LES ÉCHECS ARTISTIQUES

I
- II - III - IV -



revu le 2 juin 2007



Cette section est dédiée à la mémoire du grand maître Genrikh Kasparyan (27-2-1910, Tbilisi - 27-12-1995, Erevan)

                  


Plan : GBR code - X. représentation [1. concept et schème - 2. antinomie et inconditionné - 3. théorie de l'expérience et noumène - 4. réactivation du noumène en situation phénoménale - 5. grandeur extensive et qualité intensive] - XI liberté formelle [1. introduction - 2. le phénix ou la liberté {a. introduction - b. à la recherche du phénix - } - 3. théorie et praxis] - XII. dialectique formelle [1. introduction - 2. le principe de raison suffisante -

Note : les diagrammes sont cliquables et donnent accès à la solution ainsi qu'à l'analyse. Choisissez l'étude dans la liste déroulante. Voyez les pages [javascript d'Eric Bentzen] consacrées :
GBR code :

The GBR code or Guy-Blandford-Roycroft code is a system of representing the pieces on the board in a chess position. It is most usually used in endgames and especially in indexing endgame studies.

The basic code consists of four digits, followed by a full stop, and two further digits. The first four digits represent the number and colour of queens, rooks, bishops and knights respectively; each white piece has the value 1, and each black piece the value 3; adding these numbers together gives the digit used in the code. For example, if there are two white rooks and one black rook, the digit used is 1+1+3=5. If there are no other pieces on the board, this will be represented in the code as 0500. If there are more than two of a particular kind of piece of a particular colour (as might happen after pawn promotion), the value 9 is used. So if, for example, there is a white queen, two black rooks, two white bishops, two black bishops, and three black knights, the first four digits of the code will be 1689.

The last two numbers of the code are equal to the number of white pawns and the number of black pawns respectively. So if there are four white pawns and seven black pawns, the last two digits of the code are 47.

The code is sometimes used to refer to a particular material balance when talking about endgame theory; for example, the endgame of two knights against pawn (as famously analysed by A.A. Troitzky, leading to his discovery of the Troitzky line), is class 0002.01.

When indexing or referring to specific positions, rather than generalised material imbalances, the code may be extended in various ways. Two common ones are to prefix a + to indicate the stipulation "White to play and win" or a = for "White to play and draw"; and to suffix the position of the white and black kings. With these additions, the position to the right, a draw study by Leonid Kubbel (First Prize, Shakhmaty, 1925), is classified as =0323.12g3g1 (the solution is 1.Bf2+ Kh1 2.h7 c2+ 3.Be3 Rxe3+ 4.Kf2 Rh3 5.Bd5+ cxd5 6.hxg8Q Rh2+ 7.Kf3 c1Q 8.Qg2+ Rxg2).

The code is named after Richard Guy, Hugh Blandford and John Roycroft. The first two devised the original system (the Guy-Blandford code) using different figures to represent the number of pieces; the suggestion to count one for a White piece, three for a Black, was made by Roycroft as a means of making the code easier to memorise.

référence : EG, 52, IV, July 1978, p. 24 :

GBR
Guy-Blandford-Roycroft (GBR) code for completely representing chessboard force. Class 1032 is the code for wQ, no rooks, bB and 2wS. 4870 is the code for wQ, bQ, 2wR, 2bR, wB, 2bB, no knights. 0005 is the code for 2wS, bS. In other words, the digit position denotes, from left to right, Q, R, B, S; the digit value is the sum of '1' for each W piece and '3' for each Bl piece. '9' is reserved for additional (promoted) force, in the appropriate position. Pawns are denoted by uncoded de.imal place digits: 0000.35 would denote no pieces of any kind, 3wP and 5bP. It is often useful to call the force so coded a 'class', especially when discussing endgame theory. The GBR code is convenient for indexed retrieval of chess positions and for representation in computer systems.

Avertissement
: dans cette section, j'examine pour le plaisir de l'esprit et des yeux de nombreuses études. Il m'est parfois arrivé de démolir des positions qui avaient obtenu des prix dans des tournois de composition. Je veux que l'on comprenne bien que c'est un souci de correction qui m'a alors animé. J'ai le plus grand respect pour les compositeurs d'études artistiques ; je sais toute la difficulté et le temps de la composition : une heure ou trois ans, c'est selon. Et à l'arrivée, parfois rien. C'est donc rendre hommage aux compositeurs que de signaler quand on le peut une démolition [cooked study] ou un dual. Ce n'est pas ternir leur génie.

Abréviations : EG = End Game Studies - AC = André Chéron - LHE = Lehr und Handbuch der Endspiele - GK = Genrikh Kasparyan - HR = Henri Rinck - JI = Juge International pour la Composition - GMI = Grand Maître International - 2545 = Domination in 2545 endgame studies [GK] - EA = Échecs Artistiques [AC] - DC = Deux Coups - TC = Trois Coups -





X. Représentation

1. concept et schème

On doit réaliser une distinction nette entre l'idée et le concept. L'idée forme la matrice à partir de laquelle naît le concept, c'est-à-dire un plan d'organisation qui permet une représentation. Celle-ci possède une structure abstraite, imagée, réfléchie ou concrète, etc. essentiellement protéiforme mais dont la qualité fondamentale réside dans l'interface symbolique entre l'individu [MOI - SOI] et l'environnement [ÇA]. Quant au contenu de la représentation, on le considère comme une grille de lecture. Dans l approche concrète, la représentation constitue la fonction de médiation entre le donné et le concept [agrégats d'idées ordonnées]. Si je considère par exemple une étude d'Échecs, je peux observer que tout se passe comme si le compositeur opérait un réaménagement de la substance échiquéenne [voir IX, 1] dans le sens d'une volonté afin d'établir, par cohérence interne, une création dont le but est double : logique et esthétique. Le produit de cette représentation n'est autre que la combinaison logique [représentation conceptuelle de l'idée matrice]. Dans cette opération complexe, rien pourtant ne peut évoluer sans la médiation de l'intuition du sensible ;  cette intuition s'avère déterminante dans l'expression de la
fonction transcendantale, via la faculté de jugement. On voit que la part laissée à l'empirisme est étroite : le champ de l'objet est déterminé ; restent à cultiver les conditions de naissance ou d'invention de l'objet [combinaison logique ou noumène]. Eh bien ! Aux Échecs comme en Mathématiques, ces conditions de germination sont contenues dans l'intuition intellectuelle par déterminisme et cette appréhension immédiate intuitive subsume l'impératif catégorique. Ainsi, prenons un ensemble de règles, une loi : en tant qu'elle est codifiée par représentation symbolique, toute loi peut constituer un vecteur formel, applicatif pour l'imaginaire sensible, en se posant comme réflexion pour le MOI. Ce n'est là qu'une des nombreuses illustrations de l'aperception kantienne : l'intuition intellectuelle est la condition idéelle où, par l'accommodation de l'entendement, le sensible se fait raisonnable. Le sentiment esthétique devient alors possible sans pour autant que le sens objectif se perde, à la condition unique que la matière première [la susbtance, cf. IX, 1] soit un système clos et susceptible d'une détermination théorique absolue. Tel est le cas, au jeu d'Échecs, de l'étude : l'intuition et le concept trouvent le lieu de leur coïncidence dans le processus de création. Voici une belle miniature à titre d'exemple.

Genrikh Kasparyan
Schach Echo 1969 1970 1 Preis

Les Blancs jouent et font nulle 2 + 4
[=0016.01b3c1]

LXXVIII


Ce six pièces a paru dans Etjudy Stati Analizi [pp. 165-166, n° 268]. Il est instructif de faire correspondre la solution de Kasparyan aux TB de Nalimov, notamment pour les coups blanc forcés. Car LXXVIII se décline comme une sorte d'obligato. Dans un 1er temps, les Rois réalisent une opposition directe par : 1 Kc4! Kd2 2 Kd4! e3 3 Ba5! Ke2 4 Ke4! - LXXVIIIa - Dans un 2ème temps, les Noirs sont forcés de jouer deux mouvements de pour éviter Bb5 puis Bg5. Les Blancs annulent alors par 6. Be7! - LXXVIIIb.


avant : 4... Nd7

LXXVIIIa

après : 6. Be7! =

LXXVIIIb

La symétrie est magnifique et donne lieu - pour une position écho - à deux manoeuvres écho : 6... Kd2 7. Bb4+! Ke2 8. Be7 Kf2 9. Bh4+! Ke2 10. Be7=. Les subissent la domination positionnelle du et ne peuvent bouger : 11 ... Nd7~ 12. Bc5 = ; 11... Nf7~ 12. Bg5 =. Si les Blancs ne jouent pas les coups clef 3 Ba5 et 6 Be7, les Noirs mobilisent immédiatement leurs et l'un des deux parvient à obstruer la diagonale a5-e1. L'analyse de LXXVIII permet de montrer qu'en dehors de l'étude de nullité, coexistent plusieurs études de gain et que cela ne serait point possible sans schéma préconçu. Et si la combinaison logique qui est à la base de l'écho dont on trouve la résonance jusque dans la disposition des pièces - cf. LXXVIIIb - possède une structure nouménale, en revanche les mouvements menant au gain noir ne mettent en action que des phénomènes didactiques, hormis ceux donnant lieu immédiatement à l'obstruction des lignes se projetant sur la case de promotion.

Je donne à présent un second exemple LXXIX, plus complexe, qui me permet de tenter une approche vers ce que Kant appelle le jugement transcendantal en général [Critique de la Raison pure, Analytique transcendantale, livre deuxième, trad. J. Barni]. L'intérêt est ici de mettre en lumière la différence entre le jugement dit naturel in abstracto et in concreto. Différence essentielle à déterminer dans l'appréhension critique de mouvements intermédiaires entre le phénomène et le noumène. Kant nomme cette condition le schème transcendantal.

« Cette condition formelle et pure de la sensibilité, à laquelle le concept de l'entendement est restreint dans son usage, nous l'appellerons le schème de ce concept de l'entendement, et la méthode que suit l'entendement à l'égard de ces schèmes, le schématisme de l'entendement pur. » [Analytique transcendantale,
op.cit., p. 163]

Le schéma préconçu que je viens d'évoquer [X, 1] s'inscrit dans la méthode décrite par Kant. Il s'agit de représenter un procédé général de l'imagination en une image éidétique nommée schème du concept. C'est cette représentation adaptative du jugement
qui permet d'asseoir le sens interne : telle se révèle l'intuition du sensible dans la psyché du compositeur lorsqu'il procède à l'ajustement formel de son puzzle :

« Ce schématisme de l'entendement qui est relatif aux phénomènes et à leur simple forme est un art caché dans les profondeurs de l'âme humaine, et dont il sera bien difficile d'arracher à la nature et de révéler le secret. » [idem, p. 164]

Qu'est-ce donc que la simple forme rapportée à son application à l'étude d'Échecs ? sa correction. C'est-à-dire, si l'on préfère, la perfection - par achèvement - de sa représentation logique. Et n'est-on pas fondé à penser que l'ambiguïté du sens interne de cette logique peut se révéler comme l'une des formes les plus élevées de l'art de la combinaison ? Il nous manque, malheureusement, une Logique de Kant qui se serait élevée au côté des trois autres monuments critiques ; le tout aurait formé, dès lors, une formidable tétralogie ! De cette Logique, des bribes restent sous forme de matériel confié à un collègue, G.B. Jäsche, que celui-ci organisa en un ouvrage publié en 1800 [Kant, Logique,
trad. L. Guillermit, Vrin, 1966]. D'évidence, l'Introduction à cette Logique contient déjà la matière sur laquelle je tiens ici à donner quelque amplification : Kant insiste en particulier sur le fait, assez simple, que l'usage de nos facultés s'effectue sans que nous en ayons une conscience accusée, en s'organisant sur un règlement semblable, par exemple, à nos mouvements respiratoires : nous n'en avons conscience que par un effort immédiat de notre volonté, par mise en activité du sens interne. Aux Échecs, lorsque j'examine une position, je n'ai pas conscience, de même, des subtilités logiques médiates parce que je ne suis pas capable d'établir le schème qui correspond à son concept ; chose que je peux traduire selon Kant en disant de ce schème :

« ... il est un produit transcendantal de l'imagination qui consiste à déterminer le sens intérieur en général, selon les conditions de sa forme (du temps), par rapport à toutes les représentations, en tant qu'elles doivent se relier a priori en un concept conformément à l'unité de l'aperception. » [Analytique transcendantale, pp. 164-165]

On remarque que le maître mot - forme - est ici rendu par Kant équivalent au temps, ce en quoi il est possible de trouver un rapprochement possible avec la phénoménologie propre aux règles de la composition échiquéenne, comme j'en ai déjà rendu compte à de multiples reprises. Ces règles sont organisées sous les espèces de la nécessité et de la contingence ; je peux les considérer en dehors de leur application immédiate par le biais des schèmes catégoriels où s'exprime leur permanence :

« Le schème de la substance est la permanence du réel dans le temps, c'est-à-dire qu'il nous représente ce réel comme un substratum de la détermination empirique du temps en général... Le schème consiste donc dans la succession des éléments divers, en tant qu'elle est soumise à une règle. » [Analytique transcendantale, p. 166]

Cette succession participe du temps dont j'ai rappelé l'aspect tripartite ; il s'exprime habituellement sous ses deux autres aspects : la permanence et la simultanéité [cf. IX, 2]. Une adaptation, allant dans le sens d'une restriction, est rendue nécessaire par le fait que les Échecs étant déterminés : le schème s'y trouve comme le substratum d'une détermination logique du temps. Mais cette restriction est prévue essentiellement par Kant puisqu'il écrit :

« Le schème n'est donc proprement que le phénomène ou le concept sensible d'un objet, en tant qu'il s'accorde avec la catégorie ... Or, si nous écartons une condition restrictive, nous amplifions, à ce qu'il semble, les concepts auparavant restreints. » [Analytique transcendantale, p. 168]

L'idée matrice est ensuite dégagée par Kant quand il assure que les catégories devraient s'appliquer aux objets tels qu'ils sont, tandis que leurs schèmes ne les représentent que comme ils nous apparaissent. Je trouve ici le point de liaison avec l'étude d'Échecs dans le sentiment du sens de la position où, précisément s'élabore le schème catégoriel relatif à la détermination logique du temps. Voici à présent ce second exemple - LXXIX - que j'ai annoncé plus haut.

Genrikh Kasparyan
American Chess Quaterly 1964 - 4 Preis


Les Blancs jouent et gagnent 5 + 4
[+0351.11a5c1]

LXXIX

Roycroft le fait paraître dans EG [3, I, p. 41 et 44, January 1966] accompagné d'un long commentaire. En voici la teneur :

No. 76: G. M. Kasparyan. 1Be3+/i Kb1 2c6/ii Be5/iii 3Kb4/iv Kb2/v 4c7/vi Bxc7/vii 5Bd4+ Kc1/viii 6Bxa1 Kb1 7Sb5 Bd8/ix 8Kc3 Bf6+/x 9Kd2 Bxa1 10Bc2+ Kb2 11Ba4(or Bd1) Kb1 12Sa3+ Kb2 13Sc4+ Kb1 14Bc2 mate.

i)The threat of ...Kd2 and ...Rc1 had to be met first.

ii)The solution as given in ACQ is full but suffers from a lack of stated threats. Only awareness of threats makes the solution of any study really clear, and in the case of Kasparyan threats can be of fiendish subtlety and depth. To avoid cooks and serious duals there must be hair's-breadth variations. The point here is complex. Bl will try to extricate his pieces by moving bB, then bK, then bR, in order to promote his aP. This will take 4 moves. In addition there is a stalemate with wKc3 if bB is removed. To win, therefore, W must allow considerable counterplay. The W plan is in fact to construct a mating net by using many threats to reduce the material to a theoretical win. It is the presence of these many "book" wins that makes this difficult study so instructive for the less expert enthusiast. 2Kb4? would present Bl with a tempo, as in several variations it is vital for cP to promote: 2Kb4? Bc3? 3Kc4 Kb2 4c6 Re1. If W tries to improve on this by 3Ka3 Bb2+ 4Ka4 Be5 (4. Bf6? 5c6 Be5 7Kb4 as in main line) 5Sc6 Bf6 6Sa5 (6Sb4 Kb2  threat Re1  7Sxa2 Rxa2+ 8Bxa2 Kxa2 and a "book" draw is reached that every study-solver should know) 6 Kb2 7Sc4+ Kc3 8c6 Bd8 9Bf4 Kd3 10Bd6 Rc1 11Se5+ Kc3 12Bxa2 Ra1 13Ka3 (this threatens another "book" win, B+ B+S v R, by 14c7) 13 ... Bg5 14Bb4+ Kc2 15c7 Bc1+ 16Ka4 Rxa2+ 17Kb5 Ra8=. This variation is a severe strain on the analytic ability, being packed with tactical nuances. If the study is unsound it is likely to be unsound by some W improvement here.

iii) 2...Bc3+ is a loss of time, as the cP must be stopped  3Ka4 and 3...Be5 4c7, or 3 ....Kb2 4c7 are both fairly straightforward, W winning in the first case by 4 Bxc7 5Bd4 followed by Sa7-b5-a3, and in the second by 4...Rf1 5Bxa2 Rf8 6Be6 or 4...Re1 5Bxa2 Rxe3 6c8Q Kxa2; in all lines W wins eventually by the "book".

iv) 3Bd4? Bxd4 4c7 Kb2 5c8Q Rc1=.

v) 3...Bc3+ 4Kc4 Kb2 5c7 Rf1 6Bxa2 wins, or 3...Bd6+ 4Kc4 Kb2 5Bd4+ Kb1 6Bxa1 Kxa1 7Sb5 with 3 threats  Sxd6, Bxa2 and Sc3, therefore winning easily.

vi) Other moves would be met by a bR move, but the point of this decoy is deeply hidden.

vii) 4..Bd6+ 5Kc4 Rc1+ 6Bxc1+ Kxc1 7c8Q a1Q 8Kd3+ Kb2 9Qc2+ Ka3 10Sb5+ and 11Sxd6 wins. If here 5...Rd1 6c8Q a1Q 7Qh8+ and Qxa1 wins,

viii) A surprise, but 5...Kb1 6Sb5 wins as in (iii).

ix) Again a clever reply, avoiding 7. .Kxa1 8Ka3 Kb1 9Bxa2+ Ka1 10Sd4 Bd6+ 11Kb3 and 12Sc2 mate. If here 8 Be5 9Bc2 and W mates by playing wK to c2, after first moving wB to h7, for instance, when bB cannot stop an eventual S-mate, especially as wB has unlimited tempo moves,

x) Naturally 8. Kxa1 is answeredby 9Kc2.

Roycroft donne dans ii 2... Bc3 comme une erreur alors que Kasparyan signale au contraire que c'est le seul coup contre 2 Kb4!? qui conduise à des variations si intéressantes. Et la suite 3 Kc4? ne procure que la nulle ; correct est : 3 Ka3 comme l'indique Kasparyan dans Etjudy Stati Analizi [pp. 140-141, n° 223]. Du reste Roycroft donne ensuite la variante, qui annule, signalée par Kasparyan. Dans iii, Roycroft se trompe en donnant 4 c7 ; correct est 4 Kb4! Et dans v, 4... Kb2? perd ; les Noirs doivent jouer : 4... Be5 dans les deux variantes après 3.. Bc3+ et 3... Bd6+. Dans vi, après 4... Bd6+ 5 Kc4, le meilleur coup est : 6... Bxc7. La solution de LXXIX tient en deux variantes dont l'une, LXXIXa annule et l'autre perd selon que le est en c5 ou c6 - LXXIXb.


après 2 Kb4? Bc3+! =

LXXIXa

après : 3 Kb4!! Bc3+ +-

LXXIXb

après : 10 Be2! +-

LXXIXc

LXXIXb, avec 4... Bc3+, conduit néanmoins à la meilleure défense possible pour les Noirs. On peut donc considérer que 2... Be5 ne correspond pas au meilleur coup et qu'un dual de type c existe [cf. V, 3]. LXXIXb est perdant pour les Noirs après stabilisation de la position, que j'ai inscrite en LXXIXc.

Si l'aperception est le tout reliant l'entendement et la raison et si l'intellect a un contenu antérieur à toute expérience qui en fait :

« ... une notion donnée dans la forme de toutes les expériences quelles qu'elles soient. » [Herbert Spencer, cité in E. Meyerson, la Déduction relativiste, l'Évolution de la raison, chap. XXIII,  § 226, p. 306, Payot, Paris, 1923]

l'ensemble de ces formes ne peut être reconnu a priori et la logique procède entièrement a posteriori, en examinant des phénomènes empiriques. Dans ces conditions, il est facile de concevoir que tout examen d'une position dans une étude est basée sur - ou à la base - (d')un processus d'identification. Si l'on considère en effet le conséquent et l'antécédent, il est fréquent et pour ainsi dire quasi intuitif de les égaler ; dans cet abus de l'entendement, la confusion vient d'abord de ce que l'on prend la géométrie de l'échiquier pour un espace à caractère physique. Alors qu'il faut y deviner des rapports de force où la présence d'une relation causale formelle doit être établie :

« Nous dirons donc que c'est parce que, dans le spatial, l'esprit semble s'accorder parfaitement avec le réel que nous sommes embarrassés pour déterminer ce que nous devons attribuer à l'une ou l'autre source... » [Meyerson, la Déduction relativiste, op. cit., § 241, p. 320]

Par « l'une ou l'autre source », Meyerson évoque les deux possibilités de l'existence du monde extérieur en dehors du MOI ou au contraire sa dépendance de la pensée. Dans le cas des Échecs, on remarque la coexistence conceptuelle de ces deux sources : la combinaison existe en soi comme objet logique mais elle dépend de la pensée en ce que sa représentation est décidée par une volonté. Mais la confusion vient aussi de ce que l'on n'a pas suffisamment l'intuition de l'ordre réel des choses, qui résulte de l'usage des règles [loi] relatives aux moments dynamiques d'une position [i.e., permanence, changement, rapport de simultanéité, etc. pour n'envisager que les catégories].

2. antinomie et inconditionné

Lorsque nous observons le diagramme d'une position, c'est d'abord une apparence qui s'offre à nous, première marche dans l'escalier des phénomènes dénombrables. Et l'expérience montre que, bien souvent, le sens interne que nous avons de la position égare ; parce que notre faculté de jugement n'est pas suffisamment aiguisée. Nous développons d'abord des intuitions que nous devons obligatoirement subsumer sous un concept. Nous allons par conséquent de l'intuition au concept, marche dans laquelle à l'apparence va se substituer progressivement la logique, première piste sur le chemin qui conduit à la combinaison logique. Mais on voit que cette progression ne peut opérer sans que l'on y relève une antinomie radicale, soulignée par Kant dans sa Dialectique transcendantale : l'apparence logique, dans l'étude d'Échecs, peut se heurter par finalité à la recherche du noumène. Il y a là matière à une illusion qui occulte le sens critique - qui ressortit de l'intuition du sensible - en désaccordant notre jugement :

« ... l'écart par rapport au vrai - qui n'est pas toujours vérifiable - n'est que l'effet de cette ignorance de mon ignorance. Erroné n'est donc pas toujours synonyme de prématuré : le jugement faux ne vient pas tant de ce qu'on croit trop tôt avoir atteint la vérité, mais de ce qu'on croit simplement la posséder... » [G. Lebrun, Kant et la fin de la Métaphysique, op. cit., chap. II, p. 73, remaniement des concepts ; l'apparence]

La vérification, évoquée par G. Lebrun, est implicitement contenue dans un processus d'identification [cf. X, 1] que j'ai assimilé supra à une double correction [cf. VIII, 3]. Correction dont le but est de ratifier que le supra-sensible que nous éprouvons n'est pas qu'une figure de rêve mais bien qu'il s'inscrit à la fois comme finalité téléologique et ontologique, ces deux caractères par lesquels se signalent l'achèvement et la perfection de la combinaison logique. Il est aisé de voir que Raison et Sensible font ici mauvais ménage parce que les qualités demandées à la combinaison vont pour ainsi dire au-delà de ce que la réflexion logique peut apporter : il lui faut le secours de l'imagination pour franchir la limite tracée entre phénomène et noumène, en réalisant par comparaison objective un tri dans le dédale de représentations :

« La réflexion transcendantale ne s'occupe pas directement des objets pour en acquérir des concepts, mais elle est l'état d'esprit où nous nous préparons à découvrir les conditions subjectives qui nous permettent d'arriver à des concepts. » [O. Chédin, op. cit., la réflexion logique, p. 33]

Par l'entendement empirique, nous débutons le processus d'identification que j'ai évoqué ; nous le poursuivons par l'imagination conçue comme intuition du sensible ; nous l'achevons par la réflexion transcendantale qui nous permet l'accès au noumène [l'objet supra-sensible dévoilé par le jugement esthétique réfléchissant]. Je vais donner comme exemple une étude qui a une histoire et qui, elle-même, est une histoire puisque son auteur l'a nommée le Labyrinthe. Paul Farago est un des plus grands compositeurs roumains. Voici ce que l'on peut lire dans EG :

Engineer PAUL FARAGO - Honoured Master of Sport is not longer among us.

On 1.xii.70 the news of the death of Engineer Paul Farago saddened all those who had known and admired him for his profound and original studies - studies which for three decades brought his country famous successes in important international competitions. This was a great loss for Romanian chess ; it was Paul Farago who lifted Romanian problemists to unexpected heights, who discovered new ways of enriching traditional methods especially by strengthening Black's play so that points of great subtlety were introduced. Born in Hungary in the village of Pereg on 4.iv.1886, he graduated from the high school in Kecskemet and the Polytechnic in Budapest as a geodetic engineer and settled down in Cluj, Romania in 1910 . It was at Cluj that I made his acquaintance, four decades later, when as a young study-composer I had the opportunity of visiting him and all those who had known and admired him for his profound and learning something from the craftsmanship of this mater whom I greatly admired . Since then I visited him as often as I could, and the first thing I learned was that

" a good ending is the realization of an
original idea, aesthetic and profound, an economic position, with a solution rich in points and surprises... "

His first study was published in 1899, at the age of 13! After several
smaller ' successes (2nd prize m the International Competition of the Romanian Chess Review in 1935 and 1st prize in the same year in the competition organized in memory of W. Pauly) in 1936 the Gold Medal of the Munich Olympic Games was awarded to him, giving him the highest place in the international hierarchy of chess compositions. His career continued with a series of successes among which it is enough to quote: 1st prize Dutch Chess Federation's Competition 1937 ; 3rd prize Shakhmaty Soviet Union 1939 ; 1st prizes Suomen Shakki, Finland 1944, 1946 and 1948 ; 1st prizes Dutch Chess Federation's Competition 1946, 1947 and 1951, 1st and 2nd prizes at the Enroque Competition, Argentine 1947/1948 ; 1st prize of the tourney in memory of L. Centurini Italy 1952 and 3rd prize at the Olympic Games Helsinki 1952 . In retirement Paul Farago devoted himself passionately and entirely to study composition a domain in which he played an important part, rousing real emulation among Romanian study composers ; a great number of now well known young chess players served their apprenticeship round him. In x1. 36 he took over the study section of the "Romanian Chess Review" which was under his guidance till the end of his life. For more than a decade he directed the study section of the Hungarian "Magyar Sakkvilag" collaborating at the same time  with a great number of other chess reviews. In appreciation of his activity in the domain of artistic chess he was awarded the title "Master of Sport" in 1955 and in 1961 he became "Honored Master of Sport". His well known competence caused him to be invited to judge many international and national, competitions and in 1960 he became "International F.I.D.E. Judge" for studies. It is very difficult to portray such a complex personality as that of Paul Farago. For those who did not know him the advice to read his book "New Ideas in Artistic Chess" which appeared in Romanian and Hungarian,


 Idei Noi in Sahul Artistic 
147 endgame studies, Tineretului. Bucuresti, Romania, 1956


but not in English, is more than advice, it is a duty. In this book, there are more than 150 studies composed by this great master who gained 16 first prizes, and 50 other prizes and mentions in major competitions. His studies are characterized by a profound artistic content and extraordinary difficulty, witness the mottoes Labyrinth, Sphinx, etc. The Labyrinth remained unsolved after 20 years. In the author's own words,

" Engineer A. Nichita investigated this study quite deeply, demonstrating a draw in 150 variations, but Black's best play was not among these, the real solution is often approached and passed by, but never revealed ".

To illustrate his search for the unexpected and unconventional, I should like to mention his short stories which have not only a chess theme, but a chess content too, and his conception of studies within a study, or 'framed' studies. Chess concerned him all his life. In his last minutes, he was playing on his pocket chess board from which he was never separated, not even in his grave. From the works of our late Master, Paul Farago, we quote some of his most outstanding compositions .

Eng. George Teodoru - Member of the Romanian Chess - Federation Bureau - President of the Central Committee of Chess Studies and Problems

 
EG, 26, II, pp. 273-274, October 1971

Le Labyrinthe apparaît à la suite de l'article [EG, 26, II, p. 279, F14] mais avec une erreur de taille : a6 doit être lu a6 ! Avec cette note de Roycroft :

F.14: No printed solution appears in "Idei Noi in Sahul Artistic" . (A similar article to the present one appeared in Themes-64, vii-ix .71, with an editorial note to F .14 that an unpublished solution has been traced -- Themes-64 hopes to print it in their x-xii .71 issue . AJR)

Paul Farago (144)
Magyar Sakkvilag, 1944 Motto : the Labyrinth

Les Blancs jouent et font nulle 9 + 5
[=3004.72h7g5]

LXXX

C'est dans EG [28, II, pp. 340-342, April 1972] que peut être lue la solution parue dans Thèmes-64 :

No. 1519: P. Farago. The following solution is as published in Themes-64. It is taken from 7 pages of lithographed German text by the composer, passed by the Budapest composers J. Ban and G. Paros to Harold Lommer and thence to the Fargette brothers. (See F14 on p. 279 of EG 26, where bPa6 appears in error as white.) It appears that the study was successfully solved after 19 years by Antoniu Moldovan of Timisoara, but that the composer never published his analysis. The reader-analyst will be intrigued that a mystery-within-a-mystery remains: see note (ix) of the solution.

1. d7/i Qb7/ii 2. e6/iii Kxf5/iv 3. e7/v Kf6/vi 4. e8S+/vii Kg5/viii 5. Kg7/ix c4/x 6. a4/xi and now both sides do best to repeat moves, either 6. . . Qa7 7. Kh7/xii Qb7 8. Kg7 Qb2+ 9. Kh7 Qb7, or 6. . . Kf5 7. Kh6 Qh1+ 8. Kg7 Qb7/xiii, or 6. . . Kh5 7. Kh7 (thr. Sg7+) 7. . . Kg5 8. Kg7, though bad would be 6. .. Sa7 7. Sd6 Qb2+ 8. Kh7 Qxb8 9. d8Q+.

i) 1. g7? Qxf5+ wins.
ii) 1. . . Qh1+ 2. Kg7 Qh6+ 3. Kf7 Qh8 4. g7 wins for W, though 2. Kg8 Qd5+ 3. Kf8 Se7 4. Ke8 is sufficient to draw,

iii) Tries at this point lead to lines that justify the motto 'The Labyrinth'. 2. Kh8?/xiv Kh6/xv 3. g7 Se7 4. Sc6 Sg8!/xvi 5. f6/xvii Qxd7 6. Se7/xviii Sxe7 7. fe/xix Qe6! 8. g8S+ Kg6.
iv) 2. . . Kf6? 3. Sc6 Qc7
4. g7 Qh2+ 5. Kg8 Se7+ 6. Sxe7 Kxe7 7. f6+ wins, and the same result follows 2. .. Sd6 3. g7 Qxb8 4. g8Q+; or 2. .. Qh1+ 3. Kg8 Se7+ 4. Kf7.
v) 3. Sc6? Kf6 4. d3 (g7, Qb1+) 4. . . Qc7 5. g7 Qh2+ 6. Kg8 Se7+ 7. Kf8 Qh7 wins. Or 3. g7? Se7 (for Qh1 mate) 4. Sc6 Qxc6 5. g8Q Qh1+ and 6. .. Qg2+ wins.
vi) 3. .. Sxe7 4. d8Q and 4. .. Sc6+ is met by the
cross-check 5. Qd7+. No better is 3. .. Qh1+ 4. Kg7.
vii) 4. e8Q? Qh1+
5. Kg8 Se7+ 6. Qxe7+ Kxe7 7. g7 (what else?) 7. .. c4 8. Sxa6 (or 8. a4 Qh6) 8. .. Kxd7 9. Kf7 Qh5+ and will win. Also not 4. d8Q? Qxc8 5. g7 Qf5+ 6. Kg8 Qd5+ 7. Kh8 Qh5+ 8. Kg8 Qe8+ and 9. .. Qxe7.
viii) The draw is easier after 4. .. Ke7, which takes the best square from bS, 5. g7 Qh1+ 6. Kg6 Qe4+ 7. Kh6 and Bl has nothing better than, for example, 7. .. Qf4+ 8. Kh7 Qxb8 9. dcQ Qxc8 10. g8Q Qh3+ 11. Kg7 Qg4+ 12. Kh7 Qxg8+ 13. Kxg8 Kxe8 14. Kg7 and a draw.
ix) That this should be the only move, blocking his own gP and not relieving
the pin on his dP, is quite remarkable. The alternative is given: 5. Sg7? Qh1+ 7. Kg8 Kxg6 winning, but the tantalising 5. g7? is not explicitly refuted by Farago: he gives the line 5. .. Se7 6. g8Q+ (6. Sc6? Qb1+ wins) 6. .. Sxg8 7. Kxg8 with the two further sub-variations 7. .. Kg6 8. Kf8 Qxb8 9. Ke7 Qe5+, or 7. .. Qxb8 8. Kf7, both leading to a draw, which would in effect be a second solution, hence a demolition of the whole edifice. But we read that the composer has sought and found a win for Bl in this variation, a win which he has not bequeathed to us. Diagram 1519a shows the position after 5. g7.


after 5. g7? -+

LXXXa

x) This is an attempt to close the Zugzwang vice.
xi) The only move.
6. Kh7? Qh1+. 6. Kf7? Qd5+. Best try is 6. Sf6? Sd6 7. Sc6 Se8+ 8. Kf8/xx Sxf6 9. d8Q Qxc6 10. Kf7 (g7, Qe6) 10. .. Qb7+ 11. Qe7/xxi Qxe7+ 12. Kxe7 Kxg6 13. Ke6 Se4 14. Kd5 Sxd2 15. Kd4 Kf5 16. Kc3 Se4+/xxii 17. Kxc4 Ke5 wins.
xii) 7.
Kg8? Se7+ and 8. . . Sxg6(+).
xiii) But not 8. . . Qa1+ 9. Kf7 ands wins.
xiv) 2. g7?/xxiii Se7 3. Sc6
Qxd7 4. Sxe7 Qxe7 5. f6 Qd7 6. Kh8/xxiv Qh3+ 7. Kg8 Kg6 8. Kf8 Qc8+ 9. Ke7 Qc7+ 10. Ke8 Qxe5+, or 10. Ke6 Qf7+.
xv) 2. . . Qc7? 3. g7 Se7
4. Sc6 Sxc6/xxv 5. g8Q+ Kxf5 6. Qf8+ Kxe5 7. Qxc5+ and 8. Qxc6 "with winning chances for W".
xvi) 4. . . Qxd7? 5. Sxe7 Qxe7 6. g8S+ wins,

xvii) 5. e6 Qb2 wins at once. 5. Se7 Sxe7 6. d8Q Sg6+ also mates, while 5. Kxg8 Qxd7 6. Kf8 Qxg7+ 7. Ke8 Qc7 (AJR) is only temporarily an improvement.
xviii) 6. Sd8 Sxf6! 7. ef Qxd8+ wins.
xix) 7. f7 Sg6+
8. Kg8 Qe6 and wins (Sxe5 to come).
xx) 8. Sxe8 Qxd7+ 9. Kf8 Qf5+.

xxi) 11. Ke6 Qe4+ 12. Kf7 Qxg6+ 13. Ke6 Qe4+ 14. Kf7 Qb7+ 15. Ke6 Qc6+ 16. Ke7 Kf5 keeps the material advantage and wins.
xxii) But
not 16. .. Sb3+ 17. Kxc4 Sxa5+ 18. Kc5 draws.
xxiii) 2. Kg8?/xxvi Qxb8 3. Kf7 (d8Q+, Se7+) 3. .. Qc7 4. Ke6 (Ke8, Qxe5+) 4. .. Qc6+
wins, or 2. Kg7? Sd6 (.. Kxf5 also).
xxiv) 6. e6 Qd3+ 7. Kh8 Qh3+
8. Kg8 Kxf6.
xxv) 4. . . Qxc6? 5. g8Q+ Sxg8 6. d8Q+ Sf6 7. ef Qxf6+
8. Qxf6+ Kxf6 9. Kg8 c4 10. Kf8 Kxf5 11. Ke7 Ke4 12. Kd6 Kd3 13. Kc5 Kxd2 14. Kxc4 Ke3 15. Kc5 Ke4 16. Kb6 Kd5 17. Kxa6 Kc6 and only a draw, while no better is 4. . . Sxc6 5. g8Q+ Kxf5 6.Qf8+ Kxe5 7. Qxc5+ draw. So Bl's 4. .. Sg8! in (iii) is unique.
xxvi) 2. f6/xxvii Qh1+
3. Kg7 Qh6+ 4. Kf7 Qxg6+ 5. Kf8 Qh6+ 6. Ke8 (Kg8, Kg6) 6. .. Qh8+ 7. Kf7 Qh7+ 8. Ke6 Qg8+ 9. f7 Qg6+ 10. Kd5 Qxf7+ 11. e6 Qf8 wins, or here 11. Kxc5 Qf8+ 12. Kc6 Se7+ 13. Kc7 Sd5+ 14. K- Sf4 and 15. .. Se6.
xxvii) 2. d4?/xxviii cd 3. Kh8 Qc7/xxix 4. g7 Se7 5. Sc6 Qxc6 6. g8Q+ Sxg8 7. d8Q+ Sf6 8. Kg7 Qd7+ 9. Qxd7 Sxd7 10. e6 Sf6 and will win.
xxviii) 2. d3?/xxx Kxf5 3. e6/xxxi Kxe6 4. Kh8 Qc7 5. Sxa6 Qh2+ and 6. .. Kxd7.
xxix) Here the b2-g7 diagonal is obstructed, so 3. .. Kh6
as in (iii) now fails 4. g7 Se7 5. Sc6 Sg8 6. e6 and the previous variation's winning .. Qb2 is ineffective.
xxx) Two final possibilities for
W's move here: 2. Sxa6(c6)? Qxd7+ 3. g7 Qxf5+ wins. And 2. a4? Kxf5 as in (xxviii).
xxxi) 3. g7 Se7 (for mate on h1) 4. Sc6 Qxd7 5. Sxe7
Qxe7 Or 3. Kh6 Qc7 4. g7 (e6, Qg3) 4. .. Se7 5. Sxa6 Qc6+ wins.
Had enough?!

 
La solution dont parle Roycroft a paru dans Themes-64 [16e année - n° 64, octobre-décembre 1971, pp. 1101-1103] avec le chapeau qui suit :

« L'article qu'on va lire reproduit l'essentiel d'une note, rédigée en allemand par Paul Farago, expliquant sa célèbre étude « Labyrinthe ». Cette note, qui avait été adressée en 1967 au Dr. J. Bàn à des fins de vérification, comporte maintes retouches à la main, et il semble que cette solution n'ait jamais été vraiment achevée. Nous tenons à remercier MM. les Drs. J. Ban et G. Paros, ainsi que notre ami H.M. Lommer, grâce à la grande amabilité desquels nous avons pu nous procurer cette note. » [B. et F. Fargette]


Eh bien ! N'en déplaise à Roycroft, ce n'est point assez... Ce labyrinthe recèle d'autres trésors que cette analyse magnifique n'a pas réussi à épuiser [voir analyse]. Je vais commencer par la note ii :

ii) après : 1... Qh1+ 2 Rg7, les Noirs ne peuvent poursuivre par 2... Qh6+? mais bien par 2... Qb7 qui annule. C'est à tort que 2. Kg8 Qd5+? est signalé comme menant à l'égalité. On montre que seul : 2... Ne7! mène à l'égalité via un échec perpétuel ;
iv) après : 2... Nd6 3 g7, le meilleur coup n'est pas 3... Qxb8? mais 3... Qh1+ suivi de : 4 Kg8 Nb7 5 Kf8! qui gagne ;
vL'analyse montre que 4 d3? est fautif ; mais il y a plus : contrairement à ce qu'écrit Farago, 3 Nc6 conduit à la nulle car le meilleur coup n'est pas 4. d3 mais 4. Kh6. que malheureusement Farago n'analyse pas. Il y a donc là un dual sérieux.
vii) 7... Qh5! est meilleur ; et après 4 d8Q?, 4... Qh1+ conduit à un mat en 8 coups ;
viii) 4... Ke7 conduit à des variantes complexes ; après 5. g7, 5... Qe4+ semble meilleur que 5... Qh1+ mais ne conduit qu'à une nulle positionnelle par échec perpétuel ;
ix) 5 g7? conduit à un mat en 6 coups ;
x) à ce stade, 5... c4 n'est pas forcé ;  5... Qb2, 5... Kg4 ou 5... Kh5 annulent aussi mais 5... c4 est suivi de la réponse forcée : 6 a4! et en ce sens, ce coup est pur de but et nécessaire à la correction ;
xi et xx) le meilleur essai est  6 Nf6!? mais le meilleur coup après 7... Ne8+ est assurément 8 Nxe8 et non 8 Kf8? ; la suite est vraisemblablement nulle ; À noter que dans la ligne donnée, 10... Kf5! est supérieur à 10... Qb7?! ;
xv) la variante ne semble mener qu'à la nulle ; il faut signaler encore : 2... Qh1+ 3 Kg7 Qb7 4 Qh1+ qui par répétitions de coup anticipe sur la solution...


après 5... Qe4+

LXXXb

Il y a donc deux coups qui posent problème sous l'angle de la correction formelle dont l'un est une véritable démolition : 3. Nc6. Le second coup, moins gênant, est : 4... Kg5 ?! parce que 4... Ke7 [cf. viii et viiib] est meilleur pour les Noirs. Toutefois, une analyse poussée ne permet pas de dégager de ligne gagnante pour les Noirs : 4... Ke7 5 g7 Qe4+. LXXXb constitue donc la position clef à partir de laquelle on peut mener des recherches sur la correction du Labyrinth. Je propose les deux lignes principales suivantes [cf. analyse complète] :
  • 6 Kg8? Qc4+! 7 Kh7/i Qh4+ 8 Kg8 Na7 9 Nc7 Qd4! 10 Kh7 Qe4+ 11 Kh8 Qh1+ 12 Kg8 Nc6 13 Ncxa6 Qd5+ 14 Kh8 Qh5+ 15 Kg8 Kf6! avec gain pour les Noirs ;
    - i) si 7 Kh8 Qh4+ 8 Kg8 Na7 9 Nc7 Qd4! 10 Kh7 Qe4+ 11 Kg8/ii Nc6 12 d3 Qf5 13 Nxd6 Kxd7 avec gain pour les Noirs ;
    - ii) si 11 Kh8 Qh1+ 12 Kg8 Nc6 13 Ncxa6 Qd5+ 14 Kh8 Qh5+ 15 Kg8 Kf6! avec gain pour les Noirs ;
  • 6 Kh8? Qh4+ 7 Kg8 Na7 8 Nc7 Qd4! 9 Kh7 Qe4+ 10 Kh6 Qh1+ 11 Kg5 Qg2+ 12 Kh5 Nc6 avec gain pour les Noirs ;
6 Kh6! est le seul coup permettant d'obtenir l'égalité par domination positionnelle mutuelle ; les Blancs doivent rapprocher le de la en se postant sur la colonne h. C'est cette ligne que propose Roycroft en note viii. L'étude se termine sur un point d'orgue en une position « gelée ». Mais je le répète, au plan conceptuel, l'étude est virtuellement démolie par 3. Nc6 =.


Le Labyrinth doit nous faire réfléchir sur plusieurs points. Et en premier lieu, sur le fait du système de causes qui se déterminent mutuellement ; ce qui nous renvoie à la 3ème antinomie de la Raison pure :

« L'antinomie de la raison pure spéculative présente un conflit semblable entre la nécessité physique et la liberté dans la causalité des événements du monde. Il a suffi pour y mettre fin de montrer qu'on ne trouve pas là de véritable contradiction, dès que l'on considère les événements et le monde même où ils se produisent ... comme de simples phénomènes, puisqu'un seul et même être agissant, d'un côté, a, comme phénomène une causalité dans le monde sensible, laquelle est toujours conforme au mécanisme de la nature, et, d'un autre côté, relativement à la même action, en tant qu'il se considère comme noumène, peut contenir un principe de détermination pour cette causalité agissant d'après des lois de la nature, qui lui-même soit indépendant de toute loi de la nature. » [Critique de la Raison pratique, du concept du souverain bien, II. solution critique de l'antinomie de la raison pratique, trad. J. Barni, Ladrange, Paris,  1848 - sur les Antinomies, se reporter à A. Philonenko, l'oeuvre de Kant, tome I, Vrin, 1982]

La détermination mutuelle des causes aux Échecs est essentielle ; elle est à la base de la phénoménologie propre au jeu. Dans la partie toutefois, cette détermination n'est pas univoque car elle est conditionnée [voir VI, 2]. Et cette question du choix est entièrement dépendante d'une volonté, quand bien même une finalité d'ordre ontologique est de mise, contradictoire avec le principe même d'une volonté. Je trouve ici un premier point qui ressortit de l'antinomie et il ne s'agit pas là, qu'on le note bien, d'une antinomie à caractère purement formel. D'une part, il n'est pas possible à l'aperception de fondre en un seul moule l'ensemble des représentations ; d'autre part, l'intuition du sensible [i.e. le sens de la position régi par le jugement ciritique] permet d'élaborer par le schème catégoriel [X, 1] une approche empirique : celle-ci est basée sur une restriction à caractère inductif qui dérive de la domination progressive de la Raison sur l'entendement. Autrement dit, le schème permet de subsumer la représentation à la forme, ce qui dans l'étude d'Échecs se traduit dans le fait de trouver l'IDÉE menant à la combinaison logique et, partant, de comprendre la géométrie spéciale ada(o)ptée par le compositeur dans l'agencement des pièces sur la toile d'échiquier. Et du même coup d'accéder à la structure nouménale qui est le fondement du sentiment esthétique. Si je cherche un second point antinomique, je le trouve bientôt dans le rapport tripartite réglant les activités catégorielles : les Échecs ressortissent-ils d'une conception formaliste, platoniste ou constructiviste ?
Question complexe ! Le formalisme est un ensemble de concepts où l'objet est perçu avant tout d'un point de vue syntaxique [i.e. les Mathématiques] ; pris dans un sens plus étendu, il témoigne de la logique interne d'un système envisagé sous son aspect esthétique, par opposition au naturalisme ou au réalisme. Logique d'ailleurs qui met en exergue un point fondamental : la connaissance qui en découle est uniquement l'oeuvre intérieure du sujet pensant. C'est souligner à nouveau le rôle de l'aperception kantienne dans l'appropriation critique de cette connaissance :

« Et ce n'est pas seulement en Pensée que nous pouvons distinguer ... deux actes : la simple perception d'une pluralité de termes, et l'aperception des rapports existant entre ces termes ; les expériences citées nous prouvent que, en réalité aussi, ces états sont séparables l'un de l'autre. L'action comparative, qui consiste à saisir des rapports, nous la mettons donc, comme supérieure, au-dessus de la simple perception des tenues à comparer, supérieure en ce sens défini que ce qui est supérieur a pour supposition nécessaire ce qui est inférieur, mais n'en provient pas nécessairement. » [Hermann Lotze, Métaphysique, III. Psychologie, chap 3, De l'action intellectuelle d'où résulte l'aperception des rapports, p. 553, Firmin-Didot, Paris, 1883]

Appropriation dont la modalité est synthétique. Ainsi, se constitue successivement l'unité objective de l'aperception par appositions successives puis synthèse des représentations [phénomènes] ; alors survient la perception nouménale par synthèse transcendantale de l'imagination. Je vais en donner un exemple avec LXXXI mais d'abord je souhaite dire quelques mots de la théorie de l'expérience qui est au fondement de la constitution nouménale.
3. théorie de l'expérience et noumène

L'expérience comme instrumentarium du possible, du nécessaire, du réel enfin ! Par delà le phénomène, elle fonde la recherche du noumène et en constitue comme l'entrée du labyrinthe, telle la porte de l'Entrée ouverte au Palais fermé du Roi de l'alchimiste Philalèthe [célèbre Adepte que Newton admirait ; l'Introïtus était l'un de ses livres de chevet]. Mais qu'est-ce qui est réel dans une étude d'Échecs ? Et n'est-on pas en droit d'y voir, de bout en bout, pure artifice [cf. VII] ? Quid alors de l'étude comme oeuvre d'art ? Quid des compositeurs ? Heureusement, l'expérience fonde le principe même de son dépassement [X, 2] : les mouvements d'un finale didactique ont pourtant fort à voir avec ceux d'un finale artistique, n'était la forme qui y insuffle un élan de liberté singulier. C'est la quête de cette liberté qui fait toute la beauté d'une étude.
Paul Farago
Tidschrift KNSB 1946 1. Preis

Les Blancs jouent et gagnent 6 + 6
[+0003.54c3b1]

LXXXI

Cette position est donnée dans EG [26, II, p. 275, October 1971], tirée de Idei Noi in Sahul Artistic [op. cit., n° 64]. Voici le commentaire de Roycroft :

F.1 :1 b6/i cb 2 g6/ii hg/iii 3 e6 Kc1 4 e7 d2 5 e8Q Sc2/iv 6 Qxg6 d1Q/v 7 Qh6+ Kbl 8 Qxb6+ wins

i) 1 .Kd2? Sf3+ 2 .gf h3 3 e6 h2 4 e7 h1Q 5 e8Q Qxf3 draw, or 1 e6? Kc1 2 e7 d2 3 e8Q d1Q 4 Qe3+
Kb1 draw, or 1 g6? Kc1 2 gh d2 3 h8Q d1Q 4 Qh6 Kb1 5 Qg6+ Sc2 6 Qe4 Qcl 7e6/vi Qa3+ 8.Kc4 Qb4+ 9 Kd3 Qxb5+ 10 Kd2 Qg5+ 11 Kd1 Qxg4+ draw
ii) 2 e6? Kc1 3 e7 d2 4 e8Q Sc2 5 Qb5/vii d1S+ 6 Kd3 Sf2+ draw
iii) 2 ...Kc1 3 gh d2 4 h8Q Sc2 5 Qh6 wins.
iv) 5 ...d1Q 6 Qe3+ Kb1 7 Qxb6+ wins
v) 6...Sb4 7 Qh6 Sa2+ 8 Kd3 Sb4+t 9 Ke2 wins
vi ) 7g5 Qa3+ 8 Kc4 Qa4+ 9 Kd3 Qxb5+ 10 Kd2 Qb211 g6 Qc1+ draw
vii) 5 any other d1Q draw.

EG, 26, II, p. 275


Quand je dis que l'expérience fonde le principe de son dépassement, je veux aussi signifier par là qu'une étude peut échapper à son compositeur comme j'ai eu l'occasion de le montrer en plusieurs circonstances. Ici, par exemple, LXXXI est démolie par : 2... h3!. Conclusion : les Blancs jouent et font nulle...

2... h3! 3. g7 (3. gxh3 Nf3 4. gxh7 (4. g7 d2 5. g8=Q d1=Q 6. Qxh7+ Kc1=) 4... d2 5. h8=Q d1=Q 6. Qh7+ Kc1 7. Qh6+ Nd2 8. Qxb6=) 3... d2 4. Kxd2 hxg2 5. g8=Q g1=Q 6. Qb3+ Ka1=

Cette variante n'est pas un « accident » mais c'est l'aperception qui nous fait voir que l'enchaînement des phénomènes s'intègre dans une loi du devenir qui ressortit du plus parfait déterminisme. En l'occurrence, 2... h3! est un phénomène qui est non seulement possible, mais bien plus encore, nécessaire et singulier. Est-il de nature nouménale ? Non dans la mesure où manifestement, il n'est pas prévu par le compositeur et qu'il ne donne lieu à aucune combinaison logique ; mais oui aussi, paradoxalement, parce qu'il fait manquer toute la combinaison logique de Farago sur une étude gratifiée d'un 1er prix. C'est cet aspect dramatique qui fait resurgir la philosophie de Schopenhauer et explique que j'ai fais appel à sa doctrine [cf. IX, 3]. La démolition d'une étude procède, philosophiquement parlant, de ce que le compositeur use d'empirisme pour créer de l'idéalisme. Autrement dit, qu'il manipule l'objet pour tenter sa transmutation en sujet. Cette opération, aux Échecs, nécessite d'ourdir une trame où temps et espace sont restructurés par la pensée agissante: l ordre de la succession ne préexiste plus à celui de la coexistence et voilà l'un des secrets de la composition échiquéenne qui vaut autant pour l'étude que pour le Problème.

Paul Farago
Tidschrift KNSR 1946 - 1. Preis

Les Blancs jouent et gagnent 6 + 6
[+0104.34f5h4]

LXXXII

LXXXII porte le n° 65 dans
Idei Noi in Sahul Artistic ; Roycroft donne l'étude dans EG [26, II, p. 275]. Commentaire :

F.2: 1. Rb2/i g3/ii 2 . Rb4+ Sf4 3 . Kxf4/iii h2 4 . Kf3+/iv Kh3 5 . Rh4+/v Kxh4 6. Kg2 wins .

i) 1 . a6? g3 2 . a7 g2 3. Kxe6 g1Q 4 . Ra2 Qxg6+ .

ii) 1 . . . Kg3 2 . Kxe6. Or 1 . . . Sf8 2 . Sc7 g3 3. Rb4+ Kh5 4. Se6 Sxe6 5. Rb8 Sf8 6 . Rxf8 e6+ 7 . Kf4 g2 8. Rh8+ Kxg6 9 . Rxh3 e5+ 10 . Kf3 g1S+ 11. Kg2(g3) wins . Or 1 . . . Sc5 2. Sc7 e5 3 . Sd5 Sd3 4 . Rb8 Sf2 5 . Se3
Kg3 6. a6 wins .
iii) 3 . Rxf4+? Kh5 4. Rd4 g2 5 . Rd8 e6+ 6. K- g1Q
wins.
iv) 4. Rb8? e5+ 5 . Kxe5 Kg5 6. Rh8 g2 wins.
v) 5. Rb1? e5
6 . Sc7 e4+ 7. Kf4 g2 8 . Rb8 g1Q wins .


Je ne sais si Farago donne 1... g3? dans la ligne principale, parce que les Noirs ont à leur disposition des coups plus forts comme 1... Nd8 ou 1... Nf8. Il est de fait que 1... g3 n'est pas un mouvement pur de but puisqu'il cause immédiatement un dommage noir en provoquant 2. Rb4+. Dans ii, après : 1... Nf8 2. Nc7 g3 3. Rb4+ Kh5 4. Ne6, le meilleur coup n'est pas 4... Nxe6 mais 4... h2 qui donne lieu à une belle variante. On voit que LXXXII est au plan purement formel assez peu satisfaisante car il y manque un avant plan ; ce n'est pas tout : la plus belle variante, celle où les Noirs essayent de provoquer le sacrifice du e pour éloigner le de la colonne g, après 8... Kxg6, n'est pas dans la ligne principale ! Cela me rappelle des réflexions que Chéron donne dans les EA, à propos de la Nouvelle théorie des antiformes :

« Quand la menace contient déjà une combinaison d'une aussi grande valeur que, par exemple, un Novotny ou un Romain, le solutionniste attend alors du plan principal quelque chose d'au moins équivalent. C'est pourquoi beaucoup de présentations d'antiformes causent d'une manière certaine une petite désillusion... Mais ces petites disproportions sont, comme on sait, thématiquement fondées. » [Antiform, pp. 193-194]

Nous posons aux lecteurs la question suivante. Supposez que votre profession soit la critique des pièces de théâtre, et qu'en cette qualité vous soyez invité à une répétition générale. Vous acceptez l'invitation et, animé de sentiments bienveillants, vous allez vous asseoir dans la salle de spectacle. Or, en fait de spectacle, voici ce qui vous est offert. Sur la scène, il ne se passe rien, ou si peu de chose, quelque chose de si banal, qu'il ne viendra jamais à l'idée de personne de considérer cela comme un spectacle. L'auteur vient ensuite sur la scène et annonce que le spectacle est terminé. Et il ajoute, en voyant votre air ahuri : « La pièce de théâtre s'est jouée dans la coulisse : c'est là ma nouveauté. » Quel compte rendu ferez-vous dans votre journal? Mettrez-vous, en grand titre enthousiaste : « Du nouveau dans l'art théâtral »? Ou bien mettrez-vous, en grand titre indigné : « Une mystification monstre » ?

EA, chap. V Nouvelle théorie des antiformes, pp. 123-124

Loin de moi, naturellement, de faire croire un seul instant que Paul Farago ait pu pousser le degré de formalisme à un point tel qu'il en viendrait à passer pour du sophisme. Mais déjà, sur deux exemples [LXXX et LXXXII], nous n'avons pu qu'admirer - en ne laissant pas de manifester une certaine perplexité - tant de science qui ne s'exprime qu'à l'analyse. Chéron ajoute :

« Cette disproportion entre la valeur stratégique de la menace et du jeu final est-elle thématiquement fondée... » [EA, op. cit, p. 124]

Mais il entend parler du Problème ; aussi bien devons-nous remplacer thématiquement par formellement. C'est ici parler de ce qu'en philosophie on nomme le principe de raison suffisante [Leibniz, 1710] ; aux Échecs, il est intimement lié au sens de la position. Autant dire que, bien souvent, cette nature entrelacée varie comme le style du compositeur. À ce titre, Farago excelle dans la synthèse la plus dépurée, en ce sens que les lignes principales qu'il propose sont les plus simples... et les plus courtes ; sont-elles pour autant les plus belles ? ainsi dans LXXXII, le sacrifice de en h4, s'il est formellement fondé, est introduit par le coup : 1... g3  qui n'est pas pur de but, au lieu que 1... Nd8 ou 1... Nf8, eux, le sont en occultant la 8ème traverse pour parer Rh8. De même, dans la ligne principale, on voit que le a8 semble ne jouer aucun rôle actif. Rôle qu'il retrouve immédiatement par 1... Nc7! en réponse à 1. Nf8.

Pour résumer, tout se passe comme si Farago proposait une ligne principale qui ressemble à ce que des musicologues nomment la polyphonie cachée chez Bach. Voilà qui mérite une explication : lorsque l'on écoute, par exemple, le 1er Prélude du Clavier bien tempéré, ce n'est pas une mélodie que l'on entend mais une suite d'accords et le thème n'est point entendu en tant que tel. Eh bien ! Chez Farago on trouve une veine formelle un peu analogue : une partie est cachée ou voilée, et c'est là une particularité esthétique que les Échecs sont seuls à partager avec la musique. D'un côté, nous avons une représentation simple et, d'un autre côté, plusieurs présentations qui sont de l'ordre de l'intuition du sensible et qui induisent, effectivement, l'idée de la liberté dans ce qui paraît ne constituer, a priori, qu'une série de mouvements du seul ressort de la Raison pure : nous sommes ainsi, avec Farago, placés au seuil du concept d'oeuvre ouverte. Et, de ce point de vue, Farago est, à sa manière, un compositeur baroque.

Paul Farago
Tidschrift KNSB 1948 - special prize

Les Blancs jouent et font nulle 7 + 7
[=0342.34g1g7]

LXXXIII

Roycroft donne LXXXIII dans EG [26, II, p. 277]. Le commentaire donne la nulle comme assurée pour les Blancs :

F.7 : 1. e7 de/i 2 . e8Q/ii e1Q+/iii 3. Qxe1 Rg2+ 4. Kh1 Re2 5. Qg1/iv f2+ 6. BxdS Re1 7. Qf1 Rxf1+ 8. Kg2 Rc1/v 9. Kxf2 Kxh8 10. Sa2 draw.

i) 1. . . fe 2. Kf2 e1Q+ 3 . Kxe1 d2+ 4 . Kd1 Bb3 5 . Bd5 Rxc3+t 6. Bxb3 Re3 7. Sxf7 draw, or 1 . . . Rxc3? 2. e8Q d2 3. Qe5+ f6 4. Qe7+ Kxh8 5. Qxf6+ Kh7 6 . Qf5+ Kh6 7 . Qh5+ Kg7 8. Qg5+ wins.
ii) 2. Kf2? e1Q+
3. Kxel f2+ 4 . Kd1 Rxc3 5 . e8Q f1Qt 6 . Kd2 Qc1+ 7 . Ke2 Qb2+ wins, or 2, Sxe2? Rxe2 3. Bxd5 Rxe7 wins.
iii) 2 . . . Rc1+ 3. Kf2 Rf1+ 4. Kg3
Rg1+ 5. Kf2 Rg2+ 6 . Ke1 f2+t 7 . Kxe2 Bc4+ 8 . Ke3 f1Q 9 . Qe5+ f6 10 . Qe7+ Kh6 11 . Qf8+ draw.
iv) 5 . Qf2? Rxf2 6 . Bxd5 Kxh8 7 . Kg1 Rc2 8. Sa4
Rg2+ 9 . Kf1 Rxg4 10. Sc3 Kg7 11 . Bxf3 Rc4 12 . Sa2 Kf6 13. Ke1 Ke5 wins.
v) 8 . . . Rh1 9. Kxf2 Rxh8 10. Ke3 draw.


Hélas, l'étude est ruinée par :

2... Rc1+! 3. Kh2 (3. Kf2? Rf1+ 4. Kg3 Be6! (4... Rg1+? 5. Kf2=) 5. Nxe2 fxe2 6. Kh3 e1=Q 7. Qb8 Qe3+ 8. Qg3 Qh6+ 9. Qh4 Bxg4+-+) 3... e1=Q 4. Qxe1 Rxe1 5. Nxd5 f2 6. Ba6 f1=Q 7. Bxf1 Rxf1 8. Nxf7 Rxf7-+
.

L'analyse de Roycroft (iii) est fautive par : 3. Kf2? et par : 4... Rg1?, deux coups qui conduisent à la nulle. Dans la variante que je donne, 4... Be6! occulte la colonne e et oblige les Blancs à sacrifier le en e2. LXXXIII est le modèle de l'oeuvre qui échappe à son créateur et l'on assiste à une véritable déviation nouménale par destitution de la finalité téléologique : l'ordre de la succession [cf. supra] est rénové et la position retrouve tout simplement son primat ontologique. Voilà qui m'amène nécessairement à discuter de la possibilité du réalisme des Échecs, eu égard au caractère autonome de leur ordonnancement logique. Le premier problème que je trouve posé sur cette voie est l'association naturelle du réalisme à l'empirisme.

« ... et c'est là pourtant qu'il a laissé subsister des passages où se montre sans voiles l'équivoque de ce réalisme empirique, la confusion volontaire entre l'idée des objets qui sont donnés réels dans l'espace et l'idée des objets qui sont réellement donnés par l'espace, lequel, avec ce qu'il contient, est une représentation en nous... » [Charles Renouvier, Critique de la doctrine de Kant, chap. xxx, la Réalité, la Substance, le Noumène, pp. 359-360, Alcan, Paris, 1906]

Renouvier parle ici de la Dialectique transcendantale [Kant in trad. Barni, chap. II, 6ème section, l'idéalisme transcendantal comme clef de la solution de la dialectique cosmologique, p.50 et sq.] dans un passage où Kant rappelle que :

« ... tous les objets d'une expérience possible pour nous ne sont pas autre chose que des phénomènes, c'est-à-dire de simples représentations, et que par conséquent, en tant que nous nous les représentons comme des êtres étendus ou comme des séries de changements, ils n'ont point, en dehors de nos pensées, d'existence fondée en soi. » [Kant, Critique de la raison pure, Dialectique transcendantale, op. cit., tome II, p. 50]

Si je considère une étude d'Échecs, l'objet de l'expérience qui m'est donné a priori comme connu mais non point comme su résulte de la formulation de l'énoncé [voir VII, 6] et je dois ajouter immédiatement que l'expérience ne porte pas sur un objet naturel mais sur un objet artificiel [voir VII, 1]. Là réside une première difficulté qui consiste à acclimater le concept expérimental à un donné qui a été pensé [voir VI, 7]. Aristote, donne de la Nature la définition suivante pour ce qui concerne l'objet :

« le fond premier dont est fait ou provient quelque objet artificiel » [Aristote, La Métaphysique Delta 4, 1014b 27-28, tome I, trad. J. Tricot, Vrin, 1981, p. 255]

Et c'est l'essence qui est ici choisie par Aristote comme médium de cette activité spirituelle. Si à présent, j'associe cette proposition à cette autre, qu
'est naturel, selon Aristote, ce qui a son principe et sa finalité en soi-même, je suis logiquement obligé de considérer les Échecs comme une forme essentielle ou entéléchie dont la phénoménologie est subordonnée à un principe organisationnel, c est-à-dire à une téléologie. Elle s'exprime dans la composition [étude, Problème], en tant qu'elle s'accompagne d'une volonté qui exclut la contingence ou, du moins, qui la module ; c'est cette modulation que l'on nomme la correction [et que j'appelle correction formelle ou de 1er ordre, cf. VIII, 3]. Nous venons de voir que cette correction a manqué dans LXXXIII. Je vais donner dans LXXXIV une autre étude de Farago où cette correction est parfaitement respectée ; l'analyse va me permettre de revenir sur les rapports entre essence et correction de 2ème ordre [que j'appelle correction thématique].


Paul Farago
Enroque 1950 - 2nd Prize

Les Blancs jouent et font nulle 8 + 7
[=0043.64a8c7]

LXXXIV

C'est encore dans EG [26, II, p. 277, October 1971] que l'on trouve LXXXIV. Je ne crois pas que Roycroft ait épuisé la richesse de la combinaison logique dans son analyse :

F.8 : 1 . ed Se6 2 . g7/i Sd8 3 . Bb7 Bc4 4. Bh1/ii Bf7/iii 5 . Bf3 d5 6 . Bh5 Bg8 7. Bf7 Sxf7 8 . d8Q+ Sxd8/iv stalemate .

i) 2. d8Q+? Sxd8 3 . g7 Bd5+ 4 . Bb7 Bg8 5 . Be4 Se6 6 . Bd5 Sc5 7. Ec6 Sd7 wins .
ii) 4 . Be4? Bg8 5. Bf3 d5 6 . Bh5 d4 7 . Bf7 Bh7 8 . g8Q BxgB 9 . BxgB d3 wins, or 4. Bf3?, Bf7 5 . Be4 Bg8 wins, or 4 . Bg2? Be6 5. Bf3 Bf7 6; Be4 Bg8 wins .
iii) 4. . . Bg8 5. Be4 d5 6 . Bh7 Bf 7 7 . Bg6 draw, or 4. . . Be6 5 . Bg2 d5 6. Bh3 Bf7 7 . Be6 Sxe6 8 . d8Q+ Kxd8
9 . Kb7 Sc7 10. a8Q+ Sxa8 11 . Kxa8 Kc7 12 . a7 d4 13. g8Q BxgB stalemate .

iv) 8. . . Kxd8? 9 . Kb7 wins .


Roycroft indique que cette étude est répertoriée dans
Idei Noi in Sahul Artistic aux n° 104 et 63, ce qui indique peut-être une révision. Quoi qu'il en soit, 3... Bc4 aurait dû s'accompagner d'un commentaire parce que c'est là que se joue le gain ou la nulle. Voici quelles sont les alternatives :
On voit apparaître le schéma des cases conjuguées appliquées aux  { - }. L'idée est d'empêcher le d de venir en d5 sans que pour autant le quitte la diagonale a8-h1 sauf à imposer un zugzwang à son opposite. La même série de mouvements survient en miroir dans LXXXIVb :


après : 4... Ba2


LXXXIVb

avant : 8 B~ d5! -+
[les Blancs au trait perdent l'opposition des Fous]

LXXXIVc

On peut parler en l'occurrence d'une véritable opposition de fous, à l'instar de l'opposition médiate de Rois ; suite à : 4... Ba2, quatre coups de  s'offrent aux Blancs dont l'un seulement est conjugué à Ba2 :
  • 5 Bb7 ! =, etc. ; 
  • 5 Bg2? Be6! 6. Bf3 Bf7 7. Be4 Bg8! et : 8. B~ d5 -+
  • 5. Bf3? Bf7! 6. Bg2 d5! -+
  • 5. Be4? Bg8! 6. Bf3 d5! -+ ;
Les cases conjuguées sont : b7-a2 (1) ; h1-c4 (2) ; g2-e6 (3) ; f3-f7 (4) ; e4-g8 (5) avec les Blancs au trait [par exemple, Bf3? Bf7! est perdant tandis que ...Bf7 Bf3 annule] ; la case critique est d5 comme le montre LXXXIVc où les Blancs au trait perdent par 8 B~ d5! -+ [si les Noirs au trait jouent ... d5?, les Blancs ripostent par Bd3! = ou Bh7! =]. Cette magnifique étude qui présente un exemple rarissime de cases conjuguées pour des Fous n'a obtenu qu'un 2ème prix, alors qu'elle aurait dû mériter un 1er prix ainsi qu'un prix spécial.

Le diagramme présenté dans LXXXIV met en exergue cette correction de 2ème ordre qui a trait à l'idée thématique et fait ressortir l'essence même du jeu. Afin de faire valoir cette essence, je souhaite opposer le déterminisme d'Aristote, dont j'ai évoqué la Métaphysique, à la conception du libre arbitre chez Kant. Cette opposition, on s'en doute, n'est pas franche et s'organise, au vrai, comme un croisement en forme d'inconnue x. Le point critique est situé dans le concept d'impératif. D'un côté, on voit le compositeur pressé par le besoin d'ordre et d'harmonie, c'est-à-dire en quête de nécessité. De l'autre côté, on le voit en but à l'intuition du sensible et à l'antinomie de la Raison pure, en recherche de vérité. Au point critique, le voilà confronté à l'impératif catégorique dans sa version formelle [voir VII, 1 et 2]. Comment ici arriver à susciter la détermination dans l'acte créateur ? Peut-on concilier le déterminisme [dont il reste à apprécier la relativité] avec le pouvoir de l'imagination, issue de l'intuition du sensible, qui lui donne son image esthétique ? C'est poser deux ordres de question sur le problème du choix thématique [tactique] qui s'offre au compositeur et de la contingence stratégique qui y est nécessairement associée. Si je reprends LXXXIV, il paraît clair que l'avant plan où se manifeste le caractère contingent est représenté par le mouvement, pur de but, qui est le seul permettant aux Noirs de gagner ; ce mouvement est ... d5. Le thème est basé sur un zugzwang réciproque où les mouvements sont forcés, dès lors qu'un des deux camps joue [voir LXXXIVb et c]. Nouveau paradoxe apparent : l'inconditionné [la combinaison logique] est à l'origine d'un conditionnement total. On retrouve un paradoxe équivalent, à ce qu'il semble, dans l'application de la loi de causalité que Kant convoque pour la thèse visant à démontrer l'existence des objets transcendantaux. Du reste, des critiques se sont élevés contre ce fait, a priori paradoxal, de prouver l'existence de tels objets en dehors même de la possibilité d'expérience. Ces réflexions peuvent s'appliquer dans une certaine mesure au concept de combinaison logique en tant qu'elle peut être représentée comme structure nouménale :

« La fiction du noumène inconnaissable est la plus importante des applications de ce réalisme kantien. C'est en d'autres termes le substantialisme, mais avec une circonstance qui constitue une véritable marche rétrograde par rapport à Leibniz et aux cartésiens. Ces philosophes au moins imaginaient des substances pour être les supports d'attributs définis ; Kant les pose sans qualités, C'est le comble de l'abstraction. Sa méthode ne lui interdirait pas de former le concept d'un objet transcendantal, puisque l'adjectif signifie qu'il ne s'agirait que de noter un rapport de la connaissance avec elle-même; mais en prétendant le réaliser, il le rend transcendant, et, par suite, illégitimement conclu quant à l'existence en soi.  » [Charles Renouvier, Philosophie analytique de l'histoire, vol. 3, livre XI, chap. vi, Kant, son système métaphysique, p. 380, Leroux, Paris, 1897]

L'intérêt du jeu d'Échecs est qu'on y trouve, précisément, cet attribut substantiel [voir IX, 1] dont Renouvier déplore l'inexistence dans le champ de la Critique kantienne. Chez Kant, le phénomène procède de la substance dans sa représentation et à ce titre ne possède pas d'existence en soi : nous sommes ici dans le domaine ontologique [cf. un exemple avec la démolition de LXXXIII]. Tout autre se présente l'inconditionné : c'est une véritable subreption phénoménale déterminée par une volonté, l'acte créateur, qui fait verser tout l'édifice dans le transcendantal, par artifice. C'est ce qui explique que le beau ou le sublime n'ait aucune existence :

« Il s ensuit que le sublime n est pas à rechercher dans les choses de la nature, mais seulement dans nos idées » [Kant, Critique de la faculté de juger, in la Pléiade, tome II, p. 1017]

J'en viens maintenant à ce que je disais dans X,2 sur le constructivisme, relativement à la composition. Dans sa Dialectique transcendantale, Kant a expliqué que la subreption dialectique et l'illusion transcendantale conduisent à projeter une intentionnalité dans un ordre systémique que sa complexité rend immaîtrisable pour les ressources finies de l'entendement. L'illusion transcendantale consiste alors à introduire par un geste de volonté, un objet nouménal, responsable de cet ordre jusqu'à :

« ... transformer dialectiquement par subreption transcendantale l'unité distributive de l'usage expérimental de l'entendement dans l'unité collective d'un tout de l'expérience hypostasié dans une cause contenant les conditions réelles de sa détermination complète. » [Critique de la Raison pure, Dialectique transcendantale, découverte et explication de l'illusion dialectique dans toutes les preuves transcendantales de l'existence d'un être nécessaire ; cité in Charles Renouvier, Critique de la doctrine de Kant, chap. XVII, p. 214, Alkan, Paris, 1906]

 Le mot « illusion » ne doit point faire croire qu'il y ait là une imposture intellectuelle. Et la façon esthétique pour caractériser cette subreption du sens est de la comparer à la manière du peintre ou à l'harmonie du musicien. En d'autres termes, il y a là l'essence d'une métaphysique [voir VI, 2] : nous pouvons regarder, aux Échecs, la combinaison logique comme l'équivalent strict d'un principe régulatif de la raison, relevant d'une cause nécessaire et constituant un en soi. À partir de cette cause qui est aussi l'idée d'un ens realissimum [Renouvier, ibid], la subsomption des phénomènes au temps [cf. supra X, 3]  n'a plus lieu d'être et, comme je l'ai déjà dit, le temps se « spatialise ». De là vient :

« ... (qu'il) arrive tout naturellement que nous nous représentons cette idée (l'ens realissimum ou cause suprême) comme un objet réel, et puis cet objet lui-même comme nécessaire parce qu'il est la condition la plus haute. C est ainsi qu un principe régulateur se tourne en principe constitutif. Cette substitution devient évidente, en ce que, quand je considère comme une chose en soi cet être suprême qui, par rapport au monde, était absolument (inconditionnellement) nécessaire, sa nécessité ne peut plus se concevoir. Elle doit donc n avoir existé dans ma raison que comme condition formelle de la pensée, et non comme condition matérielle et substantielle de l existence.  » [Charles Renouvier, ibid., p. 214]

La phrase clef est la dernière puisqu'elle pose en droit, plus qu'en fait, l'emprise sur la Raison pure du pouvoir émané de la Raison sensible par le biais de l'imagination. La combinaison logique devient un objet spirituel qui parvient à franchir la barrière nouménale, par le fait même de sa représentation et le sentiment esthétique
dépend de cette sublimation numineuse [cf. VI, 2 et sq.]. Il est parfois difficile, voire impossible, d'éliminer toute trace de susbtance en situation nouménale. LXXXV est un exemple de ce type de situation.

Paul Farago
Peoples Democracies Competition - 1951

Les Blancs jouent et gagnent 6 + 3
[+0340.40b6h6]

LXXXV

Roycroft donne l'étude dans EG [26, II, October 1971, p. 277] ; elle apparaît sous le n° 132 dans
Idei Noi in Sahul Artistic. Il est évident qu'en dépit de leur , les Noirs ont une partie très délicate ; deux pions blancs sont déjà sur la 6ème traverse.

F.9 : 1. a6/i Rb1+ 2 . Ka7/ii Rd1 3 . Kb7 Rb1+ 4 . Kc8/iii Rc1/iv 5 . a7/v Ra1 6. Kb7 Rb1+ 7 . Ka8 Rd1 8 . Bf7 Kg7 9 . Bg6 Rc3 10 . Bd3 Bd4/vi 11. h6+ Kf8 12 . h7 Rxc6 13 . h8Q+ Bxh8 14 . Kb7 wins .

i) 1 . c7? Rb1+ 2. Kc6 Rc1+ 3 . Kd7 Rd1+ 4 . Kc8 Rc1 5 . a6 Be5 draw.
ii) 2 . Kc7? allows a `Bl dual' : 2. . . Be5+ 3 . Kc8 Rd1 4 . e7 Rxc6+ 5 . Kd8 Rxa6 draw, or 2. . . Kg7 3. a7 Ra1 4 . Kb7 Rb1+ 5 . Ka6 Ra1+ 6 . Kb6 Bd4+.
iii) 4 . Ka8? Rc1 5 . a7 Kg7 6 . Bf7 Bd4 7 . h6+ Kf8 8 . h7 Ke7 9. Bg6 Rc3 10 . Bf5 Ra3 draw.
iv) 4. . . Kg7 5 . c7/vii Ra1 6 . e7/viii Bxe7 7 . Kd7 Rc1 8 . a7 wins .
v) 5 . Kd7? Rd1+ 6 . Ke8 Rd8+ 7 . Kf7 Rc8 8. Kxf6 Rxc6 9 . a7 Ra6 draw.
vi) 10 . . . Be5 11 . Bb5 Rb3 12 . Kb7 Rxb5+ 13 . Ka6 Rb1 14 . a8Q Ra1+ 15. Kb7 Rxa8 16 . Kxa8 Kf6 17 . h6 Kxe6 18 . h7 Kf7 19 . h8Q and 20 . c7 wins.
vii) 5 . Bf7? Be5 6 . h6+ Kf8 7 . h7 Ke7 8 . c7 Rc1 9. h8Q Bxh8 10. a7 Be5 11 . a8Q Rxc7+ 12 . Kb8 Rd7+ draw, or 5 . Bh7? Kxh7 6 . c7 Ra1 7. Kd7 Rd1+ 8 . Kc6/ix Rc1+ 9 . Kb6 Kg7 10 . a7 Bd4+ 11 . Kb7 Bxa7 12. h6+ Kxh6 13 . e7 Re1 14 . c8Q Re7+ 15 . K- Kg7 draw,
viii) 6 . Bf7? Be5 7. h6+ Kf6 8 . h7 Ke7 9 . Bg6 Rd1 10. h8Q Rxc7+ 11 . Kb8 Rc5+ 12. Qxe5 Rxe5 13 . a7 Rb5+ 14 . Kc7 Ra5 draw,
ix) 8 . Ke8 Rd1 9. a7 Rxc7 10. a8Q Rg7 draw .

EG, 26, II, pp. 277-278

Compte tenu de la suite, on ne peut affirmer que 1 c7? soit une erreur, de même que 1 Bf7?!. De même, après 4... Kg7?, les Noirs parviennent encore à annuler par : 5. Bf7 Be5 6. Bg6! Rb6 7. Kd7 Rxa6 8. e7 Ra7+ 9. Ke6 Rxe7+ 10. Kxe7=. Mais le fait le plus intéressant est que l'étude est démolie par : 11... Kf6! qui conduit à la nullité. Cette étude comporte des subtilités avec notamment plusieurs positions de nullité dont deux avec + contre +. Ces positions sont indépendantes du coup qui démolit LXXXV par 11... Kf6!.


après : 12... Kh8 =

LXXXVa

après : 17... Ba1 =

LXXXVb

Elles surviennent après : 4... Kg7 5 c7 Rb6, cf. vii. L'intérêt que suscite ces variantes cachées est important parce qu'elles mettent en lumière la réactivation possible du sentiment esthétique alors même que l'aperception n'est pas disposée a priori en situation nouménale mais purement expérimentale.

4. sur la réactivation du noumène en situation phénoménale

Dans l'Introduction à la Critique de la Raison pure, J. Barni cite le point suivant comme le plus important de la Critique :

« Ainsi, conclut Kant (p. 12), l'analyse de la conscience de moi-même dans la pensée en général ne me fait pas faire le moindre pas dans la connaissance de moi-même comme objet. C'est à tort que l'on prend un développement logique de la pensée en général pour une détermination métaphysique de l'objet. » [CRP, lxvii, trad. J. Barni, op. cit.]

Aux Échecs, il n'est pas possible de faire passer le développement logique de la pensée en cas général, on s'en doute. L'esprit est entièrement absorbé par l'analyse au point, comme je l'ai déjà souligné, que sujet et objet en viennent à se confondre dans le creuset de l'aperception. La seconde phrase de Kant, pourtant, ne semble pas devoir s'appliquer à la composition d'Échecs. En effet, la détermination métaphysique de l'objet y devient une opération de la Raison sensible qui est absolument indépendante de notre faculté d'entendement. Et la détermination qu'évoque Kant se fait pour ainsi dire malgré nous, parce qu'elle repose uniquement sur des prédicats de nature constitutive.

« Les principes de l'entendement pur, qu'ils soient constitutifs à priori (comme les principes mathématiques) ou simplement régulateurs (comme les principes dynamiques) ne contiennent rien que le pur schème pour l'expérience possible; car celle-ci ne tire son unité que de l'unité synthétique que l'entendement attribue originairement et de lui-même à la synthèse de l'imagination dans son rapport avec l'aperception, et avec laquelle les phénomènes, comme data pour une connaissance possible, doivent être à priori en rapport et en harmonie. » [Kant, CRP, Analytique transcendantale, chap. iii, Du principe de la distinction de tous les objets en général en phénomènes et noumènes, p. 305, trad. J. Barni, op. cit.]

Ces principes, il n'est point besoin de les adapter dans ce texte, pour y trouver la matière même de la substance échiquéenne : ils sont constitutifs a priori en tant que principes purement logiques et leur schème n'est tributaire que de concepts évoqués supra [IX, 1 et 2] : logos et individuation. Les rapports catégoriels de Kant concernant les data ressortissent de la correction de 1er ordre [voir VIII, 3 et X, 3]. À cela s'ajoutent des principes dynamiques qui se rapportent à l'espace échiquéen, si singulier : ils donnent un  sens renouvelé au réalisme empirique dont Renouvier montre qu'il trouve sa marque dans la confusion entre l'idée d'objets donnés réels dans l'espace et l'idée d'objets qui sont réellement donnés par l'espace [cf. Dialectique transcendantale, t. II, chap 2, sect. 6 ; cité dans Renouvier, Critique de la doctrine de Kant, la Réalité, la Susbtance, le Noumène, pp. 359-360]. Il y a là un trait spécifique à ce que Chevreul nomme la synthèse mentale ; et que Kant nomme représentation. Derrière cette « idée d'objets » se remarque l'anticipation de la perception, c'est-à-dire l'intuition du sensible qui nous est naturellement voilé par l'entendement. C'est dans l'Analytique des principes que l'on trouve des réflexions sur ce que Kant appelle le manque de réalité attenant à certains phénomènes empiriques. C'est là, précisément, que j'aborde la « réactivation » du processus nouménal dans une connaissance empirique saisie en situation phénoménale. Ce point marque la richesse conceptuelle des Échecs, en particulier pour ce qui touche à la composition. J'ai donné dans ces pages plusieurs exemples où la démolition d'une étude, résultant d'un dysfonctionnement dans les règles de correction de 1er ordre, fait retomber la position dans une « banalité » de finale théorique [didactique] que ne fait plus résonner le sensorium de la Raison sensible. J'ai signalé ensuite que certaines études dépassaient cette notion de correction, en ce que le thème développé par le compositeur excédait - par la limitation fatale de notre entendement - les conditions mêmes de sa réduction dans l'aperception. Les études de Paul Farago, qui se comportent comme de véritables oeuvres ouvertes, témoignent de ce processus où je retrouve le caractère particulier au baroque dans l'art. J. Roycroft porte témoignage de ce fait particulier dans sa revue :

« It seems part of Farago's style that the supporting variations are sometimes more attractive than the given main line - certainly this "inside-out" method of composing lends itself to great difficulty of solutions . » [EG, 26, II, October 1971, pp. 278-279]

C'est par les anticipations de la perception que l'on est fondé, lorsqu'on examine une position, à s'orienter de proche en proche dans l'arbre des variantes, en fonction de prédicats complexes où se mêlent intuition, analogie et postulats de la pensée empirique, en bref ce que Kant donne comme les « règles de l'usage objectif des catégories. » qui forment les principes de l'entendement [Analytique transcendantale, 3ème section, représentation systématique de tous les principes synthétiques de l'entendement pur, trad. J. Barni, p. 176-177]. Cette arborisation où s'entrelacent des isomorphismes récurrents représente la véritable structure spatiale du jeu et un diagramme n'est jamais que la potentialité d'un instant. Cet instant est la représentation d'une unité :

« Cette unité rationnelle est celle qui résulte de l'idée de l'inconditionnel ou de l'absolu, qui est, comme nous l'avons déjà vu, au fond de tout raisonnement. Le mot absolu employé ici par Kant est un de ceux dont la philosophie a le plus abusé; il ne signifie pour notre philosophe rien de plus que la totalité des conditions que la raison pure conçoit nécessairement toutes les fois que quelque chose de conditionnel nous est donné et que nous voulons le ramener à sa condition, ce qui est précisément le propre du raisonnement. » [Kant, CRP, J. Barni : Analyse de la Critique de la pensée pure, lxii, op. cit., p. 71]

Sans vouloir forcer le trait, c'est-à-dire sans dévier cette citation de son sens premier, il n'est pas excessif d'envisager le diagramme d'une étude comme un tout rationnel résultant bien d'une idée d'inconditionné puisque le compositeur y a disposé SA raison d'être [de l'étude, au sens de « l'Être-là » de Cassirer] : la combinaison logique, quelque soit la forme qu'elle puisse prendre. Or, quelle est la condition première sous laquellle doit être ramenée la position qui nous est présentée dans un diagramme, si ce n'est celle qui s'exprime dans l'injonction de l'énoncé déclaratif ? [cf. VII, 1] Si je comprends bien que l'amateur doive, pour satisfaire à l'énoncé de la solution, procéder à une régression, il me semble alors être en droit de faire miennes ces réflexions :

« En oubliant de déterminer au préalable ce que nous permet l'acte de régression, on prend le droit de prononcer sur le sensible, et à l'aide d'une synthèse temporelle, mais sans y prêter attention, tant est grande la confiance qu'on a dans le principe transcendantal suprême (" quand le conditionné est donné ")... » [G. Lebrun, Kant et la fin de la Métaphysique, chap. III, le Mirage du monde, Remaniement des concepts,
op. cit., p. 120,]

Tout ce chapitre de G. Lebrun est admirablement construit et témoigne d'une compréhension de l'esthétique kantienne qui n'a d'égale que celle d'A. Philonenko. Ce passage me semble mettre en exergue la difficulté où l'on est de procéder à la réduction d'une série de phénomènes en n'employant pas correctement les outils permettant la synthèse aperceptive des anticipations de la perception. Car si le temps nous est donné dans la phénoménologie échiquéenne, l'espace nous manque à l'origine et comme je l'ai déjà dit [cf. IX, 2 et X, 3], c'est la spatialisation du temps, sa polarisation en d'autres termes, qui annonce le noumène [i.e. l'inconditionné qui souscrit à l'injonction déclarative]. Si je reprends à présent dans l'Analytique transcendantale, les Axiomes de l'intuition, il m'est aisé de vérifier qu'il manque au pouvoir de l'intuition du sensible cette qualité sans laquelle je ne peux reconnaître les phénomènes pour leurs qualités extensives [cf. CRP, trad. Barni, tome I, p. 179] : l'espace. J'arrive dans la plupart des cas à intégrer l'objet de manière analytique, mais je suis pratiquement incapable d'en apprécier l'étendue, par manque de concept d'une unité synthétique : l'unité du phénomène auquel je m'intéresse nécessite sa connaissance non seulement dans le temps [le diagramme] mais aussi dans l'espace [l'unité aperceptive de l'aspect dynamique de la perception, autrement dit l'arborisation des variantes en situation phénoménale]. Je vais donner un exemple - LXXXVI -  qui fera visualiser mieux que des paroles cette « quantité extensive » évoquée par Kant.

Paul Farago
Shakhmaty v SSSR 1955

Les Blancs jouent et gagnent 5 + 5
[+0013.33g4d8]

LXXXVI


Cette nouvelle étude apparaît dans EG [26, II, October 1971, p. 278-279] et peut être consultée au n° 129 d'
Idei Noi in Sahul Artistic. Je ne donnerai pas ici tout le commentaire [voir analyse]. Mais immédiatement, se pose le problème de la clef puisque Farago propose comme ligne principale : 1. Kf3 alors que 1. Kxh3 est meilleur. En effet, Roycroft donne : 1... Na7?! qui est d'ailleurs nettement moins bon que 1... Ke7!  ; mais le point important est que 1. Kxh3! conduise au gain blanc : il y a donc un dual de type a. Et les deux variantes noires gagnent. Le dual est ici sérieux parce que l'idée qui domine l'étude, de type  tactique, est conservée dans la clef duale. Dans ces conditions, ce dual s'apparente à ce que J. Roycroft nomme :

17. Thematic dual, white moves. This case overlaps with 'cook'. Commonly a thematic dual is discovered in an already published study. See note (iv) in Marwitz example. Term: 'thematic dual' J.H.Marwitz, De Schaakwereld, 1942

EG, 117, VII, July 1995, pp. 643-644


On voit que Roycroft n'hésite pas, dans ce cas, à employer le terme « cook » qui signifie démolition dans le langage des compositeurs échiquéens. Mais je me refuse à considérer, pourtant, que LXXXVI est « cooked » car je soupçonne fortement Paul Farago d'avoir caché l'originalité de ses idées dans des études dont, seul, il était fondé à savoir qu'elles étaient parfois incorrectes et je pense que c'était à escient. Autrement, le Labyrinth est impensable... Retour au baroque ! Henri Pousseur, musicien contemporain de Pierre Boulez, écrit que la poétique de l'oeuvre ouverte invite à favoriser chez l'artiste des actes de liberté consciente et :

« ... à faire de lui le centre actif d'un réseau inépuisable de relations parmi lesquelles il élabore sa propre forme, sans être déterminé par une nécessité dérivant de l'organisation même de l'oeuvre. » [La nuova sensibilità musicale in Incontri musicali,  n° 2, mai 1958, p. 25 ; repris in : Vers un nouvel univers sonore in Esprit, janvier 1960, p. 52. cité in http://www.musicologie.org/theses/eco_01.html]

Ce que Pousseur décrit est une tentative, dont on peut estimer qu'elle est - en droit - désespérée, de priver l'ontologie de sa finalité pour la transférer dans la sphère de la téléologie [cf. X, 3]. Pour en venir au baroque, il paraît que nous pouvons trouver dans l'esthétique de cette période « inventée » une illustration convenable de la tendance moderne ayant trait au concept d'ouverture de l'oeuvre. Pourquoi ? Et en quoi suis-je en droit d'y inférer quelque prédicat que ce soit concernant l'art de la composition aux Échecs ? Le Baroque est avant tout caractérisé par un élan nouveau qui trouve, dans le délié, un élément esthétique fondamental : l'oeuvre existe comme mystère à découvrir ou devoir à accomplir. Avant d'amplifier là-dessus, je laisse parler Mallarmé :

« ... Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve. C est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d âme, ou inversement, choisir un objet et en dégager un état d âme par une série de déchiffrements... » [extrait d'un entretien réalisé par Jules Huret en 1891 pour L'Écho de Paris : Enquête sur l'évolution littéraire]

L'étude comme poème, est-ce possible ? Si je remplace « nommer un objet » par découvrir [i.e. ouvrir] une variante, n'est-ce pas là, déjà, un premier point ? Et la suggestion ne vient-elle pas d'abord, aux Échecs, de notre intuition première qui, on le sait bien, est pratiquement toujours mauvaise conseillère ? Je reconnais toujours la valeur essentielle de l'ordre rationnel, mais mon entendement est habituellement trop faible pour faire valoir, comme il le convient, l'impératif catégorique dans sa version logique ; si bien que le « libre arbitre » s'impose malgré la Raison pure, manque d'aperception ! Face à Descartes, en l'occurrence, je préfère Newton... Pour Descartes, les propositions qui sont la conséquence immédiate des premiers principes [propositions dans lesquelles on peut reconnaître en substance les catégories kantiennes] se connaissent d'un point de vue différent, tantôt par intuition, tantôt par déduction ; quant aux premiers principes eux-mêmes, ils sont connus seulement par l'intuition.

« Ainsi le fondamental relève de l'intuitif ! Il augure déjà de la distinction kantienne entre l'entendement, qui traite des concepts et de l'empirique, et la raison qui traite des principes premiers. En cas de doute, Descartes ne nous dit-il pas de poursuivre notre intuition première ? » [Oscar Brenifier,  in http://www.crdp-montpellier.fr/ressources/agora/D016007A.HTM, le statut de l'intuition]

 Or, ici, il importe d'établir la différence entre les principes purement logiques et d'autres qui sont du ressort de l'intuition du sensible : ils émanent du pouvoir de l'imagination. Curieusement, la représentation que l'on se fait d'un phénomène a une résonance ontologique et non point téléologique. Chose logique parce que, dans l'instant, nous ne « pensons » point avec notre Raison mais avec notre entendement ; dès lors, nous tentons la juxtaposition d'états [dont la potentialité est, de surcroît, dynamique aux Échecs] qui n'existent tout simplement pas et dont les prédicats sont des leurres donnés à la Raison [ce que Chevreul nomme justement la synthèse mentale]. D'où l'erreur. Je vais donner de tout cela un exemple simple, à caractère inductif, avec LXXXVII.

Paul Farago - 1937

Les Blancs jouent et gagnent 3 + 2
[+0000.21h8a7]

LXXXVII

Cette très jolie miniature est trouvée, sans indication de publication autre que l'année, dans Chéron [LHE, II, p. 71, Nr. 694]. Eh bien ! La position invite « tout naturellement » pour le joueur médiocre que je suis, à avancer le h. Erreur fatale ! Puisque 1. h5? conduit au gain noir : ceux-ci répondent 1... Ka6! Aux Échecs, très souvent, l'intuition première trouve sa signifiance dans « l'avant plan », expression tirée du Problème. Certes, le gain blanc dépend entièrement du h, mais non moins du a ! Et là se situe l'idée de Farago : de l'occupation de la case a6 dépend le gain, pour un temps [le mot temps a une signifiance particulière pour le joueur d'Échecs, point que je n'ai pas suffisamment développé au plan philosophique, jusqu'alors]. Aussi bien, les Blancs gagnent-ils par : 1. a6! [voir analyse]. L'amateur doit ici savoir exploiter toutes les ressources d'un axiome :

« l'ordre de la succession ne préexiste pas à la coexistence » [cf. X, 3].

Voilà qui mérite quelque explication. J'ai déjà montré qu'aux Échecs, on ne pouvait pas séparer nettement temps et espace : lorsque l'un, le temps, vient à donner le sentiment de se dilater, c'est parce que la position [peu importe sa finalité de même que son sens - gain ou nulle] vient à s'infléchir radicalement en sorte que l'arborisation des variantes s'amenuise et qu'à la volatilité initiale, s'oppose progressivement une fixation. On retrouve d'ailleurs le concept cher aux alchimistes dont ils ont fait une formule : SOLVE ET COAGULA. G. Lebrun a, à encore, donné là-dessus des pages admirables dans le chap. III, le Mirage du monde, de son Kant et la fin de la Métaphysique [Armand Colin, 1970 ; reprint in le Livre de poche, 2003] :

« En cosmologie... le devoir (et la seule ressource du métaphysicien) est de déterminer l'Inconditionné à travers "la suite et succession des causes". » [Lebrun, op. cit, p. 117, le mirage du monde]

Cette question de la succession des causes et/ou des états est non seulement cruciale en matière de cosmologie mais elle prend également tout son sens dans le petit monde de la composition échiquéenne. Dès lors que l'on sait qu'aux Échecs, l'Inconditionné est assimilé à la combinaison logique, on voit que la succession dont parle Lebrun et que Kant évoque dans son Analytique transcendantale [voir X, 1] est un « tout absolu de la série des conditions » dont l'équivalent dans une étude n'est autre que l'ordonnancement logique des mouvements, à caractère téléologique, seul capable de produire la combinaison, c'est-à-dire le noumène. Or, on voit bien que si la combinaison est le produit de la logique, en revanche, le noumène est le produit de l'aperception, c'est-à-dire une idée de l'absolu de la série des conditions du phénomène [J. Barni, Analyse de la CRP, lxiii, op. cit.] où l'idée du monde peut se percevoir comme représentation. Et l'on touche ici à la question fondamentale du matériel et du formel :

« Ce glissement d'une signification à l'autre est inévitable : si le "Grund" est supposé donné réellement (dans l'espace et le temps), l'ensemble de ses "Folgen" est donc (ou fut donc) déjà disponible ; quelle que soit la nature de cet ensemble, il est déjà déployé... Et cela serait incontestable, si le concept de "Grund-Folge" était à la fois matériel et formel, s'il appartenait aussi bien à la métaphysique qu'à la logique. Mais, en le croyant, n'est-on pas égaré par l'Apparence logique et par l'équivoque du mot principium » [le Mirage du monde, remaniement des concepts, p. 118]

Le mouvement, en tant qu'il est le régulateur de l'ordonnancement que j'évoque dans la composition, est le principium de la série des conditions et il en constitue non moins sa règle [ou sa finalité] ontologique. Dans cette mesure, il paraît possible - aux Échecs - de dépasser ce que Kant appelle les « complexes » antinomiques de la Raison pure pour la cause essentielle que l'apparence y résulte simplement d'un manque de notre entendement que la Raison sensible peut pallier. Autrement dit, la série des conditions n'est empirique - aux Échecs - qu'en apparence et cette réflexion de Barni perd sa contingence :

« Or, comme le monde ne m'est donné dans sa totalité par aucune intuition, qu'il ne peut être pour moi que l'objet d'un concept et que ce concept ne peut me le faire connaître tel qu'il est en soi... » [J. Barni, Analyse de la CRP, lxxxvi, op. cit.]

La totalité n'est-elle pas donnée en substance par le compositeur dans l'énoncé déclaratif ? Et n'est-on pas en droit d'y voir cette intuition première, primordiale, qu'évoque J. Barni ? Intuition dont on a besoin pour établir la correspondance entre le concept [l'idée de la combinaison logique] et l'en soi [le noumène, i.e. sa représentation sensible] ? Enfin, par ce commencement dans le temps où il trouve son défaut des limites de l'espace ? Là même où il vient à se déliter tel un fleuve qui au détour d'un méandre ne trouverait plus qu'un désert pour lit... J'ai choisi cette étude de Kasparyan - LXXXVIII - pour faire valoir ce défaut de limites.

Genrikh Kasparyan
USSR 1960. 3 Team Composing Championship 1st Place

Les Blancs jouent et font nulle 4 + 5
[=0410.13a4d6]

LXXXVIII

LXXXVIII se présente comme une domination positionnelle réciproque où la case d4 sert aux Blancs d'assise pour l'égalité, dans la lutte que la oppose au couple { - }. Dans Etjudy Stati Analizi [pp. 123-124, n° 187], Kasparyan donne une analyse plus circonstanciée qu'à l'accoutumée ; le diagramme figure également dans EG [19, II, March 1970, K12, p. 72] avec un commentaire :

K12. 1. b7+/i Kc7 2. Rc6+/ii Kb8/iii 3. Rc8+/iv Kxb7 4. Rxc4 Rg4 5.Rxg4 c1Q/v 6. Rb4+/vi Ka6/vii 7. Kb3/viii Qe1/ix 8. Rd4/x Qe6+ 9.Ka3 Ka5 10. Ra4f/xi Kb5 11. Rb4+/xii Kc6 12. Rd4 Kc7 13. Ra4 Kd714. Rd4+ and so on, drawn.

i) 1. Kb4? Rb3+ 2. Kxc4 Rxb2.
ii) 2. Rb6? Rg8.
iii) 2. Kxc6 3
b8Q a1Q+ 4. Bxa1 Ra3+ 5. Kxa3 c1Q+ 6. Bb2.
iv) 3. Rxc4? Rg4 4 Rxg4
c1Q 5. Bxc1 a1Q+.
v) 5. .. a1Q+ 6. Bxa1 c1Q 7. Rb4+ K- 8. Bb2.

vi) 6. Bxc1? a1Q+ 7. Ba3 Qd1+. 6. Rg7+? Kc8 7. Rg8+ Kd7 8. Bxc1 a1Q 9. Ba3 Qd1+ 10. Kb4 Qd4+ 11. K- Qd5+. vii) 6. .. Kc6 7. Bxc1 a1Q+ 8. Kb3 draws.
viii) The paradoxical counter to Black's last move,
the idea of which is seen in the variation 7. Bxc1? a1Q+ 8. Ba3 Qd1+ 9. Rb3 Qd7+ 10. Kb4 Qd4 mate.
ix) 7. .. a1Q 8. Bxa1. 7. . . Qb1 8.
Ra4+ Kb5 9. Rxa2.
x) 8. Ra4+? Kb5 9. Rxa2 Qe6+ 10. Ka3 Qc4.

xi) 10. Bc3+? Kb5 11. Rb4+ Kc6 12. Bb2 Qe1.
xii) 11. Rd4? Qa6+ wins.


EG, 19, II, p. 73


La position initiale est d'une grande instabilité : après 1. b7, la clef, on note un premier décrochage avec la prise du pion blanc que n'analyse pas Kasparyan alors qu'elle est possible ; c'est un dual mineur, de type b :

2... Kxb7!? 3. Rxc4 Rg4 4. Rxg4 c1=Q
, etc.

qui évite 2... Kb8! coup auquel Kasparyan accorde un ! alors que ce mouvement perd simplement un temps. On relève un autre dual, plus sérieux, au 3ème coup, avec la variante :

3. Ka5!? Kxb7 4. Rxc4 Rg5+ (4... Rg2 5. Rc3 c1=Q 6. Rxc1 Rxb2 7. Ra1=) 5. Kb4! Rg4 6. Rxg4 c1=Q 7. Rg7+ Kb8 8. Bxc1 a1=Q 9. Bf4+! Kc8 10. Rc7+ Kd8 11. Rc1=
.

C'est un dual de type a. On trouve par ailleurs une variante que ne cite pas Kasparyan et qui conduit à la nulle au 10ème coup noir :

10... Kb6!? 11. Bd4+ Kc7 12. Ra7+ Kb8 13. Ra4 Qd5 14. Ba1 Kc7 15. Rd4 Qf7=
.

Mais l'intérêt ne réside pas ici dans ces commentaires [à l'exception toutefois du dual 3. Ka5 qui débouche sur un autre type de combinaison logique] ; l'intérêt - c'est-à-dire la finalité téléologique - doit être trouvé dans la position LXXXVIIIb :


avant : 7. Kb3!! =

LXXXVIIIb

avant : 9. Bf4!+ =

LXXXVIIIc


La note viii de Roycroft, si elle explique la cause immédiate de 7. Kb3, ne dit rien sur la raison profonde de ce mouvement, qui est de préparer le coup salvateur 8. Rd4! qui décide de l'égalité. Voici, en comparaison, LXXXVIIIc qui résulte du dual 3. Ka5.

C'est là que je souhaite revenir sur cette idée fondamentale de « suite et succession de causes » [cf. supra]. En effet, on mesure la différence entre les deux positions résultant pour lxxxviiib de 3. Rc8+, et pour lxxxviiic, de 3. Ka5. Alors que la représentation du noumène résulte de l'intuition sensible dans l'un [b], elle vient à manquer dans [c] pour la raison unique que dans [b], l'ordre de la succession que nous avons du temps ne s'est pas encore transformée - mutatis mutandis - en coexistence alors que, précisément, cette mutation du sens interne propre à l'aperception s'est opérée dans [c]. G. Lebrun écrit sur cet aspect :

« Dans la progression, le "principe" est simplement : ce que je dois connaître en premier pour connaître ensuite le conditionné, sans qu'il soit besoin de préciser davantage ; il est derrière moi. Mais, dans la régression, le principe est tel que les étapes par où je passe pour décider de lui sont des moments de son développement : il est déjà là... Quand le "fondement" doit être pour moi un résultat, ce dont je suis parti pour l'atteindre est un faux commencement, ce dont je suis parti pour l'atteindre est un faux commencement, - ce qui me semble être un passage vers quelque chose est en fait l'explicitation de cette chose déjà présente. » [le Mirage du monde, p. 119]

Quand le fondement est déjà un résultat, c'est- à-dire quand toute la chaîne des phénomènes conduit, téléologiquement, au noumène, ne retrouve-t-on pas, sous l'impératif catégoriel, l'injonction déclarative [i.e. l'énoncé de la solution] ? Et n'est-on pas, dès lors, en droit de se poser la question de savoir si le diagramme initial d'une position [le donné] ne correspond pas à un espace qui, pour l'heure, n'est qu'une série inconsciente, sinon inconséquente ?

« Mais, pour moi qui effectue la mesure, je ne fais rien d'autre que d'ajouter ou coordonner des parties "de sorte que le côté des conditions n'est pas différent en soi-même du côté du conditionné" (B. 285). » [ibid., p. 121]

Aux Échecs, effectuer une mesure correspond à analyser une variante et à déployer une arborisation ; son orientation est liée au sens de la position, qui est donné dans l'intuition du sensible par l'entendement ; son but est « d'achever la série des conditions. » [cf. VI, 2]. C'est ainsi que s'effectue de proche en proche une synthèse qui, de formelle par son apparence, devient factuelle au sens où sa direction n'est pas indifférente. Si je compare [b] et [c], la différence d'envergure de la combinaison logique s'apprécie par le bon sens et, fort curieusement, la dimension du temps aux Échecs, ne s'apprécie pas dans l'ordre de la durée mais dans l'étendue de l'arborisation que je viens d'évoquer. L'exemple suivant - LXXXIX - fera mieux comprendre cela.

Genrikh Kasparyan
Shackmatny v SSSR 1939 - 1 Preis

Les Blancs jouent et gagnent 4 + 4
[+0410.12c1a2]

LXXXIX

Ce finale a paru dans Europe Échecs [EE, 327, mars 1986, p. 141 - solution p. 73], salué comme un « chef d'oeuvre du génial compositeur arménien. » Je souscris entièrement à ce dithyrambe. Il s'agit là d'un multi-coups « indéterminé » [cf. IV, 4] à caractère durchkompöniert dont les grands artistes ont le secret. On retrouve cette merveille dans Chéron [LHE, I, Nr. 556, p. 346] et bien sûr dans Etjudy Stati Analizi [pp. 35-37, n° 47]. La clef 1. Bg5! protège le f et obstrue la colonne g, empêchant ainsi la  de produire des +. De plus, le coup s'avère pur de but. Le  va s'enferrer dans ses pions et la pointe [qui n'est qu'optionnelle] conduit à un blocus extraordinaire.


avant : 7... Rxa3 #2

LXXXIXb

Les Noirs
peuvent choisir de jouer 7...b2+ ; pour éviter le pat, les Blancs doivent simplement obstruer la colonne b avec le au moment voulu. Si les Noirs décident de hâter leur fin par 7... Rxa3, les Blancs provoquent un blocus avec : 8 Rb2 Ra2 9 Rb1#.

Il est clair que cette arborisation que je signalais tout à l'heure se délite dans le progressus. G. Lebrun continue
[cf. supra] :

« Telle est la différence de nature entre les deux progressions - car il serait meilleur de parler d'une progression indifférente et d'une progression régressive. Celle-là est une synthèse "engendrée par une répétition toujours interrompue" d'unités déjà données, alors que dans celle-ci, le quantum - temps ou espace - m'apparaît comme une suite de limitations, non plus comme une somme de parties constituantes. » [ibid., pp. 121-122]

Il semble que Lebrun évoque la première Antinomie [voir J. Barni, Analyse de la CRP, lxxxvi] de Kant, au moment où il écrit que, pour lever celle-ci, il est nécessaire de faire le distinguo entre la régression à l'infini et la régression vers l'indéfini. Eh bien ! Si je transpose ce que dit Kant [l'opposition entre regressus in infinitum et regressus in indefinitum] au monde de la combinaison logique, je puis y voir en ce qu'elle représente le noumène, l'Absolu au sens d'infini alors que je vois dans le finale didactique la représentation phénoménale de l'indéfini, c'est-à-dire du contingent et du limité. À cela s'ajoute un second distinguo qui est de l'ordre du quantum où je peux voir dans le concept « d'écart forcé ou volontaire » [cf. Chéron, EA, iii, Théorie générale - Manoeuvres thématiques volontaires et forcées, op. cit., pp. 27-29] la quantité [i.e. mouvement] élémentaire accessible à l'intuition du sensible dans la représentation aperceptive.

« ... comme toute intuition a nécessairement pour forme l'espace et le temps, et que tout phénomène est la représentation d'un espace ou d'un temps déterminé, on peut dire en ce sens que tout phénomène est une quantité extensive. » [J. Barni, Analyse de la CRP, xxxv]

Et je peux aisément remplacer élémentaire par extensive dans mon développement précédent ; dès lors, la quantité extensive représente exactement la suite des unités données - je pourrais presque dire « régulaires » en forgeant ce néologisme sur le régule de la vieille chimie, pour signifier leur pureté - opposées à la série des limitations.

5. grandeur extensive et qualité intensive

Peu d'expressions, sans doute, ont eu en philosophie la fortune de celles que Kant a introduites dans ses Critiques. En prélude à l'amplification que je veux mener, il est indispensable que j'évoque ce que Kant nomme « les anticipations de la perception » parce qu'elles vont en droite ligne de la formulation que je souhaite donner à ce § consacré à la dynamique formelle. L'amateur de composition échiquéenne n'aura aucune peine à voir, de [b] ou de [c], quelle est la position dynamique [je rappelle qu'il s'agit de positions résultant d'un dual de type a]. Les anticipations de la perception participent de ce que A. Philonenko [l'Oeuvre de Kant, tome I, chap. V, le système des principes de l'expérience, Vrin, 1969] caractérise, en résumé, par l'opposition qui s'établit entre la fluctuation de l'aperception [le sens interne est un invariant tandis que l'attention varie incessamment] et la permanence métaphysique de l'objet nouménal. Dans ce jeu incessant où la vision mentale est soit myope, soit presbyte, est gagée la qualité de représentation du noumène par le champ aperceptif. La bonne vision est celle qui tâche de situer de façon idée(a)le le phénomène et, par le sens interne, à comprendre dans la synthèse aperceptive le moment où s'opère la métamorphose nouménale [du phénomène]. Ce moment définit l'objet dynamique per se dont la connaissance, l'appropriation et la direction des modifications dont il est - mutatis mutandis - l'objet, décident du sens de la réalité qu'on est en droit de lui attribuer dans la sphère catégorielle. Aussi bien peut-on trouver dans ce que Kant nomme grandeur extensive tous les caractères de la substance, c'est- à-dire de la matière phénoménale. Dans l'étude artistique, la grandeur extensive représente l'arborisation [considérée comme la somme de toutes les variantes, cf. X, 4] réduite par progressus ou regressus au tout, pris dans le sens d'Absolu ou d'inconditionné. Cette réduction s'entend aussi bien d'un point de vue formel que factuel ; elle est liée à la transformation - par l'intuition du sensible - du temps en espace. Je vais donner deux exemples où cette transformation est absolument visible et un 3ème où elle prend une tournure formelle plus accusée. Dans XC, le blocus qui induisait la perte des Noirs dans LXXXIX devient pour les Blancs l'instrument du salut.

Genrikh Kasparyan
Schach in der USSR 1937

Les Blancs jouent et font nulle 5 + 3
[=0000.42e8a8]

XC

La position rappelle un peu une étude célèbre de Richard Reti [voir V in II, 4] ainsi que le signale fort à propos Sylvain Zinser dans EE [327, mars 1986, p. 174]. Il est clair que le h va à Dame. La clef 1. Kd7! a donc un autre but que celui, détourné, de se rapprocher un tant soit peu de ce . Un début de solution est apporté par cette accumulation insolite de dont 3 sont disposés à la colonne b. La tactique blanche est celle-ci : pendant que les Noirs perdent paradoxalement du temps à mener le à Dame, les Blancs vont emmurer leur en avançant judicieusement chacun de leurs 4 . Ce finale est donné par Kasparyan dans
Etjudy Stati Analizi [pp. 28-29, n° 35]. La solution simplifiée est :

1. Kd7! h5 2. Kc7! h4 3. Kb6 h3 4. Ka5 h2/i 5. b6! h1=Q 6. b5! Qe1+ 7. b4 Qc1 8. a4 Kb8 pat écho [analyse]
i) 4... b6+ 5. Ka4! h2 6. b3 h1=Q 7. a3 pat écho

On aboutit ainsi aux deux diagrammes XCa et XCb : le 1er résulte de la ligne principale ; le 2ème résulte d'une variante où les Noirs induisent les Blancs en tentation par la poussée 4... b6+ qui est suivie de 5 Ka4! avec création d'une position blocus en écho.


après : 8. a4 = (écho)

XCa

après : 7. a3 = (écho)

XCb

On peut vérifier qu'il s'agit bien là d'une réduction factuelle par progressus. Non seulement l'étude est absolument correcte au plan formel mais de surcroît les Blancs réalisent cette image d'une mise au tombeau du Roi où celui-ci trouve son salut dans le sommeil [le pat]. Cette auto-fixation du est fascinante parce qu'elle rappelle des motifs spirituels alchimiques qu'on trouve dans l'iconographie que je rapporte, par exemple, dans la Philosophia reformata de Mylius ou encore dans l'Atalanta fugiens de Michel Maier. Il paraît difficile d'aller plus loin dans la formulation de la métamorphose des valeurs temporelles en valeurs spatiales : lorsque les Blancs jouent 8. a4 dans [a], le temps s'arrête, tout simplement.

Kasparyan [
Etjudy Stati Analizi, p. 29] cite, à la fin de son analyse, une étude de Nicolaï Grigoryev (1895-1938) dont il s'est sans doute inspiré en la magnifiant. Voici cette étude dans XCI. Je rappelle que deux ouvrages de Grigoryev [Grigorieff] ont été publiés : Kunstwerke im Schach [Schahmatnoje Twortsestwa N.D.Grigorewa, Analizy Teoritichkie raboty, Etjudi, Izbrannie partii, Sostawitel I.A.Kan, Fizkultura i Sport, Wtoroje izdanie Moskwa 1952] et Gesamtwerk [Moskau, 1954], tous deux posthumes. On lui doit plus de 350 études et Chéron fait notamment référence à son travail d'analyse dans la fin de partie que j'ai rapportée entre Euwe et Alekhine [voir I in Introduction].

Nicolaï Grigoryev
Schachmatny Listok 1929 - 2. Preis

Les Blancs jouent et font nulle 4 + 3
[=0000.32h1b8]

XCI

D'ailleurs, XC et XCI se trouvent dans Chéron [LHE, II] p. 127 respectivement aux Nr. 747 et 746. Elles sont donc jumelles dans une certaine mesure, que j'ai signalée. Ici, les Blancs vont se servir du rempart des 3 de la colonne b pour créer un réseau de pat. La tactique blanche consiste à poster le en c4 alors qu'il s'oppose au dans la lutte pour le d. Ici encore, on aboutit à un pat écho. Voici la solution simplifiée :

1. Kg2! Kc7 2. Kf3! Kd7 3. Kf4! Ke6 4. Ke4 b6/i
5. Kd4! d5 6. Ke3 Ke5 7. Kd3! d4 8. Kc4! Ke4 pat Echo
i) 4... d5+ 5. Kd4 Kd6 6. b6 Ke6 7. b5 Kd6 8. b4! Ke6 9. Kc5! Ke5 pat Echo

avec les deux positions correspondantes dans XCIa [4... b6] et XCIb [4... d5+].


après : 8. Kc4! Ke4 pat (écho)

XCIa

après : 9. Kc5! Ke5 pat (écho)

XCIb

Il est assez curieux que Chéron n'ait pas relevé le pat écho dans l'étude de Kasparyan alors qu'il donne la variante qui correspond à XCb ! Au plan formel, XCI est superposable à XC, la manoeuvre d'opposition en moins, car c'est paradoxalement la perte de l'opposition par les Blancs qui conduit, grâce au mur de pions [aspect factuel], à la nullité. Dans XC, les Blancs doivent égrener convenablement leur chapelet, au risque de subir un # [voir dans l'analyse : 5. a4? au lieu de 5. b6!]. Ainsi, dans XC, le spectacle est procuré par les qui, d'une certaine manière, assurent l'opposition tandis que dans XCI, le spectacle paraît d'abord celui d'une opposition immédiate dont on sait qu'elle est perdue d'avance... Mais par 3. Kf4!, nous savons que c'est l'opposition médiate que les Blancs ont en vue.

Kant désigne en tant que qualités extensives toute forme d'intuition et c'est aussi par là qu'il faut entendre l'expression « anticipations de la perception ». Ces qualités sont les moyens catégoriels qui permettent la synthèse 

« ... d'éléments divers qui s'appartiennent nécessairement les uns aux autres, comme par exemple l'accident par rapport à quelque substance, ou l'effet par rapport à la cause,  et qui, par conséquent, bien qu'hétérogènes, sont représentés comme liés a priori. Je nomme cette union dynamique, par la raison qu'elle n'est pas arbitraire, puisqu'elle concerne l'union de l'existence des éléments divers (elle peut se diviser à son tour en union physique des phénomènes entre eux et en union métaphysique, représentant leur synthèse dans la faculté de connaître a priori). » [Kant, CRP, trad. J. Barni, Principes de l'entendement pur ; Analytique transcendantale, p. 376]

C'est à propos des principes dynamiques que Kant donne cette note dans la 2ème édition de la CRP. Pour Kant, ces principes dynamiques peuvent être déterminés de façon discursive, par opposition aux principes mathématiques dont la détermination est absolument intuitive. Là encore je peux, relativement à ces réflexions, oser un analogon avec la composition échiquéenne. L'intuition est un moment de la pensée intermédiaire entre l'entendement [perception d'un phénomène] et la Raison [synthèse par concept de l'unité catégorielle] : nous savons tous qu'il y a une quantité de choses, la plupart d'ailleurs, que nous ne raisonnons pas au sens propre du terme, mais que nous sentons par intuition, de façon quasi instinctuelle. C'est l'une des formes que peut prendre l'aperception dans la sphère du sensible ; selon Kant, cette intuition est insuffisante à asseoir le raisonnement tant qu'elle n'a pas été maîtrisée par le jugement :

« Il faut donc remonter plus haut encore, c'est-à-dire "à ce qui contient le principe de l'unité de différents concepts au sein des jugements et par conséquent de la possibilité de l'entendement lui-même." Ce principe, Kant le trouve dans l'unité de cette conscience de soi-même qui s'exprime par le "je pense," et qu'il désigne sous le nom d'aperception pure ou originaire. » [J. Barni, Analyse de la CRP, xxiii]

Dans la volonté d'achèvement de sa création, le compositeur peut payer un lourd tribu en ne considérant pas tout le champ de la grandeur extensive. Quand cette circonstance survient, il y a divorce entre l'entendement et la faculté de désirer ; autrement dit, discordance entre une causalité douée d'un certain nombre de degrés de liberté [que l'on retrouve dans la raison pratique, en son application à l'étude échiquéenne] et l'intuition empirique en prise avec la recherche de la preuve d'une réalité objective, dans la formulation de la causa noumenon. Aux Échecs, on se trouve en effet dans un système causal per se, où en principe la volonté ne repose point sur des principes empiriques ; hélas, la limitation contingente de l'entendement génère un empirisme de fait [mais qui n'existe pas en droit] d'où il résulte que l'aperception est nécessairement défaillante. Il en résulte un aveuglement de la Raison qui ne s'accorde plus au primat ontologique de son statut référentiel. Voici un exemple.

Alors que dans XCI, les Noirs parviennent à contenir les assauts de la , dans XCII, le zugzwang débute d'entrée de jeu.

Genrikh Kasparyan
Uralsky Rabochly 1946 - 2-3 Preis

Les Blancs jouent et gagnent 3 + 5
[+0343.02h2h5]

XCII

Il s'agit d'une belle étude de domination. On la trouve dans Chéron [LHE, III, Nachträge, Ergänzungen zu Band I, Nr. 54, p. 331-332], dans 2545 [Rook and Bishop trap Bishop and Knight, n° 574, p. 131 où Kasparyan donne la référence : Sverdlovsk Sports Committee Tourney, 1946, Tie for 2nd Prize] et
dans Etjudy Stati Analizi [pp. 46-48, n° 68]. La clef 1. Re4 forme le début de ce piège. Malheureusement, Kasparyan dans la ligne principale, considère qu'après : 1... Bf3 2. Rf4 Bc6!, 3. Kg3? ne procure que la nullité alors que ce coup est gagnant après : 3...Nd6 4. Rd4! Ne8 [le meilleur coup] 5. Rc4 Bd5 6. Rc5 Nf6 7. Kh3 Kg5 8. Ba2+-. Il y a donc un dual de type a [ Kasparyan donne 3. Rf6! dans la ligne principale]. Il est fort dommage que ce dual existe car la fin de l'étude est de toute beauté sur ce tableau final :


après : 9. Re7 +-

XCIIa


Le blocus est total après : 9. Re7!. Compte tenu que ce zugzwang final constitue le but de la combinaison logique, on est en droit de se poser la question de savoir si ce dual [3. Kg3 ou 3. Rf6] ne constitue pas, de fait, une démolition... On est d'autant plus en droit d'y penser que Kasparyan, si avare de commentaires d'habitude, écrit ces lignes :

« The main variation leads to the trapping of the Knight in a position of mutual zugzwang, and this  lends the endgame its interest. » [2545, p. 132]

Il est possible d'envisager que Kasparyan ait « occulté » les conséquences de 3. Kg3 comme en d'autres occasions, où j'ai montré de curieuses négligences du maître de Tbilisi [voir en particulier le double Novotny perpétuel, in I, xl] quand celui-ci « décide » d'imposer la combinaison logique contre la position ! C'est dire que le respect du droit doit passer avant celui de la forme [voir II, 7]. Cette réflexion me fait revenir aux catégories de la CRP :

« ... puisque les catégories ont leur siège et leur origine dans l'entendement pur, en tant que faculté de penser, indépendamment de toute intuition et antérieurement à toute intuition, et qu'elles désignent toujours un objet en général, de quelque manière que cet objet puisse nous être donné. » [Kant, Critique de la Raison pratique, chap II : du concept de souverain bien, trad. J. Barni, 1848]

C'est une véritable dialectique qui est engagée, en matière de finales, entre entendement et raison, où le jugement sert d'arbitre. Voici ce qu'en pensait Leonid Kubbel :


The study and the practical endgame by L. Kubbel


Leonid Kubbel (1891-1942)

We know from the history of chess that chess composition developed from the practical game. In the ancient compositions called mansubat [plural of Arabic mansuba] the play led either to a stipulated checkmate in a set number of moves, or to a demonstrable continuation of play up to a position with an evidently clearly won outcome. There were no drawing mansubat. No special distinction was made between these two types of composition. [This is true also for the Stamma collection of 1737.] It was only at the start of the 19th century that such a distinction made its appearance. Two groups emerged: problems and studies, with studies to draw alongside studies to win. In the ensuing period, when problem composition to a considerable degree distanced itself from practical play and turned into its own world of chess creativity, the study retained the closer link with the practical game, and specifically with its final phase. [In AJR's British experience the idea of composing with the chess pieces is strange to the majority of chessplayers, and almost incomprehensible to the public at large. AJR's pessimistic contention is that there can be a 'link' only if there is a link in the mind - so if there is no link in the minds of players or the public then there is no link at all: a link confined to the mind of a composer is 'wishful linking'.]
What course did the development of the chess study take? According to the already described parting of the ways the study path lay through delving into the endgame, the last part of the game. This was done by taking this or that opposing force in the endgame and meticulously analysing it, so as to establish if a win is possible, or whether a draw is inevitable. In the course of this exploratory labour the devotees now and then stumbled across positions of interest that led them in the direction of study composition. These investigations were carried out for a general practical purpose: to give chessplayers specific practice with, and knowledge of, the endgame field. Beauty and the aesthetic aspect played a subordinate role in these early years. The year 1851 was a turning-point in the development of the artistic study. It was the year of the appearance of the collective volume by Kling and Horwitz. Despite the fact that the majority of their studies are of an analytical character, nevertheless they include a whole set of compositions showing sharply expressed aesthetic points. From 1851 to 1894 we see individual happy finds by other composers, but overall their work displays analytical rather than study subtleties. It is 1895 that marks the beginning of the modern era of study creativity. This is when A.A.Troitzky stepped into the arena to make a statement of the artistic style in study composition, proving himself to be the real founder of the artistic study. The oeuvre of Troitzky and quite a number of other composers has raised the Soviet study to such a height that in this genre the Soviet Union has left all the capitalist countries far behind. Highlights in this process are the analyses of Troitzky, Rauzer and Grigoriev, each of whom contributed significantly to the theory of the endgame. How may we characterise the relationship of the study with the practical game? The nub of the matter is that studies form instructive additions to chess theory, in particular to endgame theory, seeing that they are illustrations of surprising exceptions to general rules. Since the endgame is especially rich in such exceptions, a familiarity with studies can be of great use to practical players. On the other hand the practical endgame is a highly valuable source for creative achievement by the composer. So we see that study composing and practical play complement and enrich one another. The following examples illustrate this inter-dependence.

A. Troitzky - Chess Amateur, 1916

Les Blancs jouent et gagnent 4 + 3
[+0004.21h1f3]

XCIII


In Kl there is a quadruple sacrifice of White's knight (in the form of a fork) with the purpose to decoy the black opposite number which is holding up the advance of the a-pawn. 1.d4 Kf4 (Ke4;Sd6+) 2.Se7 Sa7 3.Sc6 Sb5/i 4.d5 Kf5 5.Sd4+ wins. [l'étude est malheureusement gâtée par un dual, avec 1... Na7!? qui n'impose plus le triple sacrifice de N et le double écho]

i) Two echoes occur after Sc8;, and Sxc6;, with the white knight check-sacrificing on e7.

In the game example (K2) - after 48.e6 Se4 49.e7 Sd6 50.Sd4 Kxh7, we have essentially the same position as
in the study. White continued: 51.Sxb5 Se8 52.Sc7 Sxc7 53.b5 Kg7 54.b6, and Black cannot play his king to f7.
In the annotations Wolf states that he easily found the twin sacrificial variations leading to a win because he already knew studies with this theme.

Wolf - Balogh 1929

avant : 51 Nxb5! +-

XCIV

[nous retrouvons l'humour de Troitzky avec l'étude suivante qui développe une manoeuvre écho d'une efficacité redoutable] With its pair of deflecting sacrifices Troitzkky's K3 is well known: 1.h7, with: Rh2 2.RH+ K- 3.Rf2+, and Rd8 2.Rc6+ K- 3.Rd6+.

A. Troitzky - 174. 500 Endspielstudien, 1924

Les Blancs jouent et gagnent 3 + 2
[+0400.10a1c1]

XCV

[Il s'agit d'une déviation en écho ; exploitation d'une domination par motif géométrique dont parle Kasparyan dans 2545, p. 196 sq. ; cf. études de Kok (+0400.11a3a1), Troitzky (+0400.10h4h2) et Rossolimo (+0400.11a5a3)]

Had K3 been known to Tarrasch he would not have resigned in the position of K4. There was a draw to be had by: 82.h6 Rb6 83.Rh5 a2 84.h7 Rb8 85.Rb5+ - this decoy sacrifice is what he had not seen!- Rxb5 86h8Q+.

Tarrasch - Blümich  Breslau, 1925

Les Blancs jouent et font nulle 3 + 3

XCVI

Underpromotion occurs in practical play as well as in studies. In K5 (players unidentified) after 1...Qh8+, a win for
White resulted from 2.e8S!, seeing that 2.e8S? Qf6+, leads to a draw by perpetual check.

Frankfurt-am-Main tournament - 1924 - Black to play

Les Blancs jouent et gagnent 5 + 4

XCVII


In K6 White wins by 1.Bd5+ Kxd5 2.exd7 g2 3.d8S and 4x4 mate. [Il s'agit d'une étude de Rinck qu'on peut trouver dans les 300 Fins de partie, n° 235, groupe XXVI, p. 504-505. Les Noirs peuvent refuser le sacrifice de . L'analyse montre toutefois qu'ils succombent progressivement au zugzwang.

H. Rinck - Deutsche Schachzeitung, octobre 1905

Les Blancs jouent et gagnent 5 + 6
[+0040.34d3c6]

XCVIII


En effet, après : 1... Kc7?!, 2. Bxa8 dxe6 3. Bg2 d5! 4. Ke3 Kb6 5. Bf1! Ka5 6. c4 g2 7. Bxg2 dxc4 8. Kf4, il ne reste plus grand chose à faire...]

Many a time the weaker side has saved itself with a stalemate. For instance, from the position of K7 there occurred:
1...Qc7+, met by the blunder 2.Qb6+? when White had to make do with a draw after the reply 2...Ka8 [3Qxc7 stalemate, or 3.Ka6 Qc8+.]

Chigorin - Schlechter Ostend, 1905

Noirs au trait : les Blancs jouent et gagnent 6 + 5

XCIX

[Ici, le gain est obtenu par : 1... Qc7+ 2. b6! Qe7 3. Qd3+-]

In K8 White draws by a curious route: 1.Rg8! Kxf7 2.Ke5+ Ke7 3.Rg7+ Kd8 4.Kd6 Bc4! 5.Bxc4 Rdl+ 6.Bd5 Rxd5+! 7.exd5 e1Q 8.Rg8+ Qe8 9.Rh8 Qxh8 stalemate. [superbe étude de Kubbel avec trois sacrifices, qui introduisent des zugzwangs mutuels].

Leonid Kubbel - 64 1928 - 3-4 prize

Les Blancs jouent et font nulle 5 + 6
[=0440.23d5f6]

C


In recent times the study has entered more and more into the practice of over-the-board play. Many players take a
serious interest in study composition. This is hardly surprising seeing that without a systematic approach to studies
no one can become an accomplished endgame player. At the same time the endgame is the phase of the game that
has enormous significance for master practice. [It is worth re-emphasising the link in the other direction: the practical
endgame is itself a rich and suggestive source of ideas and themes for studies]

EG, 128, VIII, pp. 309-312

Dans cet important article, Kubbel évoque l'histoire des Echecs. J. Berger, dans le texte de présentation aux 300 Fins de partie de Rinck [Barcelone, Hijos de Paluzíe, 1919] donne, dans le même sens, de très intéressantes précisions. Voici le texte de cette introduction :


frontispice des 300 Fins de partie d'Henri Rinck

La présente collection d'Henri Rinck est une Suvre supérieure qui prend une place à part dans la littérature du jeu des Échecs. Une collection d'études de ce genre n'a pas encore vu le jour jusqu'ici. Aussi bien, les Chess Studies de Kling & Horwitz (parues en 1851), avaient un contenu tout autre. Elles constituaient pour le joueur un guide à travers les chapitres les plus difficiles de la fin de partie régulière. C'était en quelque sorte le couronnement d'une Suvre à laquelle avaient déjà collaboré les maîtres les plus anciens, puis, dans une mesure prépondérante, Philidor et son École, en dernier lieu aussi l'École de Berlin (v. d. Lasa, Bilguer, Bledow). Il s'agissait de trouver et d'approfondir avec perspicacité la méthode à employer pour tirer parti en toute sécurité d'un léger avantage de forces ou de position vers la fin de la partie et cela dans les cas les plus divers. On ne trouve des études du genre de celles contenues dans le présent recueil des Suvres de Rinck, que dans la seconde partie des Chess Studies publiées par le Rev. W. Wayte, année 1889 (2e édition revue du livre paru en 1851, et comportant comme seconde partie les Miscellaneous End-Games de Horwitz) ( Horwitz publia en 1884 une édition (avec prologue de Wayte) qui renfermait déjà les Miscellaneous End-Games.). D'une conception géniale et exécutés de main de maître, ces quelques rares numéros des Miscellaneous End-Games ont sans doute produit un effet durable et suggestif. Toutefois ils n'apparaissent pas encore chez Horwitz comme représentant un genre indépendant et nouveau d'études. L'objet des compositions de ce genre est le suivant : Mettre en lumière les surprenantes finesses de jeu que peuvent encore comporter des positions de fins de partie, alors qu'elles paraissent être simples et d'une appréciation facile. L'art de découvrir des finesses cachées de cette nature ne saurait être enseigné d'une façon méthodique, telle p. ex. la lutte de la Dame contre Tour et Pions, ou de la Tour contre Fou et Pion, etc. Ici un seul maître s'offre à celui qui veut atteindre le but, à savoir : l'intérêt qu'inspire le sujet, l'enthousiasme qui incite à rechercher la solution obstinément, et fait ainsi pénétrer plus avant dans la matière. La relation directe de ces études avec les fins de partie régulières est seulement d'illustrer brillamment d'importantes exceptions à la règle ; par moments elles dépassent aussi les limites qui, dans la partie jouée, sont imposées à la sagacité du joueur.
Rinck n'est pas le seul qui ait composé des études de cette nature et qui ait manifesté une prédilection particulière pour ce genre de composition. Toute une pleïade de compositeurs s'est déjà mise à l'Suvre. Nous nommerons spécialement Amelung, les frères Behting, Troitzky, Sehwers, Jespersen et les frères Platoff, et cela parce que les auteurs en question se sont déjà signalés par un grand nombre d'Suvres réussies. Salvioli et Berger, en composant leurs Traités, ont fait des incursions nombreuses sur ce terrain, et un grand nombre de compositeurs de problèmes s'y sont aventurés d'une façon accessoire, attirés qu'ils étaient par des annonces de tournois (sous ce rapport le Rigaer Tageblatt s'est particulièrement distingué). Les progrès accomplis de nos jours dans le jeu de la partie pratique ont également produit un grand nombre de fins de partie surprenantes qui ont été retenues dans la composition d'études artistiques.
Or, depuis un certain nombre d'années déjà, Rinck. s'est posé en dirigeant parmi les adeptes de ce genre de composition, lequel est devenu de plus en plus en faveur. Tant pour ce qui concerne la conception du sujet que pour ce qui a trait à la manière de triompher des difficultés techniques, il s'est élevé à un degré de perfection tel, qu'on ne saurait mettre en doute un seul instant l'accueil favorable que les amis du jeu des Échecs ne manqueront pas de faire à la collection choisie de ses études. Rinck montre qu'une grande importance revient non seulement à l'idée, mais aussi à la position, et que l'attrait de la surprise et la finesse de la combinaison ne peuvent être rendus d'une façon parfaite que dans la position simple, conforme à la partie. Il réussit à faire en sorte que le solutionniste ne perd jamais de vue la liaison intime entre la partie et la composition, et qu'il a sans cesse conscience d'avoir appris quelque chose qui est possible, même vraisemblable, dans la partie. Comme, d'autre part, beaucoup de ses études se dénouent sous la forme d'une courte fin de partie théorique, il en résulte que le livre de Rinck procure au lecteur une réelle satisfaction en même temps que de nombreuses occasions de s'instruire.
On doit faire ressortir, d'autre part, qu'Horvwitz n'a pas été le premier non plus à produire des compositions de fin de partie (il convient de bien distinguer entre la composition de fin de partie et les résultats analytiques obtenus par les recherches dans le domaine de la fin de partie). Déjà dans les manuscrits les plus anciens qui traitent du jeu des Échecs, nous trouvons représenté chacun des genres de composition. Primitivement, du reste, toute manSuvre tant soit peu digne d'attention, était notée comme problème (Bl. ou N. gagnent ; Bl. ou N. ne peuvent gagner ; Bl. ou N. font mat en n coups, etc.), et ce n'est que dans la suite des temps qu'on se mit à donner la préférence à l'une ou l'autre de ces propositions. C'est ainsi que l'exposé du mat direct obtint peu à peu toutes les préférences en tant que sujet de composition ; on lui a même attribué une dénomination spéciale, celle de Composition de Problème.
Je vais, dans les lignes suivantes, mettre sous les yeux du lecteur un choix de compositions de fin de partie qui datent déjà de loin. Elles lui fourniront d'abord les moyens de comparer les productions anciennes, en ce genre, avec les productions modernes, et lui permettront ainsi de se former un jugement exact, tant sur l'originalité des idées, que sur la valeur de l'élaboration approfondie dont elles ont fait l'objet. En second lieu, elles rendront accessible à chacun un domaine qui, jusqu'alors, lui était peut-être resté étranger et lui serviront ainsi d'introduction à l'étude des positions de Rinck [...]


300 Fins de partie, Préface, vii-ix

J. Berger donne ensuite une position de Nic. de Saint Nicholai [Bonus Socius] où le Fers, dans l'ancien jeu, ne fait qu'un pas en diagonale ; puis une position tirée d'un manuscrit dit de Firdewsi, qui est à la bibliothèque de la Mosquée Nuri-Osmanîë, à Istamboul [cf. aussi le ms. latin Civis Bononiae]. Berger insiste sur le caractère souvent fantaisiste des positions initiales qui ne peuvent s'expliquer qu'au moyen de coups antérieurs invraisemblables [ce point doit actuellement être notablement relativisé quand on sait à quel point de complexité peuvent être portés les « études - problèmes » chers à l'école romantique ou devrais-je plutôt dire néo-romantique de compositeurs tels que D. Gurgenidze ou V. Kalandadze]. Mais enfin, il est clair qu'à cet égard, les compositions de Rinck éclatent, à entendre Berger, semblable à la pureté du cristal de roche.

XI. Liberté formelle

1. introduction

Respect de la forme et du droit, disais-je tout à l'heure. C'est renvoyer en somme, au concept de liberté formelle dont nous trouvons le fondement chez Kant et la matière d'un premier développement chez Fichte.
Les rayons vecteurs de la liberté formelle peuvent être représentés par la responsabilité et la volonté. Par responsabilité, je ne conçois pas, ici, le sens moral mais un autre sens, réduit au choix lucide, c est-à-dire à la déduction : c est le concept de but qui se trouve engagé en tant que je recherche, dans le monde phénoménal, la trace du noumène. C est dire que, au cours du monde tel que le conçoit Kant, je veux distinguer, pour l y substituer, l ordre du monde par le principe de causalité :

« Considérant semblables exemples, Kant distinguait le cours du monde et l ordre du monde, le premier relevant de la perception grevée par toutes ses insuffisances, le second de la science et plus particulièrement de son outil extraordinaire qu était le calcul infinitésimal. » [Philonenko, Schopenhauer, une Philosophie de la Tragédie, introduction, Vrin, 1980, p. 18]

 Je peux, par réduction, rapporter aux Échecs ces considérations. La perception est essentiellement orientée dans le choix du possible par l intuition du sensible touchant aux valeurs complémentaires du mobile et du fixe. Ainsi, dans toute composition, on peut distinguer rapidement l élément formel qui assure la transition de phase ou si l on préfère, qui par la substitution de la modalité de position à celle de durée, introduit dans l intuition pure du sensible [perception du donné] l élément conceptuel [induction esthétisante]. Ainsi, le joueur d Échecs procède-t-il, à l instar du mathématicien, par dérivation téléologique, à un ordonnancement où la Volonté subsume, par moments [où je peux percevoir l écho des fluxions de Newton], la contingence : la substance est ainsi littéralement informée de son objet [la combinaison logique] ; nous retrouvons là le germe cristallin de Schopenhauer par quoi s organise la causalité :

«  l intuition qui constitue la pensée schopenhauerienne n a pas vraiment de fin, ni de début. Elle s organise dans une totalité, peut-être comparable à un diamant dont les facettes s illuminent réciproquement & à l arrière-plan de ses déductions on reconnaîtra toujours une pensée musicale, qui reflète les choses de la vie. » [ibid, p. 14-15]

À partir de là, l objet cesse d être un moment de la pensée [déduction] et devient un moyen d action [induction]. Dans ce cheminement, au plan factuel, on assiste à une brisure de la dialectique fondamentale regressus  progressus [cf. X, 4] : le cardinal cède le pas à l ordinal, l inconditionné se dévoile en cette épiphanie comme tel, à Bruges, le brouillard se sublime, laissant apparaître les dentelles ainsi que l exprime merveilleusement Mallarmé :

À des heures et sans que tel souffle l'émeuve
Toute la vétusté presque couleur encens
Comme furtive d'elle et visible je sens
Que se dévêt pli selon pli la pierre veuve

[Dans le recueil intitulé Poésies, ce sonnet se trouve placé entre deux pièces de circonstance :

    Feuillet d'Album, adressé à la fille du poète Roumanille,
    Chanson bas, commandé par le peintre Raffaëlli pour ses "Types de Paris".

Ce poème est aussi une pièce de circonstance, à l'origine, qui rend hommage aux poètes belges du cercle Excelsior, de Bruges, et à l'écrivain Georges Rodenbach, qui avait publié en 1892 le roman intitulé Bruges-la-morte
.]

D impression, le sens devient expression et sa valeur conceptuelle s enrichit alors d un nouvel élément, le noumène ou expression téléologique de l Absolu. Au plan spirituel, cette organisation trouve son double, en figures prismatiques, dans l éclair de la vision. Dans cette perspective, l amateur chausse l espace d un instant les lunettes du compositeur et parvient fugitivement à la voyance démiurgique :

«  Voir n est pas seulement recevoir les impressions lumineuses. C est aussi les organiser, en opérer la synthèse, en un mot percevoir (en latin, « per » signifie à travers et « cipere » - pour « capere » - veut dire « prendre » ; en allemand « wahrnehmen », prendre pour vrai). Considérant cela Schopenhauer écrit : « En fait toute intuition et intellectuelle et non pas seulement sensible. » [ibid., p. 23]

Aux Échecs, cette voyance s accroît d un nouvel élément ; c est que l espace dynamique aperceptif ne correspond pas à l espace structurel tel que polarisé en situation nouménale. Ce décalage s inscrit dans la brisure où le monde vient à perdre son cours pour trouver un ordre et c est cette brisure même qui fonde le corps de la combinaison logique et cet instant magique où le voyant découvre :

«  & un Mittelpunkt, point central et centre de gravité, qu il nommera l objet immédiat  & Si le corps est l objet immédiat, l entendement est le Médium de toutes les intuitions. En somme les intuitions sont les projections soutenues par la causalité de toutes les données des sens » [ibid., p. 24]

Le compositeur joue le rôle du guide, gardien d'un secret, qu'il inscrit en frontispice de son étude et l'amateur prend les atours du Wanderer de Schubert dans son Winterreise. Dans son voyage, le pérégrin est mu en progressus par l'Intellect tandis que se délitent les valeurs de Volonté, en regressus. Cette progression amène ainsi le lecteur - l'amateur - vers la lumière ; moment où la raison [ratio] se superpose à l'image de la combinaison [oratio], c'est-à-dire où la résolution s'opère.

« N'y a-t-il pas contradiction entre ce résultat de la réflexion qui réduit le Non Moi à n'être qu'une limite du Moi librement posée et reculée, et ce fait que dans l'intuition l'objet s'impose comme quelque chose de donné et d'étranger, où le Moi se perd ? À la lumière de cette réflexion le Non Moi ne risque-t-il pas de s'évanouir ? » [Eugène Beurlier, J.-G. Fichte, Paris, Bloud, 1905, p. 31]

Il y a là une contradiction qui n'est qu'apparente dans la mesure où c'est uniquement l'IMAGE d'un objet qui se développe dans l'esprit et non, bien sûr, l'objet même : aussi bien la relation entre l'objet et l'idée passe-t-elle par la relation à l'image, c'est-à-dire à la représentation. Celle-ci n'est réalisable que par cohérence interne ; à la dyade {responsabilité - volonté}, j'ajouterai donc l'intellect comme liant conceptuel de la représentation idéelle, médiateur entre l'Entendement et la Raison.

Si je reprends le texte de Kubbel, je remarque qu'il entend parler de la combinaison logique uniquement dans le domaine de la fin de partie. Eh ! Pourquoi ? C'est renvoyer en l'occurrence à l'argument téléologique. Il est, en effet, extrêmement délicat, en milieu de partie, d'élaborer une étude qui puisse développer l'appareil formel - pour ne rien dire du pur côté factuel - de la combinaison logique ; combinaison qui ne soit pas amenée d'ailleurs par quelque erreur d'un camp ou de l'autre. Au lieu que la fin de partie, par le caractère extraordinaire du contenu substantiel, s'accomode bien de cette condition, au même titre que le quatuor à cordes représente, pour bien des mélomanes, la quintessence de l'esprit musical. Ce « coup de tonnerre dans un ciel serein » qui signale tant de clefs dans des études géniales ne correspond-il pas à la marque même de la projection du démiurge qui leur a donné forme ? Et ne suis-je pas en droit de lui trouver une résonance prométhéenne ? Prométhée  anticipe les événements [c'est le patronyme archétypal du chercheur, et aux Échecs, du compositeur] et il conseille aux Titans [les pièces du jeu] d'user de ruse pour vaincre les Dieux [entendez pour fixer le Roi]. Il entre bientôt en conflit avec Zeus après la séquestration des Titans dans le Tartare [fixation]. Prométhée crée alors l'homme que l'on peut assimiler, sans trop d'audace au hiéroglyphe chthonien par lequel se signale la stibine des alchimistes [voir prima materia]. Signe que le joueur d'Échecs renvoie à l'échec + qui surmonte le cercle de la nigredo , dont j'ai convenu - par souci de cohérence interne - d'en faire l'équivalent de l'intuition [voir Orthelius et l'interprétation des moments du symbolisme alchimique par la philosophie kantienne]. Tout nous renvoie alors à ce maître concept : L'INTUITION. Appliquée à la composition aux Échecs, elle prend évidemment le sens d'imagination appliquée à la sensation pure du sensible, qui trouve nécessairement sa représentation dans une projection. Mais où est donc sa contre partie, le transfert, sans lequel ellle ne saurait former un système complet ? Nous avons vu dans l'Aurora consurgens que le transfert était lié à Cronos, , qui symbolise par essence le temps. Ainsi trouvons- nous dans l'homme un amalgame philosophique de temps et d'espace. Pouvons-nous, par là, inférer quelque supputation sur le jeu d'Échecs, notamment sur l'aspect formel que l'on donne au temps et à l'espace, tels que nous avons été déterminés à leur donner une représentation ? Je serais tenté de le croire. Qu'est-ce donc que le transfert en matière de composition échiquéenne ? Eh bien ! Simplement le parcours que j'effectue lorsque, tel Atalante, je m'élance dans la foulée d'Hippoménès, et que je m'arrête lorsque, fixé par quelque pomme d'or [mhlon, voir Toyson d'or], je me vois contraint de suspendre mon jugement, attendant [on mesure ici l'importance du contrepoint entre temps et espace, qui trouve sa synthèse dans la ]  que mon Entendement s'accorde à ma Raison. Voici un premier exemple de cette liberté formelle :

V. Kalandadze -  4.hm Romanian Tourney 1974

Les Blancs jouent et gagnent 4 + 4
[+040022.c8f8]


CI

Cette étude est analysée par Roycroft dans EG [47, III, January 1977, p. 438, N° 2930] :

1. c7 b2 2. Kb7 Rxb5+ 3. Kc6 Rb6+ 4. Kc5 Rb5+ 5. Kc4 Rb4+ 6. Kc3 Rb3+ 7. Kd2 b1S+ 8. Kc2 Rc3+ 9. Kxb1 Ke8
10. Kb2 Rc6 11. Kb3 h5 12. Kb4 h4 13. Kb5 Rc3 14. Kb6 Rb3+ 15. Kc6 Rc3+ 16. Kd6 Rd3+ 17. Ke6 Re3+ 18. Kf6 Rf3+ 19. Kg5 Rc3 20. Kxh4 +-


C'est au 16ème coup blanc que se dévoile cette sorte de liberté formelle si difficilement imaginable ailleurs que dans la composition d'études. Voici le diagramme :


après : 15... Rc3+

CIa


Dans cette position, Kalandadze donne : 16. Kd6 etc. mais l'existence d'un dual [et même de deux, avec 16. Kd5!], avec 16. Kb5!, produit une variante digne d'intérêt et constituant un dual de type a :

16. Kb5! dual 16... Rc2 17. Kb6 Rb2+ 18. Kc6 Rc2+ 19. Kb7 Rb2+ 20. Kc8!

Or, Kc8 serait une erreur dans CIa, après : 16. Kb7 Rb3+ 17. Kc8? h3= La différence fondamentale entre les deux variantes et que 20... h3 - qui introduit un zugzwang blanc -  n'est évidemment plus possible dans la variante dual du fait que 16. Kb5! - outere qu'il s'agit d'un coup pur de but - réalise un véritable écart romain, la étant obligée de quitter la 3ème traverse. Cette manoeuvre de triangulation Kb5-Kb6-Kc6 préludant au coup gagnant Kc8 me semble esthétiquement supérieure à la ligne principale donnée par Kalandadze. [on peut d'ailleurs signaler que 16. Kd5! introduit un écho de la triangulation par Kd5-Kd6-Kc6].

On voit mieux, par cet exemple, en quoi consiste le concept de liberté formelle. Il procède d'une dialectique entre la liberté transcendantale telle que la conçoit Kant et la liberté morale, réduite dans le cas qui nous occupe, à la loi, par le biais d'une antinomie entre ontologie et téléologie ; cette antinomie est radicale en ce qu'elle est l'expression d'une volonté. Elle apparaît sous les dehors du possible qui s'oppose au réel :

« ... la liberté formelle résulte de l'objectivation du savoir absolu en tant que pure négation de soi en soi-même, construction de soi ex nihilo, qui rend possible une intuition purement formelle de soi à laquelle le savoir absolu est lié uniquement par l'attention, sans nécessité de s'abandonner ou pas à cette intuition. » [d'après Fichte, in Wissenschaftslehere, 1801, Bd. 302, cité in : Marc Maesschalck, « Attention et liberté dans la dernière philosophie de Fichte]

On touche ici du doigt cette antinomie radicale que je viens d'évoquer : le formalisme s'oppose essentiellement à l'intuition pure du sensible en tant que l'aperception y est tenue, dans la saisie du jugement, par un schème logique qui exclut de facto toute emprise du sensible. Il vaudrait la peine - mais c'est une entreprise hors de ma portée - d'établir un rapport entre la « bonne volonté » de Kant et « l'attention » fichtéenne qui s'inscrit dans l'auto-saisie formelle du savoir absolu. Il paraît assuré que le trait d'union entre les deux concepts est à saisir dans la volonté d'un devoir à accomplir, moral dans le premier cas, intellectuel dans l'autre. La force du droit - i.e. de la loi, de la règle - est l'élément fédérateur que nous devons inscrire, en l'occurrence, à la croisée des chemins. En somme, je dois ici dégager le « Moi pur » de Fichte de l'intuition aperceptive telle que conçue par Kant. C'est la seule façon, à mon sens, de continuer d'admettre, avec Kant, que la volonté conserve son autonomie face au principe législateur de la règle : on voit l'intérêt conceptuel de ces réflexions appliquées à la composition échiquéenne et, surtout, à l'étude envisagée comme multicoups indéterminé [voir IV, 4] à structuration non contrainte.

« [...] C est par l analyse approfondie qu il a faite de l idée du devoir. Il commence par constater qu il n y a qu une chose ici-bas qui soit absolument bonne : c est ce qu il appelle la bonne volonté. En effet, toutes les choses de ce monde n ont jamais qu une valeur relative, et ne sont bonnes ou mauvaises que par l usage que l on en fait. C est le bon usage qui est bon, et non la chose elle-même. Au contraire, la bonne volonté est bonne par elle-même et il n est point nécessaire d attendre les résultats, pour la juger telle. La bonne volonté est donc le seul bien véritablement absolu. Or, si nous analysons l idée de la bonne volonté, qu y trouvons-nous ? Rien autre chose, selon Kant, que la volonté de faire son devoir ; et faire son devoir, ce n est pas seulement agir conformément au devoir : C est agir par devoir ... » [Paul Janet, tiré de : Kant, la Métaphysique des Moeurs, 1ère section]

Comme je l'ai déjà dit, rien n'interdit de dériver le concept de « bonne volonté » kantien et de l'infléchir dans le sens restrictif du bon usage de la règle. Appliqué aux Échecs, nous tenons la correction de 1er ordre [voir VIII, 3]. C'est le principe de base de toute composition : l'unicité de la clef et de la combinaison dont la volonté tire la valeur même de l'étude, quoi qu'il en soit du but [l'énoncé déclaratif, cf. VII, 1]. Quant à la correction de 2ème ordre, celle qui a trait, précisément à la pureté de but ou, si l'on préfère, à la perfection thématique, elle s'inscrit dans ce que Kant nomme la matière esthétique ou objet numineux, tiré de la masse substantielle. Si je prends comme exemple CI, il est clair que le principe, s'il est respecté, donne accès à la combinaison logique, en revanche, la matière n'est point traitée comme il se doit, au point que l'on découvre une variante alternative introduisant un superbe dual écho en triangulation. De là vient, in fine, ce que Kant nomme l'impératif catégorique où la volonté se trouve subsumée par la raison, en un geste qui l'absout de la tyrannie de l'intuition.

« On objectait à Kant que son principe n'était qu'une formule nouvelle du principe de la moralité, mais non un principe nouveau. « Mais, réplique-t-il avec raison, celui qui sait ce que signifie pour le mathématicien une formule qui détermine d'une manière exacte et certaine ce qu'il faut faire pour traiter un problème, celui-là ne regardera pas comme quelque chose d'insignifiant et d'inutile une formule qui ferait la même chose pour tout devoir en général (Critique de la Raison pratique, préfce, note). » En effet, trouver un principe qui décide a priori et dans tous les cas ce qui est juste ou injuste, bien ou mal, n'est-ce pas la pierre philosophale de la morale? Mais le principe de Kant a-t-il cette portée? Il est permis d'en douter » [Paul Janet, Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale, II, ix, la philosophie allemande, Kant et Fichte, p. 580, Alcan, 1887]

But et fin en soi, telle est la réponse que Kant donne. Avant de poursuivre, je vais donner un autre exemple d'étude où le concept de liberté formelle trouve encore son application.

D. Gurgenidze - Tsereteli-150 JT 1991
1st Prize

Les Blancs jouent et font nulle 4 + 4
[=0700.21c4f6]


CII

Ce finale est remarquable à tous égards : premier prix d'un concours, avant d'être démoli par Jürgen Fleck [in http://www.sci.fi/%7Estniekat/pccc/fa-eg-errors.doc : not published 20-1-1998: 5...Rc3+! 6.Kd4 Red3+ 7.Ke4 Rd8 8.Ra8 Rcd3 9.b8Q R8d4+], je vais examiner de quelle manière on peut, peut-être, arriver à faire revivre ce phénix de ses cendres. L'étude peut être trouvée dans EG [111, VII, May 1994, N° 9146, pp. 341-342] et elle bénéficie d'une page de commentaire. Pourtant, ce n'est pas Roycroft mais bien J. Fleck qui a trouvé la démolition. Gurgenidze indique la ligne principale suivante :

1.Rxa2/i Rc3+ 2.Kd4 Rd3+ 3.Ke4 Re3+ 4.Kd4 aRd3+ 5.Kc4 Rb3 6.Ra3 (Rf2+? Ke7;) eRc3+ 7.Kd4 Rd3+ 8.Ke4 Rh3 9.Kd5 Rh5+ 10.Kc6 Rbl/ii 11.Ra1/iii Rb2 12.Ra2 Rb3 13.Ra3 Rb4 14.Ra4bRb5 15.e7/iv Kxe7/v 16.Re4+/vi Kf7 17.Rf4+ Kg7 18.Rg4+ Kh7 19.Rh4, draw

On voit que l'idée est basée sur la fixation de la b sur la 3ème traverse, après la clef 1. Rxa2. Malheureusement, cette belle idée ne résiste pas à 5... Rc3+ qui entraîne le gain noir. Comme il n'y a aucun coup intermédiaire, après la clef, que l'on puisse essayer en alternative, force est de trouver une autre clef... si possible ! L'analyse d'EG donne :

i) 1.Rf2+? Kxe6? 2.Rxa2 Rc3+ 3.Kd4 Rd3+ 4.Ke4 Re3+ 5.Kd4 aRd3+ 6.Kc4 Rb3 7.Re2 draws, but this is a thematic try, for Bl wins by playing instead 1...Ke7 2.Rxa2 Rc3+ 3.Kd4 Rd3+ 4.Ke4 Re3+ 5.Kd4 aRd3+ 6.Kc4 Rb3 7.Ra3 eRc3+ 8.Kd4 Rd3+ 9.Ke4 Rh3 10.Kd5 Rh5+ 11.Kc6 Rxa3 12.b8Q Rc3+ 13.Kb6 Rb3+, and Bl wins.

1... Kxe6 est bien sûr une erreur et les Noirs doivent jouer 1... Ke7. Mais 5. Kd4? est fautif ; par 5. Kf4!, les Noirs sauvent la nulle. Voici respectée la correction de 1er ordre, c'est-à-dire les conditions de réalisation de l'impératif catégorique, soit l'énoncé déclaratif « les Blancs jouent et font nulle. » Pour autant, le finale perd-il son statut esthétique ? Eh bien ! Il semble que la variante suivante puisse redonner quelque élan à l'idée fondatrice. Remarquons d'abord que 1... Ke7 obstrue la 7ème traverse et interdit à la d'attaquer le . Partons du diagramme CIIa :


avant 7... Rf5+

CIIa

avant 12... Rc1 13 Ra3!=

CIIb

Il vient dans la ligne principale :

8. Kc6 Rc3+ 9. Kb6 Rb3+ 10. Kc7 Rfb5 11. Kc8 Rc5+ 12. Kb8

Il s'agit de la meilleure ligne d'attaque pour les Noirs [voir CIIb]. À partir de là, ceux-ci peuvent continuer par 12... Rc1 ; 12... Rh5(g5) ; 12... Kxe6. Voilà trois variantes où les Blancs annulent en sacrifiant la ; il y a d'autres variantes où les Blancs annulent par une sous promotion en . Je pense donc avoir par là montré que la correction de 2ème ordre - que j'appelle correction thématique -, est dans une large mesure restaurée : on retrouve en effet l'élément thématique qui est basé sur la fixation de l'une des .

2. le phénix, comme représentation de la liberté

a. introduction

J'ai longuement évoqué l'oiseau phénix dans le poème attribué à Lactance. Son nom vient du mot grec joinix qui désignait la couleur rouge en référence à la légende sur sa mort et sa résurrection dans les flammes. Selon Hérodote il serait d'origine éthiopienne [la nigredo des alchimistes] et ; on rapporte par ailleurs qu'il se nourrit exclusivement de rosée et qu'il ramène des herbes odorantes provenant de lointaines régions pour les poser sur l'autel d'Héliopolis, dans le but de les enflammer pour s'y réduire lui-même en cendres. Sur le plan symbolique, il représente l'immortalité de l'âme ou anima de Jung et les Chinois voient en lui la conjonction du yin et du yang. Autant dire qu'il se situe à la croisée des chemins, entre transfert et projection :

« Cette image, toutefois, n'est qu'une image orientale qui convient à la vie du corps plutôt qu'à celle de l'esprit. L'Occident apporte une autre idée. L'esprit réapparaît non seulement rajeuni, mais aussi plus fort et plus clair. Certes, il se dresse contre lui-même, consume la forme qu'il s'était donnée et s'élève à une forme nouvelle. Mais en rejetant ainsi l'enveloppe de son existence charnelle, il n'adapte pas seulement une autre enveloppe. Un esprit plus pur sort des cendres de la forme antérieure. C'est la deuxième catégorie de l'esprit. Son rajeunissement n'est pas un simple retour à la forme antérieure ; c'est une purification et une transformation de lui-même... » [Stéphane Just, les catégories de la conscience historique, in La Vérité, n° 573, septembre 1976]

Cette idée de renouvellement dans un souci de dépuration se retrouve dans la composition échiquéenne. J'ai déjà eu l'occasion d'analyser des finales de Kasparyan, reprises par le maître en raison d'incorrections. L'idée est alors remise au creuset, exactement comme la prima materia des alchimistes.

« Dans son poème Sur l'oiseau phénix, Lactance ajoute que la nature a humidifié et condensé ces cendres avant d'y insuffler un germe pour les féconder et engendrer un nouvel être. La renaissance de l'oiseau illustre, de cette manière, une théorie ancienne de la création que Lactance lui-même a développée au livre II de ses Institutions divines, lorsqu'il explique, à la suite d'Ovide, que les embryons tirent leur vie d'un « accord discordant » entre les principes fondamentaux de la chaleur et de l'humidité... » [Paul-Augustin Deproost, Les métamorphoses du phénix dans le christianisme ancien, Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 8 - juillet-décembre-juin 2004]

Au plan philosophique, je peux voir dans le fabuleux oiseau phénix l'expression élémentaire de la liberté. Comment en effet ne pas s'accorder avec Ovide sur le fait d'une idée qui tire sa substance même d'un accord discordant entre l'anima [chaleur] et l'animus [humidité] ? Rappelons que la qualité intensive, au sens où l'entend Kant, réclame :

« ... une responsabilité qui suppose, au moment de l'action, un pouvoir [au sens d'un possible] d'agir autrement qu'on n'agit, donc, en quelque façon,  la liberté : ainsi la conscience de la responsabilité enferme aussi celle de la liberté. C'est pour résoudre cette contradiction, née du fond même des choses, que Kant, avec un sens profond, traça une distinction entre le phénomène et la chose en soi ; et c'est là le centre même de toute sa philosophie ; c'est son plus grand mérite d'avoir ainsi trouvé la clef du problème. » [Schopenhauer, le Fondement de la morale..., § 10. - La théorie du caractère intelligible et du caractère empirique dans Kant. - Théorie de la liberté, p. 81, trad. A. Burdeau, Alcan, 1891]

La responsabilité implique un jugement de type téléologique sur la volonté que je puis dégager de la substance grâce au concept de Moi pur fichtéen [voir XI, 1]. Et c'est là où je puis faire intervenir la figure symbolique du phénix comme intercesseur psychique entre les opposés de la psyché dans lequels je trouve l'animus et l'anima, pris respectivement comme principes d'entendement et de raison. Le moyen de liaison, l'artifice de correspondance, je le trouve dans le pouvoir qu'a l'intuition de réaliser une projection, et donc de rendre possible les conditions de représentation nouménale, au lieu que le phénomène demeure en niveau de réalité substantiel, i.e. du transfert. Cette authentique réflexion sur soi-même constitue le sens ontologique que l'on est en droit de distinguer dans le merveilleux oiseau phénix et que je vais tâcher d'illustrer par des exemples pris dans le monde représentatif de la composition. CIII est le 1er état de CII. On voit que le compositeur a ajouté le e afin de prévenir l'arrivée de la sur la 8ème traverse en d8.

D. Gurgenidze - Tsereteli-150 JT, 1991

Les Blancs jouent et font nulle 3 + 4
[=0700.11c4f6]


CIII

Le diagramme de CIII ne figure pas dans EG, mais la position est mentionnée p. 342 [EG, 111], avec le commentaire :

originally circulated, namely: c4f6 0700.11 d2a3b3.b7d4 3/4=. The given solution was:

1.Ra2 Rc3+ 2.Kxd4 Rd3+ 3.Ke4 Re3+ 4.Kd4 aRd3+ 5.Kc4 Rb3 6.Ra3 eRc3+ 7.Kd4 Rd3+ 8.Ke4 Rh3 9.Kd5 Rh5+ 10.Kc6 Rb1/i 11.Ra1 Rb2 12.Ra2 Rb3 13.Ra3 Rb4 14.Ra4 bRb5 15.Rf4+ Kg7 16.Rg4+ Kh8 17.Rh4, draw.

i) But David Blundell pointed out: "Bl wins with 10...Rxa3 11.b8Q Ra6+ 12.Kb7 (Kc7,Rh7+;) Rb5+."


La démolition donnée par Blundell assure le gain noir en 13 coups. Mais il y a plus : à partir du 11ème coup blanc,  les Noirs peuvent prendre la , entre le 11ème et le 14ème coup (!) avec un gain possible en 13 coups. Enfin, même dans l'hypothèse où les Noirs ne prennent pas la , le gain est assuré en plus de 50 coups alors que la ligne principale est nulle selon Gurgenidze... Et le 14ème coup noir bRb5? est une faute qui assure l'égalité aux Blancs [il eut fallu jouer 14... Rxa4 -+].

Je souhaite revenir un instant sur le principe antinomique que j'ai évoqué supra [XI, 1] relatif au concept de liberté formelle. Pour cela je dois en premier lieu reparler du concept d'Absolu, tel que Fichte le conçoit.

« Le sens général des interprétations proposées par M. Léon revient à défendre Fichte contre le double préjugé qui incline sa conception, de l'absolu vers le dogmatisme de l'ancienne métaphysique, ou qui accuse son idéalisme d'être étranger à l'expérience. L'intuition intellectuelle, dont parle Fichte, c'est-à-dire l'organe qui saisit le principe un et absolu, n'est en aucune façon cette intuition de l'Être en soi admise par les métaphysiciens et supposé, par Kant lui-même, comme l'idéal de la connaissance, inaccessible seulement à nos facultés humaines; c'est l'intuition d'un acte, de l'acte par lequel se pose la vérité. En outre cette intuition intellectuelle n'est pas séparée en fait de l'intuition sensible qu'elle conditionne ... » [Victor Delbos, à propos de : Xavier Léon, la Philosophie de Fichte. Ses rapports avec la conscience contemporaine, Paris, Alcan, 1902, in Revue Philosophique, t. LVI, 1903, pp. 209-215]

L'intuition d'un acte relève, aux Échecs, de l'idée factuelle qui conduit à assurer qu'un coup est soit meilleur, soit équivalent à un autre coup dans une position qui semble stable au premier abord ; et pourtant, la combinaison est là qui ne réclame que le secours de l'intuition pour apporter la preuve immédiate du caractère radicalement instable de cette position : c'est là le caractère extraordinaire signalé par R. Reti [voir II, 4]. Cette intuition relève d'un principe actif permettant à l'aperception d'accéder au monde phénoménal et notamment d'opérer une analyse expérimentale fondée sur le contenu de la conscience réelle par la subsomption, pour ainsi dire catégorielle, des lois de la construction idéelle de la conscience. Il s'agit ici d'élever à la hauteur d'un principe catégoriel le concept même de l'intuition, bref d'en forger l'outil par lequel le jugement vient peser une condition. À cela, il faut ajouter que l'intuition ne sépare pas, à ce qu'il paraît, l'intellect du sensible, observation que tout amateur d'études peut apprécier à sa juste valeur. Si à présent, j'envisage aux Échecs, cet aspect dual du dogme et de l'idéal, je vois se profiler la vision d'Aristote [1, 2 - cf. X, 3] et celle de Platon.

« On saisit bien en particulier le rôle de l'imagination comme faculté intermédiaire entre la productivité infinie de l'action libre et les déterminations limitées de la représentation objective. C'est en comprenant et en approfondissant ce rôle de l'imagination que l'on peut construire tout le développement de la conscience, jusqu'à l'aperception du sujet par lui-même; mais à ce terme, il apparaît que tout le problème de la connaissance ne tend, à travers les transformations graduelles de son énoncé, qu'à lever l'antinomie du moi absolu et du moi limité, et que cette antinomie, finalement insoluble pour la raison théorique, ne peut être résolue que par la raison pratique... » [Delbos, op. cit., p. 211]

Delbos met bien en évidence cette dualité radicale qui sépare, quant au concept de moi absolu [l'Être-moi de Cassirer] et de moi limité [limitation qui peut prendre le masque de l'entrelacs, comme le complexe MOI - SOI - ÇA de Jung], la détermination [i.e. le conditionné] de l'existence [en soi = combinaison logique]. Et nous sommes placés, en la circonstance, au bord de la métaphysique, dans cette zone de pénombre où seul le caractère d'ABSOLU permet de séparer ce qui est déterminé en tant que cela existe de ce qui est simplement posé en tant que cela est conçu [cf. G. Lebrun, Kant et la fin de la métaphysique, IV, 5 - remaniement des concepts, l'existence, p. 176, op. cit.]. Comment traduire, par l'étude d'Echecs, semblable dual spirituel, si ce n'est, précisément, par assimilation de l'idée à l'IMAGE d'une idée, son fantôme, véritable spectre de Broken, pure vision en somme ? C'est ici que je souhaite en revenir au phénix.

b. à la recherche du phénix

J'ai dit tout à l'heure que le phénix tire son origine mythique de l'Ethiopie. Quand l'heure de la mort vient à sonner, il s'envole pour la terre d'Égypte et se consume. Il s'agit là de la double image d'une sublimation suivie d'une calcination, autrement dit d'un changement radical de forme. Enfin, le phénix renaît de ses cendres : les alchimistes y voient la réincrudation ou fixation radicale de leur Soufre ; les psychologues, avec Jung, y voient le symbole des processus de transfert et de projection qui sont comme des superstructures éidétiques permettant de concevoir le sens des inter-actions entre MOI et SOI. Quant aux philosophes; si l'on s'en tient à Kant et Fichte, on peut supputer qu'ils y voient l'ensemble des moments qui président à la représentation phénoménale en tant qu'elle est d'abord perçue [sublimation = transfert =  ] puis intégrée [calcination = projection =
] dans le creuset [crux] de la psyché. Cette intégration ne se fait pas d'un seul tenant, puisqu'on décrit là encore des moments : intuition, induction, déduction, etc. qui sont comme les aiguilles des minutes sur le trajet de l'idée qui, à minuit, sonne l'heure de la conceptualisation lorsque l'aiguille des heures [la Raison] rejoint pour un nouveau cycle, celle des minutes [l'Entendement]. Eh bien ! Cette image du trajet temporel rejoint le vol du phénix dans un processus qui est superposable à celui que Jung distingue comme l'Être-là [Cassirer], l'Absolu en somme, de notre MOI; ce processus est l'individuation [cf. Aurora consurgens]. On comprendra qu'il n'est point facile de trouver des équivalents, aux Échecs, de ce processus. Pourtant, Harold Lommer, grand compositeur et ami d'André Chéron, auteur des 1234 Endgames Studies avec Sutherland, n'a pas hésité à écrire, sur le sujet, un article que Roycroft a inséré dans sa 13ème livraison des EG. Cet article est magistral et constitue une apologie de la sous-promotion itérative. Tous les aspects du phénix sont évoqués, y compris - chose étrange ! - certains aspects réservés qui ne sont connus que de spécialistes qui ont lu Hérodote... Ce n'est pas, toutefois, cet aspect du phénix que je retiendrai dans cette étude, mais bien celui de la résurgence de la combinaison, de celle qui est remployée dans une étude plus aboutie, marquée par le criticisme inhérent au principe fichtéen de la liberté. Avant d'analyser ce principe que j'ai abordé en XI, 1, je vais donner un exemple d'étude phénix.

Genrikh Kasparyan
Shakmaty v SSSR 1935 - 1 Preis

Les Blancs jouent et font nulle 7 + 7
[=4371.32g1e3]

CIV

C'est dans Etjudy Stati Analizi [pp. 22-23, n° 21] que l'étude est insérée. La ligne principale :

1. Nf4 Qxg3+ 2. Ng2+ Ke4 3. Qxa4 Qh2+ 4. Kf2 Qg1+ 5. Kg3 Qf2+ 6. Kh2 Qg3+ 7. Kg1 =

induit un échec perpétuel dès le 3ème coup noir 3... Qh2+ qui se poursuit par un carrousel. Cette poursuite incessante rappelle une autre position où la est remplacée par un , mais le principe de base est superposable. D'ailleurs, cette étude est l'une des premières publiées par Kasparyan :

Genrikh Kasparyan
Shachmatny Listok 1930 - 3 Preis

Les Blancs jouent et font nulle 5 + 9
[=3434.15b3a5]

CV

On la trouve dans
Etjudy Stati Analizi [pp. 15-17, n° 6] et elle a été analysée par Chéron dans LHE [III, p. 238, n° 1830]. Chéron a pensé que la ligne principale donnée par Kasparyan n'était pas suffisante pour assurer le gain, après :

1. Nc6+ Ka6 2. Nxb4+ cxb4 3. Ra2+ Rxa2 4. Kxa2 b3+ 5. Ka3 Bb2+ 6. Kb4 Ba3+ 7. Kc3 Bb4+ 8. Kb2 Bc3+ 9. Ka3 =

Le coup litigieux, pour Chéron, est : 7. Kxa3 !? qui après 7... d1=Q 8 Qg2! conduirait à la nulle. Autrement dit, il y aurait dual. C'en est au point que Chéron a ajouté à CV un en f3 et un en f4. Le phénix qu'il conçoit est une étude où peuvent survenir sept pats successifs. Kasparyan répond à Chéron dans
Etjudy Stati Analizi [pp. 16-17] où il montre que le gain noir est aisé après :

8... Qc1+ 9. Kxb3 Qb1+ 10. Kc3 b4+ 11. Kc4 (11. Kd4 Qb2+ 12. Kxe3 Qc3+ 13. Kf2 b3-+) 11... b5+ 12. Kc5 Qc2+ 13. Kxb4 Qb2+ 14. Kc5 Qc3+ 15. Kd5 b4 -+

Ce finale est, quoi qu'il en soit, problématique. En effet, ce n'est pas au 7ème coup qu'un dual obhère la correction de CV, mais bien au 8ème coup, par : 8 Kxb4 d1=Q 9 Qe4! et les Noirs ne peuvent plus gagner . Chéron signale aussi ce dual [mais donne 9 Qg2? comme annulant alors que seul 9 Qe4! assure l'égalité] mais cette fois-ci, Kasparyan ne répond pas... Autrement dit, Chéron a raison de signaler un dual mais il se trompe dans la solution tandis que Kasparyan n'analyse pas la variante posant effectivement problème ! La correction que Chéron apporte à l'étude est parfaitement valable et évite le dual 8 Kxb4. Voici présentées côte à côte les deux positions résultant de CIV et de CV au coup critique du dual.


après 6... Qg3+ =

CIVa

après 7... Bb4+ =

CVa

Et alors que dans CVa, 8 Kxb4 crée un dual, en revanche dans CIVa, 8 Kxg3? perd. Mais, les Noirs pour annuler n'ont nullement besoin de proposer l'échec perpétuel en offrant la dans CIVa ; il s'agit du moyen le plus court et surtout c'est le plus spectaculaire.

On voit, par ce type d'exemple, ce que je veux dire quand j'entends parler d'Échecs et de phénix. Pour les Anciens, le phénix est le symbole de l'immortalité de l'âme ou de l'année qui renaît aussitôt après avoir terminé son temps ; c'est l'image mythique et archétypale que les psychologues et les historiens ont tiré de la fable et dont les alchimistes ont fait le serpent Ouroboros, symbolisé par la nigredo . Dans la composition échiquéenne, j'y vois la résurgence d'une idée qui, d'abord incomplète, instable, mal aboutie du fait d'un appariement bancal entre l'entendement et la raison, provoque une tragédie : la démolition d'une étude, c'est-à-dire l'anéantissement de l'énoncé déclaratif qui pose sa raison d'être. Ce peut être une démolition de type I [incorrection formelle] ou de type II [incorrection thématique qui aboutit en fait au type I compte tenu que le noumène n'apparaît point ou qu'il se dissout dans la substance phénoménale]. L'incorrection thématique de l'étude doit être distinguée soigneusement de l'incorrection thématique du Problème [voir Chéron, EA, op. cit.] car dans le premier cas, l'incorrection relève du FAIT tandis que dans le second cas, elle relève du DROIT. Pour prendre un exemple dans le domaine musical, le Problème trouve son image dans un mouvement fugué où chaque voix doit être à sa place ; dans l'étude, si le contrepoint n'est pas absent, du moins, les lignes d'arborisation ont à voir avec les sections orchestrales de bois, de vent ou de cordes et l'on y distingue une liberté, en somme, dont j'ai eu maintes fois à relever l'absence dans le Problème. Pour être plus précis ou ne pas donner l'impression d'une certaine injustice, j'ajouterai aussitôt que le parfum dégagé par le Problème enivre autrement que celui de l'étude et que la conception même du temps y est radicalement différente : dans le Problème, la position est pour ainsi dire déjà spatialisée au lieu que dans l'étude, elle se situe dans le temporel, c'est-à-dire dans la mobilité : elle réclame la solution [la clef] de sa fixation.

« L'homme, dit Kant, et en général toute créature raisonnable, existe, comme fin en soi, et non pas simplement comme moyen pour l'usage arbitraire de telle ou telle volonté  » [Fondements de la métaphysique des moeurs, sect. II cité in Paul Janet, op. cit., p. 581]

Il serait excessif d'extrapoler dans la forme ces propos de Kant, mais dans le fond je puis y voir quelque rapport avec la différence radicale qui sépare le Problème de l'étude. Le Problème est une fin en soi et toute position initiale de Problème est là, qui abonde en ce sens : le monde de la partie [i.e. le phénomène] est définitivement supprimé. Tel n'est pas le cas de l'étude où je suis en droit de deviner l'arbitraire où la Volonté, par représentation, veut et doit trouver la forme, c'est- à-dire l'En soi [l'Être-là de Cassirer et le numineux de Jung]. Mais je vais donner un exemple d'une classe d'études tout à fait extraordinaire, la classe [0321.00 ou 0163.00] parce qu'elle conduit à des positions limites ; dans certains cas, on peut considérer qu'elles forment une sorte d'horizon temporel dont il paraît difficile de prendre la mesure. Chéron écrit :

« König und ein Turm verlieren in der regel gegen König, zwei Läufer und einem Springer. Dagegen macht der Turm in der regel remis gegen einen Läufer und zwei Springer : er hat dann die Möglichkeit, sich gegen den Läufer abzutauschen, da zwei Springer nicht mattsetzen können. » [LHE, I, p. 292]

et propose dans le LHE [IV, p. 264, Nr. 2045] une création de Kasparyan. Je débuterai par ce finale.

Genrikh Kasparyan
Schachmatny v SSSR 1960 - 2 Preis

Les Blancs jouent et font nulle 2 + 4
[=0163.00g2e8]


CVI

Le commentaire que donne Kasparyan dans
Etjudy Stati Analizi [pp. 126-127, n° 194] étonne par sa brièveté au regard de la complexité de la position. La clef 1 Re3+ amène en peu de coups un état de fixation des pièces mineures engagées par protection mutuelle et la nullité est assurée par l'opposition médiate des Rois, la ou le empêchant le d'aller en d2 où le gain serait assuré.

1. Re3+! Kf7 2. Re1 Nc4 3. Kh3! Nb2 4. Kg3! Kf6 5. Kh4! Kf5 6. Kg3! =


avant le dual 4 Kg3 ou 4 Rf1+ =

CVIa

avant le dual 7 Rh1 ou 7 Rf1 =

CVIb


Toutefois, l'analyse montre un dual de type a - CVIa - par 4. Rf1! qui assure également la nulle. Kasparyan n'envisage que la variante : 4. Kh4? et Chéron, malgré une analyse approfondie, ne donne pas ce coup. Il considère 4. Kg3 comme le seul coup permettant d'assurer la nulle. À noter une erreur d'analyse de Kasparyan qui donne : 7. Rf1 comme perdant alors que ce coup permet la nulle, après : 7. Rf1 Kg5 8. Rh1(g1) Kf6 9 Kf2(f4!) = . Il y a donc un autre dual dans la ligne principale - cf. CVIb. On trouvera dans 2545 un chapitre sur la classe 0312.00 avec des exceptions à la règle de nullité [il s'agit dans la plupart des cas d'études de Rinck,
chapter 3 - Two Knights and Bishop trap Rook
, pp. 185-193, N° 843-893].

Après cet exemple, je peux poser la question de l'arbitraire substantiel pris comme schème phénoménal de l'intuition du sensible. La réponse à cette question me donnera des éléments d'amplification concernant le concept de liberté formelle
appliquée à l'étude dans la composition échiquéenne. Hegel, dans les Principes de la philosophie du droit [1821], définit d'abord la liberté comme une abstraction, c'est-à-dire a priori comme une hypostasie de l'entendement privé de raison et, ipso facto, de jugement. Voilà qui est poser la différence entre théorie et praxis et le corollaire  : en quoi le pragmatisme peut-il être lié à l'esthétisme ?

3. théorie et praxis

Kant, dans la CRP, Introduction de l'Analytique des principes, professe que la théorie concerne des objets représentés soit comme concept soit comme objet de l'intuition. L'image que la Raison s'en fait n'est pas la même ; en effet le sensible n'y est pas engagé également en tant que l'argument causal fait a priori défaut dans l'un [intuition] alors qu'il subsume l'autre [concept]. Cet argument causal, je le trouve dans la Volonté [XI, 2].

« ... je puis cependant penser la liberté c'est-à-dire que l'idée n'en contient du moins aucune contradiction, dès que l'on admet notre distinction critique de deux modes de représentation (le mode sensible et le mode intellectuel), ainsi que la restriction qui en dérive relativement aux concepts purs de l'entendement et, par conséquent, aux principes découlant de ces concepts. » [Kant, CRP, préface de la 2ème édition, trad. J. Barni, op. cit.]

La brisure implicite que l'on sent dans cette remarque de Kant, touchant à la restriction critique des domaines de la représentation, conduit en apparence à une impasse. Or, le chemin peut être détourné ou mieux dire décalé par l'introduction de la Volonté. C'est ce que donne à penser Philonenko, quand il examine le mouvement pendulaire [introduction à Schopenhauer, une philosophie de la tragédie, p. 34-35, Vrin, 1980] qui fait osciller la raison, incessamment, entre rationalisme et illuminisme. Il ajoute :

« Le scepticisme est donc la vertu essentielle de la réflexion - mais non de l'intuition - la prudence. » [Philonenko, introduction, etc. p. 35, op. cit.]

L'antinomie formelle que j'ai déjà relevée [XI, 1] procède de cette brisure que signale Kant touchant aux modalités du sensible et de l'intellect ; déjà la Volonté en but à
l'imaginaire divise a priori le sens du jugement en matérialisme et idéalisme où se séparent les courants fondateurs de toute philosophie. Dans la composition échiquéenne, quel sens peut bien avoir dans ce contexte, le pragmatisme esthétique ? Kant nous répond que :

« Si donc on conçoit un jugement comme rigoureusement universel, c'est-à-dire comme repoussant toute exception, c'est que ce jugement n'est point dérivé de l'expérience, mais que sa valeur est absolument à priori. L'universalité empirique n'est donc qu'une extension arbitraire de valeur : d'une proposition qui s'applique à la plupart des cas on passe à une autre qui vaut pour tous les cas... » [CRP, Introduction, II, op. cit.]

Pour saisir la portée de cette citation, si je reprends le formalisme élémentaire propre aux Échecs, je vois que le jugement possède effectivement une valeur universelle en tant qu'il est réglé [au sens de légiféré] et que ce jugement [de position] est fondé sur des objets pensés à partir d'une théorie fondée sur le concept de devoir [respect de l'énoncé déclaratif]. Cette conception du devoir, restreinte à ce domaine, permet de se convaincre de la possibilité de concilier l'ordre des choses [que l'on comprenne l'ordre du monde] et la liberté d'action, partant d'en revenir à la conception fichtéenne de l'instance phénoménale de la liberté [Considérations destinées à rectifier le jugement du public sur la Révolution française, J. Barni, Paris, 1858]. Cette restriction, loin d'être une entrave, se trouve être, aux Échecs, à la base même de l'expression nouménale de la combinaison logique. Elle est à la base, dis-je, de cette « action première » où s'exprime le caractère numineux dans l'intuition du sensible et qui trouve sa représentation dans la manifestation de la liberté formelle [réalisation de la combinaison].

« La perfection architectonique exige qu'à la série idéelle se superpose la série réelle, en laquelle d'une part le philosophe se contente d'observer le mouvement de la conscience, partant de ce simple 'Faktum' et en laquelle aussi la direction thématique sera inversée ; la conscience remontant du très simple fait de la sensation où se trouve toute entière incluse l'intuition intellectuelle comme imagination transcendantale... » [A. Philonenko, l'oeuvre de Fichte, I, la première W.-L. 1794-1795, p. 31, Vrin, 1984]

Rapportée à l'étude d'Echecs, il est clair que le souci de perfection formelle, contenant l'idée en tant que formant de l'étude, découle de ce pragmatisme radical où l'imaginaire est la condition première du fiat lux, de l'Anstoss [Fichte] par quoi le noumène se révèle. Je vais donner un exemple tiré d'une très belle miniature de Pogosiants.

E. Pogosiants - Molodoj Leninets [Young Lenin]
2-3 Preis 1976

Les Blancs jouent et font nulle 2 + 4
[=0163.00f3g8]


CVII

La position peut être consultée dans EG [47, III, p. 425, N° 2879] :

No. 2879: E. Pogosjants. Draws with the material are associated with the composers Rinck and Belenky.

1. Ke4 Bg2+ 2. Kf5 Bh4
3. Rd1 Sc2 4. Rg1 Se3+ 5. Kf4 Be7 6. Re1 Sd5+ 7. Kg3 Bb4.

"It looks
as if W's resources are at an end, but there follows a wonderful wR manoeuvre, the result of which is
a positional equilibrium."

8. Re8+ Kf7
9. Re2 Bh1 10 Kh2 Bf3 11. Rf2 Bd6+ 12. Kh3 Sf4+ 13. Kh4/i Sg2+ 14. Kh3 Sf4+ 15. Kh4 Sg6+ 16. Kh3 Sf4+ 17. Kh4.

i) 13. Kg3? Bh5 14. Rxf4+ Kg6.

"The play is highly dramatic and abounds in niceties.


La clef 1 Ke4 met en branle le mécanisme qui va prévaloir tout au long de cette miniature : les Blancs doivent se garantir contre un échec direct et chacun de leur coup est forcé. Le théâtre des opérations - véritable ballet - évolue peu à peu vers un perpetuum mobile par échec perpétuel. Voici à présent un article de Kasparyan qui illustre à merveille le concept de liberté formelle, via théorie et praxis :


Genrikh Kasparyan (1910-1995)

THEMES, THEMES - by International Grandmaster of Chess Composition G. M. Kasparyan (translation from the Russian by Paul Valois)

The First WCCT (1972-5) attracted many leading composers and aroused
considerable competitive interest. I repeat  competitive interest. From the creative viewpoint such events bring little that is productive or progressive. This is my personal opinion. Consider the study themes Dl and D2. It seems to me that theme tourneys in general significantly reduce composers' creative opportunities, placing them in the narrow confines of a set theme, which makes it very difficult to compose outstanding work. This seems to be truer for study than for problem composition.
Theme Dl, set by H. M. Lommer, stipulated "Withdrawal of one or more W pieces from bK". This theme cannot constitute the real content of a study. It is abstract. The withdrawal of W pieces from bK of itself signifies nothing. In practically all studies W pieces are either moving closer to, or farther away from, bK. To be frank, we composers paid no attention to this factor, simply ignoring it. When Soviet composers began working on the Dl theme, I said jokingly

"Why not take a ruler and
measure the length of the withdrawal move? And how will the length of the withdrawal move affect the quality of the study?"

Of course this
was in jest. But there is something in it. Naturally, in the final account the value of a study will depend not on the degree of W piece withdrawal, but on more important factors  originality of idea, good exploitation of material, unexpected manoeuvres, beauty of finale and other factors. The element of withdrawal moves is just a formal requirement. I think that the theme will find few exponents.
Theme D2, set by GM Y. Averbakh, stipulated- "2 W pieces which during the solution form a battery against bK (or another Bl piece) subsequently form a second battery, in which the roles of the thematic pieces are reversed". This theme is more concrete than Dl But here too one feels the restriction of creative possibilities. When I set about composing a study on the D2 theme I came to understand the following full well. Quite a few studies with batteries like that existed. The majority of these studies concluded with the win of a Bl piece. I realized that to use these well known and standard devices would give no chance of success. The thought came to me to use the batteries to achieve a positional draw. Thus arose D233 (ie, the anonymous 33rd serial number identifying Kasparyan's D2 entry to the judge, viz. No. 2829 in EG 47) It is worth adding that the late IGMCC L. I. Loshinsky said after seeing my
study,

"This study could be used for theme Dl as well  after all wR
and wB withdraw from bK, and approach again".

This comment of
Loshinsky's reinforces the point that a formal examination of the study shows that the theme Dl does appear in it whereas of course the real theme is positional draw involving batteries. To be honest, I derived no real satisfaction from composing D233. Why? Because the artificiality of the set theme restricted the imaginative possibilities, put barriers in the way of interpretation.

Two set themes, both intended to inspire new and interesting compositions (leaving aside the competitive aspect). But, was that aim achieved? I think that the tournament produced little from the creative point of view. The competitors had to expend a great deal of time and energy but little of genuine value resulted. And another point. There is a multitude of study themes, and one can artificially devise new ones. But is it necessary to place such narrow restrictions on composers in such tourneys? It is much more pleasant for the composer to compose as he
wishes, without limitations. The ordinary type of tourney, where all contestants can compose without conditions or restrictions, or the need to improvise, is much better. Even team tourneys can be conducted without set themes. It's simply done: each team nominates its representatives, numbered 1, 2, 3 and so on (for 2-ers, 3-ers, more-movers, studies and so on). Or there can be 2 representatives per category. I think that in this way the standard of composition will be improved. And surely this is the basic aim of all tourneys.


A.J. Roycroft, en postface à l'article de Kasparyan, semble douter de ce qu'un compositeur n'ait pu éprouver de plaisir à l'écriture de D233 ; surtout, Roycroft reste convaincu du lien existant entre toutes les études par le biais de la forme. Quoi qu'il en soit, nous sommes placés, par les réflexions du compositeur, encore une fois, au coeur du problème consistant à d'un côté privilégier la forme au dépends de la liberté ou, d'un autre côté, à force de liberté non contrainte, à voir des études qui dérivent radicalement vers le Problème [voir certaines études de l'école néo-romantique de Gurgenidze et Kalandadze, cf. supra, notamment l'exemple +0700.45h4a5 au demeurant exceptionnel]. Nous sommes, au vrai, confrontés à un moment rare, celui de la composition, où s'entrelacent théorie, critique, imaginaire, idée matrice, goût, jugement, désir, apparition et sens du sublime ! Toutefois, ce confinement ne remet pas en cause le but de l'ensemble : la représentation du sensible. Et c'est là que resurgit le transcendantal comme médiateur de tous ces schèmes, en tant qu'ils sont considérés comme formants de l'imagination esthétique. Aux Échecs, la liberté formelle ne s'exprime jamais mieux que lorsqu'un coup est pur de but, c'est-à-dire lorsqu'il pare, je le rappelle, une menace ; plus encore, lorsqu'il est le seul coup qui soit à l'origine d'une manoeuvre volontaire. Le but est atteint lorsque l'impression est donnée que la manoeuvre est tout autant volontaire que forcée. Alors oui, le sublime n'est pas loin et la liberté prend un sens qu'on ne lui connaît, d'habitude, que dans les affaires humaines. Le jeu d'Échecs n'apparaît-il pas alors comme le miroir de la vie ? Quoi qu'il en soit, cette transition me permet d'évoquer Fichte et Hegel dans ce qu'il nous laissent de plus beau dans leur oeuvre. Hegel traite ainsi de la définition abstraite de l'esprit :

« (l'Esprit) est conscience mais aussi son objet. C'est en ceci que consiste l'existence de l'Esprit : avoir soi-même pour objet... L'Esprit parvient à un contenu qu'il ne trouve pas tout fait devant lui, mais qu'il crée en se faisant lui-même son objet et son contenu... Ainsi, de par sa nature, l'Esprit demeure toujours dans son propre élément - autrement dit, il est libre. » [Hegel,
la Raison dans l'Histoire, II. La réalisation de l'esprit dans l'histoire, i. la détermination de l'esprit, trad. Plon, 1965, 10/18, p. 74-75]

J'ai eu l'occasion de dire à plusieurs reprises qu'aux Échecs, l'observateur trouvait à la fois son sujet et son objet parce que le jeu d'Échecs est un système clos. L'argument de Hegel - l'esprit est libre parce qu'il demeure dans son élément - peut sembler paradoxal ou redondant. En fait, Hegel propose un monde, en l'occurrence celui de la culture, où l'esprit se sublime afin de se connaître lui-même comme liberté et comme accomplissement de la liberté. Il s'agit là d'une opération en miroir ou en cercle dans laquelle le réel et sa représentation se subsument l'un l'autre en décalages incessants. Hegel considère que la liberté est la substance de l'Esprit et il aurait pu ajouter que le temps était son ÊTRE ou plutôt son SENS. Et lorsque nous parlons du temps, l'espace n'est jamais très loin. Hegel ajoute :

« La matière est pesante dans la mesure où existe en elle une tendance vers le centre... Elle est une juxtaposition d'éléments et cherche son unité; elle cherche donc son contraire et s'efforce de se dépasser elle-même. Si elle y parvenait, elle ne serait plus matière; elle serait abolie comme telle. elle tend vers l'idéalité, car dans l'unité elle est idéelle. » [la Raison dans l'Histoire, op. cit., pp. 75-76]

Si l'on fait abstraction de cette force agissante ex nihilo où s'exprime un positivisme désuet, il reste l'argument téléologique et en cela, on peut tenter un rapprochement avec l'arbitraire substantiel [XI, 2b] pris comme base de l'intuition pure du sensible dont l'on doit tirer la représentation. Si je reprends le monde de la composition aux Échecs, je considère un système qui s'avère clos et dans lequel l'ordre des choses recouvre l'ordre de la raison d'être en tant que logique et ontologie s'y trouvent entrelacées. À partir de là je tâche d'y chercher sens et information en vue d'y dénicher l'élément téléologique. Chédin écrit là-dessus :

« Un beau portrait est celui qui délivre... le schème esthétique d'une forme où s'opère en permanence la synthèse immédiate de toutes ses expressions particulières. Non pas l'invariant abstrait des variations, mais celles-ci créant d'elles-mêmes leur indéterminable identité. » [Olivier Chédin, Sur l'Esthétique de Kant, IV.essai d'application de l'esthétique critique - l'apparition de la présence, p. 87, Vrin, 1982]

Réflexions qui rejoignent, par effet de résonance, celles de Hegel par le biais de la notion d'une contradiction essentiellement inhérente à la vie de la pensée : toute affirmation de l'esprit l'entraîne à l'affirmation contraire. Cette contradiction peut être dépassée par la compréhension de cette présence du manque où l'aperception est placée : comment joindre l'entendement en tant que perception phénoménale de la Raison en tant qu'instance métaphysique ? aux Échecs, ce point de liaison s'appelle la combinaison logique. L'exemple suivant sera suivi de considérations sur Fichte.

Genrikh Kasparyan
Theme 2 WCCT 1972-5 - 1st Place

Les Blancs jouent et font nulle 9 + 6
[=3140.63g2c7]

CVIII

Ce finale a d'abord paru sans le b4 ainsi que Roycroft le rappelle dans le commentaire paru dans EG [47, III, January 1977, p. 409] :

No. 2829: Genrikh M. Kasparyan (USSR). Theme 2 read: in the course of the solution 2 W pieces form a battery (directed either at bK or any other Bl piece) and later the firing piece and the rear piece exchange functions. Judge:
Grandmaster Yuri Averbakh (USSR). "The first impression of this position is that W is helpless After

1. Re1 Bxd5+/i 2. Kf2/ii Qh8
3. e7 Pf7 4. d5 Qxh7,

his main hope,
wPh7, is lost. But just at this moment the play begins.

5. Rg1
.


Because of the threat of 6. e8Q
Bxe8 7. Rg7+, Bl has no time to play ... f4. The necessary reply is

5. ... Kd7/iii.

But anyway W plays


6. e8Q+ (Rg7? Qh8) Kxe8.

And
now we have an astonishing position, in which the changing of the batteries alternates!


avant 7 Rg7 =

CVIIIa

7. Rg7 Qh8 8.
Rg1 Qf8 9. Bg7 Qg8 (Qe7; Re1) 10. Ba1/iv Qh7/v 11. Rg7 Draw."

i) 1. ... Kb6 2. Kf2 draws.
ii) Not 2. Kh2? Qe8 wins,
iii) 5. ... f4 6. e8Q Bxe8 7. Rg7+ Qxg7 8. Bxg7. 5. ... Kb6 6. e8Q Bxe8 7. Rg7 Qh8 8. Rb7+ Kxb7 9. Bxh8. 5. ... Qe8 6. Rg7 Qh8 7. Rg1.
iv) 10. Bc3? Qh7 11. Rg7 Qh8 12. Rg3 Qf8 13. Bg7 f4. 10. ... Bf6? Qh7 11. Rg7 Qh8 12. Rxf7 Qg8.
v) 10. ... Bg6 11. hg Qxd5 12. g7 Qg8 13. Bc3 draw.

As first published there was no wPb4, and this allowed Bl to win here by 12. ... Qc5+ 13. Kf1 Qb5+ 14. Ke1 Qb1+ (Qa5+? Ke2) 15. Kf2 Qb6+ 16. Kf1 Qa6+ 17. Kf2 Qa7+ 18. Kg2 Kf7 19. Kh2 Kg8 (A. G. Kopnin in 64, ix.76).


avant 17... Qa7+ -+

CVIIIb

Kasparyan donne CVIII dans
Etjudy Stati Analizi [pp. 184-185, n° 303]. L'ajout du b4 permet de parer l'attaque de la qui démolit l'étude en CVIIIb, comme l'indique A.G. Kopnin dans 64. Le thème de la combinaison est basé sur une domination réciproque à bascule, qui est exposée dans CVIIIa. Le dans cette manoeuvre ne peut aller ailleurs qu'en a1 : 10 Bf6? conduit en effet à un finale perdant. Dans CVIII, la question de la liberté formelle se pose avec le 1er coup noir :
Rien n'indique que l'un soit meilleur que l'autre au plan purement formel. Après 1... Qh8 2. e7, le choix se fait entre 2... Bxd5+ qui retombe sur la ligne principale qui est celle de la combinaison logique tandis que 2... Qxg7 conduit à la nullité, quelle que soit la variante, par échec perpétuel. Toutefois, 1... Bxd5+ oblige le à se poster en f2 qui est une case stratégique dans la combinaison logique : 2 Kf2! interdit en effet 9... Qe7 dans CVIII. L'avant-plan de cette menace peut être nettement perçu dans la variante suivante, résultant de la 1ère version de Kasparyan, sans b4. Comme 10. Ba1 est impossible, voyons ce que donne 10. Bd4 Qh7 11. Rg7 Qh8 12. Rg4 Qf8 13. Bg7 et les Noirs gagnent après 13... Qe7 parce que la ne peut plus se poster sur la colonne e.


avant 13... Qe7 -+

CVIIIc


Idem si les Blancs jouent : 10. Bc3 Qh7 11. Rg7 Qh8 12. Rg3 Qf8 13. Bg7 f4! -+ parce que la prise de la se fait sur échec. Si les Noirs jouent 1... Qh8, la réponse des Blancs 2. e7, forcée, n'impose plus la combinaison logique. Dans cette étude, c'est donc sur les Noirs que repose le choix formel de l'amorçage de la combinaison logique. Et ce choix ne reposant sur aucune autre modalité que la Volonté, il semble bien qu'il y ait là une incorrection thématique. On remarque la contradiction entre la liberté en soi et l'argument formel dans cet exemple.

« Il ne fait donc aucun doute que le rapport « agere-facere » applique à l'art et la nature le rapport « imagination- entendement » de la réflexion esthétique  (comme aussi l'activité d'une imagination qui schématise (= facere) sans  concept (= agere)). L'opus (facere) représente  évidemment le concept, c'est-à-dire l'unité. L'identification de l'effectus (agere) à l'intuition (imagination) est presque aussi patente. L'effectus naturel est ce qu'on ne peut se représenter comme résultant de la préconception d'une fin. C'est donc ce qui est sans règle (ou dont on ignore la règle), soit le divers. Si l'oeuvre d'art était toute produite d'un facere, le divers de l'intuition serait entièrement subsumable sous la règle d'un concept... Au contraire, si ce divers était dépourvu de règle, c'est-à-dire absolument non régulier, plus aucun rapport ne serait possible entre les facultés, donc plus aucun jeu... » [Olivier Chédin, op. cit., IX. Agere - Facere - Apparaître, hasard et nécessité, p. 202]

Le finale de Kasparyan est une bonne illustration de ces propos de Chédin puisqu'il est évident que la combinaison logique, dans CVIII, peut ne pas apparaître après la correction que Kasparyan a effectuée, en sauvant l'édifice par l'ajout du b4. Hélas, l'ajout du fait baisser l'intensité du jeu et montre, comme le dit très bien Chédin, que l'intuition n'est décidément pas subsumable sous un concept. Ce que montre CVIII est donc un appauvrissement de la forme [au sens de Gestalt] rendu nécessaire pour sauver l'impératif catégorique. Je rappelle que la forme dont j'entends parler est la configuration intime de l'objet idéel pour l'intuition du sens interne [i.e. du sensible], dicté par le sens de la position qui, à cet égard, se révèle analogue à ce qu'écrit Kant quand il assure :

« ... qu'il convient de distinguer les belles choses des belles apparences des choses (qui souvent en raison de la distance ne peuvent être nettement distinguées). En ce qui concerne ces dernières, le goût semble moins s'attacher à ce que l'imagination saisit en ce champ qu'à ce qui lui procure alors l'occasion de se livrer à la poésie, c'est-à-dire aux visions proprement imaginaires, auxquelles s'occupe l'esprit, tandis qu'il est continuellement tenu en éveil par la diversité qui frappe son regard. » [Critique de la faculté de Juger, §22 Analytique du Beau (244), trad. A. Renaut, GF, 1995, p. 224]

Par rapport à l'idée qui l'a conduit dans CVIII, Kasparyan a été obligé de modifier la position par l'introduction d'un élément qui ne fait plus que sauver l'apparence de la combinaison, ou pour mieux dire, qui masque son identité. Hélas, c'est l'identité même de la position qui se perd ainsi, en ce qu'elle estompe la nécessité du coup 1... Bxd5 qui initialise la domination réciproque. De fait, c'est bien plus l'apparence de la combinaison que sa nécessité qui persiste et cet affaiblissement formel autorise les Noirs à choisir ou non d'installer les conditions du noumène.


Gottlieb Fichte (1762-1814)

L'introduction du concept de liberté, par cette occurrence, requiert l'entrée en scène de Fichte. Si je considère, à nouveau, CVIII, pour résumer, il y a deux choix possibles, l'un où le principe d'idéalisme de Kant est mis en action [l'inconditionné numineux], l'autre où la fonction représentative [selon Fichte] est limitée au MOI, c'est-à-dire où nul élément de croyance [détermination métaphysique] ne vient se mêler à la connaissance [finalité ontologique].

XII. Dialectique formelle

1. introduction

En terminant le chapitre précédent, j'ai relevé que dans l'étude CVIII, les Noirs au trait semblaient en définitive maîtriser la liberté relativement à un choix. Que ce choix se posait essentiellement entre la continuité et la rupture. Enfin, que la continuité se portait dans le sens de la phénoménologie, au lieu que la rupture versait du côté téléologique, via l'inconditionné. Le problème qui est posé, ici, est de savoir si les choix se valent de fait ou en droit. Autrement dit si, parce que je juge qu'un choix [une variante] est meilleur, l'est-il en réalité ? Puis-je aller sûrement au-delà de l'argument ontologique sans pour autant dériver vers le psychologisme ?

« Incapable de distinguer un jugement vrai d'un jugement faux, la psychologie en vient à poser le sujet comme la source des lois de la nature, comme la source du monde. Ne s'avisant pas de son incompétence dans la théologie du jugement, palier par palier, la psychologie devient psychologisme et se propose comme doctrine du monde. » [A. Philonenko, l'École de Marbourg, I. Le retour à Kant, p. 20, Vrin, 1989]

Dans la Doctrine de la science [Wissenschaftslehere, 1804], Fichte a emprunté le chemin qui avait été tracé par Kant ; mais s'est-il avisé que le philosophe de Koenigsberg, pour autant qu'il avait pu signaler des fondrières, n'avait peut-être pas voulu en indiquer les topoi ?

« ... (Kant) se mit à scruter ce contenu, et découvrit un certain nombre de représentations auxquelles il donna le nom de formes transcendantales (espace, temps, catégories, etc.). Mais ces formes, il se contenta de les énumérer, de les classer, et renonça à les expliquer autrement qu'en les rattachant d'une manière générale à l'esprit, comme à leur producteur. » [E. Beurlier, J.-G. Fichte, caractères de la philosophie de Fichte, p. 11, Bloud, 1905]

Mais j'adopte un langage finaliste et, somme toute péjoratif [il présuppose, en effet, un but subalterne et non point essentiel], alors que Kant a déjà la vision d'un monde revisité par Newton, puisque le fonds de sa pensée est essentiellement copernicien [relativiste]. Mais une question se pose dans la mesure où les réflexions de Kant sont fondées - qu'on le veuille ou non - sur l'observation d'une opposition en droit [radicale] entre la réalité [entendez la vérité] de la science et la métaphysique [entendez l'inconscient].

« (Fichte) entreprend de déduire les lois de la pensée, c'est-à-dire d'établir que, étant donnée l'essence de l'esprit, il devait produire les formes que nous constatons en lui et du même coup d'expliquer le sentiment de nécessité qui accompagne les connaissances a priori... » [ibid, p. 12]

Voilà qui se rapproche du concept d'archétype jungien [pour une définition, voir le Songe de Poliphile, I et pour une analyse : Jung, Essais sur la symbolique de l'Esprit, le dogme de la Trinité, p. 206, trad. Albin Michel, 1991] et l'on peut considérer que le fondement de la pensée de Fichte n'est guère éloigné de la Quadruple Racine du principe de raison suffisante [Schopenhauer, 1813] qui cherche à établir que le monde n'est qu'un phénomène intellectuel. En effet, tous les principes, ceux du devenir, du connaître, de l'être et de l'action, se ramènent au seul axiome de raison suffisante, qui affirme que rien n'existe sans une raison qui le détermine à être ce qu'il est ; on retrouve ce sentiment de nécessité qui procède de l'essence de l'Esprit. Ce que l'on peut résumer par le fait qu'il n est aucune de nos perceptions qui ne contienne de l a priori. Autrement dit, il faut chercher l'intuition dans la projection de la perception [cf. De la quadruple racine du principe de raison suffisante, trad. F.-X. Chenet, Paris, Vrin, 1991, p. 80-81].

« Certes, l objectivité d une succession temporelle n est pas due à l application de la loi de causalité, comme l affirmait Kant. Nous n attendons pas d apercevoir un rapport causal entre deux événements pour savoir que l un précède l autre. Mais dans ce cas encore, c est une forme a priori, celle du temps, qui est à l Suvre. De ce que toute perception contient de l a priori, il découle que ce que nous percevons est simplement phénomène. Il n existe aucun accès immédiat à la réalité... » [Arnaud François. La volonté chez Bergson et Schopenhauer. Methodos, 4 (2004), Penser le corps.
http://methodos.revues.org/document135.html
]

Je peux essayer d'appliquer ces réflexions à l'enchaînement des coups dans une étude : l'application de la loi de causalité ne vaut que pour autant que j'y introduis l'argument téléologique [le meilleur coup est celui qui n'introduit pas de dommage pour mon camp et/ou qui en introduit pour le camp adverse]. Envisagée au plan ontologique, la causalité n'existe tout simplement pas et elle ne vaut que comme représentation que s'en fait le sens interne [les TB de Nalimov examinent l'ensemble des choix]. Cette représentation est supportée par les formes transcendantales qui mettent le sujet en rapport avec l'objet [ordre des opérations = sensation - perception - entendement].

« ... tout objet n'est que par et pour le sujet. Affranchir du principe de raison suffisante cette vérité initiale, voilà l'originalité de son point de départ, voilà ce qui distingue sa doctrine de toutes les autres et ce qui selon lui la rend supérieure à la fois au Réalisme et à l'idéalisme. » [Louis Ducros, Schopenhauer, les origines de sa métaphysique, Germer Baillière, Paris, 1883, chap. I p. 11]

Existe-t-il des exceptions à cette axiomatique qui veut que tout objet ne soit que par et pour le sujet ? Et puis-je, ainsi que je l'ai déjà exprimé [cf. notamment IV, 4 ; VI, 1 - 2 - 4 - 6 ; IX, 3], montrer qu'un objet en tant qu'il est à la fois donné et pensé ne peut être affranchi de ce principe de raison suffisante ? Exemple à l'appui, voici une étude -  où les vues esthétique et didactique se complètent étrangement.

2. le principe de raison suffisante

Mais d'abord je veux poser les conditions dans lesquelles s'inscrit cet exemple que j'ai en vue. Évoquer, sur ce ce point le principe de raison suffisante, c'est aborder le problème de l'idéalisme subjectif. Dans l'étude d'Échecs, ce principe réclame, premièrement, de fournir une raison qui rende compte purement et simplement de l existence de la combinaison logique, et, deuxièmement, que cette raison soit suffisante, i.e. qu elle permette de rendre intelligible non plus simplement l existence de la combinaison, mais pourquoi [ou en quoi] elle existe de telle façon, et non pas autrement : c'est d'abord relever la question de l'identité par quoi une IDÉE est exprimée [unicité]. C'est aussi relever la question de la permanence de l'IDÉE [singularité] sans laquelle il est impossible de pouvoir tirer le noumène [la combinaison] de la substance [voir X, 1], par manque d'individuation. C'est enfin, énoncer sa vérité, c'est-à-dire la correction de sa projection factuelle dans le tissu échiquéen. Je reviens sur ces trois points :
Ces points se superposent, dans une certaine mesure, avec les postulats de la philosophie fichtéenne.

« les principes métaphysiques du système ... sont au nombre de trois et répondent aux lois de l'entendement, savoir les lois d'identité, de contradiction et de raison. » [E. Beurlier, J.-G. Fichte, op. cit., les principes métaphysiques du système, p. 14]

Le 1er principe est absolument inconditionné en tant qu'il est énoncé dans l'aperception sous une formulation axiomatique. Il affirme que la combinaison logique existe en ce qu'elle souscrit à la règle de l'énoncé déclaratif. On comprend intuitivement que cette soumission à la règle est impropre à assurer à la combinaison la fonction d'inconditionné en tant que savoir et connaissance sont « incongruents ». Si donc l'identité gage la synthèse voulue dans la théorie de l'expérience, en revanche elle ne recouvre pas les conditions de sa correction qui doivent être cherchées dans un autre ordre catégoriel [cf. Kant, CRP, Analytique transcendantale, 3ème section, §10 - des concepts purs de l'entendement ou des catégories, trad. Barni]. La loi d'identité A = A énoncée par Fichte a été l'occasion d'un malentendu et l'on y a vu comme la succession de propos redondants :

« ... D'une part on a confondu philosophie et poésie. Le poète peut bien dire : 'la terre est bleue come une orange', mais son dire est expression d'un sentiment qui se situe radicalement en dehors de la science et il le sait. » [A. Philonenko, l'oeuvre de Fichte, la première W-L 1794-1795, op. cit., p. 27]

Les mots ont été soulignés par Philonenko. Il fait comprendre que le philosophe se situe pour ainsi dire au-delà du miroir, dans la sphère idéelle où il organise sa pensée en une libre dialectique. Mais il semble que l'on puisse faire l'économie de ce reproche en considérant simplement l'aspect successif du raisonnement de Fichte. En posant comme point de départ de la recherche A = A et en affirmant, en cette égalité, un rapport X de forme, Fichte rend possible l'inconditionné métaphysique conçu d'une part en droit par expérience et d'autre part en fait, par prédicat.

« ... et (le philosophe) transite par les énoncés de la logique générale avec d'autant plus d'aisance en ce sens qu'il sait que la logique générale, utilisée comme organon, ne peut jamais produrie que des illusions. » [ibid, p. 27]

À partir de là, seulement, l'identité se développe en tant que la possibilité d'un réel. C'est ce que suggère Beurlier quand il ajoute :

« ... si A est, il est A.  La deuxième (proposition) vaut absolument, et par sa forme, et par sa matière. Non seulement le Moi est identique à lui-même, mais il existe. Toutefois, la vérité de cette existence du Moi n'est encore que celle d'un fait. Il faut dépasser le fait, et aller jusqu'au droit. » [Beurlier, J.-G. Fichte, op. cit., p. 15]

Nous avons déjà vu un remarquable exemple de réduction factuelle dans l'article de Kasparyan [EG, I, 6, 1966, pp. 125-153, cf. I, 4] qui fait littéralement voir le moment où la conscience se pose EN SOI dans l'acte créateur. Toutefois, vérité ne veut pas dire réalité et l'on aura garde de faire siennes ces réflexions

« Par là, en outre, on obtient la valeur de la catégorie de réalité. Tout ce à quoi est applicable la proposition A est A, a de la réalité. » [ibid, p. 15]

en se rappelant que les représentations logiques, précisément, ne se réduisent en des représentations factuelles, qui seules ont une réalité ontologique, qu'autant qu'elles manipulent des objets « de nature ». De là, le divorce entre réalisme et formalisme qui ne cesse de se consommer et qui agite les hommes au moins depuis Platon et Aristote...