CONSIDÉRATIONS
GÉNÉRALES SUR LES MÉTHODES SCIENTIFIQUES ET
APPLICATIONS A LA
MÉTHODE A POSTERIORI DE NEWTON ET A LA MÉTHODE A PRIORI
DE LEIBNITZ
PAR
M. E. CHEVREUL
DOYEN DES ÉTUDIANTS DE FRANCE.

Michel Eugène Chevreul à 100 ans
(cliché de Nadar, in. le Journal Illustré, août
1886)


revu le 26 novembre 2004
On doit tendre avec
effort à l'infaillibilité sans y prétendre.
Malebranche.
§ I. CONSIDÉRATIONS
GÉNÉRALES. ................ 293
§ II. Newton
........................ 296
Citations propres
à montrer que l'éther de Huygens n'était pas
l'éther de Newton. .................... 301
Citations........................... 303
Question XXIX (citation textuelle de
Newton)........... 303
Question XIX (citation textuelle de
Newton). ........... 304
Question XXI (citation textuelle de
Newton). ........... 304
Question XXIII (citation textuelle de
Newton). .......... 305
Question XXIV (citation textuelle de
Newton)........... 305
§ III. Newton
envisagé au point de vue de la méthode à
posteriori. 307
Premier fait. ......................... 308
Deuxième fait.
........................ 309
Troisième fait.
...................... . 311
§IV. Leibnitz. .......................
315
§ V. Newton
et Leibnitz au point de vue de la méthode ..... 322
Premier point. Extension de la
distinction des groupes des propriétés organoleptiqnes
d'avec les deux groupes de propriétés physiques et de
propriétés chimiques. ............ 332
Deuxième point. Ce que
Huygens
a appelé éther est tout à fait différent de
ce que Newton a appelé éther, selon M. Chevreul. . 334
A. Éther de Huygens.
..................... 335
B. Éther de Newton.
..................... 335
A. Newton et la
méthode à posteriori. ........... . . 337
Définition rigoureuse de la
méthode à posteriori expérimentale telle que M.
Chevreul la conçoit. ................ 343
A. Newton et la méthode
à posteriori. ............. 344
B. Leibnitz et la méthode
à priori. ............... 345
Post-scriptum. ........................ 349
Premier document. Lettre de M.
G. Govi à M. Chevreul. .... 353
Deuxième document.
Note de M. Ed. Becquerel à M. Chevreul. . 363
Introduction
: nous avons cru faire oeuvre utile en rendant plus accessible
ce texte de Chevreul. Il s'agit de la 2
ème partie
d'un Mémoire, paru aux
Mémoires de l'Académie des
Sciences de l'Institut de France,
tome XLII, en 1883. Ce n'est point pour l'alchimie, encore que Chevreul
la cite, que nous avons étudié ce texte mais pour essayer
de décrypter le processus de pensée si particulier de
Chevreul, que Marcelin Berthelot ne supportait pas, cf.
Eloge.
Or, loin d'être comme le suppose assez méchamment
Berthelot, Chevreul était loin d'être un esprit
borné et l'on peut même assurer que ses connaissances,
liées à ses activités, à son extrême
longévité et à stupéfiante mémoire,
étaient absolument encyclopédiques. Très
curieusement, un ouvrage paru en 1997 sur Chevreul, Un Savant, des
Couleurs !, ne fait aucune référence aux travaux
d'histoire de l'alchimie entrepris par le chimiste. Dans ce site, on
s'est fait l'écho, à de multiples reprises, de
l'activité abondante de Chevreul dans ce domaine,
activité partagée, faut-il le dire, par Berthelot.
Voilà encore l'un de ces paradoxes remarquables que nous donne
l'histoire des sciences.
Le texte de Chevreul n'est pas très original en soi ; il met en
lumière - c'est le cas de le dire - l'intérêt du
chimiste pour la notion d'éther - il compare le concept
d'éther selon Newton puis selon Huygens -, la masse des rayons
lumineux - que l'on peut assimiler à leur longueur d'onde,
rapportée aux circonstances historiques dans lesquelles Newton
décrit la réfraction des rayons rouge et violet ; enfin
pour la méthode
A POSTERIORI dont il fut le
champion.
§ I.
CONSIDÉRATIONS
GÉNÉRALES.
317. Qu'on
pardonne quelques réflexions à un homme dont la passion a
été constante pour l'étude. Si le grand âge
rapproche, comme on le dit généralement, le vieillard de
l'enfance, il faut, pour rester dans le domaine de la
vérité, ne pas méconnaître qu'il existe des
hommes chez lesquels la virilité perd incontestablement de sa
force au double point de vue des facultés physiques et
intellectuelles à mesure qu'ils avancent dans la carrière
de la vie. Mais cette perte a des compensations puisées dans
l'habitude même de la méditation qui, fixant l'esprit sur
des idées d'un intérêt incontestable,
l'éloigne d'idées futiles quand elles ne seraient pas le
contraire de la vérité. Cette habitude a donc, avant
tout, l'avantage d'appeler l'attention sur des objets
intéressants par les remarques et les réflexions qu'ils
suggèrent; mais ce n'est pas tout, l'habitude d'observer en tout
temps, loin de s'éteindre avec l'âge, permet de profiter
du présent, soit pour modifier des idées acquises dans un
passé inconnu du plus grand nombre des contemporains, soit pour
reconnaître par des rapprochements ou des comparaisons d'un
véritable intérêt, comme choses nouvelles, qu'il
eût été impossible d'établir comme
vérité à des esprits éclairés, mais
plus jeunes, auxquels le passé dont nous parlons était
inconnu, enfin soit même encore de découvrir des choses
absolument nouvelles à l'aide d'éléments anciens
inconnus des contemporains et qui, longtemps encore, auraient pu rester
stériles. [
la
vérité oblige à dire que très souvent, les
fonctions intellectuelles baissent sans que le sujet s'en
aperçoive vraiment ; lorsqu'il ne s'agit pas de
détérioration due à la maladie, la perte
physiologique des neurones influe fatalement sur les capacités
cognitives du sujet qui se réfugie alors dans les souvenirs les
plus anciens, les récents lui échappant comme bulles sur
l'eau, ou bien encore qui se réfugie dans les grands principes :
c'est ce que l'on nomme par habitude l'âge de la sagesse.
Chevreul, dans son grand âge, c'est-à-dire à partir
de 80 ans, n'a point échappé à la règle ;
mais il avait tellement lu, et sur des sujets tellement divers, qu'il
lui était encore permis de réaliser des synthèses
remarquables qui, si elles ne brillaient plus par une nouveauté
remarquable, permettaient de jeter des éclairages de points de
vue différents sur des domaines où, de façon quasi
instinctive, le savant retombait sur ses marottes, c'est-à-dire
sur la notion de synthèse a posteriori et sur les connaissances
primitives passées, au premier rang desquels toujours il avait
rangé l'alchimie. Voyez l'Idée
alchimique et surtout, la synthèse
des Connaissances Chimiques. Voyez encore la critique de l'Histoire de la Chimie
de Ferdinand Hoefer par Chevreul - ]
318. En
faisant une application de ces considérations
générales à mes propres travaux dont le plus grand
nombre ressortissent de l'expérience, ils ont été
l'occasion de remarques dont l'intérêt, loin de diminuer
avec le temps, n'a fait que s'enrichir, en me permettant de rendre
compte de la manière dont mon esprit procédait à
ses recherches ; et, à cette occasion, j'ajouterai que mes
écrits concernant des sujets relatifs à la critique,
à l'histoire, à la pédagogie, n'osant dire
à la philosophie, m'ont présenté les analogies les
plus grandes dans le mode de les accomplir, et plus tard je reviendrai
sur ce sujet en traitant de ce qu'on appelle la simple observation et
l'expérience. N'ayant jamais eu la moindre tendance à
m'occuper de littérature proprement dite, et ayant eu l'occasion
assez fréquente de m'entretenir avec des poètes et
des prosateurs purement lettrés, je me sens dans
l'impossibilité de faire aucune allusion à la
poésie ni au roman vulgaire. Je mets le théâtre de
côté et le roman de mSurs, attachant le plus grand prix
à des oeuvres de l'école fondée par
Molière,
un des écrivains philosophes dont le mérite n'a
été dépassé par personne. [
Chevreul faisait le plus grand cas de
Molière ; il y revient dans la Connaissance
des sciences chimiques depuis les philosophes les plus anciens
jusqu'à Lavoisier -]
319.
Malgré l'uniformité de ma vie, j'ai bien observé
la différence de disposition où je me trouvais pour
m'occuper du même sujet d'étude un tel jour et un tel
autre ; mais parlant en général j'ai senti la
nécessité de continuer un sujet tant qu'il me
présentait des faits nouveaux à l'observation, jusqu'au
moment où, sentant cette ardeur se calmer, je passais à
un autre sujet de recherches ; mais après un certain temps,
revenant aux anciennes avec de nouvelles idées qui me
permettaient de les étendre en
les approfondissant, ma conviction en leur exactitude, à ma
grande satisfaction, allait en croissant. C'est ainsi qu'après
cinquante-deux ans d'étude sur la vision des couleurs en repos,
je publiai après février de l'an mil huit cent
soixante-dix-huit un premier écrit sur la vision des couleurs en
mouvement, intitulé :
Complément
d'étude sur la vision des couleurs, 277 pages,
imprimé dans les mémoires de l'Académie des
sciences, t.XLI. [
Chevreul
avait alors 95 ans. Il publiera encore une Note à l'Acad. Sci
à 99 ans.]
320. Ce
complément est suivi d'un second écrit intitulé :
Mémoire sur la
vision des couleurs matérielles en mouvement de rotation et des
vitesses numériques de rotation de cercles dont une
moitié diamétrale est colorée et l'autre blanche,
vitesse correspondant à trois périodes de leur mouvement,
à partir de l'extrême vitesse jusqu'au repos.
Cet ouvrage imprimé fait partie du XLII volume des
mémoires de l'Académie qui n'a point paru. Un examen
nouveau de l'
Optique
de Newton m'a démontré que ce qu'il appelle Ether dans
les questions qui terminent le troisième livre de son
Optique,
n'est point l'Éther auquel Huygens rapporte la propagation
lumineuse des couleurs; et ce fait est l'objet de cet appendice. Je
n'en resterai pas là, j'examinerai Newton au point de vue de la
méthode a posteriori, et Leibnitz à celui de la
méthode a priori la plus absolue. Enfin je donnerai comme
documents :
-
1° une lettre que M.
Gilberto Govi m'a adressée sur la correspondance des couleurs du
spectre solaire avec les tons musicaux;
-
2° une note de M. Edmond
Becquerel.
§ II-
NEWTON.

FIGURE I
(Sir Isaac Newton 1710, portrait par Sir James Thornhill)
321.
Jusqu'à ces dernières années où j'ai senti
la nécessité d'approfondir la lecture de l'
Optique
de Newton [
Opticks
or a Treatise of the Reflexions, Refractions, Inflexions and Colours of
Light. Also Two Treatrises of the Species and Magnitudes of Curvilinear
Figures, London, 1704)] pour mes
dernières recherches, j'avais la conviction
qu'il existait deux théories de la lumière; la plus
ancienne professée par Huygens, dans un traité
publié en 1690. L'auteur attribue aux vibrations ou ondulations
d'un fluide excessivement rare doué d'une
élasticité parfaite qui sous le nom d'Ether occupait tous
les espaces vides de la matière proprement dite. Suivant
l'auteur la lumière résulte des vibrations de
l'éther, comme le son des vibrations ou des ondulations de
l'air; de sorte que de la lumière éteinte est de
l'éther en repos comme le son éteint est le silence ou
l'air en repos. La seconde théorie dite de l'émission,
attribuée
à Newton, a été considérée comme
diamétralement opposée à la première. La
théorie d'Huygens compte le plus de partisans, depuis les
travaux de Thomas Young et surtout ceux de Fresnel. [
Newton a commencé
d'élaborer une théorie corpusculaire de la
lumière, dès l'âge de 24 ans, en 1666. En utilisant
un prisme triangulaire, il observe que des angles de réfraction
différents correspondent à des couleurs
différentes. Il réalise une expérience - dite
cruciale - qui montre que les couleurs ne sont pas un effet des
surfaces traversées par la lumière : en effet, un second
prisme ne décompose pas la lumière monochromatique. Il
considère que la lumière solaire est formée de
sept couleurs élémentaires auxquelles correspondent dans
un milieu donné, des indices de réfraction propre. En
1672, il est en mesure de postuler la nature corpusculaire de grains de
lumière se propageant à une vitesse énorme.
Pour Huygens, la
théorie corpusculaire ne peut rendre compte de la propagation
rectiligne de la lumière. Et d'emblée, Huygens se trouve
obligé de postuler qu'il existe un milieu permettant de «
véhiculer » des ondes de lumière ; milieu qu'il
nomme ETHER. Cette théorie permet d'expliquer d'un coup et le
phénomène de réflexion, et celui de
réfraction. Huygens réalise entre autre des
expériences avec un minéral que nous avons
déjà abordé, dans la section consacrée
à la réincrudation : la
calcite.]
322. Les
citations que j'ai faites précédemment dans cet
écrit (alinéas 187, 212 à 220), de passages
extraits des trente et une questions qui terminent le troisième
livre de l'
Optique
de Newton, sont très claires, trop explicites et
trop nombreuses, pour croire, après les avoir lues, que Newton
ne crut pas à la propagation de la lumière par des
vibrations ou des ondes, qu'il dit être comparables à
celles de l'air, auxquelles nous attribuons les sensations
du son. Je n'ai donc rien à ajouter à ce qui
précède, quant au mode de propagation de la
lumière. Mais, à l'époque dont je parle, je ne
m'étais pas aperçu que le milieu vibrant du foyer
lumineux dont Newton parlait, n'était pas l'éther auquel
Huygens, dans son traité de la lumière, attribuait la
propriété de produire en nous les sensations de la
blancheur et des couleurs. [
l'ETHER
de Newton correspond à un
milieu d'une extrême subtilité dont on trouve trace chez
les vieux auteurs du Moyen Âge. Faute de ce milieu qui
pénètre tout, la théorie corpusculaire de la
lumière s'effondre. De façon semblable, mais pour
légitimer une conception ondulatoire pure de la lumière,
Huygens, partant des travaux de Descartes, va lui aussi être
amené à développer son propre ETHER. Mais Huygens
ne s'explique pas plus que Newton sur la nature de l'éther. Une
difficulté d'ailleurs surgit : si l'éther exsite, il doit
opposer une résistance mécanique aux mouvements des
astres ; or les calculs montraient que les astres se mouvaient sans
résistance d'un quelconque milieu. Il y a plue : l'éther
de Huygens se devait de transmettre les perturbations lumineuses et
dans le même temps, de ne pas s'opposer aux mouvements des
astres... Newton ne voit pas d'autre explication - en fait, il ne feint
point d'hypothèses, cf. le célèbre hypothses non
fingo - qu'une cause divine pour renouveler l'impulsion
nécessaire à la conservation des mouvements. L'ETHER est
véritablement le centre du problème
épistomologique et renvoie à deux attitudes
entièrement différentes : le mécanisme d'une part
et l'intervention divine d'autre part.]
prisme séparant la
lumière blanche en sept rayons
323. Newton
avait été conduit par l'expérience à
admettre qu'un rayon de lumière blanche résulte d'un
mélange de sept rayons produisant en nous la sensation de sept
couleurs différentes, lorsque ces rayons avaient
été séparés au moyen d'un prisme, et chacun
d'eux lui paraissait simple, lorsqu'il conservait la même action
sur la vue, quel que fût le nombre de réflexions ou de
réfractions qu'il lui fît subir. Le rayon le plus
réflexible ou le plus réfrangible nous affectait de la
couleur violette, et le
moins réflexible ou réfrangible nous affectait de la
couleur rouge; les rayons compris entre les deux extrêmes, en
allant du rouge au violet, nous affectaient de l'orangé, du
jaune, du vert, du bleu et de l'indigo.
Newton reconnut que :
Le rayon rouge et le rayon jaune mêlés nous affectaient de
la sensation de l'orangé;
Le rayon rouge et bleu, de la sensation du violet;
Les rayons jaune et bleu, de la sensation du vert;

rayons rouge, bleu et jaune
|

rayons orangé, violet et vert
|
métamorphose des rayons
II reconnut en outre que ces mélanges soumis à une
nouvelle réfraction étaient réduits à leurs
rayons simples, en quoi ils différaient de l'orangé, du
violet et du vert, du spectre solaire, qui conservaient leur
simplicité.
deuxième réfraction
324. Je fais
remarquer avec satisfaction que Newton a donné le premier au
monde savant l'idée de l'espèce dans le monde inorganique
à une époque où la chimie n'existait pas, cette
science même dont le caractère essentiel,
conformément à la remarque que j'en ai faite, est de
réduire la matière en des types définis à
l'état de pureté, chacun caractérisé par un
ensemble de propriétés qui n'appartient qu'à ce
type, et ce type ainsi défini est une espèce chimique.
Nous laissons à Newton la gloire d'avoir réduit la
lumière blanche en sept rayons qui nous affectent chacun en
produisant la sensation d'une couleur déterminée, et, en
outre, d'avoir distingué les propriétés que sont
en nous, comme les couleurs, d'avec les propriétés dont
nous rapportons la cause sans hésitation au monde
extérieur.
Par exemple : S'agit-il de la réflexion de la lumière par
une surface matérielle? Sans hésitation nous suivons hors
de nous le rayon lumineux cause de la blancheur ou de la couleur, qui
tombe obliquement sur cette surface et nous constatons que son angle de
réflexion est égal à son angle d'incidence, et que
le phénomène est hors de nous. Même résultat
quand le rayon sortant d'un milieu transparent se réfracte dans
un second milieu transparent. Évidemment tous ces
phénomènes de réflexion et de réfraction se
passent hors de nous, et dans un même plan extérieur.
325. Il n'en
est plus de même des rayons lumineux : réunis et agissant
au nombre de sept; ils nous affectent de la blancheur, tandis que
chacun d'eux agissant seul, produit en nous la sensation d'une des sept
couleurs, le rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu,
l'indigo ou le violet. La blancheur et les couleurs sont donc en nous,
et non dans la lumière, et Newton distingue la blancheur et les
couleurs, d'avec les propriétés attribuées
à
ces rayons lorsque, tombant obliquement sur des surfaces, ils sont
réfléchis, ou que passant obliquement d'un milieu
transparent dans un autre, ils se réfractent différemment
suivant leur
espèce.
326. Je
reviendrai dans le paragraphe suivant (alinéas
330,
334 et
335, § III), sur la
distinction faite par Newton entre une propriété physique
ou une
propriété chimique, se manifestant dans le monde
extérieur par un phénomène que nous jugeons
indépendant de nous, quoique nous l'apercevions par quelqu'un de
nos sens, mais nous ne pouvons le confondre avec les
phénomènes de la blancheur ou de la couleur, sensations
qui sont en nous et dont la cause est la lumière. Newton le
premier à distinguer cette propriété de la
lumière en
faisant l'observation explicite, que ses rayons réunis
produisent en nous la blancheur et que séparés les
couleurs. La blancheur et
les couleurs simples effets, sensations sont en nous, je les appelle
propriétés organoleptiques ;
telles sont encore les odeurs, les saveurs, etc. (Voir plus loin
alinéas
334
et
335.) [
cette distinction
généralisée semblait encore nouvelle pour
l'époque et traduit déjà le souci d'explications
touchant aux neuro-sciences. C'est un point qui fut totalement
passé sous silence par Berthelot dans l'hommage
qu'il rendit à Chevreul]
327. Mais je
n'ai pas fini d'exposer les opinions de Newton ; il me reste à
parler de la manière dont il se
représentait la constitution d'une espèce de rayon de
lumière. Pour Newton, la différence résidait dans
la grosseur des corpuscules qu'il admettait comme constituant chaque
espèce de rayon. Ces corpuscules lumineux allaient en diminuant
de grandeur progressivement du rayon rouge au rayon violet. Les plus
gros corpuscules, les rouges, étaient les moins
réflexibles et les moins réfrangibles, les corpuscules
violets, les moins gros et dès lors les plus réflexibles
comme les
plus réfrangibles, et les vibrations ou les ondes lumineuses
diminuaient de grandeur progressivement du rouge ou du violet. On voit
donc que, par la différence de grandeur des corpuscules,
il expliquait la cause des propriétés
organoleptiques de la lumière, en les rapportant à des
causes
inhérentes à leurs propriétés physiques et
dès
lors il ne considérait point les rayons de lumière comme
colorés, mais
comme causes des couleurs, et cela par une conséquence de
l'inégalité de la grandeur de leurs corpuscules. [
de fait, la notion de masse de
corpuscule se traduit aujourd'hui par celle d'énergie : les
rayons rouges ont une énergie plus faible que les rayons
violets, lesquels précèdent l'ultra violet ainsi que les
rayons X utilisés en radiologie et les rayons gamma qui
proviennent du soleil]
328. Certes,
s'il existe un fait intéressant dans l'histoire des sciences,
c'est assurément celui qui a
échappé, durant un bien long temps, aux personnes dont la
vision a été un sujet d'étude; je ne puis me
l'expliquer qu'en l'attribuant à l'ignorance des contemporains
de Newton, de la science chimique, et conséquemment de l'objet
qu'elle se propose de réduire la matière en des types
définis sous la dénomination d'espèces chimiques.
En effet, une fois l'éther de Huygens admis, l'explication de la
propagation de la lumière par des vibrations ou des ondes
lumineuses se présentait clairement à l'esprit, en
considérant
l'air propageant les sons par des vibrations ou des ondes sonores, et
rien ne semblait plus simple que d'attribuer l'obscurité
à la cessation du mouvement de l'éther, comme le silence
à la cessation des vibrations ou des ondes de l'air. En outre,
Newton, reconnaissant explicitement des corpuscules dans la
lumière, ajoutait évidemment à l'analogie
de l'être lumineux avec l'être sonore, mais analogie qui
à mon sens
n'est pas complète eu égard à l'être
lumineux décidément complexe tandis que l'être
sonore ne l'est pas de la même manière.
Citations propres
à
montrer que l'éther de Huygens n'était pas l'éther
de Newton.
329. Je dois
revenir sur deux passages antérieurs où j'ai parlé
des opinions de Newton relativement à la composition de la
lumière et à son mode de propagation (
Passage page 139, § II,
définition des couleurs,
alinéa 137, questions XIII, XVIII, XIX, XXIII, XXIV,
indiquées. Passage
pages 197 et 198, alinéa 213, questions XIII et XXIII
textuellement reproduites. ). J'ai remarqué
qu'on avait exagéré la
différence existant entre la théorie de
l'émission, telle qu'on, l'avait
attribuée à Newton, et la théorie
généralement admise
aujourd'hui, dite des ondulations ou vibrations, attribuée
à Huygens et perfectionnée successivement par Thomas
Young et surtout par Fresnel. Après avoir lu et relu
attentivement dans ces derniers temps les trente et une questions qui
terminent l'
Optique
traduites par Goste, non seulement mon opinion a
été confirmée eu égard
à l'opposition qu'on a prétendu exister entre les deux
théories de la propagation de la lumière, mais je suis
convaincu aujourd'hui que le milieu éthéré ou
l'éther de
Huygens est tout à fait différent de ce que Newton a
appelé éther (ou
milieu éthérée, traduction de Coste).
Effectivement, les
citations suivantes montreront à tous la réalité
de cette
différence. [
Fresnel
anticipera sur l'espace-temps d'Einstein en montrant que
l'éther, au passage d'une masse telle qu'une planète ou
une étoile, doit être « agité » et que
donc, un certain mouvement curviligne des rayons lumineux doit pouvoir
être décelé.] Mais, avant de passer
outre, je ferai remarquer que Newton, exposant
des opinions qui, selon lui, n'étaient pas absolument
démontrées, les publiait avec
réserve sous la forme de questions. En les reproduisant telles
que j'en conçois le sens, qui selon moi n'est pas celui qu'un
certain nombre de savants y ont attaché, je croirais manquer
à la
modestie de mon titre de doyen des étudiants de France en
prêtant à faire croire que je les donne en juge de Newton
; loin de là ! si à mon grand regret on les jugeait trop
nombreuses, il faudrait en attribuer la cause à mes scrupules de
justifier par le plus de preuves possible l'interprétation que
je leur donne, et si l'on trouvait que la forme sous laquelle je les
présente pèche par trop de dogmatisme pour ce que le
grand homme a donné sous la forme de simples questions, je
répondrais que ma faute s'explique par l'intention d'avoir
été le plus concis possible.
Citations
-
1° Newton n'a jamais
cessé de considérer la
lumière (l'être lumière) que comme un milieu
composé de
sept espèces de lumières caractérisées
chacune par la
faculté de produire en nous une sensation de couleur
déterminée en agissant
sur l'organe de la vision par des corpuscules lumineux de grandeurs
diverses suivant la couleur, corpuscules inhérents à
chaque espèce de rayon qu'il disait aller en
diminuant de grandeur du rouge au violet. [
les longueurs d'onde diminuent
effectivement depuis les rayons violets jusqu'aux rayons rouges ; c'est
en ces termes que parle Newton quand il évoque les «
masses » différentes des corpuscules de lumière.]
QUESTION
XXIX
«
Les rayons de Lumière, ne sont-ce pas de fort petits
« Corpuscules élancez ou
poussez hors des Corps lumineux ?
« Car de tels Corpuscules
passeront fort bien à travers
« des Milieux uniformes en
Ligne droite sans se plier vers
« l'Ombre, comme il arrive
constamment aux Rayons de
« Lumière. Ils pourront
aussi avoir plusieurs proprietez,
« et les conserver en passant
à travers différens
Milieux,
« ce qui convient encore aux
Rayons de Lumière .
« Ainsi il ne faut, pour
produire toutes les différentes
« Couleurs de la Lumière
et tous ses différens
degrez de
« refrangibilité, si ce
n'est que les Rayons de
Lumière
« soient des Corpuscules de
différentes grosseurs; que les
« plus petits de ces
Corpuscules produisent le Violet (la
« plus foible et la plus sombre
de toutes les Couleurs) et
« soient le plus
aisément détournez du droit chemin
par
« les surfaces
réfringentes; et que les autres, à
mesure
« qu'ils sont plus gros,
produisent les Couleurs les plus
« fortes et les plus
éclatantes, le Bleu, le Vert, le
Jaune,
« et le Rouge, et qu'à
proportion de leur grosseur, ils
« soient toujours plus
difficilement détournez du droit
« chemin. »
-
2° l'éther de
Newton existe indépendamment
de l'être lumière comme les citations suivantes le
démontrent indubitablement.
QUESTION
XIX
«
La Réfraction de la Lumière ne provient-elle pas
de la
« différente
densité de ce MILIEU
ÉTHÉRÉE en différens en-
« droits, la Lumière
s'éloignant toujours des
parties du
« Milieu qui sont les plus
denses ? »
II est évident que la lumière qui se réfracte
n'est pas le milieu dans lequel elle se réfracte.
QUESTION
XXI
«
Ce Milieu n'est-il pas plus rare dans les Corps denses
« du Soleil, des
Étoiles, des Planètes, et des
Comètes, que
« dans les Espaces
Célestes vuides qui sont entre ces
« Corps-là ? Et en
passant de ces Corps dans des Espaces
« fort éloignez, ne
devient-il pas continuellement plus
« dense et par là
n'est-il pas cause de la gravitation
réci-
« proque de ces vastes Corps,
et de celle de leurs parties
« vers les Corps mêmes.
»
Si l'éther de Huygens est l'éther admis du plus grand
nombre des physiciens comme étant l'être lumineux, comment
s'imaginer que Newton aurait pu considérer cet éther
lumière comme la cause de la pesanteur et qu'il lui eût
attribué une force élastique de plus de 490 000 000 000
plus grande que celle de la force élastique de l'air ?
QUESTION
XXIII
-
3° Cette question,
citée textuellement (alinéa 213,
page 198), ne donnera-t-elle pas la preuve que l'éther de Newton
était absolument distinct de l'éther lumineuse, puisqu'il
dit en propre terme que ce qu'il appelle milieu
éthéré
était au fond de l'Sil et que là, mis en vibration par
les rayons de lumière, il propageait la cause de la
lumière par les
fibrilles solides, diaphanes et uniformes des nerfs optiques jusqu'au
lieu des
sensations, et il ajoutait : L'ouïe n'est-elle pas aussi produite
par les vibrations de ce milieu, ou de QUELQUE AUTRE, excitées
dans les nerfs acoustiques par les
trémoussements de l'air..... et ainsi des autres sens.
QUESTION
XXIV
-4° Mais la question XXIV
dissiperait tous les doutes, s'il en restait encore après avoir
lu ce qui
précède (question XXIII).
«
Le mouvement animal n'est-il pas produit par les vi-
« brations de ce Milieu,
excitées dans le Cerveau par la
puis-
« sance de la Volonté,
et propagées de là,
par les fibrilles
« solides, diaphanes et
uniformes des Nerfs, jusqu'aux
« muscles pour les contracter
et les dilater ? Je suppose
« que les fibrilles des Nerfs
sont chacune à part solides
« et uniformes; et que les
vibrations du Milieu
éthéré
« peuvent être
propagées le long de ces fibrilles
d'un bout
« à l'autre, d'une
manière uniforme, et sans aucune
inter-
« ruption, car les obstructions
dans les nerfs produisent
« des paralysies. »
[
ne serait-ce pas
là évoquer ce qui ressortit de l'influx nerveux ? Et cet
éther ne serait-il point là l'une des manifestations des
prorpiétés organoleptiques ? Chevreul n'en dira mot.]
Lorsque j'écrivais le résumé de cet écrit
suivi de considérations concernant les analogies et les
différences des
sons et des couleurs, je partageais l'opinion commune que le mot
éther employé par Huygens et Newton avait le même
sens pour les deux auteurs ; ce n'est qu'après l'impression que
j'ai reconnu l'erreur de cette opinion, et, chose remarquable, en
citant dans l'alinéa 213 la question XXI où Newton dit
dans la traduction par Goste (pages 496 et 497) :
« Ains, si l'on suppose que
l'éther,
« comme notre air, soit
composé de particules qui
tâchent
« à s'écarter les
unes des autres (car je ne sais
ce que c'est
« que cet éther) et que
ses particules soient
excessivement
« plus petites que celles de
l'air, ou MÊME QUE CELLES DE
« LA LUMIÈRE,
l'excessive petitesse de ses particules peut
« contribuer à la
grandeur de la force par laquelle ces
« particules peuvent
s'écarter les unes des autres; et par
« là rendre ce milieu
excessivement plus rare et plus
élas-
« tique que l'air, et par
conséquent excessivement moins
« capable de résister au
mouvement des corps
jettéz, et
« excessivement plus capable de
presser les corps gros-
« siers, par l'effort qu'il
fait pour se dilater. »
§ III-
NEWTON
ENVISAGÉ AU POINT DE VUE DE LA MÉTHODE A POSTERIORI.
330. Que le
lecteur me permette de donner à deux faits
généraux du paragraphe précédent (
§
II) le développement propre à en faire sentir toute
l'importance, et d'en ajouter un troisième eu égard
à Newton fondateur
d'une des bases fondamentales de la chimie.
- Le premier fait est l'analyse de la lumière en sept
espèces de rayons simples produisant en nous ces sensations de
sept couleurs différentes, et la confirmation du fait par la
synthèse des sept rayons colorés
reconstituant la lumière blanche.
- Le second fait est la distinction des propriétés que
j'ai
qualifiées d'organoleptiques d'avec les
propriétés physiques et les propriétés
chimiques que nous rapportons au monde extérieur, tandis que les
propriétés organoleptiques, pures sensations, sont en
nous ; par exemple la blancheur, les couleurs, les saveurs, les odeurs,
etc. Si l'on me reprochait de tomber dans la répétition,
je
renverrais le critique à la lecture de la XXXI° question, la
dernière de l'
Optique,
dans laquelle le lecteur verrait la grandeur du génie de Newton
ayant posé d'une manière incontestable une des bases de
la chimie, eu égard aux actions moléculaires accomplies
au contact apparent, et, en
raison de l'importance de ce fait, avoir montré à
tous la grandeur de la perte causée à l'esprit humain par
Diamant, le petit chien chéri de Newton, l'auteur de la
destruction de l'oeuvre du grand homme concernant la science
physico-chimique ! [
s'agit-il
de circonstances ayant trait à la destruction accidentelle de
certains papiers alchimiques que Newton conservait dans son laboratoire
? Westphall ne pense pas, quoi qu'il en soit, que la perte de ces
papiers ait engendré la grave dépression qui l'accabla
alors, où Newton présentait des traits typiques d'une
psychose délirante] C'est dire que nous
ajouterons :
- Un troisième
fait : Newton, auteur d'une des bases fondamentales de la chimie,
l'attraction moléculaire au contact apparent.
PREMIER
FAIT.
331.
Où, à mon sens, Newton a fait preuve du génie
chimique le plus élevé, c'est dans la manière dont
il a procédé après avoir réduit par
l'analyse
expérimentale la lumière blanche en un nombre de couleurs
qui ne subissaient plus de changement, quel que fût le nombre de
réfractions qu'il leur fît subir ; il eut recours à
la synthèse et reproduisit de la lumière blanche en
réunissant les
rayons qu'il avait séparés et qui affectaient les yeux de
couleurs diverses, de sorte qu'il confirma par la synthèse
expérimentale le résultat de son analyse
expérimentale. Du point élevé où j'envisage
Newton, il importe
peu qu'il n'ait employé qu'un moyen physique, le prisme de
verre, pour son analyse, et des moyens analogues pour sa
synthèse, puisque la lumière blanche est non une
combinaison, mais un simple mélange d'espèces diverses de
rayons causes des différentes couleurs qu'ils éveillent
en nous lorsqu'ils agissent séparément. Ce que je trouve
d'admirable dans ce même travail, c'est la distinction des
PROPRIÉTÉS PHYSIQUES, la
réflexibilité et la réfrangibilité des
différents
rayons, causes des couleurs distinguées les unes des autres par
ces propriétés
physiques inhérentes à leur nature et
indépendantes de
leur action directe sur les organes de la vue. Et ici mon admiration ne
porte pas sur un nombre qui dut être sept, indifférent
à mon sens. [
le
nombre 7 est lourd de cabale ! Est-il besoin de rappeler que les
Anciens connaissaient 7 planètes, qu'on connaissait 7
métaux, etc. Nous avons discuté de cela bien souvent dans
ces pages]
DEUXIEME
FAIT.
332.
Selon moi, une expérience qui n'est faite qu'une fois ne peut
être considérée au point de vue
scientifique que comme une observation, le contrôle seul est
indispensable pour lui imprimer le caractère scientifique; et
celui-ci n'est complet qu'à la condition d'avoir prouvé
l'exactitude de l'expérience au double point de vue de
l'exécution d'abord, et ensuite de l'interprétation.
Ainsi, lorsqu'il s'agit
de corps pesants, ce qui est essentiellement du ressort de la chimie,
une balance de précision est d'une absolue
nécessité, soit pour l'analyse, soit pour la
synthèse.
Newton, en recourant à l'expérience, a été
fidèle, ou plutôt a été le promoteur de
cette méthode; lorsqu'il s'est occupé de la composition
de la lumière, il a commencé par l'analyser au moyen du
prisme de verre, et il a confirmé ses conclusions en
réunissant les rayons séparés par une
opération de synthèse.
opération de la
synthèse de la lumière blanche
333. J'ai
hâte de prévenir toutes les erreurs possibles, et je parle
du sujet qui m'est le plus familier: c'est de la méthode
à POSTERIORI expérimentale, eu
égard au jugement que l'on porte du même homme en le
jugeant à des
époques postérieures à celles où il a
vécu.
Une règle à observer est de prendre en
considération dans le temps où il vivait l'état
des connaissances humaines en
général et les secours qu'il pouvait trouver dans les
appareils et les instruments de précision dont il pouvait
disposer. [
peu de
scientifiques, à l'époque de Chevreul, ont fait montre de
cette clairvoyance historique, visant à rappeler le paradigme de
l'époque actuelle : ainsi un alchimiste du XIIIe
siècle
devait trouver tout naturel, par un changement de couleur
éprouvé lors d'un phénomène
d'oxydo-réduction, qu'un métal soit converti en un autre
: exemple, transformation du vitriol vert en vitriol calciné en
blancheur où le fer pouvait donner l'impression d'être
transmuté en étain] Par exemple, qu'il
s'agisse de Newton et des sept couleurs
qu'il a admises comme simples. Eh bien ! je suppose qu'un savant du nom
de Brewster [
Brewster,
David
On a new analysis
of solar light, indicating three primary colours,
forming coincident spectra of equal lenght (Transactions of the
Royal
Society of Edinburgh XII 1831) ; A treatise on optics
(Lea & Blanchard, Lontoo & Philadelphia 1838)]
ait mis hors de doute qu'il n'existe en
réalité que trois couleurs simples, le rouge, le jaune et
le bleu, parce qu'il serait parvenu à
réduire les couleurs binaires des artistes à ces trois
couleurs en les faisant passer dans des liquides qui les eussent,
ramenées aux trois couleurs simples. De tels résultats ne
seraient point un motif pour amoindrir en quoi que ce soit la gloire de
Newton; Newton étant à mon sens
irréprochable d'avoir considéré comme simples les
couleurs rouge, orangée, jaune, verte, bleue et violette.
334. Personne
plus que moi n'apprécie la distinction établie par
Newton, d'une part entre des
propriétés qui, comme celles de l'ordre physique et de
l'ordre chimique, inhérentes aux corps, sont attribuées
sans erreur
à ces mêmes corps, et je parle des
propriétés qu'il est
possible. d'apprécier d'une manière précise au
moyen de la
balance ou de tout autre instrument, et d'une autre part de
propriétés équivalentes à de pures
sensations,
telles sont les couleurs, les odeurs, les saveurs, et j'ajouterai, pour
dire toute ma pensée, les propriétés des aliments
indispensables à la vie de tout être organisé,
celles des
médicaments, des poisons, en un mot toutes les
propriétés appartenant
à des corps qui agissent d'une manière quelconque sur les
organes externes ou internes des êtres vivants.
335. J'ai
distingué, de 1818 à 1826, sous la
dénomination d'organoleptiques, l'ensemble de ces
propriétés comme formant un troisième ordre
distinct des
propriétés physiques et des propriétés
chimiques, avec lesquelles on
n'avait pas cessé de les confondre jusqu'à cette
époque, où Newton fut si bien inspiré de dire les
couleurs sont en nous et non dans la lumière qui les fait
naître en nous. C'est surtout en parlant de Leibnitz que nous
apprécierons l'importance de la distinction faite par Newton des
propriétés inhérentes à la lumière
comme la différence
de réflexibilité et de réfrangibilité de
ses divers rayons, et la
propriété spéciale à ces rayons qui ne sont
pas colorés, de produire
chacun en nous une sensation qui est spéciale à chacun
d'eux. [
ceci nous
amène d'ailleurs, tout naturellement, aux
propriétés organoleptiques si particulières,
déclenchées par les effets d'astérisme et bien
d'autres encore des pierres gemmes taillées ; déjà
nous éprouvons un plaisir singulier à contempler une
améthyste dans sa gangue de quartz. Quelle en est la raison ?
Pourquoi de telles couleurs déclenchent-elles en nous des
sentiments relevant de l'esthétisme ?]
TROISIÈME
FAIT.
Newton auteur d'une des bases fondamentales de la chimie, l'attraction
moléculaire au contact apparent.
336. Newton
est le premier qui ait mis hors de doute l'attraction
moléculaire au contact apparent comprenant la cohésion,
quand des molécules homogènes
simples ou complexes sont solides ou liquides, et l'affinité,
quand des molécules de nature différente se combinent ou
s'unissent pour former des composés en proportions
définies ou en combinaisons indéfinies, au nombre
desquelles je comprends les composés résultant d'une
affinité
capillaire, quand un corps solide s'unit à un autre corps en
conservant sa forme solide et quelques autres des
propriétés qu'il présentait avant la combinaison.
337.
D'après cette manière de voir, doit-on
s'étonner que je n'aie pas été vivement
frappé de
l'éminence du génie de Newton à une
époque où la
chimie n'existait pas encore, de le voir en devancer l'esprit, eu
égard à la
lumière qu'il envisage comme un être complexe quant aux
sept espèces de lumières simples constituant la
lumière
blanche par leur ensemble ? Complétons ce qu'il y a de
remarquable, selon moi, dans l'esprit de Newton.
La réduction de la lumière en sept rayons simples lui
suggérant la pensée que les couleurs ne sont point
inhérentes à la lumière, mais que pures sensations
elles sont
en nous, et que leur cause réside dans les rayons simples,
différant les uns des autres par la réflexibilité
et par la réfrangibilité, propriétés qu'il
fait
dépendre des grandeurs respectives des corpuscules lumineux,
leurs grandeurs allant en décroissant graduellement du rouge,
dont les corpuscules sont les plus gros, jusqu'au violet, dont les
corpuscules sont les plus petits. [
rappelons que là où
Newton pense « masse », il faut comprendre longueur d'onde]
338. Newton,
en distinguant les propriétés physiques de la
lumière, qui sont inhérentes à ses rayons, la
réflexibilité et la réfrangibilité, d'avec
les couleurs pures,
sensations dont les différents rayons sont les causes, a, le
premier, eu le mérite de distinguer les propriétés
que j'ai
qualifiées, de 1818 à 1826, de propriétés
organoleptiques,
purs effets de causes qui sont dans les rayons incolores en dehors de
nous et que, par une manière de parler inexacte, nous qualifions
par l'effet dont chacun est la cause. Je développerai plus loin,
en parlant de Leibnitz, l'importance de la distinction des
propriétés organoleptiques, appartenant aux êtres
vivants, d'avec les
propriétés physiques et les propriétés
chimiques que nous observons bien avec nos sens, mais dont les actions
qu'ils ressentent sont rapportées sans hésitation comme
des manifestations qui
ont lieu hors de nous.
339. En
relisant encore récemment la question XXXIe, la dernière
de l'
Optique,
mon étonnement s'est accru du nombre et de l'importance des
observations qu'il a faites en ce qui ressortit à la chimie,
cette science qui, à cette
époque, était entièrement à créer.
On ne peut méconnaître en lui un génie
créateur en lisant la manière dont
il rattache à l'attraction moléculaire, au contact
apparent, ce
qu'on a appelé après lui l'affinité
élective, une des bases de la chimie, puisque c'est elle qui
permet, avec le concours des forces physiques, de faire l'analyse des
corps composés, en éliminant un de leurs composants par
un autre corps qui en prend la place. [
cette affinité élective
fut le but de sa recherche en chimie et l'a conduit à
évaluer les postulats de l'alchimie : comme nous l'avons
écrit dans la section sur les Principes,
il a cru trouver dans le régule étoilé
d'antimoine, l'une de ces affinités ou d'attraction
particulière]
340. Le temps
écoulé depuis Newton jusqu'à nos
jours a été favorable à ses distinctions de la
lumière en diverses espèces de rayons. Non seulement
beaucoup d'actions inconnues de son temps ont été
découvertes, parmi lesquelles il
s'en est trouvé dont les différences étaient
grandes, eu
égard aux couleurs que les rayons causes de ces actions
déterminent en nous, et fait remarquable sur des corps
inorganiques et sur des
êtres vivants, actions qui ont conduit les savants les plus
sévères à désigner ces rayons par
les couleurs spéciales dont ils nous affectent; de là
l'expression de rayons violets donnée surtout à ceux qui
sont le plus
disposés à agir chimiquement sur les corps, et nous ne
pouvons trop insister sur l'influence de la lumière en
photographie, la grande découverte de Nicéphore
Niépce. [
il se
pourrait que Chevreul ait mis la
main, sans qu'il s'en fût aperçu, sur la radio
activité naturelle car il employait des sels d'uranium ; il fait
état de leur luminescence et de leur activité dans la
nuit... plus de trente années avant Becquerel]
Enfin, n'est-il pas de toute justice de rappeler l'importance des
rayons dans les spectres lumineux de couleurs déterminées
servant de moyen de reconnaître
l'espèce chimique du corps dans lequel on les observe ? Sans
exagérer ces phénomènes, il est
impossible d'en nier l'importance.
341. Si nous
avons sans hésitation exprimé notre admiration pour les
travaux de Newton, nous ne garderons pas le silence sur deux points
où le grand homme, en subissant l'influence de son
siècle, admet des opinions populaires que partageaient un grand
nombre de personnes distinguées appartenant à toutes les
professions
libérales de la société. [
Chevreul introduit ici l'un de ses
sujets favoris : l'alchimie. Remarquons à nouveau combien il est
singulier qu'un savant professant que l'alchimie est toute
entière chimérique, ait écrit tant de lignes sur
les vieux alchimistes dont il possédait une bibliothèque
considérable dans la bibliothèque de son bureau du jardin
botanique, cf. fonds Chevreul]
- Le premier point concernait l'influence des nombres. Le nombre 7 fixa
l'attention de Newton à diverses époques de sa vie. Il
s'agissait d'une concordance harmonique entre les sept tons musicaux et
les couleurs simples au nombre de sept, selon Newton. N'ayant jamais
partagé cette manière de voir, j'ai eu recours à
l'amitié
de M. Gilberto Govi, juge si éclairé dans l'histoire des
sciences
et des arts du moyen âge, et, à ma grande satisfaction, il
m'a adressé une lettre détaillée
accompagnée d'une figure coloriée qui rend sensibles aux
yeux cinq opinions diverses que Newton a eues à
différentes époques de sa vie,
preuve en définitive qu'il n'a jamais eu de manière de
voir
décidément arrêtée sur ce sujet. Tout le
monde partagera cette opinion après la lecture de la lettre que
M. Govi a bien voulu m'écrire. [
le symbolisme du nombre 7
dépasse, on s'en doute, celui, assez circonscrit finalement, de
l'alchimie. Nous laissons au lecteur effectuer des recherches
spécifiques sur ce site,cf. index]
- Le deuxième point concerne l'alchimie. Cette prétendue
science dont le but était la transmutation de matières de
vil prix en matières des plus
précieuses, telles que or, argent, diamant même, elle
captivait des hommes appartenant à toutes les classes de la
société, du moment où il s'agissait de convertir
des substances sans valeur en matières les plus
précieuses pour la société humaine. A la
vérité, ce
n'était pas cette transmutation que cherchait Newton, mais dans
sa XXXe question il écrit :
«
Pour ce qui est du changement des corps en lumière
« et de la lumière en
corps, c'est une chose très
conforme
« au cours de la nature qui
semble se plaire aux transfor-
« mations. »
Enfin les dernières lignes de la XXXe question sont celles-ci :
«
Or, parmi toutes ces transformations si diverses et
« si
étranges, pourquoi
la nature ne changerait-elle pas
«
aussi les corps en
lumière et la lumière en des
corps ? »
[A cela nous
ajouterons que le lecteur fera bien de lire ce que Chevreul
écrit au § 84 de son Histoire des
Connaissances chimiques, où il fait lui-même la part
de l'alchimie positive et de l'alchimie chimérique. Ce n'est pas
pour rien, certainement, qu'il a également consacré de
longs articles à Artephius
et à Cambriel, où il a, dans
ce dernier cas, poussé la virtuosité à
écrire une véritable histoire de l'alchimie, en ne
commentant nullement les 19 Leçons d'Alchiie de Cambriel dont,
de son propre aveu, il n'y avait rien à tirer...]
§ IV
LEIBNITZ.

FIGURE II
(Leibniz)
342. Je ne
puis, après avoir parlé de Newton, garder le silence sur
Leibnitz; car me taire sur le génie de l'homme qui fut à
juste titre considéré comme digne de lui
être comparé, serait manquer aux raisons qui m'ont
déterminé à parler de Newton eu égard
à son génie
expérimental et à la méthode qu'il appliqua
à la. philosophie
naturelle. C'est surtout à ce point de vue qu'il diffère
de Leibnitz et
que je me félicite d'être de l'opinion
énoncée
par M, Biot dans l'excellent article Leibnitz de la Biographie ancienne
et moderne des frères Michaud, article dont M. Biot fut
collaborateur avec Maine de Biran, Stapfer et Duvau. Voici les paroles
de Biot que je reproduis avec la conviction parfaite
de leur justesse :
«
..... qu'ainsi il faut en revenir à la simple discussion
« des
preuves positives, et si
nous ne nous sommes pas fait
«
illusion dans l'exposition
que nous avons donnée plus
« haut,
celles-ci s'accordent
très bien entre elles pour
«
montrer que Newton et
Leibnitz ont trouvé tous deux
« le
calcul
infinitésimal indépendamment l'un de
l'autre
« par
leurs propres efforts et
même par des
considérations
«
qui n'ont rien de commun.
»
[Au-delà
de la querelle concernant l'invention du calcul infinitésimal -
on sait que Newton et Leibniz l'ont découvert
séparément, Newton ayant appelé sa méthode
la théorie des fluxions - on peut voir une différence
conceptuelle fondamentale entre les deux : pour Newton, l'espace est
l'organe dont Dieu se sert pour sentir les choses ; c'est ce qu'il
appelle le Sensorium
Dei, que nous avons déjà vu lors de la section
consacrée à Chevreul,
critique de Salverte. Mais le dieu de Newton laisse libre
cours à sa création et n'intervient plus. En ce sens, il
s'agit de notre Fiat Lux qui caractérise ce que les physiciens
modernes appellent le Big Bang... Tout autre est la conception de
Leibniz, pour qui Dieu a tout vu, tout prévu et qui n'accepte de
se manifester que par sa grâce. Il y a plus : on peut montrer que
ce débat n'est pas clos. En effet, on trouve dans certaines
philosophies des sciences, là encore, modernes, une
théorie dite de l'anthropomorphisme selon laquelle nous
n'existerions pas si certaines constantes n'étaient pas ce
qu'elles sont : constante de Planck, nombre d'Avogadro, etc. Par
là se retrouve le dieu de Leibniz. Il y a lieu de croire
qu'Einstein devait défendre un dieu beaucoup plus proche de
celui de Newton. Qu'est, en effet, notre espace-temps, si ce n'est le Sensorium Dei de
Newton ?]
343.
Leibnitz subordonne tout à l'idée de force ou de cause,
et à l'un ou l'autre de ces mots il rattache
l'idée d'effet ou de phénomène dont cette force ou
cette cause
est capable ; la véritable force active renferme l'action en
elle-même; elle est entéléchie. [
i.e. un accomplissement ; les
Chrétiens diraient : la parousie ; les disciples de Bouddha, le
Nirvana, etc.] Une conséquence de cette
manière de voir est que tout ce qui existe possède en soi
l'activité, ainsi que les
effets ou phénomènes dont cette force ou cette cause est
capable. Tout ce qui existe dans le monde est donc actif. Dès
lors, l'inertie d'une matière est une erreur. Par exemple, si le
minéral est en repos, ce n'est point en vertu de
l'inertie; ce minéral est sans cesse actif, mais des forces
extérieures font équilibre à son activité
qui agit constamment. L'expression qu'un corps donne le mouvement
à un autre est fausse; le mouvement étant inhérent
au corps, il se meut dès que les forces extérieures qui
lui
faisaient équilibre cessent d'agir. [
raisonnement qui, s'il ne s'applique
que bien difficilement aux corps macroscopiques, prend tout son sens si
l'on considère le mouvement brownien, ou même et qui plus
est, les inter actions chimiques et les liaisons ioniques. Mais
à partir de là, ce n'est plus la force de gravitation qui
intervient, et rien ne dit que Newton eut été d'accord
avec Leibniz sur la nature de la force prévalent dans ces
inter-actions.]
344. La
science de I'ÊTRE est suprême; Leibnitz y rattache toutes
les conceptions et les faits de la nature externe et de la nature
interne. La vérité et la réalité n'existent
que dans
les abstraits, et non dans les concrets dont on attribue la perception
à nos sens. Cette proposition est absolument opposée
à la
méthode a posteriori expérimentale.
345. La plus
grande intimité existe entre les mathématiques et la
métaphysique, science des réalités,
dit Leibnitz, lorsqu'on sera parvenu au moyen de signes parfaitement
définis, comme le sont les signes mathématiques, à
exprimer tous les rapports d'union dans les derniers abstraits,
représentant à la fois les dernières raisons de
l'entendement et les premiers éléments de toutes nos
idées.
346. Les
conséquences de cette manière de voir sont : que le
possible est avant l'actuel;l'abstrait
avant le concret; la notion universelle avant la notion
particulière. Ces expressions présentent un sens
absolument contraire à
l'esprit de la méthode a posteriori
expérimentale,
347. Tout ce
que je viens de dire de Leibnitz est le résumé aussi
fidèle que j'ai pu le faire de la
partie de l'article consacré à ce grand homme dans la
Biographie ancienne et moderne des frères Michaud. Cette partie
de l'article rédigée par Maine de Biran, dont
l'admiration pour le philosophe allemand ne peut être mise en
doute par personne, est importante selon moi par le jugement qu'il en
porte lorsqu'il fait la remarque fondée que le philosophe, le
plus spiritualiste en réalité, l'auteur de
la Monadologie, est arrivé à une conclusion qui, au fond,
rappelle celle de Spinosa favorable au panthéisme. Citons les
paroles de Maine de Biran (
Biographie
des frères Michaud, tome XXIII, imprimée
en 1819, article Leibnitz, page 606, colonne 2e.) :
«
Aux yeux de Leibnitz, en effet, comme, à ceux de
« Spinosa, l'ordre et la
liaison régulière
établie entre les
« notions ou les termes
correspondent parfaitement, ou
« même sont identiques
à l'ordre et à la
liaison réelle des
« choses
de la nature des êtres tels qu'ils sont. C'est sur
« la même supposition que
se fondent et la monadologie
« et le panthéisme...
»
Je renvoie la suite au texte
original. [
On pourrait
dire que la différence de conception du monde entre Leibniz et
Newton est à l'égale de celle qui sépare Platon
d'Aristote ; et l'on pourrait prendre exemple sur un
théorème de mathématiques. Ne peut-on point dire,
en effet, que la substance même de ce théorème
existe de toute éternité et que le cocnept qu'il
véhicule est indépendant de l'esprit humain, puisque par
définition, s'il est démontrable, c'est que, en soi, il
existe de toute éternité ?]
348. Dans
l'intérêt de la méthode A POSTERIORI
expérimentale, et sans hésitation dans
l'intérêt de la
VÉRITÉ, je ne puis m'empêcher de faire les
réflexions que le passage précédent me
suggère de la part d'un spiritualiste
aussi convaincu que l'était Maine de Biran, et de l'opinion si
sincère qu'il avait de la grandeur du génie de Leibnitz,
en voyant ce même Leibnitz se livrer à une critique de
l'enthyméme célèbre de Descartes : Je pense, donc
je suis. Certes! Leibnitz, en se livrant à une critique aussi
détaillée et aussi grave qu'elle l'est dans les termes
dont il l'exprime, montrait qu'en l'écrivant il devait
être bien
éloigné de prévoir qu'un de ses grands
admirateurs, Maine de Biran, en ferait l'application à
lui-même, Leibnitz, dans le XIXe siècle ! Et en rappelant
encore que le père Malebranche, spiritualiste aussi absolu que
Leibnitz, fut le sujet de la même critique, à savoir que
lui, Malebranche, s'était rencontré dans la route qui
avait
conduit Spinosa au panthéisme. On a raison de
réfléchir
à de tels faits eu égard aux hommes et à la
recherche de la
vérité d'après une méthode donnée
pour conduire à
la vérité absolue; enfin finissons par une
dernière remarque concernant Maine de Biran lui-même,
c'est que la citation du passage que j'ai faite dans l'alinéa
précédent
(
347) sur l'analogie de raisonnement entre Leibnitz
et Spinosa est précédée de ces paroles :
«
Cette foi de
l'auteur du Sys-
« teme des monades dans la
réalité des concepts
les plus
« abstraits ne peut se comparer
qu'à celle de Spinosa,
« esprit aussi
éminemment et plus exclusivement logique,
« pour qui rien ne pouvait
contre-balancer ni détruire la
« haute puissance des
déductions. »
Or, je le demande, cette puissance du raisonnement reconnue à
Spinosa ne paraîtrait-elle pas appartenir
à un spinosiste plutôt qu'à un admirateur de
Leibnitz?
349. Si deux
hommes ont été doués au plus haut
degré connu du génie mathématique, si aucun nom ne
peut
être mis au-dessus des leurs, et si Biot, avec raison, les
considère comme ayant chacun de son côté
découvert le calcul infinitésimal, ces deux hommes
possédaient les
qualités les plus diverses quant au mode de l'expression de
leurs idées; et malgré cette diversité
d'idées
scientifiques, tous les deux ont eu la conviction parfaite de
l'existence d'une cause première divine.
350. Il est
incontestable que Newton ne cesse pas d'être fidèle
à la philosophie naturelle en
recherchant avant tout la cause immédiate des effets ou
phénomènes
qu'il voulait connaître, et toujours en recourant à
l'expérience quand elle était possible, tandis que
Leibnitz s'abandonnait exclusivement à une métaphysique
poussée
à l'extrême de l'abstraction, parce qu'à l'instar
des mathématiques
elle recourait à des signes parfaitement définis et
coordonnés entre eux par une logique sévère
rappelant le raisonnement des mathématiques.
351. Or c'est
surtout le génie de l'expérience qui me frappe dans les
écrits de Newton, et le motif qui m'a déterminé de
le choisir comme exemple d'une
faculté qui est fort loin d'avoir été
appréciée
à sa valeur et par ses contemporains et par des savants dont
l'admiration pour l'éminence du génie mathématique
a tenu les
yeux fermés sur son génie si élevé pour
découvrir la vérité à l'aide de
l'expérience.
352. Avant de
passer à l'examen comparatif de la méthode
préconisée par-chacun de ces grands génies
(
§ V) d'abord sur la méthode A
POSTERIORI de Newton, ensuite sur la méthode A PRIORI au point
de vue le plus absolu, sans
laquelle jamais Leibnitz n'eût pu écrire sa Monadologie,
il est nécessaire de comprendre le sens de l'expression de la
faculté d'abstraire qualifiée d'admirable par
Leibnitz, car c'est grâce à cette faculté qu'il a
pu composer une
partie de ses oeuvres. Je ne m'élèverais pas contre la
qualification donnée à cette faculté, si
l'illustre philosophe
en la pratiquant eût dit d'une manière claire et
précise ce
qu'était en réalité la chose qu'il séparait
de la chose sur
laquelle il portait son attention à l'exclusion de la
première; par exemple, quand il suppose avoir substitué
à des parties matérielles douées de
l'étendue limitée et
de l'impénétrabilité, je ne vois pas comment il
fait abstraction de ces parties en y substituant des unités qui,
insensibles à nos
sens, donnent le caractère de la substance à une chose
qui
n'agit ni sur les sens ni sur l'imagination, et je me demande s'il n'y
a pas là une pétition de principe ? Je reviendrai sur
ce sujet à la fin du paragraphe suivant (
§
V).
353. Les
faits précédents et les conclusions que j'en ai
déduites au point de vue de la critique la plus
élevée profitant des lumières que le temps apporte
incontestablement à toute société humaine capable
d'en
profiter, ne peuvent être vus avec indifférence à
l'époque actuelle où l'amour du progrès est dans
toutes les bouches. Or il ne suffit pas que des découvertes
soient faites par la science, il faut que dans le gouvernement et dans
l'administration et encore dans le public il se trouve des hommes
capables de les apprécier avec indépendance pour que des
choses données comme nouvelles le soient en
réalité et
que l'application en soit réellement utile. Or, en toutes choses
d'un intérêt public, pas de
déception; et de là nécessité de juger le
mieux
possible tout ce qui peut contribuer au vrai progrès de la
société. A cet égard, rien de plus
intéressant que la connaissance des méthodes
scientifiques dont il existe deux espèces absolument distinctes,
la méthode A PRIORI et la méthode A POSTERIORI; la
première a dû précéder la
seconde, suivant l'ordre chronologique des sociétés :
mais dans les temps
modernes c'est évidemment la seconde qui prédomine;
l'étude comparative que nous faisons de Newton qui n'a jamais
admis que la méthode a posteriori avec Leibnitz, qui admet la
méthode A PRIORI de la manière la plus absolue, ont dans
les rapports dont nous parlerons une importance
extrême et incontestable.
§ V.
NEWTON ET LEIBNITZ
AU POINT DE VUE DE LA MÉTHODE.
354. Quel que
soit mon peu de disposition à mettre des personnes et des
opinions en opposition, à cause de l'abus si fréquent de
cette manière de raisonner en faveur de l'un des termes de la
comparaison et au détriment de l'autre, la différence est
telle entre les deux grands hommes dont je parle, que je vais exposer
aussi brièvement que possible les principales opinions de Newton
et de Leibnitz, eu égard à la méthode qui les a
dirigés dans l'étude de la matière du monde
extérieur.
355.
L'intervention de l'expérience dans un sujet scientifique se
présente à tout esprit sévère
désireux de trouver la cause immédiate d'un effet, d'un
phénomène du
monde extérieur, parlant aux sens ; et si cet esprit est celui
de
Newton, il sent d'abord le besoin de connaître toute personne
qu'il suppose avoir quelque connaissance de ce qu'il ignore. Il ne se
borne pas à consulter des hommes d'étude, il veut savoir
ce que la pratique de tous les jours avait appris à de simples
ouvriers, ne doutant pas de ce
que cette source est susceptible de donner de bon, lorsqu'on sait y
puiser. Newton n'ayant pas encore douze ans, étudiant à
Grantham et en pension chez un modeste apothicaire, avait
déjà donné des preuves de
l'aptitude dont je parle, comme nous l'avons vu plus haut. En
définitive, Newton, avec le génie mathématique
le plus élevé et le génie de l'expérience,
est
l'homme de la méthode a posteriori, comme Leibnitz, doué
pareillement
du génie mathématique le plus élevé, est
l'homme de la méthode a priori la plus absolue eu égard
à la
métaphysique.
356.
Leibnitz, en recourant à la faculté d'abstraire, la
qualifie d'admirable, parce qu'en effet c'est en en usant qu'il arrive
à réduire en quelque sorte à rien ce qu'on
appelle l'étendue et l'impénétrabilité, ces
deux
propriétés essentielles à ce que nous appelons la
matière. Or Leibnitz,
en avançant qu'en faisant abstraction par le raisonnement de ces
propriétés qu'il admet comme étrangères
à la substance, arrive à ce résultat, qu'en
substituant à
tous les points résistants ou impénétrables qui
nous
donnent la connaissance de l'étendue matérielle des
unités
numériques, êtres réels de la nature qui ne tombent
ni sous les sens ni sous l'imagination, mais seulement sous la vue de
l'entendement pur, identique à celle de Dieu même, tout
sera clair et vrai ! Évidemment personne dans l'état
actuel des connaissances humaines ne peut admettre que tout est
illusion dans les sciences qui étudient la nature au point de
vue des espèces chimiques, caractérisées chacune
par
un ensemble de trois ordres de propriétés : les
physiques,
les chimiques et les organoleptiques.
357. Il
était permis au seul Leibnitz, un des inventeurs du calcul
infinitésimale de passer de la rigueur des signes
mathématiques à la métaphysique, se croyant
autorisé, à ne tenir compte ni de l'étendue ni de
l'impénétrabilité de la matière, assimilant
ces propriétés à de
simples modalités des sens de la vue et du toucher, et
dès lors
conformément à la manière de se représenter
les idées
archétypes de Platon comme les réalités de nos
connaissances, au
détriment des connaissances acquises par l'intermédiaire
de nos sens, selon lui simples modalités de ces organes, comme
je viens de le dire. [
N'y
a-t-il pas là contradiction ? Car Chevreul semble signifier par
là que Leibniz envisageait les connaissances sous le rapport de
leurs qualités organoleptiques ?]
358. Quelle
est la conséquence d'une telle manière de voir? C'est de
confondre ensemble les corps les plus différents, en partant de
la faculté d'abstraire, qualifiée d'admirable. Où
conduit-elle quand on la pratique, à l'instar
de Leibnitz ? A confondre ensemble les choses et les objets les plus
disparates. Je renvoie à l'alinéa
352
du § IV.
359. Prenons
un exemple palpable ; supposons trois cylindres : le premier de plomb,
le deuxième d'or, et le troisième une pile voltaique.
Citons d'abord le passage suivant de l'article Leibnitz, de la
Biographie ancienne et moderne, XXIIIe volume, page 610,
deuxième colonne :
«
..... Ainsi l'étendue qui s'offre au toucher et à
la vue
« et qui n'est qu'une forme de
ces sens, se résout dans
« les unités
numériques, seuls êtres
réels de la nature qui
« ne tombent ni sous les sens
ni sous l'imagination, mais
« seulement sous la vue de
l'entendement pur, identique à
« celle de Dieu même, car
nos sensations ne sont, comme
« celles des animaux, que des
perceptions plus ou moins
« obscures de ce qui est dans
l'entendement divin, de la
« manière la plus
éminemment distincte ou
adéquate. »
360. N'est-il
pas de toute évidence que ce passage de Maine de Biran,
exprimant fidèlement les pensées de Leibnitz, n'a aucune
signification vraie? Il est en contradiction avec l'observation des
facultés instinctives et intellectuelles des animaux et de
l'homme. [
Leibniz envisage
avant tout, semble-t-il, l'espace de liberté dans lequel se meut
l'homme. C'est en ce sens qu'il parle « d'unité
numérique ». Tout cela est devenu évident avec le
développement de l'informatique et le traitement d'images. C'est
bien d'abstraction pure qu'il faut alors parler.] Les
instincts sont décidément innés chez les
animaux, quoi qu'en ait dit Condillac, et tout esprit logicien et
observateur non prévenu ne peut se refuser à admettre des
différences plus ou moins prononcées entre les individus
d'une même espèce de vertébrés, ni
méconnaître, chez les espèces d'animaux vivant en
société, une
supériorité des chefs de bande relativement aux autres
individus subordonnés de l'association. Les facultés
instinctives sont bien moins prononcées chez
les enfants, de l'homme et de la femme, enfants dont la faiblesse
extrême exige, de la mère surtout, des soins
continus d'une durée dépassant quelquefois plusieurs
années, soins tels que la généralité des
enfants oublient
des circonstances qui plus tard pourraient leur expliquer des
dispositions, des penchants, des habitudes qu'ils manifesteront
jusqu'à leur mort. L'instinct est bien plus manifeste chez les
animaux dont l'éclosion a lieu dans des circonstances où
les petits
sont privés des soins de leur mère et de leur père.
361. Allons
plus loin, parlons en principe de l'assimilation des sensations de
l'homme à celle des animaux. Si les besoins matériels de
la vie de l'un et des autres, au premier aspect, semblent avoir quelque
similitude conformément aux idées de Leibnitz,
bientôt la
réflexion viendra établir des différences
incontestables eu égard
à l'intervention, chez l'homme seul, de sa conscience et de son
intelligence qui font de lui l'unique espèce perfectible, et
cela pour les propriétés organoleptiques mêmes, qui
au premier aspect semblaient plus que les autres
propriétés
rapprocher les êtres comparés. Les beaux-arts, les
belles- lettres, l'histoire, les sciences mathématiques et les
sciences naturelles aidées par l'expérience et les
instruments de précision concourant avec le raisonnement le plus
sévère répondront à Leibnitz NON. Ils lui
diront :
«
Entre
les choses que vous assimilez dans l'univers tel qu'il est et
« tel que l'homme peut le
connaître avec les organes et
« l'intelligence dont il est
doué, vous êtes dans le
faux,
« et par une pétition de
vos soi-disant principes, vous
« arrivez à confondre
les trois cylindres de plomb, d'or
et
« de pile voltaïque en une
même idée ; en ce
que vous assi-
« milez, comme identiques, par
la faculté d'abstraire que
« vous qualifiez d'admirable,
trois objets dont les diffé-
« renées sont
incommensurables. »
362. Si
maintenant j'applique à la méthode de raisonner
a priori conforme aux écrits de Leibnitz dont je parle, la
considération du temps qui s'est écoulé depuis
leur publication jusqu'à nos jours, je constate qu'elle est loin
d'avoir confirmé l'exactitude des opinions qui y sont
énoncées eu égard à l'aspect sous lequel je
les examine. Leibnitz a critiqué Descartes de la manière
la plus rigoureuse, au point de vue même de la logique, et il l'a
trouvé en défaut; il a usé de tous les
raisonnements pour
montrer qu'en voulant prouver par son Enthyméme l'existence de
Dieu, il avait raisonné à la manière de Spinoza,
et comme lui était arrivé au panthéisme ou
spinozisme. [
on pourra
lire Leibniz,
critique de
Descartes par Yvon Belaval, Gallimard, 1973 qui est une somme
sur le sujet] A ce sujet je ne puis me défendre
de citer le passage suivant de Maine de Biran (
Extrait
de la Biographie ancienne et moderne des frères
Michaud, tome XXIII, page 606, deuxième colonne.) :
«
Mais cette foi logique de Leibnitz remonte plus haut que les signes;
elle tire son
« caractère tout absolu
de la nature même des
principes,
« tels qu'elle entend dans un
sens rapproché de celui des
« idées modèles
ou archétypes de Platon,
ainsi que nous
« le verrons ailleurs. Cette
foi de l'auteur du système
des
« monades, dans la
réalité des concepts les plus
abstraits,
« ne peut se comparer
qu'à celle de Spinoza, esprit aussi
« éminemment et encore
plus exclusivement logique pour
« qui rien ne pouvait
contre-balancer ni distraire la toute-
« puissance des
déductions. »
363.
Examinons Newton au point de vue de la philosophie naturelle
procédant par la méthode à
posteriori dans la recherche de la cause immédiate d'un
phénomène, en
recourant à l'expérience toutes les fois qu'elle est
possible,
et dès lors considérant les sens comme des organes de
découverte dont les sensations doivent être soumises
à un contrôle propre à confirmer à la fois,
l'exactitude de
l'observation ou de l'expérience, et en outre l'exactitude de
l'interprétation dont elle est l'objet, avant de l'accepter
comme vraie. Car telle est ma manière d'envisager la philosophie
naturelle préconisant la méthode a posteriori
expérimentale. La chimie n'existait pas du temps de Newton et il
est vrai, comme je l'ai dit, qu'il en prévoyait l'esprit, en
arrivant à la conclusion que I'ÊTRE LUMINEUX est complexe
et formé de différents rayons caractérisés
par
des propriétés définies, principalement la
reflexibilité et la
réfrangibilité, propriétés physiques; mais
ce qui à mon sens
ajoute à l'importance de cette découverte si originale,
ce fut la distinction qu'il établit, dès cette
époque, entre la
sensation de couleur spéciale que chaque rayon qu'il
considérait comme
pur de toute lumière étrangère à la sienne
produisait, en nous affectant constamment de la même sensation de
couleur, et en insistant'avec juste raison sur le fait que la sensation
de couleur était en nous et non dans la lumière. [
c'est le type même de la
propriété organoleptique, du ressort psycho sensoriel]
Dès lors il attribua la différence des rayons purs
à la différence de grosseur des corpuscules lumineux,
dont ceux qui nous affectent de la couleur rouge étaient les
plus gros, et ceux qui nous affectent du violet étaient les plus
petits; et c'est en raison de ces différences de grandeur que
les premiers étaient moins réfrangibles et moins
réflexibles que les corpuscules qui nous affectent du violet.
364.
Rappelons maintenant les citations que j'ai faites des opinions de
Newton, relativement à la propagation de la lumière et
à la distinction des rayons lumineux
différemment ré flexibles et différemment
réfrangibles
donnant lieu constamment à une même couleur.
- A. D'après les
citations exprimées plus haut
(alinéa
328), en comparant la propagation de
la lumière à celle du son, Newton n'a jamais
rejeté la propagation de la lumière par
vibration ou ondulation. Loin de là, puisque lui-même a
comparé l'une à l'autre.
- B. Si cet accord existe pour
Newton entre la propagation de la lumière et celle des sons, la
distinction des rayons lumineux en rayons simples est bien plus
prononcée pour lui que ne l'est la distinction des sons entre
eux eu égard à la gravité et l'acuité, car
je
ne parle pas de la différence du timbre. Dès que Newton
admet des différences de grandeur entre les corpuscules lumineux
qui sont différemment réfrangibles et différemment
réflexibles, et qu'il
leur attribue une propriété spéciale et permanente
de
produire la même sensation de couleur, il est évident que
la propriété est inhérente au rayon lumineux, et
qu'il
affirme qu'un rayon produisant la sensation du rouge ne pourra jamais
produire
la sensation du vert ou de toute autre couleur, tandis qu'un même
corps sonore pourra produire des vibrations ou des ondulations qui
constitueront, selon leur longueur ou leur vitesse, des tons musicaux
différents.
365.
Rappelons encore que les nombreuses propriétés qui ont
été reconnues à la lumière depuis
Newton relativement à la grandeur des différences des
lumières
qui nous affectent différemment par la couleur, eu égard
aux
différences mutuelles des sons entre eux, ont été
si bien confirmées, que malgré l'observation faite par
Newton que
les couleurs dont ces rayons sont causes en nous de simples sensations,
distingue ces rayons les uns des autres par la couleur spéciale
que chacun développe en nous; par exemple, les rayons qui nous
causent la sensation du violet, ont plus d'énergie chimique que
les rayons causant la sensation du rouge, etc. [
rappelons qu'en termes modernes, c'est
par leur longueur d'onde que l'on disitngue les photons plus ou moins
énergétiques]
366.
Rappelons enfin que, dans un livre de physico-chimie, on pourra traiter
de la lumière à des points de
vue tout à fait semblables à la manière dont on
traite d'une espèce chimique, d'abord comme lumière
blanche ou
complexe, ensuite de chaque espèce de lumière dite
colorée en particulier, sous trois rapports :
-1° Sous le rapport des
propriétés physiques,
-2° Sous le rapport des
propriétés chimiques,
-3° Sous le rapport des
propriétés organoleptiques.
[
il y a là un
parallèle intéressant à faire, peut-être,
avec les fameuses couleurs des alchimistes. Ne parlent-ils pas des
successions colorées classiques : noir, blanc, jaune, rouge,
écarlate, en fonction du degré de dépuration de
leurs matières ? Ce problème ne devait pas manquer de
fasciner Chevreul ; il est curieux que l'ouvrage le plus récent
consacré à Chevreul : un savant, des couleurs
!
- ouvrage coordonné par Georges Roque, Bernanrd Bodo,
Françoise Viénot, éd. du Museum d'Histoire
Naturelle, Paris, 1997 -ne cite en aucun endroit les travaux de
Chevreul relatifs
à la recherche historique en alchimie, alors que les couleurs et
les teintures y tiennent la place la plus importante...]
367.
Rappelons-nous qu'en appliquant la méthode de raisonner à
priori de Leibnitz dans l'examen de trois cylindres identique
d'étendue, à savoir : cylindre de plomb,
cylindre d'or et cylindre pile voltàique, nous avons
été conduit à en admettre la similitude par la
raison qu'en les soumettant à la faculté d'abstraire
qualifiée par lui
d'admirable, nous en avons fait disparaître les
propriétés
sensibles à nos sens, conformément au prétendu
principe que ceux-ci ne nous font rien connaître de réel,
et que les
réalités ne sont perceptibles ni à nos sens, ni
même à
l'imagination, mais au seul entendement pur, méthode qui
proscrit à la fois, comme moyen de connaître, et nos sens
et tous les
instruments et appareils auxquels l'esprit humain peut recourir pour
connaître la vérité! Soumettons nos trois cylindres
à la méthode à
posteriori, telle que Newton la comprend et l'a constamment
pratiquée, et nous aurons pour résultat, en soumettant
les deux premiers à des expériences faites
comparativement pour en connaître les propriétés
physiques et
chimiques d'abord, puis les propriétés organoleptiques de
leurs
sels, et nous observerons des différences de
propriétés qui
ne permettront plus de les considérer comme identiques, le
cylindre de plomb avec le cylindre d'or.
368. Tous
ceux qui connaissent l'admirable pile de Volta, savent les
différences qu'elle présente d'avec les
propriétés des cylindres de plomb et d'or; ils savent
qu'en réunissant les deux pôles de la pile au moyen d'un
arc métallique, on met en évidence le
développement de
la chaleur, de la lumière, de l'électricité et du
magnétisme, c'est-à-dire des quatre agents puissants par
excellence de la nature !
369. De tous
les faits que nous rappelons la conclusion que les trois cylindres sont
parfaitement distincts, et que sans raisonnements hypothétiques,
nous sommes arrivé
à
montrer la supériorité de la méthode de Newton sur
celle de Leibnitz, qui, dans le cas précédent de la
nature
réellement différente de trois cylindres, conduit, la
première
à la vérité et la seconde à l'erreur, ou en
d'autres termes à la
négation des progrès de l'esprit humain recourant
à
l'expérience aidée des instruments de précision.
370. Il me
reste à développer les deux points suivants pour
compléter l'ensemble de cet opuscule.
371. 1er
point.
Extension que j'ai donnée à la distinction du groupe des
propriétés organoleptiques d'avec les deux groupes
de propriétés physiques et de propriétés
chimiques.
372. 2e point.
Ce que Huygens a appelé Éther est tout à fait
différent de ce que Newton a appelé du même nom
(Ether)
selon M. Chevreul.
PREMIER
POINT
Extension de la distinction des groupes des propriétés
organoleptiques d'avec les deux groupes de propriétés
physiques et de propriétés chimiques.
373. Je
commence avant tout par déclarer que Newton, à une
époque où la chimie n'existait point encore,
comme science spéciale, est le premier qui ait distingué
dans
la lumière de toute autre propriété soit physique,
soit chimique, une propriété, que j'ai qualifiée
de 1818
à 1826 d'organoleptique.
374. Quelle
est la cause première de la distinction
précédente? C'est la conscience que nous avons clairement
que les propriétés de l'ordre physique ou de l'ordre
chimique s'accomplissent hors de nous; dès lors nous en
rapportons sans hésitation l'effet ou les
phénomènes au monde extérieur, tandis que les
propriétés organoleptiques sont en nous et produites par
des causes qui agissent du monde extérieur : telle est la
lumière produisant en nous
soit la sensation de la blancheur, soit la sensation des couleurs; tels
sont un corps odorant qui agit du dehors sur l'organe de l'odorat, un
corps sapide agissant sur l'organe du goût, enfin les corps qui
agissent en nous comme aliment,
comme médicament, comme poison, etc. [
on peut encore affirmer que le temps
qui passe, tel que nous le ressentons, est vraisemblablement en rapport
avec une propriété organoleptique spéciale]
Afin de démontrer complètement la distinction
précédente, j'ajouterai quelques lignes à la
distinction que fait Newton des sensations de l'ordre organoleptique de
la lumière eu égard à la blancheur et aux
couleurs,
distinguées d'avec les propriétés physiques de la
lumière, montrant clairement ce que Newton a dit avec tant de
raison, les couleurs sont en nous, et les propriétés
qu'il a
qualifiées d'inhérentes à la lumière, comme
la
réflexibilité, la réfrangibilité. Un rayon
de lumière tombe
obliquement sur une surface horizontale polie, une ligne verticale est
élevée sur le
point où tombe le rayon; eh bien! l'angle formé par cette
ligne
verticale et le rayon lumineux donne la mesure de l'angle de
réflexion produit par le rayon réfléchi et
cette même verticale. L'égalité entre les deux
angles, celui
à l'incidence et celui de réflexion, est l'expression
d'une loi,
c'est-à-dire d'un phénomène dont les
éléments à
savoir les deux angles égaux, sont compris dans un même
plan vertical qui est hors de nous. Même précision pour
connaître l'action
réfringente des milieux transparents et des sinus de
réfraction.
375. La
démonstration précédente de la
différence existant entre les propriétés
organoleptiques et les autres
propriétés physiques et chimiques explique un fait
historique qui ne l'a jamais été. Il s'agit ici de cette
secte
de sophistes grecs distinguée des autres sectes par la
qualification de sceptiques, parce qu'ils ne croyaient à rien de
certain et pas même à l'existence du monde
extérieur. Leur croyance se bornait à l'existence de
leurs personnes, et pourquoi ? C'est qu'ils considéraient foules
les
propriétés, quelles qu'en fussent les causes, comme
étant en eux ; ou en d'autres termes, comme nous
considérons maintenant les propriétés que j'ai
qualifiées d'organoleptiques. Les choses étant dans cet
état, n'est-il pas de toute
justice de montrer, eu égard à la méthode, la
supériorité de Newton créant la philosophie
naturelle et la subordonnant
à la méthode a posteriori expérimentale
incomparablement supérieure à la méthode a priori,
la plus absolue
qui fût jamais, préconisée par Leibnitz, en
repoussant comme
illusion ou simple modalité tout ce qui vient des sens, parce
qu'il n'existait, selon lui, de réalité qu'en ce qui
n'est ni perceptible aux sens ni le produit de l'imagination, mais ce
qui ressort de l'entendement pur tout à fait divin !
DEUXIÈME
POINT
Ce que Huygens a appelé éther est tout à fait
différent de ce que Newton a appelé éther, selon
M. Chevreul.
376. Si
quelque chose me semble très difficile à expliquer, du
moins au premier abord, c'est que le mot éther, employé
par Huygens dans son
Traité de la
lumière
qui parut en 1690, ait un sens tout à fait différent du
mot éfher, dont Newton fit usage dans son
Optique qui
parut en 1704. En en cherchant l'explication, on ne la trouvera que
dans l'idée que se fit Newton en étudiant la
lumière comme un être impondérable, en
l'envisageant au point de vue de l'espèce chimique; mais, sans
nous perdre dans le
champ des conjectures, examinons successivement l'éther de
Huygens et l'éther de Newton.
A.
Éther de Huygens.
377. Huygens
admet l'existence d'un milieu (impondérable) parfaitement
élastique, produisant en vertu du mouvement vibratoire soit la
blancheur, soit des couleurs, en agissant sur l'organe de la vue, comme
les vibrations de l'air
produisent sur l'ouïe la sensation des sons.
B.
Éther de Newton.
378. Voulant
éviter d'écrire un exposé trop
dogmatique en parlant des idées de Newton sur sa manière
d'envisager les fluides élastiques, je crois devoir dire avant
tout que j'examinerai d'abord la manière dont il
considérait
la vapeur d'eau, l'air atmosphérique, la lumière et
l'éther. Sans aucun doute, il admettait dans les quatre fluides
élastiques des corpuscules, pondérables certainement dans
la vapeur d'eau et dans l'air atmosphérique, et dans la
lumière et l'éther des corpuscules qu'il ne confondait
pas avec les corps grossiers (pondérables) ; mais ce qui me
préserve de pécher par une forme trop affirmative, c'est
la réflexion qui résume la question XXX, à savoir
que la transmutation étant si fréquente dans la nature,
il se
demanda si la lumière ne pourrait pas se transformer en corps
grossier (pondérable probablement) et si un corps grossier ne
pourrait pas lui-même se transformer en lumière. [
on ne saurait dire à quel point
cette réflexion est profonde. Il est vraiment remarquable
d'observer comment Newton a pu anticiper sur des découvertes qui
ne furent possibles de réaliser qu'au regard de la
théorie de la relativité. Ce concept de transmutation,
à la foi si flou et si général, devait
révolutionner, il est vrai, la physique moderne. Est-il besoin
d'ajouter que l'on ne saurait l'étendre à la philosophie
hermétique ?]
Entrons maintenant dans quelques détails relatifs surtout
à la lumière et à l'éther.
379. On lit
dans la traduction de l'
Optique par
Goste (
Tome II, pages 406 et 407.)
:
«
Ainsi, si l'on suppose que l'éther, comme notre air, soit
« composé de particules
qui tâchent à
s'écarter les unes
« des autres (car je ne sais ce
que c'est que cet éther),
et
« que ses particules soient
excessivement plus petites
« que celles de l'air, ou
même que celles de la
lumière. »
380. De cette
citation découlent deux conclusions :
- 1° C'est
qu'évidemment si cet éther était
celui de Huygens, jamais Newton, l'auteur de l'
Optique,
n'eût dit qu'il ignorait ce que c'était que cet
éther;
- 2° C'est qu'en outre il
n'aurait pas écrit que les particules de cet éther
fussent plus petites que celles de la lumière.
381. Si
l'éther de Newton n'eût pas différé
de la lumière, il n'aurait pas demandé :
- 1° Dans sa question XIX (
Tome II, page 493.), la
réfraction de la
lumière ne provient-elle pas de la différence de
densité de ce
milieu éthéré, la lumière
s'éloignant
toujours des parties du milieu qui sont les plus denses;
- 2° Ni dans la question
XXI (
Tome II, page 494),
l'éther n'est-il pas la cause de la pesanteur?
382. J'ai
toujours désiré que les personnes qui ont
attribué à Newton une théorie de l'émission
de
la lumière absolument contraire à la théorie des
vibrations ou
ondulations, eussent cité des faits précis à
l'appui de leur
opinion, et cela me paraissait nécessaire quand Newton avait
explicitement comparé la propagation de la lumière
à
celle du son (
Pages 186 et 487,
tome II de la traduction de Goste, question
reproduite textuellement dans cet écrit (alinéa 213)).
383. Mais ce
qui met le comble à ma conviction de la différence
existant entre le sens du mot éther, selon d'une part Huygens et
le plus grand nombre des physiciens professant l'opinion de Thomas
Young et de Fresnel, et d'une autre part Newton pensant que
l'éther n'agit pas du dehors sur l'oeil pour lui donner la
sensation de la blancheur et des couleurs, puisqu'il dit explicitement,
question XXIII (
Page 495, tome
II, traduction de Goste, question reproduite
textuellement dans cet écrit (alinéa 213).), que
les rayons lumineux mettent au fond de l'oeil l'éther en
vibrations, lesquelles se propagent par les fibrilles des nerfs
optiques au sensorium, où la puissance de la volonté
transmet les vibrations de l'éther par les fibrilles solides,
diaphanes et uniformes des nerfs aux muscles, afin de les contracter ou
de les détendre. Newton ajoute : L'ouïe n'est-elle pas
produite par les vibrations de ce milieu ou de quelque autre
excitées dans les nerfs acoustiques par les
trémoussements de l'air et propagées par les fibrilles
solides, diaphanes et uniformes de ces nerfs jusqu'au sensorium? Et
ainsi des autres sens.
A. Newton et la
méthode a posteriori.
383 bis.
A une époque où les quatre
éléments, la terre, l'eau, l'air et le feu, passaient
pour représenter tout ce qui est matériel, et au XVIIe
siècle, où l'
alchimiste
Becher admettait deux genres d'éléments, le premier
comprenant
l'Air et l'eau, et le second la terre vitrifiable, la terre inflammable
(devenue plus tard le phlogistique de Stahl) et la terre mercurielle,
la chimie, comme science, n'existait point encore : elle ne date
véritablement que de Lavoisier. C'est donc antérieurement
à cette science, dans la
dernière moitié du XVIIe siècle, que Newton
composa son admirable Traité d'optique. [
sur Becher, cf. Histoire des
Connaissances chimiques et Chevreul,
critique de Hoefer]
Il étudia la lumière au point de vue de sa composition et
démontra la complexité de sa nature. En
devançant la science chimique et l'esprit de son siècle,
il donna ainsi un exemple de la manière dont la science future
devait procéder pour atteindre son but spécial, celui de
réduire la matière en des types, définis par leurs
propriétés, et cela en usant de deux opérations
générales, l'analyse
pour réduire le complexe en ses éléments, et la
synthèse
pour reproduire des composés avec les éléments
séparés; en même temps il montrait à tous la
corrélation de ces
deux opérations comme moyens mutuels de contrôle.
384.
Newton, ayant remarqué qu'un faisceau de lumière blanche
tombant obliquement sur une des faces triangulaires d'un prisme de
verre dont une face voyait le ciel se réduisait en spectre
solaire oblong, constata la complexité de la lumière
blanche, et après avoir
soumis les rayons colorés à des réfractions
successives, il
finit par obtenir sept espèces de rayons ne subissant plus de
changement dans la manière dont ils agissaient en nous par
l'intermédiaire du sens de la vue. Mais ici se
révèle la profondeur de l'esprit de l'opérateur ;
il considéra les
couleurs dont sept rayons nous affectaient comme sensations qui
étaient en nous et non dans la lumière ; et tout en
affirmant que les rayons ne sont pas colorés, il les
considérait comme des espèces distinctes par des
propriétés inhérentes à chacun d'eux. Par
exemple, si de la lumière blanche, si des rayons simples
tombaient obliquement dans un même plan en présentant leur
angle de réflexion
égal à leur angle d'incidence, il n'en était plus
de même de la
réfrangibilité, c'est-à-dire quand ce faisceau ou
ces
rayons simples passaient d'un milieu dans un autre.
385. De cette
distinction de couleurs simples dans la lumière,
conformément à l'esprit d'une science, la
chimie, qui n'existait point encore, découlent quatre
propositions :
-1°. La lumière
blanche n'est pas simple, mais complexe : son passage dans un prisme de
verre le prouve.
- 2°. Ces rayons sont
séparés en vertu de deux
propriétés inhérentes à la lumière,
parce qu'on les observe
hors de nous, en raison des différences de leur
réflexibilité et
de leur réfrangibilité.
- 3°. Si les rayons simples
de la lumière produisent en nous, chacun à l'état
de pureté, la sensation
d'une couleur constamment la même , il ne faut point croire que
les rayons soient eux-mêmes colorés ; Newton a
parfaitement reconnu que chacun d'eux produit en nous cette couleur,
sensation, effet dont il est la cause. Cette observation, dont l'auteur
est Newton, offre le premier exemple de la distinction qui ait
été faite entre
les deux ordres de propriétés physiques et de
propriétés chimiques, et un troisième ordre que
j'ai qualifié, de 1818
à 1826, de propriétés organoleptiques.
- 4°. De ce que les rayons
simples lumineux sont inégalement réflexibles et
réfrangibles, que ces deux
propriétés augmentent d'intensité à partir
du rayon donnant la sensation du rouge jusqu'au rayon donnant celle du
violet, Newton s'est demandé si l'étendue du corpuscule
produisant la sensation du rouge ne serait pas la plus grande, et le
corpuscule produisant la sensation du violet, la plus petite ?
386.
Rappelons que les quatre propositions concernent des faits, dont la
constatation comme exacts, appartient et à la partie de
l'optique où les propositions sont
exposées sous la forme de théorèmes, et qu'elles
comprennent en
outre des considérations concernant des choses du ressort des
questions, lesquelles choses n'avaient point été
jusque-là l'objet d'une démonstration
considérée
comme absolument exacte par Newton : de là, la forme de question
qu'il a choisie pour les présenter à ses lecteurs. Ce que
je dois
faire observer, c'est cette marche progressive de présentation
depuis la certitude et la probabilité jusqu'à la simple
conjecture. Ainsi Newton expose l'analyse d'un faisceau de
lumière blanche par le prisme, et en conclut la distinction des
rayons après les avoir réduits en rayons simples qui ne
produisent chacun qu'une couleur constante et toujours unique, quel que
soit le nombre de réfractions ou de réflexions qu'on lui
ait fait subir. A chacun de ces rayons amenés à
l'état simple il
applique le mot espèce; il justifie ce mot en confirmant
l'analyse par la synthèse, quand il reconstitue un faisceau de
lumière blanche par la réunion des rayons. Newton ne s'en
tient pas là : il compare la propagation d'un faisceau de
lumière blanche et celle des lumières simples à la
propagation des sons, et l'explique par des vibrations
d'inégales grandeurs; les vibrations du rayon produisant la
sensation du rouge sont les plus grandes, les vibrations du rayon
produisant la sensation du violet sont les plus courtes. Les
différences attribuées à la grandeur des
vibrations se trouvent être inhérentes aux rayons
lumineux, puisqu'on
peut les mesurer avec des instruments de précision. Newton,
après avoir remarqué que les rayons de
lumière ne sont pas colorés, ou en d'autres termes que la
couleur leur est étrangère, mais qu'ils sont distincts
par la
couleur qu'ils développent en nous, distingue cette
propriété, simple effet ou sensation, et je suis heureux
d'avoir dit un siècle après lui que les couleurs sont des
propriétés
organoleptiques tout à fait distinctes de l'ordre des
propriétés physiques et de l'ordre des
propriétés chimiques. C'est dans la question XIII que
Newton, comparant les couleurs aux sons, eu égard à leur
propagation, se sert
du mot vibrations. Enfin, nous remarquerons que, dans la question XXIX,
il
considère les rayons lumineux comme formés de corpuscules
différents par la grandeur; les plus petits sont les plus
réflexibles et les plus réfrangibles, et produisent en
nous la sensation du violet, tandis que les plus gros, les moins
réflexibles et les moins réfrangibles, produisent en nous
la sensation du rouge.
386 bis.
On peut résumer ainsi la marche suivie par Newton dans
l'exposé de ses recherches sur la vision des couleurs. Newton
expose l'analyse d'un faisceau de lumière blanche par le prisme
et conclut la complexité de nature de la lumière blanche
après l'avoir réduite en rayons
simples qui ne produisent chacun qu'une sensation de couleur constante
et toujours unique, quel que soit le nombre de réfractions ou de
réflexions qu'on lui ait fait subir. C'est à ces rayons
amenés à l'état simple
qu'il applique le mot espèce; il justifie ce mot par la
confirmation de
l'analyse au moyen de la synthèse, en reconstituant le faisceau
de lumière blanche par la réunion des rayons simples.
Newton ne s'en tient pas là. Il compare la propagation d'un
faisceau de lumière blanche et celle des rayons lumineux simples
à la propagation des sons, et parle explicitement de vibrations
d'inégales grandeurs ; les vibrations du rayon produisant la
sensation du rouge sont les plus grandes, les vibrations du rayon
produisant la sensation du violet sont les plus courtes. Les
différences attribuées à la grandeur des
vibrations se trouvent être inhérentes aux rayons
lumineux, puisqu'on peut les mesurer avec des instruments de
précision. Newton, après avoir remarqué que les
rayons de
lumière ne sont point colorés, ou, en d'autres termes,
que la couleur est étrangère, a dit : ils sont distincts
par la
couleur qu'ils développent en nous. [
dans ses Etudes Newtoniennes,
(Gallimard, 1968) A. Koyré dit ceci : «
ce rapport [...] démontrait que les couleurs n'appartenaient pas
aux corps colorés, maix aux rayons de la lumière,
qu'elles n'étaient pas des modifications de celle-ci, mais des
propriétés originelles et co-naturelles de ces rayons
»]
387. Voulant
être compris de tous, en ce qui concerne la méthode dans
la science où l'expérience est possible au double point
de vue :
- a) De l'expérience
dont l'exactitude est démontrée par le raisonnement qui
recourt à des expériences nouvelles si la rigueur du
raisonnement l'exige ;
- b) De l'interprétation
de l'expérience dont l'exactitude est démontrée
par le raisonnement qui recourt à des expériences
nouvelles si la rigueur du raisonnement l'exige.
EN
RÉSUMÉ.
Il y a donc à la fois, dans la Méthode ainsi
définie :
Contrôle de l'expérience,
Contrôle de l'interprétation de l'expérience.
388.
Appliquons cette proposition générale à Newton,
promoteur de la philosophie naturelle recourant à la
méthode A POSTERIORI expérimentale, et à Leibnitz
recourant à la méthode de philosophie la plus absolue.
Avec l'importance que j'attribue au temps comme élément
du jugement en toutes choses, j'examinerai l'intervention de la
MÉTHODE A POSTERIORI dans les travaux des successeurs de Newton.
De même que j'en examinerai : L'intervention de la méthode
à priori d'après les
travaux des successeurs de Leibnitz.A. Newton et la méthode
à posteriori.
389. Newton,
avec son génie et l'extrême justesse de son esprit, a
parfaitement apprécié que la philosophie naturelle
n'était possible qu'à la condition de la méthode
à posteriori aidée de l'expérience toutes les fois
que celle-ci était possible, et que, vu la faiblesse de l'esprit
humain, le progrès reposait sur la recherche de la cause
immédiate d'un phénomène qu'on se proposait de
connaître. Les
travaux qui ont immortalisé son nom, et notamment ses recherches
sur la vision, en sont la preuve.
390. Mais la
justice ne serait pas complète si l'on ne tenait pas compte des
découvertes faites depuis sa mort jusqu'à nos jours par
ceux que sa méthode a guidés dans les champs de
l'inconnu, et la vérité serait blessée encore si
l'on fermait les yeux sur l'influence qu'il a exercée quant aux
connaissances les plus élevées des sciences abstraites,
et aux merveilleuses applications de ces sciences profitables à
tous les individus de l'espèce humaine.
B. Leibnitz et la
méthode à priori (
Mon intention étant de
prévenir toute erreur sur l'opinion qu'on
pourrait me prêter de partialité en faveur de Newton au
détriment de Leibnitz, je renverrai le lecteur à
l'alinéa 342
où j'adhère à l'opinion émise par Biot que
Newton et Leibnitz ont des droits égaux à l'invention du
calcul infinitésimal.).
391. Combien
la différence est grande entre Newton, l'auteur de l'
Optique et
de la loi de la gravitation universelle, base de la mécanique
céleste, et pourtant si modeste, qui, appréciant mieux
que personne la faiblesse de l'intelligence humaine, prescrivait
à tous de se borner, dans les recherches du ressort de la
philosophie naturelle, à la cause immédiate des
phénomènes, tandis que Leibnitz, l'auteur des
Monades,
prétendait qu'avec des signes métaphysiques analogues
à ceux des mathématiques, en raison de définitions
précises faites préalablement, on parviendrait par des
déductions, d'accord avec la logique la plus
sévère, à rendre compte des mystères les
plus élevés du monde. [
on
peut trouver un écho, évidemment des plus
éloignés sous le rapport de l'entendement, mais proche
sous celui de la conception à proprement parler divine, qui est
omniprésente chez Leibniz : la Monade
Hiéroglyphique
de John Dee. Mais qu'il soit bien entendu qu'en aucun cas nous
n'entendons faire d'amalgame entre les contenus de ces ouvrages.
Simplement, nous observons un rapport de l'ordre de la
représentation conceptuelle du symbole dans l'un et de
l'abstraction dans l'autre. Le point commun ? Un symbole est une
abstraction.]
392.
Leibnitz, poussant les choses à l'extrême, admettait en
principe que les sens ne donnent rien de certain sur ce que sont les
choses du monde extérieur, et que dès lors tous les
instruments et appareils que nous qualifions de
précision, n'ont pas l'importance que nous leur attribuons; car,
selon lui, les réalités du monde extérieur ne sont
perceptibles ni à nos sens, ni même à
l'imagination, mais seulement à l'entendement pur : ni la
grandeur limitée, ni l'impénétrabilité,
propriétés considérées comme les
qualités essentielles à la matière, ne le sont pas
pour Leibnitz parce qu'il admet la possibilité de les remplacer
par des unités numériques. [
il
y aurait un étrange parallèle à faire entre la
conception abstraite de Leibniz et la mécanique des matrices
d'Heisenberg, dont Louis de Broglie dénonçait l'aspect
totalement abstrait. Mais de Broglie eut-il plus de succès avec
sa théorie de la double solution ? Rien n'est moins sûr.]
Or ces unités numériques, étant supposées
par Leibnitz avoir reçu dès leur création une
force qui leur est inhérente, peuvent rendre raison de choses
matérielles qu'elles remplacent. Et, ici, je reprends les trois
cylindres de plomb, d'or et de pile voltaïque dont il est question
(alinéas
367,
368), pour
démontrer qu'en les examinant dans les mêmes circonstances
conformément à là méthode de Newton, les
différences sont des réalités qu'il est impossible
de nier. Par respect pour la réputation du mathématicien
portant le nom de Leibnitz, et de la réputation qu'il
méritait
comme jurisconsulte, je m'abstiendrai d'aller plus loin, mais je
finirai ces considérations générales par rappeler
des citations de Maine de Biran.
393.
Leibnitz, dans la critique sévère qu'il a faite de
Descartes, insiste beaucoup pour montrer que son Enthyméme, Je
pense donc je suis, est une proposition favorable au spinosisme, au
panthéisme (alinéa
362).
Comment est-il arrivé que Maine de Biran, à la fois
philosophe spiritualiste et grand admirateur de l'auteur de la
Monadologie,
ait écrit dans le premier quart du XIXe siècle le passage
que j'ai reproduit fidèlement (alinéa
362).
Je rappellerai encore que Maine de Biran, après avoir dit (
article LEIBNITZ, de la Biographie
ancienne et moderne (Tome XXIII, page 608) :
«
Ici Malebranche et Spinosa se rencontrent dans la
« même route, la logique
les unit, le mysticisme les sépare. ».
Je demande si plus d'un lecteur, ne connaissant pas les opinions
spiritualistes de Maine de Biran ne croira pas qu'il est spinosiste
d'après la double considération, que selon la critique :
- 1° Spinosa, esprit aussi
éminemment et encore plus exclusivement logicien pour qui rien
ne pouvait contre-balancer ni distraire la toute-puissance des
déductions ;
- 2° Malebranche et Spinosa
se rencontrent dans la même route, la logique les unit, le
mysticisme les sépare.
Je demande si ces conclusions ne sont pas plutôt d'un spinosiste
que d'un admirateur de Leibnitz ? En élevant cette question,
plus d'un lecteur y répondra positivement. Je parle, bien
entendu, de ceux qui ne connaissent pas le spiritualisme de Maine de
Biran.
394. Je
n'attache d'autre importance aux remarques que m'ont
suggérées les termes en lesquels Maine de Biran a
formulé les critiques qu'il a faites de Leibnitz et du
Père Malebranche, que pour montrer par là les graves
inconvénients de la méthode à priori, philosophie
positive, telle que Newton l'a envisagée, la seule vraie, en
recourant à la méthode à posteriori, doit servir
de guide aux esprits
supérieurs, et à plus forte raison aux esprits
ordinaires. Et je ne doute point que Leibnitz et le Père
Malebranche ont compromis la méthode à priori par
là même qu'ils l'ont élevée au plus haut
degré d'abstraction; dès qu'on admet en principe que les
sens ne donnent rien de réel à l'observateur, il n'y a
plus ni instruments, ni appareils de précision, et dès
lors la perfectibilité de l'espèce humaine n'existe plus.
[
Ici, Chevreul est pris en
défaut, car les sens sont évidemment faillibles ; il est
curieux que le chimiste n'ait pas relevé cette contradiction
qu'il introduit dans son discours.]
395. Ainsi
en appliquant la méthode à priori, telle que nous l'avons
définie d'après Leibnitz, à l'examen des trois
cylindres dont j'ai parlé plus haut (alinéa
359),
le principe prescrit par cette méthode A PRIORI, conduisant,
prétendait-on, à la connaissance des
réalités sensibles seulement à l'entendement pur
qui est celui de Dieu même, ces cylindres, l'un de plomb, le
deuxième d'or et le troisième pile voltaïque,
étaient, concluait-on, réduits à
l'identité. Examinons-les maintenant conformément
à la méthode A POSTERIORI expérimentale, et
grâce aux deux facultés intellectuelles dont nous sommes
doués, l'analyse et la synthèse, en les soumettant
à des études comparatives, nous arriverons à les
reconnaître pour deux métaux parfaitement distincts
à tous égards, et enfin le troisième cylindre, un
des chefs-d'oeuvre du génie humain, formé de
plusieurs paires de deux métaux séparées par des
cartons imprégnés de liquides convenables, manifestera
les quatre agents principaux de la nature, la chaleur, la
lumière, l'électricité et le magnétisme,
lorsqu'on réunira les métaux extrêmes du cylindre
par un fil métallique. [
observons
qu'un hermétiste pourrait aisément résoudre ces
quatre agents sous l'espèce des quatre Eléments de la
grande tradition : FEU-chaleur
; AIR-lumière ; EAU-électricité ; TERRE-magnétisme]
POST-SCRIPTUM
Plus j'ai relu l'
Optique de
Newton et plus a grandi mon étonnement de l'aptitude de cet
esprit vraiment supérieur à envisager la composition de
la lumière à l'instar dont la chimie qui n'existait point
encore devait, après Lavoisier envisager la matière
pondérable comme elle l'est aujourd'hui grâce à la
connaissance de la nature de l'espèce chimique. Ainsi Newton,
tout en comparant les couleurs aux sons relativement à leur
propagation par des vibrations ou ondulations lumineuses ou sonores,
distingue un nombre déterminé de rayons simples
caractérisés chacun par une sensation de couleur unique
et constante qu'il détermine en nous, et selon lui, si la cause
des couleurs réside dans la
lumière, la lumière n'est point elle-même
colorée. Personne plus que moi n'apprécia cette
distinction de Newton; après avoir établi, dès
1818, la distinction de l'ordre des propriétés
organoleptiques, qui étaient pour tous les savants, Newton
excepté, confondues avec l'ordre des propriétés
physiques ou tordre des propriétés chimiques. Newton, en
appliquant le mot espèces aux rayons caractérisés
par la propriété de produire en nous la sensation simple
toujours la même, a grand soin de faire remarquer la
différence de la propriété (dite aujourd'hui
organoleptique) des propriétés appelées
réflexibilité et réfrangibilité que nous
rapportons au monde extérieur et qu'il dit être
inhérentes à la lumière pour ne pas les confondre
avec les couleurs qui sont en nous, je le répète. Enfin
tous les esprits familiarisés avec la valeur qu'ont, en
histoire naturelle, botanique et zoologie, les mots
variétés, races, sous-espèces, espèces,
genres, familles, ordres, classes, embranchements et règne,
comprendront que Newton, en
appliquant le mot espèce aux rayons simples de la lumière
et caractérisant chaque espèce par la couleur simple et
constante qu'il produit en nous, et admettant que chaque espèce
de rayon simple diffère des autres espèces par la
grandeur des corpuscules lumineux, les a ainsi explicitement
distingués des sons simples variétés dans le
même corps sonore, qui produit différentes gammes de tons
musicaux, ne différant dans le même corps sonore que par
la grandeur des vibrations depuis l'ut le plus grave jusqu'à
l'ut le plus aigu, qu'un même corps sonore est susceptible de
produire : là, donc impossibilité d'établir des
différences entre les sons correspondant aux espèces de
couleurs distinguées par Newton. [
sur
la liaison entre les sons et les couleurs, absolument tout a
été dit et il serait vain de tenter d'ajouter quoi que ce
soit. Cf. néanmoins notre introduction à l'Atalanta fugiens.
Signalons au passage le don de synesthésie de certains artistes,
comme Olivier Messiaen qui entendait de véritables «
son-couleurs » ; toute son oeuvre s'en trouve structurée.]
Je ne crois pas mieux finir ces considérations que par citer les
lignes suivantes de la traduction de l'
Optique de
Newton, avec l'intention de prouver qu'il n'a jamais donné lieu
aux critiques qu'on a faites de la prétendue théorie de
l'émission qu'on lui a attribuée bien gratuitement (
Allusion
à la critique qu'on a faite en considérant les
corpuscules lumineux comme des projectiles lancés par une arme
à feu.) :
«
Si elle (la lumière) consistait dans un mouvement qui
« en un instant fût
propagé à toute sorte de distance, il
« faudrait que chaque partie
lumineuse eût à chaque ins-
« tant une force infime pour
produire ce mouvement. »
(
Traduction de l'Optîque de
Newton par Goste, 2 volumes, page 312, question XXVII.).
Les personnes les moins bien disposées en faveur de la
prétendue théorie de l'émission de la
lumière attribuée à Newton, ont pensé que
l'examen des phénomènes de phosphorescence que
présentent des corps sous l'influence de certains rayons
lumineux, produisent les sensations d'une couleur simple ; or la
science sait avec quel succès M. Edmond Becquerel a
traité ce sujet. Après avoir rendu un corps
phosphorescent par un rayon donnant la sensation d'une couleur A, il
est parvenu à observer la couleur même de ce corps
phosphorescent mis en vibration lumineuse par le rayon A. Or M. E.
Becquerel a démontré que le résultat de ses
études est conforme à
l'opinion de Newton relativement à la conservation de la couleur
A telle qu'on pourra le voir dans la note suivante ; note dont je lui
suis très reconnaissant parce que son nom fait autorité
en pareille matière.
PREMIER
DOCUMENT.
LETTRE DE M. G. GOVIA M.
GHEVREUL.
Paris, novembre 1881.
CHER ET TRÈS HONORÉ MAITRE,
La légèreté, la paresse, le parti pris,
quelquefois aussi l'impossibilité de recourir aux sources, fait
qu'on attribue souvent à un auteur des idées qui ne sont
pas les siennes, ou qui ne l'ont été que pendant un
certain temps. Il arrive également que l'on regarde comme
absolues et définitives des explications ou des
hypothèses qui n'avaient été mises en avant par un
écrivain qu'à titre provisoire, et uniquement pour y
puiser des sujets d'expériences et d'études. C'est ce qui
est arrivé à l'égard de l'hypothèse de
l'Emission, dont on a fait pendant trois quarts de siècle une
sorte d'article de foi, quoique Newton eût déclaré
lui-même très explicitement, dans les Questions
imprimées à la suite de son
Optique,
qu'il ne repoussait aucunement l'hypothèse des Ondulations du
milieu éfchéré, et qu'elle lui paraissait
même assez probable - Je sais combien la lecture de ce passage de
Newton vous a étonné, cher et illustre maître, mais
vous eussiez été bien plus surpris d'apprendre que Newton
n'avait guère, à l'endroit des couleurs, de leur
composition et de leurs rapports avec la musique, de convictions bien
arrêtées ni aussi rigoureusement déduites qu'on les
lui prête dans les ouvrages de ses partisans. Il aurait suffi,
pour s'en convaincre, de parcourir les
Lectiones Opticse
professées à Cambridge par Newton de 1669 à 1671,
et dans lesquelles on trouve les éléments dont il a
composé plus tard son
Optique (1704).
On y aurait vu
immédiatement que rien n'était moins arrêté
dans son esprit que les rapports entre les sons et les couleurs,
quoiqu'il en ait parlé sans aucune hésitation dans l'
Optique.
Dans ces leçons de Cambridge, Newton commence, en effet, par
projeter un spectre assez pur sur un écran blanc dans une
chambre noire; puis, quoiqu'il reconnaisse qu'il y a dans ce spectre
une infinité de lumières colorées
indécomposables, constituant toutes les gradations possibles des
couleurs, depuis le rouge foncé jusqu'au violet sombre, il
ne laisse pas de partager le spectre en cinq régions
principales, dans chacune desquelles il enferme une infinité de
nuances différentes, et il les nomme la région rouge, la
jaune, la verte, la bleue et la violette. Ayant marqué ensuite
à peu près les limites (que rien ne permet d'assigner
réellement) de ces régions, il trouve que si l'on divise
la longueur totale du spectre en 60 parties, le rouge en occupe 9, le
jaune 11, le vert 10, le bleu 14 et le violet 16. Cela fait, il
s'aperçoit que cette distribution des espaces colorées
n'est pas élégante et il ajoute :
« Pour
diviser avec plus d'élégance le spectre en parties
« qui
gardent entre elles une certaine proportion, il con-
« vient
d'ajouter deux nouvelles couleurs au nombre des
« cinq
principales, savoir : l'orangé entre le rouge -et le
« jaune,
et l'indigo entre le bleu et le violet; d'autant plus
«
qu'après les cinq principales ce sont ces deux nouvelles
«'
couleurs qui ressortent davantage, et qu'il leur reste
« assez
de place pour être intercalées entre les couleurs
«
principales, et rendre l'image plus parfaite. La trop
« grande
étendue des autres couleurs se trouve ainsi
«
réduite, et toutes se proportionnent avec une symétrie
« plus
exquise à l'espace occupé par le vert. »
Voilà donc les couleurs indécomposables en nombre infini
réduites à cinq, puis augmentées jusqu'à
sept, par un simple besoin de symétrie
géométrique, savoir par ce besoin qui est dans l'homme de
ramener toujours les faits du monde extérieur aux lois de son
intelligence ! Mais le nombre sept est un nombre dangereux ; il pousse
facilement
l'esprit à la recherche d'analogies et de rapprochements,
peut-être, illusoires ! Newton essaye, en effet, de fixer les
limites (tout à fait arbitraires) des sept espaces
colorés, comme il avait fixé d'abord celles des cinq, et,
après quelques tâtonnements, il finit par s'arrêter
aux valeurs suivantes, la longueur totale du spectre étant
toujours égale à 60 :
Rouge 7,5 - Orangé 4, 5 -
Jaune 8 - Vert 10 - Bleu 10 - Indigo 6, 7 - Violet 13, 3.
Et comme le
nombre sept faisait naturellement penser aux notes de la gamme,
l'idée lui vint que cette division du spectre pouvait bien avoir
quelques rapports avec la division d'une corde tendue donnant les sept
notes de l'échelle musicale. Seulement, comme il était
impossible de reconnaître la moindre trace de ce rapport dans les
divisions précédentes, Newton se représenta la
longueur du spectre comme n'étant que la moitié de la
longueur de la
corde, dont un bout aurait coïncidé avec le violet
extrême et le point milieu avec le rouge extrême. Cette
supposition une fois admise, il chercha à la vérifier.
Malheureusement la gamme normale, la gamme de Pythagore, ne se
prêtait pas à ce rapprochement. Voici quels eussent
été les espaces colorés d'après cette gamme
:
Rouge 4 - Orangé 8 -
Jaune 8 - Vert 10 - Bleu 6 -
Indigo 10, 7 - Violet 13, 3. Il n'y aurait donc eu de
coïncidence
que pour les espaces jaune, vert et violet, savoir pour trois espaces
sur sept, ce qui ne pouvait pas satisfaire l'esprit de Newton trop
porté à l'exactitude. Il se mit alors à chercher
une autre gamme qui lui convint davantage et finit par s'arrêter
à la suite des sept rapports suivants :
où le second son est plus élevé d'un comma et le
troisième est plus bas d'un semi-ton mineur que dans la gamme
naturelle, qui aurait été représentée par :
Cette division artificielle de la corde, qui avait été
cherchée d'après les mesures déjà prises,
se trouva correspondre assez exactement avec les limites des couleurs
pour que Newton en fût satisfait. Il faut croire toutefois que,
sachant à quel prix l'accord avait été obtenu, son
esprit n'acquiesça pas tout à fait à ce premier
résultat, car il ajoute :
«
Je n'ai cependant pas pu observer cela avec assez de
« précision pour ne pas
être forcé d'avouer que les choses
« pourraient bien se passer
quelque peu autrement. »
Et aussitôt après, il essaie de remplacer la gamme
naturelle (légèrement altérée) par la gamme
du tempérament égal, où les 12 sons de l'octave
constituent une progression géométrique, dont la raison
est 2 1/12, et il trouve que même cette division, qui serait la
suivante :
Rouge 7, 33 -
Orangé 4 - Jaune 8, 74 - Vert 8, 73 - Bleu 12, 09 - Indigo 6 -
Violet 13.09
«
semble s'accorder assez bien avec l'étendue des diffé-
« rentes couleurs.
Effectivement les très petites diffé-
« renées qu'on observe
entre ces deux modes de subdivi-
« sion, quelle que soit
l'acuïté du sens (de la vue), ne peu-
« vent donner lieu qu'à
des erreurs à peine appréciables.»
Vous voyez, cher maître, qu'il y a loin de ces tâtonnements
et de ces à peu près à la découverte et
à l'établissement d'une relation parfaite et constante
entre les couleurs et les sons. Voici, du reste, ce que Newton se
hâte d'ajouter
tout de suite après avoir exposé cette dernière
tentative :
«
Malgré cela, je me suis servi plutôt de la première
« subdivision (celle qui
représente la gamme légèrement
« altérée) non
pas tant parce qu'elle s accorde mieux avec les
« phénomènes,
mais parce qu'elle contient, peut-être,
« quelque chose qui se rapporte
aux analogies qui existent
« entre les harmonies des
couleurs (que les peintres sem-
« blent connaître, mais
dont moi je ne me suis pas encore
« bien rendu compte) et les
concordances des sons. On
« trouvera de la sorte plus
acceptable une certaine ressem-
« blance de rapports entre le
violet extrême et le rouge, qui
« sont les deux couleurs
terminales du spectre, et les
« deux sons extrêmes de
l'octave, que l'on peut regarder,
« jusqu'à un certain
point, comme unissons. »
Ainsi Newton avoue sincèrement qu'il n'avait pas une idée
nette de ce que les peintres appellent les harmonies des couleurs, et
que c'est uniquement pour essayer de s'en rendre compte qu'il met
à l'épreuve ces divisions
dû spectre dont il n'essaie, du reste, de tirer aucune
conséquence ni en faveur ni contre ces prétendues
harmonies. Il ne pouvait pas, d'ailleurs, accepter ce rapprochement
fortuit comme une démonstration des rapports musicaux des
couleurs, puisque le chapitre où il s'est occupé de cette
question se termine de la sorte :
«
II y a encore d'autres particularités relatives à ces
« couleurs, que j'aurais pu
déterminer comme, par exem-
« pie, leurs diverses formes et
étendues, selon les diffé-
« rentes positions du prisme
que l'on fait tourner autour
« de son axe, ou selon les
diverses substances réfringentes
« dont est fait le prisme, ou
dont il est enveloppé, ou
« encore selon les
différentes grandeurs de son angle. »
Comment aurait-il donc pu donner une grande importance à la
division musicale du spectre, lorsqu'il avait reconnu que les rapports
de ses parties différemment colorées pouvaient varier par
suite d'une foule de circonstances différentes ? Aussi
voyons-nous qu'il abandonne et la gamme de Pythagore et la gamme
altérée, et le tempérament égal, quand il
donne dans son
Optique la
construction de ce fameux cercle, qui a tant préoccupé M.
Biot, et dont les poids des arcs successifs devaient être
proportionnels aux quantité de chacune des sept couleurs qui
composent la lumière blanche. Or, voici les étendues de
ces arcs, comparées à celle de la circonférence
entière représentée par 60 :
Rouge 10, 13 Orangé 5, 70 Jaune
9, 11 - Vert 10, 13 - Bleu 9, 11 - Indigo 5, 70 - Violet 10, 13.
Nous voilà donc en présence d'une nouvelle
répartition des couleurs, qui n'a plus rien de commun avec les
précédentes ; et quoique Newton assigne à ces arcs
les noms des notes :
sol, la,
fa, sol, la, mi, fa, sol:
il serait bien difficile d'y voir un rapport musical quelconque que
l'on pût rattacher à l'idée d'harmonie, surtout si,
au lieu des noms des notes, on prend les rapports numériques que
leur assigne Newton et qui ne paraissent réellement avoir aucune
relation avec ces notes. Voici ces rapports :
II est bien vrai que la Question XIV et quelques autres parmi celles
que l'auteur ajouta à la seconde édition de son Optique,
reprennent à un autre point de vue l'idée des rapports
musicaux ou harmoniques des couleurs ; mais l'hypothèse des
oscillations de l'éther, à laquelle Newton a recours dans
ces Questions,
ne peut pas nous donner, même à présent, de
meilleures ouvertures à l'endroit de la musique des couleurs,
qu'elle n'en pouvait fournir du temps de Newton. Mossoti, qui s'en est
occupé dans un travail sur les spectres des réseaux, n'a
pu parvenir à aucune conclusion satisfaisante, et cela se
conçoit facilement, quand on veut bien avoir égard
à la complication que doivent apporter dans nos
appréciations des couleurs et de leurs rapports, le nombre, la
disposition, la sensibilité, etc., des éléments
nerveux qui doivent transmettre au cerveau les mouvements vibratoires
de l'éther qui correspondent à ces couleurs. C'est ainsi
que le blanc (sensation) peut résulter du mélange d'un
certain rouge avec du vert bleuâtre, de l'orangé avec le
bleu cyané, du jaune et du bleu saphir, du jaune verdâtre
et du violet, quoique le blanc théorique ne doive naître
que de la réunion de toutes les couleurs dans les proportions
convenables. Le clavecin oculaire du Père Castel n'a jamais
été qu'un jouet sans importance, car ce n'est pas, comme
pour les sons, la simultanéité, ou la succession rapide
des couleurs, qui nous émeut agréablement, mais c'est la
proximité persistante, ou la succession lente des
différentes couleurs, soit dans la nature, soit dans les oeuvres
de l'art, qui nous procure des sensations plus ou moins
agréables. [sur le
clavecin oculaire du père Castel, cf. http://perso.wanadoo.fr/papiers.universitaires/musico15.htm
et http://musicologie.free.fr/publirem/castel.html
où le lecteur trouvera tous détails utiles. Il faut
évidemment rapprocher la penseée de Castel de celle
d'Alexandre Scriabine ; sur les recherches de Scriabine, cf. le livre
que lui a consacré Manfred Kelkel (Fayard, 1999)]
Voilà, cher Maître, ce que je puis vous dire touchant les
idées de Newton sur les rapports entre les couleurs et les sons,
et sur les exagérations des disciples qui ont voulu attribuer
aux opinions du maître une valeur scientifique et absolue
qu'elles étaient loin d'avoir dans son esprit si lucide et si
rigoureux.
Votre bien affectionné et dévouée
GILBERT GOVI.
DEUXIÈME
DOCUMENT.
NOTE DE M. EDMOND
BECQUEREL
La couleur d'un rayon lumineux, c'est-à-dire la couleur
donnée par la diffusion de ce rayon sur un écran blanc
tel que du papier, est essentiellement liée à sa longueur
d'onde de telle sorte qu'à une longueur d'onde
déterminée correspond une couleur également
déterminée et invariable. Aucun fait n'a montré
que la couleur de ce rayon ait pu être changée d'une
manière quelconque; ainsi un rayon rouge reste rouge et ne peut
devenir bleu, etc. Cependant certains phénomènes dits de
fluorescence ou de phosphorescence, d'après lesquels des corps
sous l'influence de rayons colorés, émettent des rayons
d'une réfrangibilité moindre que celle de ces rayons,
avaient fait penser que la lumière en frappant ces corps
était modifiée de façon à changer de
longueur d'onde et par conséquent de couleur. [il est probable que les vieux
alchimistes étaient entichés de telles idées, cf. réincrudation] Ainsi
une feuille de papier enduite de sulfate de quinine
éclairée par des rayons violets émet une
lumière bleue; des composés d'uranium
éclairés par des rayons bleus ou violets sont lumineux
verts ; des rubis éclairés par la lumière bleue ou
violette sont rouges, etc., etc., etc. M. Edmond Becquerel a
prouvé que telle n'était pas l'explication de ces
phénomènes, et que ces corps ne changent pas la longueur
d'onde des rayons incidents. Ces substances subissent l'influence des
rayons, entrent eux-mêmes en vibration et émettent leur
lumière de fluorescence ou de phosphorescence par action propre,
c'est-à-dire qu'elles deviennent de nouvelles sources de
lumières ; l'observateur perçoit alors en même
temps et la lumière incidente diffusée qui n'a pas
été absorbée, laquelle conserve sa couleur
primitive, et la lumière de fluorescence ou de phosphorescence
émise par l'action propre du corps, laquelle est en
général d'une autre couleur et peut modifier et
même masquer complètement la couleur des rayons incidents.
[on consultera le curieux
document figurant aux Demeures Philosophales,
sur les lampes perpétuelles, de Fulcanelli, cf. Atalanta, III - réincrudation
; Chevreul, critique de Salverte]
Il a démontré ce fait en prouvant, à l'aide du
phosphoroscope qu'il a imaginé à cette occasion, que
cette émission de lumière diversement colorée qui
caractérise ces corps, pouvait durer plus ou moins longtemps,
alors que la
lumière incidente cessait son action. On peut donc, à
l'aide de cet appareil, séparer la lumière émise
par les corps en vertu de leur action propre, de la lumière
incidente excitatrice. Du reste, l'analyse spectrale de la
lumière renvoyée par les corps soumis à
l'expérience, permet également de vérifier ce
mélange de lumière due à l'action propre du corps,
à la lumière diffusée à couleur invariable.
Parmi différents exemples à l'appui de ce qui
précède on peut citer les suivants :
- Une feuille de papier enduite d'une faible couche de sulfate
de quinine paraît blanche à la lumière du jour ;
elle devient bleue claire sous l'action de la lumière violette.
- Une dissolution étendue de rosé de napthaline
est rosé par transparence à la lumière du jour ;
elle donne de brillants reflets orangés sous l'action des rayons
bleus et violets.
- Une dissolution de fluorescéine est jaunâtre par
transparence à la lumière du jour; elle donne des reflets
verts à la lumière violette.
- Des sels à base de sesquioxyde d'uranium, comme le
nitrate et le sulfate d'uranium et qui sont verts à la
lumière blanche, donnent la même couleur dans le
phosphoroscope, après l'action des rayons violets et
ultra-violets.
- Le rubis qui est rouge à la lumière blanche,
ainsi que le saphir qui est bleu, et le coryndon incolore, donnent tous
de la lumière rouge dans le phosphoroscope, après
l'action de la lumière violette.
On peut même ajouter que les sulfures alcalinoterreux
phosphorescents (sulfures de calcium, de baryum et de strontium) sont
tous blancs à la lumière du jour; après l'action
des rayons bleus, violets et ultra-violets, ils émettent pendant
longtemps dans l'obscurité soit des rayons rouges, soit des
rayons jaunes, soit des rayons verts, bleus ou violets, et cela suivant
leur degré de calcination préalable et la manière
dont ils ont été préparés. On pourrait
citer un très grand nombre d'effets de ce genre; par contre les
corps qui n'offrent sensiblement aucun effet de phosphorescence comme
le quartz en poudre ou le sable fin, et qui sont blancs, ne donnent pas
d'autres couleurs que celle des rayons lumineux incidents : ils sont
rouges avec la lumière rouge, bleus avec la lumière
bleue, etc. S'ils sont colorés, ils agissent par absorption sur
certains rayons, mais ils ne deviennent pas sources lumineuses pour
modifier, par rapport à la lumière incidente, la couleur
perçue par l'observateur.
ED. BECQUEREL.
