sur un motif de Coblence, Attis semble
sortir d'un arbre. On pourra rapprocher, comme le fait Jung, ce mythe
de celui de Pentheus [héros
de nature mercurielle, serpentiforme] où l'on retrouve le
sens
et sa nature
[animus] au sens où
l'arbre est porteur.
14. Le
fils d'Atargatis, identique
à
Cybèle, s'appelait IcquV [Roscher : Ichthys], cf. Jung in
Métamorphoses de l'âme, réalité de
l'âme. Sur la symbolique du poisson, cf. Fulcanelli, Myst. Cath. et Jung, Aïon [trad. Albin Michel 1983]
Antipatre de Tarse, philosophe stoïcien , faisait d'Atargatis une
reine de Syvrie, appelée d'abord Gatis, qui ne voulait pas qu'on
mangeât de poisson, si ce n'est elle seule, et cela parce qu'elle
était fort friande de ce mets. Peut-être est-ce une piste
pour l'étymologie du nom et le sujet de l'addition du mot grec
ater à celui de gatis. Certainement, celte étymologie est
mauvaise ; mais la tradition nous apprend au moins que la Déesse
d'Ascalon, appelée ici Atargatis, est la même que Derceto.
Car c'est absolument la même aventure rappelée sous ces
deux noms, et qui, chez les Chaldéens, est appliquée au
grand poisson, ou au poisson austral, et aux deux poissons du zodiaque.
Il ne parait y avoir de différence que dans les formes des
statues, puisque celle d'Héliopolis était une femme
simplement, et que celle de Phénicie avait la partie
inférieure terminée en poisson. Il paraît que le
nom d'Atargatis fut donné à la constellation de la Vierge
et que la Déesse devait avoir l'apparence chthonienne de
Cérès. On a dit encore que sa tête et ses
épaules se levaient avec le lion, chose qui la rapproche de
Cybèle. Enfin, on a ajouté qu'Atargatis se confondait
avec Isis et Cérès. Les mythographes ont indiqué
par là le lieu même où il faut rechercher la figure
constellée de la Déesse dans le ciel des philosophes : on
la trouvera dans le signe opposé aux Poissons ou dans lequel la
est pleine [temps de la chaleur
maximale où le calorique est du 4ème
degré
à ce qu'indique Fulcanelli, soit la chaleur d'un four à
porcelaine] lorsque
est en conjonction
avec le signe des Poissons, lieu d'exaltation de
et
au lever héliaque du poisson austral qui monte avec le Verseau
et avec une partie des Poissons. Erastothène donnait le double
nom d'Isis et d'Atargatis à la Vierge céleste qui tombe
au sein des eaux au lever des Poissons : ceux-ci figurent donc la
même fiction sacrée, reproduite sous les noms d'Isis,
d'Atargatis et de leur fille, Derceto. Il semble, en dernière
analyse, que l'on puisse lier [Dupuis,
Religion universelle, liv. III, chap. XVII] la
pleine [nigredo]
au signe de la Vierge. On mettait des lions auprès de la statue
d'Atagartis ; Macrobe ajoute que c'est en raison de ce que la vierge
est précédée du lion, sa tête et ses
épaules montant avec ce signe. Aussi on fit atteler ces animaux
au char de la Cybèle des Phrygiens ; on unissait Atargatis au
en Assyrie et on donnait à sa statue une tête ornée
de rayons qu'on adorait sous le nom d'Adad. On a d'ailleurs
assimilé Rhéa à Atarga ou Atargatis, adorée
chez les Syriens, qui s'abstenaient de manger du poisson et des
colombes, par respect pour cette divinité. Enfin, on peut
rapprocher la figure d'Atargatis de Junon, car le lion était
l'animal qui portait sa statue, cette Junon ayant en outre les traits
de Minerve, de
, de
et de Diane. On voit donc le rapport de cabale existant entre les
Poissons, la Vierge et le fils d'Atargatis ou
IcquV [cf. symbolique chrétienne du
poisson sur laquelle reviennent Fulcanelli et E. Canseliet ; cf. encore
Jung, Aïon et enfin, sur
les liens entre Marie et la
,
voir Rahner, Griechische Mythen in
christlicher Deutung et Mysterium
Lunae : cité par Jung in le Dogme de la Trinité, Essais sur la symbolique de l'Esprit].

bas-relief d'Innana Ishtar
15. Ce
qu'était Osiris pour
les Egyptiens, Adonis pour les Phéniciens, Attis l'était
pour les Phrygiens : c'était le Dieu
,
père de la lumière ; on lui donnait le titre sacré
de père ou Atta en phrygien. Son culte fut uni à celui de
Cybèle, comme celui d'Adonis l'était à celui de
ou d'Astarté. Attis est ce berger que l'on
aperçoit sur le f. 86
du Codex. Voss.
De plus, on reconnaît en lui les traits du Dieu Ammon des
Libyiens ou encore le Mithra des Perses et, bien sûr, l'Osiris de
Memphis. On voit ainsi que la triade {Cybèle - Agdistis - Atargatis} est
strictement assimilable à celle que définit l'ensemble {Déméter - Isis-
Cérès} :
.
Et la flûte du jeune Attis est celle d'Apollon ou du Dieu Pan ;
dans la verge que tient notre berger endormi, il faut voir un sceptre
ou bourdon, celui-là même qui est symbole de puissance, de
Force, qui tient retenu le pouvoir du dragon garrotté [fig. IV de l'AC, I].
Par cette baguette de sourcier, Attis dirige le pouvoir de l'aqua permanens et gouverne l'unus mundus des alchimistes. Voyez
encore ce bonnet semé d'étoiles couvrant sa tête,
évoqué supra,
qui constitue une décoration aussi expressive de sa nature que
le manteau cosmique qui couvrait les épaules d'Hercule
Astrochyton : Attis représente cette force
génératrice du mercurius
,
émanée des astres, c'est-à-dire
de l'humide
radical métallique,
qui se propage au sein de la matière dissoute, pour l'organiser,
à partir de Chaos, en une masse organisée, cristalline.
16.
La mutilation d'Attis, qui le
prive de sa force génératrice, s'explique si l'on veut
bien considérer que le
est d'abord
destructeur,
avant d'être générateur : le spiritus
corruptus
doit d'abord être dépuré au sein de l'animus
[la grande
mère] avant de donner vie à l'anima
.
On trouve ici un caractère commun avec Osiris, que Typhon prive
des organes génitaux ; avec le taureau mithriaque dont le
scorpion ioV dévore les
génitoires et tous deux ne sont autre que
; cette mutilation rappelle évidemment celle que subit Adonis
dans l'emblème XLI de l'Atalanta
fugiens [que Jung nomme
le Scrutinium Chymicum]
.
17.
Rappelons que l'amandier est
le symbole d'Attis, né d'une Vierge qui le conçut
à partir d'une amande [amande
que l'on aperçoit dans les figures XXVI
et XXIX
de l'AC, où se combinent un
caducée d'Hermès xyphoïde et les Soufres dissous].
C'est aussi par l'amandier que l'on pénètre dans la
Maison de Dieu ou athanor [Maison
Dieu du tarot].
Nous retrouvons ici Agdistis : chez les Grecs, l'amande pressée
est comparée au sperme de Zeus ; Pausanias raconte qu'au cours
d'un rêve, Zeus perdit sa semence et qu'il en sortit un
être hermaphrodite, Agdistis, que Dionysos fit émasculer [voyez le rapport avec Pallas -
Athéna].
Nous trouvons encore le symbolisme assez général des
pluies d'or qui s'abattent à Rhodes ou encore celui de Zeus,
transformé en pluie d'or, qui pénètre dans la tour
où son père a enfermé Danaé [athanor].
18. Cf. note 17
pour l'interprétation alchimique : transsubstantation du
en
par l'opération de la †.
C'est l'opération dite, dans les textes, de la «
quadrature du cercle » qui résume tout l'oeuvre des Sages
: selon Dorn [Theat.
Chem. vol. I, De
genealogia Mineralium atque metallorum omnium, p. 574],
le vase de nature doit être préparé à partir
d'une certaine quadrature du cercle. La quadrature est
préparée par l'AZOTH ou IGNIS
.
19.
l'hermaphrodite est
littéralement le Mixte d'Hermès - Mercure - et
d'Aphrodite, Vénus. On en fait un être doué des
deux sexes, chose qu'il faut prendre par le sens et non par la raison.
C'est l'union du
et de
sous forme dissoute, comme l'exprime la figure de frontispice de la
section AC, III.
Cette syzygie se prépare par l'entremise du mercurius qui fait
office de médiateur salin. On connaît un lavis de
Jean-Jacques Lequeu (1757-1826) qui montre ce fils de Jupiter : c'est
un dessin érotique fort curieux qui peut être
consulté sur Gallica.
C'est Platon qui, dans le Banquet
[le discours d'Aristophane sur
Eros, 189e - 191d, GF, trad. Luc Brisson, 2000, notes 222-227,
pp. 198-199],
a prétendu qu'à l'origine les hommes possédaient
les deux natures, masculine et féminine ; de là cette
référence au mythe d'Agdistis. La fontaine Salmacis [fontaine de Carie aux eaux
amollissantes]
représente l'eau étoilée et métallique -
aqua permanens - des vieux alchimistes comme Artephius ou Senior [De Chemia].
Cet hermaphrodite des alchimistes met en scène assez directement
ces deux fonctions sexuelles que sont l'éjaculation et la
procréation : la première fonction est assimilable
à la projection et elle se produit à une phase
avancée de l'oeuvre, quand le spiritus corruptus, plongé
dans le bain de l'animus
, s'est
transformé en anima
dépurée. Le résultat en est
ou anima consurgens, état intermédiaire : la sublimation
du spiritus rend compte de sa transsubstantation en aurea stibi
; la matière a alors acquis le 2ème
degré de perfection. L'explication est simple ; selon
Aristophane :
«
... au
point de départ, le mâle est un rejeton du soleil, la
femelle est un rejeton de la terre, et le genre qui participait de l'un
et de l'autre un rejeton de la lune, car la lune participe des deux.
» [Banquet, 190b]
On voit que la
a une signification ambiguë, qu'elle a conservé ensuite
dans les textes hermétiques et alchimiques. Nous avons
longuement insisté sur ce point dans nos pages, cf. Alchymistiches
manuscript, 1550, Ms. L
IV 1, UB Basel pour une
illustration.
20. Cf. notes 17 et 7.
21. Cf.
note 2
:
cette terre noire, les alchimistes ont en fait leur « al kemi
» qui dérive du limon noir et fertile du Nil. Une autre
source donne l'alchimie comme provenant du terme de métallurgie
grec chyma « fonte ». Les deux étymologies se
complètent puisque le processus alchimique n'est rien d'autre
que l'entretien et la nutrition d'une espèce de terre fondue.
22. du
fleuve Gallus cité
par Pline, duquel les Galles, prêtres de Cybèle, ont pris
leur nom, ce dernier fleuve doit couler aux environs de Pessinonte. Le Gallus qu'on appelle Lefke
sou prend sa source dans le versant oriental de l'Olympe, on l'appelle
Bedre tchai, il coule vers l'est, rassemblant tous les cours d'eau
secondaires et notamment celui qui s'echappe du lac d'Al i eh gheul (le
Lac du Miroir), voisin de la petite ville du même nom dont le
site répond à celui d'Angelocome des Byzantins, enfin il
va se jeter dans le Sangarius à l'est de Lefke.
23.
Rappelons que la castration,
envisagée sous
le point de vue de l'alchimie, est une schizogénie dont
procède la séparation du spiritus corruptus à
l'ouverture du métal ou du minéral, sous l'action de la †.
Jung, dans les Racines de la
conscience [chap. III le complexe maternel in les aspects psychologiques],
décrit un type de castration qui répond assez bien au
modèle alchimique : le complexe maternel du fils donnant lieu
à l'auto castration [Jung
donne l'exemple du mythe de Cybèle - Attis] : en effet,
le serpent Ouroboros se dévore lui-même, [cf. Visions de Zosime,
commentaire dans le même ouvrage]. Il y a là une
idée semblable : les deux natures métallique et
minérale sont dissoutes avant que de paraître au printemps
de l'oeuvre quand naît la violette... De même faut-il
évoquer l'épée [Jung cite le Consilium Conjugii in Ars Chemica, 1566, p. 259 (ouvrage que l'on trouve aussi dans : Theatrum Chemicum, vol. V, pp.
429-507 ; Bibliotheca Chemica curiosa,
II, pp. 235-266)]
: le couple doit être tué avec sa propre
épée, ce qui revient à dire que les âmes
disjointes des métaux doivent être cuites dans leur propre
eau. L'explication en est la dépuration des âmes, i.e.
l'expulsion du spiritus corruptus,
tel qu'on
le voit dans le Ros. Phil.
Si l'on veut trouver un sens plus immédiat à la
castration, nous renvoyons à ce qu'écrit Jung dans les Types psychologiques [Georg, 1950] à propos de
Tertullien qui fait le sacrificium
intellectus, opposé en cela à Origène qui
pratique le sacrificium phalli
[comprenez animae] :
Origène sacrifie en effet l'attachement sensuel au monde -
anima
alors que
Tertullien passe par l'animus
.
La figure du premier Mercure - le serpent venimeux - est
également un thème récurrent d'angoisse en liaison
avec la castration [cf. Métamorphoses de l'âme,
Georg, note 223] : ainsi Rubens, qui représente
l'émasculation par un serpent.
24.
Il s'agit de la
définition alchimique exacte
du
: à la fois principe fécondant et
fécondé, père et mère. Dans les Scholies
aux Sept
Traités d'Hermès, on appelle ce mercurius le vas pellicanum [Bibliotheca Chemica Curiosa, vol. I,
pp. 400-445]
; on sait que le pélican occupe une place
de choix dans la
volière hermétique car il nourrit ses petits de sa
propre substance. On le voit du reste à la figure XXII de l'AC :
c'est la figure
opposée au phénix qui renait de ses cendres, cf. Poème
du phénix
attribué à Lactance. L'alliance de ces contraires -
pélican et phénix - peut être trouvée dans
le serpent ailé comme le suggère Emma Jung [la
Légende du Graal, trad. Albin Michel, p. 120]. Au
pélican est associé la nature humide
,
mercurielle, alors qu'au phénix est associé le double
symbole de
et
.
J'ajoute que le phénix, dans cette opération, est
lié à la salamandre qui en tient le côté
chthonien. On remarque que le quatrième
élément manque, problème qui n'a pas laissé
d'occuper Jung [cf.
là-dessus idée
alchimique V et Cristallogénie où
nous avions fait la même remarque], cf. notamment Le Problème du Quatrième
[Essais
sur la symbolique de l'Esprit, pp. 203-219, trad. Albin Michel].
Il est probable que l'identité Diabolus -
est implicitement affirmée et c'est là que nous pouvons
faire intervenir la salamandre comme « négatif » du
phénix en cette thériomorphose.
25.
On remarque une parenté entre ce fait - que les dieux puissent
assagir Agdistis et le mythe d'Éros et de la Nuit : Éros
est le fils d'Erèbe et de la Nuit. Primitivement, il a pour
rôle de coordonner les éléments
constitutifs de l'univers (ici, du microcosme philosophique) : c'est
lui qui apporte l'harmonie dans le chaos. Il est encore reconnu comme
un
enfant ailé dont les caprices et les espiègleries
causèrent maints
tourments. Sa malice ne respectait même pas sa mère.
Celle-ci devait
parfois le punir en le dépouillant de ses ailes et de son
carquois
[c'est-à-dire en le
calmant, en l'adoucissant ; ce dépouillement est à
l'égal de la castration d'Attis]. Le mythe d'Éros
est
inséparable de celui de Psyché dont
était jalouse. Il y a lieu aussi de le rapprocher de celui
d'Orphée et d'Eurydice, avec inversion des rôles.
26.
Ce dédoublement est
récurrent dans les symboles alchimiques et explique, pour
partie, l'entrelacement de certains mythes, comme celui de
et de Psyché dont nous venons de parler ; par exemple,
Vénus impose à Psyché des travaux
dégradants, dignes de ceux qui furent imposés à
Hercule [nettoyage des Ecuries d'Augias, etc.] mais qui jouent un
rôle fondamental dans la symbolique de l'Art sacré.
Psyché rapporte la laine d'or de moutons féroces [Toison d'or des Argonautes, cf. Toyson d'or
de Salomon Trismosin, pseudo] ; grâce à un aigle,
elle puise l'eau de la source du Styx [voir figure XXXI de l'AC],
amadoue Cerbère [mythe de
Géryon et Orthros, cf. Fontenay
pour les Travaux d'Hercule] et parvient au trône de
Proserpine au plus profond de l'Hadès [nigredo
]. On pourrait multiplier à
l'envi les points de rapport...
27. sur
Ishtar : Inanna [Dame du Ciel, ou Dame de An (son
père ou époux), en sumérien]
/ Ishtar (en akkadien), parfois appelée Bêlet (la
Souveraine) -
Déesse composite de la guerre et de la discorde à Sumer,
et de l'amour
et de la volupté dans l'espace sémitique. Initialement
célébrée à Uruk,
sont culte se répand ensuite partout (grands temples à
Ninive, Arbèles
et Kalah). On l'associe couramment à
[et elle sera
d'ailleurs plus tard assimilée par les Grecs à leur
déesse Aphrodite
(via sa version phénicienne Astarté, cf. Atalanta XLI),
et par les Romains à leur Vénus].
Un récit mythologique décrit sa descente aux Enfers
où elle est retenue
prisonnière. Pour s'en évader, elle conclut un
marché qui laisse son
amant Dumuzi / Tammuz captif à sa place. On a vu dans ce mythe
une
évocation du cycle de la planète Vénus, qui
d'étoile du
soir
devient étoile du
matin
après sa disparition. Jung associe Hécate à Ishtar
en tant que « mère terrible » dont les symboles sont
la clef, la verge, le poignard et le flambeau. On a
évoqué ailleurs la parenté entre Artémis et
Hécat, cf. Atalanta XLII [site
consulté sur Ishtar : http://www.cosmovisions.com/$Ishtar.htm]
28.
On remarque plusieurs points de jonction entre le Christ et Attis ou
Agdistis : on a pu dire que Jésus
est un mythe analogue à Osiris, Adonis, Attis, Mithra,
Hermès et Apollon [Prosper
Alfaric] ; les
conceptions du croyant comme « enfant de Dieu » et d'une
renaissance
possible de l'être sont communes à tous les cultes
à mystères de
l'Empire romain : Mithra, Isis, Attis, Apollon, etc. Osera-t-on
affirmer que le christianisme n'est pas un culte à
mystères [La
parenté du christianisme naissant avec les mystères est
à
demi-avouée par l'apôtre Paul, premier diffuseur de la
doctrine,
évoquant la « révélation
d'un mystère enveloppé d'un silence aux
siècles éternels, aujourd'hui manifesté. »] ? Attis est
né le 25 décembre de la Vierge Nanâ [Istar, Astarté, Aphrodite]
après quelle eût absorbé une grenade [roia] ; on le
considère comme le sauveur de l'Humanité [par son sacrifice] ; son corps
comme le pain a été absorbé par ses sectateurs ;
il fut pendu à un pin [dans
lequel certains voient la croix du Christ] ; trois jours
étant passés, il est ressuscité le 25 mars ;
29.
L'Hilaria ou « jour de
la joie » est assez proche du « jour du sang » pour
que l'on comprenne que le son du tambour n'est autre que l'anima
consurgens
difficile à représenter autrement - pour le sens - que
par un bruit ou une lumière. Le son du tambour - en l'occurrence
du tambourin avec lequel il ne se confond point - est donc la forme
chthonienne de l'éclair de Zeus. La Chine ancienne a bien
compris ce sens très général puisque le roulement
du tembour y accompagne celui du tonnerre ; dans le même esprit,
et en liaison avec l'AC, le tambour est associé à la
course fixe du
et à sa croissance où l'on
voit l'éclosion du principe YANG. Ce principe
est à son acmé lors de l'expression du hiéroglyphe
associé à l'ioV :
.
C'est alors que l'aqua permanens joue à plein et que cette pluie
bienfaisante vient activer la croissance de l'or enté dans la
terre foliée. Le tambour semble avoir quelque rapport avec la
bulle germinative de l'arbre philosophique du Mercuius redivivus [cf. AC,
I]
: il scande des périodes de transition entre le monde des
profondeurs du V.I.T.R.I.O.L. et le ciel firmamental de Philalèthe.
Le tambourin, à sa manière, est l'équivalent de la
rosée de mai au sens qu'il apapraît comme une «
kratophanie » entre Zeus et Ploutos.

détail de frise
représentant Ishtar [700 av. J.-C.]
30. Cf.
note 29.
La pluie, en alchimie, joue le même rôle que les laveures
de Flamel. Une des gravures de Lambsprinck montre cette scène [decimaquarta figura]
où la sueur du vieillard - spiritus corruptus - va être
dépurée par l'aqua permanens. Il faut ici distinguer
cette pluie roborative et astringente, de celle, fertilisante, qui est
dorée [pluies d'or de
Rhodes, de Danaé, etc.].
On voit par là que, dans un sens, elle possède un
côté mercuriel et femelle où les idéogrammes
de
et
sont imbriqués, en sorte de
former le symbole du mercurius
et que dans un autre sens, elle possède un côté
sulfuré et mâle où interviennent les
idéogrammes de
et du
forment le symbole du sulphur
.
On assiste donc à une double fertilisation, spirituelle d'abord
au sens de dépuration du spiritus corruptus, puis au sens de
« retour de l'âme », comme cela est exprimé
dans les figures du Ros. Phil.,
supra.
31. Rappelons le sens du
taureau : on le considère comme un animal
et les Chaldéens ont fait du signe zodiacal éponyme le
lieu d'exaltation de la lune. Le taureau est en outre assimilé
à Mithra - dont on a vu déjà les connexions
historiques avec le culte d'Attis et d'Agdistis - : c'est alors une
divinité
et il prend le sens d'un retour cyclique
[mort
- résurrection, ce que l'on peut traduire en terme alchimique
par : sublimation - réincrudation ou en terme de psychologie par
: transfert - individuation]. Dans les deux cas, cependant, on
lui reconnaît une note
évidente ainsi qu'en témoigne l'apophtegme : «
renatus in aeternum ». Associé à saint Luc, il
avait la réputation d'être avec le lion [associé dans le
Tétramorphe à saint Marc]
l'animal le plus vigoureux. Il participe du transfert, en tant que
médiateur, des propriétés de
régénération [qu'il faut voir en tant qu'agent de
minéralisation] du dissolvant. Rien donc d'étonnant
à ce qu'on en ait fait le domicile de
. Qui annonce les Gémeaux. C'est l'occasion
d'insister ici sur la liaison, souvent retenue en ces pages, entre
et
; liaison qui se comprend mieux à présent, si on
l'envisage sous l'angle du transfert dont Saturne - Cronos semble
former l'hiéroglyphe. Du reste, voilà qui se retrouve
jusque dans le culte voué à Mithra où les forces
du Bien et du Mal sont opposées : nous y trouvons le spiritus corruptus [Mal, figure de Lucifer ou
:
association de la nigredo et du
chthonien] et le Bien [animus,
figure de la stibine des Sages, opposite de Lucifer, Vesper
]. Les deux se combinent dans la
partie droite de l'aquarelle du f. 99
de Leiden. Il ne semble pas que l'on doit voir dans le sacrifice
mithriatique du taureau la pénétration du
étant donné que l'on se trouve placé à un
stade bien antérieur de la Grande Coction, que Jung a
interprété cette phase comme ressortissant de la montée de
l'âme, alors qu'il s'agit de la montée du spiritus
corruptus [Psychologie du Transfert, cf. supra].
Ainsi, plus que le signe du tertre tumulaire, verrions-nous dans le
taureau l'agent ou du moins l'artifice qui pourvoit à la
dépuration des matières de l'oeuvre : l'ambiguité
ou l'ambivalence que l'on a remarquée dans les traits du taureau
s'explique donc parfaitement si l'on reprend les données
élémentaires du processus alchimique et, à l'image
de Janus, il possède une face ouranienne [sacrifice suivi de fécondation,
cf. Attis, Ishtar, Agdistis, Cybèle, Nanâ... jusqu'au Christ]
et une face chthonienne que nous venons d'évoquer. Jung a
traduit le symbolisme du taurobole comme relevant de l'immanence de
l'animation de l'esprit [animus]
par l'intrusion du spiritus corruptus [passions animales primitives].
Nous n'insisterons pas sur les pieds d'airain du taureau forgé
par Héphaistos puisque nous en avons parlé dans d'autres
sections, mais il est évident que, vue sous l'angle de la Grande
coction, l'intrusion du spiritus corruptus dans la substance
éthérée de l'animus - début du transfert -
aura pour conséquence le premier stade de la conjonction des
principes de l'oeuvre, que les alchimistes appellent d'abord leur
AIRAIN, ensuite leur REBIS. Nous retrouvons certains de ces
éléments dans le f. 86 du Codex vossianus
qui nous a décidé à explorer plus avant ce mythe
absolument fascinant d'Attis le berger et de Cybèle.
32.
Soulignons à nouveau
l'intérêt d'étudier la relation du culte de Mithra
et de celui de l'Eglise primitive [cf.
Jung, Psychologie et Alchimie, trad. Buchet Chastel, p. 186]
; de même, le côté résolument chthonien du
taureau qui s'exprime par le quadrivium. A ce sujet, on n'a pas
insisté suffisamment sur la liaison entre
[nigredo],
trivium
et quadrivium
. On n'a pas vu, en particulier, que c'est la
flèche d'Ares
qui détermine la forme du
quadrivium par apposition de la
à la †
après disparition de la nigredo. Cela nous amènera
à évoquer le criobole, pendant logique du taurobole.
Certains ont vu une parenté entre la corne de la licorne et
celles du taureau, mais le cousinage n'est que d'un degré
lointain, car le symbolisme de la licorne se place à
l'endroit de la projection au lieu que celui du taureau se place
à celui du transfert. Au plan psychanalytique, le taureau,
à l'instar du lion vert des alchimistes, et du serpent
aptère [forme primordiale
du dragon]
constitue le spiritus corruptus que Jung interprète comme la
« libido indifférenciée » où l'on est
obligé de voir l'anima du premier Adam [rappelons
que cette figure de l'Adam primordial renvoie à celle de l'homme
sauvage chère à Rousseau, cf. section sur Orthelius
où nous discutons d'éléments de philosophie
critique appliqués à la phénoménologie
alchimique]. La « traduction
chimique » de tels états est aisée :
instabilité, dissolution, processus redox, bi ou multilocations
du Moi forment l'apanage de cette période primitive où le
Soi n'a pas encore établi son équilibre [manque de résolution du transfert].
Pour en revenir à Mithra, le premier Adam, Gayomart, fut
créé en même temps que le taureau ; à
l'ingrès du
dans la Balance - soit 6000 ans après si l'on tient compte du
zodiaque sidéral - se produit une schizogénie : la
semence [spiritus] du taureau va dans
et formera l'hiéroglyphe du mercurius
tandis que l'anima de Gayomart constituera le proto
. Mais il y a plus, puisque l'on suppose que Mithra
serait identique à Zarathoustra [cf. Jung, Métamorphoses de l'âme]
et que le nom de Mithra signifierait
et amour [anima
].
Ces mythes possèdent une structure entrelacée que nous ne
pouvons pas développer ici : Jung indique en outre
[réalité de l'âme] que la mort du taureau est
voulue et non voulue, ce qui signifie qu'elle aurait quelque rapport
avec le mécanisme de projection [impliquant
].
Ainsi, quand Mithra tue le taureau, un serpent mord les testicules de
ce dernier... Ne peut-on voir là une relation ouranienne avec le
geste de Cronos [qui fait
naître ainsi le monde] ainsi qu'avec le mythe de la
castration d'Attis ?
33. On
n'aura garde d'oublier que
le signe du Taureau était équinoxial dans la
période allant de 4300 à 2150 av. J.-C. ; il
n'empèche que les cultes relatifs à cette disposition ont
perduré passé le terme. Cumont [Jung, les
processus symboliques in Métamorphoses
de l'âme, trad Georg] rapporte que Taurus et
Scorpio indiquent que ces scènes sacrificielles concernaient le
cours du
: le soleil ascendant [et l'Aurora
consurgens] était lié à
; le soleil à hauteur de l'été est en outre
associé à la figure de Sirius et affecte au zénith
la forme de l'hiéroglyphe
,
représentation de notre monade.
34. sur
les cymbales d'airain, cf. Atalanta, VI. Voyez encore Gobineau de Montluisant
où sont rapportés des épisodes de la vie monacale
et des processions où le son des cymbales retentissait, pas
très éloignés de ces processions des Vierges
noires, cousines lointaines de Cybèle.
35. Relation avec le vase à
mélange ou cratère [cf.
Berthelot, Chimie des Anciens ; Origines de l'alchimie ; Alchimistes
Grecs, 1887, III, li, 8], cf. 1,
2, 3,
4, 5, 6, 7,
8, 9,
10. Jung fait figurer un de ces
cratères dans les Symboles de
la mère et de la renaissance [in Métamorphoses
de l'âme, Georg 1953, fig. 167].

bas-relief de Heddernheim [in Franz Cumont, dans ses Textes et Monuments
figurés relatifs aux Mystères de Mithra pl. VII]
Il est fascinant de
comparer cette scène du taurobole mithriatique avec la Passion
du polyptyque d'Issenheim. Du
reste, Renan n'a-t-il pas écrit :
« Si
le christianisme eût été arrêté dans
sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût
été mithriaste.
»
Julien
l'Apostat (361-363) essaya tardivement de
substituer le culte de Mithra au christianisme devenu religion
officielle. Malgré les dévotions de l'empereur Julien et
des sénateurs
païens, le culte persique sombra dans l'indifférence et
l'oubli, vers
le IVe
siècle de notre ère, faute d'avoir
pénétré massivement dans les couches populaires de
la campagne et des villes. Quoi
qu'il en soit, la tauroctonie est l'élément central des
bas-reliefs mithriaques :
Mithra poursuit le taureau, s'agrippe à lui, le garrotte, le
traîne par
les pattes de derrière jusqu'à un antre où
l'animal est frappé au cœur. Plusieurs
représentations
montrent Mithra
chevauchant le taureau. Voici qui rappelle
certains travaux d'Héraclès [cf. Fontenay].
Dans le cartouche inférieur du bas-relief de Hedderdheim, ce qui
retient l'attention, outre l'acte de ce baptême par le sang, est
la petite scène inférieure où Jung a vu
l'essentiel de la projection qui s'opérait. La figure centrale
est ce cratère, vase où le trésor se concentre. Il
ne nous est pas possible de développer plus avant, mais le
lecteur pourra se référer à Emma Jung et M.-L. von
Franz [la Légende du Graal, op.
cit., chap. 6] ainsi qu'à la symbolique du vase, in Jung,
Métamorphoses de l'âme
et ses symboles [op. cit.,
pp. 228, 288, 347 et sq. de l'édition originale]
Observons le serpent et le lion, placés immédiatement
au- dessous du taureau immolé et malheureusement fort peu
visibles sur cette reproduction... Quoi qu'il en soit, Mithra à
ce qu'en rapportent les mythographes, constituerait la « bonne
foi » incarnée, autrement dit le spiritus sanctus. De
là, nous pouvons en faire l'équivalent du dissolvant des
alchimistes puisque c'est son rôle que de transformer le spiritus
corruptus en anima
.
Cette cérémonie du Cratère, puisque nous pouvons
la nommer telle, a donc pour objet de nous exposer la nature des
instruments de l'animus
, de l'instrumentarium
qui permet à l'Artiste de transformer le sang du taureau furieux
en âme pure prête à être infusée dans
un corps approprié.
« Celui
qui, dans le panthéon indo - européen, tient le
rôle du Mitra
védique ou du Mithra avestique, est le Lumineux
de la Foi jurée et des
contrats. Dieu de l'esprit,
il exerce la fonction royale, puisqu'il est
le roi de notre monde qu'il n'a pas créé. »
[cercle Ernest Renan, http://assoc.wanadoo.fr/cercle.ernest-renan/Mithrafran%E7ais.htm]
On voit à quel point Mithra tient la fonction d'intercesseur et
de « passeur » ; cela peut nous assurer de sa fonction
mercurielle dans l'Art sacré. Le cratère ou vase
sacré est une représentation du vas naturae, autrement dit de
l'athanor des Sages ; le serpent est la figuration primordiale de la
dissolution ou nigredo
; quant au lion, c'est au leo viridis qu'il fait penser : le
lion vert ou
succède naturellement à la nigredo, remplacé
à son tour par le lion rouge qui précède
l'incarnation du
ou passage au quadratum
ou lapis. Jung assure - mais l'iconographie en témoigne - que le
serpent est toujours présent au sacrifice du taureau ; ce
serpent, à en croire Jung, représente - du moins est-ce
là une interprétation plausible - la «
mère dévorante ». Nous ne pouvons que souscrire
à cette conjecture. Ce serpent, dont l'existence est
éphémère, nous l'apercevons
tronçonné dans les figure
XX
et XXbis de l'AC [et aussi dans l'un des panneaux de la galerie alchimique, à Dampierre-sur-Boutonne]. Mais il ne semble pas qu'il faille voir - comme
l'assure Jung - l'union des opposés dans le sang qui jaillit du
flanc du taureau et dans le serpent : le serpent représente l'état du sang
dans la première partie de la Grande coction où la
dissolution prédomine à l'état le plus pur, si
l'on ose dire. Mais cet état, comme nous l'avons dit -
voilé dans les vieux textes comme le « vinaigre
très aigre » [cf. Turba, Artephius]
- est éphémère et laisse place à des
aspects thériomorphes plus évolués que nous
retrouvons sous les figures du Lion vert puis Lion rouge qui expriment avant
tout l'aspect dynamogène du processus. Mais qu'expriment, au
fond, ces deux lions, rivés au trône de Cybèle ? La
vie, tout simplement, en tant qu'anima
: on en a fait le SOI dans lequel, en un premier
temps, le spiritus corruptus
issu du corps des luminaires, est immergé dans l'animus
. En un second temps, après dépuration
et maturation [transfert
; l'anima se voit « relargué » dans le milieu
ambiant où elle se conjugue aussitôt au corps du lapis dans la projection
].
Jung fait peu de cas des lions dans la variation qui nous occupe. C'est
dans le Ros. Phil. qu'il faut
aller chercher le commentaire :
« le
lion vert, c'est-à-dire... l'eau fétide qui est la
mère de toutes choses, de laquelle, par laquelle et avec
laquelle ils font leurs préparations. »

Leo viridis, Ros. Phil.
Le lion vert symbolise le dissolvant dans son premier état,
avant que le sang du taureau ne vienne teindre sa fourrure et que le
combat n'intervienne entre le fixe et le volatil [serpent et lion face au cratère].
36. On ne peut manquer de faire,
là encore, un parallèle avec le Christ. Et avec Adonis
qui était le dieu du blé ; que le blé soit vert
témoigne du caractère encore jeune de l'or enté
dans la terre foliée de l'Artiste. Cet épi de blé
vert, c'est encore le Mixte résultant de la fécondation
de la
par
. Nous
retrouvons l'hexagramme de Salomon
,
hiéroglyphe du lapis. Cet épi était encore le
symbole d'Osiris. Comme Fulcanelli, qui écrivait : Isis,
Cérès, Déméter, trois têtes sous le
même voile, nous serions tentés de dire à notre
tour : Attis, Adonis, Jésus, trois têtes sous le
même suaire... Nous retrouvons toujours ce motif de la mort [dissolution] et de la
résurrection [réincrudation,
individuation] qui sont à l'égal de la devise
alchimique SOLVE ET COAGULA. Notons encore que cet épis se retrouve dans l'écusson que signale Fulcanelli [chapelle des Jacobins],
associé au serpent, à la flèche et à
l'étoile. Il s'agit là d'une variation sur le
thème des quatre Éléments.
37. le kernoV
ou vase de terre est le vase de nature des alchimistes. Les Corybantes
y apportaient les fruits pour les sacrifices, à l'instar des
Adeptes qui y versaient les corps du
et de
.
Le vase doit être scellé - scel d'Hermès - pour
former l'oeuf des philosophes : c'est là que, dans un premier
temps, opère métaphoriquement la dissolution avant que,
dans un second temps, l'Artiste brise le sceau vitreux
d'Hermès pour en extraire :
« ... le
précieux contenu, la caro tenera, car celle-ci est l'unique
chose (una res) autour de laquelle tourne l'oeuvre entière. Dans
cette unique chose sont contenues toutes les parties de l'oeuvre.
» [Jung, Mysterium
conjunctionis, I, p. 200-201, trad. Albin Michel]
Cette caro tenera est l'anima
extraite de la maturation du sulphur
dans l'animus
. La maturation intervient dans le vase de nature ou
vitri oleum [huile de verre, cf. Entretiens
de Calid et Morien]. Le
doit être purifié de la partie corrompue
du spiritus provenant de Lucifer
où nous trouvons ce Quatrième
évoqué par Jung dans son Essai sur la symbolique de l'Esprit
[schéma avec le diabolus],
cf. figure correspondante de l'AC [figure XXVIII, AC, II].
38. sur le criobole, cf. note 8. Le terme Pâque vient de «
Pessah
», l’agneau, mais qui est pris dans le sens de passage. En effet,
cette fête
commémore pour les Juifs la sortie d’Egypte où le
peuple
était tenu en esclavage. Plus
particulièrement, elle se réfère à la 10ème
des plaies envoyées par Jehova sur l’Egypte :
l’extermination de
tous les nouveaux nés. Afin que les bébés juifs
soient
épargnés, chaque famille juive, suivant les consignes
divines,
sacrifia un agneau et enduisit les montants des portes de son sang. Le
passage se réfère donc à celui de la colère
de Dieu qui épargne le peuple élu. Cette
nuit-là,
les Juifs mangèrent la chair de l’agneau sacrifié
ainsi que
des pains sans levain,
car, étant donné l’imminence de leur
fuite, ils n’auraient pas eu le temps de laisser le pain gonfler.
Ce rite
est encore celui qui prévaut actuellement lors des fêtes
pascales. L’immolation
de l’agneau est devenu le symbole du sacrifice de Jésus et
de son
sang versé non plus pour le peuple élu, mais pour
l’ensemble
des hommes.
39. Cette chambre
secrète rappelle l'athanor ou fourneau secret dans lequel se
déroule la Grande coction. Dans Psychologie et Alchimie,
Jung s'est posé la question de l'existence réelle du four
alchimique : pour lui, il semblait hors de doute que ce four
résultait uniquement d'une projection de la psyché de
l'Artiste et n'avait pas, au sens propre du terme, d'existence physique
[cf. les concepts de base de l'alchimie,
p. 310, trad. Buchet Chastel]. Sur le plan symbolique, on peut
admettre que la cérémonie du Cratère [cf. bas-relief de Heddernheim]
met en présence les éléments antagonistes sans
lesquels l'oeuvre ne peut pas se faire : le serpent représente
le couple {
-
} et le lion, le couple {
-
}. L'association des deux ensembles, par le biais de la circulation des éléments [cf. Platon in idée alchimique, V]
rend possible l'union du fixe et du volatil. C'est là
l'opération préparatoire à la captation de l'anima
consurgens
. C'est dans ce sens
que s'exprime Zosime dans sa lettre à Théosébie :
« il
recommande l'usage du Krater (cuve, vase où l'on fait le
mélange) comme auxiliaire de la transformation... »
[in Jung, les conceptions du salut
dans l'alchimie, in Psychologie
et alchimie, p. 382, Buchet Chastel]
Ce cratère [krathr]
est le vas naturae des alchimistes. Dieu remplit le krathr
de NouV
[esprit mercure] en sorte
que le spiritus corruptus ou imperfectus se libère de son
état [anoia]
et arrive à un état supérieur : le NouV
remplit ainsi, selon Jung, le rôle de bajeion
: il occupe une place intermédiaire entre le mercurius
dont le rôle dissolvant est bien connu du
disciple d'Hermès et celui de sulphur
, dont le
caractère d'âme - pneuma
est de pénétrer le corps.
VIII.
saint Thomas d'Aquin
et l'alchimie.

Jacques de Voragine, Legenda aurea
1. notes sur la vie
de saint Thomas d'Aquin
Saint
Thomas d'Aquin né en 1225 à Aquino, près de
Naples, en Italie, Thomas d’Aquin appartient à l’une
des plus
importantes familles d’Italie. Saint Thomas d'Aquin étudie
d'abord la grammaire, les sciences naturelles, la science arabe et la
philosophie grecque chez les dominicains de Naples. À dix-neuf
ans, il est reçu parmi les novices de l’ordre dominicain,
déclenchant une vive opposition de sa famille, qui le fait
enlever sur la route qui le conduit à Paris. Il prononce
toutefois ses voeux en 1243 et étudie à Paris, puis
à Cologne, où il a pour maître Albert le Grand et
pour condisciples Ambroise de Sienne et Thomas de Cantimpré.
Saint Thomas d'Aquin est taciturne et ses compagnons le surnomment
« le grand boeuf muet de Sicile ». Mais dans une
argumentation qu'il soutient publiquement, il répond avec une
dialectique si pointue et si lumineuse qu’Albert le Grand se
tourne
tout ému vers ses élèves et leur prédit que
« les mugissements de ce boeuf retentiront dans tout
l’univers
». Comme son maître, Saint Thomas d'Aquin est ouvert
à la renaissance des oeuvres de l’Antiquité, celles
d’Aristote notamment. En 1248, il commence à enseigner
à
Cologne puis revient à Paris, où il est reçu
bachelier et occupe une chaire de théologie. En 1257, il obtient
le grade de docteur et dirige une des deux écoles du
collège de Saint-Jacques. Dès lors, sa renommée
s’étend dans toute l’Europe et les papes qui se
succèdent
l’appellent à leurs côtés. Saint Thomas
d'Aquin
consacre les neuf dernières années de sa vie à la
rédaction de sa grande oeuvre, la Somme de théologie. Il
meurt le 2 mars 1274 à quarante -neuf ans, en se rendant au
concile de Lyon, où il avait été convoqué
comme expert. La pensée théologique de Saint Thomas
d'Aquin repose sur deux axes fondamentaux :
- une confiance active en la
raison,
- une référence
permanente à la nature.
La vision optimiste de Saint
Thomas d'Aquin réconcilie foi et raison en mettant les
ressources de la raison au service de l’intelligence de la foi,
au
point de constituer la théologie en science véritable -
science des choses divines construite à l’aide de
raisonnements
et de démonstrations conformes aux principes
aristotéliciens.
On peut dire que si saint Augustin
a eu la volonté de « christianiser » Platon en
l'introduisant dans ses théories religieuses, saint Thomas
d'Aquin « christianisa » à son tour Aristote, huit
siècles plus tard, avec cette même volonté
d'harmoniser le savoir, la sagesse antique et la foi chrétienne.
d'après le R. P.
Charles-Anatole JOYAU, O. P. (1895)
2. réflexions des
historiens de l'alchimie
Disons-le d'entrée de jeu : il est très improbable
que Thomas d'Aquin ait écrit la moindre ligne sur le sujet de
l'alchimie, tant opératoire qu'oratoire. Grillot de Givry a
tenté de montrer que Thomas était l'auteur d'au moins
trois traités sur l'Art sacré mais son argumentation
apparaît des plus faibles. En voici la substance :
La grande, la seule
objection qu’on puisse faire contre l’authenticité
du livre de saint Thomas, n’est basée sur aucun fait,
aucun
acte, aucun
anachronisme, aucune contradiction constituant une preuve valable en
paléographie ou en bibliographie. Elle se
résume ainsi :
« L’alchimie
étant (d’après l’opinion des
critiques modernes) une œuvre du démon ou du moins une
pitoyable
rêverie, un saint, un génie puissant et fort comme le fut
saint Thomas
d’Aquin n’a pu y ajouter foi ».
Tel est, en effet, le fond puéril et spécieux de
l’interminable
dissertation que Naudé a écrite sur ce sujet (Apologie pour les
grands
hommes soupçonnez de Magie, par G. Naudé,
Parisien, in-12, 1712.).
Rigoureusement on pourrait ne rien répondre à un auteur
qui a voulu
prouver dans le même ouvrage que ni Zoroastre, ni Pythagore, ni
Plotin,
ni Porphyre, ni Jamblique, ni Jérôme Cardan, ni Geber, ni Arnauld de
Villeneuve, ni Roger Bacon, ni
Trithème, ni même... les Rois Mages
n’avaient jamais été initiés à la
Magie.
Mais comme il représente bien
l’état d’un grand nombre d’esprits qui
mériteraient de
mieux penser,
nous examinerons
sérieusement sa critique. Il débute (chapitre xvii) par
cette phrase d’une langue extraordinaire :
« Je ne
fais nulle doute que la fausseté si manifeste de ces calomnies
ne soit une conjecture indubitable du jugement qu’il nous faut
faire
sur ces livres des Images de nécromancie, de l’Art
Métallique, des
secrets de l’Alchimie et de essentiis essentiarum, qui sont
divulgués
et se vendent tous les jours sous le nom de saint Thomas d’Aquin,
surnommé à bon droit par Picus, splendor Theologiae, par Erasme, vir non sui
saeculi, par Vives, Scriptor de schola omnium
Sanissimus, et par le consentement de tous les Auteurs, avec celui de
l’Église, le fidèle interprète
d’Aristote et de la
Sainte Écriture, la
base et le fondement de la Théologie scolastique, et pour dire
en un
mot, le docteur Angélique. Car je vous prie, quelle apparence y
aurait-il de se pouvoir imaginer que ce grand esprit qui fut
canonisé
en l’an 1322 et duquel la doctrine fut approuvée par un
décret de
l’Université de Paris, l’an 1333 et par trois
souverains
pontifes,
Innocent V, Urbain VI et Jean XXII, se soit amusé ou à la
Magie, ou à
toutes les refueriës des Alchimistes !... »
Ainsi ce verbiage se résume : « Il me
déplaît de concevoir saint Thomas alchimiste. Donc il
n’a
pu écrire d’œuvre alchimique. » C’est,
comme
on le voit, la substitution d’une appréciation personnelle
aux preuves précises, comme base du raisonnement. Autrement dit,
c’est
l’anarchie en matière de logique. Nous pourrions nous
servir du
même
procédé et retourner simplement la proposition en disant
:
« La
science
occulte étant la plus sublime science ou mieux la seule science,
il est
bien naturel qu’un homme extraordinaire comme saint Thomas
l’ait connue
et pratiquée, et le pape étant un Mage ou du moins un
homme animé dans
ses décisions de l’esprit de magie, il n’a pu que
l’approuver.
»
« Mais,
poursuit Naudé, les Alchimistes n’oublient
véritablement
qu’une
seule chose pour se l’attribuer, et pour le ranger dans leur
parti :
qui est de retrancher et de corrompre comme le font les
hérétiques, cet
endroit de ses Commentaires sur le deuxième livre du Maistre des
Sentences (Distinct. 7, quaest 3, art. 1, ad. 5.) où il combat
formellement la possibilité de leur transmutation
métallique. »
Mais Naudé s’est bien donné garde de citer le texte
de ce
passage parce
qu’on eut pu s’apercevoir qu’il ne favorisait
nullement ses
théories et
que saint Thomas ne «
combattait pas formellement » la possibilité de la
transmutation. Plus soucieux de la vérité nous le
donnerons
intégralement ici. Il se trouve dans l’énorme tome
intitulé : Sancti
Thomae Aquinatis in quatuor
libros sententiarum Petri Lombardi.
Parisiis, 1659, in-folio. Nous l’ouvrons Lib. II. Distinct. VII.
Quaest. III. Solutio 6, pag. 74, et nous trouvons les paroles suivantes
:
«
(Sicvit) Alchymistae faciunt aliquid simile auro quantum ad accidenta
exteriores : sed tamen non faciunt verum aurum : Quia forma
substantialis auri non est per calorem ignis, quo utuntur alchymistse
SED PER CALOREM SOLIS, IN LOCO DETERMINATO UBI viget virtus numeralis :
Et ideo tale aurum non habet operationem consequentem speciem : Et
similiter in aliis, quae per eorum operationem fiunt. »
Or, qui ne s’apercevra à
la
lecture de ce passage qu’il atteste chez son auteur une
connaissance
profonde des lois et des théories alchimiques ? Il s’agit
d’abord, non
pas de savoir si saint Thomas condamne l’alchimie, mais
s’il l’a
étudiée. Or ce passage en est la preuve ; il sait en quoi
consiste sa
pratique ; il connaît l’essence intime des métaux ;
il
dévoile même le
grand secret dans les mots que nous avons soulignés, avec le
parfait
langage d’un alchimiste. Ces phrases n’ont pu être
écrites
que par un
adepte. Voilà donc un point bien précis : saint Thomas
connaît
l’alchimie. La condamne-t-il formellement ? Si Naudé avait
lu
quelques traités
d’Alchimie avec un esprit impartial, il aurait constaté
avec
étonnement
que les adeptes eux-mêmes tiennent souvent dans leurs
traités un
langage semblable. Insignium
medicinarum nomina clangunt, dit
Weidenfeld, iis ipsis incognitis et
cortices dantur pro nucleis (SEGERI
WEIDENFELD. De Secretis adeptorum
liber. Hambourg, 1555). Il l’aurait
retrouvé dans Paracelse,
dans le Trévisan, dans le
président d’Espagnet
et aussi dans le traité que nous traduisons aujourd’hui,
ce qui
est une
grande preuve de son authenticité. Quelle est donc la théorie
de saint Thomas ? Que les alchimistes ne font pas de l’or, mais
changent seulement les accidents extérieurs des métaux.
Est-ce là
condamner l’alchimie? Il enseigne qu’on ne peut transmuer
la
matière ni
changer sa nature intime. Elle est intransmuable, en effet,
puisqu’elle
est une. Mais il reconnaît qu’on ne change que les
accidents, les
espèces pour parler le langage scholastique. Les alchimistes
ont-ils
jamais enseigné autre chose ?
Saint Thomas s’attaque donc ici aux souffleurs comme l’ont
fait tous
les alchimistes. En disant tale
aurum non habet operationem consequentem
speciem, il désigne l’or des souffleurs,
qu’ils
obtiennent par la
chaleur du feu, per calorem ignis.
Mais puisqu’il dit lui-même que l’or
véritable s’obtient per
calorem solis, in loco determinato, n’est-il
pas évident que celui qui connaîtra ce qu’il
désigne par les mots
énigmatiques de calor solis
c’est-à-dire la lumière astrale et qui
connaîtra également le locus
determinatus ubi viget virtus mineralis,
c’est-à-dire l’athanor construit
d’après les
règles principielles
données par le grand athanor de la nature, n’est-il pas
évident que
celui-là pourra produire le verum
aurum quod habebit operationem
consequentem speciem ? Qu’on me permette de citer
et comparer ici Paracelse (PARACELSE : Les XIV livres des
paragraphes
de Paracelse Bombast, Paris, 1631, in-4, discours de l’alchimie.
Troisième fondement de la médecine paracelsique,
page 13).
« Or,
dit-il, l’opération du cours céleste est admirable,
car
encore que le
travail de l’artiste soit estimé de soi merveilleux,
néanmoins ceci est
digne de grande admiration que le CIEL cuit,
digère,
imbibe, dissout et réverbère beaucoup mieux que
l’Alchimiste, en telle
sorte que le cours du ciel enseigne le cours et régime du feu
dans
l’arcane que l’on veut préparer. »
N’est-ce pas là, avec une phraséologie
différente,
la pensée même de
saint Thomas d’Aquin ? Cette similitude entre le
Grand-Maître de
la
médecine occulte et le Grand-Maître de la philosophie
scolastique
embarrassera beaucoup les sceptiques et les incrédules ; pour
nous elle
est un appui considérable. Dom Pernety (Fables
égyptiennes et grecques, t. I, p. 170. Paris,
1786.) cite un auteur anonyme qui dit que, pour connaître la
matière du
feu philosophique, il suffit de savoir comment le « feu
élémentaire
prend la forme du feu céleste ». Le dictionnaire
hermétique
attribué à Salmon (Paris, 1695, petit
in-8°.) enseigne que c’est la lumière du soleil
accompagnée de la
chaleur vivifiante qui est le principe de tous les mouvements du monde.
Sans vouloir prolonger ces citations, constatons seulement que tous les
alchimistes ont prohibé l’emploi du feu ordinaire et que
saint
Thomas
le leur attribuant, désigne incontestablement les souffleurs. Et Naudé ajoute, avec sa
grâce habituelle :
«
Témoin sans nous embarrasser dans une infinité de preuves
(il n’en
avait déjà donné aucune) qu’ils font parler
ce
grand docteur si
puérilement dans le livre de
Essentiis Essentiarum, qu’il faudrait
n’avoir jamais davantage feuilleté ses œuvres que
les Margajats
et les
Topinamboux (?) pour croire que des conceptions « si basses et si
rampantes puissent venir « d’un esprit si sublime et si
relevé. »
Or, ce n’est toujours là qu’une appréciation,
et ce qui
est pis, une
appréciation de ce XVIIe siècle, admirable
à d’autres égards, mais qui
adaptait de mauvais portails grecs aux cathédrales gothiques et
ne
pouvait, par conséquent, comprendre entièrement saint
Thomas qui
incarne le Moyen-Âge. De plus, l’argument n’a aucune
valeur ; en
supposant que la différence
entre l’œuvre alchimique et l’œuvre
théologique de saint Thomas
d’Aquin
soit si sensible, serait-ce la première fois qu’une
contradiction de ce
genre apparaîtrait dans un homme de génie ? Il suffit de
connaître un
peu l’humanité pour ne pas faire usage de tels arguments. Ne l’oublions pas ; un
point incontesté et incontestable d’ailleurs, c’est
que saint
Thomas a
été le disciple le plus illustre d’Albert
le Grand. Or il serait bien difficile et bien paradoxal
de vouloir disculper ce dernier d’avoir pratiqué la Magie
et
l’Alchimie, si toutefois culpabilité il y a. Et il serait
peut-être
plus incroyable encore de prétendre qu’un maître qui
attachait une si
grande importance à la science du mystère, n’en ait
pas
enseigné à son
disciple au moins quelques notions. Le livre que nous traduisons
aujourd’hui serait donc le résumé précieux
de ces
enseignements que
saint Thomas aurait recueillis de la bouche même de son
maître, avec la
vénération qu’il lui porte toujours. Rien ne
s’oppose
à la
vraisemblance de ce fait. Mais, dira-t-on, c’est là une
œuvre de
jeunesse que saint Thomas eut
désavouée plus tard ! Outre qu’il n’a jamais
écrit
ce désaveu nulle
part, ce n’est pas à l’auteur lui-même
à porter un
jugement sur son
œuvre parce qu’il s’y trompe presque infailliblement.
L’expérience
acquise par une longue pratique, l’évolution constante de
son
esprit
lui font toujours regarder ses premiers essais comme des jeux
d’enfants, tandis que ces essais paraissent encore de belles
œuvres
à
ceux qui ont évolué dans une voie différente. Le
traité De
Lapide Philosophico, à quelque époque de la vie de
saint
Thomas qu’il appartienne, est donc bien, selon toute
probabilité, de
cet auteur, et lorsqu’une tradition constante confirme cette
probabilité, elle devient une certitude. Naudé s’efforce de nous
démontrer son infériorité, mais n’avons que
faire
de son appréciation ;
ce que nous lui demandons, ce sont des preuves précises
d’inauthenticité. Ces preuves il ne peut les donner, non
plus
que ceux
qui voudraient adopter son opinion. Or cette constatation nous est
suffisante. Il n’est pas inutile de remarquer ici quel
était
véritablement le rôle
de l’alchimie au Moyen-Âge. On croit
généralement
qu’elle était un
objet d’horreur, d’anathème et de
malédiction, au
même titre que les
maléfices, les empoisonnements et les homicides. Rien
n’est
moins
exact.
« La
pierre philosophale, comme le fait judicieusement observer
le commentateur de Bonaventure Des Périers (Edition Garnier,
1872),
était presque un article de foi au Moyen-Age. »
Nous ne citerons pas tous les auteurs ecclésiastiques qui en
parlent en
effet avec admiration ; contentons-nous de rappeler Marbode (De
Lapidum) ; puis Jacques de Voragine dans la Legenda aurea,
Pierre de
Natalibus dans le Catalogus
Sanctorum,
qui disent, à la vie de sainte
Marguerite, que la Pierre peut chasser le mauvais génie.
C’était de plus une des sciences exactes de cette
époque.
Sans faire
toutefois partie des « sept arts » à cause de son
enseignement
initiatique, on l’étudiait néanmoins comme
l’arithmétique, la cosmologie, la physique, la musique de
ces
mêmes
temps et dont il nous reste des traités d’Albert
le Grand, Sainte
Hildegarde, Hucbald de Saint-Amand et autres. On n’imputait pas
plus
son invention au démon qu’on ne lui imputait celle du
Trivium ou
du
Quadrivium. Pour parler en universitaire, c’était la
«
chimie » de
cette époque. Elle faisait partie de la somme de science de tout
homme
vraiment érudit.
Est-il admissible qu’une science, si importante, si
féconde en
points
métaphysiques de comparaison, cultivée par les plus
graves personnages
ait échappé à l’étude de Saint
Thomas, et
qu’il ait négligé d’y
apporter le puissant esprit d’investigation qui le
caractérisait
? Et
tandis qu’il aurait prêté attention au cours des
astres,
à la formation
des météores, aux phénomènes du mouvement,
le vaste champ d’observation
des transformations de la matière l’auraient laissé
indifférent ? Saint Thomas admet d’ailleurs
l’alchimie en
plusieurs passages de son
œuvre : Voyez Summa,
Theologica. 2, 2, quest. 77, art. 2. Et Lib. 4,
Meteorum initio.
Dans un autre ouvrage, il traite de l’astrologie judiciaire,
qu’il est
loin de condamner expressément, n’en désapprouvant
que
les abus.
(Opusculum XXVI :
Dejudiciis astrorum, 1857, in-8°. Tome 3.) Ce dernier ouvrage, dont
nul ne conteste l’authenticité, est dédié ad fratrem reginaldum ordinis
praedicatorum. Or, ce frère Reinaldus ou Renauld est
précisément le
même auquel est dédié le second traité
d’Alchimie qu’on trouvera plus
loin. Ailleurs (Opuscul.
de regimine principium. Lib. II, cap. VII), Saint
Thomas enseigne qu’un roi doit posséder quantité de
richesses d’or et
d’argent. Théorie d’une haute portée
politique, mais
qu’il est bien difficile
d’expliquer sans supposer l’appui tacite de
l’alchimie. « Sans
richesses il est très difficile de s’enrichir, dit
énigmatiquement Lao
Tseu. » (Tao, 3e page). Il paraîtrait plaisant, en
effet, de commander
à un homme d’être riche sans lui en faciliter les
moyens.
Et si l’on
rapproche cette assertion de la coutume suivie par les adeptes de
remettre leur secret entre les mains des puissants, des rois ou des
papes pour le plus grand bien de tous, on acquerra la certitude que
Saint Thomas désigne le grand Œuvre par ces paroles
mystérieuses.
Les absurdes négations de
Naudé ne pouvaient rester sans réponse. Le R. P. Jacques
d’Autun,
prédicateur capucin, publia quelque temps après : L’incrédulité
savante et la
crédulité
ignorante, au sujet des magiciens et des sorciers avec la
réponse à un
livre intitulé Apologie pour tous les grands personnages qui ont
été
faussement soupçonnez de magie.
Lyon. Jean Molin, 1671, in-4°. Cet excellent livre est
malheureusement presque sans utilité dans la
question qui nous occupe, malgré ce que semble promettre son
titre. En
effet, Saint Thomas n’étant pas un des auteurs les plus
violemment
attaqués par Naudé, Jacques d’Autun n’a
consacré
que quelques lignes à
son sujet (page 1090) en laissant complètement de
côté de l’alchimie. Un appui beaucoup plus
précieux, nous sera donné par le R. P. de
Castaigne, religieux de l’ordre de Saint-François, docteur
en
théologie, abbé de Sou, conseiller, aumônier
ordinaire du roi et nommé
Evêque de Saluées par Louis XIII, dont nul ne suspectera
l’orthodoxie.
Dans ses Œuvres
tant médicinales que Chymiques (Paris, Jean
d’Houry.
Seconde édition, 1661), dédiées à
François Favre, évêque d’Amiens et
grand maître de l’Oratoire du Roy, nous trouvons (IIe
partie,
page 4)
un avertissement pour l’Œuvre philosophique de Jean
Saunier, ainsi
conçu :
« Mais
aussi que dirons-nous de ce grand Docteur Angélique
Saint-Thomas d’Aquin, de l’ordre des
Vénérables
Pères Prêcheurs, qui lui-même
faisait cette
sainte œuvre de l’or Potable. Et moi-même ai entre
mes mains son
original écrit de sa propre main en latin et se commence : Sicut
lilium
inter spinas. Et s’il en secourait les malades en faisant les
Saintes
Œuvres de miséricorde. Ne serait-il pas repris par aucuns
envieux
médecins de ce temps ci ? Oui : mais il leur dirait tanto dinaso.
»
Mais l’abbé Langlet du Fresnoy est Fauteur qui semble
avoir le
mieux
compris l’Œuvre alchimique de Saint Thomas et qui lui a
rendu le plus
pleinement justice (Histoire de la Philosophie hermétique, 3 vol
in-12,
1742. Tome I, page 132). « Je conviens, dit-il, qu’un
zèle
indiscret a
fait mettre sous le nom de cet homme illustre, quelques traités
qui ne
sont pas de lui ; mais il en a quelques autres que l’on aurait
peine
à
lui contester. Celui de la nature des minéraux (de esse et
essensia
mineralium) n’est pas digne à la vérité
d’un aussi
grand philosophe,
non plus que le commentaire sur la Tourbe qu’on « lui
attribue.
Cependant, son trésor d’Alchimie adressé au
Frère
Regnauld, son
compagnon et ami, ne respire que la pratique d’une philosophie
singulière et secrète qu’il a vu du moins exercer
par Albert le Grand
qu’il cite dans ce Livre comme son maître en tout genre et
surtout dans
cette science...
« ...
Ce
petit traité ne contient que huit pages et c’est ce que
j’ai vu
de meilleur en ce genre pour qui le sait entendre. »
Cette opinion d’un des plus
savants historiens de l’hermétisme est précieuse.
Le
petit traité au
Frère Regnauld pourrait suffire en effet pour
l’accomplissement
de tout
l’œuvre sans le secours d’aucun autre maître.
Il vaut donc mieux
faire
taire toute objection, accepter une authenticité traditionnelle
semblable à celle de la plupart des ouvrages antiques, et qui,
loin de
ternir la gloire de saint Thomas, ne fait qu’ajouter à son
éclat en
augmentant d’un petit traité admirable la série
incomparable de
chef-d’œuvres qu’il a légués à
l’Église.
A toute contestation possible, nous opposerons l’exemple du Liber
eruditionis principium, imprimé pour la première
fois en 1857, sous le
nom de Saint Thomas (Opuscules de saint
Thomas,
Paris, Vivès, 1857,
tome IV) et qui venait d’être découvert à la
Bibliothèque du Vatican. Nul n’en a mis en doute
l’authenticité : pourtant jamais mention n’en
avait été faite auparavant et aucune preuve ne pouvait le
faire
attribuer à saint Thomas sinon qu’on a inscrit au
commencement
de
l’ouvrage, le nom de ce grand Docteur. C’est
précisément
le cas du
Traité de
la Pierre. Le nom de Saint Thomas s’y trouve inscrit par
tradition et si la preuve a paru suffisante après six
siècles pour lui
attribuer un manuscrit inconnu, à plus forte raison le
sera-t-elle pour
son œuvre alchimique qui a d’autres
antécédents. Ajoutons
qu’aucun des traités hermétiques de saint Thomas
n’est
porté à l’index du concile de Trente. Les deux traités dont nous
donnons pour la première fois une adaptation française se
trouvent
réunis au Tome III du Theatrum chemicum
(Argentorati, in-8°, 1613),
sous le titre général de : Secreta Alchemiae.
Le premier traité est intitulé De Lapide Philosophico.
Il se trouve encore en partie dans les éditions suivantes :
1° S. Thomas de Esse et Essentia mineralium, in-4°,
Venetiis, 1488. Cette édition, donnée un peu plus de deux
cents ans après la mort de
Saint Thomas et à l’origine de l’imprimerie prouve
que la gloire
alchimique de ce Docteur date de fort loin et que les manuscrits en
devaient être alors très répandus.
2° Idem, in-8°, 1592.
3° Idem, au Tome V du Theatrum chemicum, page 806.
C’est ce traité de Esse et
Essentia mineralium ou suivant d’autres, de Esse et Essentia
metallorum
ou encore de
Essentiis Essentiarum,
dont l’abbé Lenglet du Fresnoy met
en doute l’authenticité comme nous l’avons vu plus
haut. Mais il
est
probable qu’il ne connaissait que ces trois dernières
éditions qui sont
visiblement tronquées et qui ne paraissent que des
ébauches de la
première citée. En effet, il manque dans celles-là
le premier et les
trois derniers chapitres que l’on trouve au Tome III du Theatrum
et que
nous avons traduits ; en outre, on y remarque de nombreuses variantes.
Il est incontestable que ce traité porte des traces nombreuses
de
remaniements, ainsi que des incorrections très grandes. Le texte
en
devient parfois si obscur, qu’on le croirait écrit
cabalistiquement,
quoiqu’il n’en soit rien. Nous avons suivi dans cette
traduction le
texte du Tome III en le comparrant avec celui des autres
éditions et de
quelques manuscrits offrant des leçons plus correctes, sans nous
flatter toutefois d’avoir tranché toutes les
difficultés.
Pour
terminer la
bibliographie de ce premier traité, nous savons, par un document
très
secret, qu’il existait, au xvie siècle, une traduction
française de la
partie tronquée de cet ouvrage, et qui avait été
faite sur l’édition de
Venise, mais n’avait jamais été imprimée.
C’était un manuscrit in-folio
qu^on trouverait peut-être aujourd’hui dans quelque
bibliothèque
privée, si les vicissitudes des temps l’ont
respecté.
Quant au second traité qui se trouve également au tome
III du Theatrum,
intitulé Thesaurus
Alchemiae et dédié au frère Renauld, nous
en
connaissons les éditions suivantes :
1° Thomae aquinatis, secreta Alchimiae ; Coloniae, 1579.
2° Id., Secreta Alchimiae magnalia, in-8° Lugduni, sans date.
3° Id., Lugduni Batavorum, 1598 ;
4° Thomae Aquinatis Alchimiae magnalia, Item Thesaurus Alchimiae,
in-8°, Lugduni, 1602.
Nous
ne reviendrons pas sur les éloges que Langlet du Fresnoy a
donnés à ce traité. Il existe encore une
œuvre de
saint Thomas dont la traduction n’a, pu
trouver place ici, et dont l’intérêt est moindre
à
la vérité. Il est
titré : Liber
Lilii benedicti nuncupatum, etc. C’est un commentaire sur
un poème alchimique de 18 vers (Theatrum chemicum, tome IV, page
959).
C’est peut-être cette œuvre dont le R. P. de Castaigne possédait
le manuscrit de la main même de saint Thomas. Toutefois, je crois
plutôt qu’il s’agit encore d’une autre
œuvre perdue aujourd’hui.
Enfin, signalons le commentaire sur la Tourbe des philosophes
dont
parle Langlet du Fresnoy, mais que je ne connais pas sous le nom du
docteur Angélique. Avant d’entreprendre la
lecture de ce traité, souvenons-nous que les adeptes
recommandent la
prière et surtout la pureté du cœur. Que les
incrédules méditent cette
parole de l’Ecriture : Altissimus
DE
TERRA creavit medicamentum quod
sapiens non despiciet (Eccl. c. 38, v. 4) à laquelle on
ne peut
donner qu’un sens alchimique. Et cette autre : (Proverbes, chap.
III,
16.) La sagesse a la longueur des
jours dans sa droite, et dans sa
gauche les richesses et la gloire ! Admirable définition
de la pierre
philosophale, qui est à la fois, suivant tous les auteurs, une
médecine
qui prolonge la vie et une source intarissable de richesses, tandis que
la science qui y conduit est la sagesse par excellence. L’adepte
se
souviendra en outre que la connaissance parfaite de toutes
les combinaisons du Tarot est
nécessaire pour l’accomplissement de
l’œuvre. Ce secret, renouvelé ici pour la
première fois
depuis trois
siècles, se trouve contenu implicitement dans l’ouvrage
intitulé : La
Toison d’Or ou la fleur des trésors, en laquelle est
succinctement et
méthodiquement traité de la Pierre des Philosophes,
par ce grand
philosophe Salomon Trismosin, précepteur de Paracelse, Paris,
1613. On
y trouvera vingt-deux figures en couleur qui représentent les
vingt-deux phases des sept opérations principales de la
transmutation. Nous donnerons également
à
méditer les sentences symboliques qui accompagnent les planches
admirables d’un ouvrage hermétique presque inconnu, mais
le plus
élevé
et le mieux inspiré, peut-être (Escalier des Sages ou
Trésor de la
philosophie des anciens, mis en lumière par Barent
Coenders van Helpen,
gentilhomme. Cologne, 1693, in-folio.), qui existe.
Ars Laboriosa
Convertens Humiditate Ignea Metalla In D.
Caliditas
Humiditas Algor Occulta Sivitas.
Cunctipotens
Autor Lucis Omnia Regit.
Author Mundi
Omnipotens Rex.
Iucunde Generat
Natura Ignea Solis.
Iu Gehenna
Nostrae Ignis Scientiae.
Aurifica Ego
Regina.
Album
Quœ
Vehit Aurum.
Trium
Elementorum Receptaculum Recondo Aurifodinam.
Separando
Venerum Leniter Philosophiis
Homogeneam
Viscositatem Resuscitat.
Medicinam Ego
Rubeam Creo Universalem Regiamque In Utero Soli.
Solus Altiora
Laboro.
Ces sentences donnent, en quelque sorte, la clef absolue de
l’Œuvre, et
nous terminerons en souhaitant au lecteur, comme l’ont fait tous
les
Adeptes, la plus parfaite réussite dans leurs
expériences, s’ils
veulent placer leur confiance et leur espérance uniquement en
Dieu.
En
dépit des précautions oratoires de Grillot de Givry, pas
une ligne ne semble devoir être retenue, qui pourrait nous
indiquer que l'auteur de la Somme
théologique
a écrit quoi que ce soit sur l'alchimie. Les
généralités concernant le feu constituent un lieu
commun compte tenu du paradigme de l'époque sur les
Éléments d'Empédocle. Les textes pseudo aquinates
évoqués par Grillot de Givry sont les suivants :
61. Thomas
Aquinas.
Secreta Alchemiæ Magnalia: de corporibus supercælestibus,
quod
in rebus inferioribus inveniantur, quoque modo extrahantur, p. 267.
62. Thomas
Aquinas.
De Lapide Minerali, animali & plantali, tractatus, p. 276.
63. Thomas
Aquinas.
Thesaurus Alchemiæ secretissimus ad fratrem Reinaldum, p. 278.
et ils apparaissent au volume III du Theatrum Chemicum. On
trouve encore au volume IV :
137. Thomas
Aquinas.
Liber lilii benedicti, p. 960.
et au volume V :
16. Thomas
Aquinas.
Tractatus sextus de esse et essentia mineralium tractans, p. 806.
Voici à présent des notes de John Ferguson sur Thomas :

scène de la vie aquinate
ln all probability these tracts are not by
Thomas Aquinas, though they may be of not much later date, and Schmieder tries to say a word in
behalf of their genuineness. See Dr. Kopp's
examination of Thomas' views about transmutation. Thomas of Aquino, or Saint Thomas, was born in 1314 at Chaon, in Apulla, of the family of
the Counts of Aquino, In the kingdom of Naples. He studied arts and philosophy at Naples, and from
love of knowledge joined the Dominican Order. As this was against the wishes of his
relations, he was captured by them while he was journeying to
Paris, and kept a prisoner for two years. He
then escaped by a window, went to Rome and to Cologne to be instructed by Albertus Magnus, and to 1255 was created doctor of theology at Paris. He taught philosophy and theology there,
as well as in some Italian universities, and
finally took up his residence at Naples. In 1274 Pope Gregory X. summoned him to the second Council at Lyons, but on the return journey he died in
the monastery of Fossa Nova, 7 March, 1274, in his fiftieth year. He was canonized by Pope John XXII, in 1323, and was included in the five
great teachers of the Church. The schoolmen entitled him Doctor Communis and Angelicus. The writings he has left behind him are so numerous
that he must have been a man of great fertility of thought and ease of expression. His works relate to theology and philosophy mainly, and it is a question if the alchemical writings ascribed to him are really genuine. A translation into French of the tracts ' De Lapide Philosophico
' and ' De Esse
et Essentia Mineralium ' was published in 1898: ' Bibliothèque
Rosicrucienne. Premiere
Série, No. 6. Publiée par le Rite Maçonnique de
Misraïm. Saint Thomas d'Aquin. Traité de la Pierre
Philosophale traduit du latin pour la premiere fois et
précédé d'une Introduction ' [Vignette],
Paris, Bibliothèque Chacornac II, Quai Saint-Mlchel, 1898,
square 8°, pp. 109 [1 blank, 2, 2 blank]. In the introduction is
discussed the question of the authenticity of these writings. Certain
passages from his other writings are adduced to show that he was
skilled in alchemical views,
and the fact that these writings were known to Marbodaeus and others,
that they were printed as early as 1488, and that Castaigne Oeuvres,
1661, 2de ed. ii. p. 4), speaks of his having the original MS. in
Latin, beginning ' Sicut
lilium inter spinas
' would seem to give some support to the idea that these writings may
have emanated from him after all. It is curious and instructive to
compare the tone and arguments of this introduction with the
indignation with which Touron (a Dominican) rejects these alchemical
writings, calls them ' mauvaises pieces,' puts them among the spurious
works, and says that they could be attributed to the saint only at the
expense of justice and good sense. It is, however, a question of
evidence, and not of temper or horror. Thomas Aquinas is of more
importance in the history of medieval philosophy and theology than in
that of chemistry and natural science.
IX. Matière et forme chez Thomas d'Aquin
De
toute évidence, il ne sera pas aisé de rapprocher Thomas
d'Aquin de l'alchimie. Grillot de Givry se perd en des conjectures
improbables, John Ferguson se demande, in fine, si l'on ne pourrait
accorder quelque crédit à un texte de Gabriel de
Castaigne... Essayons de démêler le grain de l'ivraie. On
accorde à Thomas d'Aquin une « croyance » en
l'alchimie sous le prétexte que l'on trouve dans l'un de ses ouvrages la phrase suivante : « La vente d'or artificiel est-elle
licite ? » Il est en tout cas certain que son
intérêt pour l'alchimie n'alla pas plus loin. Notez que
cette seule mention a suffi à faire de lui une autorité
alchimique ! Et l'on a fait circuler sous son nom des traités
comme le Liber lillii benedicti et notre Aurora Consurgens
[nous
parlons bien sûr du texte, traduit par les soins de M.-L. von
Franz]. Comme l'écrit Serge Hutin :
« Thomas
d'Aquin ... n'a pas, contrairement à la légende,
cultivé l'art sacré. Il tenait pourtant l'alchimie pour
une science parfaitement licite, tant qu'elle n'aborde pas le domaine
magique (cf. Somme théologique,
II, qu. LXXVII, art. 2) » [l'Alchimie, Que
Sais-je, p. 47, 10ème éd. , 1999]
Or, voici ce que l'on trouve dans la Somme Théologique [sites consultés :http://docteurangelique.free.fr/
- http://bibliotheque.editionsducerf.fr/
] :
qu. LXXVII ART. 2 : La vente
injuste en ce qui concerne la marchandise.
Objections:
1. Il semble qu'une vente ne devienne pas injuste et illicite en raison
de la chose vendue. Car dans une chose, on doit estimer sa substance
propre plus que tout le reste. Or un défaut qui porte sur la
substance de la chose vendue ne rend pas une vente illicite; ainsi par
exemple, si quelqu'un vend, comme étant véritables, de l'argent ou de l'or fabriqué
par les alchimistes,
qui peuvent servir à tous les usages pour lesquels l'or et
l'argent sont nécessaires, comme des vases ou d'autres objets.
Donc, beaucoup moins encore la vente sera-t-elle rendue illicite pour
des défauts accessoires.
2.
Lorsque le défaut de la marchandise porte sur la
quantité, il paraît léser davantage la justice, car
celle-ci consiste dans l'égalité. Or la quantité
est connue à l'aide de mesures. Et comme l'a noté
Aristote, les mesures que l'homme applique aux choses dont il se sert
ne sont pas déterminées, mais sont plus ou moins grandes
selon les pays. On ne pourra donc éviter ce défaut de
quantité de la marchandise. Par suite il ne peut rendre la vente
illicite.
3.
Il y a encore un défaut dans la marchandise si elle n'a pas la
qualité requise. Mais pour apprécier cette
qualité, il faut une grande science, qui manque à la
plupart des vendeurs. La vente ne sera donc pas rendue illicite du fait
d'un tel défaut.
En
sens contraire, S. Ambroise écrit: « La règle
évidente de la justice est que l'homme de bien ne doit pas
s'écarter de la vérité, ni faire subir à
personne un dommage injuste, ni frauder sur la marchandise. »
Réponse:
Trois défauts peuvent affecter un objet à vendre. L'un
porte sur la nature de cet objet. Si le vendeur sait que l'objet qu'il
vend a ce défaut, il commet une fraude dans la vente, et
celle-ci par là-même devient illicite. C'est ce
qu’Isaïe (1, 22) reproche à ses contemporains:
«
Votre argent a été changé en scories; votre vin a
été coupé d'eau » , car ce qui est
mélangé perd sa nature propre. - Un autre défaut
porte sur la quantité que l'on connaît au moyen de
mesures. Si donc au moment de la vente on use sciemment d'une mesure
défectueuse, on commet encore une fraude et la vente est
illicite. Aussi le Deutéronome (25, 13) prescrit-il: « Tu
n'auras pas dans ton sac deux sortes de poids, un gros et un petit. Tu
n'auras pas dans ta maison deux sortes de boisseaux, un grand et un
petit », et plus loin: « Car il est en abomination à
Dieu, celui qui fait ces choses; Dieu a en horreur toute injustice.
» - Le troisième défaut possible est celui de la
qualité; par exemple vendre une bête malade comme saine.
Si le vendeur fait cela sciemment, il commet une fraude et la vente est
illicite.
Dans
tous ces cas, non seulement on pèche en faisant une vente
injuste, mais on est tenu à restitution. Si cependant le vendeur
ignore que l'objet qu'il vend est affecté de ces défauts,
il ne pèche pas, car il ne commet que matériellement une
injustice et son action morale elle-même n'est pas injuste, nous
l'avons déjà vu. Mais lorsqu'il S'en aperçoit, il
est tenu à dédommager l'acheteur.
Ce
que nous disons du vendeur vaut également pour l'acheteur. Il
arrive en effet que le vendeur estime moins cher qu'elle ne vaut
l'espèce de l'objet qu'il vend, lorsque, par exemple, il croit vendre du cuivre jaune
alors que c'est de l'or;
l'acheteur, s'il en est averti, fait un achat injuste et est tenu
à restitution. Il en va de même pour les erreurs de
qualité et de quantité.
Solutions:
1. Ce qui fait la cherté de l'or et de l'argent, ce n'est pas
seulement l'utilité des objets qu'ils servent à fabriquer
ou les autres usages auxquels on les emploie; mais aussi la noblesse et
la pureté de leur substance. C'est pourquoi si l'or ou l'argent
issu du creuset des alchimistes n'a pas la substance véritable
de l’or ou de l'argent,
la vente en est frauduleuse et injuste: et surtout parce que l'or et
l'argent servent, par leurs propriétés naturelles,
à certains usages auxquels l'or artificiel des alchimistes ne
peut servir;
comme, par exemple, pour dissiper certaines humeurs tristes et servir
de remède contre certaines maladies. En outre, l'or naturel peut
servir à des emplois plus fréquents et conserve plus
longtemps sa pureté que l’or fabriqué. - Mais si l’alchimiste
parvenait
à faire de l’or véritable, il ne serait pas
illicite de
le vendre pour tel;
car rien n'interdit à un artisan de se servir de certaines
causes naturelles pour produire des effets naturels et vrais; S.
Augustin fait cette remarque au sujet de l'art des démons.
2.
Il est nécessaire que les mesures appliquées aux
marchandises varient avec les lieux, selon l'abondance ou la
pénurie de ces produits; parce que là où
règne l'abondance, les mesures sont ordinairement plus fortes.
Cependant en chaque lieu, c'est aux chefs de la cité qu’il
appartient de déterminer les mesures exacte des articles en
vente, en tenant compte des conditions des lieux et des choses
elles-mêmes. Ainsi n'est-il pas permis de dépasser ces
mesures fixées par les pouvoirs publics ou par la coutume.
3.
S. Augustin fait remarquer que le prix des marchandises ne s'estime pas
d'après la hiérarchie des natures, puisqu'il arrive
parfois qu'un cheval se vende plus cher qu'un esclave, mais
d'après l'utilité que les hommes peuvent en retirer. Il
n'est donc pas nécessaire que le vendeur ou l'acheteur connaisse
les qualités cachées de l'objet en vente, mais seulement
celles qui le rendent apte à servir aux besoins humains, par
exemple, s'il s'agit d'un cheval, qu'il soit fort et rapide, etc. Or ce
sont là des qualités que le vendeur et l'acheteur peuvent
facilement reconnaître.

scène de la vie aquinate
Voudra-t-on
nous dire dans quel passage [c'est
nous qui soulignons]
Thomas tient l'alchimie pour « une science parfaitement licite
» ? En fait, il semble bien qu'il y ait eu là encore
amalgame : ce n'est pas l'idée alchimique que défend ici
Thomas, mais uniquement le bien fondé où un artiste peut
être de l'assurance de vendre un objet de façon non
frauduleuse. C'est donc uniquement de morale qu'il est question et l'on
chercherait en vain une relation spécifique à l'Art
sacré. Il semble plus juste de voir dans les propos de Thomas de
simples notes sur ce qui n'était alors - l'alchimie -
considéré que comme une simple branche des sciences
naturelles. Dans son ouvrage The Arts of the
Alchemists, C.A. Burland écrit :
« Saint
Thomas d'Aquin, plus proche par ses conceptions des savants
d'aujourd'hui, estimait qu'avec des connaissances suffisantes l'on
pouvait affirmer et transformer la structure même de la
matière... et ce bien que rien ne lui eût permis de
pressentir ce qui devait devenir un jour la physique nucléaire.
» [trad. Robert Laffont, 1969]
De telles projections sur l'avenir ont-elles réellement une
portée historique ? On se permettra d'en douter. Il reste que
Burland n'a hélas pas cité ses sources. Dans son Giordano Bruno et la
Tradition hermétique, F. Yates cite Campanella :
«
Thomas d'Aquin, dit-il, enseigne que nous ne pouvons avoir connaissance
de la Trinité par de smoyens naturels quels qu'ils soient, car
celle-ci ne se reflète pas dans les créatures. Mais saint
Thomas " n'avait pas lu les
platoniciens, ni Trismégiste, dont les oeuvres, à son
époque, n'avaient pas encore été traduites en latin
" (Campanella, De Sancta monotriade, p. 12) ... »
[trad. Dervy, 1988, p. 444, Giordano Bruno et Tommaso Campanella]
On comprend un peu mieux, dans ces conditions, que Thomas ait
parlé de la magie et de ses pouvoirs - notamment dans sa
description de la nature ou des pouvoirs des talismans [cf. Thomas Aquinas, Opera Omnia,
Rome, 1570, XI, Pars Aletra, folios 241r-242r]
- de façon telle que l'hermétisme ne pouvait y avoir
aucune part... Heureusement, il existe un ouvrage qui va nous permettre
d'en savoir un peu plus sur ce que Thomas attachait, au plan du
concept, à la notion de matière et de forme [il n'est pas dans nos vues de nous
livrer ici à une exégèse sur la Somme théologique,
quand bien même ce qu'y dit Thomas est d'une extrême
importance, sous le rapport de l'animus et de l'anima]. Et nous
allons retrouver ainsi, par analogisme, nos sulphur
et mercurius
.

frontispice de l'Accord de la
Philosophie de saint Thomas et de la science moderne
Cet ouvrage de
Henry Ramière sur
l'Accord de la
Philosophie de saint Thomas et de la science moderne [
Périsse Frères, Paris,
1877] dont nous allons donner plusieurs extraits permettra
d'illustrer par l'exemple l'analogisme herméneutique.
CHAPITRE
SECOND Théorie
de la matière et de la forme.
- Quelle est en général la nature des êtres
matériels, et quelle est en particulier la nature de l'homme, en
tant que par son corps il appartient au monde matériel ? Cette
question n'appartient pas, au moins exclusivement, à la physique
: elle est aussi du domaine de la philosophie et de la
théologie. L'objet spécial de la physique est
l'étude des propriétés sensibles des corps,
l'observation des phénomènes par lesquels se
révèlent les forces diverses dont ils sont doués
et la détermination des lois qui président à
l'exercice de ces forces. Mais c'est à la métaphysique
qu'il convient de rechercher les propriétés essentielles
qui entrent dans l'idée même du corps, et le distinguent
des êtres spirituels. Et comme, dans l'homme, le corps s'unit
à l'esprit et partage ses destinées; comme, en
Jésus-Christ, le monde corporel a été
associé à la dignité divine, la théologie
ne peut nous donner une parfaite connaissance de nos destinées et de notre divinisation par l'Homme-Dieu sans
s'appuyer sur une notion exacte de la nature des corps. Pour
acquérir cette notion, nous avons deux moyens :
l'expérience [laboratoire]
et le raisonnement [oratoire].
L'expérience d'abord : car nous ne connaissons les corps que par les sensations qu'ils produisent en nous [propriétés
organoleptiques, cf. Chevreul qui, en
un certain sens, avait anticipé sur certaines réflexions
des psychanalystes].
Mais cette première connaissance, qui n'a pour objet que des
phénomènes transitoires, ne suffit pas à nous
révéler la nature intime des corps. Pour la
découvrir, il faut analyser par la réflexion intellectuelle les faits saisis par
l'expérience, et déduire de la nature des effets produits
la nature de la cause d'où ils émanent. Deux conditions
sont donc indispensables pour arriver à une solution exacte et
complète du problème qui nous occupe : une
expérimentation attentive et un raisonnement rigoureux. Aucune
de ces deux conditions ne peut suffire sans l'autre :
l'expérience ne peut se substituer au raisonnement, de
même que le raisonnement ne peut se passer de
l'expérience. Mais du moment que ces deux forces s'unissent
ensemble, on pourra être assuré d'atteindre le but
désiré, autant dn moins qu'il est accessible à
l'intelligence de l'homme. Or, de ces deux conditions, il en est une
que la philosophie ancienne ne possédait qu'imparfaitement ;
elle était dépourvue des puissants moyens d'observation que la science a acquis depuis trois
siècles, et à l'aide desquels celle-ei peut suivre jusque
dans le monde des infiniment petits les transformations des corps ;
mais, en revanche, les Pères de la philosophie scolastique,
Aristote, Saint Augustin, saint Thomas, possédaient une
puissance d'intuition et d'analyse dont nos observateurs modernes sont
trop souvent dépourvus [en fait, il
s'agissait d'expériences de synthèse mentale].
On peut donc s'attendre à ce que, partant des faits
généraux que l'expérience de chaque jour
révèle à tous les yeux, ces grands génies
auront su en déduire la théorie générale de
la nature des corps [on
sait le peu de crédit que l'on doit accorder à
l'empirisme en matière de science ; il en va autreemnt dans le
domaine, si vaste, des sciences humaines]. Ils l'ont fait
réellement ; et ils nous ont donné de cette
théorie une formule aussi solide que lumineuse quand ils ont dit
que tout corps est un composé de matière [la matière
correspond à la TERRE, c'est-à-dire au substrat ou
à la résine de l'or :
] et de forme
substantielle [il
s'agit du sulphur
projeté dans la Toyson d'or :
].
Pour saisir la vérité de cette formule, il suffit d'en
comprendre le sens, et de fixer notre attention sur les
phénomènes qui s'offrent constamment à nos
regards. Impossible de jeter les yeux sur le monde matériel sans
se convaincre qu'il est sujet à une perpétuelle et
universelle transformation. Toutes les substances dont il est
composé se mêlent sans cesse, et passent les unes dans les
autres : les corps inorganiques se combinent entre eux de mille
manières ; leurs éléments, en passant da
règne minéral dans le règne végétal,
y acquièrent une manière d'être toute nouvelle ; et
ils ne subissent pas un changement moins profond quand, de la substance
des plantes, ils passent dans celle des animaux. De ce fait constant et
universel, les anciens philosophes avaient déduit cette
conclusion évidente : puisque les substances qui composent le
monde matériel se transforment les unes dans les autres, il faut
qu'il y ait en elles deux sortes d'éléments : ceux qui
leur sont communs et ceux qui les distinguent les unes des autres.
Ainsi, dans le pain dont je me nourris, il y a quelque chose qui, de la
substance de ce pain, passera dans ma substance ; voilà ce que
les anciens philosophes nommaient matière. Mais après que
la nutrition est achevée, ce qui d'abord était pain et
appartenait à la nature végétale est devenu corps
humain et appartient à la nature animale ; la matière du
pain n'a pas été détruite, mais elle a reçu
une nouvelle manière d'être, une nouvelle forme ; et cette
forme n'est pas purement accidentelle, comme celle qui pouvait
être donnée au pain et changée de mille
manières sans qu'il cessât d'être pain. Ici la
transformation atteint la substance elle-même, qui cesse
d'être ce qu'elle était, pour faire place à une
substance toute différente ; la forme que la matière du
pain a acquise est donc vraiment une forme substantielle [c'est
une certaine variété de transsubstantation et elle
s'explique par des raisons entièrement chimiques, ayant trait
aux enzymes et à la nature particulière, protidique,
lipidique et glucidique des aliments ; toutefois, dans
l'hermétisme appliqué à l'alchimie, l'enzyme
employée est tout à fait spéciale et les Adeptes
l'ont nommée feu secret ou AZOTH
parce qu'elle brûle sans détruire, par adaptation. C'est
ce qu'enseigne la Tabula smaragdina].
Réduite à ces termes, la théorie scolastique est
d'une évidence tellement palpable qu'elle devient, en quelque
sorte, une vérité de sens commun. Donnez-moi un homme tant soit peu
capable de réfléchir, et il comprendra parfaitement que
le changement d'un corps dans un autre suppose trois choses : l'une,
qui existait déjà et qui demeure : c'est la
matière [la
salamandre, cf. Fontenay, symbolum de la
] ; une autre qui
était et qui
cesse d'être : c'est la forme de la substance détruite [équivalent du
vieux roi de Jung : il s'agit du Lion rouge des alchimistes] ;
une troisième enfin, qui n'était pas et qui commence d'être : c'est la forme de la substance nouvelle [le phénix,
image de la réincrudation qui trouve dans le processus
d'individuation son évident reflet, cf. Poème
du phénix attribué à Lactance].
Il suffira donc que vous définissiez les termes, pour que cet
homme s'accorde avec Aristote affirmant que la génération
de toute substance corporelle a trois principes : la matière, la
forme et la privation. Mais pour être évidente et
élémentaire, cette théorie n'en est ni moins belle
ni moins féconde. Elle nous permet de discerner dans les corps
deux ordres de propriétés, qui se rapportent aux deux
principes positifs par lesquels chacun de ces corps est
constitué : les propriétés passives se rapportent
à la matière [c'est
le patient, image de la part mercurielle du Soufre, réceptacle
de la teinture et animus : il faut y voir le Mercurius où
l'hiéroglyphe solaire jaillit du sein de la nigredo selon
:
+
+
=
], les
propriétés actives
à la forme [il s'agit de
l'agent, forme active du Soufre solaire
ou teinture du lapis
]. D'un côté, l'élément
indéterminé et apte par conséquent à
recevoir des déterminations différentes [nommé par les
alchimistes le sel d'Amon :
. Sous le point de vue
chimique vulgaire, il s'agit d'une résine silicato alumineuse]
; de l'autre côté, l'élément
déterminant et constituant l'être dans son espèce [
c'est la
grenade hermétique ou pomme d'or - mhlon - qu'on peut encore
lire agnus dei en raison
d'une homonymie entre pomme et agneau en grec :
].
Et du monde corporel cette théorie étend ses
ramifications jusque sur le monde des esprits. Dans nos connaissances
intellectuelles, dans les habitudes de notre volonté, dans les
vertus surnaturelles, dans les sacrements, dans la classification de
tous les êtres, dans la coordination de toutes les sciences,
à côté du principe matériel, passif et
indéterminé, qui constitue le genre et la puissance, nous
retrouverons le principe formel et actif qui détermine cette
puissance et spécifie la propriété
générique [archée de
nature : arch tupoV].
Il n'est peut-être pas d'expression qui trouve dans la
philosophie et dans la théologie une application plus
fréquente et plus lumineuse que les mots de matière et de
forme et leurs dérivés. [...] Au lieu de deux
principes, nos philosophes modernes n'en admettaient qu'un, mais ils ne
s'accordaient pas : les uns, les atomistes ne voulaient que
l'élément passif, l'atome [voir
là-dessus notre monade]
; et ils ne voyaient pas qu'un être purement passif, outre qu'il
serait parfaitement inutile dans l'univers, ne serait pas même
connaissable, puisqu'il ne pourrait se manifester par aucune action ;
les antres, les dynamistes, n'admettaient que l'élément
actif, la force [la
Force représente la Trinité =
+ † +
,
cf. Monade]
; et ils ne comprenaient pas que la force ne peut exister qu'à
la condition d'appartenir à quelqu'un ou à quelque chose.
C'est ainsi qu'en cherchant à s'émanciper du joug de la
scolastique, on se mettait en révolte ouverte contre le bon
sens. Mais l'erreur est essentiellement changeante ; et voilà
qu'aujourd'hui, des rangs les plus avancés de la science
moderne, part cette déclaration qui affirme de nouveau, en
l'exagérant, le dualisme péripatéticien :
« J'ai
la conviction que la théorie atomique, qui a joué un
rôle si important dans la chimie moderne, n'est qu'un
échafaudage imparfait destiné
à être renversé ; et, avec les plus éminents
physiciens du temps présent, je me sens attiré vers cette
vue de la nature qui n'admet dans le cosmos, outre l'intelligence; que
deux principes distincts, la matière
et la force
; qui considère toute matière comme homogène - et
toute force comme une dans son principe, et qui rapporte toute la
variété des substances aux affections d'un même substratum modifié
par le jeu différent des forces. »
C'est ainsi que s'exprime l'éminent chimiste américain J.
Cooke, dans le livre intitulé : New Chemistry
(Chimie nouvelle), dont la traduction fera prochainement partie de la
Bibliothèque scientifique internationale. [il
s'agit du livre, publié en 1873, par Josiah P. Cooke (D.
Appleton & Co., New-York). Vues avec beaucoup de recul, on ne peut
donner tort absolument à Cooke : les atomes ne sont plus des
particules indissociables et, plus que jamais, la notion de FORCE -
sous l'aspect de l'unification, i.e. finalement d'une monade
- est
placée au firmament du paradigme scientifique]
CHAPITRE TROISIÈME Deux
manières d'entendre la théorie de la matière [
] et de la forme [
].
Ainsi, au moment même où les philosophes catholiques
rentrent dans les voies traditionnelles et retrouvent dans leur accord
avec les grands maîtres du passé l'indispensable garantie
de leur union dans le présent, ils voient revenir à
eux les sciences d'observation, qui semblaient avoir fait divorce avec
la métaphysique. Il y a là sans doute de quoi nous
encourager à faire de nouveaux efforts pour rendre notre union
plus étroite encore et notre accord avec les anciens encore plus
parfait [cette
conjonction s'est concrétisée à la fin du XXe
siècle grâce à des philosophes comme Paul
Feyerabend - cf. Contre la
Méthode, Adieu la
Raison - ou des savants comme Ilya Prigogine - cf. la Nouvelle Alliance, Entre le Temps et l'Eternité,
rédigés en coll. avec la philosophe Isabelle Stengers -
et la liste n'est point close : il faudrait citer de grands anciens
comme Bachelard, Merleau-Ponty, Koyré, etc.].
Malheureusement, la division commence entre nous, aussitôt que
nous cherchons à préciser les données
générales qui viennent d'être exposées, et
à déterminer la nature des deux principes qui constituent
l'essence du corps. Tant que nous restons dans l'ordre idéal, il
n'y a pas de difficulté : par matière nous entendons tous
l'élément passif et potentiel des substances corporelles,
comme nous entendons par forme leur élément actuel et
actif. Mais cette
distinction idéale peut-elle se réaliser dans les faits ?
La matière et la forme, que nous voyons se séparer l'une
de l'autre dans les composés organiques, sont-elles
également séparables dans les composés
inorganiques et dans les corps simples ? La chimie se trompe-t-elle
quand elle croit voir dans ceux-ci le dernier terme de la
décomposition de tous les autres corps ? Faut-il admettra qu'ils
se décomposent eux-mêmes en deux principes premiers, en
une matière qui leur est commune et en la forme propre à
chacun d'eux ; ou bien faut-il reconnaître que, dans chaque corps
simple, la matière et la forme, le principe actif et le principe
passif, l'élément déterminable et
l'élément déterminant sont réellement
inséparables et distincts seulement par la pensée ? [on
serait tenté de voir là, si ce n'était interdit
pour des raisons chronologiques, une ébauche des conflits de la
physique quantique - dualité, complémentarité,
impossiblité de localiser à la fois une particule de par
sa vitesse et sa position, aspect confiné des quarks,
non-séparabilité, etc.] Nous venons de formuler
les deux interprétations de la doctrine scolastiqne qui divisent
nos écoles, et y soulèvent des luttes dont la
vivacité nous paraît dépasser de beaucoup la
gravité réelle du sujet.
D'un côté, on soutient que tous les corps terrestres et
atmosphériques sont formés d'une matière commune
à tous ces corps, et passant des uns dans les autres [c'est
la définition typique de la matrice mercurielle qui explique des
détails iconographiques où l'on voit les sept
planètes réunies autour d'un puits] ;
dénuée par elle-même de toute
propriété spécifique et de toute activité,
mais recevant successivement les propriétés et les forces
des substances dans lesquelles elle passe ; n'ayant aucune forme
à elle, et ne demeurant pourtant jamais dépouillée
de toute forme, parce que, à mesure qu'elle perd la forme
première, elle en acquiert une nouvelle. Dans ce système,
il n'y a dans la nature aucun corps simple, dans le sens que la chimie
donne aujourd'hui à ce mot, c'est-à-dire qu'il n'y a
aucune substance indécomposable. L'oxygène,
l'hydrogène [cf. commentaire
à AC, I]
et tous les corps semblables sont composés, comme tous les
autres, de matière et de forme ; et loin d'être
inséparables, ces deux principes se séparent de fait l'un
de l'autre, chaque fois que les corps appelés simples se
combinent ensemble. Ils perdent alors leur forme, leur être
spécifique ; et il ne reste d'eux que la matière,
laquelle revêt un être nouveau, sauf à recouvrer
plus tard sa forme première, si elle est abandonnée par
celle qui lui donne son existence présente. [dans notre Monade,
nous présentons la trinité Cronos - Héphaistos -
Zeus comme l'équivalent d'une composition où le
joue le rôle
de pivot et de médiateur ; c'est la FORCE évoquée
par H. Ramière]
Dans l'autre système, au contraire, les éléments
premiers de tous les composés organiques et inorganiques sont
des corps simples, ainsi nommés parce qu'aucune force, soit
mécanique, soit chimique, ne peut les décomposer. Dans
ces corps, par conséquent, le principe actif est
inséparable du principe passif ; les forces qui les distinguent,
lorsqu'ils sont isolés, ne les abandonnent pas lorsqu'ils se
combinent ensemble pour former les divers composés. Dans la
combinaison, ces forces, modifiées par leur action mutuelle, se
manifestent pas des phénomènes différents de ceux
qui résultaient de leur action isolée ; mais
aussitôt que la combinaison sera dissoute, les forces, qu'elle
avait modifiées sans les détruire, se
révéleront de nouveau par leurs effets primitifs. [c'est le concept
moléculaire ; il est intégrable dans le cadre de notre Monade
si l'on tient
compte de son aspect dynamique : naturellement, cela doit s'entendre cum grano salis]
Ces deux doctrines sont donc en opposition, soit par rapport aux
éléments primitifs des corps, soit à
l'égard des composés.
Tandis que, pour la première, l'élément primitif
de tous les corps est une matière homogène [il s'agit du Mercure
des alchimistes ou, du moins, de cette materia
prima qu'ils ont appelée leur humide
radical métallique]
dénuée par elle-même de toute forme et de toute
force, il y a, dans l'autre système, plusieurs
éléments primitifs doués de forces essentielles
à chacun d'eux, qui les distinguent les uns des autres. [notons que le
système des triangles de Platon, cf. Timée, permet d'effectuer
une transition entre les deux systèmes ; voyez Chevreul, idée alchimique, V]
Pour les anciens, les composés eux-mêmes n'ont jamais
qu'un seul principe de force, une seule forme substantielle ; pour les
modernes, les forces des corps simples subsistent dans les
composés, sauf à être dominés, dans les
composés vivants, par la force vitale. Il y a donc deux
questions distinctes : celle des corps simples et celle des
composés ; mais au point de vue de la science
expérimentale, ces deux questions se réduisent à
une seule : car, comme on n'est jamais parvenu à
décomposer les corps simples [n'oublions pas que
ce texte date du XIXe siècle !],
on ne peut soutenir que, dans ces corps, le principe actif est
séparable du principe passif qu'autant qu'on suppose que cette
séparation s'opère lorsque ces corps se combinent
ensemble. Tel est donc le point qu'il faudra d'abord examiner, pour
savoir jusqu'à quel point la chimie moderne, qui soutient la
permanence des forces élémentaires dans les
composés, est conciliable avec la doctrine
péripatéticienne [i.e. d'Aristote]
qui, suivant ses modernes défenseurs, ferait disparaître
dans la combinaison les forces des composants, pour les remplacer par
les forces de la forme unique du composé. [les
alchimistes ont depuis longtemps posé le problème de
cette dualité et ce, dès les débuts de
l'iconographie ; la figure
XXVIII offre
ainsi l'image de l'intrusion de la quaternité dans la
trinité : ce système est dynamique déjà,
envisagé sous le rapport de la psychanalyse. Il l'est a fortiori
pour les chimistes et il l'a toujours été, in essentia,
pour les alchimistes.]
On trouvera à l'Appendice (Appendice I) un exposé
très-net de ces deux systèmes, rédigé par
un professeur d'une de nos Facultés catholiques,
déjà avantageusement connu dans le monde savant par
plusieurs doctes ouvrages. Invité à donner son avis sur
la possibilité de concilier les deux théories rivales, il
a mis en regard les solutions que chacune des deux écoles donne
aux principaux problèmes relatifs à la constitution des
corps. Nous prenons d'autant plus volontiers cet exposé pour
base de notre étude qu'il a été reproduit, quant
aux trois premiers articles, par la Scienza italiana, revue
nouvellement fondée en Italie pour soutenir le système
péripatéticien. L'éminent rédacteur de
cette revue admet l'exactitude de l'exposé ; mais, tandis que
l'auteur de ce dernier document conclut en faveur de la science
moderne, son critique se fait fort de démontrer que, à
l'égard des trois questions proposées, la solution
péripatéticienne est seule admissible. L'examen des
arguments mis en avant de part et d'autre nous fournira toute
facilité pour juger laquelle des deux doctrines est plus
conforme aux enseignements de saint Thomas et aux vrais principes de la
philosophie.
CHAPITRE QUATRIÈME - Arguments en faveur
du système thomiste.
Il est probable que ceux de nos lecteurs demeurés jusqu'à
ce jour étrangers à la controverse qui nous occupe,
éprouveront, à la lecture de l'exposé auquel nous
venons de les renvoyer, une impression défavorable à
l'égard de la doctrine désignée par le nom de
péripatéticienne. Pour être juste, nous devons les
prévenir contre cette impression, en les avertissant que si
cette doctrine a contre elle les apparences sensibles, elle a pour elle
de graves raisons. Ces raisons sont surtout les suivantes : II semble
d'abord que la doctrine péripatéticienne offre seule une
sauvegarde suffisante à l'unité substantielle des corps
inorganiques, gravement compromise par le système opposé.
Il n'y a en effet dans les corps que deux sortes de
propriétés : les propriétés substantielles [
] et les propriétés accidentelles [
].
On nomme substantielles toutes les propriétés qui donnent
à un corps son être propre et le constituent dans son
espèce. Une fois doté de son existence spécifique,
tant qu'il n'en sera pas dépouillé pour en revêtir
une autre, toutes les propriétés et les relations qu'il
pourra acquérir seront purement accidentelles [on
peut établir ici une relation aux vêtements dont le roi et
la reine doivent être dépouillés lorsqu'ils
pénétrent dans la fontaine de jouvence]. Or, dans
le système de
l'école chimique, les corps simples ont, par eux-mêmes et
dès l'origine, une existence déterminée et des
propriétés essentielles dont ils ne peuvent plus
être dépouillés. Ce sont donc de véritables
substances ; et les corps composés auxquels nous donnons ce nom
ne sont pas des substances, mais des agrégats de substances. Si
l'oxygène et l'hydrogène, en se combinant ensemble pour
former l'eau, conservent leurs principes constitutifs et leurs
propriétés spécifiques, l'eau n'est pas un corps,
mais un assemblage de deux corps. Cette conséquence n'est-elle
pas contraire au sens commun et aux conclusions de la science. Celle-ci
en effet établit une distinction essentielle entre les
composés chimiques et les simples mélanges [le
lapis des alchimistes est un Mixte fait de deux composés : l'un
est minéral, l'autre métallique. On peut déceler
un rapport de connivence entre, d'une part la dualité { forme -
accident } et d'autre part la dualité { substance -
essence }]
: ces derniers n'ont qu'une unité accidentelle et apparente,
puisque, en réalité, ils sont composés de
molécules parfaitement distinctes les unes des autres et
séparables par des moyens mécaniques. Dans les
composés chimiques, an contraire, chacun des composants se
compénètre tellement avec l'autre qu'aucune force
mécanique ne peut les disjoindre [c'était avant
le XXe
siècle, le cas des atomes ; ce fut ensuite le cas des
constituants de l'atome jusqu'à ce que l'on arrive aux quarks].
Ils se retrouvent ensemble dans les moindres parties de l'espace occupé par le composé ; en un mot, ils ne sont
pas seulement mis comme dans les mélanges, mais ils sont
vraiment un [on retrouve
l'EN TO PAN de la grande
tradition hermétique].
Cette unité s'explique parfaitement dans la doctrine
péripatéticienne, qui supprime les formes substantielles
des composants pour leur substituer la forme unique du composé ;
mais ne devient-elle pas inexplicable dans le système contraire ? Un
autre inconvénient plus grand encore semble résulter de
celui-là : si les corps simples conservent leurs principes
actifs et par conséquent leur individualité, dans les
composés inorganiques, ils les conservent également dans
les composés vivants, dans le corps humain, par exemple. Saint
Thomas admet cette assimilation des deux genres de composés, et
les savants la tiennent pour indubitable. Il y aurait donc, dans
l'homme, avec l'âme raisonnable, autant de principes actifs qu'il
y a d'éléments ou de corps simples. L'homme par
conséquent ne serait plus une substance unique, mais un
agrégat d'une multitude de substances ; l'union de l'âme
avec ces éléments ne serait plus substantielle mais
accidentelle ; et l'on ne pourrait plus dire avec le concile de Vienne
et avec Pie IX que l'âme est la forme essentielle et
immédiate du corps humain [tout semble indiquer
qu'en effet, le corps est notre essence, l'âme n'étant
qu'un accident].
Telles sont les preuves principales qu'apportent en faveur de cette
doctrine ses modernes défenseurs. Les anciens produisaient
encore d'antres arguments fondés sur l'expérience, qu'on
n'a plus le droit d'alléguer aujourd'hui, vu qu'une observation
plus exacte a démontré la fausseté des faits
d'où ils étaient déduits. Il nous est
également impossible de saisir la force probante d'une
considération sur laquelle s'appuient parfois les nouveaux
thomistes. Entre l'étendue dont ils font la
propriété de la matière, et la force qu'ils
attribuent en propre à la forme, ils croient trouver une
opposition trop grande pour que l'une et l'autre puissent
résulter ou, comme ils disent, pulluler d'un même principe
; et ils en concluent que, même dans les éléments,
la matière doit être réellement distincte de la
forme. Cette conclusion ne nous paraît nullement ressortir des
prémisses, qui elles-mêmes sont très-contestables.
Il ne s'agit pas de savoir si l'étendue [les alchimistes
disent le
] et la force [idem sulphur
]
procèdent d'un même principe, mais si elles coexistent
dans un sujet absolument identique. Or, si différentes que
soient ces propriétés, on ne voit pas qu'elles s'excluent
l'une l'autre ; au contraire, il paraît évident qu'elles
sont inséparables. N'est-ce pas un principe unanimement admis
par les scolastiqnes, que, dans tout être, l'opération, et
par conséquent la force, a pour principe l'être
lui-même : Operari sequitur
esse
? Comme l'être simple et spirituel implique une force simple et
spirituelle, ainsi à la substance matérielle et
étendue est nécessairement inhérente une force
matérielle et étendue. Il n'y a certainement pas plus
d'opposition entre l'étendue et la force matérielle qu'il
n'y en a entre l'intelligence et la puissance végétative,
dont l'âme humaine est simultanément douée [on parle ici de
l'anima
].
Mais à défaut de ces arguments, ceux que nous avons
précédemment exposés pourraient suffire ; et nous
ne devrions pas hésiter à repousser la doctrine de
l'école chimique s'il était démontré
qu'elle détruit l'unité substantielle du corps en
général et de l'homme en particulier.
CHAPITRE CINQUIÈME Précis
historiques de la controverse.
Avant d'entrer dans la discussion des systèmes que nous venons
d'exposer, il ne sera pas inutile de jeter un rapide regard sur
l'histoire de cette controverse, et sur la situation présente
des deux partis. Ce n'est pas d'aujourd'hui en effet qu'on a
commencé à scruter le problème de la composition
des corps, et à mettre en avant pour le résoudre des
hypothèses opposées. La grande querelle des universaux
n'était pas encore apaisée, que déjà on
commençait à se combattre sur ce nouveau terrain. La
question de la pluralité
des formes dans les corps, et en particulier dans le corps humain, est
une de celles au sujet desquelles l'école dominicaine de saint
Thomas et l'école franciscaine de Scot se divisèrent
dès l'origine ; et nous avons lieu de croire que cette division,
maintenue et aggravée par l'ardente rivalité des deux
écoles, a été un des obstacles principaux à
la calme solution du problème. Déjà les
commentateurs arabes d'Aristote avaient pris parti dans cette question,
et ils s'étaient jetés dans l'extrême opposé
au système thomiste. D'après eux, les
éléments restent dans tous les composés et par
conséquent dans le corps humain, soit avec
l'intégrité de leur nature, comme le voulait Avicenne,
soit, comme l'enseignait Averroès, en atténuant
l'intensité de leurs formes substantielles, à la
manière des accidents. (S. Th. Somme théol.
1 q. 76 à 4. ad 4.) Le docteur angélique repoussa de
toutes ses forces ce système incompatible avec l'unité du
composé humain. Il enseigna donc que, dans l'homme, et par
conséquent dans toutes les autres substances composées,
il n'y a qu'une seule forme substantielle, qui donne à chaque
substance son être spécifique. Dans l'homme, cette
substance est l'âme raisonnable [le
système d'Averroès admet par le fait même de
l'atténuation la notion d'échanges ; mais surtout,
Averroès admet en reprenant Aristote, la distinction entre
l'abstraction - qu'il faut lire SUBLIMATIO - entre nos intellects
humains en puissance - à lire
par la
médiation de
- et
l'Intellect,
toujours en acte, qui effectue en nous le passage de la puissance
à l'acte - à lire
par la
médiation de
.
Averroès
voit enfin le monde comme une émanation - i.e. une PROJECTIO -
descendant incessamment de Dieu]
; et par conséquent c'est de l'âme que le corps tient
l'être qui le constitue dans son espèce, et le distingue
de tous les autres corps. Cette doctrine paraît avoir
été vivement combattue, dans l'Université de
Paris, du vivant même de saint Thomas ; mais après sa
mort, l'école scotiste s'étant formée, et ayant
acquis un ascendant considérable, à la faveur des
vicissitudes politiques, les attaques contre la doctrine de saint
Thomas, exagérée peut-être déjà par
ses disciples, acquirent un nouveau degré de violence. Les
Universités anglaises s'unirent à celle de Paris pour la
combattre ; et elle fut même condamnée comme contraire
à la foi catholique par Peckham, archevêque de
Cantorbéry (On trouvera
dans l'Appendice II le curieux texte de cette condamnation, dans
laquelle l'unité de forme substantielle dans l'homme est présentée comme
une doctrine récemment introduite dans les écoles et
contraire à l'enseignement unanime des Pères et des
Docteurs.). On ne lui opposait pas en effet seulement des
objections philosophiques ; on l'accusait encore d'ébranler
plusieurs dogmes de foi. Si le corps, disait-on, est redevable à
l'âme seule de son existence déterminée [les
alchimistes orientent le CORPS de leur pierre par la forme de
l'Âme qu'ils y infusent ; c'est en ce sens que l'on doit
comprendre que l'âme n'est qu'un accident],
les corps des saints ne sont plus, après leur mort, les
mêmes que durant leur vie ; ils ont révêtu une forme
spécifiquement différente, et qui n'a rien de commun avec
l'âme sainte par laquelle ces corps furent jadis animés [il
y a des parallèles évidents à faire avec la forme
que présente les corps ouverts des métaux : ils sont
morts du fait de l'action du dissolvant et, pour autant, vivent
toujours, sous forme sublimée, par la médiation du
Mercurius
ou spiritus sanctus
: c'est l'équivalent même des corps glorieux]
; et comme la matière reçoit de la forme seule toutes ses
propriétés et toute sa dignité, nous n'avons plus
le droit d'honorer ces reliques, qui ont perdu tout ce qui les rendait
dignes de notre vénération.
On tirait de cette même théorie une autre
conséquence difficile à concilier avec la doctrine
catholique relative au mystère de l'Incarnation. Nous savons par
la foi qu'il n'y a rien et qu'il n'y a jamais rien eu dans
l'humanité de Jésus-Christ qui n'ait été
élevé à la dignité divine, par l'union
hypostatique avec la personne du Verbe [c'est
là le point de séparation évidente entre les
doctrines chrétiennes et la doctrine hermétique : le
mercurius
doit, en effet, être considéré comme une
représentation transcendante du Soufre rouge dissous ou sulphur
: il s'agit donc d'une projection de contenu
à forme matérielle sublimée, cf. Jung, les Racines de la Conscience, de l'archétype et en particulier de
l'idée d'anima, p. 69, op. cit.].
Que dirons-nous donc de l'état où fut réduit son
corps adorable, pendant le temps qui s'écoula entre la mort du
Sauveur et sa résurrection ? Durant tout ce temps, le corps de
l'Homme-Dieu avait une existence actuelle, et ce n'était plus
à l'âme qu'il en était redevable ? De quel principe
la tenait-il donc ? Dirons-nous qu'à l'instant de la mort de son
Fils, Dieu a créé pour remplacer l'âme une forme
cadavérique ? [non,
certes : la vie du sulphur est assurée par la circulation
continuelle et circulaire du spiritus sanctus, qui se nomme chez les
alchimistes le serpent Ouroboros. Cete circulation est
dépendante du feu qui prend la forme d'une étoile
à huit rayons par association du feu naturel : †
et du feu innaturel c, d'où :
] Mais alors il faudra supposer que cette forme a été
hypostatiquement unie à la divinité, et que cette union a
duré trois jours à peine, contrairement à l'axiome
des saints docteurs, d'après lesquels le Verbe n'a rien
abandonné de ce qu'il s'est une fois hypostatiquement uni : Quod Verbum, semel
assumpsit nunquam dimisit.
On opposait encore à la théorie thomiste une
troisième difficulté, qui s'est aggravée par suite
des définitions du concile de Trente. D'après ce concile,
il y a cette différence entre la présence du corps de
Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie et la présence de
son âme, que le corps est, dans ce Sacrement, en vertu des
paroles de la consécration, tandis que l'âme y est
uniquement par concomitance [les alchimistes
projettent l'âme hypostasiée - i.e. sulphur
dans le corps indestructible
de leur lapis et ce corps
représente leur acier tandis que le mercurius
est leur aimant, c'est-à-dire leur dissolvant, mais il unit tout
; voilà l'autre différence fondamentale entre les deux
doctrines]. Or, cette différence n'existe plus si la
théorie en question est supposée vraie; car du moment que
l'âme donne au corps ce par quoi il est corps, [l'âme donne au
corps son orientation, sa substance]
les paroles en vertu desquelles le corps est présent sous les
apparences du pain y rendent l'âme présente ; et par
conséquent il est faux que l'âme soit dans ce Sacrement
par concomitance. L'objection est aggravée plutôt que
résolue par une réponse que les thomistes empruntent au
docteur angélique :
« La
forme du pain, dit-il, est changée en la forme du corps de
Jésus-Christ, en tant que cette forme donne au corps son
être corporel, mais non en tant qu'elle lui donne sa vie.
» (III, q. 75, a. 6, ad 2.)
Or, disent les adversaires, la forme du corps en tant que donnant
l'être corporel, n'est pas antre que l'âme, dans le
système thomiste ; donc ce n'est point par concomitance, mais directement et par la vertu
même des paroles de la consécration que l'âme est
présente sous les espèces du pain. [l'être
corporel est évoqué par Chevreul lorsqu'il parle des doctrines d'Artephius
; de toute évidence, le pain doit être
considéré comme un équivalent du lapis : sa forme
est procurée par la chaux
incluse in corpore. C'est la sublimation du
qui procure la vie, c'est-à-dire l'existence, après avoir
animé l'ensemble par le mouvement circulaire.]
Pour échapper à ces difficultés, les scotistes
soutenaient qu'avec l'âme raisonnable, qui donne au corps humain
sa vie et son être spécifique, il y a une forme
inférieure et subordonnée, qui donne à ce corps
son existence corporelle, sa corporéité, comme ils
disaient, et qui lui conserve son identité alors même que
la mort l'a séparé de l'âme. [ce corps est ce que
Djabir appelait l'Arsenic ; Paracelse lui donnait le nom de Sel. On le
connaît par le signe
]
Tel est l'aspect sons lequel la controverse présente a
été envisagée, durant des siècles, par les
deux grandes écoles rivales : il s'agissait de savoir si une
substance quelconque peut avoir à la fois plusieurs formes
substantielles [c'est
le cas du mercurius
qui est essentiellement protéiforme]
: les scotistes affirmaient ; les thomistes niaient ; et comme aux
mêmes arguments on opposait constamment les mêmes
réponses, chaque parti gardait ses positions, et la question ne
faisait pas le moindre progrès. [...]
CHAPITRE SIXIÈME Accord
de la théorie chimique avec la
doctrine péripatéticienne interprétée par
Suarez.
Fixés sur les antécédents des deux écoles,
nous sommes en état d'apprécier leurs prétentions
rivales, et de juger s'il est aussi impossible qu'on le suppose généralement de les
mettre d'accord. Il faut pour cela distinguer dans cette controverse
deux questions très-différentes, dont l'une est
exclusivement propre à la philosophie, tandis que l'autre
concerne également la philosophie et la physique : la question
des formes et la question des forces. Les éléments
ont-ils une forme essentielle, distincte par la pensée de la
matière, mais réellement inséparable ; et
conservent-ils cette forme lorsqu'ils s'unissent ensemble pour former
un composé ? [nous pensons
à l'androgyne, cf. supra]
Telle est la question que nous nommons purement philosophique. Nous
l'examinerons plus tard ; mais en ce moment nous voulons en faire
abstraction. Notre but étant de montrer l'accord entre la
science moderne et la philosophie scolastique, il faut nous occuper
avant tout du sujet débattu entre les deux écoles. Or,
les formes substantielles ne sont pas impliquées, au moins
directement, dans ce débat [la
matière n'est jamais détruite - stricto sensu - chez les
alchimistes, qui procèdent toujours par adaptation]. Dans
l'exposé que les physiciens modernes nous offrent de leur
doctrine, le mot forme ne se rencontre jamais : il n'y est question que
de forces. Tout ce qu'on veut c'est que les forces des corps simples ne
soient point détruites, mais simplement modifiées,
lorsque ces corps entrent dans la formation des composés soit
organiques soit inorganiques. Or ce point, dans lequel se résume
tout le débat entre les néopéripatéticiens
qui se piquent le plus d'orthodoxie philosophique et les
défenseurs catholiques de la science moderne, est
expressément affirmé et victorieusement
démontré par les plus illustres Maîtres de
l'école péripatéticienne. C'est là un fait
historique parfaitement certain, bien qu'il soit également
oublié par les deux partis. Pour le prouver, il suffit de faire
remarquer que les propriétés actives des corps, la
visibilité, la force de résistance et d'attraction,
d'où naissent les différentes couleurs, la
densité, la dureté, l'état liquide on solide, au
lieu d'être considérées par les anciens comme des
forces ou comme le résultat de forces, étaient
considérées comme des qualités [notons que couleurs,
aspect physique aux sens, etc. ne sont jamais que des
épithètes organoleptiques]
et par conséquent comme des accidents. Si donc nous voulons nous
informer de la manière dont ces philosophes résolvaient
la question de savoir si les forces des corps simples sont
détruites, ou si elles demeurent dans ces corps, lorsqu'ils se
combinent pour former d'autres corps, il faut changer les termes, et
leur demander s'ils croient que, dans la mixtion on dans la
génération, les éléments perdent ou
conservent leurs qualités, leurs dispositions, leurs accidents ;
si les accidents ont pour sujet immédiat la forme substantielle,
on s'ils restent dans la matière après la destruction de
cette forme ; ou bien encore si, dans la génération, les
corps sont réduits à la matière première [nous
touchons là directement à l'alchimie, par la notion de
prima materia, qu'il faut se garder de confondre avec materia prima :
dans la mixtion, les éléments perdent leur forme et en
aquièrent une autre, rénovée et
dépurée, dans la génération, i.e. la
réincrudation. Quant aux accidents, il faut entendre par
là l'orientation donnée par l'Artiste à son lapis,
en fonction de la disposition du
].
Ces différentes formules n'expriment qu'une même question,
celle que nous examinons en ce moment. Or, nul homme versé dans
la connaissance de l'ancienne philosophie ne peut ignorer que la
question posée en ces termes a été vivement
discutée parmi les docteurs scolastiques du dernier âge,
et résolue par plusieurs des plus illustres dans le sens de
l'école chimique. Et ces savants hommes, à qui la
doctrine d'Aristote et de saint Thomas était sans doute aussi
familière qu'à nous, soutiennent qu'ils sont sur ce point
en parfait accord avec ces grands maîtres ; et, en dehors de
l'autorité qu'ils prétendent avoir pour eux, ils
apportent à l'appui de leur
opinion des arguments rationnels d'une grande force. Contentons-nous de
rapporter d'après Suarez (Metaph. disp. VIII, § 1, n. 20)
l'un de ces arguments, qui paraît absolument démonstratif.
Si, dans le composé, soit organique, soit inorganique, les
qualités et les forces des éléments
disparaissaient pour être remplacées par les
qualités de la forme substantielle du composé,
aussitôt que cette forme est détruite, les qualités
devraient immédiatement disparaître. Or, dit Suarez,
« nous
voyons que le cadavre de l'homme, dans les moments qui suivent
immédiatement la mort, conserve les mêmes accidents
corporels qu'il possédait durant la vie, à l'exception
des qualités propres aux êtres vivants, et qui provenaient
de l'activité de l'âme. »
Les défenseurs de l'opinion contraire expliquent ce fait en
disant que ces accidents paraissent les mêmes, mais qu'en
réalité ils sont distincts : qu'entre la couleur, la
chaleur, la forme du cadavre, et les qualités analogues du corps
vivant il y a similitude spécifique et non identité
numérique;
« mais,
ajoute Suarez, nous ne pourrions admettre cette réponse
qu'autant que nous aurions une raison décisive de donner un
démenti à nos sens et qu'il serait possible d'assigner
une cause capable de reproduire ces qualités après
qu'elles auraient été détruites... En effet, si,
à l'instant de la mort, le corps perd toutes ses qualités
(sa forme, sa couleur, sa chaleur, etc.), pour qu'elles puissent se
trouver, à l'instant, dans le cadavre, il faut qu'il y ait
là une cause capable de les reproduire. Or, il est le plus
souvent impossible de découvrir une cause de ce genre.
»

mercurius senex et couple
alchimique : Oswald Croll, Alchymistischen
Königlichen Kleynod, Francoforti, 1647
[...]
CHAPITRE SEPTIÈME La
doctrine de l'école chimique
appuyée sur l'autorité d'Aristote.
Il ne tient qu'à nous, du reste, de nous assurer de la
fidélité avec laquelle Suarez a exposé la
pensée du fondateur de l'école péripatéticienne. Laissons ce dernier
s'expliquer lui-même, et nous nous convaincrons sans peine qu'il
n'a pas entendu autrement sa doctrine. Dans plusieurs de ses
écrits Aristote va même plus loin que Suarez, puisqu'il
affirme très-clairement que les éléments
conservent dans le composé l'intégrité de leur
être [ce
qui est parfaitement exact, sous l'angle chimique. Pour l'alchimie,
c'est encore exact : il n'y a pas, à proprement parler,
changement d'être, mais modification de la forme : l'amorphe
devient ordonné, manifestation de la lumière. Dans les Racines de la Conscience, Jung
parle des rapports qui existent entre l'eau mère d'un cristal et
l'archétype, pp. 94-95].
C'est ce que reconnaît le P. Silvestre Maurus, quoiqu'il nie que
tel ait été le vrai sentiment du Stagyrite. Voici ses
paroles (Quaest. philos., t. III, App., lib. III, q, 2.) :
« Bien
qu'Aristote, lorsqu'il ne touche qu'incidemment cette question, suppose
vraie l'opinion des anciens, d'après laquelle les
éléments demeurent en acte dans le composé, il
parle autrement dans le livre I De Generatione, à partir du
texte 82, où il traite la
question ex professo. »
Ce passage est également celui auquel nous renvoie le savant
rédacteur de la Scienza
italiana,
pour y trouver la vraie pensée d'Aristote; et afin de nous
faciliter cette recherche, il a pris pour texte de sa dissertation le
commentaire de saint Thomas sur le chapitre X De Generatione.
Nous ne pouvons mieux faire que de suivre cette indication ; car
l'étude à laquelle on nous convie est du plus haut
intérêt. Elle suffirait, au besoin, pour justifier
l'estime professée par les docteurs scolastiques à
l'égard du fondateur de l'école
péripatéticienne. Comment ne pas admirer la prodigieuse
perspicacité de ce génie, qui, il y a vingt-deux
siècles, traçait les lois de la combinaison chimique avec
toute l'exactitude que pourrait y mettre aujourd'hui un savant,
aidé de tant de nouveaux moyens d'observation et de trois
siècles de recherches ! C'est en effet de la combinaison
chimique qu'il est question dans ce chapitre. Aristote, qui la nomme mixiV,
mélange, la distingue très-soigneusement de ce que la
chimie désigne aujourd'hui par ce nom, à savoir de la
réunion, dans des proportions indéterminées, de
corps ou de molécules demeurant distincts les uns des autres et
rapprochés uniquement par les forces mécaniques. Ainsi,
le vin est mêlé à l'eau, la farine de blé
à la farine d'orge, sans subir aucun changement. C'est ce
qu'Aristote nomme mixiV
proV thn aisqhsiV, sunqesiV,
mixtio secundum sensum, compositio. La différence qu'Aristote
met entre ces deux genres d'union, c'est que, dans le second cas,
chacun des composants conserve sans altération sa propre nature,
et est simplement juxtaposé à l'antre ; tandis que, dans
la combinaison, chacun des composants influe sur l'autre, de
manière à ce que ni l'un ni l'autre ne conserve dans son
intégrité sa nature première, bien que tous les
deux demeurent réellement dans le composé : Haec quae mixta
sunt non esse corrupta, nec ultra eadem simpliciter esse necesse est.
Ce premier point est admis sans conteste par la physique moderne [en
particulier : l'or potable ou soi disant tel des vieux alchimistes
n'était, le plus souvent, pas une dissolution aurique - cf.
notre voie humide - mais le plus souvent une
suspension d'or à l'état divisé].
D'un autre côté, Aristote n'établit pas une
différence moins marquée entre la combinaison et la
génération. Nous ferons observer à ceux de nos lecteurs qui ne sont pas
familiarisés avec la terminologie scolastique, que par
génération les anciens philosophes entendaient
non-seulement la production d'un être vivant, mais
généralement la production de toute nouvelle substance.
Ils la distinguaient de la création, en ce que cette
dernière ne suppose aucune matière préexistante,
et tire l'être tout entier du néant; tandis que la
génération suppose la préexistence de la
matière, et consiste dans la détermination de cette
matière à une nouvelle existence spécifique, ce
qui se fait par la forme substantielle [c'est
de cette manière que les alchimistes parlent de la
génération de leur lapis qui se produit
conformément aux lois de la nature : selon Fulcanelli,
simplement, à un moment donné, la chimie laisse place
à la physique et c'est là tout le secret de l'Art].
Ainsi, dans la génération de la plante, toute la
matière dont se compose la graine préexistait dans la
plante mère ; la génération a lieu lorsque cette
matière est animée par un nouveau principe vital, qui est
la forme substantielle de la nouvelle plante. Cette forme est produite
ex nihilo sui; mais comme elle est produite dans un sujet préexistant, sa production
diffère de la création, qui est définie : productio ex
nihilo sui et subjecti.
Or, Aristote soutient que la génération ainsi comprise
diffère essentiellement de la combinaison chimique; manifestum est quod
oportet differre mistionem a generatione et corruptione
; et la raison qu'il en donne est celle-ci : toute
génération suppose la production d'un être nouveau,
et ne peut résulter de la simple union de choses
préexistantes. Ainsi, Aristote concevait la combustion comme une
véritable génération, parce que, trompé par
des observations incomplètes, il se persuadait que la flamme
est, non une combinaison de l'oxygène avec le carbone contenu
dans le bois, mais une forme nouvelle, engendrée dans le bois
à mesure que la substance du bois se corrompt : Neque materiam
ignis mistam esse, neque misceri dum comburitur, sed ignem gigni et
materiam corrumpi dicimus.
Il ne se passe rien de semblable dans la combinaison, puisque les
éléments dont se forme le composé ne sont
nullement corrompus, mais demeurent unis l'un à l'autre. C'est ce qui ressort de la
définition qu'Aristote nous donne de l'élément, au
livre V de sa Métaphysique
:
« On
nomme élément ce par quoi commence la composition, qui
existe dans le composé, qui est indivisible en parties
d'espèce différente, et à quoi se termine la
décomposition ; id ex guo aliquid componitu primo, inexistente,
indivisibili specie in aliam speciem, et in quod ultimo dieiditur.
»
S'il faut distinguer la combinaison de la génération,
sera-t-il. permis de la confondre avec l'altération ? Par ce nom
les scolastiques désignaient, après Aristote, le
changement qu'un être, intact quant à sa substance, peut
subir dans ses qualités, dans ses formes accidentelles [cette
altération survient lors de la dissolution des principes de
l'oeuvre : de simples qu'ils étaient avant, ils deviennent alors
principiés :
-->
et
-->
.].
Or, ce changement ne suffit pas, comme fait remarquer Aristote, pour
rendre raison de la combinaison. Car un corps simplement
altéré, un corps, par exemple, qui change de couleur,
demeure substantiellement le même, tandis que les
éléments du composé chimique ne demeurent pas les
mêmes : non
permanent actu, uti corpus et albedo.
Qu'est-ce donc alors que la combinaison ? Comment les corps simples,
entre lesquels elle s'opère, peuvent-ils tout à la fois
demeurer dans le composé, et subir une modification
substantielle ? Aristote écarte la contradiction apparente de
ces deux conditions en remarquant qu'un être peut être
conservé de deux manières, dans son actualité et
dans sa puissance. Dans le composé chimique, les corps simples,
sans être détruits, ne conservent pas leur
actualité ; ce qui reste, c'est leur puissance, leur force : Neque permanent
actu, neque corrumpuntur, aut alterum eorum; nam eorum virtus atque
potentia salva manet.
N'est-ce pas dire, presque dans les mêmes termes, ce que les
savants modernes nous donnent comme le résultat certain des
observations chimiques, à savoir que les forces des corps
simples demeurent dans le composé, bien qu'elles ne se
révèlent pas dans l'intégrité de leur
nature ? On pourrait pourtant mettre en doute l'identité des
deux doctrines, à cause de l'ambiguïté du mot
puissance (dunamiV)
employé par Aristote. Ce mot peut, en effet, être pris
dans le sens actif ou passif; il peut signifier force ou
possibilité. Dans ce second sens, les forces des corps simples
réellement détruites ne resteraient dans le
composé qu'en tant qu'elles pourraient être reproduites
après la décomposition; dans le premier sens, elles y
resteraient en tant que leur énergie, tout en subissant une
modification intime, subsisterait pourtant, et continuerait à se
manifester, bien que d'une manière différente. Si la
formule d'Aristote doit être entendue dans le premier sens, elle
est réellement opposée à la théorie
communément admise par nos savants ; il y a au contraire, entre
l'une et l'autre, conformité parfaite, si c'est dans le second
sens qu'Aristote entend la conservation des forces
élémentaires. Or, que telle soit sa pensée, c'est
ce qui ressort manifestement des explications qu'il donne dans la
seconde partie du chapitre. Là il établit avec la plus
parfaite exactitude les lois de la combinaison. Il remarque d'abord
qu'elle ne peut se faire qu'entre des éléments dont les
proportions sont fixes et nettement définies (euorison) ; qu'elle
suppose la subdivision la plus grande : Parva autem dum
parvis admoventur propensius misceri solent;
qu'elle ne se fait qu'entre des éléments contraires, qui
par leurcontrariété même sont, les uns à
l'égard des autres, actifs et passifs : Patet igitur ea
esse mistilia quaecumque ex agentibus contrarietatem habent, haec enim
inter se passiva sunt. [c'est la doctrine
même des alchimistes qui assurent qu'ils doivent lier
l'agent
et le patient
par
l'intermède d'un artifice
: ainsi
s'établit l'anima consurgens
]
Telle est en définitive la théorie de la combinaison ; je
ne pense pas que la science moderne ait rien dit à ce sujet de
plus lumineux. Ces éléments, qui ont l'un à
l'égard de l'autre cette double puissance active et passive,
c'est-à-dire qui ont tout à la fois la puissance
d'exercer et de subir une mutuelle influence, du moment qu'ils se
trouvent rapprochés dans des proportions convenables, s'attirent
par cette affinité qui résulte de leur
contrariété même ; chacun des deux agit sur
l'autre, et chacun subit l'action de l'autre. Leurs forces s'unissant,
elles se modifient ; et leur combinaison produit une résultante
chimique, analogue à la résultante produite par le
concours de doux forces, mécaniques. Aucun des deux composants
ne se transforme dans l'autre, mais de leur union résulte un
composé, qui est en quelque sorte mitoyen : Cum potentias
habent quodammodo aequales, tunc utrumque e sua quidem mutatur natura
in id quod vincit (eiV
to kratoun,
c'est-à-dire que chacun des deux composants s'assimile en
quelque manière à la vertu active et dominante de
l'autre) [il
s'agit du lapis] ; non tamen fit
alterum ; sed inter utrumque medium quid atque commune.
Aristote déduit de cette théorie sa définition de
la combinaison. Ce n'est pas une corruption, dit-il, et ce n'est pas
non plus un simple assemblage de composants qui demeurent les
mêmes ; c'est l'union de plusieurs composants qui
s'altèrent l'un l'autre : mistilium
alteratorum unio.
