Les pierres précieuse au XVIIIe siècle





Introduction

Nous donnons ici un extrait de l'Histoire naturelle des minéraux par M. le Comte de Buffon, Georges-Louis Leclerc - 1707-1788 [édition de Leiden : Reprod. de l'éd. de Paris : Impr. royale, 1783] du comte de Buffon qui permettra au lecteur d'avoir une idée de la manière dont étaient évoquées les gemmes précieuses à cette époque. Les cinq volumes de l'Histoire Naturelle des Minéraux, complétés par un Traité de l'aimant, vont paraître de 1783 à1788. Le plan général de l'ouvrage, du moins dans ses grandes lignes, s'inspire de l'histoire des roches, telle que Buffon l'a posée :

« Comme l'ordre de nos idées doit être ici le même que celui de la succession des temps, et que le temps ne peut nous être représenté que par [...] la succession des opérations de la Nature, nous la considérerons d'abord dans les grandes masses qui sont les résultats de ses premiers et plus grands travaux sur le Globe terrestre .»


FIGURE I

Buffon commence donc par les « verres primitifs », passe ensuite aux calcaires et aux roches d'origine organique, puis aux matières volcaniques, avant d'arriver aux métaux et d'entrer dans la série inépuisable des minéraux où les matières fondamentales sont mêlées. Il est impossible d'entrer ici dans le détail infini de ces articles, près de cent cinquante, où Buffon risque de se perdre encore plus sûrement que dans les oiseaux. Il n'est pas seul, et est très aidé en particulier par Faujas de Saint-Fond (1741-1819), qui avait abandonné une carrière d'avocat pour devenir minéralogiste et géologue. Faujas publia en 1778 ses Recherches sur les volcans éteints du Vivarais et du Velay, où il établit, presque en même temps que Desmarest, dont nous reparlerons, l'origine volcanique du basalte, et c'est peut-être à lui que Buffon doit son intérêt pour les roches qui ont « subi une deuxième action du feu ». Il le cite longuement à l'article « Basalte ». L'ensemble représentait tout de même un travail énorme et fastidieux, et l'on admire que la passion de Buffon pour ses « chers minéraux » l'ait soutenue pendant tout le temps de la rédaction. Buffon s'explique très précisément sur les caractères qu'il utilise pour définir et distinguer les minéraux: degré de « fusibilité », calcination ou non avant fusion, effervescence ou non avec les acides, capacité d'« étinceler ou faire feu contre l'acier trempé », ce qui indique la dureté du corps, texture intérieure et, enfin, « les couleurs qui démontrent la présence de parties métalliques ». Rien de tout cela n'est nouveau, mais beaucoup de ces caractères distinctifs sont encore utilisés aujourd'hui. [extrait de : Buffon, Jacques Roger, Fayard, 1989]

I. Biographie de Buffon [extrait de http://www.infoscience.fr/histoire/portrait/buffon.html]

Aîné de cinq enfants, George-Louis Leclerc est né à Montbard, en 1707. Son père, propriétaire des ruines du château des Ducs de Bourgogne, siège au Parlement de Bourgogne, à Dijon. Enfant méditatif – Buffon n’aura plus tard de cesse de mettre en avant ce trait de caractère – il se plonge dans l’étude des mathématiques et de la géométrie sans doute pour rompre avec la tradition familiale. C’est grâce à aux relations étroites qui existent alors entre les familles des parlementaires que Buffon entre à l’Académie de Dijon, un haut lieu de la vie intellectuelle de la ville dirigé par Jean Bouhier, président du Parlement. Il y rencontre les fils des magistrats et s’y fait de solides amitiés. Studieux, Buffon n’est pourtant pas un élève brillant. Ses connaissances en mathématiques ne suffisent pas à compenser ses lacunes en lettres. Il s’inscrit par la suite, à la demande de son père, à la nouvelle Faculté de droit de Dijon. Mais le droit l’ennuie et il préfère se pencher sur les mathématiques. Sans avoir jamais lu Newton, il découvre seul la formule du binôme du célèbre savant anglais. Malgré ce succès, George-Louis se rend vite compte qu’il ne possède pas l’esprit nécessaire à une grande carrière dans les mathématiques et il commence à s’intéresser aux sciences naturelles. En 1726, il obtient son diplôme de droit. Son père lui permet alors de s’inscrire à la faculté de médecine où on enseigne une grande part de botanique et de zoologie. A l ‘école de médecine d’Angers, il fait la connaissance de Berthelot du Paty, passionné de botanique. Les deux jeunes hommes se lancent dès lors dans de longues randonnées afin d’étudier les plantes.

En 1732, après avoir voyagé durant un an en Italie, Buffon s’installe à Paris. A vingt-cinq ans, le jeune homme découvre la capitale et commence à fréquenter les cercles scientifiques. Il fait notamment la rencontre de plusieurs savants dont quelques-uns sont membres de l'Académie des sciences. Se prenant d’amitié pour Voltaire, il est rapidement introduit dans plusieurs salons prestigieux. Mais Buffon sait qu’il lui est indispensable d’entrer à l’Académie des sciences pour réellement lancer sa carrière. Ses connaissances en sciences naturelles étant trop faibles, il rédige un mémoire sur le calcul des probabilités qui retient l’attention des commissaires de l’Académie et il est élu membre en 1734, à vingt-sept ans.


FIGURE II

Les terres familiales lui offrent alors le matériel expérimental nécessaire aux recherches en sylviculture qu’il entreprend. C’est également à cette période qu’il traduit et publie l’ouvrage du naturaliste anglais La statique des végétaux dans lequel la transpiration des plantes est présentée comme un phénomène capital de la physiologie végétale. Avec Sylva, de John Evelyn, l’ouvrage constitue la première formation de naturaliste de Buffon.
En arpentant les bois afin de mener ses recherches, il découvre la vie animale. Mais cet intérêt nouveau pour la zoologie ne l’empêche pas de réaliser plusieurs rapports sur des mémoires de mathématiques pour le compte de l’Académie. Durant l’année 1737, il est souvent consulté par Mme du Châtelet qui tente de traduire les Principia de Newton. Ayant souvent lu l’ouvrage en Anglais, il passe de nombreuses heures à discuter de ce sujet avec elle et son ami Voltaire. En 1739, il présente à l’Académie deux mémoires où il expose les résultats de ses expériences en sylviculture et se voit offrir une place dans la section de botanique. En juillet de la même année, il obtient le poste d’intendant du Jardin du roi, en remplacement de Charles du Fay. Il conçoit rapidement de nombreux projets de réaménagement et d’extension du jardin et s’attachera pendant les dix années à venir à donner au lieu ses lettres de noblesse.

En 1746, Buffon travaille à un traité sur la génération qu'il incorporera plus tard aux premiers volumes de l’Histoire naturelle. Cet ouvrage, dont le premier volume parait à la fin de l’année 1749, constitue la grande œuvre de Buffon. Il comptera trente-six volumes, publiés de son vivant. Buffon y aborde l’origine du système solaire, la formation de la Terre, la fossilisation, les faunes et les flores anciennes. Cinq volumes sont consacrés aux minéraux et Buffon esquisse une théorie de l’évolution du monde vivant. Mais son ouvrage comporte de nombreuses erreurs. Pour lui, la mer recouvrait autrefois la totalité de la surface de la planète, a déposé des coquilles et des sédiments en couches successives et a sculpté les montagnes. Le problème vient du fait que Buffon base sa théorie sur l’observation de phénomènes ordinaires. Il prête ainsi au globe une évolution continue, en excluant les cataclysmes qui l’ont dessiné dans les premiers temps de son existence. De même, il explique la formation des planètes par la collision entre le soleil et des comètes.
Les affirmations gratuites sont légions dans son ouvrage et il va rapidement essuyer de nombreuses critiques. Les dévots de la Sorbonne engagent une véritable offensive contre les premiers volumes de l’Histoire naturelle. Ils veulent purement et simplement la mise à l’index de l’ouvrage car il contredit en tout la Genèse. Occupant un poste important et jouissant de l’appui de Mme de Pompadour, Buffon écarte facilement les attaques des ecclésiastiques. Mais il ne tarde pas à subir celles de ses confrères. On lui reproche avant tout de traiter de matières scientifiques dans lesquelles il n’a pas de réelle autorité. C’est de Réaumur, l’un des savants les plus célèbres du moment, que viennent la plupart des critiques. Les deux hommes ne s’entendent pas et Réaumur, farouche opposant au concept de la génération spontanée, ne peut accepter les inclinations de Buffon en sa faveur.


FIGURE III
(Buffon par Carmontelle, 1769, musée Condé, Chantilly)

Si les théories de Buffon sur la génération et sur l’histoire de la Terre sont inexactes, son Histoire de l’homme fait de lui le père de l’anthropologie. Considéré jusque-là comme un individu, l’homme apparaît dans les écrits de Buffon en tant que représentant d’une espèce dont l’unité prévaut sur les différences que l’on observe d’un bout à l’autre du globe. Anthropologue, Buffon est également zoologiste. La majeure partie de l’Histoire naturelle dresse en effet un tableau exhaustif de la vie animale. Mais sa classification des animaux est basée sur la nature de leurs rapports avec l’homme.

En 1788, la santé de Buffon décline rapidement. Il a passé les dernières années de sa vie entre le Jardin, l’Académie des sciences, l’Académie française (il a été élu en 1753) et sa demeure de Montbard. Le 15 avril, il meurt à Paris d'une pyélonéphrite, faisant suite à des lithiases rénales chroniques. Son corps sera  autopsié et ses reliques léguées à plusieurs de ses connaissances.

Si Buffon n’a pas réellement été un véritable savant, il n’en fut pas moins un formidable vulgarisateur et son Histoire naturelle constitue un monument sans précédent en matière de diffusion du savoir scientifique.
 

Oeuvres

Histoire naturelle (1749-1788) - Essai d’arithmétique morale (1777) - Réflexion sur la loi d’attraction (1748) - Les époques de la Terre (1779)


FIGURE IV
(corindon, Inde)


II. LES PIERRES PRECIEUSES

Les caractères par lesquels on doit distinguer les vraies pierres précieuses de toutes les autres pierres transparentes, font la densité, la dureté, l'infusibilité, !'homogénéité & la combustibilité elles n'ont qu'une simple réfraction, tandis que toutes les autres sans aucune exception, ont au moins une double réfraction, & quelquefois une triple, quadruple. Ces pierres précieuses sont en très petit nombre, elles sont spécifiquement plus pesantes, plus homogènes & beaucoup plus dures que tous les cristaux & les Spaths ; leur réfraction simple démontre qu'elles ne sont composées que d'une seule substance d'égale densité dans toutes les parties, au lieu que les cristaux & tous les autres extraits des verres primitifs & des matières calcaires, pures ou mélangées, ayant une double réfraction, sont évidemment compofées de lames ou couches alternatives de différente densité : nous avons donc exclu du nombre des pierres précieuses les améthystes, les topazes de Saxe & du Brésil, les émeraudes & péridots qu'on a jusqu'ici, regardés comme telles , parce que l'on ignoroit la différence de leur origine & de leurs propriétés. Nous avons démontré que toutes ces pierres ne font que des cristaux & des produits des verres primitifs dont elles conservent les propriétés essentielles : les vraies pierres précieuses telles que le diamant, le rubis, la topaze & le saphir d'Orient n'ayant qu'une seule réfraction, sont évidemment homogènes dans toutes leurs parties, & en même temps elles sont beaucoup plus dures & plus denses que toutes ces pierres qui tirent leur origine des matières vitreuses.

On savoit que le diamant est de toutes les matières transparentes celle dont la réfraction est la plus forte, & M. l'abbé Rochon que j'ai déjà eu occasion de citer avec éloge, a observé qu'il en est de même des rubis, de la topaze & du saphir d'Orient; ces pierres, quoique plus denses que le diamant, sont néanmoins également homogènes, puisqu'elles ne donnent qu'une simple réfraction : d'après ces caractères qu'on n'avoit pas saisis, quoique très-essentiels, & mettant pour un moment le diamant à part, nous nous croyons fondés à réduire les vraies pierres précieuses aux variétés suivantes ; savoir, le rubis proprement dit; le rubis-balais, le rubis spinelle, la vermeille, la topaze , le saphir et le gyrasol : ces pierres sont les seules qui n'offrent qu'une simple réfraction ; le balais n'est qu'un rubis d'un rouge plus clair, & le spinelle un rubis d'un rouge plus foncé : la vermeille n'est aussi qu'un rubis dont le rouge est mêlé d'orangé, & le gyrasol un saphir dont la transparence est nébuleuse, & la couleur bleue teinte d'une nuance de rouge ; ainsi les rubis, topazes & saphirs n'ayant qu'une simple réfraction, & étant en même temps d'une d'une densité beaucoup plus grande que les extraits des verres primitifs, on doit les séparer des matières transparentes vitreuses, & leur donner une toute autre origine.
Et quoique le grenat & l'hyacinthe approchent des pierres précieuses par leur densité, nous n'avons pas cru devoir les admettre dans leur nombre, parce que ces pierres sont fusibles, & qu'elles ont une double réfraction assez sensible pour démontrer que leur substance n'est point homogène, & qu'elles sont composées de deux matières d'une densité différente ; leur substance paroît aussi être mêlée de parties métalliques : on pourra me dire que les rubis, topazes, saphirs, & même les diamants colorés ne sont teints, comme le grenat & l'hyacinthe, que par les parties métalliques qui sont entrées dans leur composition ; mais nous avons déjà démontré que ces molécules métalliques qui colorent les cristaux & autres pierres transparentes, sont en si petite quantité que la densité de ces pierres n'en est point augmentée : il en est de même des diamants de couleur, leur densité est la même que celle des diamants blancs ; & ce qui prouve que dans les hyacinthes & les grenats, les parties hétérogènes & métalliques sont en bien plus grande quantité que dans ces pierres précieuses, c'est qu'ils donnent une double réfraction : ces pierres sont donc réellement composées de deux matières de densité différente, & elles auront reçu non seulement leur teinture comme les autres pierres de couleur, mais aussi leur densité & leur double réfraction par le mélange d'une grande quantité de particules métalliques. Nos pierres précieuses blanches ou colorées n'ont au contraire qu'une seule réfraction, preuve évidente que la couleur n'altère pas sensiblement la simplicité de leur cadence ; la substance de ces pierres est homogène dans toutes les parties, elle n'est pas composée de couches alternatives de matière plus ou moins dense, comme celle des autres pierres transparentes, qui toutes donnent une double réfraction.


FIGURE V
(hyacinthe)

La densité de l'hyacinthe, quoique moindre que celle du grenat, surpasse encore la densité du diamant ; on pourrait donc mettre l'hyacinthe au rang des pierres précieuses, si sa réfraction étoit simple & aussi forte que celle de ces pierres ; mais elle est double & faible, & d'ailleurs sa couleur n'est pas franche, ainsi ces imperfections indiquent assez que son essence n'est pas pure ; on doit observer aussi que l'hyacinthe ne brille qu'à sa surface & par la réflexion de la lumière, tandis que les vraies pierres précieuses brillent encore plus par la réfraction intérieure que par le reflet extérieur de la lumière ; en général, dès que les pierres sont nuageuses & même chatoyantes, leurs reflets de couleurs ne sont pas purs, & l'intensité de leur lumière réfléchie ou réfractée est toujours faible, parce qu'elle est plutôt dispersée que rassemblée.
On peut donc assurer que le premier caractère des vraies pierres précieuses, est la simplicité de leur essence ou l'homogénéité de leur substance qui le démontre par leur réfraction toujours simple, & que les deux autres caractères qu'on doit réunir en premier, sont leur denfité & leur dureté beaucoup plus grandes que celles d'aucun des verres ou matières vitreuses produites par la Nature : on ne peut donc pas soutenir que ces pierres précieuses tirent leur origine, comme les cristaux, de la décomposition de ces verres primitifs, ni qu'elles en soient des extraits ; & certainement elles proviennent encore moins de la décomposition des spaths calcaires dont la densité est à peu près la même que celle des verres primitifs, & qui d'ailleurs se réduisent en chaux, au lieu de se fondre ou de brûler; ces pierres précieuses ne peuvent de même provenir de la décomposition des spaths fluors dont la pesanteur spécifique est à peu près égale à celle des schorls, & je ne vois dans la Nature que les spaths pesants dont la densité puisse se comparer à celle des pierres précieuses ; la plus dense de toutes est le rubis d'Orient, dont la pefanteur spécifique est de 42833 ; & celle du spath pesant, appelé pierre de Bologne, est de 44409; celle du spath pesant octaèdre, est de 44712. On doit donc croire que les pierres précieuses ont quelque rapport d'origine avec ces spaths pesants, d'autant mieux qu'elles s'imbibent de lumière & qu'elles la conservent pendant quelque temps comme les spaths pesants ; mais ce qui démontre invinciblement que ni les verres primitifs, ni les substances calcaires, ni les spaths fluors, ni même les spaths pesants n'ont produit les pierres précieuses, c'est que toutes ces matières se trouvent à peu près également dans toutes les régions du globe ; tandis que les diamants & les pierres précieuses ne se rencontrent que dans les climats les plus chauds, preuve certaine que de quelque matière qu'elles tirent leur origine, cet excès de chaleur est nécessaire à leur production.

Mais la chaleur réelle de chaque climat est composée de la chaleur propre du globe & de l'accession de la chaleur envoyée par le soleil ; l'une & l'autre sont plus grandes entre les tropiques que dans les zones tempérées & froides : la chaleur propre du globe y est plus forte, parce que le globe étant plus épais à l'équateur qu'aux pôles, cette partie de la terre a conservé plus de chaleur, puisque la déperdition de cette chaleur propre du globe s'est faite, comme celle de tous les autres corps chauds en raison inverse de leur épaisseur. D'autre part, la chaleur qui arrive du soleil avec la lumière, est, comme l'on sait, considérablement plus grande sous cette zone torride que dans tous les autres climats ; & c'est de la somme de ces deux chaleurs toujours réunies, qu'est composée la chaleur locale de chaque région - les terres sous l'équateur jusqu'aux deux tropiques, souffrent par ces deux causes un excès de chaleur qui influe non seulement sur la nature des animaux, des végétaux & de tous les êtres organisés, mais agit même sur les matières brutes, particulièrement sur la terre végétale qui est la couche la plus extérieure du globe ; aussi les diamants, rubis, topazes & saphirs ne se trouvent qu'à la surface ou à de très petites profondeurs dans le terrain de ces climats très chauds : il ne s'en rencontre dans aucune autre région de la terre. Le seul exemple contraire à cette exclusion générale, est le saphir du Puy-en-Velai, qui est spécifiquement aussi & même un peu plus pesant que le saphir d'Orient [la pesanteur spécifrque du saphir d'Orient bleu, est de 39941 ; du saphir d'Orient blanc, de 39911 ; & la pesanteur fpécifique du saphir du Puy, est de 40769] : & qui prend, dit-on, un aussi beau poli ; mais j'ignore s'il n'a de même qu'une simple réfraction, & par conséquent si l'on doit l'admettre au rang des vraies pierres précieuses, dont la plus brillante propriété est de réfracter puissamment la lumière & d'en offrir les couleurs dans toute leur intensité ; la double réfraction décolore les objets & diminue par conséquent plus ou moins cette intensité dans les couleurs, & dès lors toutes les matières transparentes qui donnent une double réfraction, ne peuvent avoir autant d'éclat que les pierres précieuses dont la substance ainsi que la réfraction sont simples.
Car il faut distinguer dans la lumière réfractée par les corps transparents, deux effets différents, celui de la réfraction & celui de la dispersion de cette même lumière ; ces deux effets ne suivent pas la même loi, & paraissent même être en raison inverse l'un à l'autre : car sa plus petite réfraction se trouve accompagnée de la plus grande dispersion , tandis que la plus grande réfraction ne donne que la plus petite dispersion. Le jeu des couleurs qui provient de cette dispersion de la lumière est plus varié dans les stras, verres de plomb ou d'antimoine, que dans le diamant; mais ces couleurs des stras n'ont que très peu d'intensité en comparaison de celles qui sont produites par la réfraction du diamant.
La puissance réfractive est beaucoup plus grande dans le diamant que dans aucun autre corps transparent : avec des prismes dont l'angle est de 20 degrés, la réfraction du verre blanc est d'environ 10 ½; celle du flint - glass de 11 ¼ ; celle du cristal de roche n'est tout au plus que de 10 ½ ; celle du spath d'Islande d'environ 11 ½ ; celle du péridot de 11 ; tandis que la réfraction du saphir d'Orient est entre 14 & 15 ; & que celle du diamant est au moins de 30. M. l'abbé Rochon qui a fait ces observations, présume que la réfraction du rubis & de la topaze d'Orient, est aussi entre 14 & 15, comme celle du saphir ; mais il me semble que ces deux premières pierres ayant plus d'éclat que la dernière, on peut penser qu'elles ont aussi une réfraction plus forte & un peu moins éloignée de celle du diamant ; cette grande force de réfraction produit la vivacité, ou pour mieux dire la forte intensité des couleurs dans le spectre du diamant, & c'est précisément parce que ces couleurs conservent toute leur intensité que leur dispersion est moindre. Le fait confirme ici la théorie, car il est aisé de s'assurer que la dispersion de la lumière est bien plus petite dans le diamant que dans aucune autre matière transparente.
Le diamant, les pierres précieuses & toutes les substances inflammables ont plus de puissance réfractive que les autres corps transparents, parce qu'elles ont plus d'affinité avec la lumière, & par la même raisont il y a moins de dispersion dans leur réfraction, puisque leur plus grande affinité avec la lumière doit en réunir les rayons de plus près. Le verre d'antimoine peut ici nous servir d'exemple ; sa réfraction n'est que d'environ 11 ½ tandis que sa dispersion est encore plus grande que celle du stras ou d'aucune autre matière connue, en sorte qu'elle pourrait égaler & peut-être surpasser le diamant pour le jeu des couleurs avec le verre d'antimoine, mais ces couleurs ne seraient que des bluettes encore plus faibles que celles du stras ou verre de plomb, & d'ailleurs ce verre d'antimoine est trop tendre pour pouvoir conserver longtemps son poli.
Cette homogénéité dans la substance du diamant & des pierres précieuses, qui nous est démontrée par leur réfraction toujours simple, cette grande densité que nous leur connaissons par la comparaison de leurs poids spécifiques ; enfin leur très grande dureté qui nous est également démontrée par leur résistance au frottement de la lime, sont des propriétés essentielles qui nous présentent des caractères tirés de la Nature, & qui sont bien plus certains que tous ceux par lesquels on a voulu désigner & distinguer ces pierres : ils nous indiquent leur essence, & nous démontrent en même temps qu'elles ne peuvent provenir des matières vitreuses, calcaires ou métalliques, & qu'il ne reste que la terre végétale ou limoneuse dont le diamant & les vraies pierres précieuses aient pu tirer leur origine. Cette présomption très bien fondée acquerra le titre de vérité lorsqu'on réfléchira sur deux faits généraux également certains ; le premier, que ces pierres ne le trouvent que dans les climats les plus chauds, & que cet excès de chaleur est par conféquent nécessaire à leur formation ; le fécond, qu'on ne les rencontre qu'à la surface ou dans la première couche de la terre & dans le sable des rivières, où elles ne sont qu'en petites masses isolées, & souvent recouvertes d'une d'une terre limoneuse ou bolaire, mais jamais attachées aux rochers, comme le sont des cristaux des autres pierres vitreuses ou calcaires.
D'autres faits particuliers viendront à l'appui de ces faits généraux, & l'on ne pourra guère se refuser à croire que les diamants & autres pierres précieuses ne soient en effet des produits de la terre limoneuse, qui, conservant plus qu'aucune autre matière la substance du feu des corps organisés dont elle recueille les détriments, doit produire & produit réellement partout des concrétions combustibles & phosphoriques, telles que les pyrites, les spaths pesants, & peut par conséquent former des diamants également phosphoriques & combustibles dans les lieux où le feu fixe contenu dans cette terre, est encore aidé par la plus grande chaleur du globe & du soleil.
Pour répondre d'avance aux objections qu'on pourroit faire contre cette opinion, nous conviendrons volontiers que ces saphirs trouvés au Puy-en-Vélay, dont la densité est égale à celle du saphir d'Orient, semblent prouver qu'il se rencontre au moins quelqu'une des pierres que j'appelle précieuses, dans les climats tempérés ; mais ne devons-nous pas en même temps observer que quand il y a eu des volcans dans cette région tempérée, le terrain peut en être pendant longtemps aussi chaud que celui des régions du midi : le Vélay en particulier est un terrain volcanique, & je ne suis pas éloigné de penser qu'il peut se former dans ces terrains, par leur excès de chaleur, des pierres précieuses de la même qualité que celles qui le forment par le même excès de chaleur dans les climats voisins de l'équateur, pourvu néanmoins que cet excès de chaleur dans les terrains volcanisés soit constant, ou du moins assez durable & assez uniformément soutenu pour donner le temps nécessaire à la formation de ces pierres : en général, leur dureté nous indique que leur formation exige beaucoup de temps, & les terres volcanisées ne conservant pas leur excès de chaleur pendant plusieurs siècles, il ne doit pas s'y former des diamants, qui de toutes les pierres sont les plus dures, tandis qu'il peut s'y former des pierres transparentes moins dures. Ce n'est donc que dans le cas très particulier où la terre végétale conserveroit cet excès de chaleur pendant une longue suite de temps, qu'elle pourroit produire ces stalactites précieuses dans un climat tempéré ou froid, & ce cas est infiniment rare, & ne s'est jusqu'ici présenté qu'avec le saphir du Puy.
On pourra me faire une autre objection ; d'après votre système, me dira-t-on, toutes les parties du globe ont joui de la même chaleur dont jouissent aujourd'hui les régions voisines de l'équateur, il a donc dû se former des diamants & autres pierres précieuses dans toutes les régions de la terre, & l'on devroit y trouver quelques-unes de ces anciennes pierres, qui par leur essence résistent aux injures de tous les éléments ; néanmoins, on n'a nulle part, de temps immémorial, ni vu ni rencontré un seul diamant dans aucune des contrées froides ou tempérées : je réponds en convenant qu'il a dû se former en effet des diamants dans toutes les régions du globe lorsqu'elles jouissaient de la chaleur nécessaire à cette production ; mais comme ils ne se trouvent que dans la première couche de la terre & jamais à de grandes profondeurs, il est plus que probable que les diamants & les autres pierres précieuses ont été successivement recueillies par les hommes, de la même manière qu'ils ont recueilli les pépites d'or & d'argent, & même les blocs du cuivre primitif, lesquels ne se trouvent plus dans les pays habités, parce que toutes ces matières brillantes ou utiles ont été recherchées ou consommées par les anciens habitants de ces mêmes contrées. Mais ces objections & les doutes qu'elles pourraient.  faire naître, doivent également disparaître à la vue des faits & des raisons qui démontrent que les diamants, les rubis, topazes & saphirs ne se trouvent qu'entre les tropiques, dans la première & la plus chaude couche de la terre , & que ces mêmes pierres étant d'une densité plus grande & d'une essence plus simple que toutes les autres pierres transparentes vitreuses ou calcaires, on ne peut leur donner d'autre origine, d'autre matrice que la terre limoneuse , qui rassemblant les débris des autres matières, & n'étant principalement cornposée que du détriment des êtres organifés, a pu seule former des corps pleins de feu, tels que les pyrites, les spaths pesants, les diamants & autres concrétions phosphoriques, brillantes & précieuses ; & ce qui vient victorieusement à l'appui de cette vérité, c'est le fait bien avéré du phosphorisme & de la combustion du diamant : toute matière combustible ne provient que des corps organisés ou de leurs détriments, & dés lors le diamant qui s'imbibe de lumière, & qu'on a été forcé de mettre au nombre des substances combustibles, ne peut provenir que de la terre végétale, qui seule contient les débris combustibles des corps organisés.

J'avoue que la terre végétale & limoneuse est encore plus impure & moins simple que les matières vitreuses, calcaires & métalliques ; j'avoue qu'elle est le réceptacle général & commun des poussières de l'air, de l'égout des eaux, & de tous les détriments des métaux & des autres matières dont. nous faisons usage : mais le fond principal qui constitue son essence, n'est ni métallique, ni vitreux ni calcaire, il est plutôt igné ; c'est le résidu, ce sont les détriments des animaux & des végétaux dont sa substance est spécialement composée : elle contient donc plus de feu fixe qu'aucune autre matière ; les bitumes, les huiles, les graisses, toutes les parties des animaux & des végétaux qui se sont converties en tourbe, en charbon, en limon, sont combustibles, parce qu'elles proviennent des corps organisés : le diamant, qui de même est combustible, ne peut donc provenir que de cette même terre végétale d'abord animée de son propre feu, & enfuite aidée d'un surplus de chaleur qui n'existe actuellement que dans les terres de la zone torride.
Les diamants, le rubis, la topaze & le saphir sont les seules vraies pierres précieuses, puisque leur substance est parfaitement homogène, & qu'elles sont en même temps plus dures & plus denses que toutes les autres pierres transparentes ; elles seules, par toutes ces qualités réunies, méritent cette dénomination : elles ne peuvent provenir des matières vitreuses, & encore moins des substances calcaires ou métalliques, d'où l'on doit conclure par exclusion & indépendamment de toutes nos preuves positives, qu'elles ne doivent leur origine qu'à la terre limoneuse, puisque toutes les autres matières n'ont pu les produire.


FIGURE VI
(spinelle rose, Inde)


RUBIS ET VERMEILLE

Quoique la densité du rubis soit de près d'un sixième plus grande que celle du diamant, & qu'il résiste plus fortement & plus longtemps à l'action du feu, sa dureté & son homogénéité ne sont pas à beaucoup près égales à celles de cette pierre unique en son genre & la plus parfaite de toutes, le rubis, contient moins de feu fixe que le diarnant, il est moins combustible & sa substance, quoique simple, puisqu'il ne donne qu'une seule réfraction, est néanmoins tissue de parties plus terreuses & moins ignées que celles du diamant. Nous avons dit que les couleurs étoient une sorte d'imperfection dans l'essence des pierres transparentes, & même dans celle des diamants ; le rubis dont le rouge est très intense, a donc cette imperfection au plus haut degré, & l'on pourroit croire que les parties métalliques qui se sont uniformément distribuées dans sa substance, lui ont donné non seulement cette forte couleur, mais encore ce grand excès de densité sur celle du diamant, & que ces parties métalliques n'étant point inflammables ni parfaitement homogènes avec la matière transparente qui fait le fond de la substance du rubis, elles l'ont rendu plus pesant, & en même temps moins combustible & moins dur, que le diamant ; mais f'analyfe chimique a démontré que le rubis ne contient point à parties métalliques fixes en quantité sensible ; elles ne pourroient en effet manquer de se présenter en particules massives si elles produisoient cet excès de densité : il me semble donc que ce n'est point au mélange des parties métalliques qu'on doit attribuer cette forte densité du rubis, & qu'elle peut provenir, comme celle des fpaths pesants, de la seule réunion plus intime des molécules de la terre bolaire ou limoneuse.
L'ordre de dureté, dans les pierres précieuses, ne suit pas celui de densité ; le diamant, quoique moins dense, est beaucoup plus dur que le rubis, la topaze & le saphir dont la dureté paroît être à très-peu-près la même ; la forme de cristallisation de ces trois pierres est aussi la même, mais la densité du rubis surpasse encore celle de la topaze & du saphir [La pesanteur spécifique du rubis d'Orient, est de 42833 ; celle de la topaze d'Orient, de 40106 ; celle du saphir d'orient, de 39941. Table de M. Brisson]. Je ne parle ici que du vrai rubis ; car il y a deux autres pierres tranfparentes, l'une d'un rouge foncé & l'autre d'un rouge-clair, auxquelles on a donné les noms de rubis spinelle & de rubis balais, mais dont la densité, la dureté & la forme de cristallisation sont différentes de celles du vrai rubis. Voici ce que m'écrit à ce sujet M. Brisson, de l'Académie des Sciences, auquel nous tommes redevables de la connaissance des pesanteurs spécifiques de tous les minéraux :

« Le rubis balais paraît n'être autre chose qu'une variété du rubis spinelle ; les pesanteurs de ces deux pierres sont à peu près semblables : celle du rubis balais est un peu moindre que celle du spinelle, sans doute parce que sa couleur est moins foncée. De plus, ces deux pierres cristallisent précisément de la même manière ; leurs cristaux sont des octaèdres réguliers, composés de deux pyramides à quatre faces triangulaires équilatérales opposées l'une à l'autre par leur base : le rubis d'Orient diffère beaucoup de ces pierres, non seulement par sa pefanteur, mais encore par sa forme ; les cristaux sont formés de deux pyramides hexaèdres fort allongées, opposées l'une à l'autre par leur base, & dont les six faces de chacune sont des triangles isocèles. Voici les pesanteurs spécifiques de ces trois pierres : rubis d'Orient, 42833 ; rubis spinelle, 37600 ; rubis balais, 36458 ». [Extrait de la lettre de M. Brisson à M. le comte de Buffon, datée de Paris, 16 novembre 1785]

C'est aussi le sentiment d'un de nos plus grands connaisseurs en pierres précieures :

« Je prendrai, M. le Comte, la liberté de vous observer que le rubis spinelle est d'une nature entièrement différente du rubis d'Orient ; ils sont, comme vous le savez, cristallisés différemment, & le premier est infiniment moins dur que le second. Dans le rubis d'Orient, comme dans le saphir & la topaze de la même contrée, la couleur est étrangère & innfiltrée, au lieu qu'elle est partie constituante de la matière dans le rubis spinelle. Le rubis spinelle, loin d'être d'un rouge pourpre, c'est-à-dire, mêlé de bleu , est au contraire d'un rouge très chargé de jaune ou écarlate, couleur que n'a jamais le rubis d'Orient dont le rouge n'approche que très  rarement du ponceau, mais qui d'un autre côté prend assez fortement le bleu pour devenir entièrement violet, ce qui forme alors l'améthyste d'Orient » [lettre de M. Hoppé à M. le comte de Buffon]

L'essence du rubis spinelle & du rubis balais paraît donc être la même à la couleur près ; leur texture est semblable & quoique je les aie compris dans ma table méthodique [volume III, in-4, page 626], comme des variétés du rubis d'Orient, on doit les regarder comme des pierres dont la texture est différente. Le rouge du rubis d'Orient est très intense , & d'un feu très vif ; l'incarnat , le ponceau & le pourpre y sont souvent mêlés, & le rouge foncé s'y trouve quelquefois teint par nuances de ces deux ou trois couleurs : & lorsque le rouge est mêlé d'orangé, on lui donne le nom de vermeille. Dans les observations que M. Hoppé a eu la bonté de me communiquer, il regarde la vermeille & le rubis balais, comme des variétés du rubis spinelle ; cependant la vermeille dont je parle étant â très peu près de la même pesanteur spécifique que le rubis d'Orient, on ne peut guère douter qu'elle ne soit, de la même essence

[Ayant communiqué cette réflexion à M. Hoppé, voici ce qu'il a eu la bonté de me répondre à ce sujet, par la Lettre du 6 décembre de cette année 1781 :

« Je suis enchanté de voir que mes sentiments sur la nature de la pierre d'Orient & du rubis spinelle aient obtenu votre approbation ; & si votre avis diffère du mien au sujet de la vermeille, c'est faute de m'être expliqué assez exactement dans ma lettre du 2 mai 1785, & d'avoir su que c'est au rubis d'Orient ponceau que vous donnez le nom de vermeille : je n'entends sous cette dénomination que le grenat ponceau de Bohême, (qui est, selon les  Amateurs la vermeille par excellence ), & le rubis spinelle écarlate taillé en cabochon, que l'on qualifie alors faussement à la vérité, de vermeille d'Orient. De cette manière, M. le Comte, j'ai la satisfaction de vous trouver, pour le fond, entièrement d'accord avec moi, & cela doit nécessairement flatter mon amour-propre. J'aurai l'honneur de vous observer encore que la plupart des Joailliers s'obstinent aussi à appeler vermeille le grenat rouge-jaune de Ceylan, & le hiacinto-guarnacino des Italiens, lorsqu'ils sont pareillement taillés en cabochon ; mais ces deux pierres ne peuvent point entrer en comparaison pour la beauté avec la vermeille d'Orient ».

Je n'ajouterai qu'un mot à cette note instructive de M. Hoppé, c'est qu'il sera toujours aisé de distinguer la véritable vermeille d'Orient de toutes ces autres pierres auxquelles on donne son nom, par sa plus grande pesanteur spécifique qui est presque égale à celle du rubis d'Orient.]

Le diamant, le rubis, la vermeille, la topaze, le saphir & le gyrasol, sont les seules pierres précieuses du premier rang ; on peut y ajouter les rubis spinelle & balais, qui en diffèrent par la texture & par la densité ; toutes ces pierres & ces pierres seules avec les spaths pesants n'ont qu'une feule réfraction ; toutes les autres substances transparentes, de quelque nature qu'elles soient, sont certainement moins homogènes, puisque toutes donnent des doubles réfractions. Mais on pourroit réduire dans le réel ces huit espèces nominales à trois ; savoir, le diamant, la pierre d'Orient & le rubis spinelle ; car nous verrons que l'essence du rubis d'Orient, de la vermeille , de la topaze, du saphir & du gyrasol est la même, & que ces pierres ne diffèrent que par des qualités extérieures. Ces pierres précieuses ne se trouvent que dans les régions les plus chaudes des deux continents, en Asie dans les îles & presqu'îles des Indes orientales, en Afrique à Madagascar, & en Amérique dans les terres du Brésil. Les voyageurs conviennent unanimement que les rubis d'un volume considérable, & particulièrement les rubis balais, se trouvent dans les terres & les rivières du royaume de Pégu [Histoire de Ceylan, par Jean Ribeyro, Trévoux, 1701], de Camboye, de Visapour, de Golconde, de Siam, de Laor, ainsi que dans quelques autres contrées des Indes méridionales & quoi qu'ils ne citent en Afrique que les pierres précieuses de Madagascar, il est plus que probable qu'il en existe, ainsi que des diamants, dans le continent de cette partie du monde, puisqu'on a trouvé des diamants en Amérique, au Brefil, où la terre est moins chaude que dans les parties équatoriales de l'Afrique.


FIGURE VII
(topaze, Saxe)

Au reste, les pierres connues sous le nom de rubis au Brésil, ne sont, comme nous l'avons dit, que des cristaux vitreux produits par le schorl ; il en est de même des topazes, émeraudes & saphirs de cette contrée : nous devons encore observer que les Asiatiques donnent le même nom aux rubis, aux topazes & aux saphirs d'Orient qu'ils appellent rubis rouges, rubis jaunes & rubis bleus, sans les distinguer par aucune autre dénomination particulière, ce qui vient à l'appui de ce que nous avons dit au sujet de l'essence de ces trois pierres, qui est en effet la même. Ces pierres, ainsi que les diamants, sont produites par la terre limoneuse dans les seuls climats chauds, & je regarde comme plus que suspect le fait rapporté par Tavernier

[ II y a aussi en Europe deux endroits d'où l'on tire des pierres de couleur; à savoir, dans la Bohême & dans la Hongrie : en Bohème, il y a une mine où l'on trouve de certains cailloux de différente grosseur, les uns comme des oeufs, d'autres comme le poing, & en les rompant, on trouve dans quelques-uns des rubis qui sont aussi beaux & aussi durs que ceux du Pegu. Je me souviens qu'étant un jour à Prague avec lé Vice-roi de Hongrie, avec qui j'étois alors, comme il allait avec le général Walleinstein pour se mettre à table, il vit à la main de ce Général, un rubis dont il loua la beauté ; mais il l'admira bien plus quand Walleinstein lui eut dit que la mine de ces pierres étoit en Bohême; & de fait, au départ du Vice-roi il lui fit présent d'environ une centaine de ces cailloux dans une corbeille : quand nous fumes de retour en Hongrie, le Vice-roi les fit tous rompre, & de tous ces cailloux, il n'y en eut que deux dans chacun desquels on trouva un rubis ; l'un assez grand qui pouvait peser près de cinq carats, & l'autre d'un carat ou environ. Tavernier, tome IV, page 41],

sur des rubis trouvés en Bohême dans l'intérieur des cailloux creux : ces rubis n'étoient sans doute que des grenats ou des cristaux de schorl, teints d'un rouge assez vif pour ressembler par leur couleur aux rubis ; il en est probablement de ces prétendus rubis trouvés en Bohême, comme de ceux de Perle, qui ne sont aussi que des cristaux tendres & très différents des vrais rubis. Au reste, ce n'est pas sans raisons suffisantes que nous avons mis la vermeille au nombre des vrais rubis, puisqu'elle n'en diffère que par la teinte  orangée de son rouge, que sa dureté & sa densité sont les mêmes que celles du rubis d'Orient, & qu'elle n'a aussi qu'une seule réfraction : cependant plusieurs Naturalistes ont mis ensemble la vermeille avec l'hyacinthe & le grenat ; mais nous croyons être fondés à la féparer de ces deux pierres vitreuses, non seulement par sa densité & par sa dureté plus grandes, mais encore parce qu'elle résiste au feu comme le rubis, au lieu que l'hyacinthe & le grenat s'y fondent.

Le rubis spinelle & le rubis balais doivent aussi être mis au nombre des pierres précieuses, quoique leur densité soit moindre que celle du vrai rubis : on les trouve les uns & les autres dans les mêmes lieux, toujours isolés & jamais attachés aux rochers ; ainsi l'on ne peut regarder ces pierres comme des cristaux vitreux, d'autant qu'elles n'ont, comme le diamant & le vrai rubis, qu'une simple réfraction, elles ont seulement moins de densité, & ressemblent à cet égard au diamant dont la pesanteur spécifique est moindre que celle de ces cinq pierres précieuses du premier rang, & même au-dessous de celle du rubis spinelle & du rubis balais. Le diamant & les pierres précieuses que nous venons d'indiquer, sont compofés de lames très minces, appliquées les unes sur les autres plus ou moins régulièrement, & c'est encore un caractère qui distingue ces pierres des cristaux dont la texture n'est jamais lamelleuse.
Nous avons déjà observé que des trois couleurs rouge, jaune & bleue dont sont teintes les pierres précieuses, le rouge est la plus fixe ; aussi le rubis spinelle qui est d'un rouge profond ne perd pas plus sa couleur au feu que le vrai rubis, tandis qu'un moindre degré de  chaleur fait disparaître le jaune des topazes, & surtout le bleu des saphirs.
Les rubis balais se trouvent quelquefois en assez gros volume ; j'en ai vu trois en 1742, dans le garde-meuble du Roi, qui étoient d'une forme quadrangulaire, & qui avoient près d'un pouce en quarré sur sept à huit lignes d'épaisseur. Robert de Berquen en cite un qui était encore plus gros

[On tient que le rubis naît dans l'île de Ceylan, & que ce sont les plus grands; & quant aux plus petits dans Calecut, la Camboye & Bisnagar : mais les très-fins dans les fleuves du Pégu...L'empereur Rodolphe II, felon le récit d'Anselme Boëce son Médecin, en avait un de la grosseur d'un petit oeuf de poule, qu'il avait hérité de sa soeur Élisabeth, veuve du roi Charles IX, lequel il dit avoir été acheté autrefois soixante mille ducats. Merveilles des Indes, par Raban de Berquen, chap. IV, article Rubis, page 24 ] .

Ces rubis, quoique très  transparent, n'ont point de figure déterminée, cependant leur cristallisation est assez régulière ; ils sont, comme le diamant, cristallisés en octaèdre ; mais sois qu'ils se présentent en gros ou en petit volume, il est aisé de reconnaître qu'ils ont été frottés fortement & longtemps dans les sables des torrents & des rivières où on les trouve ; car ils sont presque toujours en masses assez irrégulières, avec les angles émoussés & les arêtes arrondies.


 
 

TOPAZE, SAPHIR & GYRASOL

Je mets ensemble ces trois pierres que j'aurois même pu réunir au rubis & à la vermeille, leur essence, comme je l'ai dit, étant la même, & parce qu'elles ne diffèrent entr'elles que par les couleurs ; celles - ci, comme le diamant, le rubis & la vermeille, n'offrent qu'une simple réfraction ; leur substance est donc également, homogène, leur dureté & leur densité sont presque égales, d'ailleurs il s'en trouve qui sont moitié topaze & moitié saphir, & d'autres qui font tout à fait blanches, en sorte que la couleur jaune ou bleue n'est qu'une teinture accidentelle qui ne produit aucun changement dans leur essence ; ces parties colorantes, jaunes & bleues, sont si ténues, si volatiles, qu'on peut les faire disparaître en chauffant les topazes & les saphirs dont ces couleurs n'augmentent pas sensiblement la densité ; car le saphir blanc pèse spécifiquement à très peu près autant que le saphir bleu ; le rubis est à la vérité d'environ un vingtième plus dense que la topaze, le saphir & le gyrasol. La force de réfraction du rubis est aussi un peu plus grande que celle de ces trois pierres, & l'on croit assez généralement qu'il est aussi plus dur ; cependant un Amateur, très attentif & très instruit, que nous avons déjà eu occasion de citer, & qui a bien voulu me communiquer les observations, croit être fondé à penser que dans ces pierres, la différence de dureté ne vient que de l'intensité plus ou moins grande de leur couleur ; moins elles sont colorées, plus elles sont dures, en sorte que celles qui sont tout à fait blanches sont les plus dures de toutes : je dis tout à fait blanches, car indépendamment du diamant dont il n'est point ici question, il se trouve en effet des rubis, topazes & saphirs entièrement blancs & d'autres en partie blancs, tandis que le reste est coloré de rouge, de jaune ou de bleu.
Comme ces pierres, ainsi que le diamant, ne sont formées que des parties les plus pures & les plus fines de la terre limoneuse, il est à présumer que leurs couleurs ne proviennent que du fer que cette terre contient en dissolution, & sous autant de formes qu'elles offrent de couleurs différentes, dont la rouge est la plus fixe au feu ; car la topaze & le saphir s'y décolorent, tandis que le rubis conserve sa couleur rouge, ou ne la perd qu'à un feu assez violent pour le brûler. Ces pierres précieuses rouges, jaunes, bleues, et même blanches, ou mêlées de ces couleurs, sont donc de la même essence, & ne diffèrent que par cette apparence extérieure : on en a vu qui, dans un assez petit morceau, présentoient distinctement le rouge du rubis, le jaune de la topaze & le bleu du saphir ; mais au reste, ces pierres n'offrent leur couleur dans toute sa beauté, que par petits espaces ou dans une partie de leur étendue, & cette couleur est souvent très inégale ou brouillée dans le reste de leur masse ; c'est ce qui fait la rareté & le très haut prix des rubis, topazes & saphirs d'une certaine grosseur lorsqu'ils sont parfaits, c'est-à-dire, d'une belle couleur veloutée, uniforme, d'une transparence nette, d'un éclat également vif partout, & sans aucun défaut, aucune imperfection dans leur texture ; car ces pierres, ainsi que toutes les autres substances transparentes & cristallisées, sont sujettes aux glaces, aux points, aux vergettes ou filets, & à tous les défauts qui peuvent résulter du manque d'uniformité dans leur structure, & de la dissolution imparfaite ou du mélange mal assorti des parties métalliques qui les colorent.
La topaze d'Orient est d'un jaune vif couleur d'or, ou d'un jaune plus pâle & citrin dans quelques-unes, & ce sont les plus belles, cette couleur vive & nette est en même temps moelleuse & comme satinée, ce qui donne encore plus de lustre à la pierre ; celles qui manquent de couleur & qui sont entièrement blanches, ne laissent pas de briller d'un éclat assez vif; cependant on ne peut guère les confondre avec les diamants, car elles n'en ont ni la dureté, ni la force de réfraction, ni le beau feu : il en est de même des saphirs blancs, & lorsqu'à cet égard on veut imiter la Nature, on fait aisément, au moyen du feu, évanouir le jaune des topazes, & encore plus aisément le bleu des saphirs, parce que des trois couleurs, rouge, jaune & bleue, cette dernière est la plus volatile ; aussi la plupart des saphirs blancs répandus dans le commerce, ne sont originairement que des saphirs d'un bleu très-pâle, que l'on a fait chauffer pour leur enlever cette faible couleur.
Les contrées de l'Inde où les topazes & les saphirs se trouvent en plus grande quantité, sont l'île de Ceylan, & les royaumes de Pégu, de Siam & de Golconde ; les Voyageurs en ont aussi rencontré à Madagascar, & je ne doute pas, comme je l'ai dit, qu'on n'en trouvât de même dans les terres du continent de l'Afrique, qui sont celles de l'Univers où la chaleur est la plus grande & la plus constante. On en a aussi rencontré dans les sables de quelques rivières de l'Amérique méridionale. Les topazes d'Orient ne sont jamais d'un jaune foncé, mais il y a de saphirs de toutes les teintes de bleu

[les Joailliers en ont qutre espèces ; savoir : 1)- le saphir bleu oriental ; 2)- le saphir blanc ; 3)- le saphir à couleur d'eau ; 4)- le saphir à couleur de lait.  Le premier ou le beau saphir bleu oriental surpasse de beaucoup l'occidental ; il le distingue en mâle & femelle, par rapport à sa couleur plus ou moins foncée ; il vient de l'île de Ceylan & de Pégu, de Bisnagar, de Cananor, de Calicut, & d'autres endroits des Indes orientes. Le second vient principalement des mêmes lieux ; c'est un vrai saphir sans couleur, qui a la même dureté que le premier, & qui l'égale en éclat & en transparence. Le troisième est le saphir occidental ; il nous vient principalement de la Bohême & de la Silésie : il a différents degrés de couleur bleue ; mais il n'approche jamais de l'oriental, ni en couleur ni en dureté : car la matière de sa composition approche plus de celle du cristal commun que de celle du vrai saphir. Le quatrième ou le saphir couleur de lait, est le moins dur & le moins estimable de tous; c'est le leuco-saphirus des Auteurs ; on nous l'apporte de La Silésie, de Bohême & d'autres lieux ; il est transparent, d'une couleur de lait teinte légèrement de bleu. Le saphir oriental perd sa couleur au feu, sans perdre son éclat ou sa transparence, en sorte qu'il sert quelquefois à contrefaire le diamant, de même que le saphir naturellement blanc ; mais, quoique ces deux espèces soient de très belles pierres, il s'en faut beaucoup qu'elles aient la dureté & le brillant du diamant, ce qu'un oeil éclairé n'aura pas de peine à découvrir. Hill, Histoire des fossiles, page 86. Nota. Je dois observer sur ce passage de M. Hill, que ces deux dernières espèces de saphirs qui le trouvent en Allemagne, ne sont, comme il paraît le soupçonner lui-même, que des cristaux vitreux.].

depuis l'indigo jusqu'au bleu pâle : les saphirs d'un bleu céleste, sont plus estimés que ceux dont le bleu est plus foncé ou plus clair, & lorsque le bleu se trouve mêlé de violet ou de pourpre, ce qui est assez rare, les Lapidaires donnent à ce saphir le nom d'améthyste orientale. Toutes ces pierres bleues ont une couleur suave, & sont plus ou moins resplendissantes au grand jour, mais elles perdent cette splendeur & paraissent assez obscures aux lumières.
J'ai déjà dit & je crois devoir répéter que les rubis, topazes & saphirs ne sont pas, comme les cristaux, attachés aux parois des fentes des rochers vitreux; c'est dans les sables des rivières & dans les terrains adjacents qu'on les rencontre sous la forme de petits cailloux ; & ce n'est que dans les régions les plus chaudes de l'Asie, de l'Afrique & de l'Amérique qu'ils peuvent se former & se forment en effet : il n'y a que les saphirs, trouvés dans le Vélay, qui fassent exception à ce fait général ; en supposant qu'ils n'aient, comme les vrais saphirs qu'une simple réfraction, ce qu'il faudroit vérifier; car du reste, il paroît par leur densité & leur dureté qu'ils sont de la même nature que le saphir d'Orient. Un défaut très commun dans les saphirs, est le nuage ou l'apparence laiteuse qui ternit leur couleur & diminue leur transparence ; ce sont ces saphirs laiteux auxquels on a donné le nom de gyrasols, lorsque le bleu est teint d'un peu de rouge ; mais, quoique les couleurs ne soient pas franches dans le gyrasol, & que sa transparence ne soit pas nette, il a néanmoins de très-beaux reflets, surtout à la lumière du soleil & il n'a, comme le saphir, qu'une simple réfraction : le gyrasol n'est donc pas une pierre pierre vitreuse, mais une pierre supérieure à tous les extraits du quartz & du schorl, il est en effet spécifique aussi pesant que le saphir & la topaze ; ainsi l'on se tromperait si l'on prenait le gyrasol pour une sorte de calcédoine, à cause de la ressemblance de ces deux pierres par leur transparence laiteuse & leur couleur bleuâtre: ce sont certainement deux substances très différentes ; la calcédoine n 'est qu'une sorte d'agate, & le gyrasol est un saphir, ou plutôt une pierre qui fait la nuance entre le saphir & le rubis : son origine & son essence sont absolument différentes de celles de la calcédoine ; je croit devoir insister sur ce point, parce que la plupart des Naturalistes ont réuni le gyrasol & la calcédoine sur la seule ressemblance de leur couleur bleuâtre & de leur transparence nuageuse. Au reste, les Italiens ont donné à cette pierre le nom de


FIGURE VIII
(gyrasol)

gyrasol [girasole, tournesol ou soleil qui tourne]  parce qu'à mesure qu'on la tourne, surtout à l'aspect du soleil, elle en réfléchit fortement la lumière, & comme elle présente à l'oeil des reflets rougeâtres & bleus, nous sommes fondés à croire que sa substance participe de celle du saphir & du rubis, d'autant qu'elle est de la même dureté, & à peu près de la même densité que ces deux pierres précieuses. Si le bleu qui colore le saphir, se trouvait mêlé en juste proportion avec le jaune de la topaze, il pourrait en résulter un vert d'émeraude ; mais il faut que cette combinaison soit très rare dans !a Nature, car on ne connait point d'émeraudes qui soient de la même dureté & de la même essence que les rubis, topazes, saphirs & gyrasols d'Orient, & s'il en existe, on ne peut pas les confondre avec aucune des émeraudes dont nous avons parlé, qui toutes sont beaucoup moins denses & moins dures que ces pierres d'Orient, & qui de plus donnent toutes une double réfraction.
On n'avait jusqu'ici regardé les diamants, rubis, topazes & saphirs, que comme des cristaux plus parfaits que le cristal de roche ; on leur donnait la même origine ; mais leur combustibilité, leur grande dureté, leur forte densité & leur réfraction simple, démontrent que leur essence est absolument différente de celle de tous les cristaux vitreux ou calcaires; & toutes les analogies nous indiquent que ces pierres précieuses, ainsi que les pyrites & les spaths pesants, ont été produites par la terre limoneuse : c'est par la grande quantité du feu contenu dans les détrimens des corps organisés dont cette terre est composée que se forment toutes ces pierres qu'on doit regarder comme des corps ignés qui n'ont pu tirer leur feu ou les principes de leur combustibilité, que du magasin général des substances combustibles, c'est-à-dire, de la terre produite par les détriment de tous les animaux & de tous les végétaux dont le feu qui les animoit réside encore en partie dans leurs débris.