TRAITÉ DU SECRET DE L'ART PHILOSOPHIQUE
OU
L'ARCHE OUVERTE AUTREMENT DIT
LA CASSETTE DU PETIT PAYSAN


Aperta Arca Arcani Artificiosissimi
1617




vu le 22 mars 2004


Introduction : l'Arche ouverte ou Cassette du petit Paysan figure dans la Bibliothèque des Philosophes Chymiques [1741], au volume IV, p. 186. On trouvera en outre ce traité dans la Bibliotheca Chemica curiosa, vol. I, p. 585 et dans le Theatrum Chemicum, vol VI, p. 294. Il est probable que le texte a été compilé par Grasseus ou Grasshoff ; il est connu sous le titre de Der KleineBauer. On lui attribue un autre traité qui n'est, là encore, qu'une compilation, mais se révèle des plus intéressants : Dyas Chimica Tripartita [Franckfurt, 1625]. Nous en reparlerons quelque jour car il se signale par une iconographie absolument remarquable. Ce Grasseus semble par ailleurs être l'auteur du Commentaire de la Table d'Emeraude. Nous reprenons ici une partie du texte que nous donnions dans notre commentaire au Commentaire :

L'auteur du Commentaire, surnommé Hortulanus, est Grasseus. Dans les Demeures Philosophales [DM, I, p. 100], Fulcanelli fait remonter le texte du Commentaire à 1358. On a vu que ce Joannes Grasseus est cité aux DM, II, p. 312 où Fulcanelli, à moins, ce qui est plus probable, qu'il s'agisse d'une note d'E. Canseliet. On nous dit que ce Commentaire a été traduit par J. Girard de Tournus en 1613. [F. Hoefer, dans son histoire de la Chimie, 2ème époque, ajoute à la date de 1613 - Divers traités d'alchimie traduits en français ; Lyon, 1557, 8, n°3]. Kopp, dans son Histoire de l'alchimie [Alchemie vom letzten Viertel des 18. Jahrhunderts, Hermann Kopp, Hildesheim ; New York : G. Olms, 1971, Fac-sim. de l'éd. de Heidelberg : [s.n.], 1886 ], le nomme Johann Grasshoff. Il aurait pris les pseudonymes suivants : Grasseus, Crasseux, Grosseus, C Hortalasseus, Hermann Condesyanus. Ce « Crasseus » évoque l'auteur du texte anonyme Lux Obnubilata, que l'on dit être de « Crasselame ». Est-ce qu'Hortulain aurait écrit ce traité ? En tout cas, il est cité à plusieurs reprises par Fulcanelli et E. Canseliet [Deux Logis alchimiques]. Hortulain est cité par Bernard de Trévise [Verbum, cf. note 30].

L'attribution du Commentaire de la Table d'Emeraude est complexe car il n'est pas aussi certain que Grasseus en soit l'auteur, cf. bibliographie en alchimie et notamment les deux traités datés de 1541 et de 1545 où le Commentaire apparaît avec la Table d'Emeraude.
Quoi qu'il en soit, le texte de la Cassette du petit Paysan n'est pas à proprement parler original. On y trouvera maints emprunts faits à l'Opuscule de Denis Zachaire et son programme n'est pas différent de celui que propose Bernard Le Trévisan. On y remarque aussi des traits de l'Azoth du pseudo Basile Valentin. Toute la symbolique du récit se tire du lys blanc et du lys rouge que l'on doit conjoindre. Y aurait-il une relation avec le Lilium  inter Spinas que l'on trouve immédiatement après le traité de Grasseus, dans le volume VI, p. 323, du Theatrum Chemicum ? S'il s'agit d'un traité de recension, il ne s'agit cependant pas, et là se situe la qualité de l'ouvrage, d'un écrit abscons comme on a l'habitude de les voir. C'est tout le contraire ; et l'on aura la surprise d'y lire des choses positives que l'on pourra considérer avec confiance et profit. Il faudra prêter une attention particulière à tout ce qui concerne les pierres précieuses, le jardin des Hespérides et les deux Mercure qui jouent un rôle si important dans l'oeuvre secret de la philosophie d'Hermès. Quels sont les traités qui ont fait référence à la Cassette de Grasseus ? On peut citer d'une part :

- l'Escalier des Sages de van Helpen  ;
- les Récréations Hermétiques ;
- le Traité du Sel de Michel Sendivogius [chapitre VI : Du mariage du serviteur rouge avec la femme blanche] ;

D'autre part, il est notable qu'Eugène Chevreul possédait une copie du texte et même de deux si l'on veut bien se référer à :

13. Paris, du Muséum d'Histoire Naturelle MS. 2030.
2+212 folios. papier. 235x185mm. XVIIIe
[Collection de divers écrits alchimiques, qui commencent par une table à la fin de laquelle l'auteur se nomme...ce volume appartenant à moy Jean-Baptiste-Léonard Dion de Saint-Jory'.] 
1. Le petit paysan ou Le Lys parmi les épines, traduit de l'allemand par [Jean] Valachie.
2. f55 L'arche de l'arcane ou Secret des souverains misteres de la nature, de Mre Jean Grassée... construi de son Grand et Petit paysan. [voir Theatrum Chemicum, VI, p. 294.]
3. f68 Le grand paysan. Discours particulier... Histoire de feux souterrains qui se voyent en Europe... dans l'Asie... en Affrique... l'Amérique...
documents qui ne font qu'abonder dans le sens que vous avons dit tout à l'heure.





PREMIÈRE PARTIE

Nous avons ici en Allemagne un commun et vieux proverbe, après beaucoup de pleurs grande joie, après la pluie le beau temps ; il en est tout au contraire, ça a été à mon grand regret depuis peu d'années, mon sort fatal ; la même chose est arrivée quelquefois à d'autres, qui ont commencé l'Ouvrage sans un fondement véritable, comme je le montrerai tout au long ; car pensant tenir en mes mains tout le monde, je n'eus rien moins que cela, d'autant que mon vaisseau de verre sur lequel j'avais appuyé tout mon bonheur, vint à se casser avec grand bruit et toute la matière rejaillit sur mes minutes de Philosophie, qui en furent gâtées et salies, ce qui me causa beaucoup de perte, mais je passe cela sous silence ; je dis seulement que je fus fort surpris d'étonnement par ce désastre inopiné, que je ne savais où j'en étais, ni ce que je faisais, tant j'étais devenu triste et affligé ; car toute ma joie et mon espérance s'étaient tournés en venin et non pas en l'Or et en l'Argent que j'attendais.

[la joie, en grec cara, est ce qui réjouit le coeur : il ne saurait être question que de l'Âme, c'est-à-dire du Soleil ; les alchimistes le nomment leur or alchimique. Quant à l'espérance, elpiV, elle ne peut renvoyer qu'au Corps, appelé encore Sel. Autant le Joie ne pose guère de problème de cabale, autant l'Espérance se révèle beaucoup plus difficile à cerner : elle est liée pour partie au Mercure en tant que la Justice y participe, de façon intrinsèque. On ne saurait nier qu'elle est liée aussi à l'Aurore, c'est-à-dire à Vénus, sous la forme de Lucifer, cf. Aurora Consurgens et humide radical métallique. Et aussi à la figure de saint Matthieu, dont le rapport à l'EAU est évident. Rappelons encore que le VERT est couleur d'espérance : on lira avec profit de ce que dit Jules Verne, dans le Rayon Vert, de toute la symbolique à tirer de la conjonction du Soleil, de l'Eau et du crépuscule vespéral. Ce vert, à ce qu'il paraît, aurait des prorpriétés remarquables qui le distinguerait comme une sorte de rayon igné pourvu d'une sorte de principe vital : ce rayon vert aurait pour vertu  de faire que celui qui l'a vu ne peut pas se tromper dans ses sentiments, le ragerd détruisant mensonge et illusion. En somme, celui qui voit le rayon vert voit clair dans son coeur. Mais est-ce donc un hasard si la vue du vert prédispose à voir le rosé ? L'optimisme n'est pas loin... Mais de l'optimisme à la joie, le chemin est encore lon gà parcourir. Pour le pseudo Lulle, cf. Chrysopée, l'Espérance repose sur la Vérité et la Bonne Foi. Pour Basile Valentin, cf. Douze Clefs de Philosophie, l'Espérance débute là où finit la Rhétorique, habillée de gris : elle semble parée de belles couleurs ; s'agirait-il de celles que l'on aperçoit dans la queue de paon ? On serait porté à le croire. Le saphir est la pierre de l'Espérance : il dissipe la pauvreté - c'est du mpoins ce que lui prête la légende -. Dans le Myst. Cath., Fulcanelli a parlé de l'Espérance - l'un des Vices et Vertus du portail central de Notre-Dame de Paris comme l'hiéroglyphe de l'Evolution ainsi que des couleurs et régimes du Grand Oeuvre. C'est évidemment de la pure cabale quand Grasseus se déplore du fait que son Or et son Argent s'étaient transofrmés en venin - ioV - puisqu'il s'agit de la première opération sans laquelle rien n'est possible : la formation des chaux métalliques.  ]

Etant donc un peu revenu et rentré en moi-même, et ayant considéré attentivement la grande perte que j'avais faite, et l'incommodité que je recevais de cet accident ; je commençai à deux genoux, les larmes aux yeux, et d'un coeur gémissant, de représenter mon malheur à celui qui de toute éternité voit toute. choses ; car Dieu donne et ôte à qui lui plaît. Je lui fis une instante prière, afin qu'il eût pitié de moi, en m'inspirant la vraie voie pour arriver devant sa Divine Majesté par l'esprit de vérité et de sagesse [Grasseus s'appuis sur les textes de Bernard Le Trévisan et de Denis Zachaire sur les déplorations et les prières ; ce n'est pas autrement que devait s'exprimer Cyliani en son Hermès Dévoilé, texte du début du XIXe siècle; rappelons ici que lorsque les alchimistes disent qu'ils prient, c'est pour évoquer des matières soufrées en raison de l'assonance entre qeion et qeioV ; et que lorsque leur coeur gémit, c'est qu'ils mettent leurs matières au creuset] ; ce qui me donna aussi de la consolation, fut ce que dit Zachaire [Opuscule très excellent de la vraie Philosophie Naturelle des Métaux ], que beaucoup de Philosophes ont failli au commencement qui néanmoins sont enfin parvenus au bout de leur Ouvrage. Comme donc j'étais presque accablé de diverses pensées pour le fâcheux accident qui m'était arrivé sur la rupture de mon vaisseau, il me vint en pensée une question qui tourmentait mon esprit, savoir si le Tout-Puissant voudrait bien permettre que nous autres pauvres pécheurs (venant en ce siècle si pervers et corrompu) puissions parvenir à la connaissance d'un si grand Secret, comme est la Pierre des Philosophes.
Après ces inquiétudes et mouvements, je pris enfin la résolution de ne plus m'inquiéter l'esprit, considérant que tous ceux qui nous ont précédé, et qui ont atteint à la parfaite connaissance de ce saint mystère, ne laissaient pas d'être pécheurs comme nous, et que ce don de Dieu ne se révèle pas à cause d'aucun mérite qui soit en l'homme ; mais c'est une grâce particulière de Dieu, puisque nous ne sommes que très inutiles et pleins d'erreur. Cette considération me fit prendre une ferme résolution de me convertir à Dieu, et de n'avoir plus que son honneur pour but, et le secours du prochain pour toutes mes entreprises. Etant en cette ferme volonté, je sentis une sainte extase et certaines émotions qui me donnèrent de la clarté parmi mes précédentes afflictions ; et me relevant de ma prière, je me trouvai incité à reprendre en mains mes Philosophes.
Mais il me sembla que je devais surtout préférer le Comte de Trévisan [Verbum Dimissum, Philosophie Naturelle des Métaux, Songe Verd], lequel, quoique auparavant j'eusse bien feuilleté, je n'y découvrais rien néanmoins qui me donnât un fondement assuré, mais après cette illumination, comme je fus à l'endroit, où l'Auteur traite de la première matière, je me sentis intérieurement éclairé, reconnaissant en quoi consiste vraiment la vertu et puissance de l'oeuvre, et d'abord je tressaillis de joie, mais examinant continuellement cette science, je trouvai mon entendement tout à fait ouvert, où auparavant il avait été clos et resserré, et quoique avec tant d'étendue et de soins, je me fusse ci-devant occupé en beaucoup d'opérations, elles avaient toutefois été faites en vain, car j'étais mal fondé. Partout je louai Dieu, et invoquai avec joie son saint Nom ; je continuai à le prier humblement qu'il me donnât la perfection de ces bons et solides commencements, qui n'avaient en moi autre fin que sa gloire et mon salut. [Grasseus ne dépasse pas ici le niveau d'argumentation de Bernard Le Trévisan et de Denis Zachaire. On peut d'ailleurs ajouter Cyliani sur cette liste.]
A l'instant je continuai à bien comprendre cette matière, afin que je ne me méprisse plus par les apparences, mais que je misse le doigt sur celle qui se peut dire et nommer matière prochaine et non éloignée ; car celle-là est plus riche et fertile que celle-ci, quoiqu'elles tendent toutes deux à même but, selon le bon Riplée, en ses axiomes des douze Portes, et selon Flamel, fol. 120 Item fol. 180, ou 150, où il dit que c'est surtout un très grand secret de pouvoir connaître de quelle chose minérale on doit prochainement faire l'oeuvre. [sur Flamel, cf. Figures Hiéroglyphiques, le Désir Désiré et le Bréviaire ou Testament in l'alchimie de Flamel de Denis Molinier]
Or comme j'étais allé faire un voyage, je me trouvai entre deux montagnes, où j'admirai un homme des champs, grave et modeste en son maintien, vêtu d'un manteau gris, sur son chapeau un cordon noir, autour de lui une écharpe blanche ceint d'une courroie jaune, et botté de bottes rouges, lequel je saluai. M'étant approché, j'aperçus qu'il tenait en ses mains deux fleurs très éclatantes et étoilées à sept rayons ; l'une de ces fleurs était blanche, et l'autre rouge. Je les considérai bien, parce qu'elles étaient très belles, brillantes et de très belles couleurs, fort odoriférantes et agréables au goût ; de plus, l'une tenait du féminin et l'autre du masculin, croissant néanmoins toutes deux d'une même racine et de l'influence de toutes les Planètes. [allégorie sur le thème de l'hermaphrodite; les fleurs aux sept rayons représentent une variation sur l'arbre solaire et lunaire ; sur la racine, cf. humide radical métallique.]
Je demandai à cet homme quel était son dessein sur ces deux fleurs, car j'en avais assez bonne connaissance, mais non pas qu'il y eût en elles une intention distincte, ni qu'elles fussent mâle et femelle, c'est-à-dire de deux différentes natures. Lors, m'envisageant fixement, il me demanda qui m'avait adressé en ce lieu inhabité ; qu'il était, dit-il, recherché des plus grands de ce monde, mais rempli de beaucoup de périls, et presque inaccessible. Comme je lui eus dépeint le cours de ma vie, mes aventures et emplois, il se sourit, n'en tenant pas grand compte ; il me traita toutefois fort civilement, commençant à me tenir ce discours :

« Tu sauras que qui que ce soit n'arrive à la connaissance de ces deux fleurs, qu'il ne soit appelé de Dieu, guidé par la foi et par invocation ; encore lui arrive-t-il en ses recherches de grandes peines, ennuis et  afflictions, afin que cette haute science lui soit à grande vénération lorsqu'il la possédera comme un trésor cher acheté. »

« Mais puisque tu es parvenu jusqu'en ces lieux, tu verras que Dieu m'autorise à te dire, que de ces deux fleurs provient (après leur conjonction, et non point plus tôt) la première matière de tous les Métaux, ce qui t'est confirmé par Trévisan sur la fin de sa seconde partie, où il nomme ces deux fleurs, homme rouge et femme blanche ; mais les Philosophes, pour beaucoup de raisons, ont dit plusieurs choses sur le sujet de cette première matière, pour la couvrir elle et sa racine comme d'un voile, et ils se sont aussi bien gardés de découvrir la seconde matière : quoiqu'il faille premièrement que tu traites cette seconde matière, qui est crue et indigeste, et qui est toutefois le sujet de la Pierre, il faut que tu la tires comme de l'homme et de la femme, qui après la conjonction devient la matière première que je te déclare ici avec sincérité. »

[on remarque l'ambiguité qui est manifestée quant au fait de savoir s'il est question ici de la prima materia ou de la materia prima. La première est la matière que l'on recueille es cavernes de la terre et c'est un travail de la nature ; au lieu que la seconde est le travail de l'Art : les alchimistes la nomment la pierre des philosophes et il ne s'agit pas, bien sûr, de la pierre philosophale.]

Je m'étonnais de ce discours, qui pourtant me donnait de la joie pour le contentement où je me trouvais d'être avec lui ; sur ces choses, je ne pus me tenir de lui dire : Ami, ta simplicité m'eût bien empêché de chercher en toi des choses de si haute intelligence ; il se mit à sourire et me dit : C'est en vérité cette simplicité qui met tout le monde en erreur, et qui fait que je suis négligé d'un chacun ; car ma forme extérieure les trompe tous, voyant ma bassesse, et ce qui semble vil en moi ; mais lorsqu'ils me prient courtoisement de quitter ma jaquette grise et mon manteau de bure, je les exauce, et leur fais voir là-dessous un habillement diamantin, et une fourrure de rubis, ou si tu veux, une chemise très précieuse ; mais le Tout-Puissant les a presque tous aveuglés, afin qu'ils ne voient de quoi ces Métaux ont pris leur origine. [il s'agit, selon nos hypothèses, d'une matière qui se tire des boues ou faex.]
Je lui répartis, cher Ami, habitant des champs, ces fleurs ont un lustre et éclat très hauts, mais pourtant elles ont aussi propriété de Médecine. Il répondit, elles sont bien médicinales, mais leur plus grande propriété est cachée en elles, car lorsqu'elles sont sur leur propre racine, elles sont vénéneuses [allusion aux oxydes métalliques, ioV] : c'est pourquoi il faut que leur racine soit bénignement et délicatement sublimée avec soin, comme je veux croire que tu sais ; ce que je juge par tes opérations [sur les rapports entre sublimation et conjonction, cf. la Philosophie Naturelle Restituée de D'Espagnet avec un article de Chevreul] ; quoiqu'elles t'aient mal réussi jusqu'à présent, je ne révoque point en doute que tu ne comprennes bien ce que veut dire ici cette sublimation, laquelle se fait sans qu'il y entre jamais rien de mordicant ni corrosif, qui détruirait la bonté de sa nature : et c'est de là que prennent leur naissance ces deux belles fleurs, sans addition d'autres choses, étrangères et différentes, tirées de cette montagne contagieuse ; et si je n'eusse su sous quelles Planètes l'on constelle les hommes des champs, je ne serais jamais arrivé, ni pu me rendre à ce lieu si remarquable. [allusion à peine voilée aux trois signes du zodiaque où la tradition recommande de débuter l'oeuvre, encore que, là encore, il soit nécessaire de comprendre avec un grain de sel, cf. le Triomphe Hermétique de Limojon de saint Didier]
 
Je lui dis, cher Ami, tes discours m'engagent à te supplier encore de me dire, si ces deux fleurs prennent naissance et croissent toutes deux à la fois, et ce qui est de leur production ; car je me propose qu'en cet éclaircissement sont révélés de grands secours de la science : je tiens à honneur et grand avantage d'en être éclairci, parce que les Philosophes en ont très peu parlé. A cela, au lieu de sourire, il fit quelques branlements de tête, et se tint en silence assez longtemps ; puis il me dit, tu me demandes la pierre d'achoppement, où plusieurs trébuchent ; car beaucoup connaissent la première matière, mais ils errent au fait de cette maîtrise [c'est du reste ce dont se plaignair amèrement Limojon : il assure qu'il possédait la matière mais que, faute de la connaissance de la nature du feu pour la préparer, il avait erré pendant vingt années avant de trouver la solution...] ; pourtant, sois ici demain de retour à cette même heure (vingt-quatre heures après), tu m'y trouveras disposé à te donner intelligence de ces choses, tout autant qu'il m'est permis. Je le remerciai, me séparai joyeux et restai tout ce temps en grande inquiétude de l'heure à venir, que j'observai ponctuellement.
Je le vis donc arriver, tenant les deux fleurs en sa main, et le sommai de tenir sa favorable promesse, le suppliant de croire que je lui étais absolument acquis, quoique je reconnusse bien lui être fort inutile. A quoi il me dit ces mots : pourvu que tu sois bien à Dieu, je serai bien à toi, et toi à moi ; sinon je serai toujours éloigné de toi, si tu es éloigné de Dieu ; mais d'autant que je crois que tu es à Dieu, je te découvre ici tout le procédé, et te répéterai mes premières paroles, sur chacune desquelles tu dois avoir une particulière attention, avec prières continuelles à Dieu. Cette Science est un don spécial de la bonté suprême ; prends donc bien garde à toutes mes dites paroles, et examine les très exactement. Assis-toi avec moi sur cette verdure, car je suis vieux et d'un naturel froid, je n'ai pas de bonnes jambes, ni bien robustes, c'est pourquoi je ne puis pas me tenir longtemps debout, et de plus je me plais fort à me reposer sur la verdure. [nous retombons là sur la gravure que l'on voit en frontispice de l'Azoth, attribué au pseudo Basile Valentin, où l'on voit les figures de Senior et d'Adolphus ; on remarque une semblable gravure, avec des variations, dans l'une des planches de la Philosophia Reformata de Mylius.]


frontispice de l'Azoth- cliquez pour agrandir

Tu as sans doute lu que nos Mages, Philosophes et Rois, écrivent et disent à tous, suivez la Nature, suivez la Nature ; et c'est de là que tu dois inférer que tous ceux qui veulent produire quelque chose d'avantageux et de grand en cette Science, doivent surtout avoir entière connaissance de l'origine et fondement de tous les Métaux, de leur naissance, production et différence, de leur sympathie et antipathie, c'est-à-dire amour et haine.
Sache de plus, que tous les Métaux sont provenus d'une même racine, la matière dont ils prennent leur origine n'étant qu'une et unique, et ils n'acquièrent leur différence que par la cuisson, c'est-à-dire, selon qu'ils sont plus ou moins cuits ou digérés. Les bons Auteurs te confirment cette vérité ; mais ne te dégoûte point de leurs différentes façons ; fuis seulement les donneurs de recettes et de procédés particuliers ; sois donc infatigable à lire les bons Auteurs, et le retardement récompensera ta patience et ta peine.
 
Mais sache en peu de mots, que celui qui comprendra bien l'origine de nos Métaux, connaîtra que la matière des nôtres doit être métallique, née aussi de minière métallique sans métal ; car il n'y a point de métal sans lumières métalliques, ni aussi de lumières métalliques sans métal ; et ainsi conséquemment l'un se rapporte à l'autre ; car leur être naturel et leur genre est un, qui se nomme électre minéral-mineur non mûr, ou magnésie [il est très rare de voir la magnésie commentée dans les textes ; les alchimistes l'assimilent à leur Aimant, par opposition à leur Acier, cf. Matière. Il est possible que cette mégnésie ressortisse de la gangue minérale des métaux], ou autrement lunaire ; et de là vient que les Philosophes parlent toujours au pluriel quand ils disent, par exemple, nos métaux. [Quant à la Lunaire, là encore le terme est ambigu car on ne sait s'il s'agit du 1er Mercure ou du Sel. Nous avons, à de nombreuses reprises, envisagé ce problème. ]
Mais il faut que je t'en entretienne plus clairement, puisque tu as la véritable connaissance de la vraie matière, dont cette racine métallique doit être doucement séparée de ce qui lui est contraire, ou contre nature ; je veux dire de ce qu'elle a acquis accidentellement des vapeurs vénéneuses.
Puis il faut en extraire cette blanche et mercurielle liqueur, qui est si délicate et fluide, laquelle il faut rechercher dans sa partie supérieure ; et son nom est Azoth, ou glu de l'aigle [Azoth est l'un des noms les plus utilisés par les Adeptes pour parler de leur Mercure, mais le qualifier de « glu de l'aigle » n'est point courant. Quoi qu'il en soit, l'expression est fort intéressante car elle permet d'expliquer maints points d'iconographie se rapportant à l'aigle qui n'arrive pas à prendre son vol, cf. Lambsprinck et son De Lapide Philosophorum ou Thomas d'Aquin et son supposé Aurora Consurgens.] ; mais sa liqueur fixe sulfurée, rouge et incombustible, se doit chercher dans la partie inférieure la plus occulte, et s'appelle laiton, ou lion rouge ; à bon entendeur suffit. [le Lion rouge représente le Lion vert dans lequel le Soufre a été infusé ; en d'autres termes : le Lion vert est le Mercure des Philosophes et le Lion rouge est le véritable Mercure philosophique]
Mais s'il te manque quelque lumière, invoque le Nom du Seigneur des lumières, et l'Auteur de toute bonne donation ; et remarque surtout avec admiration que ces deux fleurs jamais ne se sèchent ni se flétrissent, que l'une se peut convertir en l'autre en toutes formes et figures, et qu'elle a de la pente et de l'inclination à toutes les sept Planètes, auxquelles si une fois elle se joint, elle ne s'en sépare plus : la vertu naturelle et la propriété de ces fleurs ne se peut assez doctement décrire par quelque Philosophe que ce soit.
Tu vois maintenant que ces deux fleurs proviennent d'une même tige, qui est septuple et susceptible de toutes couleurs [sur le plan purement chimique, on serait tenté de voir dans cette fleur protéiforme un sel de cuivre : Marc-Antoine Gaudin, cf. Soufre a insisté sur les couleurs très variées que l'on peut faire prendre aux oxydes du cuivre, en fonction des degrés de cuisson de la matière] ; mais icelles fleurs sont assez éloignées l'une de l'autre, ce qui provient de leurs différentes natures, et partant il faut trouver le moyen de les joindre et unir, de les faire végéter et croître [c'est dire assez que l'une est de vertu minérale et l'autre de nature métallique ; comment les joindre en une conjonction radicale ? Sous quelle forme ? Voilà les deux secrets que les alchimistes ont scellé dans leurs grimoires. La solution réside dans l'artifice que préconise d'utiliser Fulcanelli. Ce n'est pas tout : Grasseus emploie l'expression « faire végéter et croître » qui représente - sous d'autres plumes moins charitables - la multiplication, voilée sous tant d'énigmes et de paraboles - cf. l'une des planches du Mutus Liber - qu'il en devient impossible de rien comprendre aux écrits des alchimistes ] ; il faut que de ces deux se procrée un fruit excellent, indissoluble et perpétuel, ce qui n'arrive pas sans l'expresse permission du Souverain.


Azoth, figure seconde

Au surplus, sache que le compte, où le nombre de la semence ou germe du lys blanc [on trouve cette expression au cap. 53 de l'Oeuvre Secret d'Hermès de Jean D'Espagnet] est différent de celle du lys rouge [analogue des violettes rouge vif, cf. même traité], et que ces deux fleurs n'opèrent pas en même temps ; ce que les anciens Sages ont tenu fort clos et couvert, et c'est ce qu'ils nomment leurs poids sans poids : ces deux lys ne s'unissent pas et ne se mêlent par  menues parties [Dans son Escalier des Sages, Van Helpen écrit que la Pierre est nommée par le Petit Paysan - il se réfère au présent traité - « Le suc des Lys Blanches : sans doute à cause que cette matière est tirée des sels minéraux et métalliques qui sont blancs comme le Lys. »]. Les Anciens parmi les Arabes parlant de ces choses en ces termes, disent que le poids du mâle est singulier, et celui de la femelle est toujours pluriel [le Cosmopolite assure, dans la Nouvelle Lumière Chymique, que le poids du Corps est singulier et que celui de l'Eau est pluriel]; ce qu'expose le Comte de Trévisan en cette sorte : La puissance terrienne sur son résistant selon la résistance différée, c'est l'action de l'agent en cette matière [il s'agit d'une citation de la Philosophie Naturelle des Métaux de Bernard Le Trévisan ; on la retrouve sous la plume de Denis Zachaire dans l'Opuscule Très excellent de la Vraie Philosophie Naturelle des Métaux ; les deux textes sont liés de même d'ailleurs que les deux Adeptes, cf. Cambriel là-dessus] ; entends-tu cela ? Je répondis que ces termes sont obscurs ; à quoi il me répliqua que je ne m'en misse point en peine ; car, dit-il, si tu arrives à l'accroissement de ces deux fleurs de lys, lors tu connaîtras par leur propre essence propriété et nature, ce que tu auras à faire et non autrement ; je te donne avis d'avoir grand soin que la chaleur de ton feu soit lente et bénigne ; car autrement la semence du lys blanc s'évaporerait en fumée, et tout ton travail serait réduit au néant. [dans leurs synthèses des pierres gemmes, les chimistes français insistent - en particulier Ebelmen - sur l'importance de la longueur du feu et sur sa tenue régulière. Quant au lys blanc, s'agit-il de l'alumine ? Cf. section Soufre et les travaux de Marc-Antoine Gaudin]
Puis je lui dis, tu as fait mention de deux lys, et toutefois les Philosophes disent quelquefois qu'en une seule chose, ou un seul Mercure et Azoth, consiste tout ce que cherchent les Philosophes, ou Sages, quelquefois ils parlent de trois choses, du Soufre, Mercure, et Sel, et le plus souvent d'âme, d'esprit et de corps ; cependant tu n'en fais aucune mention. [les termes énumérés sont strictement équivalents. Chacun fait l'objet de nombreux traités, consacrés spécialement au sujet ; Michel Sendivogius est l'auteur supposé d'un traité sur le Soufre ; Nuysement a rédigé un traité sur le Vrai Sel des Philosophes et Daniel Cramer a écrit un traité sur l'Âme qui ne dit pas son nom.]
Il faut, dit-il, que je me rie de toi, de ce que tu n'entends pas encore les termes des Philosophes, et qu'ils te soient si peu connus, ou bien c'est que tu veux m'éprouver ; il faut donc que je te soulage en cela. Sache donc que les Philosophes entendent par une seule chose le sel des Métaux, ou Pierre Philosophale, et par deux, le corps et l'âme, dont le tiers est l'assemblage de ces deux ; à savoir l'esprit, lequel on ne peut apercevoir, d'autant qu'il est caché en ces deux ; et ainsi l'on peut dire que cet esprit surnage sur les eaux ; or tu le peux lire en Moïse : que cela te suffise. [certains alchimistes n'ont pas employé les termes d'esprit, de corps et d'âme dans l'acception commune, cf. Lambsprinck en particulier et son De Lapide Philosophorum.]
Mais quant à moi je m'en tiens volontiers à ces deux ; c'est pourquoi prends ces deux lys très clairement polis, et les ayant renfermés en un cristal bien bouché, sans feu, mets les en une douce et légère chaleur d'athanor [l'athanor est un générique pour qualifier le vase de nature dont la nature ou du moins l'un des principaux comosants est nettement défini par l'expression « cristal bien bouché »] : lors le lys blanc s'épandra au large, embrassera et contiendra en soi le lys rouge [Fulcanelli a parlé de cette opération en écrivant qu'il s'agissait de l'Hypérion de l'oeuvre, qu'il faut lire par cabale uper ion : c'est le firmament de Philalèthe - Introïtus, VI - et le Ciel des Philosophes], et d'autant que le lys rouge est d'une nature ignée, et qu'il reçoit aide de la chaleur externe, il communique et donne son odeur et haleine de baume chaleureux dans la froideur du lys blanc, d'où naît un discord [on observe au portail central de Notre-Dame de Paris un médaillon des Vices et des Vertus qui exprime cette opération de la conjonction des contraires : on remarque que l'un des enfants batailleurs a laissé choir un pot de terre tandis que l'autre a laissé tombé une pierre que le graveur a saisi au vol : est-ce une représentation de la pierre noire de Pessinonte ? Cf. symboles], l'une ne voulant céder à l'autre,


la Discorde, cf. Esprit Gobineau de Montluisant


ce qui procède des qualités contraires qui sont en eux, comme tu sais, puis ils s'élèvent tous deux au Ciel, ou pour mieux dire, ils croissent tous deux au Ciel [on trouve une superbe gravure de Lambsprinck qui détaille ce processus de la conjonction : il s'agit de la douzième figure], mais ils sont par après repoussés par le vent, et ce par plusieurs et tant de fois qu'ils sont devenus las et fatigués du travail de monter et descendre ; ils sont contraints de se reposer en terre, et sache que si le bain n'est tellement régi et gouverné, à ce que leurs natures ne s'élèvent toutes deux à la fois, mais chacun à part, ou l'une après l'autre, tu ne jouiras jamais de leur odeur : partant prends bien garde à cette opération grandement remarquable. [il s'agit des sublimations philosophiques qui constituent, à n'en point douter, le secret le mieux réservé des Sages. Nous dirons simplement ici que la sublimation est intimement liée à la conjonction.]
Or d'autant qu'à cause de ces deux natures ou qualités ennemies, et contraires, l'un de ces deux lys ne peut se rendre prédominant sur l'autre, ils se rallient et s'unissent de telle amitié ensemble, qu'ils ne se veulent plus séparer ; puis après, en cette union ou ralliement, tout le Firmament s'émeut semblablement, et le Soleil et la Lune en deviennent ténébreux et obscurcis, autant qu'il plaît au Très Haut ; après quoi par l'amour du Tout-Puissant, l'Arc-en-Ciel de toutes couleurs se fait voir en l'air [cet arc-en-ciel est visible sur le Clef VI de Basile Valentin ; on distingue la scène de la conjonction où le vicaire sert d'entremetteur. De gros nuages font comprendre la signifiance du déluge des fleurs de lys dont parle Grasseus], pour marquer qu'alors tu ne peux plus douter que Dieu te soit propice, et que le déluge de ces deux fleurs de lys n'arrivera plus, de quoi tu te dois réjouir.
Tu apercevras aussi en peu de temps, que la Lune peu à peu se fera voir moins ténébreuse qu'auparavant, et finalement ornée d'une lueur, blancheur et clarté d'un très beau lustre, mais le Soleil est encore caché derrière la Lune, lequel à cause de l'interposition de la terre ne se peut encore voir ; que si tu as les yeux de l'entendement ouverts, tu apercevras quatre Planètes dans la Lune, lesquelles par l'éclat de sa lueur, tu convertiras et transformeras en sa permanente nature.
Mais quand la Lunaire ou l'Ecrevisse s'approche du Soleil, et que la chaleur se multiplie et croît de plus en plus, lors la Lune est offusquée par les rayons et l'éclat lumineux du Soleil, jusqu'à ce qu'elle soit contrainte de se cacher derrière lui et dans ses rayons ; comme au contraire cet éclatant Soleil vient par la conspiration des autres Planètes à se revêtir d'une belle et agréable couleur, et se trouvant tout irrité par leur moyen, il commence à pâlir, puis à se couvrir, et devient rouge comme sang : mais d'autant que ces Planètes s'humilient devant lui, comme devant leur Seigneur, et bon Maître, Dieu l'ayant ainsi ordonné, il les reçoit finalement à grâce, et se les rend égales, en les associant à son règne par une étroite union et amitié. Etant donc ainsi unies et anoblies, elles louent Dieu d'un si grand et si merveilleux ornement, et de leur si excellente amélioration elles consacrent le tout à sa louange et gloire.
Vois maintenant que je t'ai tiré de ton doute et de ton incertitude, et sois entièrement dans cette croyance, que tu as acquis l'entière intelligence de toute l'affaire ; mais il faut que tu gardes le silence, en priant Dieu qu'il te fasse la grâce d'en user droitement avec beaucoup de discrétion, car si tu fais autrement tu ne me re verras jamais.
Je restai à cela tellement étonné et interdit, que je n'avais point de paroles suffisantes pour lui rendre des actions de grâces, quoique je fusse porté et enclin à lui témoigner toutes sortes de reconnaissances, je ne laissai pas toutefois avec toute soumission de lui faire encore quelque demande, savoir si rien n'était plus à ajouter à la Science, et si elle avait là son terme et accomplissement ; à quoi il me répondit gracieusement : Tu sauras que la vertu et l'efficace de ces deux fleurs de lys s'amplifient et se renouvellent de trois jours en trois jours, qu'elles se multiplient et s'ensemencent à milliers ; ce qui advient lorsque la semence est jetée dans la première et précédente terre ; ainsi au premier jour les ténèbres paraissent ; au deuxième, une claire lueur de Lune se fait voir ; et au troisième un Soleil chasse les ténèbres venant de son couchant, et cette affaire se provigne autant que le Tout-Puissant le veut ou le permet.
De la nature de cette Pierre se forment d'autres pierres précieuses de toutes sortes ; mais son grand effet tend à la connaissance et au culte du Tout-Puissant, ainsi qu'à la longueur et prolongation de la vie ; et même si quelqu'un arrive à la possession de la moindre feuille de ces fleurs de lys, il aura des antidotes contre toutes infirmités et maladies ; comme aussi celui qui arrivera à la possession de la moindre fleur de lys, aura de quoi se rendre heureux.
Mais je te reviendrai voir dans neuf mois, et lors je t'exposerai plus au long les propriétés de ces fleurs, car il faut que je me retire ; j'aperçois toutefois que tu es en quelque trouble à cause de mon extérieur, d'autant que tu me vois couvert de cette enveloppe ou jaquette grise, de laquelle je me suis revêtu, afin de me voiler aux Puissances qui veulent me ravir et me tourmenter par leurs géhennes ; mais ne t'ai-je pas dit que je suis en mon intérieur et dedans revêtu et paré d'Or, de Diamants, d'Emeraudes et de Rubis.
A quoi je répartis en grande soumission, reconnaissance, et très humbles prières, qu'il me fût permis pour un plus grand éclaircissement, de faire encore cette demande ; je lui dis donc : tous les grands Auteurs nous représentent qu'il y a de grandes observations à faire au régime du feu, et que les grandes choses en dépendent, puisqu'il doit souvent être plus ou moins chaud en ses degrés ; de plus je souhaiterais fort connaître distinctement quelle est la matière la plus prochaine de la Pierre, de laquelle l'on doit extraire la forme spécifique, ou bien ces deux belles fleurs ; car encore que je sache la matière générale, je suis pourtant encore en doute en ce premier point touchant la plus prochaine, et ce d'autant que Clangor Buccinae [ce texte apparaît dans le De Alchimia Opuscula, 1550, i. f. 19 ; dans le volume Artis Auriferae, 1610, i., p. 288 et dans la Bibliotheca Chemica Curiosa de Manget, 1702, ii., pp. 147. On l'appelle encore Der Thon der Schalmeyen ou Clamor.] nous dit, qu'à peine peut-on d'une livre de matière en tirer le poids d'une drachme, dont on puisse utilement opérer en l'oeuvre, et moi je me proposais que d'une livre on en pourrait préparer plusieurs onces, tant pour le rouge que pour le blanc. [Basile Valentin préconise de « chercher la dragme perdue »]


frontispice du De Alchimia Opuscula Complura

Tu me presses de trop près, me répondit-il, et tout ce que tu tireras encore de moi aujourd'hui, c'est que tu prennes garde que sous cette mienne casaque ou jaquette grise, je porte une chemisette verte et rouge, que si tu la rends polie et perfectionnée avec les pierres ou cailloux à feu et philosophiques, y ajoutant de la limaille ou rouille de Mars [colcothar ou ioV ; époque de l'oeuvre où la couleur, par cabale, est le violet, ion], et de l'Aigle rouge fixe en l'oeuvre [analogue du Lion rouge], alors cette chemisette se perfectionnera grandement, et puis quand tu l'auras plongée dans une luisante fontaine d'une très claire Lune [il s'agit du Mercure des philosophes ; l'action de plonger la « chemisette » dans cette Lune est l'opération par laquelle le Mercure se transforme en Mercure philosophique ou animé], cette Lune l'enrichira de six autres Soleils, bons et valables, que tu retireras à chaque opération pour ton usage, et que tu pourras chaque semaine te procurer ce profit, dont tu vivras avec honneur et commodité, même jusqu'à très bons revenus annuels, en attendant la perfection de ton oeuvre.
C'est ce que l'ami peut ouvertement dire et déclarer à son ami, en gardant toujours le silence sur ce qui fait l'entière conduite du grand oeuvre, que Dieu distribue de lui-même ; il s'en est réservé à lui seul la dispensation.
A ces mots mon Docteur s'évanouit et entra dans le vaste et profond de la montagne, et les deux fleurs de lys demeurèrent au même endroit, auquel se glissa le dit Agricola, c'est-à-dire l'homme des champs ; je m'avançai pour cueillir ces fleurs, mais étant arrivé à l'endroit où je les avais vues, j'aperçus à leur place un gros tas, ou masse de matière crue [il peut s'agir du Compost, masse où le Rebis est mélé de Mercure ; c'est cet ensemble qui porte l'épithète de Lion rouge ; il ne s'agit donc pas de la pierre philosophale mais de la véritable pierre des philosophes], et la vraie Pierre dont le poids était de plusieurs livres, et tout proche était un Ecriteau portant ces mots ; Dieu vend ces biens par les travaux ; ce qui fut la fin de mon entretien.

SECONDE PARTIE

Lorsque j'eus remercié de tout mon coeur, loué et exalté l'Eternel, seul Dieu Tout-Puissant, Créateur de toutes choses, pour la grâce qu'il m'avait faite de la révélation ci-dessus ; je pris ma seconde matière (la première matière suivra ci-après) ; je la baisai de joie comme une chose après laquelle j'avais langui et soupiré de tous mes sens, et au sujet de laquelle j'avais vécu tant d'années dans le doute, les misères, tristesses et anxiété ; je la considérai bien avec grand étonnement, surtout à causa qu'elle n'avait aucune apparence extérieure et néanmoins elle devait être capable d'accomplir et parfaire un si haut, important et surnaturel Ouvrage ; il me souvint en ce même moment de ce que le Paysan m'avait dit, que Dieu en avait ordonné ainsi pour des raisons très importantes, afin que les pauvres pareillement, et aussi bien que les riches en pussent jouir, et qu'aucun n'eût sujet de se plaindre envers Dieu, qu'il ait en cela préféré les riches aux pauvres ; non véritablement, les riches ne s'en soucient point et encore moins croient-ils qu'une telle vertu se trouve cachée dans une si vile matière, comme on peut le lire au vingt-huitième feuillet du grand Rosaire [Du Sel des philosophes ; mais il y a au moins trois passages dans le Rosaire où l'allégorie est reprise] ; si nous nommions notre matière de son propre nom, les fols, les pauvres et les riches ne croiraient point que ce soit elle ; ainsi les pauvres la rencontrent plutôt à la main que les riches.
Quand donc j'eus bien enveloppé et enclos ma matière, je retournai au logis avec joie, chantant le long du chemin le Cantique. Je ne fus pas longtemps au logis, que je commençais à me fournir : 1° d'une bonne partie des choses nécessaires au Particulier, que le bon Paysan m'avait enseigné, afin qu'avec plus de repos et de fermeté je pusse vaquer à préparer l'universel ; ainsi je commençai au Nom de Dieu, j'achetai une quantité considérable de charbon, car cela en consomme beaucoup [le charbon est l'agent de réduction par excellence au même titre que la chaux] ; je bâtis à même fin des fourneaux et fours, fort utiles, et en peu de temps j'eus une provision considérable de charbon ; mais le Démon, ennemi du Christianisme, ne put souffrir cela, il me causa plusieurs alarmes les unes sur les autres. Les voisins m'accusaient de mettre leurs maisons en flammes ; mes amis et autres personnes de connaissance me représentaient qu'il courait un bruit de fausses monnaies, et que je me départisse d'une entreprise si vaine, crainte de tomber dans le soupçon ; que je devais plutôt m'adonner à l'exercice de la Jurisprudence, me disant qu'avec plus de raison, j'y trouverais plus de succès et de profit, parce que j'étais Docteur en Droit, et qu'il n'y avait que cet exercice seul qui fût capable de me fournir amplement ma subsistance. [reprise de l'allégorie de Denis Zachaire, de Bernard Le Trévisan, que reprendra à son tour le mystérieux Cyliani en son Hermès Dévoilé]
Mais quoi qu'en bonne conscience je ne pusse gagner mon pain par un tel moyen, je ne laissai pas de faire doubler grandement le prix du charbon, de sorte que les Forgerons et les Orfèvres m'accusèrent en Justice, comme étant la cause de sa cherté, se plaignant qu'ils ne pouvaient pas continuer leurs métiers, et avoir comme auparavant leur nourriture nécessaire, conséquemment qu'ils ne pouvaient à cause de cela continuer à la République le paiement des impôts et contributions, car je payais plus chèrement le charbon afin d'être préféré aux autres ; ils traitèrent ce sujet tout au long, si bien que le Conseil me fit faire la défense, et savoir en même temps que j'eusse à me désister de cet emploi du charbon, et vivre dans les Lois de ma vacation ; en somme le démêlé fut si ample, qu'il me fallut abattre mes fourneaux, partir de là, et chercher un bon ami qui m'avançât de l'argent, afin que je pusse vaquer avec plus de repos à l'universel.
Toutefois je ne déclarai à personne le dessein que j'avais ; les mêmes tribulations et incommodités durèrent presque jusqu'à la troisième année ; Dieu sait quelles peines cela me donnait au coeur d'entendre mal parler de moi, sans pouvoir avancer dans l'oeuvre ; même je songeais que Dieu ne trouvât pas encore à propos de me le permettre : car il faut suivre le chemin où le destin nous mène et ramène. Le Comte Bernard de Trévisan témoigne semblablement avoir eu toute la science de l'universel parfaitement, deux ans auparavant qu'il l'eût pu mettre à effet à cause de plusieurs empêchements. [rappelant en cela les plaintes de Limojon de saint Didier qui possédait la matière mais qui ne savait comment la cuire, faute de la connaissance du feu secret]
Durant mon voyage je conférai avec des gens doctes, j'en devins plus savant, et nous nous donnâmes de mutuelles assistances par science et conférence, ainsi qu'on a coutume de faire ; je fis aussi amas de belle matière, de toutes sortes de mines et de pierres de travail ; mais je trouvai fort peu, non pas même plus de trois personnes qui tinssent le droit sentier physique ; ils voulaient tous se servir du Mercure vulgaire, de l'Or, de l'Antimoine, et de la mine de Cinabre [oxyde rouge de cinabre qui connaît encore beaucoup de succès auprès des alchimistes modernes] ; et même les choses plus simples et moindres, en quoi ils erraient tous tant qu'ils étaient, ne travaillant et ne suivant pas le naturel sentier de la nature ; mais s'ils l'eussent suivi, ils n'eussent pas erré si misérablement, outre cela un don de si grande excellence ne s'accorde pas à tous ; que chacun fasse son compte là-dessus, et s'éprouve bien avant que la perte et le dommage viennent à l'abattre et surprendre ; remarque cela, celui qui en est capable.
Comme donc j'eus fini le cours de mes voyages, je revins joyeux ou logis, alors me vinrent bientôt revoir mes prétendus amis, voulant savoir où j'avais été si longtemps, ce que j'avais fait et ce que je voulais faire : je leur fis une brève réponse : le monde n'est-il pas assez grand, vous pensez peut-être que votre ville fait tout le monde; et que hors d'icelle on ne se puisse nourrir ; mais si vous aviez tant soit peu essayé, vous en jugeriez tout autrement. Il y a, Dieu merci, assez de gens qui reçoivent et reconnaissent avec grand remerciement ce que vous méprisez et rejetez avec moquerie ; et vous saurez en outre que dorénavant je ne vous causerai pas grande incommodité pour le charbon, car à présent je n'en ai pas besoin.
Ils s'étonnèrent fort de ces paroles, et secouaient la tête pour savoir où gisait le lièvre, mais je me privai tout à fait de leur compagnie ; je louai une maison où je ne pris qu'un garçon avec moi.
Après les grâces rendues à Dieu, par le grand désir que j'avais de l'oeuvre, je me résolus de l'accomplir. La patience et la persévérance étant la principale partie de l'oeuvre entier [Grosparmy a écrit que la patience était l'échelle des philosophes et que l'humilité - dont tient la persévérance - était la porte de leur jardin, cf. Trésor des Trésors. Sur la patience et la persévérance envisagées au plan hermétique, cf. Gobineau de Montluisant] ; car tous les Philosophes l'écrivent, et c'est la clef de l'Art ; chacun peut facilement l'éprouver à sa confusion, en brûlant par le feu les fleurs, ou autrement brûlant la vertu croissante et la germinante nature ; c'est pourquoi il me fallait user de grande prudence [image du double Mercure en forme de caducée, cf. note précédente]. Je prenais bien garde aussi qu'il ne m'advînt quelque accident par la tardivité ou par manque de chaleur, comme en parle Théophraste [Paracelse, cf. le Trésor des Trésors] en son Manuel, mais finalement par la bonté de Dieu, tout m'a bien réussi.
Or comme les vapeurs vénéneuses furent retirées de la Pierre [il est difficile de savoir ici s'il s'agit d'un trait de cabale ou si Grasseus veut parler de la gangue dite « arsenicale » qui entoure la matière première qui est un sulfure ou un sulfate], nos deux fleurs parurent, ainsi que notre Paysan l'avait dit, poussant belles, et doucement toutefois. J'aperçus plus tôt la blanche, la rouge n'étant pas encore parvenue à son degré. Je pris une petite feuille de la blanche, la goûtai et y trouvai véritablement un goût tout à fait doux, excellent et agréable, le semblable duquel je n'avais jamais éprouvé, et au sujet duquel je me réjouis lors grandement et de bon coeur. Le surplus de cette petite feuille, je le mis sur du fer rouge de feu, elle y coula subitement et tourna en fumée au même instant [c'est la fumée blanche décrite par Artephius en son Livre Secret], à quoi je reconnus que c'était la femelle, attendu qu'elle était si volatile et légère, et par ainsi j'usai d'une grande prudence, si bien qu'avec celle-là je me rendis maître de la rouge, laquelle ne se souciait en façon quelconque d'aucun travail, et ne fuyait point, mais demeura constante et maîtresse du feu.
Toutefois, avant que j'eusse recouvré ces deux lys, j'eus d'assez grandes traverses, dont je ne veux faire ici mention, mais cela fut bientôt oublié, quand j'eus recouvert ces deux lys ; je pensai au Paysan, et m'étonnai de son profond et sublime jugement ; je suivis toujours l'instruction qu'il m'avait donnée, et joignis les deux lys ensemble, et en cette jonction j'aperçus lors des choses remarquables, à cause de quoi je les enfermai ensuite toutes deux en un beau vaisseau de cristal, que je posai tout doucement en un lieu qui donnait une grande chaleur. [il s'agit de l'athanor secret dont Fulcanelli a comparé les traits à ceux de la persévérance]


fourneau de Nicolas de Valois, in la Clef du Secret des Secrets

Or comme le Soleil commençait à luire, le lys blanc vint à s'étendre, comme s'il eût été tout eau, et tout ainsi qu'on voit la rosée du matin sur l'herbe ou comme une larme claire de Soleil reluisante comme la pure Lune, toutefois avec une certaine réflexion bleuâtre ; et y portant l'oeil de plus près, je vis qu'elle avait consommé en eau et avalé la fleur rouge [scène de l'Hypérion, vue supra : le lys rouge teint en masse le lys blanc. Cette image a été reprise par Michel Maier dans l'emblème XLI de l'Atalanta fugiens] ; en sorte que je n'en pus pas voir la moindre feuille, elle ne pouvait pourtant pas cacher tout le rouge, le rouge est d'une complexion plus ardente et plus sèche, et la blanche plus froide et plus humide ; et comme la lueur du Soleil lui vint extérieurement en aide elle tâcha de se remontrer, mais elle ne put à cause de la force de la blanche, le naturel de laquelle prédominait encore ; toutefois elles combattirent doucement, s'accordant toutes deux également dans le Ciel, ou vers le Ciel, mais elles en furent rabattues et repoussées par les tourbillons des vents ; cela dura jusqu'à ce que toutes deux liées ensemble, furent contraintes de demeurer en bas, car la racine qui les avait pu faire croître leur était retranchée.
Alors commence la première matière de la Pierre et des Métaux, après cela l'obscurité commença peu à peu à paraître, et le Soleil et la Lune furent de plus en plus couverts cela dura un bon espace de temps, ainsi qu'il se peut lire au Traité du Comte Bernard de Trévisan ; cependant parut le signe pacifique et gracieux de l'Arc-en-Ciel, avec toutes sortes de couleurs admirables, dont le Paysan dit que ce serait un signe de réjouissance et une augure de bonne foi. [cf. Clef VI de Basile Valentin]
Or, comme la Lune vint à se faire entrevoir, toutefois pas bien claire, le Soleil commença de luire plus ardemment, jusqu'à ce que la Lune fût pleine, et que transparente elle portât une lueur claire, comme si c'eût été toutes perles, et des morceaux de diamants légèrement pilés ; de quoi se réjouirent quatre Planètes ; car par ce moyen elles peuvent être muées de leur naturel imparfait en la splendeur de la Lune, et en sa nature, ce que ledit Comte Trévisan nomme en sa parabole, la chemise du Roi. [ces quatre planètes peuvent être Mars, Vénus, Jupiter et Saturne, cf. humide radical métallique]
Donnant ensuite le troisième degré de feu, toutes sortes de fruits excellents vinrent à croître et pousser, comme des coings, des citrons et des oranges agréables à voir, sortant d'un terroir tout de hyacinthes, lesquelles se transmuèrent en peu de temps en aimables pommes rouges, qu'on surnomme de Paradis, croissant d'une terre de rubis, et enfin elles se changèrent et congelèrent en un admirable, clair, pur, et toujours luisant Escarboucle, lequel rend par sa propre lueur, toutes les Planètes obscures, et de couleur sombre, et est luisant, éclatant et céleste, et cela en fort peu de temps. [il s'agit évidemment du Jardin des Hespérides, gardé par le dragon Ladon, cf. Matière]
Après cela, comme j'eus fait quelques projections sur quantité de livres de Métaux épurés et purgés, que je me réjouissais extrêmement, et m'émerveillais de ce que si peu de notre Pierre eût un si grand pouvoir de pénétrer et changer en un moment toutes sortes de Métaux, c'est à savoir une partie en mille autres, je me mis à bas, m'assoyant après ma Pierre faite ; puis mes actions de grâces rendues à Dieu, j'eus la volonté de faire encore une projection, en intention et à dessein que je pusse approcher de plus près la connaissance du fondement de la projection.
Justement comme je venais de m'y mettre, voici que ce bon homme de Paysan arrive, il me salue aimablement d'abord ; je fus fort surpris, parce que je ne le reconnus pas assez tôt, et qu'il entra subitement, vêtu pour lors d'une robe de diverses couleurs ; je me laissai aller sur le banc, car les jambes me tremblaient. Il me dit d'une bouche riante, et avec des gestes agréables, ne crains point, mon cher frère, tu as un don gracieux et clément avec toi, et ce que ton coeur désire au monde. Je te reviens voir maintenant, comme je t'ai promis, pour t'informer davantage des secrets et d'autres choses plus relevées et sublimes ; car ceci n'est que le commencement ; et pour te les enseigner fondamentalement, entends, que faire la Pierre, c'est une chose de peu d'importance, simple et légère, ainsi que maintenant tu la dois avouer toi-même, et que Dieu éternel, pour des raisons très importantes, l'a ainsi disposé ; mais pour ce qui est de comprendre bien et parfaitement ; il faut que tous les Philosophes, Adam, Hermès, Moïse, Salomon et Théophraste se courbent et s'abaissent devant elle ; reconnaissant publiquement et faisant connaître à tous leur impuissance en ce point. Comme aussi Zachaire (qui a souvent fait la Pierre) le témoigne ouvertement, fol. 39, disant : Notre Médecine est une Science autant divine que surnaturelle [il s'agit du passage ou Zachaire cite le Livre des Lumières de Rhasès]. En la seconde opération, ou conjonction, il est, a été, et sera toujours impossible à tous les hommes de la connaître et découvrir de soi-même, par telle étude ou industrie que ce soit, fussent-ils les plus grands et experts Philosophes qui jamais furent au monde, car toutes les raisons et expériences naturelles nous défaillent en cela. [citation presque textuelle de l'Opuscule de Zachaire, début de la Seconde partie]
Mais afin que, comme je t'ai promis, tu puisses être plus instruit et informé, autant qu'il est permis, et libre d'en révéler et découvrir le secret, je veux te faire entendre la chose fondamentalement.
Sois toujours assidu en prières ferventes auprès du Souverain ; tu peux suivre la route que je t'ai montrée car de Dieu viennent tous les plus grands trésors de science ; alors tu seras sans doute éclairé, illuminé et doué d'une grande intelligence, de toute science et connaissance, suivant le témoignage du très-Sage Roi Salomon, au Livre de la Sapience, ch. 7, v. 8. Car l'Eternel Dieu, et avec raison, demande d'en être prié, il la donne aussi volontiers qu'il a fait autrefois à d'autres, à ceux qui de coeur soupirent après, avec dessein d'user d'un si souverain don de Dieu, à son honneur, à leur salut, et au soulagement de leur prochain, et des pauvres nécessiteux.
Or, parce que j'ai su que tu as déjà procédé un peu imprudemment à la projection et à l'établissement de la teinture ; il faut que tu saches que tu dois bien purger et nettoyer les Métaux de leurs accidents adustibles, ou saletés sulfureuses, avant que tu fasses les projections, autrement cela te tournera à perte, et la manière en laquelle on fait ce nettoiement, est décrit aux Livres des Philosophes et se traite ainsi.
Comme il disait cela, il prit un morceau de cuivre, le mit dans un creuset, jeta une poudre purgative dessus pour le calciner, et avec un fil de fer courbé il en tira ce qu'il y avait de terre contraire, rouge, puante, qui ne se peut brûler, et empêche la teinture de pénétrer, et laquelle était en qualité comme fange, ou écume, tant et si longtemps, que la Vénus devint nette et pure et en fange blanche [on voit bien que c'est le contraire qu'il faut comprendre et ne point rejeter, en conséquence, ces parties adustibles ; n'oublions pas que les alchimistes disent en général le faux pour le vrai dans de tels passages] ; et comme je versai alors ma teinture dessus, elle traversa et pénétra subitement jusqu'au dedans, et le corps de Vénus fut entièrement changé en un vrai Or excellent, et meilleur que l'Or naturel de Hongrie ; sur quoi je me réjouis lors de grand coeur, et je le remerciai humblement de l'avis si précieux qu'il m'avait donné, car l'orgueil ni l'amour-propre ne doivent jamais enfler de vanité le coeur d'un vrai Philosophe, qui en cette science universelle et immense, doit toujours se dire ignorant, malgré toutes les connaissances et découvertes qu'il peut y avoir faites.
Ensuite ce petit Paysan me fit récit pareillement des purifications et nettoiements des autres Métaux, dont l'essai fut un agréable plaisir et divertissement ; il me dit encore : tu dois savoir qu'avec cette Pierre blanche, fixe, tu feras toutes sortes de pierres précieuses blanches, comme diamants, des saphirs blancs, des émeraudes, des perles semblables ; comme aussi avec la Pierre jaune, avant qu'elle soit en son haut rouge, tu peux faire toutes sortes de pierres jaunes, comme hyacinthes, diamants jaunes, topazes, et avec la rouge tu feras des escarboucles, rubis, grenats ; lorsque les pierres sont préparées et apprêtées, elles surpassent de beaucoup les Orientales en noblesse, vertu et magnificences. Je te veux moi-même dresser à cela et t'y donner la main, car on y peut aisément commettre quelque faute. [on ne voit pas de quoi d'autres que de produits analogues aux strass - cf. voie humide - voudrait bien parler Grasseus ; la relation au cuivre pourrait être intéressante dans le cas de l'aventurine]


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