Terminons
cette longue digression et passons à la fin de partie
artistique. Son but n'est pas l'utilité, mais la
beauté.
Ce que cherche le compositeur d'une fin de partie artistique, c'est
à provoquer l'enthousiasme du chercheur par une combinaison
extraordinaire, inattendue. brillante. CAR LA FIN DE PARTIE ARTISTIQUE
N'EST AUTRE CHOSE QUE L'ART DES BELLES COMBINAISONS.
Une conséquence capitale, évidente, en
découle
immédiatement. Si une fin de partie artistique a deux
solutions
(au moins), la combinaison extraordinaire
préparée et
voulue par le compositeur, et une autre (qui a les plus grandes chances
d'être banale puisqu'elle n'a pas été
préparée ni voulue), il est clair que la
combinaison
extraordinaire, préparée par le compositeur,
cesse
d'avoir un attrait et de mériter notre admiration, puisqu'il
existe un autre moyen d'arriver au même but: gagner ou faire
nulle. II est donc tout naturel de regarder cette fin de partie comme
démolie et ayant perdu toute valeur et tout
intérêt. Une fin de partie artistique (de
même pour
un problème) ne doit avoir qu'une solution.
C'est un pendant naturel de l'esprit humain que si une fin de partie
artistique l'a enthousiasmé, il cherche a faire partager sa
joie
à son prochain. Dans
un club comme celui-ci, qui ne réunit que des amateurs de
belles
fins de partie, vous êtes sûrs que votre joie sera
partagée. [Chéron
fait allusion à la revue End
Game studies, relevant du Chess Endgame Study Circle,
animé par A.J. Roycroft]
Mais si votre prosélytisme passe les limites de ce club
—
et comment ne le ferait pas un véritable
prosélytisme ?
— la réaction de votre auditeur ne sera parfois
pas celle
à laquelle vous vous attendez et vous aurez parfois
l'impression
d'avoir parlé peinture à un aveugle, ou musique
à
un sourd.
Les amateurs
d'échecs qui s'intéressent surtout et d'abord
à la
partie jouée sont la majorité. Et il n'y a la
matière à aucun reproche de notre part car chacun
a le
droit d'avoir ses préférences personnelles. Comme
dit un
proverbe français, des goûts et des couleurs on ne
dispute
pas.
Mais il est de
prétendus amateurs d'échecs qui ne
s'intéressent
qu'à ce côté des échecs et
pour qui le roi
des jeux n'est qu'une sorte de catch intellectuel où la
seule
qualité qui compte est l'efficacité.
Heureusement, ceux
la sont la minorité.
Lorsque vous montrerez une belle fin de partie artistique (et j'en ai
rencontré un qui n'a même pas voulu consentir
à
regarder ce que je voulais lui montrer) à un joueur de cette
catégorie, vous l'entendrez parfois s'exclamer: "mais
à
quoi voulez-vous que cela me serve?" Et ce sera comme une douche
glacée sur votre enthousiasme.
Tout mon être se soulève d'indignation quand
j'entends
semblable blasphème. Et je n'ai que deux réponses
à y faire. La
première, si je me place sur le plan exclusivement
utilitaire,
est qu'il est faux que la connaissance des fins de partie ne serve
à rien aux joueurs. Je l'ai dit et je le
répète,
des milliers de fins de partie jouées ont
été
perdues qui auraient du être nulles, ont
étée
nulles qui auraient du être gagnées si le joueur
qui a
commis la faute avait connu une certaine fin de partie illustrant la
combinaison qui lui a échappé. D'innombrables
exemples
fourmillent dans tous les traités de fins de partie. On
vient
même d'écrire un petit livre sur ce sujet :
Staudte et
Milescu: das 1 x 1 des
Endspiels
(Walter de Grayter, Berlin, 1965). La seconde est qu'une oeuvre d'art
est un but en soi. Elle n'a pas à justifier son existence
par
son utilité. Or les fins de partie artistiques ne sont pas
des
devinettes mais des oeuvres d'art. À quoi sert une fin de
partie
artistique ? À celui qui pose une telle question, nous
pourrions
demander: à quoi servent la Joconde, la Vénus de
Milo, la
sonate au claire de lune de Beethoven, un drame de Shakespeare ou
d'Edmond Rostand ? Le grand poète anglais Keats a
déjà répondu magnifiquement
à cette
question:
"A
thing of beauty is a joy for ever: Its loveliness increases: it will
never Pass into nothingness"
Et Quelqu'un de plus haut encore n'a-t-il pas dit
déjà:
"L'Homme
ne vit pas que de pain". [citation biblique, Dt 8, 8]
Pour sentir tout le prix que présente pour
l'Humanité
l'ensemble des arts, il n'y a qu'à imaginer ce que serait
son
appauvrissement si un cataclysme détruisait sur terre
l'ensemble
des oeuvres d'art. Un joueur s'extasie devant une partie
jouée
qui a été gagnée par une promotion en
cavalier, ou
un sacrifice de dame, ou a été sauvée
par un pat.
Par quel mystère psychologique peut-il rester insensible
quand
on lui montre une fin de partie qui est gagnée par huit
promotions en cavalier, ou neuf sacrifices de dame, ou est
sauvée par 19 pats tous différents ? Ce joueur,
comme
nous, comme tout le monde, s'intéresse au record du monde du
mile, quoiqu'il ne pratique pas la course à pied, parce que
tout
esprit curieux s'intéresse aux limites des
capacités
humaines. Comment ce joueur, qui pratique les échecs,
peut-il
alors ne pas s'intéresser aux limites des
capacités
humaines dans son art ? Et maintenant, cher Monsieur Roycroft, je vous
félicite de fonder à Londres un club des amis de
la fin
de partie. Et je lui souhaite un grand succès et une longue
vie.
Qu'il soit le foyer ou brûle la flamme de la
beauté aux
échecs, et que cette flamme réchauffe les coeurs
et
illumine les âmes !
André Chéron, villa les Glaciers, Leysin, Suisse 
Sur cette photo, on voit la villa d'André Chéron,
construite dans les années quarante, avec un
magnifique bow-window. On s'imagine le compositeur en train de
travailler à son
LHE
tout en contemplant les montagnes des Alpes vaudoises...
Située
à 1263 m d'altitude, Leysin est pour ainsi dire le balcon de
cette formation alpine et jouit d'une exposition au soleil qui n'a sans
doute pas été pour rien dans la fondation d'un
sanatorium
très réputé. AC devait y
être soigné pendant
vingt ans avant que l'établissement ne ferme au
début des
années cinquante. Peut-être y croisa-t-il vers
1945 Roland
Barthes et bien d'autres encore... Jusqu'à la fin de sa vie,
à 85 ans, il vécut dans cette villa avec sa femme
qui ne
lui survécut que quelques semaines [
EG, IV, 63, 403].
C'est sans doute son pair, le GMI Yuri Averbakh, qui sut le mieux
décrire son génie créateur, dans une
lettre datant
de 1981 [
EG, IV, 64, 427]
:
When
I learned of the death of André Chéeron I was
much
saddened. A distinguished theoretician of the endgame has departed this
life, a pioneering investigator, one who contributed enormously to the
development of contemporary chess theory. Chéron was one of
the
first to conduct systematic, genuinely scientific and methodical
exploration of the endgame. His first work was published in the early
1920's, and his last in the early 1970's. For half a century
Chéron really widened our horizons across the whole gamut of
endgames, but especially prized is his work on rook and pawn against
rook. His labours over many years culminated in the four volumes of his
authoritative "handbook" on the endgame, published in German. This work
is required for anyone seriously interested in the theory of the
endgame. To my lasting regret I never succeeded in making
Chéron's personal acquaintance. In the course of my own
investigations into the endgame I frequently used as my points of
departure the analyses of the distinguished French composer, although,
to be frank, I treated all my sources equally critically. Time and
again I found that I could improve on his analyses, and sometimes I
refuted them. Chéron too missed no opportunity to be
critical of
my own work. He in his turn succeeded in improving on, and in refuting,
my analyses. But the winner in this controversy- by-correspondence over
a quarter of a century was neither he nor I - it was chess theory. I
should like to remark that both of us strove towards one goal, namely
the creation of a methodical and consistent theory of the chess
endgame, but our methods were different Chéron approached
analysis as the chess composer does, endeavouring to establish a unique
solution, ferreting out the shortest route, trying to find the flaw in
analyses of other investigators. In consequence his analyses are often
overburdened with a multiplicity of variations, making his books hard
to use, and indeed having a deterrent effect on the reader. In contrast
I, as a practical player and teacher, have always looked for the method
in the first place, sought out what was typical in the material, to get
at the characteristic way to handle that particular endgame (whatever
it was), and always strove to keep analytical variations to the
minimum. In his youth Chéron had success in practical play,
winning the French championship several times, although afterwards he
confined himself to studies and the investigation of the endgame (and
problems. AJR). Beyond doubt this experience had sharpened his
analytical skills. One can see the effect not only in his theoretical
work and in his own studies, but also in the hundreds of studies by
other composers which he demolished - and corrected.
Moscow, February 1981
Y. Averbakh en 2002 à Amsterdam
On voit qu'Averbakh met en exergue le côté
hédoniste d'AC, lui-même privilégiant
le côté formaliste. Cette démarche a
toutefois des
limites. En effet, la structuration du jeu d'échecs impose
son
terme à un excès d'extravagance, quoique les
grands
compositeurs, et là est la marque du génie,
paraissent la
dépasser et jouer de sorcellerie. AC comme Averbakh
étaient tous deux de grands théoriciens et, comme
tels,
évidemment engagés dans une démarche
formaliste.
Il semble que AC ait été plus grand
créateur qu'Averbakh et là se situait sa veine
hédonique. Nous allons illustrer cette dualité
des deux
aspects par un premier exemple d'étude artistique.
II. Dualité
entre formalisme et hédonisme
Un certain nombre de fins de partie sont très
délicates
à gérer en partie régulière
: tel est,
par exemple, le cas pour

et

contre

et

.
Il s'agit de l'une des fins de partie les plus difficiles à
jouer ; la probabilité qu'elle survienne en partie
jouée
reste faible. Son intérêt théorique est
pourtant
considérable et elle a donné lieu à
des travaux
très poussés. Au-delà d'une apparente
aridité, le génie d'un compositeur est parvenu
à
introduire de l'humour et du suspense dans ce qui ne paraît
être, de prime abord, qu'une position
réservée aux
spécialistes. Il m'a ainsi paru utile de m'attarder sur
cette
configuration.
1.
Chapais
passim
En 1934, paraît un article d'Alekseii Alekseevich Troitskiǐ
intitulé
Two knights against pawn
(theoretical essay), pp. 248-288 in
Collection of chess studies,
Moscow [
360
endgame studies with commentary, plus a theoretical analysis of the
endgame "two knights against pawn"; translated from the Russian by A.
D. Pritzson. Whitehead and Miller, Leeds, 1937]. A.
Troitzky [
cette
orthographe seule est usitée]
est l'un des plus grands compositeurs d'études, avec Henri
Rinck
et Genrick Kasparyan. Il est connu pour deux ouvrages : celui que je
viens de
citer, paru en 1937, et
360 Brilliant and Instructive
Endgames [
Dover, 1934, 1968].
AC consacre l'un des chapitres de son
LHE
à cette difficile fin de partie théorique [
LHE II, 10, 220-245]
et laisse parler Troitzky :
Alekseii Troitskiĭ (1886-1942)
"
Ich
möchte nur sagen, daß sich die von Guretzky-Cornitz
revidierte Analyse als unrichitig erwiesen hat, und daß die
Analyse von Chapais im Prinzip richtig ist und bloß eine
kleine
Zahl von wenig bedeutenden Fehlern enthält. Ich habe die
Analyse
von Chapais als Grundlage fur meine Arbeit genommen und bin
schließlich zu einer vollstandigen Lösung der Frage
gekommen. Dieses Endspiel enthält keine Geheimnisse mehr."
Chapais, que cite Troitzky, est un théoricien peu connu,
auteur d'
Essais
analytiques sur les Echecs – Paris
1780 [
cf. Un Manuscrit
Méconnu : Le Manuscrit de Chapais, Dr. Jean
Mennerat, Paris] :
Von
der Lasa qui rédigeait le Handbuch depuis
l’origine en
1843 mentionne Chapais pour la première fois dans la
quatrième édition (1864) : Buch II, Abschnitt
III,
§2 : « König und Thurm gegen
König, Thurm und
Läufer », page 499 dans une variante de la position
n° I
(Philidor) note 2 :
« In einem in unseren Besitzt sich
befindenden französischen Manuscript von
Chapais…»
Mention est faite également de Chapais pages 500, 501, 502.
On
le retrouve dans l’Abschnitt V § « Beide Springer gegen
König und Bauer
» avec les diagrammes III et IV pages 540-541... Les
citations
concernant Chapais persistèrent, pratiquement
inchangées,
dans toutes les éditions du Handbuch
jusqu’à la 8ème
où J. Berger, auteur du Zweites Band « Das
Endspiel » cite brièvement les trois positions Roi et 2 Cavaliers contre Roi et
Pion de Chapais,
en insistant sur les travaux de Troitzky, de Guretzky-Cornitz et en
citant les solutions de Paul Jahn, H.F.L. Meyer et O.D. Henry... Ce qui
fait que ce manuscrit n’a été connu
pratiquement
que par les trois positions Roi,
deux Cavaliers contre Roi et Pion,
positions auxquelles se réfèrent des auteurs en
s’inspirant, semble-t-il, uniquement de ce qui figurait au
Handbuch. On peut citer J. Berger, A. Troitzky, M. Lamare, A.O.
Herbstmann, I.L. Rabinowitsch, J. Averbach, A. Chéron, M.
Euwe
et J.H. Donner, A.J. Roycroft, C. Bijl, et David V. Hooper, la plupart
ne faisant que citer le nom de Chapais. Une seule exception : le Dr.
Carlos R. Lafora dans son livre « Dos Caballos en combate
» [Editorial
Ricardo Aguilera, España 1965, 206 páginas]
semble attacher au travail de Chapais l’importance
qu’il
mérite. En dehors des noms cités ci-dessus, tous
les
auteurs d’ouvrages sur les fins de partie ignorent
superbement
Chapais... Le chapitre suivant est consacré à la
fin de
partie pour laquelle Chapais est connu : « Le Mat du Roi et deux Cavaliers
contre le Roi et un ou plusieurs Pions
» (pages 413 à 455). Après avoir
démontré l’impossibilité du
mat par les deux
Cavaliers contre le Roi seul, il étudie le mat lorsque le
Roi
est accompagné d’un Pion. Il considère
deux cas :
Pion primitivement et constamment libre
dans sa marche à Dame ;
Pion primitivement ou secondairement
masqué
et retenu par l’un des deux Cavaliers.
Cette finale est illustrée par plus de 20 positions de mat
de
différentes longueurs ou de nullité et non pas
seulement
par les trois positions qu’a fait connaître von der
Lasa
(D.S. 1863 p. 309 et Handbuch 1864 pages 540-541).
Effectivement, AC ne mentionne que les trois positions
évoquées par Jean Mennerat :
Chapais
war (1780) der erste, der die Stellungen behandelte, die in diesem
Endspiel erzwungen werden können. Er löste aber das
theoretische Problem nicht vollständig und gab nur eine
Teilanalyse von drei gleichartigen Stellungen des Kampfes gegen einen
schwarzen Bauern auf f4 und h4. [LHE,
op. cit., p. 220]
2.
La
frontière de Troitzky
Alexis
Troitzky
500 Endspielstudien, 1924
les blancs
jouent et gagnent - 3 + 4
[+0002.03d2d7]
Nous en arrivons maintenant à l'étude
où se
concentre le plaisir des yeux et la jouissance de l'esprit. La
situation paraît claire jusqu'à [
1]
:
1. Nb6+ Kc6 2. Nba4 d4 3. Na2. Après quoi, Troitzky force
le
mat en 3 coups par :
3... Kb5 4. Kd3 Kxa4 5. Kc4 d3 6. Nc3#. Jusque
là, me dira-t-on, fort bien. Mais, il y a une alternative :
les
noirs ne sont pas forcés de jouer de jouer
4... Kxa4. Nous
sommes alors conduit à la position
IIIb
IIIb
après :
4... Kc6!?. La stratégie des noirs est
simple :
dans cette position, le gain blanc paraît impossible. Aussi,
pourquoi se jeter dans la gueule du loup par :
4... Kxa4 ? La partie
nulle n'est-elle pas possible après :
4... Kc6!? ? L'examen
de la structure
de pions donne la clef de l'énigme. Elle doit être
rapportée
à ce que l'on appelle la frontière de Troitzky.
Cette
ligne conditionne la possibilité qu'ont les noirs de
gagner
des temps suffisants afin de faire intervenir le

bloquant
le

[
ici
forcément l'un des deux pions a],
celui-ci collaborant au mat dans les derniers
coups,
après que le roi noir a été
acculé dans le
coin approprié. Voici cette ligne infranchissable, dans le
cas
où le pion est noir :
frontière
de Troitzky [cf. LHE,
II, p. 224, nr. 955] - le roi en d3 a été
ajouté
Il est clair qu'au vu de la fig.
IIIb,
seuls les
pions a5 et d4 respectent les conditions de la frontière du
gain
de temps. Seul le pion a5, toutefois, peut être retenu compte
tenu que le roi blanc est en d3 [
si le cavalier est en d3, les
blancs gagnent en 71 coups dans la meilleure variante - Tablebases].
3.
l'humour de
Troitzky
En jouant
4... Kc6!?, les noirs refusent la mort subite mais succombent
au terme d'une longue agonie. Tel Phinée, le roi noir va
être assailli par les cavaliers qui se comportent comme les
Harpyes.
Aucun répit ne lui sera accordé mais,
à l'inverse
de la fable mythologique, ce n'est pas le roi noir qui est
frappé de cécité. Non ! Les blancs
doivent faire
preuve de la clairvoyance la plus aiguisée et seuls les yeux
de
Lyncée pourront leur prêter quelque secours. Et la
capture du roi noir va se révéler semblable
à
l'expédition des Argonautes. Encore : n'est-ce pas le roi
noir
qui enseigne aux blancs la marche à suivre ? Ne peut-on le
comparer, derechef, à Phinée
révélant la route à suivre pour
atteindre la
Colchide par le Bosphore, et les dangers à éviter
? Ne
voit-on pas qu'il s'agit là d'humour noir ? Une seule fois,
les Noirs peuvent tomber prématurément [
mat de Stamma lié
au pion a ou h] alors que c'est à sept
reprises que les blancs peuvent trébucher [
les coups blancs
forcés sont indiqués dans l'analyse par un !].
Et le Bosphore ne peut-il pas être comparé au
passage,
délicat, où le trio infernal s'approche du pion
noir
auquel est attaché, tel Ulysse à son mat, le
cavalier a4 [
tentation
de la prise du
par le
, assimilable
à l'écueil des Sirènes, in Odyss, XII : c'est
le mat de Stamma]. En bref, cette étude cache
par l'artifice de la prise du

au 6
ème
coup noir une somme d'érudition et de travail
impressionnante.
En admettant qu'un amateur de fins de partie considère que
4...
Kc6!? vaut d'être joué, il faut encore qu'il
connaisse la
théorie de cette finale ! Troitzky ne présente
donc au
lecteur que la solution
apparente
et pas la solution
réelle.
Toutefois, le compositeur donne une piste au solutionniste avec la
présence de ces trois pions : il faut choisir le bon ! Cette
question de l'apparence et du réel est au coeur de nombre de
finales artistiques ; j'y reviens en
section III en examinant les rapports entre philosophie et Échecs, via Fichte.
4.
Sens ou
raison : un dual spirituel
Aux échecs, on appelle dual une solution double dans un
problème ou dans une étude. Fatal pour un problème
et ruinant ce que l'on appelle sa correction, le dual peut n'être
que
fâcheux dans le cas de l'étude au cas
où il
n'affecte pas la variante principale. Il n'aura pas
échappé au lecteur qu'un fossé
sépare le
mat en 6 coups que donne Troitzky, fig.
III,
de l'épopée du mat en 93 coups [
dans la meilleure variante]
qui débute à la position de la fig.
IIIb.
La majorité des joueurs s'arrêtent à la
solution
« naïve » donnée par Troitzky ;
la question est
: qui, avant la mise à disposition des
Tablebases
de Nalimov, aurait osé s'aventurer dans ce travail d'Hercule
que constitue la solution de
IIIb
? À partir de
4... Kc6!? nous partons pour un monde qui
n'est plus à la portée de l'amateur... et peut-être pas non plus d'un maître !
Dès lors, il semble possible de proposer quelques
réflexions à propos des concepts de formalisme et
hédonisme
rapportés au petit monde des études artistiques.
Ces
réflexions ont tout à voir avec notre sujet : la
différence essentielle entre les études
didactiques et
les finales artistiques. Autrement dit, la forme n'est-elle pas l'agent
dans la production de la beauté [
le Summum bonum que
nous avons vu tant de fois dans les études
alchimiques]
sur 64 cases ? C'est introduire une relation d'ordre topologique qui
lie l'esprit à l'espace échiquéen.
Espace qui
n'est pas euclidien : les lignes et colonnes de nos
échiquiers
ne sont pas des droites. En douterions-nous ? Cette étude de
Richard Réti [
1889-1929]
aurait tôt fait de nous rappeler
cette
règle fondamentale : il s'agit de l'un des plus
célèbres finales.
Richard
Réti
Kagan's Neueste Schachnachrichten, 1921
Les blancs
jouent et font nulle 2 + 2
[=0000.11h8a6]
V
Selon que les noirs répondent par :
1... Kb6 ou
1... h4, les
blancs infléchiront légèrement la
course du

le long de la
grande diagonale. Voilà une étude qui fait penser
à la puissance de Thémis. Le

fait jeu
égal, dans les plateaux de la balance, avec le couple
d'opposés {

,

}. Au plan
symbolique, nous y voyons d'ailleurs des opposites : le

n'est
RIEN
alors que le

représente le
TOUT [
En To Pan
des vieux alchimistes]. Cette opposition radicale veut
une explication. Quand nous disons que le

représente effectivement peu de chose, ce n'est
là ni
syllogisme ni malice. N'oublions pas que la notion que l'on a de la
royauté, en Occident, n'a que peu à voir avec
celle qui
prévaut en Orient, et singulièrement en Inde
où le
roi des jeux est né. Et c'est peut-être
également
en ce sens qu'il faut comprendre le titre du
§ [
plus exactement, le sens de
l'expression « dual spirituel »].
Ce d'autant que la marche des pièces était
désignée par le hasard : un coup de
dé. Occasion,
pour nous, de retrouver Mallarmé :
«
Jamais un coup de dé
n'abolira le hasard. » [
le coup de dés,
N.R.F., 1914]
La grande révolution des échecs consistera
à
admettre que chaque joueur peut jouer - lorsque son tour arrive - la
pièce qu'il veut : la réflexion remplace dès lors le
hasard et la
forme peut intervenir, source de la beauté. Nous venons
d'analyser l'une des nombreuses études de Troitzky.
Donnons- lui
à présent la parole : peu de maîtres
ont, à
ce point, eu la conscience de la structure du jeu :
FUNDAMENTALS OF THE COMPOSITION
OF CHESS STUDIES
by A. A. Troitzky.
A chess study is a
situation on
the chess board which could have arisen in a game and which one of the
sides (usually White - this is assumed in the rest of the article) has
to round off either by winning or by forcing a draw. The composer
indicates which side has the move. The solution consists of finding a
series of moves which lead to the end envisaged.
Studies have one or two sources. They can be derived from actual games
or they can be the outcome of composition. In the latter case the
composer must make sure that the situation is not only conceivable but
could have arisen in the course of a game as a result of normal moves. Like any work of art, a
chess study can be assessed in terms of form and content.
The composer conceives the content of a study (its idea or theme)
either as a final position (mate, stalemate, etc.) or as a single move
(taking a pawn en passant, etc.) or as a part of a game, i.e. a
sequence of moves. As a rule, the moves conceived are interconnected
(they constitute a combination) so that their sequence forms a tactical
device, a manoeuvre. It goes without saying that the content of a study
can also be a combination of two or more identical, similar or
dissimilar manoeuvres or moves, etc. However much they may differ
otherwise, study themes belong to one of the following two classes: (1)
positions from the middlegame, (2) positions from the endgame. Class
(1) studies resemble problems
and may be combined with them (as also
with class (2) studies). O. Blathy's famous multimove problems belong
to this category. Class (2)
studies differ from class (1) studies not
only through the type of combination involved but also regarding the
number of pieces on the board. This number is usually smaller and often
the composer keeps it down intentionally. To obtain the required result
there must be an advantage. There are two kinds of advantage: material
superiority, which implies that the position and the right to move are
of next to no importance and mainly affect the duration of the
solution, and positional superiority (including the right to move), in
which case either nobody or the opponent has a material advantage.
There are therefore two types of study themes for endgames. Studies
involving a material advantage without a positional superiority cannot
be artistic. They leave no room for creativity. The solution is arrived
at by analysis and often more than one solution is found. Novelty and
practicability is all that is required of such studies. The content of
a study as a work of art is therefore a matter of positional or move
advantage. If the idea of a study is simple its solution is
self-evident and can be arrived at without the least mental effort. The
value of a study as a work of art therefore increases with its
complexity. The most attractive thing about chess is the element of
contest. It is this element which should be brought to the fore by
leaving the side to be defeated powerful means of defense at its
disposal for the duration of the solution. The black pieces must not be
placed in too difficult a position, to permit a larger number of
variations. Play itself must not be too short.
Development of
the idea.
Variations, other than those inherent in the theme, can be introduced
during the subsequent "processing" of the theme to make it more complex
and thus more significant. Even the simplest move, e.g. a check with a
knight accompanied by an attack on the queen, can be an interesting
study theme in a sufficient number of variations. In addition to the
composers variations the study may yield variations arrived at by an
analysis of the initial position. These latter variations do not always
improve the idea of the study. It may, for example, emerge that the
opponent's best defense does not lead to the position envisaged, etc.
Variations detrimental to the significance of the theme must be changed
or eliminated. The further enrichment of the idea with variations often
accompanies its elaboration. The elaboration of the
idea involves the
search for a position from which the situation, initially assumed for
the theme, developed. The introductory moves of the solution from
position 1 to position 2 can be regarded as preparatory. The
elaboration is the better, the stronger the connection between the
preparatory moves and the rest of the game, i.e. the larger the number
of pieces (particularly white ones) moved during the preparatory stage,
and the freer the contest, i.e. the larger the number of variations.
There must therefore be the smallest amount of brute force, e.g.
inescapable sacrifices. If a move is a threat it had better
be a
light one, i.e. calculated for several moves ahead. Very good are moves
not involving any threat at all (so-called quiet moves),
preparatory-waiting (Zugzwang) and purely waiting (Tempo-zug). But the
solution must not have too large a number of introductory moves. If the
first part is too long, attention wanders form the theme, the idea
becomes obscure, and its significance is reduced. Elaboration should
therefore not exceed a certain limit. What I have said about moves
applies all the more to the first move. Modern composers, incidentally,
allow both the king to be checked and a black piece to be taken on the
first move. But the practice of some composers (*) whose introductory
moves involve the exchange of a weaker piece for a stronger one,
important to the opponent, is undoubtedly both inartistic and
in-admissible. Only the taking of a rather weak piece or the exchange
of a strong piece for a weaker one (a sacrifice) can be allowed.
Since a study is pointless if there is an alternative to the composer's
solution, the composer must, during the final elaboration, establish by
analysis that there are no other solutions, or eliminate these. The
artistic implementation of the idea involves the principle
of economy
of means and forces at every stage. No piece may appear on the board
which is not in some way relevant to the solution. Incidentally, such
relevance can at times be only passive. Thus, the mere presence of an
extra black piece, however inactive, can eliminate alternative
solutions. In such a case, Black should not have a material superiority
in excess of what is required for the end envisaged. The composer
should not introduce a new piece before he is sure that the same
purpose is not equally well served by a different arrangement of the
pieces already on the board or by a replacement of some of them by
others. The added piece must not be more powerful than is necessary for
the objective. All this applies equally to both Black and White. If
these principles are observed, the stalemates, mates and other final
positions will be "pure". Finally, I would note that the requirements
imposed on a study as a work of art are identical with those imposed on
a problem. The difference merely lies in the strictness of their
application and in their relative importance. Thus, a study has to
resemble a game; a problem need not do so. In a problem, threats should
not continue beyond a certain move; for a study that does not matter;
etc. If we compare the relationship study/game with the relationship
problem/game in general we will discover that the difference is not
fundamental. It consists mainly of the type of combinations. This
explains the common basis of studies and problems.
Source:
Eschemesjatnich literaturnich i populjarno-naitsjnich prilosjenijach k
sjurnali "Niva" ;
Monthly literary and popular-scientific supplement of the periodical
"Niva"; Vol.1, No. 1, pages 179 + 182 (1910).
Editor: E. A. Znosko-Borowski.
Cet article de Troitzky est tiré de
EG [
1968, I, 11, pp. 293-296].
Il va nous aider à établir la relation entre
forme et
beauté. La forme, faut-il le préciser, est
déterminée uniquement par des
considérations
théoriques. Elle répond donc à des
critères
de logique pure, entièrement rationnels, qui ne tiennent pas
compte,
a
posteriori, de l'esthétique [
la philosophie du beau, ce
qui ne signifie point sa théorie...].
Sauf à comprendre un point particulier de théorie
comme
relevant de l'esthétique : il faut bien savoir qu'alors, il
ne
s'agit plus d'oeuvre humaine
stricto sensu.
Du moins cela dépend-il de la vision du monde [
Weltbild]
comprise selon Aristote ou Platon. Tel, qui considérera
Platon,
y verra le monde des idées « en soi » et
abondera
dans le sens d'une esthétique «
théorisante
». Tel autre, disciple d'Aristote, montrera que
l'esthétique est le
résultat
nécessaire et prémédité
d'une dialectique entre forme et idée.
Combat indispensable à la genèse du
Beau [
je renvoie aux
circonstances de la naissance d'Aphrodite,
selon ce qu'en disent les mythographes].
La partie jouée, fut-elle bonne et des meilleures
même, ne
pourra que de manière exceptionnelle entrer dans le monde de
l'idée [
cf.
supra].
Réti appelait ainsi les études :
«
Les études sont des
positions de fins de partie avec contenu extraordinaire.
» [
in AC, EA, Payot, 1971]
Troitzky va plus loin et introduit le principe esthétique,
découlant de l'originalité de l'idée.
D'où
résulte en toute logique la complexité de la
solution :
il ne s'agit pas d'un but en soi mais du résultat essentiel
de
l'idée qui consiste à créer dans
l'esprit de
l'amateur une adaptation progressive, une mise en tension qui va
trouver sa résolution [
sa cristallisation]
dans l'illumination soudaine. C'est cette illumination qui
génère le sentiment esthétique. Une
étude
réussie ressemble donc à une
gemme : la
découverte
de la gemme est celle de la solution ; l'examen des variantes, parfois
aussi réussies que la solution, même plus, est
identique
au scintillement, aux effets d'astérisme, que l'on remarque
en
manipulant la gemme. Effets de lumière qui produisent dans
l'esprit une fascination pour ainsi dire d'ordre archétypal. En
résumé :
- une étude sans variante notable ressemble
à un
cabochon et le sentiment du BEAU y joue par la matière
même [le thème] et la solution
[astérisme] ;
Richard Réti peut être cité comme
l'ouvrier
génial de ce type de position ;
- une étude avec belles variantes est une pierre
taillée qui a tout du diamant ; GK et HR sont les grands
promoteurs de ce type de composition.
Nous allons donner un exemple du 1
er type. Il
s'agit d'une étude de Réti, citée
à la fois par AC [
EA, op. cit., n° 105 p. 157]
et par GK [
Domination in 2545 endgame studies,
Progress Publishers, Moscow, 1974, n°4, p. 12].
Richard
Réti
Hastinger Zeitung, 1922
Les blancs
jouent et gagnent 4 + 3
[+0031.21g2c6]
VI
Les blancs vont introduire un zugzwang par
1. Nd4! suivi de
2. Kh1! Le 1
er
coup est positionnel et le second introduit une sorte de blocus
fonctionnel. Ce qui nous rappelle que :
«
The content of a study as a work
of art is therefore a matter or positional or move advantage.
» [
Troitzky, Niva, op. cit. cf. supra]
Voici à présent une étude de GK qui
est un chef
d'oeuvre [
Etjudy Stati Analizi, p.140, n° 222]. Elle a été finement analysée
dans
EG,
I, 3, 1966, pp. 41-42. Le combat se déroule en deux endroits
de l'échiquier :

h7
menace d'aller à Dame et le gain nécessite la
coopération du

.
Genrikh
Kasparyan
1st Pr. ex aequo, American Chess Quartely, April-June 1965
les blancs jouent et gagnent 5 + 3
[+0350.20c1c3]
VII
Nous remarquons que cette étude s'apparente à une
symphonie en trois mouvements, là où la plupart des compositeurs, aux Échecs,
ne
proposent qu'un seul mouvement. Nous avons d'abord un
Poco Vivace
qui s'établit entre :
1. Bg7+ et
4... Rh8 où le
thème est mis en place par chaque instrument ; un duo

-

conduit
à un point d'orgue. Nous entamons alors un
Rondo
qui va de
5. Bf7 à
9. Bg8 : il exploite le refrain,
joué à la

et le couplet,
joué au

. À
partir de
9... Kd3 débute une
fugue
à trois voix où le sujet est joué par

-

avec un
contre-sujet au

.
Il s'agit sans doute de l'une des dernières études qu'AC a intégrées dans le
LHE [
IV, pp. 284-286] au chapitre
Zwei leichte Figuren gegen Turm und eine leichte Figur,
formant un groupe de finales particulièrement délicats.
La lecture de l'analyse laisse perplexe : AC a laissé
passé de nombreuses erreurs, absolument inhabituelles chez lui.
Que s'est-il passé ? À l'époque où le tome
IV du
LHE a été publié, AC devait travailler sur la série de
tasks datant de 1971 et 1974 [
cf. EG]... Quoi qu'il en soit, laissons à son tour s'exprimer GK :
The Technique of Study Composition
G- M- Kasparyan

Genrikh Kasparyan (27-2-1910, Tbilisi - 27-12-1995, Erevan)
Modern study composition has reached a stage in its development where,
in order to create an interesting, valuable work of art, the composer
needs a high standard of technique as well as imagination. A truly
artistic composition must be both striking in content and complete in
form. Technique in study composition is a combination of various
devices used by the composer. It helps him to achieve the maximum
artistic results with a minimum of material on the board. Maximum
economy of material is a constant factor in technique. Technique helps
the composer to discern correctly the particularities of each position
on the basis of deep and accurate analysis. But nowadays bare technique
alone is insufficient. It is also necessary to combine it harmoniously
with creative imagination, with the search for originality. The methods
of study composition are well known. It is worth while reproducing here
what R. Reti said about them.
"There
are two
types of study composers: A, those who study interesting basic
positions, sort out those deserving of particular interest, and give
them a form which is artistic, economical and pure in aim. And B, those
who start from some final position, for example a mate, stalemate,
Zugzwang etc, and add introductory play. I am not a protagonist of this
second style, though I am somewhat guilty of it..."
Obviously, there are also studies where it is difficult to distinguish
whether they arose from precise analysis, or from the discovery of an
interesting final position and the addition of introductory play.
Studies of this type as a rule demand a great expense of labour, but
then are of great value. If one analyses deeply the best works of
outstanding composers such as Troitsky,
the brothers V. and M. Platov, Rinck,
Kubbel, Reti,
Mattison and others, one discovers in them the particular qualities of
their various approaches to the resolution of technical problems. Each
of them had his own style, bound up with his artistic views, and each
reflected these in his studies. The variety of their artistic
standpoints is natural and logical, for in art one cannot assume ready
formulas and standard recipes. But one thing is indisputable:
in
the work of all outstanding composers one senses a constant striving
for the strictest economy of material and for the best use of the
pieces. In the recorded notes of all these composers, there is much
interesting and valuable material to be found, an acquaintance with
which would assist the development of mastery amongst the younger
generation of study composers. With this consideration, I would like to
share my thoughts and the experience gained from my work, to elaborate
on questions of technique, and to illustrate them with concrete
examples. Of course these examples cannot completely cover all the
devices of technique in view of the enormity of the subject, but they
may nevertheless be useful and instructive. Particular attention will
be concentrated on the problem of economy of material. The development
of the modern artistic study has two main directions: I. The perfection
of classical positions and of ideas of the past. 2. The search for
originality. Both paths of development, obviously are entirely
justified, with the one condition that the work, created by the
composer, shall mark an advance. When developing any idea, one needs,
in the first instance, a good knowledge of previous work. It is further
necessary to be sure that the study is both useful and progressive, for
a mechanical copy or imitation cannot lead to artistic achievement.
extract from : EG,
I, 6, 1966, pp. 125-126
Réti parle de deux points de vue extrêmes, selon
que le
compositeur part d'une position finale ou initiale. Dans les deux cas,
c'est en aveugle qu'il marche. Part-il de la position finale ? C'est
par l'analyse rétrograde qu'il tente alors de construire
a
posteriori la position première... Part-il de la position
initiale ? Réti semble partisan de cette approche : le
compositeur procède alors par essai et erreur. Nous
retombons
alors sur le dual spirituel : sens ou raison [
ce point crucial est largement développé infra à partir de la section II]. Dans le même
article dont nous avons cité le début, GK se
livre
à une analyse très poussée de la
conception d'une
étude. Il donne l'exemple d'une position de A. Gurvich dans
laquelle interviennent tour et pièce mineure contre
pièce
mineure, position en principe perdante pour le camp le plus faible. GK
analyse ensuite le processus de création qui le conduit
à
proposer, en 1945, une étude sur le même
thème. AC
traite de ce cas de figure dans le tome I du
LHE,
au chap. VIII des
Weitere
Turmendspiele,
pp. 292-298. La coïncidence veut qu'AC ait cité en
premier
les deux études qu'évoque GK et donc, celle de
Gurvich [
Nr. 453, p.
292]. Coïncidence d'ailleurs non fortuite
puisque, on va le voir, ces deux études sont jumelles.
A. Gurvich
2nd Prize "64" 1936
les blancs jouent et font nulle 5 + 4
[=0308.20g4d8]
Après le 6
ème coup noir [
6... Ra3],
survient la position suivante :
qui conduit à une nullité théorique.
GK dans une
longue analyse en vient alors aux différentes positions
élaborées en vue de donner un avant plan plus
consistant
à l'idée contenue dans
VIII bis.
Cette analyse met parfaitement bien en lumière ce paradoxe -
qui
n'est qu'apparent - ou cette difficulté - qui est bien
réelle - dans la conciliation de la forme et du
BEAU.
Autrement dit, dans le domaine des études artistiques, le
fait
de l'alliage ou de l'amalgame entre l'idée et l'avant plan.
Et
là encore, il nous faut distinguer deux
sortes de
composition :
- celles dans lesquelles l'avant plan n'existe pas ou est
réduit à portion congrue : il s'agit des
études
dites « brillantes » qui sont en
général des
miniatures [je l'entends au sens formel]. Réti excelle dans ce genre ;
- celles dans lesquelles, tel en musique, une
préparation apparaît dont on ne sait quoi au juste
sortira [la
tonalité, le fil de l'idée]
; ces études sont conçues en forme de
tragédie et
le dénouement se décline dans les tous derniers
coups. HR
et GK sont les grands spécialistes de ce genre de
composition.
Le
VIII que nous venons de voir
se situe entre les
deux variétés ; l'avant plan est
limité au
parcours délicat que le

doit effectuer [
3. Kg3! et 4. Kg2!]
avant que ne survienne la mise en place de l'idée contenue
dans
VIII bis. Nous allons
à présent examiner la version de GK.
Genrikh
Kasparyan
2nd prize, Kubbel Mem. Ty. 1946
les blancs
jouent et font nulle 4 + 4
[=0327.00c2b4]
Cette étude est le fruit d'une lente maturation [
Etjudy Stati Analizi, p. 46, n° 67]. Le

est
placé dans un réseau de mat [
essai : 1. Bf3?, Ne1!

] ; remarquons que
l'on pourrait presque faire intervenir dans ce genre de finale la
terminologie qu'AC utilise dans ses
Échecs Artistiques
quand il évoque la notion de coup critique [
coup blanc volontaire]
et de coup anticritique. Mais alors que le compositeur
français
parle de ce concept dans le domaine du problème, il ne
paraît pas impossible d'envisager son extension au domaine de
l'étude, à ceci près et ce n'est pas
peu, que
cette extension s'établit relativement à un schéma
positionnel ; ce qui s'entend, pour le problème, d'une case
critique [
je ne
parle que de
l'École stratégique du problème ; on
peut
retrouver cela dans l'École bohémienne, cf. Bohemian Garnets, a collection of
500 Chess Problems by M. Havel, 1923] : on
mesure le degré de ténuité qui, dans
de nombreux cas, n'oppose plus que relativement à
l'énoncé,
le problème à l'étude [
rappelons
que le problème est à l'étude ce que
les
mathématiques pures sont à la Physique : le point
de
liaison ou de disjonction - dans les deux cas - est à
trouver
dans le maître mot : THÉORIE].
Quand
le

s'est dégagé de ce réseau, survient un
état
intermédiaire de la solution qui rappelle ce que nous avons
dit
de l'étude de Gurvich pour les mouvements de

; toutefois, la manoeuvre paraît mieux venue que dans
l'étude originale. Au point d'ailleurs qu'à
un moment,
les deux fronts s'opposent en une remarquable antisymétrie [
contre {
+
}]
avant l'opposition finale [
contre {
+
}]
où nous retrouvons la structure
VIII
bis.
En évoquant le premier type d'études, nous avons
cité Réti. Voici l'une de ses
créations,
illustrant le principe de fulguration qui caractérise son
talent
:
Richard
Réti
1928
Les blancs
jouent et gagnent 4 + 2
[+0301.20f6c8]
X
Dans cette miniature, les
blancs gagnent un temps décisif par :
3. Kg7!! [
Y.
Averbakh, Lehrbuch der
Schachendspiele, Band 2, p. 350, n° 454 -
Sportverlag Berlin 1974].
Richard
Réti en 1924
Richard Réti (1889-1929), GMI tchèque, est
considéré comme le fondateur de l'École
hypermoderne. Il
considérait ainsi qu'Emm. Lasker que les Échecs
étaient
comme une lutte entre deux personnalités, non seulement
entre
deux esprits. Comme AC, Réti fut un maître complet
qui
excellait aussi dans le domaine du problème et Reuben Fine
le
considère comme un grand artiste. AC avait une grande
admiration
pour Réti et a analysé nombre de ses compositions
aussi
bien dans
EA que dans le
LHE.
Voici peut-être la perle de toute la série ;
à
notre sens, elle reste néanmoins à ranger dans la
première des deux catégories que nous avons
définies
supra.
Richard
Réti
1924
les blancs jouent et gagnent 4 + 4
[+0431.11g1a5]
La position initiale tient à la fois du problème
et de l'étude ; on pourrait y voir une étude de domination mais GK ne l'a
pas inclue dans le chapitre 5 de
2545
[
Trapping the rook with other
forces, 1. by a Rook and Knight]. Occasion
de donner une version de ce thème [
+
vs. 
] par une
étude du maître arménien faisant partie
de la même livraison que
IX.
Genrikh
Kasparyan
1. Preis im L.I. Kubbel-Gednkturnier 1945/46
les blancs jouent et gagnent 5 + 4
[+0431.21e2c3]
La position figure dans
Etjudy Stati Analizi [
p. 44, n° 66], dans
2545
[
n° 1020, p.
218] et également dans le
LHE [
tome I, Nr. 441, pp. 287-288].
Dans cette étude, nous allons essayer de traiter la solution
à l'instar d'un problème, tant la position
proposée par GK s'y prête. Essais :
- 1.
Nf6, Rxf6 - 2. Rh5, Re6+
;
- 1.
Rc5+, RxR - 2. Ng7, Be5 - 3. Kf3, Be5.
Les coups soulignés peuvent être
qualifiés de critique et anticritique, relativement
à la position [
sans
qu'il existe pour autant de case critique au sens usité par l'École stratégique, cf.
AC, Échecs
Artistiques]. Ainsi,
1. Rc5+
peut-il être considéré comme un coup
anticritique volontaire [
coup
apparent détournant
du
h6].
De même,
2... Re6+ est-il un coup critique comme le
montre [
6... Re6+]
la ligne principale. Notons qu'après
9. Kd2!!, pas moins de
5 variantes s'offrent dont l'une [
9... Rb6!?]
est intéressante au plan didactique [
les noirs doivent s'efforcer
de faire en sorte que le
ne
passe devant le
;
auquel cas, la prise du
assure le gain].
Les exemples pourraient être multipliés de ces
études où d'un côté, c'est
la forme qui est
privilégiée [
VIII]
et où de l'autre côté, c'est
l'idée qui domine [
X].
L'équilibre comme dans toute oeuvre d'art ne se laisse pas
facilement atteindre : GK laisse le témoignage parfois
émouvant de la complexité du travail : seule la
ténacité dans l'effort peut faire
espérer un
résultat heureux, exactement comme un alchimiste devant son
athanor [
voir Mutus
Liber].
Une position se présente, à cet égard,
comme une
sorte de livre muet et d'abord, ce n'est pas le moindre des paradoxes,
pour son créateur ; ou plutôt devrions-nous dire :
pour
son
INVENTEUR puisque le jeu
d'échecs est entièrement
déterminé. L'arrivée des
Tablebases
de Nalimov ces dernières années ne
représente que
le premier pas vers une solution complète du roi des jeux.
La
préparation de ces tables au-delà de six
pièces
n'est qu'un problème lié aux limitations
actuelles de
RAM
et de mémoire de masse. On se prend, dans ces
moments-là,
à rêver d'un livre du jeu qui serait à
l'égal de la
Bibliothèque de Babel
:
«
L'univers
se trouvait justifié, l'univers avait brusquement
conquis
les dimensions illimitées de l'espérance. En ce
temps-là, il fut beaucoup parlé des
Justifications :
livres d'apologie et de prophétie qui justifiaient
à
jamais les actes de chaque homme et réservaient à
son
avenir de prodigieux secrets. » [
J.L. Borges, in Fictions, coll.
folio, 1983, p. 100]
L'univers est ici la représentation de l'interaction case -
pièce : la pièce crée le temps par son
pouvoir d'action à distance et justifie la
croisée des cases comme lieu de sa présence.
Encore : on voit que la détermination - on serait
tenté de
dire la surdétermination - du jeu le détruit
comme la
justification de l'univers aurait raison du regard qu'il se porte
à lui-même [
la conscience],
où que soit le lieu qui en dispose. La
détermination
totale crée, en effet, l'angoisse ou la suscite :
«
À l'espoir éperdu succéda, comme il
est naturel,
une dépression excessive. La certitude que quelque
étagère de quelque hexagone enfermait des livres
précieux, et que ces livres précieux
étaient
inaccesibles, sembla presque intolérable.
» [
ibid, p. 101]
Remplaçons ici le mot étagère par le
mot position
et rappelons-nous que la détermination est totale. Seule la
conscience se porte caution du hasard : c'est l'enseignement de
Mallarmé.
«
Luxe, à salle
d'ébène où, pour séduire un
roi
Se tordent dans leur
mort des guirlandes célèbres,
Vous n'êtes
qu'un orgueil menti par les ténèbres
Aux yeux du solitaire
ébloui de sa foi. » [
Plusieurs
sonnets, 1874]
Mais hélas ! Détermination totale vaut pour
entrelacement
radical. Et voilà le paradoxe, qu'un univers
surdéterminé pose la question du choix.
Étude, que me veux-tu
?
pourrait-on écrire en reprenant le titre d'un article de
Pierre
Boulez [
Sonate, que me veux-tu ? in Relevés d'Apprenti, Seuil ;
expression remployée de Fontenelle], ce qui nous ramène
à
Borges :
«
Sur
quelque étagère de quelque hexagone... il doit
exister un
livre qui est la clef et le résumé parfait de
tous les
autres : il y a un bibliothécaire qui a pris connaissance de
ce
livre et qui est semblable à un dieu.
» [
ibid. p. 102]
C'est aborder le thème du démiurge, en
étroit
rapport avec deux mythes fondateurs : Prométhée
et Icare. Prométhée symbolise le pouvoir de
développement dans la création : prophète et
inventeur, il crée d'un bloc d'argile mêlé d'eau le
premier homme [
Adam primordial de Jung,
cf. Aurora consurgens et Ripley Scrowle] : il offre ensuite la source du feu divin [
un rayon igné solaire] aux hommes [
voir Bachelard et sa Psychanalyse du feu, 1938]. On comprend qu'Henri Michaux ait écrit
Poésie pour pouvoir [Paris, R. Drouin, 1949] : pour pouvoir quoi ? Pour FAIRE et DOMINER l'idée. L'exemple suivant montre qu'un grand compositeur voit parfois l'oeuvre lui échapper.
Ladislav Prokes
Kniha Šachových Studiī, 1944
Les blancs jouent et gagnent 4 + 2
[+0041.10e8g6]
Cette étude apparaît dans
EG [
5, I, p. 105, 1966] où
Roycroft rend hommage à Ladislav Prokes, mort à
l'âge de 81 ans. Le compositeur avait écrit un ouvrage,
Kniha Šachových Studiī [
Praha, 1951] regroupant 623 de ses compositions. De cette somme, A.J. Roycroft extrait la position
XIII, p. 106. L'auteur, après
1. e7, poursuit par
2. ... Bxg8 en ignorant, semble-t-il, la suite
2... Ba4!? qui conduit à un finale certes perdant mais en 24 coups, au lieu que :
Ite Missa Est après
3. Bg5! dans la ligne « principale » [
2... Bxg8].
L'analyse conduit donc à la perte du brillant de l'étude
et au gain d'une profondeur qui semblait insoupçonnée. Ce n'est pas tout : on pourrait penser que
2... Ba4!? conduit à une finale théorique

+

contre

mais les
Tablebases montrent que la variante
3. Be3 - Ba4 permet,
in fine, de mener
e7
à D. Nous tenons donc un exemple de finale qui, par
détournement, débouche sur un jeu positionnel
raffiné.
III. l'idée vainc la forme
1.
cases conjuguées : la forme et l'idée détonnent
En 1932, un peintre et un compositeur unissent leurs efforts dans la
rédaction d'un ouvrage au titre surréaliste :
L'Opposition et les cases conjuguées sont réconciliées [
l'Échiquier, 1932, Paris-Bruxelles].
Le peintre : Marcel Duchamp (1887-1968) est l'un des champions de la
révolution dadaïste. Le compositeur : Vitaly Halberstadt
(1903-1967), à qui l'on doit aussi les
Curiosités tactiques des finales [
1954].
Duchamp et Halberstadt s'attaquent au thème de l'opposition dont
la théorie des cases dites conjuguées n'est que la
généralisation.
L'Opposition et les Cases conjuguées sont réconciliées, L'Échiquier, Paris, 1932
a.
l'opposition : on distingue deux sortes d'opposition, réelle ou virtuelle.
Virtuelle
: les Rois occupent deux cases qui se trouvent sur les deux sommets
opposés d'un rectangle dont les quatre sommets sont de la
même couleur.
Réelle
: les Rois sont disposés sur la même rangée, la
même colonne ou le même diagonale et séparés
par un nombre impair de cases. Il convient par ailleurs de distinguer
l'opposition de position et celle de situation [
le camp qui n'a pas le trait possède l'opposition].
d'après F. Le Lionnais et E. Maget, Dictionnaire des Échecs, PUF, 1967
les différentes oppositions trait aux noirs 1 + 1
Considérons le Roi blanc en e4 :
- le Roi noir étant en {e2, e6, c4, g4}, les Blancs ont l'opposition réelle immédiate [une seule case entre les Rois] ;
- le Roi noir étant en {e8, a4}, les Blancs ont l'opposition réelle éloignée [notons le nombre impair de cases qui sépare e8 ou a4 de e4] ;
- le Roi noir étant en {c2, c6, g2, g6}, les Blancs ont l'opposition diagonale immédiate et s'il est en a8, éloignée.
- le Roi noir étant en {a2, a6, c8, g8}, les Blancs ont l'opposition virtuelle.
Posséder l'opposition permet de décider que le Roi
(adverse ne) traversera (pas) la ligne passant entre les deux Rois.
C'est cette théorie qui a été élargie au
concept des cases conjuguées dans certains types de finales avec
pions bloqués. Voyons cela pour le cas de l'opposition sans
blocage.
Frantiček Dedrle
Dtsch. Wochenschach, 1921
Les blancs jouent et gagnent 2 + 2
[+0000.11c1f8]
XV
Exemple illustrant à merveille le pouvoir de l'opposition médiate !
XV est tiré de AC,
LHE, II, [
p. 26, Nr. 600].
Dans cette position, on remarque que les Rois ne sont pas en opposition
: ils le demeureront jusqu'au bout sous peine de nullité pour
les Blancs. Remarquez que les Noirs prennent l'opposition si :
2. Kc3?, a3!! - 3. b3, Ke7 =.
Dedrle (1878-1957) s'est illustré comme compositeur
tchèque ; on lui doit une belle introduction aux
problèmes de Miroslav Havel, le grand maître de
l'École bohémienne [
Bohemian Garnets, présentés par Alain C. White in Christmas Series, n° 29, 1923, Stroud, Office of the Chess Amateur] et ses propres travaux ont été inclus dans les
Christmas Series sous le titre
Echo en 1927. Il a également publié des
Studie [
Praha, 1925]. Notons que le site :
http://www.chessbase.com/puzzle/christmas2003/chr03-9a.htm présente une version erronée de XV avec le
en f6 au lieu de f8 et le
en c2 au lieu de c1. [il est noté 1. Kb1! avec gain alors que seul 1. Kc3 ou b3 conduit au gain...]
Une deuxième illustration peut être trouvée
dans une étude de Dedrle où tout change,
évidemment, selon le trait :
Frantisek Dedrle
Kagan's N. Sch., 1922

Les blancs jouent et font nulle 2 + 3
[=0000.12f4c5]
XVI - XVIb
Les Blancs au trait annulent par
1. Kg4!
Les Noirs au trait gagnent par
1... Kc4! [
cf. XVIb]
Ici, les Blancs au trait
doivent conserver l'opposition alors que les Noirs au trait doivent la
donner au Blancs pour la reprendre aussitôt. La version avec les
Noirs au trait est un exemple magnifique d'opposition directe !
b.
les cases conjuguées
: il s'agit de cases de l'échiquier telles que, dans une
position donnée, le Roi de l'un des deux camps doit occuper
certaines d'entre elles et celles-là seulement, lorsque le Roi
adverse vient à en occuper certaines, au trait. La
théorie des cases
conjuguées est
caractérisée par le fait que, à une case
déterminée pour un camp correspond une seule et unique
case pour le camp adverse. Si l'on voulait démontrer le
caractère absolument universel des Échecs, on pourrait
renvoyer à un autre exemple : celui des particules
élémentaires. En effet, en Physique, on sait que deux
particules dans l'Univers, ne peuvent affecter le même
état quantique [
principe d'exclusion de Pauli, 1925].
Eh bien ! Aux Echecs, dans certaines fins de partie avec pions
bloqués, les Rois sont forcés d'adopter le même
état. Tout se passe comme si un « noeud » se
créait dans le tissu de l'espace échiquéen, en
d'autres termes une « masse » rendant singulier [
étrange] le comportement des Rois, ceci en vertu de leur loi de déplacement [
le Roi est une sorte de pion universel,
à
ceci près qu'il n'est pas capable de
métamorphose; de même il ne peut se déplacer de
deux cases que lors du roque, i.e. à son premier coup exactement
comme un pion]. Voilà qui
impose réflexion : on sait que les cases d'un jeu
d'échecs peuvent être ôtées et que des
intersections peuvent leur être substituées. La case
n'apparaît plus que comme un
decorum
sans autre vertu que de représentation. De même, la limite de
l'échiquier à 64 « cases » ne doit être
comprise que du point de vue d'une fenêtre qui n'est ouverte,
précisément, que sur un carré de 8 x 8. Ceci se
conçoit aisément dès lors que - même chose
qu'en Musique - on effectue une
transposition.
Transposition(s) qui a (ont) son (leurs) terme(s) dès lors
qu'on s'avise de dépasser la fenêtre 8 x 8. Tout cela, il
faut le savoir, n'est que convention et ne représente aucunement
la
RÉALITÉ du tissu échiquéen [
sous
ce rapport, les Échecs chinois où les pièces sont
disposées aux intersections d'une grille relèvent d'une
logique plus claire ou si l'on préfère, d'une représentation expérimentale plus explicite]. Fondamental est le cas de figure dont nous venons de parler :
- il représente un cas limite de ce qui se déroule
dans une partie, dans la mesure où, envisagé sur
l'échiquier, 4 pièces seulement sont requises : {
+
/
+
} dans la configuration la plus simple ;
- il donne tout son sens à la représentation
physique et psychologique qui s'instaure, à partir du moment
où, aux Rois, s'ajoutent les pions, seuls capables de dynamiser
la structure ; en effet : nous l'avons déjà dit,
considérés per se, les Rois ne sont rien ; ils sont à l'image d'aveugles dont la marche n'est influencée que par une tension [i.e. deux pions bloqués] ;
- l'échiquier peut être compris comme une sorte de champ
électromagnétique : dans ce
champ, les Rois seuls - de par des propriétés que l'on ne
saurait qualifier autrement que corpusculaires - se comportent d'une
manière telle que le milieu [l'échiquier]
semble isotrope : l'énergie est stationnaire et aucune induction
n'est décelable. La présence de singularités [i.e. des zones d'intersection de grille]
où le milieu atteint une énergie critique en un volume
déterminé par le nombre et/ou les
propriétés inhérentes à ces
singularités [les pièces]
produit une divergence dans la stationnarité et provoque
l'émergence d'un courant d'induction qui conditionne une
certaine réactivité dans le comportement des Rois.
Nous allons à présent en venir à la
première position étudiée par Duchamp et
Halberstadt dans leur ouvrage sur l'
Opposition et les Cases conjuguées sont réconciliées.
Cette position est dite du trébuchet. Il s'agit en fait d'un
piège de finale qui sert d'amorce au livre. Ces pions
bloqués sont des amers : ils indiquent par la projection de leur
force, aux Rois aveugles, à suivre le fil d'Ariane.
«
Solitude, récif, étoile
À n'importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile. » [
Mallarmé, Salut, 1899, « Toast » 1893]
Duchamp et Halberstadt, 1932
le trébuchet [the Trap] 2 + 2
[=0000.11b5f4]
XVII
Voilà qui illustre cette action de présence sur les Rois,
de la localisation des pions bloqués, dont nous venons de parler : les
Noirs au trait perdent par :
1... Ke4? à cause de
2. Kc5! et gain du pion. Le gain est assuré par :
1... Kf3 - 2. Kc5, Ke4 
. Cette position sert de matrice à l'extension du concept de l'opposition [
XIV]
simple au sytème des cases conjuguées. Dans leur
ouvrage, D. et H. étudient ensuite cette position survenue dans
la partie Lasker - Reichelm en 1901. AC y revient dans le
LHE [
II, p. 110, Nr. 731] et on peut y voir assurément comme un cas limite entre la partie jouée et l'étude artistique :
Emanuel Lasker und Reichhelm
(Chigaco Tribune, 1901)
Les blancs jouent et gagnent 5 + 4
Les noirs au trait font nulle
[+0000.43a1a7]
XVIII
Les lettres X et O désignent le talon d'Achille de la citadelle
noire. Il s'agit des cases b5 et g5. À partir de là, on peut
construire
XIX et l'on reconstitue l'ensemble du système des cases conjuguées.
les cases conjuguées de XVIII
En partant de la position où les Rois sont en c4 [
A] et b6 [
A] et, par triangulation successive, on établit d'abord 6 cases conjuguées « primaires » [
notées en majuscule]. On complète la ligne inférieure [
notée en minuscule] en reportant la première ligne [
DCB] et, enfin, on complète la colonne a de façon semblable. L'orientation de
B par rapport à
A est déterminée par
O.
Cette triangulation est une terminologie propre à l'étude
et au problème : la manoeuvre a comme but de rétablir la
position originale avec trait inversé en sorte de « donner
» l'opposition, cadeau empoisonné, véritable cheval de Troie offert au camp adverse. Dans certains finales
où se rencontrent des pions bloqués avec figures {
contre 
}, la même manoeuvre est exécutée par le

et permet parfois d'obtenir le gain en faisant passer le trait au

.
Emanuel Lasker und Reichhelm
(Chigaco Tribune, 1901)
noirs au trait : = position finale
XX
2.
où forme et idée se conjuguent : dans
EG
[
I, 5, pp. 100-101], AJ Roycroft rend hommage à AC, à
l'occasion de l'examen d'une étude de C.D. Locock datant de 1892
qui est peut-être le premier exemple de finale avec cases
conjuguées.
At
this stage I should like to pay tribute to the extraordinary hard work
linking the world of composition and didactic endings that has
developed in the last 30 years or more - in fact since Berger started.
It is difficult to single out names as the contributions have been
directed at all types. But of course one of the pre-eminents is the
Franco-Swiss André Chéron. In his efforts to cover
completely the whole endgame field he has found hundreds of gaps which
he has filled with his own compositions. At the same time I regret that
there is not an all-embracing work in the English language. "F" is a
study, one of these positions where one has to take out a piece of
chalk and letter the squares inside the W and Bl compounds. It will be
known to those who have studied both practical and composed endings.
The best known position is the Lasker-Reichhelm composition of 1901.
For example W wins by: 1 Kb1 Kg7 2 Kc1 Kg6 3 Kd1 Kg5 4 Kc2 Kh6 5 Kd2 Kh5 6 Kc3 Kg6 7 Kd3 Kf6 8 Kd4 Ke7 9 e5.
The player does not seem to have the luck to reach the sophisticated
positions that composers like Rinaldo Bianchetti reached where almost
every square on the board needs chalking.
Nous allons étudier ce finale de Locock. On le trouve dans le
LHE
[
II, p. 114, Nr. 733] mais AC en tire toute la substance
pp.
111-114. C'est l'un des finales qu'utilise AJ Roycroft pour illustrer
cette idée de «
Borderline between artistic and practical endings » dans un article de R.G. Wade [
p. 87]. AC cite le travail de Duchamp et Halberstadt
p. 114 avant de proposer sa solution :
Das praktische Problem und seine geometrische Lösung.
C.D. Locock
British Chess Magazine, Juli 1892
Les Blancs jouent et gagnent 4 + 4
Trait au Noirs =
[+0000.33a1g8]
Le
X représente la
limite pour les Rois. C'est donc à partir de d4 et de f6 que
l'on doit élaborer le système des cases
conjuguées. Plusieurs règles doivent être
respectées :
- règle 1 : la théorie des cases conjuguées ne
vaut que du point de vue du gain ; autrement dit, les Blancs doivent
mettre leur Roi dans le pas de l'opposite ou faire en sorte qu'il ne
puisse pas accéder à la case conjuguée ;
- règle 2 : corrolaire de la règle 1, l'inverse vaut
quand les Noirs sont au trait ; ils font nulle parce qu'ils ont TOUJOURS un temps d'avance ;
- règle 3 : les cases conjuguées doivent être
élaborées pour les Noirs, le tableau étant
complété pour les Blancs. Il peut y avoir plusieurs cases
blanches pour une case noire. Il n'y a jamais qu'une case blanche pour
une case noire car la théorie est élaborée du
point de vue des Blancs.
- règle 4 : quand les pions sont bloqués sur des lignes décalées [ex : XXI], les cases conjuguées ne sont pas orthogonales [ex. XX] et c'est dans ce ces de figure que l'on a plusieurs cases blanches [par recouvrement] pour une case noire ;
Les cases conjuguées de XXI
XXII
On remarque que deux cases noires sont doublement conjuguées : g6 est lié à d3 et à b3 [
en effet, b3 est lié à g8]. De même, h6 est lié à d2 et à b2 [
i.e. b2 est lié à h8]. L'appariement est donc un peu plus délicat à établir que pour
XIX. Quant à c1-b1-d1, ils sont liés à g7-g6-g5 par projection de c3-d3-e3 [
principe de l'opposition à distance].
Ce concept des cases conjuguées est appliqué souvent ; on en trouve un
exemple dans une étude de Kasparyan datant de 1931 [
Etjudy Stati Analizi, p. 18, n° 11a].
IV. le combat de la forme et de l'idée
1.
position : un point de vue
Les oeuvres d'art, à de rares exceptions près, sont
toujours classées : c'est une constante de l'esprit d'effectuer
des comparaisons sur des critères variés qui
ressortissent de la performance. Qu'on le veuille ou non, il est
impossible de se soustraire à la compétition. Même
dans le domaine des Mathématiques, on a institué
l'équivalent du prix Nobel [
médaille Fields]
et des poètes reçoivent le prix Nobel de
Littérature. Toutefois, il n'aura pas échappé
qu'il n'existe pas de prix de cette espèce pour la peinture ou
la musique qui semblent, sous ce rapport, s'avérer d'une
étoffe plus substantielle. Voire ! Qui oserait dire que la
poésie de Mallarmé ou de Saint John Perse n'est pas une
certaine forme de musique qui ne dit point son nom ? Qu'elle
n'obéit pas à des règles qui, en même temps
qu'elles imposent des bornes, n'en font pas moins percevoir des
lointains où l'horizon se dérobe par cela même qu'il est mobile ? Le jeu d'échecs
trouve déjà sa poésie dans les études
artistiques. Et il trouve sa musique dans le problème. Il n'est
pas dans nos intentions de nous livrer ici à un historique du
problème ou même à une exégèse sur
les différentes Écoles. Il suffira de citer
l'École bohémienne et l'École stratégique.
Deux ouvrages font le point en français sur le problème,
malheureusement épuisés :
EA [
Payot, 1950, 1971] et le
Dictionnaire des Échecs de François Le Lionnais et Ernst Maget [
PUF, 1967]. À ces livres, j'ajouterai le
Guide des Échecs de Nicolas Giffard et Alain Biénare [
Laffont, coll. Bouquins, 1993] dont la 8
ème partie est consacrée à la composition échiquéenne [
pp. 913-1403].
On y trouve une mine de renseignements remarquables sur les
thèmes, et de courtes biographies de tous les compositeurs un tant
soit peu notables. À ce sujet, quelle n'a pas été
ma surprise en découvrant ce que pensaient les auteurs d'AC :
«
Son seul défaut reconnu fut la publication sous son nom,
d'oeuvres d'autrui comportant un léger (mais positif)
changement, sans pour autant signaler le nom de son
prédécesseur : une pratique "douteuse"... » [
Guide des Échecs, op. cit., p. 1305]
Voilà qui laisse perplexe... Quand on lit ce qu'écrit AC dans les colonnes de la revue de Roycroft [
cf. supra]
la perplexité s'efface alors pour laisser place au doute et
enfin à la certitude : un vilain mot finit par venir à
l'esprit : la calomnie. Affaire de point de vue, me dira-t-on ? On va en juger :
Si
Rinck avait connu mes recherches sur la théorie de dame contre
tour et pion, il aurait vu aussi cette démolition. Et
voila pourquoi le compositeur de fins de parties artistiques doit
connaître les fins de partie didactiques. C'est dommage pour une
idée aussi belle... direz-vous. Je partage vos regrets et c'est
pourquoi j'ai reconstruit cette étude de la manière
suivante: Voir mon ouvrage précité: No 1819. Et je
profite de l'occasion pour faire deux remarques. La première est
que, dans un cas de ce genre, l'équité commande que, si
l'on cite ma fin de partie, on doit aussitôt après donner
la position exacte de Rinck, afin que le lecteur puisse se rendre
compte de ce que chaque compositeur a apporté dans la
réalisation de la combinaison. Ainsi à chacun des deux,
Rinck et moi-même, revient exactement le mérite qui lui
est dû. Et ce serait léser sûrement un des deux
compositeurs que de se contenter de citer ma fin de partie, en
mentionnant simplement en haut du diagramme: André Chéron
(après Henri Rinck). Ma seconde remarque est une question que je
vous pose. Quand une combinaison aussi belle que celle de Rinck se
trouve démolie, que doit faire le démolisseur s'il est
aussi un compositeur ? II a le choix entre deux attitudes, et seulement
deux. Ou se contenter de son travail de démolition, et alors la
belle combinaison retourne au néant, ce qui
est dommage pour le monde des échecs. Ou
reconstruire correctement l'étude démolie, en cherchant,
si c'est possible, et par surcroît, à l'améliorer
encore.
EG, I, 3 pp. 38-39
Ce n'est pas tout. Quand on consulte les ouvrages d'AC [
cf. supra], on remarque que l'auteur cite
TOUJOURS l'original et accompagne ses commentaires des mots
fassung [
amélioration],
urdruck [
original]
et que, en somme, en aucun cas, on ne saurait l'accuser d'une «
pratique douteuse ». Un homme de l'envergure intellectuelle telle
qu'AC qui a écrit un ouvrage en collaboration avec Émile
Borel [
Théorie mathématique du Bridge, Gauthier-Villars, Paris, 1940],
à qui l'on doit encore un traité de versification, ne
saurait s'abaisser à des manoeuvres de piraterie gratuite. Voici
d'ailleurs l'étude évoquée par AC et reconstruite d'après Rinck [
sic, cf. supra II].
André Chéron
Journal de Genève, 22 janvier 1957
Les Blancs jouent et gagnent 3 + 4
[+4400.01c3a8]
XXIII
Cette étude se trouve aussi dans
2545 [
Trapping pieces with other forces, 5, Queen and Rook versus Queen and Rook (or Bishop)], p. 523, n°2518. GK écrit :
«
But A. Chéron proved that after 3... Rxh6! 4. Qxf7 Rc6 Black is saved. That is what prompted him to correct H. Rinck's endgame study. »
Mais comme nous l'avons vu supra [
II], l'étude de Rinck n'est pas démolie par
4... Rc6.
Sur le chapitre des livres, on peut citer entre autres [
au format Acrobat] deux ouvrages sur les
champions de l'École bohémienne : Josef Pospisil
(1861-1916) et
Miroslav Havel [
Kostal]
(1881-1958). Avec ces deux compositeurs, on peut dire que le
problème entre, à l'instar de la musique, dans sa phase baroque. L'École stratégique
regarde, elle, plutôt du côté de la période classique - surtout avec AC - à cause de la carrure
où se met en place le thème, carrure qui se ressent, d'une
certaine manière, du procédé formel au
détriment de la liberté. Liberté
que l'on sent à nulle autre pareille dans les compositions de
Miroslav Havel :
Miroslav Havel
Romanleser, 1900
#2
4 + 2
[+1140.00a1c2]
Deux Coups [
DC] basé sur l'idée de blocus, ce problème apparaît in
Bohemian Garnets édités par Alain C. White, dans la fameuse collection des
Christmas Series, en 1923 [
p. 22].
Cette position paraît à première vue d'une grande
simplicité : elle cache un mécanisme d'une redoutable
efficacité basé sur le mot
BLOCUS : autrement dit, un
coup [
une clef] qui n'est
pas une menace. Voilà qui fait mentir Nimzovitch quand il
affirme qu'une menace est plus forte que son exécution [
anecdote rapportée lors d'un tournoi de New York en 1927, cf. Dictionnaire des Échecs, p. 270]
: l'exécution vient ici sans menace ! C'est là l'oeuvre
d'un maître, pour laquelle on donnerait bien cent
problèmes... F. Le Lionnais appelait cette sorte de position des
«
problèmes à dommages initiaux complets » [
Dict. Échecs, p. 42]. Expression nous incitant à faire de nouveau comparaître le poète :
«
Comment, sinon parmi d'obscures
Épouvantes, songer plus implacable encore
Et comme suppliant le dieu que le trésor
De votre grâce attend ! Et pour qui, dévorée
D'angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée
Et le mystère vain de votre être ? » [
Mallarmé, Hérodiade, 1864-1867]
Qui irait chercher telle mélancolie dans un problème d'échecs ? Alors qu'il suffit de consulter les
Tablebases
de Nalimov pour que la solution apparaisse, sèche, sans
âme, vide de sens sinon de raison. La solution, la voici,
rêche comme une mauvaise toile, en 2 coups, comme il se doit :
1. Rg4, Be2 2. Qb1#. Au lieu qu'il faut voir les essais (6) et surtout, le mat pur dans la variante : 1. Rg4, Kb3 2. Qxd1#. Il n'est pas difficile de réaliser comme un
tuilage des vers de Mallarmé : il apporte ici une clarté
à laquelle les amateurs ne peuvent pas rester insensibles. Un
coup sans menace : n'est-ce pas là de l'obscure épouvante
où la suite montre que la « lumière sort par soy-même des ténèbres » pour remployer le titre d'un grand classique de la littérature alchimique [Lux Obnubilata de Crasselame]. Quant à la splendeur ignorée de l'être, c'est du corps même du problème [nous ne disons pas sa solution]
qu'il s'agit : un problème d'échecs n'est pas une
devinette. C'est tout autant une représentation formelle qu'une oeuvre d 'art. Un
problème apparaît ainsi comme une sorte de pierre
précieuse qui gît sous une gangue [la position initiale]. La clef représente cet instant magique que nous avons déjà évoqué [cf. supra] au sujet des études artistiques.
2. positions en perspective
Il est des problèmes qui abondent en variantes. Le traitement de
ces variantes représente l'une des caractéristiques des
Écoles. Ainsi, l'École bohémienne ne recherche
pas, stricto
sensu, de variante principale, mais vise à un idéal de
perfection dans tout l'éventail des réponses. L'art du
compositeur réside alors dans le fait d'élaborer une
position où la clef - véritable LA de la
partition - fait résonner l'échiquier tout en faisant ressentir
toute la stabilité de l'édifice. L'impression
est alors celle d'une vue en perspective où sont
surimposés deux systèmes rappelant étrangement les
Répons de la Musique ancienne. Ainsi, le répons est
constitué d'une première partie, relativement
ornée, où il est aisé de retrouver les Garnets
d'Alain C. White. Bien sûr, ces ornements correspondent aux
variantes. La seconde partie, le verset, est plutôt de nature
mélismatique : il s'agit des « réponses » des
Noirs, brèves en général, mais dont la
multiplicité crée l'illusion de longueur propre au
mélisme. Nous restons en Bohème avec le problème suivant :
Miroslav Havel
Obrazkova Revue 5 mars 1900

#3
5 + 9
[+1087.04h8f5]
XXV
Il n'y a pas moins de 11 essais [le
mot essai a été introduit par le problémiste Brian
Harley pour désigner une fausse clef; l'essai est au
problémiste ce qu'un réactif est au chimiste : selon que
du papier de tournesol vire au bleu ou au rouge, l'opérateur
sait qu'il a affaire à une base ou un acide. Eh bien ! Le
problémiste, avec l'essai, réalise souvent un dommage
blanc qui en constitue l'intérêt principal et le met sur
la piste de la clef. En outre, l'essai a une vertu esthétique
indiscutable car il prépare souvent - comme des pré
échos - les variantes qui résultent de la clef. L'essai
introduit ce que l'on appelle le jeu apparent : le trait est
passé aux Noirs et certains coups comportent des dommages
permettant aux Blancs de donner le mat en n-1 coups sur un
problème en n coups. Aussi bien le solutionniste, notre
essayeur, doit-il s'aviser d'examiner le jeu apparent d'un
problème : c'est là, bien souvent que gît la clef,
moyen d'enlever la gangue où se terre le joyau.] et 22 réponses à la clef. Dans Bohemian Garnets, Havel ne donne que la solution suivante : 1. Bh4! Bc1 2. Ne7+ suivi de 3. Bd5# ou : 1... d6 2. Qh3+ ou 1... Ke5 2. Nc7+ suivi de : 3. Qe5# ou 3. Bf6#. La clef 1. Bh4! est ampliative [elle dégage le champ royal en e5] et ne crée aucun dommage. Le mat est économique simple [chaque figure des Blancs participe au tableau de mat : c'est l'idéal de l'École bohémienne]. À noter la variante 1... Nd6 2. Ne7+ suivi de 3. Bd5# : elle comporte une obstruction [2...Nd6 constituant un dommage] et un mat modèle [économique
et pur : on dit qu'un mat est pur quand chaque case autour du Roi noir
est contrôlée par une seule pièce blanche et/ou
occupée par une pièce noire. C'est là encore une
situation cultivée dans l'École bohémienne].
Il est d'autres problèmes où la simplicité des
variantes n'est là que pour mieux mettre en valeur la richesse
thématique : exemple d'une manoeuvre thématique connue en
allemand comme Beugung
ou aiguillage. Dans cette pièce, ce sont les Noirs qui donnent
le spectacle : à une menace blanche correspond une ou plusieurs
parades noires dont l'une, malheureusement, va s'avérer
inefficace ou dont l'efficacité va se trouver gâtée
des suites d'un dommage.
A. Grunenwald
La Bataille, 1945

#5
2 + 9
[+0346.04c1a1]
XXVI
Ce problème est une illustration parfaite du
principe de l'avant plan et de l'essai thématique, à
cause du nombre réduit des Blancs. Le

se comporte comme un véritable chef d'orchestre qui va exiger
des musiciens l'exécution d'un passage où le triton -
diabolus in musica - formera dissonance en produisant un dommage par une interférence limite [
obstruction par le
en f3 sur la case critique]. Cependant que le

va progressivement retrouver sa case d'origine [
mouvement contraire et rétrograde : canon dit à l'écrevisse].
Ce mouvement pendulaire porte le nom de
switchback. F. Le Lionnais voit dans ce thème d'obstruction
l'équivalent d'un Romain. Peut-être la présence du
«
rectangle romain » [
a4 - d8 - f6 - c3] n'y est-elle pas étrangère. Quoi qu'il en soit, AC donne la définition du Romain en ces termes :
«
c'est la périforme du rejet noir forcé, ou de l'écart blanc volontaire. » [
EA, pp. 104-105]
Pierre Biscay (collection l'Échiquier, 1933)
Le terme périforme a été introduit par Pierre
Biscay (1905-1969) pour définir de façon univoque les
déviations stratégiques d'une pièce. En
l'occurrence, la périforme est l'exécution d'un
thème identique [
i.e. la ligne thématique, cf. infra]
par une pièce qui atteint cette ligne après une
déviation. Nous voyons que les conditions du Romain ne sont pas
réunies dans le
XXVI en dépit de la déviation [
elle ne résulte point d'un écart blanc volontaire bien qu'il y ait rejet noir forcé par 2... Rf5 après 2. Bc7 ; et le thème est bâti sur l'obstruction de f3]. F. Le Lionnais donne une définition du Romain qui nous éclaire davantage :
«
C'est cette transformation d'une parade sans dommage en une parade avec
dommage qui caractérise essentiellement le Thème
romain... on appelle parfois "Romain de bas étage" la
périforme de l'écart noir forcé. » [
Dict. Échecs, p. 337]
Le problème souche - anticipé toutefois de Kidson en 1858
- est attribué à Kohtz et Kockelkorn.
J. Kohtz et C. Kockelkorn
Deutsches Wochenschach, 1905
#4
6 + 2
[+1041.20a4c3]
XXVII
Kohtz (1843-1918) et Kockelkorn (1843-1914) composèrent en
collaboration la quasi-totalité de leurs problèmes. Leur
ouvrage fondamental est
Das Indische Problem [
Postdam, 1903] qui fonde l'École stratégique [
ou nouvelle École allemande]. L'essai
1. Qe2? Bg5! est suivi de
2... Bxe3! interdisant le # en c2 [
3... Kxd4 et pas de #]. La clef
1. Nd6! provoque une déviation du

sur la diagonale
d6-h2 rendant encore possible la parade :
2... Bf4.
Mais les Noirs ont à présent un temps de retard : la
parade entraîne donc non seulement un dommage, en l'occurrence un
rejet noir forcé [
le
change de diagonale], mais rend encore possible
2. Qe2! avec # en e5 après
3... Kxd4.
Le nom du thème, le Romain, vient de ce que ses auteurs le
dédièrent à A. Guglielmetti, alors
président de la Fédération italienne
d'échecs (Rome). AC donne les remarques suivantes dans l'analyse
du Romain :
1.
— Si la menace de mat est le moyen de contrainte par excellence,
il ne faut pas oublier que ce n'est pas le seul. Il y a encore
l'échec et le zugzwang. Dans ces cas rarissimes, la ligne
thématique sera la ligne comprenant les cases d'arrivée
de la pièce thématique lorsqu'elle répond au
même moyen de contrainte n° 2 dans l'essai thématique
et dans la solution.
2. — La solution d'un Romain comprend toujours deux coups
consécutifs de la pièce thématique. Le premier de
ces coups est, par définition du thème, un rejet, et
constitue l'avant-plan du Romain. Le deuxième coup est
parallèle et analogue à la parade efficace de l'essai
thématique. Toutefois, ce parallélisme
géométrique, qui est constant quand la pièce
thématique est un Fou ou une Tour (c'est-à-dire dans la
presque unanimité des Romains), peut ne plus exister quand la
pièce thématique est une Dame.
3. — Quelle que soit la pièce thématique, les
deux cases qu'elle viendra occuper pour répondre efficacement au
moyen de contrainte n° 2 (cases g5 et f4. dans le XXVII), et la case sur laquelle s'exercera alors son action (é3 dans le XXVII) devront toujours se trouver sur la même ligne
(la ligne thématique). Nous entendons ce mot ligne
dans son sens échiquéen de droite qu'une Dame peut
parcourir. Ainsi f4—b2 n'est pas une ligne.
4. — Pour qu'un Romain soit logique et pur de but, il faut, en
prenant comme exemple le 64, que Df2—é2 (coup initial du
plan principal, moyen de contrainte n° 2) soit jouable au premier
coup, que la menace qu'il comporte soit parée et parée
seulement par Fé7—g5 dans l'essai thématique, etc.
5. — Malgré les apparences, ne sont pas des Romains tous
les problèmes où la menace de mat n° 2 n'est pas
parée, et où par conséquent le mat final
s'identifie avec le mat n° 2.
EA, pp. 106-107
3.
le Romain dans l'étude
Avant de donner un exemple de Romain dans l'étude artistique, je
ne crois pas inutile de revenir sur la définition du Romain dans le Problème car
celle qu'en donne AC est, pour ainsi dire, idéalisée
comme cela arrive souvent avec le grand analyste français.
J'emprunterai une définition plus accessible à Thomas
Taverner (1856-1928) :
«
The
“Roman” theme, which, by the sacrifice of a White piece,
takes away the defensive power of one or more possible capturing
pieces, is shown in 239. » [
Chess Problems Made Easy, Introduction, Daily News, London]
Taverner fait allusion à un problème de Kohtz et Kockelkorn dont voici le diagramme :
#3
6 + 9
[+1537.23h7c7]
XXVIII
La solution est :
1. Qe2! avec, entre autres, deux variantes :
1... Rxe2 [
empêchant 2... Rg6] ou
1... Bxe2 [
empêchant 2... Ba4]
2. Nc5 [
prévenu par 2... Rg6!] ou
Nd6 [
prévenu par 2... Ba4!].
Je vais d'abord exposer une superbe position qui se trouve dans
EG [
II, 27 n° 1439, p. 311]. Cette étude rappelle
VII car il s'agit de la lutte -
in fine - de deux pièces mineures contre Tour et Fou.
Dmitry Fedorovitch Petrov
1st Place, Roman Theme, VI U.S.S.R. Team Championship 1968-9
Les Blancs jouent et font nulle 6 + 7
[=0342.24g2c1]
Il y a deux variantes principales
1. Nf5! et
1. exf7
qui conduisent à des sortes d'études imbriquées
qui vont jusqu'à des fins de partie théoriques du type :

contre

+

[
pion h].
La variante principale conduit à un blocus extraordinaire. Si je
devais reprendre l'analogie musicale sur laquelle j'ai
déjà brodé [
cf. supra VII],
je dirais que nous assistons à un poème symphonique sur
le thème du Titan aux pieds d'argile. Le combat fait rage des
deux côtés avec une symétrie qui va s'installer
à la colonne f. L'aspect dynamique de la position s'exprime
verticalement sur cette colonne. Après la réalisation du
thème ce premier aspect s'effondre après un paroxysme
rappelant un
fortissimo d'orchestre. Un second aspect survient alors,
s'opposant au précédent, qui résulte de la
cristallisation de la position : un point d'orgue apparaît. La
seule critique que je formulerai est que d'un Romain, c'est moins
l'idée que la position qui nous est offerte : nous avons
affaire, en quelque sorte, à un théâtre d'ombre.
après 7. Qf4+
XXIXb
On remarque que l'on retrouve la position caractéristique du Romain
XXVIII après
1. Qe2!.
Mais où est donc le Romain ? Nous saisirons mieux la
subtilité en rappelant la définition que donne F. Le
Lionnais du thème : la transformation d'une parade sans dommage
en parade avec dommage. Mais au lieu que dans le Problème, nous
avons un avant-plan, dans l'étude celui-ci est absent. Le tour
de force de Petrov est donc d'avoir fait coïncider le rejet noir
forcé et l'écart blanc volontaire, par
7. Qf4+. Les Noirs répondent-ils par
7... Bxf4+, les Blancs provoquent par
8. Kg2!! un blocus [
1er dommage] en liaison avec la déviation du

en f4, seul dégagement possible pour la

; répondent-ils par
7... Rxf4+, les Blancs provoquent une attaque double par
8. Nd3+ [
2ème dommage]. Le jeu d'essai est trouvé dans la variante
1. exf7 après
6... Rxf1? [
voir jeu]. Si les Noirs cherchent à se tirer d'embarras en jouant
3... Be5 [
cf. jeu], on aboutit à une finale théorique nulle {
+
h contre
+ 
}.
À côté de cette déviation typique, on
peut trouver une autre variété, telle que dans le
diagramme suivant où le dommage provient d'un écart noir forcé [
il
s'agit d'un des quatre types de déviation. Deux sont utiles
(départ, postage) et deux nuisibles (écart, rejet)]. Il s'agit d'une étude de Dobrescu [
né en 1933, Juge international pour la composition en 1958, puis MI en 1980 et GMI en 1989] qui a publié avec Nestorescu
Studii de Sah en 1984 . Elle figure dans
EG [
I, 8, p. 216] sous le n° 299.
Emilian Dobrescu
3rd Prize, Italia Scacchistica, 1965
Les Blancs jouent et gagnent 5 + 3
[+0300.41d8a6]
XXX
La déviation romaine apparait à
3... Rxd5 et crée un dommage qu'a décrit le juge Bondarenko :
«
A
successful Roman theme study, in which bR is lured from 4th rank to 5th
so that it cannot occupy b-file. W's play is ingenious and is enriched
by two tries. » [
EG, op. cit.]
Les deux essais évoqués par le juge du tournoi ont trait au postage [
i.e. à l'effet utile résultant de l'arrivée d'une pièce thématique sur une case] de la

en b4 dans les variantes :
2. Kc7? et
2. Kc8? où la position suivante aboutit à la nulle.
après 4... Rb4!
XXXb
Décidément, on mesure bien l'apport extraordinaire de
l'École stratégique au domaine de l'étude
artistique. C'est, je l'ai dit, le Problème indien qui fut
à l'origine de tout le mouvement qui devait conduire à
l'époque moderne. De ces écoles et de ces styles qui ont
fleuri à partir de 1880, trois tendances vont se dessiner qui ne
feront, d'ailleurs, qu'illustrer par leurs caractères, ce qu'il
est convenu d'appeler en Musique, dans l'art de
l'interprétation, le « style ambiant ». C'est citer
près de nous :
- l'École bohémienne, fondée par Jan Dobrusky
(1853-1907), illustrée par Josef Pospisil (1861-1916) et le
Pater Karel Traxler (1866-1936) ; elle trouvera son Mozart en Miroslav
Havel dont j'ai déjà parlé [XXV] ;
- l'École américaine ou école dite des tasks,
illustrée par Joseph Wainwright (1871-1902), HW Barry
(1878-1933) et Alan C. White (1880-1951) qui publia 44 volumes de
problèmes entre 1905 et 1936, connus comme la collection Christmas Series, et à laquelle appartient (vol. n°29) les Bohemian Garnets avec 500 problèmes de Havel. [un
task est une sorte de record mettant en jeu des promotions ou des sous
promotions en série, etc. qui paraissent du domaine de
l'impossible] ;
- l'École du Good Companion, qui se rattache aux deux autres par l'étude de certains dommages noirs [demi-clouages, déclouages, échecs croisés] et blancs [blocus complets à mat changés, etc.] combinant ainsi l'aspect stratégique et l'aspect aventureux.
- Il resterait à évoquer les Échecs
féeriques ou hétérodoxes mais, ne me sentant
aucune attirance pour cette variété y compris le mat
inverse, je laisserai à d'autres, plus instruits ou plus
doués, le soin d'en parler.
AC, dans son analyse du Romain, examine plusieurs études proposant des modèles du genre [
EA, op. cit., pp. 104-115].
De toutes ces positions se dégage peut-être un diagramme
de Mattison. Hermann Mattison (1894-1932), trop tôt disparu, a
composé de superbes études réunies dans
Mattison's Chess Endgame Studies
(1987) par T. Whitworth. Raffinée, son oeuvre tient à la
complexité de solutions que ne reconnaît point l'examen
rapide de positions « simples ».
H. Mattison
Chakmatny Listok, 1928, 1er prix
Les Blancs jouent et gagnent 5 + 3
[+0331.30e1h8]
Dans
XXXI, les Noirs doivent s'opposer à la
promotion de a6, entreprise d'autant plus problématique que a6
est lié à b5. Et d'autant plus ardue que le

est à l'opposé du combat. Le salut ne pourra donc venir que du

; autant dire que nous assisterons à une lutte de position entre

et

. Quant au

, il trouvera en d2 un abri sûr contre les assauts de la

. Comme on voit, dans
XXXI, le rôle des monarques est réduit à celui de véritables
Rois Fainéants,
cantonnés qu'ils sont dans leur palais. La déviation
romaine résulte de la combinaison d'un rejet noir forcé
du

en c5, créant une obstruction pour la

qui ne peut venir faire
† en c1, l'ancienne parade qui assurait la nulle [
essai thématique]. Voici ce qu'illustrent les deux vignettes suivantes :
après 8. Nc8!
déviation romaine
XXXIb
|
après 6. Nc8?
essai thématique
XXXIc
|
Le

,
initialement sur la diagonale h8-a1 [
coup anticritique 7... Bd4!,
cf. XXXIc] sera dévié sur la
diagonale f8-a3 où il va obstruer la colonne c [
rejet noir forcé 6... Bc5, cf. XXXIb]. Je vais à présent donner un exemple de Romain démoli. Le diagramme apparaît dans
EG [
II, 27 p. 311, n°1440].
Il s'agit d'une étude de Leonard Ilich Katsnelson (né en
1936) qui est MI pour la composition depuis 1988. Cette composition
m'intéressait pour deux raisons :
- le n°27 de EG
où elle figure est incomplet dans le site qui héberge la
collection ; manquent les pp. 308-309 et 312-313 qui renferment,
hélas, les études n°1441 jusqu'au n°1448
dévolues au thème romain... Il manque aussi les solutions
;
- dans le n°61 de EG [IV, 1980, p. 321],
AJ Roycroft donne une solution qui ne convainc pas. Il m'a donc
semblé faire oeuvre utile en donnant une analyse
détaillée de la position.
Il convient d'abord de revenir quelques instants sur cette notion, si importante dans l'étude artistique, de
LOGIQUE sans laquelle, en même temps que l'
IDÉE, rien n'est possible. C'est donc par une étrange coïncidence que le n°61 de
EG,
non seulement donne une solution au n°1440 que l'on croyait perdue,
mais aussi permet, grâce à un article de Vladimir Pachman,
d'approfondir cette notion de logique structurelle de l'étude.
Voici un premier extrait de l'article :
Among the ideas which studies have adopted from problems are the principal values esteemed by the
Bohemian School of composing, namely the ideas of purity of checkmate, purity of stalemate, and
echo-effects. These values are well known. Less known in the world of studies is the "Logical School" of
chess composition, which can offer just as much.
Pachman (1918-1984) fut nommé juge pour la composition en 1956,
MI en 1960 puis GMI en 1976. Il a écrit, en particulier,
Šachová Úloha (1953) [
dans lequel on trouve de nombreux problèmes de l'Ecole bohémienne ; l'ouvrage est disponible sur le site : http://web.telecom.cz/vaclav.kotesovec/links0.htm#ebooks] et
Vybrané šachové skladby
(1971) contenant plus de 330 compositions. F. Le Lionnais le
considère comme l'un des meilleurs compositeurs de sa
génération. Je ne résiste pas au plaisir de donner
ce problème, type même de l'intrusion de
l'hétérodoxie dans le jeu orthodoxe...
Vladimir Pachman
Ceskoslovensky sach, 1950
#2
4 + 2
[+4200.00e1h1]
La solution n'est pas dépourvue d'humour :
1. Qb7! suivi de
2. O-O-O#.
Comment, en effet, ne pas ranger ce problème dans le domaine
extraordinaire des Échecs féeriques ? Certes, le grand
roque est parfaitement orthodoxe mais qui est prêt à
admettre un tel coup à ce stade ? Il est vrai que nous
contrevenons à la règle fondamentale du problème :
il ne respecte en aucune manière l'esprit de la partie.
Règle fondamentale, élémentaire, qui trop souvent
oppose les tenants de la partie jouée à ceux de la
composition [
cf. supra AC]. Mais chacun oublie alors deux choses non moins élémentaires :
- la partie et la composition sont complémentaires ;
- la composition est la clef qui fait entrer le joueur d'Échecs au pays des merveilles [je
reprends le titre du livre posthume d'AC, publié en 1982
où il dresse l'analyse des problèmes avec record - les tasks - sur plus
de 300 p.] ;
Et par «
pays des merveilles
» , il faut entendre la combinaison logique éveillant le
sentiment esthétique. À cet égard, il est curieux
que F. Le Lionnais qui était l'un des mieux placés pour
parler du
BEAU dans la composition, n'en ait parlé que pour la partie [
il est vrai qu'il a écrit un ouvrage complet sur le sujet : les Prix de Beauté aux Échecs, Payot, 1970]
: la combinaison logique, dans la partie, résulte dans la
quasi-majorité des cas d'un jeu fautif. Où alors se situe
la beauté ? Et ne devrait-on pas la ranger dans le substitut de
l'exécution ? Radicalement assemblées dans le monde
de la forme, les combinaisons logiques se trouvent heureusement
ventilées dans le monde de l'
idée. Et l'Idée, par
bonheur aux Échecs, n'appartient pas à un seul homme. De
l'idée au style, il n'y a qu'un pas, mais ce sera l'objet d'une
autre section [
voir à partir de la section II]. En dehors des idées de mat pur [
AC y était très sensible] ou de pat pur, ce sont les idées logiques de type combinatoire qui ont aussi tenté les compositeurs.
Composing
in the 'logical' manner implies two (or more) manoeuvres linked in such
a way that they form a notional, or 'logical' whole. The linking of the
manoeuvres can be realized in two fundamentally differing ways, giving
the two distinct types of logical combination, which we shall call here
the "Preparation" Type and the "Choice" Type.
Pachman emploie les mots
preparation et
choice : c'est mettre en exergue indirectement la notion d'avant plan d'où découle celle de thème [
mais
une idée peut-être athématique : simple combinaison
logique, concept d'unicité de la solution, positions
semi-didactiques, etc.]. Nous avons vu que le thème,
concept fondamental du Problème de l'École
stratégique, peut être injecté dans l'étude.
C'est là où nous touchons du doigt la différence
fondamentale entre le Problème et l'étude [
cf. supra XXXII le DC de Pachman]. En parodiant Réti, on peut considérer en effet que le Problème est une «
position invraisemblable avec contenu extra-surréaliste » [
cf. supra 1, 2]
là où l'étude présente une position
possible quoique assez peu vraisemblable il faut en convenir. Et de la
dialectique qui s'ensuit entre l'avant plan [
stratégie] et la réalisation du thème [
tactique] naît le concept de pureté de
but :
A
logical combination is worthless unless it is pure in aim (German:
zweckrein), sometimes called economical in aim (German:
zweckflkonomisch). This requirement means the application of the
principle of economy to motives. There is a classic definition, due to
Stefan Schneider: economy of aim is present when a manoeuvre carries
out n aims, each one of which is necessary to the determination of that
manoeuvre.
En Musique, on emploie le terme
durchkompöniert pour signifier que chaque note est thématique [
littéralement :
composé de bout en bout, c'est-à-dire pensé d'emblée
comme un discours organisé, sans répétition factice : fugue, thème dodécaphonique ou sériel] ou encore qu'un mouvement est structuré en sorte qu'il y ait une stricte économie [
la musique de chambre de Brahms en est un exemple].
Eh bien ! Aux Échecs, la combinaison logique ou
thématique obéit à une rhétorique semblable.
Stefan Schneider (1908-1980) que cite Pachman est un problémiste
autrichien [
spécialiste des multi-coups logiques, MI 1974]. Pachman cite ensuite des exemples de Romain et AJR redonne quelques exemples remployés du n°27 de
EG. J'en viens à présent au n°1440.
Leonard Katsnelson
2nd Place, Roman Theme, VI U.S.S.R. Team Championship 1968-9
Les Blancs jouent et gagnent 7 + 3
[+3041.40e8a2]
AJR propose la variante suivante :
1. Kf8 Qb4+ 2. Kg8 Qxh4 3. Kh7 Qe7 4. Kh8 Qe5 5. Bd4 Qxd4 6. Kh7 Qd7 7.c8Q Qxc8 8. g8Q+ wins. Hélas,
2... Qxh4 ? est fautif : les Noirs ont deux coups meilleurs à leur disposition :
- 2... Qf4 ?!,
- et surtout : 2... Be6+! qui permet d'obtenir la nullité [voir jeu].
C'est dommage pour l'étude car la combinaison romaine est superbe et je ne résiste pas au plaisir de la montrer :
après 5. Bd4!!
rejet noir forcé
XXXIIIb
|

après 7. Qd7
Holzhausen
XXXIIIc |
La prise du

crée un rejet noir forcé de la

en d4 [
déviation romaine]. Les Blancs déclouent g7 par
6. Kh7! et les Noirs jouent
6... Qd7 qui est forcé [
clouage de g7]. Un nouveau thème est introduit par :
6... Qd7 [
case critique] qui consiste en un Holzhausen [
interception
entre pièces à même marche, obtenue sans sacrifice
sur la case critique, ce qui est bien le cas ici]. Ce faisant, la

[
pièce interceptante] crée un dommage en obstruant la diagonale c8-h3 du

.
Le mécanisme du Holzhausen rejoint celui du Plachutta à
ceci près que dans ce dernier il y a sacrifice sur la case
critique [
le sacrifice du
a lieu en d4, la case critique étant en d7]. Walther von Holzhausen (1876-1935), problémiste de grand talent, est l'auteur de
Logik und Zweckreinheit in Neudeutschen Schachproblem [Berlin & Leipzig, 1928, de Gruyter, Lwd. 8°] où il expose pour la première fois la théorie fondamentale de la pureté de but [
cf. supra].
4.
Structuration non contrainte du multicoups indéterminé
Nous devons remarquer la parenté que l'on n'a pas toujours
comprise ainsi, entre l'étude artistique et le problème
logique qui, par définition, est en plus de DC. L'étude
peut ainsi être intégrée dans le cadre des
multicoups (in)déterminés où le but devient la
résolution d'une position structurante à trois phases :
- la pré-crux ;
- la crux ;
- la post-crux.
Les mélomanes auront reconnu ici les caractéristiques
anatomiques d'une sonate de Scarlatti [
Ralph Kirkpatrick, Domenico Scarlatti, M&N, JC Lattès, 1982]. Je vais montrer l'analogie
étroite et singulière qui se manifeste, de façon
numineuse oserais-je dire, entre une étude d'échecs et
une sonate pour clavecin. Quand on pose le regard sur une étude
de première grandeur - je veux parler du joueur moyen certes,
mais non moins de l'amateur authentique de fins de partie - force est
de constater que, à la différence d'une étoile,
l'on y voit goutte ! Et en général la difficulté
de la résolution participe du prix d'une composition. Oh certes,
peu. AC a défini dans ses
EA [
p. 13]
les critères objectifs de cette difficulté et d'abord
celle qui découle de la subtilité de la solution et du
nombre des variantes mais il ne faut pas oublier qu'AC parle avant tout
du Problème logique [
i.e. plus de DC]
et non de l'étude artistique quoique les règles qu'ils
énoncent restent valables. En dehors de ce cas précis, la
difficulté n'est pas considérée comme la
qualité majeure d'une étude ; toutefois l'on ne saurait
nier que l'étude peut tirer une partie de sa complexité
du nombre de pièces engagées et de la
variété des figures qui combattent. C'est d'ailleurs
là que l'on reconnaît souvent les qualités de
l'étude artistique de premier plan, de celle où excellent
un Troitzky, un Kasparyan, un Rinck ou encore un Bron. Cette
complexité ajoute autant de pièges pour le compositeur
qui doit examiner de nombreuses variantes [
qui
restent dans ses tiroirs : voyez par exemple les dix pages d'analyse
que donne AC pour l'une des études qu'il considère comme
de ses meilleures, in LHE III, n° 1863, pp. 264-274, analyse qui bien entendu ne représente que la partie émergée de l'iceberg]
et le moindre oubli, la plus petite chausse trappe, peuvent ruiner et
l'étude et la belle combinaison. Pour résumer, les
éléments intervenant dans la résolution et/ou la
correction d'une étude sont :
- la clef qui doit être unique ;
- la variante principale qui amène la combinaison logique ;
- la correction de la variante principale et des variantes qui en dérivent ;
- le jeu après la combinaison logique quand les forces en présence sont réduites [l'usage des Tablebases de Nalimov est radicale pour les positions <= 6 pièces.]
La clef de l'étude peut être comparée à
l'ouverture d'une sonate. Autant dans une sonate, elle annonce la
tonalité principale, autant dans une étude elle
prélude à l'aspect positionnel ou « brillant
» qui va prévaloir. La variante principale est à
l'image de la pré-crux : elle se dirige vers la combinaison
logique en préparant l'activité des pièces qui
vont « jouer » le thème. La post-crux résulte
nécessairement de la combinaison logique, à
matériel égal ou plus souvent réduit. La crux
EST la combinaison logique où culminent les tensions directes [
matériel thématique] ou indirectes [
matériel de correction] : ces tensions se réduisent soit par domination [
blocus total, dommages positionnels] soit par élimination [
demi-clouages, dommages matériels].
La différence fondamentale entre le Problème et
l'étude vient alors de l'énoncé : le
Problème orthodoxe se termine par le Mat au lieu que
l'étude se termine quand on estime, au vu des forces
engagées et/ou de la position, que le gain est acquis par les
Blancs ou que la nullité est inévitable. Dans une sonate
de Scarlatti, la pré-crux désigne un passage qui se
dirige toujours vers la tonalité conclusive [
mais ce n'est ni une continuation au sens de la Sonate classique ni même une transition]
; la post-crux réalise une cadence dans la tonalité
conclusive ; quant à la crux, elle désigne l'expression
de la relation d'équilibre ou de complémentarité
entre les moitiés de la sonate et cette relation ne
s'établit pas toujours au milieu chronologique de la sonate, ce
qui est l'un des points qui nous intéressent dans ce
développement. De ce que je viens de dire, il résulte que
l'avant plan de la combinaison logique - quand il est possible dans
l'étude - va dans le droit fil de ce que Kirkpatrick
définit comme pré-crux. Pourquoi ? Une étude
artistique est - Réti l'a écrit - une position de fin de
partie à contenu extraordinaire. Il est possible de dire plus :
c'est une fin de partie qui contient en puissance une
singularité, qui est la représentation esthétique que l'aperception se fait de la
combinaison logique. En pré écho de ce moment unique se
manifeste une préparation où l'on peut trouver un point
de jonction, en Musique, avec l'évolution d'une tonalité.
Évolution qui, nécessairement, ne peut aller que dans un
sens conclusif [
la fixation du Roi noir, pour l'étude, qui se trouve saisi comme le sulphur (1, 2, 3) des alchimistes dans le bain mercuriel].
Conclusion où l'on est obligé de voir une
évolution de la flèche temporelle qui a fort à
voir avec celle d'une mélodie [
un problèmiste n'a-t-il pas écrit un České Melodie,
collection de problèmes du Bohémien Josef
Pospíšil ? Ouvrage intégré dans les Christmas series d'Alain C. White, n°6, 1908].
Je vais, pour illustration, donner une oeuvre de Vladimir Akinovich
Bron (1909-1985), GMI pour la composition en 1975 et JI en 1956. Bron
nous laisse un Izbrannie Etyudy i Zadachi [Physiculture and Sport, Moscow, 1969] contenant 160 études et 90 problèmes.
Vladimir Bron
Galitzky Memorial Tourney 1965, 1st Prize

Les Blancs jouent et gagnent 5 + 5
[+0440.22g1e1]
XXXIV
Ce diagramme apparaît dans
EG [
I, 1, n°7, p. 4] et dans AC [
LHE, IV, Nr. 2104, p. 318], in
Turm und eine leichte Figur gegen Turm und eine leichte Figur. C'est, là encore, l'une des dernières études qu'AC a dû intégrer dans la 2
ème édition [
Berichtigungen zu Band I, 1970] de son traité. Lutte pour la promotion du

, vieille histoire... et combat de

- le Mat du
Tarot - qui vont
stricto sensu
s'opposer corps à corps. Véritable lutte de gladiateurs
profitant d'une variation sur le thème du Romain ! Ce n'est pas
moins de trois déviations romaines que le

va proposer à son opposite ; celui-ci, à trois reprises, va refuser le rejet [
Romain blanc] pour trouver le salut par l'écart volontaire. La combinaison est résumée sur le diagramme suivant.
La même manoeuvre est reproduite trois fois par les Noirs qui proposent aux Blancs un rejet [déviation romaine] ; à chaque fois, les Blancs répondent par l'écart volontaire du
: il y a donc 2 coups anti-critiques [
c5 et
b6] en réponse à trois coups critiques [
e5,
e6,
c7] définissant la ligne thématique.
En appliquant l'analogie musicale, il vient :
- pré-crux = 1. Bd4 Ra2 2. a7 Kxe2 3. Rh8 ;
- crux = 3... Be5 4. Re8 Kd3 etc. jusqu'à 8... Kb5 [correspond à 4 sur XXXIVb];
- post-crux = à partir de 9. Bd4 jusqu'à 12. Bb6 ;
Il s'agit là de l'élément thématique essentiel, de l'
IDÉE
qui donne corps à l'étude. Mais que l'on n'aille pas croire, surtout, qu'il faut voir une image de gamme dans
XXXIVb
! Non. Par analogie musicale, il faut voir le sens formel du terme,
découlant de l'aspect essentiellement temporel de la
séquence thématique. Nous trouvons même un
élément de réexposition dans la séquence
suivante, formant développement :

d4 - e3 - c5, en tempo doublé [
analogue au réénoncé d'une section tonale, ici post-crux], suivi d'une ultime déviation romaine par

d6.
Ensuite, la combinaison s'épuise, la ligne thématique se
délite et nous revenons à une fin de partie ordinaire,
à ceci près qu'un événement singulier est
survenu : le temps - le coup en termes d'Échecs - a provoqué
chez les Noirs un effet nuisible global en dépit des effets
avantageux partiels et l'effet utile [
en terme stratégique] s'est porté vers les Blancs. J'ai évoqué tout à l'heure le terme
durchkompöniert
dont la traduction qui en donne le meilleur sens est «
composé d'un trait ». Si, bien sûr, le
Problème stratégique fourmille de positions donnant lieu
à cette acception [
i.e. le Problème logique en plus de DC],
on doit admettre que l'étude artistique n'en présente que
rarement. Tel est le cas des études dites brillantes dont
Troitzky est le champion ou encore Réti [
cf. V qui est un modèle du genre]
; il s'agit de positions qui sont souvent à la frontière
entre finale « artistique » et étude «
stratégique » [
ce
qui par parenthèse est un peu antinomique puisqu'une
étude brillante doit avoir un caractère artistique
accusé...] et parfois l'on y trouve point de
combinaison ou si elle apparaît, c'est
in extremis, au terme d'un calvaire

qui nous rappelle Mallarmé :
«
Quoi! de tout cet éclat pas même le lambeau
S'attarde, il est minuit, à l'ombre qui nous fête
Excepté qu'un trésor présomptueux de tête
Verse son caressé nonchaloir sans flambeau » [
Plusieurs Sonnets, ibid.]
Quand on évoque GK, il n'est pas coutume d'y associer la
brillance mais plutôt la profondeur et ce n'est pas faire tache
sur Troitzky que de lui opposer, par le style, le maître
arménien. En voici une démonstration, tiré de
Etjudy Stati Analizi [
p.138, n° 217] :
Genrikh Kasparyan
Friendship Match Theme 1 International 1963 - 1st Prize
Les Blancs jouent et gagnent 5 + 4
[+0044.21g5g8]
XXXV
Étude-Problème serait-on tenté de dire. La fin précipitée du

est digne des vers que nous venons de citer. Au terme d'une lutte où d'emblée
le destin des Noirs est scellé, entre en lice une fugue à
deux voix avec continuo obligé. Illustration de la supériorité du

sur le

. Mais rien n'oblige pourtant les Noirs à verser dans l'abîme par un mat prématuré...
Le nom de
K.A. Leonid Kubbel (1891-1942) brille au firmament des
compositeurs : il a été l'un des chefs de file de
l'étude en U.R.S.S. [
ses
deux frères, Arvid (1889-1942) et Eugène (1894-1942) ont
été, eux aussi, de bons compositeurs de problèmes]. En 1925, il publie
150 Shakhmatny Etyudov et, en 1938,
250 Izbrannye Etyudov.
Il meurt en 1942 durant le siège de Léningrad avec ses
frères. Il était aussi doué pour le
Problème que pour l'étude. Tant AC que GK le citent
abondamment et puisent au vivier de ses riches heures. Dans l'une de
ses créations, on trouve un thème qui semble peu
exploité : celui de l'échec
perpétuel en
écho [
AC analyse la position in LHE, I, p. 287, Nr. 439 mais n'envisage pas la variante produisant ce curieux mouvement]. On trouve dans
EG [
I, 15, 1969, pp. 445-453] un article de Gerald Abrahams intitulé
CHESS ENDINGS - DIDACTIC AND EPICUREAN. En voici un extrait sur notre sujet :
I
find great utility and great beauty in this study (11) by Troitzky,
though I lack the time to give a philosophic analysis of the beauty.
However, here it is! I suggest that one element of beauty at least is
in the intellectual satisfaction of a convincing solution where, before
the thing is demonstrated, it seems wild and improbable, and the
solution brings order out of chaos. Let Kasparyan demonstrate this (12,
from EG6). Another of the greatest is Kubbel. Few, if any, of his
studies are other than lifelike. Here (13) is one, which has an amusing
historical epilogue. The study is useful, as one sees at first glance.
Over half a century after composition, which was in 1914, two
Kazakhstan players arrived at the following position (14). The putative
winner was, between moves 5 and 8, wasting time. It is told that,
during the adjournment, someone showed him Kubbel. Now here (15) is
Kubbel showing, in a quite practical setting, the beauty that seems to
attach to unexpected play to empty squares.
EG, I, p. 447
Abrahams évoque dans cet article la vieille question de savoir
si les Échecs ressortissent de la Science ou de l'Art. Il semble
que ce véritable noeud gordien ait été
tranché dès lors qu'on a su que les Échecs étaient
DÉCIDABLES : à Cambridge, en 1912, E. Zermelo a démontré [
Ve congrès international des Mathématiques] qu'une issue est certaine [
gain par l'un des deux camps, ou nulle] en un nombre de coups fini et F. Le Lionnais [
Dict. Échecs, p. 250] précise qu'un
théorème d'Émile Borel [
avec qui AC a collaboré pour un ouvrage sur la théorie mathématique du Bridge, cf. supra] nous garantit qu'une
stratégie est toujours possible. Voyons encore les
TableBases
de Nalimov dont les 6 pièces sont en voie d'achèvement et
qui constituent un progrès extraordinaire dans la
compréhension des fins de partie didactiques... et artistiques.
Précisément, Abrahams dans son papier argumente dans le
sens d'un certain idéal de beauté aux Échecs tout
en présentant des positions qui lui tiennent à coeur :
To-night
I distinguish sharply between the game and the problem, treating the
latter as the ballet rather than the drama. Between these two I place
that most important tertium quid, the endgame study: and the question
before the house is whether this is a manifestation of problem art or
chess science or both.
Ibid. p. 445-446
En tête de chapitre, nous avons
posé que l'idée et la forme combattaient. Et que du
combat naissait le style. Voilà qui est parfaitement clair quand
on examine les positions de trois maîtres : Alexis Troitzky,
Leonid
Kubbel et Genrikh Kasparyan. Si nous devions effectuer des
comparaisons - uniquement valables dans le domaine spécifique
des études - en terme de musique, nous dirions qu'il y a du
Haydn chez le premier, du Mozart chez le second et du
Beethoven chez le
dernier. Pour artificielles que soient ces mises en perspective, elles
n'en sont pas moins une illustration claire, on va le voir, du
mécanisme de création chez le compositeur : le brillant,
le profond et l'humour avec Troitzy ; la poésie et la tension
avec Kubbel ; la profondeur et le travail sur l'espace avec Kasparyan.
Voyons d'abord Troitzky.
Alexis Troitzky
Novoye Vremya, 1895
Les Blancs jouent et gagnent 3 + 3
[+0010.12d5f8]
Il me semble que la plus jolie variante, celle qui possède le
plus d'humour, bien dans le ton de certains mouvements des quatuors de
Haydn, soit :
1. Bh6+ Kg8 2. g7 e6 3. Kd6 Kf7 4. Ke5 Kg8 5. Kf6 e5 etc. avec #8.
Voyons maintenant Kubbel. J'ai évoqué
XXXVII supra en considérant le thème de l'échec
perpétuel en écho.
Leonid Kubbel
4. Preis, 1928
Les Blancs jouent et font nulle 3 + 7
[=0401.05e7a8]
La position recèle en puissance cette perle dont je ne sais s'il
est fréquent d'en trouver dans des études.
après 4. Rxc6 - selon le trait, échec perpétuel
XXXVIIb
Pour en revenir un instant aux réflexions de G. Abrahams, quant
aux rapports entre art et science en matière
échiquéenne, on peut donc se poser la question de savoir
si le fait que les Échecs sont « décidables »
constitue un obstacle pouvant leur interdire l'entrée dans le
cénacle artistique... Vaste question. Incidemment, et sans nulle
relation avec la teneur de mes propos, AJ Roycroft anticipe quand il se
demande sérieusement si un ordinateur peut composer une
étude [
cf. EG, 55, IV, p. 115]. Plusieurs choses sont à considérer :
- Toute position existe virtuellement sur l'échiquier ; le
compositeur « invente » une situation au sens où un
archéologue invente un site ;
- cette invention est le fruit d'une dialectique entre l'IDÉE [structure positionnelle, thème, etc.] et la FORME.
Nous en revenons toujours à ce binôme primordial ; il
s'agit d'une intervention spirituelle à laquelle l'ordinateur
est par essence étranger ; du reste, quand on propose un
Problème à un programme [ex. le problemist de Matthieu Leschemelle],
il va lister les variantes sans du tout mettre en exergue la part
esthétique parce que les valeurs pondérales lui manquent
à cet effet ;
- le déterminisme est total. Le génie du compositeur
crée l'illusion d'une liberté par la mise en forme de l'IDÉE
: la combinaison logique. Toutefois, l'amateur garde souvent le
sentiment d'une indétermination partielle en raison des forces
en présence [meredith] ou de la position [ex. classique des finales de tours] ;
Kant [
esthétique dans la critique du jugement, 1790]
affirme que le jugement de goût n'est pas logique et que son
principe déterminant ne peut être que subjectif. La
perception que nous avons d'une combinaison logique n'est, pour
remployer une expression favorite du chimiste
Chevreul
qu'une synthèse mentale. Elle n'est pas fondée en droit
c'est-à-dire que le jugement qui en procède ne peut pas
être conceptualisé. Voilà qui pose en principe que
le
BEAU [
i.e. non seulement son sentiment, mais plus encore sa définition, voire sa conception]
n'est pas accessible au principe de logique. Dans le petit monde des
Échecs, ces réflexions cessent d'être valables pour
l'excellente raison que le jeu d'Échecs n'appartient pas
à la Nature : c'est une création spirituelle et l'on peut
déterminer une règle formelle pour y asseoir le
BEAU
sans équivoque. L'Artiste peut être
représenté tout autant comme sujet que comme objet et
l'on comprend sans peine que la dialectique marxiste ait donné -
dans l'ancienne U.R.S.S. - quitus au jeu d'Échecs sur le sujet
des rapports entre transformation et état. Et pour une raison
remarquable : la liberté pratique est - aux Échecs -
médiate et supporte, fait exceptionnel, l'
unité - que l'on devrait peut-être appeler l'équivoque -
subjet/objet. En bref, on en arrive au résultat remarquable que
la composition aux Échecs élimine l'inconscient au profit
de la seule beauté objective fondée sur la combinaison
logique [
ce qui exclut la partie
jouée ; ce qui s'exprime au mieux dans le problème :
x-coups à structuration contrainte, j'y reviendrai]. En
d'autres termes, il faut voir dans le jeu d'échecs une sorte de
sujet spirituel collectif où l'individu perd le support du
ÇA [
tel que j'en parle dans mes dernières sections sur l'alchimie, cf. 1, 2, 3].
On est loin, on le voit, de ce que l'on peut nommer l'attitude
néo positiviste, qui consiste à nier l'existence
indépendante du sujet et de l'objet : la logique, aux
Échecs, ne fait pas qu'ordonner les conséquences
d'une finalité puisque cette finalité est
DÉJÀ connue [
fut-ce en toute virtualité, elle est absolument déterminée]. Je reviendrai sur ces considérations passionnantes en évoquant
Fichte.
Etjudy Stati Analizi, G.M.Kasparjan, Fizkultura i Sport, Moskwa 1988, Russian
Je vais poursuivre en donnant deux exemples illustrant le principe de
perpétuité appliqué à l'étude
artistique. Principe dont je trouve les prémisses dans
XXXVIIb. Voici d'abord un diagramme illustrant le clouage perpétuel. L'étude est de GK et se trouve dans
EG [
54, IV, 1979, p. 116] à propos d'une note sur le caractère anticipé d'une position de
Sarychev [
il s'agit d'Alexander Vasilievic Sarychev (1909-1986), MI 1979].
L'étude originale de GK a été composée en
1935 et se trouve au n°22 d'un ouvrage publié en 1988 qui
comporte 400 études [
Etjudy Stati Analizi, G.M.Kasparjan, Fizkultura i Sport, Moskwa 1988, Russian] :
The study by A. Sarychev awarded 1st prize in the Gorgiev memorial tourney 1977 and reproduced as No. 3369 in EG 53 is not original. The theme was discovered and developed by me in 1935 (see my article "Perpetual pin",
Shakhmaty v SSSR, xi.35). The attached study, from the article, proves
this. I introduced the term "perpetual pin", defined thus: A white
piece is pinned several times on different lines, leading to stalemate.
Thus Sarychev's study merely repeats work done 43 years ago.
EG, 55, IV, 1979, p. 116
Genrikh Kasparyan
Shakhmaty v SSSR, 1935
Les Blancs jouent et font nulle 4 + 6
[=0031.24h5h1]
XXXVIII
après 5. Kh4!! -
les lignes figurent le trajet et les lignes d'attaque de la
; les cercles colorés, les interceptions du
XXXVIIIb
Comme on le voit, les Blancs mènent en fait le jeu de bout en bout et c'est le

qui donne le coup d'envoi en se postant en auto-clouage. En prime, nous
avons droit - en cas d'erreur des Blancs - à une
déviation romaine [
Romain blanc : 9. Ng3? Bc4! 10. Qg4 Be6].
L'effet d'autoclouage se retrouve dans le Problème où il
est cultivé surtout par l'École anglaise et celle du
Good Companion. Notons que
5. Kh4!!
n'est autre qu'un écart blanc volontaire. Voici ensuite
XXXIX,
sur l'échec perpétuel réciproque. C'est une
étude d'Ernest Levonich Pogosiants (1935-1991) ; il a
composé 6000 problèmes et études [
GMI 1988].
E.L. Posojants
Korolkov Jubilee, 1977 4 Comm.
Les Blancs jouent et font nulle 5 + 6
[=0724.02d5f1]
XXXIX
Cette étude figure dans
EG [
55, IV, 1979, p. 131]. La construction du réseau prend 4 coups :
- les Noirs doivent faire Dame en h1 ;
- La
fait + en f3 et se poste, ce faisant, en autoclouage virtuel sur la diagonale d5-h1 ;
- Le
e4 prend
b1 et libère e4 ;
- Le
g7 prend e5.
L'avant plan de la combinaison logique est visualisée au
XXXIXb, le jeu réel au
XXXIXc.

après 5. Bd3+
jeu apparent
XXXIXb |

après 4. Bd3+
jeu réel
XXXIXc |
On remarque que la ligne d'échec des Noirs après
4... Kxg2 est interceptée en g2 [
réalisant un demi-clouage noir] et en f3 [
demi-clouage blanc]. L'expression
demi-clouage
a été employée pour la première fois en
1915 dans la correspondance échangée entre le grand
problémiste Comins Manfield (1896-1984) et Murray Marble
(1885-1919) [
tous deux d'ailleurs spécialistes des DC].
Dans cette étude, cette expression n'est pas employée
dans son acception orthodoxe [
cf. F. Le Lionnais, Dict. Échecs, p. 108]
: la position est inversée par rapport à celle
présentée par Le Lionnais et, surtout, le thème
n'est pas le même puisqu'ici, il est question d'éviter le
mat au lieu que, dans le Problème, c'est l'inverse ! Autrement
dit, quand on considère
XXXIXc et la séquence :
5. Rg3+ Kh2+ 6. Rf3+ Kg2,
Rg3+ est un écart blanc volontaire [
interception du
e5 permettant au
le postage en h2], de même que l'autoclouage
5. Rf3+ [
l'effet utile est double : le départ de g3 démasque le
qui fait + et constitue la parade efficace de l'échec de la
: il ne s'agit donc pas d'un écart blanc forcé, mais volontaire !]. Enfin, il n'est pas interdit de voir dans ce
perpetuum mobile un effet de bivalve, dans la mesure où lorsque le

se déplace de g2 en h2 et vice-versa, il ouvre et ferme une ligne, soit à la

soit à la

[
créant
ainsi une stratégie d'évacuation de ligne,
stratégie d'ailleurs factice puisque reposant in fine sur un
écart forcé...] ; toutefois, fait rare, la
fermeture de ligne se fait sans dommage d'interception comme cela est
la règle dans le Problème. Voilà l'une des formes
d'indétermination de l'étude qui la rend,
idéalement, complémentaire du Problème. L'une des
raisons pour laquelle ce
§ est intitulé
structuration non contrainte...,
pour bien faire voir cette part de liberté qui paraît
échapper à l'univers du Problème. Ici,
l'ambiguité de l'indétermination est extrême
puisqu'elle touche au devenir même de l'un des camps et que, dans
le même temps, le coup est forcé puisqu'il implique un +.
V. Le combat de l'espace et du temps
1.
Entre temps et éternité
Ces dernières études [
XXXVIII et XXXIX]
nous ont engagé sur la voie d'une certaine forme
d'éternité, comprise dans le petit mondes des
Échecs. Ce
combat contre la domination du temps a été
illustré par les plus grands, comme GK. Je vais tout à
l'heure donner l'une de ses plus belles oeuvres mais je souhaite
m'attarder sur cette dualité propre au Échecs, celle du
temps et de l'espace, et de son cousinage avec l'éternité
prise au sens symbolique. Dans la mythologie grecque, le thème
de l'éternité voisine volontiers avec celui du
châtiment. Voyez Tantale, Ixion [
cf. sections alchimie], Prométhée etc. Ces mythes ont plusieurs points communs dont la
FIXATION n'est pas l'un des moindres :
- Tantale souffre le pire des supplices : il ne peut saisir ce
qu'il désire alors qu'il l'a constamment et si l'on ose dire,
à portée de main. Encore : un rocher menace
perpétuellement de l'écraser ; cela n'illustre-t-il pas
la célèbre maxime de Nimzovitch [menace et /ou désir] ?
- Ixion est fixé au moyen de serpents à une roue qui tourne sans relâche au fond du Tartare ;
- Prométhée est enchaîné par Zeus au
sommet du Caucase où chaque jour, pendant des siècles, un
aigle vient lui ronger le foie ;
- Phaéton brûle au Soleil
pour n'avoir pas su imposer à son char toute la Tempérance nécessaire et menace d'enflammer la Terre. Zeus doit déployer son foudre pour le détruire ;
Ovide, dans ses
Métamorphoses, multiplie les exemples qui illustrent le thème de la
FIXATION [
et son contraire].
Nous pouvons donner en exemple les pommes d'or
qu'Hippoménès sème sur le passage d'Atalante,
durant sa course [
cf. Atalanta fugiens] ; ou encore le mythe fabuleux de l'hermaphrodite si cher aux alchimistes, possédant les deux natures [
fixité et volatilité; mâle et femelle] ; Janus dont les deux faces nous font voir Vénus

et Saturne

[
thème du début et de la fin, équivalent en substance au mythème de l'hermaphrodite].
Aux Échecs, lorsqu'un joueur attaque une case par certain moyen
et que son adversaire trouve une parade efficace, cette attaque est neutralisée exactement comme
en chimie, lorsqu'un
sel

se
crée par neutralisation mutuelle d'un acide et d'une base. Il
s'agit là d'une immobilisation qui confine au statisme : une
position d'équilibre. Tel n'est pas le cas du clouage qui
réalise une fixation dynamique, le plus souvent labile mais
parfois [
cf. XXXIX] perpétuelle sans pour autant perdre de son dynamisme [
perpetuum mobile]
! Le thème du clouage, dans le Problème ou
l'étude, est trop connu pour que j'en donne une
énième définition. En revanche, je signalerai une
analogie qui n'est pas assez mise en lumière : le clouage
réalise l'antiforme de l'écart [
je
rappelle que l'écart est une déviation dont le dommage
réside en ce que la pièce jouée quitte sa case de
départ ; un même coup peut en outre être un
écart et un rejet]. Pour triviale que
paraisse cette description - qui n'est pas une définition - je
cherche à mettre en lumière le caractère
élémentaire de cette manoeuvre ; au même titre que
l'écart forcé dont le Romain est la définition -
mais non la description. Ainsi, de nombreux thèmes sont basés sur une manoeuvre d'écart [
de fixation], qu'il s'agisse d'un mouvement [
d'un clouage]
forcé ou volontaire. Ces thèmes peuvent être
considérés comme des macro-structures dont le formant
constitue l'écart. L'
écart apparaît donc souvent
comme
l'atome de la combinaison logique dont la
molécule intégrante est le thème [
Novotny, Plachutta, Herlin, dégagement Loyd, etc.]. Voyons comme exemple l'une des plus belles études de GK.
Genrikh Kasparyan
Shakhmaty v SSSR 1959 1st Prize
Les Blancs jouent et font nulle 8 + 7
[=0472.33e3a8]
XL
XL fait partie de l'ouvrage déjà cité [
Etjudy Stati Analizi, G.M.Kasparjan, Fizkultura i Sport, Moskwa 1988, Russian] et apparaît au n°170, p. 112 [
commentaires pp. 113-114]. AJ Roycroft donne également
XL dans
EG [
19, II, K17, 1970, p. 75] à l'occasion d'un article rendant hommage au génie du compositeur :
SOME LESSER KNOWN KASPARYAN STUDIES (in honour of the composer's sixtieth birthday).
He
has composed about 300 studies, of which some 10 % have won First
prizes, not to count the many other prizes, honourable mentions and
commended in awards. Beyond these bare facts it is extraordinarily
difficult to say anything about Kasparyan that does not sound trite.
'He is unquestionably the greatest living study composer, and ranks at
least equal with the most stylish and deep of past composers, such as
Reti, Mattison and Liburkin, all of whom in any case he exceeds in
quantities of studies produced.' 'His soundness is nearly absolute, as
one would except from a master player who has participated in several
U.S.S.R. Championship finals and semi-finals.'
EG, 19, II, 1970, p. 68
Il semble bien que les seuls compositeurs que l'on puisse opposer
à GK soient Rinck et Troitzky. Pour en revenir à
XL,
il s'agit là encore d'un tour de force : deux Novotny
perpétuels ! Voilà qui exige une explication. Le
thème doit son nom à Anton Novotny (1829-1871) mais il
semble qu'il ait anticipé une idée de Julius Brede
(1800-1849) en 1844 [
alors que le problème réputé souche de Novotny date de 1854]
: considèrons deux pièces noires différentes
à longue marche, surveillant certaines cases de
manière que chacune d'elles empêche, dans les variantes
correspondantes, des manoeuvres de mat : on appelle interception
Novotny le fait, pour les Blancs, de sacrifier une pièce en la
plaçant au point d'intersection de visée des deux
pièces noires. Cette interception crée en fait une
interposition. AC y consacre le chapitre III sur les
Thèmes dans ses
EA :
«
Le
thème Novotny est une interception entre pièces à
marches différentes obtenues par le sacrifice d'une pièce
blanche sur la case critique. » [
EA, op. cit., p. 53]
HR a réalisé plusieurs études basées sur
cette idée. J'en profite pour signaler une revue de JR Harman
sur le sujet dans
EG [
40, III, 1975, pp. 204-211] avec 30 études. Selon Harman, le thème [
ou la manoeuvre] Novotny est le plus fréquemment rencontré(e), en relation avec le Plachutta [
cf. supra XXXIIIc].
Sur 17000 positions, Harman compte 120 études employant cette
idée avec trois compositeurs qui se dégagent : T. Kok,
Troitzky et Rinck. La plus ancienne étude est sans doute celle
de HR dont je donne au
XLI la position critique :
Henri Rinck
Deutsche Schachzeitung, octobre 1906
Les Blancs jouent et gagnent 4 + 3
après 3. Bd5!!
[+0340.20h8h6]
XLI
On voit en quoi consiste le Novotny : en prenant

avec

en d5, case critique, les Noirs ne contrôlent plus a8. Il suit :
3... Rxd5 4. a8=Q Rxd7 5. Qf8+! [
le seul coup] et les Blancs gagnent. L'autre coup qui consiste à prendre

avec

occulte la colonne d. Ce finale figure dans les
300 Fins de partie de Rinck, [
n° 202, pp. 432- 433 ; groupe XXIII la Tour noire, Fous contre Tour] et AC l'a intégré au
LHE [
I, Weitere Turmendspiele, viii, Turm und eine leichte Figur gegen eine leichte Figur, Nr. 464]. On trouve une
étude jumelle, publiée en 1915 dans le
British Chess Magazine où le

est remplacé par un

[
300 Fins de partie, n° 198, pp. 424-425 ; groupe XXII la Tour noire, Cavaliers contre Tour].
J'en reviens à présent au
XL. La position en dépit de son apparente complexité se laisse analyser ainsi : deux

blancs menacent prochainement de faire Dame en c6 et e6. Le

h7 ne peut pas barrer la route compte tenu que g6 et f5 sont battues par

h4. Le

g1 est pour ainsi dire hors- jeu actuellement. Toutefois, les Noirs menacent de faire Dame en a1 ou b1 et en g1. Le

en b1 nous rappelle que GK avait commencé par composer des Problèmes [
dans le livre que je cite, qui comprend 400 études (1988) on en trouve une douzaine, pp. 7-9]. Ce

posté en b1 garantit le

contre
a1=D+. Il est imprenable par

a2 en raison d'une menace de mat introduite par la clef :
1. c7. Les Noirs ne peuvent jouer que :
1... Rc4 ou
1... Re4+.
1... Rc4 introduit le jeu apparent tant il est vrai que cette étude est construite comme un Problème !

avant 3... Re5!
jeu apparent
XLa |

avant 3... Rc2+
jeu réel
XLb |

après 6... axNb1 =N+
variante [jeu réel : 6... Ba4]
XLc |

avant 8... Bd1+
après le 1er Novotny
XLd |
- Dans la position XLa, GK considère [Etjudy Stati Analizi, op. cit. p. 113] que les Blancs sont mieux mais ne donne aucune analyse en ce sens. Or, 3... Re5! donne aux Noirs l'égalité parce que le
ne peut trouver de parade efficace contre l'échec perpétuel de la
en e5 - d5 - c5 et 4. Kf3? est fautif à cause de la suite : 4... Be4+ suivi de 5... Bxf2
;
- GK n'a peut-être pas évalué complètement les conséquences de la prise immédiate du
c5 : en effet, il donne la suite - qui semble effectivement meilleure dans un premier temps - 3... Rc2+
; mais ce n'est que pour faire voir la combinaison logique qui suivra.
Les Noirs peuvent parfaitement annuler à nouveau [cf. XLb] avec : 3... Rxc5 suivi de 4. e7 Rd5+ et échec perpétuel comme dans XLa ;
- 6... Ba4 est considéré comme meilleur que 6... axNb1=N+ !? [cf. XLc]
mais GK n'analyse pas cette variante. Elle semble pourtant conduire
à la nullité avec une position qui, dans deux
sous-variantes au moins, apparaît complexe ;
- après 6... Ba4,
la combinaison logique du Novotny côté Dame se met en
place, suivie par celle du côté Roi ; les pièces
entre () représentent la 2ème Novotny [cf. XLd]. On remarque que cette combinaison perpétuelle n'est possible que grâce au coup intermédiaire n+4... Rd5+.
- les coups Ba4 et Bg4 - faisant suite respectivement à 5... Bc2+ et 8... Bd1+ ne sont autre que la périforme du mouvement Novotny noir [cf. supra sur la périforme]. À noter enfin l'écart noir volontaire dans : 8... Bd1+, le
quittant la diagonale b2-h7 pour d1-g4.
Au total, pour extraordinaire que soit cette étude, il semble
bien qu'il existe un dual sérieux dans la variante principale et
ce, dès le 1
er coup Noir !
1... Rc4!
conduit à l'égalité et le Novotny n'est nullement
forcé. À deux autres reprises, on peut montrer que l'on
peut éviter la combinaison Novotny [
notamment dans la suite : 5... axNb1=Q+ ainsi que dans : 6... axNb1=N+].
2.
Entropie et Échecs
Qu'est-ce qu'un sel ? J'en ai donné une acception
supra.
Si cette définition donne satisfaction au chimiste, elle semble
bien « réductrice » à l'alchimiste et peut
même paraître drastique au compositeur d'études qui
pratique des transmutations incessantes : le temps, aux Échecs, se transforme en
espace et vice-versa ; un pion arrivant à la 8
ème [
1ère]
rangée est transmuté en Figure, Tour ou Dame ! Ces
métamorphoses forment, pour l'esprit et le sens, l'une des
qualités les plus extraordinaires que l'on peut
reconnaître aux Échecs. Et que l'on peut résumer
d'un mot : l'évolution. En cela, le jeu d'Échecs
échappe-t-il au principe de l'entropie ? Vaste question sur
laquelle je vais essayer de donner quelques pistes.
L’entropie
est une grandeur thermodynamique. Elle est liée au degré de désordre d'un
système macroscopique, ou au manque d’informations sur son
état microscopique. [...]
Elle intervient dans le “second” principe de la Thermodynamique, associé à l’intuition de la
flèche du temps. De nombreux phénomènes se produisent spontanément
toujours dans un sens et sans jamais revenir à leur point de départ.
Ils sont dits irréversibles. [...]
Tant que les transformations sont réversibles, on peut raisonner sur
l’entropie comme sur une grandeur conservée. Comme elle peut passer
d’un système à un autre, elle est une sorte de monnaie d’échange. Tout
système qui gagne de l’entropie la prend à un autre. [...]
http://fr.wikipedia.org/wiki/Entropie
Je ne discuterai pas ici de la pertinence de la définition
suivante qui semble pourtant convenir ; par convenir, je l'entends
relativement à la phénoménologie du jeu
d'échecs.
« L'entropie est une fonction d'état qui sert à
mesurer le degré de désordre d'un système. Avec cette fonction nous pouvons définir le
sens d'une évolution »
« L'accroissement du désordre, ou entropie, avec le
temps est un exemple de ce que l'on appelle la
"flèche du temps", indiquant une direction au
temps. » [http://www.thermodynamique.com/entropi.html]
Aux Échecs, on peut remarquer une contradiction interne puisque
le jeu est, en théorie, entièrement décidable et
qu'en pratique, ce sont uniquement les limites de nos capacités
mnésiques qui le rendent - en apparence -
désordonné. Le manque
d'information sur l'état microscopique ne vaut, à l'heure
actuelle, que lorsque nous avons plus de 6 pièces sur un
échiquier en fin de partie ou en étude artistique. Ce
n'est pas tout. Aux Échecs, tout se passe comme si l'entropie du
système était d'emblée maximale : la position de
départ d'une partie correspond, paradoxalement, au plus haut
degré de désordre en dépit de l'apparent
ordonnancement des pièces. Plusieurs postulats doivent à
présent être invoqués :
- le système macroscopique correspond à une position actuelle, sur un échiquier ;
- le système microscopique est l'ensemble des solutions correspondant à la position [i.e. étant entendu l'orientation dans le sens de la MEILLEURE position, ce qui EXCLUE, ipso facto, la 2ème loi de la Thermodynamique] ;
- on trouve un certain nombre de positions où l'on peut revenir au « point de départ » [analyse rétrograde] ; la réversibilité est partielle et la flèche du temps marche parfois dans les deux sens ;
- l'entropie varie en fonction de l'évolution de la position
et du nombre de pièces. Elle diminue à chaque prise,
elle diminue encore lorsque la position subit un changement tel qu'il
apporte à l'un des camps un avantage, qu'il soit
ou
;
- on est conduit à envisager l'entropie globale de la
position des Blancs et des Noirs : elle diminue à chaque prise
de pièces de façon discrète ; puis l'entropie du
système Blanc et Noir, déterminée par l'avantage
positionnel. Elle diminue de façon continue ;
- les événements que l'on observe sur
l'échiquier dépendent de l'ordre dans lequel ils sont
examinés [chaque coup est comme une sorte de quantum]
et chaque nouvelle position ne correspond pas forcément à
une dégradation d'une position précédente [il y a néanmoins dégradation dans les cas avec |
| ou |
|].
- l'irréversibilité est conditionnée soit par
la prise de pièce, soit par la combinaison logique, soit par un
état du temps appelé zugzwang
où le fait de jouer peut faire perdre ; ceci est notamment le
cas dans des positions avec pions bloqués où la
théorie des cases conjuguées intervient [cf. supra] ;
- on ne peut pas évaluer quantitativement - d'un point de
vue phénoménologique - l'entropie car cela consiste
à évaluer
toutes les façons possibles d'arranger les pièces de
l'échiquier : la plupart devant se révéler
incompatibles avec les RÈGLES du jeu ;
- aux Échecs, la distribution la plus désordonnée probable est celle de la position à l'instant t=0
d'une partie normale parce qu'il est extrêmement invraisemblable
qu'une telle position - absolument symétrique - puisse
survenir, pour autant que le nombre de pièces présentes
soit requis, ce qui je le concède, est un truisme ;la distribution la plus probable est celle
qui possède le nombre de permutations
maximale : c'est ce que l'on appelle la distribution de Boltzmann et
c'est selon moi, cette distribution que l'on devra adopter,
bientôt, dans le monde de la partie normale, en début de
jeu. Un avenir radieux s'ouvrira alors pour le jeu
hétérodoxe [je n'entends point parler ici des pièces féeriques] ;
- on ne peut augmenter l'entropie du système [échiquier-pièces, cf. pour une définition mathématique du jeu d'échecs F. Le Lionnais, Dict. Échecs, pp. 55-56]
que par adjonction d'élément supplémentaire : la
(sous) promotion qui est strictement équivalente à
l'addition, dans un système quelconque, d'une chaleur Q. Chose normale si l'on considère que la (sous) promotion d'un pion est un processus spontané [obligatoire].
- l'évolution du système est, aux Échecs,
habituellement irréversible, pour autant qu'un
élément du système ait été
ôté [prise] ou ajouté [(sous) promotion] ; autrement, il est réversible [analyse antérograde]
ce qui laisse admettre que le processus est à
l'équilibre... chose qui se laisse difficilement admettre
dès lors qu'une position conduit à une décision [mat, pat, nulle] ;
- exemples de transformations spontanée,
irréversibles : cristallisation de l'eau à -10°C,
explosion, polymérisations [molécule intégrante = combinaison logique aux Échecs; macromolécule = THÈME], cas particulier du monomère qui polymérise de façon spontanée [écart noir (blanc) forcé du Romain, i.e. amorce d'un thème] ;
- exemple de transformation réversible : on n'en
connaît qu'un seul exemple, aux Échecs, la nullité,
cf. exemple XLII.
L'entropie ne cesse de diminuer au cours d'une partie jusqu'à un
seuil : le mat ou le pat. Situation où le désordre
atteint respectivement le minimum ou le minimax puisque si le mat
correspond à l'évolution naturelle, le pat est une
singularité. Il n'est qu'un seul moment du jeu où
l'entropie augmente : la (sous) promotion ; j'y reviendrai. La
situation est différente, par exemple, au
billard où le désordre des boules croît avec le
temps. Le jeu d'Échecs ne semble donc pas obéir au second
principe de la Thermodynamique, sauf à considérer le
simple agencement des pièces. La raison en est que, de par
sa structure, le jeu d'Échecs échappe aux lois du hasard
et qu'on ne saurait lui appliquer les règles de la statistique
définie par Ludwig Boltzmann. En effet, les pièces
déterminent entre elles un système qui ne peut pas
être considéré comme isolé, du moins
à l'échelle « macroscopique » de
l'échiquier : il est possible de définir une dimension
fonctionnelle la plus petite possible, immédiatement dynamique :
le mouvement d'une pièce quelconque de 1 case ou écart simple [
cf. supra. Notons que ce mouvement élémentaire doit être défini autrement pour le
mais le principe même de l'écart simple reste valable].
Je dis immédiatement dynamique, dans la mesure où il est
encore possible de définir une autre dimension fonctionnelle,
qui soit médiatement dynamique par le fait des tensions induites
par les pièces, dans leur domaine d'action.
Je vais à présent donner comme illustration de ces
transformations réversibles une étude de GK qui constitue
une variation sur le thème du demi-clouage.
Genrikh Kasparyan
„64”, 1939
Les Blancs jouent et font nulle 6 + 6
[=0351.23g1h6]
XLII
La stratégie blanche est de soumettre le

à des échecs autant pour promouvoir la nullité que
pour empécher le Roi d'aller en d1 ; auquel cas les Noirs
gagneraient. Cette

étouffée me donne l'idée de convoquer Nerval et son merveilleux
El desdichado, que j'ai déjà cité dans mon étude sur le
Tombeau des Carmes, à Nantes.
«
Je suis le ténébreux,- le Veuf, - l'inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la tour abolie:
Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie. » [
Les Chimères, 1853]
Où l'on peut voir, sans trop d'imagination, l'image du

esseulé qui est, au sens propre du terme «
à la tour abolie
». Que peut-il faire contre les gardes du corps de son opposite,
véritables harpies le tourmentant sans cesse ? Autant,
XLII montre l'image d'un Roi obligé d'errer sans fin, autant
XLIII
montre l'image de la fixation totale. Dans cette autre étude,
où la nullité
semble de mise, GK force le gain par une série d'interpositions,
c'est-à-dire d'interférence bicolore [
EG, II, 19, p. 70, 1970].
Genrikh Kasparyan
Szachy, 1959 - 1st Prize
Les Blancs jouent et gagnent 5 + 7
[+0450.14c2h8]
XLIII
XLIII figure à la p. 116 de
Etjudy Stati Analizi [op. cit] au n° 177. De l'avis de Roycroft, c'est l'une des idées les plus géniales de GK :
Black's
queen is immobilised by the concealed threat of Rh7 mate. But Black
could evade the bind by a rook check or by . . QxB, provided that were
also check. Given that the a- and b-pawns are also menacing, how is White to win? By marching the king to a2? That would indeed win, but Black can prevent it, 5. Bf6? b5 6. Bd3 a6 (else Rxa7) 7. Rc7 b4 8. Kc2 b3+ and as White may neither play 9. Kxb3? Rb8+, nor 9. Kb2? Qxf6+,
Black draws by .. a4-a3-a2 and . . b2, if necessary preceded by the
advance of the remaining a-pawn. No, the win is a spine-chillingly slow
preparation of Rxg7, for which purpose the white king must march to g5.
EG, op. cit., p. 71
On voit tout ceci sur
XLIIIb.
avant 7. Ke3 [2]
XLIIIb
Les Blancs ne peuvent gagner tant que le

n'est pas parvenu en h6, trajet qu'il accomplit sous couvert de la

en
1 et
3 ainsi que du

en
2 et
4. En
3, on comprend que
5. Bf6? est une erreur qui permet aux Noirs d'emporter la nullité [
5... Qxf6+ =].
Dans cette aventure, le couple royal noir est fixé, tels
Aphrodite et Mars par Vulcain.
3.
coups de pat
F. Le Lionnais [
Dict. Échecs, op. cit., pp. 313-315] étend la définition du Problème aux grandes familles de compositions échiquéennes :
- les problèmes orthodoxes ;
- les études et finales artistiques [la
différence essentielle entre les deux variétés est
que l'étude est souvent un multicoups indéterminé
à structuration problémistique - cf. supra
- au lieu que le finale n'a qu'une structuration relâchée
que j'ai nommée « non contrainte » faute de mieux] ;
- les problèmes hétérodoxes et/ou féeriques [voir XXXII] ;
L'usage n'a pas consacré cette façon de voir puisque le
Problème a toujours un intitulé du type «
mat en n coups » alors que l'étude est sous-titrée «
les Blancs jouent et (gagnent) font nulle ».
Toutefois, et c'est le cas des grands artistes, personnalités
d'exception, la transgression voit le jour et permet d'étendre
vers d'autres sphères un domaine que l'on croyait réduit
à la loi de l'induction ou à celle de la
déduction. Kasparyan, comme Rinck ou Troitsky, était de
cette trempe et sa culture problémistique l'a servi. En
témoigne le
XLIV qui, là encore, tient de l'étude
par l'énoncé, mais aussi bien du Problème par la
culture. C'en est au point, d'ailleurs, qu'on serait tenté de
voir dans cette position un genre spécial du Problème qui
s'intitulerait «
pat en n coups ». J'ai évoqué à
XXXVIII le thème du
Pat perpétuel ; de fait, on trouve des problèmes orthodoxes où l'intitulé est «
les Blancs font pat en un coup ». Tel est le cas d'un problème de W.A. Shinkman [
The Golden Argosy, 1929], véritable task qui bat le record des libertés noires dans le jeu apparent [
Dict. Échecs, op. cit., p. 288].
Là encore, comme en d'autres occurrences, GK a
éclairé la scène échiquéenne de son
génie en bâtissant des études construites comme des
tableaux à thème. Aussi bien, dans le
XLIV, peut-on
souvent se poser la question des
Irrésolutions Résolues, pour reprendre le titre de l'une des toiles de Vieira da Silva : ces labyrinthes aux
multiples entrées ne peuvent-ils pas évoquer une oeuvre
de Kasparyan ou de Paul Farago ? Je prie le lecteur de se reporter
à ces titres qui lui feront voir les connivences que le peintre entretenait avec les
Échecs :
la Partie d'Échecs, 1943 [
Paris, Musée
national d'art moderne],
Échec et Mat, 1949/1950 [
Paris, collection
particulière],
l'Atelier, 1940 [
New York, collection
particulière],
Forêt des erreurs (1), 1941 [
New York,
collection Miani Johnson],
l'Échiquier, 1962 [
Paris, collection
particulière],
Le Promeneur invisible (2), 1951 [
San Francisco,
Museum of Modern Art]. De tous ces tableaux, faut-il le dire, mon choix
va - d'instinct - vers (1) et (2). (3) ne va pas à cause de la
figuration qui cesse d'être allusive, à l'image du
commentaire de Jacqueline de Romilly [
18
février 1988] :
«
La dureté du noir et blanc, et celle du jeu tout intellectuel
qui est ainsi évoqué, laisse place à un
chatoiement, où il semble que l'air circule sans limite. » [
Vieira Da Silva, Skira, 1989]
Mais les Échecs ne sont pas qu'intellectuels, tant s'en faut ! Il
s'agit d'un sport pour ce qui est de la partie jouée et il est
bien connu que les grands joueurs sont aussi des sportifs. Quant au
monde de la composition, il appartient à l'Art comme je l'ai
déjà dit.
Genrikh Kasparyan
Korolkov jubilee 1978 - 1st Prize
Les Blancs jouent et font nulle 5 + 5
[=4361.20e8b8]
XLIV
XLIV pose plus de questions qu'elle n'en résout... On trouve cette position dans
EG [
55, IV, 1979, p. 128] au n° 3571 avec le commentaire suivant :
The
event celebrated the 70th birthday of Vladimir Alexandrovich Korolkov,
who himself judged the 172 entries (bv 105 composers). 8 countries
participated. He especially records his thanks to Leonard Katsnelson
for organisational assistance.
1.Qf8 (for Kd7+) 1...., Rd1 2. ba+ Ka8 3. Sd6, with 2 thematic lines: 3. ..., Qf4 4. Qe7 Rxd6 5. Qxd6 Qxd6 stalemate with pin of wP; and 3. ..., Qb2 4. Kd7+ Kxa7 5. Qe7 (a second ambush) 5. ..., Bxf7 6. Kd8+ Ka6 7. Qb7+ Qxb7 stalemate with pin of wS.
"... 2 ambushes by wQ, leading to 2
pure stalemates with wK on different squares and the pin of different
pieces ..., quiet, hard to find moves... a titanic achievement..."
EG, op. cit.
Eh bien ! On se retrouve dans un cas envisagé au
XLI,
savoir que le pat n'est nullement indispensable pour assurer la
nullité. Au reste, GK donne une variante dès le 1
er coup [
Etjudy Stati Analizi, op. cit., pp. 194-195 où XLIV apparaît sous le n° 322] avec 1... Bxf7+ qui va dans ce sens. Et l'on compte pas moins de cinq variantes où les deux lignes thématiques 3... Qf4 et 3... Qb2
n'apparaissent qu'en tant que cas particuliers, jouées par les
Noirs : à ce titre, il s'agit là d'une subtilité de GK puisque ces variantes sont responsables d'une
défense abrégée des Blancs [pat en 5 coups après 3... Qf4 ; pat en 7 coups après 3... Qb2]
au lieu que les autres variantes, qui ne sont pas suivies des belles
combinaisons logiques de pat, procurent pourtant une défense
plus longue. Ainsi : 1... Rd1 est responsable de la ligne qui aboutit aux deux variantes brèves des tableaux de pat ; les voici :

après 3... Qf4 : 5... Qxd6 pat
XLIVb |

après 3... Qb2 : 7... Qxb7 pat
XLIVc |
[
Dans XLIVc, le
est cloué par la
d1].
J'ai dit qu'après
1. Qf8, les Noirs disposaient de plusieurs
réponses : on dénombre six coups possibles [
1... Bxf7 ; 1... Kb7 ; 1... Bxb6 ; 1... Bg4 ; 1... Rf1 ; 1... Rd1], seul
1... Rd1
conduit aux combinaisons logiques de pat. Il s'agit aussi de la
réponse noire la plus forte ; toutefois elle conduit à la
nullité au même titre que les cinq autres. Examinons les
réponses blanches :
- sur 1... Bxf7, 2. bxa7! ;
- sur 1... Kb7, 2. Qe7+! ;
- sur 1... Bxb6, 2. Kd7+! ;
- sur 1... Bg4, cinq réponses blanches sont possibles ;
- sur 1... Rf1, trois réponses ;
- sur 1... Rd1, 2. bxa7!
Ces cinq réponses conduisent à l'égalité. Un coup comme
1... Rh1? en revanche dévoile le jeu apparent des Blancs et est suivi du gain après :
2. Kd7+! Kb7 3. Nc5+ Kxb6 4. Qh6+ Ka5 5. Qa6+ Kb4 6. f8Q 
.
Au total, plusieurs variantes permettent d'arriver à la
nullité et la combinaison logique de pat ne peut survenir
qu'après un coup noir [
1... Rd1]. Même après
3. Nd6!! on trouve encore au moins trois variantes possibles qui conduisent encore à la nullité. En définitive :
- 1... Rd1 - coup Noir - amène la combinaison logique blanche et la plus courte défense blanche;
- le résultat [égalité] n'est pas modifié par les différents coups possibles en 1... ;
- la manoeuvre de pat est amenée dans les deux tableaux par une menace de mat en b7 [prise du
dans un cas] ou par un échec direct avec menace de prise de la Dame noire dans le second cas, toujours en b7.
- la combinaison logique qui fait la BEAUTÉ de l'étude - et sa raison d'être - n'est pas indispensable au respect de l'énoncé : « les Blancs jouent et font nulle ».
Il semble donc que plusieurs duals existent dans cette étude :
la question est de savoir si ces duals se trouvent dans la variante
principale, attendu que, par sa richesse thématique, la position
- comme souvent chez Kasparyan - se révèle
protéiforme dans les développements... Ces duals que je
fais voir entrent dans la catégorie (c) relevée dans le
Codex for Chess Composition [
chapter III] :
Article 10 - Dual
(1) Subject to paragraph (2), a dual is said to occur if, after the
first move, there is more than one method of satisfying the stipulation.
(2) In a study, a dual is a method of satisfying the stipulation which
differs from the author's solution but is equally effective. There are
at least three types of such duals:
(a) change in the sequence of moves
(b) with a longer manoeuvre a piece goes to a different square but
the same aim is obtained as in the author's solution
(c) artificial prolongation of the solution.
Un article de T.G. Whitworth a paru en 1980 dans
EG ; on peut y lire :
To
be completely convincing, analysis needs to show the consequences, not
only of interesting and plausible alternative moves, but also of every
try and variation which could possibly lead to a cook or a bust. The
paradoxes of the chess board are so numerous that even weak moves must
be investigated if we are to be sure that they are not strong ones in
disguise. Not all of this analysis need necessarily be published.
Judges and editors may well require fuller analyses of new studies than
their readers will want to be confronted with. The reader may not wish
to be burdened with detailed analysis of weak moves, analysis which
merely shows that the expected consequences do indeed follow. He may
prefer to have his attention focussed on the main ideas of the study
and to take its soundness on trust. But the judge and the editor can
hardly take this line. They carry the responsibility for publishing a
new study and, therefore, they should be satisfied with nothing less
than a complete demonstration by the composer of the soundness of the
piece. In the absence of this, a judge may be prepared to put in the
necessary work himself to prove the soundness of a study; or, if he
knows the identity of the author, he may be prepared to gamble that
this composer's reputation for producing sound work will not be
undermined by his latest composition. But no composer should expect a
judge to do these things; and a judge will seldom feel inclined, and
never obliged, to attempt them. [November 1980, Cambridge]
EG, 67, V, 1982, pp. 1-2
Whitworth soulève des questions qui ont trait aux rapports entre
déontologie et jugement en matière de composition
échiquéenne. Et de correction. La question qu'il
soulève sur l'analyse est évidemment cruciale et l'on
peut en avoir un exemple idéal dans les quatre tomes du
LHE
d'AC : pour nombre d'études et de finales artistiques, l'analyse
est fouillée et peut s'étendre sur deux dizaines de
pages. Il est bien évident que la lecture de ces pages a peu de
chances d'intéresser l'amateur de parties : nous ne sommes pas
ici dans le domaine de la musique symphonique mais dans celle du
quatuor à cordes. Aussi la comparaison que je fais
supra
entre Kasparyan et Beethoven me paraît licite : on ressent comme
l'impression d'un dialogue entre les différentes batteries de pièces,
exactement comme dans un mouvement de quatuor ; parfois on « voit
» comme des instants fugués et cela semble
particulièrement le cas de certaines études de domination
[
in 2545].
L'improvisation semble pourtant de mise, parce qu'à chaque
nouvelle position, le style du compositeur s'impose tant par sa carrure
que par son lyrisme. En voici un autre exemple.
XLV est utilisé par AC au tome III du
LHE [
Drittel Teil - König und Dame gegen König und Turm mit Bauern, p. 48, Nr. 1473].
Alexander Herbstmann
"64", 1939/40 1. Preis
Les Blancs jouent et font nulle 3 + 6
[=0400.14f7h8]
XLV
Herbstmann (1900-1982) a composé
plus de 400 études et a été nommé Juge
international pour la composition en même temps qu'AC en 1956,
dès la constitution du titre. On lui doit plusieurs ouvrages de
composition [
De Schaakstudie der Nieuw-Russische Grootmeesters, Lochem 1937 ; Rasskazy o belom slone, Moscow 1959 ; Schaakpartij en Compositie, Lochem 1938 ; Izbrannye shakhmatnye etjudy, Moskva 1964 ; Das Geheimnis des Schwarzen Königs, Sportverlag Berlin 1960]. AJ Roycroft lui rend hommage dans
EG [
71, V, 1983, pp. 121-122] en citant le résumé d'un article d'Alexander Hildebrand, paru dans le journal suédois "
Tidskrift for Schack" :
...
Herbstmann was one of the 6 composers in the initial award of
International Master of Chess Composition by FIDE in 1959. In his
composing life he produced about 350 studies, winning about 150 prizes,
20 of them First Prizes. He wrote 10 books in Russian, of which 4 were
translated into Dutch and 2 into German.
XLV est une étude de pat. Plus encore que celle de Kasparyan [
XLIV], elle pose davantage de questions qu'elle n'en résout. La clef
1. c7 semble laisser les Noirs sans ressource, après
1... Rc4. Il suit, en effet :
2. Rxa4! avec # en 6 coups. La position angulaire du

n'est évidemment pas pour rien dans cet embarras. La

étant imprenable, les Noirs vont tenter un échec intermédiaire avec :
3... Rf4+ dévoilant ainsi l'avant-plan de la combinaison logique : la

est victime d'un clouage logique puisqu'elle ne peut, sous peine d'un # immédiat en h4 quitter la 4
ème traverse. C'est donc en toute assurance que les Blancs continuent par :
3. c8=Q après
2... Rh7 qui évite l'échec intermédiaire fatal après
3. c8=Q+ et # en 2 coups. Aussi, la bonne suite est-elle :
1. c7 Rf4+!.
2. Rg6! est forcé. Et Herbstmann continue par
2... Rc4! Or, l'analyse montre - chose qui rappelle
XLI de Kasparyan - qu'il y a dual puisque
2... Rg4+ conduit à deux variantes qui assurent l'égalité :
- 3. Kf7! Rf4+! 4. Kg6 etc. avec échec perpétuel ;
- 3... Rf8! conduisant à = avec le finale didactique XLVa :

avant 10... Rf6! =
XLVa |

avant 9... Rf6! =
XLVb |
Je note que les Noirs dans
XLVa sacrifient d'abord le

d7 puis la

après
9... Rxc7+. Si l'on revoit l'
Article 10 Dual du
Codex for Chess Composition, on remarque que si le dual
3... Rf4+ peut être classé (c), en revanche le dual
3... Rf8! mérite d'être classé (a) puisque ce coup se situe dans le jeu principal et qu'il affecte l'idée [
le pat] pour déboucher sur une autre idée. Ce n'est pas tout : en poursuivant d'emblée par
2... Rf8! les Noirs gagnent un temps et obtiennent l'égalité dans
XLVb. AC donne :
3. Rc1 a3? qui est fautif [
4. Rxc2 Rc8 5. Rc4 Kg8 6. Rb4 
]. Or, les Noirs peuvent égaliser avec :
3... Rg8! 4. Kf7 suivi de
4... Kh7! ou de
4... d5!. On est alors conduit à
XLVb.
Nous avons ainsi un exemple - très fréquent au demeurant
- d'étude artistique se transformant en finale didactique. Voici un autre exemple du talent de Herbstmann [
Schachmatny 1938/39].
Je reviens à Kasparyan, avec le
XLVII où le maître
compose un tableau de pat écho. La position se trouve dans AC,
LHE, III [
Viertel Teil - Dame gegen Turm zusammen mit anderen gleichwertigen Offizieren auf beiden Seiten, pp. 57-58, Nr. 1496] et, bien sûr dans
Etjudy Stati Analizi [
op. cit., p. 30, n°38].
Mais d'abord encore un mot sur la façon de composer de GK. Des
diagrammes que j'ai examinés supra, il ressort nettement que l'
IDÉE seule, la raison d'
ÊTRE
de l'étude est importante pour le compositeur. Non pas certes
que la clef soit artificielle ou que la manoeuvre conduisant à
la combinaison logique ne soit pas amenée de main de
maître ; cependant l'on ne saurait nier que, parfois,
l'énoncé peut être respecté sans que pour
autant la combinaison logique soit nécessaire. Toutefois, il
n'arrive jamais à GK de tomber dans le travers de
XLV
où l'on est en droit de se demander si, finalement, les nombre
élevé de duals de type (a) ne conduit pas à la
démolition pure et simple ! Voici quelques lignes d'AJ Roycroft,
écrites à la mort du compositeur, survenue le 27
décembre 1995 :
Chess
composing has not the Variety of emotional content of music, and so
style in chess is less clearly recognizable Not only may any
characteristic we name be found widely distributed among composers,
but, to take an example, a serious composer may compose a trifle. It
follows that there is small point in lingering over Kasparyan's style.
Some features do recur, however, and consistently. One such is closely
associated with the naturalness of many of his positions, and is
worrying: the difficult supporting line. Kasparyan's power of analysis,
and his miraculous composing technique, enabled him to choose the point
at which to halt supporting analysis. But this point is often too early
for many of his reader-solvers, who may remain genuinely puzzled - is
that line valid? A proportion of these studies remains obstinately hard
to believe in - the solver can easily lose the thread, getting bogged
down in being left to his own poor skills. Even if the fault lies in
the solver rather than in the composer, undeniably a barrier between
the two has been raised. All other recurrent qualities in Kasparyan's
studies are positive: the sought-after economy and naturalness of
position; a partiality for, and fecundity in, positions of reciprocal
zugzwang, almost always with thematic try-play ending up with White on
the receiving end; visual transformation by many, if not all, the
pieces moving for the finale; relatively few captures; the development
of the ideas of others, always acknowledged; and the highest standards
of accuracy, including the correction of studies known to be faulty.
Another attribute, not apparent from the studies themselves, is
patience amounting at times to a self-denying ordinance. Kasparyan
could ponder a theme, or a setting, for, years, even for decades,
before being satisfied. Even then he never rushed into print. No wonder
that he has the most untarnished of reputations.
EG, 120, VII, 1996, pp. 790-791
Là encore, ce n'est point un hasard si j'ai comparé
Kasparyan à Beethoven : on a une idée de la façon
de composer de GK qui rappelle celle du maître de Bonn. Il n'est
que de lire le long article - très technique - de GK paru dans
EG
[
I, 6, 1966, pp. 125-153 avec 100 diagrammes d'explications] que j'ai cité
supra.
On y découvre qu'il n'est pas rare que des fragments
thématiques ne soient remployés que des mois, voire des
années après leur conception ou leur analyse. Quand on
sait que Kasparyan avait une collection de l'ordre de 30000
études, on peut comprendre déjà un certain nombre
de choses. Et d'abord le souci premier d'originalité. AC
écrit :
«
Un problème peut être original par une meilleure
présentation d'une idée déjà connue. Ce
n'est plus l'idée qui est originale, mais la position, la matrice,
les moyens de réalisation. Il va de soi qu'une telle composition
n'est en rien diminuée par le fait que l'idée a
déjà été présentée, sans quoi
l'art du problème ne devrait retenir que les prototypes,
lesquels ne sont que très rarement les meilleures
réalisations de l'idée. » [
EA, op. cit., L'originalité, p. 11]
C'est le mot matrice qui attire notre attention. Les artistes,
par-delà leur spécialité, emploient le même
mot : il leur sert à qualifier le moule de leur
instrumentarium.
Kasparyan rappelle à ce propos une anecdote lui ayant permis,
assez rapidement, de bâtir une étude à partir d'une
partie jouée où il avait vu la possibilité d'un
pat.

partie Babayan - Kuloglian
Erevan Chess Club 1955
[+0400.21e7h5]
avant 1... Re2+!
XLVIa |
Genrikh Kasparyan
Schachmatny v SSSR 1955

Les Blancs jouent et font nulle 3 + 4
[=0400.12h4d2]
avant 5. Rd6+!
XLVIb
|
Watching
the friendly game Babayan-Kuloglian, I suddenly spotted and pointed out
to the players the following interesting saving line for Black, 1. . .Re2+ 2. Rxe2 c1Q 3. Re5+ Ka4 4. f8Q Qc7+ 5. Ke6 Qd7+ 6. Kf6 Qd6+ 7. Qxd6 stalemate!
The players were amazed by this variation and analyzed the position at
length, while the player of Black thanked me for finding a saving line
in a difficult position. I thanked them in return for an interesting
ending, which I promised to express in study form. I did not have to
work long over this position, as it was only necessary to create
introductory play.
EG, 6, I, 1966, p. 135
L'examen de
XLVIa révèle que
1... Re2+! est un coup forcé. Dans
XLVIb, le talent habituel de GK opère dans la mise en place de l'introduction :
1. f6 c2 2. Rc6 Kd3 3. f7 Rd8 4. Kh4 Kd2 précédant
5. Rd6+! qui forme la combinaison logique. Combinaison qui est forcée après
4... Kd2 [
cf. Etjudy Stati Analizi, op. cit., p. 94, n°132 - rappel de la position XLVIa p. 95 à la fin de l'analyse].
L'anecdote que conte Kasparyan est chose commune chez les compositeurs
qui s'inspirent souvent de finales joués. Ici, le thème a
semblé à GK suffisamment puissant pour qu'il n'ait rien
modifié, si ce n'est l'introduction. Par parenthèse,
voilà qui doit attirer l'attention sur les parties amicales qui
- si l'on peut dire - sont sans but lucratif...
VI. En soi et Échecs
1.
le concept de représentation
Un finale joué constitue le type même de
l'expérience au sens kantien du terme, rapportée au petit
monde de l'échiquier. L'évolution de la position
apparaît comme une représentation subjective, à
ceci près - cf. supra
V, 2 - que, contrairement au monde qui nous entoure - le
ÇA de la trinité jungienne
[
voir Aurora consurgens et Songe de Poliphile],
il est possible d'appréhender les Échecs de façon
objective. Et le voile qui sépare les deux types de
représentation est dû uniquement à la limitation de
nos capacités de mémorisation. À cela on doit
ajouter le phénomène de la Volonté, concept
introduit par Schopenhauer [
cf. section IV]. Compris dans un sens
échiquéen, il engage l'image temporelle : c'est un
truisme de constater que le libre arbitre, aux Échecs, est un
non sens compte tenu que le jeu est théoriquement décidable [
cf. supra E. Borel].
Sa structure implique un ordre établi dont le maillage
résulte de l'interaction entre le sous-ensemble des
intersections [
les cases sont à l'image d'une portée sur la partition] et le sous-ensemble des pièces [
à l'image des notes sur la partition]. Quelle est la place d'un finale artistique là-dedans ? Nous répondrons en reprenant l'exemple de
XLVIa
: il va nous aider à introduire le concept d'individuation. Le
lecteur l'aura deviné, dans le finale, l'individuation
naît du sentiment de la singularité dans une position. Et
cette singularité prend forme doublement - en notre esprit - en
ce qu'elle revêt un caractère
numineux et logique [
je
rappelle que le terme numineux est tiré du langage jungien et
qu'il a trait à l'intuition de la transcendance -cf. le Songe de Poliphile
-. J'en profite pour souligner ce fait, absolument unique, que l'en soi
est en même temps sujet et objet. J'entends naturellement limiter
cette réflexion aux Échecs]. Cette singularité est la combinaison : en elle se
trouve le salut dans une position qui paraît sans ressource ; en
elle se dévoile comme représentation métaphysique ce que Kant appelle
noumène. Le
XLVII en donne un exemple [
Etjudy Stati Analizi, p. 30, n° 38]
Genrikh Kasparyan
Schachmatny, 1938
Trait aux Noirs : les Blancs font nulle 5 + 4
[=3111.21d6g7]
XLVII
GK va créer les conditions d'un pat écho. Là encore, on relève deux duals : la clef
1... Ne4+ n'est pas le seul coup permettant d'amener la nullité. On compte :
1... Qg4 et
1... Qc1.
Pour autant, peut-on considérer ces coups de Dame comme
d'authentiques duals parce qu'ils respectent l'énoncé de
la solution ? Oui
stricto sensu
car la clef doit être unique ; et non aussi ; parce qu'ils conduisent
à une défense blanche plus longue. Reste le point des
tableaux de pat. C'est là que je rejoins le développement
sur Volonté et Représentation.
- 1er point : un dual est acceptable si une idée
particulièrement belle, originale, ne peut pas être
exprimée autrement ; des variantes parasites peuvent alors
être considérées comme des effets
indésirables [side effects] acceptables ; la correction [soundness] à ce titre ne saurait être engagée ;
- 2ème point : on doit dans la notion du
dual relever la différence de genre, entre le Problème et
l'étude. Les compositeurs discutent de savoir de quel prix il
convient de payer l'élimination d'un dual : par exemple, les
spécialistes des DD n'hésitent pas à alourdir la
position en ajoutant un matériel qui n'a d'autre fonction
d'éviter le dual ; d'autres, et je me range près d'eux,
estiment qu'il faut préserver la légèreté
d'une position et l'économie du matériel ;
- 3ème point : la clef doit être unique,
l'unicité étant avant tout une condition technique. La
raison d'être de la clef - dans le Problème - ne doit
idéalement être réalisée que lors même
de la constitution du tableau de mat. Ce point n'est en
général pas discuté dans les études, parce
que le but de l'étude n'est, entre autres, point le mat, hormis
cas particuliers.
- 4ème point : si l'on considère que, dans
l'étude, un dual peut être considéré comme
un genre d'épiphénomène, comment alors concilier
ceci avec le fait, paradoxal, qu'il survienne au 1er coup ?
C'est-à-dire que l'énoncé de la solution soit
respecté ? Il faudrait alors introduire la notion de «
dual critique » pour rendre compte d'un coup - non prévu
par le compositeur - qui forcerait également la combinaison.
Chose peu logique et à tout le moins improbable.
Tout acte de création, s'il met en scène une
volonté de représentation, est d'abord une volonté
de création. Et l'acte de création est d'autant plus
difficile que le medium à traiter présente une nature qui
est éloignée du continu. Cela mérite une
explication : on conçoit par intuition que la musique est un
phénomène continu malgré l'emploi
d'éléments discrets pour la créer [
on appelle discret, en mathématiques, un Entier];
de même la peinture [
le pointillisme veut même donner l'illusion d'une recréation du continu par l'usage du discret] donne l'illusion du continu, etc. Aux
Échecs, la matière est beaucoup plus difficile à
traiter pour la raison même que le déroulement est
entièrement discret. C'est là d'ailleurs que se joue une
partie de l'originalité des Échecs où le temps
peut permuter avec l'espace. Nous devons par conséquent admettre
qu'une étude artistique se présente comme un «
fragment » tel que défini dans
IV, 4
où il n'est tout simplement pas possible, dans certaines
conditions, que le compositeur se transforme en démiurge dont le
sensorium dei
serait la toile d'échiquier. Non pas qu'une
indétermination soit tolérable au-delà d'un
certain terme, mais que, bien plus simplement, des sortes de
résidus embryonnaires - d'ordre substantiel - ne puissent être
éliminés. De cette façon, il devient possible de
comprendre, sinon d'admettre, la notion de « dual non critique
» par quoi l'on peut intégrer le type c défini dans
le
Codex for Chess Composition.
Pour autant peut-on accepter sûrement le cas particulier d'une
solution dont la clef est celle qui, parce qu'elle donne le moyen de la
combinaison logique, ne représente qu'un choix parmi deux ou
trois coups respectant l'énoncé de la solution ?
Voilà le dilemme. Et il semble que Kasparyan soit l'un de ceux
qui intègrent avec le plus d'éclat cette condition de
métaphysique rationnelle [
cf. supra sur la conjonction du numineux et de la logique] qui distingue la combinaison en tant que singularité à vertu artistique. Par exemple, si je reprends
XLVII, je vois 3 coups noirs possibles :
- 1... Ne4+ ;
- 1... Qg4+ ;
- 1... Qc1.
De ces 3 coups,
1... Ne4+ conduit aux tableaux de pat ;
1... Qg4+ peut être considéré, à la limite, comme s'intégrant dans le jeu apparent [
l'équivalent d'un coup d'essai] et
1... Qc1 mène à l'égalité. Or, ces 3 coups ne font
stricto sensu que respecter l'énoncé de la solution : «
trait aux Noirs ; les Blancs font nulle
». Ils s'intègrent dans le monde des «
phénomènes » à la façon dont Kant les
définit [
De la forme et des principes du monde sensible et du monde intelligible, 1770]. Et le commun des joueurs d'Échecs n'est pas capable de saisir, en réalité et contexture, le
fait même de la perceptibilité d'une combinaison qui ne se révèle que dans une dizaine de coups [
je crois être en droit, ici, de parler de la métaphysique des Échecs et, je le répète, XLVIa
est à cet égard, emblématique d'une situation fort
commune. J'en arrive à ce point que la théorie de la
connaissance du jeu n'est pas dans la perception (déduction) mais dans l'intuition (induction) ; cf. section IV, esquisse de dianoiologie]. Survient
2... Qg4+ en réponse à
2. Kd7. Par intervertion de coups,
2... Qc1 revient
in fine sur la variante résultant de
1... Qc1 [
dual de type c qui renonce au tableau de pat écho]. Nous avons là encore 3 coups possibles :
- 2... Qg4+ ;
- 2... Qc1 ;
- 2... Nd5+ ;
qui restent compatibles avec l'énoncé.
2... Qg4+ force le Roi à se poster en d8, case qu'il conserve jusqu'au pat ; et
2... Qg4+ défend c8 pour

. Au 3
ème coup, les Noirs ont encore 5 possibilités différentes dont
3... b2. Mais les possiblités de
3... Nd6 [
obstruant la colonne d pour la 
] ou de
3... Kg6 sont intéressantes.
4. Rd7! est d'ailleurs le seul coup face à
3... b2. A posteriori, on pourrait penser que cela peut légitimer ce coup face aux quatre autres. Il n'en est rien puisque :
3... Nd6 ou
3... Nxg5 sont suivis aussi d'un coup forcé. Et en réponse à
4. Rd7!,
4... Qxd7+
peut forcer la nulle immédiatement. Dans le cours du jeu, il y a
d'autres occurrences où l'égalité survient. Quoi
qu'il en soit, j'en arrive aux tableaux de pat qui sont
résumés dans XLVIIa et b.

avant 8. Qc6+ suivi du pat - echo
XLVIIa |

avant 10. Qe6+ suivi du pat - echo
XLVIIb |
Depuis
4. Rd7! qui obstrue la diagonale c8-h3, les Blancs ont fait promotion puis les Noirs. Immédiatement après
... b1=Q, les Blancs jouent
BxNe4 et les Noirs ne peuvent rien faire d'autre que
... QxB. À noter que dans
XLVIIb, les deux temps de retard sont dus à ce que la

a fait échec en d2 puis en a5. Est-il besoin d'ajouter que c'est la
VOLONTÉ
seule du compositeur qui est responsable du sens du jeu noir ? Que son
orientation s'est faite délibérément afin de
promouvoir ce pat écho ? Je rappelle ces paroles de Kant :
Il
ne peut y avoir de règle objective du goût qui
détermine par un concept ce qui est beau. Car tout jugement issu
de cette source est esthétique, c'est-à-dire dont le
principe déterminant est le sentiment du sujet, non un concept
de l'objet. Chercher un principe du goût qui indiquerait par des
concepts déterminés le critérium universel du
beau, est une entreprise stérile, car ce qu'on recherche est
impossible et en lui-même contradictoire.
Critique de la faculté de juger, Section I, Livre I, §17, p73, 1790
J'ai dit
supra qu'au jeu d'Échecs, le sujet
est son propre objet : dans ses conditions, cet axiome de Kant ne tient
pas ; du moins peut-on déterminer le critérium du
BEAU à défaut, le plus souvent, de pouvoir objectiver le degré du
BEAU
: qu'est-ce donc qui fait qu'une combinaison logique est plus belle ou
moins belle qu'une autre ? Je souhaite consacrer la section suivante
à cette question.

