CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES MÉTHODES SCIENTIFIQUES ET APPLICATIONS A LA MÉTHODE A POSTERIORI DE NEWTON ET A LA MÉTHODE A PRIORI DE LEIBNITZ

PAR M. E. CHEVREUL

DOYEN DES ÉTUDIANTS DE FRANCE.


Michel Eugène Chevreul à 100 ans
(cliché de Nadar, in. le Journal Illustré, août 1886)



revu le 26 novembre 2004



On doit tendre avec effort à l'infaillibilité sans y prétendre.
Malebranche.


§ I. CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. ................ 293

§ II.  Newton ........................ 296

Citations propres à montrer que l'éther de Huygens n'était pas

l'éther de Newton. .................... 301

Citations........................... 303

Question XXIX (citation textuelle de Newton)........... 303

Question XIX (citation textuelle de Newton). ........... 304

Question XXI (citation textuelle de Newton). ........... 304

Question XXIII (citation textuelle de Newton). .......... 305

Question XXIV (citation textuelle de Newton)........... 305

§ III.  Newton envisagé au point de vue de la méthode à posteriori. 307

Premier fait. ......................... 308

Deuxième fait. ........................ 309

Troisième fait. ...................... . 311

§IV. Leibnitz. ....................... 315

§ V.  Newton et Leibnitz au point de vue de la méthode ..... 322

Premier point.  Extension de la distinction des groupes des propriétés organoleptiqnes d'avec les deux groupes de propriétés physiques et de propriétés chimiques. ............ 332

Deuxième point.  Ce que Huygens a appelé éther est tout à fait différent de ce que Newton a appelé éther, selon M. Chevreul. . 334

A. Éther de Huygens. ..................... 335

B. Éther de Newton. ..................... 335

A. Newton et la méthode à posteriori. ........... . . 337

Définition rigoureuse de la méthode à posteriori expérimentale telle que M. Chevreul la conçoit. ................ 343

A. Newton et la méthode à posteriori. ............. 344

B. Leibnitz et la méthode à priori. ............... 345

Post-scriptum. ........................ 349

Premier document.  Lettre de M. G. Govi à M. Chevreul. .... 353

Deuxième document.  Note de M. Ed. Becquerel à M. Chevreul. . 363




Introduction : nous avons cru faire oeuvre utile en rendant plus accessible ce texte de Chevreul. Il s'agit de la 2ème partie d'un Mémoire, paru aux Mémoires de l'Académie des Sciences de l'Institut de France, tome XLII, en 1883. Ce n'est point pour l'alchimie, encore que Chevreul la cite, que nous avons étudié ce texte mais pour essayer de décrypter le processus de pensée si particulier de Chevreul, que Marcelin Berthelot ne supportait pas, cf. Eloge. Or, loin d'être comme le suppose assez méchamment Berthelot, Chevreul était loin d'être un esprit borné et l'on peut même assurer que ses connaissances, liées à ses activités, à son extrême longévité et à stupéfiante mémoire, étaient absolument encyclopédiques. Très curieusement, un ouvrage paru en 1997 sur Chevreul, Un Savant, des Couleurs !, ne fait aucune référence aux travaux d'histoire de l'alchimie entrepris par le chimiste. Dans ce site, on s'est fait l'écho, à de multiples reprises, de l'activité abondante de Chevreul dans ce domaine, activité partagée, faut-il le dire, par Berthelot. Voilà encore l'un de ces paradoxes remarquables que nous donne l'histoire des sciences.
Le texte de Chevreul n'est pas très original en soi ; il met en lumière - c'est le cas de le dire - l'intérêt du chimiste pour la notion d'éther - il compare le concept d'éther selon Newton puis selon Huygens -, la masse des rayons lumineux - que l'on peut assimiler à leur longueur d'onde, rapportée aux circonstances historiques dans lesquelles Newton décrit la réfraction des rayons rouge et violet ; enfin pour la méthode A POSTERIORI dont il fut le champion.





§ I.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

317. Qu'on pardonne quelques réflexions à un homme dont la passion a été constante pour l'étude. Si le grand âge rapproche, comme on le dit généralement, le vieillard de l'enfance, il faut, pour rester dans le domaine de la vérité, ne pas méconnaître qu'il existe des hommes chez lesquels la virilité perd incontestablement de sa force au double point de vue des facultés physiques et intellectuelles à mesure qu'ils avancent dans la carrière de la vie. Mais cette perte a des compensations puisées dans l'habitude même de la méditation qui, fixant l'esprit sur des idées d'un intérêt incontestable, l'éloigne d'idées futiles quand elles ne seraient pas le contraire de la vérité. Cette habitude a donc, avant tout, l'avantage d'appeler l'attention sur des objets intéressants par les remarques et les réflexions qu'ils suggèrent; mais ce n'est pas tout, l'habitude d'observer en tout temps, loin de s'éteindre avec l'âge, permet de profiter du présent, soit pour modifier des idées acquises dans un passé inconnu du plus grand nombre des contemporains, soit pour reconnaître par des rapprochements ou des comparaisons d'un véritable intérêt, comme choses nouvelles, qu'il eût été impossible d'établir comme vérité à des esprits éclairés, mais plus jeunes, auxquels le passé dont nous parlons était inconnu, enfin soit même encore de découvrir des choses absolument nouvelles à l'aide d'éléments anciens inconnus des contemporains et qui, longtemps encore, auraient pu rester stériles. [la vérité oblige à dire que très souvent, les fonctions intellectuelles baissent sans que le sujet s'en aperçoive vraiment ; lorsqu'il ne s'agit pas de détérioration due à la maladie, la perte physiologique des neurones influe fatalement sur les capacités cognitives du sujet qui se réfugie alors dans les souvenirs les plus anciens, les récents lui échappant comme bulles sur l'eau, ou bien encore qui se réfugie dans les grands principes : c'est ce que l'on nomme par habitude l'âge de la sagesse. Chevreul, dans son grand âge, c'est-à-dire à partir de 80 ans, n'a point échappé à la règle ; mais il avait tellement lu, et sur des sujets tellement divers, qu'il lui était encore permis de réaliser des synthèses remarquables qui, si elles ne brillaient plus par une nouveauté remarquable, permettaient de jeter des éclairages de points de vue différents sur des domaines où, de façon quasi instinctive, le savant retombait sur ses marottes, c'est-à-dire sur la notion de synthèse a posteriori et sur les connaissances primitives passées, au premier rang desquels toujours il avait rangé l'alchimie. Voyez l'Idée alchimique et surtout, la synthèse des Connaissances Chimiques. Voyez encore la critique de l'Histoire de la Chimie de Ferdinand Hoefer par Chevreul - ]

318. En faisant une application de ces considérations générales à mes propres travaux dont le plus grand nombre ressortissent de l'expérience, ils ont été l'occasion de remarques dont l'intérêt, loin de diminuer avec le temps, n'a fait que s'enrichir, en me permettant de rendre compte de la manière dont mon esprit procédait à ses recherches ; et, à cette occasion, j'ajouterai que mes écrits concernant des sujets relatifs à la critique, à l'histoire, à la pédagogie, n'osant dire à la philosophie, m'ont présenté les analogies les plus grandes dans le mode de les accomplir, et plus tard je reviendrai sur ce sujet en traitant de ce qu'on appelle la simple observation et l'expérience. N'ayant jamais eu la moindre tendance à m'occuper de littérature proprement dite, et ayant eu l'occasion assez fréquente de m'entretenir avec des poètes et des prosateurs purement lettrés, je me sens dans l'impossibilité de faire aucune allusion à la poésie ni au roman vulgaire. Je mets le théâtre de côté et le roman de mSurs, attachant le plus grand prix à des oeuvres de l'école fondée par Molière, un des écrivains philosophes dont le mérite n'a été dépassé par personne. [Chevreul faisait le plus grand cas de Molière ; il y revient dans la Connaissance des sciences chimiques depuis les philosophes les plus anciens jusqu'à Lavoisier -]

319. Malgré l'uniformité de ma vie, j'ai bien observé la différence de disposition où je me trouvais pour m'occuper du même sujet d'étude un tel jour et un tel autre ; mais parlant en général j'ai senti la nécessité de continuer un sujet tant qu'il me présentait des faits nouveaux à l'observation, jusqu'au moment où, sentant cette ardeur se calmer, je passais à un autre sujet de recherches ; mais après un certain temps, revenant aux anciennes avec de nouvelles idées qui me permettaient de les étendre en les approfondissant, ma conviction en leur exactitude, à ma grande satisfaction, allait en croissant. C'est ainsi qu'après cinquante-deux ans d'étude sur la vision des couleurs en repos, je publiai après février de l'an mil huit cent soixante-dix-huit un premier écrit sur la vision des couleurs en mouvement, intitulé : Complément d'étude sur la vision des couleurs, 277 pages, imprimé dans les mémoires de l'Académie des sciences, t.XLI. [Chevreul avait alors 95 ans. Il publiera encore une Note à l'Acad. Sci à 99 ans.]

320. Ce complément est suivi d'un second écrit intitulé : Mémoire sur la vision des couleurs matérielles en mouvement de rotation et des vitesses numériques de rotation de cercles dont une moitié diamétrale est colorée et l'autre blanche, vitesse correspondant à trois périodes de leur mouvement, à partir de l'extrême vitesse jusqu'au repos. Cet ouvrage imprimé fait partie du XLII volume des mémoires de l'Académie qui n'a point paru. Un examen nouveau de l'Optique de Newton m'a démontré que ce qu'il appelle Ether dans les questions qui terminent le troisième livre de son Optique, n'est point l'Éther auquel Huygens rapporte la propagation lumineuse des couleurs; et ce fait est l'objet de cet appendice. Je n'en resterai pas là, j'examinerai Newton au point de vue de la méthode a posteriori, et Leibnitz à celui de la méthode a priori la plus absolue. Enfin je donnerai comme documents :
- une lettre que M. Gilberto Govi m'a adressée sur la correspondance des couleurs du spectre solaire avec les tons musicaux;
- une note de M. Edmond Becquerel.

§ II-

NEWTON.


FIGURE I
(Sir Isaac Newton 1710, portrait par Sir James Thornhill)

321. Jusqu'à ces dernières années où j'ai senti la nécessité d'approfondir la lecture de l'Optique de Newton [Opticks or a Treatise of the Reflexions, Refractions, Inflexions and Colours of Light. Also Two Treatrises of the Species and Magnitudes of Curvilinear Figures, London, 1704)] pour mes dernières recherches, j'avais la conviction qu'il existait deux théories de la lumière; la plus ancienne professée par Huygens, dans un traité publié en 1690. L'auteur attribue aux vibrations ou ondulations d'un fluide excessivement rare doué d'une élasticité parfaite qui sous le nom d'Ether occupait tous les espaces vides de la matière proprement dite. Suivant l'auteur la lumière résulte des vibrations de l'éther, comme le son des vibrations ou des ondulations de l'air; de sorte que de la lumière éteinte est de l'éther en repos comme le son éteint est le silence ou l'air en repos. La seconde théorie dite de l'émission, attribuée à Newton, a été considérée comme diamétralement opposée à la première. La théorie d'Huygens compte le plus de partisans, depuis les travaux de Thomas Young et surtout ceux de Fresnel. [Newton a commencé d'élaborer une théorie corpusculaire de la lumière, dès l'âge de 24 ans, en 1666. En utilisant un prisme triangulaire, il observe que des angles de réfraction différents correspondent à des couleurs différentes. Il réalise une expérience - dite cruciale - qui montre que les couleurs ne sont pas un effet des surfaces traversées par la lumière : en effet, un second prisme ne décompose pas la lumière monochromatique. Il considère que la lumière solaire est formée de sept couleurs élémentaires auxquelles correspondent dans un milieu donné, des indices de réfraction propre. En 1672, il est en mesure de postuler la nature corpusculaire de grains de lumière se propageant à une vitesse énorme. Pour Huygens, la théorie corpusculaire ne peut rendre compte de la propagation rectiligne de la lumière. Et d'emblée, Huygens se trouve obligé de postuler qu'il existe un milieu permettant de « véhiculer » des ondes de lumière ; milieu qu'il nomme ETHER. Cette théorie permet d'expliquer d'un coup et le phénomène de réflexion, et celui de réfraction. Huygens réalise entre autre des expériences avec un minéral que nous avons déjà abordé, dans la section consacrée à la réincrudation : la calcite.]

322. Les citations que j'ai faites précédemment dans cet écrit (alinéas 187, 212 à 220), de passages extraits des trente et une questions qui terminent le troisième livre de l'Optique de Newton, sont très claires, trop explicites et trop nombreuses, pour croire, après les avoir lues, que Newton ne crut pas à la propagation de la lumière par des vibrations ou des ondes, qu'il dit être comparables à celles de l'air, auxquelles nous attribuons les sensations
du son. Je n'ai donc rien à ajouter à ce qui précède, quant au mode de propagation de la lumière. Mais, à l'époque dont je parle, je ne m'étais pas aperçu que le milieu vibrant du foyer lumineux dont Newton parlait, n'était pas l'éther auquel Huygens, dans son traité de la lumière, attribuait la propriété de produire en nous les sensations de la blancheur et des couleurs. [l'ETHER de Newton correspond à un milieu d'une extrême subtilité dont on trouve trace chez les vieux auteurs du Moyen Âge. Faute de ce milieu qui pénètre tout, la théorie corpusculaire de la lumière s'effondre. De façon semblable, mais pour légitimer une conception ondulatoire pure de la lumière, Huygens, partant des travaux de Descartes, va lui aussi être amené à développer son propre ETHER. Mais Huygens ne s'explique pas plus que Newton sur la nature de l'éther. Une difficulté d'ailleurs surgit : si l'éther exsite, il doit opposer une résistance mécanique aux mouvements des astres ; or les calculs montraient que les astres se mouvaient sans résistance d'un quelconque milieu. Il y a plue : l'éther de Huygens se devait de transmettre les perturbations lumineuses et dans le même temps, de ne pas s'opposer aux mouvements des astres... Newton ne voit pas d'autre explication - en fait, il ne feint point d'hypothèses, cf. le célèbre hypothses non fingo - qu'une cause divine pour renouveler l'impulsion nécessaire à la conservation des mouvements. L'ETHER est véritablement le centre du problème épistomologique et renvoie à deux attitudes entièrement différentes : le mécanisme d'une part et l'intervention divine d'autre part.]


prisme séparant la lumière blanche en sept rayons

323. Newton avait été conduit par l'expérience à admettre qu'un rayon de lumière blanche résulte d'un mélange de sept rayons produisant en nous la sensation de sept couleurs différentes, lorsque ces rayons avaient été séparés au moyen d'un prisme, et chacun d'eux lui paraissait simple, lorsqu'il conservait la même action sur la vue, quel que fût le nombre de réflexions ou de réfractions qu'il lui fît subir. Le rayon le plus réflexible ou le plus réfrangible nous affectait de la couleur violette, et le moins réflexible ou réfrangible nous affectait de la couleur rouge; les rayons compris entre les deux extrêmes, en allant du rouge au violet, nous affectaient de l'orangé, du jaune, du vert, du bleu et de l'indigo.

Newton reconnut que :

Le rayon rouge et le rayon jaune mêlés nous affectaient de la sensation de l'orangé;
Le rayon rouge et bleu, de la sensation du violet;
Les rayons jaune et bleu, de la sensation du vert;



rayons rouge, bleu et jaune

rayons orangé, violet et vert
métamorphose des rayons

II reconnut en outre que ces mélanges soumis à une nouvelle réfraction étaient réduits à leurs rayons simples, en quoi ils différaient de l'orangé, du violet et du vert, du spectre solaire, qui conservaient leur simplicité.


deuxième réfraction

324. Je fais remarquer avec satisfaction que Newton a donné le premier au monde savant l'idée de l'espèce dans le monde inorganique à une époque où la chimie n'existait pas, cette science même dont le caractère essentiel, conformément à la remarque que j'en ai faite, est de réduire la matière en des types définis à l'état de pureté, chacun caractérisé par un ensemble de propriétés qui n'appartient qu'à ce type, et ce type ainsi défini est une espèce chimique. Nous laissons à Newton la gloire d'avoir réduit la lumière blanche en sept rayons qui nous affectent chacun en produisant la sensation d'une couleur déterminée, et, en outre, d'avoir distingué les propriétés que sont en nous, comme les couleurs, d'avec les propriétés dont nous rapportons la cause sans hésitation au monde extérieur.

Par exemple : S'agit-il de la réflexion de la lumière par une surface matérielle? Sans hésitation nous suivons hors de nous le rayon lumineux cause de la blancheur ou de la couleur, qui tombe obliquement sur cette surface et nous constatons que son angle de réflexion est égal à son angle d'incidence, et que le phénomène est hors de nous. Même résultat quand le rayon sortant d'un milieu transparent se réfracte dans un second milieu transparent. Évidemment tous ces phénomènes de réflexion et de réfraction se passent hors de nous, et dans un même plan extérieur.

325. Il n'en est plus de même des rayons lumineux : réunis et agissant au nombre de sept; ils nous affectent de la blancheur, tandis que chacun d'eux agissant seul, produit en nous la sensation d'une des sept couleurs, le rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo ou le violet. La blancheur et les couleurs sont donc en nous, et non dans la lumière, et Newton distingue la blancheur et les couleurs, d'avec les propriétés attribuées à ces rayons lorsque, tombant obliquement sur des surfaces, ils sont réfléchis, ou que passant obliquement d'un milieu transparent dans un autre, ils se réfractent différemment suivant leur espèce.

326. Je reviendrai dans le paragraphe suivant (alinéas 330, 334 et 335, § III), sur la distinction faite par Newton entre une propriété physique ou une propriété chimique, se manifestant dans le monde extérieur par un phénomène que nous jugeons indépendant de nous, quoique nous l'apercevions par quelqu'un de nos sens, mais nous ne pouvons le confondre avec les phénomènes de la blancheur ou de la couleur, sensations qui sont en nous et dont la cause est la lumière. Newton le premier à distinguer cette propriété de la lumière en faisant l'observation explicite, que ses rayons réunis produisent en nous la blancheur et que séparés les couleurs. La blancheur et les couleurs simples effets, sensations sont en nous, je les appelle propriétés organoleptiques ; telles sont encore les odeurs, les saveurs, etc. (Voir plus loin alinéas 334 et 335.) [cette distinction généralisée semblait encore nouvelle pour l'époque et traduit déjà le souci d'explications touchant aux neuro-sciences. C'est un point qui fut totalement passé sous silence par Berthelot dans l'hommage qu'il rendit à Chevreul]

327. Mais je n'ai pas fini d'exposer les opinions de Newton ; il me reste à parler de la manière dont il se représentait la constitution d'une espèce de rayon de lumière. Pour Newton, la différence résidait dans la grosseur des corpuscules qu'il admettait comme constituant chaque espèce de rayon. Ces corpuscules lumineux allaient en diminuant de grandeur progressivement du rayon rouge au rayon violet. Les plus gros corpuscules, les rouges, étaient les moins réflexibles et les moins réfrangibles, les corpuscules violets, les moins gros et dès lors les plus réflexibles comme les plus réfrangibles, et les vibrations ou les ondes lumineuses diminuaient de grandeur progressivement du rouge ou du violet. On voit donc que, par la différence de grandeur des corpuscules, il expliquait la cause des propriétés organoleptiques de la lumière, en les rapportant à des causes inhérentes à leurs propriétés physiques et dès lors il ne considérait point les rayons de lumière comme colorés, mais comme causes des couleurs, et cela par une conséquence de l'inégalité de la grandeur de leurs corpuscules. [de fait, la notion de masse de corpuscule se traduit aujourd'hui par celle d'énergie : les rayons rouges ont une énergie plus faible que les rayons violets, lesquels précèdent l'ultra violet ainsi que les rayons X utilisés en radiologie et les rayons gamma qui proviennent du soleil]

328. Certes, s'il existe un fait intéressant dans l'histoire des sciences, c'est assurément celui qui a échappé, durant un bien long temps, aux personnes dont la vision a été un sujet d'étude; je ne puis me l'expliquer qu'en l'attribuant à l'ignorance des contemporains de Newton, de la science chimique, et conséquemment de l'objet qu'elle se propose de réduire la matière en des types définis sous la dénomination d'espèces chimiques. En effet, une fois l'éther de Huygens admis, l'explication de la propagation de la lumière par des vibrations ou des ondes lumineuses se présentait clairement à l'esprit, en considérant l'air propageant les sons par des vibrations ou des ondes sonores, et rien ne semblait plus simple que d'attribuer l'obscurité à la cessation du mouvement de l'éther, comme le silence à la cessation des vibrations ou des ondes de l'air. En outre, Newton, reconnaissant explicitement des corpuscules dans la lumière, ajoutait évidemment à l'analogie de l'être lumineux avec l'être sonore, mais analogie qui à mon sens n'est pas complète eu égard à l'être lumineux décidément complexe tandis que l'être sonore ne l'est pas de la même manière.

Citations propres à montrer que l'éther de Huygens n'était pas l'éther de Newton.

329. Je dois revenir sur deux passages antérieurs où j'ai parlé des opinions de Newton relativement à la composition de la lumière et à son mode de propagation (Passage page 139, § II, définition des couleurs, alinéa 137, questions XIII, XVIII, XIX, XXIII, XXIV, indiquées. Passage pages 197 et 198, alinéa 213, questions XIII et XXIII textuellement reproduites. ). J'ai remarqué qu'on avait exagéré la différence existant entre la théorie de l'émission, telle qu'on, l'avait attribuée à Newton, et la théorie généralement admise aujourd'hui, dite des ondulations ou vibrations, attribuée à Huygens et perfectionnée successivement par Thomas Young et surtout par Fresnel. Après avoir lu et relu attentivement dans ces derniers temps les trente et une questions qui terminent l'Optique traduites par Goste, non seulement mon opinion a été confirmée eu égard à l'opposition qu'on a prétendu exister entre les deux théories de la propagation de la lumière, mais je suis convaincu aujourd'hui que le milieu éthéré ou l'éther de Huygens est tout à fait différent de ce que Newton a appelé éther (ou milieu éthérée, traduction de Coste). Effectivement, les citations suivantes montreront à tous la réalité de cette différence. [Fresnel anticipera sur l'espace-temps d'Einstein en montrant que l'éther, au passage d'une masse telle qu'une planète ou une étoile, doit être « agité » et que donc, un certain mouvement curviligne des rayons lumineux doit pouvoir être décelé.] Mais, avant de passer outre, je ferai remarquer que Newton, exposant des opinions qui, selon lui, n'étaient pas absolument démontrées, les publiait avec réserve sous la forme de questions. En les reproduisant telles que j'en conçois le sens, qui selon moi n'est pas celui qu'un certain nombre de savants y ont attaché, je croirais manquer à la modestie de mon titre de doyen des étudiants de France en prêtant à faire croire que je les donne en juge de Newton ; loin de là ! si à mon grand regret on les jugeait trop nombreuses, il faudrait en attribuer la cause à mes scrupules de justifier par le plus de preuves possible l'interprétation que je leur donne, et si l'on trouvait que la forme sous laquelle je les présente pèche par trop de dogmatisme pour ce que le grand homme a donné sous la forme de simples questions, je répondrais que ma faute s'explique par l'intention d'avoir été le plus concis possible.

Citations

- Newton n'a jamais cessé de considérer la lumière (l'être lumière) que comme un milieu composé de sept espèces de lumières caractérisées chacune par la faculté de produire en nous une sensation de couleur déterminée en agissant sur l'organe de la vision par des corpuscules lumineux de grandeurs diverses suivant la couleur, corpuscules inhérents à chaque espèce de rayon qu'il disait aller en diminuant de grandeur du rouge au violet. [les longueurs d'onde diminuent effectivement depuis les rayons violets jusqu'aux rayons rouges ; c'est en ces termes que parle Newton quand il évoque les « masses » différentes des corpuscules de lumière.]

QUESTION XXIX

« Les rayons de Lumière, ne sont-ce pas de fort petits
« Corpuscules élancez ou poussez hors des Corps lumineux ?
« Car de tels Corpuscules passeront fort bien à travers
« des Milieux uniformes en Ligne droite sans se plier vers
« l'Ombre, comme il arrive constamment aux Rayons de
« Lumière. Ils pourront aussi avoir plusieurs proprietez,
« et les conserver en passant à travers différens Milieux,
« ce qui convient encore aux Rayons de Lumière .

« Ainsi il ne faut, pour produire toutes les différentes
« Couleurs de la Lumière et tous ses différens degrez de
« refrangibilité, si ce n'est que les Rayons de Lumière
« soient des Corpuscules de différentes grosseurs; que les
« plus petits de ces Corpuscules produisent le Violet (la
« plus foible et la plus sombre de toutes les Couleurs) et
« soient le plus aisément détournez du droit chemin par
« les surfaces réfringentes; et que les autres, à mesure
« qu'ils sont plus gros, produisent les Couleurs les plus
« fortes et les plus éclatantes, le Bleu, le Vert, le Jaune,
« et le Rouge, et qu'à proportion de leur grosseur, ils
« soient toujours plus difficilement détournez du droit
« chemin. »


- l'éther de Newton existe indépendamment de l'être lumière comme les citations suivantes le démontrent indubitablement.

QUESTION XIX

« La Réfraction de la Lumière ne provient-elle pas de la
« différente densité de ce MILIEU ÉTHÉRÉE en différens en-
« droits, la Lumière s'éloignant toujours des parties du
« Milieu qui sont les plus denses ? »


II est évident que la lumière qui se réfracte n'est pas le milieu dans lequel elle se réfracte.

QUESTION XXI

« Ce Milieu n'est-il pas plus rare dans les Corps denses
« du Soleil, des Étoiles, des Planètes, et des Comètes, que
« dans les Espaces Célestes vuides qui sont entre ces
« Corps-là ? Et en passant de ces Corps dans des Espaces
« fort éloignez, ne devient-il pas continuellement plus
« dense et par là n'est-il pas cause de la gravitation réci-
« proque de ces vastes Corps, et de celle de leurs parties
« vers les Corps mêmes. »


Si l'éther de Huygens est l'éther admis du plus grand nombre des physiciens comme étant l'être lumineux, comment s'imaginer que Newton aurait pu considérer cet éther lumière comme la cause de la pesanteur et qu'il lui eût attribué une force élastique de plus de 490 000 000 000 plus grande que celle de la force élastique de l'air ?

QUESTION XXIII

-  Cette question, citée textuellement (alinéa 213, page 198), ne donnera-t-elle pas la preuve que l'éther de Newton était absolument distinct de l'éther lumineuse, puisqu'il dit en propre terme que ce qu'il appelle milieu éthéré était au fond de l'Sil et que là, mis en vibration par les rayons de lumière, il propageait la cause de la lumière par les fibrilles solides, diaphanes et uniformes des nerfs optiques jusqu'au lieu des sensations, et il ajoutait : L'ouïe n'est-elle pas aussi produite par les vibrations de ce milieu, ou de QUELQUE AUTRE, excitées dans les nerfs acoustiques par les trémoussements de l'air..... et ainsi des autres sens.

QUESTION XXIV

-4° Mais la question XXIV dissiperait tous les doutes, s'il en restait encore après avoir lu ce qui précède (question XXIII).

« Le mouvement animal n'est-il pas produit par les vi-
« brations de ce Milieu, excitées dans le Cerveau par la puis-
« sance de la Volonté, et propagées de là, par les fibrilles
« solides, diaphanes et uniformes des Nerfs, jusqu'aux
« muscles pour les contracter et les dilater ? Je suppose
« que les fibrilles des Nerfs sont chacune à part solides
« et uniformes; et que les vibrations du Milieu éthéré
« peuvent être propagées le long de ces fibrilles d'un bout
« à l'autre, d'une manière uniforme, et sans aucune inter-
« ruption, car les obstructions dans les nerfs produisent
« des paralysies. »
[ne serait-ce pas là évoquer ce qui ressortit de l'influx nerveux ? Et cet éther ne serait-il point là l'une des manifestations des prorpiétés organoleptiques ? Chevreul n'en dira mot.]

Lorsque j'écrivais le résumé de cet écrit suivi de considérations concernant les analogies et les différences des sons et des couleurs, je partageais l'opinion commune que le mot éther employé par Huygens et Newton avait le même sens pour les deux auteurs ; ce n'est qu'après l'impression que j'ai reconnu l'erreur de cette opinion, et, chose remarquable, en citant dans l'alinéa 213 la question XXI où Newton dit dans la traduction par Goste (pages 496 et 497) :

« Ains, si l'on suppose que l'éther,
« comme notre air, soit composé de particules qui tâchent
« à s'écarter les unes des autres (car je ne sais ce que c'est
« que cet éther) et que ses particules soient excessivement
« plus petites que celles de l'air, ou MÊME QUE CELLES DE
« LA LUMIÈRE, l'excessive petitesse de ses particules peut
« contribuer à la grandeur de la force par laquelle ces
« particules peuvent s'écarter les unes des autres; et par
« là rendre ce milieu excessivement plus rare et plus élas-
« tique que l'air, et par conséquent excessivement moins
« capable de résister au mouvement des corps jettéz, et
« excessivement plus capable de presser les corps gros-
« siers, par l'effort qu'il fait pour se dilater. »



§ III-

NEWTON ENVISAGÉ AU POINT DE VUE DE LA MÉTHODE A POSTERIORI.

330. Que le lecteur me permette de donner à deux faits généraux du paragraphe précédent (§ II) le développement propre à en faire sentir toute l'importance, et d'en ajouter un troisième eu égard à Newton fondateur d'une des bases fondamentales de la chimie.

- Le premier fait est l'analyse de la lumière en sept espèces de rayons simples produisant en nous ces sensations de sept couleurs différentes, et la confirmation du fait par la synthèse des sept rayons colorés reconstituant la lumière blanche.
- Le second fait est la distinction des propriétés que j'ai qualifiées d'organoleptiques d'avec les propriétés physiques et les propriétés chimiques que nous rapportons au monde extérieur, tandis que les propriétés organoleptiques, pures sensations, sont en nous ; par exemple la blancheur, les couleurs, les saveurs, les odeurs, etc. Si l'on me reprochait de tomber dans la répétition, je renverrais le critique à la lecture de la XXXI° question, la dernière de l'Optique, dans laquelle le lecteur verrait la grandeur du génie de Newton ayant posé d'une manière incontestable une des bases de la chimie, eu égard aux actions moléculaires accomplies au contact apparent, et, en raison de l'importance de ce fait, avoir montré à tous la grandeur de la perte causée à l'esprit humain par Diamant, le petit chien chéri de Newton, l'auteur de la destruction de l'oeuvre du grand homme concernant la science physico-chimique ! [s'agit-il de circonstances ayant trait à la destruction accidentelle de certains papiers alchimiques que Newton conservait dans son laboratoire ? Westphall ne pense pas, quoi qu'il en soit, que la perte de ces papiers ait engendré la grave dépression qui l'accabla alors, où Newton présentait des traits typiques d'une psychose délirante] C'est dire que nous ajouterons :
- Un troisième fait : Newton, auteur d'une des bases fondamentales de la chimie, l'attraction moléculaire au contact apparent.

PREMIER FAIT.

331. Où, à mon sens, Newton a fait preuve du génie chimique le plus élevé, c'est dans la manière dont il a procédé après avoir réduit par l'analyse expérimentale la lumière blanche en un nombre de couleurs qui ne subissaient plus de changement, quel que fût le nombre de réfractions qu'il leur fît subir ; il eut recours à la synthèse et reproduisit de la lumière blanche en réunissant les rayons qu'il avait séparés et qui affectaient les yeux de couleurs diverses, de sorte qu'il confirma par la synthèse expérimentale le résultat de son analyse expérimentale. Du point élevé où j'envisage Newton, il importe peu qu'il n'ait employé qu'un moyen physique, le prisme de verre, pour son analyse, et des moyens analogues pour sa synthèse, puisque la lumière blanche est non une combinaison, mais un simple mélange d'espèces diverses de rayons causes des différentes couleurs qu'ils éveillent en nous lorsqu'ils agissent séparément. Ce que je trouve d'admirable dans ce même travail, c'est la distinction des PROPRIÉTÉS PHYSIQUES, la réflexibilité et la réfrangibilité des différents rayons, causes des couleurs distinguées les unes des autres par ces propriétés physiques inhérentes à leur nature et indépendantes de leur action directe sur les organes de la vue. Et ici mon admiration ne porte pas sur un nombre qui dut être sept, indifférent à mon sens. [le nombre 7 est lourd de cabale ! Est-il besoin de rappeler que les Anciens connaissaient 7 planètes, qu'on connaissait 7 métaux, etc. Nous avons discuté de cela bien souvent dans ces pages]

DEUXIEME FAIT.

332. Selon moi, une expérience qui n'est faite qu'une fois ne peut être considérée au point de vue scientifique que comme une observation, le contrôle seul est indispensable pour lui imprimer le caractère scientifique; et celui-ci n'est complet qu'à la condition d'avoir prouvé l'exactitude de l'expérience au double point de vue de l'exécution d'abord, et ensuite de l'interprétation. Ainsi, lorsqu'il s'agit de corps pesants, ce qui est essentiellement du ressort de la chimie, une balance de précision est d'une absolue nécessité, soit pour l'analyse, soit pour la synthèse. Newton, en recourant à l'expérience, a été fidèle, ou plutôt a été le promoteur de cette méthode; lorsqu'il s'est occupé de la composition de la lumière, il a commencé par l'analyser au moyen du prisme de verre, et il a confirmé ses conclusions en réunissant les rayons séparés par une opération de synthèse.


opération de la synthèse de la lumière blanche

333. J'ai hâte de prévenir toutes les erreurs possibles, et je parle du sujet qui m'est le plus familier: c'est de la méthode à POSTERIORI expérimentale, eu égard au jugement que l'on porte du même homme en le jugeant à des époques postérieures à celles où il a vécu. Une règle à observer est de prendre en considération dans le temps où il vivait l'état des connaissances humaines en général et les secours qu'il pouvait trouver dans les appareils et les instruments de précision dont il pouvait disposer. [peu de scientifiques, à l'époque de Chevreul, ont fait montre de cette clairvoyance historique, visant à rappeler le paradigme de l'époque actuelle : ainsi un alchimiste du XIIIe siècle devait trouver tout naturel, par un changement de couleur éprouvé lors d'un phénomène d'oxydo-réduction, qu'un métal soit converti en un autre : exemple, transformation du vitriol vert en vitriol calciné en blancheur où le fer pouvait donner l'impression d'être transmuté en étain] Par exemple, qu'il s'agisse de Newton et des sept couleurs qu'il a admises comme simples. Eh bien ! je suppose qu'un savant du nom de Brewster [Brewster, David On a new analysis of solar light, indicating three primary colours, forming coincident spectra of equal lenght (Transactions of the Royal Society of Edinburgh XII 1831) ; A treatise on optics (Lea & Blanchard, Lontoo & Philadelphia 1838)] ait mis hors de doute qu'il n'existe en réalité que trois couleurs simples, le rouge, le jaune et le bleu, parce qu'il serait parvenu à réduire les couleurs binaires des artistes à ces trois couleurs en les faisant passer dans des liquides qui les eussent, ramenées aux trois couleurs simples. De tels résultats ne seraient point un motif pour amoindrir en quoi que ce soit la gloire de Newton; Newton étant à mon sens irréprochable d'avoir considéré comme simples les couleurs rouge, orangée, jaune, verte, bleue et violette.

334. Personne plus que moi n'apprécie la distinction établie par Newton, d'une part entre des propriétés qui, comme celles de l'ordre physique et de l'ordre chimique, inhérentes aux corps, sont attribuées sans erreur à ces mêmes corps, et je parle des propriétés qu'il est possible. d'apprécier d'une manière précise au moyen de la balance ou de tout autre instrument, et d'une autre part de propriétés équivalentes à de pures sensations, telles sont les couleurs, les odeurs, les saveurs, et j'ajouterai, pour dire toute ma pensée, les propriétés des aliments indispensables à la vie de tout être organisé, celles des médicaments, des poisons, en un mot toutes les propriétés appartenant à des corps qui agissent d'une manière quelconque sur les organes externes ou internes des êtres vivants.

335. J'ai distingué, de 1818 à 1826, sous la dénomination d'organoleptiques, l'ensemble de ces propriétés comme formant un troisième ordre distinct des propriétés physiques et des propriétés chimiques, avec lesquelles on n'avait pas cessé de les confondre jusqu'à cette époque, où Newton fut si bien inspiré de dire les couleurs sont en nous et non dans la lumière qui les fait naître en nous. C'est surtout en parlant de Leibnitz que nous apprécierons l'importance de la distinction faite par Newton des propriétés inhérentes à la lumière comme la différence de réflexibilité et de réfrangibilité de ses divers rayons, et la propriété spéciale à ces rayons qui ne sont pas colorés, de produire chacun en nous une sensation qui est spéciale à chacun d'eux. [ceci nous amène d'ailleurs, tout naturellement, aux propriétés organoleptiques si particulières, déclenchées par les effets d'astérisme et bien d'autres encore des pierres gemmes taillées ; déjà nous éprouvons un plaisir singulier à contempler une améthyste dans sa gangue de quartz. Quelle en est la raison ? Pourquoi de telles couleurs déclenchent-elles en nous des sentiments relevant de l'esthétisme ?]

TROISIÈME FAIT.

Newton auteur d'une des bases fondamentales de la chimie, l'attraction moléculaire au contact apparent.

336. Newton est le premier qui ait mis hors de doute l'attraction moléculaire au contact apparent comprenant la cohésion, quand des molécules homogènes simples ou complexes sont solides ou liquides, et l'affinité, quand des molécules de nature différente se combinent ou s'unissent pour former des composés en proportions définies ou en combinaisons indéfinies, au nombre desquelles je comprends les composés résultant d'une affinité capillaire, quand un corps solide s'unit à un autre corps en conservant sa forme solide et quelques autres des propriétés qu'il présentait avant la combinaison.

337. D'après cette manière de voir, doit-on s'étonner que je n'aie pas été vivement frappé de l'éminence du génie de Newton à une époque où la chimie n'existait pas encore, de le voir en devancer l'esprit, eu égard à la lumière qu'il envisage comme un être complexe quant aux sept espèces de lumières simples constituant la lumière blanche par leur ensemble ? Complétons ce qu'il y a de remarquable, selon moi, dans l'esprit de Newton.
La réduction de la lumière en sept rayons simples lui suggérant la pensée que les couleurs ne sont point inhérentes à la lumière, mais que pures sensations elles sont en nous, et que leur cause réside dans les rayons simples, différant les uns des autres par la réflexibilité et par la réfrangibilité, propriétés qu'il fait dépendre des grandeurs respectives des corpuscules lumineux, leurs grandeurs allant en décroissant graduellement du rouge, dont les corpuscules sont les plus gros, jusqu'au violet, dont les corpuscules sont les plus petits. [rappelons que là où Newton pense « masse », il faut comprendre longueur d'onde]

338. Newton, en distinguant les propriétés physiques de la lumière, qui sont inhérentes à ses rayons, la réflexibilité et la réfrangibilité, d'avec les couleurs pures, sensations dont les différents rayons sont les causes, a, le premier, eu le mérite de distinguer les propriétés que j'ai qualifiées, de 1818 à 1826, de propriétés organoleptiques, purs effets de causes qui sont dans les rayons incolores en dehors de nous et que, par une manière de parler inexacte, nous qualifions par l'effet dont chacun est la cause. Je développerai plus loin, en parlant de Leibnitz, l'importance de la distinction des propriétés organoleptiques, appartenant aux êtres vivants, d'avec les propriétés physiques et les propriétés chimiques que nous observons bien avec nos sens, mais dont les actions qu'ils ressentent sont rapportées sans hésitation comme des manifestations qui ont lieu hors de nous.

339. En relisant encore récemment la question XXXIe, la dernière de l'Optique, mon étonnement s'est accru du nombre et de l'importance des observations qu'il a faites en ce qui ressortit à la chimie, cette science qui, à cette époque, était entièrement à créer. On ne peut méconnaître en lui un génie créateur en lisant la manière dont il rattache à l'attraction moléculaire, au contact apparent, ce qu'on a appelé après lui l'affinité élective, une des bases de la chimie, puisque c'est elle qui permet, avec le concours des forces physiques, de faire l'analyse des corps composés, en éliminant un de leurs composants par un autre corps qui en prend la place. [cette affinité élective fut le but de sa recherche en chimie et l'a conduit à évaluer les postulats de l'alchimie : comme nous l'avons écrit dans la section sur les Principes, il a cru trouver dans le régule étoilé d'antimoine, l'une de ces affinités ou d'attraction particulière]

340. Le temps écoulé depuis Newton jusqu'à nos jours a été favorable à ses distinctions de la lumière en diverses espèces de rayons. Non seulement beaucoup d'actions inconnues de son temps ont été découvertes, parmi lesquelles il s'en est trouvé dont les différences étaient grandes, eu égard aux couleurs que les rayons causes de ces actions déterminent en nous, et fait remarquable sur des corps inorganiques et sur des êtres vivants, actions qui ont conduit les savants les plus sévères à désigner ces rayons par les couleurs spéciales dont ils nous affectent; de là l'expression de rayons violets donnée surtout à ceux qui sont le plus disposés à agir chimiquement sur les corps, et nous ne pouvons trop insister sur l'influence de la lumière en photographie, la grande découverte de Nicéphore Niépce. [il se pourrait que Chevreul ait mis la main, sans qu'il s'en fût aperçu, sur la radio activité naturelle car il employait des sels d'uranium ; il fait état de leur luminescence et de leur activité dans la nuit... plus de trente années avant Becquerel] Enfin, n'est-il pas de toute justice de rappeler l'importance des rayons dans les spectres lumineux de couleurs déterminées servant de moyen de reconnaître l'espèce chimique du corps dans lequel on les observe ? Sans exagérer ces phénomènes, il est impossible d'en nier l'importance.

341. Si nous avons sans hésitation exprimé notre admiration pour les travaux de Newton, nous ne garderons pas le silence sur deux points où le grand homme, en subissant l'influence de son siècle, admet des opinions populaires que partageaient un grand nombre de personnes distinguées appartenant à toutes les professions libérales de la société. [Chevreul introduit ici l'un de ses sujets favoris : l'alchimie. Remarquons à nouveau combien il est singulier qu'un savant professant que l'alchimie est toute entière chimérique, ait écrit tant de lignes sur les vieux alchimistes dont il possédait une bibliothèque considérable dans la bibliothèque de son bureau du jardin botanique, cf. fonds Chevreul]

- Le premier point concernait l'influence des nombres. Le nombre 7 fixa l'attention de Newton à diverses époques de sa vie. Il s'agissait d'une concordance harmonique entre les sept tons musicaux et les couleurs simples au nombre de sept, selon Newton. N'ayant jamais partagé cette manière de voir, j'ai eu recours à l'amitié de M. Gilberto Govi, juge si éclairé dans l'histoire des sciences et des arts du moyen âge, et, à ma grande satisfaction, il m'a adressé une lettre détaillée accompagnée d'une figure coloriée qui rend sensibles aux yeux cinq opinions diverses que Newton a eues à différentes époques de sa vie, preuve en définitive qu'il n'a jamais eu de manière de voir décidément arrêtée sur ce sujet. Tout le monde partagera cette opinion après la lecture de la lettre que M. Govi a bien voulu m'écrire. [le symbolisme du nombre 7 dépasse, on s'en doute, celui, assez circonscrit finalement, de l'alchimie. Nous laissons au lecteur effectuer des recherches spécifiques sur ce site,cf. index]
- Le deuxième point concerne l'alchimie. Cette prétendue science dont le but était la transmutation de matières de vil prix en matières des plus précieuses, telles que or, argent, diamant même, elle captivait des hommes appartenant à toutes les classes de la société, du moment où il s'agissait de convertir des substances sans valeur en matières les plus précieuses pour la société humaine. A la vérité, ce n'était pas cette transmutation que cherchait Newton, mais dans sa XXXe question il écrit :

« Pour ce qui est du changement des corps en lumière
« et de la lumière en corps, c'est une chose très conforme
« au cours de la nature qui semble se plaire aux transfor-
« mations. »


Enfin les dernières lignes de la XXXe question sont celles-ci :

« Or, parmi toutes ces transformations si diverses et
« si étranges, pourquoi la nature ne changerait-elle pas
« aussi les corps en lumière et la lumière en des corps ? »

[A cela nous ajouterons que le lecteur fera bien de lire ce que Chevreul écrit au § 84 de son Histoire des Connaissances chimiques, où il fait lui-même la part de l'alchimie positive et de l'alchimie chimérique. Ce n'est pas pour rien, certainement, qu'il a également consacré de longs articles à Artephius et à Cambriel, où il a, dans ce dernier cas, poussé la virtuosité à écrire une véritable histoire de l'alchimie, en ne commentant nullement les 19 Leçons d'Alchiie de Cambriel dont, de son propre aveu, il n'y avait rien à tirer...]

§ IV

LEIBNITZ.


FIGURE II
(Leibniz)


342. Je ne puis, après avoir parlé de Newton, garder le silence sur Leibnitz; car me taire sur le génie de l'homme qui fut à juste titre considéré comme digne de lui être comparé, serait manquer aux raisons qui m'ont déterminé à parler de Newton eu égard à son génie expérimental et à la méthode qu'il appliqua à la. philosophie naturelle. C'est surtout à ce point de vue qu'il diffère de Leibnitz et que je me félicite d'être de l'opinion énoncée par M, Biot dans l'excellent article Leibnitz de la Biographie ancienne et moderne des frères Michaud, article dont M. Biot fut collaborateur avec Maine de Biran, Stapfer et Duvau. Voici les paroles de Biot que je reproduis avec la conviction parfaite de leur justesse :

« ..... qu'ainsi il faut en revenir à la simple discussion
« des preuves positives, et si nous ne nous sommes pas fait
« illusion dans l'exposition que nous avons donnée plus
« haut, celles-ci s'accordent très bien entre elles pour
« montrer que Newton et Leibnitz ont trouvé tous deux
« le calcul infinitésimal indépendamment l'un de l'autre
« par leurs propres efforts et même par des considérations
« qui n'ont rien de commun. »

[Au-delà de la querelle concernant l'invention du calcul infinitésimal - on sait que Newton et Leibniz l'ont découvert séparément, Newton ayant appelé sa méthode la théorie des fluxions - on peut voir une différence conceptuelle fondamentale entre les deux : pour Newton, l'espace est l'organe dont Dieu se sert pour sentir les choses ; c'est ce qu'il appelle le Sensorium Dei, que nous avons déjà vu lors de la section consacrée à Chevreul, critique de Salverte. Mais le dieu de Newton laisse libre cours à sa création et n'intervient plus. En ce sens, il s'agit de notre Fiat Lux qui caractérise ce que les physiciens modernes appellent le Big Bang... Tout autre est la conception de Leibniz, pour qui Dieu a tout vu, tout prévu et qui n'accepte de se manifester que par sa grâce. Il y a plus : on peut montrer que ce débat n'est pas clos. En effet, on trouve dans certaines philosophies des sciences, là encore, modernes, une théorie dite de l'anthropomorphisme selon laquelle nous n'existerions pas si certaines constantes n'étaient pas ce qu'elles sont : constante de Planck, nombre d'Avogadro, etc. Par là se retrouve le dieu de Leibniz. Il y a lieu de croire qu'Einstein devait défendre un dieu beaucoup plus proche de celui de Newton. Qu'est, en effet, notre espace-temps, si ce n'est le Sensorium Dei de Newton ?]

343. Leibnitz subordonne tout à l'idée de force ou de cause, et à l'un ou l'autre de ces mots il rattache l'idée d'effet ou de phénomène dont cette force ou cette cause est capable ; la véritable force active renferme l'action en elle-même; elle est entéléchie. [i.e. un accomplissement ; les Chrétiens diraient : la parousie ; les disciples de Bouddha, le Nirvana, etc.] Une conséquence de cette manière de voir est que tout ce qui existe possède en soi l'activité, ainsi que les effets ou phénomènes dont cette force ou cette cause est capable. Tout ce qui existe dans le monde est donc actif. Dès lors, l'inertie d'une matière est une erreur. Par exemple, si le minéral est en repos, ce n'est point en vertu de l'inertie; ce minéral est sans cesse actif, mais des forces extérieures font équilibre à son activité qui agit constamment. L'expression qu'un corps donne le mouvement à un autre est fausse; le mouvement étant inhérent au corps, il se meut dès que les forces extérieures qui lui faisaient équilibre cessent d'agir. [raisonnement qui, s'il ne s'applique que bien difficilement aux corps macroscopiques, prend tout son sens si l'on considère le mouvement brownien, ou même et qui plus est, les inter actions chimiques et les liaisons ioniques. Mais à partir de là, ce n'est plus la force de gravitation qui intervient, et rien ne dit que Newton eut été d'accord avec Leibniz sur la nature de la force prévalent dans ces inter-actions.]

344. La science de I'ÊTRE est suprême; Leibnitz y rattache toutes les conceptions et les faits de la nature externe et de la nature interne. La vérité et la réalité n'existent que dans les abstraits, et non dans les concrets dont on attribue la perception à nos sens. Cette proposition est absolument opposée à la méthode a posteriori expérimentale.

345. La plus grande intimité existe entre les mathématiques et la métaphysique, science des réalités, dit Leibnitz, lorsqu'on sera parvenu au moyen de signes parfaitement définis, comme le sont les signes mathématiques, à exprimer tous les rapports d'union dans les derniers abstraits, représentant à la fois les dernières raisons de l'entendement et les premiers éléments de toutes nos idées.

346. Les conséquences de cette manière de voir sont : que le possible est avant l'actuel;l'abstrait avant le concret; la notion universelle avant la notion particulière. Ces expressions présentent un sens absolument contraire à l'esprit de la méthode a posteriori expérimentale,

347. Tout ce que je viens de dire de Leibnitz est le résumé aussi fidèle que j'ai pu le faire de la partie de l'article consacré à ce grand homme dans la Biographie ancienne et moderne des frères Michaud. Cette partie de l'article rédigée par Maine de Biran, dont l'admiration pour le philosophe allemand ne peut être mise en doute par personne, est importante selon moi par le jugement qu'il en porte lorsqu'il fait la remarque fondée que le philosophe, le plus spiritualiste en réalité, l'auteur de la Monadologie, est arrivé à une conclusion qui, au fond, rappelle celle de Spinosa favorable au panthéisme. Citons les paroles de Maine de Biran (Biographie des frères Michaud, tome XXIII, imprimée en 1819, article Leibnitz, page 606, colonne 2e.) :

« Aux yeux de Leibnitz, en effet, comme, à ceux de
« Spinosa, l'ordre et la liaison régulière établie entre les
« notions ou les termes correspondent parfaitement, ou
« même sont identiques à l'ordre et à la liaison réelle des
« choses de la nature des êtres tels qu'ils sont. C'est sur
« la même supposition que se fondent et la monadologie
« et le panthéisme... »


Je renvoie la suite au texte original. [On pourrait dire que la différence de conception du monde entre Leibniz et Newton est à l'égale de celle qui sépare Platon d'Aristote ; et l'on pourrait prendre exemple sur un théorème de mathématiques. Ne peut-on point dire, en effet, que la substance même de ce théorème existe de toute éternité et que le cocnept qu'il véhicule est indépendant de l'esprit humain, puisque par définition, s'il est démontrable, c'est que, en soi, il existe de toute éternité ?]

348. Dans l'intérêt de la méthode A POSTERIORI expérimentale, et sans hésitation dans l'intérêt de la VÉRITÉ, je ne puis m'empêcher de faire les réflexions que le passage précédent me suggère de la part d'un spiritualiste aussi convaincu que l'était Maine de Biran, et de l'opinion si sincère qu'il avait de la grandeur du génie de Leibnitz, en voyant ce même Leibnitz se livrer à une critique de l'enthyméme célèbre de Descartes : Je pense, donc je suis. Certes! Leibnitz, en se livrant à une critique aussi détaillée et aussi grave qu'elle l'est dans les termes dont il l'exprime, montrait qu'en l'écrivant il devait être bien éloigné de prévoir qu'un de ses grands admirateurs, Maine de Biran, en ferait l'application à lui-même, Leibnitz, dans le XIXe siècle ! Et en rappelant encore que le père Malebranche, spiritualiste aussi absolu que Leibnitz, fut le sujet de la même critique, à savoir que lui, Malebranche, s'était rencontré dans la route qui avait conduit Spinosa au panthéisme. On a raison de réfléchir à de tels faits eu égard aux hommes et à la recherche de la vérité d'après une méthode donnée pour conduire à la vérité absolue; enfin finissons par une dernière remarque concernant Maine de Biran lui-même, c'est que la citation du passage que j'ai faite dans l'alinéa précédent (347) sur l'analogie de raisonnement entre Leibnitz et Spinosa est précédée de ces paroles :

« Cette foi de l'auteur du Sys-
« teme des monades dans la réalité des concepts les plus
« abstraits ne peut se comparer qu'à celle de Spinosa,
« esprit aussi éminemment et plus exclusivement logique,
« pour qui rien ne pouvait contre-balancer ni détruire la
« haute puissance des déductions. »


Or, je le demande, cette puissance du raisonnement reconnue à Spinosa ne paraîtrait-elle pas appartenir à un spinosiste plutôt qu'à un admirateur de Leibnitz?

349. Si deux hommes ont été doués au plus haut degré connu du génie mathématique, si aucun nom ne peut être mis au-dessus des leurs, et si Biot, avec raison, les considère comme ayant chacun de son côté découvert le calcul infinitésimal, ces deux hommes possédaient les qualités les plus diverses quant au mode de l'expression de leurs idées; et malgré cette diversité d'idées scientifiques, tous les deux ont eu la conviction parfaite de l'existence d'une cause première divine.

350. Il est incontestable que Newton ne cesse pas d'être fidèle à la philosophie naturelle en recherchant avant tout la cause immédiate des effets ou phénomènes qu'il voulait connaître, et toujours en recourant à l'expérience quand elle était possible, tandis que Leibnitz s'abandonnait exclusivement à une métaphysique poussée à l'extrême de l'abstraction, parce qu'à l'instar des mathématiques elle recourait à des signes parfaitement définis et coordonnés entre eux par une logique sévère rappelant le raisonnement des mathématiques.

351. Or c'est surtout le génie de l'expérience qui me frappe dans les écrits de Newton, et le motif qui m'a déterminé de le choisir comme exemple d'une faculté qui est fort loin d'avoir été appréciée à sa valeur et par ses contemporains et par des savants dont l'admiration pour l'éminence du génie mathématique a tenu les yeux fermés sur son génie si élevé pour découvrir la vérité à l'aide de l'expérience.

352. Avant de passer à l'examen comparatif de la méthode préconisée par-chacun de ces grands génies (§ V) d'abord sur la méthode A POSTERIORI de Newton, ensuite sur la méthode A PRIORI au point de vue le plus absolu, sans laquelle jamais Leibnitz n'eût pu écrire sa Monadologie, il est nécessaire de comprendre le sens de l'expression de la faculté d'abstraire qualifiée d'admirable par Leibnitz, car c'est grâce à cette faculté qu'il a pu composer une partie de ses oeuvres. Je ne m'élèverais pas contre la qualification donnée à cette faculté, si l'illustre philosophe en la pratiquant eût dit d'une manière claire et précise ce qu'était en réalité la chose qu'il séparait de la chose sur laquelle il portait son attention à l'exclusion de la première; par exemple, quand il suppose avoir substitué à des parties matérielles douées de l'étendue limitée et de l'impénétrabilité, je ne vois pas comment il fait abstraction de ces parties en y substituant des unités qui, insensibles à nos sens, donnent le caractère de la substance à une chose qui n'agit ni sur les sens ni sur l'imagination, et je me demande s'il n'y a pas là une pétition de principe ? Je reviendrai sur ce sujet à la fin du paragraphe suivant (§ V).

353. Les faits précédents et les conclusions que j'en ai déduites au point de vue de la critique la plus élevée profitant des lumières que le temps apporte incontestablement à toute société humaine capable d'en profiter, ne peuvent être vus avec indifférence à l'époque actuelle où l'amour du progrès est dans toutes les bouches. Or il ne suffit pas que des découvertes soient faites par la science, il faut que dans le gouvernement et dans l'administration et encore dans le public il se trouve des hommes capables de les apprécier avec indépendance pour que des choses données comme nouvelles le soient en réalité et que l'application en soit réellement utile. Or, en toutes choses d'un intérêt public, pas de déception; et de là nécessité de juger le mieux possible tout ce qui peut contribuer au vrai progrès de la société. A cet égard, rien de plus intéressant que la connaissance des méthodes scientifiques dont il existe deux espèces absolument distinctes, la méthode A PRIORI et la méthode A POSTERIORI; la première a dû précéder la seconde, suivant l'ordre chronologique des sociétés : mais dans les temps modernes c'est évidemment la seconde qui prédomine; l'étude comparative que nous faisons de Newton qui n'a jamais admis que la méthode a posteriori avec Leibnitz, qui admet la méthode A PRIORI de la manière la plus absolue, ont dans les rapports dont nous parlerons une importance
extrême et incontestable.

§ V.

NEWTON ET LEIBNITZ AU POINT DE VUE DE LA MÉTHODE.

354. Quel que soit mon peu de disposition à mettre des personnes et des opinions en opposition, à cause de l'abus si fréquent de cette manière de raisonner en faveur de l'un des termes de la comparaison et au détriment de l'autre, la différence est telle entre les deux grands hommes dont je parle, que je vais exposer aussi brièvement que possible les principales opinions de Newton et de Leibnitz, eu égard à la méthode qui les a dirigés dans l'étude de la matière du monde extérieur.

355. L'intervention de l'expérience dans un sujet scientifique se présente à tout esprit sévère désireux de trouver la cause immédiate d'un effet, d'un phénomène du monde extérieur, parlant aux sens ; et si cet esprit est celui de Newton, il sent d'abord le besoin de connaître toute personne qu'il suppose avoir quelque connaissance de ce qu'il ignore. Il ne se borne pas à consulter des hommes d'étude, il veut savoir ce que la pratique de tous les jours avait appris à de simples ouvriers, ne doutant pas de ce que cette source est susceptible de donner de bon, lorsqu'on sait y puiser. Newton n'ayant pas encore douze ans, étudiant à Grantham et en pension chez un modeste apothicaire, avait déjà donné des preuves de l'aptitude dont je parle, comme nous l'avons vu plus haut. En définitive, Newton, avec le génie mathématique le plus élevé et le génie de l'expérience, est l'homme de la méthode a posteriori, comme Leibnitz, doué pareillement du génie mathématique le plus élevé, est l'homme de la méthode a priori la plus absolue eu égard à la métaphysique.

356. Leibnitz, en recourant à la faculté d'abstraire, la qualifie d'admirable, parce qu'en effet c'est en en usant qu'il arrive à réduire en quelque sorte à rien ce qu'on appelle l'étendue et l'impénétrabilité, ces deux propriétés essentielles à ce que nous appelons la matière. Or Leibnitz, en avançant qu'en faisant abstraction par le raisonnement de ces propriétés qu'il admet comme étrangères à la substance, arrive à ce résultat, qu'en substituant à tous les points résistants ou impénétrables qui nous donnent la connaissance de l'étendue matérielle des unités numériques, êtres réels de la nature qui ne tombent ni sous les sens ni sous l'imagination, mais seulement sous la vue de l'entendement pur, identique à celle de Dieu même, tout sera clair et vrai ! Évidemment personne dans l'état actuel des connaissances humaines ne peut admettre que tout est illusion dans les sciences qui étudient la nature au point de vue des espèces chimiques, caractérisées chacune par un ensemble de trois ordres de propriétés : les physiques, les chimiques et les organoleptiques.

357. Il était permis au seul Leibnitz, un des inventeurs du calcul infinitésimale de passer de la rigueur des signes mathématiques à la métaphysique, se croyant autorisé, à ne tenir compte ni de l'étendue ni de l'impénétrabilité de la matière, assimilant ces propriétés à de simples modalités des sens de la vue et du toucher, et dès lors conformément à la manière de se représenter les idées archétypes de Platon comme les réalités de nos connaissances, au détriment des connaissances acquises par l'intermédiaire de nos sens, selon lui simples modalités de ces organes, comme je viens de le dire. [N'y a-t-il pas là contradiction ? Car Chevreul semble signifier par là que Leibniz envisageait les connaissances sous le rapport de leurs qualités organoleptiques ?]

358. Quelle est la conséquence d'une telle manière de voir? C'est de confondre ensemble les corps les plus différents, en partant de la faculté d'abstraire, qualifiée d'admirable. Où conduit-elle quand on la pratique, à l'instar de Leibnitz ? A confondre ensemble les choses et les objets les plus disparates. Je renvoie à l'alinéa 352 du § IV.

359. Prenons un exemple palpable ; supposons trois cylindres : le premier de plomb, le deuxième d'or, et le troisième une pile voltaique. Citons d'abord le passage suivant de l'article Leibnitz, de la Biographie ancienne et moderne, XXIIIe volume, page 610, deuxième colonne :

« ..... Ainsi l'étendue qui s'offre au toucher et à la vue
« et qui n'est qu'une forme de ces sens, se résout dans
« les unités numériques, seuls êtres réels de la nature qui
« ne tombent ni sous les sens ni sous l'imagination, mais
« seulement sous la vue de l'entendement pur, identique à
« celle de Dieu même, car nos sensations ne sont, comme
« celles des animaux, que des perceptions plus ou moins
« obscures de ce qui est dans l'entendement divin, de la
« manière la plus éminemment distincte ou adéquate. »


360. N'est-il pas de toute évidence que ce passage de Maine de Biran, exprimant fidèlement les pensées de Leibnitz, n'a aucune signification vraie? Il est en contradiction avec l'observation des facultés instinctives et intellectuelles des animaux et de l'homme. [Leibniz envisage avant tout, semble-t-il, l'espace de liberté dans lequel se meut l'homme. C'est en ce sens qu'il parle « d'unité numérique ». Tout cela est devenu évident avec le développement de l'informatique et le traitement d'images. C'est bien d'abstraction pure qu'il faut alors parler.] Les instincts sont décidément innés chez les animaux, quoi qu'en ait dit Condillac, et tout esprit logicien et observateur non prévenu ne peut se refuser à admettre des différences plus ou moins prononcées entre les individus d'une même espèce de vertébrés, ni méconnaître, chez les espèces d'animaux vivant en société, une supériorité des chefs de bande relativement aux autres individus subordonnés de l'association. Les facultés instinctives sont bien moins prononcées chez les enfants, de l'homme et de la femme, enfants dont la faiblesse extrême exige, de la mère surtout, des soins continus d'une durée dépassant quelquefois plusieurs années, soins tels que la généralité des enfants oublient des circonstances qui plus tard pourraient leur expliquer des
dispositions, des penchants, des habitudes qu'ils manifesteront jusqu'à leur mort. L'instinct est bien plus manifeste chez les animaux dont l'éclosion a lieu dans des circonstances où les petits sont privés des soins de leur mère et de leur père.

361. Allons plus loin, parlons en principe de l'assimilation des sensations de l'homme à celle des animaux. Si les besoins matériels de la vie de l'un et des autres, au premier aspect, semblent avoir quelque similitude conformément aux idées de Leibnitz, bientôt la réflexion viendra établir des différences incontestables eu égard à l'intervention, chez l'homme seul, de sa conscience et de son intelligence qui font de lui l'unique espèce perfectible, et cela pour les propriétés organoleptiques mêmes, qui au premier aspect semblaient plus que les autres propriétés rapprocher les êtres comparés. Les beaux-arts, les belles- lettres, l'histoire, les sciences mathématiques et les sciences naturelles aidées par l'expérience et les instruments de précision concourant avec le raisonnement le plus sévère répondront à Leibnitz NON. Ils lui diront :

« Entre les choses que vous assimilez dans l'univers tel qu'il est et
« tel que l'homme peut le connaître avec les organes et
« l'intelligence dont il est doué, vous êtes dans le faux,
« et par une pétition de vos soi-disant principes, vous
« arrivez à confondre les trois cylindres de plomb, d'or et
« de pile voltaïque en une même idée ; en ce que vous assi-
« milez, comme identiques, par la faculté d'abstraire que
« vous qualifiez d'admirable, trois objets dont les diffé-
« renées sont incommensurables. »


362. Si maintenant j'applique à la méthode de raisonner a priori conforme aux écrits de Leibnitz dont je parle, la considération du temps qui s'est écoulé depuis leur publication jusqu'à nos jours, je constate qu'elle est loin d'avoir confirmé l'exactitude des opinions qui y sont énoncées eu égard à l'aspect sous lequel je les examine. Leibnitz a critiqué Descartes de la manière la plus rigoureuse, au point de vue même de la logique, et il l'a trouvé en défaut; il a usé de tous les raisonnements pour montrer qu'en voulant prouver par son Enthyméme l'existence de Dieu, il avait raisonné à la manière de Spinoza, et comme lui était arrivé au panthéisme ou spinozisme. [on pourra lire Leibniz, critique de Descartes par Yvon Belaval, Gallimard, 1973 qui est une somme sur le sujet] A ce sujet je ne puis me défendre de citer le passage suivant de Maine de Biran (Extrait de la Biographie ancienne et moderne des frères Michaud, tome XXIII, page 606, deuxième colonne.) :

« Mais cette foi logique de Leibnitz remonte plus haut que les signes; elle tire son
« caractère tout absolu de la nature même des principes,
« tels qu'elle entend dans un sens rapproché de celui des
« idées modèles ou archétypes de Platon, ainsi que nous
« le verrons ailleurs. Cette foi de l'auteur du système des
« monades, dans la réalité des concepts les plus abstraits,
« ne peut se comparer qu'à celle de Spinoza, esprit aussi
« éminemment et encore plus exclusivement logique pour
« qui rien ne pouvait contre-balancer ni distraire la toute-
« puissance des déductions. »


363. Examinons Newton au point de vue de la philosophie naturelle procédant par la méthode à posteriori dans la recherche de la cause immédiate d'un phénomène, en recourant à l'expérience toutes les fois qu'elle est possible, et dès lors considérant les sens comme des organes de découverte dont les sensations doivent être soumises à un contrôle propre à confirmer à la fois, l'exactitude de l'observation ou de l'expérience, et en outre l'exactitude de l'interprétation dont elle est l'objet, avant de l'accepter comme vraie. Car telle est ma manière d'envisager la philosophie naturelle préconisant la méthode a posteriori expérimentale. La chimie n'existait pas du temps de Newton et il est vrai, comme je l'ai dit, qu'il en prévoyait l'esprit, en arrivant à la conclusion que I'ÊTRE LUMINEUX est complexe et formé de différents rayons caractérisés par des propriétés définies, principalement la reflexibilité et la réfrangibilité, propriétés physiques; mais ce qui à mon sens ajoute à l'importance de cette découverte si originale, ce fut la distinction qu'il établit, dès cette époque, entre la sensation de couleur spéciale que chaque rayon qu'il considérait comme pur de toute lumière étrangère à la sienne produisait, en nous affectant constamment de la même sensation de couleur, et en insistant'avec juste raison sur le fait que la sensation de couleur était en nous et non dans la lumière. [c'est le type même de la propriété organoleptique, du ressort psycho sensoriel] Dès lors il attribua la différence des rayons purs à la différence de grosseur des corpuscules lumineux, dont ceux qui nous affectent de la couleur rouge étaient les plus gros, et ceux qui nous affectent du violet étaient les plus petits; et c'est en raison de ces différences de grandeur que les premiers étaient moins réfrangibles et moins réflexibles que les corpuscules qui nous affectent du violet.

364. Rappelons maintenant les citations que j'ai faites des opinions de Newton, relativement à la propagation de la lumière et à la distinction des rayons lumineux différemment ré flexibles et différemment réfrangibles donnant lieu constamment à une même couleur.

- A. D'après les citations exprimées plus haut (alinéa 328), en comparant la propagation de la lumière à celle du son, Newton n'a jamais rejeté la propagation de la lumière par vibration ou ondulation. Loin de là, puisque lui-même a comparé l'une à l'autre.
- B. Si cet accord existe pour Newton entre la propagation de la lumière et celle des sons, la distinction des rayons lumineux en rayons simples est bien plus prononcée pour lui que ne l'est la distinction des sons entre eux eu égard à la gravité et l'acuité, car je ne parle pas de la différence du timbre. Dès que Newton admet des différences de grandeur entre les corpuscules lumineux qui sont différemment réfrangibles et différemment réflexibles, et qu'il leur attribue une propriété spéciale et permanente de produire la même sensation de couleur, il est évident que la propriété est inhérente au rayon lumineux, et qu'il affirme qu'un rayon produisant la sensation du rouge ne pourra jamais produire la sensation du vert ou de toute autre couleur, tandis qu'un même corps sonore pourra produire des vibrations ou des ondulations qui constitueront, selon leur longueur ou leur vitesse, des tons musicaux différents.

365. Rappelons encore que les nombreuses propriétés qui ont été reconnues à la lumière depuis Newton relativement à la grandeur des différences des lumières qui nous affectent différemment par la couleur, eu égard aux différences mutuelles des sons entre eux, ont été si bien confirmées, que malgré l'observation faite par Newton que les couleurs dont ces rayons sont causes en nous de simples sensations, distingue ces rayons les uns des autres par la couleur spéciale que chacun développe en nous; par exemple, les rayons qui nous causent la sensation du violet, ont plus d'énergie chimique que les rayons causant la sensation du rouge, etc. [rappelons qu'en termes modernes, c'est par leur longueur d'onde que l'on disitngue les photons plus ou moins énergétiques]

366. Rappelons enfin que, dans un livre de physico-chimie, on pourra traiter de la lumière à des points de vue tout à fait semblables à la manière dont on traite d'une espèce chimique, d'abord comme lumière blanche ou complexe, ensuite de chaque espèce de lumière dite colorée en particulier, sous trois rapports :

-1° Sous le rapport des propriétés physiques,
-2° Sous le rapport des propriétés chimiques,
-3° Sous le rapport des propriétés organoleptiques.

[il y a là un parallèle intéressant à faire, peut-être, avec les fameuses couleurs des alchimistes. Ne parlent-ils pas des successions colorées classiques : noir, blanc, jaune, rouge, écarlate, en fonction du degré de dépuration de leurs matières ? Ce problème ne devait pas manquer de fasciner Chevreul ; il est curieux que l'ouvrage le plus récent consacré à Chevreul : un savant, des couleurs ! - ouvrage coordonné par Georges Roque, Bernanrd Bodo, Françoise Viénot, éd. du Museum d'Histoire Naturelle, Paris, 1997 -ne cite en aucun endroit les travaux de Chevreul relatifs à la recherche historique en alchimie, alors que les couleurs et les teintures y tiennent la place la plus importante...]

367. Rappelons-nous qu'en appliquant la méthode de raisonner à priori de Leibnitz dans l'examen de trois cylindres identique d'étendue, à savoir : cylindre de plomb, cylindre d'or et cylindre pile voltàique, nous avons été conduit à en admettre la similitude par la raison qu'en les soumettant à la faculté d'abstraire qualifiée par lui d'admirable, nous en avons fait disparaître les propriétés sensibles à nos sens, conformément au prétendu principe que ceux-ci ne nous font rien connaître de réel, et que les réalités ne sont perceptibles ni à nos sens, ni même à l'imagination, mais au seul entendement pur, méthode qui proscrit à la fois, comme moyen de connaître, et nos sens et tous les instruments et appareils auxquels l'esprit humain peut recourir pour connaître la vérité! Soumettons nos trois cylindres à la méthode à posteriori, telle que Newton la comprend et l'a constamment pratiquée, et nous aurons pour résultat, en soumettant les deux premiers à des expériences faites comparativement pour en connaître les propriétés physiques et chimiques d'abord, puis les propriétés organoleptiques de leurs sels, et nous observerons des différences de propriétés qui ne permettront plus de les considérer comme identiques, le cylindre de plomb avec le cylindre d'or.

368. Tous ceux qui connaissent l'admirable pile de Volta, savent les différences qu'elle présente d'avec les propriétés des cylindres de plomb et d'or; ils savent qu'en réunissant les deux pôles de la pile au moyen d'un arc métallique, on met en évidence le développement de la chaleur, de la lumière, de l'électricité et du magnétisme, c'est-à-dire des quatre agents puissants par excellence de la nature !

369. De tous les faits que nous rappelons la conclusion que les trois cylindres sont parfaitement distincts, et que sans raisonnements hypothétiques, nous sommes arrivé à
montrer la supériorité de la méthode de Newton sur celle de Leibnitz, qui, dans le cas précédent de la nature réellement différente de trois cylindres, conduit, la première à la vérité et la seconde à l'erreur, ou en d'autres termes à la négation des progrès de l'esprit humain recourant à l'expérience aidée des instruments de précision.

370. Il me reste à développer les deux points suivants pour compléter l'ensemble de cet opuscule.

371. 1er point.

Extension que j'ai donnée à la distinction du groupe des propriétés organoleptiques d'avec les deux groupes de propriétés physiques et de propriétés chimiques.

372. 2e point.

Ce que Huygens a appelé Éther est tout à fait différent de ce que Newton a appelé du même nom (Ether) selon M. Chevreul.

PREMIER POINT

Extension de la distinction des groupes des propriétés organoleptiques d'avec les deux groupes de propriétés physiques et de propriétés chimiques.

373. Je commence avant tout par déclarer que Newton, à une époque où la chimie n'existait point encore, comme science spéciale, est le premier qui ait distingué dans la lumière de toute autre propriété soit physique, soit chimique, une propriété, que j'ai qualifiée de 1818 à 1826 d'organoleptique.

374. Quelle est la cause première de la distinction précédente? C'est la conscience que nous avons clairement que les propriétés de l'ordre physique ou de l'ordre chimique s'accomplissent hors de nous; dès lors nous en rapportons sans hésitation l'effet ou les phénomènes au monde extérieur, tandis que les propriétés organoleptiques sont en nous et produites par des causes qui agissent du monde extérieur : telle est la lumière produisant en nous soit la sensation de la blancheur, soit la sensation des couleurs; tels sont un corps odorant qui agit du dehors sur l'organe de l'odorat, un corps sapide agissant sur l'organe du goût, enfin les corps qui agissent en nous comme aliment, comme médicament, comme poison, etc. [on peut encore affirmer que le temps qui passe, tel que nous le ressentons, est vraisemblablement en rapport avec une propriété organoleptique spéciale] Afin de démontrer complètement la distinction précédente, j'ajouterai quelques lignes à la distinction que fait Newton des sensations de l'ordre organoleptique de la lumière eu égard à la blancheur et aux couleurs, distinguées d'avec les propriétés physiques de la lumière, montrant clairement ce que Newton a dit avec tant de raison, les couleurs sont en nous, et les propriétés qu'il a qualifiées d'inhérentes à la lumière, comme la réflexibilité, la réfrangibilité. Un rayon de lumière tombe obliquement sur une surface horizontale polie, une ligne verticale est élevée sur le point où tombe le rayon; eh bien! l'angle formé par cette ligne verticale et le rayon lumineux donne la mesure de l'angle de réflexion produit par le rayon réfléchi et cette même verticale. L'égalité entre les deux angles, celui à l'incidence et celui de réflexion, est l'expression d'une loi, c'est-à-dire d'un phénomène dont les éléments à savoir les deux angles égaux, sont compris dans un même plan vertical qui est hors de nous. Même précision pour connaître l'action réfringente des milieux transparents et des sinus de réfraction.

375. La démonstration précédente de la différence existant entre les propriétés organoleptiques et les autres propriétés physiques et chimiques explique un fait historique qui ne l'a jamais été. Il s'agit ici de cette secte de sophistes grecs distinguée des autres sectes par la qualification de sceptiques, parce qu'ils ne croyaient à rien de certain et pas même à l'existence du monde extérieur. Leur croyance se bornait à l'existence de leurs personnes, et pourquoi ? C'est qu'ils considéraient foules les propriétés, quelles qu'en fussent les causes, comme étant en eux ; ou en d'autres termes, comme nous considérons maintenant les propriétés que j'ai qualifiées d'organoleptiques. Les choses étant dans cet état, n'est-il pas de toute justice de montrer, eu égard à la méthode, la supériorité de Newton créant la philosophie naturelle et la subordonnant à la méthode a posteriori expérimentale incomparablement supérieure à la méthode a priori, la plus absolue qui fût jamais, préconisée par Leibnitz, en repoussant comme illusion ou simple modalité tout ce qui vient des sens, parce qu'il n'existait, selon lui, de réalité qu'en ce qui n'est ni perceptible aux sens ni le produit de l'imagination, mais ce qui ressort de l'entendement pur tout à fait divin !

DEUXIÈME POINT

Ce que Huygens a appelé éther est tout à fait différent de ce que Newton a appelé éther, selon M. Chevreul.

376. Si quelque chose me semble très difficile à expliquer, du moins au premier abord, c'est que le mot éther, employé par Huygens dans son Traité de la lumière qui parut en 1690, ait un sens tout à fait différent du mot éfher, dont Newton fit usage dans son Optique qui parut en 1704. En en cherchant l'explication, on ne la trouvera que dans l'idée que se fit Newton en étudiant la lumière comme un être impondérable, en l'envisageant au point de vue de l'espèce chimique; mais, sans nous perdre dans le champ des conjectures, examinons successivement l'éther de Huygens et l'éther de Newton.

A. Éther de Huygens.

377. Huygens admet l'existence d'un milieu (impondérable) parfaitement élastique, produisant en vertu du mouvement vibratoire soit la blancheur, soit des couleurs, en agissant sur l'organe de la vue, comme les vibrations de l'air produisent sur l'ouïe la sensation des sons.

B. Éther de Newton.

378. Voulant éviter d'écrire un exposé trop dogmatique en parlant des idées de Newton sur sa manière d'envisager les fluides élastiques, je crois devoir dire avant tout que j'examinerai d'abord la manière dont il considérait la vapeur d'eau, l'air atmosphérique, la lumière et l'éther. Sans aucun doute, il admettait dans les quatre fluides élastiques des corpuscules, pondérables certainement dans la vapeur d'eau et dans l'air atmosphérique, et dans la lumière et l'éther des corpuscules qu'il ne confondait pas avec les corps grossiers (pondérables) ; mais ce qui me préserve de pécher par une forme trop affirmative, c'est la réflexion qui résume la question XXX, à savoir que la transmutation étant si fréquente dans la nature, il se demanda si la lumière ne pourrait pas se transformer en corps grossier (pondérable probablement) et si un corps grossier ne pourrait pas lui-même se transformer en lumière. [on ne saurait dire à quel point cette réflexion est profonde. Il est vraiment remarquable d'observer comment Newton a pu anticiper sur des découvertes qui ne furent possibles de réaliser qu'au regard de la théorie de la relativité. Ce concept de transmutation, à la foi si flou et si général, devait révolutionner, il est vrai, la physique moderne. Est-il besoin d'ajouter que l'on ne saurait l'étendre à la philosophie hermétique ?]

Entrons maintenant dans quelques détails relatifs surtout à la lumière et à l'éther.

379. On lit dans la traduction de l'Optique par Goste (Tome II, pages 406 et 407.) :

« Ainsi, si l'on suppose que l'éther, comme notre air, soit
« composé de particules qui tâchent à s'écarter les unes
« des autres (car je ne sais ce que c'est que cet éther), et
« que ses particules soient excessivement plus petites
« que celles de l'air, ou même que celles de la lumière. »


380. De cette citation découlent deux conclusions :

- 1° C'est qu'évidemment si cet éther était celui de Huygens, jamais Newton, l'auteur de l'Optique, n'eût dit qu'il ignorait ce que c'était que cet éther;
- 2° C'est qu'en outre il n'aurait pas écrit que les particules de cet éther fussent plus petites que celles de la lumière.

381. Si l'éther de Newton n'eût pas différé de la lumière, il n'aurait pas demandé :

- 1° Dans sa question XIX (Tome II, page 493.), la réfraction de la lumière ne provient-elle pas de la différence de densité de ce milieu éthéré, la lumière s'éloignant toujours des parties du milieu qui sont les plus denses;
- 2° Ni dans la question XXI (Tome II, page 494), l'éther n'est-il pas la cause de la pesanteur?

382. J'ai toujours désiré que les personnes qui ont attribué à Newton une théorie de l'émission de la lumière absolument contraire à la théorie des vibrations ou ondulations, eussent cité des faits précis à l'appui de leur opinion, et cela me paraissait nécessaire quand Newton avait explicitement comparé la propagation de la lumière à celle du son (Pages 186 et 487, tome II de la traduction de Goste, question reproduite textuellement dans cet écrit (alinéa 213)).

383. Mais ce qui met le comble à ma conviction de la différence existant entre le sens du mot éther, selon d'une part Huygens et le plus grand nombre des physiciens professant l'opinion de Thomas Young et de Fresnel, et d'une autre part Newton pensant que l'éther n'agit pas du dehors sur l'oeil pour lui donner la sensation de la blancheur et des couleurs, puisqu'il dit explicitement, question XXIII (Page 495, tome II, traduction de Goste, question reproduite textuellement dans cet écrit (alinéa 213).), que les rayons lumineux mettent au fond de l'oeil l'éther en vibrations, lesquelles se propagent par les fibrilles des nerfs optiques au sensorium, où la puissance de la volonté transmet les vibrations de l'éther par les fibrilles solides, diaphanes et uniformes des nerfs aux muscles, afin de les contracter ou de les détendre. Newton ajoute : L'ouïe n'est-elle pas produite par les vibrations de ce milieu ou de quelque autre excitées dans les nerfs acoustiques par les trémoussements de l'air et propagées par les fibrilles solides, diaphanes et uniformes de ces nerfs jusqu'au sensorium? Et ainsi des autres sens.

A. Newton et la méthode a posteriori.

383 bis. A une époque où les quatre éléments, la terre, l'eau, l'air et le feu, passaient pour représenter tout ce qui est matériel, et au XVIIe siècle, où l'alchimiste Becher admettait deux genres d'éléments, le premier comprenant l'Air et l'eau, et le second la terre vitrifiable, la terre inflammable (devenue plus tard le phlogistique de Stahl) et la terre mercurielle, la chimie, comme science, n'existait point encore : elle ne date véritablement que de Lavoisier. C'est donc antérieurement à cette science, dans la dernière moitié du XVIIe siècle, que Newton composa son admirable Traité d'optique. [sur Becher, cf. Histoire des Connaissances chimiques et Chevreul, critique de Hoefer] Il étudia la lumière au point de vue de sa composition et démontra la complexité de sa nature. En devançant la science chimique et l'esprit de son siècle, il donna ainsi un exemple de la manière dont la science future devait procéder pour atteindre son but spécial, celui de réduire la matière en des types, définis par leurs propriétés, et cela en usant de deux opérations générales, l'analyse pour réduire le complexe en ses éléments, et la synthèse pour reproduire des composés avec les éléments séparés; en même temps il montrait à tous la corrélation de ces deux opérations comme moyens mutuels de contrôle.

384. Newton, ayant remarqué qu'un faisceau de lumière blanche tombant obliquement sur une des faces triangulaires d'un prisme de verre dont une face voyait le ciel se réduisait en spectre solaire oblong, constata la complexité de la lumière blanche, et après avoir soumis les rayons colorés à des réfractions successives, il finit par obtenir sept espèces de rayons ne subissant plus de changement dans la manière dont ils agissaient en nous par l'intermédiaire du sens de la vue. Mais ici se révèle la profondeur de l'esprit de l'opérateur ; il considéra les couleurs dont sept rayons nous affectaient comme sensations qui étaient en nous et non dans la lumière ; et tout en affirmant que les rayons ne sont pas colorés, il les considérait comme des espèces distinctes par des propriétés inhérentes à chacun d'eux. Par exemple, si de la lumière blanche, si des rayons simples tombaient obliquement dans un même plan en présentant leur angle de réflexion égal à leur angle d'incidence, il n'en était plus de même de la réfrangibilité, c'est-à-dire quand ce faisceau ou ces rayons simples passaient d'un milieu dans un autre.

385. De cette distinction de couleurs simples dans la lumière, conformément à l'esprit d'une science, la chimie, qui n'existait point encore, découlent quatre propositions :

-1°. La lumière blanche n'est pas simple, mais complexe : son passage dans un prisme de verre le prouve.
- 2°. Ces rayons sont séparés en vertu de deux propriétés inhérentes à la lumière, parce qu'on les observe hors de nous, en raison des différences de leur réflexibilité et de leur réfrangibilité.
- 3°. Si les rayons simples de la lumière produisent en nous, chacun à l'état de pureté, la sensation d'une couleur constamment la même , il ne faut point croire que les rayons soient eux-mêmes colorés ; Newton a parfaitement reconnu que chacun d'eux produit en nous cette couleur, sensation, effet dont il est la cause. Cette observation, dont l'auteur est Newton, offre le premier exemple de la distinction qui ait été faite entre les deux ordres de propriétés physiques et de propriétés chimiques, et un troisième ordre que j'ai qualifié, de 1818 à 1826, de propriétés organoleptiques.
- 4°. De ce que les rayons simples lumineux sont inégalement réflexibles et réfrangibles, que ces deux propriétés augmentent d'intensité à partir du rayon donnant la sensation du rouge jusqu'au rayon donnant celle du violet, Newton s'est demandé si l'étendue du corpuscule produisant la sensation du rouge ne serait pas la plus grande, et le corpuscule produisant la sensation du violet, la plus petite ?

386. Rappelons que les quatre propositions concernent des faits, dont la constatation comme exacts, appartient et à la partie de l'optique où les propositions sont exposées sous la forme de théorèmes, et qu'elles comprennent en outre des considérations concernant des choses du ressort des questions, lesquelles choses n'avaient point été jusque-là l'objet d'une démonstration considérée comme absolument exacte par Newton : de là, la forme de question qu'il a choisie pour les présenter à ses lecteurs. Ce que je dois faire observer, c'est cette marche progressive de présentation depuis la certitude et la probabilité jusqu'à la simple conjecture. Ainsi Newton expose l'analyse d'un faisceau de lumière blanche par le prisme, et en conclut la distinction des rayons après les avoir réduits en rayons simples qui ne produisent chacun qu'une couleur constante et toujours unique, quel que soit le nombre de réfractions ou de réflexions qu'on lui ait fait subir. A chacun de ces rayons amenés à l'état simple il applique le mot espèce; il justifie ce mot en confirmant l'analyse par la synthèse, quand il reconstitue un faisceau de lumière blanche par la réunion des rayons. Newton ne s'en tient pas là : il compare la propagation d'un faisceau de lumière blanche et celle des lumières simples à la propagation des sons, et l'explique par des vibrations d'inégales grandeurs; les vibrations du rayon produisant la sensation du rouge sont les plus grandes, les vibrations du rayon produisant la sensation du violet sont les plus courtes. Les différences attribuées à la grandeur des vibrations se trouvent être inhérentes aux rayons lumineux, puisqu'on peut les mesurer avec des instruments de précision. Newton, après avoir remarqué que les rayons de lumière ne sont pas colorés, ou en d'autres termes que la couleur leur est étrangère, mais qu'ils sont distincts par la couleur qu'ils développent en nous, distingue cette propriété, simple effet ou sensation, et je suis heureux d'avoir dit un siècle après lui que les couleurs sont des propriétés organoleptiques tout à fait distinctes de l'ordre des propriétés physiques et de l'ordre des propriétés chimiques. C'est dans la question XIII que Newton, comparant les couleurs aux sons, eu égard à leur propagation, se sert du mot vibrations. Enfin, nous remarquerons que, dans la question XXIX, il considère les rayons lumineux comme formés de corpuscules différents par la grandeur; les plus petits sont les plus réflexibles et les plus réfrangibles, et produisent en nous la sensation du violet, tandis que les plus gros, les moins réflexibles et les moins réfrangibles, produisent en nous la sensation du rouge.

386 bis. On peut résumer ainsi la marche suivie par Newton dans l'exposé de ses recherches sur la vision des couleurs. Newton expose l'analyse d'un faisceau de lumière blanche par le prisme et conclut la complexité de nature de la lumière blanche après l'avoir réduite en rayons simples qui ne produisent chacun qu'une sensation de couleur constante et toujours unique, quel que soit le nombre de réfractions ou de réflexions qu'on lui ait fait subir. C'est à ces rayons amenés à l'état simple qu'il applique le mot espèce; il justifie ce mot par la confirmation de l'analyse au moyen de la synthèse, en reconstituant le faisceau de lumière blanche par la réunion des rayons simples. Newton ne s'en tient pas là. Il compare la propagation d'un faisceau de lumière blanche et celle des rayons lumineux simples à la propagation des sons, et parle explicitement de vibrations d'inégales grandeurs ; les vibrations du rayon produisant la sensation du rouge sont les plus grandes, les vibrations du rayon produisant la sensation du violet sont les plus courtes. Les différences attribuées à la grandeur des vibrations se trouvent être inhérentes aux rayons lumineux, puisqu'on peut les mesurer avec des instruments de précision. Newton, après avoir remarqué que les rayons de lumière ne sont point colorés, ou, en d'autres termes, que la couleur est étrangère, a dit : ils sont distincts par la couleur qu'ils développent en nous. [dans ses Etudes Newtoniennes, (Gallimard, 1968) A. Koyré dit ceci : « ce rapport [...] démontrait que les couleurs n'appartenaient pas aux corps colorés, maix aux rayons de la lumière, qu'elles n'étaient pas des modifications de celle-ci, mais des propriétés originelles et co-naturelles de ces rayons »]

387. Voulant être compris de tous, en ce qui concerne la méthode dans la science où l'expérience est possible au double point de vue :

- a) De l'expérience dont l'exactitude est démontrée par le raisonnement qui recourt à des expériences nouvelles si la rigueur du raisonnement l'exige ;
- b) De l'interprétation de l'expérience dont l'exactitude est démontrée par le raisonnement qui recourt à des expériences nouvelles si la rigueur du raisonnement l'exige.

EN RÉSUMÉ.

Il y a donc à la fois, dans la Méthode ainsi définie :

Contrôle de l'expérience,
Contrôle de l'interprétation de l'expérience.

388. Appliquons cette proposition générale à Newton, promoteur de la philosophie naturelle recourant à la méthode A POSTERIORI expérimentale, et à Leibnitz recourant à la méthode de philosophie la plus absolue. Avec l'importance que j'attribue au temps comme élément du jugement en toutes choses, j'examinerai l'intervention de la MÉTHODE A POSTERIORI dans les travaux des successeurs de Newton. De même que j'en examinerai : L'intervention de la méthode à priori d'après les travaux des successeurs de Leibnitz.A. Newton et la méthode à posteriori.

389. Newton, avec son génie et l'extrême justesse de son esprit, a parfaitement apprécié que la philosophie naturelle n'était possible qu'à la condition de la méthode à posteriori aidée de l'expérience toutes les fois que celle-ci était possible, et que, vu la faiblesse de l'esprit humain, le progrès reposait sur la recherche de la cause immédiate d'un phénomène qu'on se proposait de connaître. Les travaux qui ont immortalisé son nom, et notamment ses recherches sur la vision, en sont la preuve.

390. Mais la justice ne serait pas complète si l'on ne tenait pas compte des découvertes faites depuis sa mort jusqu'à nos jours par ceux que sa méthode a guidés dans les champs de l'inconnu, et la vérité serait blessée encore si l'on fermait les yeux sur l'influence qu'il a exercée quant aux connaissances les plus élevées des sciences abstraites, et aux merveilleuses applications de ces sciences profitables à tous les individus de l'espèce humaine.

B. Leibnitz et la méthode à priori (Mon intention étant de prévenir toute erreur sur l'opinion qu'on
pourrait me prêter de partialité en faveur de Newton au détriment de Leibnitz, je renverrai le lecteur à l'alinéa 342 où j'adhère à l'opinion émise par Biot que Newton et Leibnitz ont des droits égaux à l'invention du calcul infinitésimal.
).

391. Combien la différence est grande entre Newton, l'auteur de l'Optique et de la loi de la gravitation universelle, base de la mécanique céleste, et pourtant si modeste, qui, appréciant mieux que personne la faiblesse de l'intelligence humaine, prescrivait à tous de se borner, dans les recherches du ressort de la philosophie naturelle, à la cause immédiate des phénomènes, tandis que Leibnitz, l'auteur des Monades, prétendait qu'avec des signes métaphysiques analogues à ceux des mathématiques, en raison de définitions précises faites préalablement, on parviendrait par des déductions, d'accord avec la logique la plus sévère, à rendre compte des mystères les plus élevés du monde. [on peut trouver un écho, évidemment des plus éloignés sous le rapport de l'entendement, mais proche sous celui de la conception à proprement parler divine, qui est omniprésente chez Leibniz : la Monade Hiéroglyphique de John Dee. Mais qu'il soit bien entendu qu'en aucun cas nous n'entendons faire d'amalgame entre les contenus de ces ouvrages. Simplement, nous observons un rapport de l'ordre de la représentation conceptuelle du symbole dans l'un et de l'abstraction dans l'autre. Le point commun ? Un symbole est une abstraction.]

392. Leibnitz, poussant les choses à l'extrême, admettait en principe que les sens ne donnent rien de certain sur ce que sont les choses du monde extérieur, et que dès lors tous les instruments et appareils que nous qualifions de précision, n'ont pas l'importance que nous leur attribuons; car, selon lui, les réalités du monde extérieur ne sont perceptibles ni à nos sens, ni même à l'imagination, mais seulement à l'entendement pur : ni la grandeur limitée, ni l'impénétrabilité, propriétés considérées comme les qualités essentielles à la matière, ne le sont pas pour Leibnitz parce qu'il admet la possibilité de les remplacer par des unités numériques. [il y aurait un étrange parallèle à faire entre la conception abstraite de Leibniz et la mécanique des matrices d'Heisenberg, dont Louis de Broglie dénonçait l'aspect totalement abstrait. Mais de Broglie eut-il plus de succès avec sa théorie de la double solution ? Rien n'est moins sûr.] Or ces unités numériques, étant supposées par Leibnitz avoir reçu dès leur création une force qui leur est inhérente, peuvent rendre raison de choses matérielles qu'elles remplacent. Et, ici, je reprends les trois cylindres de plomb, d'or et de pile voltaïque dont il est question (alinéas 367, 368), pour démontrer qu'en les examinant dans les mêmes circonstances conformément à là méthode de Newton, les différences sont des réalités qu'il est impossible de nier. Par respect pour la réputation du mathématicien portant le nom de Leibnitz, et de la réputation qu'il méritait
comme jurisconsulte, je m'abstiendrai d'aller plus loin, mais je finirai ces considérations générales par rappeler des citations de Maine de Biran.

393. Leibnitz, dans la critique sévère qu'il a faite de Descartes, insiste beaucoup pour montrer que son Enthyméme, Je pense donc je suis, est une proposition favorable au spinosisme, au panthéisme (alinéa 362). Comment est-il arrivé que Maine de Biran, à la fois philosophe spiritualiste et grand admirateur de l'auteur de la Monadologie, ait écrit dans le premier quart du XIXe siècle le passage que j'ai reproduit fidèlement (alinéa 362). Je rappellerai encore que Maine de Biran, après avoir dit (article LEIBNITZ, de la Biographie ancienne et moderne (Tome XXIII, page 608) :

« Ici Malebranche et Spinosa se rencontrent  dans la
« même route, la logique les unit, le mysticisme les sépare. ».


Je demande si plus d'un lecteur, ne connaissant pas les opinions spiritualistes de Maine de Biran ne croira pas qu'il est spinosiste d'après la double considération, que selon la critique :

- 1° Spinosa, esprit aussi éminemment et encore plus exclusivement logicien pour qui rien ne pouvait contre-balancer ni distraire la toute-puissance des déductions ;
- 2° Malebranche et Spinosa se rencontrent dans la même route, la logique les unit, le mysticisme les sépare.

Je demande si ces conclusions ne sont pas plutôt d'un spinosiste que d'un admirateur de Leibnitz ? En élevant cette question, plus d'un lecteur y répondra positivement. Je parle, bien entendu, de ceux qui ne connaissent pas le spiritualisme de Maine de Biran.

394. Je n'attache d'autre importance aux remarques que m'ont suggérées les termes en lesquels Maine de Biran a formulé les critiques qu'il a faites de Leibnitz et du Père Malebranche, que pour montrer par là les graves inconvénients de la méthode à priori, philosophie positive, telle que Newton l'a envisagée, la seule vraie, en recourant à la méthode à posteriori, doit servir de guide aux esprits supérieurs, et à plus forte raison aux esprits ordinaires. Et je ne doute point que Leibnitz et le Père Malebranche ont compromis la méthode à priori par là même qu'ils l'ont élevée au plus haut degré d'abstraction; dès qu'on admet en principe que les sens ne donnent rien de réel à l'observateur, il n'y a plus ni instruments, ni appareils de précision, et dès lors la perfectibilité de l'espèce humaine n'existe plus. [Ici, Chevreul est pris en défaut, car les sens sont évidemment faillibles ; il est curieux que le chimiste n'ait pas relevé cette contradiction qu'il introduit dans son discours.]

395. Ainsi en appliquant la méthode à priori, telle que nous l'avons définie d'après Leibnitz, à l'examen des trois cylindres dont j'ai parlé plus haut (alinéa 359), le principe prescrit par cette méthode A PRIORI, conduisant, prétendait-on, à la connaissance des réalités sensibles seulement à l'entendement pur qui est celui de Dieu même, ces cylindres, l'un de plomb, le deuxième d'or et le troisième pile voltaïque, étaient, concluait-on, réduits à l'identité. Examinons-les maintenant conformément à la méthode A POSTERIORI expérimentale, et grâce aux deux facultés intellectuelles dont nous sommes doués, l'analyse et la synthèse, en les soumettant à des études comparatives, nous arriverons à les reconnaître pour deux métaux parfaitement distincts à tous égards, et enfin le troisième cylindre, un des chefs-d'oeuvre du génie humain, formé de plusieurs paires de deux métaux séparées par des cartons imprégnés de liquides convenables, manifestera les quatre agents principaux de la nature, la chaleur, la lumière, l'électricité et le magnétisme, lorsqu'on réunira les métaux extrêmes du cylindre par un fil métallique. [observons qu'un hermétiste pourrait aisément résoudre ces quatre agents sous l'espèce des quatre Eléments de la grande tradition : FEU-chaleur ; AIR-lumière ; EAU-électricité ; TERRE-magnétisme]

POST-SCRIPTUM

Plus j'ai relu l'Optique de Newton et plus a grandi mon étonnement de l'aptitude de cet esprit vraiment supérieur à envisager la composition de la lumière à l'instar dont la chimie qui n'existait point encore devait, après Lavoisier envisager la matière pondérable comme elle l'est aujourd'hui grâce à la connaissance de la nature de l'espèce chimique. Ainsi Newton, tout en comparant les couleurs aux sons relativement à leur propagation par des vibrations ou ondulations lumineuses ou sonores, distingue un nombre déterminé de rayons simples caractérisés chacun par une sensation de couleur unique et constante qu'il détermine en nous, et selon lui, si la cause des couleurs réside dans la lumière, la lumière n'est point elle-même colorée. Personne plus que moi n'apprécia cette distinction de Newton; après avoir établi, dès 1818, la distinction de l'ordre des propriétés organoleptiques, qui étaient pour tous les savants, Newton excepté, confondues avec l'ordre des propriétés physiques ou tordre des propriétés chimiques. Newton, en appliquant le mot espèces aux rayons caractérisés par la propriété de produire en nous la sensation simple toujours la même, a grand soin de faire remarquer la différence de la propriété (dite aujourd'hui organoleptique) des propriétés appelées réflexibilité et réfrangibilité que nous rapportons au monde extérieur et qu'il dit être inhérentes à la lumière pour ne pas les confondre avec les couleurs qui sont en nous, je le répète. Enfin tous les esprits familiarisés avec la valeur qu'ont, en histoire naturelle, botanique et zoologie, les mots variétés, races, sous-espèces, espèces, genres, familles, ordres, classes, embranchements et règne, comprendront que Newton, en appliquant le mot espèce aux rayons simples de la lumière et caractérisant chaque espèce par la couleur simple et constante qu'il produit en nous, et admettant que chaque espèce de rayon simple diffère des autres espèces par la grandeur des corpuscules lumineux, les a ainsi explicitement distingués des sons simples variétés dans le même corps sonore, qui produit différentes gammes de tons musicaux, ne différant dans le même corps sonore que par la grandeur des vibrations depuis l'ut le plus grave jusqu'à l'ut le plus aigu, qu'un même corps sonore est susceptible de produire : là, donc impossibilité d'établir des différences entre les sons correspondant aux espèces de couleurs distinguées par Newton. [sur la liaison entre les sons et les couleurs, absolument tout a été dit et il serait vain de tenter d'ajouter quoi que ce soit. Cf. néanmoins notre introduction à l'Atalanta fugiens. Signalons au passage le don de synesthésie de certains artistes, comme Olivier Messiaen qui entendait de véritables « son-couleurs » ; toute son oeuvre s'en trouve structurée.] Je ne crois pas mieux finir ces considérations que par citer les lignes suivantes de la traduction de l'Optique de Newton, avec l'intention de prouver qu'il n'a jamais donné lieu aux critiques qu'on a faites de la prétendue théorie de l'émission qu'on lui a attribuée bien gratuitement (Allusion à la critique qu'on a faite en considérant les corpuscules lumineux comme des projectiles lancés par une arme à feu.) :

« Si elle (la lumière) consistait dans un mouvement qui
« en un instant fût propagé à toute sorte de distance, il
« faudrait que chaque partie lumineuse eût à chaque ins-
« tant une force infime pour produire ce mouvement. »

(Traduction de l'Optîque de Newton par Goste, 2 volumes, page 312, question XXVII.).

Les personnes les moins bien disposées en faveur de la prétendue théorie de l'émission de la lumière attribuée à Newton, ont pensé que l'examen des phénomènes de phosphorescence que présentent des corps sous l'influence de certains rayons lumineux, produisent les sensations d'une couleur simple ; or la science sait avec quel succès M. Edmond Becquerel a traité ce sujet. Après avoir rendu un corps phosphorescent par un rayon donnant la sensation d'une couleur A, il est parvenu à observer la couleur même de ce corps phosphorescent mis en vibration lumineuse par le rayon A. Or M. E. Becquerel a démontré que le résultat de ses études est conforme à l'opinion de Newton relativement à la conservation de la couleur A telle qu'on pourra le voir dans la note suivante ; note dont je lui suis très reconnaissant parce que son nom fait autorité en pareille matière.

PREMIER DOCUMENT.

LETTRE DE M. G. GOVIA M. GHEVREUL.

Paris, novembre 1881.

CHER ET TRÈS HONORÉ MAITRE,

La légèreté, la paresse, le parti pris, quelquefois aussi l'impossibilité de recourir aux sources, fait qu'on attribue souvent à un auteur des idées qui ne sont pas les siennes, ou qui ne l'ont été que pendant un certain temps. Il arrive également que l'on regarde comme absolues et définitives des explications ou des hypothèses qui n'avaient été mises en avant par un écrivain qu'à titre provisoire, et uniquement pour y puiser des sujets d'expériences et d'études. C'est ce qui est arrivé à l'égard de l'hypothèse de l'Emission, dont on a fait pendant trois quarts de siècle une sorte d'article de foi, quoique Newton eût déclaré lui-même très explicitement, dans les Questions imprimées à la suite de son Optique, qu'il ne repoussait aucunement l'hypothèse des Ondulations du milieu éfchéré, et qu'elle lui paraissait même assez probable - Je sais combien la lecture de ce passage de Newton vous a étonné, cher et illustre maître, mais vous eussiez été bien plus surpris d'apprendre que Newton n'avait guère, à l'endroit des couleurs, de leur composition et de leurs rapports avec la musique, de convictions bien arrêtées ni aussi rigoureusement déduites qu'on les lui prête dans les ouvrages de ses partisans. Il aurait suffi, pour s'en convaincre, de parcourir les Lectiones Opticse professées à Cambridge par Newton de 1669 à 1671, et dans lesquelles on trouve les éléments dont il a composé plus tard son Optique (1704). On y aurait vu
immédiatement que rien n'était moins arrêté dans son esprit que les rapports entre les sons et les couleurs, quoiqu'il en ait parlé sans aucune hésitation dans l'Optique. Dans ces leçons de Cambridge, Newton commence, en effet, par projeter un spectre assez pur sur un écran blanc dans une chambre noire; puis, quoiqu'il reconnaisse qu'il y a dans ce spectre une infinité de lumières colorées indécomposables, constituant toutes les gradations possibles des couleurs, depuis le rouge foncé jusqu'au violet sombre, il ne laisse pas de partager le spectre en cinq régions principales, dans chacune desquelles il enferme une infinité de nuances différentes, et il les nomme la région rouge, la jaune, la verte, la bleue et la violette. Ayant marqué ensuite à peu près les limites (que rien ne permet d'assigner réellement) de ces régions, il trouve que si l'on divise la longueur totale du spectre en 60 parties, le rouge en occupe 9, le jaune 11, le vert 10, le bleu 14 et le violet 16. Cela fait, il s'aperçoit que cette distribution des espaces colorées n'est pas élégante et il ajoute :

« Pour diviser avec plus d'élégance le spectre en parties
« qui gardent entre elles une certaine proportion, il con-
« vient d'ajouter deux nouvelles couleurs au nombre des
« cinq principales, savoir : l'orangé entre le rouge -et le
« jaune, et l'indigo entre le bleu et le violet; d'autant plus
« qu'après les cinq principales ce sont ces deux nouvelles
«' couleurs qui ressortent davantage, et qu'il leur reste
« assez de place pour être intercalées entre les couleurs
« principales, et rendre l'image plus parfaite. La trop
« grande étendue des autres couleurs se trouve ainsi
« réduite, et toutes se proportionnent avec une symétrie
« plus exquise à l'espace occupé par le vert. »

Voilà donc les couleurs indécomposables en nombre infini réduites à cinq, puis augmentées jusqu'à sept, par un simple besoin de symétrie géométrique, savoir par ce besoin qui est dans l'homme de ramener toujours les faits du monde extérieur aux lois de son intelligence ! Mais le nombre sept est un nombre dangereux ; il pousse facilement l'esprit à la recherche d'analogies et de rapprochements, peut-être, illusoires ! Newton essaye, en effet, de fixer les limites (tout à fait arbitraires) des sept espaces colorés, comme il avait fixé d'abord celles des cinq, et, après quelques tâtonnements, il finit par s'arrêter aux valeurs suivantes, la longueur totale du spectre étant toujours égale à 60 : Rouge 7,5 - Orangé 4, 5 - Jaune 8 - Vert 10 - Bleu 10 - Indigo 6, 7 - Violet 13, 3. Et comme le nombre sept faisait naturellement penser aux notes de la gamme, l'idée lui vint que cette division du spectre pouvait bien avoir quelques rapports avec la division d'une corde tendue donnant les sept notes de l'échelle musicale. Seulement, comme il était impossible de reconnaître la moindre trace de ce rapport dans les divisions précédentes, Newton se représenta la longueur du spectre comme n'étant que la moitié de la longueur de la corde, dont un bout aurait coïncidé avec le violet extrême et le point milieu avec le rouge extrême. Cette supposition une fois admise, il chercha à la vérifier. Malheureusement la gamme normale, la gamme de Pythagore, ne se prêtait pas à ce rapprochement. Voici quels eussent été les espaces colorés d'après cette gamme : Rouge 4 - Orangé 8 - Jaune 8 - Vert 10 - Bleu 6 - Indigo 10, 7 - Violet 13, 3. Il n'y aurait donc eu de coïncidence que pour les espaces jaune, vert et violet, savoir pour trois espaces sur sept, ce qui ne pouvait pas satisfaire l'esprit de Newton trop porté à l'exactitude. Il se mit alors à chercher une autre gamme qui lui convint davantage et finit par s'arrêter à la suite des sept rapports suivants :



où le second son est plus élevé d'un comma et le troisième est plus bas d'un semi-ton mineur que dans la gamme naturelle, qui aurait été représentée par :



Cette division artificielle de la corde, qui avait été cherchée d'après les mesures déjà prises, se trouva correspondre assez exactement avec les limites des couleurs pour que Newton en fût satisfait. Il faut croire toutefois que, sachant à quel prix l'accord avait été obtenu, son esprit n'acquiesça pas tout à fait à ce premier résultat, car il ajoute :

« Je n'ai cependant pas pu observer cela avec assez de
« précision pour ne pas être forcé d'avouer que les choses
« pourraient bien se passer quelque peu autrement. »


Et aussitôt après, il essaie de remplacer la gamme naturelle (légèrement altérée) par la gamme du tempérament égal, où les 12 sons de l'octave constituent une progression géométrique, dont la raison est 2 1/12, et il trouve que même cette division, qui serait la suivante : Rouge 7, 33 - Orangé 4 - Jaune 8, 74 - Vert 8, 73 - Bleu 12, 09 - Indigo 6 - Violet 13.09

« semble s'accorder assez bien avec l'étendue des diffé-
« rentes couleurs. Effectivement les très petites diffé-
« renées qu'on observe entre ces deux modes de subdivi-
« sion, quelle que soit l'acuïté du sens (de la vue), ne peu-
« vent donner lieu qu'à des erreurs à peine appréciables.»


Vous voyez, cher maître, qu'il y a loin de ces tâtonnements et de ces à peu près à la découverte et à l'établissement d'une relation parfaite et constante entre les couleurs et les sons. Voici, du reste, ce que Newton se hâte d'ajouter tout de suite après avoir exposé cette dernière tentative :

« Malgré cela, je me suis servi plutôt de la première
« subdivision (celle qui représente la gamme légèrement
« altérée) non pas tant parce qu'elle s accorde mieux avec les
« phénomènes, mais parce qu'elle contient, peut-être,
« quelque chose qui se rapporte aux analogies qui existent
« entre les harmonies des couleurs (que les peintres sem-
« blent connaître, mais dont moi je ne me suis pas encore
« bien rendu compte) et les concordances des sons. On
« trouvera de la sorte plus acceptable une certaine ressem-
« blance de rapports entre le violet extrême et le rouge, qui
« sont les deux couleurs terminales du spectre, et les
« deux sons extrêmes de l'octave, que l'on peut regarder,
« jusqu'à un certain point, comme unissons. »


Ainsi Newton avoue sincèrement qu'il n'avait pas une idée nette de ce que les peintres appellent les harmonies des couleurs, et que c'est uniquement pour essayer de s'en rendre compte qu'il met à l'épreuve ces divisions dû spectre dont il n'essaie, du reste, de tirer aucune conséquence ni en faveur ni contre ces prétendues harmonies. Il ne pouvait pas, d'ailleurs, accepter ce rapprochement fortuit comme une démonstration des rapports musicaux des couleurs, puisque le chapitre où il s'est occupé de cette question se termine de la sorte :

« II y a encore d'autres particularités relatives à ces
« couleurs, que j'aurais pu déterminer comme, par exem-
« pie, leurs diverses formes et étendues, selon les diffé-
« rentes positions du prisme que l'on fait tourner autour
« de son axe, ou selon les diverses substances réfringentes
« dont est fait le prisme, ou dont il est enveloppé, ou
« encore selon les différentes grandeurs de son angle. »


Comment aurait-il donc pu donner une grande importance à la division musicale du spectre, lorsqu'il avait reconnu que les rapports de ses parties différemment colorées pouvaient varier par suite d'une foule de circonstances différentes ? Aussi voyons-nous qu'il abandonne et la gamme de Pythagore et la gamme altérée, et le tempérament égal, quand il donne dans son Optique la construction de ce fameux cercle, qui a tant préoccupé M. Biot, et dont les poids des arcs successifs devaient être proportionnels aux quantité de chacune des sept couleurs qui composent la lumière blanche. Or, voici les étendues de ces arcs, comparées à celle de la circonférence entière représentée par 60 : Rouge 10, 13  Orangé 5, 70  Jaune 9, 11 - Vert 10, 13 - Bleu 9, 11 - Indigo 5, 70 - Violet 10, 13. Nous voilà donc en présence d'une nouvelle répartition des couleurs, qui n'a plus rien de commun avec les précédentes ; et quoique Newton assigne à ces arcs les noms des notes : sol, la, fa, sol, la, mi, fa, sol: il serait bien difficile d'y voir un rapport musical quelconque que l'on pût rattacher à l'idée d'harmonie, surtout si, au lieu des noms des notes, on prend les rapports numériques que leur assigne Newton et qui ne paraissent réellement avoir aucune relation avec ces notes. Voici ces rapports :



II est bien vrai que la Question XIV et quelques autres parmi celles que l'auteur ajouta à la seconde édition de son Optique, reprennent à un autre point de vue l'idée des rapports musicaux ou harmoniques des couleurs ; mais l'hypothèse des oscillations de l'éther, à laquelle Newton a recours dans ces Questions, ne peut pas nous donner, même à présent, de meilleures ouvertures à l'endroit de la musique des couleurs, qu'elle n'en pouvait fournir du temps de Newton. Mossoti, qui s'en est occupé dans un travail sur les spectres des réseaux, n'a pu parvenir à aucune conclusion satisfaisante, et cela se conçoit facilement, quand on veut bien avoir égard à la complication que doivent apporter dans nos appréciations des couleurs et de leurs rapports, le nombre, la disposition, la sensibilité, etc., des éléments nerveux qui doivent transmettre au cerveau les mouvements vibratoires de l'éther qui correspondent à ces couleurs. C'est ainsi que le blanc (sensation) peut résulter du mélange d'un certain rouge avec du vert bleuâtre, de l'orangé avec le bleu cyané, du jaune et du bleu saphir, du jaune verdâtre et du violet, quoique le blanc théorique ne doive naître que de la réunion de toutes les couleurs dans les proportions convenables. Le clavecin oculaire du Père Castel n'a jamais été qu'un jouet sans importance, car ce n'est pas, comme pour les sons, la simultanéité, ou la succession rapide des couleurs, qui nous émeut agréablement, mais c'est la proximité persistante, ou la succession lente des différentes couleurs, soit dans la nature, soit dans les oeuvres de l'art, qui nous procure des sensations plus ou moins agréables. [sur le clavecin oculaire du père Castel, cf. http://perso.wanadoo.fr/papiers.universitaires/musico15.htm et http://musicologie.free.fr/publirem/castel.html où le lecteur trouvera tous détails utiles. Il faut évidemment rapprocher la penseée de Castel de celle d'Alexandre Scriabine ; sur les recherches de Scriabine, cf. le livre que lui a consacré Manfred Kelkel (Fayard, 1999)]

Voilà, cher Maître, ce que je puis vous dire touchant les idées de Newton sur les rapports entre les couleurs et les sons, et sur les exagérations des disciples qui ont voulu attribuer aux opinions du maître une valeur scientifique et absolue qu'elles étaient loin d'avoir dans son esprit si lucide et si rigoureux.

Votre bien affectionné et dévouée
GILBERT GOVI.


DEUXIÈME DOCUMENT.

NOTE DE M. EDMOND BECQUEREL

La couleur d'un rayon lumineux, c'est-à-dire la couleur donnée par la diffusion de ce rayon sur un écran blanc tel que du papier, est essentiellement liée à sa longueur d'onde de telle sorte qu'à une longueur d'onde déterminée correspond une couleur également déterminée et invariable. Aucun fait n'a montré que la couleur de ce rayon ait pu être changée d'une manière quelconque; ainsi un rayon rouge reste rouge et ne peut devenir bleu, etc. Cependant certains phénomènes dits de fluorescence ou de phosphorescence, d'après lesquels des corps sous l'influence de rayons colorés, émettent des rayons d'une réfrangibilité moindre que celle de ces rayons, avaient fait penser que la lumière en frappant ces corps était modifiée de façon à changer de longueur d'onde et par conséquent de couleur. [il est probable que les vieux alchimistes étaient entichés de telles idées, cf. réincrudation] Ainsi une feuille de papier enduite de sulfate de quinine éclairée par des rayons violets émet une lumière bleue; des composés d'uranium éclairés par des rayons bleus ou violets sont lumineux verts ; des rubis éclairés par la lumière bleue ou violette sont rouges, etc., etc., etc. M. Edmond Becquerel a prouvé que telle n'était pas l'explication de ces phénomènes, et que ces corps ne changent pas la longueur d'onde des rayons incidents. Ces substances subissent l'influence des rayons, entrent eux-mêmes en vibration et émettent leur lumière de fluorescence ou de phosphorescence par action propre, c'est-à-dire qu'elles deviennent de nouvelles sources de lumières ; l'observateur perçoit alors en même temps et la lumière incidente diffusée qui n'a pas été absorbée, laquelle conserve sa couleur primitive, et la lumière de fluorescence ou de phosphorescence émise par l'action propre du corps, laquelle est en général d'une autre couleur et peut modifier et même masquer complètement la couleur des rayons incidents. [on consultera le curieux document figurant aux Demeures Philosophales, sur les lampes perpétuelles, de Fulcanelli, cf. Atalanta, III - réincrudation ; Chevreul, critique de Salverte] Il a démontré ce fait en prouvant, à l'aide du phosphoroscope qu'il a imaginé à cette occasion, que cette émission de lumière diversement colorée qui caractérise ces corps, pouvait durer plus ou moins longtemps, alors que la lumière incidente cessait son action. On peut donc, à l'aide de cet appareil, séparer la lumière émise par les corps en vertu de leur action propre, de la lumière incidente excitatrice. Du reste, l'analyse spectrale de la lumière renvoyée par les corps soumis à l'expérience, permet également de vérifier ce mélange de lumière due à l'action propre du corps, à la lumière diffusée à couleur invariable. Parmi différents exemples à l'appui de ce qui précède on peut citer les suivants :

  - Une feuille de papier enduite d'une faible couche de sulfate de quinine paraît blanche à la lumière du jour ; elle devient bleue claire sous l'action de la lumière violette.
  - Une dissolution étendue de rosé de napthaline est rosé par transparence à la lumière du jour ; elle donne de brillants reflets orangés sous l'action des rayons bleus et violets.
  - Une dissolution de fluorescéine est jaunâtre par transparence à la lumière du jour; elle donne des reflets verts à la lumière violette.
  - Des sels à base de sesquioxyde d'uranium, comme le nitrate et le sulfate d'uranium et qui sont verts à la lumière blanche, donnent la même couleur dans le phosphoroscope, après l'action des rayons violets et ultra-violets.
  - Le rubis qui est rouge à la lumière blanche, ainsi que le saphir qui est bleu, et le coryndon incolore, donnent tous de la lumière rouge dans le phosphoroscope, après l'action de la lumière violette.

On peut même ajouter que les sulfures alcalinoterreux phosphorescents (sulfures de calcium, de baryum et de strontium) sont tous blancs à la lumière du jour; après l'action des rayons bleus, violets et ultra-violets, ils émettent pendant longtemps dans l'obscurité soit des rayons rouges, soit des rayons jaunes, soit des rayons verts, bleus ou violets, et cela suivant leur degré de calcination préalable et la manière dont ils ont été préparés. On pourrait citer un très grand nombre d'effets de ce genre; par contre les corps qui n'offrent sensiblement aucun effet de phosphorescence comme le quartz en poudre ou le sable fin, et qui sont blancs, ne donnent pas d'autres couleurs que celle des rayons lumineux incidents : ils sont rouges avec la lumière rouge, bleus avec la lumière bleue, etc. S'ils sont colorés, ils agissent par absorption sur certains rayons, mais ils ne deviennent pas sources lumineuses pour modifier, par rapport à la lumière incidente, la couleur perçue par l'observateur.

ED. BECQUEREL.