Philosophie hermétique : II. Eugène Chevreul,
critique de Cambriel



revu le 11 août 2009

Plan : I. Introduction - II. Ier article [revue des Savants, mai 1851] : { principaux auteurs alchimistes - l'idée de la transmutation des métaux [A. corps simples - B. corps composés] } - III. IIème article [revue des Savants, juin 1851] : { idées fondamentales de l'alchimie [ A. idée de la grandeur de Dieu - B. idée concernant la perfectibilité des métaux - C. idée des propriétés organoleptiques de la pierre } - IV. IIIème article [revue des Savants, août 1851] : { vie privée de l'alchimiste - relation de l'alchimiste avec le pouvoir temporel - relation de l'alchimiste avec le pouvoir spirituel } - V. IVème article [revue des Savants, décembre 1851] : { Alexandre Séguier - considérations sur les connaissances de l'Antiquité et du Moyen Âge sur la méthode a priori }
I. Introduction

Nous avons déjà  rencontré E. Chevreul, critique d'Artéphius ; le voici à présent critique de L. Cambriel ; à la vérité, le chimiste force le respect par son érudition spectaculaire et son application extrême à cerner un domaine aussi protéiforme et a priori aussi irrationnel et ésotérique que peut l'être - sous un premier regard - l'alchimie. Nous renvoyons au chapitre I de philosophie hermétique [la critique d'Artefius] pour des détails biographiques sur Chevreul. L. Gérardin, dans son Alchimie, parle de Cambriel en des termes peu flatteurs :

« Â la même époque, les amateurs se virent offrir un Cours d'alchimie par un ancien fabricant de draps de Limoux. Un Petit avis au lecteur inséré à la fin du traité propose un grand bénéfice : à qui lui fournira trois cents beaux louis d'or, l'auteur en rendra vingt cinq fois plus, une fois fini le Grand Oeuvre, bien sûr. Gageons que notre homme ne trouva point de dupes, comme en avaient trouvées Botticher, Gaetano et Delisle. Le risque couru restait moins grand aussi : au XIXe siècle, on ne pendait plus les pseudo-alchimistes à un gibet doré ! »

E. Canseliet parle de Cambriel dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques (pp. 70-72) et Fulcanelli s'y réfère aussi, au tome I des DM. J.Sadoul, dans son Grand art de l'alchimie évoque deux noms au XIXe siècle :

« Au XIXe siècle, deux noms seulement d'alchimistes sont parvenus jusqu'à nous, Cyliani et Cambriel. Le second n'a rien découvert de son propre aveu, le premier, dont l'identité n'a jamais été découverte, a certes affirmé avoir réussi l'élaboration de la Pierre et la transmutation, mais sans en fournir d'autre preuve que ses assertions. »

Fulcanelli lui-même a parlé de Cambriel - dans le Mystère des Cathédrales - à propos d'un évêque qui figure au portail de Notre-Dame de Paris en démontrant que certains de ces commentaires étaient faux... E. Canseliet, dans sa préface à la 3ème édition du Mystère des cathédrales [Mystères] nous dit, p. 34 :


FIGURE I

« Fulcanelli étudiant, au Musée de Cluny, la statue de Marcel, évêque de Paris, qui se dressait à Notre-Dame, sur le trumeau du porche de sainte Anne, avant que les architectes Viollet- le-Duc et Lassus, l'y eussent remplacée, vers 1850, par une satisfaisante copie. Ainsi, l'Adepte du Mystère des Cathédrales fut-il conduit à redresser les fautes commises par Louis- François Cambriel qui pouvait cependant détailler la sculpture primitive, toujours bien en place à la cathédrale, depuis le début du XIVe siècle, et qui en écrivit alors, sous le roi Charles X, sa brève et fantaisiste description : « Cet évêque porte un doigt à sa bouche, pour dire à ceux qui le voient et qui viennent prendre connaissance de ce qu'il représente... Si vous reconnaissez et devinez ce que je représente par ce hiéroglyphe, taisez-vous !... N'en dites rien! - » (Cours de Philosophie hermétique ou d'Alchimie en dix-neuf leçons. Paris, Lacour et Maistrasse, 1843.)
Ces lignes, dans l'ouvrage de Cambriel, sont accompagnées du croquis malhabile qui leur donna naissance ou qu'elles inspirèrent. Comme Fulcanelli, nous imaginons mal que deux observateurs, à savoir l'écrivain et le dessinateur, aient pu séparément se trouver les victimes de la même illusion. Sur la planche gravée, le saint évêque, qui est pourvu de barbe, en évident métachronisme, a le chef couvert d'une mitre décorée de quatre petites croix et tient, de la main gauche, une courte crosse au creux de son épaule. Imperturbable enfin, il lève son index au niveau du menton, dans l'expressive mimique du secret et du silence recommandés.

[FIGURE I : Notre-Dame de Paris, Portail Sainte-Anne - Pilier Saint-Marcel : le Mercure philosophique et le Grand Oeuvre - cliquez sur l'image pour faire apparaître un agrandissement en couleurs]

« Le contrôle est aisé, conclut Fulcanelli, puisque nous possédons l'oeuvre originale, et la supercherie éclate au premier coup d'oeil. Notre saint est, selon la coutume médiévale, absolument glabre; sa mitre, très simple, n'offre aucune ornementation ; la crosse, qu'il soutient de la main gauche, s'applique, par son extrémité inférieure, sur la gueule du dragon. Quant au geste fameux des personnages du Mutus Liber et d'Harpocrate, il est sorti tout entier de l'imagination excessive de Cambriel. Saint Marcel est représenté bénissant, dans une attitude pleine de noblesse, le front incliné, l'avant- bras replié, la main au niveau de l'épaule, l'index et le médius levés »

Mais tout n'est pas aussi simple et je dois à l'obligeance de M. Yvan Michel le commentaire de Grillot de Givry et de Bernard Husson [Deux traités alchimiques du XIXe siècle, Paris, 1964] qui donne raison à Cambriel contre Fulcanelli et E. Canseliet :
 
« Avant de rendre compte des critiques faites par Chevreul au traité de Cambriel, dans une série d'articles publiés à partir de mai 1851 au "Journal des Savants", il y a lieu de rappeler un passage du "Mystère des Cathédrales" dans lequel Fulcanelli conteste l'exactitude de la description faite par Cambriel de la statue de l'évêque saint Marcel. Grillot de Givry, dans son ouvrage magnifiquement illustré et documenté, paru trois ans après la 1ère édition (1926) du "Mystère des Cathédrales", sous le titre "Le Musée des Sorciers, Mages et Alchimistes", produit un document, inconnu à Fulcanelli, qui confirme l'exactitude de Cambriel. Ce dernier a bien décrit le pilier que pouvaient voir tous les parisiens en 1843, lequel était une copie infidèle du pilier primitif. Une photographie ou plutôt un daguerréotype, datant de 1856, de cette sculpture infidèle, est reproduit p. 407 de l'ouvrage de Grillot de Givry, dont nous allons citer un extrait, car il fait mention d'un détail opératoire bien autrement précieux et important que la mise au point elle-même :

« La statue de saint Marcel qui se trouve actuellement sur le portail de Notre-Dame est une reproduction moderne qui n'a pas de valeur archéologique, installée par les architectes Lassus et Viollet-le-Duc, vers 1860. La véritable statue du XIVe siècle se trouve actuellement reléguée dans un coin de la grande salle des Thermes du Musée de Cluny où nous l'avons fait photographier. On verra que la crosse de l'évêque plonge dans la gueule du dragon, condition essentielle pour la lisibilité de l'hiéroglyphe, et indication qu'un rayon céleste est nécessaire pour allumer le feu de l'athanor. Or, à une époque qui doit être le milieu du XVIe siècle(1), cette antique statue avait été enlevée du portail et remplacée par une autre dans laquelle la crosse (2) de l'évêque... ne touchait plus à la gueule du dragon. On peut voir cette différence dans notre figure 344 où est représentée cette ancienne statue telle qu'elle était avant 1860. Viollet-le-Duc l'a fait enlever et l'a remplacée par une copie assez exacte de celle du musée de Cluny, restituant ainsi au portail Notre-Dame sa véritable signification alchimique.»

(1) Dans une introduction à l'"Explication très curieuse des Enigmes et Figures Hiéroglyphiques, physiques qui sont au grand portail de... Notre-Dame de Paris", par Esprit Gobineau de Montluisant (datée 1640), M. Jean Reyor, écrivant dans le Voile d'Isis en 1932, fait observer que ce texte mentionne "au pilier qui est au milieu et qui sépare les deux portes de ce portail... la figure d'un Evêque lequel met sa crosse dans la gueule d'un dragon qui est sous ses pieds..." et conclut à juste titre qu'il faut reculer d'un siècle au moins la date indiquée page 407 du livre de Grillot de Givry. Il semble bien qu'il s'agisse d'une coquille car la figure 344 du "Musée des Sorciers, Mages et Alchimistes" est intitulée "Statue du XVIIe siècle remplacée vers 1860 par une copie de l'effigie primitive".
(2) la crosse est le symbole de la foi. Sa forme de crochet signifie la puissance céleste ouverte sur la terre, la communication des biens divins, le pouvoir de créer et de recréer des êtres. En alchimie, la crosse a donc à peu près la même valeur que la flèche du Sagittaire ou qu'un rayon igné que l'Artiste doit capturer pour le corporifier, but de la réincrudation.


J. Van Lennep dans son remarquable Alchimie [Dervy, 1985] cite simplement Cambriel, p. 249 quand il évoque Notre-Dame de Paris comme temple alchimique, puis p. 252 quand il rappelle le commentaire de Gobineau auquel le lecteur voudra bien se reporter. Enfin, Fulcanelli tient crédit à Cambriel de ce qu'il ait cité un certain Leriche, humble maréchal ferrant, Adepte ignoré et possesseur de la gemme hermétique.


FIGURE II
[un Soufre rouge]

Nos commentaires figurent entre crochets [...] et sont rédigés en bleu ou en violet, bien distincts du texte d'Eugène Chevreul. Certains extraits complètent la section sur la Prima materia. Une grande partie du texte de Chevreul est en fait un traité sur l'art hermétique qui ne dit pas son nom, et qui permet surtout de donner d'utiles informations biographiques sur de nombreux alchimistes. Parallèlement, Chevreul expose des vues philosophiques très pertinentes sur le sujet, même si, bien sûr, il n'envisage que la partie chimérique de l'alchimie, celle des transmutations métalliques. Il parle pourtant de la préparation des pierres précieuses mais n'envisage pas ce travail comme la partie à proprement parler positive de l'alchimie. Le lecteur ne trouvera pas ici de commentaires personnels approfondis, sauf touchant à certains alchimistes. Cette section complète donc notre prima materia ainsi que la série des 15 articles que Chevreul a consacrés à l'Histoire de la Chimie de Ferdinand Hoefer ; en outre, dans l'Idée Alchimique, nous avons donné un Résumé de l'Histoire de la Matière depuis les présocratiques jusqu'à Lavoisier qui est pour ainsi dire le testament spirituel de Chevreul.
 
 

II. Les quatre articles d'Eugène Chevreul [Journal des Savants
[mai 1851 - juin 1851 - août 1851 - décembre 1851]



Michel-Eugène Chevreul, d'après le médaillon de David d'Angers, 1839 

COURS DE PHILOSOPHIE HERMETIQUE OU D'ALCHIMIE en dix-neuf leçons, traitant de la théorie et de la pratique de cette science, ainsi que de plusieurs opérations indispensables pour parvenir à trouver et à faire la pierre philosophale ou transmutations métalliques, lesquelles ont été caches jusqu'à ce jour dans tous les écrits des philosophes hermétiques ; suivi des explications de quelques articles des cinq premiers chapitres de la Genèse, par Moïse, et de trois Additions, prouvant trois vies en l'homme, animal parfait. Ouvrage nouveau, curieux et très nécessaire pour éclairer tous ceux qui désirent pénétrer dans cette science occulte et qui travaillent â l'acquérir ; ou chemin ouvert à celui qui veut faire une grande fortune,
par L. P. François Cambriel, de Saint-Paul-de-Fenouillet, département des Pyrénées-Orientales, né à la Tour-de-France le 8 novembre 1764, et ancien fabricant de draps, à Limoux, département de l'Aude :

Dominus memor fuit nostri et benedixit nobis

ouvrage fini en janvier 1829, et du règne de Charles X, roi de France, la cinquième, première édition. Paris, imprimerie de Lacour et Malstrasse, rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, n°38, 1843.
 

PREMIER ARTICLE

Beaucoup de gens croient qu'il n'y a plus d'alchimistes : le titre de cet article donne un démenti à cette opinion ; dès lors on peut se demander comment il se fait que l'alchimie se soit propagée jusqu'à notre époque qu'on dit être peu favorable aux croyances, contraire aux préjugés et disposée à n'admettre que ce qui est positivement susceptible d'une démonstration. Cette question nous a déterminé à rendre compte d'un ouvrage qui, considéré absolument en lui-même, indépendamment de l'origine et de la propagation de l'alchimie, devrait être abandonné à l'oubli. Nous espérons lier ce que nous nous proposons de dire sur l'alchimie à nos articles sur l'histoire de la chimie, et, pour cela, dans cet article, nous passerons en revue les principaux auteurs alchimistes, et les personnes les plus connues dans l'histoire de l'art hermétique, puis nous traiterons de la question de savoir si l'idée de la transmutation des métaux communs en métaux précieux est absurde.
 
 

§I. REVUE DES PRINCIPAUX AUTEURS ALCHIMISTES ET DES PERSONNES LES PLUS CONNUES DANS L'HISTOIRE DE L'ART HERMÉTIQUE

Pour juger l'alchimie au point de vue théorique et au point de vue pratique, et en apprécier l'influence sur la marche de l'esprit humain, il faut, conformément à ce que nous avons dit dans ce journal (octobre 1849, page 595), reconnaître que la partie spéculative qui correspond à ce qu'on appelle la théorie d'une science est tout à fait étrangère à la pratique de ses procédés, par la raison qu'elle dérive non de ces procédés, mais d'un vaste système d'idées qui comprend la science sacrée et profane de l'Antiquité et du Moyen Âge : nous disons sacrée et profane, parce que nous comprenons dans un même ensemble la religion chrétienne avec les autres religions de l'Orient, et, en outre, toutes les connaissances du domaine du raisonnement qui étaient présentées alors sous la forme dogmatique, et conformément à l'esprit de la méthode a priori. En définitive, aucune liaison réellement scientifique n'existait entre les procédés de l'art alchimique et sa partie spéculative, puisée dans le vaste système d'idées dont nous parlons ; mais cette partie spéculative inspirait d'autant plus d'estime, que l'origine en paraissait plus respectable : aussi la faisait-on remonter tantôt à des êtres divins ou sacrés, tantôt à des personnages de la plus haute antiquité.

Les écrivains alchimistes ont assigné à leur art une antiquité qu'il n'a pas, et la preuve en est dans leur dissentiment même sur l'époque à laquelle on doit en rapporter l'origine. Quelques-uns ont pensé que les procédés de transmutation des métaux avaient été communiqués aux filles des premiers hommes par des anges ou des démons, qui, épris de leur beauté, s'étaient servis de cette communication même comme d'un moyen de séduction ;  il en est d'autres qui n'ont pas hésité à attribuer à Tubalcaïn ou à Vulcain l'invention de l'alchimie. On a prétendu aussi que la chimie remonte à Cham, fils de Noé,

[en fait le mot alchimie est d'origine arabe dans sa forme, el-kimyâ, mais grec dans sa racine. Kimyâ dérive sans doute de Khem, le « pays noir », nom qui désignait l'Egypte dans l'Antiquité ; souvenons-nous du frontispice qui orne le Mystère des Cathédrales et nous aurons une idée de l'une des matières premières des alchimistes]


FIGURE III
frontispice du Mystère des Cathédrales

ou à son fils aîné Mezraïm (Osiris des Egyptiens), ou bien au fils de Mezraïm,Thot Ier (Athotis, Hermès ou Mercure), roi de Thèbes. On a prétendu encore que cette science se répandit peu à peu de l'Égypte dans le reste du monde, sous le nom de chimie, d'art Sacré, d'alchimie. [cf. l'histoire de la chimie de Ferdinand Hoefer et l'idée alchimique I - VI pour des développements sur l'histoire de l'alchimie]. D'autres écrivains, en faisant remonter l'origine de la chimie ou des connaissances alchimiques à une époque moins reculée, ne motivent pas davantage leur opinion, Suivant eux, elle ne daterait que de XIX à XVII siècles avant J.-C., au lieu de XXV à XXIV ; Le roi Siphoas ou Thot ll (Hermès, Mercure Trismégiste des Grecs), aurait découvert la chimie en même temps que toutes les autres sciences et les arts. C'est cette dernière opinion qui a compté le plus de partisans dans les premiers siècles du christianisme et le Moyen Âge, et c'est conformément à elle que tant d'écrits ont été attribués à ce personnage pour les recommander au respect des hommes. Les Arabes, en les traduisant du Grec dans leur langue, et en y ajoutant des commentaires, ont beaucoup contribué à en répandre la connaissance. Pour rejeter l'opinion qui attribue à Thot Ier la découverte d'une science expérimentale, il suffit de réfléchir aux travaux nombreux sur lesquels une science quelconque repose, à la faiblesse de l'intelligence de l'homme et à la brièveté de sa vie. A plus forte raison rejettera-t-on l'opinion de ceux qui font honneur d'une telle découverte à Thot II, lequel serait encore, disent-ils, l'inventeur de l'écriture, de l'arithmétique, de la physique, de l'astronomie et des arts. [cf. Giordano Bruno et la tradition hermétique, Frances Yates, Dervy, 1988] Les ouvrages de chimie ou d'alchimie attribués à Hermès Trismégiste sont:

La Table d'émeraude ;
Les Sept chapitres ; [le titre exact est : Tractatus Aureus de Lapidis Physici Secreto in cap. 7 divisus; Nunc vero à quodam Anonymo Scholiis illustratus (cum Epistola dedicatoria et præfatione). Il apparaît au vol. IV du Theatrum Chemicum, pp. 587-718 et au tome I de la Bibliotheca Chemica Curiosa de Manget, pp. 400-445, cf. bibliothèque ]
Des Poisons et de leurs antidotes ;
Des Pierres précieuses.[nous n'avons pu prendre connaissance de cet ouvrage ; il est évident que le coeur du problème s'y trouve]

La Table d'émeraude est un écrit si vague, qu'on pourrait le prendre pour une allégorie absolument étrangère à l'alchimie, sil n'était pas accompagné d'un commentaire attribué à un auteur qu'on désigne sous le nom d'Hortulain le jardinier, qui en développe un sens tout à fait hermétique. Hortulain passe pour avoir vécu au XIVe siècle. [le Commentaire d'Hortulain est d'ailleurs encore plus abscons, s'il était possible, que le texte lui-même. En outre, Hortulain commet une erreur dans l'analyse d'une des sentences de la Table d'Emeraude, en confondant le terme mediatione et meditatione, ce qui fausse le jugement. Chevreul suit cette erreur. Hoefer et Fulcanelli donnent le bon texte. Notons que les traduction en allemand et anglais donnent le bon terme (mediatione)]
Les sept chapitres ont évidemment un sens tout à fait alchimique et d'accord en beaucoup de points avec le commentaire d'Hortulain.

 [voici un commentaire sur hortulain et la Table d'Emeraude, dû à Louis Figuier :


FIGURE IV
(L'Alchimie et les alchimistes, L. Figuier, p. 43)

et encore cet  extrait où L. Figuier commente Hortolain :



FIGURE V
(L'Alchimie et les alchimistes, L. Figuier, p. 61)

L. Figuier suit ce passage en disant qu'il s'agit de la quintessence ; mais il n'a pas vu que la méthode consistait à obtenir par les cendres des végétaux du carbonate de potasse ou alkali fixe de Lemery, lequel, avec de l'huile de vitriol, va donner du tartre vitriolé, c'est-à-dire du sulfate de potasse. Il s'agit, par conséquent, de la préparation du Mercure...]

Nous allons rappeler les écrits alchimiques les plus connus d'après l'ordre chronologique qu'on a assigné à leurs auteurs respectifs, afin de pouvoir citer ensuite les sources d'où nous déduirons des considérations générales sur les principales idées spéculatives auxquelles les alchimistes se sont livres. On a attribué des livres alchimiques à un Mède du nom d'Ostanès, que l'on a prétendu avoir été un élève de Sophar le persan qui aurait vécu 540 avant J.-C., mais il est plus vraisemblable qu'un Ostanès égyptien, qui vivait au Ve siècle de notre ère, en est l'auteur. On a attribué à un prêtre païen nommé Jean un manuscrit alchimique écrit en langue grecque. Démocrite d'Abdère passe pour être l'auteur d'un manuscrit grec alchimique ; on suppose qu'étant à Memphis il rencontra une juive nommée Marie qui s'occupait d'alchimie avec succès. Cette Marie, considérée comme soeur de Moïse par quelques auteurs [cf. Turba], figure à ce titre dans un dialogue intitulé Dialogue de Marie et d'ArosMorien, qui vivait du VIIe au VIIIe siècle, cite Marie comme alchimiste. Il est difficile de croire que les écrits précédents aient été composés avant l'ère chrétienne par les auteurs dont ils portent les noms ; il est donc bien probable qu'ils sont apocryphes ; en outre, l'opinion d'après laquelle on attribue des idées alchimiques à Hermès, à Moïse, à Sophar, à Ostanès le Mède, au prêtre Jean, à Démocrite, etc., n'est qu'une conjecture dénuée de toute preuve, surtout lorsqu'on se rappelle les efforts que l'on fit au Moyen Âge pour faire croire à l'ancienneté de l'alchimie afin de persuader de la sublimité de son oeuvre le vulgaire, dont le respect pour la tradition était si grand alors ! Les écoles d'Alexandrie qui se rattachaient à l'institution du Musée, les écoles juives, les écoles néoplatoniciennes et les écoles chrétiennes des premiers siècles de notre ère n'ont jamais montré qu'elles se soient occupées de quelque chose de semblable à la pratique de la chimie ou de l'alchimie. Mais, incontestablement, à partir du christianisme jusqu'au IXe siècle, époque où écrivait Geber, l'alchimie avait fixé l'attention d'un grand nombre de personnes au point de vue spéculatif comme au point de vue pratique. Si on se rappelle les idées générales qui occupèrent les esprits dans les premiers siècles du christianisme, la manière dont on envisageait les phénomènes du monde visible comme subordonnés aux esprits du monde invisible, il était tout simple que les personnes animées du désir de travailler la matière avec l'intention d'en modifier les propriétés, dussent chercher à changer les pierres les plus communes en pierres précieuses [c'est pour nous, répétons-le, l'objet même de l'alchimie : les pierres les plus communes sont effectivement indispensables à cette synthèse, cf. chimie et alchimie], les métaux les moins chers en argent et en or ; enfin il était tout simple encore que, pour obtenir la santé, comparable à la richesse, comme chose souhaitable pour le bonheur de cette vie terrestre, la recherche des remèdes en général et particulièrement celle d'une panacée à tous les maux, devint le but des efforts d'un grand nombre d'hommes. Nous allons continuer la revue des personnes les plus célèbres dans les fastes de l'alchimie, soit comme auteurs d'écrits ou simplement comme ayant travaillé au grand oeuvre. L'empereur Caligula est cité par les alchimistes pour s'être occupé de la transmutation ; mais en reconnaissant qu'il l'a opérée, ils avouent qu'il n'y trouva aucun avantage. On a dit que saint Jean l'Évangéliste faisait de l'or, et changeait les pierres les plus communes en pierres précieuses pour secourir les pauvres. On a attribué le savoir hermétique à Athénagore, parce que, dit-on, il en a fait preuve dans un roman intitulé le Parfait amour. Synésius de Cyrène, évêque de Ptolémaïde, est auteur d'écrits alchimiques [on lui doit le Vray Livre de la Pierre philosophale du docte SYNESIUS, Abbé grec, tiré de la bibliothèque de l'empereur]. Zozime de Panopolis, qui vivait au Ve siècle, écrivit sur la chimie et l'alchimie [il s'agit de l'un des memebres fondateurs de l'alchimie occidentale : on lui doit les Visions de Zosime et d'autres textes, rassemblés dans le tome IV des Alchimistes Grecs, les Belles Lettres : Récits authentiques de Zosime]. Enfin, nous citerons encore jusqu'à Geber, Pélage, Olympiodore, Démocrite (Pseudo-), Archélaüs, Ostanés l'Égyptien, Théophraste le chrétien, Stéphanus, Hiérothée, Pappus et Cosme. La conclusion que nous tirons de cette revue est que les auteurs les plus anciens qui aient admis la possibilité de la transmutation des métaux communs en or, sont postérieurs au Ier siècle de l'ère chrétienne.


figure d'un ouvrage de Zosime, traité sur l'Eau divine

Geber, qui vivait au IXe siècle, composa quatre ouvrages remarquables par le grand nombre de faits qu'ils renferment. Quoique l'auteur ait été imbu des doctrines alchimiques, elles n'occupent pas, dans ses livres, à beaucoup près, autant d'étendue que la partie pratique relative à la chimie proprement dite, et il est vrai de dire que la manière dont il envisage la transmutation des métaux n'avait rien d'invraisemblable à une époque où la méthode expérimentale n'existait pas. Geber eut des successeurs chez les Arabes, parmi lesquels on distingue le médecin Rhazés, qui, dit-on, appliqua le premier la chimie à la médecine, Alpharabi, Salmana, Avicenne, Aristote (Pseudo-), Adfar, le maître du Romain Morien, Calid, Artefius, Zadith, Haimon, Rachaïdib, Sophar, Bubacar, Alchid-Bechil et Albucasis, plus célèbre comme médecin familiarisé avec les opérations chimiques que comme alchimiste proprement dit. Albucasis appartient au XIIe siècle. Du XIe au XIIIe siècle on peut citer comme alchimistes, chez les Grecs byzantins, Psellus, Blemmidas et Théotonicus. On croit que Aristaeus, auteur d'un écrit alchimique, intitulé Turba philosophorum, et Rossinus [il s'agit de Zosime], auteur de deux lettres alchimiques, vivaient à cette époque. Mais, si nous suivons maintenant la propagation de l'alchimie au XIIIe et XIVe siècle dans l'Europe occidentale, nous la voyons y prendre un grand développement; car les noms les plus illustres dans la science se rattachent à son Histoire, Nous citerons:

- 1)° Albert le Grand, de 1193 à 1282. Il s'occupa de chimie, mais on est loin d'être d'accord s'il est véritablement l'auteur d'un traité De alchimia, qui porte son nom ; [cf. le Composé des composés]

- 2)° Saint Thomas d'Aquin, de 1225 à 1274. Élève d'Albert le Grand, et auteur de Esse et essentia mineralium et du Thesaurus alchimiae. [on attribue parfois à Thomas d'Aquin l'Aurora Consurgens qui date du XVe siècle. Cette attribution est le fait de Marie-Louise von Franz qui a donné une somme sur l'Aurora Consurgens, avec traduction et commentaire, trad. la Fontaine de Pierre, 1982. On s'accorde généralement à penser que l'Aurora consurgens est un écrit pseudo aquinate]

- 3)° Alain de L'Isle, de 1200 à 1298. Qualifié du titre de docteur universel.

- 4)° Roger Bacon, de 1214 à 1294. Si, comme on le prétend, il s'occupa d'alchimie, il se refusa à publier ses travaux. [le Miroir d'Alchimie est un apocryphe]

- 5)°Alphonse, roi de Castille. [Chevreul a montré que les écrits attribués à Alphonse X étaient en fait dus à Artéfius, notamment la Clef de sagesse. Toutefois, ce roi, que son amour pour la science avait fait surnommer le Savant, s'est, dit-on, beaucoup occupé d'alchimie.]

- 6)° Le moine Ferrari ou Efferrari,[Il composa deux traités, l'un sur la pierre philosophale - Argent., 1659, 8 et Theat. chim., t. III - et l'autre sur le trésor de la philosophie - Thesaurus philosophia ; Argentorat., 1659, 8. Theat. chim., t. III - Il considère le mercure et le soufre comme les éléments des métaux. Cet auteur semble avoir vécu vers la fin du XIIIe siècle]

- 7)° Arnauld de Villeneuve, de 1245 à 1310 [Encore appelé Arnaud de Bachuone]

- 8)° Raymond Lulle, de 1235 à 1315. Auteur du traité Ars magna et d'un nombre considérable  d'écrits hermétiques. Les alchimistes affirment que Raymond Lulle convertit en or 50 milliers de mercure, de plomb et d'étain, afin de déterminer Edouard V d'Angleterre à faire la guerre aux infidèles.

- 9)° Le pape Jan XXII, de 1244 à 1334 [Fran. Pagi rapporte que ce pape, célèbre par l'étendue de ses connaissances et ses démêlés avec les empereurs d'Allemagne, composa en latin un livre sur l'art transmutatoire, qui fut traduit en français en 1557 - Paris, 1613, 8 - Il est dit, au début de ce livre, que Jean XXII, qui tint son siège à Avignon jusqu'à sa mort, arrivée en 1334, fit travailler au grand oeuvre dans la ville même d'Avignon, et qu'il y fit faire deux cents lingots qui pesaient chacun un quintal. Lenglet-Dufresnoy n'hésite pas à dire que le pape avait appris cet art de Raymond Lulle et d'Arnaud de Villeneuve - Histoire de la philosophie hermétique, t. I, p. 192 -]

- 10)° Jean de Meun, de, 1279 ou 1280 à 1366. Le principal auteur du Roman de la Rose. [L'oeuvre, la Fontaine des Amoureux des sciences, est en fait signée : les douze premiers vers forment en acrostiche Jehan Perréal, connu comme enlumineur. Perréal écrivit cette oeuvre en 1516 et la dédia à François Ier ; in : L. Girardin, L'Alchimie, 1972. Artiste extrêmement actif, qui s'est adonné à la peinture, à l'enluminure, à la décoration, à l'architecture et à la poésie. cf. Jean Perréal (1483-1530) dit Jean de Paris a été au service de la ville de Lyon, où il a organisé de nombreuses "entrées" princières, celles des rois Charles VIII, Louis XII et François Ier, celles de la reine Anne de Bretagne (pour laquelle il dessine les patrons de sculptures des tombeaux des ducs de Bretagne à Nantes, exécutés par le sculpteur Michel Colombe) et surtout de l'archiduchesse Marguerite d'Autriche auprès de laquelle il joue le rôle d'intermédiaire pour les travaux de l'église de Brou. On lui attribue la miniature-frontispice de la Complainte de Nature à l'alchimiste errant (1516). Ses œuvres conservées, surtout des portraits (portraits présumés de Charles VIII et d'Anne de Bretagne; miniature de Pierre Sala écrivain et poète; Portrait d'homme en oraison; divers crayons au musée Condé de Chantilly), traduisent une vision vivante et directe des modèles et une conception novatrice du portrait en miniature. S'il n'est pas l'introducteur de la Renaissance en France, Jean Perréal a joué un rôle décisif dans le développement du portrait qui va devenir, avec des artistes comme Jean Clouet, un genre autonome.]

- 11)° Richard ou Robert l'Anglais. [Il vivait vers la même époque que Pierre le Bon. Il nous reste de lui un écrit alchimique, intitulé Correctorium - Theat. chim., t. II ; Manget, Bibl. chim., t. II - dans lequel se trouvent peu d'idées neuves. L'auteur admet également le mercure et le soufre comme les éléments des métaux. Il en dit la raison :

"Les métaux, tels que le plomb et l'étain, ont, quand ils sont réduits à l'état de fusion, l'aspect du mercure ordinaire ; et en les combinant avec le soufre, on obtient toutes les colorations possibles".

Fidèle à l'esprit de son époque, il invoque le témoignage des philosophes anciens comme une autorité souveraine, et comme le seul moyen d'introduire l'intelligence humaine dans le sanctuaire de la vraie science.]


frontispice de la Margarita Preciosa Novella

- 12)° Pierre Bon, de Lombardie [physicien de Ferrare, qui composa en 1330 dans la ville de Pola, de la province d'Istrie, un ouvrage chimique : Margarita pretiosa novella (la perle précieuse servant d'introduction à la chimie).
En relation étroite avec la scolastique, divers alchimistes ont tenté de réunir en un seul ouvrage, l'ensemble des connaissances nécessaires à la pratique de l'art royal. Le plus volumineux traité de ce genre est celui de maître Petrus Bonus (Pierre Bon) qui l'a écrit entre 1330 et 1339. Comme l'a précisé Lacinius, l'auteur était donc originaire de Ferrare ; Dans son traité, qu'il a intitulé Margarita pretiosa novella, il suit de près les méthodes scolastiques pour prouver dialectiquement la vérité de l'alchimie. Il expose en premier lieu les arguments que l'on peut avancer contre l'alchimie: ni le délai ni les lieux de l'apparition naturelle des métaux ne sont connus, non plus que les proportions respectives des matériaux, qui leur ont donné naissance. Aucun art n'est susceptible de reproduire la nature. Il est plus facile de détruire que de construire, comment pouvoir se flatter de produire de l'or, alors qu'il est quasiment indestructible ? Les métaux, par exemple, le cuivre et l'or, différent autant l'un de l'autre que des animaux d'espèces différentes, comme par exemple le cheval et l'homme. Finalement Aristote lui-même a nié la possibilité de la transmutation métallique. Au chapitre suivant, dans lequel il veut prouver la vérité de l'alchimie. il se limite à trois arguments principaux :
- 1. Hermès, Avicenne, Morien et beaucoup d'autres alchimistes grecs et arabes se prononcent en faveur de la possibilité de la transmutation ;
- 2. L'alchimie ne saurait être prouvée théoriquement, mais seulement par l'expérience. Par ailleurs, l'or artificiel se révèle de mêmes propriétés que l'or naturel ;
- 3. Beaucoup de processus naturels sont comparables à ceux de l'alchimie, comme par exemple l'apparition d'êtres vivants à partir de substances en décomposition, les diverses formes de l'eau (glace, liquide, vapeur), la production de feu à partir de pierres, l'apparition de couleurs analogues à celles des composés arsenicaux et mercuriels naturels au cours du processus alchimique.

Mais ceci ne suffit pas à maître Pierre, et il poursuit sa démonstration plus à fond. A cette fin, il énumère les difficultés qu'un amateur doit surmonter, et qui sont souvent susceptibles de le faire douter de l'alchimie: les écrits contradictoires et les propos obscurs des alchimistes, par-dessus tout, les déclarations sybillines sur les matériaux initiaux, les vases et le temps requis. Seule la révélation divine est susceptible de donner à l'alchimiste la possibilité de surmonter ces obstacles. Suit alors une brève description destinée à les aplanir. L'alchimie est un don de Dieu

[c'est, littéralement un DON DU SOUFRE, par cabale, à cause de l'assonance entre le soufre = qeion et divin = qeioV outre que qeiow = a)-purifier par le soufre ou b)- consacrer aux dieux],

c'est pourquoi il est nécessaire de la maintenir hors de portée du vulgaire par l'emploi d'allégories. Il faut le concours du travail manuel et de l'observation oculaire

[les lunettes sont un des instruments de l'art, ainsi qu'en témoigne l'emblème XLII de l'Atalanta fugiens ; l'allégorie s'explique qi l'on sait que la lentille de verre en grec se dit ualoV et que le terme désigne aussi toute pierre transparente (albâtre, cristal certaines pierres précieuses, mais aussi un miroir ardent : la figure suivante montre assez l'importance du symbole) ; enfin,


FIGURE VI
un miroir ardent pour réchauffer l'athanor des Sages, in : L. Gérardin, Alchimie, 1972

quand on saura que ualoV-eilhV désigne une sorte de saphir ou de topaze et que eilh signifie « chaleur du soleil, chaleur douce », on aura déjà fait un grand pas vers la connaissance de la Pierre]

pour mener à bien le processus ; cela dit, c'est l'art le plus certain et le plus noble qui soit. Au chapitre suivant, il réfute les objections énoncées au début. Son argument principal est que l'art n'est pas opposé à la nature, mais qu'il la suit et l'assiste, comme c'est le cas pour la médecine. Finalement, il s'appuie sur Aristote afin d'écarter les objections contre l'alchimie. Le dernier chapitre est une description détaillée de l'alchimie: Petrus Bonus y discute surtout des substances pouvant entrer au début de l'oeuvre et il en donne des exemples analogiques: la formation de l'homme à partir de semence et de sang, celle de l'oiseau à partir de l'oeuf, sont comparables à celle de l'or à partir de mercure (menstrue) et de soufre (sperme). Cette génération est comparable à la Résurrection des morts et à l'Immaculée Conception:

« Pareillement, les anciens philosophes, au moyen de cet art, ont su et conclu qu'une vierge concevrait et engendrerait, parce que dans leur oeuvre cette pierre conçoit et s'engrosse de soi-même. Ainsi cette conception est semblable à celle d'une vierge qui conçoit sans l'assistance d'aucun homme, ce qui ne peut avoir lieu sans miracle, c'est à savoir sans la grâce divine »

Moïse, David, Salomon, saint Jean et d'autres écrivains inspirés de la Bible auraient connu les similitudes de ces événements avec la pierre et y auraient fait allusion. Il cite l'exemple du prophète Malachie:

« Il siégera et fera fondre l'argent pour le purifier, il purifiera les enfants de Lévi et les affinera comme l'or et l'argent.»

En ce dernier chapitre, Petrus Bonus évite une analyse problématique en se lançant dans le domaine de l'allégorie religieuse.]

- 13)° Odomare [Le moine Odomar pratiquait l'alchimie à Paris vers le milieu du XIVe siècle, sous le règne de Philippe de Valois. Il conseille, dans sa Practica ad discipulum - Theat. chim., t. III -  de se préserver du contact des vapeurs mercurielles, et en général de toutes les vapeurs alchimiques, en se bouchant les narines avec du coton trempé dans de l'huile de violettes]

- 14)° Jean de Rupescissa

- 15)° Nicolas Flamel, qui travailla de 1382 à 1412,

On voit, par les citations des noms précédents, que les hommes les plus savants, comme Albert le Grand, Alain de Lisle et Roger Bacon, s'occupèrent réellement d'alchimie ou passèrent pour s'en être occupés ; qu'il en fut de même d'un saint, saint Thomas d'Acquin ; d'un pape, Jean XXII ; d'un roi, Alphonse de Castille ; d'un lettré, Jean de Meun ; d'un particulier, Nicolas Flamel. L'alchimie était donc un objet trés sérieux à cette époque, elle s'emparait de l'esprit d'hommes de toutes conditions et le dominait à des titres divers. Mais les noms les plus illustres que nous venons de rappeler ne doivent pas leur renommée à la seule alchimie. Quant à Arnaud de Villeneuve, Raymond Lulle et Nicolas Flamel surtout, ils la doivent à leurs écrits alchimiques et à l'opinion des adeptes [il semble que les écrits attribués à N. Flamel soient tous apocryphes]; leurs successeurs, qui n'ont jamais cessé de leur reconnaître la possession du secret de la transmutation. Le XVe siècle nous offre quatre noms célèbres à des titres différents dans l'histoire de l'alchimie, le comte Bernard dit le Trévisan, auteur d'un livre plein des détails les plus intéressants sur la vie d'un alchimiste du XVe siècle , Jean Isaac et Isaac dits les Hollandais

[les ouvrages qui portent le nom d'Isaac le Hollandais, très estimés de Boyle et Kunckel, renferment la description d'un très grand nombre de procédés de chimie, qui, bien que dirigés d'après des vues alchimiques, sont restés dans la science comme la suite des travaux de Geber. Il paraît que Isaac le Hollandais a été un habile fabricant d'émaux et de pierres gemmes artificielles et il a décrit sans arrière pensée ses procédés pour la préparation de ces produits artificiels],

enfin Basile Valentin. Si tous les quatre partagent avec Geber la gloire d'avoir possédé la science du grand oeuvre, auprès,des adeptes, les chimistes doivent les placer immédiatement près de l'alchimiste arabe puisque leurs livres renferment des documents purement chimiques qui, aujourd'hui, sont les plus anciens matériaux de la science pure. Nous citerons encore Thomas Norton

[anglais d'origine, il vivait sous le règne d'Edouard IV, contemporain de Louis XI. Il écrivit en 1477 un ouvrage contre les alchimistes de son temps, sous le titre : Ordinale, ou Crede mihi. La traduction latine de cet ouvrage se trouve imprimée dans le Theatrum chimicum britannicum d'Ashmole - Lond., 1652, 4 -, dans le Tripus aureus de Michel Maier - Francof., 1618, 4 - et dans la collection de Manget - t. II - L'alchimie est, selon Norton, une science d'inspiration divine, et dont la connaissance est refuséeau méchant ; car elle l'enflerait d'orgueil et inspirerait l'esprit de révolte. Il conseille de fuir autant que la peste les faux alchimistes qui promettent de multiplier l'or et l'argent :

"Ils désemplissent vos coffres et vous les rendent vides. Ils mentent, ceux qui disent que les métaux se multiplient par voie de génération. Cela n'est vrai que pour les animaux. A chaque classe d'êtres son domicile : aux poissons l'eau, à l'homme et aux autres animaux, l'air ; aux minéraux, la terre."

Contrairement à l'opinion alors généralement accréditée, Norton soutient que les métaux ne sont pas détruits, lorsqu'on les traite par les eaux corrosives. il attribue à la teinture des philosophes la vertu d'enlever à l'homme le ferment de toutes les mauvaises passions, et de lui assigner, dans le ciel, une place auprès des saints - Manget, bibl., t. II - Sachant combien il est important de varier, dans les diverses opérations, les degrés de chaleur, il recommande la construction d'un fourneau qui permettrait, à l'aide de registres, d'élever ou d'abaisser la température à volonté. Il faut se garder de confondre Thomas Norton et Samuel Norton. ],

le cardinal Nicolas de Cusa, Georges Ripley, l'abbé Jean Trithème

[L'auteur de la Chronique de Hirschau naquit en 1462, et séjourna longtemps à la cour de l'empereur Maximilien, qu'il fut, par la suite, obligé de quitter. A l'exemple de la plupart des alchimistes, il se plaisait beaucoup à se faire passer pour un magicien capable d'évoquer les morts et les démons - Hoefer - On raconte, entre autres, que Maximilien d'autriche, ne se consolant pas de la mort de sa première épouse Marie de Bourgogne, Tritheim offrit de lui faire apparaître la défunte ; qu'en effet Maximilien et l'un de ses courtisans s'étant enfermés avec le nécromancien dans une chambre écartée, Marie se montra à leurs yeux, parée avec sa magnificence accoutumée ; que, pour être plus sûr que ce fut bien elle-même, son auguste époux avait cherché et trouvé une verrue qu'il savait être située à la nuque de cette princesse. Les ouvrages d'alchimie sur la pierre philosophale - Curiosité royale, Lis et Roses, etc., sont obscurs et - d'après Hoefer - souvent inintelligibles. Notez que le traité que nous venons d'indiquer est un ouvrage extrêmement rare, qui n'a été indiqué ni par Borel, ni par Lenglet-Dufresnoy, ni par Fr. Gmelin ; il se trouve - Hoefer - à la bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris. ],

Jean Pico, prince de la Mirandole, Marsille Ficin

[L'homme le plus savant de son époque, et le propagateur le plus zélé de la philosophie de Platon - c'est à Ficin que nous devons les traductions de Platon, de Plotin, Jamblique, Proclus, etc., ainsi que des écrits originaux consacrés à l'éloge de la philosophie platonicienne et néoplatonicienne - est mis au nombre des alchimistes. Les occupations astrologiques auxquelles il s'était livré, concuremment avec ses études philosophiques, devaient le conduire tout naturellement aux théories de l'alchimie. Le livre De arte chemica - Manget, t. II - attribué à Mars. ficin, ne renferme aucune observation originale - Hoefer - ; il ne fait que reproduire les idées spéculatives et allégoriques des alchimistes de l'école arabe].

Au XVIe siècle vient Paracelse, dont nous avons suffisamment parlé dans un de nos articles sur l'Histoire de la chimie du docteur Hoëfer (novembre 1849, p. 665), pour nous abstenir de revenir sur les idées alchimiques de cet homme bizarre. Après Paracelse, nous citerons Ulstade, auteur du Ciel des philosophes,

[Philippe Ulsted, patrice de Nuremberg, fit, vers la fin du XVe siècle, des tentatives sérieuses pour appliquer la chimie à la médecine. Il vante beaucoup les propriétés de l'or potable et de l'eau-de-vie. Il a écrit avec élégance, et une parfaite connaissance des classiques anciens, le ciel des philosophes,  dont la pemièe édition, aujourd'hui très rare, a paru, en 1598, à strasbourg et est disponible sur le serveur Gallica de la bnf. C'est un traité complet sur l'art distillatoire. L'auteur distingue différentes espèces de distillations, parmi lesquelles nous ferons remarquer la distillation circulatoire, fort en usage au XVe siècle, mais qui est aujourd'hui abandonnée. Ce procédé consistait à appliquer la chaleur non seulement à la cornue (pélican), mais encore au récipient, qui lui-même servait de véritable cornue - cf. Char triomphal de l'antimoine - L'eau-de-vie, dont la préparation est décrite fort au long, était reconnue absolue lorsqu'elle brûlait sans laisser d'eau en résidu, ou en consumant le linge qui en était imprégné. Un autre moyen d'en constater la pureté consistait à y verser une goutte d'huile d'olive : si elle tombait au fond, et qu'elle y restât même en agitant le vase, c'était un signe que l'eau-de-vie était bien rectifiée.]

Jean Aurélio Augurelli

[poète lauréat de Rimini, il clôt le XVe siècle et commence le XVIe. Nous avons de lui un poème latin sur la chrysopéie, ou l'art de faire l'or - Manget, bibl. chim., t. II et Theat. chem., t. II ; Chrysopoeiae libri III, Basil., 1518, 4 - L'auteur dédia son poème à Léon X, protecteur des arts et des sciences, en se promettant, en retour, une bonne récompense. Le saint-père lui envoya un grand sac vide, avec la réponse :

"Celui qui sait faire lui-même l'or ne doit avoir besoin que d'une bourse pour l'y mettre"

Augurelli enseigna les belles-lettres à Venise et à Trévise ; ce qui ne l'empécha pas de souffler le feu du fourneau chimique.]

qui célébra la pierre philosophale dans son poème de la Chrysopée, Venceslas Lavinius de Moravie, fut alchimiste, Denis Zachaire, dont le livre montre ce qu'était la vie d'un alchimiste au XVIe siècle, comme le livre de  Bernard le Trévisan montre ce qu'elle avait été au siècle précédent,


frontispice de l'Opuscule de Zachaire, 1574

[Denis Zachaire est né en Guyenne en 1510. Il nous raconte lui-même très naïvement toutes les tribulations de sa vie, dans son Opuscule de la vraye philosophie naturelle des métaux - Anvers, 1567, in-12. réimprimé en latin dans Bibl. Manget, t. II et Théat. chim., t. I. après avoir reçu dans la maison paternelle les premiers éléments de l'instruction primaire, il fut, à l'âge de vingt ans, envoyé au collège de Bordeaux, où il étudia, pendant trois ans, la grammaire, la rhétorique et la philosophie. C'est là qu'il commença à se livrer à des travaux alchimiques sous la direction de son maître, qui était lui-même un adepte zélé de l'art hermétique. De Bordeaux, il se rendit à Toulouse, sous le prétexte d'y étudier le droit, mais en réalité pour continuer les investigations du grand oeuvre. Le jeune homme, et également son précepteur, avaient pour seul désir de mettre en pratique les recettes qu'ils avaient ramenées de la capitale bordelaise. Aussi, dès leur arrivée, ils achetèrent des fourneaux, des vaisseaux de verre, des matras, des cornues et tout ce qui était nécessaire aux distillations, aux calcinations et autres opérations alchimiques. Bien entendu, tous les procédés employés se révélèrent trompeurs et les deux cents écus que la famille de Zachaire lui avait versés pour vivre une année scalaire à Toulouse en compagnie du précepteur, s'évanouirent vite dans la fumée que dégageaient les creusets. D'excellents récits des pérégrinations qui attendaient le futur Adepte ont été faits par plusieurs historiens ; il  semble plus intéressant de citer ici le texte même de Denis Zachaire qui a rédigé son autobiographie dans son traité intitulé Opuscule de la philosophie naturelle des métaux.  :

« Avant la fin de l'année mes deux cents écus s'en allèrent en fumée et mon maître mourut d'une fièvre continue, qui lui prit l'été à force de souffler et de boire chaud parce qu'il sortait rarement de sa chambre où il ne faisait guère moins chaud que dans l'arsenal de Venise. Sa mort me fâcha d'autant plus que mes parents ne voulaient m'envoyer que l'argent nécessaire pour mon entretien au lieu que je désirais en avoir suffisamment pour continuer mon travail. Pour parer à ces difficultés, je m'en allai chez moi en 1535, afin de me mettre hors de tutelle et j'affermai tout mon bien pour trois ans, à raison de quatre cents écus. Ce fonds m'était nécessaire pour exécuter une opération qui m'avait été donnée à Toulouse par un Italien qui en avait vu, disait-il, l'expérience. Je le retins avec moi pour voir la fin de son procédé; alors, je fis des calcinations d'or et d'argent par des eaux fortes, mais ce fut en vain, car de tout l'or et l'argent que j'avais mis, je n'en retirai pas la moitié et mes quatre cents écus se trouvèrent bientôt réduits à deux cent trente. J'en donnai vingt à mon Italien pour aller s'éclaircir avec l'auteur de cette recette qui était, disait-il, à Milan. Je restai donc tout l'hiver à Toulouse dans l'espérance de son retour; mais j'y serais encore si je l'eusse voulu attendre, car je ne l'ai pas vu depuis. L'été qui vint ensuite, accompagné de la peste, me fit abandonner la ville; mais je ne perdis pas de vue mon travail- je fus à Cahors, où je restai six mois. J'y fis connaissance avec un vieillard qu'on appelait communément le Philosophe, nom qui se donne aisément dans les provinces à ceux qui sont moins ignorants que les autres; je lui communiquai le recueil de mes procédés en lui demandant ses avis. I1 m'en indiqua seulement dix ou douze qu'il trouva meilleurs que les autres. La peste cessa, je retournai à Toulouse, j'y repris mon travail et je fis si bien que mes quatre cents écus se trouvèrent réduits à cent soixante-dix.

Pour continuer plus sûrement mes opérations, je fis connaissance, en 1537, avec un abbé qui demeurait dans le voisinage de cette ville. Il était épris de la même passion et me marqua qu'un de ses amis, qui avait suivi le cardinal d'Armagnac, lui avait envoyé de Rome un procédé qu'y croyait sûr, mais qui devait coûter deux cents écus. J'en fournis la moitié, il fit le reste et nous commençâmes à travailler à frais communs. Comme il nous fallait de l'esprit de vin j'achetai une pièce d'excellent vin de Gaillac ; j'en tirai l'esprit que je rectifiai plusieurs fois ; nous en prîmes quatre marcs, dans lesquelles nous tuâmes un marc d'or, que nous avions calciné pendant un mois; le tout fut artistement accommodé dans une cornue, avec une autre qui lui servait de rencontre, et placée sur un fourneau pour en faire la congélation. Ce travail dura un an, mais pour ne pas rester oisif nous faisions pour nous amuser quelques autres opérations moins importantes desquelles nous retirâmes autant de profit que de notre Grand oeuvre.

« Toute l'année 1537 se passa donc sans trouver aucun changement dans notre travail, et nous aurions attendu toute la vie la congélation de notre esprit de vin, parce que ce n'est point là l'eau qui dissout, l'or; mais nous le retrouvâmes tout, avec cettedifférence que la poudre en était un peu plus déliée que quand nous l'y avions mise. Nous en fîmes projection sur de l'argent vif échauffé, mais ce fut en vain. Jugez si nous fûmes fâchés, surtout monsieur l'abbé qui avait déjà publié à tous ses moines qu'il n'y avait qu'à faire fondre une belle fontaine de plomb qui était dans leur cloître, pour la convertir en or dès que notre opération serait achevée. Le mauvais succès ne nous empêcha pas de continuer. J'affermai encore mon bien et j'en tirai quatre cents écus ; l'abbé en mit autant et je me rendis à Paris, ville la plus fertile qu'il y ait au monde en artistes de cette science. Avec ces huit cents écus, j'y arrivai bien résolu de n'en point sortir que je n'eusse dépensé tout mon argent ou que je n'eusse trouvé quelque chose de bon. Ce voyage ne se fit pas sans m'attirer l'indignation de mes parents et les reproches de mes amis, qui voulaient que j'achetasse une charge de conseiller, s'imaginant que j'étais un grand légiste. Je leur fis accroire que je ne faisais ce voyage que pour en acheter une. Après quinze jours de voyage j'arrivai à Paris le 9 janvier 1534. Je restai un mois presque inconnu mais à peine eus-je commencé à fréquenter les amateurs et même les faiseurs de fourneaux, que j'eus la connaissance de plus de cent artistes opérateurs qui tous avaient des manières différentes de travailler, les uns par la cémentation, d'autres par la dissolution, quelques autres par l'essence d'émeri. Il y en avait qui travaillaient à extraire le mercure des métaux pour le fixer ensuite, de manière que pour nous communiquer les progrès de nos opérations, il ne se passait pas de jour que nous ne tinssions quelque assemblée au logis de quelques-uns d'entre nous, et même les dimanches et les fêtes à Notre-Dame, qui est l'église la plus fréquentée de Paris. Là les uns disaient: si nous avions le moyen pour recommencer, nous ferions quelque chose de bon ; les autres : si notre vaisseau eût pu résister, nous étions dedans ; quelques-uns : si j'avais eu un vaisseau de cuivre bien rond et bien fermé, j'aurais fixé le mercure avec l'argent. Il n'y en avait pas un qui n'eût une excuse raisonnable ; mais j'étais sourd à tous ces discours, sachant déjà par ma propre expérience combien j'avais été la dupe de ces sortes de promesses.

« Un Grec se présenta et je travaillai inutilement avec lui sur les clous faits avec le cinabre. Je connus presque en même temps un gentilhomme étranger, nouvellement arrivé, qui vendait souvent aux orfèvres où je l'accompagnai le fruit de ses opérations. Je restai longtemps avec lui, sans qu'il voulût me découvrir son secret ; il le fit cependant mais ce n'était qu'une tromperie plus ingénieuse que celles des autres. Je ne manquai pas de donner avis de tout à l'abbé de Toulouse, je lui envoyai même une copiedu procédé de ce gentilhomme et s'imaginant que j'arriverais enfin à quelque connaissance utile, il m'exhorta à demeurer encore un an à Paris, puisque j'avais trouvé un si bon commencement. Malgré tous mes soins je ne prospérai pas plus dans les troisans que j'y restai que j'avais fait auparavant. J'avais dépensé presque tout mon argent lorsque l'abbé me manda de tout quitter pour l'aller joindre incessamment. M'étant rendu auprès de lui, j'y trouvai des lettres du roi de Navarre (c'était Henri, père de Jeanne d'Albret, et aïeul d'Henri IV). Ce prince, qui était curieux et grand amateur de la philosophie, lui avait écrit de me déterminer à l'aller trouver à Pau en Béarn, pour lui apprendre le secret que j'avais su du gentilhomme étranger et qu'il me récompenserait de trois ou quatre mille écus. Ce mot de quatre mille écus chatouilla tellement les oreilles de l'abbé que, croyant déjà les avoir en sa bourse, il ne me donna aucun repos que je ne fusse parti pour me rendre auprès de ce prince. J'arrivai donc à Pau au mois de mai 1542. Je travaillai et je réussis, conformément au procédé que je savais. Quand j'eus fini au désir du roi, j'obtins la récompense que je m'attendais d'avoir. Quoique le roi eût bonne volonté de me faire du bien, il en fut néanmoins détourné par les seigneurs de sa cour, même par ceux qui l'avaient engagé à me faire venir. Il me renvoya donc avec un grand merci, me disant que je cherchasse s'il n'y avait rien dans ses États dont il pût me gratifier, comme confiscations ou autres choses semblables, qu'il me les donnerait volontiers. Cette réponse, qui ne contenait que de vaines espérances, me donna lieu de retourner vers l'abbé toulousain.

« Cependant j'avais appris que sur ma route se trouvait un religieux très habile dans la philosophie naturelle ; je l'allai visiter, il ne put s'empêcher de me plaindre, et me dit avec zèle et avec bonté qu'il me conseillait de ne plus m'amuser à toutes ces opérations particulières, qui toutes étaient fausses et sophistiques, mais que je devais lire les bons livres des anciens Philosophes, tant pour connaître la vraie matière que pour savoir exactement l'ordre qu'on doit tenir dans la pratique de cette science. Je goûtai fort ce sage conseil, mais avant de le mettre à exécution j'allai trouver mon abbé de Toulouse pour lui rendre compte des huit cents écus que nous avions mis en commun et lui donner en même temps la moitié de la récompense que j'avais reçue du roi de Navarre. S'il ne fut pas content de tout ce que je lui racontai, il le parut encore moins de la résolution que j'avais prise de ne plus continuer nos travaux parce qu'il me croyait bon Artiste. De nos huit cents écus, il ne nous en restait plus chacun que quatre-vingtdix. Je le quittai et je me retirai chez moi dans la pensée de m'en aller à Paris le plus tôt que je pourrais et d'y rester tant que je ne serais pas fixé par la lecture des Philosophes. J'y arrivai donc le lendemain de la Toussaint de l'an 1546 avec un fonds suffisant. Là je fus un an à étudier assidûment les grands auteurs ; à savoir, la Tourbe des Philosophes, le Bon Trévisan, la Remontrance de Nature et quelques autres meilleurs livres. Comme je n'avais pas de principes je ne savais à quoi me déterminer.

« Enfin je sortis de ma solitude, non pour voir mes opérateurs que j'avais tous quittés, mais pour fréquenter les véritables Philosophes. Cependant je tombai encore en de plus grandes incertitudes, par la variété de leur travail et de leurs différentes opérations. Excité néanmoins par une sorte d'inspiration, je nie jetai dans la lecture de Raymond Lulle et du Grand Rosaire d'Arnauld de Villeneuve ; mes réflexions et mes lectures durèrent encore un an et je pris un parti ; mais j'attendais, pour le pouvoir exécuter chez moi, la fin des baux que j'avais faits de mon bien. J'y arrivai donc au commencement du Carême de 1549, déterminé de mettre en pratique tout ce que j'avais résolu. Alors, après quelques préparatifs, je fis provision de tout ce qui m'était nécessaire et je me mis à travailler le lendemain de Pâques ; ce ne fut pas néanmoins sans inquiétude et sans traverses. Tantôt l'on me disait : Mais qu'allez-vous faire? N'avez-vous point assez dépensé de biens à toutes ces folies ? Un autre m'assurait que si je continuais d'acheter tant de charbon on me soupçonnerait de fausse monnaie, comme il en avait ouï murmurer. L'on voulait, puisque j'étais licencié en droit, que j'achetasse une charge de Judicature : mais je fus encore plus tourmenté par mes parents, qui me reprenaient aigrement de la conduite que je tenais, jusqu'à me menacer de faire venir la justice dans ma maison pour faire rompre tous mes fourneaux.

« Je vous laisse à penser si je me trouvai excédé et ennuyé par ces sortes de propos et de contretemps ; je ne trouvai de consolation que dans mon travail et dans mon opération que je voyais prospérer de jour en jour et à laquelle j'étais fort attentif. L'interruption de tout commerce qui fut occasionnée par la peste me jeta dans une plus grande solitude et me donna lieu de remarquer avec satisfaction le progrès et la succession des trois couleurs, que les Philosophes demandent avant que d'arriver à la perfection de l'oeuvre. Je les vis l'une après l'autre et j'en fis l'essai l'année d'après, le propre jour de Pâques 1550. De l'argent-vif commun, que je mis dans un creuset sur le feu, fut en moins d'une heure converti en très bon or. Vous pouvez juger quelle fut ma joie mais je n'eus garde de m'en vanter. Je remerciai Dieu de la grâce qu'il m'avait faite et je le priai de ne pas permettre que je m'en servisse autrement que pour sa gloire. Le lendemain je partis pour aller trouver mon abbé, suivant la promesse mutuelle que nous nous étions faite, de nous communiquer réciproquement nos découvertes ; je passai même chez le sage religieux qui m'avait aidé de ses conseils ; mais j'eus le chagrin d'apprendre qu'ils étaient morts l'un et l'autre depuis environ six mois. Cependant je ne retournai pas dans ma maison, je me retirai d'abord en un autre lieu pour attendre un de mes parents que j'avais laissé sur mon bien ; je lui envoyai une procuration pour vendre tout ce que je pouvais posséder, tant en meubles, qu'en immeubles ; il en paya mes dettes et distribua le reste à ceux qui en avaient besoin, surtout à mes parents, afin qu'au moins ils eussent quelque part aux grands biens que Dieu m'avait faits. Tout le monde raisonna sur ma retraite précipitée ; les plus sages s'imaginèrent que, désespéré de mes folles dépenses, je vendais mon bien pour aller cacher ma honte en quelque autre endroit. Mon parent me rejoignit le ler juillet et nous partîmes pour chercher un pays de liberté : d'abord nous nous retirâmes à Lausanne, en Suisse, résolus d'aller passer tranquillement le reste de nos jours dans quelqu'une des plus célèbres villes de l'Allemagne pour y vivre néanmoins sans faste et sans bruit.»

Ainsi s'achève la relation par Denis Zachaire de sa quête du Grand oeuvre. A Lausanne, notre nouvel Adepte s'éprit d'une jeune fille de la ville et l'épousa avant de partir avec elle en Allemagne, toujours accompagné de son parent. C'est à Cologne, en 1556, qu'il trouva une fin misérable, assassiné par ce cousin en qui il avait placé sa confiance. Celui-ci l'étrangla pendant son sommeil et s'enfuit avec la jeune femme, peut-être complice. L'affaire fit grand bruit à l'époque, en Allemagne, mais il fut impossible de retrouver les coupables - Gmelin, t. I -]

Kelley, qui, après avoir eu les oreilles coupées comme notaire, convaincu de faux, devint alchimiste,

[Adepte renommé, il fut d'abord notaire. Accusé de malversation et d'avoir altéré des actes publics, il fut condamné à avoir les oreilles coupées et au bannissement. Misérable fugitif, il arrive dans une auberge du pays de Galles, où le hasard fait tomber entre ses mains une boule d'ivoire contenant de la poudre de projection et un vieux livre, trouvés dans le tombeau d'un évêque ; ce livre enseignait la préparation de la pierre philosophale. Kelley essaya de cette poudre, et réussit, dit-on, selon ses voeux. Il fait aussitôt part de sa bonne fortune à son ami Jean Dee de Londres. ils quittent ensemble leur patrie, se rendent en Allemagne et pénètrent jusqu'à Prague, où l'empereur Maximilien donnait alors rendez-vous à tous les souffleurs du grand oeuvre. Kelley fit la projection en présence de l'empereur. Sommé de préparer plusieurs livres de la poudre merveilleuse, il se trouva en défaut ; ses opérations échouèrent. Dans sa détresse l'empereur l'avait menacé de le faire mettre en prison ; il adressa des invocations aux démons de l'enfer ; mais ceux-ci restèrent insensibles. L'empereur exécuta la menace, et Kelley fut privé de sa liberté. voulant se sauver de sa prison, il se cassa une jambe, et mourut des suites de sa chute. J. Dee retourna tranquillement dans sa patrie, où il mourut. Les écrits de Kelley furent publiés par Lange et Combach - Tract. duo egregii de lapide philosophorum edit a Langio ; Hambourg, 1673, in-8 - ]

Gaston de Claves,[Claves, dit Dulco, était un avocat et un alchimiste célèbre de Nevers, contemporain de Blaise de Vigenère. Il défendit l'alchimie contre ses détracteurs. Sa défense ressemble à un obscur déployer. Voici comment il s'exprime en faveur de la transmutation des métaux :

"Toute cause effciente entraîne le sujet et la matière vers un but quelconque. Le mouvement indique le chemin et la distance qui séparent la matière de ce but. Celui-ci consiste ou dans la forme, ou dans la quantité, ou dans la qualité. la cause efficiente tend donc vers différents buts. Et comme le but de l'argyropéie - art de faire de l'argent - et de la chrysopéie - art de faire de l'or - consiste à faire de l'argent et de l'or, son mouvement tend vers une nouvelle forme. Car la forme du plomb, de l'étain, du cuivre, du fer, du mercure, n'est pas la forme de l'argent ni celle de l'or ; mais ces métaux sont le sujet et la matière" -Theat. chim., t. II

On trouve dans cette même Apologie quelques expériences vaguement indiquées sur la densité des métaux. Gaston a laissé un assez grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels une Philosophia chemica - Lugd., 1612 - un De triplici preparatione auri et argenti - Nevers, in-8, 1592, Theat. chem., t. IV - et un De recta et vera ratione pragignendi lapidis philosophici - theat. chem., t. IV - Si Dulco est le nom corrompu de Duclos (Gaston de Claves), on pourrait ajouter à cette liste le Recueil de M. Duclos sur la transmutation des métaux (mss n° 171 de la bibliothèque de l'Arsenal). On lit dans ce mss, fol. 5 :

« Teinture excellente et très véritable éprouvée à Venise : Prenez une part de très bon nitre pur et deux parties de chaux vive, mêlez-les bien ensemble en les broyant très subtilement, et faites-les calciner par trois heures au fourneau à vent. Puis faites extraction du sel des fèces avec de l'eau commune bien pure ; et coagulez à siccité par évaporation de l'eau, puis cimentez ce sel derechef avec de nouvelle chaux vive et calcinez-le comme la première fois, et faites-len extraction de nouveau avec de nouvelle eau chaude, et coagulez le sel en évaporant ; répétéz sept fois ce travail ; enfin par ce moyen le nitre sra converti en huile, et ne se coagulera plus ni à chaud ni à froid, mais il demeurera fixe et liquide en forme d'huile, que vous garderez. »

Après cela, l'auteur fait calciner un amalgame d'or avec des fleurs de soufre, de manière à réaliser l'or en chaux :

« Broyez bien subtilement cette chaux d'or, et l'imbibez avec le vinaigre vitriolé - du vinaigre distillé, contenant une dissolution de sel commun, soit trois livres de vinaigre pour une once de sel - , en sorte que cette chaux soit un peu humide. Mettez ensuite cette chaux dans un petit creuset, et chauffez jusqu'à ce qu'elle devienne blanche et spongieuse comme du coton. Dissolvez cette chaux d'or spongieuse dans de l'eau de sel ammoniac et de salpêtre, digérez et ditillez, afin que tout l'or passe par l'alambic ; ajoutez à cette dissolution d'or deux onces de la  sudite huile de nitre ; ensuite distillez si souvent l'eau des deux champions, c'est-à-dire du sel ammoniac et du salpêtre de dessus ce composé, qu'enfin l'or s'unisse bien avec la susdite huile, et demeure comme une huile fixe, incoagulable tant à la chaleur qu'à froid. »

Dulco ou duclos passait pour un très habile alchimiste ; il possédait, dit-on, le secret de la transmutation des métaux.]

Blaise de Vigenère , Alexandre Sethon ou le Cosmopolite, dont l'histoire, selon les adeptes, prouve combien la vie d'un alchimiste se trouve compromise quand elle est à la disposition d'un prince convaincu de la puissance alchimique de cet homme, et dès lors combien est justifiée la prudence des personnes qui, possédant le secret du grand oeuvre, ne veulent pas qu'on le sache. Dans le XVIIe siècle un petit nombre d'hommes seulement acquirent de la renommée comme purs alchimistes, tels sont :

- 1)° Sendivogius, qui publia le livre du Cosmopolite [Traité sur le Mercure encore appelé Nouvelle Lumière Chymique ou Douze Traités] dont Alexandre Sethon était l'auteur. On attribua à Sendivogius plusieurs traités , particulièrement celui du Vrai sel secret des philosophes et de l'esprit universel du monde. [Ce traité est en fait de la main du sieur Hesteau de Nuysement et ne doit point être confondu avec le Traité du Sel qui est un traité compilé par Sendivogius à partir de notes laissées par Alexandre Sethon. Voir sur ce sujet un très intéressant article à cette adresse]

- 2)° Henri Nollius

- 3)° Gabriel de Castaigne, cordelier. [dont deux ouvrages sont disponibles sur le site hermétisme et alchimie de T. Ducreux, cf. Aphorismes Basiliens]

- 4)° Jean d'Espagnet, président à Bordeaux ; l'Arcanum hermeticae philosophiae

[ESPAGNET (Jean d')]. Arcanum Hermeticae Naturae et Attis circa pafidis Philosophorum materiam et operanti modum canonice et ordinate fiunt manifesta. Genevae, I et Samuelis de Tournes, 1673, in-8° de 12, 82 et 1 f. daim havane.
qui porte son nom, est attribué par quelques-uns à un anonyme que l'on qualifie de chevalier impérial. [Jean d'Espagnet (1564-ap. 1637) La philosophie naturelle restablie en sa pureté. Où l'on void à découvert toute l'oeconomie de la nature, & où se manifestent quantitè d'erreurs de la Philosophie Ancienne, estant redigée par Canons & demonstrations certaines. Avec le traicté de l'ouvrage secret de la philosophie d'Hermez, qui enseigne la materie, & la façon de faire la Pierre Philosophale. Spes mea in agno. [Avec une epistre par Iean Bachou.] 8° Paris: Edme Pepingue 1651 ; il a écrit aussi en collaboration avec Pierre de Lancre le Tableau de l'inconstance et instabilité de toute chose..., Paris, Albert Angelier, 1607. Jean d'Espagnet y est appelé « le commissaire extraordinaire des sorciers du Labourd en pays basque » ]

- 5)° Jean Agricola. [d'après F. Hoefer, Agricola était d'un esprit trop sérieux pour se livrer aux extravagances de la plupart des alchimistes de son temps. La pierre philosophale est pour lui le sujet de satires mordantes. Il n'est donc pas probable que le petit ouvrage intitulé Lapis philosophorum G. Agricolae Philopsitii Germani (Colon., 1531, in-12) soit réellement de Georges Agricola, le métallurgiste. Il n'en parle lui-même dans aucun de ses livres, et ne se donne jamais le surnom de Philopistius]

- 6)° Samuel Northon,

- 7)° Robert Flud. [Robert Fludd (1574-1637 ; plus connu sous le nom de Robertus de Fluctibus, unissait à un rare esprit d'observation un singulier amour pour les doctrines cabalistiques. A la fois médecin, chimiste, physicien, mathématicien, il se fit en même temps une grande renommée comme astrologue et nécromancien. A en juger par ses écrits, il s'était proposé pour but l'alliance des sciences positives avec les sciences occultes. Il écrit notamment, rattachant ainsi l'alchimie à la physiologie :

« ...l'alchimiste imite la nature. En commençant son oeuvre, il réduit d'abord la matière en parcelles, il la broie et la pulvérise : c'est la fonction des dents. La matière ainsi divisée, il l'introduit par un tuyau dans la cornue ; ce tuyau représente l'oesophage, la cornue l'estomac. Ensuite il mouille la matière avant de la soumettre à l'action de la chaleur : c'est ainsi que la salive et le suc gastrique humectent les aliments ingérés dans l'estomac. Enfin, il ferme exactement l'appareil, et l'entoure d'une chaleur humide, égale et modérée, en le plaçant dans le bain-marie et dans du fumier de cheval : c'est ainsi ue l'etomac est naturellement entouré par le foie, la rate, les intestins, qui le maintiennent à une température égale... Les parties élaborées sont mises à part et servent à alimenter l'oeuvre, tandis que les matières excrémentielles sont rejetées comme inutiles. »]
- 8)° Benjamin Mussaphia.

- 9)° Le véritable Philalèthe passe pour avoir été le pseudonyme d'un Thomas de Vagan [sic],

- 10)° Jean Frédéric Helvetius, auteur du Vitulus aureus. [A propos d'Helvetius, voici ce qu'en dit J. Sadoul dans son Grand art de l'alchimie :
 


FIGURE VII
portrait de Helvetius

Le second cas de transmutation célèbre effectué par une personnalité scientifique, le Dr Helvétius, médecin d'Etat, est aussi difficilement réfutable. Voici les faits en quelques mots. En décembre 1666 un inconnu, tout comme dans le cas de Van Helmont, vint voir Helvétius et lui montra sa poudre transmutatoire dans le but de le convaincre. Le médecin, en la tâtant du bout des doigts, en fit glisser quelques parcelles sous son ongle avec lesquelles il tenta une transmutation une fois son visiteur parti. Celle-ci échoua. Il en conclut que son interlocuteur était un charlatan et qu'il ne reviendrait pas comme il l'avait promis lors de leur premier entretien. Pourtant l'alchimiste se présenta trois semaines plus tard et rit beaucoup de l'expérience ratée d'Helvétius ; il lui apprit qu'il fallait obligatoirement envelopper la Pierre dans de la cire ou du papier car, sans cela, les vapeurs dégagées par le mercure ou le plomb en fusion altéraient son pouvoir transmutatoire. Il remit quelques parcelles de sa poudre au médecin et se retira pour ne plus reparaître. Helvétius, poussé par la curiosité de sa femme, plaça un morceau de plomb dans un creuset et, une fois le métal fondu, y précipita les quelques parcelles de Pierre. Un quart d'heure plus tard, la totalité du plomb était transmutée en or. Le médecin porta alors cet or nouvellement fabriqué à un orfèvre voisin. Celui-ci- lui en offrit cinquante florins l'once après l'avoir essayé à la pierre de touche. Helvétius le montra ensuite au monnayeur Brechtelt dont les essais furent également concluants; le médecin lui révéla l'origine de cet or et l'histoire fit très rapidement le tour de La Haye. Elle parvint même aux oreilles du contrôleur général des monnaies de Hollande, Maître Povelius, qui vint trouver Helvétius et lui demanda de faire des essais plus poussés pour vérifier la qualité de l'or obtenu, ce à quoi le médecin consentit bien volontiers. Entre autres, Maître Povelius fit traiter sept fois l'or alchimique par l'antimoine, ce qui aurait permis de le réduire en ses composants premiers s'il s'était agi d'un alliage, mais l'or ne diminua pas d'un gramme de poids. Helvetius laissa un récit très circonstancié de toute cette affaire, que de nombreux historiens ont confirmé depuis. De plus, nous avons le témoignage d'un enquêteur de choix en la personne du sceptique philosophe Spinoza qui vivait à l'époque à La Haye et eut à coeur de vérifier en personne tous les faits. En mars 1667, il écrivit une lettre à son ami Jarig Jellis où nous pouvons lire:

« Ayant parlé à Vos de l'affaire d'Helvetius, il se moqua de moi, s'étonna de me voir occupé à de telles bagatelles. Pour en avoir le coeur net, je me rendis chez le monnayeur Brechtelt qui avait essayé l'or. Celuici m'assura que pendant sa fusion, l'or avait encore augmenté de poids quand on y avait ajouté de l'argent. Il fallait donc que cet or, qui a changé l'argent en de nouvel or, fût d'une nature bien particulière. Non seulement Brechtelt, mais encore d'autres personnes qui avaient assisté à l'essai, m'assurèrent que la chose s'était bien passée ainsi. Je me rendis ensuite chez Helvetius lui-même, qui me montra l'or et le creuset contenant encore un peu d'or attaché à ses parois. Il me dit qu'il avait jeté à peine sur le plomb fondu le quart d'un grain de blé de Pierre philosophale. Il ajouta qu'il ferait connaître cette histoire à tout le monde. Il paraît que cet Adepte avait déjà fait la même expérience à Amsterdam, où l'on pourrait encore le trouver. Voilà toutes les informations que j'ai pu prendre à ce sujet.» (Bened. Spinosae Onera posthuma.)

Ainsi qu'il l'avait annoncé à Spinoza, Helvétius fit paraître, dès 1667 une relation circonstanciée de son aventuré dans un opuscule qu'il intitula Vitulus Aureus (le Veau d'Or). Le titre complet, fort long, comme il était de règle à l'époque, est le suivant :

« Le VEAU d'OR que le monde entier adore et honore, où l'on traite d'un très grand miracle de la Nature pour transmuer les métaux : comment, en l'espace d'un moment, du plomb s'est trouvé entièrement changé en or parfait à La Haye, par une très petite parcelle de l'authentique Pierre philosophale. »

La bibliothèque du Museum d'Histoire Naturelle de Paris possède, non reliée, et telle qu'elle était proposée au public lors de sa parution, cette mince plaquette de 72 pages, d'un format très réduit 15 X 9 cm) imprimée en fins caractères, et parue « chez Jean-Janson à Waesgerbe et la veuve d'Elisée Weyerstraet », Amsterdam. L'ouvrage fut traduit en allemand dès l'année suivante (Nuremberg 1668) par les soins du Dr J.G. Voler, alors membre de la Société alchimique de Nuremberg, plus tard président de l'Académie Léopoldine,et, deux ans après, en anglais (Londres 1670). Il faudra pourtant attendre trente-cinq ans pour voir paraître une seconde édition latine, à La Haye, cette fois, et du vivant de l'auteur, qui s'est contenté de faire corriger quelques coquilles de l'édition originale, sans rien compléter à la préface. Cette réédition latine à La Haye est contemporaine de la parution, par le médecin J.J. Manget, de l'énorme Bibliotheca Chemica Curiosa (Genève 1702), l'auteur J.J. Manget a ressemblé, en deux in-folio de plus de huit cents pages chacun, « un trésor très instructif relatif à l'alchimie » comme l'énonce le titre complet. On y trouve, en latin, les principaux traités alchimiques, des plus anciens aux tout récents, et quelques relations diverses, dont le Veau d'Or. Il semble qu'il ait bénéficié d'un succès plus rapide que lors de sa première parution, puisque Helvétius, quatre ans avant sa mort, publia une troisième édition, en 1705, du Vitulus Aureus. La même année voit reparaître une nouvelle traduction allemande, sans doute à Leipzig. Il y en aura encore trois autres au XVIIIe siècle, à Francfort 1726, Nuremberg 1727, Francfort et Leipzig 1767, sans compter celle que F. Rothscholtz a incluse dans son Deutsches Theatrum Chemicum, en 1728.
La dernière édition latine, semblablement, figure dans un recueil de traités alchimiques, le Musaeum Hermeticum, paru à Francfort en 1749. Notons passage que ce terme de Musaeum, qui évoque pour nous le musée où l'on conserve les vestiges du passé, signifiait à cette époque tout bonnement le cabinet de travail, fréquemment, il est vrai, orné de curiosités ou de souvenirs. Cette même année est également celle de la publication de l'unique version néerlandaise du Veau d'Or. Après un envoi et une lettre dédicatoire à trois de ses amis d'Amsterdam, médecins comme lui, dans laquelle il se fait quand même un peu de publicité, en déclarant que son hôte inconnu lui a enseigné des méthodes thérapeutiques très intéressantes, il prévient le lecteur qu'il ne prétend point lui enseigner l'art transmutatoire, un art dont lui, Helvétius, n'a pas connaissance. Puis, au chapitre 1, il évoque le précédent de Van Helmont, analogue au sien, et met en garde le chercheur éventuel en cette matière :

«C'est, précise-t-il nettement, un savoir de nature ésotérique, que par conséquent l'on peut seulement ,espérer obtenir par révélation. »

On aura une idée du ton d'Helvétius, qui, demeurant, n'est pas exclusivement propre à son Veau d'Or, mais se retrouve dans ses nombreux ouvrages, par cet extrait :

« J'ai manipulé de mes mains cette étincelle dé la Sapience Éternelle, Magnésie Saturnico- Catholique (c'est-à-dire universelle) de la pierre des philosophes, ce feu perforant la pierre... je crois que, de nos jours encore, en ces derniers temps, le Saturne très secret, hyperphysique (c'est-à-dire surnaturel) et magique ne sera connu de personne au monde d'autre que du chrétien cabaliste... »

Ce chapitre met en évidence, chez Helvétius, la fréquentation assidue de nombreux auteurs de traités alchimiques, anciens ou récents, et théosophiques tel Henri Khunrath. (Il explique aussi le dédain de Huygens.) Helvétius cite du reste Khunrath au chapitre 2, en compagnie de Paracelse et de Van Helmont. Il y rappelle quelques transmutations passées, ainsi que le cas, tout récent, de l'orfèvre Grill, La Haye, en 1664, qui avait réussi,occasionnellement et de façon limitée, une transmutation particulière, c'est-à-dire directe (sans emploi de poudre de projection), de plomb en argent et en or. Le chapitre 3, qui va des pages 26 à 45 du livre, rapporte, dans les plus grands détails, les deux visites que rendit à Helvétius un Adepte, c'est-à-dire un possesseur de la Pierre philosophale élaborée par lui-même, et finalement, la transmutation que nous avons rapportée précédemment. Le quatrième et dernier chapitre reprend, plus littéralement, le contenu des entretiens qu'Helvétius eut avec son hôte, et ce sous la forme très vivante d'un dialogue. Il s'y intitule lui-même Medicus, et comme il ignore l'identité de son interlocuteur, il le nomme « Elias Artista », Elie l'Artiste.]


Michel Mayer s'occupa beaucoup plus d'alchimie, au point de vue littéraire qu'au point de vue pratique. Non seulement il publia, sous le nom de Museum chimicum, un recueil de traités alchimiques de différents auteurs, mais il composa encore un grand nombre d'ouvrages allégoriques concernant l'alchimie, dont la plupart sont ornés de figures d'une exécution soignée [Atalanta fugiens, contenant en particulier l'emblème XLII, capitale pour la compréhension de l'oeuvre], Olaüs Borrichius, auteur de plusieurs traités, savoir : Ortu chimiae, Conspectus scriptorum chimicorum, Docimastia metallica, passe pour avoir été adepte. S'il existe une preuve de l'influence de l'alchimie sur les esprits durant le XVIIe siècle, c'est de voir des hommes livrés à des travaux positifs, tels que André Libavius et J. Becher, travailler en même temps à la pierre philosophale, ou, s'ils n'y travaillaient pas, ils croyaient, comme le célèbre Glauber, à la transmutation; enfin, si Kunckel a écrit contre les alchimistes, cependant plusieurs passages de ses livres indiquent qu'ils ne regardait pas l'alchimie comme une chimère. Nous ajouterons que l'influence des idées alchimiques est bien sensible dans Van Helmont
 
 


FIGURE VIIII
Jean-Baptiste van Helmont

[Van Helmont naquit à Bruxelles en 1577 et mourut en 1644. Il fit des études de médecine et de chimie, s'affirmant nettement comme un disciple de Paracelse. La science lui est redevable d'une de ses plus importantes découvertes, celle de l'existence des gaz. A son époque, en effet, le seul gaz connu était l'air et Van Helmont put prouver par l'expérience qu'il en existait d'autres, en premier lieu l'acide carbonique. Il le définit comme un corps chimique nouveau et écrivit :

« Cet esprit qui ne peut être contenu dans des vaisseaux ni être réduit en un corps visible, je l'appelle d'un nouveau nom : gaz. »

Il découvrit ensuite l'existence de l'hydrogène sulfuré produit par les fermentations du gros intestin de l'homme ; ce faisant il fut un des pionniers de la science expérimentale, chose très rare à cette époque encore tout imprégnée de scolastique. Seuls de tout le Moyen Âge, les alchimistes pratiquèrent cette méthode expérimentale. Louis Figuier écrit à ce sujet :

« Ce fait, que les alchimistes ont les premiers mis en usage la méthode expérimentale, c'est-à-dire l'art d'observer et d'induire dans le but de parvenir à la solution d'un problème scientifique est à l'abri de tous les doutes » (chapitre 5, page 93).

Ce qui n'empêche pas Figuier, avec la mauvaise foi habituelle des rationalistes du XIXe siècle, d'écrire une page plus loin (page 94) :

« Si les titres des alchimistes à la création de la méthode expérimentale ne peuvent être sérieusement soutenus, il en est tout autrement quand on considère les services qu'il nous ont rendus en préparant les éléments qui étaient nécessaires à la création de la chimie. »

Dans sa réédition de l'oeuvre de Figuier, René Alleau écrit en note :

« L'un des avantages du rationalisme demeure d'être rationnellement délirant. Louis Figuier nie totalement ici ce qu'il vient d'affirmer auparavant. »

Sans vouloir aller plus avant dans ce commentaire que nous devons à J. Sadoul, dans son Grand Art de l'Alchimie (J'ai Lu, 1973), on ne peut passer sous silence qu'une curieuse aventure advint à Van Helmont en 1618 : il reçut - en bref - quelques milligrammes d'une substance des mains d'un certain Butler, Irlandais emprisonné à Vilvorde, qu'il fit libérer. L'homme parti, Van Helmont chauffa une centaine de grammes de mercure, puis projetant dessus cette poudre, il la vit se transformer en or pur. Il faut admettre (ainsi que l'écrit L. Gérardin dans son Alchimie, p. 187) que la transmutation rapportée par Van Helmont a de quoi troubler ceux dont l'esprit reste ouvert sur le merveilleux « vrai » caché dans le soi disant « occulte ». On doit aussi à Van Helmont la première description de la liqueur des cailloux par la fusion de la silice pilée avec un excès de potasse :

« En y versant -dit-il- une quantité d'eau forte suffisante pour saturer tout l'alcali, on voit toute la terre siliceuse se précipiter au fond, sans avoir changé de composition. »- Cette expression, alors toute nouvelle, de saturer, saturare, appliquée à la neutralisation d'une base par un acide, contenait une idée bien féconde...]

quoique sa manière de voir ne lui permit pas d'envisager la transmutation de la même manière que les alchimistes, pour lesquels il existait au moins trois éléments, le soufre, le sel et le Mercure, Cependant il était convaincu de la transmutation, car, dans un écrit intitulé Arbor vitae, il assure avoir opéré lui-même la conversion du mercure en or, avec une poudre de projection qu'un voyageur lui avait donnée. Mais, loin de conclure de là qu'il était adepte, il faut croire, au contraire, qu'il ne l'était pas ; autrement, pour opérer la transmutation, il n'aurait pas eu besoin de recevoir la poudre de projection de la main d'un étranger. Dans la revue qui nous occupe, nous ne devons pas oublier de mentionner des hommes qui s'occupèrent d'alchimie comme illuminés, charlatans ou escrocs. Nous citerons Jean Borri, qui appartient certainement à la fois à ces deux catégories d'hommes, après peut-être avoir appartenu à la première. Au commencement du XVIIe siècle, apparurent les frères de la Rose-Croix. Cette association mystérieuse ne s'occupait-elle, comme Lenglet Dufresnoy l'a avancé, que des sciences occultes, y compris l'alchimie, ou avait-elle un but politique, celui de renverser les trônes et la chaire de saint Pierre, comme l'ont prétendu plusieurs publicistes ? Ce sont des questions que nous ne chercherons pas à résoudre.

[Il y a évidemment intérêt à creuser la question : nous savons tous les emprunts que les alchimistes ont fait au christianisme : croix, christ envisagé comme matière première, etc. Nous avons déjà eu l'occasion de mentionner le rapport évident qui existe entre la résurrection et la transmutation métallique. Jung a travaillé ce sujet d'une façon encyclopédique dans de nombreux ouvrages comme Aïon où il exploite en particulier l'analogie entre les Poissons et le Christ ; puis dans les Racines de la Conscience ; cf. encore Psychologie du Transfert et Mysterium Conjunctionis en deux tomes, le tome III étant l'Aurora consurgens de M.L. von Franz]

S'il y eut au XVIIIe siècle des alchimistes, ils n'occupèrent point l'attention publique au même titre que leurs prédécesseurs. La raison en est simple. Au XVIIIe siècle, les hommes livrés à l'étude de la chimie la cultivèrent comme science, et les plus éminents traitèrent publiquernent l'alchimie de chimère, ou, s'ils en reconnurent la réalité, ce fut en secret. On chercherait donc vainement, dans ce siècle et dans le notre, des hommes vraiment distingués livrés à la fois à la pratique de la chimie et de l'alchimie comme l'avaient été Geber, les Isaac les Hollandais, Basile Valentin, André Libavius, ou des hommes qui, comme Glauber, ne travaillaient qu'à la chimie, mais en reconnaissant toutefois publiquernent l 'alchimie comme vraie. La conséquence de cet état de choses fut que les alchimistes du XVIIIe siècle n'eurent aucune influence sur la science, et que dès lors, ils ne sont plus comparables, sous ce rapport, à ceux des siècles précédents. Parmi les hommes connus qui écrivirent sur l'alchimie, on peut citer jean Conrad Barchusen, que la fin du XVIIe sicle peut tout aussi bien réclamer que le commencement du XVIIIe. Mais, si la transmutation des métaux était réelle pour Barchusen, et s'il a publié une suite de figures relatives à la pierre philosophale, il n'a pas donné une explication satisfaisante de ces figures. Frédéric Meyer, auteur de lettres sur l'alchimie publiées en 1766, avait foi en la pierre philosophale, mais ses écrits chimiques et le rôle qu'il attribuait à des corps imaginaires, le causticum et l'acidum pingue, ne prouvent point en faveur de la sagacité et de la justesse de son jugement. Enfin, s'il est vrai, comme le frère du célèbre Proust nous l'a affirmé plusieurs fois, que Guillaume François Rouelle fut alchimiste

[on trouve à la bnf l'article suivant :
2143. Paris, Bibliothèque Nationale MS. Français Nouvelles Acquisitions 22157.
350 folios. Paper. 15th-18th Centuries.
[Miscellany of tracts on arithmetic, geometry, astronomy, astrology and alchemy.]
f256 Abraham, juif, prince, prestre, lévite, astrologue et philosophe.
f291 [Discourse and practice of the elixir or stone of the philosophers].
f303 Liber sive opus chymisticum Calisteni philosophi experti [incomplete at the beginning.]
f325 Catalogue des procédés chimiques faits au laboratoire de M. Rouelle, démonstrateur royal, en l'année 1749.]

, cela prouverait qu'au XVIIIe siècle l'alchimie n'était pas une chimère pour tous les hommes vraiment distingués. Mais, en admettant comme vraie l'assertion du frère de Proust, qui était élève de Hilaire Marin Rouelle, cela prouverait en même temps que la pierre philosophale n'était plus à la mode. C'est dans un laboratoire que Guillaume François Rouelle aurait eu rue Copeau, qu'il se serait livré, dans le plus grand mystère, à ses travaux alchimiques. Lenglet Dufresnoy écrivit, au XVIIIe siècle une histoire de la philosophie hermétique en trois volumes. Elle se compose de précieux matériaux, mais elle est fort singulière en ceci, que tantôt l'auteur admet la réalité de la transmutation des métaux, et que tantôt il la qualifie de chimère ou de folie. Le XVIIIe siècle compte plus d'un illuminé, d'un charlatan ou d'un escroc qui se donnèrent pour posséder la pierre philosophale ; un des hommes les plus extraordinaires de cette époque est assurément un comte de Saint-Germain, qu'il ne faut pas confondre avec le célèbre ministre de ce nom, successeur, au département de la guerre, de M. de Muy qui y avait été appelé à l'avènement de Louis XVI. Le comte de Saint-Germain dont nous parlons parut avec éclat à la cour de Louis XV. On se demandait quelle était sa famille, le pays qui l'avait vu naître, les propriétés qu'il possédait, et ces questions restaient sans réponse. Cependant ses dépenses étaient excessives, et il ne le cédait à personne en prodigalités. Dès lors, en fallait-il davantage pour persuader au monde que le comte de Saint- Germain possédait la pierre philosophale ! Enfin il disparut un jour sans qu'on sût dire avec certitude ce qu'il était devenu. Nous citerons encore Cagliostro, qui dupa tant de gens, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il ne recula devant aucun moyen de se faire une grande fortune et d'exercer de l'influence. Il ne négligea pas de faire croire qu'il était très avancé dans la pratique des sciences occultes, et qu'il possédait la pierre philosophale et la panacée universelle. C'est pour avoir donné cette persuasion à des hommes puissants sous Louis XVI, qu'il vit les portes de la Bastille s'ouvrir devant lui, quoiqu'il eût été un des intrigants les plus actifs dans l'affaire du collier. Nous ne croyons pas que le comte de Saint-Germain et Cagliostro aient travaillé au grand oeuvre avec conviction, mais, par là même qu'ils s'efforçaient de se faire passer pour adeptes, ils donnaient la preuve qu'au XVIIIe siècle il régnait une opinion favorable à l'alchimie dans cette société du grand monde, renommée par son incrédulité, et que, dés lors, un moyen de la capter était de faire croire qu'on avait le secret de changer les pierres communes en pierres précieuses, les métaux vils en or ou en argent; enfin, qu'on savait composer des panacées propres à assurer la santé et la longévité. Si des médailles furent frappées antérieurement au XVIIIe siècle pour attester à la postérité que des transrnutations avaient été faites dans des occasions solennelles, en

[L'or hermétique. — Tout le monde sait que plusieurs alchimistes ont prétendu avoir trouvé le secret de faire de l'or, mais on ignore généralement que plusieurs médailles ont été frappées avec de l'or ainsi fabriqué. Voici la description de ces médailles :

- 1° En 1648, à Prague, le comte de Rütz, directeur des mines de l'empire, transforma, sous les yeux de l'empereur Ferdinand III, deux livres et demie de mercure en or à l'aide d'un grain de poudre de projection. Ferdinand fit frapper avec cet or une médaille représentant le dieu du soleil portant un caducée avec des ailes au pied pour rappeler la formation de l'or par le mercure. Sur l'une des faces on lisait l'inscription : Divina metamorphosis exhibita Pragua 16 janu. 1648, in praesentia sacr. Cas. Majest. Ferdinandi tertii, Et sur l'autre face : Raris haec ut hominibus est ars, ita raro in lucem prodit : laudetur Deus in aternum qui partem suae infinitae potentia nobis suis abjectissimis creaturis communicat.

- 2° Avec la même poudre de projection  qui avait été trouvée en petite quantité dans l'héritage d'un alchimiste, le même empereur transforma, en 1650 à Prague, un morceau de plomb en or. La médaille qu'il fit frapper avec cet or portait l'inscription : Aurea progenies, plumbo prognata parente.

- 3° En 1706 le roi Charles XII de Suède fit frapper à Stockholm 147 ducats avec une masse d'or obtenue par le général Paykül qui était aussi un soufleur. Ces ducats portent l'inscription : Hoc aurum arte chemicâ conflavit Holmiae 1706, 0. A. V. Païküll,

- 4° En 1704, un orfèvre de Leipsick reçut d'un inconnu deux pièces qui venaient, disait cet inconnu, d'être fabriquées par lui. Elles avaient pour inscription : 0 tu... philosophorum.

- 5° En 1719 un alchimiste provençal fabriqua, au château de Saint-Auban, sous les yeux de M. de Saint-Maurice, président de la Monnaie de Lyon, deux lingots d'or qui furent envoyés à la Monnaie de Paris, où l'on s'en servit pour frapper trois médailles avec l'inscription : Aurum arte factum,

Albert  De Rochas, in L'intermédiaire des chercheurs et curieux : correspondance littéraire, "Notes and queries" français, questions et réponses,etc.

on pourra lire sur le sujet « Monnaies et médailles de transmutation », pp. 156-205  in Transmutations alchimiques, Bernard Husson, J'ai Lu, 1974]  


FIGURE IX
médaille d'or commémorant une transmutation, Germanistisches National Museum, Nuremberg

présence de têtes couronnées, au XVIIIe siècle, des amis du merveilleux affirmèrent qu'un gentilhomme rendit, à Berlin, le roi de Prusse témoin d'une transmutation, que le roi de Pologne Frédéric Auguste, étant à Dresde, assista à une opération semblable. Nous ajouterons que, de 1705 à 1710, la cour de Louis XIV fut occupée de prétendues transmutations qu'un Provençal, du nom de Delisle, opérait [ce provençal connu sous le nom de Delisle s'appelait Jean Troins ; cf. Vie de Messire Jean Soanen, évêque de Senez, pp. 60-64, 1750, in-12 d'après L'intermédiaire des chercheurs et curieux : correspondance littéraire, "Notes and queries" français, questions et réponses, communications diverses à l'usage de tous, littérateurs et gens du monde, artistes, bibliophiles, archéologues, généalogistes, etc. ] ; enfin, que le docteur James Price, membre de la société royale de Londres, publia une relation de plusieurs expériences faites sur le mercure, l'argent et l'or, à Guilfort, en 1782, dans le laboratoire du docteur James Price, dont l'objet est d'attester le succès d'opérations par lesquelles, à volonté, on convertissait le mercure en or ou en argent.

[Voici ce que l'on peut dire sur James Price, tiré d'un texte de J. Sadoul dans son Grand Art de l'alchimie :

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle un seul nom se détache, celui de l'Anglais James Price, médecin et -chimiste d'assez grande renommée puisqu'il faisait partie de la Royal Society, c'est-à-dire de l'Académie des sciences britannique. Après avoir attaché son nom à plusieurs découvertes chimiques, il s'intéressa à l'alchimie et y travailla plusieurs années en secret. C'est en 1781 qu'il obtint ses premiers résultats en élaborant une sorte de poudre de projection qui transmutait partiellement le mercure et l'argent en or. Notons, dès le départ, qu'il ne s'agissait certainement pas de la Pierre philosophale de la tradition qui permettait de transmuter dans la totalité de leur masse les autres métaux en or, mais d'une poudre alchimique comparable aux procédés particuliers permettant de fabriquer de l'or sans avoir la Pierre philosophale proprement dite. Pour en revenir à James Price, celui-ci hésita d'abord à faire part de sa découverte, craignant de devenir l'objet de la risée générale et de la réprobation de ses collègues de la Royal Society. Puis ses résultats devenant de plus en plus réguliers et satisfaisants, il s'ouvrit de sa découverte à quelques amis et, à partir de 1782, il accepta d'effectuer plusieurs transmutations publiques afin de prouver aux notables de la ville de Gilford qu'il avait effectivement trouvé le secret des alchimistes. Pendant deux mois, dans son propre laboratoire, eurent lieu toute une série d'expériences où du mercure, ou l'un de ses amalgames, fut transmué alternativement en argent ou en or. Les chroniques de l'époque rapportent que, au cours de la séance du 30 mai 1782, il obtint deux onces et demie d'argent à partir de soixante onces de mercure. Le lingot d'argent fut offert au roi George III. Price fit publier les procès-verbaux des diverses expériences, qui parurent en 1782 à Oxford sous le titre An account of some experiment on mercury, silver and gold, made at Gilford in May 1782, in the laboratory of James Price.
La Royal Society, émue de cette affaire, demanda à Price de lui livrer les résultats de ses travaux, ce qu'il refusa car, disait-il, étant membre d'une société de Rose-Croix, il était. tenu au secret. Ses collègues lui demandèrent alors d'effectuer des transmutations sous leur contrôle pour justifier ses dires. Price fit observer qu'il avait épuisé sa provision de poudre au cours des expériences précitées et qu'il lui fallait quelque temps pour en élaborer une nouvelle. Ce délai lui fut accordé et, début 1783, il repartit pour Gilford se mettre au travail. On n'entendit plus parler du chimiste pendant plusieurs mois et ses collègues supposèrent qu'il avait misérablement échoué dans ses travaux et n'osait plus reparaître en leur compagnie. C'est alors qu'ils reçurent une invitation de Price à se rendre dans son laboratoire au cours du mois d'août 1783, où il procéderait aux expériences réclamées. Trois d'entre eux seulement daignèrent faire le déplacement, ce qui affecta profondément Price et influa peut-être sur le tragique dénouement de l'affaire. Persuadé qu'il était tenu pour un imposteur et un charlatan par ses pairs, Price s'affola, avala une fiole contenant un poison violent, l'eau de laurier-cerise, et mourut quelques instants plus tard. En fait, il existe de nombreux autres exemples de scientifiques ratant des manipulations publiques sous l'effet de l'émotion sans qu'il y ait pour autant fraude de leur part. Il n'est pas exclu que James Price ait bien réussi à trouver quelque méthode alchimique de transmutation, mais son secret est aujourd'hui perdu. ]
Nous avons connu dans le XIXe siècle plusieurs personnes bien convaincues de la réalité de l'alchimie, parmi lesquelles nous citerons des généraux, des médecins, des magistrats, des ecclésiastiques. En 1832, il parut, chez Félix Locquin, rue Notre-Dame-des-Victoires, n° 16, une brochure intitulée : Hermès dévoilé, dans laquelle l'auteur, qui signe C..., dit avoir opéré enfin une première transmutation le jeudi saint 1831, après trente-sept ans d'efforts. Un M. Gilbert, ami de M. Ampère, attaché à la rédaction de la Gazette de France, et auteur de l'article Alchimie du Dictionnaire de physique générale, théorique et appliquée, publié par Mame, se livrait, de notre temps, à des pratiques alchimiques. Nous voilà donc conduit, d'une manière continue, depuis que les hommes ont commencé à s'occuper d'alchimie jusqu'à l'année 1843, date de la publication du cours de philosophie hermétique de L. P. François Cambriel.
Traitons maintenant la question de savoir si l'idée de la transmutation des métaux communs en métaux précieux est réellement absurde comme on l'a prétendu souvent.
 


§2. L'IDÉE DE LA TRANSMUTATION DES METAUX COMMUNS
EN METAUX PRÉCIEUX EST-ELLE ABSURDE ?


En réfléchissant aujourd'hui à l'alchimie, on remarque avant tout que ce qu'elle présente de plus extraordinaire n'est pas l'idée même de la transformation d'un métal en un autre ; mais les idées accessoires à cette transformation, qui concernent les conditions à remplir pour parvenir à l'effectuer, et ce résultat, auquel la réflexion conduit, n'est qu'une conséquence de ce que nous avons dit du défaut de liaison existant entre les procédés alchimiques et leur partie spéculative qu'on n'appellera jamais théorie, tant qu'on admettra avec nous que cette expression ne s'applique immédiatement qu'à un ensemble de faits ordonnés en corps de doctrine. L'alchimie doit, en effet, le caractère si extraordinaire que tout le monde lui reconnait à ce que les anciens alchimistes croyaient devoir recourir, pour travailler, au grand oeuvre, à des moyens qui émanaient, non d'une véritable théorie scientifique, mais de croyances ou de sciences dites occultes, aujourd'hui bannies du domaine de la science positive. Pour mettre cette distinction hors de doute et l'exposer clairement, il faut définir l'art hermétique, dont le but, d'abord restreint au changement des métaux communs en argent et en or, fut bientôt agrandi de la recherche des moyens de changer les pierres communes en pierres précieuses

[nous défendons uniquement cette hypothèse dans notre travail. Plusieurs faits nous confortent dans cette idée : le nom des métaux - or et argent - pouvaient désigner, chez les Égyptiens, des noms de pierres précieuses ; on a toujours prêté aux pierres précieuses des vertus remarquables, bien avant l'invention de la pierre philosophale, concept qui ne date que du Moyen Âge ; les alchimistes parlent très souvent des pierres précieuses dans leurs ouvrages. Le plus extraordinaire est que les lecteurs, s'ils croyaient à la possibilité de préparer de l'or artificiel, haussaient les épaules quand les Adeptes évoquaient la possibilité d'obtenir des pierres précieuses artificielles...],

et de la recherche d'une panacée à tous les maux. L'art avait été imaginé avant toute préoccupation de discuter la manière dont on devait concevoir et opérer le changement. Dès lors, transmutation, transformation, ne signifiaient pas nécessairement, du moins pour tous les alchimistes, que l'art hermétique consistait à mettre un certain poids de plomb, de cuivre, de mercure... dans des conditions déterminées par l'artiste pour le convertir en un poids égal d'argent ou d'or. Cependant, à la rigueur, le mot transmutation aurait dû n'être appliqué qu'au cas dont nous venons de parler; mais cette définition de la transmutation n'ayant jamais été posée en principe, le but de l'alchimiste pouvait être atteint par des procédés fort différents les uns des autres, et, dès lors, le résultat de la transmutation pouvait être fort différent de celui qui aurait été conforme à cette même définition [ainsi, il existe au moins trois procédés différents dans la préparation du tartre vitriolé, l'un des Caput de l'oeuvre]. Pour savoir maintenant si l'idée de la transmutation telle qu'elle a été comprise par les alchimistes était réellement absurde, nous allons la considérer dans le cas où les métaux sont des corps simples, comme on l'admet universellement depuis Lavoisier, et dans le cas où ils seraient des corps composés, ainsi que les alchimistes le croyaient. A une certaine époque des recherches alchimiques, la théorie des quatre éléments ayant été Insuffisante, comme nous l'avons dit dans ce journal (cahier de mars 1851, page 162), les alchimistes admirent trois éléments : le soufre, le sel et le mercure, qui furent quelquefois qualifiés de chimiques, pour les distinguer des quatre mixtes. C'est surtout comme principes des métaux que le soufre, le sel et le mercure jouèrent un grand rôle dans l'alchimie, et nous allons voir, en effet, que, dans l'hypothése où ils constituaient les métaux, la transmutation était bien plus facile à concevoir que dans l'opinion où l'on en admet la simplicité. Nos lecteurs en jugeront par ce que nous dirons de la transmutation, envisagée d'abord conformément à cette opinion et ensuite conformément à l'hypothèse alchimique. 

A. De la transmutation envisagée dans l'opinion où les métaux sont des corps simples

Si les métaux sont réellement simples, il n'est possible d'en concevoir la transmutation qu'autant qu'ils seraient identiques par leur matière pondérable, de sorte que leurs différences mutuelles tiendraient à une différence d'arrangement des atomes, à une différence dans la proportion de quelque agent impondérable, ou à ces deux différences à la fois, en un mot la transmutation ne peut se concevoir que pour des espèces de corps simples qui seraient isomères, c'est-à-dire ayant la même essence avec des propriétés différentes : car, dans le cas contraire, la différence d'essence serait un obstacle absolu à toute transmutation. S'il est impossible d'affirmer a priori que deux ou plusieurs métaux doués de propriétés différentes ne sont pas isomères, convenons cependant que l'isomérisme est difficile à admettre dans les corps simples, lorsque les différences de propriétés persistent entre ces corps, soit qu'on les soumette aux températures les plus variées, aux influences de l'électricité, soit qu'on les soumette à l'action des réactifs les plus énergiques. En effet, s'il n'existait pas une différence d'essence entre deux métaux on ne concevrait pas comment, dans des circonstances aussi variées que celles dont nous parlons, les atomes de l'un ne prendraient pas les positions où se trouvent les atomes de l'autre métal que nous supposons isomère avec le premier. Par exemple le diamant et le graphite, envisagés sous le rapport de leurs propriétés physiques, présentent des différences si prononcées, qu'on ne peut s'empêcher de les envisager comme deux sous-espèces d'un même corps. Mais sont-ils soumis à l'affinité chimique de corps énergiques comme l'oxygène, ils se comportent de la même manière en produisant des composés absolument identiques; de manière qu'il est vrai de dire que, si l'isomérie existe, elle est bornée aux propriétés physiques seulement. Cet exemple montre le peu de probabilité qu'il y a pour admettre que deux métaux dont les différences caractéristiques persévèrent malgré la diversité des circonstances où on les place, soient cependant isomères. Mais la simplicité des métaux admise aujourd'hui expérimentalement, ou, en d'autres termes, parce que l'analyse chimique a été impuissante à en séparer plusieurs sortes de matières, est-elle bien réelle ? Nous ne pouvons affirmer qu'elle le soit ; conséquemment, si les métaux étaient en effet composés, comme les alchimistes de tous les temps l'ont supposé, la transmutation serait alors moins difficile à concevoir, ainsi que nous allons le faire voir.
 
 

B. De la transmutation envisagée dans l'opinion où les métaux seraient des corps composés

(a) Supposons les métaux formés des mêmes éléments unis en des proportions différentes, évidemment le changement de l'un d'eux en un autre sera facile à concevoir, si on jette les yeux sur les formules suivantes. L'or est représenté par les corps a + b + c, le plomb l'est par a + 2b + 2c, le mercure l'est par a + 3 b + 3c. Il est évident qu'en retranchant du plomb b + c, et du mercure 2b + 2c, on aura de l'or. On pourrait donc dire que, dans les opérations chimiques où l'on aurait éliminé b + c du plomb et 2 b + 2c du mercure, on aurait transmué le plomb et le mercure en or.

(b) Si, au lieu d'admettre trois éléments identiques dans les métaux, on n'en reconnaît que deux qui le soient; par exemple :  l'or étant représenté par les corps a + b+ c, le plomb le sera par a + b + d, le Mercure le sera par a + b + e, évidemment, la transmutation du plomb en or ne pourra s'effectuer qu'en remplaçant d par c, comme celle du mercure en or ne pourra s'effectuer qu'en remplaçant e par a.

(b') Si c est répandu dans un grand nombre de corps, et de corps dont la valeur vénale soit très inférieure à celle de l'or, et qu'il puisse en être extrait à peu de frais, ou, ce qui revient au même, qu'il puisse passer aisément de ce corps dans le plomb ou le mercure de manière à en expulser d ou c, la transmutation sera non seulement possible, mais encore avantageuse.

(b") Si c est dans le cas contraire, la transmutation serait encore possible, mais elle ne serait pas avantageuse ; alors le but économique que se propose l'art hermétique ne serait pas atteint. Conséquemment, on voit donc que tel procédé où l'on ferait de l'or ne serait pas avantageux à l'alchimiste.

(c) Mais, si c est un élément essentiel à l'or, c'est-à-dire qu' on le considère, par exemple, conformément à la théorie phlogistique, comme une chaux d'or, et qu'il en soit de même de d et de e relativement au plomb et au mercure ; évidemment, si, en mettant c en contact avec du plomb ou du mercure, c s'unit à a + b en expulsant d ou e, on ne pourra plus dire avoir opéré la transmutation du plomb ou du mercure en or, car ce qu'il y a de vraiment spécifique dans l'or, le plomb et le mercure, c'est-à-dire c, d et e, n'ont éprouvé aucun changement, et l'on aurait pareillement réussi en recourant à a + b, pris en dehors du plomb et du mercure.

Nous aurions pu multiplier les cas où il y aurait changement d'un métal en or ou en argent. Mais ceux que nous avons cités suffisent pour montrer que la transmutation, envisagée comme nous venons de le faire, n'a, en définitive, rien d'absurde, mais qu'elle a beaucoup perdu de sa probabilité lorsque les métaux, cessant d'être considérés comme des corps composés, depuis Lavoisier, ont été mis au nombre des corps simples. C'est conformément aux bases que nous venons de poser que, dans un second article, nous verrons comment les alchimistes ont envisagé les moyens d'arriver au but de l'art hermétique.
 
 


DEUXIEME ARTICLE
 

§3. IDÉES FONDAMENTALES DE L'ALCHIMIE

Nous nous proposons, dans cet article, de montrer la source des idées fondamentales de l'alchimie. On verra si nous nous sommes trompé, en avançant que la partie spéculative de l'art hermétique n'a aucun rapport réel avec sa partie pratique ; celle-là ayant été puisée, suivant nous, non dans les faits du domaine de l'observation, mais dans les idées générales qu'on se faisait du monde invisible : on peut donc dire que la partie spéculative de l'alchimie ne correspond pas à ce qu'on appelle la théorie d'une science.
 

I. Idée de la grandeur de Dieu et de l'humilité de l'alchimiste


Les alchimistes les plus renommés semblent avoir eu toujours présente à l'esprit la toute puissance de Dieu ; car généralement ils ont  cherché à se la rendre favorable par l'invocation, la prière et les pratiques jugées les plus efficaces pour se rendre digne de ses bienfaits [cf. supra pour l'explication de la référence à Dieu et à la prière]. Geber lui-même, qui n'était pas chrétien, dit :

« Il ne nous reste plus qu'à louer et à bénir en cet endroit le très-haut et très-glorieux Dieu, créateur de toutes les natures, de ce qu'il a daigné nous révéler toutes les médecines que nous avons vues et connues par expérience ; car c'est par sa sainte inspiration que nous nous sommes appliqué à les rechercher avec bien de la peine... Courage donc, fils de la science, cherchez et vous trouverez infailliblement ce don très-excellent de Dieu, qui est réservé pour vous seuls. Et vous, enfants de l'iniquité, qui avez mauvaise intention, fuyez bien loin de cette science, parce qu'elle est votre ennemie et votre ruine, qu'elle vous causera très asurément car la providence divine ne permettra jamais que vous jouissiez de ce don de Dieu qui est caché pour vous et qui vous est défendu. »

Dieu est sollicité bien plus humblement et bien plus fréquemment encore par les alchimistes chrétiens que par Geber. Citons en preuve quelques passages des écrits alchimiques les plus renommés. On lit dans la Tourbe des philosophes, ouvrage attribué à un chrétien du nom d'Aristaeus, qui vivait à la fin du IIIe siècle :

« et pour ce, notre maître Pytagoras dit que quiconque lira nos livres et y vaquera et n'aura point de vaines Pensées en la tête, et priera Dieu, il commandera par le monde

Plus loin, il ajoute :

« Je vous le dis, afin qu'après, vous ne nous maudissiez, que toute précipitation en cet art vient de par le diable, qui tâche de détourner les hommes de leurs bons propos.»

[par cabale, il faut entendre un Caput obtenu à partir de la substance masquée par Lucifer, c'est-à-dire l'étoile du matin, cf. section des Gardes du corps]

Arnaud de Villeneuve invoque Dieu, le prend à témoin, reconnaît qu'il lui doit tout et qu'à lui seul reviennent la gloire et la louange; ainsi il dit, dans le Miroir d'alchimie :

« Sachez donc, mon cher fils, que cette science n'est autre chose que la parfaite inspiration de Dieu...»

Dans le Rosaire des philosophes :

« Ce livre est appelé Rosaire, parce que c'est un abrégé des livres des philosophes dans lequel j'appelle Dieu à témoin qu'il n'y a rien de caché, de retourné ni retranché...»

[là encore, par cabale, il faut comprendre arcanum par caché, Vénus pour retourné et le Caput pour retranché. Veuillez noter qu'il ne faut pas confondre le Rosaire d'Arnaud, avec un autre Rosaire, anonyme, disponible sur le site hermétisme et alchimie Il s'agit du Rosarium Philosophorum qui comporte 21 illustrations et c'est sur dix de ces illustrations que Jung a travaillé sur sa Psychologie du Transfert.]

Il est terminé par les mots :

« Gloire à Dieu seul! »

Dans la Nouvelle lumière, il dit :

« père et révérend seigneur, quoique je sois ignorant des sciences libérales, parce que je ne suis pas assidu à l'étude, ni de profession de cléricature , Dieu a pourtant voulu, comme il inspire à qui il lui plaît, me révéler l'excellent secret des philosophes, quoique je ne le méritasse pas. »

C'est au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ que commence le Testament (l'ancien), de maître Raymond Lulle. Et il termine l'élucidation de son Testament par cette phrase :

« Ô enfants de doctrine, rendez maintenant grâce à Dieu de ce que, par sa divine illustration, il ouvre et ferme l'entendement humain ; et que le saint nom de Dieu soit béni dans tous les siècles des siècles.»

Nicolas Flamel commence ainsi le livre dans lequel il explique des figures hiéroglyphiques qu'il a fait mettre au cimetière des SS. Innocents à Paris :

« Loué soit éternellement fille Seigneur, mon Dieu, qui élève l'humble de la boue et fait éjouir le coeur de ceux qui espèrent en lui ; qui ouvre aux croyants avec grâce les sources de sa bénignité, et met sous leurs pieds les cercles mondains de toutes les félicités terriennes. En celui soit toujours notre espérance, en sa crainte notre félicité, en sa miséricorde la gloire de la réparation de notre nature, et En sa prière notre santé inébranlable. Et vous, ô Dieu tout-puissant, comme votre bonté a daigné d'ouvrir en la terre, devant moi votre indigne serviteur, tous les trésors des richesses du monde, qu'il plaise a votre clémence, lorsque je ne serai plus au nombre des vivants, de m'ouvrir encore les trésors des cieux »

Basile Valentin s'énonce dans les termes suivants :

« Dans ma préface du traité de la génération des planètes, je me suis obligé, mon cher lecteur, en faveur de ceux qui sont curieux de science et qui veulent rechercher les secrets de nature, d'enseigner selon la capacité que Dieu m'en a donnée, d'où et de quelle matière nos ancêtres ont premièrement tiré et puis préparé la pierre triangulaire donnée par la libéralité du souverain Dieu, et de laquelle ils se sont servis pour entretenir leur santé durant le cours de cette vie mortelle, et pour saupoudrer comme d'un sel céleste les malheurs de ce monde...»

Il dit plus loin :

« C'est pourquoi je t'avertis, si tu veux chercher notre pierre, de suivre mon conseil, qui est que tu pries Dieu de favoriser tes oeuvres, et, si tu sens ta conscience chargée de péchés, je te conseille de l'en décharger par une vraie contrition et par une bonne confession, prenant une ferme résolution de persévérer dans la vertu, afin que ton coeur soit toujours pur et que ton esprit soit éclairé de la lumière de la vérité. » (Avant-propos des Douze Clefs de philosophie).

Le comte Bernard, dit le bon Trévisan, ou le Trévisan, reconnait :

« qu'au temps de la donation de la loi ancienne au désert, auprès de la montagne Sinaï, cette science (l'art hermétique), fut donnée et révélée à aucuns des enfants d'Israël... et ainsi l'oeuvre a été donnée de Dieu à aucuns, comme j'ai dit. Les autres l'ont trouvée comme par nature, sans révélation, ni livres quelconques, ni expérience, mais Hermès, après le déluge, fut le premier inventeur et probateur de cette science de philosophie...»

Le véritable Philalèthe, que l'on croit le pseudonyme de Thomas de Vagan [sic] , dit, dans son livre de l'Entrée du palais fermé du Roi, en s'adressant à l'opérateur :

«... Maintenant, remerciez Dieu, qui vous a fait tant de grâces, que d'amener votre oeuvre à ce point de perfection ; priez-le de vous conduire et d'empêcher que votre précipitation ne vous fasse perdre un travail qui est venu en un état aussi parfait. »

Cet ouvrage date de 1666.On trouve, à la fin du premier volume de la bibliothèque chimique de Manget, quinze gravures in-folio, dont l'ensemble porte le titre de Mutus liber in quo tamen tota philosophia hermetica figuris hieroglyphicis depingitur etc. Parmi les choses remarquables qu'elles présentent, il en est une surtout : c'est l'association de l'homme et de la femme prenant part à toutes les opérations que le Mutus liber a figurées. Eh bien, trois de ces opérations, planches 2, 8 et 11, montrent l'homme et


planche II du Mutus Liber

la femme dans l'attitude de la prière, agenouillés des deux côtés d'un fourneau où se trouve l'oeuf philosophique contenant la matière de l'oeuvre, chauffée seulement par une lampe brûlant dans le cendrier du fourneau [répétons-le : l'oeuvre est un « don du soufre » puisque les matières premières se prsentent sous forme de sulfates]. Si les citations précédentes sont une preuve suffisante de l'alliance parfaite de l'alchimie avec l'orthodoxie la plus rigide, il resterait à expliquer comment elle a passé pour une science maudite ou illicite auprès de beaucoup de gens; mais en donner maintenant la raison serait traiter ce sujet d'une manière incomplète, si on ne voulait pas s'exposer ultérieurement à des redites ; nous préférons donc y revenir dans un prochain article, après avoir exposé les idées fondamentales de l'alchimie dont il nous reste à parler.
 
 

II. Idée concernant la perfectibilité attribuée aux métaux, dans ses rapports avec le monde visible et le inonde invisible


Faute d'une définition précise de l'idée de la transmutation, l'imagination des alchimistes, comme nous l'avons fait remarquer (cahier de mai, page 295), a eu toute liberté pour concevoir la manière dont les métaux communs pouvaient se transmuer en argent ou en or. L'idée que les métaux étaient doués d'une sorte de vie a été généralement répandue chez les alchimistes; elle n'avait pu leur venir à l'esprit qu'en considérant le métal comme un corps complexe d'une nature variable et susceptible, avec le temps, d'un développement progressif, mais limité. De là, l'idée du métal imparfait ou commun appliquée au fer, au plomb, à l'étain, au cuivre, au mercure, et celle du métal parfait appliquée à l'argent et surtout à l'or ; de là aussi l'idée de progrès ou de développement appliquée aux passages successifs des métaux imparfaits aux métaux parfaits ; de là enfin la comparaison de ce développement avec celui que prennent des êtres vivants sortis d'une graine ou d'un oeuf, avant de parvenir progressivement au terme qui, chez l'animal constitue l'état adulte. Maintenant, comment le métal imparfait devenait-il parfait dans le sein de la terre ? Pour savoir comment les alchimistes concevaient ce changement, il faut se reporter au temps où l'on considérait l'astrologie comme une science réelle, c'est-à-dire à l'Antiquité et au Moyen Âge. L'influence des corps célestes sur tous les corps terrestres, animaux, plantes et minéraux, était donc, à ces époques, une croyance générale, qui découlait évidemment de l'opinion universellement répandue de la puissance du ciel, soit que l'on considérât celle-ci comme simple et une, soit qu'on la partageât entre plusieurs êtres ; de là résultèrent diverses maniéres de se représenter l'influence du ciel sur les choses terrestres qu'on peut aujourd'hui faire rentrer dans trois opinions générales, quand on considère cette influence dans son action immédiate sur les corps terrestres. Suivant l'une d'elles, les corps célestes étaient des dieux qui dirigeaient les événements des sociétés humaines ; suivant les deux autres, ils ne possédaient pas cette essence; mais l'une de ces opinions, admettait qu'ils étaient animés et que leur âme avait la puissance d'agir sur les objets terrestres ; si l'autre opinion leur refusait une âme, elle leur attribuait des facultés d'exercer des actions à distance, comme aujourdhui on attribue la pesanteur aux systèmes stellaires, et ces facultés, véritables propriétés occultes qu'ils tenaient de la cause créatrice, les rendaient capables des mêmes actions que l'on rapportait à des âmes dans la seconde opinion et à des dieux dans la première. [Nous pensons qu'il y a méprise sur le rôle que Chevreul croit faire tenir aux astres. Il est hors de doute que les astrologues ont utilisé des symboles dont l'origine est avant tout alchimique. Quant à l'importance des astres dans le grand oeuvre, nous en discutons dans la section sur l'humide radical métallique. Cf. zodiaque alchimique.]

En tous cas, les alchimistes pensaient que les corps célestes agissaient sur les métaux de l'intérieur de la terre, de manière à les développer, les mûrir, à les parfaire, comme se développent les corps savants ; mais la transmutation d'un métal imparfait en métal parfait par la simple influence des corps célestes, était progressive et très lente ; elle exigeait des siècles pour s'accomplir, et encore fallait-il un concours de circonstances dans le lieu de la terre où le métal imparfait se trouvait placé. Aussi les alchimistes n'étaient point embarrassés de répondre, lorsqu'on leur demandait pourquoi une statue de bronze ou du fer forgé ne différaient pas, depuis des siècles, de ce qu'ils étaient au moment de leur sortie de l'atelier du fondeur ou du forgeron. L'influence des corps célestes, pour modifier les métaux, une fois admise, la question de savoir si l'homme n'aurait pas la puissance d'opérer en quelques années ou même en quelques mois ce que la nature mettait des siècles à produire, dut se présenter à la pensée ; cependant Geber nous apprend (IXe chapitre de la Somme de perfection) que tous ceux qui reconnaissaient l'influence des astres parvenus à un certain point fixe et déterminé du firmament pour engendrer et perfectionner les corps terrestres n'accordaient pas à l'homme le pouvoir de suppléer â cette influence. Quoi qu'il en soit, l'idée de l'art hermétique une fois conçue, il fallait la réaliser. C'est alors que le changement du métal imparfait en métal parfait fut assimilé au développement et même à la génération d'un être vivant, ou encore à une fermentation [cf. le Bergbüchlein ou la Génération des métaux]. La pierre philosophale, le grand oeuvre, le magistère, la poudre de projection, l'élixir, expressions synonymes, s'appliquaient donc à une matière qui, par rapport aux métaux imparfaits, était ce que le levain, ou la pâte de farine fermentée, est à la pâte de farine fraîche, par la raison que celle-ci, en contact avec le premier, se change elle-même en levain. Cette idée revient si fréquemment dans l'histoire de l'alchimie, et elle a été si souvent reproduite dans tous les temps, que je la désignerai, dorénavant, par l'expression de principe d'homologie. Enfin, le nom d'adepte s'appliquait à l'alchimiste qui opérait la transmutation avec connaissance de cause. L'art hermétique commençait par opérer la réunion d'une semence mâle et d'une semence femelle ; après cela, l'ensemble des deux semences devait se développer à l'instar d'une graine ou d'un oeuf [c'est l'introduction des deux Soufres dans le Mercure philosophique, l'ensemble formant le Compost d'où naît peu à peu le Rebis]. L'alchimiste pensait parvenir à son but en renfermant les matières dans un vase appelé, à cause de sa forme et de sa destination, oeuf philosophique, lequel ne devait être exposé qu'à une température très douce comparable à celle qu'exige la germination de la graine ou l'éclosion de l'oeuf des animaux. Montrons par des citations que des auteurs hermétiques des plus célèbres professèrent les idées que nous venons d'exposer et suivons, autant que possible, l'ordre chronologique.


miniature alchimique, provenant probablement de l'Aurora Consurgens ou de Das Buch der HI. Dreifaltigkeit.
Vellum, Austria?, 15th c. (BPH 177)

Si les alchimistes regardent Hermès comme l'auteur de la Table d'Émeraude et des Sept Chapitres, malgré la critique fondée que Casaubon a faite de cette opinion, et si l'on s'accorde généralement à considérer le commentateur de la Table d'Émeraude qui a déguisé son nom sous celui d'Hortulain et qu'on présume avoir vécu avant le XVe siècle, cependant nous commencerons nos citations par le commentaire de la Table d'Émeraude et les Sept Chapitres. Suivant Hortulain, la pierre a en soi les quatre éléments ; elle est produite à l'instar d'un animal, le soleil donne la semence et la lune la reçoit comme dans une matrice. L'air étant la vie, et la vie l'âme, l'air intervient dans la génération de la pierre, et la terre y concourt ensuite comme nourriture. La pierre agit à la manière d'un ferment pour sa propre multiplication. Enfin elle est parfaite, parce qu'elle réunit en elle à la nature minérale, les natures végétale et animale. On trouve dans les Sept Chapitres attribués à Hermès, des idées tout à fait semblables à celles du commentaire de la Table d'émeraude. L'auteur des Sept Chapitres admet quatre éléments dans la pierre, mais il croit à l'altérabilité de ces éléments : Il compare le grand oeuvre à l'oeuf, et insiste beaucoup sur l'union des esprits avec les corps ; afin que ceux-ci, devenus vivants par cette union, aient la faculté d'agir sur les autres corps. Il tire du fait de la constance des formes organiques transmises des ascendants aux descendants, la nécessité que la pierre devant engendrer de l'or, en ait déjà en elle, et ici se trouve encore la comparaison de la pierre avec le ferment. De même que le soleil fait naître et croître tous les végétaux, et qu'il produit et mûrit tous les fruits de la terre, de même l'or contient tous les métaux en perfection. C'est lui qui les vivifie, parce que c'est lui qui est le ferment de l'élixir, et sans lui l'élixir ne peut être parfait. Geber admet l'influence des astres pour la perfection des métaux, mais leur position dans le firmament n'a point assez d'influence pour empêcher la transmutation. Au reste, la Somme de perfection, qui a toujours été considérée comme le meilleur ouvrage de Geber est, de tous les écrits alchimiques proprement dits, le plus sobre d'idées vagues, et le plus riche de faits positifs. Ajoutons que, par la manière dont l'auteur envisageait les métaux relativement à leur nature composée de soufre, de mercure et d'arsenic, la transmutation était loin d'être une opinion absurde, conformément à ce que nous avons dit dans l'article précédent (§2). Dans l'Entretien du roi Calid et du philosophe Morien, l'auteur distingue comme parties de l'opération, l'accouplement, la conception, la grossesse, l'enfantement ou accouchement, la nourriture. L'ordre de cette opération ressemble donc à la production de l'homme. Le ferment de l' or est l'or, comme le ferment du pain est le pain, 1 partie de pierre change 1000 parties d'argent en or. Artephius dit que la pierre résulte de la conjonction du corps, de l'esprit et de l'âme, c'est-à-dire du soleil, de la lune et du mercure. L'âme est ce qui unit le corps avec l'esprit, et l'analogie de la pierre, non pas seulement avec l'animal, mais avec l'homme même, se trouve ainsi prouvée. Il reconnaît l'influence des rayons solaires pour réunir les principes des métaux dans les couches terrestres. Il croit que la propriété que possède la pierre d'opérer la transmutation augmente en intensité avec le nombre des opérations qu'on lui fait subir. Si Albert le Grand a composé réellement le livre intitulé De Alchimia, qui porte son nom, il croyait à la transmutation ; mais les opinions professées dans cet ouvrage n'étaient pas toutes conformes à celles de la plupart des alchimistes. Selon lui, les espèces sont immuables ; et, si la transmutation est possible, c'est que le plomb, le cuivre, le fer, l'argent, etc., n'étant pas des espèces, ne sont que des formes différentes d'une même espèce formée de soufre et de mercure. Dans la nature, ces deux corps, à l'état de pureté, constituent de l'or ; mais, si, par accident, l'endroit de la terre n'est pas favorable à ce résultat, des métaux imparfaits sont produits ; la terre agissant alors sur le soufre et le mercure à l'instar d'une matrice malade sur l'embryon qu'elle recèle, embryon qui ne donnera pour représenter l'espèce qu'un individu chétif et malingre, quoique la semence d'où il tire son origine ait été bonne d'ailleurs. Le docteur Hoëfer, en rapportant plusieurs passages du livre Compositum de compositis, en cite un qui indiquerait que, si Albert le Grand en est l'auteur, il aurait alors émis une opinion sinon contraire, du moins différente de la précédente, puisqu'il aurait dit que l'or alchimique, loin d'être identique à l'or naturel, en diffère parce qu'il ne réjouit pas le coeur de l'homme, qu'il ne guérit pas la lèpre et qu'il irrite les plaies. Quoi qu'il en soit, ce passage n'autorisait pas le docteur Hoëfer à dire :

« Ainsi donc les alchimistes eux-mémes ne croyaient pas à la transmutation des métaux en or véritable ; leur or était un composé qui rappelait plus ou moins la couleur de l'or; car certainement il faut distinguer ici l'idée des alchimistes de l'erreur que certains d'entre eux peuvent avoir commise en prenant pour de l'or un alliage qui n'en avait pas toutes les propriétés. »

L'auteur de la Tourbe des philosophes expose longuement la manière dont il comprend la génération par le mélange du sperme de l'homme, qui est chaud et sec, avec le sperme de la femme, qui est froid et humide. La digestion s'opère, au moyen de la chaleur propre au corps de la femme, dans la matrice, dont la nature ferme la porte par la volonté de Dieu. Après d'autres détails, l'auteur ajoute : Il en est ainsi de notre oeuvre ! et ce qui suit a pour objet d'établir une intime relation entre la pierre et la matière qu'elle doit transmuer ; l'art aide à la matière, et la nature achève. Enfin il compare la matière de la pierre à un oeuf, en ces termes:

« Sachez que notre matière est un oeuf ; la coque c'est le vaisseau, et il y a dedans blanc et rouge ; laissez-le couver à sa mère sept semaines ou neuf jours ou trois jours, ou une ou deux fois, ou le sublimez , lequel que vous voudrez, deux cent quatre-vingts jours, et il s'y fera un poulet ayant la tête rouge, les plumes blanches et les pieds noirs...» [il s'agit du sermon IV, Pandolfus]

On lit dans la Clef de la sagesse, attribuée à Alphonse X , roi de Castille, que le germe de l'or existant dans tous les minéraux, se développe sous l'influence des corps célestes. Arnaud de Villeneuve dit que les métaux se multiplient à l'instar des végétaux, par un ferment qui les anime comme l'âme, intermédiaire entre le corps et l'esprit, anime le corps de l'homme. Raymond Lulle dit que la pierre contient trois choses : une âme, un esprit et un corps, Elle est minérale parce qu'elle est minière, animale, parce qu'elle a une âme, et végétale, parce qu'elle croît et est multipliée. Les métaux sont formés, selon Nicolas Flamel de deux principes, le soufre et le mercure, l'un  mâle et l'autre femelle et chacun d'eux renferme les quatre éléments. La pierre renferme pareillement les quatre éléments, mais elle possède une âme végétative. D'un autre côté il y admet un corps qui est Vénus et femme, et un esprit, qui est le mercure. L'union des deux est produite par le ferment ou l'âme. Si Basile Valentin [1, 2, 3], ou l'auteur des oeuvres qui portent son nom, passe généralement pour avoir parlé le premier des trois principes chimiques le soufre, le mercure et le sel, il n'en est pas moins vrai que les deux Hollandais Isaac et Jean Isaac ont le plus contribué à répandre cette opinion par leurs écrits. Mais, comme on ignore l'époque précise à laquelle ont travaillé les Hollandais, et que l'existence d'un religieux, alchimiste, du nom de Basile Valentin est douteuse pour beaucoup de personnes, il est difficile d'énoncer une opinion avec certitude sur ce point historique.
Le nom de Basile Valentin doit surtout sa célébrité alchimique aux ouvrages intitulés les Douze clefs, l'Azoth, la Révélation des teintures de métaux ou plutôt le Traité des choses naturelles et surnaturelles. B.Valentin admet comme principes des métaux le sel, le soufre et le mercure, et, en outre, un esprit qualifié de métallique. La terre doit à l'esprit l'âme et la vie ; c'est l'esprit de la terre qui, sous l'influence des astres, nourrit, développe et parfait les herbes, les arbres, les racines, les métaux et les minéraux. [Cette idée est parfaitement exacte, concernant les minéraux. Posons que le Mercure, fondant, est l'Esprit. Que l'Âme est un oxyde métallique dissous dans ce fondant : la volatilisation progressive et très lente de ce fondant laissera uni le Corps - matrice silicato-alumineuse - et l'Âme sous forme d'une cristallisation] Et, comme la mère nourrit elle-même l'enfant qu'elle porte dans son ventre, de même la terre produit et nourrit de l'esprit descendu du ciel les minéraux qu'elle porte dans ses entrailles. Il admet les quatre éléments, tout aussi bien que le sel, le soufre et le mercure, qu'il qualifie de principes matériels de la pierre. Voici, au reste, l'énoncé tout à fait allégorique concernant l'homme et la pierre. Adam fut premièrement composé de terre, d'eau, d'air et de feu, et après d'âme, d'esprit et de corps ; puis de mercure, de soufre et de sel. Notre pierre est composée de deux, de trois; de quatre et de cinq : De cinq, c'est-à-dire de sa quintescence ; De quatre, c'est-à-dire des quatre éléments ; De trois, c'est-à-dire des trois principes des choses naturelles ; De deux, c'est-à-dire du mercure double ; Et d'un, c'est-à-dire du premier principe de toute chose, qui fut produit pur au moment de la création du monde. Basile Valentin conçoit la diversité des métaux de la même manière que la diversité des hommes. [Voir les Douze portes de Ripley] Les hommes sont engendrés d'une même semence et d'une même matière ; cependant ils présentent entre eux de grandes différences dont la cause se rattache aux influences célestes ; c'est à celle-ci qu'il faut attribuer l'aptitude spéciale des hommes à une science ou à un métier. Les métaux provenant d'une même semence et d'une même matière doivent leurs diversités spécifiques à ces mêmes influences célestes. Basile Valentin reconnaît trois mondes :

- Le monde surcéleste ou archétypique, source de la vie et de l'âme de chaque chose ;
- Le monde céleste ou ectypique, où se trouvent les planètes et les astres, causes de la génération des métaux et minéraux par leurs spirituelles influences ; c'est de là que provient la lumière de l'esprit ;
- Le monde élémentaire ou typique, dans lequel sont tous les éléments et les créatures sublunaires

Le comte Bernard de Trévise ou le Trévisan admet les quatre éléments et des corps complexes qu'il considère comme des principes d'autres corps, c'est-à-dire qu'ils correspondent parfaitement à ce que nous appelons aujourd'hui les principes immédiats des sels ou des corps vivants. La nature seule fait les semences des diverses espèces de corps qui doivent se développer et se multiplier à l'instar dés êtres vivants. Si l'art est impuissant à les former, il peut les conjoindre ou les unir ensemble, conformément à leur nature spéciale. L'influence des proportions [c'est le problème du poids de nature, comparé au poids de l'art, cf.  principes], suivant lesquelles les éléments, ou des principes immédiats sont unis, ont une influence sur les propriétés spécifiques des corps, idée bien remarquable pour le XVe siècle ou vivait l'auteur. Le mouvement des corps célestes et le mouvement du feu qui entoure la terre, se communiquant aux mines des couches terrestres, il en résulte des modifications dans leurs propriétés ; c'est par suite de cette action que le mercure se change en plomb, en étain, en argent, en airain, en fer, puis en or. Le Trévisan pense qu'il n'y a pas de chaleur, à proprement parler, de là la lenteur de l'action, tandis que le feu, dirigé activement et convenablement, opère en peu de temps ce que fait la nature en des milliers d'années. De là les rôles différents de la nature et de l'art dans la transmutation. L'argent et l'or de la nature sont morts, mais ceux que l'art hermétique produit sont vivants, c'est-à-dire qu'ils diffèrent des premiers, par la faculté de transmuer les métaux imparfaits en leur propre substance. La pierre philosophale a la triple nature minérale, végétale et animale ; elle possède la puissance du mâle et de la femelle, pour développer un germe, de sorte que l'oeuf physique est tout à fait comparable à l'oeuf animal. Évidemment, l'action de la pierre philosophale, dans l'esprit du Trévisan était celle d'un ferment.
En résumé, rien de plus remarquable dans l'histoire de l'alchimie, selon nous, que la manière dont le Trévisan explique la transmutation. La matière est la base des formes. La première matière de l'homme est le sperme de l'homme et celui de la femme, mais, si cette matière est composée de quatre éléments, ce n'est point immédiatement, la nature les a transmués auparavant en la matière de l'homme. De même pour les métaux; ils sont formés des quatre éléments, en définitive, mais le mercure et le soufre en représentent immédiatement la nature. Le Trévisan ajoute qu'en s'exprimant autrement qu'il ne le fait, les hommes, les métaux, les herbes, les plantes, les bêtes, seraient une même chose, savoir, les quatre éléments ; dès lors on ne pourrait plus dire : le semblable engendre son semblable, dès lors pas de génération, pas de semences spéciales. Le Trévisan cite, à l'appui de sa manière de voir, la plupart des auteurs alchimique qui ont précédé tels que Geber (mais il critique, et même assez. fortement, plusieurs de ses opinions), Morien, Calis, Isudrius [il doit s'agir de Ixundrus], un des interlocuteurs de la Tourbe, Arnaud de Villeneuve, etc. Nous rappellerons que nous avons dit déjà dans ce journal (novernbre 1849, page 667) que Paracelse exagéra les opinions professées par les alchimistes en général. Selon lui , sous l'influence des astres et du sol, non seulement les métaux imparfaits se changeaient en argent et en or, mais les métaux se changeaient en pierre et les minéraux se développaient par végétation [c'est vrai d'une certaine manière, cf. Mercure de nature et blasons alchimiques]. En reconnaissant avec les Isaac les Hollandais et Basile Valentin, les métaux comme des composés ternaires, il en comparait la nature à celle de l'homme : le sel représentait le corps, le soufre l'âme et le mercure l'esprit, qui opérait l'union des deux premiers [rappelons les correspondances : le Sel des Sages ou corps est la résine de l'or ou Toison d'or ; le Soufre rouge est la teinture de la Pierre ; le Mercure philosophique est la mer hermétique ou aqua permanens].

Denis Zachaire [ce nom n'est qu'un pseudonyme ; on pourra consulter The autobiography of Denis Zachaire, T.L. Davis, Isis, nov. 1925, vol. 8, 2 ; cet alchimiste est né en Guyenne en 1510. Il a raconté toutes les tribulations de sa vie dans son Opuscule de la vraye philosophie naturelle des métaux, Anvers, 1567, réimprimé en latin in Bibl. Manget, t. II et Theat. chim., t. I - cf. supra ] partage les croyances alchimiques relativement à la transmutation et à l'influence des ferments. Si les quatre éléments, malgré leurs qualités contraires, sont susceptibles de se changer l'un dans l'autre, à plus forte raison les métaux formés d'une même matière doivent-ils être sujets à la transmutation. Mais Zachaire n'admet pas, comme Paracelse et d'autres alchimistes, que la procréation des métaux soit circulaire, c'est-à-dire qu'ils puissent passer de l'état imparfait à l'état parfait et réciproquement ; il admet le progrès proprement dit, le progrès qu'on pourrait dire rectiligne pour l'opposer à la procréation circulaire des métaux ; mais, suivant lui, le progrès est limité, il a pour terme l'état parfait, c'est-à-dire qu'il cesse lorsque le métal imparfait est devenu or ; d'un autre côté Zachaire pense certainement que, dans la transmutation, il y a élimination d'une matière qu'il appelle soufre ; il y a donc, suivant lui, purification, laquelle est opérée par une parfaite décoction. Il admet que l'or artificiel est identique à l'or de la nature. La pierre est essentiellement formée d'un corps et d'une âme unis ensemble par l'intermédiaire d'un esprit qui participe par sa nature moyenne de l'un et de l'autre. Le mercure est vivant, et l'or doit exister dans la pierre, parce que, conformément au principe d'homologie, il agit comme ferment. Au reste l'écrit de Zachaire, relativement à la clarté et à la netteté des idées, est bien inférieur à celui du Trévisan, quoique d'un siècle moins vieux. Si Blaise de Vigenère [né en 1522 ; il était contemporain de Zachaire et de Gaston de Claves. Sa grande érudition et son esprit d'observation le distinguent de tous les alchimistes d'alors. Connaissant non seulement le grec et le latin, mais encore les langues orientales, il discute et commente savamment, dans son traité du feu et du sel, les textes des philosophes anciens, et surtout le Zohar de la cabale, dont il paraissait avoir une étude approfondie. C'est lui qui a découvert l'acide benzoïque et il paraît même avoir eu connaissance de l'oxygène] parait avoir peu pratiqué par lui-même l'art hermétique, il a adopté, dans son livre Du feu et du sel, la transmutation des métaux, l'influence des étoiles sur chaque objet terrestre ; enfin il a admis le principe d'homologie en ce qui concerne les ferments d'origine organique, mais il ne l'a pas appliqué à la transmutation des métaux ; comme Zachaire il admet le progrès limité dans leur passage de l'état imparfait à l'état d'or, et il explique assez longuement en quoi consiste la perfection de ce corps. Nous avons parlé trop longuement de Van Helmont (Journal des Savants, février et mars 1850) pour qu'il soit nécessaire de revenir sur ses opinions ; nous nous bornerons à rappeler que, tout en croyant la transmutation possible, il l'envisageait nécessairement tout différemment des alchimistes, puisque, l'air excepté, tous les autres corps n'étant pour lui que de l'eau, les différences qui les distinguent les uns des autres tenaient à la nature spécifique des archées de chacun d'eux conjoints à l'eau ; dès lors la matière étant identique dans les corps; la transmutation devait porter sur les archées. Mais, à notre connaissance, Van Helmont ne s'est pas suflisamment expliqué pour que nous soyons en droit de dire comment il a conçu la possibilité de la transmutation des métaux imparfaits en or. Si Van Helmont faisait jouer dans sa doctrine un grand rôle aux ferments ce n'était point à la manière des alchimistes ; enfin, s'il croyait à l'influence des astres, il rejetait explicitement l'opinion de ceux qui prétendaient que cette nfluence s'étendait aux facultés des hommes, à leur vocation ou à leur fortune ; sous ce rapport il s'éloignait absolument de l'opinion de Basile Valentin. Nous citerons encore comme alchimiste Eyrénée Philalèthe, ou plutôt Thomas de Vagan [sic], qui passe pour avoir pris ce pseudonyme comme nous l'avons dit plus haut. Il admet, dans l'écrit intitulé Le véritable Philalèthe ou L'entrée au palais fermé du roi, le principe d'homologie ; car la pierre doit, selon lui, contenir de l`or pour transmuer les métaux imparfaits en métal parfait; mais l'or qui, dans la pierre, possède cette faculté, diffère de l'or commun en ce que celui-ci est mort, tandis que le premier doit la vie à la conjonction qu'il a contractée avec le mercure des philosophes, sous l'influence de la chaleur; l'or acquérant ainsi la vie germinative, le mercure a agi sur lui comme une bonne terre agit sur le grain de froment qu'elle fait germer ; c'est une âme, un principe vivant et vivifiant qui fait de l'or une véritable semence. On peut faire l'oeuvre en employant l'or artificiel ou l'or vulgaire, mais il y a plus de difficulté en opérant avec celui-ci qu'avec le premier, et la pierre qui en résulte est moins énergique que celle quon a préparée avec l'or artificiel ; c'est surtout en soumettant les deux pierres à des traitements répétés qu'on voit la vertu de la transmutation croître rapidement avec le nombre des traitements dans la pierre où l'or artificiel a été introduit. Philalèthe prescrit d'opérer la digestion ou la fermentation de la pierre dans un matras ayant la forme d'un oeuf. En terminant ici nos citations, nous rappellerons que Glauber,
[il vaut la peine que l'on s'attarde sur la personne de Rodolphe Glauber ; il s'est intéressé à l'alchimie de toute évidence, a manifesté des qualités scientifiques remarquables pour son époque et a découvert un sel qui est « isotope spirituel » probable du feu secret :
Né à Carlstadt en 1604. mort à Amsterdam en 1668), Glauber fit la guerre aux médecins qui dédaignaient l'étude de la chimie. Mais il manque à ses écrits ce cachet scientifique qui caractérise les travaux de Boyle. Une forte teinte de misanthropie l'attira vers une vie de retraite. Les hommes d'aujourd'hui (il aurait dû dire de tous les temps) sont, s'écrie-t-il, faux, méchants et traîtres; rien de leur parole n'est sacré ; chacun ne songe qu'à soi. Si je n'ai pas fait dans ce monde tout le bien que j'aurais pu faire, c'est la perversité des hommes qui en a été la cause. Glauber est connu de tout le monde par le sulfate de soude, sel purgatif, qui porte le nom de sel de Glauber. En voici l'histoire, telle que l'auteur l'a racontée lui-même :

« Pendant les voyages de ma jeunesse je fus atteint, à Vienne, d'une fièvre violente, appelée dans ce pays maladie de Hongrie, qui n'épargne aucun étranger. Mon estomac délabré rendait tous les aliments. Sur le conseil de quelques personnes qui avaient pitié de moi, j'allai me traîner, à une lieue de Neustadt, auprès d'une fontaine située à côté d'une vigne. J'avais emporté avec moi un morceau de pain que je croyais certainement ne pas pouvoir manger. Arrivé auprès de la fontaine, je tire le pain de ma poche, et, en y faisant un trou, je m'en sers en guise de coupe. A mesure que je bois de cette eau, je sens mon appétit revenir si bien, que je finis par mordre dans la coupe improvisée, et par l'avaler à son tour. Je revenais ainsi plusieurs fois à la source, et je fus bientôt délivré de ma maladie. Étonné de cette guérison miraculeuse, je demandai quelle était la nature de cette eau ;on me répondit que c'était une eau nitrée (Salpeterwasser). »

Glauber n'avait alors que vingt-un ans, et à cet âge il ignorait encore, comme il nous l'apprend lui-même, entièrement la chimie. Cependant le fait de sa guérison inattendue ne lui sortit jamais de mémoire. Or, un jour il lui vint l'idée d'essayer l'eau de sa fontaine de santé, pour voir si elle était réellement chargée de nitre, comme le prétendaient les gens du pays. A cet effet, il en fit évaporer un peu dans une capsule :

« Je vis, dit-il, se former de beaux cristaux longs, qu'un observateur superficiel aurait pu confondre avec les cristaux du nitre; mais ces cristaux ne fusaient point sur le feu. »

Glauber trouva plus tard que ce sel avait la plus grande ressemblance avec celui qu'on obtient en dissolvant dans l'eau et faisant cristalliser le caput mortuum de la préparation de l'esprit de sel avec l'huile de vitriol et le sel marin. Or, ce caput mortuum du résidu de l'opération n'était autre chose que le sulfate de soude. Glauber lui donna d'abord le nom de sel admirable, sal admirabile sans se vanter aucunement de l'avoir découvert ; car il déclare que son sel admirable est le même que le sal enixum de Paracelse :

« Ce sel, quand il est bien préparé, a, dit-il, l'aspect de l'eau congelée ; il forme des cristaux longs, bien transparents, qui fondent sur la langue comme de la glace. II a un goût de sel particulier, sans aucune âcreté. Projeté sur des charbons ardents, il ne décrépite point comme le sel de cuisine ordinaire, et ne déflagre point comme le nitre. Il est sans odeur et supporte tous les degrés de chaleur. On peut l'employer avec avantage en médecine, tant extérieurement qu'intérieurement. Il modifie et cicatrise les plaies récentes, sans les irriter. C'est un médicarnent précieux, employé à l'intérieur : dissous dans de l'eau tiéde et donné en lavement, il purge les intestins et tue les vers...»

Telle est l'histoire du sel qui porte avec raison le nom de Glauber.

Glauber connaissait la nature aériforme de l'esprit de sel ; car il savait qu'en distillant un mélange de sel commun et d'huile de vitriol, on n'obtient le spiritus salis sous forme liquide qu'à la condition de lui associer de l'eau. C'est pourquoi il recommandait l'emploi du vitriol humide. II ne paraissait pas non plus ignorer que dans cette réaction l'huile de vitriol prend la place de l'esprit de sel qui se dégage. Il vantait l'esprit de sel pour les usages culinaires, ccmme pouvant remplacer le vinaigre et le jus de citron :

« Pour apprêter, dit-il, un poulet, des pigeons ou du veau à la sauce piquante, on met ces viandes dans de l'eau, avec du beurre et des épices; puis on y ajoute la quantité que l'on désire de l'esprit de sel, suivant le goût des personnes. On peut ainsi amollir et rendre parfaitement mangeable la viande la plus coriace, de vache ou de vieille poule. »

Il le recommandait aussi comme un excellent moyen pour conserver les fruits, pour coaguler le lait, attaquer les minerais, etc. Parmi les chimistes qui ont entrevu le chlore, Glauber parait étre le premier en date. il dit qu'en distillant l'esprit de sel sur des chaux métalliques (cadmie et rouille de fer), il obtenait :

« un esprit couleur jaune qui passe clans le récipient et qui dissout les métaux et presque tons les minéraux. »

il l'appelait huile ou esprit de sel rectifié :

« Avec ce produit on peut, ajoute·t-il, faire de belles choses en médecine, en alchimie et dans beaucoup d'arts. Lorsqu'on le fait quelque temps digérer avec de l'esprit de vin déphlegmé (concentré), on remarque qu'il se forme à la surface de la liqueur une espèce de couche huileuse, qui est l'huile de vin (oléum vini), très agréable, et un excellent cordial. »

Par la distillation des charbons de terre, il obtenait une huile rouge de sang, qu'il prescrivait comme fort utile dans le pansement des ulcères chroniques. Le fait de la coloration rouge du verre par l'or avait été déjà signalé par Libavius. Les chimistes, à l'exception de Boyle, n'y firent pas grande attention. Ce fut accidentellement que Glauber découvrit cette propriété de l'or :

« Je fis, raconte-t-il, fondre, il y a quelques années, dans un creuset, de la chaux d'or, calcem salis ; et voyant que la fusion s'opérait difficilement, j'y ajoutai un peu de flux salin. L'opération étant terminée, je retirai le creuset du feu, et je fus fort surpris de trouver, à la place de l'or que j'y avais mis, une masse vitreuse d'un beau rouge de sang. Les fondants que j'avais employés étant des sels blancs, je ne pouvais attribuer cette coloration qu'à l'âme de l'or (anima auri). »

Le parti que Glauber sut tirer de cette observation montre toute sa sagacité d'opérateur. Pour obtenir la même coloration il proposa un moyen détourné, mais extrêmement ingénieux. Ce moyen consistait à précipiter l'or de sa dissolution dans l'eau régale par la liqueur des cailloux, et à faire fondre le précipité dans un creuset :

« La couleur jaune se convertit en une couleur pourpre des plus belles. »

L'auteur ajoute que le même procédé pourra s'appliquer à tous les autres métaux pour la préparation des verres colorés ou des pierres précieuses artificielles. Curieux de se rendre compte des phénomènes soumis à son observation, Glauber se demandait ce qui se passe lorsqu'on verse la liqueur des cailloux dans une solution d'or. Voici à ce sujet sa manière de voir :

« L'eau régale qui tient l'or en dissolution, tue le sel de tartre (potasse) de la liqueur des cailloux (silicate de potasse), de manière à lui faire abandonner la silice; et, en échange, le sel de tartre paralyse l'action de l'eau régale, de manière à lui faire lâcher l'or qu'elle avait dissous. C'est ainsi que la silice et l'or sont tous deux privés de leurs dissolvants. Le précipité se compose donc à la fois d'or et de silice, dont le poids réuni représente celui da l'or et de la silice employés primitivement. »

De cette manière de voir à la loi d'échange ou de double décomposition il n'y avait qu'un pas. A l'exemple cité nous devons enjoindre un autre pour faire mieux ressortir toute l'habileté de Glauber à saisir la nature des réactions chimiques. On préparail depuis longtemps le beurre d'antimoine en soumettant à la distillation un mélange de sublimé corrosif et d'antimoine naturel (sulfure d'antimoine). Mais personne n'avait su expliquer celte réaction. Voici l'explication qu'en donna Glauber :

« Dès que le mercure sublimé (perchlorure de mercure), mêlé avec l'antimoine, éprouve l'action de la chaleur, l'esprit, qui est combiné avec le mercure, se porte de préférence sur l'antimoine, et l'attaque en abandonnant le mercure, pour former une huile épaisse (beurre d'antimoine) qui s'élève dans le récipient. Le beurre d'antimoine n'est donc autre chose qu'une dissolution de régule d'antimoine (antimoine métallique) dans de l'esprit de sel. Quant au soufre de l'antimoine (naturel), il se combine avec le mercure, et donne naissance à du cinabre qui s'attache au col de la cornue ; une partie du mercure se volatilise. Celui qui s'entend bien à la manipulation peut retrouver tout le poids du mercure employé. »

Cette explication, contre laquelle il n'y avait rien à objecter, devait servir, dans l'esprit de l'auteur, à renverser la théorie erronée, traditionnelle, d'après laquelle le beurre d'antimoine était l'huile de mercure, oleum mercurii, et le précipité blanc qui se produit quand on y ajoute l'eau, le mercure de vie, mercurius vitae :

« Prenez, dit-il, cette poudre blanche, appelée mercure de vie, et chauffez-la dans un creuset : vous la transformerez en un verre d'antimoine, et vous n'en tirerez pas une trace de mercure. »

Pour achever sa démonstration, il proposa un procédé qui permettait d'obtenir le beurre d'antimoine ou la prétendue huile de mercure, sans l'emploi du sublimé corrosif. Ce procédé, qui est encore aujourd'hui en usage, consistait à traiter les fleurs (oxyde) d'antimoine par l'esprit de sel. L'auteur ne manque pas d'ajouter que l'on obtient des produits analogues (chlorures), en traitant l'arsenic, le zinc, l'étain, etc., par l'esprit de sel (acide chlorhydrique). Ces idées, parfaitement justes, furent repoussées comme des innovations dangereuses par les conservateurs de l'autorité traditionnelle. Mais, convaincu d'avoir pour lui la vérité, et voulant couper court à de vaines controverses, il finissait ses démonstrations par ces paroles :

« Au reste je ne prétends imposer mes idées à personne : que chacun garde les siennes, si bon lui semble. Je dis ce que je sais dans le seul intérêt de ta science. »

Ce mépris des discussions oiseuses et cet amour pur de la science éclatent à chaque page dans les écrits de Glauber - commentaire tiré de l'Histoire de la Chimie de F. Hoefer]


et qui croyait à l'alchimie sans la pratiquer, compara les métaux à des êtres vivants, mais, selon lui, le métal parfait, l'or, était susceptible, dans des circonstances convenables, de rétrograder à l'état de métal imparfait. Il croyait, en outre, à l'influence des astres sur la production des métaux, tant la croyance astrologique était encore répandue au milieu du XVIIe siècle (voyez Journal des Savants, mai 1850, pages 297, 298, 299, 300). Si l'on peut citer après Glauber quelques hommes distingués par une science réelle qui, comme Becher, croyaient à l'alchimie, ces hommes, trop modifiés par leurs travaux positifs et les idées générales de la philosophie naturelle de leur époque, ne comptent plus assez comme autorités hermétiques, pour que nous devions nous en occuper. En résumé, nous croyons être autorisé par les citations précédentes à donner les conclusions suivantes :

- 1°) Les alchimistes les plus renommés croyaient à l'influence des corps célestes sur les métaux : ceux-ci, animés d'une sorte de vie, étaient susceptibles d'un développement d'après lequel ils passaient de l'état imparfait à l'état parfait. Cette idée, Ie point de départ de l'alchimie, absolument étrangère au domaine de l'observation, tirait son origine des croyances astrologiques auxquelles étaient soumises la plupart des connaissances de l'Antiquité et du Moyen Âge ; [mais on peut faire observer que les planètes peuvent n'être que des hiéroglyphes célestes qui voilent, par allégorie, des substances chimiques ainsi que Fulcanelli et E. Canseliet le remarquent ; cf. sur le sujet la section humide radical métallique -]
- 2°) Le plus grand nombre des alchimistes croyaient que le progrès des métaux était limité, de sorte qu'après être devenu or, leur état était fixe. Le petit nombre pensait, comme Glauber, que les changements des métaux passant de l'état imparfait à l'état parfait ne constituaient point le progrès proprement dit, par la raison que le métal devenu parfait repassait à l'état imparfait ; les transformations, au lieu de constituer un progrès dont le dernier terme était le plus éloigné possible du point de départ, étaient donc représentées par une courbe circulaire dont le point d'arrivée coïncidait avec le point de départ ; [Chevreul fait ici un contre sens, car il ne sait pas à quoi correspond l'opération de la réincrudation ; cf. la section réincrudation -]
- 3°) Quoi qu'il en soit, l'art alchimique consistait à suppléer par des pratiques particulières à l'action lente des corps célestes sur les métaux ; [Là encore, contre sens ; les corps célestes servent à définir des symboles qui recouvrent des chaux métalliques -]
- 4°) L'art alchimique se composait, en définitive, de deux opérations générales. La préparation de la pierre et l'emploi de cette pierre pour opérer la transmutation. La préparation de la pierre avait pour but de communiquer à une matière d'origine minérale une énergie vitale ou de ferment assez grande pour suppléer l'action séculaire des corps célestes dans la transmutation des métaux imparfaits en or.

Plusieurs idées dirigeaient l'alchimiste dans la préparation de la pierre :

- La première, fondée sur la destruction des corps vivants exposés à une température élevée, faisait que l'alchimiste ne soumettait les matières qui devaient constituer la pierre qu'à des températures peu élevées, capables de favoriser la conception du germe et son évolution. Il travaillait donc pour développer des actions chimiques que nous qualifions aujourd'hui de lentes. Conformément à cette idée, l'opération du grand oeuvre devait se rapprocher de l'incubation de l'oeuf par l'oiseau ; et un moyen d'y parvenir était l'usage d'un vase ovoïde dans lequel les éléments de la pierre devaient être contenus.
- La seconde idée était le principe d'homologie. Pour y avoir égard, il fallait que l'or se trouvât dans la pierre. Car, absent de la préparation, il devenait impossible que la pierre fût un ferment, c'est-à-dire qu'elle convertît un métal imparfait en sa propre substance, comme le levain convertit en levain une quantité indéfinie de pâte de farine ; mais ce résultat n'était possible qu'à la condition de donner à l'or de la pierre une énergie qu'il n'avait pas à l'état naturel. De là, la distinction de l'or vivant contenu dans la pierre, d'avec l'or mort de la nature,

Telles sont, en définitive, les idées fondamentales de l'art hermétique, formulées de la manière la plus conforme aux écrits nombreux que nous avons examinés dans ces dernières années au point de vue de l'histoire d'une des branches de l'esprit humain, les plus curieuses à étudier. Les relations de ces idées avec le monde invisible sont évidentes, non seulement en ce qui concerne l'influence des astres sur les corps terrestres, l'inspiration que l'alchimiste attend de Dieu, mais encore à ce qui a trait aux idées puisées dans le monde visible, relativement a la production de l'oeuf et à son éclosion. En effet, ce n'est pas la partie matérielle de la pierre qui occupe l'alchimiste, à proprement parler, mais bien la vie qu'il s'agit de lui donner en en faisant quelque chose d'arrimé, qui présentera une matière ou un corps uni à une âme par l'intermédiaire d'un esprit qui participera à la fois de la nature matérielle et de la nature spirituelle.
 


III. Idée concernant les propriétés organoleptiques de la pierre pour maintenir la santé de l'homme ou le préserver de la maladie


L'idée de la vie et de la progression une fois admise dans le passage du métal de l'état imparfait à l'état parfait, la fixité des propriétés de l'or, considérée comme le progrès accompli, comme le dernier terme de la progression atteinte ; enfin, la conviction qu'avaient les adeptes de pouvoir opérer cette progression à volonté, conduisirent beaucoup d'alchimistes à penser qu'il ne serait point impossible d'amener l'homme à un état de perfection où il se préserverait des maladies, combattrait avec succès celles qu'il pourrait avoir et reculerait ainsi le terne de sa vie. Telle est la liaison incontestable de l'alchimie avec la recherche des panacées, liaison dont une des conséquences a été d'attribuer à l'or le métal parfait, des propriétés thérapeutiques tout à fait merveilleuses. L'examen que nous ferons, dans un prochain article, de la vie privée de l'alchimiste et de ses relations avec le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, nous conduira à expliquer pourquoi l'alchimie a été considérée par un certain nombre de personnes comme une science illicite. Enfin, un dernier article sera consacré à l'exposé des rapports des idées alchimiques avec les sciences physiques et à l'examen du Cours de philosophiques hermétique de Cambriel.
 
 

TROISIEME ARTICLE


Nous allons examiner successivement l'alchimiste dans sa vie privée et dans ses relations avec le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel ; nous montrerons ensuite les causes qui déterminèrent certain nombre de personnes à envisager l'alchimie comme une science illicite ou maudite.
 

§I. De la vie privée de l'alchimiste

Si des romanciers, des érudits comme Monteil, ont fait figurer, plus ou moins heureusement, des alchimistes parmi les personnages qu'ils ont mis en scène dans leurs compositions littéraires,cependant ce n'est pas là où l'on prendra l'idée la plus exacte et la plus complète de la vie qu'ils menaient; on la connaîtra bien mieux en en cherchant les détails dans des écrits où quelques-uns d'entre eux ont parlé naïvement des conditions si particulières que l'art qu'ils cultivaient leur avait faites, au sein d'une société convaincue de la réalité de la transmutation des métaux. Exposons d'abord les obstacles ou empêchements à l'exécution de l'oeuvre que signale Geber dès le début de son livre de la Somme de perfection, ou Abrégé du magistère parfait. Les empêchements à l'art viennent de trois causes ;

1°)- D'une mauvaise disposition du corps de l'artiste, telle que ses organes ne sont ni entiers ni sains ; qu'il est malade, ou décrépit et dans une extrême vieillesse ;
2°)- D'une mauvaise disposition de l'esprit, telle que l'homme ne peut se livrer à la recherche des principes naturels, faute d'intelligente, ou qu'en en étant doué, il soit livré à une imagination déréglée, qu'il manque de la foi à la réalité de l'oeuvre, qu'il soit avare de son argent ;
3°)- De la position sociale, par laquelle l'homme ne peut faire la dépense de l'oeuvre, ou que, le pouvant, il n'ait pas la libre disposition de son temps.

Après avoir exposé ces considérations, Geber montre que les conditions du succès de l'artiste seront : l'instruction dans la philosophie naturelle, un esprit vif, pénétrant, inventif et industrieux, un caractère résolu, persévérant et modéré, une économie raisonnée dans la dépense qu'exige l'Oeuvre ; enfin, l'artiste ne se livrera à aucune sophistication ; autrement, Dieu le punirait infailliblement comme indigne de réussir.
Quatre cents ans au moins après Geber, au XIIIe siècle, l'auteur du De alchimia attribué à Albert le Grand, parle ainsi des conditions que l'artiste doit remplir

à Il sera silencieux, et ne révélera à personne le résultat de ses opérations ;
à Il habitera une maison isolée ;
à II choisira le temps et les heures de son travail ;
à Il sera patient, assidu et persévérant;
à Il exécutera, d'après les règles de l'art, la trituration, la sublimation, la fixation, la calcination, la solution, la distillation et la coagulation ;
à ll ne se servira que de vaisseaux de verre ou de poterie vernissée
à Il sera assez riche pour faire la dépense qu'exigent ses opérations;
à Il évitera, enfin, d'avoir aucun rapport avec les princes et les seigneurs...Nous dirons plus tard pourquoi.

Laissons parler maintenant deux auteurs que nous avons déjà cités plusieurs fois, le Trévisan, et Denis Zachaire. Ils nous montreront quelle était la vie privée d'un alchimiste au XVe et au XVIe siècle. Le comte Bernard de Trévise, dit le Trévisan, né à Padoue en 1406, mourut âgé de 84 ans. La lecture de Rasès lui inspira, dès l'âge de quatorze à seize ans, le goût du travail alchimique ; il s'y livra tantôt seul, tantôt avec des personnes qui, comme lui, cherchaient avec conviction la pierre philosophale ou bien avec des gens de mauvaise foi qui lui faisaient payer bien cher la communication de leur prétendue science. Il atteignit l'âge de soixante-deux ans, après avoir dépensé 20000 écus, sans qu'il eût touché le but auquel tous ses efforts tendaient depuis son adolescence ; ce fut alors qu'il quitta son pays, et, comme il le dit :

« Me confiant toujours en la miséricorde de Dieu, qui jamais ne défaut à ceux qui ont bonne volonté et travaillent, je m'en allai à Rhodes, de peur d'être connu

Il dépensa 500 écus sans succès en travaillant encore trois ans avec un religieux qu'on lui avait dit savoir la pierre ; mais, si la science de son collaborateur fat défaut, les livres qu'il possédait, tels que le Grand Rosaire, Arnauld de Villeneuve, le Livre de Marie, etc., mirent le Trévisan sur la trace de ce qu'il cherchait depuis si longtemps ; après de profondes méditations et des travaux opiniâtres, suggérés surtout par les choses sur lesquelles ces auteurs étaient d'accord, il découvrit la vérité, et cette vérité le détérmina à écrire pour le public. Nous ne connaissons aucun livre qui montre aussi bien que celui du Trévisan parlant de ses mécomptes, de l'inutilité de ses efforts et de l'ennui de ses travaux, telle était la vie d'un alchimiste au XVe siècle, soit dans la solitude, soit dans ses relations avec des collaborateurs. L'imagination ne conçoit rien de plus pénible que cette vie mystérieuse et si agitée pourtant ; le livre du Trévisan donne, en outre, la preuve la plus forte du peu d'accord existant entre les alchimistes, lorsqu'il s agissait de choisir les procédés présumés les plus propres à l'exécution du grand oeuvre : car autant d'artistes, autant de pensées différentes. Nous ferons cinq citations à l'appui de cette manière de voir : [nous avons de bonnes raisons de penser que les récits de Bernard Le Trévisan ou de Denis Zachaire sont entièrement tissés de cabale]

I. De l'argent fin et de l'argent vif ou mercure étaient dissous séparément dans de l'acide azotique. Les dissolutions, après avoir été abandonnées un an à elles-mêmes, devaient être mélangées, puis concentrées aux 2/3 de leur volume primitif sur cendres chaudes. Le résidu, mis dans une cucurbite triangulaire bien étroite, recevait l'influence des rayons du soleil ; puis on l'exposait à l'air, afin qu'il s'y produisît de petits cristaux (petits lapils cristallins). APRÈS CINQ ANS IL NE S'ETAIT RIEN PRODUIT ! [si on lit attentivement la Clavicule du pseudo-Lulle, on peut voir que le mercure évoqué est le Mercure vulgaire, c'est-à-dire le Mercure commun et que l'argent fin est probablement le Mercure physique ou corporel ; de même l'aqua sicca ou eau-forte représente le dissolvant des Sages ; a-t-on jamais vu une cucurbite triangulaire ? C'est l'athanor des alchimistes qui est ici décrit avec les trois principes]

II. Le Trévisan, avec maître Geoffroy de Leuvrier, moine de Cîteaux, achète - 2 000 oeufs de géline (poule) : ils les font durcir, ils en enlèvent les coquilles, qu'ils calcinent ; ils séparent ensuite les aubins (blancs) des rouges (jaunes), qu'ils font pourrir en fient de cheval ; puis ils les distillent trente fois, pour en retirer en définitive une eau blanche et une huile rouge. Le Trévisan omet beaucoup d'autres détails, parce que tout ce grand travail n'aboutit à rien. [exposition des travaux sur le Rebis]

III. Il travaille avec un protonotaire de Bergues qui prétendait faire la pierre avec de la couperose. Après avoir distillé du vinaigre fort huit fois, on mettait dans le produit de la dernière distillation la couperose, qui avait subi une calcination de trois mois ; puis on distillait, et cela quinze fois par jour, et ces quinze distillations étaient répétées chaque jour pendant un an. A la suite de ce travail, le Trévisan eut une fièvre quarte dont il faillit mourir : elle dura quatorze mois. [couperose : vert-de-gris ; cf. la Légende de Seyfried sur le symbolisme du nombre quinze]

IV. II travailla avec maître Henry, confesseur de l'empereur. De l'argent fin et de l'argent vif furent mêlés ensemble; on ajouta au mélange du soufre et de l'huile d'olive, puis on le fondit au feu. On en opéra la cuisson lentement, au pélican en remuant continuellement ; après deux mois le tout fut séché dans une fiole lutée de bonne argile, et placée en cendre chaude quinze jours ou trois semaines ; on ajouta du plomb, on fondit et on affina. L'argent devait être multiplié de la tierce partie, au dire de maître Henry; mais le Trévisan, qui avait donné dix marcs d'argent, n'en retira que quatre après l'affinage. [cf. point I ; la fiole lutée n'est autre que le vase de terre qui doit être mis dans le vase de verre ou vase de nature]

V. Le religieux dont le Trévisan fit la connaissance à Rhodes prenait de l'or fin très-bien battu, de l'argent fin pareillement très-bien battu; il les mettait ensemble avec quatre parties de mercure sublimé ; le mélange était mit en digestion pendant onze mois dans le fient de cheval, puis on le distillait ; le liquide était recueilli et le résidu terreux calciné à grand feu. Le liquide éprouvait six distillations successives et on réunissait les résidus au résidu terreux. Lorsque le liquide distillé se vaporisa en entier, on le versa dans un urinal (ballon), puis on le répandit peu à peu sur le résidu terreux: Après sept mois de contact il n'y avait pas plus de conjonction qu'au moment du mélange, et la chaleur fut sans action pour la déterminer ; le Trévisan ajoute : Tout fut perdu. L'opération avait duré trois ans; et les dépenses s'étaient élevées à 300 écus ! [confection du Rebis ; voyez la référence à Rhodes où tombent des pluies d'or lors de la conjonction des Principes. Là encore, revoyez la Clavicule du pseudo-Lulle sur le passage où l'on réunit le résidu de deux eaux]

Passons à l'histoire de Denis Zachaire ; il était de Toulouse ; envoyé à l'âge de vingt ans pour ouïr les arts au collège de Bordeaux, il eut un maître qui se livrait aux études alchimiques, et des condisciples qui possédaient des livres de recettes hermétiques. De retour à Toulouse, après avoir perdu son père et sa mère, il se livra au travail alchimique d'après les recettes qu'il avait rapportées de Bordeaux. L'or sur lequel il opéra, loin de se multiplier, diminua beaucoup. Zachaire perdit dans la même année 200 écus et le maure qui le dirigeait ; celui-ci mourut d'épuisement d'avoir soufflé. Zachaire raconte comment 400 écus furent réduits à 230, et comment un Italien lui donna une recette qui ne valait rien et lui enleva 20 écus. Il ne fut pas plus heureux en s'associant avec un abbé pour répéter, à frais communs, une recette que celui-ci prétendait excellente. Un marc d'or, après avoir été calciné pendant un mois, fut mis dans deux cornues de verre accouplées, contenant quatre marcs d'eau-de-vie plusieurs fois rectifiée. Le feu fut entretenu un an entier dans le fourneau où elles avaient été placées...Mais, après ce temps, l'or fut retiré des cornues tel qu'il y avait été mis. Selon le conseil de l'abbé, il partit pour Paris avec 800 écus et y arriva après un voyage de quinze jours ; c'était un lieu de rendez-vous pour les opérateurs de tous les pays. Zachaire y fréquenta des artisans, des orfèvres, des fondeurs, des vitriers, des fabricants de fourneaux, etc., et il y connut des alchimistes travaillant à la pierre par les procédés les plus différents. Il se réunissaient tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre et souvent, les dimanches et fêtes, ils se rencontraient dans l'église de Notre-Dame. Zachaire ajoute que personne ne réussissait, mais que tous s'accordaient à dire que le but aurait été atteint si un accident tout à fait imprévu n'était pas arrivé. Zachaire travailla avec un Grec qui réduisait trois marcs d'argent en poudre, moulait cette poudre réduite en pâte en forme de clous, mêlait les clous avec du cinabre pulvérisé, les faisait décuire dans un vaisseau de terre bien couvert. Après les avoir ainsi desséchés, il les fondait et les coupellait. Il prétendait retirer plus de trois marcs d'argent. Un gentilhomme étranger avec lequel il se lia, et qui disait savoir faire l'or, lui communiqua, après un an de connaissance, un procédé qui n'était qu'un leurre. Zachaire se trouvait à Paris depuis trois ans lorsqu'il en fut rappelé par l'abbé, son assccié, auquel le roi de Navarre, grand-père de Henri IV, demandait qu'il lui envoyât Zachaire afin d'avoir communication de ses secrets. Il promettait 3 à 4000 écus. Zachaire dit qu'il le satisfit, mais que le roi ne lui donna qu' un merci et des promesses. Avant de retourner à Toulouse où était son associé, il eut l'occasion de voir un religieux très-habile dans la philosophie naturelle, qui lui conseilla de lire les livres des anciens philosophes avec attention avant de se livrer à de nouveaux travaux. Il suivit ce conseil, rejoignit l'abbé pour régler ses comptes avec lui. Des 800 écus constituant le fonds d'association ii n'en restait plus que 180. Zachaire partit de Toulouse et arriva à Paris le lendemain de la Toussaint 1546 ; il se logea dans le faubourg Saint-Marceau avec un petit domestique, et il étudia la Tourbe des philosophes, le bon Trévisan, la Remontrance de nature et quelques autres des meilleurs livres. Après un an d'études solitaires, il vit, non les opérateurs qu'il avait connus, mais de vrais philosophes. Il n'en fut pas plus avancé, à cause des doutes que suscitait en-lui l'extrême diversité de leurs procédés. Enfin le saint Esprit lui inspira l'idée de lire Raymond Lulle et le Grand Rosaire d'Arnauld de Villeneuve, et, après une nouvelle année de lecture et de méditations, il retourna à Toulouse. Il y arriva au commencement du carême de 1549, et y reprit ses travaux alchimiques ; enfin, le jour de Pâques de l'an 1550, il convertit, assure-t-il, en moins d'une heure, de l'argent vif commun en très-bon or. Il était âgé de quarante ans. Il vendit les biens qu'il avait, quitta la France avec un de ses parents, ils se retirèrent d'abord à Lausanne en Suisse, et il parait qu'ils passèrent ensuite en Allemagne.

Ces citations montrent que la vie de l'alchimiste était aussi pénible sous le rapport physique que sous le rapport intellectuel, et cependant nous avons parlé d'après deux auteurs issus de familles nobles et jouissant des dons de la fortune; Bernard était comte et Zachaire gentilhomme. Le premier quitta son pays âgé de plus de soixante ans, et le second se dit tellement obsédé, fatigué de ses parents et de ses amis, qu'il se décida à s'expatrier, et c'est en pays étranger qu'il publia son livre. Que Zachaire soit un pseudonyme ou non, nos réflexions n'en subsistent pas moins, et il y a plus, si le pseudonyme existe, n'est-ce pas une justification de nos réflexions ? 

§II. Des relations de l'alchimiste avec le pouvoir temporel


Si les relations de l'alchimiste étaient difficiles avec sa famille et rnême ses amis, elles l'étaient incomparablement davantage avec les grands ; aussi l'auteur du De alchimia attribué à Albert le Grand , conseille à l'alchimiste d'éviter les princes et les seigneurs, car, dit-il :

« si tu as le malheur de les approcher, ils te demanderont, Maître, comment va l'opération ? quand verrons-nous quelque chose de bon ? et, ne voulant pas attendre la fin de l'oeuvre, ils te diront des injures, et ton ennui sera grand ; et, si tu n'arrives pas à bonne fin, tu seras pour eux un objet d'indignation générales mais, si tu parviens à bonne fin, ils penseront à te garder toujours et te défendront de sortir. Et ainsi tu seras pris au lacet par les paroles sorties de ta bouche et enlacé par tes propres discours. »

Lenglet Dufresnoy, dans son Histoire de la philosophie Hermétique, rapporte, d'après plusieurs témoignages, et notamment celui de Desnoyers, secrétaire de Marie de Gonzague, reine de Pologne, femme du roi Uladislas, les aventures d'un Écossais catholique nommé Alexandre Sethon : absolument conformes aux citations que nous venons de faire, elles sont un nouvel exemple de ce que pouvait craindre un alchimiste lorsqu'il était dans la dépendance d'un seigneur puissant. Sethon, sur la réputation d'adepte dont il avait l'imprudence de se vanter et d'en donner, dit-on, la preuve, fut arrêté par ordre du duc de Saxe en 1602 et enfermé dans une tour sous la garde de quarante hommes. Sethon, catholique, refusa au duc la communication de son secret ; flatteries, promesses les plus avantageuses, puis tortures de la question et du feu, tout fut inutile : le catholique refusa opiniâtrement de livrer la préparation de la pierre à un prince hérétique. Enfin Michel Sendivogius de Moravie, qui s'occupait d'alchimie, ayant pénétré dans la prison de Sethon avec la permission du duc, finit par l'en soustraire aprés avoir enivré ses gardes. Sethon, par reconnaissance, donna de la poudre de projection à son libérateur, mais refusa de lui livrer le secret de la pierre ; il mourut peu de temps après, avant 1604. Sethon est l'auteur du livre intitulé le Cosmopolite, qui fut publié à Prague par M. Sendivogius. Enfin terminons ce paragraphe par les citations du Philalèthe ou Traité de l'Entrée ouvert du palais fermé du Roi, composé, comme le dit l'auteur anonyme, en 1645. Nous empruntons la traduction de la Bibliothèque chimique de Salmon, 3ème édition, tome IV (voyez chap.XIII, p, 34 et suiv.) :

«... Mais plût à Dieu que l'or et l'argent ces deux grandes idoles, qui ont été jusqu'à présent adorées de tout le monde, devinssent aussi méprisables que la boue et le fumier ? Car moi qui sais l'art de les faire, je ne serais pas tant en peine de me cacher que je suis, de sorte qu'il semble que la malédiction de Caïn soit tombée sur moi (ce que  je ne saurais penser sans verser des larmes et sans soupirer) et que je sois comme lui chassé de devant la face du Seigneur, me voyant privé de l'agréable compagnie de mes amis, avec qui j'avais autrefois conversé en toute liberté. Mais à présent il semble que je sois poursuivi par les furies et je ne peux demeurer longtemps en aucun lieu en assurance [...] Je n'ose même pas prendre soin de ma famille, étant vagabond et errant, .... et, quoique je possède toutes les richesses, je ne puis néanmoins m'en servir que de bien peu [...] On ne peut rien faire tout seul et sans se communiquer [...] et cependant, si l'on veut le faire, on se met en danger de la vie, comme je l'ai expérimenté en des pays étrangers, où, ayant donné ma médecine à des moribonds et à d'autres malades abandonnés, ou qui avaient des maladies fâcheuses et fort difficiles, et les ayant guéris, comme par miracle, on a commencé à dire que cela s'était fait par l'élixir des philosophes (alchimistes), de sorte que je me suis trouvé plusieurs fois en peine, et j'ai été contraint de changer d'habits, de me raser, de prendre la perruque, et, ayant changé de nom, de me sauver la nuit, pour ne pas tomber entre les mains de très méchantes gens, qui m'en voulaient sur le seul soupçon qu'ils avaient que je possédais ce secret et par l'envie et l'avidité détestable d'avoir de l'or [...] Outre qu'il suffit, pour se faire dresser des embûches, qu'on ait la moindre conjecture du monde de son secret, les hommes sont si méchants, que je sais qu'il y en a eu de pendus sur ce simple soupçon, qui pourtant ne savaient rien. Il suffisait que quelques gens désespérés eussent seulement ouï parler de cette science, et que ceux qui en soupçonnaient eussent la réputation de la savoir [...] Et de vrai ne voit-on pas que l'alchimie est un vrai prétexte dont tout le monde se sert; de sorte que, si tu fais la moindre chose en secret, à peine pourras-tu faire trois pas, que tu ne sois trahi ? La précaution que tu apporteras à te cacher fera naître l'envie aux curieux de t'observer de plus prés ; ils feront courir le bruit que tu fais la fausse monnaie. »

[Nous pensons que derrière ces paroles où les Adeptes se lamentent et disent que tous leurs travaux ont été vains, se cachent des allégories de procédés alchimiques et nous avons souligné les mots ou expressions commentés dans d'autres sections ; cf. à ce sujet le rébus de St-Grégoire]

Parlant de la difficulté de vendre l'or ou l'argent que l'alchimiste a fait, il ajoute:

«Si tu vas donc vendre une grande quantité d'argent fin, tu te découvriras par là, et si tu le veux allier, n'étant pas orfèvre ni monnayeur, tu mérites la mort par les lois de Hollande et d'Angleterre et de presque toutes les nations qui défendent sur peine de la  vie à qui que ce soit, qui n'est pas maître orfèvre ou monnayeur, de faire aucun alliage à l'or et à l'argent, encore qu'il n'y en ait que le poids qu'il faut. »
 

§III. Des relations de l'alchimiste avec le pouvoir spirituel

Les citations que nous avons faites dans le deuxième article ne doivent laisser aucun doute dans l'esprit du lecteur, sur les sentiments religieux dont étaient animés les hommes les plus renommés par leur science hermétique [il nous semble ici que Chevreul fait fausse route : ainsi que nous l'avons montré à diverses reprises, les alchimistes affirment que leur art est un don de Dieu par cabale, en liaison avec l'assonance phonétique grecque entre Dieu et le soufre : les matières premières étant des sulfates, il est donc conforme à la logique hermétique que les alchimistes se croient obligés de prier et d'entrer en dévotion]. Cela étant, pourquoi l'opinion contraire s'est-elle répandue ? Pourquoi la vie solitaire de l'alchimiste a-t-elle donné lieu à tant de contes absurdes, à tant de vagues accusations ? Lorsqu'il n'était pas dénoncé comme faux-monnayeur, pourquoi dire qu'il s'était donné à Satan, de sorte que les opérations auxquelles il se livrait devaient être maudites, et qu`on imaginait de personnifier l'esprit alchimique dans un docteur du nom de Faust ? car évidemment ce personnage résume les reproches et les accusations dont les alchimistes ont pu être l'objet [Lucifer, chez les alchimistes, a toujours désigné l'étoile du matin, hiéroglyphe céleste double de Vénus-Aphrodite d'une part et de la Terre calcaire d'autre part, cf. Aurora consurgens] . Nous expliquerons ce fait par l'origine même que nous avons assignée à la partie spéculative de l'art hermétique, lorsque nous l'avons déduite des idées générales qu'on se faisait du monde invisible, et que nous avons montré l'alchimiste cherchant à donner la vie à la matière inorganique de la pierre philosophale en en opérant la conjonction avec une âme par l'intermédiaire d'un esprit

[plus exactement, il s'agissait de conjoindre le Corps et l'Âme grâce au principe Esprit ; c'est-à-dire d'unir à une terre vitrifiable ou au Caput obtenu de l'attaque d'argiles par l'alkali fixe, à une chaux métallique, par le moyen d'un fondant approprié servant tout à la fois de contenant et de matrice ; c'est l'athanor secret].

Il faut donc encore ici rappeler ce monde invisible, siège de la puissance à laquelle tous les corps terrestres, quelle qu'en soit la nature, étaient soumis, selon les opinions du Moyen Âge. La plupart des anciennes religions de l'Orient reposaient sur le dualisme, elles admettaient un génie du bien et un génie du mal, ou des esprits célestes et des esprits infernaux. Les prêtres de la Perse, connus sous le nom de mages eurent, dans l'Antiquité, une si grande réputation de savoir et de sagesse, qu'on donna le nom de magie à la science des choses divines et humaines, comprenant les influences réciproques de tous les êtres. La magie embrassait donc:

à La science du monde invisible, c'est-à-dire celle des esprits ou la pneumatologie ;

à La science du monde visible, qu'on appelait magie naturelle on physique générale ;

à La pneumatologie, dans l'acception générale, comprenait la science des esprits célestes et infernaux, et, dans l'acception particulière elle était restreinte à celle des premiers, la science des esprits infernaux prenant le nom de démonologie.

On admit généralement que l'homme était capable de produire des merveilles, des choses surnaturelles, des miracles, par l'intermédiaire des esprits. C'était la thaumaturgie, et l'on appela tératoscopie la contemplation de ces miracles, de ces merveilles, pour en chercher les causes et les significations. La thaumaturgie comprit la théargie et la démonourgie, suivant que les choses surnaturelles étaient produites avec l'assistance des esprits célestes ou celle des esprits infernaux. Parmi les choses les plus merveilleuses que l'homme recherche, il n'en est point, à ses yeux, de plus importante que la connaissance de l'avenir : aussi, dans tous les temps, pour satisfaire ce désir, a-t-il recouru à la théargie ou à la démonourgie, et de là sont nées la théomancie, ou la divination par Dieu, et la démonomancie, ou la divination diabolique. L'Eglise admet le fond de ces idées : suivant elle, il y a eu communication de Dieu avec les prophètes et l'avenir a été révélé soudainement par des inspirations divines à quelques-uns, comme il l'a été par des songes à quelques autres, lorsque leurs sens étaient engourdis par le sommeil ; d'un autre côté, elle a reconnu la possibilité de la possession de l'homme par le démon. Conformément à cette doctrine, l'homme peut donc produire des effets surnaturels ; mais il faut les distinguer selon que la cause qui les produit est licite ou illicite ; Dieu coopère aux premiers, tandis que le démon intervient dans la manifestation des seconds. Si de la science du monde invisible nous passons à la science du monde visible, nous verrons qu'il n'existe pas dans l'Antiquité ni dans le Moyen Âge, un objet sur lequel l'homme a fixé son attention, qui n'ait été pour lui un sujet de méditation quant au parti qu'il pourrait en tirer relativement à la connaissance de l'avenir. Nous nous bornerons à citer seulement parmi les études dont le monde visible fut l'objet, l'importance qu'il attacha à l'étude du ciel, qu'il appela astrologie ; il ne se borna point à fixer la division du temps d'après l'observation des phénomènes célestes ; tous ses efforts furent employés pour lire dans le ciel l'histoire des choses futures

[Avec la conscience, c’est aussi la notion du temps qui s’est éveillée chez les premiers hommes. Le temps passe, plus ou moins longuement selon les jours, rapidement lorsque notre esprit est concentré sur un sujet qui nous plaît, lentement lorsque nous avons l’impression, littéralement, de perdre notre temps. Celui-ci pourtant s’écoule de façon inexorable pour tout le monde et la marche de l’aiguille des secondes, la " trotteuse ", pour ceux qui possèdent encore des montres à mouvement mécanique, donne l’impression d’une marche à la fois solennelle et implacable. Le temps qui passe semble nous dire alors : " C’est moi et c’est tout ! ". Qui oserait alors ausculter ce temps, essayer d’en démêler la trame, tâcher d’en cerner les linéaments, peut-être même oser le consulter tel l’oracle de Delphes ? Tout cela, les hommes ont, depuis des temps immémoriaux, osé l’entreprendre dans une aventure qui s’appelle  l’astrologie. Les Chaldéens d’abord, les Grecs ensuite, ont tenté d’apprivoiser les mouvements de certaines étoiles dont la situation se modifiait de jour en jour ou de semaine en semaine. Le Soleil et la Lune ont certainement dû attirer d’abord l’attention des regards ; le Soleil pour d’évidentes raisons puisqu’il rythme le cours du temps en nous dispensant sa lumière et sa chaleur, la Lune parce qu’elle rayonne dans la nuit. Ses différentes phases (nouvelle Lune, 1er quartier, pleine Lune, Lune gibbeuse, dernier quartier) ont dû surprendre ou étonner les premiers observateurs. Toutefois, il devenait clair au fil du temps que des mouvements périodiques revenaient et que l’on pouvait prévoir –d’abord de façon grossière- certaines de ces époques, par exemple, la date de la nouvelle Lune, puis certains cycles concernant la survenue des éclipses de la Lune ou du Soleil. Les Chaldéens ont rapidement observé aussi que le mouvement de ces " étoiles " dont la situation se modifiait, obéissait aussi à des cycles périodiques et que parfois, ces étoiles marchaient en arrière, c’est-à-dire, suivaient un mouvement rétrograde. Il s’agissait bien sûr des planètes qui, peu à peu, prirent les noms sous lesquelles nous les connaissons aujourd’hui. Elles n’étaient alors que sept : Soleil, Lune (appelés aussi luminaires), Mercure et Vénus, puis Mars, Jupiter et Saturne. On reconnut assez vite que " l’étoile du berger " et que l’étoile du soir ne représentaient qu’une seule planète, Vénus, et on classa les planètes en fonction de leur vitesse apparente sous la voûte céleste, en confondant parfois Mercure et Vénus. La première théorie qui permit de produire des prévisions " relativement " fidèles fut celle de Ptolémée (qui l'expose dans son Almageste) ; elle devait perdurer jusqu’à Copernic. L’univers était alors clos, la Terre en était le centre et les mouvements des planètes obéissaient à un emboîtement de cercles concentriques, les épicycles. Cette vision physique du ciel s’était accompagnée d’une autre vision, renvoyant –nous le savons maintenant par les travaux de Jung notamment- à des archétypes, par lesquels le ciel était interprété sous une forme symbolique à connotation religieuse. Dans la religion astrale babylonienne, les astres correspondaient aux demeures des dieux. Ces dieux planétaires renvoyaient à une perception de " qualités " ou de " tonalités " solaire, martienne, etc., organisées sous forme de symboles. Cette projection idéalisée des produits de notre conscience sur le ciel a été analysée par Jung ; elle correspond à la réaction de notre psyché au vécu des saisons et à des biorythmes provoqués par les modifications dans le nycthémère de la lumière et du flux solaire en énergie. Peu à peu, ces symboles planétaires et zodiacaux se sont ainsi exprimés dans notre inconscient collectif et se sont transmis de génération en génération. Confrontés à notre inexorable destinée, les Anciens ont donc projeté nos " dieux intérieurs " sous la forme d’un gigantesque test de Rorschach où des correspondances furent peu à peu établies, des planètes " possédant " un caractère " bénéfique " (Soleil, Jupiter, Vénus), d’autres un caractère " contraire " (Mars, Saturne). En effet, les Chaldéens avaient imaginé que les dieux se servaient des planètes pour envoyer des signes aux hommes. Ces signes, il fallait les codifier, cette codification passant obligatoirement par des mesures de position : dès lors, la nécessité d’un temps astronomiquement mesurable était lancée. Plus tard, les prêtres Chaldéens et les Grecs élaborèrent par de savants raffinements, à partir du Ve siècle av. J.-C., un système de mesure en utilisant deux arithmétiques, l’une décimale et l’autre sexagésimale. C’est de cette époque que date le cercle gradué, divisé en 12 parties égales de 30° chacun, le zodiaque. C’est le prêtre babylonien Bérose qui fit connaître, dit-on, l’astrologie chaldéenne aux Grecs et les premiers traités d’astrologie " judiciaire " (individuelle) ont été découverts en Egypte, la plupart se référant à Hermès. Il semble bien que ce soit vers –200 av. J.-C. qu’aient conflué les influences de Posidonios d’Apamée et d’Aristote. De Posidonios, nous retiendrons entre autres que Ciceron le cite dans son De divinatione (44 ap. J.-C.) et d’Aristote –pourtant opposant à l’astrologie- la définition de l’expression Primum mobile dans Du ciel, De la génération et de la corruption ; il y enseignait que tout dépendait du mouvement que Dieu, en sa qualité de Moteur, avait impulsé au premier mobile (primum mobile=le ciel avec les étoiles). De là, a pris sa source le 1er grand traité d’astrologie : le Tetrabiblon de Ptolémée, vers l'an 150 de notre ère
extrait d'un livre sur les Directions primaires, paru aux Editions Traditionnelles] ; de là, l'astrologie judiciaire, dont une des branches les plus cultivées fut l'horoscopie, ou l'art de déduire de la position des astres sur l'horizon, à l'heure de la naissance d'un individu, ce que celui-ci deviendrait et quel serait son caractère. Des hommes des plus distingués crurent, au Moyen Âge, à l'astrologie judiciaire. L'homme chercha donc dans chacune des connaissances qu'il acquit après l'astrologie le moyen de prévoir l'avenir, de sorte qu`il arriva une époque où l'on put réunir sous le titre général d'art divinatoire un nombre considérable de pratiques ou de procédés dont l'objet était de connaître les choses futures. L'art divinatoire comprenait quatre branches fort distinctes:

1°)- La divination divine, ou théomancie ;
2°)-  La divination naturelle ;
3°)-  La divination humaine ;
4°)-  La divination diabolique, ou démonomancie.

- La divination divine était la connaissance de l'avenir que Dieu donnait à quelques hommes d'unemaniére quelconque ;
- La divination naturelle consistait à prévoir l'avenir en étudiant des phénomènes naturels ;
- La divination humaine cherchait à connaître les choses futures par l'histoire des faits passés et contemporains des sociétés humaines.

Ces trois branches de l'art divinatoire ont été reconnues comme licites par diverses religions, et l'église catholique les a elle-même considérées comme telles, mais elle a déclaré illicite la démonomancie. Il est visible que l'art divinatoire se composait de connaissances diverses puisées à des sources très différentes, et que dès lors on ne pouvait considérer comme un art ayant une essence propre en dehors de toute autre branche de connaissances : ainsi l'horoscopie, partie de l'astrologie judiciaire, appartenait comme celle-ci à l'astrologie générale. La divination naturelle se composait de connaissances variées, répartiesdans une foule de connaissances du ressort du monde visible, et la divination humaine embrassait des faits du ressort de l'histoire de l'humanité, ou de la connaissance de l'homme. Si, à mesure que l'on observait les phénomènes du monde visible, beaucoup d'effets sortirent du domaine da merveilleux pour rentrer dans celui des faits naturels, cependant une difficulté restait toujours quand, des effets surnaturels étant admis comme réels, il s'agissait de savoir si la cause en était licite ou illicite. Cette difficulté contribua probablement à modifier la manière don on envisageait la magie lorsque celle-ci était l'expression de la science la plus élevée aussi bien que l'objet de l'enseignement professé par les mages dans le sanctuaire de leur temple, et lorsque, suivant saint Matthieu , l'étoile mystérieuse conduisait de l'orient a Bethléhem trois Mages qui y venaient adorer le Sauveur ! [c'est une scène biblique qui a été reprise par les alchimistes lorsqu'ils parlent des étoiles qui guident l'artiste dans la préparation du Mercure philosophique] Postérieurement à ces époques, le sens du mot magie fut généralement restreint à dénommer l'art de produire des effets extraordinaires ; et c'est alors que, conformément à la distinction des effets surnaturels produits par une cause licite d'avec ceux qui l'étaient par une cause illicite, on distingua une magie blanche et une magie noire, selon qu'on reconnaissait l'intervention de Dieu ou du diable dans la manifestation des effets. Cette distinction est parfaitement établie dans ce passage de Don Quichotte (tome VIII, page 52, de l'édition de Paris, Delongchamps, 1824) :

« Mon père m'avait appris la magie que je n'avais pas neuf ans ; c'était seulement la magie blanche, parce que je ne voulus jamais tâter de la noire, qui n'est propre qu'à faire du mal. »(Discours du chirurgien qui a soigné Sancho chez madame Quitteri.)

C'est donc pour juger ceux qui s'occupaient de magie noire, ou que l'on considérait comme sorciers parce qu'ils s'efforçaient sciemment par des moyens diaboliques de parvenir à quelque chose, qu'on avait un système spécial d'inquisition ; un des écrits les plus curieux publiés sur cet objet est incontestablement la Démonomanie ou le fléau des démons et des sorciers de J. Bodin d'Angers. Il est remarquable à plus dun titre ; la clarté du style, la précision des définitions, l'ordre des matières, la conviction parfaite qu'avait l'auteur de l'existence des sorciers, le pouvoir qu'il leur reconnaissait de produire des effets surnaturels, et, en outre, les moyens que l'on peut qualifier d'abominables qu'il expose naïvement dans le lVème livre, intitulé De l'inquisition des sorciers, afin que le juge puisse, en les employant, arriver à la certitude que le prévenu est réellement un sorcier, sont autant de motifs poux faire lire cet ouvrage par tous ceux qui étudient l'histoire avec l'intention de connaître l'homme en l'envisageant au point de vue scientifique, afin d'apprécier tout ce dont ii est capable en bien et en mal comme individu dans des circonstances déterminées. On n'a peut-être pas assez remarqué combien l'auteur du IVème livre de la Démonomanie, code de l'inquisition la plus barbare, ressemble peu à Bodin, l'auteur du livre de la République, que l'on cite comme le précurseur de l'Esprit des lois, à Bodin le calviniste devenu catholique, auquel les biographes reconnaissant un esprit éclairé et tolérant, allié à des sentiments élevés et indépendants qui le mettent au norribre des écrivains philosophes les plus distingués. Quand on a lu ce livre, qui parut en 1580, on voit bien alors le danger que courait l'auteur d'une chose assez extraordinaire pour qu'elle parût surnaturelle, ou qu'elle pût faire dire devant des juges que celui qui l'avait fait s'était efforcé SCIEMMENT par des moyens diaboliques à parvenir à quelque chose, puisque alors des témoins entendus dans une procédure pouvaient faire croire aux juges qu'un prévenu n'avait opéré cotte chose extraordinaire qu'en recourant au démon. D'après cela, qu'un alchimiste fût damné pour avoir appelé Satan à son aide, lui avoir donné son âme en retour du succès de son oeuvre, évidemment cet alchimiste, se trouvant dans la catégorie des sorciers, était exposé à subir le supplice le plus ignominieux, ordinairement celui du feu. Ainsi les prédictions, la préparation de la pierre ou d'une panacée, qui étaient au fond parfaitement licites, cessaient de l'être, si ceux qui s'y livraient donnaient lieu au soupçon d'avoir eu recours au démon ; ils entraient alors dans la catégorie des sorciers, de ceux, qui évoquaient les morts et les esprits infernaux, jetaient des sorts en se livrant a la démonologie. Dans cet état de choses, n'était-il pas naturel que les gens qui avaient réellernent à se plaindre des alchimistes ou de prétendus adeptes, tout aussi bien que ceux qui obéissaient contre eux à des sentiments de haine ou de vengeance,les présentassent à la justice comme des hommes livrés habituellement à des travaux illicites ? Incontestablement un grand nombre de fourbes se donnèrent comme opérateurs adeptes et philosophes même, et, à ces titres, escroquèrent l'argent des gens trop crédules ou, ce qui est la même chose, trop convaincus de la réalité du grand oeuvre ; l'Italien dont parle Zachaire est l'exemple d'un de ces fourbes, comme Zachaire est l'exemple d'un homme doué d'intelligence devenu dupe par la foi qu'il avait en l'alchimie. Incontestablement, il y eut des circonstances où un faux monnayeur se para des mêmes titres Pour cacher sa coupable industrie, et où un criminel parvint à dissimuler ses vols en vendant des lingots de véritable or ou de véritable argent dont il n'avait été que le simple fondeur et non le producteur. Enfin de soi-disant adeptes vendaient non seulement des recettes alchimiques, mais encore toutes sortes de remèdes qualifiés d'hermétiques ou de panacées, dont les effets étaient souvent contraires à ceux qu'en attendaient les gens crédules qui les avaient payés fort cher. Si maintenant on prend en considération que, de l'aveu même des auteurs les plus renommés, il n'y avait qu'un extrême petit nombre d'adeptes ou d'opérateurs capables de faire sciemment la transmutation, parce qu'ils savaient préparer eux-mêmes la pierre philosophale, et si nous ajoutons que certains auteurs hermétiques, admettent que, dans la plupart des cas, la production artificielle de l'or était plus chère que l'or naturel du commerce, on voit, sans qu'il soit nécessaire d'admettre en principe la possibilité ou l'impossibilité de faire de l'or, combien il devait y avoir en fait d'hommes trompés, non plus par des fourbes, mais par des hommes de bonne foi, comme le Trévisan, par exemple, qui, de son aveu, ne réussit à opérer la transmutation qu'après plus de quarante ans de travaux inouïs, et cependant, pendant tout le temps de son impuissance, il ne cessa jamais de croire à la possibilité du grand oeuvre. Or, parmi ces gens trompés ou déçus dans leurs espérances ne se trouvaient pas seulement de simples particuliers, mais des hommes puissants, comme empereurs, rois, princes, seigneurs et hauts dignitaires de l'Église. Dès lors des plaintes nombreuses et fondées durent être proférées contre des fourbes et même contre des opérateurs qui, dupes de leurs illusions alchimiques, avaient été incapables de remplir des promesses faites avant de mettre la main à leur grand oeuvre, chez ceux qui s'étaient engagés à payer les dépenses que ce travail exigeait pour être mené à bonne fin. Il dut même arriver souvent que ces hommes puissants, qui faisaient travailler à la pierre dans leurs palais ou leurs châteaux de pauvres alchimistes, s'imaginèrent que, si ceux-ci ne leur donnaient pas l'or qu'ils leur avaient promis, ce n'était pas par impuissance, mais par mauvais vouloir; et que dès lors ils crurent qu'il n'y avait que justice à ce que le fort punît le faible. Les choses amenées à ce point, on conçoit aisément comment ceux qui se plaignaient des opérateurs et des alchimistes purent crier anathème contre leur science, parce qu'ils la disaient maudite, et comment l'alchimiste n'était point, à leurs yeux, un homme plein d'humilité, qui cherchait dans la simplicité de son coeur, à se rendre digne de l'inspiration divine, afin de trouver un guide fidèle dans la pratique de procédés rapides équivalents à l'influence séculaire des astres sur la perfection des métaux par la direction convenable qu'il donnera au feu terrestre ! A leurs yeux, l'alchimiste était unhomme en proie à l'orgueil de la domination, dévoré de l'amour des jouissances terrestres, appelant Satan à son aide pour réussir au, grand oeuvre, en lui livrant son âme après lui avoir dévoué sa personne ; enfin l'alchimiste n'était plus le chrétien, c'était Faust.

[on sait que Goethe s'est intéressé de près à l'alchimie. Tout comme Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud, ou encore Gérard de Nerval, Goethe a donc prêté l'oreille au fluide verbal de l'alchimie. Suzanne von Klettenberg avait, en 1768-1770, fait pressentir au jeune Goethe ce monde d'images métaphoriques, mythiques, religieuses et naturalistes. Certaines scènes de Faust en donnent une illustration convaincante. Goethe parlait volontiers de la Table d'Emeraude et de symboles hermétiques ; il reconnaissait, dans une lettre de 1770 à Suzanne von Klettenberg que : « la chymie est toujours l'objet de ma prédilection secrète ». Faut-il rappeler aussi les Affinités électives ? Citons, pour illustrer cette réflexion, ce passage d'un texte imprimé de Morien, que Goethe a relevé et traduit pour le produire à l'appui de sa théorie des couleurs :
 

Calid, un roi légendaire d'Égypte, s'entretient avec Morien, ermite palestinien, afin d'être instruit par lui du grand oeuvre de la pierre merveilleuse. Le roi:

« Tu m'as suffisamment exposé la nature de ce grand oeuvre, accorde-moi la faveur de m'en révéler les couleurs. Mais je voudrais que tu n'emploies ni allégories ni similitudes
Morien: « Les Sages ont eu coutume de toujours préparer leur assos avant la pierre et en même temps que la pierre. Bon roi, que te suffise ce que je t'ai exposé. Laisse-moi citer des témoignages plus anciens, et si tu en veux un, prends bien garde aux paroles du philosophe Datin, lorsqu'il dit: "Notre lato, bien qu'il soit d'abord rouge, ne nous sert à rien ; mais si de rougeur il passe en blancheur, il est de grand prix..."
Maria dit également : "Lorsque le lato est brûlé avec alzebric, c'est-à-dire avec du soufre, et que l'élément femelle est versé sur lui, en sorte que la chaleur lui soit ôtée, alors l'obscurité et la noirceur en sont enlevées, et il est changé en l'or le plus pur'".»

Le nom de Calid désigne un prince de la dynastie des Omméiades, nommé Khalid ibn Jazid, Datin est une transcription médiévale fautive de l'arabe ; il pourrait désigner le célèbre Zosime, en tout cas un de ses contemporains. Maria est la « prophetissa » des alchimistes alexandrins. « Assos » est un terme arabe et peut désigner l'alun. Nous le rapprocherions volontiers de l'AZOTH de B. Valentin. « Lato » est un métal, le cuivre ou l'un de ses alliages è il s'agit en fait de l'alliage philosophique qui va constituer le Mercure philosophique dont la préparation fait l'objet du 2ème oeuvre ; l'élément femelle est le mercure; le tout fait allusion ici à un procédé typique: ôter sa couleur rouge au cuivre ou à l'un de ses alliages.
 
 


FIGURE X
Apparition du génie de la terre, dessin de J.W. Goethe, c. 1812

Dans le domaine et le flux de la pensée hermétique, le meilleur témoignage est formulé par Goethe le 2 avril 1818 : « Tout ce qui arrive est symbole, et, tout en se manifestant complètement soi-même, signifie aussi autre chose. Prendre cela en considération me semble la plus grande présomption comme aussi la plus extrême humilité » (extrait d'une lettre de Goethe à K.E. Schubarth)
C'est en poésie que l'alchimie a survécu le plus longtemps. Sa langue obscure et riche en métaphores, quasi poétique, a fasciné les poètes. Chez nombre d'entre eux on retrouve des correspondances alchimiques, jusque chez Rilke et Meyrink. Mais c'est auprès de Goethe et de Novalis que cette influence s'est exercée le plus durablement. Goethe n'a pas seulement étudié des traités alchimiques, il a également oeuvré au foyer, à l'instigation du médecin qui l'avait soigné et de la piétiste Suzanne de Klettenberg, dont l'oncle, Hector de Klettenberg, avait été pendu en 1720 pour fraudes alchimiques. Goethe s'étend de façon très circonstanciée sur ce point dans sa Dichtung und Wahrheit (Poésie et Vérité): « Nous en vînmes à lire Théophraste Paracelse et Basile Valentin, de même que Van Helmont, Starckey et d'autres, dont nous nous efforçâmes de pénétrer et de suivre les leçons eues préceptes, plus ou moins fondés sur la nature et l'imagination. J'aimais surtout l'Aurea catena Homeri qui présente la nature dans un bel enchaînement, quoique peut-être d'une façon quelque peu fantastique.Mon amie [Suzanne de Klettenberg] était dépourvue de parents et habitait une grande maison bien située. Elle s'était déjàprocuré un petit fourneau à vent, des ballons et des cornues de moyenne grandeur, et elle manipulait selon les directives de Welling [...]

« A peine rétabli, et dès qu'à la faveur de la belle saison je pus me tenir dans mon ancienne mansarde, je m'arrangeai aussi un petit appareillage ; j'eus un petit fourneau à vent avec un bain de sable ; je sus bientôt, à l'aide d'une mèche allumée, changer les ballons en capsules dans lesquelles les divers mélanges devaient être évaporés. Alors furent traités d'une manière mystérieuse et bizarre de singuliers ingrédients du macrocosme et du microcosme ; on cherchait surtout à produire des sels moyens par une méthode nouvelle. Mais ce qui m'occupa le plus pendant un temps assez long fut ce qu'on appelait liquor silicum (liqueur des cailloux) produite par la fusion du quartz pur avec une proportion convenable d'alcali, d'où résulte un verre diaphane qui se liquéfie à l'air en donnant un beau liquide transparent. Quiconque l'a confectionné lui-même une fois et l'a vu de ses propres yeux ne condamnera pas ceux qui croient à une terre vierge et à la possibilité de produire sur elle et par elle de nouveaux effets. »

L'oeuvre de Goethe, comme l'a établi Gray, est jalonnée d'allusions alchimiques, notamment dans la Théorie des couleurs et dans la Métamorphose des plantes ainsi que dans les contes. Mais ce sont ces vers de Faust qui sont les plus connus :
 


FIGURE XI
gravure de Rembrandt, 1651, intitulée à l'origine « Alchimiste à l'oeuvre », et, plus tard « Faust » ; l'inscription ALGAR ALGASTNA AMRTET figure dans le cercle extérieur du sceau aux 3 inscriptions

« Mon père était un obscur honnête homme qui, de bonne foi, raisonnait à sa manière sur la nature et ses divins secrets. Il avait coutume de s'enfermer avec une société d'adeptes, dans une sombre cuisine où, d'après d'interminables recettes,  ils fondaient ensemble des substances contraires. C'était un lion rouge, un hardi compagnon qu'y unissait au lys dans un bain tiède. Puis tous deux, soumis à feu ouvert  passaient d'une torture à l'autre dans leurs chambres nuptiales. Apparaissait alors, dans un verre, la jeune reine aux vues couleurs. C'était là la médecine,  les malades en mouraient et personne ne demandait : qui a guéri ? » (Faust, 1ère partie, v. 1034 sq.)

L'influence de l'alchimie sur l'oeuvre de Novalis est moins connue mais tout aussi intéressante. Bien des passages, en ses oeuvres, ont une résonance alchimique, mais non point par apparentement de conception, comme l'a prétendu Ganzenmüller. En fait, Novalis avait de la littérature alchimique une connaissance approfondie. Il avait lu Jacob Boehme, qu'il cite souvent, mais il avait également emprunté, durant ses études à l'École des mines de Freiberg, toute une série de traités alchimiques qu'il a énumérés dans son Cahier chymique. Dans une de ses lettres à Frédéric Schlegel, il écrit :

« Si nous pouvions nous rencontrer, échanger nos papiers, tu trouverais beaucoup de théosophie et d'alchimie dans les miens. » (lettres et documents, éd. par Ewald Wasmuth, Heidelberg, 1954, p. 372)]


L'alchimiste non seulement pouvait être accusé de vol, de préparation d'alliage d'or ou d'argent, de fabrication de fausse monnaie, deux actes punis de la peine capitale ; mais encore, il devenait passible du supplice du feu, si des juges croyaient qu'il avait donné son âme à Satan, alors où régnait l'inquisition, c'était à son tribunal qu'il répondait de sa conduite. Ainsi menacé dans ses intérêts les plus chers et sa vie même, est-il étonnant qu'il ait recherché l'isolement le plus absolu ? Et quelquefois n'a-t-il pas invoqué le saint nom de Dieu pour prévenir des accusations de travaux illicites ? Enfin, en 1669, Naudé publia son Apologie des grands hommes accusés de magie, il comprit parmi eux plusieurs alchimistes célèbres, parce qu'il voyait bien que la pratique de l'alchimie, aussi bien que celle de la magie, avaient été des causes de persécutions pour la mauvaise foi ou l'ignorance. Dans un dernier article nous parlerons de l'ouvrage de E. Cambriel et de quelques opinions dont l'analogie avec les idées alchimiques, telles que nous les avons exposées dans les deux articles précédents, nous parait certaine, lorsqu'on en examine l'origine au point de vue de la méthode a priori.
 
 

QUATRIEME ARTICLE


Nous avons montré dans le premier article (mai 1851, pages 295 et 296) que, pour qu'il y eût transmutation, rigoureusement parlant, d'un métal imparfait en or, il aurait fallu qu'un poids A du premier eût été changé en un poids A du second. Car que le poids de l'or eût été plus faible que A ; alors il y aurait eu diminution d'une portion de la matière du métal imparfait, et conséquemment purification, en supposant, bien entendu, qu'on eût admis la présence de l'or dans le métal imparfait, et, si on ne l'eût pas admise, il y aurait eu à la fois purification et transmutation ou purification et combinaison. Si, au contraire, le poids de l'or eût été plus fort que A, il y aurait eu combinaison d'une matière étrangère au métal imparfait avec celle de ce métal, sans transformation ; ce cas n'avait pas été considéré comme probable par les alchimistes. En définitive; on n'aurait dû admettre !a transmutation que là où les opérations hermétiques auraient agi efficacement, en vertu de l'isomérisme existant entre la matière avant la transmutation et la matière après la transmutation. Mais les alchimistes n'ont jamais compris, explicitement du moins, la transmutation avec ce degré de précision. Ils se sont bornés à considérer les métaux imparfaits comme modifiables avec le temps, sous l'influence des corps célestes, en vertu d'une sorte de vie, laquelle ne se développait que dans certaines circonstances où ces métaux imparfaits se trouvaient placés au sein de la couche terrestre qui les contenait. Cette sorte de vie à laquelle était soumis le métal imparfait jusqu'au moment de sa transformation en or, sous l'influence des astres, ne se développait qu'avec une extrême lenteur, puisqu'il fallait, suivant eux, plusieurs siècles pour accomplir la transformation. Telle était la transmutation naturelle. Voyons en quoi consistait la transmutation artificielle. Le but de l'art hermétique était la préparation d'une composition qu'on appelait pierre philosophale, laquelle jouissait, selon la philosophie hermétique, de la faculté d'opérer la conversion d'un métal imparfait en or, non plus par une action séculaire, mais en vertu d'un contact de quelques heures. La difficulté de l'art n'était pas la conversion même du métal imparfait en or, mais bien la préparation de la pierre; car celle-ci, une fois faite, pouvait agir entre des mains qui n'étaient pas celles d'un Adepte. C'est ainsi que van Helmont, sans s'être adonné aux travaux alchimiques, assure avoir opéré une transmutation avec la poudre de projection, ou de la pierre philosophale, qu'un étranger lui avait remise, et que Sendivogius passe pour l'avoir opérée de même, au moyen d'une poudre qu'il tenait comme un témoignage de la reconnaissance du service qu'il avait rendu à Sethon, en le faisant s'échapper de la prison où l'électeur de Saxe le retenait (troisième article, août, page 498). La difficulté de l'art hermétique consistait donc, nous le répétons, dans la préparation de la pierre, qui pouvait exiger des années. Or cette préparation consistait à donner la vie à une matière inorganique, en en opérant la conjonction avec une âme par l'intermédiaire d'un esprit, substance moyenne qui participait à la fois de la matière et de l'âme. [c'est par pure analogie qu'il faut comprendre ce que Chevreul semble considérer au premier degré. L'animation du Mercure consiste à opérer une dissolution due à la présence de plusieurs silicates dans le composé. L'âme n'est qu'un oxyde métallique, mis peut être d'abord sous forme d'un sulfate qui se transforme secondairement en oxyde ; l'esprit est le Mercure philosophique lui-même]

Maintenant la matière qu'il s'agissait d'animer devait renfermer de l'or, par la raison que la pierre philosophale agissant sur le métal imparfait à l'instar d'un ferment, il fallait bien, pour la rendre efficace, d'après le principe d'homologie, qu'elle contînt déjà elle-même de l'or. Mais ce métal, qui entrait dans la composition de la pierre, sous l'influence du feu terrestre convenablement dirigé par l'adepte, n'agissait efficacement qu'après être devenu vivant ; c'est alors seulement qu'il acquérait  la vertu du ferment, ou, en d'autres termes, la propriété de convertir un corps en sa propre substance, et cela en agissant, comme on le dit aujourd'hui, par sa seule présence. Certes, s'il y a quelque chose qui, au point de vue de l'histoire, doit nous arrêter, c'est cette vie attribuée à la pierre, et la comparaison de son action à celle d'un ferment, quand on lui reconnaît l'aptitude d'opérer la conversion en or d`un métal imparfait. [là encore, Chevreul prend au 1er degré ce qui n'est qu'allégorie ; il est vrai pourtant que le Mercure est un « ferment » qui possède des propriétés minéralisantes : c'est le tartre vitriolé ; le fluor possède la même efficacité et, à ce sujet, nous avons évoqué les vases murrhins qui possèdent des propriétés très intéressantes, cf article sur les vases murrhins, in Idée alchimique, VI]

Or il faut savoir qu'aujourd'hui l'on admet, d'après les observations microscopiques de M. Cagniard-Latour, la vitalité du ferment de la levure, de sorte que ce sont de petits corps vivants qui déterminent la fermentation alcoolique en troublant l'équilibre des éléments du sucre, en vertu d'une action encore inconnue du genre de celles qu'on nomme des actions de présence, mais, pour rester dans la vérité, remarquons qu'ici on n'aperçoit pas l'intervention du principe d'homologie, à moins d'admettre la conversion d'une portion de sucre en ferment. Si, Sans cette manière de concevoir la transmutation, tout se rattachait à l'idée de la vie qu'on étendait des animaux et des végétaux aux minéraux, c'est qu'alors la philosophie naturelle se préoccupait de l'étude des causes plus que de celle des effets, et c'était dans le monde invisible qu'on cherchait les agents ou les causes des phénomènes qui apparaissent sur la terre ; ce qui existait là en grand était le macrocosme, ce qui existait sur la terre était le microcosme, c'est-à-dire la répétition en petit du macrocosme. Il ne faut pas perdre de vue qu'au lieu de procéder du connu à l'inconnu, comme on le fait dans la méthode a posteriori, on procédait inversement, puisque c'était d'après la manière de se représenter ce Monde invisible qu'on se faisait l'image du monde visible. Avec ce système d'idées, rien ne pouvait conduire à ce que nous appelons actuellement une théorie chimique, puisque celle-ci, loin de partir du monde invisible, part de l'observation des phénomènes pour en rechercher non la cause éloignée, mais la cause prochaine ou immédiate, et elle envisage la matière siège des phénomènes sous tous les aspects, afin d'en connaître le plus possible de propriétés, et de les étudier dans des circonstances parfaitement définies. Nous avons suivi l'alchimiste dans sa vie solitaire et mystérieuse, ainsi que dans ses relations avec le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, et toujours nous l'avons peint d'après lui-même. Toutes nos citations l'ont montré, au XVIIe siècle, le même qu'aux XVIe et XVe, cherchant péniblement, pendant une longue suite d'années, ce qui sans cesse lui échappait... Enfin arrivait un moment où il croyait avoir fait la pierre ! Mais, nous l'avons vu, presque toujours ce n'était point en poursuivant ses propres travaux ; il les avait abandonnés, après avoir perdu tout espoir d'atteindre Ie but, et renoncé souvent à l'aide d'un collaborateur ou d'un associé. S'il les avait repris, c'était qu'une lecture attentive d'écrits alchimiques lui avait ouvert les yeux; une lumière inespérée étant venue à briller l'avait dirigé sûrement dans le travail du grand oeuvre, de sorte qu'alors seulement le but avait été touché.[à ce sujet, on ne peut que rappeler l'emblème XLII de l'Atalanta fugiens de Michel Maïer qui fait grand honneur à l'artiste qui l'a conçue :


FIGURE XII
emblème XLII

On y voit les principes de l'oeuvre : le bâton, la lanterne, la trace des pieds, la boue, etc.]

Remarquons d'abord que pas un de ces auteurs n'a donné une formule précise des opérations à pratiquer pour réaliser la transmutation ; que tout ce qu'ils discutent est mystère ou allégorie, et dès lors susceptible d'interprétations fort différentes ; enfin, que les réactifs alors connus n'étaient qu'en trés petit nombre. A-t-on fait la pierre ? Si nous avons voulu démontrer, dans notre premier article, que la transmutation des métaux prétendus imparfaits en argent et en or ne serait pas absurde, en supposant les métaux composés, comme le pensaient les Anciens et les alchimistes, cependant nous ne croyons pas que cette transmutation ait jamais été opérée, et nous ajoutons que notre manière de voir est absolument indépendante de l'opinion actuellement admise, d'après laquelle les métaux sont des corps simples. Mais on demandera sans doute comment nous expliquons que des hommes de bonne foi, comme le Trévisan, par exemple, aient prétendu avoir fait cette transmutation : nous répondrons qu'ils peuvent eux-mêmes avoir été trompés par des matières employées, soit que celles-ci continssent, à leur insu, de l'or qui ne se manifestait qu'après s'être dégagé d'une combinaison ou d'un mélange, soit qu'il se fût formé un alliage que l'on prenait ensuite pour de l'or pur, et soit encore qu'il y eût eu quelque erreur de poids. Voilà ce qui peut être arrivé dans un travail fait solitairement par un homme de bonne foi, tel que le Trévisan. Quant à un alchimiste intéressé à faire croire qu'il savait la pierre, et dont le travail se bornait à opérer simplement par poudre de projection devant des spectateurs étrangers aux pratiques de l'art, tels que pouvaient l'être des empereurs, des rois, des princes, des seigneurs, etc., il était extrêmement facile de leur imposer le faux au lieu de la vérité. On peut voir dans un mémoire intitulé Des supercheries concernant la pierre philosophale par E. Geoffroy

[tout en combattant avec force les jongleries de certains alchimistes dans un Mémoire de l'Académie datant de 1722, il s'attachait à prouver que le fer qu'on trouve dans les cendres des matières organiques est le produit d'une génération particulière, et qu'on peut non seulement faire du fer, mais encore tous les autres métaux, les composer ou les décomposer, en réunissant ou en séparant les éléments dont ils sont formés. Voici comment il raisonnait : la matière n'a rien d'absolument indesctructible, si ce n'est l'étendue et l'impénétrabilité ; tout ce qu'elle présente de variable à nos sens ne consiste que dans des modifications moléculaires, Mém de l'Acad., ann. 1707, p. 176]

l'auteur des Tables des affinités chimiques, homme d'un grand savoir et du caractère le plus honorable (Journal des Savants, février 1851, p. 103 et suiv.), l'exposé d'un grand nombre d'opérations qui n'étaient que des moyens de tromper les témoins de leur exécution. Enfin, M. Berzelius, dans ces derniers temps, a indiqué pareillement des procédés dont le but était le même. Mais, si l'on voulait soumettre à une critique raisonnée les écrits alchimiques, afin de faire la part de la vérité et de l'erreur, quant à ce qui concerne la date on ils ont été composés, les noms de leurs auteurs respectifs et l'analyse des faits qu'ils renferment, on rencontrerait les plus grandes difficultés. Nous citerons, pour exemple, les livres qui portent le nom de Nicolas Flamel ; s'ils avaient été réellement écrits par lui-même, la date en remonterait de l'année 1382 à l'année 1418. Nicolas Flamel a réellement existé, comme le prouvent des monuments qu'il a élevés, ainsi, que des donations ou des fondations qu'il a faites, et dont la réalité est attestée par des pièces authentiques, qui se trouvaient encore, au XVIIIe siècle, dans les archives de l'église Saint-Jacques- la-Boucherie. Eh bien, lorsqu'on lit les deux volumes publiés par l'abbé Villain sur cette église et sur la vie de Nicolas Flamel, il n'est guère possible, à notre avis, de ne pas admettre que ce personnage n'a jamais eu les grandes richesses qu'on lui a attribuées, qu'il ne s'est point occupé d'alchimie, que les sculptures et les vitraux qu'il a fait exécuter n'ont aucun sens hermétique, qu'en conséquence les écrits qui portent son nom ont été composés longtemps après sa mort. Mais quel intérêt l'auteur ou les auteurs des écrits qui portent le nom de Nicolas Flamel ont-ils eu à les composer et à faire sciemment un faux ? On n'en aperçoit guère que le motif de vendre des manuscrits qui devaient être recherchés par des personnes plus ou moins riches, occupées de la pierre philosophale, ou bien encore celui de propager, sous le nom d'autrui, des opinions auxquelles on avait foi ; et l'on croyait atteindre ce but en recourant à un personnage connu du peuple de Paris, auquel on pouvait attribuer avec vraisemblance, de grandes richesses dérivées de la pratique de l'art hermétique. L'histoire du voyage de Nicolas Flamel à Saint-Jacques- de-Compostelle, la rencontre du juif, le parti qu'on avait tiré de l'attachement mutuel de Nicolas Flamel et de la dame Pernelle, sa femme, [le lecteur pourra consulter un ouvrage fort curieux sur le sujet, dû à Léo Larguier : Le Faiseur d'or, Nicolas Flamel, J'ai Lu, 1969 ] l'explication du sens allégorique de ses sculptures et de ses verrières, concouraient à convaincre les lecteurs que tout était réel dans cette histoire. Quoi qu'il en soit, ayant admis que personne n'a jamais opéré la transmutation, il nous suffit que les idées sur lesquelles nous avons appuyé nos considérations et nos conclusions sur la pierre philosophale aient été professées par les alchimistes, pour que nous nous croyions dispensé d'examiner si ces idées ont été réellement émises par des personnes dont les noms sont inscrits sur les livres où on les trouve énoncées. Ainsi, qu'il ait existé un moine à Erfurth du nom de Basile Valentin, auteur des livres [1, 2, 3] qui portent son nom, ou que Basile Valentin soit un pseudonyme, cela est indifférent, si les citations que nous avons faites de ces livres sont exactes et si les alchimistes les ont adoptés comme exprimant leur manière de voir. Les sciences expérimentales sont nées de l'alchimie, nous croyons la chose incontestable ; et certes, la Somme de perfection du magistère, le Traité des fourneaux, de Geber, ont une grande importance au point de vue historique, puisqu'ils sont les plus anciens livres où un grand nombre de procédés du ressort des actions moléculaires exercées au contact apparent se trouvent décrits, avec les appareils propres à exécuter ces procédés. Si le sujet de ces livres est le grand oeuvre, les idées théoriques qui y sont énoncées, comme nous l'avons fait remarquer, ne peuvent être traitées d'absurdes, et, s'il en est une, celle de la vie attribuée à des corps inorganiques, qui paraît l'être aujourd'hui, elle était toute naturelle à l'époque où les livres dont nous parlons furent écrits. Roger Bacon, et même Albert le Grand, étudièrent la nature plutôt en physiciens qu'en chimistes. Les ouvrages qui portent les noms d'Isaac le Hollandais et de Basile Valentin continuent Geber quant à la description de beaucoup de procédés chimiques ; mais évidemment ils renferment plus d'idées obscurcies par l'esprit alchimique qui les a conçues et coordonnées, que n'en contiennent les pures de l'auteur arabe. Paracelse, en cherchant la réputation et la richesse dans l'application des idées qu'il avait puisées chez les alchimistes à la guérison des maladies, ne recula devant l'emploi d'aucune des préparations les plus énergiques que ceux-ci avaient fait connaître. Van Helmont, avec une imagination hardie et un génie incontestable, se lança dans la voie ouverte par Paracelse ; mais, s'il ne s'y engagea pas toujours avec prudence, sa conscience d'honnête homme ne l'abandonna jamais. Suivant lui, tout est animé ; et, s'il ne se livra pas à l'alchimie, il crût a la vertu de la poudre de projection. Glauber crut aussi à l'alchimie,et, comme Van Helmont encore, il ne la pratiqua pas. Il composa des ouvrages très remarquables au point de vue des procédés chimiques ; si la partie théorique en est vague, à cause de l'influence des idées alchimiques qu'il admettait, la partie pratique en était supérieure à tout ce qui avait été écrit auparavant. Becher est le dernier auteur célèbre qui ait professé l'alchimie, en même temps qu'il énonçait les idées auxquelles Stahl a donné tant de développements, en en excluant absolument et explicitement toute opinion alchimique. A partir de la fin du XVIIe siècle jusqu'à nos jours, il n'y a donc plus eu d'alchimiste avoué d'un grand nom dans la science. Si des hommes véritablement distingués ou recommandables travaillèrent au grand oeuvre, ils le firent dans le silence et sans avoir la prétention de reculer la limite du savoir humain. Longtemps nous désirâmes pouvoir connaître par nous-même d'une manière certaine comment un de ces hommes au moins se livrait à ce genre de travaux. Mais ce fut en vain jusqu'à ces derniers jours, où l'amitié de notre honorable confrère M. Armand Séguier satisfit nos désirs, en nous donnant un carton de famille renfermant des manuscrits alchimiques, parfaitement authentiques, de la main de son trisaïeul Claude-Alexandre Séguier, né en 1656.

Claude-Alexandre Séguier, lieutenant au régiment du Roi, se maria deux fois : de sa première femme, M. J. Le Noir, il eut trois fils ; l'aîné et le jeune entrèrent dans les ordres religieux, et le second, Louis-Anne Séguier, conseiller au parlement, fut l'aïeul du premier président Séguier. Claude-Alexandre employa une grande partie de sa vie au travail hermétique, et y dépensa, assure-t-on, plus de 600000 francs. Il mourut en 1725. En voyant les manuscrits qu'il laissa, et qui ont été conservés religieusement par ses descendants, on est avant tout frappé du soin qui a présidé à leur confection. L'écriture en est fine, constamment nette et régulière ; évidemment Claude-Alexandre Séguier a pris plaisir à la tracer. Quoique l'alchimie fût sa pensée dominante, il s'occupa cependant de recherches historiques sur les arts, et particulièrement sur celui de faire le verre. Plusieurs cahiers se composent de recettes concernant les arts, l'économie domestique, la préparation de médicaments en général et d'élixirs en particulier : il est clair que Claude-Alexandre Séguier s'occupait des deux branches fondamentales de l'alchimie, la recherche de la pierre philosophale et celle de la panacée. L'examen de ses manuscrits fait voir qu'il copia lui-même un assez grand nombre d'écrits alchimiques, parmi lesquels il en est d'assez volumineux, comme le Miroir d'alchimie d'Arnauld de Villeneuve, et surtout le Testament de Raymond Lulle ; il copia aussi :

trois anciens traittés de la transmutation métallique en rithmes francoises, ascavoir :
à   La Fontaine des amoureux de science, autheur J. de la Fontaine
(1413) ;
à Les Remontrances de Nature à l'alchimiste Errant, avec la réponse dudit alchimiste, par J. de Meung ;
à   ensemble un trait de son roman de la Rose concernant ledit art (1320) ;

Le Sommaire philosophique de Nicolas Flamel (1399), à Paris, chez Guillaume Guillard et Amaury Warancore,rue saint-Jacques, à l'enseigne Sainte-Barbe, 1561.


Si Claude-Alexandre Séguier copia de sa main des traités imprimés qu'il pouvait se procurer aisément dans le commerce, il n'y a pas lieu de s'étonner qu'il ait copié des écrits qui n'avaient pas été imprimés : tels sont les trois traités qu'on attribue à trois adeptes qui travaillèrent en société, Nicolas de Valois, Nicolas de GrosParmy et Nicot ou Vicot, prêtre, [Nous avons parlé de ce trio dans plusieurs sections, notamment Introïtus, VI - Fontenay - Mutus Liber, etc. Cf. les Cinq Livres de Nicolas de Valois et le Trésor des Trésors de Nicolas Grosparmy ; ce dernier ouvrage n'est autre que la Clef de la Plus Grande Sagesse, attribuée par Chevreul à Artephius] Un bel exemplaire de ces manuscrits se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal, et, sans compter celui de Claude-Alexandre Séguier, nous-même en possédons deux exemplaires, dont un fait partie d'une collection alchimique en cinq gros volumes in-folio recueillie par Nicolas Vauquelin, seigneur des Yvetaux, le précepteur de Louis XIII.

[Appartenant à une riche famille établie en Normandie depuis le XVe siècle, Jean Vauquelin était le fils cadet d'Hercules Vauquelin, l'un des premiers personnages de cette province, à l'époque où il vint s'y retirer (1651). La mort du cardinal de Richelieu, en 1642, dont il avait eu l'honneur et la chance d'être l'un des intimes, avait coupé court à une carrière jusque-là brillante. Hercules avait en effet été intendant-général du Languedoc, en 1641, et la charge de Conseiller d'Etat qu'il obtint en 1644 ne l'avait pas consolé de s'être vu préférer un protégé de Mazarin à l'intendance d'Auvergne sur laquelle il avait des vues. Il quitta donc Paris, où naquit Jean Vauquelin, en juillet 1651, pour aller s'établir au château d'Hermanville, domaine de son épouse, où il séjournera jusqu'à sa mort, en 1678, après l'avoir fait ériger en marquisat. Son fils aîné, Louis Hercules, devait en hériter. Jean Vauquelin, second fils, sur qui son père se déchargeait de ses affaires, hérita en 1678 du domaine des Yveteaux et de son beau château, joyau de l'architecture militaire du XVIe siècle, heureusement préservé des terribles des destructions qu'a subies la Normandie lors de la dernière guerre. La succession estimait ce domaine à 70000 livres. Jean Vauquelin le revendra 150000 livres en 1700. La différence entre ces sommes semble moins due à une dévaluation de l'unité monétaire entre ces deux dates, qu'à une sous-évaluation de la valeur réelle du domaine. Son attribution définitive à Jean Vauquelin ne se fit pas sans gros et longs procès avec son frère, le marquis d'Hermanville. Ces procès obligèrent le seigneur des Yveteaux, qui s'était marié en 1679, à venir séjourner à Paris en compagnie de sa femme. Ils s'installèrent rue Saint-André des Arts, jusqu'en 1682. Peu après le décès de sa jeune épouse, consécutif à ses secondes couches, en août 1682, Jean Vauquelin retourna avec sa fille en Normandie qu'il ne devait plus quitter. Établi au château des Yveteaux jusqu'en 1700, il lui préféra ensuite sa demeure de Caen, où il mourra en 1716. En 1705 et 1706 il avait été le Président de l'Académie des Belles-Lettres de la ville.

Ces détails biographiques, tout fastidieux qu'ils puissent apparaître, sont cependant importants car ils nous permettent de situer avec précision dans l'histoire un personnage dont nous n'avons nulle part trouvé l'équivalent pour la richesse et la multitude des transmutations dont il affirme avoir été témoin. L'une d'elles, dont il tient le récit de celui-là même qui en fut l'auteur, a été rapportée et publiée par un tiers seulement après la mort de Jean Vauquelin, ce qui nous fournit un recoupement précieux pour juger de la fidélité de sa plume, à laquelle nous devrons nous fier pour les autres. Ajoutons tout de suite que les relations de Vauquelin ne semblaient pas destinées à être publiées, ni de son vivant ni même après sa mort, et de fait, la majeure partie de celles que nous rapporterons ici sont jusqu'à maintenant restées inédites et inconnues. In Transmutations Métalliques, Bernard Husson, J'ai Lu, 1974]

Le grand nombre de manuscrits alchimiques de Claude-Alexandre Séguier, le temps qu'il avait consacré non seulement à les réunir, mais encore à les copier lui-même, sont la preuve du prix que les alchimistes en général, et lui en particulier, y attachaient, et nous en tirons la conséquence que des manuscrits ont pu être composés par des alchimistes obscurs, qui les mirent sous le patronage d'un nom ancien afin d'en tirer un meilleur parti, en les vendant plus cher, ou de relever dans l'esprit du monde la science, objet de toutes leurs pensées et de toutes leurs études. [on peut citer quelques textes d'Alexandre Séguier : outre un important travail de collecte de recettes spagyriques, A. Séguier a tenu le journal d'une série de travaux relatifs à l'antimoine et dont l'exécution dura plus de trois ans. Ce texte figure sous la cote 2031 au catalogue du Museum d'histoire naturelle de Paris ; selon les responsables de la bibliothèque, il serait aujourd'hui introuvable. L'orthographe originale a été conservée :

à Page 26. Pour affiner le salpetre

(prendre) par exemple pour 100 tt de salpetre 1 tt de chaux 4 onces 2 de machefer, 4 on. de salpetre fixe par le charbon 2 on.de sel armoniac, faire bouillir dans environ six pintes d'eau pour en avoir 4 a 5 filtrees. pour mieux faire il faut calciner les matieres au feu de roue pendant 3 ou 4 heures et ensuite faire bouillir et filtrer. Fondes donc 200tt de salpetre brute dans une chaudiere de cuivre rouge avec environ un bon sceau d'eau ou une livre d'eau pour quatre de salpetre. faires bon feu tant qu'il bouille et ecumes tant qu'il ecume plus. ensuite jettes y la composition d'eau cy dessus en salpoudrant et remuant avec un baston, donnes un petit quart d'heure du bouillon ostes le feu, laisses reposer un quard d'heure pour precipiter les feces, ostes l'eau ou verses doucement par inclination dans un vaisseau de bois ou de cuivre rouge. laisses reposer 2 ou 3 fois 24 heures et couvert. ensuite mettes a l'egous et vous aures votre salpetre cristallise et du sel blanc au fond du vaisseau.

à Teinture d'antimoine

(prendre) (Soufre d'antimoine) qui se fait ainsi. faites regul (d'antimoine), de 12tt par exemple d'antimoine, 8tt de tartre rouge et 4tt de salpetre separes les scories du regul, faites eau de chaux en imbibant peu a peu la chaux vive d'eau commune pour l'esteindre, il faut prendre de chaux le double de ce que vous aves de scories, ensuite quand votre chaux sera esteinte, faites la bouillir avec eau commune dans une terrine vernie tant que vous aves suffisante quantite de lessive qu'il faudra filtrer par le papier gris. dans cette eau filtree faites dissoudre vos scories pilees et quand elle commencera a bouillir prenes avec un pot de lad. eau teinte de (Soufre) jettes la sur un filtre, elle passera teinte rouge jaune; remettes dans la terrine vernie de leau de chaux a la place de celle que vous aves otes, faites bouillir et passer par le mesme filtre et ainsy jusqu'a ce que toute nostre lessive soit emploiee, il restera sur le filtre un (Soufre) grossier. Dans l'eau passee par le filtre, jettes du vinaigre pour faire precipiter le (Soufre) en le remuant avec un baston, jettes sur un nouveau filtre, l'eau passera et le (Soufre) demeurera dessus, precipites lad. eau passee avec du vinaigre et remettes sur le filtre tant qu'il n'y ait plus de (Soufre) dans l'eau, faites secher vostre (Soufre) doucement soit au soleil soit a l'ombre. Ensuite (prendre) 8 onces de sel de tartre qui se fait avec du tartre rouge calcine ou blanc dissous filtre et evaporee, meles avec six onces du (Soufre) susdit mettes entre deux (creusets) lutes a feu de roue pendant 4 h par degres. A la derniere heure faites monter le charbon jusque par dessus les (creusets) en sorte qu'ils rougissent laisses mourir le feu de lui mesme casses le (creuset) vous aures une matiere jaunatre, piles la et mettes dans une curcubite avec esprit de vin, bouches d'une rencontre, mettes a digerer a petit feu pendant 24 h. remuant de temps en temps la matiere, quand l'esprit de vin sera charge, verse par inclination remettes en d'autre tant qu'il se chargera, faites distiller nostre esprit jusqu'a consistance raisonnable de notre teinture.

à Pour faire le regule de Mars

Mettes dans un (creuset) que vous aures pose sur le culot au four a vent bien entoure de charbon ardents 1tt de pointes de cloud de marechal et les y laisses jusqu'a ce qu'ils soient tout blanc a force de rougeur. alors mettes y 2tt (d'antimoine) grossierement broie; couvres le (creuset) de son couvercle puis de charbon et donnes le plus grand feu que vous pourres durant une bonne demie h. ou jusqu'a ce que vous voies que toutes nos matieres sont en fonte et sont liquides ce que vous connoistres quand vous enfonceres un charbon allumes jusqu'au fond du (creuset) et que vous ne trouverez rien qui ne soit liquide, ce qu'estant fait jettes y environ une once ou 2 de (nitre) puis (prendre) le(creuset) avec les tenailles et le sortes du fourneau et le mettes dans le coin d'une cheminee le frappant un peu par les bords pour faire bien descendre la matiere metallique au fond du (creuset). Quand on a beaucoup de regul a faire en attendant que le (creuset) soit refroidi on remet de nouvelle matiere dans un nouveau (creuset) et on procede comme ci dessus. Le prem. (creuset) estant entierement refroidi on le casse pour avoir le regul qui est au fond qu'il faut separer des scories qui sont dessus ce qui se fait facilement a coup de marteau. Les scories separees on casse le regul en 2 ou 3 morceaux et on met dans un (creuset) au four a vent jusqu'a ce qu'il soit fondu, puis il faut y jeter 4 ou 6 onces de (d'antimoine) puis donner bon feu un petit demi quart d'heure et que le tout soit en bonne fusion. puis jettes y 2 ou 3 onces de (nitre) laisses le bien fondre le remuant avec un long charbon que vous tiendres avec les pincettes, estant bien fondu, jettes le tout dans un mortier chaud graisses de suif, battes le bord du mortier pour faire descendre le regul au fond puis laisses refroidir jusqu'a ce qu'il soit fige ou coagule. apres renverses le mortier pour tirer le regul et le mettes dans de l'eau refroidir separes bien les scories de dessus a coup de marteau qui sont encor fort sales, essuiees les mesmes avec du sablon pour en oster la salete le plus que vous pourres. Refondes ce regul dans un (creuset) neuf puis y jettes encor environ 2 onces de (nitre) ce qui se fait toutesfois a discretion sans samuser a le poiser lequel estant bien fondu et remue avec un charbon qu'on tient avec les pincettes comme dessus jusqu'a ce que le salpetre vous paroisse tout en huile, jettes le ensuite dans le mortier chaud frotte de suif et en separes le (nitre) qui sera jaune qu'est signe que le regul commence a se purifier. refondes ce regul p. la 3eme fois dans un (creuset) neuf avec les mesmes precautions et de la mesme maniere que dessus en y jettant pareille quantite de (nitre) et qu'il soit bien fondu en (eau ?) par le moien d'un charbon avec lequel on le remue puis verses au mortier frotte de suif et alors il sera marque de lestoille qui est la marque de sa purete qui doit peser 1tt si vous aves bien opere que s'il n'estoit pas asses pur vous le fondre encor une 4eme fois comme ci dessus, mais je crois qu'il n'en sera pas necessaire.


Mais, parmi les manuscrits de Claude-Alexandre Séguier il en est surtout qui dénotent bien cette étude que chaque alchimiste faisait des écrits dans lesquels il pensait trouver d'utiles renseignements. Ce sont des tables de matières de plusieurs ouvrages imprimés, parmi lesquels nous citerons le livre de Caneparius sur les encres, imprimé en 1718, et le Char triomphal de l'antimoine de Basile Valentin

[Le Char triomphal de B. Valentin est un ouvrage dans lequel sont énumérées et commentées des techniques de préparation des différents sels d'antimoine. La première partie de ce traité jusqu'au chapitre XXXII est chimique. A partir du chapitre XXXIII, le climat - si l'on peut dire - devient alchimique surtout au chapitre XXXVI où : « Il est traité en particulier du chariot triomphal de l'antimoine et de la composition et préparation de la pierre de feu qui s'en fait. » Sur l'antimoine saturnin d'Artephius, on poura consulter la section des Gardes du corps].

Le travail sur Caneparius est la preuve que Claude-Alexandre Séguier s'occupait d'alchimie sept ans encore avant sa mort, et le travail sur le Char triomphal nous montre comment il procédait dans ses recherches pratiques de transmutation. En effet, le manuscrit concernant le Char triomphal comprend deux parties: la première est le relevé de tout ce qui lui parait intéressant dans le livre attribué au moine d'Erfurth, Basile Valentin ; la seconde partie est une sorte de journal d'une série de travaux alchimiques sur l'antimoine,dont l'exécution dura plus de trois ans. En voyant le soin avec lequel les travaux d'un lieutenant au régiment du Roi sont exposés, la clarté des descriptions, la netteté de l'écriture du manuscrit, l'emploi qu'il faisait constamment de la balance pour se rendre un compte exact de chacune de ses opérations, on apprécie la force de ses convictions alchimiques, et on ne peut pas douter qu'avec sa persévérance dans les recherches expérimentales et son esprit observateur, il n'eût été capable de faire avancer la science, s'il s'y fût livré pour en agrandir le domaine et non pour atteindre un but imaginaire. Tels ont été les travaux d'un homme qui occupait un rang élevé dans le monde et qui se livrait à l'alchimie dans le dernier quart du XVIIe siècle et le premier quart du XVIIIe Nous pouvons affirmer, d'après le grand nombre de manuscrits alchimiques écrits dans le XVIIIe siècle que nous avons vus et parcourus, lorsque nous ne les avons pas lus avec quelque attention, que le nombre des alchimistes ne cessa pas d'être considérable à cette époque où tant de croyances étaient ébranlées ! Il n'est donc point étonnant qu'il en existe de nos jours et qu'il y ait encore beaucoup de personnes disposées à payer fort cher des manuscrits et des livres alchimiques; mais nous devons dire la vérité. Tous les manuscrits du XVIIIe siècle que nous avons examinés avec quelque attention n'ont aucun intérêt scientifique ; on n'y trouve absolument rien de comparable, en importance, aux faits chimiques des écrits hermétiques des siècles antérieurs au XVIIe que nous avons signalés à nos lecteurs. La différence extrême qui distingue l'ancien alchimiste de l'alchimiste moderne, c'est que le premier se livrait à un travail qui se rattachait aux actions chimiques, c'est-à-dire aux actions les plus intimes de la matière, et que cette étude fut réellement, comme nous l'avons dit, le berceau des sciences expérimentales physico-chimiques. Aujourd'hui qu'il existe des sciences chimiques et physiques, aucun homme célèbre ne pourrait dire sérieusement, sans prévenir le monde savant contre lui, qu'il travaille à la recherche de la transmutation métallique ou à celle d'une panacée universelle. Ces réflexions étaient nécessaires pour préparer le lecteur au compte que nous allons rendre de l'ouvrage de F. Cambriel, dont le titre se trouve en tête de cet article et des trois autres qui l'ont précédé. [cf. à ce sujet les prétentions de Tiffereau à paraître dans les Comptes Rendus de l'Acad. Sci, in Alchimie en alsace-Lorraine, à propos de l'Argentaurum ; il se trouve que Chevreul était l'un des rapporteurs des Mémoires de Tiffereau.]

F. Cambriel est un alchimiste contemporain, qui ne nous montrera rien de comparable à ce qu'il y a d'intéressant dans les écrits de l'ancien alchimiste. Son cours d'alchimie divisé en dix-neuf leçons, comme le titre l'indique, ne peut être l'objet d'une analyse détaillée, car il n'y a absolument rien de positif comme faits d'expériences ou comme résultats de recherches chimiques ; il y a plus, l'auteur dit positivement n'avoir jamais appris la chimie dans les écoles, et aucun passage de son livre n'autorise à penser qu'il ait fait la moindre expérience. Voilà pour la pratique. Quant à la théorie, il n'y en a aucune. F.Cambriel cite les noms de plusieurs anciens alchimistes ; mais rien ne prouve qu'il les ait étudiés, ni même lus avec quelque attention. Les idées qu'il exprime, au point de vue de la littérature alchimique, sont communes et très superficielles, et toujours il les énonce d'une manière absolue, sans en montrer les rapports avec celles des auteurs qu'il aurait dû considérer comme ses maîtres ; ainsi, sa deuxième leçon est consacrée à l'explication d'une figure d'évêque et de ses accessoires qui font partie des sculptures d'un des portails latéraux de Notre-Dame de Paris. Cette figure et ses accessoires, tout allégoriques, représentent, selon lui, pour ceux qui savent expliquer les hiéroglyphes, le plus clairement possible tout le travail et le produit, ou le résultat de la pierre philosophale. Il raconte que ce fut en passant un jour devant l'église Notre-Dame de Paris qu'il examina avec beaucoup d'attention les belles sculptures dont les trois portes sont ornées, qu'il vit à l'une de ces portes un hiéroglyphe des plus beaux, duquel il ne s'était jamais aperçu. Eh bien, pour peu qu'il eût connu la littérature alchimique, il aurait su que, dans le quatrième volume de la Bibliothèque des philosophes chimiques, page 366, on lit Une explication, très-curieuse des énigmes et figures hiéroglyphiques, physiques, qui sont au grand portail de l'église cathédrale et métropolitaine de Notre-Dame de Paris, par le sieur Esprit Gobineau de Montluisant, gentilhomme chartrain, ami de la philosophie naturelle et alchimique. Voici le premier alinéa de cet écrit, qui commence à la page 366, et finit avec la page 393 :

« Le mercredy 20 de may 1640, veille de la glorieuse ascension de notre Sauveur Jésus-Christ, après avoir prié Dieu et sa très sainte mère vierge en l'église cathédrale et métropolitaine de Paris, je sortis de cette belle et grande église, et considérant attentivement son riche et magnifique portail dont la structure est très exquise, depuis le fondement jusqu'à la sommité de ses deux hautes et admirables tours, je fis les remarques que je vais exposer

Tel est le préambule d'un écrit dont l'objet est le même que celui de la deuxième leçon de F.Cambriel. Nous préférons croire que l'auteur n'a pas connu cet écrit, plutôt qu'admettre que sciemment il n'en ait pas fait mention. Mais l'explication de cette manière de procéder dans l'exposition de ses idées est la conséquence de la manière dont F. Cambriel dit être parvenu à abréger de moitié la durée de la préparation de la pierre philosophale ; plein d'humilité, il dit en être redevable à Dieu même ! Dieu, dit-il, lui a inspiré en trois différentes fois et à quatre années de distance d'une inspiration à l'autre, la manière de bien faire l'opération alchimique qu'il ignorait, et, après avoir raconté avec détail les circonstances de ces inspirations, il a recours à une preuve singulière pour convaincre ses lecteurs qu'étranger au mensonge il n'écrit que des vérités. Il affirme donc qu'une autre grande marque d'amour que Dieu a eu la bonté de lui accorder pendant son enfance, c'est un tableau fidèle des perfections dont le créateur de toutes choses est doué ! Et, dans ces perfections, se trouve comprise une description minutieuse de ses qualités physiques ! Certes, si le Cours de philosophie alchirnique n'était pas l'écrit d'un homme de 79 ans, si sa candeur, sa sincérité, ne nous avaient pas été attestées par des hommes recommandables, parmi lesquels nous citerons M. Baudrimont, auquel Cambriel fut présenté par un ami d'Ampère, feu Gilbert, que nous avons connu rédacteur du feuilleton scientifique de la Gazette de France, et plein de foi en la philosophie hermétique, nous n'aurions jamais eu la pensée de parler de l'ouvrage de F. Cambriel dans le Journal des Savants. Mais, après le long examen que nous avons fait de l'Histoire de la chimie du docteur Hoefer, il nous a paru convenable de compléter les considérations générales auxquelles nous nous sommes livré par un aperçu des doctrines alchimiques, conforme aux leçons que nous fîmes en 1847 et en 1848, au Muséum d'Histoire naturelle. Les points principaux de ce dernier examen que nous avons mis en relief sont les deux suivants, que nous donnons comme résumé :

- 1er point. Nous avons montré l'art hermétique comme le berceau des sciences physico-chimiques. Ce n'est pas dans les alchimistes les plus anciens, tels que Geber, que nous avons trouvé les idées les plus exagérées ou les plus erronées [on peut dire la même chose de textes plus anciens, notamment ceux attribués à Bolos de Mendès, à Zozime ou Synesius]. A une certaine époque, des hommes sortis de laboratoires alchimiques se sont livrés exclusivement à la pratique de procédés purement chimiques, sans pour cela cesser de croire à la réalité de la transmutation des métaux : tel est Glauber. A une époque postérieure, l'homme de science a fait disparaître l'alchimiste ; mais, si celui-ci a disparu, il n'a pas cessé d'exister, et, en parlant de l'ouvrage hermétique le plus récent, nous avons montré dans l'alchimiste moderne l'absence de toute science : c'est sous ce rapport que nous avons parlé de l'ouvrage de F. Cambriel ;
- 2ème point. Il n'y a jamais eu de théorie spéciale propre à l'art hermétique, mais des idées générales puisées dans l'étude du monde invisible que chaque alchimiste appliquait à ses recherches comme il l'entendait. Ce sont ces idées qui ont présidé exclusivement au livre de Cambriel. [nous pourrions ajouter qu'il existe en fait plusieurs interprétations et représentations de l'alchimie ; nous en parlons dans l'introduction à l'Introïtus de Philalèthe]

L'alchimiste, dans son humilité, convaincu de la toute-puissance de Dieu, l'invoque, et un moment arrive où il croit à une inspiration divine. L'idée de puissance, de force, de vie, domine chez lui sur l'idée d'impuissance, de matière passive, de mort, dès lors il distingue l'or de la nature d'avec l'or alchimique. Le premier, quelque précieux qu'il soit, est mort ; le second est vivant. A cette vie attribuée à l'or alchimique se rattache l'idée d'une âme et celle d'un esprit qu'il faut donner à l'or mort de la nature. C'est à cette condition que celui-ci acquerra par l'opération alchimique la faculté de transmuer en or les métaux imparfaits. Évidemment ces idées ont leur source dans le monde invisible, elles sont l'expression la plus abstraite de la pensée alchimique. Pour la rendre plus claire, plus intelligible, l'idée de vie conduit à l'idée de génération, et alors on parle d'un principe chaud et sec, faisant fonction de semence mâle, et d'un principe froid et humide, faisant fonction de semence femelle. Enfin, l'observation du ferment faite dans le monde visible conduit à l'idée de considérer l'or animé de la pierre philosophale comme agissant à la manière d'un ferment; agent caractérisé par la propriété de convertir ou de transformer une matière en sa propre substance. Telle est, pour nous, la filiation des idées alchimiques : découlant du monde invisible, elles sont appliquées à la connaissance de la matière conformément à la méthode a priori.
 

QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LES CONNAISSANCES DE L'ANTIQUITÉ
ET DU MOYEN ÂGE AU POINT DE VUE DE LA MÉTHODE A PRIORI


Nous avons souvent entendu dire à des esprits positifs qu'on retrouve des idées alchimiques dans des branches de connaissances fort différentes des sciences chimiques : cette proposition est incontestable ; mais, pour rester dans la vérité, il ne faut pas croire que les idées dont nous parlons ont été empruntées à l'alchimie : selon nous, elles tiennent leur analogie plus ou moins grande de la communauté de leur origine, de la source unique, où elles ont été puisées ; issues de la contemplation du monde invisible, elles ont été coordonnées ensuite par l'imagination, le mysticisme, ou la méthode a priori. En effet, l'idée de la vie attribuée par les alchimistes à l'or de la pierre philosophale, qui de l'opération hermétique avait reçu une âme et un esprit, est incontestablement analogue au système de Van Helmont, système absolument indépendant de l'alchimie, suivant lequel pourtant les espèces chimiques résultent de la conjonction de l'eau avec des principes appelés archées, qui tiennent de Dieu une sorte de conscience de leur existence spéciale. Antérieurement à l'alchimie, dans certaines philosophies, dans certaines mythologies de l'Orient, on considérait la terre, la lune, le soleil, en deux mots, les planètes et les étoiles, comme des corps vivants, et, de nos jours encore, il existe en Allemagne des philosophes de la nature, pour lesquels la terre est un grand animal. Les idées de macrocosme et de microcosme qui ont précédé l'alchimie de plusieurs siècles se retrouvent dans des hypothèses d'anatomie et de physiologie professées dans le XIXe siècle. Ces rapprochements montrent suffisamment que l'idée de la vie attribuée à des corps bruts, qui est commune aux différents systèmes que nous venons de rappeler, dérive originairement de la contemplation du monde invisible, conformément à la méthode a priori, qu'en conséquence elle n'est pas le résultat de la méthode a posteriori d'aprés laquelle on part de l'observation des phénomènes pour rechercher les causes prochaines de ceux-ci ; il serait intéressant, au point de vue de la vérité scientifique, de montrer les relations par lesquelles beaucoup de ces opinions, données aujourd'hui comme nouvelles, se rattachent à de trés anciennes hypothèses, et comment des observations excessivement restreintes, faites sur des objets du monde visible, ont été généralisées à l'extrême, afin de les faire passer pour des preuves démonstratives d'idées tout à fait erronées. Cette histoire, que nous désirons, ne serait pas un travail inutile ; la conclusion donnerait certainement l'explication d'un fait qui a frappé plus d'une fois quelques esprits observateurs : c'est la rapidité avec laquelle s'établissent des relations intellectuelles entre une certaine classe d'hommes livrés aux études les plus diverses ou préoccupés d'idées les plus différentes quant à la nature des objets auxquels elles se rapportent. Qu'ils entrent en relation par des écrits ou par une simple rencontre, quelle que soit la diversité de leurs études ou de leurs méditations habituelles, ils se comprennent parfaitement, souvent même à demi-mot ; ils se séparent contents l'un de l'autre et avec une parfaite estime de leur esprit. D'où vient cette entente mutuelle ? De leur penchant à se laisser aller aux idées qui les flattent ou qui leur sont agréables à un titre quelconque ; entrainés par l'imagination, ils ne sentent pas le besoin d'avoir la preuve démonstrative des propositions qu'ils sont disposés à admettre comme vraies, et l'ignorance du passé les expose, en outre, souvent à prendre d'anciennes erreurs pour des vérités nouvelles. Evidemment, ce qui rapproche les hommes dont nous parlons, c'est qu'ils ne connaissent pas la méthode A POSTERIORI [cf. Newton et Leibniz d'après Chevreul] ; c'est que, n'ayant jamais eu la pensée de recourir au contrôle qui, selon nous, est le caractère de la méthode expérimentale, ils confondent les inductions, et même de simples conjectures, avec les vérités démontrées. Nous admettons dans les travaux scientifiques, les inductions, et même les conjectures, car, si elles sont fondées, il arrive un jour où elles témoignent de la force et de la justesse de l'esprit de leur auteur, et, si elles ne sont que spécieuses, elles peuvent être l'occasion de travaux importants ; mais nous les admettons à la condition qu'elles seront données explicitement pour ce qu'elles sont, et non pour des conséquences positives dérivées de l'observation, et marquées du cachet de la vérité qu'elles auraient reçu du contrôle auquel ces conséquences auraient été soumises Autrement, des inductions et des conjectures données pour la vérité pourraient avoir l'influence la plus fâcheuse dans l'enseignement et dans le développement ultérieur de la science. Nous terminons cet article par un tableau des connaissances de l'Antiquité et du Moyen Âge dressé conséquemment à la méthode A PRIORI. En y reproduisant des définitions de plusieurs branches de connaissances ou de prétendues sciences données dans l'article précédent, il aura l'avantage de les présenter dans un état de coordination propre à en montrer les rapports mutuels.

 

REMARQUES PRÉLIMINAIRES RELATIVES AU TABLEAU SUIVANT
 
Les connaissances qui, chez les Anciens et dans le Moyen Âge n'étaient pas assez avancées pour constituer, selon nous, un corps de doctrine susceptible d'être qualifié de science, sont indiquées par des caractères de couleur verte : telles sont la chimie, la minéralogie, l'anatomie, la physiologie, la médecine et l'agriculture. Tout ce qui concerne l'art divinatoire, composé de quatre branches, la divination divine, la divination naturelle, la divination humaine, la divination diabolique, est imprimé en caractères de couleur rouge. Ce tableau est un résumé de la science de l'Antiquité et du Moyen Âge, envisagée dans sa plus grande généralité, et abstraction faite d'opinions particulières qui peuvent différer jusqu'à un certain point de la classification qu'il présente.

 
 

E. CHEVREUL