Études historiques : II. Eugène Chevreul, critique de Ferdinand Hoefer
 

Eugène Chevreul, à l'âge de 100 ans, par Nadar
 



revu le 5 décembre 2004


plan : quatrième article : Ière section - du IXe au XIIIe siècle [Geber, Razis, Avicenne, Alphidius, Morienus, Artephius, Senior, etc.] - cinquième article : IIème section - du XIIIe au début du XVIe siècle [Albert le Grand, Roger Bacon, saint Thomas d'Aquin, Arnaud de Villeneuve, Raymond Lulle, OrtholainNicolas Flamel, Isaac Le Hollandais, Basile Valentin] - sixième article : IIIème époque : du XVIe au début du XIXe siècle [Paracelse - chémiatrie] - septième article : chimie métallurgique [Agricola - Biringuccio - Cesalpin - Perez de Vargas] - chimie technique : [Palissy - Porta] - Alchimie : [Zachaire - Vigenère - Barnaud - Grosparmy - Valois - Vicot] - huitième article : IIIème époque comprenant le XVIIe siècle - Van Helmont - neuvième article : système de Van Helmont [éléments, productions séminales, ferments, âmes, formes, corps célestes] - Notes sur une transmutation à laquelle asssita Van Helmont -


QUATRIÈME ARTICLE.

Plusieurs causes indépendantes de notre volonté nous ayant obligé de suspendre l'examen de l'histoire de la chimie du docteur Hoëfer, nous allons le reprendre pour ne plus l'interrompre : nous en étions resté à la fin du VIIIe siècle, terme qu'il assigne à la première époque de son histoire; la seconde époque, qui fera l'objet de cet article, continue avec le IXe siècle et finit au XVIe ; elle embrasse ce qu'il considére comme le moyen âge, temps où, suivant lui, la science n'a fait aucun progrès, pour ainsi dire. La seconde époque est partagée en deux sections dont la première comprend les IXe, Xe, XIe et XIIe siècles, et, la seconde les XIIIe, XIVe, et XVe. L'aperçu rapide que nous en donnerons sera entremêlé de réflexions qui nous ont été suggérées par quelques opinions de l'auteur sur des points particuliers. La même marche sera suivie dans l'examen de la troisième époque. Enfin, dans un dernier article, en exposant notre manière de concevoir le développement des idées générales qui composent essentiellement l'histoire de la chimie, nous reprendrons les points principaux de l'ouvrage sur lesquels nos opinions peuvent différer de celles de l'auteur.

Ière SECTION.

Du IXe au XIIIe Siècle.

L'auteur parle successivement des chimistes arabes, byzantins, italiens, français et allemands. Certes, c'est quelque chose de remarquable de voir les Arabes, guerriers sous Mahomet, conquérants sous ses lieutenants et ses successeurs, se faire un nom dans l'histoire de l'esprit humain pour avoir cultivé les lettres et les sciences du IXe au XIIIe siècle seulement. Ces peuples, si longtemps nomades dans leur terre natale, après en être sortis, s'approprièrent par des traductions les ouvrages des Grecs ; ils les commentèrent, et en répandirent les idées chez les peuples qu'ils gouvernèrent après les avoir conquis. Les premiers ouvrages que l'on a qualifiés de chimiques sont arabes. Aucun peuple, pas même les Grecs et les Romains, ne présente à l'historien des sciences un écrit susceptible d'être comparé, sous ce rapport, aux livres de Geber ou plutôt de Abou-Moussah- Djafar-al-Sofi ; mais, pour cela, les Arabes ne sont point à nos yeux les premiers qui aient cultivé les connaissances dont le développement ultérieur a donné naissance à la chimie. Si nous n'admettons pas, avec le docteur Hoëfer, que les prêtres de l'antique Égypte aient pratiqué un art sacré dont la transmutation des métaux communs en argent et en or était l'objet, nous pensons que ce pays a été le berceau des idées alchimiques, et que de là elles se répandirent dans l'Asie Mineure et la Grèce, et qu'on les cultiva surtout à Byzance, devenue le siège de l'empire d'Orient. Les habitants de l'Égypte nous paraissent s'être trouvés dans les conditions les plus favorables au développement des procédés et des idées alchimiques ; nul doute que le travail des métaux, la fabrication du verre et des émaux, [cf. à cet égard notre section sur le Mercure -] la préparation d'un grand nombre de produits végétaux et animaux, l'embaumement des corps pratiqué depuis des siècles dans ce pays, enfin le goût du second des Lagides, Ptolémée Philadelphe, pour l'histoire naturelle, la recherche des matières médicamenteuses et les préparations que nous appelons pharmaceutiques, préparations auxquelles une santé délicate lui faisait attacher un grand prix, n'aient été des conditions favorables à la pratique d'opérations entreprises pour modifier les propriétés de la matière en vertu de l'attraction moléculaire. Maintenant qu'on examine la tendance des idées subordonnées à la méthode a priori qui dominait alors tous les esprits, qu'on réfléchisse à l'influence de ce foyer intellectuel d'Alexandrie où convergeaient toutes les doctrines de l'Antiquité, celles de la Grèce, de l'Assyrie, de la Perse, de la Judée et de l'Inde, et l'on ne pourra plus douter que la théorie des opérations dont nous venons de parler ne pouvait être autre que ce qu'elle est dans les livres des alchimistes. Évidemment, dès que l'esprit de l'homme cherchait la transmutation des métaux et un remède à tous les maux du corps, l'astrologie, la magie, la cabale, la théurgie, les idées néoplatoniciennes, et la doctrine chrétienne même, durent concourir à donner à ces livres le caractère si particulier qui les distingue. [le lecteur interessé trouvera deux livres qui font une bonne synthèse du sujet : un ouvrage de Gillot de Chivry sur les Sorciers, mages et alchimistes et le Miroir de la Magie de Kurt Seligmann -] Il y eut, dès l'origine, de si puissants motifs pour que ceux qui se livraient aux travaux alchimiques le fassent dans le secret le plus absolu, que la première fois que le vulgaire en entendit parler, l'histoire de leur commencernent et de leur développement fut aussi difficile à retracer qu'elle peut l'être encore aujourd'hui.

Ce n'est donc pas suivant  nous de l'antique Égypte, de l'Égypte des Pharaons, mais de l'Égypte conquise successivement par les Grecs et par les Romains, et en particulier de la ville fondée par Alexandre, où toutes les doctrines eurent des organes pendant plus de neuf siècles, que les idées alchimiques se sont répandues dans le monde. [et nous ajouterons qu'il faut donc révoquer en doute la possibilité d'écrits soi disant attribués à un personnage mythique que l'on a appelé Hermès Trismégiste. Cela n'a pas empéché A.J. Festugière de lui consacrer 3 volumes aux éditions des Belles-Lettres - rééd. 1990 -] Les écrits attribués à Geber sont pleins d'intérêt comme nous l'avons dit déjà ; on en sera convaincu, si on lit l'ouvrage intitulé : La Somme de Perfection du Magistère, [rappel : la Summa perfectionis est à présent attribuée à Paul de Tarente, cf. bibliographie] car on y trouvera une description des propriétés alors connues du soufre, de l'arsenic, du mercure, de l'or, de l'argent, du plomb, de l'étain, du cuivre et du fer ; après la définition précise des opérations nommées sublimation, descension, distillation (dans laquelle la filtration est comprise), calcination, solution, coagulation et coupellation, l'auteur expose la manière d'exécuter chacune d'elles en particulier. Suivant Geber, les métaux sont essentiellement formés de soufre, de mercure et d'arsenic, [l'arsenic est jugé différemment selon les alchimistes : pour les uns, les plus anciens, il correspond à la Terre ou au Sel, encore appelé Corps ; pour les autres, il correspond au principe soufre, c'est-à-dire à l'Âme - ] et c'est, en partant de cette composition qu'il en envisage la transmutation comme une chose conforme à leur nature. La Somme de Perfection n'est pas seulement digne de l'attention de l'historien par les faits proprement dits qu'elle renferme, mais elle l'est encore par la méthode même qui a présidé à leur coordination ; aussi, quelque faible que soit la part qu'on attribue à Geber dans la découverte de ces faits, il serait injuste de méconnaître en lui un talent réel, bien supérieur à celui qu'on accorde en général au simple compilateur. Si Geber est véritablement l'auteur du livre de l'Investigation du Magistère et d'un Traité d'alchimie, il aurait connu les préparations de la potasse à la chaux, du sel ammoniac, et de l'alcool ; il aurait connu l'eau forte, l'eau régale, la pierre infernale, le sublimé corrosif, le précipité per se, le foie et le lait de soufre. [en alchimie pratique, la potasse, l'eau forte - qui n'est qu'un produit de résidu dans l'opération qui nous intéresse, le foie et le lait de soufre sont les substances qu'il faut rechercher -]


frontispice du Geberi, philosophi ac alchimistae maximi, de alchimia libri tres

Le docteur Hoëfer apprécie justement le mérite de Geber ; les citations qu'il tire de ses ouvrages sont bien choisies ; mais le nombre en est-il assez grand et les développements suffisants pour faire sentir au lecteur tout le mérite de ces ouvrages et toute l'importance dont ils sont pour l'histoire de la chimie ? c'est ce que nous ne pensons pas : aussi motiverons-nous notre opinion en revenant plus tard sur ce sujet. Mais nous ne quitterons pas Geber sans soumettre au docteur Hoëfer une remarque relative à la manière dont il a interprété le sens du mot esprit, si employé par les philosophes anciens et par les alchimistes. Le docteur Hoëfer dit que Geber, après avoir réfuté les objections des sophistes

« prononce ces paroles remarquables, qui nous feront voir que les gaz (esprits) étaient déjâ, il y a plus de mille ans, supposés jouer un rôle important dans la chimie. »

Nous copions textuellement les deux citations suivantes de l'auteur arabe extraites de l'Histoire de la chimie :

« Il y a des gens qui font des expériences pour fixer les esprits (gaz) sur les métaux ; mais, comme ils ne savent pas bien disposer leurs expériences, ces esprits, et souvent même les corps, leur échappent par l'action du feu

« Si vous voulez, ô fils de la doctrine, faire éprouver aux corps des changements divers, ce n'est qu'à l'aide des gaz que vous y parviendraient (per spiritos ipsos fieri necesse est). Lorsque ces gaz se fixent sur les corps, ils perdent leur forme et leur nature : ils ne sont plus ce qu'ils étaient. Lorsqu'on en opère la séparation, voici ce qui arrive : ou les gaz s'échappent seuls et les corps où ils étaient fixés restent, ou les gaz et les corps s'échappent tous les deux à la fois.»

La philosophie ancienne, longtemps avant l'alchimie, s'est servie du mot esprit.

[le mot esprit n'est en fait interprété correctement ni par Hoefer, ni par Chevreul, dans sa désignation de substance spirituelle, en tant que substantif corporel - pour reprendre une expression de Chevreul. L'esprit, chez les alchimistes, ne désigne point autre chose qu'un moyen, ou milieu, dans lequel doit être dissous le soufre, prélude nécessaire à sa future réincrudation. Le processus est simple à comprendre : des substances, au départ amorphes, sont mêlées à l'état de poudre très fine, voire porphyrisée, à une matière qui est le Mercure ou Esprit. Ce Mercure est une substance qui sert de fondant à ces poudres - alumine, oxyde métallique - normalement infusibles. Tenues à l'état de dissolution, ces véritables « chaux » métalliques vont peu à peu se combiner pour former une substance cristallisée, à mesure que le fondant, que le Mercure, s'évapore. C'est cette cristallisation qui est voilée par l'opération de la réincrudation. Le produit final de la cristallisation est la Pierre, corindon coloré ou nésosilicate. Notez que ces opérations s'entendent uniquement par la voie sèche, qui est celle de Geber, c'est-à-dire de l'une des premières autorités en matière d'alchimie : historiquement donc, la voie sèche a précédé la voie humide -]

Abstraction faite de l'esprit de l'homme, il signifiait, dans son acception la plus générale, la cause à laquelle on attribuait un changement de position, un changement de forme, ou une simple modification de grandeur dans une matière supposée passive, que l'on voyait sortir de cet état passif, sans qu'on aperçût au dehors unecause qui produisit le changement de position, le changement de forme ou la simple modification de la matière. [il est remarquable de voir combien Chevreul parle bien d'un processus dont manifestement il n'avait pas l'idée. Songez que c'est Chevreul qui a préfacé et fait éditer les travaux de synthèse chimique de J.J. Ebelmen - il y a là une indication...] Évidemment, une telle manière de voir résultait de ce qu'on regardait un corps vivant comme formé d'un principe passif, la matière, et d'un principe actif, l'esprit. [ce corps vivant n'est autre que l'expression d'un processus dynamique, en équilibre instable, dans lequel le principe actif, l'esprit, sert de réceptacle provisoire à « l'Âme », c'est-à-dire au Soufre rouge. La matière, ou patient, est l'arsenic des anciens philosophes -] Plus loin, nous montrerons que la plupart des alchimistes partirent de la même idée pour expliquer la vertu qu'ils attribuaient à leur élixir, [le mot élixir a été mal compris par la plupart des commentateurs, sauf par Pernety - qui a dit bien d'autres bêtises par ailleurs -. Le terme élixir est synonyme du second Mercure, après la voie du Mercure commun. Nous détaillons tout cela dans plusieurs sections, cf. Fontenay -] à la pierre philosophale. En définitive, l'idée la plus générale que l'on trouve exprimée par le mot esprit, dans l'Antiquité, est celle de cause du mouvement, ce qui correspond à la manière dont on envisage la force, lorsqu'on la définit la cause de tout changement qui nous frappe dans la matière à laquelle on attribue l'inertie, c'est-à-dire le fait en vertu duquel elle persiste soit dans l'état de repos, soit dans l'état de mouvement où elle peut être au moment où on la considère. [c'est cette opération que les Adeptes ont nommé l'animation du Mercure : on en trouve trace jusque dans le frontispice du Mutus Liber - et c'est l'intervention du feu vulgaire qui permet l'animation du Mercure, c'est-à-dire la « fluence » qui est sa principale caractéristique. ] Mais quand la matière vint à être étudiée dans ses actions moléculaires, comme le firent les alchimistes, abstraction faite d'ailleurs du but qu'ils se proposaient d'atteindre, le sens du mot esprit éprouva une modification qui, en y réfléchissant, était la simple conséquence de son acception primitive et des nouvelles observations auxquelles conduisaient les phénomènes que ces actions manifestent. Alors le mot esprit fut appliqué à des corps volatils, [c'est en grande partie exact, mais il est de fait que l'esprit, tel que pouvait le désigner Geber, ne peut correspondre qu'à une substance qui permet à une autre de s'y volatiliser, d'y disparaître : c'est là l'origine de toutes les allégories des Adeptes sur la mort de la matière, sur les tombeaux et sépulcres, sur l'oeuvre au noir en somme - Il faut donc distinguer deux esprits. Dans sa première acception, il ne fait que désigner ce que l'on a appelé plus tard « gaz » ; dans sa seconde acception, il désigne le réceptacle provisoire, qui est aussi son véhicule, du Soufre sublimé -  ] et notamment à des corps dont l'apparition était accompagnée de phénomènes de mouvement ; par exemple un liquide sucré qui bouillonnait en fermentant, un acide qu'on versait sur un carbonate, la détonation d'une matière solide comme la poudre à canon, donnaient lieu au dégagement d'un esprit ; cet esprit fut qualifié de sauvage et nommé gaz par Van Helmont. A mesure que les actions moléculaires furent plus étudiées, l'emploi du mot esprit comme synonyme de corps volatil, devint plus fréquent, abstraction faite d'ailleurs de tout phénomène de mouvement ; c'est ainsi que l'on dit esprit de vin, esprit recteur (ou archée de Boerhaave). Mais il y aurait le plus grand inconvénient à donner ce sens au mot esprit dans les cas si fréquents où il a été employé pour désigner une cause de mouvement, une cause par laquelle la matière d'un être vivant se distingue de la matiére brute. Suivant Abulféda, Geber vivait à la fin du VIIIe siècle ou au commencement du IXe ; Rhasès, né en 860 et mort en 940, s'occupa plus de médecine que d'alchimie ; cependant, d'après des manuscrits du XIVe siècle appartenant à la Bibliothèque nationale, qui ont été lus par le docteur Hoëfer, l'histoire de la science chimique doit conserver son nom dans ses annales, car il semblerait avoir connu l'huile de vitriol (acide sulfurique) que l'on obtient de la distillation du sulfate de fer [vitriol vert]. En outre, il a parlé de la séparation de la tutie (oxyde de zinc ou zinc),[vitriol blanc] de la marcassite, de la préparation de l'eau- de-vie, et de sa concentration sur la chaux ou sur les cendres. Il passe enfin pour avoir le premier appliqué la chimie à la médecine. Quant à Alpharabi et à Salmana, la science ne conserve rien d'eux. Il n'en est pas de même d'Avicenne (de 980 à 1036), que l'on a mis au rang des princes de la médecine. Dans un livre sur les pierres, il parle d'aérolithes ; un d'eux était formé d'un fer dont on ne put forger des lames d'épée parce qu'il était cassant;[cette remarque est pleine d'intérêt : dans les Demeures Philosophales, Fulcanelli nous parle de rails de chemin de fer ou de barres de métal qui deviennent cassantes en vieillissant et affirme que cette propriété a un intérêt si on la rapporte à l'Art sacré ; c'est sur une sorte de « dévitrification » du métal qu'il veut attirer l'attention -] il fait mention d'eaux qui déposent des matières pierreuses, il ramène la formation des montagnes à deux causes : la première, un tremblement de terre assez intense pour produire l'effet que nous attribuons aujourd'hui au soulèvement d'une portion de l'écorce terrestre ; la seconde, l'action érosive des eaux. Il fait quatre groupes des minéraux : le premier renferme ceux qui sont infusibles ; le second, les minéraux fusibles, ductiles et malléables (métaux) ; le troisième, les minéraux sulfurés ; et le quatrième, les sels. Un arabe du nom d'Aristote, disciple d'Avicenne, a-t-on dit, passe pour être l'auteur de deux traités alchimiques dans lesquels il n'y a rien à citer. Il en est de même d'Alphidius, dont le docteur Hoëfer a trouvé un manuscrit à la Bibliothèque nationale, purement alchimique, quoique portant le titre de Liber meteorum. Le docteur Hoëfer, en mentionnant ensuite Morien et Calid, ne rapporte pas les fables que racontent les alchimistes, leurs biographes. Artéfius passe pour l'auteur de deux ouvrages intitulés : le Livre secret sur la pierre philosophale et la Clef de la sagesse. [Chevreul a consacré quatre articles du Journal des Savants à la question de l'attribution à Artéfius de la Clef de la sagesse - cf. section Artephius. Il a repris ces articles en leur donnant une forme plus élaborée dans un des Mémoires de l'Académie des sciences et a déposé une Note au Comptes Rendus de l'Académie. Par ailleurs, une traduction de la Clef de la Sagesse a été réalisée sous le titre le Trésor des Trésors, attribué à Nicolas Grosparmy.] Nous en extrairons les passages suivants, parce qu'ils se lient à ce que nous dirons plus tard des idées alchimiques, et que Artefius a toujours été considéré par les adeptes comme un des plus grands philosophes hermétiques.

« Toute plante est composée d'eau et de terre ; pourtant il nous est impossible d'engendrer une plante avec de l'eau et de la terre. Le soleil vivifie le sol ; quelques-uns de ses rayons pénètrent profondément dans le sein de la terre, s'y condensent, et forment ainsi un métal brillant, jaune, consacré à l'astre du jour, l'or. Par l'action du soleil, les principes des métaux, les molécules sulfureuses et les molécules mercurielles se rassemblent, et, suivant que les unes l'emportent en quantité, elles engendrent l'argent, le plomb, le cuivre, l'étain, le fer. »


Senioris Zadith, filii Hamuelis tabula chimica, marginalibus adaucta [Theatrum chemicum, vol. V, 191-240]

Le docteur Hoëfer cite encore parmi les alchimistes arabes Zadith, [Fulcanelli attribue à « Senior Zadith » le traité qui se nomme Azoth ou le moyen de faire l'or des philosophes alors qu'il est attribué en principe à Basile Valentin... Ce traité se nomme l'Aureliae Occultae Philosophum et il forme la première partie du traité de Senior Zadith. Il est possible que la confusion est due au fait que le frontispice montre Senior et Adolphus, en vis-à-vis de l'arbre philosophique ] Haimon, Rachaidib, Sophar, Bubacar, Alchild-Bechil et Albucasis. Il fait remarquer qu'à tort on a attribué l'invention de la distillation à Albucasis, car celui-ci n'en a parlé que comme auteur d'un traité général des appareils distillatoires, et ainsi qu'il l'a fait, d'ailleurs, pour la préparation de l'eau-de-vie, la concentration du vinaigre, etc. Le docteur Hoëfer fait remarquer que les Arabes ont, les premiers, établi une différence entre la profession de médecin et celle de pbarmacien, et que l'empereur Frédéric II, en 1233, consacra leur législation par une loi qui fut longtemps en vigueur dans le royaume des Deux-Siciles. Nous n'avons que très-peu de renseignements sur les alchimistes ou médecins pharmacologiques, byzantins ou grecs, qui vécurent du IXe au XVIe siècle ; parmi eux, le docteur Hoëfer cite le médecin Actuarius, auquel on doit la description d'un grand nombre de médicaments composés et particulièrement des eaux distillées sur les roses, sur le plantain, sur le lierre, etc. ; Psellus, qui vécut de 1020 à 1110, dont l'influence pour répandre le goût de l'alchimie chez les Grecs orientaux, est généralement connue ; Blemmydas, auteur d'un traité sur la pierre philosophale, qui, à l'instar de quelques philosophes grecs anciens, envisagea les quatre éléments par couple : d'une part, la terre représentant la sécheresse, et l'eau l'humidité ; d'une autre part, l'air représentant le froid, et le feu la chaleur; enfin, Theotonicus, dont le docteur Hoëfer croit avoir le premier signalé l'existence, d'après un traité de la pratique de l'alchimie, ouvrage dont il est impossible de méconnaître l'analogie avec la Somme de Geber [sur Theotonicus, cf. Berthelot in Idée alchimique, I]. Les Arabes contribuèrent beaucoup à la propagation des sciences, et particulièrement de la médecine, en Italie, en France et en Allemagne. Leurs établissements d'enseignement servirent de modèles aux Européens ; et aujourd'hui encore on connaît l'école de Salerne, si célèbre, dès son origine, par la manière dont on y enseignait la médecine, conformément aux écrits des Grecs et des Arabes. À son instar, la faculté de médecine de Montpellier fut créée en 1150, et la faculté de médecine de Paris le fut, en 1220, par l'université, dont elle devint une annexe. D'après cet état de choses, il n'est point-étonnant que Gerbert, né à Aurillac en Auvergne, qui, de bonne heure, se sentit un goût prononcé pour les sciences, et les mathématiques surtout, allât étudier à l'école arabe de Cordoue. Cet homme célèbre, après avoir été le maître de Robert, fils de Hugues Capet, devint archevêque de Reims ; mais, dénoncé au pape par des envieux, comme sorcier, il dut s'expatrier. Retiré en Allemagne, l'empereur Othon II le chargea de l'instruction de son fils. Celui-ci, ayant succédé à son père sous le nom d'Othon III, appela Gerbert à l'archevêché de Ravenne ; et Gerbert, après la mort du pape Grégoire V, occupa la chaire de saint Pierre sous le nom de Sylvestre II. On voit que la culture des sciences, et notamment celle de la physique et de l'alchimie, n'étaient point considérées comme illicites par tous les membres de l'Église. Aegidius, de Corbeil, élève de l'école de Salerne, plutôt pharmacien qu'alchimiste, devint le médecin de Philippe-Auguste. Il écrivit un poème en quatre chants sur les médicaments composés, où il parle des eaux distillées des Arabes, du sucre de canne et des sirops. Hildegarde, abbesse du couvent de Rupertsberg, près de Bingen, s'occupa beaucoup de la préparation des médicaments, à la fin du XIe siècle. Enfin, Alain de Lille (né en 1114, mort en 1203), ami de saint Bernard, préféra, à l'évêché d'Auxerre, une retraite parmi les moines de Cîteaux. Là, en s'occupant d'alchimie, il offrit une preuve nouvelle que la culture de l'art hermétique était tolérée par l'Eglise. Le docteur Hoëfer termine la première section de la seconde époque de son histoire de la chimie par des considérations générales sur l'exploitation des mines de France, d'Espagne, d'Italie et d'Allemagne, la culture du pastel dont la Saxe et le Haut-Languedoc retirèrent tantd'avantage dans la suite, et, enfin, par quelques mots concernant la peinture sur verre, qui commença à se développer au XIIe siécle. La supériorité des Romains dans l'exploitation des mines, sur les peuples du Moyen Âge, tenait à l'emploi qu'ils faisaient des machines pour épuiser les eaux souterraines, et aux moyens de ventilation qu'ilsemployaient pour renouveler l'air des galeries d'exploitation. C'est pour ne pas avoir suivi cet exemple que, plus tard, des mines furent abandonnées sans avoir été, à beaucoup près, épuisées de leur richesse métallique ; et qu'en outre, le mineur du Moyen Âge, exposé incessamment, dans ses galeries, à être noyé par les eaux, asphyxié ou brûlé par des gaz, admit l'existence des esprits métalliques, contre lesquels il devait toujours être en garde, s'il voulait échapper aux embûches qu'ils lui tendaient continuellement. [voyez à ce sujet la Génération des métaux, avec une préface de Daubrée, l'un des plus distingués minéralogistes français du XIXe siècle -] On reconnaît encore ici l'influence des doctrines du Moyen Âge concernant la pneumatologie ; les mineurs distinguaient plusieurs classes d'esprits métalliques, relativement à la différence des formes sous lesquelles ils pouvaient apparaître à leurs yeux, et au degré différent d'animosité qu'ils leur supposaient contre leur existence.

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CINQUIÈME ARTICLE.
 
 

IIème SECTION.

Du XIIIe siècle jusqu'au commencement du XVIe.


Cette période que nous allons parcourir, dit le docteur Hoëfer, est l'âge d'or de la chimie des idéalistes, en d'autres termes de l'alchimie. Sans vouloir établir une discussion sur les mots, nous ne pouvons nous dispenser, d'après les opinions que nous exposerons ailleurs, de prévenir les conséquences qui résulteraient pour nos lecteurs du silence que nous garderions maintenant sur l'emploi comme synonymes des deux expressions chimie des idéalistes et alchimie ; sans remonter aux motifs qui ont conduit l'auteur à les considérer comme telles, nous nous contenterons de faire observer que la première expression semblerait indiquer, dans l'esprit de ceux qui s'occupaient de la science ainsi appelée, la pensée d'un système rationnel des connaissances chimiques les plus générales ; l'expression de chimie des idéalistes [en d'autres termes, il s'agit de philosophie hermétique. Jung, dans les Racines de la Conscience, insiste justement sur le fait qu'il s'est agi d'une philosophie de médecins. Il signale Gerhard Dorneus comme un de ceux qui eurent, peut-être, la préscience de phénomènes liés à l'inconscient] signifierait donc, suivant nous, ce qu'il y a de transcendant, et par là même ce qui s'éloigne le plus de l'application, ou en d'autres termes, ce qu'il y a de plus abstrait dans la classe des connaissances qu'on rattacherait à une science ainsi nommée. Or, pour peu qu'on y réfléchisse, on verra que les alchimistes étaient avant tout des hommes d'application, ou comme on dit aujourd'hui des hommes pratiques

[il est remarquable de voir comment Chevreul se distingue ici de l'opinion de Jung pour lequel l'alchimie est un avant tout un processus psychologique et aussi un certain système de pensée. Nous avons dit ailleurs qu'on ne trouvait pas dans le glossaire - pourtant imposant - de Psychologie et Alchimie, la moindre entrée pour des substances minérales ou métalliques. Chevreul est donc absolument d'accord pour affirmer que les alchimistes ont bien pratiqué des travaux de laboratoire ; nous disons travaux et non expériences, parce que le terme d'expérience présuppose la notion de méthode a priori ou de méthode a posteriori dont les Anciens n'avaient pas la notion ; Chevreul dit pourtant que Geber connaissait parfaitement les méthodes par lesquelles on pouvait identifier sans erreur l'or véritable, ce qui est un début de notion d'expérience a posteriori -] ;

leur but, parfaitement défini, était d'acquérir ce qu'il y a aux yeux de tous de plus désirable dans la vie terrestre, la richesse métallique et la santé avec la longévité, et, pour y parvenir, ils n'épargnaient aucun travail, quelque longue et quelque pénible qu'en fût l'exécution. [il ne faut pas oublier que l'invention de la pierre philosophale date du Moyen-Âge -]
C'est en raison même de leurs recherches absolument pratiques longtemps continuées, que des découvertes chimiques entièrement étrangères au but qu'ils se proposaient d'atteindre furent faites et que d'elles sortirent ces admirables sciences qu'on qualifie aujourd'hui de chimiques.
Les recherches expérimentales des alchimistes, continuées durant des siècles, doivent être considérées, par l'historien philosophe des travaux de l'intelligence humaine, comme le berceau de la science expérimentale. Méconnaître cette vérité serait refuser justice à des hommes auxquels l'histoire la doit d'autant plus, qu'ils n'ont jamais eu la moindre pensée des conséquences de leurs travaux pour les progrès d'une science future, et que tous ceux qui recherchent les origines des choses, à moins de se livrer à de longs travaux d'érudition, et d'être eux-mêmes familiarisés avec les sciences expérimentaies et particulièrement avec la chimie, seraient exposés à l'erreur lorsqu'il s'agirait d'apprécier exactement la part des travaux alchimiques dans le développement des sciences expérimentales. [c'est là une vue des plus modernes qu'vait Chevreul sur le pouvoir conceptuel de l'alchimie. Ce n'était pas aussi évident au XIXe siècle - positiviste - qu'au XXe- ] L'historien doit donc insister sur ce point, que les alchimistes ont rendu des services d'autant plus grands, que leur impuissance a été plus grande à atteindre le but qu'ils avaient en vue ; car, évidemment, ce but atteint, leurs travaux devaient cesser, et dès lors tarissaient les sources où la science moderne a puisé tant de richesses. [en somme, leurs travaux ne prenant jamais fin, tout simplement parce qu'ils rataient leur but, parfaitement chimérique, ils pratiquaient des travaux répétés sur des substances variées où ils devaient trouver, dans des conditions différentes à chaque fois - voie choisie, température, poids différents mais dont ils n'avaient pas idée - des sels différents -] Les alchimistes, sans aucune prévision, ont donc fourni à la chimie les matériaux de l'édifice qu'elle a commencé à élever, et ces matériaux n'ont été si nombreux et si variés que parce qu'ils manquèrent le but de leurs efforts.Si l'alchimie a donné accidentellement naissance aux sciences expérimentales chimiques, d'un autre côté, et toujours conformément à notre manière de voir, elle manquait d'une théorie spéciale, ou, en d'autres termes, d'une méthode propre à guider l'alchimiste dans ses travaux. Il existait bien une science générale qui avait pour objet la connaissance du monde invisible [c'est cette connaissance qui semble dater de l'époque égyptienne : voyez la section précédente où nous abordons ce point avec l'étude d'Osiris, d'Isis et d'Horus -] ; mais, ce qu'on appliquait à l'alchimie, c'était un certain nombre d'idées générales détachées de cette science, sans cohérence entre elles, idées que l'on considérait comme des vérités acquises ou des principes, conformément à la méthode a priori. Mais, n'ayant en réalité aucune relation, ni immédiate ni éloignée, avec les opérations chimiques, elles ne pouvaient constituer une théorie alchimique proprement dite. Peut-être n'est-il pas superflu d'ajouter quelques remarques sur la rnanière exacte dont la méthode a posteriori a été envisagée par beaucoup de personnes à la fin du dernier siècle et dans celui-ci, lorsqu'il s'est agi de la recherche des vérités qui sont du domaine du monde visible. Les uns, étrangers aux sciences, ne préconisent qu'une méthode générale, celle de Descartes par exemple, parce qu'ils ignorent que chaque science spéciale, clairement définie, a une méthode particulière qui, née de sa spécialité même, en résume la philosophie, et en définit l'esprit par les règles qu'elle trace pour diriger les recherches du ressort de cette science. Les autres, n'estimant que la science qu'ils cultivent, restent absolument étrangers à ce qui n'est pas cette science ; dès lors ils font peu de cas de ce qui est général et dédaignent l'étude de la méthode générale, celle de Descartes, par exemple. Il leur semble que la méthode spéciale de leur science est toute la méthode, et qu'avec le caractère de généralité qu'ils lui supposent ils n'auraient rien à apprendre des sciences qu'ils ignorent : ce sont là des erreurs profondes, qui ont eu de tristes résultats dans l'enseignement depuis plus d'un demi-siècle, et que l'on doit combattre si l'on veut que la méthode a posteriori donne à la philosophie tout ce qu'elle est capable de lui donner. [pour des vues modernes, on pourra consulter Contre la Méthode, Seuil, 1985  et Adieu la Raison, Seuil, 1989, de Paul Feyerabend -] En définitive, l'expression de chimie des idéalistes ne pouvant s'entendre, suivant nous, que de la chimie la plus générale et la plus éloignée de l'application, n'est pas synonyme d'alchimie, dont le caractère distinctif était essentiellement pratique, puisque le but qu'elle se proposait ne pouvait être atteint que par des opérations exigeant l'exercice de la main et l'usage des sens dont un homme bien organisé est doué : de là le nom d'art hermétique ; de là des organes entiers et sains, que Geber considérait comme essentiels â l'alchimiste pour le succès de son oeuvre. [nombre de points abordés par Geber ne sont en fait que des allégories hermétiques - cf. Cambriel -]
L'influence des peuples orientaux sur la propagation des sciences dans l'Europe occidentale ne vint pas seulement des Arabes, auxquels la conquête avait livré plusieurs des contrées de l'Europe méridionale,
mais elle fut encore une conséquence de l'occupation de l'empire grec par les Français, durant la première moitié du XIIIe sicle, et c'est de cette époque que date la dispersion d'un grand nombre de manuscrits qui étaient à Constantinople, dans l'Occident, et particulièrement en France ; mais l'influence de l'Orient sur l'Europe ne se borna pas à la propagation des connaissances positives, littéraires et scientifiques: elle s'étendit encore à celle des sciences dites occultes. Des hommes bien remarquables ont vécu dans le XIIIe, le XIVe et le XVe siècle ; car à cette période appartiennent Albert le Grand, né en 1193, mort en 1282,et Roger Bacon, né en 1214, mort en 1294. Albert le Grand a


Albertus Magnus

composé beaucoup d'ouvrages sur des sujets variés ; la collection de ses oeuvres ne comprend pas moins de vingt et un volurnes in-folio; mais tous les livres qui portent son nom ne sont pas authentiques, et le nombre des traités relatifs aux sciences physiques et naturelles est très-petit, par rapport aux autres. Suivant Venel, auteur de l'excellent article Chimie de la premiére Encyclopédie, et Fr. Gmelin, auteur d'une histoire de la chimie, le livre De Alchimia ne serait pas d'Albert le Grand. Le docteur Hoëfer n'adopte pas cette opinion. Quoi qu'il en soit, cet ouvrage, écrit avec sagesse, n'a rien d'original quand on le compare aux écrits antérieurs qui ont eu une juste réputation, et en particulier à la Somme du magistère de Geber. Conformément à l'opinion émise dans cet ouvrage, l'auteur de l'Alchimia considère le soufre et le mercure comme les principes des métaux ; l'or et l'argent sont produits par eux dans une terre (une matrice) convenable ; le soufre principe constituant de l'or, est rouge, tandis que celui qui constitue l'argent est blanc. Si le soufre rouge, corrompu et brûlant, rencontre le mercure, il forme le cuivre ; comme le soufre blanc, corrompu et brûlant, rencontrant le mercure, formera avec lui l'étain, en supposant que le mélange ne se fasse pas bien. Si le soufre blancrencontrait le mercure dans une terre (matrice) fétide, le fer serait produit ; enfin, le soufre noir et corrompu avec le mercure donne le plomb.

[il nous semble important de préciser ici un point capital : nous avons eu l'occasion, concernant le soufre, le mercure et le sel, de montrer plusieurs choses. 1)- qu'il ne s'agissait pas des substances minérales ou métalliques communes ; 2)- que selon notre hypothèse - la synthèse des pierres gemmes - on peut ramener facilement à trois ensembles de substances les trois principes de la philosophie hermétique. Néanmoins, il n'est pas contestable que le courant de pensée où la théorie de la transmutation avait cours considérait effectivement les métaux formés d'une quantité plus ou moins importante de mercure, de soufre et de sel. A cela, nous ajouterons que, dès ses débuts, l'histoire de l'Art sacré mêle l'étude des métaux parfaits - or et argent - à celle des pierres précieuses et que parfois, le nom même des métaux était confondu avec celui de certaines pierres précieuses ; cf. les Origines de l'Alchimie de Berthelot et la section sur prima materia -]

Dans cette manière de voir, les métaux imparfaits sont évidemment de l'or ou de l'argent mêlé accidentellement d'un corps étranger, et, dès lors, l'oeuvre alchimique n'est plus une transmutation, mais une simple purification. [Chevreul est revenu là-dessus dans un Mémoire de l'Académie qui est un Résumé de l'histoire de la matière, t. XXXIX - il évoque en particulier ce corps étranger, en introduisant une variable « y » dans la composition idéalisée de la pierre philosophale -] Nous reviendrons plus tard sur ce sujet, seulement nous ferons remarquer que le docteur Hoëfer a traduit le mot commistis par combinés, au lieu de mélangés. Le docteur Hoëfer cite quelques passages des Cinq livres des choses métalliques et des minéraux, et fait remarquer qu'Albert le Grand a le premier employé le mot affinité avec le sens moderne lorsqu'il a dit que le soufre noircit l'argent et brûle en général les métaux par l'affinité qu'il a pour ces corps. Nous pensons que cette citation ne suffit pas pour justifier la remarque du docteur Hoëfer sur le sens qu'il attribue au mot affinité. Nous reviendrons encore sur ce sujet. Il parle du traité intitulé Compositum de compositis. Il en rapporte plusieurs passages ; nous citerons la définition que l'auteur du traité donne de l'esprit métallique et de l'élixir. Suivant lui :

« ll y a quatre esprits métalliques, le mercure, le soufre, l'orpiment et le sel ammoniac, qui peuvent servir à teindre les métaux en rouge ou en blanc ; c'est avec ces quatre esprits que se prépare la teinture appelée en arabe élixir et en latin fermentum, employée à opérer la transsubstantiation des métaux en argent et en or. »

L'or des alchimistes n'est pas de l'or véritable,

« car, dit-il, il ne réjoùit pas le coeur de l'homme, il ne guérit pas la lèpre, et il irrite les plaies, ce que ne fait pas l'or ordinaire. »

Le docteur Hoëfer ajoute :

« ainsi donc les alchimistes eux-mêmes ne croyaient pas à la transmutation des métaux imparfaits en or véritable. Leur or était un composé qui, comme tant d'autres, rappelait plus ou moins la couleur de l'or. »

Nous ne tirons pas du passage cité la même conclusion qu'en tire le docteur Hoëfer, car l'opinion énoncée par l'auteur du Compositum de compositis est loin d'être conforme à celle de la plupart des alchimistes. Nous verrons plus tard que, loin de croire leur or inférieur à celui de la nature, ils pensaient, au contraire, qu'il était doué de propriétés plus précieuses que l'or de la nature, ou en d'autres termes qu'il avait un degré de perfection de plus que celui-ci. [Chevreul veut parler de la théorie du ferment, base de la pierre philosophale, conçue à l'instar du ferment utilisé dans la pâte qui lève du boulanger. La théorie est la suivante : l'alchimiste aurait trouvé un moyen de rendre l'or « vivant » et de l'incorporer sous cette forme dans la pierre qui, dès lors, mise en présence d'un métal « imparfait », lui communiquerait les propriétés de cet « or vif » -] La remarque que nous faisons a pour objet de montrer la difficulté d'écrire une histoire de l'alchimie sans avoir fait une analyse critique préalable des ouvrages authentiques de cet art, qui ont eu le plus de réputation parmi les adeptes, afin d'étre en état de distinguer les opinions sur lesquelles la plupart des alchimistes les plus renommés ont été d'accord, de celles qui ne furent professées que par quelques auteurs. Roger Bacon est le grand homme du XIIIe siècle ; il réunissait les connaissances littéraires aux connaissances scientifiques du temps, et se livrait en outre aux travaux de recherche qui devaient reculer les limites de ces dernières, par l'application qu'il faisait, en homme de génie, des mathématiques à diverses branches de la mécanique et de la physique particuliérement. Le premier il s'engagea dans la carrière des recherches expérimentales, non par accident, non momentanément, mais avec réflexion, et après s'y être préparé par les études les plus fortes : il poursuivit des travaux originaux avec la plus grande persévérance et c'est bien Roger Bacon qui le premier joignit le savoir le plus profond a l'invention, pour avancer la science par la voie de l'expérience.


Rogerius Baco

Le docteur Hoëfer rend justice à Roger Bacon, et fait des citations puisées dans ses ouvrages chimiques. Il appartenait au docteur Hoëfer, plus qu'a tout autre, de faire remarquer que Roger Bacon et Albert le Grand n'ont aucun droit à l'invention de la poudre à canon ; du reste, chacun d'eux en a parlé, comme d'une matière déjà connue. Mais aujourd'hui que l'ouvrage de Marcus Graceus a été intégralement imprimé à la fin du premier volume de l'histoire de la chimie, il n'est plus possible d'attribuer la découverte de la poudre à canon aux deux grands hommes qui l'ont mentionnée le plus anciennement dans leurs ouvrages, et par là se trouve confirmée l'opinion de Freind, qui avait soupçonné, il y a longtemps, que la connaissance de la poudre avait été puisée par les Occidentaux dans le traité de Marcus Graecus, dont Freind avait vu un manuscrit dans la bibliothèque du docteur Richard Mead, et que Venel avait trouvé aussi dans la Bibliothèque royale. Les citations que fait le docteur Hoëfer du Speculum alchemiae, du Speculum secretorum, du Breve Breviarium de dono Dei, du Verbum abbreviatum de leone viridi, du Secretum secretorum naturae de laude lapidis philosophorum, du Tractarus trium verborum, de l'Alchimia major, etc., ne présentent rien d'assez intéressant pour que nous nous y arrêtions. Certes, si Roger Bacon est, à juste titre, considéré comme un homme supérieur, il faut reconnaître qu'il ne le doit pas à ses écrits chimiques. Si on y rencontre des faits plus ou moins intéressants, le plus grand nombre étaient déjà connus ; et quant aux idées qu'on peut appeler théoriques concernant l'alchimie, elles n'ont rien qui les distingue de celles qu'on trouve dans les meilleurs ouvrages de l'art hermétique.
Le docteur Hoëfer parle ensuite de Vincent de Beauvais, précépteur des enfants de saint Louis, comme auteur d'une sorte d'encyclopédie intitulée : Speculum quadruplex ; de Christophe de Paris, auteur d'un Elucidarium chimicum ; de saint Thomas d'Aquin (né en 1225, mort en 1274), pour quelques faits intéressants qu'il a consignés dans son traité De l'être et de l'essence des minéraux, et qui concernent particulièrement la coloration du verre par la fumée du bois d'aloès et par plusieurs oxydes métalliques, tels que le safran de mars et l'oxyde de cuivre ; il parle encore d'Efférari, moine alchimiste d'Alphonse X, que l'on dit avoir composé la Clef de la sagesse, ouvrage dans lequel on admet l'existence des quatre éléments et leur mutuelle transmutation, et on professe que le germe de l'or existe dans tous les minéraux, et que ce germe se développe sous l'influence des corps célestes.


Arnaldus Villanovanus, Amsterdam, 1682

Arnaud de Villeneuve eut une grande réputation comme médecin possédant des remèdes supérieurs à ceux qu'on préparait de son temps ; s'il prescrivait souvent l'usage de l'eau-de-vie, c 'est bien à tort qu'on lui en a attribué la découverte, car, sans remonter à Geber, Thaddée de Florence en avait parlé avant lui. Sa réputation comme alchimiste ne fut pas moins grande, et ce qui la maintint longtemps après sa mort, c'est la découverte qu'on lui attribua de plusieurs corps importants dont il est fait mention dans ses livres, tels que les acides sulfurique, muriatique et nitrique, mais ces corps étaient connus avant ses écrits. Le docteur Hoëfer relève avec raison l'erreur commise â ce sujet par l'auteur de l'article Arnaud de Villeneuve de la Biographie universelle. Il va plus loin, ii traite le médecin alchimiste d'effronté charlatan ; il est certain que l'on ne trouve rien aujourd'hui dans les ouvrages alchimiques d'Arnaud, qui justifie sa réputation ; il répète après beaucoup d'autres que les métaux sont susceptibles de se multiplier à l'instar des végétaux, en vertu d'un ferment qui anime ces mêmes métaux,comme l'âme intermédiaire entre le corps et l'esprit anime le corps de l'homme. Son traité des poisons (De venenis) est un de ses meilleurs ouvrages ; il y parle des animaux venimeux, de la vipère, du scorpion, du dragon marin et du crocodile, et des poisons végétaux. Il compare la jusquiame à l'opium, il signale parmi les poisons minéraux les préparations de plomb telles que la céruse et la litharge, le peroxyde de rnercure, la vapeur de ce métal, le sulfure d'arsenic et la chaux vive ; dans son traité De vinis il prescrit d'ajouter au suc du raisin du moût concentré, pratique connue bien longtemps avant lui, puisque Pline, en a fait mention. Enfin, Arnaud de Villeneuve dédia au pape Clément V un écrit intitulé : Practica summaria, dont l'objet était l'indication des moyens de se préserver des enchantements et des maléfices.

Pierre d'Apono, médecin du pape Honorius IV,a été mis au nombre des alchimistes sans avoir rien fait cependant qui justifié cette réputation : on lui attribue un traité sur la magie, dans lequel on parle beaucoup de la manière de conjurer les esprits.
Raymond Lulle, qui fut élève d'Arnaud de Villeneuve, n'est pas mieux traité par le docteur Hoëfer que le maître. Quoi qu'il en soit, la réputation qu'il a eue a tenu beaucoup plus à sa position sociale, à ses aventures singulières et à des connaissances variées, qu'à sa science chimique, et le docteur Hoëfer a raison de faire observer que la plupart dés faits intéressants qu'il a disséminés dans ses ouvrages étaient connus avant lui : aussi, à notre sens, Venel a-t-il exagéré le mérite de Raymond Lulle. Nous ne dirons rien de Dans Scot, car il n'est pas prouvé qu'il se soit occupé d'alchimie, ni du poète Jean de Meun, [voir section Cambriel] ni de Guidon de Montanor, auquel on attribue plusieurs écrits alchimiques, ni du pape Jean XXII, que Langlet Dufresnoy considère comme un élève de Raymond Lulle et d'Arnaud de Villeneuve. Le docteur Hoëfer cite, comme chimistes médecins,Thaddée de Florence, qui recommanda surtout les médicaments préparés par distillation ; Gilbert d'Angleterre, qui a décrit la préparation des onguents mercuriels auxquels il prescrit d'ajouter de la farine de moutarde ; Jean de Saint-Amand, le cardinal Vitalis Dufour, qui préconisa l'alcool comme une panacée ; Gentilis de Foligno, Jacques de Dondis, Thomas de Garbo et Dinus de Garbo. Il parle ensuite de plusieurs traités alchimiques anonymes, intitulés : le Livre des Septante sur la pierre vivante ; le Livre des Trente paroles et le Livre des Douze eaux.
Puis de Jean Dastin, de Pierre de Tolède, de Jean Cremer et de Pierre le Bon de Lombardie. Il n'est peut-être pas sans intérêt de rappeler que Pierre le Bon a dit que les alchimistes appellent poison une substance qui tue les métaux, parce qu'en s'y mêlant elle les altère, mais qu'il n'y a que les minéraux, comme le soufre, l'arsenic, qui tuent le mercure, à cause de leur nature analogue. Il passe pour avoir parlé le premier de l'emploi du stannate de plomb dans la fabrication de l'émail des poteries.

Richard l'Anglais, Guillaume de Paris, Odomar, n'ont rien fait de remarquable.
Ortholain publia, en 1358, un traité de la pratique alchimique, où la préparation de l'acide nitrique est décrite avec soin. Il insiste sur la nécessité d'ajouter à cet acide du sel ammoniac pour dissoudre l'or ; enfin ,il décrit avec précision la distillation du vin et les moyens d'en obtenir de l'eau-de-vie à différents degrés de concentration.
Il n'y a rien à dire de Georges Ripley, de Bernard de Trèves, de Jean de Roquetaillade, de Bartholomée l'Anglais et d'Apollonius.
Le docteur Hoëfer donne un assez long extrait de l'histoire de Nicolas Flamel, qui mourut dans le premier quart du XVe siècle. Il est probable que son histoire est un conte imaginé par lui pour déguiser la source de ses richesses. Quoi qu'on en ait dit, nous pensons, avec le docteur Hoëfer, qu'elles provenaient de ses relations avec les Juifs.
Charles VI et Jacques Coeur [voir notamment ce que dit de lui Canseliet, dans ses Deux logis alchimiques, quand il évoque le château du Plessis-Bourré. Pierre Borel note plusieurs points sur lesquels il s'appuie pour étayer la vision d'un Jacques Coeur alchimiste : sa grande richesse allait au-delà de celles de tous ceux de son siècle - mais ce n'est pas une raison suffisante ; par exemple, Flamel a sans doute constitué sa fortune par une usure habile et peut-être un rapt du bien de Juifs. Jacques Coeur a fait battre monnaie, « des Jacques Coeur » comme avant lui, Lulle qui aurait fait gravé les fameux « Nobles à la Rose » ; mention en est faite dans le livre des Trésoriers de France, de la Croix du Maine. En troisième lieu, par des écrits qui montrent qu'il possédait de l'Art une petite pratique ; on cite notamment un ouvrage entier à Montpellier, entre les mains de M. de Rudanel, Conseiller. En dernier lieu, les figures hiéroglyphiques qu'il a laissées - tout comme Flamel - de cet Art sur les bâtiments, selon la coutume des Chimistes adeptes, comme on le voit à Bourges - le palais Jacques Coeur dont nous avons ici et là parsemé des photos et des interprétations alchimiques ; mais aussi sur la Loge de Montpellier qu'il a bâtie, comme ses armes qui y
 


armes de Jacques-Coeur, palais Jacques Coeur, intérieur, cliché Alain Mauranne

font en cent endroits, le témoignage, à savoir un écu d'azur à la face d'or, chargé de trois coquilles de sable, que d'autres appellent vanets, accompagnées de trois coeurs au naturel 2.1. Quant à cet hôtel de Bourges, c'est une maison fort grande, bâtie sur des voûtes ; la légende court que Jacques Coeur faisait venir le vin de ses vignes dans sa cave par des conduits souterrains, et ce, depuis Sancerre...Sa maison est bâtie de murs épais de quinze pieds, la cour est ornée de belles galeries ; au dedans on voit une très belle salle et quantité de chambres : entre autres, une chambre où il y a de grandes portes de fer et quelques grilles à travers lesquelles on voit quelques coffres anciens. Contiendraient-ils la précieuse pierre philosophale ? En tout cas, le peuple dit qu'il y a là des trésors, comme aussi dans les caves. On voit sa devise en toutes ses vitres, en ces mots : Faire, dire, taire qui est à peine différente que celle par laquelle se referme le Mystère des Cathédrales de Fulcanelli. Et on tient même que quelques vitres de ces pièces étaient en verre malléable - cf. recherche -, car elles avaient la faculté de laisser passer la lumière du soleil et non ses rayons - au passage voilà une définition nouvelle du verre dévitrifié dont nous parlons à la section réincrudation. Sur la porte, on voit la statue de Jacques Coeur, sur un mulet ferré à rebours et à ses côtés, celle de sa femme et de quelqu'un d'autre qu'on dit être sa servante. Quant à la Loge de Montpellier, on y voit trois portails faits en forme de fourneaux, comme ceux de Flamel. A l'un, on observe un soleil tout plein de fleurs de lys et de l'autre, une Lune pleine aussi de fleurs de lys, et environnée d'une haie ou couronne comme faite d'épines, qui semblent dénoter la pierre solaire et lunaire, venues à leur perfection. A l'autre portail, on voit d'un côté un arbre fruitier, ayant au pied des branches de roses, et sur l'arbre, on voit les armes de Jacques Coeur. Et de l'autre, on remarque un écusson et au dedans, comme le caractère chimique du Soleil. Enfin, au troisième portail, qui est celui du milieu, il y a d'un côté un cerf qui porte une bannière et un collier fleurdelisé, environné d'une branche d'arbre, qui représente le Mercure ou matière des philosophes, qui au commencement est volatile et légère comme le cerf ; et de l'autre il y a un écu de France, soutenu par deux griffons. Tout cela est enrichi de couleurs et d'inscriptions, qu'il serait nécessaire d'avoir pour leur interprétation. Joignant la loge, on voit une maison qui a appartenu aussi à Jacques Coeur, où s'observe sur le dehors de la muraille, une figure ailée sans reste, qui à cause de la largeur de son col, semble pourtant en avoir eu deux, et pourrait avoir représenté l'androgyne des philosophes. Elle tient des hermines à sa main gauche, pour marquer sa dignité. Il paraît qu'un vieillard de Montpellier racontait l'histoire suivante qui se rapporte à Jacques Coeur : il était natif de Poussan près de Montpellier, il avait été fort pauvre, et qu'ayant fait son apprentissage d'orfèvre, il n'avait pas eu de quoi louer boutique, mais qu'ayant été rencontré par Raymond Lulle Majorcain, qui passa à Montpellier, et ayant fait connaissance et amitié avec lui, Lulle l'ayant trouvé digne de son affection, lui avait communiqué son secret de faire l'or, duquel depuis il avait enrichi son père, qui en avait loué boutique à Bourges. Et ainsi feignant avoir gagné au commerce, avait couvert l'origine de sa richesse. Pierre Borel assure qu'il aurait écrit quelques livres sur notre sujet et qu'on en trouvera plus dans le Floretum Philosophicum, les Éloges des Hommes Illustres de sainte Marthe et les Antiquitez de France de Du Chesne. Adapté de Trésors de Recherches et Antiquités Gauloises et Françaises, Paris, 1655 - cf. nos sections sur les vitraux de Bourges et le palais Lallemant ]

ont une mention particulière à cause des relations qu'on leur suppose avoir eues avec les alchimistes. Le docteur Hoëfer parle avec plus de détails de Bernard de Trévise qu'on nommait aussi le Bon Trévisan. Il fait une citation assez longue des déceptions qu'éprouva Bernard pendant sa vie alchimique. Loin de l'en blâmer, nous aurions désiré qu'il entrât encore dans plus de détails, car ce n'est pas seulement comme histoire de la vie d'un alchimiste, né en 1406 et mort en 1490, que le livre de Bernard se recommande au lecteur, mais c'est encore parce qu'il est parfaitement composé, et qu'ony rencontre des considérations extrêmement remarquables qu'on ne trouve pas dans les écrits antérieurs. Enfn, l'ouvrage est authentique,et les adeptes en ont toujours fait un grand cas. Parmi les auteurs cités avant Isaac le Hollandais [Chevreul fait grand cas d'Isaac, dans son Résumé de l'histoire de la matière -] et Basile Valentin, savoir, Marsile Ficin, Aurach, Koffsky, G. Angelus, Thomas Morton, Paul de Canotanto, Eck de Sulzbach, Ulsted, Augurelli, Tritheim et Valerand de Bus-Robert, il n'y a que Eck de Sulzbach sur lequel nous nous arrêterons pour faire remarquer qu'il a parlé en 1489 de l'arbre de Diane, de l'augmentation de poids du mercure, dans sa conversion en oxyde, qu'il appelait cendres, et enfin de la réduction de cet oxyde par la chaleur. Isaac et Jean Isaac les Hollandais, et Basile Valentin, alchimistes, sont les auteurs les plus dignes, à des titres divers, de fixer l'attention de tous ceux qui veulent connaître l'histoire de la chimie. Les ouvrages attribués aux deux Hollandais, [cf. commentaire du Traité du Sel -] et ceux qui portent le nom de Basile Valentin, on les plus grands rapports, quant à la forme et au fond des idées ; évidemment ils sont supérieurs, quant au détail des choses positives, à tous les ouvrages antérieurs. Il n'est donc point étonnant que Kunckel et Stahl qui furent, avant tout, des expérimentateurs ou des praticiens, aient fait un cas particulier de ces ouvrages. Mais les deux Hollandais n'ont laissé, comme hommes, aucune trace dans l'histoire, et, d'un autre côté, Basile Valentin, dont Maurice Gudenus a fait un moine de l'ordre de Saint-Benoît, habitant le couvent de Saint-Pierre d'Erfurth, en 1413, paraît un personnage douteux ; car le nom de Basile Valentin ne se trouve pas inscrit sur la liste provinciale des bénédictins d'Erfurth, ni sur la liste de tous lesreligieux de cet ordre, déposée dans les archives de Rome. D'un autre côté, on raconte qu'une des colonnes de l'église d'Erfurth s'étant ouverte, par une sorte de miracle, on y trouva les oeuvres de Basile Valentin ; et ces ouvrages, écrits pour la plupart dans l'ancien dialecte haut-saxon n'ont pas été imprimés avant le XVIIe siècle. Enfin, on ajoute encore qu'il est question dans l'ouvrage de faits qui n'ont été connus qu'à la fin du XVe siècle, par conséquent, à une date postérieure à l'époque où ces ouvrages passent pour avoir été composés par Basile Valentin. [Basile évoque la syphilis, maladie inconnue du temps où il était censé avoir vécu -] Maintenant, quel intérêt a eu le véritable auteur à les publier sous un nom supposé ? cela nous paraît véritablement incompréhensible. Le docteur Hoëfer parle à peine des deux Hollandais, et se borne à mentionner le phosphate de soude obtenu par lixivation du résidu calciné de la distillation de l'urine, et un liquide spiritueux obtenu dela distillation de quatre parties de vinaigre distillé, trois parties d'eau-de-vie et une demi-partie de chaux vive : ce qui revenait à distiller de l'acide acétique et de l'eau-de-vie avec de l'acétate de chaux. Il entre dans plus de détails sur Basile Valentin, aux ouvrages duquel il consacre onze pages et demie de son Histoire. Il fait remarquer, au sujet du Currus triumphalis antimonii, que ce métal, à peine indiqué avant ce livre, y est excessivement exalté et qu'un grand nombre de faits concernant son histoire chimique s'y trouvent décrits pour la première fois. Basile Valentin connaissait le sulfure d'antimoine, le kermès, le soufre doré, le verre d'antimoine, les fleurs d'antimoine, l'acide antimonique, le chloruré d'antimoine, peut-être même l'émétique ; ll préparait l'esprit de sel en distillant le sel marin et le sulfate de fer ; il retirait le cuivre des pyrites cuivreuses effleuries à l'air, puis lessivées, au moyen du fer plongé dans l'eau de lavage. Enfin, il décrit la préparation de la bière, indique l'emploi du houblon pour la conserver, et indique la préparation de l'eau-de-vie, en distillant soit la bière, soit le vin ; il concentrait l'eau-de-vie sur du carbonate de potasse. Une citation tirée de l'Haliographia, relative


frontispice de l'Haliographia [où l'on reconnaît la Clef XI des Douze Clefs]

à la préparation de l'or fulminant, nous a suggéré la remarque suivante. D'aprés le docteur Hoëfer, l'auteur prescrit de dissoudre l'or, dans l'eau régale et de le précipiter ensuite par l'huile de tartre (solution de carbonate de potasse) pour avoir l'or fulminant. Ce composé ne se produisant que par le contact de l'ammoniaque et de l'oxyde d'or, il faut qu'il y ait de l'ammoniaque dans la solution de l'or. Pour réussir à le préparer par le procédé indiqué, il faut donc que l'or ait été préalablement dissous dans de l'eau régale formée d'acide azotique et de chlorhydrate d'ammoniaque. L'auteur de l'Haliographie traite de la préparation du sulfate de fer, par l'acide sulfurique et le fer, de celle des acétates de cuivre et de plomb, du foie de soufre, des sels alcalins obtenus par l'incinération des matières animales, des bains formés d'eau et de différents composésminéraux, tels que le nitre, le vitriol, l'alun, le sel de tartre, il désigne la poudre à canon par l'expression de palvis tormentarius. Le docteur Hoëfer, en examinant le Macrocosme ou Traité de Minéraux de B. Valentin, fait des citations intéressantes relatives à l'antimoine, à l'acide sulfurique produit par l'acide azotique et le soufre, à l'arsenic, au salpêtre ; en parlant de son traité de la Préparation des médicaments, il rapporte des passages propres à faire croire que B.Valentin a connu l'éther hydratique, et qu'il a préféré distiller le nitre avec l'acide sulfurique au procédé qu'on suivait communément, consistant à,distiller le même sel avec l'argile. Le docteur Hoëfer parle encore du Traité des choses naturelles et surnaturelles, du Traité de la Révélation des mystères des teintures essentielles des sept métaux et des écrits suivants :
- De la révélation d'artifices secrets ;
- De la distillation de l'esprit de vin, où l'auteur prescrit de faire plonger dans l'eau chaude le tuyau par lequel l'esprit de vin en vapeur se dégage de l'alambic.
- Du soufre, du vitriol et de l'aimant des philosophes ; les opérations chimiques y sont distinguées en opérations par la voie humide, et en opérations par la voie sèche.
- Du soufre, du vitriol et de l'aimant du vulgaire. Le docteur Hoëfer dit que c'est dans ce Mémoire qu'il a vu pour la première fois la mention du bismuth sous le nom de wismuth. [ce traité est très rare : on peut le trouver dans le Dyas Chymica Tripartita]
- Les Douze Clefs de la philosophie.
- De Magno lapide antiquissimorum. Il y parle de la lampe à alcool.

Enfin l'article de Basile Valentin est terminé par des citations d'un véritable intérêt, qui sont puisées dans le Dernier testament. Basile Valentin dit que l'observation de la nature des eaux minérales peut servir de guide à la recherche des mines. Il compare l'air irrespirable des souterrains à l'air qui se dégage de la fermentation du moût. Il prescrit, pour l'assainir, l'usage de grands feux et l'emploi d'un jet de vapeur d'eau sortant avec impétuosité par une petite ouverture d'une boule de cuivre de la grosseur d'une tête d'homme, c'est-à-dire du jet d'un éolipyle. La deuxième section est terminée par la mention de plusieurs médecins chimistes, parmi lesquels figure Saladin d'Ascolo, auteur d'observations intéressantes sur la part qu'a l'air dans la corruption de beaucoup de matières d'origine organique. Ainsi, il prescrit de recouvrir les sucs de plantes d'une couche d'huile pour les empêcher de fermenter, de saupoudrer de sucre le beurre et les graisses afin de les conserver. Enfin, le docteur Hoëfer donne quelques généralités intéressantes sur l'exploitation des mines au XIIIe et au XIVe siècle, sur les fabriques d'alun et de laiton, sur les monnaies et sur l'hygiène publique. Il a extrait, du Traité de police de De H. Marre, des faits intéressants, concernant les mesures prescrites à cette époque pour la salubrité de l'air, la salubrité des eaux et celle des aliments. Nous regrettons que l'étendue de cet article ne nous permette pas d'exposer quelques réflexions relatives à l'hygiène publique en gènéral, peut-étre aurons-nous l'occasion de revenir sur ce sujet.

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SIXIÈME ARTICLE
 

IIIème ÉPOQUE.

Depuis le XVIe siècle jusqu'au XIXe siècle.

Le docteur Hoëfer, après avoir parlé de l'histoire de la chimie, depuis son origine jusqu'au commencement du XVIe siècle, s'énonce en ces termes dans l'introduction à la troisième époque de son histoire ;

« des deux époques que nous venons de parcourir, l'une, antérieure au Moyen Âge avait une tendance pratique ; l'autre, qui comprend le Moyen Âge lui-même, avait une tendance purement spéculative. Dans la première, les faits quoique en nombre fort restreint, étaient invoqués comme une autorité respectable, dans la seconde, l'esprit spéculatif imposait silence à l'observation expérimentale. »

On voit par cette citation que l'auteur applique à l'Histoire de la chimie la division qu'il a faite, au commencement de son livre, de l'histoire de l'esprit humain en trois époques ; la première inclinant plus spécialement vers la pratique, tandis que la seconde, plus ou moins mystique, incline vers la théorie, et la troisième à laquelle l'observation et l'expérience servent de guides. Le vague de ces distinctions se montre déjà dans la définition même de l'époque du Moyen Âge ; généralement on en date le commencement de 475 de l'ère chrétienne, année de la chute de l'empire romain d'Occident ; eh bien, le docteur Hoëfer, comme nous l'avons vu, ne le date seulement que du IXe siècle. Rappelons la remarque faite ailleurs, qu'avant le docteur Hoëfer, M. Comte et M. lsidore Geofroy Saint-Hilaire ont partagé, chacun de son côté, l'histoire de l'esprit humain en trois époques, sans que les distinctions de l'un des trois auteurs s'accordent avec celles des deux autres. Enfin, l'impossibilité de subordonner l'histoire d'une science quelconque, et celle de la chimie en particulier, à ces distinctions, est une dernière preuve de leur défaut de précision. En effet, dans la première époque de l'histoire de la chimie tracée par le docteur Hoëfer lui-même, on n'aperçoit pas cette tendance à la pratique, qui, à ses yeux, doit en être le caractère. Il prétend y établir l'existence de l'art sacré, et cependant tous les écrits alchimiques portant la date de ces temps reculés sont apocryphes ; et, s'ils ne l'étaient pas, ils démentiraient le caractère pratique qu'on dit être celui de leur époque. Ouvrez, au contraire, les ouvrages de Geber, d'Albert le Grand, de Roger Bacon, d'Isaac et de Jean Isaac les Hollandais, et de Basile Valentin, appartenant à la deuxième époque, vous y trouverez sans doute des idées alchimiques, mais vous ne pouvez vous refuser à les considérer comme les premiers écrits où il ait été question de pratiques et de procédés chimiques exactement décrits. Bien plus, Roger Bacon, homme supérieur par les connaissances variées qu'il a réunies et par le parti qu'il en a tiré pour ses découvertes en physique et en mécanique, témoigne que, si Aristote, dans la première époque, a composé l'histoire des animaux, oeuvre si remarquable de l'esprit d'observation, lui, Roger Bacon, dans la seconde, en faisant concourir à ses recherches toutes les connaissances précises que les sciences de son temps pouvaient lui fournir, a réellement ouvert la carrière expérimentale ; de sorte que la méthode positive des sciences a fait un immense progrès, de l'oeuvre d'Aristote, qui appartient à la pure observation, aux oeuvres de Roger Bacon qui appartiennent à la fois à l'observation et à l'expérience. Enfin, dans la troisième époque, comprenant la science positive suivant le docteur Hoëfer, nous allons trouver Paracelse et encore des alchimistes comme dans la seconde. Nous croyons être plus près de la vérité en déduisant le dogmatisme absolu, tout aussi bien que le mysticisme, le défaut de précision et le vague de la science de l'Antiquité et du Moyen Âge, de ce fait fondamental que l'esprit de l'homme a commencé l'étude du monde par celle du monde invisible, et que cette étude, soumise â la méthode a priori, a dominé absolument celle du monde visible, qui ne peut être tentée avec succès qu'en prenant pour guide la méthode a posteriori. [Nous montrerons dans un ouvrage inédit - il semble s'agir du Résumé sur l'histoire de la matière, publié en 1877 dans le t. XXXIX des Mémoires de l'Académie - l'influence du monde visible sur les distinctions que l'homme a établies lorsqu'il a voulu exposer un système de connaissances relatives au monde invisible ; nous croyons cette remarque nécessaire pour que nos lecteurs ne nous prêtent pas la pensée qu'un pareil système a pu être établi à l'exclusion de l'observation de tout phénomène du monde visible - note de Chevreul]

La troisième époque de l'histoire de la chimie du docteur Hoëfer comprend les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, à chacun desquels une section particulière est consacrée.
 
 

Ière SECTION.

Le XVIe siècle.

Nous avons vu le docteur Hoëfer avancer le commencement du Moyen Âge jusqu'au IXe siécle, afin de faire coïncider la seconde époque de son histoire avec l'établissement du pouvoir absolu des papes ; maintenant nous le voyons dater le commencement de la troisième époque, celle de la science positive, de l'établissement du protestantisme. La première section est partagée en quatre sous-sections, savoir : la chémiatrie ou chimie appliquée à la médecine, la chimie métallurgique, la chimie technique et enfin l'alchimie. L'auteur place à la tête des trois premières : Paracelse, Georges Agricola et Bernard Palissy. Ces divisions n'ont point au fond l'exactitude qu'elle peuvent paraître présenter ; car Paracelse, cet homme si bizarre, n'a rien d'original au point de vue de la science ; il tient de la manière la plus intime à Basile Valentin et aux deux Hollandais Isaac, par les principes qu'il met en avant aussi bien que par les remèdes qu'il préconise, et, d'un autre côté, comme applicateur de la chimie à la médecine ,il ne vient qu'après Rhasès et les autres médecins arabes. [nous avons toujours douté de ce que Paracelse ait pu réellement être considéré comme un alchimiste à part entière - voir le Trésor - consultez aussi Alchimistes, mystiques et mages d'Alexandre Koyré, Gallimard -] Quant à Georges Agricola, il a composé, sur l'exploitation des mines, sans contredit, un livre excellent ; mais ce n'est pas une chimie métallurgique. Enfin un seul art chimique, la poterie, a occupé Bernard Palissy, et cet art est trop restreint, à ce point de vue même, pour qu'on puisse le considérer comme le représentant de la chimie technique ; enfin nous verrons, tout en admirant le bon sens et même l'esprit scientifique si élevé de Bernard Palissy, qu'il a gardé pour lui les observations de sa pratique céramique, de sorte que son influence sur le progrès de l'art du potier de terre s'est bornée à celle que les ouvrages sortis de ses mains ont pu avoir comme modèles à imiter. [l'alchimie a les rapports les plus étroits avec l'art du potier - cf. Piccolpassi, Introïtus, VI -] Enfin nous verrons qu'on ne peut distinguer l'alchimiste de la deuxième époque de l'alchimiste de la troisième, par exemple Bernard, le bon Trévisan, de David [sic] Zachaire. [sur Zachaire, voir section Cambriel -]
 

Paracelse.

Ière sous-section - Chémiatrie


Philippus Theophrastus Paracelsus

[sur Paracelse, consultez l'introduction que nous donnons au Trésor. Deux notices biographiques - 1, 2 - et un extrait d'une étude sur l'alchimie de Paracelse, par Alexandre Koyré - Mystiques, spirituels, alchimistes du XVIe siècle, Gallimard, Idées, 1971 ; voyez encore un article de Chevreul concernant la Théorie des Archidoxes dans l'Idée alchimique, VI]

Lorsqu'on cherche à se rendre compte de la réputation de Paracelse pendant sa vie et après sa mort, on se l'explique aisément ; pour peu qu'on ait réfléchi à la manière dont se font certaines réputations contemporaines tout à fait exagérées, eu égard aux titres réels sur lesquels elles devraient reposer. Malgré l'intervalle des temps qui nous sépare de l'époque de Paracelse, le fond des choses est le même encore aujourd'hui, l'apparence seule des moyens est différente. L'art de parvenir consiste, avant tout, à se composer un public auquel on se donne pour un homme extraordinaire, un génie supérieur ; la masse, incapable de vérifier ce titre, l'adopte et le défend contre ceux qui le contestent avec une ardeur d'autant plus grande, qu'elle est rnoins capable de peser les raisons opposées à des sentiments qu'elle a reçus sans discussion préalable. Si l'on est professeur, on se proclame chef d'une nouvelle école ; des élèves, les uns enthousiastes ou complaisants et les autres intéressés, le répètent ; et ce que ceux-ci font pour le maître, le maître, à son tour le fait pour eux : il y a réciprocité de services. En définitive l'art de se faire une renommée rapide, dont on puisse jouir et user, consiste à intéresser à sa cause, non ses pairs, ses seuls juges naturels, mais des gens incapables de connaître le fond des choses, et auxquels on a fait accroire que les attaques dirigées contre le maître, si elles ne sont pas l'expression d'une rivalité médiocre et jalouse d'un grand talent, partent de défenseurs d'opinions surannées, hors d'état de comprendre des idées nouvelles. En s'adressant au public de sa création, on affecte le mépris ou au moins l'oubli du passé ; on s'empare des travaux d'autrui, et, par les développements qu'on leur donne, par des vues plus ou moins hasardées dans leur exagération qu'on y ajoute, par les expressions nouvelles dont on sait les revêtir, on pense se les approprier en espérant en dissimuler à tous i'origine par la forme qu'on leur a donnée. En un mot, il faut que tout ce qui émane du chef de l'école nouvelle n'ait rien de commun avec le passé ; c'est une ère, dit-on, qu'il a ouverte au génie de l'homme, et tout ce qui s'y rattache est marqué du sceau de la nouveauté. Appliquons ces vues à Paracelse en le considérant relativement à ses contemporains d'abord, et à la postérité ensuite. Paracelse, né en 1493, s'adonna à la médecine qui était la profession de son père. Pour parvenir à se faire croire un homme supérieur, il ne recule devant l'emploi d'aucun moyen ; tous lui sont bons. Et il n'est pas jusqu'à ses six noms, Aurelius, Philippus, Theophrastus, Paracelsus, Bombastus ab Hohenheim, qui ne semblent avoir été choisis exprès pour le distinguer de la foule. On se rappelle involontairement les noms que Destouches donne à son personnage du Glorieux. Paracelse se proclame le chef d'une école médicale nouvelle : Il s'entoure de disciples dévoués ; il accable de ses sarcasmes les médecins à gants blancs vêtus de soie et de velours ; c'est-à-dire les médecins riches, dont les clients sont les hommes les plus distingués de la société par le rang et la fortune. Le costume qu'il prescrit au véritable médecin est la culotte de peau, afin qu'en allant du lit du malade à son laboratoire, il soit prêt, en y entrant, à ceindre le tablier de cuir, et que ses mains ne se refusent jamais à saisir le charbon et tout ce que les opérations spagyriques exigent du manipulateur. Il n'y a rien au monde de grand, ni de respectable que la science qu'il possède ; tout ce qu'il ignore, le latin par exemple, est méprisable. Appelé à Bâle, en 1526, par le sénat, pour y professer, non la chirnie comme on l'a dit généralement avant le docteur Hoëfer, mais la chirurgie et la physique, il livre, dès sa première leçon, à la flamme d'un bûcher les oeuvres d'Hippocrate, de Galien et d'Avicenne ! On voit que Paracelse n'ignorait pas la mise en scène des leçons qu'il professait, et qu'il préparait l'époque où les étudiants n'iraient plus s'asseoir sur les bancs de l'école mais sur les gradins d'un amphithéâtre. Paracelse, médecin-alchimiste, ne connaît que les remèdes préparés dans les laboratoires ; profitant de la science des deux Isaac les Hollandais, [voir notamment l'Oeuvre de Saturne, Des Choses Naturelles et Supernaturelles, Londres, 1670 -] et de celle de Basile Valentin, il s'empare de leur théorié, pour l'appliquer à la médecine, tout aussi bien que de leurs procédés de laboratoire. Il préconise les médicaments qui exigent la participation du médecin, du maître, en un mot, il ne reconnaît que les préparations magistrales, et, après avoir proscrit les médecins galénistes, il proscrit donc les préparations officinales qui peuvent être faites dans la simple officine de l'apothicaire sans la participation du médecin ou du maître ; les remèdes énergiques, ou autrement dit héroïques, comme l'opium , les préparations antimoniales, mercurielles, etc., sont la base de sa thérapeutique. Ce n'est point assez d'avoir pris aux Hollandais et à Basile Valentin ce qu'on peut appeler leur science théorique et pratique, d'avoir emprunté à l'alchimie l'idée de la transmutation des métaux communs en or et en argent, de l'avoir dénaturée en l'exagérant ; d'avoir admis, en même temps que cette transmutation, la transmutation des métaux en pierre dans le sein de la terre sous l'influence simultanée du sol et des astres, et, en outre, le développement des minéraux par végétation ; ce n'est point assez pour Paracelse, disons-nous, d'avoir voulu frapper les esprits par toutes ces exagérations qu'on peut faire des idées alchimiques, il va plus loin : adoptant les traditions de la cabale, de l'astrologie et de la magie, il pousse l'extravagance jusqu'à prétendre former de petits hommes, des hommes en miniature, (homunculi), en alliant les procédés magiques aux procédés alchimiques. Voici la traduction par le docteur Hoëfer d'un passage de Paracelse ; nous le reproduisons d'autant plus volontiers, qu'il fait connaître la manière dont la pneumatologie ou la science des esprits, la science du monde invisible, agissait sur des hommes qui étaient censés livrés à l'étude du monde visible.

« La mesure de notre sagesse dans ce monde est de vivre comme les anges dans le ciel : car nous sommes des anges. Ils peuvent tout ; car c'est en eux qu'habite toute la sagesse de Dieu, toute la science de Dieu. Les anges possèdent donc toutes les connaissances de Dieu. Ils sont purs et innocents dans le ciel comme sur la terre; ils ne dorment jamais,ils n'ont pas besoin d'être réveillés. L'homme dort, parce qu'il est corporel. Aussi faut-il l'exciter et le réveiller pour la science des anges, c'est-à-dire pour la science et la sagesse de Dieu. Les sciences de Dieu sont la médecine, la géomancie, l'astronomie, la pyromancie, la chiromancie, la magie, la malédiction, la bénédiction, la nécromancie, l'alchimie,la transmutation, la réduction, la fixation de la teinture. Toutes ces sciences se trouvent dans la nature, les anges sont des médecins, ils peuvent voler,marcher sur les eaux, traverser les mers, se rendre invisibles, guérir toutes les maladies, ensorceler, etc. Si les anges ont toutes ces facultés, il est nécessaire que ces facultés existent également dans les plantes, dans les semences, dans les racines, dans les pierres, dans les graines, c'est là qu'il faut les chercher. Les anges les possèdent renfermées en eux-mêmes. L'homme les a au dehors de lui dans la nature ; c'est là qu'il doit se les approprier. »

Ce passage fait voir ce qu'était la science pour Paracelse ainsi que sa prétention à être savant, à l'instar des anges qu'il qualifie de médecins, l'épithète de paracelsistes est ici certainement sous-entendue [comparez avec Kurt Sprengel, l'Histoire de la Médecine, 9 vol., vol. III, Vie et Opinion de Paracelse]. On pourra juger, d'après les citations mêmes que le docteur Hoëfer extrait des ouvrages de Paracelse, du petit nombre de choses positives qui intéressent la science, et encore concernent-elles des faits déjà connus.
Paracelse reconnaît la nécessité de l'air pour l'entretien de la vie et de la combustion. Peut-être a-t-il pressenti que l'augmentation de poids des métaux calcinés tenait à sa fixation. Il considère la calcination comme tuant le métal , et, pour exprimer l'action du charbon sur le résultat de la calcination lorsqu'il le ramène à l'état métallique, il emploie le mot réduit, que la science a conservé. Il mentionne l'air qui se dégage lors de la dissolution du fer dans l'acide sulfurique. Il donne la manière de préparer le peroxyde de mercure au moyen de son azotate ; le sulfure de mercure par la sublimation d'un mélange de soufre et de mercure ; le chlorure de mercure par la sublimation d'un mélange de sulfate de fer, de sel marin et de mercure, mais ces procédés étaient connus aussi bien que les suivants. La préparation du laiton, ainsi que le départ de l'or d'avec l'argent, en employant successivement l'eau forte pour dissoudre celui-ci, à l'exclusion de l'or, et le cuivre pour précipiter l'argent de sa dissolution. D'après le docteur Hoëfer, Paracelse aurait parlé le premier du zinc métallique, mais sans entrer dans aucun détail de ses propriétés. Tout en reconnaissant qu'il a exposé avec exactitude les propriétés organoleptiques de l'acide arsénieux et du sulfure d'arsenic, il ne lui est pas démontré qu'il ait connu l'arsenic à l'état métallique. Enfin c'est une question de savoir encore s'il appliquait le nom de cobalt au métal que nous désignons par ce nom, ou plutôt à un de ses alliages ; car le cobalt n'a été distingué comme un corps particulier que dans le XVIIIe siècle. Ses idées sur la nature des métaux étaient au fond celles des alchimistes de son temps ; ainsi il y reconnaissait trois éléments, le mercure, le soufre et le sel. Geber n'avait pas parlé du sel, mais, à mesure que la matière avait été plus étudiée au point de vue chimique, on crut devoir réduire à l'unité les corps sapides et fixes, en faisant dépendre leur sapidité et leur fixité d'un corps élémentaire qui leur était commun. [nous avons vu dans d'autres sections que Paracelse n'est pas l'inventeur du principe Sel. Certains affirment qu'il a trouvé la notion du Sel chez Basile Valentin -] Le sel, devenu ainsi un élément, joua surtout un rôle important dans la constitution des végétaux et des animaux, et Paracelse ne fut pas le dernier encore à exagérer les rapports qu'on commençait à apercevoir entre l'élément salin ainsi défini et le corps de l'homme. Trois éléments, suivant lui, constituaient celui-ci aussi bien que les métaux ; et, chose remarquable, Paracelse établissait entre eux des rapports intimes, en disant que, dans les métaux, le mercure représentait l'esprit, le soufre l'âme et le sel le corps. [les alchimistes ont conservé ces analogies et nous-même avons ainsi dénommés les principes. Rappelons donc que le Mercure est un milieu ou un moyen, le soufre est une « chaux » métallique - la teinture de la Pierre -  et le sel, appelé aussi arsenic par les Anciens, est la résine ou toyson d'or, le « christophore ».] D'un autre côté en admettant comme élément du corps de l'homme le mercure, le soufre et le sel, il reconnaissait en même temps l'existence d'un arché [pour la définition des « archées », voir infra à Becher -] qui était le directeur des fonctions vitales des organes, et parce qu'il regardait toutes ces fonctions comme analogues à la digestion, l'arché ne résidait pas seulement dans l'estomac mais encore dans toutes les parties du corps, qu'il comparait à cet organe par l'assimilation de la fonction qu'il attribuait à chacune d'elles. Si deux éléments correspondaient, dans la pensée de Paracelse, à des principes spirituels comme l'esprit et l'âme, le troisième élément, le sel, correspondait à la rnatière ou au corps proprement dit ; et, si, sous ce rapport, il faisait ce qu'on appelle aujourd'hui de la synthèse, il procédait encore de la même manière quand il rapportait des propriétés remarquables des liquides et des solides des animaux aux éléments qu'il avait distingués ; ainsi, par exemple, le soufre était rouge dans le sang, le sel était vert dans la bile, le mercure était pesant dans les chairs ; on voit donc encore ici l'influence de la synthèse, c'est-à-dire que, par la présence d'un élément dans un de ses composés, posé en fait sans vérification , il expliquait une propriété du composé, tandis qu'il aurait fallu, préalablement à toute explication, reconnaître par l'analyse le soufre et le sel dans les principes colorants du sang et de la bile, et le mercure dans les chairs. Pacacelse, en outre, attribuait à l'influence des astres la formation d'un sel sidéral qui restait fixe après l'incinération, d'un soufre sidéral, principe de l'accroissement et de la combustion du corps, enfin d'un mercure sidéral, principe des liquides et des parties volatiles. Il ajoutait que les pores de la peau sécrètent le mercure, le nez, le soufre, et les oreilles l'arsenic. Les causes immédiates des maladies étaient suivant lui des corps particuliers. Par exemple, il attribuait les fièvres putrides à des matières excrémentielles qui sont absorbées, tandis que, dans l'état normal de santé, elles sont expulsées du corps. Les maladies épidémiques provenaient de matières infectes qui empoisonnent l'air [ce qui, stricto sensu, était parfaitement exact -] ; elles étaient produites sous l'influence de certains astres. Pour Paracelse, l'homme étant une réunion de différents mixtes chimiques, et ses maladies tenant à l'altération de ces mixtes, il prétendait que la médecine consistait à combattre l'altération par des médicaments chimiques doués chacun d'une action spécifique : ainsi, disait-il, l'arsenic agit sur le sang, le mercure sur la bile, le sel sur les os et les vaisseaux. D'après ce que nous venons de dire, la grande réputation de Paracelse comme médecin n'a rien de surprenant. Cherchant à frapper les hommes par tous les moyens qu'une vive imagination lui suggérait, etemployant sans scrupule les remèdes les plus énergiques, l'opium, les préparations ferrugineuses, antimoniales, mercurielles, arsenicales, etc., les succès de sa pratique médicale furent assez fréquents pour qu'il réussît à se faire une réputation ; et celle-ci fut encore d'autant plus grande que la plupart des médecins de son temps apportaient plus de réserve et de circonspection dans les remèdes qu'ils prescrivaient. Enfin, la syphilis, qui avait apparu en Europe dans les dernières années du XVe siècle, ne fut point inutile à la réputation de Paracelse, parce qu'il sut en combattre les effets avec succès en recourant aux préparations mercurielles. Si Paracelse ne fut pas inventeur, même dans l'empioi des remèdes héroïques et particulièrement des préparations métalliques, tout retentit du bruit de sa pratique médicale, et, pour ses partisans, elle brilla du plus vif éclat ; et parce qu'il y avait dans ses doctrines, exagérées jusqu'à l'extravagance, un fond de vérité dans les relations organoleptiques qu'il établissait entre la matière des organes et la matière des remèdes, et qu'aucun médecin avant lui n'avait insisté aussi fortement ni aussi exclusivement que lui sur ces relations, on ne doit pas s'étonner si sa réputation lui a survécu, et si la postérité ne l'a pas considéré comme un charlatan vulgaire, en ne protestant pas contre l'ère nouvelle en médecine, que ses partisans ont datée de ses travaux. Mais l'explication de ce fait n'en est pas la justification, car, nous le répétons, Paracelse n'a rien inventé ; ce qu'il y a eu de bon dans sa pratique et dans ses écrits ne lui appartient pas ; et certes, si ses contemporains eussent été plus éclairés, il aurait eu moins d'admirateurs. Stahl, le fondateur de la première théorie chimique, de 1682 à 1718, qui a si bien jugé ses prédécesseurs, attribue à Paracelse le goût des Allemands pour la chimie ; c'est-à-dire la pierre philosophale et la panacée universelle ; mais Stahl ajoute que, pendant deux cents ans environ écoulés depuis Paracelse, on s'est plus occupé en Allemagne de vaines spéculations, de phénomènes singuliers et d'objets de simple curiosité que de découvertes utiles. On voit qu'il est loin de juger favorablement l'influence exercée par le médecin alchimiste dont nous venons d'examiner les travaux.

[sur Paracelse, il existe une bonne étude de fond écrite par Alexandre Koyré - Ne souhaitant pas surcharger cette section, nous avons extrait de son ouvrage : Alchimistes, spirituels et mages les passages que l'on trouvera dans l'introduction du Trésor - Nous ne sommes pas d'accord avec les vues de Koyré sur la pensée alchimique, mais cela ne surprendra pas le lecteur qui aura l'occasion de lire nos sections. Koyré se place, en effet, dans une perspective qui vise à appréhender l'alchimie de l'extérieur, au point qu'il en vient à dire qu'il n'y a pas d'allégories dans les textes mais seulement des « symboles et des cryptogrammes », ce qui est un contre sens total. Le rappel qu'il fait sur la génération des métaux et le parallèle métal-astre est, en revanche, parfaitement bien vu - voir section humide radical métallique sur ce point ; voyez aussi Jung, Synchronicité et Paracelsica, trad. Albin Michel -]

Après Paracelse le docteur Hoëfer parle successivement de ses disciples et de ses adversaires. Parmi les premiers, il cite Thurneysser, Oswald Crollius, auteur de la Royale Chimie ; Pierre Séverin, qui préconisa l'antimoine par le motif que, servant à purifier l'or, il doit purifier le corps ; Joh. Michelius, Hester Muffetius, Gohory, Arrago de Toulouse, partisan du mercure ; Aubry, Roch Le baillif, auteur du Demosterion ; Bernard Penot de Sainte-Marie en Guyenne ; Duchesne [Joseph Duschene c'est-à-dire Quercetanus, cf. Aureum seculum Redivivum], qui vanta le laudanum, et décrivit l'extraction du gluten de la farine de froment deux siècles environ avant Beccaria ; enfin Libavius qui, tout en défendant l'alchimie et préconisant les remèdes métalliques, le fit en termes modérés, et s'exprima toujours de manière à ne pas être confondu avec les charlatans qui semblaient soutenir les mêmes opinions que lui. Il ne voulait pas que l'on conclue des animaux à l'homme lorsqu'il s'agit d'expériences tentées avec l'intention de diriger le médecin dans le traitement des maladies. Il a employé l'acide arsénieux contre le cancer et les rougeurs de la peau. Libavius dit que le verre coloré en rouge d'hyacinthe doit sa couleur au fer et à l'or. Il parle du sucre candi, de la préparation de l'alcool avec les matières farineuses, de celle du verre d'antimoine, et enfin de la production d'une liqueur fumante à laquelle on a donné son nom, c'est le bichlorure d'étain. [voir section sur la voie humide] Il a indiqué un moyen de reconnaître la proportion des matières fixes contenues dans une eau en imbibant de ce liquide un morceau de drap sec d'un poids connu, le pesant après l'humectation, puis, le pesant de nouveau après la dessication ; en retranchant de ce dernier poids celui du drap sec, on a le poids de la matière fixe qui était contenue dans l'eau. Nous citerons parmi un grand nombre d'adversaires de Paracelse. Oporin, Vetter, qui l'attaquèrent dans sa vie privée ; Thomas Éraste, qui non seulement l'attaqua sous ce rapport, mais encore le décria comme alchimiste, et parce qu'il professait l'opinion que les corps vivants étaient composés de mercure, de soufre et de sel. C'est en 1566 que les adversaires de Paracelse à Paris furent assez puissants pour provoquer, de la part du parlement de cette ville, un arrêt qui défendait l'usage en médecine des préparations antimoniales. L'exercice de la pharmacie fixa l'attention de l'autorité en France, de 1514 à 1594. En 1538 parut le Codex des médecins d'Augsbourg.

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SEPTIÈME ARTICLE.
 

IIème SOUS-SECTION. - Chimie métallurgique.


Agricola

Paracelse, dévoré du besoin d'occuper la foule de sa personne, porté à tout exagérer, dénué de connaissances littéraires, sans conscience, dissolu dans ses moeurs, contraste, sous tous les rapports, avec un homme plus jeune que lui d'une année et qui, comme lui, porta le titre de médecin. Cet homme s'appelait Georges Agricola, né en 1494 à Chemnitz, en Saxe ; il n'estima que les choses positives, aussi ses écrits ne renferment-ils que ce qu'il regardait comme la vérité, et se déclara-t-il contre l'alchimie et la baguette divinatoire. Doué d'un goût pur et délicat, il écrivit en latin des ouvrages dont le style clair, correct et élégant eut l'approbation des hommes les plus lettrés et, les plusspirituels de cette époque. Ses moeurs étaient douces et son caractère si modéré, que, voyant sur les lieux mêmes les excès auxquels seportaient ceux qui prêchaient la réforme, loin de se laisser aller au penchant qu'il s'était d'abord senti pour elle, il se rattacha plus fortement au catholicisme.
- L'ouvrage le plus considérable d'Agricola, De Re Metallica, parut à Bâle en 1556 ; il se compose de douze livres dont les six premiers sont consacrés à des sujets étrangers à la chimie [ sur cet ouvrage, cf. http:// www.btinternet.com/~ stephen. henley /agricola/index.htm?]. L'auteur y passe en
revue les connaissances nécessaires à celui qui veut exploiter des mines, il apprécie les avantages et les désavantages de la métallurgie relativement à l'agriculture, et donne d'excellents conseils aux entrepreneurs ; et c'est à propos des moyens employés pour rechercher les minerais utiles qu'il parle de la baguette divinatoire. Il traite de la direction des filons dans le sein de la terre, des instruments en usage pour diriger le mineur dans les galeries souterraines et pour mesurer la puissance des filons ; en parlant des fouilles, il décrit les instruments et les machines propres à les effectuer. Le quatrième livre est terminé par la répartition des heures de travail du mineur. Les vingt-quatre heures du jour et de la nuit étaient alors réparties en trois oeuvres ou travaux de sept heures chacun : le premier travail commençait à quatre heures du matin et se terminait à onze heures ; le deuxième commençait à midi et se terminait à sept heures, c'étaient les travaux du jour ; le travail de nuit commençait à huit heures du soir et finissait à trois heures du matin ; c'était dans l'intervalle d'un travail à l'autre que les mineurs quittaient la mine ou y rentraient.
- Le 7ème livre est consacré à la docimasie, c'est-à-dire â l'essai des minerais. Le minerai, d'abord fondu avec du charbon, donne un culot qui est passé à la coupelle avec du plomb pauvre, si on y soupçonne del'argent ; s'il reste un bouton de ce métal, on le traite par l'acide azotique afin de reconnaître s'il renferme de l'or.
- Le 8ème livre traite du boccardage et du grillage des minerais sulfurés ;
s'il s'agit de minerais renfermant de l'or et de l'argent on les pile, on les passe au moulin ; on les lave à grande eau sur un plan incliné, on les passe au rnercure, on comprime l'amalgame dans une peau ou dans une toile, il reste de l'or et de l'argent amalgamés.
- Le 9ème livre traite de la réduction des minerais de plomb, d'étain, de cuivre, par le charbon dans des fournaux.
- Le 10ème livre traite de l'affinage des métaux et en particulier de celui de l'or et de l'argent.
- Le 11ème livre est consacré à la coupellation.
- Le 12ème livre renferme la description des procédés employés pour retirer les sels des eaux minérales et des eaux de la mer : Ce livre est terminé par un exposé de la fabrication du verre telle que l'auteur l'avait vu exécuter à Venise où il avait fait un séjour de deux ans.


De Re Metallica, Liber nonus

Georges Agricola composa, en 1547, son livre de Animantibus Subterraneis. Si cet ouvrage renferme des observations positives sur les animaux, il est peut- être plus digne de fixer l'attention de l'historien philosophe à un autre égard. En effet, tout ce que nous avons dit du goût de l'auteur pour les choses positives est vrai ; mais doit-on en conclure qu'il aura repoussé toutes les erreurs de soit temps, toutes celles qui semblaient les conséquences de principes posés conformément à la méthode a priori ? Non certainement, car Agricola, en se mettant ainsi au-dessus de toutes les erreurs de son temps, aurait été plus qu'un homme, et dès lors la méthode a posteriori n'eût point été nécessaire pour changer les voies ou l'esprit humain a dû s'engager lorsqu'il a cherché à connaître l'ensemble du monde visible. G. Agricola croit à l'existence d'animaux pyrogènes qui vivent dans le feu, comme on l'a dit si longtemps de la salamandre. Il distingue les esprits métalliques ou démons en deux catégories. Les uns apparaissent à l'homme sous des formes horribles, ils en veulent à sa vie, et, à l'appui de cette opinion, il cite la mort de douze mineursdans une galerie des mines d'Anneberg en Saxe, qui fut déterminée par le souffle de l'un d'eux ; les autres esprits n'apparaissent jamais sous des formes effrayantes ; s'ils contrarient les mineurs, ce n'est qu'en leur jouant des tours d'espiégles.

- De ortu et causis subterraneorum(1539).
Cet écrit est plutôt du ressort de la physique du globe que de la chimie ; cependant il y a une observation assez importante pour la rappeler ici ; c'est l'augmentation de poids du plomb servant de couvertures aux édifices.
- De natura fossilium (1546).

Cet ouvrage, divisé en dix livres, traite des minéraux. À propos du soufre, on y voit qu'on en imprégnait alors des bois minces ou des fils d'éloupé ou de chanvre destinés à allumer le feu. Il mentionne comme une chose nouvelle l'emploi de la poudre pour iancer des projectiies de fer, d'airain ou de pierre, et cela à propos du soufre qui entre dans la composition du mélange détonant.
- De veleribus et novis metallis.
Cet ouvrage, comme statistique des mines anciennes, et nouvelles de l'Allemagne, est très-intéressant : Le hasard, suivant lui, a amené la découverte de la plupart d'entre elles.  
- Bermannus.
Le Dr Hoëfer termine la revue des ouvrages de G. Agricola par celui du Bermannus (le mineur) . Ce livre, sous la forme du dialogue,le début de l'auteur en 1528, frappa si vivement Érasme, que, dans une de ses lettres, il en vante autant le fond que la forme. Le Bermannus renferme les observations que les mines d'Allemagne avaient suscitées à Agricola dans le premier examen qu'il en fit. Il peut être considéré comme le prodrome des idées que l'auteur développa plus tard dans ses autres ouvrages.
Si, dans un livre historique, l'ordre chronologique n'est pas observé, il semble que l'auteur soit tenu à dire le motif qui le fait déroger au principe commun. Dés lors, on peut se demander pourquoi le Dr Hoëfer,
dans le compte qu'il a rendu des ouvrages d'Agricola, n'a pas commencé par le Bermannus. Ce motif, nous croyons l'avoir trouvé dans la pensée qu'a eue l'auteur de faire d'Agricola le représentant de la chimie métallurgique, pensée que nous avons combattue comme inexacte ; car, quel que soit le mérite d'Agricola, il ne passera jamais pour le représentant de la chimie métallurgique, par la raison qu'il a décrit des choses qui étaient pratiquées avant lui, et qu'on n'est pas plus fondé à le considérer comme chimiste, parce qu'il a décrit des procédés de docimasie et de métallurgie, qu'on ne le serait à le considérer comme un mécanicien, parce qu'il a décrit les machines et les mécaniques dont on se sert dans l'exploitation des mines. Avec cette manière de voir, nous ne pouvons nous empêcher de critiquer l'ordre suivant lequel le Dr Hoëfer a parlé des ouvrages d'Agricola ; il a évidemment commencé par le livre De re metallica, parce que c'est le seul où Agricola parle de chimie. Mais, nous le répétons, ce traité est un ouvrage de technologie sur l'art d'exploiter les mines et non un traité de chimie métallurgique.


Biringuccio, Pyrotechnie, traduction de 1572


Biringuccio,contemporain de Georges Agricola, publia une Pyrotechnie
en 1540. Cet ouvrage, plus original peut-être que le traité De re metallica, comprend dix livres. [nous avons emprunté des extraits de la Pyrothechnie dans la section Fontenay pour illustrer des exemples de concrétions minérales et métalliques -] Les deux premiers sont consacrés aux métaux, aux demi - métaux, à leurs minerais respectifs, et à quelques sels naturels. Biringuccio, comme Georges Agriçola, se prononce contre l'alchimie ; les métaux sont pour lui des corps composés, mais les éléments n'en sont ni le mercure ni le soufre. Le 3ème et le 4ème livre ont pour objet l'extraction et l'affinage des métaux ; le procédé dit inquartation y est décrit de la manière la plus précise. Les livres 5ème, 6ème, 7ème et 8ème traitent des alliages métalliques et de leur emploi. Enfin, dans le 9ème et le 10ème iivre, Biringuccio fait connaître un grand nombre de procédés des arts de l'orfévre, du forgeron, du potier, du salpêtrier, de l'artificier, etc.


Cesalpin

André Cesalpin, né en 159, à Arezzo, connu comme botaniste et comme médecin du pape Clément VIII, est auteur d'un ouvrage De metallicis, qui se compose de trois livres. Ses idées sont à la fois celles d'un partisan d'Aristote et d'un homme qui avait réfléchi comme botaniste et comme médecin à la diversité des minéraux et des corps vivants. Ceux-là se distinguent des autres, selon lui, parce qu'ils ne se putréfient pas, et qu'ils ne peuvent servir de nourriture aux animaux. Les métaux étaient, dans l'origine, des vapeurs qui, plus tard, avaient été condensées par le froid. Il attribuait la chaleur des eaux thermales aux actions moléculaires des corps de l'intérieur de la terre. Enfin, dans son premier livre, il décrit la préparation de l'alun de la Tolfa, le meilleur que l'on puisse employer dans la teinture des soies et du fil. Dans le second livre, il traite des pierres calcaires, des pierres précieuses et de la cristallisation. Suivant lui, les formes régulières des cristaux distinguent les minéraux des produits de l'organisation. Cesalpin décrit les propriétés des métaux dans le troisième livre de son ouvrage. Il croyait à l'infiuence que des corps dissous dans l'eau peuvent avoir sur la dureté de l'acier qu'on y plonge avec l'intention de le tremper ou de le durcir. Cesalpin connaissait le fait déjà cité, que le plomb, exposé â l'air humide, augmente de poids. Il l'attribue à l'action d'une substance aérienne (aerea substantia). Il connaissait la propriété de rendre cassants les métaux ductiles, que possède l'antimoine, métal que l'on emploie, avec le plomb,à la fabrication des caractères d'imprimerie. Suivant le Dr. Hoëfer, Cesalpin a, le premier, parlé de l'emploi de la plombagine pour les crayons.

L'Espagne du XVIe siècle n'a fourni au Dr Hoëfer que deux métallurgistes écrivains : Perez de Vargas et Joh. Arp. de Villafeina. Le premier publia à Madrid, en 1569, un traité De re metallica, écrit en langue espagnole. Quoiqu'il connût les ouvrages de G. Agricola et de Biringuccio, il admet l'alchimie comme une science réelle. Cependant on trouve quelques documents intéressants dans son traité. Suivant lui, les Vénitiens faisaient entrer de l'antimoine dans l'alliage de leurs cloches. Il indique l'usage du peroxyde de manganèse pour décolorer le verre. Il décrit la manière de graver sur le cuivre, l'argent, le fer, etc., en couvrant la surface du métal d'un enduit de cire, sur lequel on trace des traits avec un burin : de sorte qu'en faisant ronger le métal mis ainsi à découvert par de l'acide azotique, on obtient un dessin gravé. Il donne des procédés pour dorer sur bois et sur parchemin. Le Dr Hoëfer se borne à citer l'ouvrage de Villafeina, qui parut trois ans après celui de Perez Vargas, c'est-à-dire en 1572. Enfin, la deuxième sous-section est terminée per des considérations générales sur ce qu'étaient les mines, la métallurgie et les essais des monnaies au XVIe siècle. Tous les souverains de ce temps sentirent l'importance ddes mines ; et, en se livrant à leur exploitation, un assez grand nombre de familles allemandes acquirent des richesses considérables. Un fait qui se passa en Allemagne au XVIe siècle prouve que toutes les bonnes traditions métallurgiques ne s'étaient pas transmises de l'Antiquité au Moyen Âge. Ainsi les Grecs et les Romains savaient que la cadmie des cheminées des fourneaux où l'on traite par le charbon des minerais qui renferment du zinc, formait du laiton avec le cuivre tout aussi bien que le fait la calamine. Eh bien, dans le Moyen Âge, on perdit cette cadmie en Allemagne, jusqu'à l'époque où Érasmus Ebener montra par son exemple le parti qu'on pouvait en tirer. Il établit une usine à laiton près de Goslar, en même temps que Ch. Sander monta dans le voisinage de cette ville une fabrique de sulfate de zinc.
En France, les mines n'étaient point aussi bien exploitées qu'en Allemagne. Il en était de même en Angleterre ; aussi la reine Élisabeth fit-elle venir des mineurs allemands pour diriger l'exploitation des mines d'étain et de cuivre du Cornouailles et du Northumberland. La Norvège et la Suède exploitaient déjà avec avantage leurs mines de cuivre et de fer. C'est au XVIe siècle que les Espagnols commencèrent l'exploitation des mines d'or et d'argent du Nouveau Monde. Saint-Domingue, d'après Herrera, donnait en or, chaque année, à peu près 2 millions de francs de notre monnaie. Fernand Cortez, en 1519, ayant conquis le Mexique, y trouva, comme tout le monde sait, l'or en abondance, et les présents qu'il reçut de Montezuma témoignaient que les Mexicains savaient travailler ce métal avec un véritable talent. Pizzaro, conquérant du Pérou, fut aussi heureux que F. Cortez, au point de vue de la richesse métallique, or et argent, qu'il trouva dans ce pays. Les mines du Potosi commencèrent â être exploitées en 1545. Suivant Acosta, les Indiens calcinaient le minerai d'argent dans de petits fourneaux, puis le traitaient avec du plomb, de sorte qu'il semblerait que l'argent était obtenu par coupellation. Pero Fernandez de Velasco, arrivé du Mexique au Pérou, y appliqua le procédé de l'amalgamation inventé en 1557, par un mineur de Pacucha nommé Bartholomé de Medina ; ce procédé présenta d'autant plus d'avantage, que l'on venait de découvrir les mines de cinabre de Guancavilea. Le minerai réduit en poudre très-fine et humecté est mêlé à du sel marin d'abord, et puis à des sulfates de cuivre et de fer (magistral), si le minerai n'est pas pyriteux et susceptible d'en produire par une combustion lente ; dans les deux cas, si la température s'élevait trop, on ajouterait de la chaux. C'est après que l'action des corps est accomplie que l'on ajoute le rnercure ; la proportion est de six contre une partie d'argent que l'on soupçonne être dans le mélange. Enfin, la matière est lavée, et l'amalgame, pressé dans une toile, est ensuite distillé. Savot, auteur d'un traité de métallurgie, attribue à un nommé Cointe l'emploi de l'eau forte dans la monnaie de Paris sous François Ier. Ce procédé, connu des alchimistes, consiste à traiter un alliage composé de trois parties d'argent et d'une partie d'or par l'acide azotique, l'argent seul est dissous. Il est séparé ensuite à l'état métallique au moyen du cuivre,
 
 

IIIème sous-section - Chimie technique,

Bernard Palissy.
 
 

Bernard Palissy naquit à La Chapelle-Biron, village du Périgord, voisin de la petite ville de Biron. La date la plus probable de sa naissance est l'année 1510. Suivant nous, il représente moins encore la chimie technique et expérimentale au XVIe siècle, ainsi que le dit le Dr Hoëfer, que Georges Agricola ne représente la chimie métallurgique. En effet, si Georges Agricola n'est pas l'auteur des procédés chimiques pratiqués en métallurgie, il les a décrits dans son traité De re metallica, tandis que Bernard Palissy n'a décrit aucun des procédés de l'art cérarnique, le seul art chimique qu'il ait pratiqué. Si on peut dire, à la rigueur, qu'il fût i'inventeur de ses poteries, parce que, n'ayant reçu de personne lés procédés de leur fabrication, il les découvrit lui-même, après avoir sacrifié à leur recherché son temps, sa fortune et sa santé même, cependant l'historien impartial, doit avouer que ses travaux n'ont pas fait faire un pas à la science céramique, si ce n'est en offrant à ses compatriotes, comme nous l'avons dit déjà, des modèles à imiter. En effet, Bernard Palissy, après avoir voyagé, fixe sa résidence à Saintes, en 1539. Il s'y marie. Quelques années après il voit une coupe de terre émaillée faite en Allemagne, aux environs de Nuremberg, ou en Italie, à Faenza, ou à Castel-Durante, il en est émerveillé, et dès lors il se met à l'oeuvre pour l'imiter. On voit donc que, si Bernard Palissy, relativement à lui-même, est inventeur, il ne l'est pas aux yeux de la science, puisqu'il n'a fait qu'imiter une chose déjà connue. Mais, dira-t-on, après avoir trouvé par la force de son talent ce qu'on faisait en pays étranger, il a décrit ses procédés, et son expérience a été profitable aux autres. Loin de là, il a caché tout ce qu'il savait en céramique, et lui-même en a donné la raison dans les termes suivants, que nous extrayons de son écrit de l'art de terre, de son utilité, des esmaux et du feu, qui est sous la forme d'un dialogue entre Théorique et Pratique.

« Théorique.
Pourquoy me cherches tu une si longue chanson ? C'est plutost pour me détourner de mon intention, que non pas pour m'en approcher ; tu m'as bien fait cy-dessus de beaux discours touchant les fautes qui surviennent en l'art de terre, mais cela ne me sert que d'espouvantement ; car des esmaux tu ne m'en as encores rien dit.  
Pratique.
Les esmaux de quoy je fais ma besongne sont faits d'estaing, de plomb, de fer, d'acier, d'antimoine, de saphre, de cuivre, d'arène, de salicort, de cendre gravelée,de litharge, de pierre de Périgord. Voilà les propres matières desquelles je fais mes esmaux.  
Théorique.
Voire, mais ainsi que tu dis tu ne m'apprens rien, car j'ay entendu cy-devant par tes propos que tu as beaucoup perdu au paravant que d'avoir mis les esmaux en d oze asseurée : par quoi tu sais bien si tu me donne la doze, je ne saurais que faire de savoir les matières.
Pratique.

Les fautes que j'ay faites en mettant mes esmaux en doze m'ont plus apprins que non pas les choses qui se sont bien trouvées. Parguoy je suïs'd'advis que tu travailles pour chercher ladite doze, aussi bien que j'ay fait, autrement tu aurais trop bon marché de la science, et peut-être que ce serait la cause de te la faire mespriser ; car j e sçay bien qu'il n'y a gens au monde que facent bon marché des secrets et des arts, si non ceux ausquels ils ne coustent guères : mais ceux qui les ont pratiquez à grand frais et labeur ne les donnent aussi légèrement. »

Cette citation montre bien que le potier Bernard Palissy n'a jamais voulu publier les résultats de ses travaux céramiques, et que dès lors on doit le juger, non au point de vue de la science, mais au point de vue de l'exécution de ses oeuvres matérielles. Nous avions donc raison de dire que, sous ce rapport, il ne peut être comparé avec Georges Agricola. Si ce jugement diffère de l'opinion commune, nous sommes loin de vouloir pour cela diminuer les éloges dont Palissy a été l'objet, surtout à partir du XVIIIe siècle jusqu'à nos jours, lorsque ces éloges ont été adressés, non à un savant représentant la chimie technique et expérimentale, mais à un observateur dont l'esprit, à la fois juste et pénétrant, était apte à saisir, entre les choses du monde visible, une foule de rapports jusque-là inaperçus, et qui, une fois définis rigoureusement, étaient susceptibles d'applications utiles à la société. Bernard Palissy n'a point failli quand il a voulu transmettre aux autres ses idées par l'écriture, et la plume n'a point été rebelle à celui que des études iittéraires n'avaient point préparé à s'en servir. Le style de ses écrits est en effet remarquable par la naïveté et la finesse. Si quelquefois les aperçus manquent de justesse, l'expression en est toujours ingénieuse et souvent piquante. Bernard Palissy saisit, non-seulement au point de vue de l'économie politique, l'importance de l'agriculture pour la France, mais il apprécia les vices de la culture de son temps. Il eut les idées les plus sages sur le rôle des engrais minéraux et organiques, et sur l'influence de l'eau dans la végétation. En enseignant au cultivateur le meilleur emploi des engrais, il lui apprenait l'utilité de la sonde tarière pour connaître les couches de la terre et y rechercher la marne si utile dans un grand nombre de sols cultivés. Il assignait aux


frontispice des Discours admirables, etc. 1580

eaux des sources, des fontaines, des ruisseaux, des rivières et des fleuves, leur véritable origine, en les faisant venir de l'atmosphère. Quand les pluies ne coulaient pas à la surface du sol, c'est qu'elles en pénétraient l'intérieur, soit par les fissures des montagnes ou des plaines, soit par des couches perméables, et qu'alors elles s'enfonçaient jusqu'à ce qu'elles eussent trouvé un roc impénétrable ou une terre imperméable. Il ajoutait qu'en forant des trous qui pénétraient jusqu'au roc ou à la couche imperméable, on pouvait amener l'eau à la surface du sol, et que, si l'orifice supérieur du trou était au-dessous de la partie la plus élevée de la couche imperméable, on obtenait une eau jaillissante. C'était à la fois exposer de la manière la plus précise la théorie et l'art des puits artésiens. Bernard Palissy ne reconnaissait que l'expérience dans l'étude du monde visible, et il combattit les chimères de l'alchimie [cf. Palissy et l'alchimie]. Bernard Palissy est donc tout à fait au-dessus de son siècle par ses observations sur l'agriculture et la physique du globe. Leur variété prouve la fécondité de son esprit, en même temps que la manière dont il envisage certains sujets montre en lui la faculté d'approfondir la connaissance des choses ; enfin, la nouveauté de la plupart de ses observations témoigne de l'originalité de sa pensée. Si Bernard Palissy, qui n'avait pas fait d'études littéraires,ne nous avait pas appris qu'avant d'avoir eu l'idée de se livrer à l'art céramique il avait été arpenteur, on s'étonnerait davantage de la raison qui brille dans ses écrits, soit pour démontrer les propositions qu'il avance ou développer les conséquences qu'elles renferment. Évidemment l'arpenteur était familier avec la géométrie ; il en avait porté l'esprit dans ses études, et il faut attribuer à son influence le caractère positif qui distingue si éminemment ses écrits de ceux de ses contemporains. D'un autre côté, l'exercice du dessin et l'emploi des couleurs dans les plans et les images qu'il coloriait, dit-il, avaient développé le goût qu'il montra plus tard dans la confection de ses figulines rustiques, si recherchées par Catherine de Médicis et les rois ses fils, pour décorer les dressoirs et les buffets de leurs palais. Bernard Palissy, à un esprit naïf, alliait une assurance, une fermeté de conduite qui lui venait de sa raison et de la conscience du bon et du vrai. Les difficultés qu'il avait surmontées dans une longue carrière de peine et de labeur, sans que personne lui fût jamais venu en aide, lui donnaient la mesure de ses forces ; dès lors il ne faut pas s'étonner s'il adresse son premier écrit au grand connétable, duc de Montmorency, gouverneur de la Guyenne ; s'il ose, le premier, en 1575, ouvrir un cours par souscription sur l'histoire naturelle du globe, à Paris, et s'il parle sans crainte, lui, ex-arpenteur et alors simple potier, devant un auditoire qui comptait dans son sein Ambroise Paré, le grand chirurgien, Alexandre de Campége, médecin de Henri III, Jean de Chony, avocat au parlement de Paris, le prieur Bertolome et Jean Viret, mathématicien. Il ne faut pas s'étonner de sa persévérance à rester calviniste au risque de sa vie, lors même que Henri III lui demanda sa conversion. Voici le dialogue que d'Aubigné prête au roi et au potier de terre. Nous le reproduisons sans réflexion comme le plus bel éloge de Bernard Palissy.

« Mais, sans conter les hardiesses de ceux qui en font profession, que direz-vous du pauvre potier, M. Bernard, à qui le même roi parla un jour en cette sorte : Mon bon homme il y a quarante-cinq ans que vous estes au service de la reine ma mère et de moy, nous avons enduré que vous ayez vescu en vostre religion, parmy les feux et les massacres ; maintenant je suis tellement pressé par ceux de Guise et mon peuple, qu'il m'a fallu malgré moy mettre en prison ces deux pauvres femmes et vous : elles sont demain bruslées et vous aussi, si vous ne vous convertissez. Sire, respond Bernard, le comte de Maulevrier vint hier de vostre part pour promettre la vie à ces deux soeurs, si elles voulaient vous donner chacune une nuict. Elles ont respondu qu'encore elles serayent martires de leur honneur comme de celuy de Dieu. Vous m'avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moy, mais moy j'ai pitié de vous, qui avez prononcé ces mots : j'y suis contrainct. Ce n'est pas parler en roi. Ces filles et_moy, qui avons part au royaume des cieux, nous vous apprendrons ce langage royal, que les guisarts, tout votre peuple, ni vous, ne sçauriez contraindre un pofier à fleschir les genoux devant des statues. -Voyez l'impudence de ce belistre,vous diriez qu'il aurait leu ce vers de Sénèque : "On ne peut contraindre celuy qui sçait mourir, qui mori scit, cogi nescit." »

Nous ajouterons que Bernard ne fut pas exécuté, mais qu'il mourut, peu de temps après ce dialogue, à la Bastille. Au point de vue de l'étude morale comparative d'hommes contemporains qui, en consacrant leur vie à l'étude des sciences naturelles, ont eu des moeurs pures et un esprit modéré, n'est-il pas curieux de voir Georges Agricola, témoin des excès de ceux qui prêchaient la réforme, la repousser après s'être senti entrainé par elle, tandis que Bernard. Palissy persévère, au risque même de la vie, dans la foi nouvelle qu'il avait embrassée ? La cause de la différence de conduite ne tient-elle pas à ce que le potier de terre, loin des lieux où agissaient les promoteurs de la réforme qu'il accueillit, vit plus souvent ses coréligionnaires persécutés que persécuteurs ? Le docteur Hoëfer passe de Bernard Palissy à Léonard de Vinci, né en 1452, mort en 1519, à Jérôme Cardan, né en 1501, rnort en 1576, et à Jean-Baptiste Porta, né en 1537, mort en 1615. Lors même qu'on ferait


Porta, Physiognomonia

naître avec d'Aubigné Bernard Palissy en 1499, Léonard de Vinci, dans l'ordre historique,aurait dû précéder ce dernier ; du reste, ce grand peintre a cultivé la physique de préférence à la chimie. Le docteur Hoëfer ne donne que très-peu de détails sur Cardan, qui fut plus philosophe que savant; il en donne davantage sur Porta, et il aurait pu en augmenter le nombre, sans encourir le reproche de prolixité, car les écrits du savant napolitain renferment beaucoup de choses intéressantes au point de vue chimique.

La 3ème sous-section de la Ière section est terminée par l'exposé de quelques faits relatifs à la fabrication du verre coloré en bleu par le protoxyde de cobalt, à la teinture, à l'art de la distillation, à l'établissement des Gobelins et à la fondation du Jardin des Plantes. S'il est vrai que Christophe Schürer fabriqua en grand, vers le milieu du XVIe siècle, du smalt ou verre bleu de cobalt, il faut reconnaître que les Égyptiens l'avaient préparé dès la plus haute antiquité, C'est après que les Portugais eurent doublé le cap de Bonne-Espérance que la culture du pastel en Thuringe et en Languedoc commençaà diminuer parce qu'alors l'indigo, connu depuis si longtemps de l'Asie orientale, commença à être importé en Europe. Enfin, la cochenille nousvint d'Amérique, et l'emploi qu'on en fit en teinture, du moins en France, commença sous François Ier. C'est à cette époque que remonte la fondation d'une teinturerie sur le bord de la Bièvre qui porta le nom de Folie-Gobelin, du nom de son fondateur Gilles Gobelin. C'est là surtout qu'en employant la dissolution d'étain dont l'action sur la matière colorante de la cochenille avait été découverte par C. Drebbel ou le peintre Klock, on fit cette belle couleur écarlate dont la réputation devint bientôt universelle sous la dénomination d'écarlate des Gobelins. Le docteur Hoëfer répète que l'eau de la Bièvre avait des propriétés particulières pour la teinture ; elle devait, à l'époque dont nous parlons, être moins impure qu'elle ne l'est aujourd'hui, et dès lors plus favorable à la teinture en général, mais nous ne pensons pas que jamais elle ait été préférable à l'eau de la Seine. Quoi qu'il en soit, elle est aujourd'hui généralement trop impure pour qu'on l'emploie à faire la teinture en écarlate. C'est dans l'établissement fondé par Gilles Gobelin que, sous les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI, on teignait les draps écarlates destinés aux uniformes des compagnies rouges de la maison du Roi. Enfin il faut ajouter que Louis XIV fonda près de cette teinturerie la manufacture de tapisseries connue aujourd'hui sous la dénomination des Gobelins.
 
 

IVème sous-section. - Alchimie.


Denis Zachaire de Guyenne, [1] né en 1510, est le premier alchimiste dont parle le docteur Hoëfer. Il extrait de sa Vraie philosophie naturelle des métaux des notes autobiographiques sur les nombreuses déceptions qu'il éprouva avant de parvenir à son but. Ce fut un jour de Pâques qu'il réussit, dit-il, enfin à convertir le mercure en fin or. [ces récits de « déception » de Zachaire et de Bernard de Trévise offrent de grande similitudes ; nous pensons qu'il y a lieu de les considérer comme des allégories touchant à certaines parties de l'oeuvre -] Viennent ensuite Blaise de Vigenère, auteur d'un Traité du feu et du sel dans lequei il a décrit le moyen d'obtenir l'acide benzoïque par distillation ; Gaston Claves dit Dulco, Nicolas Barnaud ; Nicolas Guibert, Grosparmy, Valois, Vicot.

[ce trio d'alchimistes [1, 2,] normands se détache nettement : aussi bien Fulcanelli que Chevreul en parlent en des termes qui dénotent un respect certain. Il semble que Chevreul, dans la livraison de 1861 du journal des Savants ait consacré un article à ces trois alchimistes mais nous n'en avons pas trouvé trace - cf. Trésor des Trésors de Nicolas Grosparmy, traduction très remaniée de la Clef de la plus Grande Sagesse attribuée à Artephius par Chevreul - Cinq Livres de Nicolas de Valois -  Nicolas Barnaud est un alchimiste peu connu mais très estimé des spécialistes : c'est dans le Commentariolum in quoddam Epitaphium [Ælia Lælia Crispis] Bononiæ studiorum, ante multa secula maæmoreo lapidi insculptum que l'on trouve ce commentaire sur l'épitaphe que Jung a analysé dans son Mysterium conjunctionis, vol. I. C'est aussi dans son Triga Chemica que l'on trouve la première édition du De Lapide Philosophorum de Lambsprinck, en 1599, mais sans les figures que l'on trouve dans le Musaeum Hermeticum et dans le Dyas Chymica Tripartita, compilation de Grasseus.]

Le docteur Hoëfer passe en revue un certain nombre d'alchimistes allemands, italiens, hollandais, espagnols et anglais. Parmi ces derniers se trouve Kelley et Alexandre Sethon, dont l'histoire se lie à celle de Michel Sendivogius de Moravie. Le docteur Hoëfer cite plusieurs manuscrits alchimiques qui n'ont pas été imprimés. Nous ne blâmerons pas l'auteur des détails biographiques dans lesquels il est entré en parlant de Denis Zachaire, nous regrettons même qu'il n'ait pas insisté sur l'intérêt de ces détails, quand on les envisage au point de vue de l'insuccès des alchimistes, et qu'on les rapproche de faits absolument analogues, racontés par le comte Bernard dit le bon Trévisan, alchimiste de l'époque précédente ; car de cette similitude de faits concernant des hommes qui ont vécu dans des temps différents, il y a des conséquences à tirer par rapport à ce qu'étaient pour l'alchimiste les travaux auxquels il se livrait durant la plus grande partie de sa vie. Nous remarquerons, en outre, que le docteur Hoëfer, en exposant les passages qu'il a extraits des écrits de divers alchimistes, ne s'est livré à aucune discussion critique sur la similitude ou la différence d'opinions qu'ils supposent dans les auteurs auxquels ils appartiennent respectivement. Cependant c'est de cette discussion que doivent ressortir les conclusions sur lesquelles l'historien de la chimie doit s'appuyer, pour établir les rapports réels qui existent entre les travaux alchimiques et la chimie. L'intérêt de ce sujet nous engage à le traiter dans un article spécial, après que nous aurons terminé l'examen de l'histoire de la chimie du docteur Hoëfer, pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle. [nous n'avons pas trouvé trace de cet article, à moins qu'il ne s'agisse du Résumé sur l'Histoire de la matière que Chevreul devait écrire vers 90 ans...]
 
 

HUITIÈME ARTICLE
 
 

IIIème ÉPOQUE.

IIème SECTION. Comprenant le XVIIe siècle.


Le docteur Hoëfer commence cette section par un article intitulé Méthode expérimentale, François Bacon ; après avoir rappelé ce que les sciences d'expérience doivent à Léonard de Vinci, Bernard Palissy et Galilée, qui secouèrent le joug de la philosophie péripatéticienne, [Chevreul fait référence à Aristote, créateur du Lycée ou péripatétisme] il ajoute que F. Bacon dressa le code de la Méthode expérimentale. Cet article, d'une extrême brièveté, ne dit pas en quoi consiste cette méthode : cependant il y aurait eu avantage à la définir afin de faire apprécier au lecteur la différence existant entre la science traitée au point de vue de la Méthode a priori et la science traitée au point de vue de la Méthode a posteriori : car, il faut l'avouer, pour peu qu'on fasse des expériences sur quoi que ce soit, on est censé, auprès de beaucoup de gens, pratiquer la Méthode expérimentale, mais c'est une erreur grave à notre sens.
S'il est certain que celui qui entreprend des recherches expérimentales reconnaît par là même son ignorance aussi bien que l'insuffisance de la science acquise pour résoudre des questions qu'il élève, et que dès lors, croyant à l'impossibilité de trouver la solution de ces questions en recourant à un système de principes coordonnés d'après la Méthode a priori, il semble prendre pour guide la Méthode a posteriori, il s'en faut beaucoup cependant que les expériences auxquelles il se livre puissent être considérées nécessairement comme l'expression de la Méthode expérimentale ; car l'expérimentateur ne se dirige réellement par cette méthode, qu'à la condition de se soumettre à certaines règles qu'elle prescrit ,et dont l'observation a l'avantage de démontrer le degré de certitude des conclusions déduites de l'expérience, non seulement à tous ceux qui ont un intérêt quelconque à le connaître, mais encore à l'expérimentateur lui-même, qui sent le besoin de l'apprécier, pour peu qu'à l'esprit philosophique il joigne le désir d'étendre le champ de ses recherches. Si nous avons eu plusieurs fois l'occasion d'entretenir les lecteurs du Journal des Savants de la Méthode expérimentale [cf. plan Chevreul], il ne sera pas superflu d'insister de nouveau sur la définition que nous en donnons, parce qu'on appréciera la différence de notre manière de voir d'avec celle dont on l'envisage communément. Tout est complexe dans le monde physique comme dans le monde moral : aucun effet observé n'est simple ; aussi, que notre attention se fixe sur un phénomène, et, aussitôt, excités par le désir de connaître, nous nous efforçons d'en découvrir la cause, et, avant tout, sentant la nécessité de le dégager de ce qui lui est étranger, nous invoquons l'esprit d'analyse pour le réduire par la pensée à la plus simple expression. Après l'observation des phénomènes au moyen de nos sens, vient donc le raisonnement ; mais celui-ci, en nous montrant la complexité des choses, quand il s'agit de rattacher un phénomène observé à sa cause prochaine, nous conduit a instituer des expériences afin de convertir la supposition en certitude, ou d'en apprécier le degré de probabilité, ou enfin de la rejeter comme une erreur, si elle n'est pas fondée. Citons comme exemple propre à éclaircir notre pensée ce qui a eu lieu quand il s'est agi de savoir si l'air est pesant. Les premiers qui avancèrent cette proposition trouvèrent des contradicteurs, et, tant que les deux opinions contraires furent soutenues et attaquées par des raisonnements appuyés, les uns sur des principes non démontrés, les autres sur l'observation de quelques phénomènes de la nature, aucune conclusion positive ne put être établie ; mais, après avoir observé des phénomènes que par un raisonnement immédiat on attribua à la pesanteur de l'air, on alla plus loin. Le raisonnement conduisit l'observateur à imaginer des expériences comme celles de Toricelli et de Pascal, qui, en contrôlant la conclusion déduite imrnédiatement de l'observation par le pur raisonnement, lui donnèrent le caractère de la vérité, par la raison que chacun put alors s'assurer de l'exactitude des observations et des expériences sur lesquelles repose la proposition que l'air est pesant. Ainsi vous voyez qu'après avoir observé un phénomène, on en cherche la cause, et que, tant que cette cause n'est pas démontrée vraie par un système d'expériences, il y a observation sans contrôle. Dès lors, si des expériences ont été faites sans contrôle de toutes les conclusions qu'on en a tirées comme positives, la méthode expérimentale n'a pas dirigé l'expérimentateur, puisque des conclusions non contrôlées peuvent donner lieu aux mêmes incertitudes que des interprétations faites conformément â la méthode a priori de phénomènes observés dans la nature, sans que ces interprétations aient été soumises à l'expérience. Enfin , nous étendons la méthode expérimentale aux sciences d'observation en disant que toute proposition qu'on y avance comme une vérité doit avoir été contrôlée par un système de faits incontestables tellement coordonnés, qu'il montre la proposition avancée comme une conséquence rigoureuse de ces faits, et parce qu'il peut en exister qui soient le résultat de l'expérience proprement dite, nous avons avancé ailleurs que les sciences d'observation et de raisonnement doivent rentrer tôt ou tard dans les sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience. Enfin, c'est à la condition de soumettre les propositions recueillies par la statistique, l'économie politique et l'histoire, à ce système de vérification, que ces propositions prennent un caractère qui les range dans la catégorie des faits du ressort des sciences proprement dites. Cette digression ressort de notre sujet, parce que les hommes dont nous allons rappeler les travaux, en continuant l'examen de l'ouvrage du docteur Hoëfer, nous présenteront dans leurs écrits de véritables expériences instituées avec l'intention de démontrer des propositions qu'ils croyaient vraies ; et cependant il faudra arriver à l'époque des travaux de Lavoisier de 1770 à 1786, pour qu'il sorte de toutes ces expériences un système de connaissances assez solidement établies, grâce à la méthode expérimentale pratiquée comme nous la définissons, pour constituer la chimie moderne. Ainsi, nous le répétons, des expériences faites en dehors de la méthode a priori, et conformément à la méthode a posteriori, seront à nos yeux en dehors de l'esprit de la méthode expérimentale, si toutes les conclusions du travail ne sont pas déduites immédiatement des expériences, de manière que celles-ci supposées exactes, les conclusions en soient des conséquences logiques, et, en outre, si les expériences n'ont pas été assez variées pour que le critique soit en droit d'attribuer les phénomènes qu'on veut expliquer à une cause différente de celle que l'expérimentateur leur a assignée. Nous examinerons dans cet article, conformément à ces vues, les travaux de Van Helmont, espérant convaincre le lecteur, que l'extrême divergence des jugements, dont ils ont été l'objet au point de vue physico-chimique surtout, tient à un défaut de précision provenant principalement de ce qu'au lieu d'étudier un système d'idées dans son ensemble, on ne l'a envisagé que partiellement et encore d'une manière incomplète.
 
 

Van Helmont.
[1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16,]
 
 


Van Helmont


Van Helmont naquit à Bruxelles en 1577 et mourut en 1644 à Vilvorde, deux ans aprés la mort de Galilée et la naissance de Newton. Il se livra â l'étude de la médecine et à celle des sciences qu'il jugeait en être une partie essentielle. C'était bien une vocation, car il persévéra jusqu'à sa mort dans une carrière dont le choix avait vivement contrarié ses parents, peu satisfaits de voir un membre des anciennes familles de Merode et de Stassart se livrer à l'exercice de la médecine ; cependant c'est en s'y dévouant absolument, ainsi qu'aux recherches scientifiques qui, à ses yeux, en étaient la conséquence, qu'il illustra le nom deVan Helmont dans le monde savant. Les titres de Van Helmont à l'estime des hommes sont d'avoir parfaitement apprécié l'insuffisance des doctrines issues de la méthode a priori péripatéticienne qui dominaient les écoles de son temps et d'en avoir combattu plusieurs points, non pas seulement par des raisonnements, mais encore par l'observation des phénomènes naturels et quelquefois par l'expérience ; de plus, d'avoir tiré de recherches ainsi dirigées des conclusions dont l'importance s'est accrue avec le temps. Mais, pour juger Van Helmont conformément aux principes de critique que nous avons adoptés, il faut l'envisager autrement que ne l'ont fait ses admirateurs et ceux qui n'ont vit en lui qu'un second Paracelse. Il est vrai que Van Helmont, comme Paracelse, avait un besoin d'innover ; qu'il s'occupait des phénomènes naturels du ressort des actions moléculaires, et que son genre d'esprit le portait à exagérer ses opinions et tout ce qu'il croyait devoir préconiser. Mais l'exagération, loin d'être chez lui le calcul du charlatanisme, naissait d'une conviction profonde de l'exactitude de ses recherches aussi bien que de leurutilité ; et, à nos yeux, elle était la conséquence naturelle de la faculté d'inventer, qu'il possédait incontestablement. Au point de vue moral, Van Helmont fut toujours digne de sa famille ; il ne cessa jamais de respecter dans ses écrits et sa conduite les pouvoirs légitimes, sans lesquels l'existence d'aucune société humaine n'est possible. Mais, si Van Helmont préconisa l'expérience en la pratiquant lui-même quelquefois, s'il s'éleva contre la logique d'Aristote, en en signalant avec raison et une grande vigueur de langage l'insuffisance dans l'étude du monde visible ; cependant il est encore un exemple de la faiblesse de l'homme, car il lui paya tribut en professant des opinions dont la preuve expérimentale n'a jamais été donnée, et qui sont incontestablement le résultat d'une méthode qu'il repoussa sans doute à propos de quelques recherches particulières, mais à l'esprit de laquelle ii soumit l'ensemble de ses opinions. Il y a plus, les oeuvres de Van Helmont, plus que toutes autres, sont l'expression la plus franche et la plus claire de la méthode a priori, prise au suprême degré de l'absolu. S'il combattit Aristote, c'est que le philosophe grec admet des propriétés inhérentes à la matière, ou à la substance existant de toute éternité, tandis que lui, Van Helmont, prenant son point de départ dans les livres saints, et principalement dans la Genèse, admet que la matière a été créée par le verbe de Dieu. Avec la force que donnait à sa pensée vigoureuse une conviction profonde de croyances qui, à ses yeux, étaient parfaitement orthodoxes, nous voyons Van Helmont exposer sans hésitation, et de la manière la plus franche, des opinions relatives aux faits du monde visible, qui, à beaucoup de penseurs ,ont paru ne pouvoir être que l'expression de doctrines non pas seulement hétérodoxes, mais matérialistes même. Ces opinions furent sans doute une des causes des poursuites de l'inquisition dont il fut objet, et qui troublèrent une partie de sa vie studieuse. [On ne peut ici passer sous silence le fait, semble-t-il bien établi, que Van Helmont1 fut le témoin d'une « transmutation » métallique. Voici, à ce sujet, des extraits de la Pierre philosophale de Georges Ranque, Laffont, 1972 - :

En 1618, se fit une autre transmutation sur laquelle on possède des détails authentiques, car elle eut lieu dans un milieu savant. Jean Baptist Van Helmont était un Flamand, médecin et chimiste, qui vécut à Bruxelles de 1575 à 1644. On lui doit la découverte du suc gastrique, du gaz carbonique, l'invention du thermomètre, et celle du mot « gaz » pour définir les substances aériformes. C'était pour l'époque un scientifique, et on le connaissait comme adversaire de l'alchimie. En 1618, un inconnu lui remit un demi-grain (25 milligrammes) de pierre philosophale, avec lequel il fit lui-même la transmutation de mercure en or, ce qui le convertit entièrement. Il a relaté le fait dans deux traités Arbor Vite et Vita Aeterna dont voici des extraits originaux, en latin :

« Dabat enim mihi forte femigranum illius pulverir, et inde unciae novem atque 3/4 argenti vivi tranfmutatae sunt. Iftud autem aurum dedit mihi peregrinus unius vesperi amicur... Cogor credere lapidem aurificum et argentificum erre, quia distinctif vicibus, manu mea unius grani pulveris super aliquot mille grana argenti vivi ferventir projectionem feci,astanteque multorum corona nostri omnium, cum titillante admiratione negocium in igne successit, prout promittunt libri, ... Qui mihi primum dabat pulverem aurificum, hab ebat saltem ad minimum, ejus tantumdem, quantum adducenta milena librarum auri commutanda sat forent. » [Arbor vite]

Et voici la traduction

« Il me donnait en effet environ un demi-grain de cette poudre, et de là neuf onces 3/4 (298,25 grammes) d'argent vif ont été transmuées. Or un étranger ami d'un seul soir me donna cet or... Je suis forcé de croire à l'existence de la pierre aurifique et argentifique, parce qu'en diverses circonstances, j'ai de ma main fait projection d'un grain de poudre sur quelque mille grains d'argent vif bouillant, et en présence de plusieurs personnes, à notre chatouillant étonnement le travail dans le feu réussit, ainsi que les livres l'assurent... Celui qui le premier me donnait la poudre aurifique avait au moins avec lui assez pour traiter, au minimum, un millier de livres et les convertir en or. »
 

Dans Vita Aeterna:
 

« Enim vero vidi illum (lapidem) aliquoties, meisque contrectavi manibus. Erat enim coloris qualis croco in suo pulvere, ponderosus tamen et micans, instar vitri pulverati. Datum mihi semel ejus fuerat quarta pars unius grani. Granum autem, voco, sexcentesimam partem unius unciae. Hunc ego quadrantem unies grani chartae involutum projeci super uncias octo argenti vivi fervidi in crucibulo, et confestim totus hydrargyrus, cum aliquanto rumore stetit a fluxu, congelatumque, resedit instar ossae flavae. Post fusionem vero ejus, Plante folle, repertae fuerunt unciae octo auri purissimi granis undecim minus. Itaque granum illius puLveris transmutasses in aurum optimum partes argenti vivi sibi aequales 19156. »

Ce qui se traduit

« En effet j'ai vraiment vu cette pierre quelquefois, et je l'ai touchée de mes mains. Elle était de la couleur du safran en poudre, pesante cependant et brillante, à la ressemblance du verre pilé. On m'en donna une fois le quart d'un grain (13 milligrammes). J'appelle un grain la six centième partie d'une once (50,98 mg). Je projetai moi-même ce quart de grain enveloppé de papier, sur huit onces (244,7 g) d'argent vif bouillant dans un creuset et à l'instant même tout l'hydrargyre, avec un assez grand bruit cessa de couler, et congelé, demeura comme une masse jaune. Et après l'avoir fondu, en poussant le feu, il se trouva huit onces moins onze grains (244,16 g) de l'or le plus pur. Ainsi un grain de cette poudre aurait pu transmuer en excellent or 19156 parties égales d'argent vif. »

Voyez enfin, en note 1, un long passage que nous citons, de J. Sadoul, tiré de son Grand art de l'alchimie, sur cet épisode de la vie de Van Helmont]

Nous l'avons déjà dit (septembre 1849, p. 535), Van Helmont introduisit dans la langue des sciences l'expression de gaz, qui semble bien n'être que le mot allemand GAHST, esprit, pour désigner ce qu'on appelle aujourd'hui le fluide élastique proprement dit, qui ne se liquéfie ou ne se solidifie pas sous la simple pression de l'atmosphére ou à la température moyenne des zones tempérées de notre globe. Jamais on n'oubliera le service rendu à la science par l'usage qu'il fit lui-même de ce mot en l'appliquant à un grand nombre de faits du ressort des actions moléculaires ou des phénomènes chimiques, et en montrant que les gaz qui se manifestent à l'observateur, pouvant différer les uns d'avec les autres par des propriétés spéciales, forment une classe de corps, quoiqu'il admit cependant qu'ils se réduisaient par le froid en un corps unique, l'eau. Van Helmont, après avoir dit que soixante-deux livres de charbon de chêne donnent, en brûlant, une livre de cendre et soixante et une livres d'esprit sylvestre, ajoute :

« Cet esprit, inconnu jusqu'ici, ne peut être renfermé dans des vases, ni étre réduit en corps visible, je l'appelle d'un nom nouveau, GAZ ; il y a des corps qui se réduisent entièrement en ce même esprit. L'esprit concret et çoagulé à la manière d'un corps est excité (à devenir gaz) par l'addition d'un ferment, comme dans le vin, le pain, l'hydromel, etc. »

Van Helmont, en citant le gaz produit par la combustion du charbon, celui qui l'est par la fermentation alcoolique, que par parenthèse il distingue explicitement de l'esprit de vin, le gaz développé lorsqu'on verse du vinaigre sur des carbonates, le gaz des eaux de Spa, le gaz de la grotte du Chien prés de Naples, etc., les assimile par la nomenclature ; et ce rapprochement est d'autant plus remarquable, que Van Helmont signale un gaz qui, à sa sortie du gros intestin, prend feu à la flamme d'une bougie, tandis que celui de l'estomac et des intestins grêles éteint la flamme sans brûler. [voir l'allusion humouristique au petit-homme ducat des Etudes alchimiques de Canseliet - le Symbolisme alchimique, que nous donnons à la section compendium -] ll savait encore que la combustion du soufre donne naissance à un gaz très-odorant non inflammable, et que l'argent dissous par l'acide azotique en produit un autre (le deutoxyde d'azote). Il n'est pas aussi certain qu'il ait développé le gaz chlorhydrique, comme le dit le docteur Hoëfer ; car on n'obtient pas ce corps à l'état de pureté en mettant dans une cornue de l'acidé azotique avec du chlorure de sodium ou du chlorhydrate d'ammoniaque. Enfin, il considérait la flamrne comme un gaz porté à l'incandescence. En définitive, l'honneur d'avoir observé que, dans des circonstances diverses, des matières solides ou liquides peuvent en tout ou en partie prendre l'état de gaz, appartient à Van Helmont, ainsi que la distinction de ceux qui sont inflammables d'avec ceux qui ne le sont pas. Mais, dans ses idées, que signifiait l'épithéte de sauvage donnée à l'esprit qu'il désignait par le mot nouveau gaz ? Elle exprimait la propriété qu'il attribuait à cet esprit de ne pouvoir être coercé, c'est-à-dire renfermé dans un vaisseau. Il convient d'autant plus d'insister sur cette manière de voir, que Van Helmont distinguait le gaz de l'air atrnosphérique, auquel il reconnaissait la propriété d'être coercé. On ne peut douter qu'il la lui reconnaissait en effet, quand on lit la description d'une expérience dans laquelle une chandelle allumée placée sous une cloche d'air renversée sur l'eau, diminue le volume de cet air et finit par s'éteindre. D'après ces faits, l'air atmosphérique n'était donc pas un gaz pour Van Helmont. S'il était vrai, comme il le croyait, que celui-ci réunît à la pesanteur l'incoercibilité, le gaz serait alors un état de la matière, intermédiaire entre l'air et les fluides impondérables, puisque la propriété d'être incoercible le distinguerait de l'air, et la propriété d'être pesant le distinguerait des fluides impondérables. Nous avons cru devoir insister sur ce point de l'histoire de la science, en ce qu'il est assez généralement ignoré, et que les personnes qui le connaissent n'en ont tiré aucune conséquence. Cependant, ignorer ce fait, ou, si, le connaissant, on n'en tire pas la conclusion que nous en déduisons, c'est se mettre dans l'impossibilité d'apprécier le mérite clé ceux qui ont rectifié l'opinion de Van Helmont, en prouvant par l'expérience que les gaz qu'il avait dit être incoercibles peuvent être recueillis dans des vaisseaux, et qu'il est possible d'en connaître les propriétés et de les distinguer ainsi en espèces parfaitement définies. Van Helmont, se recommande, en outre, par l'usage qu'il fit de la balance dans une expérience souvent citée, par laquelle il constata. qu'un saule du poids de 5 livres, planté dans un pot imperméable, contenant 200 livres de terre pesée sèche, avait acquis en plus, au bout de cinq ans, 169 livres 3 onces non compris le poids des feuilles, et ce pendant la perte de la terre ne dépassait pas 2 onces, et l'eau distillée seule avait servi à l'arrosement de la plante. Cette expérience fait époque en ce qu'elle montrait dès lors le parti qu'on peut tirer de la balance dans les recherches scientifiques, différentes des opérationsdocimastiques où cet instrument était alors habituellement employé. Mais, pour être juste à l'égard de tous, il faut rappeler qu'en Italie Sanctorius, né à Istrie, publia en 1634 des aphorismes de médecine statique qui étaient le résultat d'expériences suivies pendant une longue série d'années faites sur lui-même, afin de comparer le poids de son corps aux poids de ce qu'il prenait en aliments et de ce qu'il perdait en excrétions. L'historien de la science doit donc faire remarquer que le mérite d'avoir employé la balance à résoudre des questions relatives à l'économie des corps vivants se partage entre Van Helmont pour les végétaux et Sanctorius pour les animaux. Les expériences de Sanctorius datent de 1600 à 1634. On trouve encore dans Van Helmont un grand nombre de faits qui rentrent dans les sciences expérimentales : ainsi il a eu l'idée d'un thermomètre à eau ; il a imaginé un petit appareil de verre renfermant deux volumes d'air séparés par une colonne d'acide

[Canseliet donne la reproduction de la gravure où figure ce thermomètre à eau, dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques.

et ce texte :

« Jean-Baptiste Van Helmont, le premier, décrivit et dessina son thermomètre évidemment élémentaire. La liqueur BC, rubifiée par une macération de roses, afin qu'elle soit plus visible [...] se mouvait dans le tube, à la juste mesure de l'ambiance » [Ortus Medicinae]]

sulfurique coloré en rouge, qui rappelle le thermoscope de Rumford. Il a bien expliqué la précipitation de la silice de la liqueur des cailloux, mêlée à un acide. Il s'est appuyé de l'expérience pour démontrerque le sel dissous dans l'eau, et même l'argent d'une solution azotique, n'ont point perdu leur essence ; car le sel n'est pas plus détruit dans l'eau, que l'argent ne l'est dans l'acide azotique. Van Helmont connaissait l'acidité du suc gastrique ; il avait encore bien apprécié l'influence de l'action de la chaleur sur les préparations pharmaceutiques d'origine végétale, suivant qu'on employait l'eau en macération en infusion, ou en décoction. Nous pensons n'avoir riens omis des faits principaux que les admirateurs de Van Helmont ont relevés dans ses ceuvres, avec l'intention de montrer la disposition de son esprit à se servir de l'expérience pour soutenir ses idées. Mais doit-on le considérer comme un homme qui est entré dans la carrière expérimentale, après avoir senti l'impuissance de la méthode a priori, pour connaître le monde visible ? Nous ne le pensons pas, et voici les motifs de notre opinion. Tout en reconnaissant ce que la science doit à Van Helmont, il importe, avant tout, à notre manière d'envisager l'histoire de la chimie, d'insister sur le peu de place que les faits donnés par l'expérience occupent dans ses écrits : ce ne sont que de rares fragments isolés les uns des autres et dispersés, comme autant de faibles lueurs, dans un système d'idées classées conformément à l'esprit le plus absolu que puisse manifester la méthode a priori. S'il attaque Aristote, s'il parle de l'insuffisance de sa logique lorsqu'il s'agit de découvrir les vérités du monde visible, il ne propose pas de conduire, à ce but par l'emploi d'une méthode contraire ; sa tâche est d'opposer aux idées du philosophe grec des idéescoordonnées d'après un système tout à fait conforme à l'esprit de la méthode a priori. C'est ce que nous allons développer, afin de montrer Van Helmont tel qu'il est réellement et non ce qu'il peut paraître quandon le juge d'aprés quelques fragments isolés de l'ensemble des idées d'un vaste système. Ainsi la fameuse expérience du saule, pourquoi a-t-elle été imaginée ? pour démontrer que la matière tangible des végétaux, comme celle de tous les corps sans dislinction, est de l'eau. C'est donc la balance appliquée à démontrer l'opinion de Thalès ! Mais Van Helmont invoque, en outre, à l'appui d'une opinion erronée, l'alkaest de Paracelse auquel il reconnaît la faculté de convertir en eau, immédiatement ou médiatement, les pierres, cailloux, etc. S'il a eut recours encore à la balance pour voir que soixante-deux livres de charbon, en brûlant, laissent une livre de cendre et donnent soixante et une livres d'esprit, qu'il dit ne pouvoir être coercé, il ne s'en tient pas là de l'expérience du saule et de la prétendue action de l'alkaest, il conclut que le produit gazeux de la combustion du charbon est en définitive de l'eau. Nous avions donc raison de dire qu'il ne suffit pas de recourir à l'expérience pour qu'on soit censé se laisser guider par la méthode que nous qualifions d'expérimentale ! Si nous n'insistons pas sur l'erreur de Van Helmont lorsqu'il considérait le gaz comme incoercible, et, sous ce rapport, comme parfaitement distinct de l'air, c'est qu'au point de vue critique où nous envisageons l'histoire de la science, nous tenons grand compte de l'influence du temps où un fait générai, comme celui du développement des gaz, fixa l'attention de Van Helmont. Si ce fait pouvait agrandir les idées de l'observateur, s'il pouvait rectifier quelques-unes de ses opinions qui y étaient contraires, ces opinions manquaient trop de généralité, et la place qu'elles occupaient dans l'ensemble des idées de l'auteur était trop petite pour que le systéme en souffrit, et que dès lors on soit en droit aujourd'hui d'accuser Van Helmont d'inconséquence.


Ortus Medicinae, Amsterodami. 1648

  [Voici des notes sur Van Helmont de John Ferguson, in Bibiliotheca Chemica :

Van Helmont was born at Brussels in 1577, of a noble family of Brabant, and he was the owner of several estates. He had finished his Arts course at Louvain by the time he was seventeen, but did not take the degree as he was dissatisfied with what he had been taught. He now turned to science and pursued algebra, astronomy, astrology, botany, philosophy, ethics, and even magic, but gave them up on account of the defects he found in them. He was next attracted by Epictetus and Seneca and at last fell upon the writings of Thomas à Kempis and Tauler and went over to mysticism. Having resigned his property to his sister and given up the privileges of his rank he turned to medicine, studied every author he could find, and made himself thoroughly familiar with the works of Hippocrates and Galen. He astonished the doctors by the extent of his learning, and graduated at Louvain in 1599. He spent a couple of years in Switzerland and Italy and returned home, and on the failure of the physicians to cure him of a slight disorder he gave up the school medicine and considered that his aim now was the overthrow of the system which had been erected on that of Galen. After this he travelled over the length and breadth of Europe and returned to Holland impressed with the interest and importance of chemistry. Having married a rich Brabant lady, Marguerite van Ranst, he settled at Vilvorde, and to the end of his life shut himself up in his laboratory pursuing chemical investigations and writing his various books. He was much esteemed by the Elector of Cologne, and Rudolph II. Matthias and Ferdinand II. sent him invitations to their courts, but he could not be induced to leave his laboratory. He did not escape controversy, however, and in his reply to Roberti on the magnetic cure of wounds no fewer than twenty-seven propositions incompatible with the Catholic faith were discovered. He was kept in prison for a short time, but when it was found that he was not toying with heresy he was liberated. He had, however, to retract his opinions formally, and remained 'suspect' for some time after; something resembling a ticket-of-leave man under police supervision. It was not till two years after his death that his wife induced the Archbishop of Malines to make his rehabilitation complete. His discussion with van Heer about the water of Spa was effervescent and sparkling while it lasted, but entailed no church censure. Van Helmont died of pleurisy at Vilvorde, 30 Dec., 1664. During his lifetime he published three or four works:

- De Magnetica Vulnerum naturali et legitima Curatione, Paris, 1621. 4°.
- De aquis Leodiensibus medicatis. Colon. Agr., 1694. 8°.
- Febrium doctrina inaudita. Antwerp, 1642, 16°.
- Opuscula Medica inaudita, Col. Ag., 1644, 8° ; editio secunda, Amsterodami. 1648, 4° containing De Lithiasi, de Febribus, de Humoribus GaIeni, de Peste.

His writings which had been nearly lost, were collected by his son, and without much arrangement or editorial supervision by him were printed in a hurry, although they were looked after to some extent by Louis Elzevir, the printer. They appeared in a 4° volume, 'Ortus Medicinae, ' Amsterodami. 1648, 1655, and other editions are enumerated: 1652 (said to be the best); Venet., 1651, fol.; as 'Opera Onmia,' Lugd. Bat, 1653, folio; 1667, folio; Francof.. 1682, 1684, 4°; Hafniae, 1707, 4° (by Valentinus). Translations were made into Dutch, Rotterdam, 1660, 4°; French, Lyon, 1671, 4°: German as above; English, translated by John Chandler: Oriatrike Physick Refined, London, 1662, small folio, pp. [43, 1 blank) 1161 [1 blank, 22]. Prefixed is a frontispiece containing portraits of Van Helmont and his son, and the coats of arms belonging to his different properties, with that of his wife. Cooper quotes an edition of 1664. A translation of three of his tracts was made by Dr. Walter Charleton; A Ternary of Paradoxes: The Magnetick Cure of Wounds, The Nativity of Tartar in Wine, The Image of God in Man, London, 1650, 4°, pp. [52] 147 [1 blank], and there was issued along with it another translation also by Charleton from Van Helmont: Deliramenta Catarrhi: or the Incongruities, Impossiblities and Absurdities couched under the vulgar opinion of Defluxions, London, 1650, 4° pp. [12] 75 [1 blank).

Various judgments have been passed on Van Helmont at various times, represented by Guy Patin and Adelung on one hand and by the modern writers on medicine on the other. For his position as a chemist there may be consulted what is said by Kopp, Hoefer, Melsens, Chevreul and Alphonse Le Roy.
]


NEUVIÈME ARTICLE.

Suite de l'examen du système de Van Helmont.

Exposons maintenant le système de Van Helmont, et montrons comment il envisage le monde visible d'après la méthode a priori. En même temps que, pour en comprendre les choses ies plus générales, il déploya une vaste intelligence en s'aidant d'observations, souvent remarquables par l'exactitude ou par la finesse, il avança comme vérités des erreurs tellement grossières,qu'on ne pourrait en trouver la cause, si on ne savait pas les aberrations dont l'esprit de système est susceptible ! Van Helmont, en présentant plusieurs de ces erreurs comme des résultats de ses propres expériences, a encouru des jugements si sévères de la part de certains critiques, qu'ils ont paru autant de sacrilèges à quelques-uns de ses admirateurs. Van Helmont reconnaît avec la Genèse que Dieu par sa parole a créé la nature. La nature comprend, selon lui, .

Le corps;
Les accidents, c'est-à-dire les propriétés, les puissances, les qualités des choses.
Le principe du mouvement.

La nature a donc eu un commencement. Il distingue les choses sublunaires non en éléments et en composés d'éléments (sublunaria vulgo dividantur in elementa et elementata), mais,

en ÉLÉMENTS,
en PRODUCTIONS SÉMINALES, qui comprennent, a)- Les minéraux, b)- Les végétaux, c)- Les animaux,

Il faut, en outre, pour saisir l'ensemble de ses idées, considérer

Les FERMENTS,
Les ÂMES,
Les FORMES,
Les CORPS CÉLESTES,

Ces sujets vont faire l'objet de six paragraphes.

 
De Magnetica vulnerum curatione, Paris, 1621

 

§ 1. ÉLÉMENTS.


Van Helmont commence par combattre la doctrine des quatre éléments, c'est-à-dire la distinction dont la matière a été l'objet, qui a eu le plus de durée et compté le plus de partisans. Il combat, avec moins de force cependant, l'existence des trois éléments des alchimistes, le soufre, le mercure et le sel, et, s'il semble même en admettre l'existence dans l'eau, sinon en réalité, du moins comme hypothèse, pourtant on ne peut penser qu'au point de vue de la composition des corps il soit alchimiste, car il dit positivement que les trois éléments de Paracelse sont des fruits de semences et dès lors, à ses yeux, ils ne peuvent être des éléments. Il ne compte que deux éléments, l'air et l'eau, et, chose qui serait bien étonnante, si nous n'avions pas fait la remarque que pour lui l'air n'était pas un gaz, Van Helmont ne mentionne aucun corps dans lequel l'air entre comme matière.
 

Air.


L'air est compressible et dilatabie. Van Helmont y distingue des espaces de deux sortes : les perolèdes, d'abord, et ensuite des pores ou des interstices vides d'air, à l'ensemble desquels il donne le nom de magnale. Les perolèdes sont des espaces où errent les vapeurs qui ont quitté la surface de la terre. Les perolèdes ont des portes latérales appelées cataractes. On doit les considérer comme des vases qui reçoivent les influences des corps placés au-dessus d'eux, pour les transmettre aux choses terrestres.

  Magnale.


L'air se comprime, parce qu'il n'est pas continu dans toute sa masse : il a des interstices ou pores. S'il en était dépourvu, on ne concevrait point comment il se fait qu'une chandelle brûlant dais une cloche d'air, posée sur l'eau en diminue le volume. Van Helmont attribue cette diminution à ce que la vapeur du suif, ou le gaz en s'introduisant dans les pores, comprime l'air. Il considère le rnagnale comme une chose neutre intermédiaire entre la matière et l'esprit : c'est une forme de l'air ; il n'est donc à ses yeux ni substance, ni accident. Il n'est pas non plus le vide absolu. C'est le magnale qui, en variant de capacité, occasionne le phénomène que nous attribuons à l'air, quand nous disons qu'il se dilate ou qu'il se condense, de sorte que Van Helmont le considère alors comme absolument passif. C'est par l'intermédiaire du magnale que l'influence des astres se fait sentir aux closes terrestres ; aussi le froid, en le condensant, s'oppose-t-il à cette influence.

Eau.


L'eau est incompressible. Elle forme la matière de tous les corps tangibles, et, en les constituant, elle ne perd jamais son essence ; car tous les corps qu'elle constitue peuvent se résoudre en eau dans plusieurs circonstances, et particulièrement lorsqu'on les soumet au contact de l'alkaest de Paracelse ; car, si celui-ci convertit d'abord les cailloux en sel, le sel est conversible en eau. L'eau ne peut pas plus se transmuer en air, que l'air en eau. La vapeur aqueuse qui flotte à l'état de nuage, et la vapeur invisibie ne sont que de l'eau divisée, et non pas de l'air. Si l'eau est incompressible parce qu'il n'y a point de vides entre ses parties, elle peut cependant acquérir, sous l'influence de différents agents, une densité très-grande; elle subit cette influence comme un corps absolument passif. [il y a lieu de rapporcher le concept de Paracelse qui s'appelle l'Aquaster et l'Iliaster, voir Jung, Synchronicité et Paracelsica, trad. Albin Michel]

Feu.


Le feu ne doit point être compris parmi les éléments, parce que, suivant Van Helmont, Dieu ne l'a pas créé tel ; ainsi que le magnale il le considère comme une créature neutre, un certain être vrai, subsistant, qui n'est ni substance, ni accident : Dieu l'a donné à l'homme pour ses besoins. D'un autre côté, comme deux matières ne peuvent coexister dans un même lieu, et qu'un fer rouge jouit de toutes les propriétés du fer et du feu, il faut que celui-ci ne soit pas une matière, ajoute-t-il. Le feu a pour propriété d'éclairer, de chauffer, de sécher, et surtout de détruire toutes les semences.

Terre.


La terre ne peut être un élément, puisque, à l'instar des corps tangibles, on la réduit en eau. Si des corps s'y engendrent ou s'y développent, elle n'en est pas la mère : elle leur sert simplement de matrice. Nous verrons plus tard qu'elle renferme, comme l'air et l'eau, des ferments en vertu desquels les corps s'y engendrent. Van Helmont nie la présence de la terre dans les corps vivants ; la cendre qu'ils laissent par la combustion est un produit du feu.
 

§ 2. PRODUCTIONS SÉMINALES.



Van Helmont considérant l'eau comme le principe matériel de tous les corps, comment explique-t-il la diversité de formes sous lesquelles ils se montrent, et la diversité des propriétés par lesquelles ils affectent nos sens ? d'une manière fort extraordinaire relativement aux idées que nous nous formons actuellement de la structure des corps et de leurs propriétés : et c'est ici l'occasion de montrer que nous n'avons rien exagéré en considérant précédemment le système des idées de Van Helmont comme l'expression la plus absolue de la rnéthode a priori. Van Helmont est éminemment spiritualiste, non parce qu'il reconnait que la nature ou l'ensemble des choses comprises dans le monde n'existe pas de toute éternité et qu'elle a été créée par le verbe de Dieu, mais parce que, n'admettant dans les corps tangibles qu'un seul principe matériel, l'eau, qu'il considère comme absolument inerte, il attribue la diversité de leurs formes et de leurs propriétés à des principes essentiellement dynamiques, auxquels il reconnaît assez de puissance, pour faire revêtir à cette eau, qui en constitue la base matérielle, toutes les formes qui nous affectent si diversement dans les corps, soit les plantes et les animaux, soit enfin les espèces que nous appelons chimiques, et dont l'origine peut être organique ou inorganique. En définitive, tout corps est composé d'un principe matériel inerte, l'eau, et d'un principe dynamique, distinct pour chaque espèce de corps. Van Helmont l'appelle archée ou esprit séminal, agent séminal. [ce mot, archée, est souvent présent dans les textes alchimiques ; il sous-tend, en effet, le « principe structurant » de la matière. Pour les êtres vivants, on peut comparer l'archée au code génétique qui détermine chaque espèce. De même, pour les « espèces » minérales et métalliques, il existe des principes structurants, dus au caractère plus ou moins électropositif ou électronégatif d'un élément donné, à son poids atomique, etc. Ces exemples simples  permettent de concevoir - à notre époque - ce que pouvait bien être l'archée pour les Anciens - ]
L'eau, comme élément, conserve son essence dans tous les corps où elle entre, sous l'influence de l'archée ; et la forme nouvelle qu'elle reçoit alors est l'effet de cette influence. Dans les idées de Van Helmont, la forme ne peut jamais être cause, comme le veut Aristote, et les effets que celui-ci rapporte à la forme, Van Helmont les rapporte à l'archée. Par exemple, l'eau, sous l'influence de l'espèce d'archée qui la constitue or, quoique ne pouvant être comprimée à l'état libre, éprouve une telle modification, par sa conjonction avec l'esprit séminal de l'or, que sa densité devient au moins dix-neuf fois plus grande qu'elle n'était. Ces archées sont dans l'intérieur des corps. Cette position les distingue d'un autre genre de principes dynamiques, que Van Helmont appelle ferments, et dont le siège est en général hors des corps sur lesquels ils agissent. Nous en parlerons après avoir examiné les archées des différentes classes de corps. Il est plus facile de se représenter les archées des animaux que celles des autres corps, parce que les facultés que Van Helmont leur attribue se rapprochent plus des facultés que tout le monde reconnaît aux animaux, que des facultés qu'on attribue aux plantes, et surtout des propriétés des minéraux. Les archées des animaux ont la forme lumineuse ; celles des plantes affectent la forme d'un liquide ou d'un suc, et enfin les archées des métaux, moins mobiles encore que celles des plantes, s'approchent de l'état solide. Cependant, nous verrons que la forme lumineuse n'est pas absolument étrangère aux archées des plantes et même à celles des minéraux. Van Helmont attribue aux archées, du moins aux archées des animaux, la faculté de la multiplication de l'individu de l'espèce qu'elles représentent. Elles ont l'idée de la forme qu'elles doivent respectivement engendrer, mais cette idée, elles ne l'ont pas conçue ; elle leur a été transmise d'un ferment extérieur ; et, avec l'idée de la forme, elles sont douées de la faculté de faire ce qui est nécessaire à la manifestation de cette forme. L'archée qui se trouve dans la semence d'un animal travaille à la transmutation de la matière en celle que doit constituer l'animal ; elle établit dans chacune de ses parties un lieutenant ou esprit fixe auquel elle remet la direction de cette partie. Pour bien comprendre l'idée de Van Helmont, il est nécessaire d'insister sur la manière dont on doit concevoir le mode d'agir de l'archée sur l'eau. Une archée, par exemple, l'archée de l'or, ou l'esprit séminal de l'or, n'agit point sur l'eau par transmutation ; car l'archée de l'or n'est pas de l'or ; mais l'or résulte de la conjonction de l'archée avec l'eau. Si l'on supposait que l'esprit de l'or fût de l'or transmuant l'eau en or, l'esprit de l'or serait un ferment proprement dit, et i'eau aurait perdu son essence. Mais, à l'instar des Anciens et des observateurs du Moyen Âge, qui, après avoir fixé leur attention sur une propriété de la matière à laquelle ils accordaient plus ou moins d'importance, la faisaient dépendre d'un corps, qui, à leurs yeux, était un élément ou un principe caractérisé par cette propriété, conformément à cette manière de procéder, disons-nous, Van Helmont, tout en admettant la diversité spécifique des archées, les a souvent considérées au point de vue de l'absolu ou de l'unité, ou encore comme un principe ; en l'envisageant ainsi, il a été conduit à lui attribuer des facultés qu'il reconnaît à l'archée d'unanimal, mais qu'il refuse à l'archée d'un minéral. Cette confusion, dont le lecteur n'est pas prévenu, n'a certainement pas peu contribué à obscurcir les écrits que nous examinons. Enfin le système de Van Helmont ayant été plus étudié par les médecins que par les chimistes philosophes, il en est résulté que l'archée de l'homme a été pour ainsi dire la seule dont on ait parlé et qu'au lieu d'envisager l'archée aupoint de vue comparatif dans l'ensemble des corps naturels comme Van Helmont l'avait fait, on ne l'a considérée qu'à l'état d'isolement.

§ 3. FERMENTS


C'est Van Helmont qui a donné aux ferments l'importance qu'on leur a attribuée dans l'économie des corps vivants, aussi bien que dans celle des minéraux. Avant lui on n'avait guère parlé, sous le rapport scientifique, que du ferment de la farine et de la fermentation spiritueuse des liquides sucrés. Mais, pour bien comprendre les idées de Van Helmont sur les ferments, il faut rappeler quelques- uns des phénomènes les plus remarquables de la fermentation envisagée au point de vue le plus général. De la pâte de farine de froment levée, ou du levain, mêlé avec de la farine de froment réduite en pâte avec de l'eau, lui donne la propriété de lever beaucoup plus rapidement que s'il n'y avait pas eu de levain ; d'un autre côté, cette farine levée est elle-même susceptible de faire lever de nouvelle pâte. Voilà donc un phénomène dans lequel une matière, le levain, convertit une autre matière, la pâte de farine, en sa propre matière. Conséquemment on pourra appeler ferment tout corps qui en convertira un autre en sa propre matière ; c'est surtout avec cette acception que beaucoup d'alchimistes ont employé le mot ferment. [et nous ajouterons, ceux qui travaillaient plus spécialement par la voie humide ; de façon générale, les praticiens de la voie humide ont des vues plus ésotériques que ceux de la voie sèche, comme beaucoup de textes le montrent ostensiblement -] Mais Van Helmont ne s'est pas tenu au sens que nous venons de définir. Frappé des phénomènes variés que des matières en fermentation présentent, la manifestation de chaleur, le bouillonnement produit par le dégagement d'un gaz, le changement de propriétés d'un liquide devenu vineux de sucré qu'il était, Van Helmont a dû considérer le ferment comme un agent puissant, puisqu'il ne reconnaissait que l'eau comme matière de tous les corps et qu'il la considérait encore comme passive. Dès lors il ne pouvait admettre rien de semblable à ce que les chimistes nomment aujourd'hui l'affinité, celle-ci étant considérée comme une force inhérente à des corps matériels essentiellement différents ; dès lors encore il était conduit à rapporter la cause des actions moléculaires hors de la matière de l'eau , et de cette conception est sortie l'archée. Ajoutons que le ferment, agent plus général que l'archée, a été une autre conséquence de la même idée : l'archée est dans le corps, tandis que le ferment agit en dehors, ou, s'il se trouve dans l'intérieur du corps, que Van Helmont considère comme une conjonction d'eau et d'une archée spécifique, la pensée l'en distingue. D'après cela, le fait du levain convertissant la pâte de farine en sa propre matière n'est aux yeux de Van Helmont qu'un cas particulier de la fermentation. Il y a plus : c'est que, selon lui, un même ferment peut produire une suite de changements dans une même matière ; la fabrication de la bière en présente un exemple. La farine d'orge germé se liquéfie d'abord, et, sous l'influence d'un ferment, bouillonne, dégage du gaz (acide carbonique) et se transforme en liqueur spiritueuse, qui s'éclaircit en laissant déposer de la lie ; la bière abandonnée, plus longtemps à elle-rnême, toujours sous l'influence du ferment, se change en acide (acétique) ; et enfin, encore sous la même influence, toute la liqueur se transforme en eau, c'est-à-dire que la matière retourne à son état primitif. [ce n'est pas un hasard si Basile Valentin, dans le Char Triomphal de l'antimoine, traite de la préparation de la bière : c'était avec l'idée de ferment -]
Le ferment n'est pas moins puissant dans l'économie animale. Van Helmont, frappé de l'idée qu'un homme adulte produit par jour une quantité de sang qui s'éléve jusqu'à 7 ou 10 onces, sans que le poids de cet homme s'accroisse, attribue à différents ferments la faculté de transformer ce sang en matière évaporable. S'il n'est pas toujours facile de saisir dans le texte de Van Helmont la distinction des archées d'avec les ferments, nous croyons, d'après l'étude que nous avons faite de son système, avoir interprété aussi exactement que possible l'ensemble de ses idées. Cet examen ne manque pas d'à-propos, car, dans ces derniers temps, des physiologistes et des chimistes ont accordé une attention particulière aux ferments ; et, si quelques-uns ont abusé d'observations intéressantes, en exagérant les conséquences qu'ils en ont déduites, c'est un motif de plus de montrer que Van Helmont, dès, la première moitié du XVIIe siècle, les a bien dépassés comme novateur ou inventeur. Car, évidemment, les phénomènes produits dans la fermentation que cet observateur attribue à des ferments rentrent tout à fait dans la catégorie des phénomènes chimiques que des corps déterminent, sans éprouver en apparence de décomposition ou contracter de combinaison, de sorte qu'ils semblent agir, comme on le dit aujourd'hui, par leur seule présence. Van Helmont distingue deux classes de ferments : les ferments inaltérables, indestructibles, immortels, et les ferments altérables, destructibles ou caducs.

Ière CLASSE. - Ferments inaltérables, indestructibles, immortels.

Ce que Van Helmont a fait pour les archées, en les considérant au point de vue de l'unité, comme un seul principe qui serait partout identique, ii l'a fait pareillement pour les ferments inaltérables, dès lors, conformément à la manière dont il a procédé, nous considérerons les ferments inaltérables :

Au point de vue de l'unité;
Au point de vue de la diversité ou de la pluralité.

1. Ferments inaltérables au point de vue de l'unité.

Au point de vue de l'unité, le ferment est, pour Van Helmont, un être formel et neutre, qui n'est ni substance, ni accident, créé dès l'origine du monde, en forme de lumière et dispersé dans les lieux où Dieu a voulu qu'il y eût des semences propres à développer les corps. Le ferment tient de la nature du vrai principe, aussi est-il indestructible. Si l'archée est l'agent, la cause efficiente, la cause immédiatement active siégeant dans la semence et lui donnant une forme déterminée, le ferment, qui est en dehors dans la terre, les eaux ou l'air, excite l'archée, et celle-ci en reçoit l'impulsion. La puissance du ferment est telle aux yeux de Van Helmont, qu'il peut engendrer, par sa propre vertu avec de l'eau, la semence à laquelle il correspond.

2. Ferment inaltérable au point de vue de la diversité ou de la pluralité.

Nous avons vu que la diversité des corps s'explique par la diversité de l'archée â laquelle l'eau est conjointe ; maintenant, pour saisir toute la pensée de Van Helmont, il faut reconnaître autant d'espèces de ferments que d'archées ou d'espèces de corps. De sorte que le développement d'une certaine espèce comprend l'eau, l'archée spécifique qui y est conjointe et le ferment spécifique qui y correspond. Chaque espèce de corps a une semence capable de la propager. Sous l'influence de divers ferments l'eau devient salée, elle prend la forme de pierre et celle de métal, en conservant toujours son essence comme nous l'avons dit. Si les minéraux engendrent d'eux-mêmes, ils le font en vertu d'un ferment spécifique dont ils ont été une fois imbus. Certaines plantes ne peuvent se propager hors de certains lieux, parce que Dieu a limité à ces lieux les ferments spécifiques, seuls capables d'agir sur la semence de ces plantes ; hors de là elles ne se développent donc pas, ou, si le développement a lieu, il n'en résulte que des avortons. La stérilité ou la fertilité de certaines contrées s'explique, selon Van Helmont, par l'absence ou par la présence des ferments spécifiques capables d'agir sur les espèces de semence que le cultivateur a confiéesaux sols de ces pays. Si cette opinion s'était accréditée dans une contrée peu favorisée de la nature sous le rapport de la fertilité, elle aurait eu évidemment le triste résultat d'empêcher l'homme de se livrer à tout travail propre à l'amélioration du sol, et dès lors que de pays aujourd'hui couverts de végétaux utiles seraient restés stériles ! Van Helmont étend cette explication au développement des minéraux et des insectes clans certains lieux.


A Ternary of Paradoxes 

IIème CLASSE. - Ferments altérables, destructibles, caducs.


Si Van Helmont admet que les ferments inaltérables peuvent, avec le concours de l'eau, engendrer des semences capables de développer des individus représentant les espèces respectives auxquelles ces ferments se rapportent, il admet que des ferments appartenant à ces espèces peuvent croître et se développer avec les semences produites par des individus de ces mêmes espèces ; mais ces ferments sont altérables et destructibles. Tel est le ferment imposé par les parents à la semence qui donne naissance à leurs descendants ; Van Helmont attribue encore l'effet de ce ferment à une propriété qu'il nomme vertu fermentale, laquelle accompagne le semence pendant sa formation, et disparaît ou meurt sitôt que l'oeuvre est achevée. [le point de jonction entre l'alchimie - telle que nous l'avons comprise - et la chimie se trouve ici : le ferment est appelé agent minéralisateur et permet à des oxydes métalliques de cristalliser. Il peut s'agir du tartre vitriolé, de chlorures ou de sels fluorés - Ebelmen a employé des phosphates alcalins ; ils permettaient la cristallisation en s'évaporant progressivement en sorte qu'à la fin du processus, les cristaux étaient enchâssés dans des résidus que nous avons qualifiés de « mercuriels » -] Van Helmont entend par le mot leffas, qu'il a emprunté à Paracelse, un suc né de l'eau dans la couche superficielle de la terre sous la double influence de l'air et de la chaleur. Le leffas joue le rôle d'un ferment.
Il détermine la germination de toutes les plantes depourvues de semences visibles, qui sortent de terre. Le leffas apparaît d'abord comme une fumée qui, en se condensant, passe du jaune au vert pâle puis au vert foncé, après quoi elle se transforme en différentes plantes. Quelquefois le leffas, réduit en fumée sous l'influence d'une médiocre chaleur, devient fongueux, se couvre de peau par l'effet des ferments qui se trouvent à l'état latent dans les lieux où cette fumée apparaît. Il nous semble bien que c'est aux ferments altérables que se rapportent, les ferments-odeurs que Van Helmont distingue des semences et auxquels il fait jouer des rôles fort étranges comme nous allons le voir ; car, suivant lui, l'eau de fontaine la plus pure, mise dans un vase imprégné par l'odeur d'un ferment, se moisira, concevra des vers et engendrera des cousins. Les odeurs qui s'élèvent du fond des marais produisent des grenouilles, des animaux à coquilles, des limaces, des sangsues, des herbes, etc. Creusez un trou au rnllieu d'une brique ; mettez-y de l'herbe de basilic pilée, appliquez une seconde brique sur la première de façon que le trou soit parfaitement couvert, exposez les deux briques au soleil, et, au bout de quelques jours, l'odeur du basilic, agissant comme ferment, changera l'herbe en véritables scorpions. Mais Van helrnont ne s'en tient pas là, car il décrit une expérience dont le résultat est encore plus surprenant quand on le considère, nous ne disons pas en lui-même, mais comme le résultat d'une expérience faite par Van Helmont ! Si l'on comprime une chemise sale dans l'orifice d'un vaisseau contenant des grains de froment, le ferment sorti de la chemise sale, modifié par l'odeur du grain donne lieu à la transmutation du froment en souris après vingt-un jours environ ; et Van Helmont ajoute que les souris sont adultes, qu'il en est de mâles et de femelles, et qu'elles peuvent reproduire l'espêce en s'accouplant ensemble ou avec celles qui ont eu père et mère. Ces citations suffisent sans doute pour justifier notre opinion sur la manière dont Van Helmont a envisagé l'expérience, et l'usage qu'il en a fait pour appuyer ses idées. Nous croirions en affaiblir la force en les faisant suivre d'une discussion ou d'un simple commentaire ; nous nous bornerons à une seule remarque, c'est qu'on aurait tort d'en conclure que Van Helmont considérait les productions des animaux par les ferments comme les auteurs qui, dans notre temps, ont professé l'opinion des générations spontanées ; car il y a entre les deux manières de voir toute la différence qui éloigne une hypothèse spiritualiste d'une hypothèse matérialiste.En définitive une même espèce d'animal peut être engendrée:

- Par la semence des parents formée d'une archée et d'eau ; cette semence, en outre, est douée d'un ferment altérable ou de la propriété fermentale ;
- Par un ferment spécifique externe qui détermine l'eau à se conjoindre avec une archée de manière à produire une matière-semence propre à développer un individu appartenant à l'espèce ; le ferment dispose l'archée de la matière à l'idée de la chose à faire.

Les individus de la première et de la seconde origine sont identiques, aussi peuvent-ils multiplier ensemble.

§ 4. DES ÂMES



Les animaux, du moins les animaux considérés par Van Helrnont comme les mieux organisés, se distinguent des plantes et des minéraux par la vie ou l'âme sensitive. L'homme possède, outre l'âme sensitive, l'âme immortelle, que Van Helmont considère comme la substance unique, la substance véritable ; c'est le souffle de Dieu animant le limon qui constituait la matière terrestre du premier homme. C'est l'âme sensitive qui souffre des maladies ; c'est l'âme sensitive qui est affectée par les remèdes et par les influences des astres ; la semence hurnaine parvenue à la vie reçoit en même temps l'âme sensitive et l'âme immortelle. Van Helmont rapprochait les végétaux des minéraux, au lieu de les rapprocher comme nous le faisons aujourd'hui des animaux, du moins des animaux auxquels il reconnaissait une âme sensitive. Suivant lui, les minéraux et les végétaux sont représentés par un élément matériel commun à tous, l'eau, et une archée spécifique ; s'ils semblent vivre, c'est par puissance et non par la forme vivante d'une lumière animée. La pierre ou le métal sorti d'une cause minérale, et la plante sortie de la semence d'une autre plante, ne présentent à l'observation qu'un développement par maturité d'un être préexistant dans la semence. La terre a eu, dès la création, la vertu de produire des semences. Si les semences des animaux ont cette disposition pour un développement ultérieur, il faut que Dieu crée les âmes et les nouvelles lumières des individus venant de ces semences ; car ces lumières n'étaient pas dans les semences.

§ 5. LES FORMES.



C'est surtout en examinant la manière dont Van Helmont a considéré les formes dans les corps, qu'on aperçoit la double influence de la méthode et priori, et de l'observation des phénomènes du monde visible. L'influence de la méthode a priori se montre dans l'importance donnée à la forme considérée indépendamment de l'eau, de l'archée et de l'âme qui peuvent constituer un corps, seulement cette forme est un effet et non plus une cause comme le prétend Aristote ; [essayons par la pensée de voir en quoi une pierre précieuse peut être réduite aux principes de Van Helmont. Prenez des oxydes, un fondant particulier. Ou est l'archée, ou est l'eau et ou se situe l'âme ? Eh bien, d'après notre manière de voir, l'archée est représentée par la structure silicatée ou alumineuse prédominante qui fera orienter la pierre vers le genre corindon ou vers le genre nésosilicate ; l'eau sera le Mercure, c'est-à-dire le fondant, à l'état « fluent » sous le fait d'une haute chaleur ; enfin, l'âme est la teinture ou Soufre : c'est l'oxyde métallique, en très petit quantité qui forme le principe « teingeant » de la pierre. Le « leffas » dans notre cas sera le Mercure animé - ] l'influence de l'observation du monde visible se retrouve dans l'idée d'une lumière variant d'intensité selon la nature minérale végétale ou animale du corps à laquelle Van Helmont attribue une lumière spéciale ; puisque, selon cette manière de voir, il y a assimilation de la forme avec la lumière qui la rend visible. Van Helmont admet que Dieu crée tous les jours des formes ; car, quoique la semence contienne l'image de ce dont elle est semence avec l'esprit particulier propre à la génération, elle dépend de Dieu pour la forme. L'âme de l'homme exceptée, les formes des substances, le feu destructeur des choses, la lumière, le lieu, le rnagnale, la vie ou âme sensitive, sont pour Van Helmont des créatures neutres entre la substance et l'accident ; elles ont l'être, des organes et des propriétés. Il y a autant de formes et de lumières différentes dans la matière qu'il y a d'espèces différentes ; toutes les formes sont lumineuses. Van Helmont distingue quatre sortes de formes:
 

- 1ère forme. C'est celle des minéraux ou plus généralement des espèces chimiques. Cette forme est une certaine lumière matérielle.
- 2ème forme. Elle semble être animée, mais elle n'a pas une âme vivante et sensitive ; on peut la qualifier de forme ou d'âme vitale. C'est celle des plantes.
- 3ème forme. Elle est vivante, c'est-à-dire douée de la faculté de mouvoir et de sentir.
C'est l'âme des animaux.
- 4ème forme. Elle est immortelle : c'est l'âme de l'homme ; la véritable et l'unique substance connue.

Les trois premières formes sont périssables, par la raison qu'ayant été faites de rien, elles retournent à leur néant ; si l'Écriture dit que la partie matérielle de l'homme créée du limon de la terre retourne en poussière, l'âme qui anime cette partie matérielle, étant le souffle de Dieu, est par là même immortelle. Les trois premières formes sont détruites par le feu. Une forme séparée de sa matière, par ablation ou extinction, ne revient plus à son état primitif.

 
zodiaque, Barthelemy l'Anglais, De proprietatibus rerum, France, Le Mans, XVe siècle

§ 6. LES CORPS CÉLESTES.



[cf. aussi critique de l'Histoire de la Magie - et au plan de la cabale hermétique : humide radical métallique et zodiaque alchimique -]
 

Nous avons vu combien les idées que l'on s'était faites du monde invisible avaient eu d'influence sur Van Helmont, lors même qu'il repoussait des opinions alors professées dans les écoles ; il en fut encore de même de l'appréciation qu'il fit de l'influence des corps célestes sur les corps terrestres : car, s'il rejetait certaines opinions astrologiques, il en adoptait d'autres avec ou sans modification. Ainsi, après avoir combattu l'horoscopie en ce qui concerne l'influence qu'aurait le ciel sur la science, la vocation ou profession, la fortune, les vertus et les vices des hommes ; après avoir admis en principe l'impuissance de ce même ciel à donner la forme et la vie à des corps terrestres, il reconnaît la possibilité que, par la volonté de Dieu, les étoiles soient signes et présages des choses contingentes, lorsque leurs indications ne sont pas de simples menaces ; il lui paraît que chaque royaume chaque province, chaque homme a son étoile, de sorte que les choses qui arrivent dans une certaine période sont dépeintes aux astres ; lorsqu'un homme meurt, son étoile reçoit l'impression des aventures (tragédie) d'un autre homme qui naît. Van Helmont dit que les diables prédisent souvent des choses vraies, que les anges tiennent cette faculté de Dieu, que des hommes peuvent la recevoir de lui, comme cela a eu lieu pour les prophètes et les mages. Enfin que Dieu peut dévoiler l'avenir à ses serviteurs par des songes qu'il leur envoie ou qu'il leur fait interpréter ; or ce que les hommes inspirés de Dieu disent de l'avenir est ce qui se trouve marqué dans les astres. [il est assez extraordinaire de constater que Newton admettait certains de ces axiomes - voyez ce que nous en disons dans diverses sections -]
Van Helmont ne reconnaît aux astres que la puissance des révolutions des temps, des jours, des années. Cette puissance appartient surtout aux étoiles mobiles ou planètes et au soleil ; car les étoiles fixes représentent particulièrement les événements, les tragédies de la vie humaine. Il désigne sous le nom nouveau de blas cette puissance en vertu de laquelle les astres causent des changements de temps, les vents, les pluies, les orages, les tempêtes ; et, pour les causer, Dieu les a doués d'un mouvement local et d'un mouvement en vertu duquel ils produisent des altérations dans les vapeurs et les gaz contenus dans les perolèdes de l'air. Leur action ressemble à celle de l'âme sur nos organes. C'est surtout par l'intermédiaire du magnale ou des pores de l'air, que le blas fait sentir son influence aux corps terrestres. Le soleil et la lune exercent des actions souvent différentes. Le premier avance le développement des semences, tandis que la lune les fait rétrograder ; elle altère les puissances séminales et les cadavres, elle convertit les eaux en leffas, dont nous avons parlé à l'article des ferments. La lumière du soleil est chaude, elle préside à l'air, tandis que la lumière de la lune est froide et préside aux matières des eaux. Van Helmont, adoptant encore ici les idées de Paracelse, dit que les valétudinaires sont sensibles aux mouvements de la lune et susceptibles de prédire les changements de temps, â cause de la correspondance des corps célestes (supérieurs) avec les corps terrestres (inférieurs). Cette correspondance est établie, selon Van Helmont, au moyen d'un ciel intérieur qu'il appelle encore blas intérieur, blas astral, blas humain. Mais il dit ailleurs que c'est par leurs archées que les corps sublunaires reçoivent l'influence des corps supérieurs, et cette influence, transmise aux premiers par le magnale, est, toutes choses égales d'ailleurs, d'autant plus efficace que le magnale est plus dilaté ou moins condensé. En résumé, Van Helmont distingue plusieurs catégories principales d'êtres, de corps, de propriétés, de puissances ou de facultés.
 


TABLE  I

Van Helmont est donc essentiellement spiritualiste. Il n'existe pour lui que deux éléments matériels, l'air et l'eau, et tous les deux sont absolument passifs. Si l'air se condense ou se dilate, c'est qu'il subit l'influence du rnagnale. La cause du mouvement lui est donc absolument étrangère. L'eau pareillement passive est le seul élément matériel des corps que nous appelons pondérables et composés. Les formes si variées sous lesquelles elle se présente dans les corps sensibles et nos sens lui viennent immédiatement de ces deux classes d'agents, les ferments et les archées, auxquels il attribue quelque chose de semblable à l'intelligence, qu'ils auraient relu de Dieu dès la création ; c'est, du moins, la faculté qu'il reconnaît aux archées et aux ferments des corps que nous appelons organisés. Le système de Van Helmont diffère donc absolument du système des quatre éléments et des idées déduites de ce système quand on faisait dériver les corps mixtes de la coexistencede ces quatre éléments ou seulement de celle de trois ou de deux, nous disons résultant de la coexistence et non composés, parce qu'en employant ce mot nous craindrions de donner à croire à nos lecteurs que les Anciens avaient l'idée de la combinaison chimique ; mais Van Helmont, en repoussant les quatre éléments, fait remarquer que les écoles ne s'accordent pas sur la question de savoir s'ils conservent dans les mixtes qu'ils constituent leurs formes essentielles, ou si, les ayant perdues, ils les reprennent lors de la disparition de la forme du mixte. Les idées que se fait Van Helmont de l'air considéré comme élément matériel et coercible parfaitement distinct de ses gaz, esprits sauvages, incoercibles, retenant quelque chose d'un esprit séminal, de l'eau, l'unique élément matériel des corps modifié à l'infini par les archées et les ferments ; ces idées, disons-nous, différaient autant de celles des chimistes ou alchimistes de son temps qui admettaient trois éléments qualifiés de chimiques, le soufre, le mercure et le sel, qu'elles différaient de l'hypothèse des quatre éléments. D'un autre côté, le système de Van Helmont ne diffère pas moins de la manière dont nous envisageons aujourd'hui la nature des corps. Au lieu d'un seul élément, nous en admettons plus de soixante ; au lieu d'une matière passive, nous reconnaissons une force inhérente à leurs molécules ou atomes, que nous appelons affinité, en vertu de laquelle ils se combinent : et nous reconnaissons que les propriétés qu'ilsmanifestent, après la combinaison, sont le produit de cette force et la résultante chimique de leurs propriétés respectives. Il y a loin de là au rôle passif de l'eau élémentaire de Van Helmont, recevant d'une archée spécifique à laquelle elle est conjointe toutes les propriétés qui la distinguent dans cet état de conjonction avec son archée, de ce qu'elle était à l'état libre. Puisqu'il n'y a, selon Van Helmont, qu'une seule matière modifiée par les archées sous les influences des ferments, et que dès lors il ne peut être question d'aucune force qui ressemble à l'affinité dont l'action suppose toujours nécessairement au moins deux corps, il s'ensuit que le système de Van Helmont a un caractère d'originalité absolument tranché, sur lequel l'historien de la science ne peut trop insister. Ce système tient du système actuel des chimistes en ce qu'il reconnaît l'existence de la matière douée de l'étendue limitée et de l'impénétrabilité ; d'un autre côté, il y a de l'analogie avec le système dynamique, par la grande influence que Van Helmont accorde à des principes-esprits, les archées et les ferments, lesquels participent à la fois, et des propriétés que nous attribuons aux corps impondérables, la chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme, et de la faculté intellectuelle de l'âme. [et aussi de principes intermédiaires que Van Helmont a nommé leffas et blas - le magnale est une invention tout à fait originale de Van Helmont concernant le « pouvoir compressif » exercé sur l'air, si nous avons bien compris -]
Quelle que soit l'opinion que l'on se fasse des idées de Van Helmont nous devons insister sur l'importance qu'il avait attachée à la distinction des corps en espèces, importance dont on trouve la preuve dans la distinctions des archées et des ferments en espèces diverses aussi nombreuses qu'on peut distinguer de corps différents. La diversité des archées dans les corps une fois posée en principe, il y avait nécessité à admettre dans les végétaux une âme végétale, dans les animaux une âme sensitive, et dans l'homme une âme sensitive avec une âme immortelle, afin de distinguer l'homme des animaux, les animaux des plantes, et enfin les plantes des minéraux. Puisque le système de Van Helmont excluait l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de la combinaison fondée sur l'affinité, d'un autre côté, puisque la combustion n'est qu'une combinaison énergique opérée entre deux corps, un comburant et un combustible, il s'ensuit évidemment que l'explication de la combustion avancée par Van Helmont a dû être fort différente de celle que nous en donnons aujourd'hui depuis Lavoisier. En effet, le feu créé par Dieu pour les besoins de l'homme développe de la chaleur lorsqu'il détruit les corps ; cette destruction s'opère parce qu'il tend à les ramener à leur eau principe, en consumant leur archée ou leur propriété séminale. Si cette destruction est incomplète, il se produit un gaz, un esprit incoercible, représenté par de l'eau renfermant quelques propriétés fermentales. Ce gaz, qui affecte au moment de sa manifestation, l'état de flamme, se loge dans le magnale ; puis il gagne la région supérieure de l'air, les perolèdes, où l'action du froid qu'il subit alors sépare l'eau du ferment séminal, celui-ci s'éteint,et l'eau retourne à la surface de la terre sous la forme de pluie, de grêle ou de neige. Quel rôle joue l'air dans la combustion ? Il est tout mécanique, suivant Van Helmont, puisqu'il le réduit à recevoir la flamme clans son magnale, de manière que, lorsque le combustible brûle dans un volume d'air limité, la combustion cesse dès que le magnale de cet air a reçu tout le gaz ou l'esprit sylvestre qu'il peut contenir ; et Van Helmont dit explicitement que le feu ne se nourrit pas d'air, car il n'en convertit rien en soi ; or, ajoute-t-il, un corps ne se nourrit d'un autre qu'en convertissant celui-ci en sa propre matière.... Si le mineur a besoin de renouveler l'air des galeries qu'il a creusées dans le sein de la terre, c'est que le magnale est chargé de vapeurs métalliques, et les pores de l'air ne pouvant plus recevoir ni gaz, ni vapeurs, les flammes s'y éteignent. Si quelque chose peut justifier les détails dais lesquels nous venons d'entrer, c'est le passage suivant de l'Histoire de la chimie du docteur Hoefer (tome II, page 146) :

« Il (Van Helmont) ne dit pas si la flamme enlève à l'air un gaz (oxygène), et que ce gaz en soit l'aliment. »

Nous l'avons démontré, l'air ne pouvait être un gaz pour Van Helmont, puisqu'il était coercible ; en outre, étant pour lui un élément, il ne pouvait agir qu'intégralement et non par une fraction, l'oxygène, comme le supposerait le docteur Hoëfer. Enfin, Van Helmont dit positivement que l'air n'est pas l'aliment du feu, comme nous l'avons vu précédemment. Cette citation suffit sans doute pour montrer combien notre manière d'envisager les idées de Van Helmont peut différer de celles dont elles l'ont été. Nos lecteurs jugeront si Van Helmont s'est lancé dans la carrière des sciences à l'instar de Roger Bacon, qui découvrit tant de choses nouvelles au moyen de l'expérience, à l'instar de Bernard Palissy dont l'esprit observateur recueillit des faits que le temps n'a pas démentis, ou bien si, profondément imbu de la méthode a priori, il n'a pas repoussé la méthode d'Aristote, parce qu'elle n'allait point à un système d'idées au moins aussi absolu que celui qu'il combattait, enfin si ses expériences et ses observations ont été faites, non pour s'éclairer en cherchant des vérités qu'il ignorait, mais pour appuyer des opinions conçues a priori qu'il voulait établir comme vérités, quoiqu'un grand nombre fussent des erreurs. Après avoir rappelé ce qu'était Van Helmont en matière de foi, et comment une conviction parfaite de la vérité des Livres saints le conduisît à y puiser des arguments qui lui semblaient autant d'axiomes ou de théorèmes propres à détruire la philosophie péripatéticienne, et à la remplacer par un système de philosophie naturelle tout à fait orthodoxe, nous demanderons s'il est une preuve plus forte de la soumission de son esprit à la méthode a priori, que la hardiesse qu'il eut d'avancer comme très-probable que le premier jour de la création, selon la Genèse, n'en a été que le second, de sorte que Dieu ne se reposa pas le septième jour, mais le huitième ; et pourquoi cette interprétation de la Genèse ? C'est que Van Helmont ne comptant que deux éléments, l'air et l'eau, son système exigeait qu'ils eussent été créés avant tous les autres corps. Avions-nous raison de considérer les écrits de Van Helmont comme l'expression la plus absolue de la méthode a priori ? C'est à nos lecteurs de juger. 


Eugène Chevreul

 

suite à la section suivante -


Notes

1. On peut aussi livrer la relation de cette transmutation telle que Louis Figuier [l'Alchimie et les alchimistes, Hachette, 1860] et Jacques Sadoul [le Trésor des alchimistes, J'ai Lu, 1970 - le Grand Art de l'alchimie, J'ai Lu, 1974] la rapportent, dans des tons très différents. Nous ne partageons pas, toutefois, l'opinion de J. Sadoul sur Figuier. Son livre est très bien documenté et de nombreux passages montrent son érudition en ce domaine. Voici ce passage :

Il existe deux cas de transmutations effectuées par des scientifiques de premier-plan en l'absence de tout alchimiste, ce sont celles de Van Helmont, qui eurent lieu entre 1614 et 1616 ; et celle d'Helvetius, qui prit place en janvier 1667. Les critiques rationalistes de l'art hermétique ont toujours été extrêmement gênés pour expliquer ces deux cas, au point qu'ils affectent maintenant de les considérer comme négligeables, vu l'impossibilité de procéder à l'explication des faits. Or, nous allons le voir, les faits avaient été dûment vérifiés à l'époque par des personnalités scientifiques de premier plan. L'un des plus acharnés à la démolition des preuves avancées par les alchimistes en faveur de la réalité de leur art, Louis Figuier, dans son étude fantaisiste L'Alchimie et les alchimistes (Paris, 1860) qui abonde en inexactitudes, contre-sens, falsifications et explications aberrantes dont nous reparlerons fut obligé d'écrire :

« Les philosophes hermétiques ont toujours cité avec une grande confiance, à l'appui de la vérité du fait général des transmutations, le témoignage de Van Helmont. Il était difficile, en effet, de trouver une autorité plus imposante et digne de foi que celle de l'illustre médecin ebhxriste dont la juste renommée comme savant n'avait d'égale que sa réputation d'honnête homme. Les circonstances mêmes dans lesquelles la transmutation fut opérée avait de quoi étonner les esprits, et l'on comprend que Van Helmont lui-même ait été conduit à proclamer la vérité des principes de l'alchimie, d'après l'opération singulière qu'il lui fut donné d'accomplir. »

Jean-Baptiste Van Helmont naquit à Bruxelles en 1577. Il fit des études de médecine et de chimie, s'affirmant nettement comme un disciple de Paracelse. La science lui est redevable d'une de ses plus importantes découvertes, celle de l'existence des gaz. A son époque, en effet, le seul gaz connu était l'air et Van Helmont put prouver par l'expérience qu'il en existait d'autres, en premier lieu l'acide carbonique. Il le définit comme un corps chimique nouveau et écrivit :

« Cet esprit qui ne peut être contenu dans des vaisseaux ni être réduit en un corps visible, je l'appelle d'un nouveau nom : gaz. »

Il découvrit ensuite l'existence de l'hydrogène sulfuré produitpar les fermentations du gros intestin de L'homme ; ce faisant il fut un des pionniers de la science expérimentale, chose très rare à cette époque encore tout imprégnée de scolastique. Seuls de tout le Moyen Âge, les alchimistes pratiquèrent cette méthode expérimentale. [Ici, nous nous rangerons à l'avis de Chevreul. Il est peu probable que les alchimistes aient connu la méthode a posteriori -] Louis Figuier écrit à ce sujet :

« Ce fait, que les alchimistes ont les premiers mis en usage la méthode expérimentale, c'est-à-dire l'art d'observer et d'induire dans le but de parvenir à la solution d'un problème scientifique est à l'abri de tous les doutes. »(chapitre 5, page 93)

Ce qui n'empêche figuier, avec la mauvaise foi habituelle des rationalistes du XIXe siècle, [encore une fois, nous désapprouvons cette observation de J. Sadoul - Berthelot et Chevreul étaient rationalistes, ce qui ne les a pas empêché d'écrire bien des choses intéressantes sur l'alchimie - ] d'écrire une page plus loin (page 94) :

« Si les titres des alchimistes à la création de la méthode expérimentale ne peuvent être sérieusement soutenus, il en est tout autrement quand on considère les services qu'il nous ont rendus en préparant les éléments qui étaient nécessaires à la création de la chimie. Dans sa réédition de l'oeuvre de Figuier, René Alleau écrit en note :

« L'un des avantages du rationalisme demeure d'être rationnellement délirant. Louis Figuier nie totalement ici ce qu'il vient d'affirmer auparavant. »

Pour en revenir à Van Helmont, il démontra expérimentalement que, dans la croissance des plantes, la terre ne fournissait qu'un apport de substance très faible. Il planta une jeune pousse de saule pleureur dans de la terre qu'il avait préalablement pesée, puis il montra que le rapport du poids de la terre utilisée après la croissance de la plante et celui de la plante elle-même prouvait que peu de terre avait disparu dans l''expérience. En chimie, il prépara l'acide chlorhydrique, l'huile de soufre, l'acétate d'ammoniaque, etc. [substances connues bien avant lui...] Van Helmont était donc l'un des meilleurs esprits scientifiques de son temps. II travaillait habituellement dans son laboratoire de Vilvorde, près de Bruxelles. C'est là qu'il reçut, un jour, la visite d'un Adepte inconnu qui lui fit don d'un peu de Pierre philosophale. Figuier place la scène en 1618, ce qui est une absurdité puisque Van Helmont avait quitté deux ans auparavant ce laboratoire. Elle a dû avoir lieu entre 1614 et 1616 (il semble que Van Helmont se soit adonné à l'art de la pyrotechnie à Vilvorde pendant sept ans, à partir de 1609) sans qu'il soit possible aujourd'hui de préciser exactement. L'inconnu, selon les propres dires de Van Helmont, devint son ami en l'espace d'un soir et lui montra sa provision de poudre de projection. Il affirma en posséder suffisamment pour transmuer deux cent mile livres d'or. Van Helmont qui était peu intéressé par l'alchimie manifesta quelque scepticisme et son compagnon accepta de lui remettre un quart de grain (13,5 mg) de sa poudre en lui précisant les modalités à respecter pour opérer une transmutation. Après quoi il se retira et le médecin belge ne le revit jamais. Plusieurs hypothèses ont été avancées quant à l'identité de ce mystérieux personnage. Pour certains il s'agirait d'un autre médecin dénommé Butler qui travailla un moment avec Van Helmont et que celui-ci cite dans son Ortus medicinae; pour d'autres, il pourrait s'agir du fameux Artiste, Eyrénée Philalèthe, qui semble avoir possédé la plus extraordinaire poudre de projection toute l'histoire de l'alchimie. Certains objectent que cette hypothèse est incompatible avec l'âge que s'attribue Philalèthe lors de la publication de son traité L'Entrée ouverte au palais fermé du roi, soit trente-trois ans (c'est un nombre qui doit s'entendre par cabale comme on l'a montré dans la section des Gardes du Corps). Mais cet âge peut très bien être compris dans un sens mystique, ainsi trente-trois ans est l'âge du Christ lors de son supplice, ou dans un sens allégorique : il aurait fallu trente-trois ans à l'alchimiste pour élaborer la Pierre. Voici comment Van Helmont décrivit l'expérience qu'il fit avec ce quart de grain de Pierre, une fois revenu dans son laboratoire. Rappelons encore que l'alchimiste ne participa pas à texperience qui eut lieu en présence des seuls aides habituels du chimiste :

« J'ai effectivement vu la Pierre philosophale à différentes reprises et je l'ai maniée de mes mains. Elle était à l'état de poudre, virant sur le jaune, pesante et brillante comme du verre pulvérisé. Il m'en fut donné une fois la quantité d'un quart de grain, j'appelle grain la six centième part d'une once. Donc, ce quart de grain, enveloppé dans du papier, je l'ai projeté sur huit onces de vif-argent et chauffé dans un creuset. Aussitôt, tout le mercure se figea avec quelque bruit et, une fois coagulé, apparut contracté sous l'aspect d'une boulette jaune. Après l'avoir fait refondre en activant le feu avec des soufflets, je trouvai huit onces, moins onze grains d'or très pur. Par conséquent un seul grain de cette poudre a transmuté en or excellent 19 X 186 fois son poids de vif-argent. Par suite, je pense que figure parmi les corps terrestres la poudre précitée, ou toute autre similaire, qui transmue presque à l'infini le métal impur en or excellent. En s'unissant à lui, elle le protège de la rouille, de la corruption et de la mort, le rendant comme immortel à l'égard de la torture du feu et de l'art, lui conférant la pureté virginale de l'or. Pour cela, l'ardeur du feu est seule requise : Je dirai, par comparaison, que l'âme et le corps sont régénérés de la sorte par le baptême et la communion au sein de Notre- Seigneur, pour autant qu'une ferveur convenable de la dévotion des fidèles en accompagne la participation. Que le théologien me pardonne, dans cette digression, si j'ai parlé de la vie éternelle au-dessus de ma compétence. Je reconnais bien volontiers qu'il ne m'appartient pas de régénérer mon corps, je ne traite que de la prolongation de la vie en ce monde, lui conférant la pureté virginale de l'or. Pour cela il n'est requis seulement que la chaleur modérée d'un feu de charbon. »

Il ne faut pas s'étonner de voir cette référence à la religion chez un scientifique, étant donné l'époque d'une part, mais aussi d'autre part les convictions personnelles de Van Helmont qui étaient très sincères. Dans une thèse publiée sur son oeuvre, Van Helmont, philosophe par le feu, par Nève de Mervignie (Liège, 1936), on peut lire :

« Dans un passage des Promissa authoris, Van Helmont nous raconte que, dégoûté des livres où les écoles de médecine, faisant étalage d'une fausse science, multipliaient de vaines promesses, il décida de les abandonner tous, la conviction s'étant d'ailleurs implantée en lui que la vraie médecine est un don qui, comme tous les dons bienfaisants, ne peut venir que du ciel. Dès lors, c'est de Dieu qu'il se jure de l'attendre et non des hommes, de Dieu qui est le « père des lumières » et, plus spécialement encore, celui de la médecine adepte ».

Et il se mit à parcourir divers pays étrangers, constata que partout régnaient la même ignorance et la même méconnaissance du caractère sacré que possède l'art de guérir, et il finit par considérer la médecine, telle que la pratiquaient ses contemporains, comme une véritable imposture, introduite par les Grecs et exploitée depuis eux par des charlatans qui abusaient de la crédulité du public.. On reconnaît là les opinions de Paracelse et c'est ce qui détermina Van Helmont à se retirer pendant sept ans dans son laboratoire de Vilvorde, à partir de 1609, pour étudier loin de la foule et des honneurs. C'est pendant cette période qu'il eut l'occasion de rencontrer William Butler, un médecin d'origine irlandaise, qui opérait des guérisons miraculeuses. II semble avoir possédé une « pierre de Butler », sans qu'il soit possible aujourd'hui de dire si cette pierre avait ou non un rapport quelconque avec la matière philosophale. Toujours est-il que Butler, en délicatesse avec les édiles de Vilvorde, se retrouva interné dans la prison de leur château. Les autorités s'adressèrent à Van Helmont pour essayer de savoir si ce Butler était un charlatan ou, au contraire, si les cures merveilleuses qu'on lui attribuait présentaient quelque réalité. Dans sa thèse, Nève de Mervignies écrit :

« Il est probable que Van Helmont, en se rendant auprès de Butler, ne laissait pas de nourrir l'espoir d'être initié au secret de la thérapeutique qui faisait l'admiration de ses anciens concitoyens. Comment expliquer autrement, en effet, que les deux Adeptes se soient, sur l'heure, liés d'amitié ? Toujours est-il que Butler, en gage de cette amitié, consentit à communiquer à son confrère brabançon la recette de sa Pierre philosophale. Ce confrère sut d'ailleurs récompenser, comme il convenait, ce beau geste, en faisant le nécessaire pour obtenir l'élargissement de l'Adepte irlandais, lequel sut à son tour récompenser son nouvel ami par la révélation du secret d'un remède contre la peste, ce qui hélas, ne le mit pas à l'abri d'une condamnation qui le bannissait de nos provinces. Mais Van Helmont, heureusement, pouvait se passer de l'aide du banni et il se mit à faire, à l'aide de la Pierre que celui-ci lui avait donnée, des cures dont le récit forme la trame du traité qu'il lui a consacré, cures qu'il n'est pas très éloigné de présenter comme miraculeuses et dont il fit notamment bénéficier son épouse. »

J'ai regardé le texte latin du traité intitulé Butler et il n'est nullement fait mention de Pierre philosophale ; en fait Butler confia à son confrère le secret d'une substance, dénommée par le peuple « pierre de Butler », que Van Helmont appelle « drif », mais il est très probable qu'il s'agissait seulement d'un médicament. Le seul point qui pourrait lui faire attribuer une origine hermétique est une réflexion de Van Helmont précisant qu'il n'indiquera la composition de cette substance qu'autant qu'il est permis de le faire sans aller jusqu'à « jeter des roses aux pourceaux » (Itaque... dicam requisita Drif, ac dein compositionis modum, quantum Philosopho permissum est, declarabo, ne rosas ante portos prostravero.) Il est à noter que cette fameuse transmutation effectuée par Van Helmont dut le marquer profondément car il y fait allusion dans d'autres fragments de ses oeuvres. Dans l'un de ses traités des maladies, Demonstratur thesis (p. 134), il revient sur ce sujet au cours de sa cinquante-huitième « proposition démontrée » :

« Je considère que la régénération de ceux qui doivent être sauvés, et leur participation à là vie dans la communion eucharistique, s'effectue et peut s'observer dans ce qui, sur le plan terrestre, offre quelque similitude, sur un plan différent bien entendu : je veux dire qu'elle est semblable et très analogue à la projection de la pierre aurifique. Il se trouve que j ai manié celle-ci de mes propres mains à plusieurs reprises et que j'ai vu de mes propres yeux la transmutation de vif-argent du commerce, dans une proportion dépassant de quelques milliers de fois celle du poids de la poudre aurifique. Elle était d'une couleur jaunâtre, sous la forme d'une poudre pesante, brillant comme du verre pilé là où elle avait été moins finement broyée. Il m'en fut une fois donné le quart d'un grain, et j'appelle grain la 600e partie d'une once. J'enveloppai donc cette poudre dans de la cire arasée (du cachet) provenant d'une lettre quelconque, afin qu'en la projetant dans le creuset elle ne fût pas dispersée par les fumées du charbon. Je projetai cette boulette sur une livre de vif-argent récemment achetée, et chauffée dans un creuset de Hesse (creuset triangulaire) et aussitôt le mercure, avec quelque murmure, cessa d'être fluide et se rassembla en boule. Or, la température du vif-argent était telle qu'elle eût empêché le plomb fondu de se solidifier. Ayant bientôt après augmenté le feu par l'action d'un soufflet, le métal entra en fusion. Le vase renversé, on trouva 8 onces d'or très pur. Le décompte effectué établit qu'un grain de cette poudre convertissait 19 200 grains de métal impur, volatil et destructible au feu, en or véritable. Cette poudre, donc, en s'unissant au mercure précité, le préserva en un instant de la rouille éternelle, de l'altération et de la torture du feu, aussi violent soit-il. Elle le rendit en quelque sorte immortel à l'égard de toute violence exercée par l'art ou par le feu, lui conférant la pureté virginale de l'or. Pour cela il n'est requis seulement que la chaleur modérée d'un feu de charbon (la traduction est de Bernard Husson, au mot à mot près, revue par J. Sadoul).»

Il semble donc bien que Van Helmont ait effectué non pas une mais deux transmutations avec la poudre qui lui a été confiée, puisque dans l'un des cas il enveloppe la matière philosophale dans de la cire et dans l'autre du papier, et que les chiffres ne correspondent pas exactement. Il n'est toutefois pas exclu qu'il puisse s'agir de la même transmutation mais que le souvenir du chimiste ait varié sur les détails avec le temps. Que penser de ces deux relations de transmutations effectuées par le célèbre savant belge ? Pour Figuier et les rationalistes du XIXe siècle, il y a eu truquage :

« On ne peut mettre en doute aujourd'hui que, grâce à une supercherie adroite, grâce à quelque intelligence secrète avec les gens de la maison, l'Adepte inconnu n eût réussi à faire mêler, par avance, de l'or dans le mercure ou dans le creuset dont Van Helmont fit usage. »

La puérilité d'un tel argument apparaîtrait à n'importe quel élève de chimie de première année : en admettant qu'on ait pu tromper Van Helmont et qu'il y eût effectivement de l'or dans la livre de vif-argent utilisée on eût retrouvé après l'expérience l'or au fond du creuset et le mercure surnageant ; ainsi que l'a bien expliqué Van Helmont qui était chimiste, lui, et non écrivain polygraphe comme M. Figuier. Celui-ci, sentant la faiblesse de son argumentation, continuait :

« Mais il faut convenir que cet événement, tel qu'il dut être raconté par l'auteur de l'expérience, était un argument presque sans réplique à invoquer en faveur de l'existence de la Pierre philosophale. Van Helmont, le chimiste le plus habile de son temps, était difficile à tromper : il était lui-même incapable d'imposture et il n'avait aucun intérêt à mentir, puisqu'il ne tira jamais le moindre parti de cette observation. Enfin, l'expérience ayant eu lieu hors de la présence de l'alchimiste, il était difficile de soupçonner une fraude. Van Helmont fut si bien trompé à ce sujet qu'il devint à dater de ce jour partisan avoué de l'alchimie. Il donna, en l'honneur de cette aventure, le nom de Mercurius à son fils nouveau-né. »

Signalons au passage une preuve de plus du manque de sérieux de Figuier puisque le fils de Van Helmont, François Mercure, est né en 1614, soit quatre ans avant la date que Figuier assigne à la transmutation, qu'il place en 1618 ! Il est à noter que, jusqu'à présent, seul l'ouvrage de ce publiciste a été considéré comme une oeuvre sérieuse par les milieux universitaires. Ma fierté personnelle, au regard de la science hermétique, sera d'avoir été le premier, dans mon ouvrage paru en 1970, soit cent dix ans après la parution du livre de Figuier, à avoir dénoncé ses nombreuses absurdités. Sur la fin de sa vie, Van Helmont eut des ennuis avec l'Inquisition qui lui fit un procès, provoqué surtout par la jalousie des autres médecins qui, tout comme dans le cas de Paracelse, voulaient se débarrasser d'un confrère réussissant mieux qu'eux. Le tribunal de l'Inquisition se montra très modéré, gêné d'être obligé de requérir contre un savant tel que Van Helmont, et le condamna seulement à une retraite forcée. Il mourut en 1644.

[Et maintenant, qui croire ? Van Helmont, Louis figuier ou Jacques Sadoul ? Van Helmont eut-il réellement un jour, dans sa main, cette fameuse poudre de projection ? En tout cas, il crut bien avoir trouvé l'alkaest : c'est Van Helmont qui proclama, en effet, le caractère dissolvant de l'alkaest, qu'il qualifie de « médicament nouveau et merveilleux, l'Eau de Feu, l'Eau d'Enfer ». Il dit : « C'est un sel, le plus sain et le plus parfait de tous les sels ; le secret de sa préparation est au-delà de la compréhension humaine, et Dieu seul peut le révéler aux élus. ». Van Helmont devait donc être l'un des élus puisqu'il affirme par serment qu'il possédait cet Alkaest, cette substance qui, « comme l'eau chaude dissout la glace », pouvait dissoudre tous les corps. Fulcanelli a évoqué les transmutations de Van Helmont, comme le rapporte Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques. Il reste étrange pour nous, qu'un savant ait conservé une attitude « rationnelle » sur un problème complexe comme pouvait l'être celui des esprits - les gaz - et qu'il ait ainsi dérivé, quand il s'agissait de traiter de l'alkaest. ]