LES
FIGURES HIÉROGLYPHIQUES

attribuées à

Nicolas Flamel

précédées de :

la maison de Nicolas Flamel

une lettre de Dom Pernety sur Flamel






revu le 26 avril 2009


Plan : introduction - la maison de Nicolas Flamel - photos diverses sur Nicolas Flamel [le tombeau de N.F. - la maison de N.F. - l'arcade de N.F.] - une lettre de Dom Pernety et la réponse de l'abbé Villain - Le Livre des Figures Hiéroglyphiques [Des Interprétations Théologiques qu'on peut donner...Arche - Les Interprétations Philosophiques selon le... ;  première figure : Une Ecritoire dans une Niche faite en forme de... seconde figure : Deux Dragons de Couleur jaunâtre...troisième figure : Un homme et une Femme, vêtus de Robe orangée...quatrième figure : Un homme semblable à saint Paul, vêtu d'une Robe...cinquième figure : Sur un Champ vert, deux Hommes et une Femme...sixième figure : Sur un Champ violet et bleu, deux Anges de couleur...septième figure : Un Homme semblable à saint Pierre, vêtu d'une Robe...huitième figure : Sur un Champ violet obscur, un Homme rouge...Notes personnelles -

remerciement à Mme Claire Rocher pour les photographies des sculptures de la maison de Nicolas Flamel

Introduction

Il est incontestable que Nicolas Flamel, le libraire, a réellement vécu et l'on possède de nombreux détails sur lui ; le premier point de repère sérieux date de 1372 : il s'agit d'un don mutuel entre Flamel et sa femme Pernelle. Le bien des époux consistait en une foule de petites rentes sur des immeubles de rapport. Ces rentes se multipliaient de façon avantageuse : à chaque fois que le propriétaire d'un immeuble se trouvait dans l'impossibilité de servir la rente, Flamel faisait saisir et mettre en vente la propriété et se présentait alors comme acheteur privilégié. Il agissait donc comme un spéculateur avisé et impitoyable. Pour laisser quelque souvenir durable, l'écrivain et sa femme firent édifier en 1389 une arcade au cimetière des Innocents. Certains critiques et alchimistes virent là une preuve de grande richesse ; ainsi, Roch Le Baillif dit-il :

«Témoins les superbes bâtiments que Flamel a faits au cimetière des Saints-Innocents.»

En fait, il semble que la dépense de la construction d'une petite arcade n'excédait pas ce que pouvait se permettre un artisan aisé. A la mort de Pernelle, Flamel continua à faire bâtir quelques constructions : en 1402, il participe à la construction d'un portail à Sainte- Geneviève-des-Ardents et en 1407, il ajoute une nouvelle arcade au cimetière des Innocents et l'orne de quelques peintures. En 1411, il s'intéresse au portail de la chapelle de l'hôpital Sainte-Geneviève. Il semble que cet intérêt pour les portails d'église soit uniquement due au fait que l'on pouvait y exposer une statue ou un portrait du donateur ce qui, on le voit, semble bien éloigné des qualités d'humilité et de modestie que l'on attribue par tradition aux vrais Adeptes. En fait, il semble bien que ce soit sa passion pour l'immobilier qui ait pu faire croire à la grande richesse de Flamel : il acquérait inlassablement de petites rentes gagées par des maisons en mauvais état. Le testament que laissa Flamel est digne du personnage et de sa propension à la mégalomanie ; les legs, en effet, s'accumulent, créant l'illusion d'une grande richesse. Une lecture attentive de ces legs montre que chacun d'entre eux s'avère minime. Vingt ans après la mort de Flamel, la succession n'était toujours pas réglée et plus du tiers des rentes furent passées par pertes et profits (nombreuses maisons en ruine, terres en friche, etc.). C'est 150 ans après la mort de Flamel que Jacques Gohorry publia en 1561 un petit recueil de trois traités alchimiques en vers : la Fontaine des Amoureux de Sciences (attribué à Jean de la Fontaine), la Remontrance de Nature à l'Alchimiste errant (attribué à Jehan Perréal, 1516) et le Sommaire philosophique (attribué à Flamel, réédité par R. Alleau en 1972). Voici en quels termes Gohorry s'exprime pour ce troisème traité :

«Le troisième livre est de Nicolas Flamel, qui florissait l'an 1393 et 1407, comme on le voit encore en la ville de Paris, aux Saints-Innocents sur deux arches qu'il fit élever de part et d'autre du cimetière.»

Roch Le Baillif écrit quant à lui :

«...lequel [Flamel] de pauvre écrivain qu'il était et ayant trouvé en un vieux livre une recette métallique qu'il éprouva, fut l'un des plus riches de son temps, témoin les superbes bâtiments qu'il a fait élever.»

C'est en 1612 que l'histoire du livre d'Abraham le Juif est à nouveau évoquée par Arnauld de La Chevalerie qui publie le Livre des Figures Hiéroglyphiques (réédité par A. Poisson en 1893 et par R. Alleau en 1972 avec une introduction d'Eugène Canseliet). Soit dit en passant, le pseudo-Flamel qui écrit ces lignes -car le lecteur aura sans doute deviné que nous voici confrontés là encore à un texte apocryphe- énumère ses prétendues constructions à Paris (quatorze hôpitaux, trois chapelles, etc.) alors qu'un des premiers biographes de Flamel, l'abbé Villain (Vies de Nicolas Flamel et de Pernelle sa femme, Paris, 1782), explique fort bien l'origine de ces hôpitaux prétendument bâtis par Flamel. Lucien Gérardin, dans son remarquable livre  L'Alchimie (Culture, Art, Loisirs, Paris, 1972) explique ainsi la transformation du libraire en alchimiste :

«L'explication se révèle d'une grande simplicité : les manuscrits alchimiques se vendaient fort chers, car les acheteurs croyaient y trouver la source d'un flot d'or. Flamel se fit sans doute une spécialité de ce genre de littérature. L'imagination travailla sur quelques souvenirs et l'histoire s'enfla jusqu'à ce qu'Arnauld de La Chevalerie et Paul Lucas s'en emparent.»

Paul Lucas (Voyage du sieur Paul Lucas fait par ordre du roi dans la Grèce..., Paris, 1712) aurait en effet rencontré en Asie Mineure un derviche qui lui parla d'alchimie et lui confia que N. Flamel était toujours bien vivant...(nous rappelons que Pernelle mourut en 1397 et Flamel en 1417). Plusieurs manuscrits contiennent les figures du Livre d'Abraham le Juif que N. Flamel aurait découvert mystérieusement. Ce livre fut révélé en 1612. Ses sept images et le commentaire attribué à Flamel lui-même apparurent cette année-là dans un recueil traduit par Pierre Arnauld sieur de La Chevalerie. J. Van Lennep (Alchimie, Dervy-Livres, 1985) examine le cas de ce livre :

«Selon Claude Gagnon (Description du Livre des Figures Hiéroglyphiques attribué à Nicolas Flamel, Montréal, 1977), le manuscrit le plus ancien, mais qui ne contient que les figures peintes sur papier, est conservé à la bibliothèque de l'Arsenal (3047). Le catalogue date du XVIIe siècle et il est impossible au vu du style, de mieux préciser cette datation...Il convient aussi de distinguer parmi ces manuscrits, ceux qui ne comportent que les figures, des autres. Dans un exemplaire conservé à la Bibliothèque Nationale (Fr. 19075), elles accompagnent un texte manifestement copié d'une de ses éditions par William Salmon dans la Bibliothèque des Philosophes chimiques publiée pour la première fois en 1672. Il daterait de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle. Peuvent être rapprochés du manuscrit de l'Arsenal 3047, un feuillet isolé et les figures qui apparaissent parmi d'autres illustrations dans le recueil Philosophorum Praeclara Monita. Celui-ci (conservé à l'université de Saint-Andrews) fut daté par John Read, historien de l'alchimie qui y enseignait, de la première décennie du XVIIIe siècle (Prelude to Chemistry, J. Read, Londres, 1961). Le feuillé isolé montrant sur une face Mercure et Saturne, sur l'autre la fleur au sommet de la montagne, fut découvert, il y a quelques années, par Michel Binda qui le data du XVIIe siècle (Une version retrouvée de deux « Figures d'Abraham le Juif », in l'Oeil, déc. 1973- janv. 1974, M. Binda)...»

Isaac Newton, dont on sait qu'il possédait une importante collection de traités alchimiques transcrits ou annotés de sa main, possédait également un exemplaire qu'il recopia avec ses figures et qui est encore conservé (Les Fondements de l'Alchimie de Newton, B.J.T. Dobbs, Guy Trédaniel, 1981, p. 173-174 où l'on lit que Newton fit une transcription de l'ouvrage de Flamel d'après l'édition anglaise de 1624 par Orandus, lot Sotheby 25). A qui attribuer le Livre d'Abraham le Juif et le Livre des Figures Hiéroglyphiques ? d'aucuns l'attribuent à Pierre Arnauld ; mais il existe une édition allemande publiée pour la première fois en 1735 au nom d'Abraham Eleazar (Chymisches Werk, Erfurt, 1735 et Leipzig, 1760, illustré de figures gravées). On a pensé, comme le texte était introduit par un certain


FIGURE I
(Uraltes chymisches Werk, Leipzig, 1760)

Iulius Gervasius, que c'était bien ce Gervasius qui était l'auteur du Livre. Les peintures du Livre d'Abraham le Juif furent transposées en gravures en 1681, dans un recueil de traités attribués à N. Flamel et publié à Hambourg. Sur le frontispice, l'adepte couronné présente un matras dans lequel apparaît le serpent Ouroboros ; un petit animal (J. Van Lennep y voit une belette) s'apprête à pénétrer dans un souterrain pour suggérer -sans doute- que la matière première s'y trouve cachée. Cette image est analogue à celle que l'on voit dans la planche dépliante n°3 de la « Cabala, miroir de l'art et de la nature en alchimie...» de Stephane Michelspacher (Augsbourg, 1615) mais il s'agit d'un lièvre -analogie phonétique entre lupus et lepus-. On voit aussi un ruisseau émergeant de deux sources -ainsi que l'écrit Fulcanelli il doit s'agir des deux fontaines (Aganippé et Hippocrène)- et au second plan, une colonne au sommet de laquelle apparaît un globe crucifère (la colonne est l'un des éléments de l'athanor). L'analyse des références du Livre a été abordée par Claude Gagnon : il en a déduit qu'Arnauld se serait servi principalement du recueil Auriferae artis publié pour la première fois en 1572. On y trouve notamment le Livre du roi Hercule auquel se réfère le pseudo-Flamel. Une citation de Lambsprinck -inconnu jusqu'à la publication de son De lapide philosophorum en 1599- achève de nous convaincre. La plus ancienne référence au Livre d'Abraham le Juif est fournie au XVIe siècle par trois alchimistes normands qui oeuvraient à Flers, Nicolas de Grosparmy, son chapelain Pierre Vicot et Nicolas de Valois. L'arcade que commente Flamel a existé jusqu'en 1761. Il s'agit de la seconde arche que Flamel, comme on l'a déjà dit, a fait construire au Charnier qui entourait sur trois côtés le cimetière des Innocents à Paris. Par parenthèse, il est possible que N. Flamel se soit inspiré de traités qui lui seraient passés entre les mains, comme le Livre des Laveures qui recommande « la vraye pratique de la noble science d'alchimie ». Un autre livre a appartenu à Flamel : « un manuscrit de chymie d'Almasatus au roi de Carmassan, qui portait le titre de propriété de N. Flamel » ainsi que le rapporte A. Poisson ; il est donc presque indubitable que des documents alchimiques ont appartenu à Flamel sans que l'on puisse affirmer pour autant qu'il se soit lui-même livré à l'expérimentation, sans laquelle, selon Fulcanelli, il n'y a point de véritable alchimiste. Victor Hugo a lui-même dans Notre-Dame de Paris fait emprunter à Claude Frollo des traits de N. Flamel et lui a même fait fouiller les caves de la maison de l'écrivain public :

«On supposait que Flamel avait enfoui la pierre philosophale dans ses caves, et les alchimistes pendant deux siècles...n'ont cessé d'en tourmenter le sol...» (Livre IV, ch. V).

N. Flamel est évoqué dans L'alchimie européenne du XIIIe au XVIIIe siècle, Herwig Buntz, pp. 109-186, in L'Alchimie. Histoire, Technologie, Pratique (Pierre Belfond, 1972) où l'on observe des gravures de l'édition de Hambourg (1681). Louis Figuier a aussi consacré quelques pages à N. Flamel dans son Alchimie et les alchimistes ; Essai historique et critique sur la philosophie hermétique (Paris,  Hachette, 1860). Figuier cite notamment une note de M. Valet de Viriville à propos d'un livre -que nous avons évoqué supra- ayant appartenu à Flamel :

«...Un oeil exercé [à propos de l'inscription] y reconnait la main d'un faussaire qui vivait vers le commencement du dix-huitième siècle : il a gratté une inscription plus ancienne qui existait à cette place ; il a surchargé cette inscription et subsitué le nom de Flamel à celui d'un autre scribe ou propriétaire [à propos du Livre des Laveures]. Quant au texte du manuscrit lui-même, il paraît avoir été écrit environ de 1430 à 1480 et ne saurait remonter à l'époque de Nicolas Flamel. Effectivement, en 1561, un recueil anonyme, attribué par quelques bibliographes à Gohorry, parut sous le titre de Transformation métallique (Paris, Guillard et Warancore, in-8). Ce recueil contient trois petits traités d'alchimie, parmi lesquels figure le Sommaire philosophique de Nicolas Flamel. Dès lors la réputation de Flamel comme alchimiste fut définitivement établie...»

et Figuier d'écrire que tous les ouvrages attribués à Nicolas Flamel sont apocryphes, ce que nous pensons aussi...Dans l'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, on s'est plusieurs fois posé cette question de savoir si Flamel avait été alchimiste : examinons quelques recensions :

- Nicolas Flamel était-il alchimiste ?— On vient de restaurer l'ins-cription placée sur la maison de Nicolas Flamel, 51, rue de Montmorency. Ce travail a été exécuté par les soins du conseil municipal, sur le vœu de la Commission du Vieux-Paris. C'est une occasion pour tous les journaux et toutes les revues qui annoncent ce petit événe-ment, de traiter Nicolas Flamel d'alchimiste. De l'étude attentive que j'ai faite, il résulte que rien. dans les actes authentiques, ne permet de lui décerner ce titre : il ne tut qu'un très habile enlumineur, un écrivain public très distingué, un spéculateur heureux et un réclamier hors ligne. Sur quoi se fonde-t-on pour attribuer une part quelconque à Nicolas Flamel dans la recherche du grand œuvre ? Ce serait trop peu de vouloir justifier cette prétention en invoquant simplement sa grosse et mystérieuse fortune. L.

livraison de juin 1900, 36e année

- Nicolas Flamel était-il alchimiste ?  — Voyez 1° Louis Figuier ? L'Alchimie et les alchimistes ; 2" Hoefer, Histoire de la Chimie ; 3° id.. Histoire de la physique et de la Chimie etc. La bibliographie de Flamel est fort copieuse et encombrerait sans profit les colonnes de l'intermédiaire. Flamel est rangé, à bon droit, parmi les alchimistes, à mon avis. L. VANVINCQ. RENIEZ.

livraison de juin 1900

- Nicolas Flamel était-il alchimiste ? (XLI). — La crédulité populaire a créé la légende de la découverte de la pierre philosophale par Nicolas Flamel. Lire à ce sujet l'article ALCHIMIE de M. Berthelot, dans la Grande Encyclopédie. En voici un extrait :
Lavoisier a montré, il y a cent ans, que l'origine de tous les phénomènes chimiques connus peut être assignée avec netteté et qu'elle ne dépasse pas ce qu'il appelait les corps simples et indécomposables, les métaux en particulier, dont la nature et le poids se maintiennent invariables. C'est cette invariabilité de poids des éléments actuels qui est le nœud du problème. Le jour où elle a été partout constatée et démontrée avec précision, le rêve antique de la transmutation s'est évanoui.
Lire dans le même ouvrage la biographie de Nicolas Flamel. L'abbé Vilain, prêtre de Saint-Jacques-la-Boucherie, a fait, pièce en mains, en 1761, 10 compte de la fortune du prétendu alchimiste. Il possédait à sa mort 676 livres tournois de rente, qui représentent à peu près quinze mille livres de rentes de nos jours. A.D.

Dernière chose : un internaute m'a certifié un jour, que Nicolas Flamel avait eu un enfant, une fille. Voici la réponse que j'ai formulée :

"En dépit de mes recherches sur les documents que je possède, il ne m'a pas été possible de contrôler ce que vous dites. Par exemple, L. Gérardin dans son Alchimie (Culture, Art, Loisir, Paris, 1972) dit p. 136 :

« Le ménage Flamel n'avait jamais eu l'espoir de se perpétuer dans des enfants ».

De même, J. Sadoul dans son Trésor des alchimistes (J'ai Lu, 1970) écrit-il p. 105 :

«...C'est ce que nous apprend l'une des nombreuses clauses de son remarquable testament, par lequel il léguait à Saint-Jacques-la-Boucherie la généralité de ses biens (n'ayant pas d'enfant)...».

Dans son Grand art de l'alchimie (J'ai Lu, 1973), J. Sadoul écrit p. 74 :

« Flamel a laissé un traité hermétique à l'un de ses neveux, un des trois fils de sa belle-soeur Isabelle Perrier. Ce Perrier hérita également de ses papiers, matras...A la mort de ce Perrier, tout cela passa aux mains d'un médecin, nommé Du Parrain, qui le donna à son filleul Dubois...»[J. Sadoul cite la Divine magie de René Schwaeblé, chez l'auteur, 1918].

J. Van Lennep dans son Alchimie (Dervy, 1985) écrit p. 260 :

« On sait que son frère cadet, Jehan était enlumineur au service du duc de Berry...Le couple avait un valet Maugin que Perrenelle gratifia dans son testament, deux servantes Margot La Quesnel et sa fille Colette que Nicolas n'oublia pas dans le sien...Le couple bénéficiait du régime de la communauté des biens depuis 1372 mais l'acte fut remplacé en 1397 par un testament qui n'oubliait plus la soeur de Perrenelle et ses fils. La même année, elle le modifia en accordant à son époux des avantages plus importants. Isabelle, sa soeur, et Perrier le mari de celle-ci contestèrent cette dernière disposition prise pratiquement la veille de sa mort et obtinrent la saisie de la succession.. [J. Van Lennep cite l'ouvrage de Louis figuier : l'Alchimie et les alchimistes, Hachette, Paris, 1860].

Je dispose de cet ouvrage (numérisé, disponible sur le serveur Gallica de la BNF) et L.Figuier consacre un chapitre sur Flamel allant de la p. 195 à la p. 230. On lit p. 211 :

« Les deux époux, déjà âgés, sans enfants et sans espérance d'en avoir, voulurent reconnaître les grâces que Dieu leur avait accordées, et résolurent de consacrer leurs richesses à des oeuvres de bienfaisance et de miséricorde ».

Nulle part je n'ai trouvé trace d'un enfant de Perrenelle et de Nicolas Flamel. Pourriez-vous me donner vos sources ? Il serait très intéressant, si vous disposez de documents, d'en faire part aux amateurs d'alchimie ; toutefois, cela n'expliquerait pas les données testamentaires des deux époux...La seule possibilité serait que Colette fût une enfant naturelle de Nicolas et de Margot La Quesnel mais nul historien n'en parle..." [E-mail du 20 avril 2000]

Si un chercheur possède des données que je n'ai pas sur ce sujet, je lui serai obligé de m'en informer.

II. La maison de Nicolas Flamel

La MAISON dite de NICOLAS FLAMEL RUE MONTMORENCY, A PARIS

Au n° 51 de la rue Montmorency, presque à l'angle de larue Saint-Martin, s'élève une vieille maison connue sous lenom de « Maison de Nicolas Flamel ». Sa façade comprend trois étages perces chacun de deux fenêtres rectangulaires; trois portes donnent accès dans les deux grandes salles du rez-de-chaussée et dans un corridor qui conduit a l'escalier. Une cloison longitudinale sépare les deux salles ; une grosse poutre transversale, soutenue par un pilier carré à console moulurée en quart de rond et par deux corbeaux sur le mur, porte le plafond, qui repose à ses extrémités sur une autre poutre en partie encastrée dans le mur et soulagée par des corbeaux. Ces grosses poutres transversales se retrouvent au premier et au second étage. Au fond une étroite cour est bordée, à droite et à gauche, par des constructions ; on y reconnaît encore la place d'un ancien puits. Sous la maison deux belles caves voûtées en berceau sont desservies par un escalier qui ,se trouve au fond de la courette. L'abbé Villain, qui a publié sur Nicolas Flamel et Saint-Jacques- de- la-Boucherie au XVIIe siècle, deux intéressants volumes (Essai d'une histoire de la paroisse de Saint-Jacqnes-de-la-Boucherie, où l'on traite de l'origine de cette église, de ses antiquités, de Nicolas Flamel et Pernelle, sa femme..., par M. L. V. (l'abbé Villain); Paris, Prault, 1758, in-12, x-326 p., pl. — Histoire critique de Nicolas Flamel et de Pernelle, sa femme..., par M. L. V. (l'abbé Villain); Paris, G.. Desprez, 1761, in-12, xii-407 p., pl.), a donné dans l'un d'eux un plan et une élévation sommaire de cette maison: mais nous avons trouvé, au Cabinet des Estampes (Cabinet des Estampes de Ia Bibliothèque nationale, Topographie, 3e arr., 12e quartier.), un dessin ancien du XVIIIe ou

peut-être même du XVIIe siècle, qui reproduit avec plus de détails et de précision, le plan et la façade de la même maison. Aussi, nous est-il facile d'en rétablir les anciennes dispositions. Le corridor et l'escalier actuel n'existaient pas. La cage d'escalier, circulaire, était accolée à la façade : on y

pénétrait par la porte centrale, les deux autres portes permettant d'entrer directement dans les deux grandes salles séparées par une cloison en partie intacte aujourd'hui. On a reconnu dans le solivage du plancher du premier étage une pièce plus forte que les autres, de 0m30 environ d'équarrissage, placée parallèlement et environ à 2 mètres de la façade, en face de la porte centrale: elle devait border la cage d'escalier. Les solives portent encore des traces de couleur qui montrent, qu'autrefois elles étaient apparentes. Une porte surélevée de deux marelles permettait de monter directement de la salle de gauche aux étages. Deux grandes cheminées, une dans chaque salle, étaient accolées aux murs latéraux: leurs hottes passaient derrière et le long des corbeaux qui soutiennent la grosse poutre transversale et qui sont coupes de ce côté à angle vif; un sondage exécuté en cet endroit a montré la présence de bistre de fumée sous les enduits. Au fond, la courette renfermait un puits indiqué a l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui des ferrures: à gauche était un abri peut-être un bûcher, et à droite une petite pièce carrée. La partie la plus originale de la maison est la façade. Elle comprenait autrefois deux étages et se terminait par un haut pignon flanqué de cheminées, comme l'indique le dessin que nous avons reproduit. Elle est ornée à sa partie inférieure d'une série de médaillons sculptés et d'inscriptions que la très habile restauration de M. Selmersheim vient de mettre au jour. Les jambages en pierre de liais reposent sur une base moulurée. Au-dessus de la façade règne une corniche dont le profil date du début du XVe siècle. Les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient munies d'impostes garnies de barreaux verticaux: on voit encore les trous où ils étaient encastrés: le haut de la porte centrale était décoré d'une scène paraissant représenter l'Adoration des Mages. Le premier étage était orné d'un grand panneau de pierre sculpté. Avant d'aborder la lecture et la description des inscriptions et des médaillons sculptés, je voudrais dire quelques mots sur l'histoire du cette maison et sur les circonstances qui expliquent sa construction

(Le carton S. 1379 des Archives nationales et les deux ouvrages écrits au XVIIe siècle par l'abbé Villain à la mémoire de Nicolas Flamel nous donnent de précieux renseignements sur cette maison. Notre confrère M. Burnand, de la Bibliothèque de la ville de Paris, nous a indiqué, grâce au service des fiches documentaires organisé par M. Marcel Poète à la Bibliothèque de la ville, différentes pièces intéressantes con-servées aux Archives nationales.).


trumeau de porte (détail) - maison de Nicolas Flamel - cliché Claire Rocher

Par ses économies et grâce à l'heureuse gestion de ses affaires, bien plutôt que par des pratiques d'alchimie dont il fut longtemps accusé, Nicolas Flamel, écrivain public, et maître d'écriture des fils des seigneurs de la cour, puis plus tard libraire de l'Université, avait réussi à amasser une assez grosse fortune

(Les exemples d'écrivains publics riches sont assez nombreux au début du XVe siècle: Jean Harengier échange avec la fabrique de Saint-Jacques sa maison de la rue du Porche pour une antre située rue Marivaux, vis-à-vis de celle de Nicolas Flamel ; un autre, Ansel Chardon, est marguillier de Saint-Jacques et achète une maison dans la rue des Écrivains. Villain : Histoire critique de N. Flamel, p. 8-9.).

II était propriétaire de plusieurs maisons à Paris, possédait des cens sur un certain nombre d'autres, et dépensait de notables sommes d'argent à la construction et à l'embellissement de monuments religieux. C'est ainsi qu'il fit élever et décorer à ses frais plusieurs arcades du cimetière des Innocents, le portail nord de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, et qu'il contribua à élever le portail de Sainte-Geneviéve-des-Ardents. Il habitait, à l'angle occidental de la rue Marivaux, une maison assez vaste qu'il s'était fait construire en face de ses échoppes d'écrivain, logées entre les piliers de Saint-Jacques : c'est dans cette maison qu'il logeait des élevés pensionnaires. Après la mort de sa femme Pernelle, survenue le 11 septembre 1397, Flamel acheta ou construisit plusieurs maisons dans la rue Saint-Martin et la rue Montmorency. Les hôtes payaient loyer; quelques-uns peut-être étaient logés gratuitement. Flamel, qui paraît avoir fort encouragé les institutions charitables, pensait peut-être à transformer ces maisons en asiles. Il existait à cette époque, dans Paris, un grand nombre de maisons où les pauvres étaient logés gratuitement. La rue Montmorency était alors bordée de vieilles masures et de terrains délaissés et abandonnés (Villain, op. cit., p. 143-151). Flamel y acheta un terrain appartenant au prieuré de Saint-Martin et situé près d'une masure dont il était déjà propriétaire (février 1400). A l'est, des bâtiments, qui avaient autrefois servi d'étuves, tombaient en ruines, et nous savons par les pièces conservées aux Archives nationales quelles difficultés eut Flamel avec ses voisins. Le 22 juin de cette même année, il achetait encore « certains louages et deux petites estables à chevaux », qui se trouvaient entre le terrain qu'il avait acquis et la maison d'angle de la rue Saint-Martin. Enfin, le 17 novembre, après de longs pourparlers avec les moines de Saint-Martin, et en échange de renies cédées au prieuré, celui-ci abandonnait

(Voici les principaux passages de cet acte d'amortissement : « A tous ceulx qui ces lettres verront, frère Jehan Alvernas, humble prieur de l'église et lieu de Saint Martin des Champs a Paris, et tout le couvent d'iccelui mesme lieu... savoir faisons que comme en plusieurs rues de la terre et juridiction de ladicte église, qui souloient estre peuplées de bonnes gens mesnagiers, ait à présent grant quantité de maisons et lieux cheux en ruyne et désert, non habitées par faute de bons propriétaires, par quoy il a dés longtems en ycelles rues grans punaisies de boes et autres ordures en diminution des hostes et mesnagiers en ladicte terre. Et par espécial en la rue de Montmorency, assés près de l'ancienne porte, dicte la porte de Saint Martin, ait plusieurs maisons et appentis cheus en ruyne, ou l'en fait et apporte de jour en jour punaisies et ordures... Et entre icelles maisons ainsi en désert, Nicolas Flamel, escripvain, avoit et a un petit appentis, ou place cheue.semblablement en désert et ruyne, contenant environ 24 piés en quarreue, dedans euvre, chargiée de un denier de fons de terre par an envers ladicte église, tenant d'une part à une maison qui est de lonc tems en ruyne, où jadis et estuves, qui fu feu Arnoul Cousin, et d'autre part à petits longes qui pareillement sont en désert, qui furent feu Jehan Delavallée et Marie, sa femme, aboutissans par derrière a Berthelemy Croquemeur... Lequel Nicolas Flamel nous a requis que nous voulsissions admortir et affranchir à tousjours icelle place, pour y faire ediffice par manière de hospital ou autrement, ou maisons d'aumosne pour demeurer povres gens mesnagiers, ou icellui ediffice vendre franchement... Et pour ce nous... et aussi en considération ad ce que telle place est en rue destournée, par où petit de gens passent et affin que se l'en édiffie icelle place, l'en pourra faire édiffier à l'exemple et aide de ce les autres places ou mazures ruineuses d'environ, et ladicte rue netoier des dictes ordures, et illec venir demourer hostes et mesnagiers, au prouffît et honneur de ladicte terre et juridiction et des voisins d'environ... Excepte... que Iedict Nicolas Flamel ne ses dicts ayans-cause, ne pourront, ne seront tenus faire ou faire faire en ladicte place, chapelle, ne lieu sainct... Ce fu fait l'an de grâce mil quatre cens et six, le mercredi dix et sept jours du mois de novembre ». Villain ; Histoire critique de Nicolas Flamel, p. 354-359.)

à Flamel tous ses droits sur ces terrains pour bâtir « des édifices de telle ordonnance qu'il lui plairoit, soit maisons d'aumône par manière d'hôpital ou autrement ». Flamel mit aussitôt les ouvriers, et la maison s'éleva dans le cours de l'année 1407. On l'appela le Grand Pignon, pour la distinguer des maisons voisines qui étaient restées basses. Le 16 janvier 1408, le mur mitoyen, avec les étuves,était achevé, en moellons et plâtre, bordé sur la rue par une « jambe etrivière en pierre de liais », comme en font foi les rapports rédigés le 30 janvier, après les visites de Jehan Luillier et Jehan Petit, maçons, et de Jehan Delahaye, charpentier, jurés du roi. A sa mort, le 22 mars 1418, Flamel donna cette maison à la paroisse Saint-Jacques, et, malgré l'inscription gravée sur la façade, et que nous étudierons plus loin, elle continua à être louée dans de bonnes conditions

(Voici le tableau des locations faites dans cette maison du 17 mars 1446 au 18 mars 1455 : « Tierce maison en suivant, qui est grant Pignon, devant le puits. « Premier louage par bas. Ledit... loué, 1°, 16 sols, puis à Guillemain Saincte, Varlet, cordonnier, par année 14 « Second louage par bas. Ledit... à Pierre Moirvant, par an 14 Ou porche de ladicte grant maison, etc. « Premier louage. Ledit... à Deiiisot Honore, l", 10 sols, puis 12 « Second louage, à Alison Labrocque 12 « Troisième louage, à Jacquelot la Bouchère, 12, puis inhabité, puis 10 « Quatrième louage, à Amelot Laleve, 12 sols, puis a Jehanne Laboutrade 10 « Cinquième louage. Loué, l°, 8 sols et 9 sols, puis inhabité pendant trois ans, puis à Jehanne la Tessine, par an 10 « Sixième louage. Ledit... par an à Jehanne Laboutarde 10 « Septième louage, à Denise Dupont, par an 10 « (Cessa d'être loué à la Saint-Jean 1450, comme trop haut et pénible à monter) ». Villain: Histoire critique de Nicolas Flamel, p. 284-285.).

Flamel n'avait donc pu atteindre le but qu'il s'était propose de loger gratuitement les pauvres gens (En 1560, on voulut saisir ces vieilles maisons, et, entre autres, celle de la rue Montmorency, sous prétexte que « ces maisons étoient hôpitaux », mais le contraire fut prouvé et la fabrique obtint levée de la saisie.). Une des particularités les plus notables de cette maison, ce sont les inscriptions qui sont gravées sur la façade. L'abbé Villain nous apprend que, dans toutes les constructions élevées par Flamel, constructions civiles ou religieuses, les inscriptions étaient très nombreuses; tantôt elles étaient peintes sur des banderoles tenues par des personnages, tantôt elles étaient gravées dans la pierre et concouraient à la décoration du monument. Elles se rapportaient toujours à la religion ou à la morale. Ces inscriptions, que l'on rencontre rarement aussi nombreuses sur les maisons du Moyen Âge, ont longtemps intrigué les alchimistes, qui espéraient y trouver la clef des problèmes d'hermétique. Dès le lendemain de la mort de Flamel, on fouilla dans sa maison de la rue Marivaux, espérant y trouver de l'or ou, du moins, la pierre philosophale et, près de deux siècles et demi après, cette idée était encore vivace. En 1756, des


ange musicien - trumeau de porte (détail) - maison de Nicolas Flamel - cliché Claire Rocher

particuliers, se disant désireux de réparer la maison, obtinrent de la paroisse Saint-Jacques d'y mettre les ouvriers; ils démolirent pierre par pierre le rez-dc-chaussée et remplacèrent les anciennes pierres gravées par de nouvelles, mais ils ne trouvèrent rien, et disparurent sans payer les maçons. L'abbé Villain avait noté quelques détails de l'ornementation de cette maison de la rue Marivaux [ Essai..., p. 150-163.] :

« Flamel y est représenté à genoux avec deux jeunes gens derrière lui, peut-être des enfans qu'il avoit alors. On voit aussi la Vierge et saint Jean assis comme sur le calvaire; il y avoit peut-être autrefois une croix: on lit en effet au-dessous d'une corniche ces paroles tirées des Lamentations: Mes amis, qui passez la voie, regardez s'il est douleur pareille à la mienne. Au bas du pilier est un saint Christophe ; il est à croire qu'il étoit accompagné d'un saint Jacques, patron de la paroisse. Parmi les inscriptions dévotes qui sont à cette maison, on lit celle-ci :

Chacun soit content de ses biens,
Qui n'a souffisance il n'a riens ;

inscription qui se trouvait également au Palais, près de la statue d'Enguerrand de Marigny ».

En face cette maison, le portail de Saint-Jacques, construit aux frais de Nicolas Flamel, était lui aussi orné de sculptures et d'inscriptions. Il est gravé en tête de l'Histoire critique, et décrit par l'abbé Villain [Voici le texte de l'inscription de fondation du portail : « En l'honneur de Dieu fu fait ce portal et donné par un des Paroissiens et sa femme, l'an de grâce mil CCC. IIII. vins et VIIII. Priez pour les Bienfaicteurs, de la dicte Eglise et pour tous autres qui mestier en ont, si vous plaist ». Histoire critique de N. Flamel, p. 391] : Au milieu est la Vierge portant l'Enfant Jesus, et soutenue par deux anges chantant en l'honneur de la Vierge un cantique dont on lit les paroles sur un phylactère; huit anges jouant de divers instruments accompagnent les premiers. Saint Jacques et saint Jean-Baptiste présentent à la Vierge Nicolas et Pernelle, agenouillés et tenant des banderoles à inscriptions.

« Quatre petites figures, vêtues de long, se voient en dehors et sur le linteau de la porte ; elles tiennent aussi des rouleaux, où sont gravés les deux premiers articles du Symbole des apôtres ».

Un grand nombre d'autres inscriptions peuvent encore se lire sur le tympan et sur les piédroits. Le tout, orné de peintures et de dorures, est fermé d'un vitrage. Le portail de Sainte - Genevieve-des-Ardents, qu'un don généreux de Nicolas Flamel avait permis de construire en 1402, était également orné d'inscriptions. Flamel s'y était fait représenter à genoux, en chaperon, avec un écritoire à ses côtés; il avait la figure glabre et était vêtu très simplement. Lors de la destruction de l'église Sainte-Geneviève, cette statue aurait été conservée, et Slodtz en aurait tiré un buste en plâtre qui fut placé dans le bureau de la fabrique de Saint-Jacques. Mais c'est surtout au cimetière des Innocents que Nicolas Flamel resta fidèle à son habitude d'orner de longues inscriptions les monuments qu'il faisait construire. En 1389, il avait fait bâtir une arcade du charnier, vers la rue de la Lingerie; on y voyait peintes différentes scènes relatives à la fin du monde, et plusieurs inscriptions, dont l'une se terminait ainsi :

« Donné pour l'amour de Dieu l'an 1389. Veillez prier pour les trépassés, en disant Pater Noster, Amen ».

Un peu avant 1407, Flamel construisait une autre arcade et y élevait un tombeau pour Pernelle (Villain : Histoire critique de N. Flamel, p., 104-110). On y voyait un Christ debout, bénissant, soutenu par deux anges jouant des instruments de musique; trois autres anges, tenant des banderoles, entouraient la tête du Christ. A gauche, saint Paul et Flamel, agenouillé, à droite, saint Pierre et Per-


trumeau de porte (détail) - maison de Nicolas Flamel - cliché Claire Rocher

nelle tenaient des phylactères. Au-dessous étaient cinq bas-reliefs consacrés à la résurrection des morts, puis trois petits tableaux représentant le martyre des Innocents. Sur la muraille, derrière les personnages, étaient

« deux petits cartouches formés par des ornements gothiques, dont le vide est rempli par l'N et l'F, et sous la plinthe, à droite, un cartouche de même dessin, renfermant une main qui tient l'écritoire, symbole distinctif du bienfaiteur »

(Sur un des battants de la porte de Saint-Jacques était aussi un petit écusson avec l'écritoire.). Tous ces caractères, nous les retrouvons sur la maison de la rue Montmorency : inscriptions relatant la date de la construction, demandant des prières pour les défunts, ou énonçant un verset de psaume, et petits bas-reliefs sculptés, au milieu desquels nous trouverons le portrait de Nicolas Flamel, son seing manuel et ses initiales. Dans ces bas-reliefs, sortes de gravures semblables à celles dont les tombiers ornaient les dalles tumulaires, les figures sont réservées sur le nu de la pierre ; les fonds sont creusés, et des traits gravés complètent le dessin des personnages, comme l'indiquent les excellentes photographies de M. E. Durand. Peut-être les creux étaient-ils autrefois remplis d'un mastic coloré, destiné à mieux faire ressortir les parties réservées (M. Selmersheim a cru reconnaître sur la pierre les traces des flammes qui auraient permis de fondre un émail dans les creux). Certains fonds, notamment, nous paraissent un peu nus aujourd'hui. Sous la corniche se déroule, en caractères gothiques, une longue inscription qui donne la date de construction de la maison et indique le but que poursuivait Nicolas Flamel par cette fondation :

« Nous hommes et femmes laboureurs demourans ou porche de ceste maison qui fit faicte en l'an de grâce mil quatre cens et sept sommes tenus chascun en droit soy dire tous les jours une patenostre et l'Ave Maria en priant Dieu que de la grâce face pardon aux povres pécheurs trépassez. Amen »

( L'abbé Villain, qui n'avait d'abord pas pu lire entièrement l'inscription « remplie de peinture », dit-il, en donne à la fin de son Essai, p. 305-306, une lecture fautive : « ...en priant Dieu Fils et sa Mère faire pardon aux pauvres pécheurs trespassés ». — Dans un article paru dans les Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, 1882, 3e série, t. I, p. 375-383, intitulé : La maison de Nicolas Flamel, rue de Montmorency, 51, à Paris, M. Aug. Bernard étudie cette inscription et la commente à l'aide du livre de l'abbé Villain; M. Bernard pensait qu'il ne subsistait de la décoration de la façade que l'inscription ; « Les nombreuses sculptures, dont il restait encore quelque chose au temps de l'abbé Villain, ont également disparu sous le marteau du tailleur de pierre ».). Nous avons vu plus haut que la clause contenue dans le texte de cette inscription ne put pas être exécutée purement et simplement, et que la maison, dont les appartements étaient loués, ne put jamais, malgré le désir de Nicolas Flamel, être transformée en asile. En avant de l'inscription est gravée une main, qui est comme le seing de Flamel, que l'on voyait également sous l'arcade du cimetière des Innocents, construite à peu près en même temps que la maison du Grand Pignon. Les jambages, en liais, qui séparent les portes et les fenêtres sont ornés de petits personnages et d'anges, gravés dans des cadres en anse de panier et à redents tréflés, et bordés de colonnettes et de lettres ornées qui, rapprochées, forment des mots et des phrases. Six personnages barbus, couverts de grands manteaux et coiffés d'un bonnet pointu ou retombant sur le devant, sont vus à mi-corps. Ils tiennent des phylactères; ce sont peut-être des prophètes, et des fragments de psaumes étaient sans doute autrefois peints sur ces banderoles. L'un d'eux nous a paru particulièrement intéressant ; il se trouve sur le jambage de gauche de la porte la plus proche de la rue Saint-Martin, au-dessus d'un F sculpté; il est imberbe et porte sur la tête une sorte de turban; nous sommes porté à croire que c'est le portrait de Nicolas Flamel, qui s'est ainsi fait représenter aux portails de Sainte-Geneviève-des-Ardents et de Saint-Jacques.


anges musiciens - trumeau de porte (détail) - maison de Nicolas Flamel - cliché Claire Rocher

Aux extrémités quatre personnages assis dans des jardins dont, on reconnaît les arbres et les clôtures paraissent occupés à lire et à prier; peut-être sont-ce les hôtes de la maison qui s'acquittent de leur loyer quotidien. Au milieu, de chaque côté de la porte centrale, quatre anges musiciens, comme nous en avons déjà rencontré dans la plupart des constructions de Nicolas FIamel (La partie inférieure des médaillons où sont gravés ces anges est ornée de créneaux qui figurent souvent, au début du XVe siècle, la Jérusalem céleste.), sont vus à mi-corps et jouent d'un instrument : orgue, luth. cithare. La composition de ces petits médaillons est fort harmonieuse, la disposition élégante et l'exécution eu général soignée. Les instruments sont traités avec un grand souci de vérité. Les deux du haut, particulièrement, sont d'un très beau style et rappellent ces jolis anges que l'on rencontre fréquemment dans l'ornemontation des manuscrits du duc de Berry. Sous ces figurines sont sculptées, dans des cartouches, les deux initiales N et F, d'un très beau dessin, telles que nous les avons déjà vues au cimetière des Innocents (Au portail de Saint-Jacques, on lit les initiales du mari et de la femme ; N. P.). Sous ces bas-reliefs soni, gravées sur chaque jambage des lettres qui, rapprochées, forment, le répons :

Deo gratias, et au-dessous le psaume: Sit nomen Domini || [benedictum] || ex hoc nunc et II usque in seculum || Gloria Patri et Filio || et Spiritui Sancto [Amen].

Les mots Benedictum et Amen sont aujourd'hui illisibles, mais ils peuvent être facilement reconstitués

( L'abbé Villain dit (Histoire critique.... p. 155) qu'il y avait encore d'autres inscriptions dont nous n'avons pas retrouvé la trace; « Sur une corniche du premier pilier vers le cimetière Saint-Nicolas : Nous humblement et dévotement. ». Il donne en outre, d'après le manuscrit de M. Prévost, avocat, ce fragment d'Inscription qui aurait été lue autrefois sur cette façade : Nous autres femmes besoignons pour notre vie gagner.).

La porte centrale était ornée, comme nous l'avons vu, d'un bas-relief sculpté représentant l'Adoration des Mages, et dont le dessin du Cabinet des Estampes nous donne la silhouette. Enfin, au-dessus de la corniche et garnissant le mur du premier étage, était une grande pierre gravée dont l'abbé Villain donne la description :

« Le grand nombre de personnes représentées à genoux sur les pierres au-dessus des portes de la maison et à quelques piliers paroissent être les hôtes du Propriétaire récitans leur Patenostre. Flamel voulut que ces hôtes, en entrant dans leur hospice, eussent sous leurs yeux et la loi et l'image de l'exécution de cette loi. Il est aussi, sans doute, dans cette troupe dévote, et il paroit qu'il est représenté par la première figure dessinée après l'apôtre saint Jacques du côté du cimetière Saint-Nicolas. Après lui se voit une femme qui porte un panier, seroit-ce sa servante Marguerite la Quesnel, qui contribuoit à l'oeuvre par un don dont on va parler ? Pernelle, quoique morte depuis long terns, doit être de l'autre côte. Une partie de ce que Flamel employoit au bâtiment de sa maison doit un produit du don mutuel; cette femme a dû trouver place sur ce monument en face de son mari ».

Il ne reste plus rien aujourd'hui de cette grande dalle gravée. Depuis 1900, on y lisait à la place une inscription destinée à rappeler la fondation de Nicolas Flamel


trumeau de porte (détail) - maison de Nicolas Flamel - cliché Claire Rocher

(Voici le texte de cette inscription : « Maison de Nicolas Flamel et de Pernelle, sa femme. — Pour conserver le souvenir de leur fondation charitable, la ville de Paris a restauré en 1900 l'inscription primitive, datée de 1407 ». Peut-être cette inscription n'est-elle pas très juste, car Nicolas Flamel et Pernelle, morte avant 1407, n'ont pas habité cette maison. D'autre part, le but charitable que se proposait Flamel ne put jamais être rempli.),

déposée lors de la récente restauration qui a fait réapparaître ces exemplaires très curieux et à peu près uniques de pierres gravées au début du XVe siècle.

Marcel AUBERT.


III. Photos diverses sur Nicolas Flamel

1. tombeau de Nicolas Flamel

Il s'agit en fait du tympan du portail latéral de l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, qui représente Nicolas Flamel, bienfaiteur de l'église, et sa femme, agenouillés aux pieds de la Vierge et présentés par Saint Jacques et Saint Jean-Baptiste Cote : BNF Richelieu Estampes et photographie Rés. Ve-53e-Fol. Destailleur Paris, t. 3 , n. 390 . microfilm A028813 . cliché 65C25533 - auteur : Bernier, Charles-Louis (1755-1830) Contre-épreuve d'un dessin à la mine de plomb ; 20,8 x 26,3 cm - Flamel, Nicolas (1330?-1418) -- Statues Marie, Sainte Vierge -- Statues Jean-Baptiste (saint / 1-28) -- Statues Jacques le Majeur (saint / ..-44) --


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2. la maison de Flamel [clichés obtenus à partir du site Gallica, bnf].

Maison de Nicolas Flamel - écrivain, juré et alchimiste - 1407 - Rue de Montmorency 51.N° Atget : 4053. 1900. Photographie positive sur papier albuminé d'après négatif sur verre au gélatinobromure ; 20,4 x 16,7 cm (épr.). [Cote : BNF - Est.


Maison de Nicolas Flamel - écrivain, juré et alchimiste - 1407 - Rue de Montmorency 51.N° Atget : 4054. 1900. Photographie positive sur papier albuminé d'après négatif sur verre au gélatinobromure ; 16,7 x 21,6 cm (épr.). [Cote : BNF - Est.


La maison de Nicolas Flamel abrite aujourd’hui un restaurant. Longtemps, la maison du 3 rue Volta, d’allure médiévale, fut considérée comme la plus ancienne de Paris. Il fallut attendre 1979 pour qu’une historienne dissipe cette légende. Cette maison a été en fait édifiée en 1644 par un bourgeois parisien. Et c’est la raison pour laquelle la maison de Nicolas Flamel a pris le titre de « plus ancienne maison de Paris ». La maison de la rue de Montmorency, construite en 1407, sur la censive de l’Abbaye de Saint-Martin-des-Champs, est l’une des bonnes œuvres de Nicolas Flamel. Elle était destinée à servir de refuge aux sans-logis de l’époque : la seule rétribution qui leur étaient demandés était de prier Dieu pour les trépassés mais comme on l'a vu dans l'article de M. Aubert, ce projet n'eut pas de suite. Le rez-de-chaussée de la maison aujourd’hui restaurée est soutenu par six forts piliers de pierres sculptées « d’images » et d’inscriptions. La maison a perdu son haut pignon, caractéristique des demeures du XVe siècle.
 

3. arcade de Nicolas Flamel


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III. Lettre de Dom Pernety sur une Histoire critique de Nicolas Flamel

Il a paru chez Desprez, imprimeur Libraire rue S. Jacques, un gros volume in-12 sous ce titre His­toire critique de Nicolas Flamel, etc., par M. L. V*** [il s'agit de l'abbé Villain]. - Dom Pernety, religieux bénédictin de la congrégation de saint Maur, a bien voulu m'épargner la peine de lire cet écrit fort ennuyeux. La lettre qu'il vient de m'adres­ser vous mettra au fait de l'ouvrage en question.

Monsieur,

Après l'analyse que vous fîtes dans votre année litté­raire au mois de novembre 1758 de l'Essai Historique sur saint Jacques de la Boucherie, par M. l'abbé V***, j'aurais cru que cet auteur se serait condamné au silence. Mais vos remarques au sujet de la digression sur Nic. Flamel, et l'envie de justifier une opinion ba­zardée qu'il a pris le parti de ne pas abandonner, ne lui ont pas permis de se taire. De plus, des personnes avantageusement connues dans la République des Let­tres et pour qui toute vérité est précieuse, lui ont mar­qué un désir ardent de connaître à fond un homme aussi renommé que Flamel. Il a été excité encore par la com­munication d'un article qui le regarde; dans une nou­velle édition que l'on prépare d'une description de Paris, où l'on adopte et l'on donne comme vraisembla­ble votre opinion qui est aussi la mienne ; tous ces mo­tifs détaillés dans un Avant-propos lui ont fait entre­prendre une Histoire critique de Flamel, et il se flatte d'avoir porté jusqu'à la démonstration tout ce qu'il a annoncé. Un écrivain très versé dans cette matière va publier incessamment une réfutation du nouveau livre de M. l'abbé V***, parce que, dit-il, toute vérité lui est précieuse et qu'il ne peut voir de sang-froid que M. l'abbé V*** se flatte d'avoir de meilleurs yeux que tous les gens avantageusement connus dans la République des lettres depuis près de trois siècles. Je laisse à cette personne le soin de désabuser M. l'abbé V*** et je me contente de lui proposer quelques problèmes à résoudre et de lui présenter quel­ques réflexions que ses ouvrages ont fait naître. Quand on avoue qu'on ignore absolument une science, doit-on s'ingérer d'en raisonner, de juger de ce qui peut y avoir quelque rapport, et de contredire ceux qui sont unanimement regardés comme, maîtres en ce genre ? M. l'abbé V*** sçait-il ce que c'est qu'un philosophe hermétique, la conduite qu'il doit tenir pour sa tranquil­lité, la manière dont il se comporte dans la distribution de ses bienfaits, etc. ? Ignore-t-il l'essence et le caractère distinctif des em­blêmes, qui consistent à cacher sous l'apparence d'ob­jets connus, des choses qui ne sont apperçues que par des yeux plus clairvoyans que ceux du commun ? N'y a-t-il pas au moins de la témérité à traiter de fable pure ce que des Scavans dans tous les genres, des gens très sensés, ont cru pouvoir regarder comme des réalités ? Peut-on raisonnablement s'imaginer qu'un philosophe hermétique doive s'afficher tel ? et M. l'abbé V*** a-t-il pensé trouver Flamel philosophe dans les contrats de rentes, les quittances, etc., de Flamel homme privé ? Fallait-il employer plus de 400 pages pour nous acca­bler du détail minutieux de ces rentes, de ces quittances, etc., de Flamel se conduisant comme bourgeois bon chrétien ? M. l'abbé V*** pour se convaincre que Fla­mel mérite le nom de Philosophe voudroit-il que dans les contrats qu'il a faits, dans les quittances qu'il a re­çues ou données, il eût signé, Nicolas Flamel, Philoso­phe Hermétique ? A-t-il cru de bonne foi qu'en secouant la poussière dont il s'est couvert, en feuilletant les vieux parchemins des archives de saint Jacques de la Boucherie, il per­suaderait aux sçavans qu'ils sont aveugles ; qu'ils doi­vent le prendre pour guide, que Flamel n'a jamais su le secret de la science hermétique, ni même travaillé à s'en instruire, ni écrit sur cette science, parce qu'il n'a trouvé dans son coffre de six pieds de long, ni poudre de projection, ni lingots d'or, ni les ouvrages manuscrits de Flamel ? Pense-t-il que sur de telles preuves sa décision sera sans appel ; que Flamel sera dépouillé pour toujours du titre de philosophe et dégradé de la classe des sçavans dans ce genre ?

Il ne me reste que quelques réflexions à présenter à M. l'abbé V... sur la manière dont il s'exprime au sujet du manuscrit de Flamel que vous avez cité dans votre lettre du mois de novembre 1758.

«
On trouve, dit-il, ce langage presque paternel dans un autre traité de l'oeuvre hermétique, que dom Pernety, bénédictin, prétend avoir été écrit en 1414. Ce révérend père qui a fourni quelques mémoires littéraires à l'occasion de ce que j'ai dit de Flamel dans l'essai, assure avoir vu ce traité manuscrit, qui est, dit-il, de l'écriture du temps. Cela peut être. Il dit encore que le manuscrit est écrit de la propre main de Flamel, comme ajoute­ t-il, le manuscrit le porte. Cela peut être encore. Un écrivain copioit alors des livres, c'étoit sa profession ; il pouvoit y mettre son nom pour se faire connoître. Flamel, écrivain et libraire juré de l'Université peut par cette raison, avoir mis son nom au manuscrit qui est un psautier; mais qu'il ait composé le traité allé­gorique que dom Pernety, dit être sur les marges, c'est ce me semble ce qu'on ne peut admettre. »

Voici
la preuve qu'en apporte notre sçavant critique :

« Je
trouve qu'en 1414 Flamel fit crier et subhaster une maison rue du cimetière Saint-Nicolas... Il acheta encore plusieurs rentes qu'il serait trop long de détail­ler. La seule année 1414 nous fournit de sa part huit actes, reste de beaucoup d'autres qui ne sont  point  parvenus jusqu'à nous. »

Donc il n'a pas composé ce
traité. Autre preuve, ce traité est allégorique, donc il n'est pas de Flamel. Troisième preuve :

« J'observerai
encore que dans le peu que contient l'extrait donné par l'auteur de l'Année littéraire, on ne trouve pas à la vérité des preuves de fausseté aussi évidentes que dans l'explication des figures du charnier, mais il est aisé d'y remarquer que ces deux auteurs sont égale­ment peu au fait de la véritable histoire de Flamel. Ils rapportent sérieusement l'un et l'autre ces expres­sions de notre écrivain: Après la mort de ma fidèle compagne Perenelle, y me prend fantaisie et liesse, en me recordant d'icelle, escrire en grâce de toy. Il y avoit au moins 17 ans que Perenelle étoit morte. Après une si longue viduité on ne s'exprime pas comme on fait parler ici notre écrivain. »

Flamel n'a­
voit pas oublié une femme qu'il avoit tendrement aimée, au souvenir qu'il en avoit, son coeur tressailloit encore du sentiment afffctueux qu'il avoit pour elle. M. l'abbé V... ne trouve pas les mêmes dispositions dans le sien, donc Flamel n'est par l'auteur du manuscrit ! Peut-on se refuser à la solidité de ces preuves ? et ne faudrait-il pas être de bien mauvaise humeur pour vouloir enlever à notre historien critique la douce satisfaction de pou­voir se flater qu'il a poussé jusqu'à la démonstration tout ce qu'il a avancé sur le compte de Flamel ? Je ne démentirai pas M. l'abbé V*** quand il dit que j'assùre avoir vu le Manuscrit, qu'il est de l'écriture du temps et je ne veux pas lui chercher chicane sur ses deux façons de s'exprimer : cela peut être. Tout me prouve qu'il n'y a pas entendu malice. S'il se connoit aux écritures de ce temps là, pourquoi n'a-t-il pas fait la moindre démarche pour s'éclaircir du fait ? Il lui eut été si aisé de s'en convaincre ! Mais il avoit apparemment ses raisons. L'idée flateuse d'un livre qu'on se propose de mettre au jour est un attrait bien puissant. Un tel éclaircissement l'auroit fait renoncer à son travail, et M. l'abbé V*** vouloit étaler aux yeux du public cette fine logique, ces raisonnemens conséquens dont nous venons de présenter une esquisse. Le Manuscrit est écrit de la propre main de Flamel, comme le même manuscrit le porte. Cela peut être encore, ajoute M. l'abbé V***, vous serez surpris, Mon­sieur, de la vivacité de son imagination, de la subtilité de son génie, de la solidité de ses raisons dans la tournure de sa critique. Un écrivain copioit alors des livres, dit-il, c'étoit sa profession, il pouvoit y mettre son nom pour se faire connaître. M. l'abbé V*** pour s'épargner un si pitoyable raisonnement n'avoit qu'à faire la plus petite attention à l'extrait du Manuscrit que vous avez inséré dans vos Feuilles, le lecteur pourra en juger, le voici.

« Je, Nicolas Flamel, écrivain de Paris., cette présente année MCCCCXIIII, du règne de notre Prince bénin Charles VI, lequel Dieu veuille bénir, et après la mort de ma fidèle compagne Perenelle, i me pren fantasie et liesse, en me recordant d'icelle, écrire en grâce de toy, chier nepveu, toute la maistrise du secret de la poudre de projection ou teincture philosophale, que Dieu a pris vouloir de départir à son moult chétif serviteur, et que ay répéré et comme repèreras, en ouvrant comme te diray.... Adonc ay escrit cedit livre de ma propre main, et que avois destiné à l'Eglise Saint-Jacques, estant de la ditte Paroisse. Mais après que j'eu recouvré le livre du Juif Abraham, ne me prit plus vouloir de le vendre pour argent, et j'ai icelui gardé moult avec cure, pour en Iuy escrire le secret d'Alchemie en lettres et caractères fan­tasiés, dont te baille la clef, et n'oublie mie d'avoir de moy souvenance quand seroy dans le sudaire ; et remé­mores adonc que t'ay faict tels documens, c'est-à-sçavoir afin que te fasse grand maistre en Alchemie... En avant de dire un mot sur la pratique d'ouvrer, j'ai vouloir de te conduire par théorique à connoistre ce qu'est à sçavoir, science muante corps métalliques en perfection d'or et d'argent, produisant santé aux corps humains, et muant viles pierres et cailloux en fines, sincères et précieuses, etc. »

A la fin du Manuscrit on lit ceci

« Adonc as le trésor
de toute la félicité mondaine que moy, pauvre ruril de Pontoise, ay faict et maistrisé par trois reprinses à Paris en ma maison rue des Escrivains, tout proche de la Cha­pelle Saint-Jacques la Boucherie et que moi, Nicolas Flamel, te baille pour l'amour qu'ay toi en l'honneur de Dieu... Avises donc chier nepveu, de faire comme ay fait ; c'est-à-scavoir de souslager les pauvres nos frères en Dieu, à décorer le Temple de nostre rédempteur, faire issir des prisons mains captifs détenus pour argent et par le bon et loyal usage qu'en feras, te conduiras au chemin de gloire et de salut éternel, que je Nicolas Fla­mel, te souhaite au nom du Père éternel, Fils Rédempteur et Sainct-Esprit iliuminateur, saincte, sacrée et adorable Trinité et Unité. Amen. »

Je laisse
au lecteur à juger si M. l'abbé V*** a eu raison de ne regarder Flamel que comme copiste de ce manuscrit dans lequel il parle toujours comme auteur. Quant à la glose de M. l'abbé V*** sur le présent que Flamel fait de ce Manuscrit à son neveu, elle ne mérite pas d'être relevée. Il lui présente, dit notre historien, un ouvrage scellé dont il garde la clef, etc. Cette faus­seté se manifeste par l'extrait ci-dessus. Et si ce traité est allégorique, il est dans le goût de tous les autres composés sur cette science, sage précaution de la part de leurs auteurs, pour voiler aux yeux du public et des avares surtout un secret dont la publicité troubleroit l'harmonie de la société. Flamel avoit levé ce voile de dessus les yeux de son neveu, puisqu'il dit dans le même manuscrit : fais et opère comme tu m'as vu faire. J'abandonne le reste de l'ouvrage de M. l'abbé V*** à la personne qui se propose de le relever méthodique­ment et qui a eu la patience de le lire en entier.

J'ai l'honneur d'être, etc.

DOM  PERNETY.



Lettre à M"' sur celle que Pernety, R. Bené­dictin de la congrégation de S. Maur, a fait insérer dans une des feuilles de M. Fréron de cette année 1762, contre l'histoire critique de N. Flamel et de Pernelle sa femme.

Cette lettre de l'abbé Villain, écrite en réponse à la précédente, est très rare ; M. Stanislas de Guaïta, qui en possède un exemplaire a bien voulu nous la commu­niquer pour en faire l'analyse. Nous ne l'avons pas donnée en entier, parce qu'elle est longue et ennuyeuse au possible, nous nous contenterons d'en examiner les passages saillants. Villain trouve d'abord que le ton de la lettre de Per­nety n'est pas convenable pour un disciple de saint Be­noît. Il prétend ensuite, à tort, que l'extrait du psautier chimique donné dans la lettre de Pernety est différent de celui donné dans la lettre critique à propos de l'Es­sai sur saint Jacques la Boucherie. Villain insinue que le psautier chimique n'existe pas, bien que Pernety l'aie tenu à sa disposition pour le con­sulter. Et à ce propos il s'efforce de conclure que Per­nety a tort parce qu'il le prend de haut. Voici cet axiome de Villain

« Il fait trop de bruit pour un homme assuré du fait. Quand on a pour soi la vérité on se défend modestement... »

C'est superbe ! Et même en supposant que le Psautier existe, il affir­me a priori que ce traité doit être de la main d'un faus­saire. Des preuves, il n'en donne pas, naturellement. Il doute fort que Flamel n'ait fait l'œuvre que trois fois, il émet des pensées de cette force.

« D'un autre côté cet écrivain auroit-il réussi dans l'opération chymi­que, par laquelle des personnes sensées et très au fait prétendent qu'on pourroit parvenir à faire de l'or ? Eh ! loin de s'enrichir, l'or que Flamel aurait retiré de cette opération, lui eut été à charge, il lui serait revenu à un prix excessif. »

C'est drôle et pas français. Le bon Villain est navré des pointes que Flamel a lancées contre lui, il se sent ridicule, il l'avoue naïve­ment :

« Mais pour parler sérieusement et abréger rien de plus déplacé que cette piquante ironie, et avec de telles armes quand il en prendra le goût au révérend Père, il pourra rendre la risée du public, tel écrivain qu'il voudra. »

Après quelques pages de verbiage creux, l'abbé Villain nous glisse dans le tuyau de l'oreille que l'Hermétis­me est peut-être bien une science diabolique et qu'en tout cas le démon s'en sert pour perdre les hommes. Attrape, pauvre Pernety ! Le procédé est assez jésuiti­que et nul doute que si l'abbé Villain avait pu, il aurait envoyé Pernety au bûcher. S'ensuit une histoire renou­velée du père Kircher, dans laquelle un jeune homme a été trompé par un diable déguisé en philosophe hermé­tique. Ceci est plus grave, est-ce que Pernety ne serait pas un diable déguisé ? Sur ce, le bon Villain fait de l'esprit, s'il avait un ami de l'ordre de Saint-Benoît qui s'occu­pât d'alchimie, voici la recette qu'il lui donnerait pour se guérir de ce travers :

« Recipe, une petite dose bien
infusée des épines dans lesquelles s'est roulé le Saint­ Patriarche ».

Quand le bon abbé se mêle de faire de
l'esprit il est terrible en vérité. Puis il fait en peu de mots l'histoire hermétique de Flamel telle que la désirait Pernety, puis il refait cette histoire en regardant Flamel comme simple bourgeois­. Le reste ne vaut pas la peine d'être lu, ce sont de peti­tes et mesquines raisons et ce serait vraiment n'avoir au­cune pitié du lecteur que de les reprendre une à une pour les combattre.

La lettre de Villain est datée du 27 août 1762.

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On le voit, la querelle sur l'identité des ouvrages attribués à Nicolas Flamel ne date pas d'hier ; aujourd'hui encore, les historiens sont partagés et les alchimistes encore plus. Nous avons déjà exprimé notre sentiment là-dessus : que des vieux ouvrages d'alchimie aient passé par les mains de Nicolas Flamel, voilà qui nous paraît hors de doute ; qu'en revanche, lui-même en ait écrit nous semble très douteux. En tout cas, c'est l'avis auquel se rangeait l'un des plus grands connaisseurs de l'histoire de l'alchimie, le Dr. Ferdinand Hoefer.


LE LIVRE DES FIGURES HIEROGLYPHIQUES
contenant l'explication des Figures Hiéroglyphiques qu'il a fait mettre au Cimetière des SS. Innocens

à Paris.


FIGURE II
(Arche du Cimetière des Innocents décorée aux frais de Nicolas Flamel, Paris, dans P. Arnauld, Trois Traictez de la philosophie, Paris, 1612)

Note liminaire : l'orthographe du texte a été respectée ;

Loué1 soit éternellement le Seigneur mon Dieu, qui élève l'Humble de la boue2, et fait réjoüir le cœur de ceux qui espèrent en lui : Qui ouvre aux Croyans avec grâce les sources de sa bénignité, et met sous leurs pieds les cercles mondains3 de toutes les félicités terriennes. En lui soit toujours notre espérance, en sa crainte notre félicité, en sa miséricorde la gloire de la réparation4 de notre nature, et en la prière notre sûreté inébranlable5. Et vous, ô Dieu Tout-puissant, comme votre bonté a daigné d'ouvrir en la Terre devant moi, votre indigne Serviteur, tous les Trésors des Richesses du Monde, qu'il plaise à votre clémence, lorsque je ne serai plus au nombre des Vivans, de m'ouvrir encore les Trésors des Cieux6, et me laisser contempler votre face divine, dont la Majesté est un délice inénarrable, et dont le ravissement n'est jamais monté en coeur d'Homme vivant. Je vous le demande par le Seigneur Jésus-Christ votre Fils bien-aimé, qui en l'Unité du Saint-Esprit vit avec vous au siècle des siècles.

Encore que moi, Nicolas Flamel, Ecrivain et Habitant de Paris, en cette année mil trois cens quatre - vingt-dix-neuf, et demeurant en ma maison en la ruë des Ecrivains, près la Chapelle Saint-Jacques de la Boucherie . Encore, dis-je, que je n'aye appris qu'un peu de Latin, pour le peu de moyens de mes Parens, qui néanmoins étaient par mes Envieux mêmes estimez Gens de bien, si est-ce que (par la grande grâce de Dieu, et intercession des bienheureux Saints et Saintes de Paradis, principalement de Saint Jacques7), je n'ai pas laissé d'entendre au long des Livres des Philosophes, et d'y apprendre leurs Secrets si cachez. C'est pourquoi il ne sera jamais moment en ma vie, me souvenant de ce haut lieu, qu'à genoux (si le lieu le permet) ou bien dans mon cœur, de toute mon affection, je n'en rende grâces à ce Dieu très bening, qui ne laisse jamais l'Enfant du Juste mendier par les portes, et qui ne trompe point ceux qui espèrent entièrement en sa bénédiction. Donc, ainsi qu'après le décès de mes Parens je gagnais ma vie en notre Art d'Ecriture, faisant des Inventaires, dressant des Comptes, et arrêtant les Dépenses des Tuteurs et Mineurs, il me tomba entre les mains, pour la somme de deux florins, un Livre doré, fort vieux et beaucoup large8. Il n'étoit point de papier ou parchemin, comme sont les autres, mais il étoit fait de déliées écorces, (comme il me sembloit) de tendres Arbrisseaux9. Sa couverture étoit de cuivre10 bien délié, toute gravée de lettres ou figures étranges ; et quant à moi, je croi qu'elles pouvoient bien être des caractères Grecs11, ou d'autre semblable Langue ancienne. Tant y a que je ne les sçavois pas lire, et que je sçai bien qu'elles n'étoient point notes ni lettres Latines ou Gauloises ; car j'y entends un peu. Quant au dedans, ses feuilles d'écorces étoient gravées, et d'une grande industrie, écrites avec un burin de fer12, en belles et très nettes lettres Latines colorées. Il contenoit trois13 fois sept14 feuillets15, le septième lesquels étoit toujours sans écriture. Au lieu de laquelle il y avoit peint au premier septième une Verge, et des Serpens s'engloutissans16, au second septième, une Croix, où un Serpent étoit crucifié17 ; au dernier septième étoient peints des Déserts, au milieu desquels couloient plusieurs belles Fontaines, dont sortoient plusieurs Serpens, qui couroient par ci et par là18. Au premier des feuillets y avoit écrit en Lettres grosses capitales dorées Abraham Juif, Prince, Prêtre, Lévige, Astrologue, Philosophe, à la Nation des Juifs, par l'ire de Dieu dispersée aux Gaules SALUT. D.I. Après cela il étoit rempli de grandes exécrations et malédictions19, avec ce mot, MARANATHA20, (qui y étoit souvent répété) contre toute personne qui jetteroit les yeux dessus, s'il n'étoit Sacrificateur21 ou Scribe. Celui qui m'avoit vendu ce Livre ne sçavoit pas ce qu'il valloit, aussi peu que moi quand je l'achetai. Je croi qu'il avoit été dérobé aux misérables Juifs, ou trouvé quelque part caché dans l'ancien lieu de leur demeure.

Dans ce Livre, au second feuillet, il consoloit sa Nation, la conseillant de fuïr les vices et sur tout l'Idolatrie, attendant le Messie à venir avec douce patience, lequel vaincroit tous les Rois de la Terre, et règneroit avec son Peuple en gloire éternellement. Sans doute, ç'avoit été un Homme fort sçavant.

Au troisième feuillet, et en tous les autres suivans écrits, pour aider sa captive Nation à payer les tributs aux Empereurs Romains, et pour faire autre chose, que je ne dirai pas, il leur enseignoit la Transmutation Métallique22 en parolles communes, peignoit les Vaisseaux23 au côté, et avertissoit des Couleurs24 et de tout le reste, hormis du premier Agent25, dont il ne parloit point ; mais bien, comme il disoit, il le peignoit et figuroit par très-grand artifice au quatrième et cinquième feuillets entiers. Car encore qu'il fût bien intelligiblement figuré et peint, toutefois, aucun ne l'eût sçu comprendre sans être fort avancé en leur Cabale traditive, et sans avoir bien étudié les Livres des Philosophes. Donc, le quatrième et cinquième feuillets étoient sans écriture, tout remplis de belles Figures enluminées, ou peintes, avec grand artifice.

Premièrement, au quatrième feuillet il peignoit26 un jeune Homme avec des ailes aux talons, ayant une Verge caducée en main, entortillée de deux Serpens, de laquelle il frappoit un Casque qui lui couvroit la tête. Il sembloit, à mon avis, le Dieu Mercure des Payens. Contre lui venoit courant et volant à ailes ouvertes, un grand Vieillard, qui avoit sur la tête une Horloge attachée et en ses mains une faux comme la Mort, de laquelle, terrible et furieux, il vouloit trancher les pieds à Mercure.

A l'autre côté du quatrième feuillet, il peignoit27 une belle Fleur au sommet d'une Montagne très haute, que l'Aquilon ébranloit fort rudement. Elle avoit la tige bleuë, les fleurs blanches et rouges, les feuïlles reluisantes comme l'Or fin, à l'entour de laquelle les Dragons et Griffons Aquiloniens faisoient leur nid et leur demeure.

Au cinquième feillet, il y avoit un beau28 Rosier fleuri au milieu d'un beau Jardin, appuyé contre un Chêne creux ; au pied desquels bouïllonnoit une Fontaine d'Eau très-blanche, qui s'alloit précipiter dans des abîmes, passant néanmoins premièrement entre les mains d'infinis Peuples qui fouïlloient en terre, la cherchant ; mais parce qu'ils étoient aveugles, nul ne la connoissoit, hormis quelqu'un qui en considéroit le poids29.

A l'autre page du cinquième feuillet, il y avoit un Roi avec un grand coutelas30, qui faisoit tuer en sa présence par des Soldats grande multitude de petits Enfans, les Mères desquels pleuroient aux pieds des impitoyables Gendarmes, et ce sang étoit puis après ramassé par d'autres Soldats, et mis dans un grand Vaisseau, dans lequel le Soleil et la Lune du Ciel se venoient baigner. Et parce que cette Histoire représentoit à peu près celle des Innocens tuez par Hérode, et qu'en ce Livre-ci j'ai appris la plupart de l'Art, ç'a été une des causes pourquoi j'ai mis en leur Cimetière ces Symboles Hyéroglifiques de cette secrette Science. Voilà ce qu'il y avoit en ces cinq premiers feuillets.

Je ne représenterai point ce qui étoit écrit en beau et très-intelligible Latin en tous les autres feuillets écrits, car Dieu me puniroit, d'autant que je commetrois plus de méchanceté que celui, comme on dit, qui désiroit que tous les Hommes du Monde n'eussent qu'une tête, et qu'il la pût couper d'un seul coup.

Donc, ayant chez moi ce beau Livre, je ne faisois nuit et jour qu'y étudier, entendant très-bien toutes les Opérations qu'il démontroit ; mais ne sçachant point avec quelle Matière31 il falloit commencer, ce qui me causoit une grande tristesse, me tenoit solitaire et faisoit soupirer à tout moment. Ma Femme Perrenelle, que j'aimois autant que moi-même, laquelle j'avais épousée depuis peu, en étoit toute étonnée, me consolant et demandant de tout son courage si elle me pourroit délivrer de fâcherie. Je ne pus jamais tenir ma langue, que je ne lui disse tout, et ne lui montrasse ce beau Livre, duquel elle fut autant amoureuse que moi-même, prenant un extrême plaisir à contempler ces belles Couvertures, Gravures, Images et Portraits, à quoi elle entendoit aussi peu que moi. Toutefois ce m'étoit une grande consolation d'en parler avec elle, et de m'entretenir32 de ce qu'il faudroit faire pour en avoir l'interprétation.

Enfin je fis peindre le plus au naturel que je pus dans mon logis toutes ces Figures du quatrième et cinquième feuillets, que je montrai à Paris à plusieurs Sçavants, qui n'y entendirent pas plus que moi. Je les avertissois même que cela avoit été trouvé dans un Livre qui enseignoit la Pierre Philosophale ; mais la plupart se mocquèrent de moi et de la bénite Pierre, hormis un, appellé M. Anseaulme33, qui étoit Licencié en Médecine, lequel étudioit fort en cette Science. Il avoit grande envie de voir mon Livre, et n'y eut chose qu'il ne fît pour le voir ; mais je l'assurai toujours que je ne l'avois point ; bien lui fis-je une grande description de sa Méthode. Il disoit que le premier représentoit le Temps34, qui dévoroit tout, et qu'il falloit l'espace de six ans, selon les six feuillets écrits, pour parfaire la Pierre ; soutenoit qu'alors il falloit tourner l'Horloge35, et ne cuire plus. Et quand je lui disois que cela n'étoit peint que pour démontrer et enseigner le premier Agent (comme il étoit dit dans le Livre) il répondoit que cette coction de six ans36 étoit comme un second Agent. Que véritablement le premier Agent y étoit peint, qui étoit l'Eau blanche et pesante37, qui sans doute étoit le Vif-argent, que l'on ne pouvoit fixer, ni lui couper les pieds, c'est-à-dire lui ôter la volatilité, que par cette longue décoction dans un Sang très-pur de jeunes Enfans ; que dans ce Sang ce Vif-argent, se conjoignant avec l'Or et l'Argent, se convertissoit premièrement avec eux en une Herbe semblable à celle qui étoit peinte ; puis après, par corruption, en Serpens, lesquels étant après entièrement desséchez et cuits par le feu se réduiroient en Poudre d'Or, qui feroit la Pierre.
Cela fut cause que durant le long espace de vingt-un ans, je fis mille brouilleries, non toutefois avec le Sang, ce qui est méchant et vilain. Car je trouvois dans mon Livre que les Philosophes appeloient Sang l'Esprit minéral38 qui est dans les Métaux, principalement dans le Soleil, la Lune et le Mercure, à l'assemblage desquels je tendois toujours. Aussi ces interprétations, pour la plupart, étoient plus subtiles que véritables. Ne voyant donc jamais en mon Opération les signes au tems écrit dans mon Livre, j'étois toujours à recommencer. Enfin, ayant perdu l'espérance de jamais comprendre ces Figures, je fis un vœu à Dieu, et à S. Jacques de Galice39, pour demander l'interprétation d'icelles à quelque Prêtre Juif, en quelqu'une des Synagogues d'Espagne. Donc, avec le consentement de Perrenelle, portant sur moi l'extrait de ces Figures, ayant pris l'habit et le bourdon40, en la même façon qu'on me peut voir au dehors de cette même Arche en laquelle je mets ces Figures Hyéroglifiques par dedans le Cimetière, où j'ai aussi mis contre la muraille, d'un et d'autre côté, une Procession où sont représentées par ordre toutes les Couleurs de la Pierre, ainsi qu'elles viennent et finissent avec cette écriture Françoise. Moult plait à Dieu Procession S'elle est faite en dévotion.

Ce qui est quasi le commencement du Livre du Roi Hercules traitant des Couleurs de la Pierre, intitulé l'Iris, en ces termes : Operis processio multum naturae placet, etc., que j'ai mis là tout exprès pour les Sçavants qui entendront l'allusion. Donc en cette même façon je me mis en chemin, et enfin j'arrivai à Mont-joye41, et puis à S.Jacques42, où avec grande dévotion j'accomplis mon voeu. Cela fait, au retour je rencontrai dans Léon un Marchand de Boulogne, qui me fit connoître à un Médecin Juif de Nation, et lors Chrétien, qui y demeuroit, et qui étoit fort sçavant, appellé Maître Canches43. Quand je lui eus montré les Figures de mon extrait, ravi de grand étonnement et de joye, il me demanda incontinent si je sçavois des nouvelles du Livre duquel elles étoient tirées. Je lui répondis en Latin, comme il m'avoit interrogé, que j'avois espérance d'en avoir de bonnes nouvelles, si quelqu'un me déchiffroit ces Enigmes. Tout à l'instant, emporté de grande ardeur et joye, il commença cie m'en déchiffrer le commencement. Or pour n'être long, il étoit très-content d'apprendre des nouvelles où étoit ce Livre, et moi de l'en oüir parler. Et certes il en avoit oüi discourir bien au long ; mais comme d'une chose qu'on croyait entièrement perduë, comme il disoit. Nous résolûmes notre voyage, et de Léon nous passâmes à Oviédo, et de là à Sanson, où nous nous mîmes sur Mer pour venir en France. Notre voyage avoit été assez heureux, et déjà, depuis que nous étions entrez en ce Royaume, il m'avoit très-véritablement interprété la plupart de mes Figures, où jusqu'aux points même il trouvoit de grands mistères, (ce que je trouvois fort merveilleux), quand, arrivans à Orléans, ce sçavant Homme tomba extrêmement malade, affligé de très-grands vomissements44, qui lui étoient restez de ceux qu'il avoit soufferts sur la Mer. Il craignoit tellement que je le quittasse, qu'il ne se peut imaginer rien de semblable. Et bien que je fusse toujours à ses côtés, si m'appelloit-il incessamment. Enfin il mourut sur la fin du septième45 jour de sa maladie, dont je fus fort affligé. Au mieux que je pus je le fis enterrer en l'Eglise de Sainte Croix à Orléans, où il repose encore. Dieu aye son âme, car il mourut bon Chrétien. Et certes si je ne suis empêché par la mort, je donnerai à cette Eglise quelques Rentes pour faire dire pour son âme tous les jours quelques Messes.

Qui voudra voir l'état de mon arrivée, et la joye de Perrenelle, qu'il nous contemple tous deux en cette Ville de Paris sur la Porte de la Chapelle de S.Jacques de la Boucherie, du côté et tout auprès de ma maison, où nous sommes peints, moi rendant grâces aux pieds de S. Jacques de Galice, et Perrenelle à ceux de S.Jean, qu'elle avoit si souvent invoqué. Tant y a que par la grâce de Dieu et l'incercession de la bienheureuse et Sainte Vierge, je sçûs ce que je désirois, c'est-à-dire les premiers Principes46, non toutefois leur première Préparation47, qui est une chose très-difficile sur toutes celles du Monde. Mais je l'eus à la fin après les longues erreurs de trois ans ou environ, durant lequel tems je ne fis qu'étudier et travailler ; ainsi qu'on me peut voir hors de cette Arche (où j'ai mis des Processions contre les deux Pilliers d'icelle) sous les pieds de S.Jacques et de S.Jean, priant toujours Dieu, le Chapelet en main, lisant tris attentivement dans un Livre, et pesant les mots des Philosophes, et essayant puis après les diverses Opérations que je m'imaginois par leurs seuls mots.

Enfin je trouvai ce que je désirois, ce que je reconnus aussitôt par la senteur forte48. Ayant cela, j'accomplis aisément le Magistère. Aussi, sçachant la Préparation des premiers Agens, suivant après à la lettre mon Livre, je n'eusse pu faillir encore que je l'eusse voulu. Donc la première fois que je fis la Projection, ce fut sur du Mercure, dont j'en convertis demi livre ou environ en pur Argent49, meilleur que celui de la Minière comme j'ai essayé et fait essayer par plusieurs fois. Ce fut le 17 de Janvier, un Lundi environ midi, en ma maison, en présence de Perrenelle seule, l'An mil trois cens quatre-vingt deux. Et puis après, en suivant toujours de mot à mot mon Livre, je la fis avec la Pierre rouge, sur semblable quantité de Mercure, en présence encore de Perrenelle seule, en la même maison, le vingt-cinquième jour d'Avril suivant de la même année, sur les cinq heures du soir, que je transmuai véritablement en quasi autant de pur Or, meilleur certainement que l'Or commun, plus doux et plus ployable. Je le peux dire avec vérité. Je l'ai parfaite trois fois avec l'aide de Perrenelle, qui l'entendoit aussi bien que moi, pour m'avoir aidé aux Opérations ; et sans doute, si elle eût voulu entreprendre de la faire toute seule, elle en seroit venuë à bout. J'en avois bien assez la faisant une seule fois ; mais je prenais très-grand plaisir à voir et contempler dans les Vaisseaux les Œuvres admirables de la Nature.

Pour te signifier comme je l'ai faite trois fois, tu verras en cette Arche, si tu le sçais connoître, trois Fourneaux semblables à ceux qui servent à nos Opérations.

J'eus crainte longtemps que Perrenelle ne pût cacher la joye de sa félicité extrême, que je mesurois par la mienne, et qu'elle ne lâchât quelque parole à ses Parens des grands Trésors que nous possédions ; car l'extrême joye ôte le sens, aussi bien que la grande tristesse. Mais la bonté du très-grand Dieu ne m'avoit pas comblé de cette seule bénédiction que de me donner une Femme chaste et sage, elle étoit encore non seulement capable de raison, mais aussi de parfaire ce qui étoit raisonnable, et plus discrette et secrette que le commun des autres Femmes. Sur tout elle étoit fort dévote ; c'est pourquoi, se voyant sans espérance d'Enfans, et déjà bien avant sur l'âge, elle commença tout de même que moi à penser à Dieu, et à vacquer aux œuvres de miséricorde.

Lorsque j'écrivois ce Commentaire, en l'An mil quatre cent treize, sur la fin de l'An, après le trépas de ma fidelle Compagne, que je regréterai tous les jours de ma vie, elle et moi avions déjà fondé et renté quatorze Hopitaux en cette Ville de Paris ; bâti tout de neuf trois Chapelles50 ; décoré de grands dons et bonnes rentes sept Eglises, avec plusieurs réparations en leurs Cimetières, outre ce que nous avions fait à Bologne, qui n'est guère moins que ce que nous avons fait ici. Je ne parlerai point du bien que nous avons fait ensemble aux pauvres Particuliers, principalement aux Veuves et pauvres Orphelins. Si je disois leur nom, et comment je faisois cela, outre que le salaire ne m'en seroit pas donné en ce Monde, je pourrois faire déplaisir à ces bonnes Personnes (que Dieu veuïlle bénir), ce que je ne voudrois faire pour rien du monde.

Bâtissant donc ces Eglises, Cimetières et Hôpitaux en cette Ville, je me résolus de faire peindre en la quatrième Arche du Cimetière des Innocens (entrant par la grande porte de la ruë S. Denis, en prenant la main droite) les plus vraies et essentielles marques de l'Art, sous néanmoins des voiles et couvertures Hiéroglyfiques à l'imitation de celles du Livre doré du Juif Abraham, pouvant représenter deux choses selon la capacité et sçavoir de ceux qui le.; verront : premièrement les Mistères de notre Résurrection future et indubitable, au jour du Jugement et Avènement du bon Jésus (auquel plaise nous faire miséricorde), histoire qui convient bien à un Cimetière. Et puis après encore, pouvant signifier à ceux qui sont entendus en la Philosophie Naturelle toutes les principales et nécessaires Opérations du Magistère.

Ces Figures Hiéroglyfiques serviront comme de deux chemins pour mener à la vie céleste. Le premier sens plus ouvert, enseignant les sacrés Mistères de notre Salut, ainsi que je démontrerai ci-après. Et l'autre, enseignant à tout Homme, pour peu entendu qu'il soit en la Pierre, la droite voye de l'Œuvre, laquelle étant parfaite par quelqu'un, le change de mauvais en bon, lui ôte la racine de tout péché (qui est l'Avarice) le faisant libéral, doux, pieux, religieux et craignant Dieu, quelque mauvais qu'il fût auparavant. Car après cela il demeure toujours ravi dans la grande grâce et miséricorde qu'il a obtenuë de Dieu, et de la profondeur de ses Œuvres divines et admirables. Ce sont les causes qui m'ont obligé à mettre ces Figures en cette façon, et en ce Lieu, qui est un Cimetière, afin que si quelqu'un obtient ce bien inestimable que de conquérir cette riche Toison, il pense comme moi de ne tenir point le talent de Dieu caché dans la terre, achetant Terres et Possessions, qui font les vanités de ce Monde ; mais plutôt de secourir charitablement ses Frères, se souvenant d'avoir appris ce Secret parmi les ossemens des Morts, avec lesquels il se doit bientôt trouver, et qu'après cette vie passagère, il faudra rendre compte devant un juste et redoutable Juge, qui censurera jusqu'à la parole oiseuse et vaine.

Que donc celui, qui ayant pesé mes mots, et bien connu et entendu mes Figures (sçachant d'ailleurs les premiers Principes et Agents, car certainement il n'en trouvera aucun vestige ou enseignement en ces Figures et Commentaires) fasse à la gloire de Dieu le Magistère d'Hermès, se souvenant de l'Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, et de toutes les autres Eglises, Cimetières et Hôpitaux, et sur tout de l'Eglise des SS.Innocens de cette Ville, au Cimetière de laquelle il aura contemplé ces véritables démonstrations, ouvrant très-largement sa bourse aux pauvres Honteux51, Gens de bien désolez52, Infirmes53, Femmes veuves54et pauvres Orphelins55. Ainsi soit-il.


Des Interprétations Théologiques qu'on peut donner à ces Hiéroglyphes, selon mon sens.

CHAPITRE PREMIER

J'ai donné à ce Cimetière un Charnier qui est vis-à-vis de cette quatrième Arche, le Cimetière au milieu : et contre l'un des Pilliers de ce Charnier, j'ai fait crayonner et peindre grossièrement un Homme tout noir56, qui regarde ces Hiéroglyphes, à l'entour duquel il y a écrit en Français : Je voi merveille, dont moult je m'ebahis. Cela et encore trois Plaques de fer57 et cuivre doré58, à l'Orient, Occident et Midi de l'Arche, où sont ces Hiéroglyphes, le Cimetière au milieu, représentans la sainte Passion et Résurrection du Fils de Dieu, cela, dis-je, ne doit point être autrement interprété que selon le Sens commun Théologique, si ce n'est que cet Homme noir peut aussi bien crier merveille de voir les oeuvres admirables de Dieu en la Transmutation des Métaux, qui sont figurées en ces Hiéroglyphes, qu'il regarde si attentivement, que de voir enterrer tant de corps morts, qui se lèveront hors de leurs Tombeaux au jour redoutable du Jugement59. D'ailleurs, je ne pense point qu'il faille expliquer en Sens Théologique ce Vaisseau de terre60 à la main droite de ces Figures, dans lequel il y a une Ecritoire, ou plutôt un Vaisseau de Philosophie (si on en ôte les liens et que l'on joigne le canon au cornet), non plus que les deux autres Vaisseaux semblables, qui sont aux côtés des Figures de S. Pierre et de S. Paul, dans l'un desquels il y a une N. qui veut dire Nicolas, et dans l'autre une F. qui veut dire Flamel. Car ces Vaisseaux ne signifient rien sinon que dans de semblables j'ai fait par trois fois le Magistère.
Qui voudra aussi croire que j'ai mis ces Vaisseaux en forme d'Armoires61, pour y faire représenter celle Ecritoire et les lettres Capitales de mon nom, qu'il le croye s'il veut, parce que toutes ces deux interprétations sont véritables.

Il ne faut point aussi interpréter en Sens Théologique cette écriture qui suit en ces termes, Nicolas Flamel et Perrenelle sa Femme, d'autant qu'elle ne signifie autre chose, sinon que moi et ma Femme avons fait bâtir cette Arche.

Quant aux troisième, quatrième et cinquième Tableaux suivans, au bas desquels il y a écrit, Comment les Innocens furent occis par le commandement du Roi Herodes, le Sens Théologique s'y entend aussi assez par cette écriture ; il faut seulement parler du reste qui est au-dessus.


FIGURE 1
(le massacre des Innocents)

Les deux Dragons unis, et l'un dans l'autre, de couleur noire et bleuë62, en Champ de Sable, c'est-à-dire noir, dont l'un a des ailes dorées, et l'autre n'en a point, sont les péchés, qui naturellement s'entretiennent ; car l'un a sa naissance de l'autre. De ces péchés, les uns peuvent être chassez aisément63, comme ils viennent aisément ; car ils volent à toute heure vers nous. Mais ceux qui n'ont point d'ailes ne peuvent être chassez, ainsi qu'est le péché contre le S. Esprit. Cet Or des ailes signifie que la plupart de ces péchés viennent de la sacrée faim de l'Or, qui rend tant de Personnes attentives, et qui leur fait si attentivement penser d'où ils en pourront avoir. Et la couleur noire et bleuë64 démontre que ce sont des désirs qui sortent du ténébreux puits d'enfer, lesquels nous devons entièrement fuir. Ces deux Dragons peuvent encore représenter moralement les Légions des malins Esprits, qui sont toujours à l'entour de nous, et qui nous accuseront devant le juste Juge au jour redoutable du Jugement, lesquels ne demandent qu'à nous cribler65.
L'Homme et la Femme, qui viennent après, de couleur orangée66 sur un Champ azuré et bleu, signifient que l'Homme et la Femme67 ne doivent pas avoir leur espoir en ce Monde (car l'orange marque désespoir) ou laisser toute espérance ici. Et la couleur azurée et bleuë, sur laquelle ils sont peints, représente qu'il faut penser aux choses célestes futures et dire comme le Rouleau de l'Homme, Homo veniet ad Judicium Dei, c'est-à-dire, l'Homme viendra au Jugememt de Dieu. Ou comme celui de la Femme, Vere illa dies tenibilis erit, c'est-à-dire, Certes ce jour sera terrible, afin que nous gardans des Dragons, qui sont les péchés, Dieu nous fasse miséricorde.
Ensuite de cela, en Champ de Synople, c'est-à-dire vert sont peints deux Hommes et une Femme ressuscitans, desquels l'un sort d'un Sépulcre68, les deux autres de la Terre ; tous trois de couleur très-blanche et pure69, levant les mains devant leurs yeux vers le Ciel, sur lesquels il y a deux Anges sonnans des Instruments musicaux, comme s'ils avoienf appellé ces Morts au jour du Jugement. Car au-dessus des deux Anges est la figure de notre Seigneur Jésus-Christ, tenant le Monde70 en sa main, sur la tête duquel un Ange met une Couronne, assisté de deux autres, qui disent en leurs Rouleaux, ô Pater omnipotens, ô Jésus bone ! O Père tout puissant, ô bon Jésus !
Au côté droit du Sauveur est peint S. Paul, vêtu de blanc orangé, avec une épée71, aux pieds duquel est un Homme vêtu d'une robe orangée, en laquelle apparoissent des plis noirs et blancs, qui me ressemble au vif, lequel demande pardon de ses péchés, tenant les mains jointes, desquelles sortent ces paroles écrites en un Rouleau, Dele mala quae feci : ôtez les maux que j'ai faits. De l'autre côté, à la main gauche, est S. Pierre avec sa clef72, vêtu de rouge orangé, tenant la main sur une Femme vêtüe d'une robe orangée qui est à ses genoux, représentant au vif Perrenelle, laquelle tient les mains jointes, ayant un Rouleau où est écrit Christe precor esto pius : ô Christ soyez moi miséricordieux ; derrière laquelle il y a un Ange à genoux avec un Rouleau, qui dit : Salve Domine Angelorum : je vous salue, ô Seigneur des Anges. Il y aussi un autre Ange à genoux derrière mon Image du côté de S. Paul. Qui tient aussi un Rouleau, disant : O Rex sempi-terne ! ô Roi éternel ! Tout cela est très-clair, selon l'explication de la Résurrection du Jugement futur, qu'on y peut aisément adapter : aussi il semble que cette Arche n'ait été peinte que pour représenter cela, c'est pourquoi il ne s'y faut point arrêter davantage, puisque les moindres et les plus Ignorais lui sçauront bien donner cette interprétation.
Après les trois Ressuscitans, viennent deux Anges de couleur orangée encore, sur un Champ bleu, disans en leurs Rouleaux : Surgite Mortui, venite ad Judicium Domini mei : morts levez-vous, venez au Jugement de mon Seigneur. Cela encore sert à l'interprétation de la Résurrection. Tout de même que les Figures suivantes et dernières, qui sont un Champ violet de l'Homme rouge-vermillon73, qui tient le pied d'un Lion peint de rouge-vermillon aussi, qui a des ailes, ouvrant la gueule comme pour dévorer. Car on peut dire que celui-là représente le malheureux Pécheur qui, dormant74 léthargiquement dans la corruption des vices, meurt sans repentance et confession, lequel sans doute, en ce Jour terrible, sera livré au Diable, ici peint en forme de Lion rouge rugissant, qui l'engloutira et emportera.


Les Interprétations Philosophiques selon le Magistère d'Hermès.

CHAPITRE II

Je désire de tout mon cour que celui qui cherche ce Secret des Sages, ayant repassé en son esprit ces Idées de la Vie et Résurrection future, fasse premièrement son profit d'icelles. Qu'en second lieu, il soit plus avisé qu'auparavant, qu'il sonde et approfondisse mes Figures, Couleurs et Rouleaux ; notamment mes Rouleaux75, parce qu'en cet Art on ne parle point vulgairement. Qu'il demande après en soi-même pourquoi la Figure de S. Paul est à la main droite, au lieu où on a coûtume de peindre S. Pierre, et celle de S. Pierre, au lieu de S. Paul76. Pourquoi la Figure de S. Paul est vêtuë de couleur blanche orangée, et celle de S. Pierre d'orangé rouge77 ; Pourquoi aussi l'Homme et la Femme qui sont aux pieds de ces deux Saints, prians Dieu comme s'ils étoient au jour du Jugement, sont habillez de couleurs diverses, et ne sont pas nus en ossemens comme ressuscitans78. Pourquoi en ce jour du Jugement on a peint cet Homme et cette Femme aux pieds des Saints ; car ils doivent être plus bas en Terre, et non au Ciel79. Pourquoi aussi les deux Anges orangés, qui disent en leurs Rouleaux, Surgite Mortui, venite ad Judicium Domini mei, c'est-à-dire, Morts levez-vous, venez au Jugement de mon Seigneur, sont vêtus de cette couleur, et hors de leur place ; car elle doit être en haut du Ciel, avec les deux autres qui sonnent des Instrumens. Pourquoi ils ont un Champ violet et bleu80 ; mais, principialement, pourquoi leur Rouleau, qui parle aux Morts, finit en la gueule ouverte du Lion rouge et volant81. Je voudroie donc qu'après ces questions et plusieurs autres, qu'on peut justement faire, ouvrant entièrement les yeux de l'Esprit, il vînt à conclure que cela n'ayant point été fait sans cause, on doit avoir représenté sous leur écorce quelques grands Secrets qu'il doit prier Dieu de lui découvrir.

Ayant ainsi conduit sa créance par degrés, je souhaite encore qu'il croie que ces Figures et Explications ne sont point faites pour ceux qui n'ont jamais vu les Livres des Philosophes, et qui, ignorans les Principes Métalliques, ne peuvent être nommez Enfans de la Science. Car s'ils veulent entendre entièrement ces Figures, ignorans le premier Agent82, ils se tromperont sans doute, et n'y entendront jamais rien. Que personne donc ne me blâme, s'il ne m'entend aisément ; car il sera plus blâmable que moi, d'autant que n'étant point initié en ces sacrées et secrètes Interprétations du premier Agent (qui est la Clef83 ouvrant les portes de toutes Sciences), néanmoins il veut entendre les Conceptions les plus subtiles des Philosophes qui ont été très-envieux, et qui ne les ont écrites que pour ceux qui sçavent déjà ces Principes, lesquels ne se trouvent jamais en aucun Livre, parce qu'ils les laissent à Dieu, qui les révèle à qui lui plait, ou bien les fait enseigner de vive voix par un Maître par tradition Cabalistique, ce qui arrive très rarement.

Or mon Fils (je te peux ainsi appeler car je suis déjà fort vieux, et d'ailleurs, peut-être, tu es Fils de la Science), Dieu te laisse apprendre, et puis travailler à sa gloire ; écoute-moi donc attentivement ; mais ne passe pas plus avant, si tu ignores84 les Principes dont je viens de parler.


PREMIÈRE FIGURE


FIGURE 1
(l'écritoire : le canon et le cornet)

Une Ecritoire dans une Niche faite en forme de Fourneau85.

CHAPITRE III

Explication de cette Figure, avec la manière du Feu.

Ce Vaisseau de terre en cette forme, est appellé par les Philosophes le triple Vaisseau ; car dans son milieu il y a un étage, sur lequel il y a un Ecuelle pleine de Cendres tièdes, dans lesquelles est posé l'Œuf Philosophique, qui est un Matras de verre que tu vois peint en forme d'Ecritoire, et qui est plein de Confections de l'Art, c'est-à-dire de l'Ecume86 de la Mer Rouge, et de la Graisse87 du Vent Mercurial. Or ce Vaisseau de terre s'ouvre par dessus, pour y mettre au dedans l'Ecuelle et le Matras, sous lesquels, par cette porte ouverte, se met le feu philosophique, comme tu sçais. Ainsi tu as trois Vaisseaux, et le Vaisseau triple. Les Envieux l'on appelé Athanor, Crible, Fumier, Bain-Marie, Fournaise, Sphère, Lionverd, Prison, Sépulcre, Urinal, Phiole, Cucurbite, moi-même en mon Sommaire Philosophique, que j'ai composé il y a quatre ans deux mois, je le nomme sur la fin, la Maison et Habitacle du Poulet, et j'appelle les Cendres de l'Ecuelle la paille du Poulet. Son commun nom est Fourneau, que je n'eusse jamais trouvé, si Abraham Juif ne l'eût peint avec son Feu proportionné, auquel consiste une grande partie du Secret. Il est comme le Ventre et la Matrice, contenant la vraie chaleur naturelle pour animer notre jeune Roi. Si ce Feu n'est mesuré clibaniquement, dit Calid ; s'il est allumé avec l'épée, dit Pythagoras ; si tu enflâmes ton Vaisseau, dit Morienus et lui fais sentir l'ardeur du feu, il te donnera un soufflet, et brûlera ses fleurs88 avant qu'elles soient montées du profond de ses moüelles, et elles sortiront rouges plutôt que blanches ; et lors ton Opération sera détruite, tout de même que si tu fais trop peu de feu. Car alors aussi tu n'en verras jamais la fin, à cause que les Natures sont refroidies et morfondues, et qu'elles n'auront point eu des mouvements assez puissants pour se digérer ensemble.

La Chaleur de ton feu, en ce Vaisseau, sera, comme dit Hermès et Rosinus, selon l'Hiver89, ou bien ainsi que dit Diomèdes, selon la chaleur de l'Oiseau qui commence à isoler fort lentement depuis le Signe d'Aries, jusqu'à celui de Cancer. Car sçache que l'Enfant, du commencement, est plein de flegme froid et de lait, et que la chaleur trop véhémente est ennemie de la froideur et humidité de notre Embrion, et que les deux Ennemis, c'est-à-dire nos Elemens du froid et du chaud, ne s'embrasseront jamais parfaitement que peu à peu, ayant premièrement fait une longue demeure ensemble au milieu de la tempérée chaleur de leur Bain, et s'étant changez par longue Décoction en Soufre incombustible. Gouverne donc doucement, avec égalité et proportion, tes Natures hautaines, de peur que si tu en favorises plus les unes que les autres, elles qui sont naturellement ennemies ne se dépitent contre toi par jalousie et colère sèche, et ne te fassent longtems soupirer.

Outre cela, il te les faut entretenir perpétuellement en cette chaleur tempérée, c'est-à-dire nuit et jour, jusqu'à ce que l'Hiver, c'est-à-dire le tems de l'Humidité des Matières, soit passé, parce qu'elles font leur paix et se donnent la main en s'échauffant ensemble, et que si elles se trouvaient seulement une demie heure sans feu, ces Natures seroient à jamais irréconciliables. Voilà pourquoi il est dit au Livre des septante Préceptes : fais que leur feu dure continuellement et sans cesse, et qu'aucuns de leurs jours ne soient point oubliez. Et Rasis : la hâte, que mène avec soi trop de feu, est toujours suivie du Diable et de l'Erreur. Quand l'Oiseau doré, dit Diomèdes, sera parvenu jusqu'au Cancer, que de là il courra vers les Balances, alors il te faudra augmenter un peu le feu. Et tout de même encore quand ce bel Oiseau s'envollera de Libra vers le Capricorne, qui est le désiré Automne, le tems des moissons et des fruits déjà mûrs90.


SECONDE FIGURE


FIGURE 2
(les deux dragons)

Deux Dragons de Couleur jaunâtre, bleuë et noire comme le Champ

CHAPITRE IV.

Explication de cette Figure.

Considérez bien ces deux Dragons, car ce sont les vrais Principes de la Philosophie, que les Sages n'ont pas osé montrer à leurs Enfans propres. Celui qui est dessous, sans ailes, c'est le Fixe, ou le Mâle ; celui qui est au-dessus, c'est le Volatil, ou bien la Femelle noire et obscure, qui va prendre la domination par plusieurs mois91. Le premier est appellé Soulfre, ou bien Calidité et Siccité, et le dernier, Argent-Vif, ou Frigidité et Humidité.Ce sont le Soleil et la Lune de Source Mercurielle, et Origine Sulphureuse, qui par le feu continuel s'ornent d'Habillemens Royaux, pour vaincre toute chose métallique, solide, dure et forte, lorsqu'ils seront unis ensemble, et puis changez en Quintessence. Ce sont ces Serpens et Dragons que les anciens Egyptiens ont peints en cercle, la tête mordant la queue, pour dire qu'ils étoient sortis d'une même chose, et qu'elle seule étoit suffisante à elle-même, et qu'en son contour et circulation elle se parfaisoit. Ce sont ces Dragons que les anciens Poëtes ont mis à garder sans dormir les Pommes dorées des Jardins des Vierges Hespérides. Ce sont ceux sur lesquel, Jason, en l'aventure de la Toison d'Or, versa le jus préparé par la belle Médée : des discours desquels les Livres des Philosophes sont si remplis, qu'il n'y a point de Philosophe qui n'en ait écrit depuis le véridique Hermès Trismégiste, Orphée, Pythagoras, Arthephius, Morienus, et les autres suivans, jusqu'à moi.

Ce sont ces deux Serpens envoyez par Junon, qui est la Nature métallique, que le fort Hercule, c'est-à-dire le Sage, doit étrangler en son berceau : je veux dire, vaincre, et tuer, pour faire pourrir, corrompre, et engendrer, au commencement de son Œuvre92. Ce sont les deux Serpens attachés autour du Caducée, ou verge de Mercure, avec lesquels il exerce sa grande puissance, et se transfigure et se change comme il lui plaît. Celui, dit Haly, qui en tuera l'un, il tuera aussi l'autre, parce que l'un ne peut mourir qu'avec son Frère.

Ces deux-ci (qu'Avicène appelle Chiene de Corassène93et Chien d'Arménie) étant donc mis ensemble dans le Vaisseau du Sépulcre, ils se mordent tous deux cruellement ; et par leur grand poison et rage furieuse, ne se laissent jamais depuis le moment qu'ils se sont pris et entresaisis (si le froid ne les empêche) que tous deux, de leur bavant venin et mortelles blessures, ne se soient ensanglantez par toutes les parties de leur Corps, et finalement s'entre-tuant, ne se soient étouffez dans leur venin propre, qui les change, après leur mort, en Eau vive, et permanente94 ; avant quoi, ils perdent avec la corruption et putréfactionleurs premières Formes naturelles, pour en reprendre après une seule nouvelle plus noble et meilleure.

Ce sont ces deux Spermes, masculin et féminin décrits au commencement de mon Sommaire Philosophique, qui sont engendrez (dit Rasis, Avicène, et Abraham Juif) dans les reins, entrailles, et des opérations des quatre élémens. Ce sont l'Humide radical des Métaux, Soulfre et Argent-Vif, non les vulgaires et qui se vendent par les Marchands Droguistes ; mais ce sont ceux que nous donnent ces deux beaux et chers Corps, que nous aimons tant95. Ces deux Spermes, disoit Démocrite, ne se trouvent point sur la terre des Vivans. Le même dit Avicène, mais, ajoute-t-il, on les recueille de la fiente, Ordure et pourriture du Soleil et de la Lune96. O que bien heureux sont ceux qui le sçavent recueillir ! car d'eux puis après ils en font une Thériaque, qui a puissance sur toute douleur, tristesse, maladie, infirmité et débilité97, qui combat puissamment contre la mort, prolongeant la vie selon la permission de Dieu, jusqu'au tems déterminé, en triomphant des misères de ce Monde et comblant l'Homme de ses richesses.

De ces deux Dragons ou Principes Métalliques, j'ai dit en mon Sommaire que l'Ennemi enflammeroit par son ardeur le feu de son Ennemi ; et qu'alors, si l'on n'y prenoit garde, on verroit par l'Air une fumée venimeuse, et de mauvaise odeur, pire en flâme et en poison que n'est la tête envenimée d'un Serpent et d'un Dragon Babylonien.

La cause pourquoi j'ai peint ces deux Spermes en forme de Dragons, c'est parce que leur puanteur est très grande, comme est celle des Dragons, et les exhalaisons qui montent dans le Matras sont obscures, noires, bleues et jaunâtres, ainsi que sont ces deux Dragons peints ; la force desquels, et des Corps dissous, est si venimeuse que véritablement il n'y a point au Monde un plus grand venin. Car il est capable, par la force et puanteur, de faire mourir et tuer toute chose vivante. Le Philosophe ne sent jamais cette puanteur, s'il ne casse ses Vaisseaux ; mais seulement il la juge être telle par la vue et changement des Couleurs qui proviennent de la pourriture de ses Confections,

Ces Couleurs donc signifient la Putréfaction et Génération qui nous est donnée par la morsure et dissolution de nos Corps parfaits ; laquelle dissolution vient de la chaleur externe qui aide, et de l'Ignéité Pontique98, et vertu aigre admirable du poison de notre Mercure, qui met et résout en pure poussière, même en poudre impalpable, ce qu'il trouve qui lui résiste99. Ainsi la chaleur agissant sur et contre l'humidité radicale métallique, visqueuse ou oléagineuse, engendre sur le Sujet la noirceur. Car au même tems la Matière se dissout, se corrompt, noircit, et conçoit pour engendrer. Parce que toute Corruption est Génération, et l'on doit toujours souhaiter cette noirceur. Elle est aussi ce voile noir avec lequel le Navire de Thésée revint victorieux de Crète, qui fut cause de la mort de son Père. Aussi faut-il que le Père meure100, afin que des cendres de ce Phœnix il en renaisse un autre, et que le Fils soit Roi.

Certes, qui ne voit cette noirceur, au commencement de ses Opérations, durant les jours de la Pierre, quelle autre couleur qu'il voye, il manque entièrement au Magistère, et ne le peut plus parfaire avec ce Cahos. Car il ne travaille pas bien, ne putréfiant point ; d'autant que si l'on ne pourrit, on ne corrompt ni n'engendre point. Par conséquent, la Pierre ne peut prendre vie végétative pour croître et multiplier101. Et véritablement je te dis derechef que quand même tu travaillerois sur les vraies Matières, si au commencement, après avoir mis les Confections102dans l'Œuf Philosophique (c'est-à-dire quelque tems après que le feu les a irritées), tu ne vois cette Tête du Corbeau, noire du noir très-noir, il te faut recommencer. Car cette faute est irréparable, et on ne la sçaurait corriger. Sur tout, on doit craindre une Couleur orangée103, ou demi-rouge ; parce que si dans ce commencement tu la vois dans ton Oeuf, sans doute tu brûles ou as brûlé la verdeur et vivacité de la Pierre. La Couleur qu'il te faut avoir doit être entièrement parfaite en noirceur, semblable à celle de ces Dragons, et ce en l'espace de quarante jours.

Que donc ceux qui n'auront point ces marques essentielles se retirent de bonne heure des Opérations, afin qu'ils évitent une perte assurée104. Sçache aussi et remarque bien que ce n'est rien en cet Art d'avoir la noirceur, il n'y a rien plus aisé à avoir. Car presque de toutes les choses du monde mêlées avec l'humidité, tu en auras la noirceur par le feu. Il te faut avoir une noirceur qui provienne des Corps Métalliques parfaits105, qui dure un long espace de tems, et qui ne se perde qu'en cinq mois, après laquelle vient et succède la désirée blancheur. Si tu as cela, tu as beaucoup, mais non pas tout.

Quant à la couleur bleuâtre106 et jaunâtre, elle signifie que la solution et putréfaction n'est point encore achevée, et que les Couleurs de notre Mercure ne sont point encore bien mêlées et pourries avec ce qui reste.

Donc cette Noirceur et Couleurs enseignent clairement qu'en ce commencement la Matière ou le Composé commence à se pourrir et dissoudre en poudre plus menue que les Atomes du Soleil, lesquels se changent après en Eau permanente. Et cette Dissolution est appellée par les Philosophes envieux Mort, Destruction et Perdition, parce que les Natures changent de forme. De là sont sorties tant d'Allégories sur les Morts, Tombes et Sépulchres. Les autres l'ont nommée Calcination, Dénudation, Séparation, Trituration, Assation107, parce que les Confections sont changées et réduites en très menues pièces ou parties. Les autres Réduction en première Matière, Mollification, Extraction, Commixtion, Liquéfication, Conversion d'Elemens, Subtiliation, Division, Humation108, Impastation, et Distilation, parce que les Confections sont liquéfiées, réduites en semence, amollies, et se circulent dans le Matras. Les autres Xir, Putréfaction, Corruption, Ombres Cimmériennes109, Gouffre, Enfer, Dragon, Génération, Ingression, Submersion, Complexion, Conjonction, et Imprégnation parce que la Matière est noire et aqueuse, et que les Natures se mêlent parfaitement, et se retiennent les unes les autres. Car quand la chaleur du Soleil agit sur elles, elle se changent premièrement en Poudre, ou Eau grasse et gluante, qui, sentant la chaleur, s'enfuit en haut en la tête du Poulet avec la fumée, c'est-à-dire avec le Vent et l'Air ; de-là cette Eau, tirée et fondue des Confections, elle s'en reva en bas, et en descendant réduit et résout tant qu'elle peut le reste des Confections aromatiques, faisant toujours ainsi jusqu'à ce que tout soit comme un bouillon noir un peu gras. Voilà pourquoi on appelle cela Sublimation, et Volatilisation, car il vole en haut, et Ascension et Descension110, parce qu'il monte et décend dans le Vaisseau.

Quelque tems après, l'Eau commence à s'engrossir et coaguler davantage, venant comme de la Poix très-noire ; et enfin vient Corps et Terre, que les Envieux ont appellée Terre fétide et puante car alors, à cause de la parfaite putréfaction (qui est aussi naturelle que toute autre), cette Terre est puante, et donne une odeur semblable au relent des Sépulchres remplis de pourriture et d'ossemens encore chargez d'humeur naturelle. Cette Terre a été appellée par Hermès la Terre des feuilles111, néanmoins son plus propre et vrai nom est le Laiton qu'on doit laver112 puis après blanchir113. Les anciens Sages Cabalistes l'ont décrite dans les Métamorphoses sous l'Histoire du Serpent de Mars, qui avoit dévoré les Compagnons de Cadmus, lequel le tua en le perçant de sa Lance contre un Chêne creux. Remarque ce Chêne114 .


TROISIÈME FIGURE


FIGURE 3
(L'Homme et la Femme)

Un homme et une Femme, vêtus de Robe orangée, sur un champ azuré et bleu, avec leurs Rouleaux.
 
 

CHAPITRE V

Explication de cette Figure.

L'Homme ici dépeint me ressemble tout exprès bien au naturel, tout de même que la Femme représente très naïvement Perrenelle. La cause pourquoi nous sommes peints au vif n'a rien de particulier. Car il ne falloit représenter que le Mâle et la Femelle, à quoi notre particulière ressemblance n'étoit pas nécessairement requise. Mais il a plu au sculpteur de nous mettre là, tout ainsi qu'il a fait aussi en cette même Arche plus haut, aux pieds de la Figure de S. Paul et de S. Pierre, selon que nous étions en notre jeunesse115 ; et encore ailleurs en plusieurs lieux, comme fut la porte de la Chapelle S. Jacques de la Boucherie, auprès de ma maison (encore qu'en cette dernière il y a une raison particulière) comme aussi sur la porte de sainte Geneviève des Ardens, où tu pourras me voir.

Je te peins donc ici deux Corps, un de Mâle, et l'autre de Femelle, pour t'enseigner qu'en cette seconde Opération tu as véritablement, mais non pas encore parfaitement, deux Natures conjointes, et mariées, la masculine et la féminine, ou plutôt les quatre Elemens ; et que les Ennemis naturels, le Chaud et le Froid, le Sec et l'Humide, commencent de s'approcher amiablement les uns des autres, et par le moyen des Entremetteurs de paix116, déposent peu à peu l'ancienne inimitié du vieil Chaos117. Tu sçais assez qui sont ces Entremetteurs entre le Chaud et le Froid : c'est l'Humide ; car il est parent et allié des deux, du Chaud par sa chaleur, et du Froid par son humidité. Voilà pourquoi commencer à faire cette paix, tu as déjà en l'Opération précédente converti toutes les Confections en Eau par la dissolution. Et puis après tu as fait coaguler l'Eau nécessaire, qui s'est convertie en cette Terre noire du noir très-noir, pour faire entièrement la paix. Car la Terre qui est sèche et humide, se trouvant aussi parente et alliée avec le Sec et l'Humide, qui sont Ennemis, les appaisera et accordera entièrement. Ne considères-tu pas un mélange très-parfait de tous ces quatre Elémens, les ayant premièrement convertis en Eau, et maintenant en Terre. Je t'enseignerai encore ci-après les autres conversions en Air quand tout sera blanc, et en Feu quand tout sera d'un parfait rouge de Pourpre.

Tu as donc ici deux Natures mariées, dont l'une a conçu de l'autre, et par cette conception s'est convertie en Corps de Mâle, et le Mâle en celui de Femelle, c'est-à-dire se sont faites un seul Corps, qui est l'Androgine des Anciens, qu'autrement on appelle encore la Tête du Corbeau118, et les Elémens convertis. En cette façon je te peins ici que tu as deux Natures réconciliées, qui (si elles sont conduites et régies sagement) peuvent former un Embrion en la matrice du Vaisseau, et puis t'enfanter un Roi très-puissant, invincible, et incorruptible, parce qu'il sera une Quintessence admirable119. Voilà la principale fin de cette représentation, et la plus nécessaire.

La seconde, qui est aussi très notable, sera qu'il me falloit dépeindre deux Corps, parce qu'il faut qu'en cette Opération tu divises ce qui a été coagulé, pour en donner puis après une nourriture, un lait de vie, au petit Enfant naissant, qui est doué (par le Dieu vivant) d'une Ame végétative. Ce qui est un secret très-admirable et très-caché, qui a fait afoller, faute de le comprendre, tous ceux qui l'ont cherché sans le trouver ; et qui a rendu sage toute Personne qui l'a contemplé des yeux du corps, ou de l'esprit.

Il te faut donc faire deux parts et portions de ce Corps coagulé, l'une desquelles servira d'Azoth120pour laver et mondifier l'autre, qui s'appelle Laiton121, qu'il faut blanchir. Celui qui est lavé, c'est le Serpent Python, qui, ayant pris son être de la corruption du limon de la Terre, assemblé par les Eaux du Déluge, quand toutes les Confections étoient Eau, doit être mis à mort, et vaincu par les flèches du Dieu Apollon122, par le blond Soleil, c'est-à-dire par notre Feu, égal à celui du Soleil.

Celui qui lave, ou plutôt ces lavements, qu'il faut continuer avec l'autre moitié, ce sont les dents de ce Serpent que le sage Opérateur, le vaillant Thésée, sèmera dans la même terre, dont naîtront des Soldats qui se détruiront enfin eux-mêmes, se laissant par opposition résoudre en la même nature de la terre, laissant emporter les conquêtes méritées.

C'est sur ceci que les Philosophes ont décrit si souvent et tant de fois répété. Il se dissout soi-même, se congèle, se noircit, se blanchit, se tue, et vivifie soi-même. J'ai fait peindre leur Champ azuré et bleu pour montrer que je ne fais que commencer à sortir de la noirceur très-noire. Car l'azuré et bleu est une des premières Couleurs que nous laisse voir l'obscure Femme, c'est-à-dire l'Humidité cédant un peu à la chaleur et sécheresse. L'Homme et la Femme sont la plupart orangez. Cela signifie que nos Corps (ou notre Corps, que les Sages appellent ici Rebis), n'a point encore assez de digestion, et que l'Humidité dont vient le noir, bleu et azuré, n'est pas demi vaincue par la sécheresse. Car, quand la sécheresse dominera, tout sera blanc, et la combattant ou étant égale à l'Humidité, tout est en partie selon ces Couleurs. Les Envieux ont appellé encore ces Confections en cette Opération, Numus, Ethelia, Arena, Boritis, Corsuste, Cambar, Albar aeris, Duenech, Randeric, Kukul, Thabitris, Ebisemeth, Ixir, etc.123 Ce qu'ils ont commandé de blanchir.

La Femme a un cercle blanc en forme de rouleau à l'entour de son corps, pour te montrer que le Rebis commencera de se blanchir de cette même façon, blanchissant premièrement aux extrémités tout à l'entour de ce cercle blanc. L'Echelle des Philosophes dit : Le Signe de la première parfaite blancheur, est quand l'on voit un certain petit cercle capillaire, c'est-à-dire passant sur la tête, qui apparaîtra à l'entour de la Matière aux côtés du Vaisseau, en couleur tirant sur l'orangé.

Il y a en leurs Rouleaux, Homo veniet ad Judicium Dei ; c'est-à-dire l'Homme viendra au Jugement de Dieu. Vere, (dit la Femme) illa dies terribilis eris. C'est-à-dire, certes ce jour-là sera terrible. Ce ne sont point des passages de la Sainte Ecriture mais seulement des dictons parlans selon le Sens Théologique de la Résurrection future. Je les ai mis ainsi ; car ils me servent pour celui qui contemple seulement l'artifice grossier et plus naturel, prenant l'interprétation de la Résurrection. Et servent tout de même à ceux qui, voulans recueillir les Paraboles de la Science, prennent des yeux de Lyncée pour pénétrer au delà des Objets visibles. Il y a donc, l'Homme viendra au Jugement de Dieu, Certes ce jour sera terrible. C'est comme si je disois, il faut que ceci vienne au Colorement de la perfection, pour être jugé et nettoyé de la noirceur et ordure, et être spiritualisé et blanchi. Certes ce jour sera terrible. Oui vraiment ; aussi vous trouverez en l'Allégorie d'Ariléus. L'horreur nous tint en la Prison Par quatre-vingt jours dans les ténèbres des Ondes, dans l'extrême chaleur de l'Eté, et dans les troubles de la Mer. Toutes lesquelles choses doivent premièrement passer avant que notre Roi puisse être blanchi, venant de mort à vie, pour vaincre puis après tous ses Ennemis.

Pour t'enseigner encore mieux cette albification ou blanchissement124, qui est plus difficile que tout le reste (jusqu'au quel temps tu peux faillir à tous pas ; mais après non, ou tu casserois les Vaisseaux), je t'ai fait encore ce Tableau suivant.


Quatrième FIGURE


FIGURE 4
(St Paul avec l'épée)

Un homme semblable à saint Paul, vêtu d'une Robe blanche orangée, bordée d'Or, tenant une Epée nue, ayant à ses pieds un Homme à genoux, vêtu d'une Robe orangée, blanche et noire, tenant un Rouleau, où il y a Dele mala quae feci, c'est-à-dire : ôte le mal que j'ai fait.
 
 

CHAPITRE VI

Explication de cette Figure.

Regarde bien cet Homme en la forme d'un saint Paul, vêtu d'une Robe entièrement orangée blanche. Si tu le considères bien, il tourne le corps en posture qui démontre qu'il veut prendre l'Epée nue, ou pour trancher la tête125, ou pour faire quelque autre chose sur cet Homme qui est à ses pieds à genoux, vêtu d'une Robe orangée, blanche et noire126, lequel dit en son Rouleau : Dele mala quae feci, comme disant : Ote-moi ma noirceur, terme de l'Art. Car mal signifie par Allégorie la noirceur ; ainsi en la Turbe on trouve Cuis jusqu'à la noirceur, qu'on estimera être mal. Mais veux-tu sçavoir que veut dire cet Homme qui prend l'épée ? Il signifie qu'il faut couper la tête au Corbeau, c'est-à-dire à cet Homme vêtu de diverses couleurs, qui est à genoux. J'ai pris ce trait et figure d'Hermès Trismégiste en son Livre de l'Art secret, où il dit : Ote la tête à cet homme noir ; coupe la tête au Corbeau, c'est-à-dire blanchis notre Sable127. Lambsprink, Gentilhomme Allemand, s'en étoit déjà servi au Commentaire de ses Hiéroglyphiques, disant : En ce bois il y a une Bête qui est toute couverte de noirceur ; si quelqu'un lui coupe la tête, alors elle perdra sa noîrceur, et vêtira la couleur très-blanche. Voulez-vous entendre ce que c'est ? La noirceur s'appelle la tête du Corbeau, laquelle ôtée, à l'instant vient la couleur blanche, alors, c'est-à-dire quand la nuée n'apparaît plus, ce Corps est appellé sans tête128. Ce sont ses propres mots. En même Sens les Sages ont aussi dit ailleurs, Prens la Vipère, appellée de Rexa, coupe lui la tête, c'est-à-dire ôte-lui la noirceur. Ils se sont encore servis de cette périphrase quand, pour signifier la Multiplication de la Pierre, ils ont feint un Serpent Hydra auquel, si on coupait une tête, il lui en renaissoit dix. Car la Pierre augmente de dix à chaque fois qu'on lui coupe cette tête de Corbeau, qu'on la noircit, et blanchit, c'est-à-dire qu'on la dissout de nouveau, et qu'après on la recoagule.

Regarde que l'épée nue est entortillée d'une Ceinture noire129, et que les bouts d'icelle ne l'environnent pas tout à fait. Cette épée nue, resplendissante, est la Pierre au blanc, si souvent décrite dans les Philosophes sous cette forme. Pour donc parvenir à cette parfaite blancheur étincellante, il te faut entendre les entortillements de cette Ceinture noire, et ensuivre ce qu'ils enseignent, qui est la quantité des Imbibitions130. Les deux bouts qui ne l'entortillent pas tout à fait représentent le commencement et la fin. Pour le commencement, il enseigne qu'il faut imbiber en ce premier temps doucement et avec épargne, donnant alors à la Pierre peu de lait, comme à un petit enfant naissant, afin que l'Ixir (disent les auteurs) ne le submerge. Le même faut-il faire à la fin, quand nous voyons que notre Roi est saoul, et n'en veut plus. Le milieu de ces Opérations est peint par les cinq entortillements entiers de la Ceinture noire, auquel temps (parce que notre Salamandre vit du feu, et au milieu du feu, voire même est un feu, et un Argent vif, courant au milieu du feu, ne craignant rien) il lui en faut donner abondamment, de telle façon que le lait virginal entoure toute la Matière.

J'ai fait peindre noirs ces entouremens de la Ceinture, parce que ce sont des Imbibitions, et par conséquent des Noirceurs. Car le Feu avec l'Humide (comme il est tant de fois dit) cause la noirceur. Et comme ces cinq entoure-mens entiers démontrent qu'il faut faire cela cinq fois entièrement, tout de même ils font connoître qu'il faut faire cela cinq mois entiers, un mois à chaque Imbibition.Voilà pourquoi Hali Abenragel a dit : La cuisson des choses se parfait en trois fois cinquante jours. Il est vrai que si tu veux compter ces petites Imbibitions du commencement et de la fin, il y en a sept131. Sur quoi un des plus Envieux a dit : Notre tête de Corbeau est lépreuse ; c'est pourquoi qui la voudra nettoyer, il doit faire descendre sept fois au fleuve de régénération au Jordain, ainsi que commande le Prophète au Lépreux Naaman Syrien. Comprenant en cela le commencement qui n'est que de quelques jours, le milieu, et la fin, qui est aussi fort courte.

Je t'ai donc donné ce Tableau pour te dire, qu'il te faut blanchir mon Corps qui est à genoux, lequel ne demande autre chose. Car la Nature tend toujours à perfection. Ce que tu accompliras par l'apposition du lait Virginal132, et par la décoction que tu feras des Matières avec ce lait qui, se séchant sur ce Corps, le teindra en même blanc orangé, dont est vétu celui qui prend l'épée, en laquelle couleur il te faut faire venir ton Corsuflet133.

Les vêtemens de la figure de saint Paul sont bordés largement de couleur dorée, et rouge orangée. O mon fils, loue DIEU si tu vois jamais cela. Car déjà tu as obtenu miséricorde du Ciel, Imbibe donc et teins jusqu'à ce que le petit Enfant soit fort et robuste, pour combattre contre l'eau et le feu. Accomplissant cela, tu feras ce que Démagoras, Senior et Hali ont appellé : Mettre la Mère au ventre de l'Enfant qu'elle avoit déjà enfanté. Car ils appellent Mère le Mercure des Philosophes134, sur lequel ils ont pratiqué les Imbibitions et fermentations, et l'Enfant, le corps qu'on doit teindre, duquel est sorti ce Mercure. Je t'ai donné donc ces deux Figures pour signifier l'albification ou blanchissement ; aussi c'est en ce lieu que tu avois besoin de grande aide, car tout le monde y achoppé. Cette Opération est vraiment un Labyrinthe, parce qu'ici se présentent mille voyes à même instant, outre qu'il faut procéder à la fin d'icelle, justement tout au rebours du commencement, en coagulant ce qu'auparavant tu dissolvois135, et faisant Terre ce qu'auparavant tu faisois Eau.

Quant tu auras blanchi, tu as vaincu les Taureaux enchantés, qui jettoient feu et fumée par les narines. Hercule a nettoyé l'Etable pleine d'ordure, de pourriture et de noirceur. Jason a versé le jus sur les Dragons de Coichos136, et tu as en ta puissance la Corne d'Amalthée137, qui (encore qu'elle ne soit que blanche) peut combler tout le reste de ta vie, de gloire, d'honneur, et de richesse. Pour l'avoir il t'a fallu combattre vaillamment, et comme un Hercule. Car cet Achélous138, ce Fleuve humide (qui est la noirceur) est doué d'une force très puissante, outre qu'il se change souvent d'une forme en une autre : aussi as-tu parachevé, parce que le reste est sans difficulté. Ces transfigurations ou changemens sont décrits particulièrement au Livre des sept Seaux Egyptiens, où il est dit (comme aussi par tous les Auteurs) qu'avant que de quitter entièrement la noirceur, et se blanchir en la façon d'un marbre très reluisant et d'une épée nue flamboyante, la Pierre se vêtira de toutes les couleurs139 que tu sçauras imaginer. Souvent elle se liquéfiera elle-même, et souvent se coagulera encore, et parmi ces diverses et contraires opérations (que l'Ame végétative qui est en elle lui fait parfaire en un même temps) elle deviendra orangée, verte, rouge (non pas d'un rouge parfait) et jaune, deviendra bleue, et orangée, jusqu'à ce qu'étant entièrement vaincue par la sécheresse et la chaleur, toutes ces infinies couleurs finissent en cette blancheur orangée admirable du vêtement de saint Paul, laquelle, en peu de temps, viendra comme celle de l'épée nue. Puis, par plus forte et longue décoction, prendra enfin le rouge orangé, et puis le parfait rouge de Laque, où elle se reposera désormais. Je ne veux pas oublier, en passant, de t'avertir que le lait de la I.une n'est pas comme le lait Virginal du Soleil. Pense donc que les Imbibitions de la blancheur demandent un lait plus blanc que celles de la rougeur et couleur d'Or. Car en ce pas j'ai pensé faillir, et l'eusse fait sans Abraham Juif. Pour cette raison je t'ai fait peindre la Figure qui prend l'épée nue en la couleur qui t'est nécessaire : aussi c'est cette Figure qui blanchit.


CINQUIÈME FIGURE


FIGURE 5
(le sépulcre et le Sauveur)

Sur un Champ vert, deux Hommes et une Femme, qui ressuscitent entièrement blancs, deux Anges au-dessus, et sur les Anges la Figure du Sauveur venant juger le Monde, vêtu d'une Robe parfaîtement orangée blanche.

CHAPITRE VII

Explication de cette Figure.

J'ai fait peindre ainsi un Champ vert, parce qu'en cette Décoction les Confections se font vertes140, et gardent plus longtemps cette odeur que toute autre après la noire. Cette verdeur marque particulièrement que notre Pierre a une Ame végétative, et qu'elle s'est convertie, par l'industrie de l'Art, en vrai et pur germe141, pour germer abondamment et produire puis après de rameaux infinis. O bienheureuse verdeur, dit le Rosaire, qui produit toutes choses : sans toi rien ne peut croître, végéter, ni multiplier. Les trois qui ressuscitent vêtus de blanc étincellant représentent le Corps, l'Ame et l'Esprit de notre Pierre blanche142. Les Philosophes usent ordinairement de ces termes de l'Art, pour cacher le Secret aux Méchants. Ils appellent Corps, la terre noire, obscure et ténébreuse, que nous blanchissons. Ils appellent Ame l'autre moitié divisée du Corps, qui, par la volonté de DIEU et la puissance de la Nature, donne au Corps, par ses imbibitions et fermentations, l'Ame végétative ; c'est-à-dire la puissance et vertu de pulluler, croître, multiplier, et de se rendre blanc comme une épée nue reluisante. Ils appellent Esprit la teinture et siccité, qui, comme un esprit, a vertu de pénétrer toutes choses métalliques143.

Je serois trop long si je te voulais montrer ici par combien de raisons ils ont dit par tout : Noire Pierre a, comme l'Homme, Corps, Ame et Esprit. Je veux seulement que tu remarques bien que, comme l'Homme doué de corps, Ame, et Esprit, n'est toutefois qu'un, qu'aussi tu n'as maintenant qu'une seule Confection blanche, en laquelle toutefois sont le Corps, l'Ame et l'Esprit, qui sont unis inséparablement. Je te pourrois bien donner de très-claires comparaisons et explications de ce Corps, Ame et Esprit ; mais pour les expliquer, il faudroit dire des choses que Dieu se réserve de révéler à ceux qui le craignent et qui l'aiment, et qui par conséquent ne se doivent pas écrire.

Je t'ai donc fait ici peindre un Corps, une Ame et un Esprit tous blancs, comme s'ils ressuscitoient, pour te montrer que le Soleil, la Lune et Mercure, sont ressuscités en cette Opération144, c'est-à-dire sont faits Elémens de l'Air et blanchis : car nous avons déjà appellé la Noirceur Mort ; continuant la Métaphore, nous pouvons donc appeler la Blancheur145uneVie, qui ne revient qu'avec et par la résurrection, Le Corps, (pour te le montrer plus clairement), je l'ai fait peindre, levant la pierre de son tombeau, dans lequel il étoit enfermé. L'Ame, parce qu'elle ne peut être mise en terre, elle ne sort pas d'un tombeau, mais seulement je la fais peindre parmi les tombeaux, cherchant son Corps en forme de Femme ayant les cheveux épars146. L'Esprit, qui ne peut être aussi mis en sépulture, je l'ai fait peindre en Homme sortant de terre, non pas de la tombe. Ils sont tous blancs ; aussi la Noirceur, qui est la Mort, est vaincue, et eux étant blanchis sont désormais incorruptibles.

Lève maintenant les yeux en haut, et vois venir notre Roi couronné147 et ressuscité, qui a vaincu la Mort, les obscurités et humidités. Le voilà en la forme que viendra le Sauveur, lequel unira à soi éternellement toutes les Ames pures et nettes, et chassera tout l'impur et immonde comme étant indigne de s'unir à son divin Corps. Ainsi, par comparaison (demandant toutefois permission de parler ainsi à l'Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, et priant toute Ame débonnaire de me le permettre par similitude), voici notre Elixir blanc, qui dorénavant unira à soi inséparablement toute Nature pure métallique, la transmuant en sa nature argentée et très fine, rejetant l'impureté étrangère et hétérogène. Loué soit Dieu, qui nous fait la grâce, par sa grande bonté, de pouvoir considérer ce Blanc étincelant, plus parfait et reluisant qu'aucune nature composée, et plus noble, après l'Ame immortelle, qu'aucune autre Substance animée ou inanimée ; aussi est-elle une Quintessence, un Argent très pur, passé par la Coupelle et affiné sept fois, dit le Royal Prophète David.

Il n'est pas nécessaire d'interpréter ce que signifient les deux Anges148 jouant des Instrumens sur la tête des Ressuscités ; ce sont plutôt des Esprits Divins, chantant les merveilles de Dieu en cette Opération miraculeuse, que des Anges nous appellant au Jugement. Tout exprès pour en faire différence, j'ai donné un Luth149 à l'un et à l'autre une Musette150, non pas des Trompettes, qu'on leur donne toujours pour appeller au Jugement. Le même faut-il dire des trois Anges qui sont sur la tête de Notre-Sauveur, dont l'un le couronne, et les autres deux disent en leurs Rouleaux, en lui assistant, O Pater omnipotens ! O Jesu bone ! c'est-à-dire, O Père Tout-puissant ! ô bon Jésus ! en lui rendant des grâces éternelles.


SIXIÈME FIGURE


FIGURE 6
(Les deux anges)

Sur un Champ violet et bleu, deux Anges de couleur orangée, et leurs Rouleaux.

CHAPITRE VIII

Explication de cette Figure.

Ce champ violet et bleu montre que, voulant passer de la Pierre blanche à la rouge, tu l'as imbibée d'un peu de Lait Virginal Solaire, et que ces Couleurs sont sorties de l'Humidité Mercurielle que tu as séchée sur la Pierre. En cette Opération du Rubisiement, encore que tu imbibes, tu n'auras guère de noir, mais bien du violet, bleu, et de la couleur de la queue du Paon : car notre Pierre est si triomphante en siccité qu'incontinent que ton Mercure la touche, la Nature, s'éjouissant de sa nature, se joint à elle et la boit avidement ; et partant le Noir qui vient de l'Humidité ne se peut montrer qu'un peu sous ces Couleurs violettes et bleues, autant que la siccité (comme il est dit) gouverne maintenant absolument151.

Je t'ai fait peindre ces deux Anges avec des ailes, pour te représenter que les deux Substances de tes Confections,la Mercurielle et sulfureuse, la fixe aussi bien que la Volatile, étoientt fixées ensemble dans ton Vaisseau. Car en cette Opération le Corps fixe montera doucement au Ciel, tout spirituel ; et de là, il descendra en la Terre, et là où tu voudras, suivant par tout l'Esprit qui se meut toujours sur le feu. D'autant qu'ils sont faits d'une même Nature et le Composé est tout Spirituel, et le Spirituel tout Corporel, tant il a été subtilisé sur notre marbre par les Opérations précédentes. Les Natures donc sont ici transmuées et changées en Anges ; c'est-à-dire, sont faites spirituelles et très-subtiles, aussi sont-elles maintenant de vraies Teintures152.

Or souviens-toi de commencer la Rubification par l'apposition du Mercure orangé rouge153 ; mais il n'en faut guère verser, et seulement une ou deux fois, selon que tu verras. Car cette Opération se doit parfaire par feu sec, Sublimation et Calcination sèche. Et vraiment je te dis ici un secret que tu trouveras bien rarement écrit. Aussi je ne suis point Envieux, et plût à Dieu que chacun sçût faire de l'Or à sa volonté, afin que l'on vécût menant paître ses gras Troupeaux, sans usure ni procès, à l'imitation des Saints Patriarches, usant seulement, comme les premiers Pères, de permutation de chose à chose, pour laquelle avoir il faudroit travailler aussi bien que maintenant. De peur toutefois d'offenser Dieu, et d'être l'instrument d'un tel changement, qui peut-être seroit mauvais, je n'ai garde de représenter ou écrire où est-ce que nous cachons les Clefs qui peuvent ouvrir toutes les portes des Secrets de la Nature, et renverser la Terre sens dessus dessous154, me contentant de montrer des choses qui l'enseigneront à toute Personne à qui Dieu aura permis de connoître quelle propriété a le signe des Balances, quand il est éclairé du Soleil et de Mercure au mois d'octobre155.

Ces Anges sont peints de couleur orangée afin de te faire sçavoir que tes Confections blanches ont été un peu plus cuites, et que le noir du violet et bleu a été déjà chassé par le feu. Car cette couleur orangée est composée de ce bel orangé rouge doré (que tu attens il y a si longtemps) et du reste de ce violet et bleu que tu as déjà en partie défait. Cet orangé démontre encore que les Natures se digèrent et peu à peu se parfont par la grâce de Dieu.

Quant à leur Rouleau qui dit : Surgite Mortui veite ad Judicium Domini mei : c'est-à-dire, Levez-vous Morts, venez au Jugement de Dieu mon Seigneur, je l'ai plutôt fait mettre pour le seul Sens Théologique que pour l'autre. Il finit ans la gueule d'un Lion tout rouge, c'est pour montrer qu'il ne faut point discontinuer cette Opération qu'on ne voye le vrai rouge de Pourpre, semblable du tout au Pavot156 champêtre et à la Laque du Lion pur, si ce n'est pour multiplier.


SEPTIÈME FIGURE


FIGURE 7
(St Pierre avec la clef)

Un Homme semblable à saint Pierre, vêtu d'une Robe orangée rouge, tenant une Clef157 en la main droite, et mettant la gauche sur une Femme vêtue d'une Robe orangée, qui est à ses pieds à genoux, tenant un Rouleau, où est écrit Christe Precor, esto pius. Je vous prie, ô Christ, soyez-moi miséricordieux.

CHAPITRE IX

Explication de cette figure.

Regarde cette Femme vêtue de Robe orangée, qui ressemble au naturel à Perrenelle comme elle étoit en son adolescence. Elle est peinte en façon de Suppliante, à genoux, les mains jointes, aux pieds d'un Homme, qui a une Clef en sa main droite, qui l'écoute gracieusement, et puis étend la main gauche sur elle. Veux-tu sçavoir ce que représente cela ? C'est la Pierre, qui demande en cette Opération deux choses au Mercure Solaire des Philosophes (dépeint sous la forme de l'Homme), c'est à sçavoir la Multiplication, et un habit plus riche. Ce qu'elle doit obtenir en ce temps ici. Aussi l'Homme, lui mettant ainsi la main sur l'épaule, le lui accorde.

Mais pourquoi as-tu fait peindre une Femme ? Je pouvois aussi bien faire peindre un Homme ou un Ange qu'une Femme : (car les Natures sont maintenant toutes spirituelles et corporelles, masculines et féminines) mais j'ai mieux aimé te faire peindre une femme, afin que tu juges qu'elle demande plutôt la Multiplication que toute autre chose ; parce que ce sont les plus naturels et plus propres désirs de la Femelle.

Pour te montrer encore plus qu'elle demande la Multiplication, j'ai fait peindre l'Homme auquel elle fait la prière, en la forme d'un Saint Pierre, tenant une Clef, ayant puissance d'ouvrir et fermer, de lier et délier. D'autant que les Philosophes envieux n'ont jamais parlé de la Multiplication que sous ces communs termes de l'Art. Ouvre, ferme, lie, délie. Ils ont appellé ouvrir et délier faire le Corps (qui est toujours dur et fixe) mol, fluide, et coulant comme l'eau, et fermer ou lier le coaguler puis après par décoction plus forte, en le remettant encore une autre fois en la forme de Corps.

Il me falloit donc représenter un Homme avec une clef, pour t'enseigner qu'il te faut maintenant ouvrir et fermer, c'est-à-dire multiplier les Natures germantes et croissantes. Car tout autant de fois que tu dissoudras et fixeras, autant de fois ces Natures multiplieront en quantité, qualité et vertu, selon la Multiplication de dix, de ce nombre venant à cent, de cent à mille, de mille à dix mille, de dix mille à cent mille, de cent mille à un million ; et de là par même Opération jusqu'à l'infini, ainsi que j'ai fait trois fois, dont je loue Dieu. Et quand ton Elixir est ainsi conduit à l'infini, un grain d'icelui tombant sur une quantité métallique fondue aussi profonde et vaste que l'Océan, il le teindra et convertira en très parfait Métal, c'est-à-dire en Argent ou en Or, selon qu'il aura été imbibé et fermenté, chassant et éloignant de soi toute la matière impure et étrangère, qui s'étoit jointe en sa première Coagulation158.

Par la même raison que j'ai fait peindre une Clef à l'Homme, qui est sous la forme d'un Saint Pierre, pour signifier que la Pierre demandoit d'être ouverte et fermée pour multiplier, par même raison aussi, pour te montrer avec quel Mercure tu dois faire cela, j'ai donné à l'Homme un habit orangé rouge, et un orangé à la Femme.

Cela ne suffise pour ne sortir du silence de Pythagoras, et pour t'enseigner que la Femme, c'est-à-dire notre Pierre, demande d'avoir la riche parure et couleur de Saint Pierre. Elle a écrit en son Rouleau Christo precor esto pius : Jésus-Christ soyez-moi doux, comme si elle disoit : Seigneur soyez-moi doux, et ne permettez pas que celui qui sera parvenu jusqu'ici gâte tout par trop de feu159. Il est bien vrai que dorénavant je ne craindrai plus les Ennemis, et que tout feu me sera égal : toutefois, le Vaisseau qui me contient est toujours fragile. Car si l'on augmente trop le feu160, il crèvera, et s'éclatant m'emportera et me sèmera malheureusement parmi les cendres.

Prends donc garde à ton feu en ce pas, régissant et gouvernant doucement en patience cette Quintessence admirable, car il lui faut augmenter son feu, mais non par trop161. Et prie la souveraine bonté qu'elle ne permette point que les malins Esprits qui gardent les Mines et les trésors, détruisent ton Opération ou fascinent ta vue, quand tu considères ces incompréhensibles mouvements de cette Quintessence dans ton Vaisseau.


HUITIÈME FIGURE


Figure 8
(l'homme rouge-vermillon et le lion)

Sur un Champ violet obscur, un Homme rouge de pourpre, tenant le pied d'un Lion rouge de Laque, qui a des ailes, et semble ravir et emporter l'Homme.

CHAPITRE X.

Explication de cette Figure.

Ce Champ violet et obscur représente que la Pierre a obtenu, par l'entière Décoction, les beaux vêtements entièrement orangés et rouges qu'elle demandoit à Saint Pierre, qui en étoit vêtu, et que la complète et parfaite digestion (signifiée par l'entière couleur orangée) lui a fait laisser sa vieille Robe orangée. La couleur rouge de Laque de ce Lion volant, semblable à ce pur Escarlatin du grain de la vrayement rouge Grenade162, démontre qu'elle est maintenant accomplie en toute droiture et égalité. Qu'elle est comme un Lion, dévorant toute Nature pure Métallique, et la changeant en sa vraie Substance, en vrai et pur Or plus fin que celui des meilleures Mines.

Aussi elle emporte maintenant l'Homme hors de cette vallée de misères, c'est-à-dire hors des incommodités de la pauvreté et infirmité, et avec ses ailes le soulève glorieusement hors des croupissantes eaux d'Egypte (qui sont les pensées ordinaires des Mortels) et, lui faisant mépriser la vie et les richesses présentes, le fait nuit et jour méditer en DIEU et les Saints, souhaiter le Ciel Empirée, et boire les douces sources des Fontaines de l'espérance éternelle.

Loué soit Dieu éternellement, qui nous a fait la grâce de voir cette belle et toute parfaite Couleur de Pourpre, cette belle Couleur du Pavot champêtre du Rocher, cette Couleur Tyriene163étincellante et flamboyante, qui est incapable de changement et d'altération : sur laquelle le Ciel même et son Zodiaque ne peut plus avoir domination ni puissance, dont l'éclat rayonnant164 et éblouissant semble en quelque façon communiquer à l'Homme quelque chose de surcéleste, le faisant (quand il la contemple et connoît) étonner, trembler, et frémir en même tems.

O Seigneur, faites-nous la grâce que nous en puissions bien user à l'augmentation de la Foi, au profit de notre Ame, et accroissement de la gloire de ce noble Royaume. Ainsi soit-il.

FIN

Notes
1. A chaque fois qu'un Adepte « loue le Seigneur », il veut signifier qu'une substance doit être mise en digestion (percolo = honorer mais aussi digérer), par exemple du tartre afin d'obtenir de la crème de tartre ;
2. Allégorie concernant le Sel des Sages (assimilable au Corps, l'Esprit étant le Mercure et l'Âme, le principe Soufre) ; la référence à la boue (lutum) fait allusion à une terre (ici, alumineuse) ;
3. c'est-à-dire le symbole de la Terre : . Les cercles mondains évoquent les autres planètes et les régimes de température ; on peut y voir aussi des résurgences platoniciennes. N'oublions pas que tous les alchimistes sont, soit des platoniciens, soit des néo platoniciens. Voyez la section Atlas des Connaissances humaines de Chevreul ;
4. la réincrudation ;
5. l'airain : il s'agit du « fumier » des philosophes, aussi dénommé laton, laiton, corbeau, Saturne, Vénus, cuivre. D'autres l'ont appelé chrysocolle ; le mot chrysocolle est emprunté au grec « soudure d'or ». La chrysocolle, de couleur verte, doit son nom à l'emploi qu'en faisaient les orfèvres pour souder l'or parce qu'elle avait la propriété d'abaisser la température de liquéfaction. La chrysocolle est identifiée à la malachite -citée par Fulcanelli- hydrocarbonate basique de cuivre (Cu2[(OH)2CO3]), apparentée à l'azurite. Elle se présente sous la forme de grappes d'où son nom de « raisin » chez Pline. Une fois extraite, la chrysocolle ne peut être utilisée brute, elle est préparée par pulvérisation, tamisage, lavage, séchage. Dans son De Architectura, (Livre VII) Vitruve cite les mines de cuivre de Macédoine mais il existe d'autres lieux d'extraction, l'Arménie en particulier qui produit selon Pline la meilleure chrysocolle. A noter que l'azurite bleu vert (Cu3[OHCO3]2) est de l'arménium qu'on trouve souvent associée à la malachite ;
6. Allusion à l'Air des Sages dont parlera plus tard Philalèthe (Introïtus, VI) ;
7. Peut renvoyer à Saint-Jacques de Compostelle ou à la coquille Saint-Jacques ;
8. Il s'agit du livre mythique d'Abraham le Juif qui n'a jamais existé que dans l'imagination de N. Flamel ainsi que l'a magistralement démontré Fulcanelli ; ce livre a été pour le pseudo-Flamel l'occasion d'une amorce pour la rédaction des Figures hiéroglyphiques à l'instar des cathédrales pour Fulcanelli ; il s'agit dans tous les cas d'un prétexte ;
9. Allusion probable à la myrrhe qui est extraite d'un arbrisseau (commiphora). La myrrhe était nécessaire à la fabrication de vases précieux (vases murrins) contenant de la murre (spath fluor). On a vu ailleurs (Introïtus, VI) que les arbrisseaux sont nécessaires pour calciner l'alun schisteux.
10. On a déjà vu le rapport entre le cuivre, les efflorescences d'alun sur le cuivre de Chypre et les rapports entre le cuivre et la chrysocolle, via la malachite. Pour la malachite, voyez la section Fontenay.
11. D'où l'importance de la connaissance du grec pour la compréhension des textes alchimiques ainsi que l'atteste Fulcanelli ;
12. Deuxième mention du principe Soufre (après le cuivre), le fer peut aussi renvoyer à Mars et compte tenu de l'équivalence relevée par Isaac Newton entre Ariès et Arès, à la sibine (sulfure d'antimoine) ; le burin est aussi un terme de cabale qui renvoie au Ciel chymique, car le mot coelum désigne ausi bien le ciel que le burin avec lequel travaille le statuaire. On trouve dans Ovide [Métamorphoses, Livre I, 8] d'extraordinaires allusions au marbre statuaire, à la chaux et au statuaire [Strongylos]. La coquille figure aussi le principe constitutif du marbre statuaire que le burin, le ciseau hermétique [caelum è ciel, mais aussi burin] de l'artiste va pouvoir façonner à sa guise [à son grès] en sorte de le transformer en Mercure philosphique [albâtre des Sages, sel complexe renfermant des sulfures, sulfates et oxydes]
13. Renvoie aux trois sublimations initiales dans le traitement du Sel des Sages (cf. Tripied) ;
14. Le chiffre 7, tout étudiant en alchimie le sait, est omniprésent ; il renvoie probablement à Apollon (cf. ce que nous en disons au commentaire de l'Introïtus, VII) ; le chiffre 7 renvoie aussi aux sept cercles des planètes et à l'âme du monde de Platon ; cf. Idée alchimique, 5, Atlas ;
15. Il faut entendre ici un minéral d'aspect feuilleté, probablement du schiste pyriteux ou alunifère ;
16. Incarnation du double Mercure, les deux serpents évoquent les principes du Lion vert ou dissolvant universel ; le caducée est le symbole du messager ou de l'envoyé ou encore de l'ambassadeur ; ce terme se traduit par caduceator qui renvoit à caducée = caduceus (verge que portait Mercure ou les hérauts). Le terme traduit aussi


FIGURE III
(vers 1700, Paris, Bibliothèque Nationale)

sans doute une précipitation (caduciter = en précipitant) mais l'allusion est double, car précipiter peut aussi bien signifier une véritable précipitation, c'est-à-dire l'obtention d'une substance insoluble obtenue par l'action d'un réactif, qui se sépare d'une solution et tombe au fond du vase, qu'une précipitation au sens de « faire tomber d'un lieu élevé » ou « évoluer avec rapidité, fluidité » ; dans ce dernier cas, l'allégorie pourrait se rapporter à un corps chimique capable de se fluidifier facilement et complètement (spath fluor). L'allégorie est complexe, car dans le premier cas (séparation) nous sommes dans le premier oeuvre (obtention du 1er Mercure ou Sel des philosophes) tandis qu'ailleurs, nous sommes au troisième oeuvre. Notons enfin que ces serpents enroulés autour du caducée montrent comment le volatil s'unit au fixe et donne une représentation complète du signe des Gémeaux ; cf. l'humide radical métallique ;
17. Allégorie de la fixation du Mercure à la Toison d'or ; c'est aussi l'équivalent de l'une des deux colombes de Philalèthe, perchée sur ce chêne. C'est donc l'exact équivalent du Mercure fixé sur le chêne que nous dépeint Nicolas Flamel dans ses Figures Hiéroglyphiques ; c'est aussi Cadmos perçant le python ; nous retrouvons Cadmos (Les Mystères, p.181) quand Fulcanelli commente le mythe de Tristan de Léonois :

"Ce combat singulier des corps chimiques dont la combinaison procure le dissolvant secret (et le vase du composé), a fourni le sujet de quantité de fables profanes et d’allégories sacrées. C’est Cadmos perçant le serpent contre un chêne..."

FIGURE IV
(vers 1700, Paris, Bibliothèque Nationale)

En outre, la légende veut que Cadmus (Cadmos) reçut de la Pythie l’ordre de suivre une vache qui porterait sur ses flancs un disque semblable à celui de la Lune. Cadmos trouva l’animal en Phocide et suivit la bête jusqu’en Béotie. L’animal se coucha alors et Cadmos voulut l’immoler : il s’aperçut alors que la fontaine où il allait puiser l’eau du sacrifice était gardée par un dragon. Il le tua et sema les dents du monstre, qui donnèrent naissance à une multitude de géants qui s’entretuèrent. Fulcanelli nous reparle de Cadmos (Les Mystères, p.119) en nous renvoyant au Philalèthe ainsi qu’à l’une des Douze Clefs de Basile Valentin :

"Presque tous les philosophes ont parlé de ce vaisseau absolument nécessaire pour cette opération [la fabrication du dissolvant universel ou eau vive]. Philalèthe le décrit par la fable du serpent Python, que Cadmus perça d’outre en outre contre un chesne..."

Nous rappelons que la Toison d'Or a fait l'objet d'un article entier dû à Eugène Canseliet (Alchimie, Pauvert, 1964, 1978) ; cet article a trait principalement au symbolisme du tartre et du salpêtre.
18. Selon J. Van Lennep, le serpent désigne à nouveau le mercure, le seul métal « fugitif » et le désert évoque la dessication lors de laquelle il sera coagulé puis fixé [au chêne]. Cette multitude de serpents peut aussi évoquer l'animation du Mercure.


FIGURE V
(in Philosopharum... début XVIIe siècle)

Ce désert (desertus = qui abandonne) traduit la double qualité du Mercure : après avoir « servi et accompagné » le Corps et l'Âme, il est destiné à disparaître, à se volatiliser, laissant seul le Rebis canoniquement uni et réincrudé ; les fontaines évoquent la fluidité du principe mercuriel (cf. note 17 de notre section sur les textes modernes - Alchimie (I)) ;
19. Renvoie à « probe, de bon aloi » ; Fulcanelli nous dit que le Mercure commun des Sages est le loyal serviteur de l'Artiste ; par ailleurs probe renvoie à aerarium, temple dédié à Saturne ; cf. Gardes du Corps ;
20. « Maranatha » : terme employé par les premiers Chrétiens qui signifie : « Que le Seigneur vienne ! » ou encore « Seigneur, viens ! ». A côté de ce sens clair, on pourrait par cabale voir encore sous ce terme, regroupées, deux divinités : Athana (Minerve) et Athamas. D'après E. Canseliet (Alchimie, p. 199) :

"...Athamas est le même mot qu'Adamas...Athamas renouvelle donc la personnalité puissante de l'Adam primordial, de celui dont parle Saint-Paul, pour l'opposer au second, et qui aurait été fait de terre rouge [cf. note 130]  par Dieu"

Un trait d'union peut être trouvé entre Minerve et l'une des gravures du Mutus Liber, par l'entremise de Jupiter :
Fulcanelli dans les DM, II, p.245, où il aborde les Vertus, à commencer par la Justice nous dit que :

"Dans l'antiquité romaine, on appelait peplum...un voile orné de broderie dont on habillait la statue de Minerve, fille de Jupiter..."

Ce voile ou cette toile n'est pas sans nous évoquer la IVe planche du Mutus liber : on y voit un couple recueillir la rosée de mai et en arrière plan un bélier à gauche, un taureau à droite et des toiles tendues gorgées de rosée. Au loin, un arc-en-ciel et les luminaires (cf. notre section sur la matière première). Quant à Athamas, il est le père de Phrixos et de Hellé dont nous avons déjà souligné l'importance, en liaison avec le mythe de la Toison d'Or et celui de Cybèle, compendium de l'athanor secret.
21. C'est-à-dire prêtre ; à ce propos, Galle (au masculin) renvoie à un prêtre de Cybèle et d’Attis ; par ailleurs, dans les DM, I Fulcanelli (p.399) évoque la matière première et ses rapports avec : "l’étain grenaillé et la noix de galle" ; la noix de galle renvoie à " kekis " et " kekidos " et il s’agit de l’atteinte des feuilles de chêne par la piqûre d’un hyménoptère cynipidé (de " kunos ", chien et " ips ", ver) : on récoltait le suc de ces tumeurs pour leur richesse en tanin. Cela nous renvoie au kermès et au chène kermès qui peut être parasité par une cochenille dont on tirait autrefois la teinture écarlate. Je n'ai pas besoin d'insister ici sur le parallèle évident avec la kermésite ou trisulfure d'antimoine (voir la section sur la Pierre).
22. L'invention de la pierre philosophale, qui sous tend évidemment toute idée de « transmutation métallique » semble avoir été le fait de Roger Bacon (1220-1294). Ses idées sur l'art d'alchimie étaient des plus enthousiastes. Bacon en traita notamment dans son Opus Tertium :

"Si l'on projette une livre de médecine sur mille de plomb, elle les transforme en or...si l'on a su séparer habilement les quatre éléments contenus dans un corps, et les avoir réduits ensuite en quelque chose de parfaitement équilibré. La puissance [contenue en cette chose] pourra purger [les métaux imparfaits] de toute leur imperfection. Soixante livres purgeront un millier de milliers de livres et les transmueront" (in Traité d'alchimie pratique de l'Opus Minus ed. Brewer).

23. Il existe des vaisseaux physiques et des vaisseaux « spirituels » ; les minéralogistes du XIXe siècle (Henri De Sainte-Claire Deville en particulier) ont réussi à obtenir la synthèse des corindons colorés en utilisant des vapeurs de fluorure d'aluminium et de bore (cf. la section sur le Mercure philosophique) ; les vaisseaux physiques sont les creusets brasqués pour la voie sèche et les matras lutés pour la voie humide ;
24. Les couleurs, en alchimie, peuvent se rapporter soit à la coloration réelle des corps chimiques employés, soit à l'intensité du feu (chaleur rouge, chaleur blanche, etc.), soit enfin au stade de l'oeuvre, qui ne correspond pas exactement à la réalité... ;
25. Il se peut qu'il s'agisse là de l'une des matières premières. Le 1er agent peut être aussi identifié à l'épée du chevalier dans son combat contre le dragon écailleux : il peut s'agir soit d'huile de vitriol soit d'esprit de sel ; l'allusion au 4ème et au 5ème feuillet permet d'identifier ce 1er agent comme le sulfure d'antimoine ; mais cela dépend de la voie employée. Cet agent de liquation peut aussi être identifié à l'un des deux gnomes de la cheminée alchimique du château de Fontenay-Le-Comte, l'autre gnome figurant le patient ; nous aurions tendance à voir dans « l'agent » la chaux (calx) et dans le « patient » du carbonate de potasse ;
26. Dans ce 4ème feuillet, N. Flamel évoque plusieurs symboles : le caducée, le casque, la faux, les ailes aux talons, Mercure et Saturne. Le caducée est là pour caduceus = verge que portaient Mercure et les envoyés, les


FIGURE VI
(Gravure des Oeuvres chymiques de N. Flamel, Hamburg, 1681)

hérauts. On peut citer aussi caduceator : envoyé, parlementaire, ambassadeur et caduciter = en précipitant. Le caducée apparaît peu dans les textes et s'avère assez complexe à analyser. Fulcanelli le cite aux DM, I, p.428 comme :

"la marotte des fous, qui est positivement un hochet, objet d'amusement des tout petits et joujou du premier âge, ne diffère pas du caducée...[C'est] le signe révélateur du mercure."

et plus loin :

"Car le bâton ou sceptre que portaient les offciers de Hérauderie s'appelait caducée comme la verge d'Hermès."

L'Adepte revient au caducée lors de l'évocation du bateau Argo (la fontaine du Vertbois) et nous précise :

"Quant au caducée, c'est chose connue qu'il appartient en propre au messager des dieux, avec le pétase ailé et les talonnières (1)."

Et d'évoquer le coq, dont l'étymologie rejoint celle du caducée, puis de conclure :

"...consacré à Mercure comme annonciateur de la lumière."

Notons que le talon, en latin, est l'homonyme de la chaux (calx) ce qui jette une lumière nouvelle sur ces talons ailés. Plus loin, Fulcanelli se montre exceptionnellement ésotérique lorsqu'il écrit :

"C'est ainsi que de laboureur on devient héraut (terme dont la racine grecque veut dire : qui porte le Caducée)"

Que représente donc exactement le caducée ? en latin, le caducée se dit caduceus ; par rapprochement phonétique, nous trouvons caducus (= qui tombe). Or, nous avons déjà vu que ce terme pouvait être rapproché de cado et de cassito. Les bois du cerf sont également caducs. Le caducée pourrait ainsi être un symbole d'une partie du dissolvant universel. Quant au vieillard, il a été étudié par Fulcanelli : il nous dit (DM, I, p.241) :

"On l'appelle encore dragon noir couvert d'écailles, serpent venimeux, fille de Saturne..."

De même, Limojon de Saint-Didier nous assure t-il dans sa Lettre aux Vrays disciples d'Hermès (in Le Triomphe hermétique) :

"notre vieillard est notre mercure ; que ce nom lui convient parce qu'il est la matière première de tous les métaux ; le Cosmopolite dit qu'il est leur eau..." (DM, I, p.338).

C'est encore le pélerin ou voyageur de Saint-Jacques de Compostelle, où N. Flamel s'est incarné sous l'allégorie du Mercure. Nous noterons enfin avec intérêt que la Tempérance est représentée aussi comme une horloge (avec sens de lanterne).
27. Cette fleur en sommité peut être rapprochée de nitri flore qui désigne la fleur de nitre, c'est-à-dire le carbonate de sodium ou soude (Na2CO3). On en récoltait jadis en Egypte et en Macédoine ; mais le même terme (nitri flore) peut désigner aussi le carbonate de potasse ou le nitrate de potassium (salpêtre). Le nitre impur était utilisé pour colorer en pourpre ; il servait dans la fabrication du verre et de la chrysocolle. La couleur bleue, au plan symbolique, allège les formes, les ouvre et les défait : c'est assez d'indication sur le Lion vert ou dissolvant. Le bleu, avec le blanc, est aussi voué au devenir, à ce qui n'est pas encore pleinement matérialisé ; nous noterons ensuite avec intérêt qu'en langue celtique, la couleur bleue, glas, pouvait être du vert ou même du gris, selon le contexte ; enfin, le bleu manifeste les rivalités entre le ciel et la terre, c'est-à-dire entre le fixe et le volatil. L'Aquilon, vent septentrional, est le pendant de Zéphyre qui apparaît dans le texte de Philalèthe (Introïtus, VI). C'est Borée dont parle aussi M. Maier, qui intitule ainsi son emblème I suivi de cette épigramme latine :

"L'embryon qui est enfermé au ventre de Borée gonflé d'air - Une fois qu'il sera né vivant en cette lumière - Seul peut surpasser tous les travaux des héros - Par l'art, l'industrie, la force corporelle et l'esprit. - qu'il ne te soit Céson ni avorton inutile - Ni Agrippa, mais engendré sous une bonne étoile."


FIGURE VII
(N. Flamel, Oeuvres chymiques, Hamburg, 1681)

C'est le vent de la destruction, celui de la dissolution. Les fleurs blanches et rouges peuvent évoquer respectivement des températures très élevées (chaleur blanche > 1000°C) ou plus faibles (chaleur rouge = 500°C) ; naturellement, on peut y voir aussi les symboles du 2ème oeuvre (préparation du Lion vert) et du 3ème oeuvre (Grande Coction) mais qui sont, à notre sens, plus d'ordre ésotérique et n'ont que peu de rapport avec la réalité...Quant aux dragons et griffons ils constituent des indications concernant l’œuvre au rouge d'abord pour le griffon : il symbolise en effet le résultat de la réincrudation du Soufre (ou Âme), désormais corporifié et du Sel (ou Corps) : le griffon emprunte sa tête et sa poitrine à l’aigle et au lion le reste du corps. Les corps se sont fixés et nous avons passé le stade des premiers combats. Dans les DM, II, p.274-277, Fulcanelli revient sur l’emblème du griffon et nous dit que :

"[il s’agit de] l’un des emblèmes majeurs de la science, celui qui couvre la préparation des matières premières de l’Oeuvre...Le griffon marque le résultat de l’opération...Du combat que le chevalier, ou soufre secret, livre au soufre arsénical du vieux dragon, naît la pierre astrale, blanche, pesante, brillante comme pur argent, et qui apparaît signée..."

Il s’agit bien en effet d’une matière blanche mais il faut prendre garde à ce que Fulcanelli, par ellipse, a superposé dans cette phrase le résultat de la dissolution du dragon (obtention de la première matière) et le résultat provisoire dans le travail du 3ème œuvre. Quant au dragon, il symbolise habituellement le 1er Chaos ou matière première qui permet l'obtention du Mercure commun. Cette gravure, au total, représente un processus dynamique où est voilé la dissolution de la matière première, i.e. du dragon, le griffon marquant le résultat de cette opération. Cette dissolution semble attestée par le vent du Nord dont l'effet est l'inverse du Zéphyre. Un mot encore à propos du vent du Nord (Aquilo) ; par cabale phonétique, on peut le rapprocher d'Aquilo, père de Calaïs et de Zétès ; Zétès (1,2,3) participa avec son frère à l'expédition des Argonautes et débarassa Phinée des Harpyes qui le tourmentaient. Voyez aussi l'Atalanta fugiens.
28. C'est l'évocation la plus connue des Figures Hiéroglyphiques ; nous l'avons déjà plusieurs fois commentée (1,2,3). Le beau rosier fleuri semble être le résultat des opérations intermédiaires, les « nitri flore » vues supra. Le chêne creux peut renvoyer au chène kermès (trisulfure d'antimoine) ou au chène rouvre dédié à Jupiter (alun ammoniacal). Une lecture supplémentaire des textes m'a en fait convaincu que l'on ferait -en définitive- fausse route en voulant forcément attribuer à la stibine ou à l'ammoniaque le symbolisme de Jupiter ; la vérité semble plus subtile et rejoint le symbolisme évoqué par la Clef VII, attribuée à Basile Valentin. La fontaine d'eau très blanche fait allusion aux fontaines décrites par Fulcanelli qui sortent de deux


FIGURE VIII
(Gravure des Oeuvres chymiques de N. Flamel, Hamburg, 1681)

roches distinctes : celle d'où l'on capte le Sel des Sages (terre alumineuse ou siliceuse), l'autre le minéral d'où l'on capte le sel blanc de carbonate de potasse (mais il existe d'autres modes d'obtention du Mercure philosophique). Les planchettes sont assurément des douves de tonneau et elles rejoignent l'allégorie dégagée par l'examen de la planche XIV du porche central de Notre-Dame de Paris (Les matériaux nécessaires à l'élaboration du Dissolvant) ; voir cette planche dans le commentaire du traité d'Esprit Gobineau de Montluisant.
29. L'heureux élu qui trouve cette fontaine d'eau très blanche connaît le poids : cela doit nous rappeler une des sentences de Basile Valentin que Fulcanelli rappelle (DM II, p.75), dans un passage où le poids n'apparaît pas à première vue de manière explicite puisque c'est en apparence du feu secret qu’il est question :

"Allume ta lampe et cherche la dragme perdue."

Or, le terme dragme renvoie à drachme, c'est-à-dire khalkos en grec, soit chalcus en latin qui est une mesure de poids valant 1/4 d'obole. Par assonance, on trouve aussi chalcosmaragdos qui est une émeraude veinée de cuivre ou de la malachite. Mais en cherchant plus loin, on trouve que chalcos se rapproche aussi de chalcitis, minerai de cuivre dont on sait que ceux de Chypre étaient des plus réputés et qu'un sel y était fréquemment mêlé, sur lequel s'attarde Pline l'Anciendans son histoire Naturelle. Voyez aussi les allusions à la balance.
30. C'est la scène du massacre des Innocents, l'une des trouvailles géniales de l'artiste à qui nous devons les Figures. Par là est indiquée la dissolution des corps dans le Lion vert. Ce bain des astres représente le dissolvant universel dont nous avons vu dans une autre section qu'il pouvait correspondre à plusieurs associations de corps chimiques bien définis, soit un fondant composé sans doute de deux corps ; il peut s'agir :

a)- d'un double carbonate de potasse et de soude ;
b)- de sulfate de potasse obtenu grâce à de l'hydrogène sulfuré (lui-même tiré de l'attaque du sulfure d'antimoine par de l'esprit de sel)
c)- du spath fluor
d)- d'oxyde de plomb sous forme d'aluminate de plomb ; le bismuth, corps décrit par Paracelse, a été certainement utilisé par les alchimistes (le Cosmopolite et Isaac Newton en font mention)
e)- d'esprit de sel avec de la vapeur d'eau ;
f)- de l'hydrogène sulfuré en matras scellé sous la forme de bisulfure d'hydrogène
(pour plus de détails, voir les sections sur le Mercure, la Pierre et la réincrudation).


FIGURE IX
(vers 1700, Paris, Bibliothèque Nationale)

Le Roi renvoie au vieillard précédent et donc au Mercure ; il joue le rôle d'ordonnateur ou d'appariteur. Le vaisseau figure l'athanor et les enfants sont les composants du dissolvant universel. Le Soleil et la Lune sont là pour le principe Soufre et le Sel des Sages.
31. Nous savons qu'il y a plusieurs matières premières (cf. sections sur le Mercure, le Soufre notamment) ;
32. A chaque fois qu'il est question d'entretien, on peut être assuré que les Adeptes parlent du dissolvant universel. Ainsi, les grands discours, l’éloquence, les beaux parleurs, les gloseurs (discutio = fendre, fracasser, dissoudre) en somme, nous en trouvons un bon exemple dans La Toyson d’Or de Salomon Trismosin (5ème figure), cité par E. Canseliet, dans son Alchimie (L’arbre alchimique, p.105-125, in Atlantis, 1934) dont voici le texte :

"Portant ainsi, sur une branche supérieure, un oiseau noir, l’arbre symbolise, plus clairement encore, cette racine métallique qui résiste à merveille au pouvoir d’oxydation, et qui assure, dans l’harmonie, la naissance du corbeau, de cette terre obscure et nettement distincte de la partie sous-jacente, blanche et volatile. Deux hommes, âgés et remplis d’expérience, discutent, avec animation, sur le problème de la capture pour laquelle vigueur et habileté sont nécessaires".


FIGURE X
(La Toyson d'Or , 5e figure, illustration d'Andre le Sage)
On ne saurait mieux parler du Mercure philosophique animé car en latin, discussorius signifie dissolvant et résolutif. On voit donc que le vieillard -auquel on attribue trop souvent le caractère propre au Sujet des Sages- représente en réalité le Mercure qui va s’animer.
33. « Anseaulme » peut être décomposé en « Anse[r] » et « Alume[n] » ; le premier mot renvoie au jeu de l'oie. Fulcanelli considère que le jeu de l'oie est un labyrinthe et un recueil des principaux hiéroglyphes du Grand Oeuvre. L'oie est aussi l'équivalent du cygne (cf. l'allusion à B. Valentin quand il dit : « qu'il faut bailler un cygne à l'homme double igné »). Dans Les Mystères, p.116, Fulcanelli nous assure que ces sublimations sont celles que :

"...décrit Callimaque dans l'Hymne à Délos, lorsqu'il dit en parlant des cygnes : « (Les Cygnes) tournèrent sept fois autour de Délos...et ils n'avaient pas encore chanté la huitième fois, lorsqu'Apollon naquit »..."

Dans les DM, II, p.193, Fulcanelli revient sur le cygne (alias l'oie ou oiseau d'Hermès) quand il analyse le caisson n°5 de la septième série du château de Dampierre.


FIGURE XI
(galerie alchimique du château de Dampierre-sur-Boutonne, caisson)

C'est une figuration du Mercure philosophique ; le phylactère indique :

.PROPRIIS.PEREO.PENNIS.

ce qui signifie :

« je meurs par mes propres plumes ».

C'est assez dire que le dissolvant universel ou fondant est constitué de composants assez volatils qui vont nécessairement se sublimer durant la Grande Coction. La blancheur neigeuse indique la couleur du carbonate de potasse qui -pur- est parfaitement blanc (1). L'homme double igné renvoie d'après Fulcanelli à :

"...deux corps combinés, de propriétés semblables, mais de spécificité différente..."

Le second terme est l'alun dont nous avons suffisamment parlé ailleurs pour qu'il nous soit permis de passer outre (1,2,3,4,5,6,7) ;
34. Le temps alchimique est très particulier ; On notera au début du IVe chapitre des Mystères, une allégorie de la durée de la coction et des indices d’un feu soutenu et puissant :

"Balayés par les vents d’ouest [Zéphyre], sept siècles de rafales...ont effrités [les motifs]..."

A un siècle, en langage hermétique, correspond un jour ou plutôt une génération. De même, plusieurs Adeptes se réfèrent à 33 ans quand ils donnent leur âge au moment où ils ont réussi dans la conduite de l'oeuvre. Il est évident qu'il y a là autre chose que cette indication qui semble aberrante ; voyez la section des Gardes du Corps qui donnera réponse à certaines questions ;
35. C'est-à-dire retourner le sablier, i.e. retourner le sable (comprenez la Terre) ; c'est une autre allégorie du Déluge qui nous est offerte par N. Flamel ;
36. Un procédé de synthèse du corindon coloré par le chrome (rubis) conduit à l'équivalence 6 ans = 6 jours. Par « ne cuire plus », il faut entendre abaisser très progressivement la température ;
37. Il pourrait s'agir de l'alumine hydratée ; le « sang très-pur de jeunes enfans » doit être le Lion vert : il est ainsi décrit par Fulcanelli (Les Mystères, p.121) comme un fruit vert et acerbe :

"Certains Adeptes, Basile Valentin est de ceux-là, l'ont nommé Vitriol vert, pour déceler sa nature chaude, ardente et saline ; d'autres, émeraude des Philosophes, Rosée de mai, Herbe saturnienne, Pierre végétale, etc."

A notre connaissance, la seule et unique utilisation de sang -du sang de boeuf pour être précis- dans le grand oeuvre se limite à la purification du salpêtre.
38. Le Mercure philosophique ; Fulcanelli en parle comme de « l'humide radical métallique » ;
39. Condensé entre St Jacques de Compostelle et gaulois (pour galice) ;
40. C'est ici que N. Flamel s'est incarné dans le Mercure. Le bâton est l'un des symboles majeurs de l'alchimie et il vaut qu'on s'y attarde longuement. Ce bâton, Fulcanelli, de manière indirecte, en parle lorsqu'il analyse les deux gnomes de la cheminée du château de Fontenay-Le-Comte : Un des 2 gnomes, celui de gauche qui correspond au principe
 
 


FIGURE XII
(détail de la cheminée alchimique, Fontenay-Le-Comte)

masculin ou agent est l'équivalent du chien de Corascène décrit par Artephius dans son Livre Secret ; il a un casque strié (stria, striatus avec idée de resserrement ou de pouvoir astringent). L'Adepte commente ce terme et le compare à rayé et vergeté (virgatus, tressé avec des baguettes d'osier), au bâton (bastum, qui signifie aussi le lin ou la syllabe imitant le bruit produit quand un trompette retire son instrument de sa bouche, cf. la planche I du Mutus Liber), au sceptre. Le sceptre a comme traduction posssible aspalathus ; il s'agit d'une plante qui fournit la gomme adragante et qui est une sorte d'armoise : sa traduction en latin est artemisia, plante d'Artémis, et phonétiquement, proche de artemo (voile de proue, mât) et de arte (d'une manière serrée).
Le bâton, est aussi une javeline, assimilable au sceptre de Bacchus. Cet emblème a été jugé suffisamment important par E. Canseliet pour qu'il le place dans son Alchimie expliquée sur ses textes classiques p.19 en commentaire de l'emblème XLII de l'Atalanta fugiens de M. Maier. L'épigramme latine indique :

"La Nature est ton guide, et toi, par l'art, sois son suivant de bon grès- Tu t'égares, si elle n'est pas la compagne dans la voie. - Que le Raisonnement te donne l'aide du Bâton, que l'Expérience te fortifie les yeux . - Par quoi tu puisses distinguer ce qui se trouve au loin. - Que la Lecture soit ta Lampe lumineuse dans les ténèbres, - Afin que, prudent, tu te gardes de l'amas des paroles et des choses."


FIGURE XIII
(emblème XLII de l'Atalanta fugiens)

Remarquez l'importance d'une partie du vêtement de Diane, semblable à une corne lunaire qui, sous l'effet du vent, évoque l'ampleur pris aussi par une partie du vêtement de la femme qui figure dans la Clef V de Basile Valentin. Il est intéressant de noter que la javeline en latin se dit "hasta" dont une traduction possible est thyrse, sceptre de Bacchus, souvent cité en Alchimie. Fulcanelli y fait référence à propos des variations sur le thème de l'étoile : Dans les Mystères, p.73, Balaam s'écrie :

"Comment pourrai-je maudire celui que son Dieu ne maudit pas ? Comment donc menacerai-je celui que Jéhovah ne menace pas ? Ecoutez ! ... Je la vois, mais pas maintenant ; je la contemple, mais pas de près...Une étoile se lève de Jacob et le sceptre sort d'Israël..." (Num., XXIV, 47)

On sait que Jacob lutta une nuit entière contre un ange du Seigneur, ce qui lui valut le nom d'Israël « Celui qui lutte contre Dieu ». L'ange est souvent associé au corps qui détruit le sujet des sages afin d'en extraire la première matière ou Mercure. C'est la même allégorie qui est utilisée dans l'Annonciation. Le sceptre est un attribut de Jupiter. Il participe du dissolvant universel. Ce sceptre est même cité par Isaac Newton dans ses comptes rendus d'expériences alchimiques qui ont été si bien analysés dans Les Fondements de l’alchimie de Newton par Betty J. Teeter Dobbs (Guy Trédianel, 1981). Newton s'efforcait de trouver la bonne recette du Mercure Philosophique. Nous avons plusieurs notes où l'on peut conclure que Newton tentait d'éclaircir :

"...en particulier trois préparations spécifiques : l'eau sèche, l'aigle d'étain (ou de Jupiter) et le sceptre de Jupiter (ou de l'étain)."

ainsi que le rapporte B.J. Dobbs, p.209. La question est de savoir si Jupiter est bien le symbole de l'étain, car nous savons qu'aucun adepte n'a jamais indiqué en clair les matières premières ; nous proposons plus loins une nouvelle hypothèse quant au symbolisme de Jupiter...On trouve aussi dans la mythologie le sceptre de Rhéa (assimilé à Cybèle) et dans de nombreux exemples iconographiques, tel celui du Petit traité de la Pierre philosophale de Lambsprinck dans la onzième figure :


FIGURE XIV
(De Lapide Philosophorum, planche XI)
Nous y voyons un vieillard qui symbolise la matière première, portant un bourdon (ou sceptre) et une couronne, le fils (Sel) et le conducteur ou médiateur (Esprit = Mercure = partie constitutive du dissolvant universel) qui a des ailes d'ange et correspond au complexe {compost-dissolvant} : c’est le Mercure philosophique. C'est ainsi, nous semble-t-il, qu'il faut interpréter - ou réinterpréter- le sens du caractère strié ou tressé du casque.
41. L'allusion aux Mont-Joies de Fulcanelli est claire ; on la tire d'abord de l'examen des chars : Le char, en latin, se dit jugum, qui est aussi la constellation de la Balance, et le sommet d'une montagne (avec idée de hauteur, de cime et idée aussi d’une couleur bleu foncé). Le char de triomphe représente l'allégorie suivante : il s'agissait de l'entrée solennelle à Rome du général victorieux qui montait au Capitole sur un char traîné de chevaux blancs, revêtu lui-même de la toga picta et de la tunica  palmata, la tête ceinte de lauriers (= tenue de Jupiter Capitolin). La tunica palmata fait référence par le mot tunica au cocon (coque, coquille) et palmata renvoie à "victoire" et cabalistiquement au mont de la Victoire, c’est-à-dire au Mont-Joie dont Fulcanelli nous parle dans Les Mystères, p.68 : c’est une allégorie dont le sujet est la rosée qui s’élève jusqu’au mont de la Magnésie (Mont-Joie).
42. Pour Fulcanelli, le voyage de Nicolas Flamel à St Jacques de Compostelle est purement fictif.  Dans les DM, I, p.339, la coquille Saint-Jacques, appelée aussi bénitier, est décrite comme le qualificatif appliqué à l'eau mercurielle. A cette occasion, Fulcanelli nous assure que la proportion régulière exige deux parts de dissolvant contre une du corps fixe. C'est donc un symbole complexe puisqu'il figure à la fois le Sujet des Sages dont nous donnons sur la figure qui suit (FIGURE XV) l'exacte teneur encore que sa forme soit un peu différente, mais c'est aussi un réceptacle, en l'occurence le vase du composé et le composé du vase (le dissolvant). Une indication sur ce composé nous est fournie par E. Canseliet (Deux Logis alchimiques, au chapitre : La Rosée des philosophes et la Toison d'or) quand il évoque la Toison de Gédéon mondée par la rosée du ciel. C'est enfin, le résultat final, qu'évoque la pourpre de Cassius. Sans doute devrons-nous aussi méditer cette recommandation d'E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, au chapitre de l'Oeuf philosophique :

"...l'artiste de la voie sèche...[ne doit pas trop] pousser vers la pureté, le sel blanc qu'il extrait du tartre des tonneaux. Il convient, en effet, que sa crème de tartre contienne, encore et suffisamment, le carbonate de calcium, indispensable à la coquille."

Une dernière indication d'E. Canseliet sur cette coquille ou « testa » nous est donnée par son commentaire de l'Inscription extérieure (Deux Logis, p.61) :


FIGURE XV
(Détail de la porte alchimique, état ancien)

"...voici donc la photographie [figure XV] sur laquelle on remarquera, qui surmonte la muraille, le chaperon des tuiles dites canal, qualifiées aussi rondes ou romaines..."

43. Fulcanelli a évoqué Maître Canches dans les Mystères.
44. Ces vomissements correspondent à l'évaporation du Mercure philosophique, promis à disparaître. Il se peut qu'il s'agisse aussi d'une allusion déguisée à l'émétique, c'est-à-dire au tartre stibié.
45. cf. note 14
46. L'ensemble des matières premières et les agents nécessaires à leur dissolution. Nous les rappelons :
a)- une terre (alumine ou silice) sous forme de schiste alumineux ou de boue ; c'est la semence métallique ou résine de l'or ; la terre est aussi appelée le Corps ;
b)- un fondant (mélange de carbonates ou spath fluor ou sulfate de potasse) appelé aussi l'Esprit ;
c)- un métal sous forme de trace (fer, magnésium, cuivre ou chrome) pour assurer la coloration ; c'est le principe Soufre aussi appelé Âme.
d)- huile de vitriol, esprit de sel, salpêtre, crème de tartre, eau, globalement symbolisés par le glaive ou l'épée (cf. la section sur la Pierre) ;
47. Cette préparation fait directement l'objet de l'une de nos sections avec une figure schématique.
48. Cette expression « senteur forte » peut être interprétée de deux manières : soit, allégoriquement, et alors elle doit signifier « sur le bon sentier, la bonne voie » ; soit au premier degré et alors elle renvoie forcément à un composé soufré qui peut correspondre à de l'hydrogène sulfuré (gaz sulfhydrique).
49. Nous rappelons qu'il est strictement impossible qu'une transmutation puisse intervenir, ne serait-ce que dans des quantités infimes, à la température employée (de 500°C pour la voie humide ou de 1300°C pour la voie sèche). C'est l'occasion ou jamais que l'étudiant en alchimie s'arrête quelques instants sur la vie de Bernard le Trévisan, ses errances multiples et enfin son triomphe qui suivit une lecture de la Tourbe des philosophes où il apprit que « Nature s'éjouit de Nature, et Nature contient Nature ». L'alchimiste put ainsi, sans doute, découvrir la voie qui permet d'imiter les processus naturels et de réaliser artificiellement -mais de façon non factice- au laboratoire, ce qui s'élabore lentement dans le grand fourneau terrestre ; le lecteur en saura plus là-dessus dans notre section sur le Mercurephilosophique ;
50. Nous savons ce qu'il faut penser de toutes ces constructions...
51. C'est une allusion à la couleur rouge (rubor = rouge, pourpre mais aussi honte, ignominie, déshonneur, confusion) ;
52. C'est une allusion à Vénus : (maereo = être affligé, triste à rapprocher par cabale phonétique de Maera = prêtresse de Vénus et aussi nom d'une femme changée en chienne ; cf. la chienne d'Arménie d'Artephius) ;
53. Renvoie aux choses de peu de valeur (boue, limon mais aussi varech utilisés pour l'obtention de l'alun et pour le varech, de carbonate de soude) ;
54. Renvoie à des substances auxquelles on a enlevé une certaine partie (viduus = veuf, privé de...) ; on peut y voir la scène où le Mercure se sépare de ses vêtements. En l'occurence, le costume de pélerin de N. Flamel contient des coquilles Saint-Jacques qui y sont incrustées (source de carbonate). On peut voir une allégorie de cette scène dans l'une des images du poêle alchimique de Winterthur :


FIGURE XVI
(7ème image du poêle alchimique)

avec cette légende du site Contrepoints :

"Un paysan, attaqué par un cavalier lui abandonne son manteau brun, sa veste verte, et reste en chemise blanche (voir Marie prophétesse)."

55. On peut trouver une analogie entre ces « orphelins » et la légende de Marthe que nous raconte Fulcanelli dans les DMtelle qu'elle est décrite dans La Légende des Cierges verts de Hippolyte Matabon ( Marseille, J. Cayer, 1889) :

"Une jeune fille de l'antique Massilia, nommée Marthe, simple petite ouvrière, et depuis longtemps orpheline, avait voué à la Vierge noire des Cryptes un culte particulier. Elle lui offrait toutes les fleurs qu'elle allait cueillir sur les coteaux -thym, sauge, lavande, romarin..."

La rosée de mer évoque aussi la rosée de mai, si chère à Altus, l'auteur présumé du Mutus Liber. Rapprochons ce texte de la parabole du Déluge, antépénultième chapitre desDM, II, p.342 :

"Il est évident, par exemple, que fut longtemps submergée une partie importante du sol français, recouverte de sable marin, abondamment pourvue de coquillages, de calcaires aux empreintes d'ammonites."

De tout cela, nous pouvons conclure qu'une substance, sur laquelle les Anciens sont muets, constitue une partie du dissolvant universel. Les termes importants sont : romarin - orpheline (qu'il faut lire phonétiquement, conformément à la cabale hermétique)- thym - submergée - sol français - sable marin - coquillages - ammonites. Tous ces mots se rapportent à un seul corps. Le romarin, rosée de mai, évoque Maius = le grand Dieu (Jupiter). De plus, la rosée de mai ne se dépose que sous un ciel pur et serein (épithète de Jupiter) ; la Justice, pour être accomplie, doit être sereine...
56. Indication sur la couleur de l'une des matières premières. Ce n'est point autrement qu'écrit Fulcanelli quand il nous parle des Vierges noires des cryptes des cathédrales.
57. Allusion aux trois sublimations (cf. Tripied) ;
58. i.e. la chrysocolle (cf. note 5) ;
59. Il faut voir ici l'allégorie de la dissolution radicale des corps (putréfaction) avant la réincrudation, c'est-à-dire l'accrétion du Soufre (Âme) au Sel (Corps).
60. Cette terre, ce limon, cette boue peut être de nature alumineuse (kaolin) : elle conduit dans certaines conditions à la synthèse des corindons colorés ; elle peut être de nature siliceuse et conduit, de même, à certains néso-silicates ;
61. Il s'agit d'un caveau sépulcral (armarium = armoire, buffet, armoire, caveau). Ces armoires nous rappellent les deux bahuts que l'on aperçoit dans les Deux Logis Alchimiques d'Eugène Canseliet lors de l'examen de l'un des caissons du château du Plessis-bourré : L'Eléphant, le Singe et les deux Bahuts. L'éléphant symbolise la Tempérance ; c'est donc Saturne flanqué des deux composés du Rebis. Suit cette note de Canseliet :


FIGURE XVII
(L'éléphant, le singe et les bahuts)

"...la surprenante énormité de la trompe du pachyderme, qui se montre à la fois gardien et transporteur [c'est une nouvelle version du médiateur ou appariteur], n'est pas sans attirer l'attention sur l'importance de l'olfaction [cf. note 48], au cours des chimiques opérations, qu'elles appartienent à la pharmacie ou bien à l'alchimie..."

62. Il s'agit d'une variante du combat de l'aigle et du lion dont nous avons parlé ailleurs. Le dragon ailé représente le Mercure ou principe volatile et le dragon aptère, le Soufre ou principe fixe. Cela pourtant ne nous donne guère de renseignements sur le fait de savoir à quel moment ce combat du fixe et du volatil se déroule dans le grand œuvre. Le Mercure a toujours été considéré par les auteurs comme leur " Eau permanente et qui ne mouille pas les mains ". Le Soufre, lui, renvoie au principe corporel par excellence et peut être considéré comme le stade premier de la pierre philosophale. Mais, il faut savoir que, selon Fulcanelli, il existe en fait deux soufres ; le premier soufre est dit corporifié et l’adepte écrit (Les Mystères, p.138) :

"...nous dirons cependant que l’Esprit universel, corporifié dans les minéraux sous le nom alchimique de Soufre, constitue le principe et l’agent efficace de toutes les teintures métalliques. Mais on ne peut obtenir cet Esprit, ce sang rouge des enfants qu’en décomposant ce que la nature avait d’abord assemblé en eux."

63. il peut s'agir d'une allusion à des gaz qui s'échappent du composé ; certains gaz peuvent être captés plus ou moins facilement (ainsi de l'hydrogène sulfuré que l'on peut recueillir dans un appareil de Woolf sous forme de solution liquide) ; mais il peut s'agir aussi d'une allusion à un composé liquide (la potasse par exemple, que l'on peut obtenir à l'état solide avec une certaine difficulté) ;
64. cf. note 27
65. allusion au tamis ; cf. la Clef VIII de Basile Valentin ;
66. Renvoie à l'aurore ; cf. ce que nous en disons dans la section sur la réincrudation (et aussi : 1,2,3,4). L'aurore est évoquée par Eugène Canseliet dans ses Deux Logis, p. 274, lors de l'examen du caisson du phoenix (château du Plessis-Bourré) :

"Avant-courrière [ambassadeur] -combien imprévue !- des convulsions épouvantables qui devaient ébranler les fondements mêmes de la civilisation, nous rappellerons, en ce lieu, l'aurore boréale du 24 janvier 1938...Certes, nous ne dévoilerons pas le catalyseur que nous nous imiterons à révéler...en renvoyant, tout simplement, notre lecteur aux cinq derniers alinéas du douzième chapitre de notre ouvrage pénultième..."

et cette légende du phoenix :

"A cet égard, César rapporte que les Druides, tout d'abord, veulent ceci, faire croire que les âmes ne meurent pas, mais des uns passent aux autres, après la mort..."

où nous verrions par excès d'imagination les cheminements successifs d'un gaz dans les récipients d'un appareil de Woolf...L'âme comme symbole du gaz qui s'échappe dans le trépas de la matière première.


FIGURE XVIII
(les flacons successifs d'un appareil de Woolf ; on peut en adapter encore plusieurs...)

Dans ses DM, I, p.401, Fulcanelli cite l’Adepte Lintaut (ou Linthaut) qui a rédigé un traité intitulé l’Aurore et l’Ami de l’Aurore(l’Arsenal, XVIIe siècle, n°3020) qui nous montre (cf. note de bas de page) l’âme d’un roi couronné, inerte, s’élevant vers une lanterne (lumen) suspendue au sein de nuages épais. Les précieux Deux Logis alchimiques de Canseliet nous montrent un dessin d’après le croquis de Henri de Linthaut. On y voit :

 "...une petite créature qui file, jambes, ailes et bras parallèlement étendus, vers une lanterne suspendue dans le ciel au milieu d’un cercle de lumière radiante ."

L’apophtegme dit en légende : FAC FIXUM VOLATILE. E. Canseliet a glissé cette image dans le chapitre intitulé " La conversion des éléments ". H. de Lhintaut est également cité par Fulcanelli (Les Mystères, p.142) où il apporte un autre témoignage :

" Ce secret icy surpasse tous les secrets du monde, car vous pouvés en peu de tems, sans grand soin ny travail, parvenir à une grande projection, de laquelle voyés Isaac Hollandois qui en parles plus amplement" (j’ai respecté l’orthographe de l’original, op. cité).


FIGURE XIX
(Frontispice du manuscrit de l'Aurore, Henri de Linthaut, XVIIe siècle)

Dans les DM, II, p.71, Fulcanelli laisse entrevoir une liaison cabalistique qui peut être riche d’enseignement quand il aborde la séparation des corps :

"Chacune de ces réitérations prend le nom d’aigle...[ce mot], d’où les sages ont tiré leur terme d’aigle, signifie éclat, vive clarté, lumière, flambeau..."

Cette aurore, par cabale phonétique, évoque aussi bien la couleur d'un sel d'antimoine que le Sel des Sages ( luteus : de boue, d'argile, mais aussi jaune tirant sur le rouge (rougeâtre -->aurore) ;
67. On peut y voir les deux principes Soufre et Sel (1er Mercure) qu'il faudra conjoindre de façon radicale lors de la Grande Coction ;
68. C'est le début de la réincarnation ou réincrudation des corps ; les deux éléments qui s'échappent de la terre correspondent au principe Soufre (Âme) et au Sel (Corps), l'élément sortant du sépulcre est le Mercure philosophique, promis à la volatilisation ;
69. Il se trouve que les composants du Mercure philosophique sont tous blancs, en particulier le carbonate de potasse dont c'est même l'indice de sa pureté ; la potasse se présente sous la forme de masses blanches opaques ;
70. Symbole double de la Terre ou de Vénus selon le sens ; les alchimistes y voient généralement le symbole de la stibine ;
71. Cette épée est entourée d'une bande torsadée ; il s'agit du 1er agent, celui qu'utilise le chevalier, au début de l'oeuvre, dans sa lutte contre le dragon écailleux ; nous avons déjà rencontré le personnage du Mercure -le fou de l'oeuvre selon Fulcanelli- qui nous rappelle l'un des Ripley's Scrowles :


FIGURE XX
(Ripley's Scrowle, Oxford, deuxième moitié du XVe siècle)

il a l'aspect de quelqu'un auquel une main étrangère aurait imprimé une torsion irréductible : ainsi apparaît-il littéralement contourné : il symbolise pour nous le temps des travaux propres à assurer l'accroissement et la multiplication (--> multiplex = contourné, à rapprocher de : torsadé = torqueo stamina). Effectivement, ce fou a sur son bâton un fil  totalement enroulé -que nous rapprocherions volontiers des quenouilles de fileuses- et le personnage suggère un irrésistible mouvement de rotation, de torsion ; il est au sens littéral du terme tordu et tourmenté. On aura soin de rapprocher de la FIGURE XX une autre image tirée du Théâtre de l'Astronomie terrestre, cité ailleurs et que nous reproduisons :


FIGURE XXI
(Théâtre de l'Astronomie Terrestre,
Hambourg, 1676)

La légende indique :

"L'image nous montre un vase semblable à un urinal, encerclé à sa base par un anneau de paille torsadée ; à l'intérieur sont Mercure, Mars et Saturne, couchés sur le dos, et un vieil homme est sur le point d'y jeter Vénus et Jupiter. Derrière le vieil homme, sur le rocher noir, se tiennent le Soleil et la Lune."

A quoi donc peut bien renvoyer cet aspect torsadé ? Victor Hugo -dont on n'a pas oublié l'Alchimiste de Notre-Dame de Paris- écrit dans les Misérables (III. Marius, 4. Les amis de l'ABC) que :

"Le Brutus qui tua César était amoureux d'une statue de petit garçon. Cette statue était du statuaire grec Strongylion, lequel avait aussi sculpté cette figure d'amazone appelée Belle-Jambe, Eucnemos, que Néron emportait avec lui dans ses voyages."

Et, cabalistiquement, il n'est pas difficile de faire le rapprochement entre buste et torse ; nous renvoyons donc le lecteur à ce que nous avons compris de l'Histoire Naturelle de Pline (1). C'est ici pour nous l'occasion de glisser ce commentaire que nous tirons aussi des Misérables :

"Un volcan éclaire, mais l'aube éclaire encore mieux."

Le lecteur sagace fera un rapprochement facile entre les pièces de ce rébus spirituel...Quant à l'épée torsadée, elle évoque un agent au pouvoir tranchant et dans le même temps, styptique, enserrant. Serait-elle identique au casque strié que porte le gnome de la cheminée de Terre-Neuve ? cf. note 40 ;
72. Cette clef que St Pierre tient dans sa main droite est celle qui ouvre l'Entrée du Palais Fermé du Roi de Philalèthe ; c'est celle dont parle Fulcanelli :

"Cette clef était donnée aux néophytes par la cérémonie du Cratère qui consacrait la première initiation dans les mystères du culte dionysiaque",


FIGURE XXII
(poêle alchimique de Winterthur)

car ce cratère n'est autre que cette coupe, ou vase sacré, ou urne funéraire (arcula, arca). Arca est là pour l'arche de Noë et Arcas est le fils de Jupiter et de Callisto en rapport avec l'ours et l'étoile pôlaire, outre qu'Arcas renvoie aussi à Mercure. Cette coupe est celle que l'on aperçoit dans l'une des images du poêle alchimique de winterthur ; des abeilles s'y dirigent et la coupe est virtuellement décrite par Fulcanelli, aux DM, I, p.381 quand il parle des :

"chercheurs qui ont, avec succès, surmonté les premiers obstacles et puisé l'eau vive de l'antique Fontaine, possèdent une clef capable d'ouvrir les portes du laboratoire hermétique"

D'autre part, la coupe, que l'on peut rapprocher de calix, peut par cabale phonétique renvoyer à calx : la chaux. La clef est aussi évoquée par Tripied, auteur anonyme du XIXe siècle quand il cite un passage de la Nature dévoilée :

"Cette eau corrosive est la clef principale de toute forteresse; aussi doit-on toujours avoir une bonne quantité d'esprits de vitriol et d'alun, parce qu'ils sont un humide minéral propre pour tous les astres rouges et blancs. Les anciens ont sagement et avec raison placé le salpêtre à côté du vitriol pour acuer le vitriol par le salpêtre, afin de pénétrer mieux les sujets minéraux, et ils ont tiré du salpêtré du vitriol, par la distillation, un menstrue universel pour le régime minéral. Les métaux y devenant volatils et passant ensuite en bonne partie avec lui par la distillation."

Voici l'avis d'E. Canseliet sur la clef qui ouvre les trésors (Deux Logis Alchimiques, p.286) :

"Exactement, la matière s'ouvre à l'issue d'un violent combat qui, du sentiment des auteurs, est la clef des « prisons métalliques ». Voilà pourquoi, sans doute, l'idée de clef, qu'éveille la racine grecque KLE reparaît phonétiquement dans les diverses traductions du mot massue."

73. Nous y verrions volontiers une allusion à « l'homme double igné » de Basile Valentin. Il doit être rapproché de l'Homme-Lion, titre du chapitre de l'un des caissons du château du Plessis-Bourré qu'E. Canseliet examine en ses Deux Logis, p.285. Voici son avis sur le cavalier :

"Elle [la cabale] est le symbole du métal mort qui fera jaillir l'eau, afin que la terre stérile devienne féconde, lemétal dont sont faites la lance ou bien l'épée du chevalier ou cabalier, voire la flèche du menaçant sagittaire ou de l'homme-cheval."


FIGURE XXIII
(l'Homme-Lion)

C'est une indication sur un sel d'étain ou sur un sel ammoniacal (1) qu'il est question ici. Une étude plus récente des textes nous laisse envisager une troisième solution qui, peut-être, représente la clef du symbolisme de Jupiter, arcane majeur de l'oeuvre (cf. notes 122 et 130).  Nous remarquons les cheveux au vent, une massue brandie de la main droite et la protection d'un bouclier de métal. Cette massue -que l'on va donc assimiler à l'épée de notre chevalier- a fait l'objet d'un ample commentaire de Fulcanelli (DM, I, p.267 et non p. 185 comme l'indique en note de bas de page E. Canseliet, Deux Logis, mais p. 285 ; là encore, il s'agit d'une coquille...) ;
74. Ce passage évoque l'icone qui inaugure le Mutus Liber où l'on voit un dormeur prêt à être réveillé au son de l'airain ;
75. c'est-à-dire les phylactères ; sait-on qu'un phylactère, en latin, phylacterium (amulette, préservatif) est également le nom donné à la plante artemisia (employée comme préservatif -mais pas au sens, bien sûr, où on l'entend de nos jours...il s'agissait d'une « préservation du mal » par les pouvoirs que l'on attribuait -faussement bien sûr- à cette plante). Cette allusion à Artémis permet de comprendre l’allusion au mythe de Diane en Tauride (Artémis) dont je rappelle qu’elle porte un flambeau et que son front est surmonté d’un croissant de Lune (Lune cornée). On aura garde d'oublier aussi qu'Artémis (Diane) est aussi la fille de Latone. E. Canseliet nous en parle dans ses Deux Logis Alchimiques dans le chapitre où il nous explique une partie du symbolisme de la porte alchimique de la villa Palombara :

"L'azoth et le Feu en blanchissant Latone, paraîtra Diane sans vêtement." ;

76. C'est une variante du « tournoiement du monde » et du Déluge illustré par Fulcanelli et Cyliani. C'est la vision du Miroir du monde (Speculum mundi) ;
77. La couleur blanche orangé correspond à une phase de début de l'oeuvre ainsi que la présence de l'épée en témoigne ; la couleur orangé rouge correspond à un stade plus tardif : la clef a déjà ouvert le Palais du Roi et le bain des astres va débuter ;
78. il s'agit des principes Soufre (mâle) et Mercure (féminin), respectivement équivalents du métal (Âme) et de l'écrin ou résine de l'or (minéral ou Corps) ;
79. La solution à cette devinette peut correspondre au « ciel terrestre » de Lavinus et Pontanus. Le Traité du ciel terrestre de Vinceslas Lavinius de Moravie (1612) semble avoir une certaine importance et Fulcanelli (DM, I, p.103) lorsqu’il évoque avec nostalgie l’ésotérisme égyptien renié et corrompu par la Renaissance, cite Séthon, Denys Zachaire, Paracelse et Lavinius. Cette importance est confirmée (DM, I, p.208) par l’examen de l’eau ignée au sein de laquelle se trouverait le soleil hermétique. Fulcanelli dit encore :

"Captez un rayon de soleil, condensez-le sous une forme substantielle, nourrissez de feu élémentaire ce feu spirituel corporifié, et vous posséderez le plus grand trésor de ce monde."

Il y a là, malgré les apparences d’un langage on ne peut plus ésotérique, des indications exceptionnelles qui se montreront évidentes en temps utile...A méditer ! p.438 (DM, I), le grand adepte écrit enfin :

"Vinceslas Lavinius de Moravie donne le secret de l’œuvre, en une quinzaine de lignes, dans l’Enigme du mercure philosophal que l’on trouve au Traité du Ciel terrestre."

Notons en passant à propos de ce « rayon de soleil » qu'E. Canseliet dans ses Deux Logis Alchimiques cite un passage qui évoque avec force celui de Fulcanelli au chapitre de l'Homme-Lion :

"Coupez un arbre haut et fier, Quand le soleil sera rayonnant : En l'entaille du premier copeau Verrez le rayon de soleil beau ; Et quand vous creusez l'entaille plus avant, Et le soleil partout se répand, Vous ne pouvez le rayon tuer, Blesser, ni prendre ni tenir."

Ce texte est tiré d'un manuscrit de la Bibliothèque Nationale (n° 273) et date du XIIIe siècle ;
80. Nous serons aidés en nous rapportant à l'Introduction de l'Alchimie d'E. Canseliet (Pauvert, 1978) où l'on relève p.63 :

"Et qu'on sache bien, en ce lieu, malgré toute l'invraisemblance, que les rayons ultra-violets abondent dans les nuits sereines d'une époque de l'année parfaitement définie, et qu'ils se fixent d'autant mieux, au sein du réceptacle idoine - de cette eau des sages qui révèle leur extrême réfrangibilité- que le firmament, calme et limpide, s'offre moins en obstacle au rôle de l'ionosphère. Quant à ce néologisme scientifique...faudrait-il accepter comme une simple coïncidence, qu'il ait été composé des deux vocables ionou (ionou) et syaira (sjera)...: sphère de la violette."

De ces mots sybillins, nous pouvons retenir qu'ils se rapportent à un corps violet qui paraît lumineux dans la nuit, dont la couleur est attestée par l'époque de l'année où fleurit la plante désignée, qui se rapporte à Jupiter et qui, enfin, a la propriété de couler (cado, cassito...). C'est nécessairement de la fluorite (spath fluor) qu'il est question ici. La couleur violet peut aussi se rapporter à certains schistes argileux ; il s'agit de roches finement cristallisées dans lesquelles on peut rencontrer des dérivés de l’aluminium, en particulier l’illite et la chlorite. On y retrouve aussi de la pyrite et de la magnétite. Leur coloration est variable, allant du noir, au vert (chlorite), et du rouge ou violet (pour les illites où du Fe est substitué à l’Al) ; leur coloration peut être enfin bigarrée lorsque plusieurs sels de fer sont présents. Il renvoie à un lieu élevé et à une couleur particulière du ciel (bleu-violet ou tirant vers le noir). De façon inattendue, le char a rapport avec la couleur violet : le char, en latin, se dit jugum, qui est aussi la constellation de la Balance, et le sommet d'une montagne (avec idée de hauteur, de cime -sans doute dans le cadre d'une victoire, cf. les Monts-joie de Fulcanelli- et idée aussi d’une couleur bleu foncé). La couleur bleu foncé habituellement associée au rémora évoque l’azur du sommet des montagnes (caerula). Ce symbolisme se retrouve dans la FIGURE XXIV, extraite du De Lapide Philosophorum de Lambsprinck :


FIGURE XXIV
(gravure n° 15, De lapide philosophorum)

légende :

"Le Père et le fils sont unis par les mains avec le conducteur. On doit sous-entendre ici le corps, l'Esprit et l'Ame."

texte :

"Le père, un vieillard est issu d'Israël, - Il n'a qu'un fils unique...- Un conducteur lui impose douleur sur douleur...- Le conducteur a parlé en ces termes au fils : - Je suis venu ici afin  de te conduire en tous lieux, - A l'extrême cime de la montagne la plus haute..." (in G. Ranque, la Pierre Philosophale, pp. 180-181).

L'extrême cime de la montagne représente une couleur bleu foncé (caerula, caeruleus), violet, qui n'est pas sans nous rappeler la couleur de la fève, noir bleuâtre ;
81. Est évoquée ici d'une part la transformation progressive du Lion vert en Lion rouge ; nous avons vu -cf. note 75- que les phylactères symbolisaient Artémis, c'est-à-dire Diane aux cornes lunaires, symbolisant le Lion vert (cf. la section sur la Lune) ; d'autre part ce « lion rouge et volant » marque bien la propriété qu'acquiert peu à peu le Mercure de se volatiliser, mais il s'agit ici de l'une des choix possibles -cf. la section sur le Mercure pour l'ensemble des possibilités de nature- par la voie sèche ;
82. Par premier agent, on peut entendre soit l'une des matières possibles (stibine, alun, un métal trivalent) ou peut-être davantage, l'un des agents qui permettent de fabriquer de la potasse (cf. la section sur la Pierre) ; mais Fulcanelli désigne comme principes de l'oeuvre le patient et l'agent, sans qu'il fasse référence forcément à un premier agent ;
83. Cf. note 72 ;
84. Il est clair que l'étude d'un texte comme les Figures Hiéroglyphiques ou l'Introïtus, sans étude préalable, correspond à peu près à la marche d'un aveugle qui ne se doute pas de la présence du  précipice qui s'ouvre devant lui. Ce danger que court l'étudiant non préparé a été illustré par Daniel Stolcius de Stolzenberg dans l'une des gravures de son Jardinet récréatif hermetico-spagyrique :


FIGURE XXV
(in Dyas Chymica Tripartita, J. Grasseus, 1625)

La figure de droite montre la chute de l'imprudent au sommet de l'échelle de sapience. E. Canseliet a repris cett image dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques (p.214) avec cette légende :

"On ne peut pas monter inconsidérément à l'arbre de la science, sans qu'on en ait reçu l'assentiment de Dieu et qu'on se soit assuré son aide toute-puissante. Le véritable philosophe, humble et patient, sollicite surtout la charité divine. Voilà pourquoi l'ange initiateur désigne, au néophyte, le sort d'un imprudent qui est monté tout seul, vers le soleil du monde." ;

85. Le dessin est précis puisqu'on voit jusqu'à la grille du fourneau, le matras et l'écuelle étant, ainsi qu'il convient, mis au-dessus de cette grille, afin de bénéficier de la température la plus élevée ;
86. On trouve dans l'Histoire Naturelle de Pline l'Ancien un long passage sur les aluns dont nous extrayons ceci :

"L'alun liquide a des propriétés astringentes, durcissantes et corrosives...Une espèce d'alun solide est appelée schiston par les Grecs : il se divise en sortes de filaments blanchâtres, d'où le nom de trichitis que certains ont préféré lui donner. il provient du minerai qui fournit aussi le cuivre -et que nous appelons chalcitis- : c'est une sorte d'exsudation de ce minerai coagulée en écume."

Une autre allusion à l'écume nous est donnée par un manuscrit du XVe siècle, le Donum Dei :

"L'autre, Meopus, est cassant et palpable, c'est pourquoi on l'appelle corps [le commentateur de ce passage lit "vif-argent" alors qu'une simple translation permet de lire SPUMEO, c'est-à-dire de l'écume d'argent qui n'est autre que de  l'oxyde de plomb ou litharge]..." (L'Alchimie Européenne du XIIIe au XVIIIe siècle, Herwig Buntz, in Alchimie. Histoire, Technologie, Pratique, Pierre Belfond, 1972)

E. Canseliet nous précise que la couleur de cette matière est noire, d’odeur cadavérique et a l’aspect d’une écume infecte, bulleuse et putride. On peut aussi interpréter cette écume -sur le plan chimique- comme celle qui se produit dans la fabrication de la potasse. Donc, deux possibilités : soit de l'alun, exsudation d'un minerai de cuivre, soit l'un des composants du Lion vert ;
87. Ce Lion vert, Fulcanelli nous en reparle dans ses Demeures philosophales (DM, I, p.243) :

"C’est la substance qui, au cours des sublimations, s’élève au-dessus de l’eau, qu’elle surnage comme une huile ; c’est l’Hypérion et le vitriol de Basile Valentin, le lion vert de Ripley...en un mot la véritable inconnue du grand problème."

Voila de précieuses informations. Sur le plan de l'équivalence chimique, cette substance pourrait avoir quelque rapport avec la potasse caustique (1) à l'état solide. Il est donc probable qu'il faille interpréter les commentaires de la note 86 en faveur de l'alun ;
88. Nous verrions là une référence aux expériences de sous-fusion utilisées dans les synthèses minéralogiques : ainsi, Fouqué et Michel Lévy ont montré qu'un certain nombre de matières analogues, en étant maintenus pendant longtemps à une température un peu inférieure à leur point de fusion, pouvaient se transformer en masses cristallines. Ce procédé fournit des espèces minérales comme le spinelle [aluminate de magnésium] et le grenat [silicate double de divers métaux]. Cette température de sous-fusion doit être maintenue pendant 24 à 48 heures. La matière prend alors un volume beaucoup plus considérable qu'à l'état vitreux ;
89. C'est le régime de Saturne de Philalèthe ; les matières sont dissoutes dans le fondant, la température est portée à 1300°C puis très lentement abaissée pendant plusieurs jours ; c'est alors que l'accrétion survient et que les cristaux commencent à apparaître ;
90. Cette course du soleil dans le zodiaque a été l'un des objets du Théâtre de l'Astronomie terrestre d'E. Kelly et a donné lieu à trois figures qui nous montrent cette « pousse » :

 

Près du Soleil une cruche verse des rayons blancs, ou des gouttes, dans un urinal. Sur la colline se tient un Phénix, mordant sa poitrine d'où tombe du sang goutte à goutte, ce dernier étant bu par son petit. Au-dessous du rocher, un cultivateur ensemence son champ (chapitre 9)

Un vieil homme se tient près du fourneau, un livre à la main.Un Soleil noir dans le vase. Derrière le fourneau se trouve un champ d'orge vert sortant de terre.Le Pavé sur lequel repose le fourneau est noir (chapitre 1


Un vieil homme se tient près du fourneau, les deux tours sont ouvertes, l'urinal change constamment de couleur; derrière le fourneau l'orge donne des épis (chapitre 11

FIGURES XXVI
(extraits du Théâtre de l'Astronomie terrestre, Hambourg, 1676)
91. C'est donc l'équivalent des images que nous trouvons chez Lambsprinck ; ces images ont été l'objet de commentaires et d'allégories représentant d'autres animaux (le coq et le renard, la rémore et la salamandre chez De Cyrano Bergerac, etc.) ;
92. Ces substances (le minéral et le métal) doivent en effet être dissous (ou « mortifiés ») avant que puisse se produire la cristallisation ;
93. Il s'agit du principe Soufre (à noter qu'on l'emploie habituellement au masculin : on dit donc chien du Corascène et chienne d'Arménie). Fulcanelli,Dans les DM, I, p. 322, revient sur ce chien, mieux appelé chien de Khorassan (pour : Khurasan, « lieu du soleil », région de l'est de l'Iran) :

"...le chien de Khorassan, ou soufre, tire son appellation du mot grec Korai, équivalent du corbeau [note : que les Latins nommaient le corbeau Phoebeius ales, l'oiseau d'Apollon ou du soleil], vocable qui servait encore à désigner un certain poisson noirâtre sur lequel, si nous en avions licence, nous pourrions dire de curieuses choses."

Ce poisson, c'est la chabot que nous avons déjà évoqué ; c'est par analogie la fève du gâteau des Rois. C'est le signe du début de l'empâtement progressif de l'eau mercurielle. Il s'agit donc du Soufre dont Fulcanelli nous parle, avant, p. 234, quand il évoque Nicolas de Valois -au sujet duquel il précise p. 324 qu'il fut pratiquement le seul, avec Quercetanus, : "[à révéler] l'épithète verbale du soufre, or ou soleil hermétique." ;
94. C'est la dissolution totale et radicale des corps, préludant à la réincrudation ;
95. Arnauld de La Chevalerie -puisqu'il est le probable auteur du traité- mélange ici les cartes : il parle des matières premières qui doivent être employées telles qu'elles sortent des gîtes miniers, c'est-à-dire sous leur premier état de sulfure ;
96. Il s'agit de la fange, ou mieux, du limon bourbeux : c'est une indication sur de l'argile dont la variété kaolin porte le principe au degré le plus haut ;
97. Cf. note 53 ;
98. Le Pont renvoie dans tous les cas au mythe de Cybèle qui symbolise l'athanor secret ; autour du Pont-Euxin gravitent plusieurs légendes, dont celle des Argonautes et la Toyson d'or ;
99. Le Mercure philosophique, réputé dissolvant universel, possède donc aussi la vertu opposée, celle de conjoindre après dissolution, les principes qui lui ont été offerts ;
100. Ce père qui doit mourir a été l'objet d'une riche iconographie : il s'agit donc des premières matières qui doivent être dissoutes avant de réaliser le Rebis (amalgame minéral-métal) ; ainsi, P. Bonus dans sa Pretiosa Margarita Novella décrit l'allégorie suivante :
 
 


FIGURE XXVII
(Margarita Preciosa Novella, Petrus Bonus, apud Aldi filis (Venecia), 1557)

Un roi se voit sollicité par son fils et cinq serviteurs de participer à son règne. Comme il ne répond pas, son fils le tue. Le fils recueille le sang du père dans ses habits. En voulant mettre son père au tombeau, il s'y précipite lui-même. Les ossements sont recueillis par un ange. Alors le roi ressuscite, sort du tombeau, couronne fils et serviteurs et les laisse participer à son règne ;
101. C'est la phase finale de la Grande Coction qui est ici envisagée ; nous l'avons analysé dans le rébus de l'église de St-Grégoire-sur-Vièvre ;
102. Il s'agit :
- du Mercure philosophique qui peut prendre différentes formes selon la voie envisagée ;
- de la Terre (alumine ou silice)
- du principe Soufre (métal trivalent : fer, magnésium, chrome)
103. C'est exactement l'inverse qu'il faut comprendre : la couleur orangé est celle que prend l'oxyde d'antimoine après qu'il a été attaqué (sous forme de sulfure, i.e. la stibine) par l'esprit de sel, libérant alors le gaz sulfhydrique qui sert à la synthèse du sulfure de potassium ; de là proviennent toutes ces relations à l'aurore, à l'étoile du matin (Vénus) ; la couleur noire apparaît plusieurs fois dans l'oeuvre, d'abord lors du grillage de la stibine, ensuite si l'on emploie du sulfure de fer au lieu du sulfure d'antimoine (la couleur noire signale la formation du sulfure de fer et impose l'arrêt du chauffage) ; le traitement de certains sels d'antimoine s'accompagne aussi d'une couleur noire, notamment l'obtention du sulfure d'antimoine artificiel qui correspond excatement à la réincrudation du régule d'antimoine ;
104. En suivant exactement ce conseil, on est conduit dans l'abîme que nous évoquions note 84 ;
105. Il s'agit d'une noirceur « philosophique » qui correspond à l'éclipse de Soleil dans le Théâtre de l'Astronomie terrestre : il s'agit de la dissolution des Corps dans le bain des astres, premier stade de la Grande Coction ;
106. La couleur bleuâtre appraît à un stade ultérieur et prélude à la réincrudation des Corps ; c'est celle qu'évoque Fulcanelli sous l'allégorie du rémora et du chabot ;
107. Il s'agit de la 2ème phase de la Grande coction ; cette seconde période, ou assation, est celle que Fulcanelli assimile à la phase sèche qui correspond au début de la cristallisation. J'ajouterai ici cette importante citation :

"Le commentateur anonyme  d'un ouvrage classique [La Lumière sortant par soy-mesme des Ténèbres (Paris, d'Houry, 1687)] dit à propos de cette opération, qui est véritablement le sceau du Grand oeuvre, que « le philosophe fait cuire à une chaleur douce et solaire, dans un seul vaisseau...» Albert Poisson donne la base  de 50° avec augmentation progressive  jusque vers 300°C. Philalèthe, dans ses Règles [Règles du Philalethe pour se conduire dans l'Oeuvre hermétique, dans Histoire de la Philosophie hermétique (Paris, Lenglet-Dufresnoy, Coustelier, 1742)] affirme que : « le degré de chaleur qui pourra tenir du plomb (327°C) ou de l'étain en fusion (232°C), et même encore plus fort...vous commencerez votre degré de chaleur propre pour le règne où la nature vous a laissé »..." ;

108. Il s'agit ici de la mise en terre qui nous rappelle l'une des Clefsattribuées à Basile Valentin ;
109. Les monts cimmériens (DM, I) constituent la chaîne de la Chersomène Tauride (en grec kimmaroi, peuple au nord du Pont et cimmerii = peuple environné de ténèbres ; où règne une profonde obscurité) ;
110. On a déjà vu ce type d'opération : il s'agit des deux sortes de distillations décrites par Djabir ; il admettait deux distillations ; l'une s'opérait à l'aide du feu -per ascensum- et c'était la volatilisation ; les vapeurs venaient se condenser dans l'alambic. La distillation per descensum était la deuxième distillation du même type où les liquides se séparaient des matières


FIGURE XXVIII
(distillation per descendum, Livre de la Sainte-Trinité Cgm. 598 f. 61 v.)

solides en passant, par voie d'écoulement, dans la partie inférieure du vaisseau. Quant à la distillation sans feu, elle consistait à séparer les liquides par le filtre : c'était donc une simple filtration ;
111. Ce passage se rapporte évidemment au Lion vert, la grande inconnue du problème ; Cette allégorie se rapporte aussi à la dissolution des deux principes dans le Mercure philosophique. Le Laiton ne doit pas nous abuser : pour les chimistes modernes, c’est un amalgame de cuivre et de zinc (métal inconnu au temps de Flamel) ; d’autres auteurs l’ont appelé l’airain. Fulcanelli (les Mystères, p.60) insiste sur l’équivalence hermétique du signe ank (pour croix ansée) avec l’emblème de Vénus ou Cypris, le cuivre vulgaire. Bernard le Trévisan parle aussi du « laton non net » dans son Verbum dimissum dans la phase où le compost est en putréfaction :

"Observez donc que quand notre Compôt commence à être abreuvé de notre Eau permanente, alors il est entièrement tourné en manière de Poix fondue, et devenu noir comme charbon; en cet état, il est appelé la Poix noire, le Sel brûlé, le Plomb fondu, le Laiton non net, la Magnésie et le Merle de Jean..."

On doit aussi rapprocher le Laiton du terme « Latone » employé par d’autres auteurs comme Maier et de son étymologie latine « orichalcum ou aurichalcum ». E. Canseliet (Deux logis alchimiques, p.107) semble attacher une importance toute particulière à cette phase et renvoie aux gravures de Théodore de Bry qui complètent l’Atalanta fugiens de M. Maier (1618). Il s’agit manifestement du début du second œuvre là où, précisément, le Laiton doit être « blanchi ». Ce laiton représente donc une substance qui nous renvoie au symbolisme du chêne. Les grands auteurs ont donc caché sous le symbole du chêne un point de l’art des plus importants. Dans les DM, II, p. 455, Fulcanelli nous dit encore qu’il s’agit d’un corps lépreux pouvant être pâle comme le laiton. Enfin, sous ce laiton, nous pensons qu'est voilé la figure de « l'homme double igné » de Basile Valentin ;
112. E. Canseliet, dans l'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, p. 249, nous dit que :

"Par ces affusions répétées...l'esprit s'unit aux portions pures du corps mercuriel, tandis que les parties grossières, hétérogènes et adustives se trouvent séparées. L'eau se joint au feu, le ciel à la terre...et cette alliance...trouve son expression dans la branchette d'olivier, qui est un emblème de paix, d'harmonie et de concorde. L'ensemble des opérations aboutissant à la blancheur par laquelle se termine le second oeuvre fit l'objet de l'un des douze travaux d'Hercule..."
 
 


FIGURE XXIX
(vingtième image de la Toyson d'or, illustration d'Andre le Sage)

Voyez une version plus étoffée de l'interprétation hermétique des Douze Travaux à la section Fontenay. Pour nous, ces laveures pourraient correspondre à la préparation de la crème de tartre ; les cristaux de tartre doivent être broyés puis portés à l'ébullition pendant plusieurs heures, cependant qu'on y ajoute de l'eau en quantité suffisante pour obtenir une dissolution complète (cf. la section sur les carbonates) ;
113. Ce blanchiment correspondrait ensuite à l'obtention du carbonate de potasse par réaction du salpêtre sur la crème de tartre (cf. la section sur la Pierre, figure I) ; il est de fait que le carbonate de potasse est une substance qui, pure, est d'un blanc absolu ; mais la couleur blanche constitue aussi, dans le 3ème oeuvre, l'épithète du régime de Jupiter, ou plutôt de la Lune, car Pernety pense qu'à Jupiter correspond une couleur grisâtre, intermédiaire entre le noir - Saturne - et le blanc ;
114. Nous avons très longuement discuté du chêne, en particulier dans notre commentaire de l'Introïtus, VI ; (cf. aussi 1,2,3). Cette allégorie nous renvoie à la note 17 ; le serpent de Mars (Arès, Arès) évoque directement le « Mercure » sortant de la stibine par l'attaque de l'esprit de sel ; on peut enfin faire remarquer que les tonneaux étaient autrefois faits en bois de chêne dont l'intérieur se recouvrait de tartre : c'est peut-être le meilleur indice sur la nature du Lion vert...(cf. aussi la note 28) ;
115. il s'agit des deux principes Soufre et Mercure (ici, le 1er Mercure ou Sel des Sages) ; l'allusion à la jeunesse est un clin d'oeil au « rajeunissement du roi », c'est-à-dire à la réanimation des corporifications (Les Mystères, p.129) ;
116. On trouve dans Les Mystères, p.140 , à propos du Mercure la note suivante :

" C’est l’unique matière dont nous avons besoin. En effet, cette eau sèche, quoique entièrement volatile, peut, si l’on découvre le moyen de la retenir longtemps au feu, devenir assez fixe pour résister au degré de chaleur qui aurait suffi à l’évaporer en totalité...son endurance au feu...lui font attribuer le renard ."

Autre énigme désespérante...Mais il suffit de lire les expériences d'Ebelmen pour avaoir une idée assez approchée de la nature de cette unique matière. Ailleurs, cette autre allusion -par citation de Georges Ripley-  à propos de la planche de l’Hôtel Lallemant (cf. supra).  Georges Ripley (mort en 1490) était un chanoine de Bridlington qui rassembla son savoir dans le Compound of Alchemy ou les Douze portes d’Alchimie (d’abord édité à Londres, en 1591, puis sous le titre Liber 12 Portatum (Cassel, 1649), traduit en français en 1979 (B. Biebel). Voici cette note :

"Il n’entre qu’un seul corps immonde dans notre magistère ; les Philosophes l’appellent communément Lion vert. C’est le milieu ou moyen pour joindre les teintures entre le soleil et la lune."

Il nous faut donc comprendre que les corps du soleil et de la lune doivent être conjoints. Cette conjonction ne peut se faire sans l’aide d’un milieu adéquat, qui est véritablement le moyen, i.e. le stratagème ou l’artifice dont parle ailleurs Fulcanelli (DM, I, pp. 382-385). Pour l’heure, nous apprendrons que le moyen ou milieu (dans le sens littéral de « ce qui sert pour arriver à une fin ») peut se traduire par via ou consilium ; via = passage, conduit, canal, moyen, procédé, méthode mais aussi chemin, voie, route ; consilium = réflexion, prudence, stratagème ; viator = messager, appariteur. L'acception de l'une des traductions de consilium « canal » jette de la lumière sur l'emploi du même mot par E. Canseliet à propos de l'examen du toit qui surplombe la porte alchimique de la villa Palombara ;
117. La matière première est appelée le «chaos des Sages » et figure sous les traits d’un vieillard ou est comparée à un dragon noir couvert d’écailles ou encore à un serpent venimeux ; mais nous avons déjà vu qu’il y a au moins trois « matières premières » dans l’œuvre : le Sel, ou semence métallique, dont à mon avis, le dragon écailleux constitue l’origine, le Mercure dont le vieillard constitue pour partie le symbole du dissolvant universel et enfin le Soufre qui correspond au métal qui doit être conjoint au Sel. Pour Philalèthe, le chaos des sages représente l'ensemble compost-dissolvant (cf. Introïtus, V) ;
118. Ce passage a rapport avec la Lune ; la Lune sombre, de couleur pourpre, doit renvoyer au Rebis philosophal. Cette Lune sombre doit avoir un rapport avec le caput mortuum ou corbeau ; en effet, Fulcanelli, dans Les Mystères, p.198 explique que :

"La mort du corps laisse apparaître une coloration bleu foncé ou noire...Tel est le signe et la première manifestation de la dissolution, de la séparation des éléments et de la génération future du soufre, principe colorant et fixe des métaux...Le corps mortifié, tombe en cendre noire ayant l'aspect du poussier de charbon..."

Par ailleurs, le corbeau est synonyme du laiton ; il y a donc ici une indication sur le dissolvant universel tel que nous l'avons évoqué dans les notes 112-113 ;
119. Anticipation du résultat du 3ème oeuvre : la pierre au rouge (cf. la section sur le rébus de l'église de St-Grégoire-en vièvre) ;
120. Nous aurions tendance à penser que sous ce terme d'Azoth se cache la potasse ou nitre (1,2,3), qui par sa combinaison avec la crème de tartre va former le carbonate de potasse ;  nous proposons l'explication suivante pour le terme d'AZOTH : il s'agit d'un mot dérivé de l'arabe alzawuk, qui a donné azoc ; assimilé au vin des Sages, c'est-à-dire non pas vraiment au premier Mercure mais plutôt au second Mercure qui contient le soufre corrompu [cf. Julius Ruska, Arabische Alchemisten]. Azoth n'a aucun lien avec ce qu'en ont rapporté certains commentateurs au sujet de l'alpha et de l'omega de l'oeuvre...  Par parenthèse, on notera que dans un célèbre manuscrit du XVe siècle, le Donum Dei, attribué à un franciscain alchimiste, on trouve ces tableaux de l'art dont nous extrayons ce qui suit :

"- En premier lieu se trouve en notre lion vers la vraie matière, et de quelle couleur elle est, et s'appelle adro ou azeth ou duenech

[j'ai déjà donné un commentaire de duenech que l'on trouve dans le Livre Secret attribué à Artephius ; on voit qu'ici azeth est associé à ce mot qui masque des substances intervenant dans la confection du feu secret]..."

Voyez par ailleurs ce que nous disons de Zethès dans la section sur l'Atalanta fugiens.

121. C'est l'autre partie du Lion vert ou dissolvant universel dont nous avons parlé supra (notes 112-113) qui est de la crème de tartre ; sans doute devons-nous ici méditer cette recommandation d'E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses textes classiques, au chapitre de l'Oeuf philosophique :

"...l'artiste de la voie sèche...[ne doit pas trop] pousser vers la pureté, le sel blanc qu'il extrait du tartre des tonneaux. Il convient, en effet, que sa crème de tartre contienne, encore et suffisamment, le carbonate de calcium, indispensable à la coquille."

122. Nous sommes sur la bonne voie puisque voici Apollon, fils de Léto ; dès qu'il apprit sa naissance, Zeus offrit à son fils une mitre d'or, une lyre et un char attelé de cygnes. Il fut nourri de nectar par la déesse Thémis ; parvenu à l'âge adulte, il tua le serpent Python. Nous n'avons pas besoin d'insister sur sa soeur jumelle, Artémis, identifiée à Diane. Cette partie du texte fait référence, à coup sûr, aux composés du dissolvant universel ;
123. C'est une évocation qui fait penser à celle que donne le pseudo-Artephius dans son Livre Secret; certains mots sont identiques, tels DUENECH et ETHELIA. DUENECH vaut pour ekduw ou ekdunw qui signifie : dépouiller de ses vêtements, ouvrir. Le terme RANDERIC se rapproche de ZANDARITH d'Artephius (qui signifie sans doute sandarakh). ETHELIA est peut-être AITHALES (aiqalh ou aeiqalhV, cendres) ; CAMBAR signifie kinnabariV ou cinabre ;
124. Nous le répétons, il s'agit là vraisemblablement d'une allégorie sur la préparation du carbonate de potasse par action conjuguée de crème de tartre et de salpêtre. Le carbonate de potasse peut être préparé en faisant détoner un mélange de une à deux parties de nitre et d'une partie de tartre brut ou de crème de tartre (bitartrate de potasse). Il faut remarquer aussi que lorsqu'on chauffe très fortement, il se produit une quantité très notable de cyanure de potassium, corps hautement toxique. Le carbonate de potasse était ainsi préparé autrefois et connu sous le nom de flux blanc. Il s'agit bien sûr d'une indication sur la couleur que l'on trouve toujours citée à ce stade de l'oeuvre (nous sommes au 2ème oeuvre). La préparation de la crème de tartre s'opère en pulvérisant le tartre que l'on fait bouillir pendant plusieurs heures avec une quantité d'eau suffisante pour le dissoudre ; on abandonne alors la liqueur au refroidissement : au bout de quelques jours, il se forme des cristaux, qu'on redissout dans l'eau bouillante et à laquelle on ajoute de l'argile et dunoir animal [charbon obtenu en calcinant des os en vase clos]. La dissolution est alors filtrée et donne en se refroidissant des cristaux très purs de bitartrate de potasse. Ce sel exige pour se dissoudre 240 parties d'eau à 10°C ou 15 parties d'eau bouillante. Il est décomposé par la chaleur en laissant un résidu formé de carbonate de potasse et de charbon, que l'on appelle flux noir. Voila la deuxième référence à la couleur qui précède le blanc dans l'odre chronologique ; voir aussi la section sur le Mercure ;
125. Il s'agit du Caput mortuum ; voici ce qu'en dit E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques :

"Maintenant, sans rien prendre à l'élément solide, de ce qui constitue sa richesse cachée, ignée et sulfureuse, il faut pourtant en extraire la saline et visqueuse humidité qui, tout d'abord, s'opposerait à sa calcination...L'opération est tout à fait réalisable par voie sèche, bien qu'elle reste tributaire du très puissant catalyseur dont l'artiste expérimenté dispose..." (p. 206)

et plus loin :

"L'épais magma, qui a été recueilli de l'industrieuse calcination du caput, a été calciné dans le têt à rotir et s'y est transformé en une poudre érugineuse, grasse [cette expression apparaît aussi dans la Toison d'Or, in Alchimie, p. 200] et peut-être isotope du colcotar..." (p.237)

Voyez à présent ce que nous savons de la préparation de la potasse à l'état solide : l'hydrate de potasse reste seul alors et fond en un liquide d'une consistance huileuse. S'il s'est formé un peu de carbonate de potasse pendant l'évaporation, ce carbonate, qui ne fond qu'à une température beaucoup plus élevée, nage à la surface de l'hydrate et forme une écume que l'on peut enlever avec une écumoire (a). On verse ensuite l'hydrate fondu sur une plaque de cuivre où il se fige immédiatement. On concasse la potasse en fragments et on la renferme dans des flacons bien bouchés ;
126. Voici la référence voilée aux deux couleurs que nous évoquions note 124 ;
127. La nature de ce sable reste mystérieuse ; s'agit-il de silice (Terre) ou de la préparation du carbonate de potasse ? il est en tout cas clairement indiqué qu'ôter la noirceur consiste tout simplement à pratiquer un blanchiment sur la matière et en aucun cas à pratiquer une « séparation » au sens où E. Canseliet donne souvent le sentiment de l'entendre ;
128. Nous avons déjà évoqué cette gravure, d'abord dans la section Alchimie (I) puis dans notre commentaire de l'Introïtus, V ; étudions encore une fois la 2ème figure de Lambsprinck :
 


FIGURE XXX

légende :

"putréfaction"

texte :

"...Qu’il y a dans la forêt une bête sauvage, toute environnée d’une couleur noire, Si quelqu’un lui coupe la tête, Alors elle rejette la noirceur et prend la couleur blanche la plus resplendissante...la noirceur est nommée tête de corbeau." (1)
Nous avons interprêté peut-être hâtivement cette gravure comme devant nécessairement se rapporter à l'extraction du Sel des Sages (c'est-à-dire à l'alumine de l'alun) ; il se peut fort bien qu'il s'agisse en fait d'une allégorie sur la purification du carbonate de potasse. Le problème est délicat à résoudre car E. Canseliet, dans les deux extraits que nous citons note 125, semble ne pas désigner la même substance : le colcotar sert à polir des miroirs ce que l'on réalise par un abrasif comme l'émeri qui est une variété ferrifère de corindon -d'où l'emploi du terme « isotope » par Canseliet en lieu et place de « synonyme, analogue » ; une autre allusion au Caput est donnée dans le même ouvrage (p. 258) complétée d'une citation des DM, II, p. 149 à propos du rémora mythologique qui consacre la naissance de Diane et d'Apollon dont nous venons de voir (note 120 - 122) qu'elle se rapporte nécessairement au dissolvant universel...E. Canseliet revient une dernière fois sur le Caput -de manière indirecte il est vrai- par une citation (p. 261) de Georges Aurach, alchimiste alsacien à qui nous devons les illustrations du Pretiosissimum Donum Dei :


FIGURE XXXI
(c. XVIIe siècle, d'après G. Aurach)

"La première, qui représente un lyon verd, contient la veritable matiere et faict cognoistre de quelle couleur elle est ; et on l'appelle Adrop ou Azoth, Atropum ou Duenech"

et Canseliet d'ajouter :

"Il est vrai que ce n'est pas le lion vert...qui constitue directement la partie la plus importante du vaisseau de nature, mais bien les deux sels qui en découlent, et dont l'un vient du caput mortuum, et l'autre, un peu plus tard, de la vitreuse provision, après qu'elle a livré...le bouton de retour."

Fulcanelli n'est pas plus explicite dans les Mystères et la solution du problème de la putréfaction semble ardue...Le lion vert ne sert évidemment à rien si les chaux métalliques ne lui sont pas conjointes : c'est ce que veut dire Canseliet quand ils parle des « sels qui en découlent ». Le 1er sel vient du Caput. Pour nous, il s'agit de la matière voilée sous l'opération de décapitation de la Gorgone. Le sel qui vient du Caput n'est autre que l'isotope du sel de Seignette, évoqué ailleurs. Quant à l'autre, la « vitreuse provision » évoque un vitriol qui tient en sa masse l'esprit universel - acide vitriloique des anciens chimistes - et le bouton de retour ou Soufre rouge.
129. Cette propriété de resserrement, de pouvoir astringent, est propre à l'un des deux vecteurs du feu secret et peut être rapprochée du chien de Corascène décrit par Artephius dans son Livre Secret et, selon E. Canseliet (Les Deux chiens in Deux Logis alchimiques) :

"le vocable Khorassan, du grec Korax, corbeau, évoque l'origine de cette âme métallique...extraite de la partie ténébreuse...[désignée]...par l'expression tête de corbeau."

Par ailleurs, l'explication de cette allégorie nous est fournie par Fulcanelli, dans Les Mystères, p.189,  quand il commente la ceinture que porte Saint-Christophe (planche XLII, de l'Hôtel Lallemant, Légende de saint Christophe) :

"La ceinture d'Offerus est piquée de lignes entre-croisées semblables à celles que présente la surface du dissolvant lorsqu'il a été canoniquement préparé...Et ce signe, les vieux auteurs l'ont appelé Sceau d'Hermès, Sel [Scel] des Sages...,la marque et l'empreunte du Tout-Puissant, sa signature, puis encore Etoile des Mages, Etoile polaire, etc..."

Ceinture en latin peut se traduire par cingulum (ceinture,baudrier, ventrière), zona (ceinture, constellation d'Orion) ; poursuivons : ventre peut se traduire par alvus (ventre, ceinture, excréments, déjections, ruche, coque de navire). Tous ces termes sont familiers à ceux qui ont jeté les yeux sur les textes classiques ou modernes : ils ont tous un rapport avec le vase de nature. Les « fèces » sont souvent citées par les Anciens et l'expression « crachat de Lune » est synonyme du dissolvant universel, cf. note 81 ;
130. Ces imbibitions réitérées correspondent précisément à l'ajout de lait de chaux dans du carbonate de potasse étendu d'eau : c'est la préparation de la potasse. On peut y voir symboliquement Thémis [lait de chaux] nourrissant Apollon [carbonate] ; il n'est pas sans intérêt de remarquer que Thémis est représentée avec une balance et une épée (les deux emblèmes de la Justice). C'est donc sous un jour singulièrement nouveau que nous conduit l'examen du texte attribué à N. Flamel ; Jupiter serait-il le symbole...de la chaux ? cela expliquerait l'insistance des grands auteurs sur cet arcane et particulièrement Basile Valentin, dans l'examen de la Clef VII... Cela résoudrait aussi le problème du


FIGURE XXXII
(B. Valentin, Practica, in : M. Maier, Triplus aureus, Francfort, 1618)

poids de nature puisque l'exacte préparation de la potasse dépend de l'entière transformation du carbonate de potasse en hydrate de potasse ; cette transformation dépend uniquement d'ajouts successifs de lait de chaux (cf. la section sur la Pierre) ; remarquons enfin que la terre rouge dont nous parlent plusieurs textes dans les opérations peut être le tartre rouge : ce sel que l'on désigne ordinairement par le nom de tartre se dépose sur les parois des tonneaux dont on le détache : il est naturellement mêlé à des impuretés qui se sont déposées en même temps ; et lorsqu'il s'est séparé du vin rouge (allusion à Bacchus, très présent chez les auteurs modernes), il retient beaucoup des parties colorantes du vin, d'où vient qu'on distingue celui-là sous le nom de tartre rouge.
131. Réappararition du chiffre sept qui est une référence directe à Apollon ; on peut y voir l'équivalence en terme d'opérations chimiques avec les ajouts de chaux, évalués à huit réitérations ou imbibitions ; Notez qu'il existait autrefois d'autres procédés de fabrication de la potasse : celui, notamment, où l'on calcinait des plantes herbacées ainsi que les feuilles et les brindilles des arbres. Les cendres étaient lessivées en les recouvrant d'eau dans des tonneaux qu'on avait remplis : on en faisait écouler l'eau après quelques heures, on y en versait de nouvelle, et l'on répétait l'opération jusqu'à ce que l'eau en sortît presque insipide : les dernières eaux étaient employées à des lessives nouvelles, comme dans la lessive des plâtras dont on retire le salpêtre : on faisait ensuite évaporer les eaux ; le résultat était noirâtre et charbonneux ; on l'appellait salin : le salin calciné dans un four, blanchissait et donnait une bonne potasse. Les plantes herbacées donnent à poids égal, après dessication, beaucoup plus de cendres que les plantes ligneuses. L'écorce en détient la plus petite quantité. De ce procédé, nous remarquons qu'il produit une substance d'abord noire [équivalent de la putréfaction initiale] puis une substance blanche [la potasse] ; l'interprétation des textes s'avère ainsi complexe du fait de l'intercalation de techniques différentes selon les âges ;
132. Il doit s'agir de chaux hydratée, i.e. du lait de chaux, symbolisé par Thémis ;
133. Mis pour CORJUFLE, à l'identique d'Artephius. c o r j u f l e = ou  c o r s u s t e selon les textes =  s'agirait-il de l'or par c r u s o s t e ? crusoV ? ;
134. Il ne s'agit donc pas encore, à proprement parler, du Mercure philosophique, qui est un mélange de deux composants ; la potasse, à en croire ce texte, serait le Mercure des philosophes ;
135. Le combat des deux natures serait donc celui que mènerait la crème de tartre et le nitre ; cela pourrait expliquer l'allusion à des vapeurs toxiques (DM, I, p.276) qu'évoquent Fulcanelli :

"Sachez aussi que notre rocher, -voilé sous la figure du dragon- laisse d’abord couler une onde obscure, puante et vénéneuse, dont la fumée, épaisse et volatile, est extrêmement toxique. Cette eau, qui  a pour symbole le corbeau, ne peut être lavée et blanchie que par le moyen du feu..."

On comprend l'importance du caractère toxique du gaz dégagé puisque lorsqu'on chauffe très fortement, il se produit une quantité très notable de cyanure de potassium, corps hautement toxique ; l'allusion aux corps dissous puis coagulés signifie que nous sommes bien avant le 3ème oeuvre, au stade de la fabrication du dissolvant ; mais le combat des deux natures, c'est peut-être, surtout, celui que mène les deux chiens contre le serpent Ouroboros, le même combat qui est raconté dans le Lapidaire Orphique, c'est-à-dire celui de l'agent et du patient au 3ème oeuvre. L'énigme est ardue à résoudre.
136. Cf. note 123 pour l'allusion aux dragons de Colchide, bien en accord avec notre interpétation du texte ;
137. Amalthée est une variante de Thémis ; elle provient de la légende selon laquelle, après avoir réchappé de son père Cronos, qui voulait le dévorer, Zeus fut allaité par une chèvre que l'on rapproche d'Amalthée. Il paraît que le nourrisson divin était déjà d'une telle vigueur qu'il cassa un jour l'une des
 


FIGURE XXXIII
(Amalthée, L. Lotto, Emblèmes ; marqueterie de F. Capodiferro, c. 1523)

cornes de l'animal dévoué. Il offrit cette corne aux nymphes et tel semble être l'une des origines mythiques de la corne d'abondance. Cette corne d'Amalthée est l'un des composés du dissolvant ou feu secret (nous l'avons évoquée dans l'Introïtus, I et dans le rébus de l'église de St-Grégoire-en-Vièvre au chapitre du cor, §j) ;
138. Ce fleuve a fait l'objet de multiples légendes ; il apparaît dans les douze travaux d'Hercule à qui il dispute Déjanire : vaincu par le héros dans un premier combat, Achéloos reparaît à la charge sous la forme d'un serpent énorme, puis, sur le point d'être étranglé, sous celle d'un taureau furieux ; il fut dompté cependant par Hercule qui lui cassa l'une de ses cornes, devenue l'emblème de la corne d'abondance (cf. supra note 137) ; selon les conseils de l'oracle de Dodone, on faisait toujours des sacrifices à ce fleuve vénéré ; ce changement de forme peut symboliser le passage à un état semi-liquide ;
139. Ce changement de couleurs semble le fait d'un changement de température qui fait affecter des couleurs diférentes par la « Pierre » qui pourrait être, ici, une variété d'opale ;
140. Est-ce une indication sur le Lion vert ou la couleur verte ? assurément, il s'agit d'une indication sur le renouveau de la nature, placée sous le règne de Vénus...Sur Aphrodite - à laquelle renvoie forcément Vénus - une allusion directe nous est donnée par E. Canseliet, dans la 2ème préface aux DM, I, p.24 :

"Retourné sur sa croix, le signe de la Terre devient celui de Vénus, de cette Aphrodite que les adeptes désignent, plus précisément comme étant leur sujet minéral de réalisation."

Fulcanelli nous en dit plus aux DM, II, p.197 :

"Mais pourquoi Aphrodite et Artémis dominent-elles le cuivre et l'argent, sujets de Vénus et de la Lune ?...Devons-nous accepter ces relations comme véritables..."

Nous avons passé ici le 2ème oeuvre et sommes à la veille du début de la Grande Coction. Reportez-vous ici à ce que nous écrivons sur le nitre dans le commentaire de l'Introïtus, VI ; nous serions prêt, en tout cas, à penser que sous Artémis est placé un des jeux mots les plus subtils qu'ait employés Fulcanelli : il n'est pas étranger à notre propos qu'Apollon et Artémis soient jumeaux et qu'ils soient enfants de Léto ; nous vous renvoyons au mythe de Zéthos (cf. note 120) ; en toute logique devons-nous donc voir un rapport -par cabale phonétique- entre Artémis et Thémis, fille d'Ouranos et de Gaïa, c'est-à-dire la Terre véritable ou calx (chaux)...Limojon de Saint-Didier dit-il vrai quand il nous assure -ainsi Fulcanelli le rapporte-il- que ce feu [secret] est de la nature de la chaux ?
141. Cette question de germe est des plus importantes ; nous l'avons abordée dans la section sur le Mercure ; elle est congénère de la question du ferment et de la fermentation philosophique. Ce problème a été abordé dans le commentaire du Résumé de l'histoire de la Matière de Chevreul, dans la section sur l'Idée alchimique ;
142. Nous avons trouvé les correspondances suivantes : le Corps est le Sel des Sages (terre de nature alumineuse ou siliceuse) ; l'Âme est le Soufre (une trace de métal trivalent : fer, chrome, magnésium, titane) ; l'Esprit est le Mercure, c'est-à-dire le Lion vert qui se transforme progressivement en Lion rouge dès le moment où l'accrétion (union radicale de l'Âme au Corps) débute (que l'on comprenne : le début de la cristallisation) ;
143. La traduction de ce passage n'est pas aisée en termes clairs ; l'ésotérisme l'emporte ici sur l'exotérisme : la terre noire qu'il faut blanchir peut correspondre à la potasse ; l'Âme, autre moitié divisée du Corps, correspond au principe Soufre et à la trace métallique qui assure la teinture radicale ; l'Esprit qui pénètre [dissout] les métaux est le Mercure ;
144. C'est le début du 3ème oeuvre ou Grande Coction ; les corps réemergent du compost et vont se réunir sous la forme d'une cristallisation progressive ; certains Artistes ont voilé ce processus par la fable de Latone qui accouche d'Apollon et de Diane sur Délos ;
145. Cette phrase, pour nous rappeler que les phénomènes divers, que nous envisageons, peuvent fort bien aussi être virtuels et que la blancheur peut signifier le début de la réapparition des corps après leur dissolution radicale dans le Mercure (i.e. le fondant) ;
146. Ces cheveus épars, nous en avons parlé ailleurs (cf. le rébus) ; l'Âme cherchant son Corps, c'est le métal [Soufre] à la recherche de l'écrin [Sel] qui en fera un pur rubis, un saphir, une topaze, etc. On trouve des allusions semblables dans le Lapidaire orphique ;
147. Nous sommes ici vers la fin de la Grande Coction ; ce roi couronné est le regulus qui a grandi et s'est peu à peu multiplié dans le compost ;
148. L'ange, en alchimie, intervient par tradition, au début de l'oeuvre dans la scène de l'Annonciation ; c'est à peu près ce que dit Philalèthe au chapitre « De l'Acier des Sages » (Introïtus, III) ; l'ange, c'est aussi l'un des symboles de l'âme. Nous en parlons dans deux sections : réincrudation et Atlas des Connaissances humaines, Chevreul ;
149. Le luth est un instrument à cordes pincées qui rappelle la lyre d'Orphée ; en latin, il se dit fides (il est assimilé à la lyre) et peut être rapproché de son homonyme fides (foi, confiance) ; en outre, phonétiquement, luth et lut (lutum = limon) sont proches ce qui explique que cet instrument soit souvent employé dans l'iconographie alchimique :

 
FIGURE XXXIV
(Oratoire et Laboratoire, gravure de Hans Vredemann de Vries,
correspondant à l'Amphitheatrum Sapientiae aeternae, H. Khunrath, Hanovre, 1609)

Ainsi sur cette gravure voyons-nous sur la table centrale un assortiment de luths, de balances, d'encrier (atramentum) et de plumes ;
150. Musette = utriculus, c'est-à-dire petit ventre ou petit calice ;
151. C'est la phase « sèche » de la Grande Coction : c'est le travail du Rebis où tout se passe de manière allégorique : la voie humide est la 1ère phase qui se manifeste par la disparition provisoire des éléments en cours de réincrudation : c'est, je pense, la véritable putréfaction. Vient enfin la voie sèche où les corps, en un phénomène de coagulation et d'accroissement, réapparaissent liés ;
152. Il s'agit des principes Soufre et Mercure ; on remarquera qu'ils sont dessinés « apaisés » et non comme souvent sous la forme d'animaux luttant à outrance (lion et aigle, coq et renard, rémora et salamandre, etc.) ; cela signale que nous sommes à un stade tardif dans la Coction hermétique ;
153. Voila qui ne laisse pas de nous rendre perplexe, car cette substance orangé-rouge ne peut être que le principe Soufre dont, ainsi qu'il est écrit, seule une petite quantité est nécessaire pour assurer la teinture radicale ; la teinte orangé-rouge symbolise aussi l'Aurore. Voyez la Toyson d'or sur le sujet ;
154. Allusion au Déluge (cf. note 38 de la section Alchimie (I)) ;
155. Le signe des Balances est une indication sur l'un des composants du feu secret probablement symbolisé, on l'a vu, par la déesse Thémis dont on trouve deux représentations au moins dans la Clef VII de Basile Valentin et le lut de Sapience de Michael Faust. Cette cernière gravure figure (p. 236) dans l'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques d'E. Canseliet ; elle est ainsi légendée :


FIGURE XXXV
 (« le Lut de Sapience », frontispice du Philaletha Illustrasta de Michael Faust)

"L'épée de Mars est celle par laquelle l'alchimiste apposera le sceau d'Hermès -sigillum Hermetis- sur son Grand Oeuvre. Cela aussi par le poids -pondere- dont la balance donne ici la même indication que le Livre muet du philosophe rochelois [Mutus Liber]."

On trouve souvent dans les allégories -nous l'avons déjà dit- des chars trainés par des chevaux. Le char, en latin, se dit jugum, qui est aussi la constellation de la Balance, et le sommet d'une montagne (avec idée de hauteur, de cime et idée aussi d’une couleur bleu foncé). C'est aussi une allusion au sujet qui nous paraît voilé sous la figure de Jupiter : Thémis (cf. notes 122 et 130) ;
156. Le pavot est l'attribut de Déméter. On notera à propos de Cybèle que son mythe est inséparable de celui d’Isis et de Cérès. Isis (= Démeter) renvoie à la Terre et, au vrai, à la matière première, Cérès représente la sève sortie de la terre, c’est-à-dire la première matière (= crescere = croître, grandir). Isis, Cérès et Cybèle constituent le triptyque de début de l’œuvre et comme le signale Fulcanelli (Les Mystères, p.81) :

"trois têtes sous le même voile."
157. Cf. note 72 ; Saint Pierre est cité par Fulcanelli (Les Mystères, p. 165) quand il évoque la naissance de la première pierre :

"Car c'est lui, le premier Apôtre, qui détient les deux clefs entrecroisées de la solution et de la coagulation ; c'est lui qui est le symbole de la pierre volatile que le feu rend fixe et dense en la précipitant. Saint-Pierre, nul ne l'ignore, fut crucifié la tête en bas..."

158. Ce passage est entièrement ésotérique ; dans le Mutus Liber, l'une des dernières planches reprend la même idée.
159. C'est une allusion à l'abaissement très progressif de la température qui est nécessaire. L'importance toute spéciale du régime de température -à ce stade- se rapproche beaucoup de la coction linéaire sur laquelle insiste Fulcanelli. Pour lui, par exemple, elle expliquerait la barre horizontale du 4 dans l'écusson de la cheminée alchimique du château de Fontenay-Le-Comte, la petite barre verticale à droite étant la signature du creuset. En principe, on devrait par analogie rapprocher ce régime de celui de Saturne, évoqué par Philalèthe ;
160. Dans les DM, II, p.73, l'examen du caisson 7 de la deuxième série du


FIGURE XXXVI

château de Dampierre-sur-Boutonne met en garde les inconstants contre des débordements du feu. On lit sur le phylactère : .SIC.PERIT.INCO(N)STANS. Fulcanelli veut ici signifier que l'abaissement de la température est un accident préjudiciable à la marche de l'opération mais qu'un excès de feu gâche tout ; les Adeptes appellent cela « brûler les fleurs » ;
161. Cf. note 88 ;
162. Cette grenade - roia - renvoie à Aphrodite qui est le symbole du sujet des Sages compris en tant que 1er Mercure, c'est-à-dire en tant que Chaos original. Ses pouvoirs sont immenses : entre autres, elle fertilise les champs et protège les mariages. Mais son pouvoir peut aussi s'inverser et elle devient alors une déesse fatale dont la ceinture magique donne à celui qui la ceint un étrange pouvoir de désir perpétuel ; parmi les oiseaux qui trainent son char, on trouve le cygne ou la colombe, emblème de la fidélité conjugale ;
163. Il est possible que cette couleur purpurine renvoie à celle de la pierre philosophale : certaines variétés de rubis ont cette couleur de même que l'améthyste orientale ; l'opale aussi : en Orient, l'opale passe pour être une « ancre d'espérance », qui porte en elle les vertus de toutes les pierres précieuses. Pline l'Ancien, dans son Histoire Naturelle écrit :

" En elle, luit la douce flamme de l'escarboucle, la pourpre brillante de l'améthyste, le splendide vert marin de l'émeraude, le jaune d'or de la topaze, le bleu profond du saphir et ainsi, toutes les couleurs y chatoient en une incomparable mosaïque."

164. allusion au phénomène d'astérisme lorsque la pierre est taillée en cabochon ; le rubis était considéré dans l'Antiquité comme le symbole du bonheur et il est devenu la pierre des amoureux qui énivre sans contact. Il paraît que c'est aussi l'oeil unique et rougeoyant que portent au milieu du front dragons et vouivres ; on l'appelle alors l'escarboucle. Le saphir est la pierre céleste par excellence : il reproduit toute la symbolique de l'azur ; en particulier la méditation sur cette pierre amène l'âme à la contemplation des cieux (MARA ; voyez l'allusion à Maranatha ;cf note 20 ). Le saphir est la pierre de l'espérance ; la légende veut qu'il préserve de la pauvreté, protège de la colère des grands et dissipe les humeurs. L'améthyste est une pierre de tempérance qui garde de toute ivresse. Ce serait la raison pour laquelle les Evèques la portent. On dit aussi qu'elle est le symbole de l'humilité parce qu'elle est de la couleur de la violette. Envisagées sous l'angle de la symbolique chrétienne, voici les correspondances entre les gemmes orientales et les Apôtres : à Saint-Pierre, le rubis (et le grenat) ; à Saint-Paul, le saphir ; à Saint-Matthieu, la topaze ; à Saint-Thomas, l'agate et à Saint-Jean, l'émeraude. Envisagées sous la symbolique astrologique, voici les correspondances : au Soleil, le rubis, la topaze ; à la Lune, l'opale, l'aigue-marine ; à Mars, l'améthyste, l'hématite (ou sanguine) ; à Mercure, la marcassite, l'oeil-de-chat (variété de quartz coloré) ; à Jupiter, le saphir foncé ; à Vénus, le saphir clair, le jais, l'agate ; à Saturne, le lapis-lazuli, l'onyx. Certes, les alchimistes anciens n'ont pas pu réaliser toutes ces pierres et nous avons vu que l'alchimie a progressé dans le temps (cf. le Mercure) ; en étant pessimiste, on peut penser que les alchimistes ont pu réaliser des spinelles ou du péridot ; les alchimistes modernes ont pu réaliser la synthèse du rubis -nous le croyons assuré pour Fulcanelli.