INTRODUCTION A L'ÉTUDE DE LA CHIMIE DES ANCIENS ET DU MOYEN AGE

Marcelin Berthelot

SÉNATEUR, MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR AU COLLEGE DE FRANCE AVEC PLANCHES, FIGURES EN PHOTOGRAVURE D'APRÈS LES MANUSCRITS,  TABLES ET INDEX PARIS  GEORGES STEINHEIL, ÉDITEUR 2, RUE CASIMIR-DELAVIGNE, S  l889

partie I - II - III - IV - V - VI - VII -


revu le 29 novembre 2004


Plan : VI - Renseignements et notices sur quelques manuscrits alchimiques [1. ancienne liste du manuscrit de saint Marc - 2. copies de la 9e leçon de Stephanus - 3. lacunes et transpositions du mss de saint Marc - 4. Manuscrits de l'Escurial - 5. Mss grecs du Vatican - 6. Mss de Gotha ou d'Altenbourg - 7. Comparaison des mss de saint Marc avec ceux des n° 2325 et 2327 de la bnf - 8. Hypothèses générales sur l'origine et la filiation des mss grecs - 9. Mss 2419 de la bnf - 10. Mss alchimiques de Leide - 11. Mss divers - 12. Mss arabe d'Ostanès] - Notes -

VI. — RENSEIGNEMENTS  ET NOTICES SUR QUELQUES MANUSCRITS ALCHIMIQUES

Il existe dans les catalogues imprimés des bibliothèques publiques d'Europe des notices sur le contenu des manuscrits alchimiques de ces bibliothèques. M. H. Kopp a réuni et rapproché ces notices dans ses Beiträge zur Geschichte der Chemie (1869), p. 256 à 315 ; mais sans prendre une connaissance directe des textes eux-mêmes. J'ai donné moi-même dans mes Origines de l'Alchimie, p. 335 à 385, une analyse plus détaillée du manuscrit 2327 de la bibliothèque de Paris et du vieux manuscrit de la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise. Je les avais comparés entre eux, et avec les manuscrits 2325, 2275 et 2249,
que J'ai eus aussi entre les mains, ainsi qu'avec les manuscrits de la Laurentienne à Florence et quelques autres ; ces derniers, d'après les catalogues imprimés. La publication présente rendra inutile ces analyses pour les cinq premiers manuscrits ; mais J'ai cru utile de préciser davantage la connaissance de certains autres, tels que les manuscrits du Vatican, que J'ai fait examiner sur place par mon fils, M. André Berthelot; les deux manuscrits de Leide, celui de Gotha et divers manuscrits des Bibliothèques d'Allemagne, examinés également par mon fils; ceux de l'Escurial, que M. de Loynes, secrétaire d'Ambassade à Madrid, a bien voulu collationner pour certains
passages importants ; le manuscrit 2419 de la Bibliothèque nationale de Paris, que j'aî étudié moi-même; enfin un manuscrit arabe d'Ostanès, appartenant à la même Bibliothèque et dont J'ai fait traduire quelques pages. — Ce sont ces renseignements que Je vais communiquer. Je les ferai précéder par quelques données précises, tirées des manuscrits eux-mêmes et spécialement du manuscrit de Saint-Marc, lesquelles fournissent des indications nouvelles sur le mode suivi dans leur composition, sur l'ordre relatif et la filiation de leurs copies, et sur les accidents survenus pendant leurs transcriptions successives. Le tout forme une douzaine de petites notices sur les manu-
scrits alchimiques.

I. — Ancienne liste du manuscrit de Saint-Marc.

En tête du manuscrit de Saint-Marc se trouve une liste de traités alchimiques, qui ne coïncide avec le contenu même du manuscrit, ni par les titres des traités, ni parleur disposition; quoique la majeure partie des traités s'y retrouve. L'examen et la discussion de cette liste sont essentiels pour établir la filiation des manuscrits actuels. Donnons d'abord la liste elle-même. Elle a été imprimée en 1745 par Bernard dans son édition du Traité de Palladius de Febribus, p. 114 à 116. Il suffira d'en fournir ici la traduction :

(1) Voici la table du livre des sages, avec l'aide de Dieu.
(2) Stéphanus d'Alexandrie, philosophe œcuménique et maître, sur l'art sacré de la fabrication de l'or (Ière leçon).
(3) 2° leçon, du même.
(4) Lettre du même à Théodore.
(5) Sur le monde matériel, 3e leçon.
(6) Sur ce qui concerne l'acte (energeia), 4e leçon.
(7) 5° leçon, (8) 6e leçon, (9) 7° leçon.
(10) Sur la division de l'art sacré, 89 leçon.
(11) Enseignement du même à l'Empereur Héraclius, 9° leçon.
(12) Héraclius Empereur, sur la chimie, à Modestus; préfet de la ville sainte (Constantinople).
(13) Du même Héraclius, onze chapitres sur la fabrication de l'or.
(14) Colloque du même Héraclius sur la question des philosophes, relative à cet art sacré.
(15) Lettre de l'Empereur Justinien.
(16) Du même Justinien, cinq chapitres sur l'art sacré et entretien avec les philosophes.
(17) Entretien de Comérius le philosophe avec Cléopâtre.
(18) Dialogue des philosophes et de Cléopâtre.
(19) Héliodore le philosophe à l'Empereur Théodose, sur l'art divin: vers iambiques.
(20) Théophraste le philosophe, sur cet art : vers iambiques.
(21) Hîérothée le philosophe, sur cet art divin : vers.
(22) Archelaüs le philosophe, sur cet art divin et sacré : vers.
(23) Pélage le philosophe ; Chrysopée.
(24) Ostanès le philosophe à Pétasius sur l'art sacré.
(25) Démocrite sur la pourpre et la fabrication de l'or, Physica et mystica.
(26) Du même, sur la fabrication de l'asèm.
(27) Synésius le philosophe à Dioscorus (commentaire sur le livre de Démocrite) : dialogue relatif au livre du divin Démocrite.
(28) Le philosophe Anonyme, sur l'eau divine du blanchiment.
(29) Du même, sur la Chrysopée, exposant l'enchaînement de la Chrysopée, conformément à la pratique, avec le secours de Dieu.
(30) Zosime le divin, de Panopolis, sur la vertu.
(31) Chapitre d'Agathodémon (principalement sur la fabrication du tout).
(32) Chapitres d'Hermès, Zosime, Nilus, Africanus.
(33) Du Chrétien, sur l'eau divine.
(34) Zosime le philosophe à Eusébie, sur l'art sacré et divin, 34 chapitres.
(35) Olympiodore le philosophe, sur la Chrysopée.
(36) Pappus le philosophe, sur l'art divin.
(37) Moïse, sur la diplosis de l'or.
(38) Chapitres d'Eugénius et de Hiérothée.
(39) Zosime, sur les instruments et fourneaux.
(40) Du même, sur l'eau divine.
(41) Du même, sur les instruments et fourneaux. Mémoires authentiques.
(42) Trempe ou changement du pyrochalque, en vue de l'astrochalque.
(43) Trempe et fabrication du fer indien.
(44) Trempe pour les épées et instruments pour tailler la pierre.
(45) Fabrication de l'asèm, du mercure et du cinabre.
(46) Extrait de l'ouvrage de Cléopâtre sur les poids et mesures.
(47) Du Chrétien, sur la bonne constitution (eustaqeia) de l'or.
(48) Du même, sur la Chrysopée, 30 chapitres.
(49) Peri jurmwn kai tolwn.
(50) Sur la diversité du plomb et sur les feuilles d'or.
(51) Lexique de la Chrysopée, par ordre alphabétique.
(52) Autres chapitres de divers opérateurs sur la Chrysopée.

Cette liste représente une rédaction plus ancienne que le manuscrit de Saint-Marc qu'elle précède, du moins tel que nous le possédons. Elle en diffère par la composition et par l'ordre relatif. Au point de vue de la composition, les dix premiers numéros sont com-
muns à la liste etau manuscrit : mais les quatre traités (11), (12), (13), (14), attribués à Héraclius, et les deux traités (15), (16), attribués à Justinien, ont disparu. Rappelons ici que l'Empereur Héraclius était un grand fauteur d'astrologie et de sciences occultes. Son nom se retrouve dans les ouvrages arabes et dans la Turba philosophorum (sous la forme erronée de Hercules). Stéphanus,son contemporain, lui a dédié l'une de ses leçons authentiques. Les traités attribués à l'Empereur Justinien sont évidemment pseudonymes et, à ce qu'il semble d'après quelques fragments, d'une date peu reculée: peut-être s'agit-il de Justinien II, l'un des successeurs d'Héraclius, à la fin du VIIe siècle. Il existe encore une mention qui se rattache à ces traités (pratique de Justinien) dans l'article d'une écriture plus moderne, ajouté sur une page de garde du manuscrit de Saint-Marc (Origines de l'Alchimie, p. 348. — Texte grec, II, IV bis, Appendice I). Une page du même auteur nous a été conservée à la fin de l'un des manuscrits alchimiques de Leide (Voss. n° 47, fol. 70 verso). Je la donnerai plus loin. Ces six traités perdus avaient été probablement rattachés à ceux de Stéphanus. Je montrerai tout à l'heure la trace laissée par cette perte. Quant aux traités de Comérius, ou Comarius, et de Cléopâtre (17) et (18), il en subsiste un débris dans le manuscrit de Saint-Marc et des portions
beaucoup plus étendues, sinon la totalité, dans le manuscrit 2327. Les numéros (19) à (52) de la vieille liste existent encore aujourd'hui, en substance du moins, dans le manuscrit de Saint-Marc ; quoique certains, par exemple le numéro (32), chapitres d'Hermès1, Zosime, Nilus, Africanus, et le numéro (38), chapitres d'Eugénius et de Hiérothée, aient peut-être subi des mutilations, qu'il n'est pas possible de préciser.
Le numéro (42), trempe du pyrochalque, n'existe plus sous ce titre ; mais il est probable qu'une partie en a été conservée dans un article relatif à la trempe du bronze (fol. 118).
Le traité de Zosime, indiqué sous le numéro (34), comme adressé à Eusébie (au lieu de Théosébie), se retrouve aussi (fol. 141 à 161), à l'exception du titre et des premières lignes, qui ont disparu : sans doute par suite de la perte d'un feuillet. Signalons par contre des traités contenus dans le manuscrit de Saint-Marc, dont la liste ancienne ne fait pas mention : tels que les traités sur la fabrication des verres (fol. 115 verso); sur les vapeurs (fol. 116 verso); sur la bière et l'huile aromatique (fol. 162); les chapitres de Zosime à Théodore (fol. 179, à 181); deux articles tirés d'Agatharchide (fol. 138 à 140), etc. Citons aussi le Labyrinthe de Salomon (fol. 102), figure très caractéristique, mais ajoutée à une époque postérieure et vers le XIVe ou XVe siècle. La liste initiale et le contenu actuel du manuscrit de Saint-Marc ne se superposent donc pas exactement, quoique la plupart des traités soient communs. Il y a aussi des modifications dans l'ordre relatif, modifications dont je vais signaler les principales, en répartissant par groupes les numéros de la liste.

-Ier Groupe. — Les numéros (1) à (11) sont communs et disposés dans le même ordre (fol. 8 à 43 du manuscrit actuel) ; puis vient une lacune, numéros (12) à (18), comme si un ou plusieurs cahiers du manuscrit antérieur, qui a servi de type à la vieille liste, avaient disparu. Les poètes, numéros (19) à (22), et les traités de Pelage, d'Ostanès, de Démocrite, de Synésius, ceux de l'Anonyme, de Zosîme, d'Agathodémon, d'Hermès, du Chrétien, numéros (23) à (33)2, etc., suivent dans le même ordre (fol. 43 à 101). Quant au traité (34), il est probable qu'il est représenté, au moins en substance, ou plutôt à l'état fragmentaire, dans les folios 119 à 128 et dans les folios 141 à 159. Jusqu'ici le même ordre se maintient donc dans la vieille liste et dans le manuscrit actuel.
-2e Groupe. — Mais le traité (35) d'Olympiodore se retrouve seulement aux folios 163-179, 35 feuillets plus loin. Le numéro (36), serment de Pappus, les numéros (37), (38), diplosis de Moïse et chapitres d'Eugénius, enfin les numéros (39), (40), (41), traité de Zosime sur les fourneaux, etc., forment presque à la suite les folios 184 à 195. Cependant il y a intercalatîon des chapitres de Zosime à Théodore (fol. 179 à 181) et du traité de l'Anonyme sur l'œuf (fol. 181).
3e Groupe. — Un autre groupe de traités, consécutifs aux précédents dans la vieille liste, en sont au contraire séparés dans le manuscrit actuel. Ils occupent les folios 104-118, transposés par le relieur (Origines de l'Alchimie, p. 350-351), et renfermant les articles (44) à (48). Peut-être aussi une partie se retrouve-t-elle dans les folios 141 à 159, déjà attribués pour une fraction au numéro (34).
4e Groupe. — Les numéros (42) et (43) de la vieille liste répondent à peu prés au folio 118.
5e Groupe. — Les numéros (49), (50), (51, lexique), répondent aux folios 129 à 138, placés à la suite.

En somme, la place du troisième groupe a été changée par le relieur, comme il est facile de l'établir par la lecture des textes, et il n'y a qu'un autre renversement important, celui des traités du second groupe, lesquels forment en quelque sorte un cahier à part, déjà interverti avant la constitution de la copie actuelle. Si l'on cherchait à décomposer ces traités en séries distinctes, d'après leur contenu, on pourrait trouver ainsi les séries suivantes :

Ière Série. — Stéphanus, en connexion avec les traités perdus d'Héraclius et de Justinien, et probablement avec les Dialogues de Comarius et de Cléopâtre : le tout a formé peut-être à l'origine une collection partielle et indépendante.
2e Série. — Les poèmes, collection également distincte, dont la place varie et qui manque même dans certains manuscrits, tel que le 2325.
3e Série. — Les vieux auteurs Pelage, Ostanès, Démocrite, Synésius, l'Anonyme, Zosime, les extraits d'Agathodémon, de Moïse, d'Eugénius, etc.3 Le tout formait sans doute une collection spéciale. A la vérité, les œuvres de Zosime sont coupées en trois dans le manuscrit actuel de Saint-Marc; mais c'est là évidemment le fait des copistes d'une certaine époque.
4° Série. — Olympiodore semble avoir été à part ; il est cependant con-nexe avec les auteurs précédents. Mais la place de son traité varie dans les divers manuscrits.
5e Série. — Le Chrétien était aussi à part. Il est coupé en deux (n° 33,47) dans la vieille liste ; ce qui semble accuser quelque transposition, faite par le copiste d'un manuscrit antérieur.
6e Série. — Une ou plusieurs autres collections renfermaient des traités techniques, lesquels nous sont venus en grande partie par d'autres manuscrits, par le 2327 principalement. Dans la vieille liste; aussi bien que dans le manuscrit de Saint-Marc actuel, on rencontre cependant la trempe du bronze et du fer, et la fabrication de l'asèm, du mercure, ainsi que du cinabre. On y a joint dans le manuscrit actuel de Saint-Marc les fabrications du verre, de la bière et de l'huile aromatique, non mentionnées dans la vieille liste. L'extrait d'Agatharchide est une annexe d'un autre genre, qui ne figurait
non plus pas dans la vieille liste et qui a été abrégée dans le 2327.
7e Série, — A la fin de l'un des manuscrits qui ont précédé celui de Saint-Marc, on avait sans doute transcrit l'ouvrage de Cléopâtre sur les poids et mesures et le lexique. Ce lexique devait former la fin du manuscrit originel, d'après un usage assez fréquent chez les anciens copistes. On est autorisé par là à penser que ce qui suit dans la vieille liste représente l'état d'un manuscrit déjà modifié, par des additions faites à un prototype plus antique encore.

II — Sur les copies actuelles de la 9e Leçon de Stephanus.

L'étude comparative des divers manuscrits qui renferment les leçons de Stephanus fournit des renseignements très précis et spécifiques pour établir la filiation de ces manuscrits. J'ai déjà signalé quelques-uns de ces renseignements; mais il me paraît utile d'y revenir et de les compléter. C'est dans la 9e leçon de Stephanus que se trouvent les principales différences.

- 1° Dans le manuscrit 2325 de la Bibliothèque Nationale de Paris, cette leçon, finit beaucoup plus tôt que dans le manuscrit 2327 et dans le manuscrit de Saint-Marc. Elle s'arrête en effet (fol. 81 verso) par une phrase qui répond au folio 73 recto ligne 6, du manuscrit 2327, et à la page 247, 1. 23, du t. II d'Ideler : nohroV kai jhsiV en toiV zwmoiV meta to ea katw kai genhsetai. Le dernier mot est ainsi répété pour la seconde fois dans le manuscrit 2325, et cela conformément à la ligne 21, située au-dessus dans Ideler, laquelle ligne contient précisément les mots : ea katw kai genhsetai. Tandis que dans Ideler (ligne 28) et dans le manuscrit de Saint-Marc, on lit après la répétition des mots : ea katw kai...le mot gelesan, au lieu de genhsetai, le texte poursuivant. Dans le manuscrit 2325 la 9° leçon s'arrête là; puis vient un tiers de page blanche, suivi des mémoires authentiques de Zosime, avec les figures mystiques des cercles concentriques; sans qu'il soit aucunement question de Comarius, ni de Cléopâtre.
Telle est la finale la plus courte de la 9e Leçon deStéphanus. Cette finale, suivie d'un signe qui caractérise la fin du traité, est aussi celle de la 9* leçon dans le manuscrit 2275 de la Bibliothèque de Paris, lequel reproduit fidèlement les figures du manuscrit 2325 ; voire même (fol. 56) celles qui ont été coupées en partie par le relieur de ce dernier manuscrit, au temps de Henri II: aussi semble-t-il en être une copie directe, faite avant cette reliure. La finale de la 9° leçon dans le manuscrit de Leide, Voss. n° 47, a lieu au même endroit, mais avec une variante dans le dernier mot, qui est: gelesan, au lieu de genhsetai. On y lit en effet : fol. 11 : meta to ea katw kai gelesan. Le dernier mot
est celui du manuscrit de Saint-Marc et d'Ideler. Mais dans ces deux derniers, le texte poursuit par : kai alhqesan, etc. pendant plusieurs pages; tandis que la 9° leçon de Stéphanus s'arrête là, dans le manuscrit de Leide comme dans le manuscrit 2325. Cependant un copiste, ou un lecteur, a pris soin d'ajouter en grec dans le manuscrit de Leide : « la fin manque ». Il avait sans doute eu connaissance des autres manuscrits. En tous cas, cette remarque prouve que le manuscrit de Leide n'a pas été copié directement
sur le manuscrit de Saint-Marc; quoiqu'il appartienne à la même famille. Telle est la seconde finale de la 9e leçon de Stéphanus.
- 2° Le manuscrit 2327, au contraire (fol. 73 recto, ligne 6), après le premier : ea katw kai genhsetai, poursuit de la façon suivante : ara ti genhsetai oukara ioV nohroV kai jhsin o megaV lumpiodwroV (sic) en toiV ugroiV episteuqh to musthrion thV crusopoiaV, et la suite jusqu'au folio 73 verso, ligne 5. Le tout constitue une page additionnelle; après laquelle le manuscrit 2327 continue comme dans le manuscrit de Saint-Marc et dans Ideler, où cette page manque. La jonction du texte du manuscrit 2327 avec celui de Saint-Marc et d'Ideler se fait par les mots : meta to ea katw kai genhsetai (répétés pour la seconde fois), ekalesev kai alhqeian eipwn (2327, fol. 73 verso). — Dans le manuscrit de Saint-Marc (et dans Ideler), on lit: meta to ea katw kai gelesan kai alhqesan kai alhqeian eipov. C'est donc entre les deux répétitions des mots meta to ea katw que se trouve le passage intercalaire du manuscrit 2327. Cette répétition même, comme il arrive souvent dans les copies mal collationnées, a pu être l'origine de l'omission de ce passage par le copiste du manuscrit de Saint-Marc qui, sautant une page de son original, au moment où il commençait un nouveau feuillet, aurait formé ainsi le mot gelesan, en réunissant la syllabe initiale ge de genhsetai avec les syllabes finales du mot (exa) lesen. Cette hypothèse ingénieuse est de M. Em. Ruelle. Elle s'accorderait avec le texte du manuscrit de Saint-Marc, dont le folio 39 verso se termine en effet par ge ; tandis que le folio 40 commence par lesan et continue comme il a été dit. Mais l'existence du mot gelesan comme finale
définitive dans le manuscrit de Leide semble moins favorable à cette hypothèse, à moins de supposer quelque intermédiaire.
- 3° C'est alors que se trouve le passage relatif aux relations entre les métaux et les planètes, passage plus complet et plus clair dans le manuscrit 2327 que dans Ideler, et dans le manuscrit de Saint-Marc (fol. 40), dont le texte d'Ideler dérive par voie indirecte; car il y est mutilé et incompréhensible (Ideler, t. II, p. 347, lignes 31 à 36). En effet, dans ces deux derniers textes, Saturne et le plomb sont seuls opposés d'une façon régulière ; tandis que le mercure figure vis-à-vis de Jupiter, par suite de quelque confusion ; puis viennent le Soleil et la Lune, sans métaux correspondants. Au contraire, il existe un parallélisme régulier et complet entre les 7 planètes et les 7 métaux, dans le texte donné par le manuscrit 2327 : ce texte est donc le seul logique et complet. Le manuscrit 2329 (fol. 158) reproduit le même passage.
- 4° Au delà, les textes de Saint-Marc, d'Ideler, du manuscrit 2327 et du manuscrit 2329 sont sensiblement conformes entre eux, jusqu'au folio 74 du 2327, répondant à la page 248 d'Ideler, ligne 13, et jusqu'à ces mots : kai ekaston autwn en th gh kekruptai en th idia doxh. Après ces mots, le manuscrit 2329 termine en cinq lignes : ...en th idia doxh cairousi kai eutrepizontai, wV monou qeou tou en triadi umnoumenou, to dwron autoiV prostaxantoV einai; puis vient la finale banale

« attendu qu'il convient d'attribuer en tout gloire, honneur et vénération au Père, au Fils, au Saint-Esprit, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Amen ».

C'est une troisième finale de la 9e leçon.
- 5° Au contraire, après le mot doxh, le manuscrit 2327 poursuit pendant trois pages, lesquelles manquent dans le manuscrit de Saint-Marc, dans Ideler et dans le manuscrit 2329; il poursuit, dis-je, jusqu'à la fin de la 9e leçon de Stéphanus, fin explicitement signalée. C'est la quatrième finale, qui paraît la plus exacte.
- 6° Puis le manuscrit 2327 transcrit un traité de Comarius, grand prêtre, maître de Cléopâtre, renfermant le dialogue des Philosophes et de Cléopâtre (fol. 74 à 79 verso), et précédé de son titre. Le manuscrit 2252 contient aussi le traité de Comarius. Ce traité et ce dialogue répondent aux numéros (17) et (18) de la vieille liste de Saint-Marc.
- 7° Mais le manuscrit de Saint-Marc ne reproduit ni le titre ni les débuts de ce traité. Au lieu de cela, après les mots : kai ekaston autwn en th gh kekrup tai en th idia doxh, ce manuscrit poursuit en plein texte, et sans apparence de lacune ou d'alinéa (fol. 40, 1. 4 en remontant), par les mots : kai umeiV, w jiloi ot an thn tecnhn tauthn thn perikalh boulesqe . (Ideler, t. II, p. 248,1.13), et ainsi de suite pendant 7 pages jusqu'à la fin du traité : ce qui constitue la cinquième finale de la 9e leçon. Or ces pages, tirées du traité de Comarius, ne sont pas la vraie fin de la leçon de Stéphanus ; laquelle fin manque en réalité dans le manuscrit de Saint-Marc, ainsi .que dans Ideler, dont la publication a été faite d'après une copie de Dietz, exécutée, paraît-il, sur le manuscrit de Munich, qui est un dérivé indirect de celui de Saint-Marc. Elle manque aussi dans la traduction latine de Pizimenti, faite sur quelque manuscrit de la même famille, dérivé également de celui de Saint-Marc, mais non identique, puisque cette traduction contient la lettre de Psellus. Il y a là dans la 9e leçon de Stéphanus une solution de continuité brusque et dont le copiste de Saint-Marc ne s'est pas aperçu.
- 8° Les mots mêmes : otan thn tecnhn... se retrouvent dans le traité de Comarius (2337, fol.75,1.2 en remontant), ainsi que les 7 pages consécutives du manuscrit de Saint-Marc et d'Ideler. Elles sont conformes en général à la fin de ce traité dans le manuscrit 2327 (jusqu'au fol. 79 verso). Le traité se termine pareillement dans les deux manuscrits par les mots : entauqa gar thV jilosojiaV h tecnh peplhrwtai. Ces derniers mots manquent dans Ideler (ce qui fait une sixième finale) ; mais la phrase précédente est identique.

J'ai cru nécessaire d'entrer dans ces détails minutieux, parce qu'ils caractérisent les familles de manuscrits et peuvent servir à reconnaître sûrement ceux qui ont été copiés les uns sur les autres. Je montrerai ailleurs comment ils établissent que îe manuscrit de l'Escurial ne représente pas une source propre, mais un dérivé, vraisemblablement direct, de Saint-Marc. Il est probable que dans un manuscrit antérieur à celui de Saint-Marc, et dont celui-ci même dérive, le verso d'une des pages se terminait par le mot doxh. Quelques folios déchirés ont fait disparaître la fin de Stéphanus et le début de Comarius, et le copiste qui travaillait d'après ce manuscrit a poursuivi en pleine page, au milieu d'une ligne, sans voir la lacune. Le manuscrit 2327 dérive d'un manuscrit antérieur à la destruction de ces feuillets et, par conséquent, à celui de Saint-Marc, tel que nous le possédons aujourd'hui. Il renferme en outre une autre page de plus, ainsi qu'il a été dît (); page répondant peut-être à rémission d'une page existant dans un manuscrit antérieur à celui de Saint-Marc. Mais cette explication ne suffit pas pour rendre un compte complet de l'état présent des textes ; attendu qu'il a disparu, en outre, les traités d'Héraclius et de Justinien, signalés par la vieille liste, et dont le manuscrit 2327, pas plus que le manuscrit de Saint-Marc, n'offre aucune trace. Le prototype du manuscrit 2327 devait donc appartenir, soit à une souche distincte de celle qui répondrait à la vieille liste de Saint-Marc, et ne contenant pas le cahier qui renfermait les traités d'Héraclius et de Justinien; soit à un dérivé intermédiaire, tiré de la même souche que cette vieille liste, quoique déjà privé de ce cahier, mais renfermant en plus, par rapport au manuscrit de Saint-Marc actuel, la fin de Stéphanus et les traités de Comarius et de Cléopâtre. Ce n'est pas tout : la finale du manuscrit 2325, le passage intercalaire signalé dans le manuscrit 2327, la confusion dans le texte du manuscrit de Saint-Marc concernant les relations des métaux et des planètes, texte resté intact dans le manuscrit 2327, la finale du manuscrit de Saint-Marc, ainsi que la finale du manuscrit 2329 et celle du manuscrit de Leide, Voss. n° 47, semblent indiquer que les manuscrits de Stéphanus ont éprouvé autrefois dans leurs derniers feuillets de grandes perturbations. Enfin, il a subsisté, en dehors de ces divers manuscrits, des fragments des traités de Justinien, tel que celui contenu dans le manuscrit de Leide, Voss. n° 47, qui sera reproduit tout à l'heure; II ne me paraît pas opportun de développer en ce moment les hypothèses subsidiaires qui rendraient compte de tous ces détails.

III. — Diverses lacunes et transpositions du manuscrit de Saint-Marc.

Voici diverses autres comparaisons que j'ai eu occasion de faire et qui peuvent également être utiles, pour rapprocher les textes et en établir la filiation :

- 1° Je rappellerai qu'un ancien relieur du manuscrit de Saint-Marc a interposé après le folio 103 (traité de Chrétien sur l'eau divine) les folios 104 à 118 ; le texte du folio 119 faisant en effet suite au folio 103. Ceci peut servir à distinguer les copies faites sur ce manuscrit, après la reliure en question.
- 2° Dans les folios 104 à 118 règne une grande confusion. Les articles (42), (43), (44) de l'ancienne liste, sur la trempe du fer, sont coupés en deux, au début et à la fin du cahier, et les articles sur l'asèm, le mercure et le cinabre, qui les suivaient dans l'ancienne liste (45), se trouvent interposés.
- 3° Les traités de Cléopâtre et du Chrétien (46) et (47) sont intervertis, et le dernier auteur est coupé en deux; enfin les traités sur la fabrication du verre, de la bière, etc., ont été ajoutés. Il semble que ces modifications résultent d'un certain trouble, survenu à un moment donné dans les feuillets du manuscrit type, qui répondait à la vieille liste de Saint-Marc.
- 4° Le texte d'Agatharchide est brusquement interrompu à la fin du folio 140, comme si un ou plusieurs feuillets avaient disparu. — Cette lacune est corrélative de la suivante.
- 5° Les mémoires de Zosime, annoncés dans la vieille liste de Saint-Marc (n° 34), ne figurent plus parmi les titres du manuscrit actuel. Cependant ils y existent réellement. En effet, le titre et les premières lignes seules, lesquels sont transcrits dans le manuscrit 2327 (fol. 112), ont disparu dans celui de Saint-Marc. Mais le texte transcrit au folio 141 est resté. Car le manuscrit de Saint-Marc débute à la 3° ligne du folio 112 verso du manuscrit 2327 et poursuit de même jusqu'au folio 159, répondant au folio 133 verso du manuscrit 2327. — II manque donc à cette place, je le répète, dans le manuscrit de Saint-Marc un ou plusieurs folios entiers, disparus avant l'époque où la pagination actuelle a été numérotée.
- 6° Les articles d'Agatharchide ne débutent pas au commencement d'une page, mais à la 4° ligne du folio 138 recto. Or les trois premières lignes appartiennent à la suite d'un article « sur le jaunissement » (Saint-Marc, fol. 137 verso), article qui ne comprend que 14 lignes, dont 11 sur le folio 137 verso ; les 3 dernières forment le commencement du folio 138 verso. Ce dernier article occupe deux feuillets de plus dans le manuscrit 2327 (fol. 110 à 112) : il se trouve donc mutilé pat un arrêt brusque dans le manuscrit de Saint-Marc, et sans que le copiste s'en soit aperçu, puisque le copiste a entamé un autre article, ayant son titre spécial. Il semble que cette solution de continuité répondait, dans un manuscrit antérieur à celui de Saint-Marc, à une fin dé cahier ou de folio, dont la suite aurait disparu ; tandis que cette suite s'est conservée dans un manuscrit prototype du manuscrit 2327.
- 7° Les articles d'Agatharchide d'ailleurs semblent réellement une intercalation faite dans le manuscrit primitif ; car l'article du jaunissement dans le manuscrit 2327 est suivi précisément par les Mémoires authentiques de Zosime, comme dans le manuscrit de Saint-Marc ; à cela près que le titre et les cinq premières lignes manquent dans le manuscrit de Saint-Marc.
- 8° Au folio 115 (recto) du manuscrit de Saint-Marc se trouve un titre : Peri jwtwn (sur les feux), suivi d'une seule ligne: Elajra jwtapasan thn tecnhn anajerei. « Tout l'art consiste dans un feu léger ». C'est tout ce qui reste à cette place d'un traité qui existe in extenso dans le manuscrit 2327, folio 264 recto : la ligne précédente s'y retrouve, dans les 9° et 10° lignes qui suivent le titre. Il y a encore là l'indice d'un ancien résumé, ou d'une mutilation, faite sur un prototype qui s'est conservé dans le manuscrit 2327, et dont le manuscrit de Saint-Marc n'a gardé qu'une trace.

Toutes ces lacunes et ces défauts de soudure sont, je le répète, utiles pour constater l'histoire des manuscrits. Signalons encore quelques additions faites, à diverses époques, sur des pages ou demi-pages blanches du manuscrit de Saint-Marc; additions dont la reproduction dans les autres manuscrits peut servir à attester qu'ils dérivent, directement ou indirectement, de ce manuscrit type. Tels sont :

- 9° Le Labyrinthe de Salomon, avec ses 24 vers (v. Texte grec, I, xx), ajouté, vers le XIVe ou XVe siècle, sur une page blanche, dont le recto porte divers petits articles de l'ancienne écriture: le tout intercalé au milieu d'un traité du Chrétien. On ne comprend pas bien pourquoi ce verso avait été laissé en blanc à l'origine.
- 10° L'article sur la tutie, au folio 188 recto : écriture du XVe ou XVIe siècle.
- 11° La fabrication de l'argent, texte ajouté au bas du folio 194 verso : écriture du XVe siècle.
- 12° Diverses additions initiales : traité de Nicéphore sur les songes, par ordre alphabétique ; cercles astrologiques, etc., sur les feuilles de garde (Une partie de celles-ci sont palimpsestes, la vieille écriture ayant été grattée.) et les marges.
- 13° Je signalerai encore les additions sur les scories et la formule de l'Ecrevisse, en écriture du XVe siècle, sur la première feuille de garde (v. p. 152).
- 14° Une addition du XVe siècle, ayant pour titre : Diagramma thV megalhV
hliourgiaV, au folio 62 recto.
- 15° L'étude comparative des figures tracées dans les divers manuscrits fournit aussi des renseignements très intéressants pour l'histoire des sciences, comme pour la filiation des manuscrits. A ce dernier point de vue, je signalerai, par exemple, un petit alambic, figuré en marge du traité de Synésius, dans le manuscrit 2325 (fol. 23 verso), et dans le manuscrit 2327 (fol. 33 verso); tandis qu'il manque dans le manuscrit de Saint-Marc, à la même place (fol. 74 recto).

Les figures de la Chrysopée de Cléopâtre, celles des appareils à distillation et des appareils à digestion dans les divers manuscrits donnent aussi lieu à une discussion très importante : je l'ai développée plus haut dans un article spécial.

IV. — Manuscrits de l'Escurial.

Il existe à l'Escurial deux manuscrits alchimiques qui soulèvent des questions intéressantes. Ces manuscrits, les seuls sur cette matière qui aient survécu à un incendie de la Bibliothèque survenu en 1671, proviennent de la Bibliothèque de Hurtado de Mendoza; ils ont été copiés au XVIe siècle. Ils ont été visités en 1843 par Emm. Miller, qui a publié un catalogue de leur contenu. L'un d'eux, F-I-11 (Miller, p. 146), reproduit les titres et l'ordre du manuscrit 2327 de la Bibliothèque de Paris, même dans les additions intercalaires faites après coup (Par exemple, l'article de Zosime sur l'asbestos, intercalé entre la lettre de Psellus et le traité de Cléopâtre sur les poids et mesures, dans des feuilles originairement blanches du manuscrit 2327.) ; il les reproduit avec une telle fidélité que je ne doute pas
qu'il n'ait été copié directement sur ce manuscrit. L'autre mérite un examen plus approfondi; car on a supposé qu'il contenait les traités perdus de Justinien et d'Héraclius. Miller, dans son ouvrage sur les manuscrits grecs de l'Escurial, page 416, le désigne, d'après le catalogue officiel, par les signes F-I-13. Il s'exprime ainsi.

« Voici le détail de tous les ouvrages contenus dans le manuscrit :

1. Traité d'Etienne d'Alexandrie sur l'art de faire de l'or.
2. De la chimie, adressé par l'empereur Héraclius à Modeste d'Hagiopolis.
3. De la fabrication de l'or, par l'empereur Héraclius.
4. SullogoV sur ceux qui cherchent la pierre philosophale, par l'empereur Héraclius.
5. Lettre de l'empereur Justinien sur l'alchimie.
6. De l'art divin, par Justinien.
7. DialexiV, adressée aux philosophes par l'empereur Justinien.
8. Sur la fabrication de l'or, par Comarius.
9. Dialogue des philosophes et de Cléopâtre.
10. Poème d'Héliodore sur l'art sacré.
11. Vers iambiques de Théophraste sur l'art sacré.
12. d° Hiérothée d°
13. d° Archélaüs d°
14. Pélagius sur la Chrysopée.
15. Ostanès à Pétasius sur l'art sacré.
16. Démocrite de porphyrâ, etc.
Î7. Démocrite, peri ashmou poihewV.
18. Scholies de Synésius sur la physique de Démocrite, à Dioscorus.
19. De l'eau sacrée, par un anonyme.
20. De la Chrysopée, par un anonyme.
21. Zosime, peri arethV, k. t. l.
22. Chapitre d'Agathodémon.
23. Chapitres d'Hermès, Zosime, Nilus, Africanus.
24. Zosime à Eusebia, sur l'art sacré.
25. Olympiodore sur Zosime.
26. Zosime à Théodore, vingt-cinq chapitres.
27. De la Chrysopée, par un anonyme.
28. Pappus, sur l'art sacré.
29. Moïse, peri diplwsewV crusou
30. Chapitres d'Eugénius et d'Hîérothée.
31. Zosîme, peri organwn kai kaminion
32. Zosime, sur l'eau sacrée.
33. Zosime, peri organwn kai kaminion gnhsia upomnhmata

«Les articles suivants ne se trouvent pas dans le manuscrit ; maïs ils sont indiqués dans une table placée en tête du volume, comme existant primitivement.

34. BajH htoi metabolh purocalkou proV asprocalkou
35. Bajh kai poihsiV tou indikou sidhrou
36. Bajh proVxijh kai ergaleia laxeutika.
37. Peri ashmou kai udrargurou kai kinnabarewV poihsiV
38. Extrait de Cléopâtre sur les mesures.
39. Peri eustaqeiaVtou crusou, par un philosophe chrétien.
40. De la Chrysopée, par le même.
41. Peri jourmwn kai tilwn poihsewV
42. Peri diajoraV molibdou kai peri crusopetalwn
43. Lexique pour la Chrysopée.
44. Autres chapitres de différents poètes sur la Chrysopée.

(Puis deux articles indiqués comme existant dans le manuscrit.)

45. Vers de Nicéphore sur les songes.
46. Synésius sur les songes. »

Cette liste est fort étrange, dans la forme même donnée par Miller. C'est un mélange de mots grecs, de mots latins et de mots français traduits du grec; mélange dont on ne comprend pas bien l'utilité, si les titres ont été relevés fidèlement par Miller. Les mots traduits contiennent eux-mêmes de singuliers contresens. Par exemple, à l'article (2), au lieu de Modeste d'Hagiopolis, il y a dans la vieille liste grecque de Saint-Marc : Modeston ierarcon thV agiaV polewV : Modestus, préfet de la ville sacrée, c'est-à-dire de Constantinople. L'article (18) porte : scholies de Synésius sur la physique de Démocrite ; ces derniers mots traduisent ta jusika, dont le sens est tout différent.
De même à l'article 44 il ne s'agit pas de « poètes », mais de chimistes opérateurs (poihtwn). Il semble que Miller ait copié un vieux catalogue, dû à un auteur qui ne savait pas bien le grec, sans se donner la peine de le refaire lui-même. Si nous examinons la liste en elle-même, nous la trouvons, comme titres et ordre relatif (sauf légères variantes), parfaitement conforme à la vieille liste qui se trouve en tête du manuscrit de Saint-Marc (fol. 2 à 5), liste que j'ai transcrite dans l'un des articles précédents (p. 174). Or le contenu actuel du manuscrit de Saint-Marc ne concorde pas avec cette liste, ni comme matière, ni comme ordre relatif. Ces détails étant donnés, une question capitale se présente : le manuscrit de l'Escurial renferme-t-il réellement, comme le catalogue de Miller semblerait l'indiquer, six à huit traités qui manquent dans tous les autres ? La question avait beaucoup d'importance pour la présente publication. J'aurais désiré la vider en examinant moi-même le manuscrit de l'Escurial. Mais le prêt à l'étranger, d'après ce qui m'a été répondu, est absolument interdit aux bibliothèques espagnoles. Heureusement j'ai pu y suppléer et résoudre complètement la question, grâce à l'obligeance de notre ambassadeur, de M. de Laboulaye, et de l'un des secrétaires de l'ambassade, M. de Loynes. Je lui ai adressé les titres exacts, en grec et en latin, des 18 premiers articles de la vieille liste de Saint-Marc, avec prière de vérifier s'ils existaient dans le manuscrit de l'Escurial; et, dans ce cas, de relever la première et la dernière ligne de chacun d'eux ; enfin de rechercher dans la 9° leçon un passage caractéristique, celui de la leçon de Stéphanus est interrompue brusquement dans le manuscrit de Saint-Marc, sans aucun indice apparent de solution de continuité; le manuscrit donnant à la suite la fin du dialogue des philosophes et de Cléopâtre. Cette lacune et cette juxtaposition font suite, comme je l'ai dit plus haut (p. 182) aux mots : kai ekaston autwn en th gh
kekruptai en th idia doxh, et la suite débute aussitôt par : kai umeiV, w jiloi,
otan thn tecnhn tauthn thn perikalh boulesqe...M. de Loynes a eu l'obligeance de passer deux jours à l'Escurial pour faire cette vérification et cette recherche. Il a transcrit exactement les 17 premiers articles du catalogue grec placé en tête du manuscrit y-I-13, catalogue qui se trouve exactement conforme à la vieille liste de Saint-Marc, tel que je l'ai reproduit ci-dessus (p. 174) : la traduction donnée par Miller est donc incorrecte. Puis il a relevé les neuf leçons et la lettre de Stéphanus, en en transcrivant le titre, la première ligne, la dernière ligne et en indiquant le nombre des folios de chacune d'elles : le tout concorde très exactement avec le texte du manuscrit de Saint-Marc, sauf quelques variantes d'orthographe sans importance. Les 10 premiers numéros étant ainsi reconnus identiques, M. de Loynes a vérifié que les huit numéros suivants de la vieille liste (n° 12 à 18 de la p. 174) manquent absolument dans le manuscrit de l'Escurial. La dernière ligne de la dernière leçon de Stéphanus s'y trouve suivie immédiatement par le poème d'Héliodore, lequel forme notre numéro 19 : le titre, le premier et le dernier vers ont été relevés. Les traités disparus dans le manuscrit de Saint-Marc n'existent donc pas davantage dans le manuscrit de l'Escurial. Ce n'est pas tout; la lacune et la juxtaposition finales de la 9e leçon de Stéphanus se retrouvent exactement, avec les mêmes mots, dans le manuscrit de l'Escurial ; ce dernier poursuit de même, sur une étendue comparable, et la 9e leçon se termine, par les mêmes mots : entauqa gar thVjilosojiaV h tecnh
peplhrwtai (Voir page 182). Il y a plus: en marge, après les mots idia doxh du manuscrit de l'Escurial, il existe un renvoi d'une autre écriture, postérieure au manuscrit, lequel contîent les mots suivants, que M. de Loynes a eu l'obligeance de décalquer sur un papier transparent : enteuqen arcetai ta komariou tou jilosojou kai arcierewV didaskontoV kleopatraV; c'est-à-dire

« ici commence l'écrit de Comarius, philosophe et grand prêtre, maître de Cléopâtre ».

Quelqu'un des lecteurs du manuscrit s'était donc aperçu de la lacune et de la juxtaposition ; probablement d'après l'autre manuscrit, copié, ainsi que je l'ai dit, sur le 2327, où cette lacune n'existe pas. La question de savoir si les manuscrits de l'Escurial ont une valeur originale et renferment quelque traité perdu, qui n'aurait pas subsisté ailleurs, est donc ainsi vidée. En fait, l'un de ces manuscrits est une copie du 2327
et l'autre, une copie du manuscrit de Saint-Marc.

V. — Manuscrits alchimiques grecs du Vatican et des Bibliothèques de Rome.

Ces manuscrits ont été en 1885 l'objet d'un examen détaillé par mon fils André Berthelot, membre de l'Ecole française de Rome, examen consigné dans un rapport publié cette année dans les Archives des Missions scientifiques (3e série, t. XIII, p. 819 à 854). J'en extrais les indications suivantes. Le principal manuscrit est à la bibliothèque du Vatican. Il porte le numéro 1174. Il est écrit sur papier et parait être du XVe siècle. Il comprend 155 folios, de 2l à 22 lignes à la page. 100 folios seulement appartiennent au texte original ; 18 ont été recopiés à une époque tout a fait récente. Il a beaucoup souffert et renferme de graves lacunes, dont certaines ont été comblées par Angelo Maï, au XIXe siècle. Plusieurs folios ont été ajoutés. Ce manuscrit a été connu par Léo Allatius, dans son état originel et il formait probablement l'une des bases du projet (non exécuté) que ce savant avait formé, relativement à la publication des manuscrits alchimiques grecs. Les traités qu'il renferme sont les mêmes que ceux des autres manuscrits, mais avec des différences très notables dans l'ordre relatif. En outre, il a été mutilé. Il y manque une partie de Zosime, de Stéphanus, des poètes, ainsi que les traités de Comarius, Pelage, Sophé, Ostanès, etc. Il comprend :

I et III. — Les Physica et mystica de Démocrite, en deux fragments distincts; la teinture en pourpre (fol. 33 à 35) étant séparée du reste (fol. 1 à 10).
II et X. — Deux fragments d'Olympiodore (fol. 11 à 33 et fol. 71 à 73). Le second fragment forme le début du traité, tel qu'il existe dans le manuscrit de Saint-Marc. Entre deux, il manque trois paragraphes (crusokolla, pivoV prwtoV, pinoV deuteroV).
IV. — Un traité de l'Anonyme dédié à l'empereur Théodose, sur l'œuf (fol. 35 à 42). Le nom de de Théodose ne figure pas dans le manuscrit de Saint-Marc.
V. — Un traité de Zosime sur les fourneaux (fol. 42 et suiv.). La fin a disparu. Il est interrompu après ces mots :

« Marie a décrit beaucoup d'appareils, non destinés à la distillation des eaux; mais elle a donné beaucoup de figures de kérotakis et d'appareils de fourneaux (Manuscrit de Saint-Marc, folio 186, avant-dernière ligne.). »

VI. — Un fragment intercalaire (fol. 45 à 49), transcrit plus récemment.
VII et IX. — La neuvième leçon de Stephanus (fol. 54 à 68), avec la même lacune que dans le manuscrit de Saint-Marc). Le texte est à peu près conforme à celui d'Ideler, avec addition finale des mots entauqa gar thV jilosojiaV h tecnh keplhrwtai. La finale et la lacune (7°, p. 182) sont caractéristiques. La fin de la lettre de Stephanus à Théodose (fol. 70), complétée de la main d'Angelo Maï, forme le IX.
VIII. — Le poème d'Héliodore: 49 vers seulement (fol. 69).
XI. — Le traité de l'Anonyme : sur l'eau du blanchiment (fol 73 à 75).
XII. — Autre traité de l'Anonyme (fol. 75 et suiv.), incomplet.
XIII. — Synésius (fol. 79 à 91.)
XIV. — Le lexique (fol. 91 à 93), jusqu'à la lettre K.
— Puis vient une lacune (fol. 94 à 101).
XV. — Petits traités techniques (fol. 102 à 112).
— Les folios 120 à 126 sont en blanc. — Le texte reprend aux folios 127 jusqu'à 130. — Aux folios 131 à 132, lacune.— Puis le texte recommence (fol. 133-134).

Ces petits traités techniques existent dans les autres manuscrits connus. J'en reproduis ici la liste, à cause delà dédicace de certains de ces traités à Théodose, dédicace qui manque dans le manuscrit de Saint-Marc : ce qui indique que le manuscrit 1174 du Vatican dérive directement, ou indirectement, d'une source un peu différente :

Economie du corps de la magnésie — Calcination des corps — L'ochre — Eau de soufre — Sur les mesures, adressé au grand Empereur Théodose — Sur le soufre, adressé au même empereur — Ce qui est substance et non substance — L'art parle d'une seule teinture, adressé à Théodose —Les quatre éléments nourrissent les teintures (les sept dernières lignes de ce traité manquent) — Ensuite il existe une lacune — Puis vient la fin d'un fragment : Diversité du cuivre brûlé — Eau divine tirée de tous les liquides (avec figures, connues d'ailleurs) — Recettes diverses.

XVI. — Traité de Cléopâtre sur les poids et mesures ; incomplet (fol. 134 à 136). — Lacune (fol. 137 à 144).
XVII. — Liste des signes (fol. 145 à 146).
XVIII. — Fin du Lexique (fol. 146 à 147).
XIX. — Chapitres de Zosime à Théodore (fol. 147).
XX. — Traités techniques (fol. 148 à 150). — Chrysopée de Cléopâtre et serpent Ouroboros, muni de pattes — Lacune (fol. 151 à 152). — Fragments (fol. 153-155).

Ces textes sont en général conformes au manuscrit de Saint-Marc, à la famille duquel ils se rattachent, quoique avec de notables différences, lesquelles indiquent une dérivation non identique, quoique parallèle. On trouvera à cet égard des détails circonstanciés dans la publication de M. André Berthelot, à laquelle je me borne à renvoyer.

VI. — Manuscrits de Gotha ou d'Altenbourg et de Munich,

Le manuscrit de Gotha se trouvait à l'origine à Altenbourg : de là deux noms distincts d'origine pour un même manuscrit, lesquels ont amené quelques erreurs. La liste des opuscules qu'il renferme a été publiée dans les Beiträge zur altem Litteratur.... (Bibliothèque de Gotha) von Fr. Jacobs und F. A. Ukert, Leipzig, 1835, p. 216. J'ai collationné cette liste avec soin. Le manuscrit lui-même a été examiné par mon fils André Berthelot, ainsi que celui de Munich. Il résulte de cet examen que le manuscrit de Gotha est copié purement et simplement sur celui de Munich, ainsi que les manuscrits de Weimar et de Leipzig, examinés pareillement. Celui de Munich lui-même a été copié en majeure partie sur le manuscrit de Saint-Marc. Les deux copies de Gotha et de Munich répondent aux folios 8-195 du manuscrit de Saint-Marc. Mais le copiste a ajouté à la suite et comme compléments (fol. 204 à 215 du manuscrit de Gotha) sept morceaux qui manquent dans le manuscrit de Saint-Marc, notamment la lettre de Psellus, une partie des signes, une 2e copie d'Ostanès, la lettre de Démocrite à Leucippe le discours d'Isis à son fils, suivi par le mélange du remède blanc, et les noms des faiseurs d'or. Les morceaux nouveaux existent d'ailleurs dans le manuscrit 2327 et ils ont dû être empruntés soit à ce manuscrit, soit à un manuscrit pareil. Grüner, vers la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe siècle, a tiré de ce manuscrit quelques petits articles : sur la bière et l'huile aromatique (attribués à tort à Zosime); la première leçon de Stéphanus ; les serments hermétiques; sur la trempe du bronze; sur la trempe du fer; ces derniers ont été reproduits dans les Eclogae physicae de Schneider, p. 95, 96); sur la cadmie (KaqmiaV plusiV); sur la fabrication du verre. Enfin l'éditeur a copié à la suite un morceau tout différent, ayant pour titre: o oikoV o peri sunazwn panta (v. manuscrit 2827, fol. 90 verso). Ces petits articles, publiés dans des dissertations inaugurales et dans des programmes universitaires, sont très difficiles à trouver. Plusieurs renferment, comme il vient d'être dit, des confusions singulières. Les manuscrits de Vienne et de Breslau, exécutés par Cornélius de Nauplie, à la fin du XVIe siècle, appartiennent à la famille du manuscrit de Venise, avec quelques différences dans l'ordre relatif des traités. Le manuscrit de la Laurentienne (Florence) est au contraire fort analogue au 2327.

VII. — Comparaison du contenu du manuscrit de Saint-Marc, avec ceux du n° 2325 et du n° 2327 de la Bibliothèque nationale de Paris.

Attachons-nous à comparer les trois manuscrits fondamentaux que nous avons surtout employés dans notre publication, savoir celui de Saint-Marc (XIe siècle), le numéro 2325 (XIIIe siècle) et le numéro 2327 (XVe siècle), de Paris. J'ai déjà donné une analyse développée du premier et du dernier de ces manuscrits, dans mes Origines de l'Alchimie; mais je me propose de serrer de plus près les comparaisons. Il est facile de voir que ces manuscrits appartiennent à deux types très différents. Voici quelques-uns de leurs caractères différentiels :

- 1° Le manuscrit de Saint-Marc contient des traités qui manquent dans les deux autres, tels que le traité d'Ostanès (fol. 66), et les chapitres de Zosime à Théodore (fol. 179 et suiv.).
- 2° La liste des signes y est plus ancienne et moins étendue; question sur laquelle je renverrai à la discussion qui a été développée dans ce volume, p. 96 et suivantes.
- 3° Les figures des alambics ont une forme plus ancienne, ainsi que les figures des digesteurs avec kérotakis ; ce dernier instrument ayant disparu dans les figures du manuscrit 2327 (voir la discussion que j'en ai faite p. 150 et 160).
- 4° La liste des opérateurs manque dans le manuscrit 2325. Dans le manuscrit de Saint-Marc, elle offre des différences très sensibles par rapport au manuscrit 2327 : parmi ces différences, je rappellerai le nom de Juliana. Il s'agit probablement de cette Juliana Anicia, pour laquelle fut faite à la fin du Ve siècle de notre ère une copie de Dioscoride, copie célèbre et magnifique, conservée autrefois à Constantinople avec un soin religieux et qui existe aujourd'hui à Vienne. Il semble donc que les premiers auteurs de la liste des opérateurs, inscrite dans le manuscrit de Saint-Marc, aient eu connaissance du manuscrit de Dioscoride.
- 5° Les articles relatifs à la trempe des métaux (fol. 104 et 118) sont plus développés dans le manuscrit de Saint-Marc que dans les manuscrits 2325 et 2327. Mais ils ne contiennent pas la mention caractéristique du bronze des portes de Sainte-Sophie (Origines de l'Alchimie, page 103), laquelle existe dans ces deux manuscrits.
- 6° Le passage d'Agatharchide sur les mines d'or existe (sauf la fin) dans le manuscrit de Saint-Marc, et il est conforme au fragment plus considérable du même auteur, conservé par Photius. Il a probablement été transcrit sur le texte même de Photius, car il n'offre que des variantes insignifiantes. Dans le manuscrit 2325, ce passage manque. Dans le manuscrit 2327, il a été remplacé par un résumé, qui en modifie profondément la signification.
- 7° La Chrysopée de Cléopâtre, avec ses figures multiples, forme une page entière du manuscrit de Saint-Marc, page que nous avons reproduite (p. 132 du présent volume). Dans les manuscrits 2325 et 2327, ce titre a disparu. Mais la figure principale, formée de trois cercles concentriques, avec ses axiomes mystiques, est à la même place ; c'est-à-dire en tête du mémoire de Zosime sur les instruments et fourneaux, avec lequel elle s'est confondue. C'est là l'indice d'une rédaction plus moderne, pour cette partie du moins, dans les 2325 et 2327. Toute cette comparaison a été développée, p. 134 à 137.
- 8° Au contraire, le labyrinthe de Salomon, figure cabalistique, offre une physionomie très postérieure. Il a été transcrit vers le XIVe siècle et après coup dans le manuscrit de Saint-Marc (v. p. 157). Mais il manque dans les manuscrits 2325 et 2327. L'existence simultanée dans un même manuscrit de la Chrysopée de Cléopâtre et du labyrinthe de Salomon peut être regardée comme une preuve sans réplique, propre à établir que ce manuscrit a été copié (par voie directe ou indirecte) sur celui de Saint-Marc.
- 9° Dans la Chrysopée de Cléopâtre, on aperçoit le serpent Ouroboros, figuré simplement, avec l'axiome central en to pan, au-dessous des cer-cles concentriques. Mais ce serpent n'accompagne pas les trois cercles concentriques dans les manuscrits 2325 et 2327. En outre, dans Saint-Marc, il n'a pas de pattes. Dans le manuscrit 1174 du Vatican, on trouve aussi une figure simple du serpent, mais avec quatre pattes. Dans le
manuscrit 2327, il y a deux grandes figures du serpent, avec quatre pattes, l'une avec deux anneaux, l'autre avec trois anneaux coloriés (figure 34, p. 157), sans légende intérieure, mais avec une page entière de commentaires (Texte grec, I, v, et I, vi), tirés en partie de Zosime et d'Olympiodore.
- 10° Plusieurs traités de l'Anonyme, sans dédicace dans le manuscrit de Saint-Marc, sont adressés à l'empereur Théodose dans d'autres manuscrits, tel que celui du Vatican (v. p. 192). Il y a là l'indice d'une filiation spéciale. Le nom de Sergius, auquel sont adressés quelques traités du Philosophe Chrétien, donne lieu à des remarques analogues; car il n'existe pas dans tous les manuscrits.
- 11° Le manuscrit 2325 ne renferme pas les poètes ; ceux-ci devaient donc former à l'origine une collection à part.
- 12° Le manuscrit 2325 ne renferme aucun traité de vieil auteur important, qui ne soit dans le manuscrit de Saint-Marc. Il contient en moins le traité d'Ostanès, les chapitres de Zosime à Théodore, le serment de Pappus, le traité de Cléopâtre (poids et mesures) et quelques autres articles ; articles qui manquent également dans le manuscrit 2327. La liste des signes offre certaines confusions et diversités (v. pages 97 et 98 du présent volume). Le manuscrit 2325 ne contient aucune trace des traités de Comarius. Il contient en plus, par rapport à Saint-Marc, certains traités techniques, tel que celui de l'arabe Salmanas sur les perles, et la fabrication des émeraudes et autres pierres colorées, d'après le livre du Sanctuaire. La Chrysopée de Cosmas est ajoutée à la suite, d'une écriture plus moderne et presque effacée. Dans le manuscrit 2325, l'ordre relatif est absolument, et du commencement à la fin, le même que celui du manuscrit 2327. Ce dernier dérive évidemment d'un type commun, mais complété par des intercalations et additions considérables. Au contraire, l'ordre relatif est très différent entre ces deux manuscrits et le manuscrit de Saint-Marc : on y reviendra.
- 13° Examinons les traités qui manquent dans le manuscrit de Saint-Marc et qui existent dans le manuscrit 2327. Parlons d'abord de ceux qui portent des noms d'auteurs.
Le manuscrit 2327 débute par la lettre de Psellus adressée à Xiphilin.  Dans certains manuscrits, cette lettre est adressée à Michel Cérularius ; l'identité complète des deux lettres aurait besoin d'être vérifiée. Le traité de Comarius se trouve dans le manuscrit 2327, sous sa forme la plus complète. Je signalerai encore :

- Le traité de Jean l'archiprêtre, qui manque dans le 2325 ;
- Le traité de Salmanas et celui des émeraudes, qui s'y trouvent au contraire, ainsi que la Chrysopée de Cosmas, transcrite à la suite et à une époque postérieure dans le 2325 ;
- Les livres de Sophé (Chéops);
- La lettre d'Isis à Horus ;
- Le livre de Démocrite à Leucippe ;
- Le traité d'Agathodémon sur l'oracle d'Orphée ;
- La coctîon excellente de l'or, avec les procédés de Jamblique ;
- La chimie domestique de Moïse ;

- 14° Enfin, parmi les articles anonymes manquant dans le manuscrit de Saint-Marc, et existant dans le manuscrit 2327, on peut citer : La liste des faiseurs d'or (manquant dans le 2325). Ainsi que tous les articles et traités consécutifs, tels que :

- Le serpent figuré, avec commentaires ;
- Le travail des quatre éléments ;
- L'assemblée des philosophes ;
- L'énigme alchimique, dont les vers existent cependant à l'état séparé dans une addition postérieure du manuscrit 2325 ;
- La liste planétaire des métaux ;
- La liste des mois ;
- Le traité de la fusion de l'or.

Et diverses additions finales (voir Origines de l'Alchimie, p. 346).

- 15° La lettre d'Isis à Horus mérite d'être signalée, comme élément de classification des manuscrits, autres que celui de Saint-Marc. En effet, elle existe sous deux rédactions très différentes dans le manuscrit 2337 et dans le manuscrit 2250 (Texte grec, I, xiii et I, xiii bis). Il y a aussi de grandes différences entre les divers textes d'Olympiodore.
- 16° Au point de vue de l'ordre relatif, les parties communes de la plupart des manuscrits offrent souvent de très grandes différences. Le manuscrit 2327, en particulier, présente un essai de coordination systématique, qui fait défaut dans les parties semblables de celui de Saint-Marc. En effet, on y voit, à la suite de la lettre de Psellus, sorte de préface, des indications générales, telles que : le traité de Clëopâtre sur les poids et mesures, lequel figure au contraire au milieu du manuscrit de Saint-Marc, et qui était même placé vers la fin dans l'ancienne liste de ce dernier. Puis viennent dans le manuscrit 2327 : les signes, lesquels sont au début du manuscrit de Saint-Marc ; Et le lexique, qui ne se trouve que vers les deux tiers de ce dernier manuscrit (presqu'à la fin dans l'ancienne liste). Dans le manuscrit 2327, on lit ensuite les traités de Démocrite, de Synésius et de Stéphanus, le premier étant le plus ancien, et les autres représentant des commentaires successifs de ce traité. Tandis que dans le manuscrit de Saint-Marc, on débute par Stéphanus ; les poètes; Pélage, qui est rejeté vers la fin du manuscrit 2327 ; Ostanès, qui y manque ; puis viennent Démocrite et Synésius : c'est-à-dire qu'il n'existe aucun ordre systématique dans ce manuscrit.
- 17° Les poètes, qui suivent Stéphanus dans le manuscrit de Saint-Marc, sont placés beaucoup plus loin, et avant la liste des faiseurs d'or, dans le manuscrit 2327. Leur texte offre des différences considérables, suivant les manuscrits.
- 18° Le serpent et Olympiodore manquent dans le manuscrit 2325. Le dernier texte est à part dans les manuscrits qui le contiennent et il offre des variantes très notables.
- 19° Les traités de Zosime sur les fourneaux et appareils viennent pareillement après. Seulement, dans le manuscrit 2327, c'est une répétition de traités déjà transcrits une première fois à la suite de Stéphanus : ce qui indique que le copiste puisait à deux sources différentes (v. p. 169 sur le manuscrit Ru. 6 de Leide). Le texte de ces traités offre de grandes variantes, qui vont parfois jusqu'à des rédactions distinctes, quoique parallèles.
- 20° Les additions initiales et finales, faites sur les pages de garde, marges et parties blanches des manuscrits, sont très importantes pour en marquer la filiation. Je citerai : dans le manuscrit de Saint-Marc l'addition de la première feuille sur la scorie, avec paroles et signes magiques (v. p. 151), et le traité sur les songes de Nicéphore ; Dans le manuscrit 2327, la lettre de Psellus au début, les fragments sur la colle, sur l'asbestos (C'est l'article : Zosime dit sur la Chaux, ajouté sur des pages blanches, entre la préface de Psellus et le traité de Cléopâtre.), etc., et vers la fin, le dire de Rinaldi Telanobebila (Arnaud de Villeneuve), etc... (voir Origines de l'Alchimie, p. 336 et 346). Il y a encore bien d'autres différences de détail dans la distribution des traités du Chrétien et de l'Anonyme, mais moins importantes. Les remarques précédentes sont d'ailleurs assez nombreuses et minutieuses pour permettre de caractériser les filiations des manuscrits.

VIII. — Hypothèses générales sur l'origine et la filiation des manuscrits alchimiques grecs.

D'après l'ensemble des observations que j'ai recueillies, l'origine des manuscrits alchimiques grecs pourrait être établie avec quelque probabilité de la manière suivante :

- 1° II existait en Egypte, avant l'ère chrétienne, des groupes de recettes techniques, relatives à l'orfèvrerie, à la fabrication des alliages et des métaux pour les armes et les outils, à la fabrication du verre et des émaux, à la teinture des étoffes, à la matière médicale. L'emploi de ces recettes était accompagné par certaines formules magiques.
Le tout était transmis traditionnellement, comme secret de métier, depuis une époque fort reculée, avec le concours de signes hiéroglyphiques, destinés à servir de mémentos, plutôt qu'à exposer le détail des opérations (Voir ce que j'ai dit sur la Chrysopée de Cléopâtre et sur la formule  de l'Ecrevisse, pages 187 et 153 à 155). Ces signes étaient inscrits sur des stèles; ils étaient anonymes, comme toute la science égyptienne d'alors. Il semble qu'il y avait aussi des textes écrits en démotique sur papyrus ; tels étaient le Livre du Sanctuaire, cité à plusieurs reprises, et le texte transcrit dans le papyrus V de Leide (p. 8 du présent ouvrage).
- 2° Vers l'ère chrétienne, on commença à écrire en grec (sur papyrus), les recettes et les formules magiques, d'une façon précise et détaillée. Une partie de ces recettes nous ont été transmises dans les écrits de Dioscoride, de Pline et de Vitruve. Les papyrus de Leide, écrits au IIIe siècle, mais dont le texte est plus ancien, fournissent le détail précis et authentique de quelques-unes d'entre elles (ce volume, article I). La plupart de ces recettes sont claires, positives; elles concernent l'imitation, parfois frauduleuse, de l'or et de l'argent, ainsi que la fabrication de l'asèm, alliage doué de propriétés intermédiaires. Dioscoride et le papyrus V ont conservé le nom de certains des auteurs d'alors, tels que
Phiménas (Pammenès) et Pétésis. II existait un grand nombre de papyrus analogues ; mais la plupart ont été détruits systématiquement par les Romains, vers le temps de Dioclétien. Cependant il est incontestable qu'un certain nombre de recettes relatives à l'asèm et à d'autres sujets, conservées dans nos manuscrits actuels, offrent un caractère semblable à celui du papyrus et remontent probablement à la même époque. Le traité des émeraudes et pierres vitrifiées, « d'après le Livre du Sanctuaire », a été reproduit sans doute de vieux textes analogues, et il en est probablement de même du traité des perles, qui nous est venu sous le nom de l'arabe Salmanas : c'est vraisemblablement l'auteur des derniers remaniements de ce traité technique.
- 3° A la même époque, c'est-à-dire vers la fin du règne des Ptolémées, il existait des écoles gréco-égyptiennes, participant dans une certaine mesure de la science hellénique : j'ai signalé spécialement une école démocritaine, à laquelle appartenait Bolus de Mendés : cette école mit ses écrits sous le patronage du nom vénéré de Démocrite (Origines de l'Alchimie, p. 156 et suiv.). Il nous en est parvenu un traité (Physica et nystica), formé de trois fragments, l'un magique, l'autre relatif à la teinture en pourpre, le dernier à la fabrication, ou plutôt à l'imitation de l'or et de l'argent. Les recettes du dernier fragment sont analogues à celles du papyrus de Leide ; quelques-unes même identiques. Mais, dans les écrits de cette école, les recettes positives sont associées à des interprétations mystiques, association que l'on ne trouve pas dans les papyrus de Leide ; quoique la magie abonde dans ces derniers.
- 4° L'École Démocritaine d'Egypte a créé une tradition scientifique, spécialement en alchimie ; tradition qui s'est prolongée jusqu'au VIIe siècle de notre ère, par toute une suite d'écrits originaux et de commentaires, lesquels forment la partie principale de nos collections actuelles. Les auteurs qui l'ont continuée au début étaient des gnostiques, des païens et des juifs, qui ont développé de plus en plus le symbolisme mystique. Le principal auteur venu jusqu'à nous, Zosime, semble avoir constitué vers la fin du IIIe siècle, une sorte d'encyclopédie chimique, reproduisant spécialement les traités de Cléopâtre, sur la distillation, ceux de Marie la Juive, sur les appareils à digestion, ceux de Pamménès et de Pétésis, sur les alliages métalliques, etc. Nous possédons près de 150 pages tirées des ouvrages de Zosime, sous la forme d'extraits faits plus tard par des Byzantins, non sans quelques additions ou interpolations, dues aux commentateurs.
Les écrits d'Africanus, auteur aujourd'hui perdu, seraient du même temps que Zosime. Nous en avons quelques fragments dans nos textes alchimiques.
- 5° Vers la même époque que Zosime et Africanus remontent les écrits pseudonymes attribués à Sophé (Chéops), qui rappellent un texte d'Africanus, compilé par Eusèbe (Origines de l'Alchimie, p. 58. Les traités astrologiques et autres de Zoroastre, Manéthon, Pythagore, seraient aussi du même temps.). Avant Zosime également, ou vers le même temps, ont été écrits les fragments attribués à Hermès, à Agathodémon, les écrits du Pseudo-Moîse, les recettes de Jamblique, ainsi que la lettre d'Isis à Horus.
- 6° Entre le faux Démocrite et Zosime, semblent aussi se placer les écrits d'Ostanès, de Pelage, de Comarius, de Jean l'Archiprêtre. Mais, sous la forme où nous les possédons, ces écrits manquent d'authenticité. Il est difficile d'y distinguer la trame originale des interpolations successives faites par les moines chrétiens d'Alexandrie et de Byzance.
- 7° C'est au même temps que remonterait la première rédaction des textes actuels des traités techniques sur le verre, les perles artificielles, la trempe des métaux, etc. ; textes qui se rattachent à une tradition beaucoup plus ancienne, mais qui ont été remaniés à diverses reprises, pendant le cours des siècles.
- 8° Vers le temps des deux empereurs Théodose, on trouve le commentaire de Synésius sur Démocrite, qui est l'ouvrage le plus philosophique de toute la série, et le groupe des poètes, complété plus tard.
- 9° Olympiodore, auteur un peu postérieur, se rattache aussi aux commentateurs Démocritains.
- 10° La tradition se continue par le Philosophe Chrétien, par l'Anonyme, et par Stéphanus, jusqu'au VIIe siècle de notre ère. Les traités pseudonymes d'Héraclius et de Justinien, aujourd'hui perdus, seraient aussi de cette dernière époque; car ils ont précédé les Arabes, qui citent fréquemment Héraclius.
- 11° Vers le VIIe ou le VIIIe siècle de notre ère s'est constituée une première collection, qui semble avoir été formée autour du commentaire de Stéphanus, avec adjonction des auteurs de l'Ecole Démocritaine et des premiers commentateurs. Cette collection, grossie par celle des poètes et par plusieurs autres dont j'ai donné la liste (p. 178), et reprise parmi les 53 séries de Constantin Porphyrogénète, au Xe siècle, aurait servi à constituer le prototype, duquel dérivent la vieille liste de Saint-Marc et le manuscrit de
Saint-Marc. Cependant un certain nombre de mémoires d'auteurs renommés,de recettes partielles et plusieurs traités techniques n'étaient pas compris dans cette collection, ils sont entrés plus tard dans d'autres collections, fondues avec îa principale dans le manuscrits 2325, et depuis, avec des additions plus étendues, dans le manuscrit 2327.
Les traités de Cosmas et de Blemmydès sont postérieurs.
- 12° Je pourrais essayer d'expliquer maintenant plus en détail, comment la collection primitive, modifiée par des additions successives, a constitué plusieurs prototypes, dont le principal (O) répondait au manuscrit qui a précédé la liste initiale du manuscrit de Saint-Marc. De ce prototype a dérivé un manuscrit (P), répondant à cette liste. Mais il a perdu plus tard les cahiers qui renfermaient les traités attribués à Héraclîus et à Justinien et il a formé alors un autre type (Q). C'est à cet autre type que se rattache le manuscrit 2327, quoique non directement. En effet, il a été grossi par l'adjonction de traités tirés d'un autre prototype, contenant par exemple Jean l'Archiprêtre, la lettre d'Isis, etc.;
A un certain moment, le type (Q) a éprouvé une mutilation, vers la fin des leçons de Stéphanus, et il a perdu plusieurs feuillets, comprenant cette fin et le commencement du traité de Comarius. Cette mutilation n'a pas coïncidé avec la première, attendu que le manuscrit 2327 contient la fin de Stéphanus et le traité de Comarius ; tandis que les traités d'Héraclius et de Justinien y manquent. C'est plus tard qu'un copiste ignorant, ayant transcrit à la suite le manuscrit mutilé, sans s'apercevoir de la lacune, a constitué le type (R), qui est celui du manuscrit actuel de Saint-Marc ; une lacune analogue y a mutilé le traité du jaunissement, etc. ; Le manuscrit de Saint-Marc a perdu dans le cours des siècles un ou plusieurs folios, à la fin des fragments d'Agatharchide ; Il a eu plusieurs cahiers transposés par le relieur, cahiers qu'il a conservés d'ailleurs; Enfin il a éprouvé diverses additions, telles que le Labyrinthe de Salomon et quelques autres, aux XVe et XVIe siècles. C'est ainsi qu'il nous est parvenu. La filiation des manuscrits 2325 et 2327 est plus complexe. Rappelons d'abord que te contenu et l'ordre relatif du manuscrit 2325, le plus ancien des deux (XIIIe siècle), se retrouve exactement dans le manuscrit 2327 (XVe siècle). Mais ce-dernier est plus étendu et renferme un grand nombre de traités techniques ou mystiques, qui manquent dans le manuscrit de Saint-Marc et qui ont été tirés de prototypes tout différents. Aussi, quoiqu'il représente sur certains points une rédaction plus moderne que celui de Saint-Marc, il en est d'autres où il répond à des souches antérieures. Le manuscrit 2275 paraît la copie directe du 2325; le manuscrit 2329, le second manuscrit de l'Escurial, le manuscrit de la Laurentienne et celui de Turin, dérivent du manuscrit 2327, ou d'une souche commune. Les manuscrits 2250, 2251, 2252, qui appartiennent à une même copie faite au XVIIe siècle (Mise au net du 2329 corrigé, pour la majeure partie.), accusent une souche distincte à certains égards des précédentes : par exemple, pour la rédaction de la lettre d'Isis à Horus. Le manuscrit du Vatican et celui de Leide, Voss. n° 47, offrent aussi d'assez grandes diversités, quoique dérivés en somme de la même souche que le manuscrit de Saint-Marc. Sur le manuscrit de Saint-Marc, ont été copiés directement ou indirectement (Avec certaines additions finales, tirées des autres souches, telles que la lettre de Psellus, le traité de Démocrite à Leucippe, la lettre d'Isis à Horus, .etc.) presque tous ceux qui existent en Allemagne, d'après ce que j'ai pu savoir : tels celui de Munich, qui a servi à la publication d'Ideler, celui de Gotha, probablement ceux de Vienne et de Bresiau; de même le numéro 2249 de la Bibliothèque de Paris, celui sur lequel Pizimenti a fait sa traduction latine, l'un de ceux de l'Ambroisienne, l'un de ceux de l'Escurial, etc. Pour pousser plus loin la discussion détaillée de toute cette filiation, il serait nécessaire de faire une comparaison minutieuse de tous les manuscrits, comparaison dont je ne possède pas encore les éléments complets ;

je ne crois donc pas utile d'en dire davantage.

IX. — Sur le manuscrit grec 2419 de la Bibliothèque nationale de Paris.

Ce manuscrit in-folio, transcrit vers 1460 par Georges Midiates (fol. 288), est des plus précieux pour l'histoire de l'Astronomie, de l'Astrologie, de l'Alchimie et de la Magie au moyen âge; c'est une réunion indigeste de documents de dates diverses et parfois fort anciens, depuis l'Almageste de Ptolémée et les auteurs arabes jusqu'aux écrivains de la fin du moyen âge. L'écriture en est souvent difficile à déchiffrer. La table des matières de ce manuscrit a été imprimée dans le Catalogue de ceux de la Bibliothèque nationale de Paris, Aussi je me bornerai à relever les morceaux et traités qui offrent quelque intérêt pour les études auxquelles le présent volume est consacré. Au folio I se trouve une grande figure astrologique du corps humain, dessinée avec soin, placée au milieu de deux cercles concentriques, avec indication de la relation entre ses parties et les signes du Zodiaque. Cette figure répondant à des textes d'Olympiodore (Texte grec, p. 101 et 106.) et de Stéphanus, je crois utile d'en donner la description.

En haut : le Bélier. Puis se trouvent deux séries parallèles, l'une à droite, l'autre à gauche.
A droite :  A gauche :

Le Taureau commande le cou.          Les Gémeaux commandent les épaules.
L'Ecrevîsse.......... la poitrine.           Le Lion............... le cœur.
La Vierge........... l'estomac et            La Balance............. les deux fesses
le ventre,
Le Scorpion.......... les parties           Le Sagittaire........... lesdeux cuîsses
génitales. ;
Le Capricorne........ les genoux.        Le Verseau............ les jambes.

Au bas, les Poissons commandent les pieds.

On peut voir un texte analogue dans la Bibl. Chem. de Manget, I, 917. Au folio 32, on rencontre le cercle de Pétosiris, pour prévoir l'issue des maladies ; cercle dont j'ai donné (p. 88) la photogravure et la description. Au folio 33, on lit deux tableaux horizontaux analogues, que j'ai également décrits, à cause de leur similitude avec le tableau d'Hermès du manuscrit 2327 (p. 87) et avec la sphère de Démocrite du papyrus de Leide (p. 86). Ils accompagnent des traités de l'astrologue Pythagoras et divers calculs pour connaître le vainqueur d'un combat singulier. Au folio 46 verso, on rencontre la liste des relations entre les planètes et les métaux et autres corps subordonnés à ces astres. Cette liste est la même qui figure dans plusieurs manuscrits alchimiques ; les noms en sont également grecs; quelques-uns sont transcrits en caractères hébraïques. La liste fait partie d'un traité d'Albumazar, astronome arabe du IXe siècle (800 à 885) de notre ère (v. p. 79 du présent volume et Texte grec, p. 24, notes). J'y relève deux indications caractéristiques. Le signe de la planète Hermès comprend parmi les corps dérivés, vers la fin de son paragraphe, le nom du mercure, udrarguroV, et à la suite les mots : a de persai kassiteron ;

« les Persans rangent sous ce signe l'étain ».

Le signe de Jupiter comprend l'étain et à la suite les mots : oi de persai
ouc outwV, alla diarguroV.

« Les Persans ne l'entendent pas ainsi, mais rangent sous ce signe le métal argentin »

c'est-à-dire l'asèm ou électrum. Ceci est conforme à ce qui a été dit ailleurs sur les changements successifs des notations métalliques et planétaires (pages 81 à 85). A la suite vient une liste des animaux répondant à chaque planète.

- Au folio 86 verso : sur les sorts royaux, traité attribué à Nécepso.
- Au folio 99-100 : figures de comètes.
- Au folio 119 : traité divinatoire de Zoroastre.
- Au folio 153 : tableau des mesures antiques.
- Au folio 154 : tableau des signes et abréviations. Ils sont semblables en général à ceux de la fin de la liste du manuscrit 2327, sauf un petit nombre de différences : par exemple, pour les mots ange et démon (voir p. 100); mais l'ordre n'est pas le même. Puis vient un ouvrage de Bothrus, qui s'intitule roi de Perse; c'est un astrologue, inconnu d'ailleurs.
- Au folio 156 : autre cercle médical de Pétosiris, dont J'ai donné la photogravure et la description (p. 90).
- Au folio 265 verso : liste des plantes qui répondent aux 12 signes du Zodiaque, d'après Hermès Trismégiste.
- Au folio 271 verso et au folio 272 : préparations chimiques.
- Au folio 273 : mots magiques, analogues à ceux qui figurent dans Jamblique, dans les papyrus de Leide, au-dessus de la formule de l'Ecrevisse dans le manuscrit de Saint-Marc (p. 153), etc.; sans qu'aucun m'ait paru identique, à première vue du moins.
- Au folio 274: une page renfermant un grand nombre d'alphabets magiques, lesquels ne sont autres que des alphabets grecs altérés (v. p. 156), analogues à ceux du manuscrit de Saint-Marc. Dix-sept de ces alphabets figurent au recto, cinq au verso. La traduction existe à l'encre rouge, presque effacée, dans les intervalles des lignes.
- Au folio 274 verso : liste des signes, en 4 lignes, sans traduction, sauf pour quelques mots tels que ceux-ci : cœur et foie. Cette liste se retrouve exactement transcrite, vers la fin de celles du manuscrit 2327, Pl VI, 1. 20 à 25, jusqu'à aloh (v. p. 100).
- Au folio 279 commence un ouvrage considérable intitulé : « la voie droite vers l'art de l'Alchimie, par le grand maître Pierre Théoctonicos. » Cet ouvrage se poursuit jusqu'au folio 287 verso, où la fin est indiquée à l'encre rouge.

« Voici la fin de la route pure du frère Ampertos Théoctonicos, le grand philosophe de l'Alchimie, transcrite par Georges Midiates. »

Ce traité va être décrit tout à l'heure plus en détail.
- Au folio 288 : suite de préparations chimiques. Figure d'un entonnoir à filtration et d'une fiole à fond rond.
- Aux folios 319 à 341 : lexique étendu, donnant l'interprétation des noms des opérations, substances, plantes, maladies. Ce lexique renferme un certain nombre de mots arabes. Il y a beaucoup de noms chimiques.

Revenons maintenant à l'ouvrage manuscrit de Théoctonicos, personnage qui a donné lieu à diverses discussions de la part d'Hœfer, lequel lui attribue le prénom de Jacob, et de la part de H. Kopp. L'examen direct de son traité m'a paru utile pour éclaircir la question. Elle n'est pas sans intérêt; car c'est un des rares auteurs de quelque importance, cités dans les histoires de la chimie et sur lesquels nous ne possédions pas encore de lumière suffisante. Le titre exact de l'ouvrage est le suivant : Arch thV euqeiaV odou tou megalou didaskalou Petrou tou Qeoktonikou proV thn tecnhn thV archmiaV, titre déjà traduit plus haut; et au bas de la page : egw o PetroV QeiktonikoV twn jilosojwn o elacistoV. ; c'est-à-dire :

« Moi Pierre Théoctonicos, le moindre des philosophes. »

A la fin du traité, il est désigné sous le nom de tou adeljou Ampertou tou Qeoktonikou. La dernière forme rappelle le latin Albertus Teutonicus, personnage identifié en général par les vieux auteurs avec Albert le Grand et sous le nom duquel il existe un ouvrage latin d'Alchimie, désigné parfois par les mots : Semita recta. Cet ouvrage latin se trouve au tome XXI des œuvres d'Albert le Grand, qui est regardé ici comme un pseudonyme, et il est imprimé dans le tome II du Theatrum Chemicum. Les deux textes latins concordent très exactement, comme je l'ai vérifié. L'ouvrage est écrit avec assez de sincérité ; il date du XIIIe ou XIVe siècle. Les articles techniques qui le terminent sont complétés par des additions faites par quelques copistes plus modernes, d'après Geber, Razès, Roger Bacon, maître Joi (sic, pour Jean ?) de Meun, expressément nommés. Il semble même en certains endroits qu'il y ait deux étages d'additions. Or le traité de Théoctonicos est une traduction grecque du traité attribué à Albert le Grand, traduction antérieure aux textes latins imprimés que je viens de citer, et qui renferme certaines indications spéciales et différentes ; mais qui, par contre, ne contient pas les additions. C'est ce qui résulte de l'examen détaillé auquel je me suis livré. En effet, j'ai d'abord constaté la conformité générale du texte latin et du texte grec, en les comparant ligne par ligne jusqu'à la fin. Je me bornerai à la citation suivante, qui est caractéristique. Dans le grec : Euron palin uperecontaV monacouV kai presouterouV kai kanonikouV, klhrikouV, jilosojouV kai grammateiV. Dans le latin : Inveni autem praedivites litteratos, abbates, praepositos, canonicos, physicos et illiteratos, etc. C'est-à-dire (d'après le grec):

« J'ai trouvé des moines éminents, des prêtres, des chanoines, des clercs,
des philosophes et des grammairiens. »

Le texte grec est plus ferme que le texte latin ; cependant il est difficile de refuser d'admettre que la phrase précédente ait été traduite du latin. A la page suivante, folio 279 verso, on retrouve pareillement dans les deux langues la phraséologie ordinaire des alchimistes :

« Voulant écrire pour mes amis, de façon que ceux qui voient ne voient pas, et que ceux qui entendent ne comprennent pas, je vous conjure, au nom de Dieu, de tenir ce livre caché aux ignorants. »

Le texte grec est plus développé que le latin dans le passage suivant (même page) :

« J'ai écrit moi-même ce livre, tiré des livres de tous les philosophes de la science présente, tels que Hermès, Avicenne, Rhazès, Platon et les autres philosophes, Dorothée, Origène, Geber (?), beaucoup d'autres, et chacun a montré sa science ; ainsi que Aristote, Hermès (Figuré par le symbole de la planète Mercure.) et Avicenne. »

Cette suite de noms propres et d'autorités manquent dans le latin. Le traité poursuit pareillement, en expliquant dans les deux langues qu'il faut réduire les métaux à leur matière première. Puis commence un autre chapitre, qui débute par ces mots singuliers
(fol. 280), en grec : Archmia estin pragma para twn arcaiwn euriskomenhn,
cimia de legetai rwmaisth, jraggika de maza (sic).

« L'Alchimie est une chose découverte par les anciens ; on l'appelle Chimie en romaïque, Maza en langue franque. »

Quant au texte latin on lit, dans les deux publications citées : « Alchimia est ars ab Alchimo inventa et dicitur ab archymo graecè, quod est massa latinè, »

« L'Alchimie est un art découvert par-Alchimus ; c'est d'après le mot grec archymus qu'elle a été nommée, mot qui signifie massa en latin. »

Cette phrase étrange se trouve aussi dans le Liber trium verborum Kalid (Bibliotheca Chemica de Manget, t. II, p. 189) : « Alchimia ab Alchimo inventa. Chimia autem graecè, massa dicitur latinè. » Pic de la Mirandole, au XVIe siècle, cite aussi cet Alchimus, en répudiant l'étymologie précédente. Il y a là sans doute quelque réminiscence de l'ancien Chymes (Origines de l'Alchimie, p. 167). Quant au mot maza ou massa, il existe comme synonyme de la Chimie dans le Lexicon Alchemiae Rulandi (au mot Kymus). Le latin explique ensuite que les métaux diffèrent seulement par une forme accidentelle et non essentielle, dont on peut les dépouiller : Forma accidentali tantum, nec essentiali : ergo possibilis est spoliatio accidentum in metallis. Mais le grec est ici plus vague. Au contraire, le grec développe davantage la génération des métaux et parle de la terre vierge (Origines de l'Alchimie, p. 63.), comme l'ancien Hermès : dia ghV parqenou kai saqrhV; ce que le latin traduit simplement par terra munda, la terre pure. Les deux textes se suivent ainsi parallèlement, avec des variantes considérables et des développements inégaux. Puis viennent la description des fourneaux (fol. 282), celle des quatre esprits volatils : le mercure (signe de la planète Hermès), le soufre, l'arsenic (même signe que celui de la Pl. VI, 1. 26), le sel ammoniac. Le nom ancien de l'orpiment, arsenikon, est changé ici en aoriphgmaton : ce qui est une transcription littérale du latin auripigmentum, transcription montrant par une nouvelle preuve que le texte original a été écrit en latin. Divers sels, le tartre, le vert-de-gris, le cinabre, la céruse, le minium figurent ici. Puis viennent les opérations, dont la description fournit des équivalences intéressantes entre les mots grecs du XIVe siècle et les mots latins ; équivalences dont plusieurs sont distinctes des anciennes expressions contenues dans les premiers alchimistes. Par exemple (fol. 285). rinisma, qui voulait dire à l'origine limaille, est traduit par sublimation. — Il y a ici l'idée de l'atténuation extrême de la matière, exprimée plus tard par le mot alcoolisation, qui voulait dire réduction à l'état de poudre impalpable.
- Asbestwma. — Calcinatio. — Ce mot nouveau a remplacé l'ancien iwsiV; et le mot asbestoV, ou calx (chaux métallique), s'est substitué à ioV.
- Phgma. — Coagulatio. — Solidification d'un corps liquide.
- PexiV. — Fixio. — Fixation d'un corps volatil.
- Analuma. — Solutio. — Dissolution.
- Stalagma. — Sublimatio. — C'est la distillation, opérée par vaporisation, ou par fiitration.
- Khrwma. — Ceratio. — Ramollissement.
- EyhsiV. — Decoctio. — Cuisson, emploi de fondants.

Les deux textes se suivent jusqu'au bout. Ainsi le traité de Théoctonicos n'est autre chose que la traduction grecque de l'ouvrage latin d'Alchimie attribué à Albert le Grand. Ce fait de la traduction en grec d'un ouvrage latin, au moyen âge, est exceptionnel.
Peut-être s'explique-t-il par l'époque même où il s'est produit, qui est celle du contact forcé entre les Grecs et les Latins, établi par suite des croisades et de l'occupation de Constantinople. On trouve d'ailleurs des textes grecs de la même époque, inspirés également des Arabes, parmi les manuscrits du Vatican, tels que le n° 914 (Recettes pour écrire en lettres d'or, etc.); le n° 1134, daté de 1378, sur le titanoV, l'elexir, l'arsenic, le sel ammoniac, les aluns, la cadmie, etc. (Rapport sur les manuscrits alchimiques de Rome, par A. Berthelot, dans les Archives des missions scientifiques, 3e s., t. XIII, p. 835 et suiv. ). Je rappellerai encore la page d'Arnaud de Villeneuve, traduite en grec, qui se trouve ajoutée à la fin du manuscrit 2327 de Paris (fol. 291).

X. — Manuscrits alchimiques de Leide.

Il existe à Leide des manuscrits alchimiques grecs, signalés par divers auteurs et dont il m'a paru utile de prendre une connaissance plus approfondie. Mon fils, André Berthelot, déjà préparé par l'examen des manuscrits du Vatican, et des bibliothèques allemandes (p. 191 et 193), s'est chargé de ce travail. Je vais en donner le résumé. Il y a deux manuscrits alchimiques grecs de quelque importance à Leide, l'un intitulé : Codex Vossianus Graecus, n° 47, in-4°, 72 folios, très mal écrit, daté de 1440; l'autre provenant des livres de Ruhnkenius, savant helléniste du dernier siècle, inscrit sous la rubrique XXIII, Ru. 6, in-4°, 3° folios ; sur papier, écrit au XVIIe siècle. J'appellerai pour abréger le premier: Voss.et le second : Ru. Ces manuscrits sont tous deux intéressants : le premier, Voss., parce qu'il renferme quelques fragments qui n'existent pas ailleurs; le second. Ru., en raison de certaines de ses figures, qui établissent complètement le passage entre les appareils des vieux manuscrits et l'aludel des Arabes. Je les ai données plus haut, avec commentaires (p. 167 à 173).
- Codex Ru. 6. Quant au texte même, le Ru., paraît, d'après une collation rapide mais précise, ne rien renfermer qui ne soit déjà contenu dans le manuscrit 2327 et plus spécialement dans celui de la Laurentienne. Il représente d'ailleurs, non les textes mêmes, mais surtout une table des matières, suivie de quelques extraits. Il paraît donc inutile d'entrer ici dans plus de détails. Disons seulement que dans ce manuscrit le texte alchimique proprement dit comprend 20 folios, dont les quatre derniers consacrés au traité de Psellus. Puis vient un traité mutilé sur la musique (fol. 23-24) et un traité sur les oiseaux (fol. 25-29), déjà édité dans Rei Accipitrariae Scriptores, pages 243 à 255 (sauf que l'ordre des chapitres diffère). — Les signes du manuscrit 2327, c'est-à-dire nos planches IV, V, VI, VII et VIII (v. page 168) figurent textuellement dans Ru. ; ce qui établit la filiation.
- Codex Vossianus. Ce manuscrit mérite une attention spéciale; car il se distingue à certains égards de tous les autres manuscrits alchimiques connus. Les textes chimiques commencent (fol. 4-11) par un abrégé des leçons de Stéphanus, se terminant par les mots : meta to ea kai gelesan ; mots qui répondent à la fin des mêmes leçons dans le manuscrit 2325 (sauf genhsetai au lieu de gelesan). Cette circonstance joue un rôle essentiel dans la classification des manuscrits (v. p. 179 à 181). Puis vient une feuille blanche, suivie des mots : ek tou dialogou Kle^patraV ou h arch leipei. La phrase du début: H planh esparh en tw kosmw dia to plhqoV twn epwnumwn, se trouve dans la 9e leçon de Stéphanus, imprimée par Ideler (t. II, p. 247,1. 25). Cette phrase y est séparée du mot gelesan par deux lignes de texte, supprimées dans Voss.
Rappelons que j'ai établi plus haut (p. 192), comment la fin de la 9e leçon de Stéphanus et le milieu du Dialogue de Cléopâtre ont été confondus et mis bout à bout dans le manuscrit de Saint-Marc, ainsi que dans le texte d'Ideler, par suite d'une erreur fort ancienne des copistes. La même confusion a lieu dans le Voss.; à cela près qu'il y manque les dix lignes (14 à 24) de la page 248 d'Ideler, depuis le mot proseggisai qui y marque le début du fragment du Dialogue, jusqu'aux mots qanatwshtai. blepete to qeion udwr to potizon auta kai thn nejelhn, lesquels font en effet partie du Dialogue de Cléopâtre, dans le manuscrit 2327. — Dans Ideler, on les retrouve à la ligne 23 de la page 248. Tout ceci indique une confusion analogue, mais qui n'est pas identique dans les diverses copies. La dernière ligne du Dialogue dans le Voss. est la même que celle d'Ideler. Au -folio 24 sont les extraits des poètes ; puis ceux de Pelage (fol. 14-17), d'Ostanès (fol. 17), de Synésius: ce dernier déjà reproduit par Reuvens (lettre à M. Letronne). La plupart de ces extraits ont un caractère technique très manifeste. L'auteur abrège ou supprime la phraséologie mystique, conservant au contraire in extenso les recettes proprement dites. Puis vient Démocrite (Physica et Mystica), l'Anonyme, Zosime, sur la vertu (extrait, fol. 31 verso), et une série de petits écrits sur l' asbestoV et autres, qui se trouvent au long dans le manuscrit de Venise. Le tout se poursuit dans le Voss. sans rien de spécial, jusqu'au folio 49, peri organwn, de Zosime. — On rencontre alors la Chrysopée de Cléopatre et des figures pareilles à celles du manuscrit de Venise. La similitude des figures est si grande que l'on ne saurait douter d'une origine commune; le Voss. reproduit en effet (fol. 49 verso) la Chrysopée (notre fig. 11), avec ces mots en face : oti apo askiastou calkou ioV. Et plus bas: Ecei de outoV bhkoV, ueloV, swlhn : Puis (fol. 50 verso) les deux figures de dibicos (nos fig. 14 et 14 bîs) ; au folio 51 recto, les mots exhV to tribhkon upograje, et au bas de la page : oi de tupoi. outwV ; puis les mots estin arch, et la figure en cœur (notre fig. 31) ;
- Au folio 51 verso, la figure du tribicos (notre fig. 15) et celle de l'appareil distillatoire (notre fig. 16).
- Au folio 52 recto, en face : eteron poihsiV kai eteron arsiV.
- Au folio 52 verso: les kérotakis (nos fig. 22 et 24).
- Au folio 53 recto : la palette (notre fig. 24. bis).
- Au folio 53 verso : les deux appareils à digestion (nos fig. 20 et 21).
- Au folio 55 verso: les trois autres figures de kérotakis, ajoutées sur les marges du manuscrit de Saint-Marc (nos fig. 25, 26 et 27), avec les mots: epan ecei to osrakonon aggoV kalupton thn jialhn epi thn khrotakida ina peribleph. Puis viennent les figures et les mots :
ek ji esti to plun (sic; mots abrégés).
ek twn ioudaikwn grajon

- Au folio 58 recto, la figure de la chaudière et du pontoV (notre fig. 18), qui n'existe dans aucun autre que celui de Saint-Marc.
- Aux folios 54 et 55, on lit quelques petits morceaux, d'un caractère spécial, qui débutent ainsi :
ta thn apo tou crusorroou potamou sumjuran ajairemati...
proV mixeiV ou poihsei jurama eiV lekanhn ostrakinhn...
wV jurama argurou...

Les articles qui suivent : sur les feux, le cuivre brûlé, la trempe du fer persan, et celle du fer indien, les poids et mesures (fol. 56 à 64), ne diffèrent pas du manuscrit de Venise.
La liste des signes (fol. 70 à 72) reproduisant nos figures 3, 4, 5, Pl. I, II, III, est très significative; car c'est celle des signes du manuscrit de Saint-Marc, modifiée par des interversions, dues évidemment au copiste qui a embrouillé-l'ordre des colonnes. La liste finale des noms des philosophes est exactement la même. A la fin on lit (fol. 70) la formule de l'Ecrevisse (notre fig. 28), avec son explication et le texte qui l'accompagne, dans l'addition faite au début du manuscrit de Saint-Marc (v. p. 152 à 155). Ce dernier texte est terminé de même par les mots :

« Ainsi a été accomplie, avec l'aide de Dieu, la pratique de Justinien. »

Formule et texte sont précédés par un autre morceau sur l'œuf, attribué à Justinien et que je vais reproduire, comme formant avec la phrase précédents les seuls débris qui nous restent de ces traités alchimiques de Justinien, indiqués dans la vieille liste du manuscrit de Saint-Marc (p. 176). Il semble que c'était l'oeuvre pseudonyme d'un commentateur, analogue à l'Anonyme et à Stéphanus. En tout cas, l'existence de ce morceau prouve que le Voss. a dû puiser dans des sources perdues aujourd'hui. Cependant, sauf quelques petits fragments, on vient de voir que son contenu n'apporte rien d'essentiellement nouveau. Peut-être vaudra-t-il plus tard la peine d'être collationné avec le texte grec de la publication présente. Codex Vossianus (Leide), n° 47, in-4° — fol. 69 verso :


 (1) Le nom de chaque métal est suivi de son signe dans le manuscrit.

« Justinien met ainsi en lumière chacune des parties relatives à l'œuf (philosophique; v. Texte grec, I, iii et I, iv) : Le jaune, c'est l'ocre attique; le vermillon du Pont; le nitre roux; la chalcite grillée ; le bleu d'Arménie, le safran de Cilicie, la chélidoine. La coquille, c'est le cuivre, le fer, l'étain, le plomb, le corps solide. La chaux, c'est la terre de Chio, la pierre scintillante, la sélénite ; la gomme d'acanthe; le suc du figuier; le suc du tithymale; la magnésie blanche ; la céruse. L'eau jaune qui teint en bleu, c'est l'eau du soufre apyre, l'eau d'arsenic, l'eau citrine, le coquillage, l'aristoloche, l'eau de la pyrite dorée, l'eau de lie, et les autres choses. Il a appelé l'eau blanche : eau divine obtenue par écoulement, vinaigre, eau d'alun, eau de chaux, eau de cendres de choux, urine, lait nouveau produit par une femelle (?), lait de chèvre, lait de la cendre des bois blancs, lait de palmier, liqueur argentine, eau de nitre blanc, et le reste. »

XI. —Manuscrits divers.

Je relaterai, pour ne rien omettre, dans le manuscrit 113 de la Bibliothèque du Métoque du Saint-Sépulcre, à Constantinople, un petit traité peri chmikwn, ainsi que la lettre de Psellus au patriarche Michel sur l'art chimique : ces indications m'ont été fournies par M. J. Psichari, qui a visité cette Bibliothèque l'an dernier. Enfin M. Ludwig Stern a publié dans la Zeitschrift für aegypt. Sprache, pages 102-119, 3e livraison, 1885, des fragments d'un Traité copte, écrit à la fin du moyen âge et composé surtout d'une série de courts articles, qui semblent avoir un caractère purement technique.

XII. — Manuscrit arabe d'Ostanès.

Il existe à la Bibliothèque Nationale de Paris un manuscrit alchimique arabe, renfermant unTraité attribué à Ostanès (n° 972 de l'ancien fonds). Ce manuscrit est d'une très belle écriture ; il a été transcrit au XIVe ou au XVe siècle. Un savant très compétent a bien voulu en traduire verbalement pour moi quelques pages, que j'ai prises sous sa dictée, et que je vais reproduire, à titre de renseignement :

« Livre des Douze Chapitres d'Ostanès le Sage sur la Science de la Pierre illustre. Introduction. — Au nom de Dieu, etc., le sage Ostanès dit: ceci est l'interprétation du livre du Contenant, dans lequel on trouve la science de l'œuvre, sa composition et sa dissolution, sa synthèse et son analyse, sa distillation et sa sublimation, sa combustion et sa cuisson, sa pulvérisation et son extraction, son grillage, son blanchiment et son noircissement, l'opération qui la rend rouge, sa fabrication avec des éléments provenant des règnes minéral, végétal, animal, et la constitution de l'or philosophique, lequel est le prix du monde : ainsi que l'acide et la composition du sel et le dégagement de l'esprit; la synthèse des mercures et l'analyse des soufres, et tout ce qui se rapporte à la méthode de l'œuvre. »

Avant l'introduction, il est dit que l'ouvrage a été traduit du pehlvi, du grec, etc, etc., et le traducteur prétendu ajoute :

« La première partie renferme : un chapitre sur la description de la pierre philosophique et un chapitre sur la description de l'eau; — sur les préparations ; — sur les animaux.
« La seconde partie renferme un chapitre sur les plantes ; — sur les tempéraments ; — sur les esprits ; — sur les sels ; — un chapitre sur les pierres ; — sur les poids ; — sur les préparations ; — sur les signes secrets.

« J'ai donné, ces choses, dit-il, d'après les paroles d'Ostanès le Sage et j'ai ajouté à la fin deux chapitres, d'après les paroles d'Hercule (Héraclius) le Romain, les paroles d'Abu-Alid l'Indien, les paroles d'Aristote l'Egyptien, les paroles d'Hermès, les paroles d'Hippocrate, et les paroles de Géber, et les paroles de l'auteur d'Emèse. »

Ailleurs, il cite Aristote comme son contemporain : « j'ai entendu Aristote dire... » Il cite aussi Platon (fol. 34), Galien (fol. 19 verso), Romanus (fol. 17 verso et 23 verso), les livres des anciens en langue grecque (fol. 14 verso), Abubekr (C'est Rhazès — Voir Rufus d'Ephèse, édition de 1879, préface, p. XLVIII.), alchimiste arabe du IVe siècle de l'Hégire (fol. 23 verso), Djamhour, autre alchimiste arabe (fol. 3). La personne qui me traduisait ces pages n'a pas retrouvé dans le manuscrit les chapitres techniques annoncés plus haut et qui auraient offert beaucoup d'intérêt. Voici seulement quelques extraits, qu'elle a eu l'obligeance de me dicter :

« Ier Chapitre : Sur la description de la pierre, tirée du livre du Contenant (Ce titre est le même que celui de l'ouvrage médical de Rhazès.); le sage dit :
« La première chose qu'il faut chercher, c'est la connaissance de la pierre qui fut recherchée par les anciens, et dont ils acquirent le secret avec le tranchant du sabre. Et il leur fut interdit de la nommer, ou s'ils la mentionnaient nominativement, c'est par un nom vulgaire. Et ils conservaient le secret Jusqu'à ce qu'ils pussent le révéler aux âmes pures. »

Et plus loin :

« La pierre, on l'a décrite en disant qu'elle est l'eau courante, l'eau éternelle ; —qu'elle est le feu ardent, le feu glacé, la terre morte, la pierre dure, la pierre douce ;— c'est l'esclave fugitif; le stable et le rapide; la chose qui fait, celle qui est faite ; celle qui lutte contre le feu, celle qui tue par le feu ; celui qui a été tué injustement, qui a été pris de force ; l'objet précieux, l'objet sans valeur ; la plus haute magnificence, la plus basse abjection ; il exalte celui qui le connaît ; il illustre celui qui s'y applique ; il dédaigne celui qui l'ignore ; il abaisse celui qui ne le connaît pas ; il est proclamé chaque jour pa rtoute la terre. O vous, cherchez-moi, prenez-moi — et faites-moi mourir, puis après m'avoir tué, brûlez-moi : après tout cela, je ressuscite et J'enrichis celui qui m'a tué et qui m'a brûlé. S'il m'approche vivant du feu, je le rends glacé. Si l'on me sublime entièrement et qu'on me lie fortement, je retiens alors la vie dans mes convulsions extrêmes et par Dieu je ne m'arrête que lorsque je suis saturé du poison qui doit me tuer. »4

« Je t'ai montré ces sources (de la connaissance) en principe et non pas en fait... Et je n'ai rien caché. Dieu m'en est témoin... Je l'ai posée d'une façon exacte dans le but. — II ne faut pas que tu le dépasses..... »

Ce langage mystique et déclamatoire rappelle à la fois Zosime et les vieux alchimistes arabes du moyen âge, cités dans Vincent de Beauvais. Au folio 62 on lit un second ouvrage, attribué aussi à Ostanès. En voici un extrait :

« Le sage Ostanès dit en réfléchissant et en regardant cette œuvre: L'amour de cette œuvre est entré dans mon cœur et en même temps le souci a pénétré en moi, de sorte que le sommeil a fui mes yeux et j'ai perdu le boire et le manger: par là mon corps s'est affaibli et j'ai changé de couleur. Lorsque je vis cela, je m'adonnai à la prière et au jeûne. »

« II a prié Dieu, et il a vu, étant couché, une apparition qui lui dit: Lève-toi et elle le conduisit à un lieu où il vit sept portes. Mon guide me dit : ce sont les trésors de ce monde que tu recherches. Je lui dis : Donne moi la faculté d'y pénétrer—II répondît: il faut l'aile de l'aigle et la queue du serpent ».5

« II vit plusieurs tablettes : sur l'une était écrit ce qui suit. C'était un livre persan, plein de science, où il était dit : l'Egypte est une contrée tout à fait privilégiée. Dieu lui a donné la sagesse et la science en toute chose. Quant à la Perse, les habitants de l'Egypte et des autres contrées lui sont redevables: rien ne réussit sans son concours. Tous les philosophes ont été en Perse, etc. »

Il est difficile de distinguer dans ces citations ce qui appartient en propre à l'auteur arabe et ce qui pourrait provenir d'une source grecque, plus ou moins éloignée. Mais le dernier morceau a une physionomie singulière ; on y voit une apparition, conformément aux vieilles traditions magiques du persan Ostanès ; l'éloge de la Perse semble pareillement l'indice d'une antique tradition. On peut aussi rapprocher les paroles relatives à l'Egypte, de celles qui concernent la terre de l'Ethiopie dans le dialogue grec de Comarius [Ideler, T. II, p. 253, fig. 11), dialogue où Ostanès est également cité (même ouvrage, II, p. 248, fig. 27).



Notes

1. S'agit-il des Sept Chapitres d'Hermès ? Ouvrage fort abscons mais qui, semble-t-il, intéresse particulièrement les impétrants ;
2. L'Eau divine (33) est du polysulfure de calcium [foie de soufre terreux] ou du foie de soufre [polysulfure de potassium].
3. Voir en recherche tous ces noms.
4. Texte entièrement cabalistique ; il est remarquable et rarement on aura aussi bien résumé l'oeuvre. Tous les alchimistes qui sont passés après n'ont rien écrit de mieux. C'est d'abord le Mercure qui est évoqué [eau courante, éternelle] ; on remarque ensuite des allusions au fixe et au volatil, ou du moins à une matière dont l'état pâteux varie [pierre dure, douce] ; puis la salamandre est évoquée indirectement et la rémore d'une façon comparable à ce qu'en De Cyrano Bergerac. Enfin, une allusion très nette au phénix. Le poison dont il est question est l'ioV des alchimistes, c'est-à-dire leur chaux métallique.
5. L'aile de l'aigle : allusion aux sublimations. C'est l'élément EAU qui est évoqué et non l'AIR comme on pourrait s'y attendre a priori. Sur la queue de serpent, cf. Atalanta, XLIX et porte alchimique de Metz.