La Génération des minéraux métalliques, dans la pratique des mineurs du moyen âge,
 
d'après le BERGBÜCHLEIN

par M. A. DAUBRÉE, Membre de l'Institut


revu le 2 mai 2004



Plan :  Article de G.A. Daubrée [qualités occultes attribuées à certaines pierres - Circonstances dans lesquelles les pierres sont supposées avoir mûri - doctrine de la génération des métaux sous l'influence des astres admises par les mineurs praticiens, d'après le Bergbüchlein] - Traduction française du Bergbüchlein [I. De l'origine des minerais...- II. De la capacité générale des montagnes - III. De la direction et de l'affleurement des filons et des crins - IV. Du minerai d'argent et de ses filons - V. Du minerai d'or - VI. Du minerai d'étain - VII. Du minerai de cuivre - VIII. Du minerai de fer - IX. Du minerai de plomb - X. Du mercure ordinaire] - suite de l'article de G.A. Daubrée [observations] - Notes personnelles -
 Introduction : Nous donnons ci-desous le texte intégral de deux articles parus au Journal des Savants, en juin et juillet 1890, de la plume de Gabriel-Auguste Daubrée [1814-1896]. Le texte est disponible sur le serveur de l'Ecole des Mines [http://www.cri.ensmp.fr/buechlein/] ; nous l'avons revu [certaines notes de bas de page avaient été omises ; et les figures paraissent dans le texte et pas seulement en vignettes]. Le Bergbüchlein se présente comme un texte assez abscons, qui rappelle parfois le style de certains traités alchimiques, en particulier le livre de la Philosophie Naturelle des Métaux de Bernard Le Trévisan ou la Révélation des Teintures des Sept métaux, attribué à Basile Valentin. On en rapprochera le Traité des Choses Naturelles et Supernaturelles

Extrait du Journal des Savants - Juin-Juillet 1890.

Ce n'est pas seulement dans le domaine des phénomènes de la vie que se sont produites de bizarres fantaisies de l'imagination. Quelque inertes qu'ils soient, les corps bruts en offrent dans leur histoire des exemples particulièrement surprenants. Les vertus extraordinaires qui, pendant tant de siècles, ont été attribuées à certaines pierres témoignent d'une manière frappante de cette tendance au merveilleux. Cette même tendance se manifeste encore, sous un autre aspect, par la manière dont on a tenté d'expliquer la formation des principaux minéraux dans le sein de la terre.
 



FIGURE I
(Gabriel-Auguste Daubrée)

On sait que l'astrologie, dès une antiquité reculée, a compris dans son ressort tout ce qui se passe à la surface de la terre. Mais elle ne s'est pas limitée au monde extérieur. L'action du soleil et des planètes était supposée intervenir jusqu'aux profondeurs sombres et inaccessibles du globe et devait y présider à la formation des minéraux, particulièrement à celle des minéraux métalliques. Bien qu'enfantées par la pure fantaisie, ces assertions furent soumises à des raisonnements et coordonnées en système. Ce qui paraîtra encore plus surprenant, c'est que toute cette fantasmagorie ne soit pas restée dans la sphère de la spéculation ou de superstitions traditionnelles. Elle parvint à acquérir assez de force et de crédit pour se faire adopter par les mineurs eux-mêmes. Tout positifs qu'ils étaient, ces praticiens croyaient devoir y recourir, comme à un guide infaillible et indispensable, pour les opérations qui leur servaient à exploiter les filons métalliques. Une conviction si ferme ne semblerait pas croyable aujourd'hui, si nous n'en trouvions des preuves formelles dans un petit livre publié dès l'origine de l'imprimerie et devenu d'une extrême rareté. Dans cet ouvrage , la doctrine se trouve dogmatiquement exposée, sous la forme d'un dialogue entre un savant connaisseur de mines et un apprenti mineur, et, pour mieux préciser son enseignement qu'il qualifie d'éminemment utile, l'auteur a illustré le texte de cet opuscule de figures représentant les effluves indicateurs des filons métalliques. Il est intéressant, non seulement pour l'histoire de l'art des mines, mais aussi au point de vue de la psychologie, de connaître la singulière croyance dont les gîtes minéraux ont été longtemps l'objet, même dans le domaine de la pratique. Tel est l'objet de cet article.
 


Qualités occultes attribuées à certaines pierres

Rien peut-ètre ne témoigne plus hautement de la crédulité humaine et de sa tendance au merveilleux que ces vertus diverses, la plupart bienfaisantes, qui étaient attribuées à certaines pierres, surtout aux pierres précieuses. Les qualités physiques de ces dernières, ainsi que leur rareté , les ont fait pendant bien longtemps regarder comme possédant des influences surnaturelles. Cependant l'expérience de chaque jour aurait dû, semble-t-il, obliger bientôt à reconnaître combien de telles croyances étaient erronées. Il n'est guère de traité ancien relatif aux pierres où, à côté d'indications vagues sur leurs caractères extérieurs, telles qu'on pouvait les donner alors, ne figure une énumération des vertus occultes de beaucoup d'entre elles. Les livres de medecine, de pharmacie et d'alchimie temoignent aussi de ces superstitions singulières. Tel est, entre autres, l'un des poèmes d'Orphée relatif aux pierres [Peri twn liqwn]1. L'ambre ou succin2 était connu dès une antiquité très reculée, ainsi qu'il résulte de nombreux textes et de la découverte de cette substance sous forme de bijoux [par exemple dans les fouilles de M. Schliemann]. Le pouvoir remarquable qu'elle possède d'attirer à elle les corps légers était bien de nature à entretenir dans les esprits l'idée d'une sorte d'action vitale ou même , selon certains philosophes, d'une âme résidant dans les minéraux. Il en était de même de la pierre d'aimant, dont la force attractive n'avait pas. non plus. échappé à l'attention des Anciens. Nos aïeux du Moyen Âge adoptaient ces légendes bizarres, qui leur avaient vraisemblablement été transmises par l'intermédiaire des Arabes. Un des écrits qui ont le plus contribué à les répendre en Occident est le poème que Marbode3, évéque de Rennes, écrivit sur cette matière au commencement du XIIe siècle [De gemmarum lapidamque pretiosorum formis, naturis viribus opsculum]. Jusqu'à une époque assez rapprochée de nous, l'attribution aux pierres de vertus secrètes et mystérieuses a continué à trouver crédit. Il serait trop long et sans grand intérêt de les reproduire. Je me bornerai à deux exemples remontant seulement au XVIIe siècle. Voici ce qu'écrivait en 1644 Boèce de Boot [Le parfait joaillier, Lyon, 1644, p. 333], médecin de l'empereur Rodolphe II4 :

« Un gentilhomme de ma connaissance, en portant au bras une pierre néphrétique, jette une si grande quantité de sable, que, craignant qu'une si grande éruption ne lui nuise, il la pose quelquefois et ne jette plus de sable ; mais, lorsque la douleur le presse, il la reprend derechef et instantanément il est délivré. »

«Quant à l'émeraude, [dit Robert de Berquen en 1669, Ibid., p. 253], elle conserve la chasteté et découvre l'adultère, ne pouvant du tout souffrir l'impudicité, autrement qu'elle se rompt de soi-même en pièces, ainsi que le fait entendre Agricola ... Elle rend les personnes agréables, éloquentes et discrètes. »

Bien des gens admettaient qu'à l'instar de l'aimant, qui sent le fer et l'attire ou va à lui, les pierres étaient susceptibles de sentiments. D'autres faisaient intervenir une action surhumaine :

« Personne n'attribuera ces facultés à la pierre elle-même, ajoute Boèce de Boot [Ibid., p. 158], mais aux esprits auxquels Dieu a commis et permis d'exercer ces facultés. Peut-être la substance de ces pierres précieuses, à cause de leur beauté, de leur splendeur, de leur dignité, est-elle propre pour être le siège et le réceptacle des esprits bons, tout aussi bien que le réceptacle des mauvais sont les lieux puants, horribles et solitaires. »

Aujourd'hui les préjugés sur les vertus des pierres ne sont pas tout à fait effacés ; ils persistent encore dans certains pays de l'Europe , par exemple relativement à l'opale.5
La supposition que la divinité pouvait résider dans une pierre se rattache à une vénération qui remonte à une haute antiquité. C'est une forme de culte primitivement très répandue, particulièrement en Asie. Parmi les pierres vénérées, celles qu'on avait vues tomber du ciel, les météorites, paraissent avoir occupé une place à part. Telle était la masse recueillie à Pessinonte , en Phrygie, qui devint l'objet d'un culte sous le nom de Cybèle ou de Mère des dieux et
 



FIGURE II

qui fut transportée, en 204 avant notre ère, à Rome, au temple de la Victoire, avec la plus grande pompe, suivie d'un cortège brillant de dames romaines. Telle était aussi la pierre d'Emèse, en Syrie, qu'on y adorait comme l'image du dieu du soleil et que l'empereur Elagabale fit également transférer à Rome. Traînée sur un char magnifique, elle fut amenée dans un temple élevé en son honneur sur le mont Palatin, qui fut consacré dès lors au culte du Soleil. Au revers de diverses monnaies d'Elagabale est représentée une pierre de forme conique et portée par un quadrige. Cette figure est, sans aucun doute, la reproduction de la pierre d'origine céleste à laquelle Élagabale avait rendu de si grands honneurs en sa qualité de grand prêtre du Soleil. La vénération dont on entourait les masses dont l'origine extra-terrestre avait été reconnue est attestée par le revers de bien d'autres médailles antiques et à l'effigie de divers empereurs [comme l'a montré récemment M. Brezina, Monatsblatt der numismatischen Gesellschaft in Wien, mai 1889]. La pierre noire de la mosquée de la Mecque nous montre encore aujourd'hui l'exemple d'un culte semblable.
 


Circonstances dans lesquelles les pierres sont supposées avoir mûri et acquis leur état actuel

Les anciens avaient bien remarqué que certaines pierres continuent à se former journellement. Telles sont notamment les stalactites des cavernes qui avaient fort attiré leur attention. La pierre calcaire avec laquelle Rome [Fulcanelli parle de cette pierre dans le Mystère des Cathédrales] est construite, le travertin6, continue à se déposer avec lenteur, à mesure que l'eau de la rivière perd l'acide carbonique qu'elle tenait en dissolution. L'auteur du Digeste pouvait avoir en vue ce dernier phénomène, lorsque (livre III , titre V, loi 18), parmi les dispositions relatives à la propriété, il prévoyait le cas de carrières telles que la pierre s'y régénère. Mais ces dépôts contemporains des continents, généralement restreints à leur épiderme, constituent des cas exceptionnels et sont en général peu étendus ; l'ensemble des roches remonte à des époques bien antérieures à l'histoire. Leur formation et celle des minéraux qui leur sont associés ont plus d'une fois excité la curiosité des naturalistes et des penseurs, sans qu'elle ait obtenu une réponse rationnelle. Avant que l'observation fît connaître la constitution de l'écorce terrestre et surtout avant que la chimie eût éclairé la nature des minéraux, on devait se borner, en ce qui concerne l'origine des pierres, à des conjectures parfois aussi extravagantes que celles qui précèdent[cf. en particulier le Miroir d'Alchimie de Roger Bacon]. Rien n'en pouvait préserver les esprits les plus judicieux eux-mêmes.
Sans remonter bien haut dans le passé, c'est, par exemple, ce que nous montre Bernard Palissy, [Recepte véritable par laquelle tous les hommes de la France pourraient apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors. La Rochelle, 1563, E. ij. - Edition de 1844, p. 35] qui, avec un jugement si juste, avait pénétré des faits fondamentaux de l'histoire du globe méconnus jusqu'à lui :

« Dieu ne créa pas toutes ces choses pour les laisser oisives ... Les astres et les planètes ne sont pas oisifs ; la mer se pourmène d'un côté et d'autre ...; la terre semblablement n'est jamais oisive...Ce qui se consomme naturellement en elle, elle le renouvelle et le reforme derechef; si ce n'est en une sorte, elle le refait en une autre...Tout, ainsi que l'extérieur de la terre, se travaille pour enfanter quelque chose ; pareillement le dedans et matrice de la terre se travaille aussi à produire. »

Un siècle plus tard on continuait à penser que la nature n'est jamais oisive, qu'elle produit sans cesse et perfectionne ce qu'elle produit [De Rosnel, Le Mercure indien, 1672, p. 2 et 5]. Quant aux procédés qui président à ces transformations, ils ne peuvent avoir, on le suppose bien, été indiqués que d'une manière très erronée ou dans des termes fort vagues. Les explications se rattachent en général à celles qu'on trouve chez les Arabes, et en particulier au XIIIe siècle, dans le Jivre de Teifaschi [La Fleur des pensées surles pierres précieuses, ouvrage publié en arabe en 1255 et traduit par Clément Mullet - voir le Journal Asiatique, 1868, n°1]. La terre et l'eau amenée à l'état d'exhalaisons fumeuses ou vaporeuses, ou à l'état d'exhalaisons sèches, forment, les premières, les substances fusibles et les métaux, tandis que les secondes produisent les pierres, conformément à l'idée d'Aristote. La chaleur et le froid, la sécheresse et l'humidité interviennent. On a aussi supposé que la chaleur solaire intervient et que la production des pierres précieuses exige l'eau et le feu [au plan hermétique, cela reste parfaitement exact : comme le disent les alchimistes « le feu et AZOTH te suffisent »]. La croyance qu'on avait dans la transmutation des éléments aidait beaucoup à toutes ces hypothèses :

« Le rubis, [De Rosnel, le Mercure indien, 1672, p. 13] en particulier, prend naissance peu à peu dans la minière ; premièrement il est blanc, et, en mûrissant , il contracte graduellement sa rougeur; d'où vient qu'il s'en trouve d'aucuns qui sont tout à fait blancs, d'autres moitié blancs et moitié rouges ...Comme l'enfant se nourrit du sang dans le ventre de sa mère, ainsi le rubis se forme et se nourrit. » [le corindon a la même composition que le rubis : c'est de l'oxyde d'alumine et il est « teint » par un autre oxyde ; est-ce du chrome, il s'agit du rubis ; est-ce du fer, voilà un spinelle]

De telles idées étaient de nature à stimuler vivement les efforts des alchimistes pour arriver à la pierre philosophale ; c'est ce qui est éloquemment exprimé dans les lignes suivantes [Jean Reynaud, Etudes encyclopédiques, t. IV, p. 487] :

« Ce que la nature a fait dans le commencement , disaient-ils , nous pouvons le faire également, en remontant au procédé qu'elle a suivi. Ce qu'elle fait peut-être encore à l'aide des siècles, dans ses solitudes souterraines, nous pouvons le lui faire achever en un seul instant, en l'aidant et en la mettant dans des circonstances meilleures. Comme nous faisons le pain, de même nous pourrons faire les métaux. Sans nous, la moisson ne mûrirait pas dans les champs; le blé ne s'échapperait pas en farine sous nos meules, ni la farine en pain, par le brassage et la cuisson. Concertons-nous donc avec la nature pour l'oeuvre minérale, aussi bien que pour l'oeuvre agricole, et les trésors s'ouvriront devant nous. »7

Parmi les influences éminemment actives auxquelles était attribuée la génération des minéraux et des métaux, celle des astres, pendant tant de siècles objet de crédulité, mérite une attention spéciale. Toutes les civilisations, à une certaine époque de leur existence, ont passé par la phase de l'astrologie, c'est-à-dire par des croyances à l'intervention des astres dans tout ce qui se passe à la surface du globe et en particulier dans les actions des hommes. Cette croyance se présente partout, en Egypte, en Chaldée, en Grèce, à Rome, chez les Arabes et, après eux, chez les Européens de la Renaissance. L'astrologie paraît même encore exercer actuellement un pouvoir en divers pays, l'Inde, la Perse, le Thibet, la Chine et le Japon.
 
 

Doctrine de la génération des métaux, sous l'influence des astres, admise par les mineurs praticiens, d'après le BERGBÜCHLEIN



Ayant autrefois trouvé à Strasbourg un exemplaire de ce petit livre imprimé en 1505 à Augsbourg et n'en ayant jamais vu d'autres, je m'adressai à un savant versé dans tout ce qui concerne l'art du mineur et, en même temps. d'une obligeance sans bornes, à mon ami von Dechen, avec prière de me renseigner à ce sujet. M. von Dechen ne connaissait aucunement cet ouvrage ; les personnes compétentes qu'il consulta ne le connaissaient pas davantage. Un avis inséré par lui dans un journal allemand très répandu parmi les ingénieurs des mines, pour demander des renseignements, resta sans réponse. Cependant M. Schaar Schmidt, professeur à l'université de Bonn, lui apprit qu'il avait vu ce livre cité dans d'anciens ouvrages. Ayant enfin rencontré le Bergbüchlein, mais d'une édition moins ancienne que celui dont il s'agit, M. von Dechen le trouva assez digne d'intérêt pour en faire l'objet d'une publication portant le titre : Das älteste deutsche Bergwerkbuch. [inséré d'abord dans le Zeitschrift für Bergrecht von Dr. Brassert, t. XXVI, 1885] C'est en effet la plus ancienne publication en langue allemande sur ce sujet. Georges Agricola, dans l'avant-propos de son célèbre onvrage De Re metallica, [les divers livres qui le composent ont été publiés de 1530 à 1546. Agricola (Bauer), né en 1494, est mort en 1555] nous fait connaître l'auteur du Bergbüchlein, qui était resté anonyme et qu'il désigne sous le nom de Calbus Fribergius; le nom allemand peut avoir été Calb ou Calbe. Calbus n'était pas mineur lui-même, mais médecin distingué, non ignobilis medicus, comme dit Agricola. Vivant à Freyberg parmi les plus habiles mineurs de la Saxe (Bergmeister, Geschworene, etc.), il s'en assimila le savoir, et il le reproduisit, ainsi que les opinions des « sages », c'est-à-dire des savants ou alchimistes. L'auteur paraît lui-mème avoir été un copropriétaire ou actionnaire de mine, à en juger par la manière précise dont il définit la division des actions ou parts de mine (Kuxe). Le Bergbüchlein a aussi le mérite d'avoir servi de précurseur à cet ouvrage classique d'Agricola , le fondateur de la science des mines et de la métallurgie pratique, qu'on a appelé le Pline de la Saxe. Non plus que Calbus, Agricola n'exerçait l'état de mineur : comme son devancier. Il était médecin, et résidait à Joachimsthal, l'une des principales villes minières de la Saxe, pays exceptionnellement renommé dès cette époque pour l'industrie des mines. Comme Calbe à Freyberg , il eut l'occasion d'acquérir des connaissances techniques approfondies, surtout avec l'aide de son ami Bermann, auquel il a rendu hommage dans sa première publication [Bermannus, sive de re metallica, Bâle, 1530]. Après avoir fait ses études à Wittenberg et en Italie, il avait acquis une érudition extrêmement étendue à en juger par la manière dont il cite les auteurs latins, grecs et autres. Les alchimistes arabes lui étaient aussi bien connus. Publié il y a plus de quatre siècles, le Bergbüchlein est écrit dans l'ancienne langue allemande (Hoch Deutsch). Il est souvent difficile à comprendre : beaucoup de passages en sont réellement obscurs, ainsi qu'Agricola le reconnaissait déjà (liber admodum confusus), et amphigouriques. D'ailleurs les fautes d'impression y abondent. Grâce à la très obligeante collaboration du docteur Gurlt, ingénieur des mines à Coblentz, j'en possède une traduction aussi littérale que possible. Je vais la donner à peu près ci-dessous, après y avoir fait diverses retouches, mais en conservant toutefois bien des phrases peu compréhensibles ou fort incorrectes. Malgré ces défectuosités, on accueillera, je l'espère. avec bienveillance, l'exposé d'une doctrine intéressante, qui n'a pas encore été publiée en langue francaise et qui est exposée avec une conviction et une naïveté surprenantes ; un résumé ou quelques extraits seraient insuffisants pour l'apprécier.

1. Il s'agit du Lapisaire Orphique, in Lapidaires Grecs, R. Halleux et J. Schamp, Les Belles Lettres, 1985. En voici le résumé :

Le jour où il fit la rencontre de Theiodamas, le fils de Priam (93-95), Orphée, avec quelques compagnons, montait au sommet d'une montagne pour le sacrifice qu'il accomplissait chaque année en l'honneur d'Hélios (103-104 et 154-157). Et il lui explique l'origine de cet usage du sacrifice annuel, en lui racontant qu'un jour de son enfance, il avait failli périr à cause d'un serpent et avait trouvé refuge sur l'autel tout proche consacré à Hélios (105-150). Lorsqu'il eut, grâce au dieu, retrouvé Orphée sain et sauf, son père décida, pour remercier du salut de son fils, de conduire chaque année des victimes à Hélios (151-153). A la mort du père, Orphée lui-même reprend la charge d'accomplir ce sacrifice (154-159) : c'est pour s'acquitter de ce devoir qu'à présent, il se rend sur les hauteurs en prenant Theiodamas parmi ses compagnons (95-102). Ce dernier, en cheminant, traite devant le poète du pouvoir des pierres et de leur usage (166-171) : celles dont la possession est utile lors des sacrifices, la façon de faire exaucer des prières (172-333) et celles qui permettent de soigner les morsures des animaux venimeux (346-761). C'est ici également, je pense, que Nicandre de Colophon prit plus tard son inspiration pour composer ses Thériaques.
2. Sur l'ambre, cf. Atalanta XXXII
3. Sur Marbode, cf. 1, 2,
4. Sur Rodolphe II, cf. Atalanta fugiens.
5. l'opale : Orphei Lithica, 10 ; Damigeron-Evax, XXIV.
6. sur le travertin, cf. 1, 2, 3.
7. sur cette idée de principe de fermentation, cf. Chevreul.


Traduction en français du BERGBÜCHLEIN

Un petit livre bien ordonné et utile : comment il faut chercher et trouver des mines de divers métaux, avec leurs figures, d'après la situation des montagnes ; joliment exposé, suivi de termes de mine, de grand service pour les mineurs praticiens.



FIGURE III

DANIEL, le connaisseur des mines. [der Verständig]
LE JEUNE APPRENTI MINEUR. [Knappius der Jung]

DANIEL, Le connaisseur des mines (der Bergverständig). Sur ton instante prière et ton désir longtemps manifesté, j'ai pensé à préparer un petit livre sur les minerais métalliques, tiré des livres des vieux sages et aussi de l'expérience de mineurs experts, dans lequel tu peux trouver instruction et connaissance : quelles montagnes, quels filons, failles ou minéraux, par la démonstration de leur juste nature, sont capables de générer des minerais métalliques et promettent d'être avantageux à exploiter ; et il donne connaissance, dans la mesure du possible, de chaque objet rencontré tel que la capacité des des montagnes, la direction, l'inclinaison et l'affleurement des filons en général, et de chaque métal en particulier, dans des chapitres séparés en tant que de besoin1.

LE JEUNE APPRENTI MINEUR (Knappius der Jung). Ainsi je voudrais bien apprendre de ce petit livre, d'après les causes, à reconnaitre quelles mines seraient à exploiter avec avantage, pour que les frais ne soient pas dépensés inutilement, mais plutôt avec profit.

DANIEL. Chaque homme doit bien se servir de sa raison et s'exercer avec diligence et travail à reconnaitre aussi bien que possible de quelles matières, par quels moyens et en quels lieux les métaux se sont formés dans la nature, et sans mépriser l'avantage qui en résulte. Cependant la tendance est généralement et principalement dirigée vers le profit et l'avantage ; et non pour reconnaître les travaux admirables réalisés par la nature dans la terre au moyen de la force minérale. Il pourrait même en résulter une dépréciation de ce petit livre et de chaque art. Si tu veux apprécier le profit plus que l'art, tu t'exposes à manquer l'art avec le profit. Mais il te faut bien considérer une chose : c'est que l'information générale, qui résulte du gisement, de la direction, du mur et des autres propriétés des filons, doit être appliquée avec grande facilité à tel ou tel filon particulier.

L'APPRENTI MINEUR. Je le comprendrai mieux par l'expérience.

DANIEL. Par la connaissance des chapitres de ce petit livre sur la division du monde (les points cardinaux)2 et son usage dans les mines, tu peux parfaitement apprendre les oeuvres exécutées par la nature à l'intérieur de la terre.

L'APPRENTI MINEUR. Comme tu veux parler des directions du monde et des particularités des mines, je te demande vers quelle direction du monde, ou en quelle galerie du puits, ou de quel côté du sol, de ma part de mine ou celle de Lamprecht doit se faire l'exploration, afin que je puisse voir dans la mine quel en serait mon avantage.

DANIEL. Ton ignorance des mines m'a forcé à ce travail. Penses-tu qu'une partie de la mine donne un profit particulier ? Une part est la 128ème partie du tout, c'est-à-dire de la propriété d'une mine. Et la mine est ensuite commodément divisée en 16, 32, 64 et 128 parts de mine [Schicht] ; et aussi en 1/2, 1/4 et 1/8 de part. Quand cette division se fait par un nombre qu'on appelle partiter, partite (diviseur exact), elle donne des portions entières. Ainsi peux-tu apprendre de quelle nature est une part d'une mine. Mais une chose ne te doit pas soucier : ce petit livre est fait en des termes et expressions peu ornées. Il contiendra néanmoins quelque chose d'utile, que tu dois plus estimer que la douceur des mots. La journée est à demi passée, et, pour ne pas faire un poste prolongé, apprends brièvement les choses qui vont suivre.

Pour la connaissance de l'arrivée et de l'origine des minerais métalliques, il faut savoir que ce petit livre sur la génération minérale se divise en dix chapitres.
 

LE PREMIER CHAPITRE

De l'origine des minerais, soit d'argent, d'or, d'étain, de cuivre, de fer ou de plomb

Comme ils se présentent tous d'une même manière, ils seront appelés, d'un nom général , minerais métalliques. Il est à remarquer que, pour la croissance ou génération d'un minerai métallique, il faut un géniteur et une chose soumise ou matière qui soit capable de percevoir l'action génératrice3. Le géniteur général de toutes choses, du minerai et de toutes choses qui naissent, est le ciel avec son mouvement, son rayonnement lumineux et son influence, comme disent les maitres en sciences naturelles4. L'influence du ciel se multiplie par le cours du firmament et la rotation des sept planètes. C'est pourquoi chaque minerai métallique reçoit une influence toute particulière de sa propre planète, d'après sa propriété et d'après sa conformité en chaleur, froid, humeur et aridité5. Ainsi l'or s'est fait par le Soleil, l'argent par la Lune, l'étain par Jupiter, le cuivre par Vénus, le fer par Mars, le plomb par Saturne, le vif-argent par Mercure6. Pour cela les métaux sont souvent appelés par Hermès [Hermès Trismegistos, le philosophe égyptien7] et par d'autres sages d'après ces noms : l'or, le Soleil (Sol en latin) ; l'argent , la Lune (Luna en latin) comme il sera dit clairement dans les chapitres concernant chaque métal. C'est tout ce qu'il faut dire sur le géniteur général des métaux et des minerais8. Mais la chose soumise ou la matière générale de tous les métaux est, selon l'opinion des sages, un soufre et un mercure qui, par le cours et l'influence du ciel, doivent être purifiés et consolidés en un corps métallique ou en un minerai9. Aussi quelques-uns sont d'avis que, par le cours et sous l'influence du ciel, par ce soufre et ce mercure, des vapeurs ou exhalaisons dites exhalationes minerales soient attirées des profondeurs de la terre et en émanent dans les filons et fentes, où elles sont transformées en minerai10. Il y en a encore d'autres qui prétendent que les métaux ne sont pas engendrés par le mercure, parce qu'on trouve en beaucoup de lieux des minerais métalliques, mais pas de mercure ; au lieu du mercure, ils supposent une matière humide, froide et muqueuse, sans aucun soufre, qui est tirée de la terre comme sa sueur, et par laquelle, avec la copulation du soufre, tous les métaux seraient engendrés11. Quoi qu'il en soit, après une claire intelligence et une juste explication, chaque opinion est bonne ; et le minerai ou le métal est engendré de l'humeur de la terre, comme d'une matière du premier degré, de vapeur ou de l'exhalaison en partie, comme d'une matière du second degré, qui l'une et l'autre s'appellent ici mercure12. De plus, dans l'union du mercure et du soufre au minerai, le soufre se comporte comme la semence masculine et le mercure comme la semence féminine dans la conception et naissance d'un enfant. Le soufre est ainsi parliculièremenl propre à la génération des minerais ou métaux13.
 
 

LE DEUXIEME CHAPITRE

De la capacité générale des montagnes



Quoique les influences du ciel et la propriété des matières concernent la génération de chaque minéral ou métal, elles ne suffisent pas pour que la naissance des minerais puisse se faire commodément. Mais il faut une qualité propre d'un vase naturel comme les filons, dans lequel le minerai soit engendré14. Il y a des filons redressés, inclinés, traînants, croisants ou selon les appellations d'usage de chaque pays. Il faut aussi des voies ou approches commodes, par lesquelles le pouvoir métallique ou minéral peut avoir accès au vase naturel, comme les crins [sortes de fentes, encore désignées sous ce nom dans diverses contrées de mines de la France] ; que ces crins soient


FIGURE IV

[La figure est dessinée comme une vue latérale du filon. La dénomination des quatre points cardinaux n'est donc pas correcte; elle ne devrait montrer que les deux régions minuit [Mitternacht] et midi [Mittag]. La pente de la montagne est vers midi. L'arc avec des courbes parallèles signifie l'efflorescence [Witterung] indicatrice du filon.)]

obliques, en travers, inclinés, croisants, ou que ce soient des couches portant différents noms selon l'usage de chaque pays. Il faut aussi une stratification convenable de la montagne dans laquelle les filons et crins s'étendent. La position générale de la montagne, par rapport à sa pente ou à la stratification est, en quelques lieux, vers le matin, en d'autres vers le midi, en d'autres vers le soir et en d'autres vers minuit. Mais la pente ou la stratification de la montagne vers midi est plus favorable que toutes les autres directions à la production du minerai d'or quand elle a devant elle, vers midi, une partie peu inclinée. Et cela est la meilleure position de toutes les montagnes à exploiter. Pour l'exploitation de cela, consulte la figure. Pour l'éclaircissement de ce qui précède sur les régions du monde et des chapitres suivants, il faut noter que toute la terre se divise en 24 parts, selon le cercle dit orizon [Orizon ou horizon], qui divise le ciel dans la partie supérieure et la partie inférieure, là où le ciel touche la terre en apparence. Il est premièrement partagé en quatre divisions par deux lignes qui, avec des angles ou coins égaux passent l'une sur l'autre en se croisant; ces divisions sont dites orient ou matin, midi, occident ou soir, et minuit. Ensuite chaque portion se divise encore en six parts. Sur l'orient il faut mettre 6, alors 7, 8, 9, 10, 11 sur les autres divisions avant le midi, et 12 sur le midi et 1, 2, 3, 4, 5 sur les autres divisions après le midi, 6 sur le soir et 7, 8, 9, 10, 11 sur les autres divisions après le midi, enfin 12 sur minuit et 1, 2, 3, 4, 5 sur les autres divisions après minuit. Ainsi le temps est divisé sur chaque demi-horloge [Halbe Zaiger ou demi-horloge : divisée en deux fois 12 heures au lieu de 24 heures comme sur les horloges anciennes]. Pour le mieux comprendre suis cette figure.


FIGURE V


LE TROISIÈME CHAPITRE

De la direction et de l'affleurement des filons et crins



La direction des filons est leur étendue longitudinale, dans laquelle ils se trouvent entre les roches de la montagne. Cette direction va quelquefois du matin au soir15. Et quelquefois du soir au matin. Un filon a sa direction du matin au soir, dont la roche encaissante a la pente de ses couches ou de ses joints de stratification [schmerklüfftlin] au toit vers le soir, et le filon se dirige au contraire du soir vers le matin, si la roche a son inclinaison vers le matin, comme il est représenté dans cette figure. Cela se règle selon la pente de la montagne.
 



FIGURE VI
[Cette figure est une vue transversale. De même que la figure précédente, elle porte les quatre régions, mais avec cette erreur qu'en bas est indiqué le matin [Morgen] , au lieu du soir.]

La direction de quelques filons va aussi de midi à minuit, et pour certains autres, au contraire, de minuit à midi, selon l'inclinaison de la roche, comme il est justement indiqué plus haut ; mais cela se règle encore suivant la pente de la montagne.
 



FIGURE VII

La direction des filons va quelquefois aussi du milieu entre matin et midi vers le milieu entre soir et minuit, et quelquefois au contraire du milieu entre soir et minuit vers celui entre matin et midi.
 



FIGURE VIII
[Dans cette figure , deux filons sont représentés par gg ; la brume de la montagne par u ; les efflorescences qui émanent des filons par ww.]

La direction des filons s'étend quelquefois aussi du milieu entre midi et soir vers le milieu entre matin et minuit, et au contraire quelquefois du milieu entre matin et minuit vers le milieu entre midi et soir. Cela s'apprend d'après la pente de la montagne, comme précédemment.
 



FIGURE IX

Aussi la direction de quelques filons est-elle entre les quatre régions du monde et leurs milieux, et, pour chaque région, en deux espèces de direction. Il y a aussi des filons ayant une direction régulière et droite, suivant vingt-quatre directions [selon les vingt-quatre heures de la boussole allemande], comme il se peut facilement comprendre de ce qui a été dit sur la division du monde. Il y a aussi quelques filons dont la direction n'est pas droite ou régulière mais courbée selon un demi-cercle, ou verticale par des accidents. Il en est qui se dirigent d'abord du matin vers le midi, puis du midi vers le soir ou autres régions du monde. Comme ces filons sont inégaux en leur direction, ils sont aussi inégaux par leurs minerais, comme suit dans les autres chapitres.
 



FIGURE X

Il reste à parler du toit et du mur des filons. Chaque filon a aussi son toit et mur. Le toit du filon est la couverture au-dessus de lui, qu'il touche avec son dos. Le mur est la roche sur laquelle il repose. Mais il y a quelques filons qui ont une position si verticale qu'on n'en peut pas bien reconnaître le toit ou mur. Cela dit sur le toit et le mur, voyons l'affleurement des filons. Chaque filon a deux espèces d'affleurement. L'une est l'affleurement vers le jour selon toute la longueur du filon. On l'appelle affleurement du filon entier. L'autre est l'affleurement à travers la direction ou contre la direction du filon selon sa roche encaissante ; cela s'appelle l'affleurement de la roche.

[Après cette définition obscure de la seconde espèce d'affleurement, suit une explication supplémentaire de la boussole allemande. L'auteur ne connaît pas encore les mots de déclinaison ou déviation magnétique; cependant il sait fort bien la divergence du vrai méridien et du méridien magnétique. Il indique qu'en son temps et aux pays bénis de Meissen (Saxe), la déclinaison magnétique était tout près de huit heures du matin, c'est-à-dire vers l'ouest. La boussole représentée montre la flèche de l'aiguille aimantée dirigée vers midi et sa demi-lune vers minuit. Il semble ainsi que la flèche signifie le pôle austral, le croissant en usage à l'époque indiquant le pôle boréal (comme chez les chinois).]
 



FIGURE XI
[Les figures montrent en outre au milieu un cercle qui doit représenter un disque fixé à l'aiguille, comme aujourd'hui la rosette des compas de mer.]

Ainsi peux-tu avoir une exacte connaissance des régions du monde, de la direction, de l'inclinaison et de l'affleurement des filons, quand la boussole tellement divisée est tenue au-dessus du filon.

Suite, sur les crins

Aprends la direction, la pente et l'affleurement des crins comme tu viens de l'apprendre pour les filons. Parmi les crins, il y a des crins obliques, des crins en travers, des crins croissants comme on les appelle selon les expressions des mineurs. Tantot ils apportent ou conduisent au filon, l'enrichissent et font un bon minerai : tantôt ils enlèvent et prennent au filon sa génération minérale ou son pouvoir producteur de minerai, pour quelle raison on trouve souvent loin des filons une grande efflorescence16 : ils rendent beaucoup de mineurs incertains sur leur exploitation. Mais quels crins apportent l'enrichissement du flilon ou l'enlèvent, je veux le montrer dans le chapitre suivant.

[Les généralités sur les filons métalliques qui forment la première partie du BERGBUECHLEIN sont suivies de l'examen de chaque métal, considéré séparément dans sa génération et dans son gisement, comme on va le voir.]
 

LE QUATRIÈME CHAPITRE

Du minerai d'argent et de ses filons




Quoiqu'il serait juste, en suivant l'action et l'ordre de la nature, de décrire les métaux imparfaits en premier lieu, je veux donc mettre d'abord le plus précieux et le plus cher métal, parce qu'il est naturel que le métal le plus profitable soit le plus estimé, et ensuite je descendrai de l'un à l'autre selon un ordre convenable. Mais quoiqu'il serait juste de donner à l'Or le premier rang, selon la noblesse de sa nature, il m'a cependant paru convenable, parce que le pays de Meissen (dans lequel ce petit livre sur les minerais a été récemment conçu) est si bien pourvu de toutes sortes de minerais, parmi lesquels se trouve principalement le minerai d'argent, de commencer avec la description de l'origine et de la génération du minerai d'argent17. Selon l'opinion des sages, le minerai d'argent se fait sous l'influence de la lune, comme il est dit plus haut, d'un mercure clair et d'un soufre constant et pur, par le pouvoir d'un géniteur et la propriéié de la matière. Le minerai d'argent est produit de différentes manières : quelquefois dans le limon de l'eau , comme une poudre noire et grise, de la mème manière qui suit dans le chapitre sur le minerai d'or ; quelquefois aussi dans les filons et crins, comme il suit dans le présent chapitre18. A la connaissance des filons aurifères, il faut comprendre que la position la plus convenable du filon se trouve à la pente de la montagne vers midi, quand sa direction est de 7 ou 6 heures du matin à 6 ou 7 heures du soir, selon la division du monde, comme il est dit plus haut , et quand l'affleurement de tout le filon sera vers minuit, surtout quand la stratification de la roche encaissante s'élève vers le matin et le toit du filon marque vers midi, et son mur vers minuit19.
Car, en de telles dispositions de la montagne et du filon, l'influence du ciel est très commodément reçue pour préparer la matière dont le minerai d'argent doit se faire ou naître, et pour la contenir enfermée comme dans un vase, de manière que la génération du minerai d'argent peut s'y achever avec tant de perfection. Mais les autres directions des filons sont considérées comme plus ou moins argentifères selon qu'elles s'eloignent plus ou moins de la direction décrite, mais avec les mêmes toit, mur et affleurement. Aussi ces filons, qui ont Ieur direction de minuit à midi, et leur toit vers le soir, et leur mur et affleurement vers le matin, donnent plus d'espérance à l'exploitation que les filons qui se dirigent du midi au minuit, et dont le toit est contre le matin et le mur et affleurement vers le soir. Quoique ces derniers filons quelquefois contiennent de l'argent natif en enduit et de beaux minerais en quelques lieux, cependant il n'y a rien de constant ou de durable, car tout le pouvoir minéral s'évapore ou s'efflore ou s'en va par tels affleurements. Tu dois aussi comprendre ce qui concerne les filons qui ont leur direction du matin au soir, comme il est dit plus haut, et leur affleurement et mur vers midi, parce qu'ils subissent une altération complète par leur affleurement. Parmi les filons d'argent, il y en a aussi quelques-uns qui ont des quartz au toit et au mur, d'autres du spath calcaire, d'autres de la pierre cornée, ou de la mine de fer, ou aussi du calcaire ou une roche bigarrée de beaucoup de couleurs, selon le mélange des vapeurs de nature différente qui colorent la roche, enfin quelques autres pierres remarquables. Quelquefois les filons portent aussi des pyrites blanches ou jaunes ; quelques-uns, de la galène ou du minerai de bismuth ; d'autres, des terres colorées jaunes ou brunàtres, ou des terres grasses brulées, noires, bleues ou brunes, ou une efflorescence verte selon la nature de la vapeur minérale ; enfin d'autres, une pierre luisante foncée ou blanche comme l'alun. Mais une espèce est nommée du quartz transparent, quoiqu'il soit, à l'opposé du vrai quartz, fusible par le feu (peut-être le spath fluor). Les mêmes pierres et minéraux se trouvent dans les joints ou crins , comme il est dit sur les filons. Quand ces différents minéraux des filons et crins contiennent eux-mêmes de l'argent, alors il faut recouper ces minéraux jusque dans le toit et le mur. Mais quand il y a des crins obliques en travers ou croisants, qui se detachent du filon principal ou se traînent au-dessus , alors on peut foncer hardiment : car les filons s'enrichissent ensuite eux-mêmes et deviennent argentifères en profondeur, si les affleurements de ces filons et minéraux vont l'un vers minuit et l'autre vers le matin.

[La fin de ce chapitre contient des règles sur l'exploitation des filons qu'il faut suivre pour en obtenir un résultat heureux ; entre autres indications , il en est qui concernent les minéraux non métalliques, les crins, joints, veinules argileuses et autres choses.]
 
 

LE CINQUIÈME CHAPITRE.

Du minerai d'or



Selon l'opinion des sages, l'or est engendré d'un soufre le plus clair possible et bien purifié et rectifié dans la terre, sous l'action du ciel, principalement du soleil, de manière qu'il ne contient plus aucune humeur qui pourrait être détruite ou brûlée par le feu, ni aucune humidité qui pourrait être évaporée par le feu : aussi d'un mercure qui est le plus constant possible, et purifié au plus haut degré, au point qu'un soufre pur n'y trouve aucune résistance à la génération. Ils sont absorbés l'un par l'autre et colorés de la couleur permanente de l'or, depuis leur surface jusqu'au fond de toutes leurs parties et tous les deux, soufre et mercure, comme des matières minérales, sous l'influence du ciel appropriée au soleil, et par la convenance du lieu qui la reflète et retourne et en lui-mème contient de la matière minérale du soufre et du mercure ; unis par les plus fortes et les plus puissantes affinités; ils se pénètrent en un corps métallique que la plus forte et la plus grande action du feu ne peut détruire20. L'or est engendré dans différents gisements (Stettenn) : quelquefois dans le sable commun des fleuves ; quelquefois dans la terre, auprès des marais ; quelquefois dans les gisements pyriteux, ou en état natif, dans les crins ou filons ; quelquefois aussi en certains minéraux et efflorescences, que les filons et crins contiennent eux-mêmes avec des parties schisteuses ou en efflorescences noires, brunâtres, bleues ou jaunes, ou dans des parties de glaise. L'or qui a son origine dans le sable des fleuves est le plus pur et le plus fin, parce que sa matière est bien purifiée par le flux et le reflux de l'eau et par la nature du gisement dans lequel se trouve l'or de lavage déposé par l'action des eaux.
La situation de l'eau la plus favorable est quand il y a vers minuit une montagne et vers le soir une plaine, et sa direction doit être du matin au soir21. Un autre cours de la rivière, mais moins favorable, est du soir au matin, quand la situation de la montagne est la même. La troisième direction du cours va de minuit à midi avec une montagne vers matin. Mais la plus mauvaise condition pour la génération de l'or est de midi à minuit quand une haute montagne s'y élève vers le soir. La direction de l'eau peut être aussi variable que les régions du monde, comme la direction des filons, qui est décrite plus haut dans le chapitre sur l'argent. Et chaque cours est estimé plus favorable ou plus mauvais selon qu'il s'éloigne plus ou moins des ci-dites directions.

[Suit alors une énumération de minéraux qui accompagent généralement l'or, comme certaines pierres précieuses, la tourmaline, le fer magnétique, etc.]

De plus, l'or qui s'engendre dans les gisements pyriteux est mélangé avec d'abondantes et différentes impuretés, à cause du soufre imparfait et de la terre impure, dont le gisement pyriteux est constitué. Cependant, après beaucoup de temps, par l'action du soleil et du ciel, la plus subtile substance du gisement devient purifiée et cuite nécessairement jusqu'à l'état de parfait minerai d'or, qu'on peut séparer de l'impur gisement pyriteux par beaucoup de travail, au moyen du feu. Ce gisement pyriteux aurifère se trouve en quelques lieux, comme une vraie couche (Fletzwerck) qui s'étend par toute la surface de la montagne, et on l'appelle, selon l'usage de quelques pays, un filon peu incliné (Schwebender Gang). On le trouve aussi en vrais filons redressés, qui ont toit et mur. Un gisement pyriteux peu incliné est de petite valeur, parce que l'action du ciel n'y peut pas beaucoup produire, à cause de l'inaptitude de la localité. Mais un gisement pyriteux aurifère (Goldkisswerck) de la sorte d'un filon est regardé comme meilleur quand sa roche au toit et au mur devient plus subtile et noble ; et aussi quand les filons d'or ont la direction et l'affleurement en régions favorables ; et enfin quand ils sont joints de crins accidentels qui enrichissent le filon, comme il est dit plus haut au chapitre sur les filons d'argent, par lesquels ils deviennent meilleurs et plus aurifères. Aussi l'or, qui est engendré dans les filons sans pyrite se trouve quelquefois en état natif dans la roche, aussi dans une glaise jaune ou dans une subtile efflorescence brune, et quelquefois engendré dans les quartz. Où cette brune efflorescence se montre comme filons, là on peut exploiter avec espoir, parce que les crins accidentels apportent en profondeur un remarquable enrichissement. De même, là où les jaunes glaises se trouvent comme des filons, on peut s'enfoncer également avec espoir, quand le filon porte une roche subtile au toit et au mur. En outre, où l'on trouve l'or natif dans les crins qui s'étendent à côté du filon, là il faut bien observer à quel lieu le crin se dirige vers le filon; en ce lieu, on peut exploiter et s'enfoncer avec certitude. Mais quand le crin s'éloigne du filon, il est à craindre qu'on n'y puisse guère gagner quelque chose remarquable, sauf s'il se dirige vers un autre filon. Pour cette raison, il faut bien conseiller, là où de semblables crins obliques qui contiennent de l'or natif s'éloignent ou s'inclinent à partir du filon, de faire dans un tel lieu des travaux de recherches ou explorations pour rencontrer d'autres filons, et d'exploiter ainsi avec prudence les crins, roches et filons ensemble.
 
 

LE SIXIÈME CHAPITRE

Du minerai d'étain




Le minerai d'étain (le nom zwitten ou zwitter, des vieux mineurs allemands, signifie jumeau, peut-être parce que le minerai d'étain cristallise très souvent en cristaux jumeaux maclés) se fait, sous l'influence de Jupiter, d'un mercure pur et d'un peu de soufre22. A un mélange des deux se trouvent ajoutées quelques vapeurs sulfureuses et mauvaises, qui s'incorporent l'une à l'autre et s'unissent en un métal appelé étain. Par cette vapeur mauvaise, chaque étain devient fortement odorant, craquant et cassant, ainsi que fait tout autre métal mauvais et cassant auquel il est mélangé. De plus, une partie du minerai d'étain est née dans les rivières, comme plus haut l'or, et quelquefois lavée en gros grains, comme la tourmaline, dont se fait le plus beau et le meilleur étain qu'on appelle étain de lavage, parce que sa matière devient fort bien purifiée et ennoblie par la qualité du lieu. Quelque minerai d'étain est aussi engendré dans Ies montagnes et se trouve en filons ; on l'estime davantage quand il se trouve bien loin de filons pyriteux et quand il est moins mélangé surtout de matières lourdes (peut-être le wolfram [minéral de tungstène]) et cuivreuses dont le minerai d'étain est très difficile à séparer. Mais la pyrite stérile (Taub Kifs, pyrite stérile, probablement pyrite arsenicale) n'est pas si nuisible au minerai d'étain, parce que, par l'ardeur du feu, elle est allégée et incinérée : ainsi elle peut être séparée du minerai d'étain par lavage sur la table. Le jumeau ou minerai d'étain se trouve quelquefois aussi dans une couche imprégnée (Geschitt nestig, couche imprégnée, Stockwerk [comme à Geyer et Zinnwald]) et pas en filons dans la montagne. Ce minerai est d'autant plus pur qu'il se trouve plus loin des filons pyriteux ; il est alors moins mélangé de pyrite de fer (Eyserigen Schwefel, pyrite de fer). Une indication de ce minerai d'étain est fournie par les fragments de la roche qui se détachent au jour.
 
 

LE SEPTIÈME CHAPITRE

Du minerai de cuivre



Le minerai de cuivre est engendré sous l'influence de Vénus par un bon et pur mercure, cependant pas parfaitement libéré d'une certaine humeur étrangère, et par un chaud, brûlant et impur soufre, de manière que, par la chaleur du soufre, tout le métal devient coloré rouge en toutes ses parties23. Ce minerai métallique est rencontré tantôt dans des couches schisteuses, tantôt dans des filons et en sortes différentes, quelquefois brun ou vert, enfin pyriteux. Le minerai de cuivre dans les schistes est mélangé de beaucoup de roche stérile, de manière qu'il n'est guère possible d'en obtenir le métal par un traitement ou une fusion simple. Mais le minerai de cuivre des filons est trouvé meilleur et plus aurifère, selon que le filon tourne avec son toit et son mur à une roche noble et convenable. Aussi, selon que les filons ont une direction dans les régions favorables du monde, comme il est dit plus haut des filons d'argent, enfin quand les filons sont plus ou moins ennoblis par des crins accidentels ou des minerais mêlés, alors ils portent aussi un cuivre plus pur et plus riche. Apprends la direction des filons de cuivre et leur enrichissement, de la même manière qu'il est dit plus haut, de l'enrichissement des filons d'argent. Seulement les filons de cuivre qui s'étendent le long de la pente des montagnes vers minuit sont en général puissants, pendant que leur cuivre est néanmoins moindre en argent. Mais les filons qui se dirigent le long de la montagne vers midi sont plus subtils et leur cuivre est plus riche en argent. Ces filons s'ennoblissent aussi par leur direction, comme il est remarqué plus haut des filons d'argent.
 
 

LE HUITIÈME CHAPITRE

Du minerai de fer



Le fer est fait sous l'influence de Mars, d'un mercure impur et d'un soufre sec et impur; qui entraîne beaucoup de matières terreuses dans le mélange métallique24.
C'est ainsi que le fer est très difficile à amollir dans le feu et qu'il contient beaucoup de rouille enfermée, à cause du soufre impur, pourquoi il ne peut pas facilement être mêlé, fondu ou allié avec un autre métal25. La mine de fer se trouve en quelques lieux, comme une couche incohérente, brune et jaune ; en autres, en filons. La mine de fer des couches donne beaucoup de scories ou mâchefers et peu de fer26. Mais la mine de fer des filons donne du fer en plus grande quantité ; cependant il est quelquefois cassant, parce qu'il est mélangé avec une autre espèce de métal. De plus , les filons bien pourvus de toit et mur ne sont pas à mésestimer, surtout quand leur direction va du matin au soir et leur inclinaison vers midi. Quand leur mur et leur affleurement se montrent vers minuit, la mine de fer est profonde : le filon se mélange en général avec de l'or ou un autre minerai précieux.
 
 

LE NEUVIÈME CHAPITRE

Du minerai de plomb



Le minerai de plomb est engendré sous l'influence de Saturne, d'un imparfait, humide, lourd et impur mercure et d'un peu de soufre qui, par la sortie de ses exhalaisons chaudes, cuit le mercure et le coagule en un corps métallique27. Et comme tous les deux, le soufre et le mercure, sont unis seulement d'une faible affinité, ainsi leur corps métallique, le plomb, est facilement consumé et volatilisé par le feu. Le minerai de ce métal se trouve quelquefois comme une couche peu inclinée, quelquefois comme un filon redressé. Le minerai de plomb des couches, près de l'affleurement, est pauvre en argent, s'il n'arrive pas que des minerais d'argent s'y joignent : ce qui peut se faire par les crins. Mais le minerai de plomb des filons est plus riche et d'une plus forte teneur en argent, quand ses direction, inclinaison et enrichissement sont convenables, comme il est dit plus haut de l'argent. Le minerai de plomb des filons est tantôt noir, tantôt gris foncé, tantôt luisant.
 
 

LE DIXIÈME CHAPITRE

Du mercure ordinaire

Le mercure ordinaire est engendré sous l'influence de Mercure, d'une humeur muqueuse et aqueuse, qui est mélangée avec la plus subtile terre sulfureuse28. Ce métal est quelquefois engendré dans une terre brune, comme les autres minerais; quelquefois dans les mines, comme coulé dans les crins et dans la roche, en une cavité, comme de l'eau. Il y en a aussi qui est vaporisé et volatilisé au-dessus de la terre et qui se trouve dans le gazon de la surface. Ce métal est d'une nature merveilleuse, dont les alchimistes ont bonne connaissance, et pour cette fois je veux laisser disputer sur sa nature.

L'APPRENTI MINEUR. Par la connaissance des matières dont le minerai se fait et des lieux où il est commodément engendré, je ne peux pas apercevoir de quelle manière l'un ou l'autre peut être fondu pour fournir le métal supposé.

 DANIEL. La journée est passée ; maintenant il est dit assez sur ce sujet. Demain , nous voulons aller de la cabane [Kaw, cabane sur l'orifice d'un puits] à l'usine, et alors je veux te dire avec quel fondant il faut fondre les minerais pyriteux, fusibles, sauvages, à gros gains ou à fins grains. Amen.

Ce livre a été imprimé par Erhart Ratdolt à Augsburg. En comptant après la naissance du Christ, c'était en l'an MCCCCCV, le six de mai.

Si quelqu'un voulait faire peindre ou colorier les figures, pour en mieux distinguer et reconnaître la montagne, il faudrait faire les filons jaunes, la brume et l'efflorescence gris de fumée, l'eau bleue ; quoi qu'il en soit, j'ai eu soin en général d'indiquer par les lettres suivantes : y : filons de la montagne - w : efflorescences de la montagne - n : brumes de la montagne.
 


¯


Suite de l'article de G.A. Daubrée
 

L'exemplaire dont il vient d'être question est le plus ancien que l'on connaisse. Il paraît, d'après l'enquête faite par M. von Dechen , qu'il n'en existe pas d'autre (C'est sans succès que M. Zapf, conseiller intime à Augsbourg, en a recherché un exemplaire de 1778 à 1791.). Toutefois il a été signalé des éditions postérieures du Bergbüchlein, en date des années 1512, 1518, 1527, 1534 et 1539, imprimées à Augsbourg, Worms et Erfurt ; l'ouvrage, tout amphigourique qu'il était, trouvait donc bien des acquéreurs. Notre Bibliothèque nationale en possède un exemplaire sans date, en 24 pages, probablement du XVIe siècle. Cette édition est, à très peu près, la reproduction de celle de 1505, sauf quelques variantes dans les figures : sur l'une d'elles, les rayons du soleil sont représentés par des séries de lignes doubles faisant des angles très aigus ou pointes, dirigées vers la terre.
 

Observations


C'est ainsi qu'une coopération de la terre et du ciel était supposée présider à la naissance des minerais métalliques dans les filons. Pour cette croissance, il faut un élément géniteur et une chose soumise, ou matière assujettie, qui soit capable de percevoir l'action génératrice29. D'une part, le géniteur général est le firmament, avec son mouvement, particulièrement le soleil et les sept planètes30. D'autre part, la terre fournit des émanations, de l'humidité, du soufre et du mercure, qui s'unissent sous l'action des planètes pour former un minerai. Dans cette union, le soufre se comporte comme la semence mâle, le père ou l'esprit, et le mercure comme la semence femelle ou la mère, lors de la conception d'un enfant31. Chaque sorte de minerai métallique correspond à une influence spéciale de sa planète particulière (Le minerai n'est pas un corps simple ; il se compose de deux substances qui sont, respectivement, de la nature du soufre et du mercure ordinaires isolés, mais qui néanmoins ne sont pas identiques à ces éléments et qui peuvent d'ailleurs varier en humeur et en pureté.)32 Néanmoins cette action simultanée ne suffit pas pour permettre à la génération de s'accomplir. Il faut, en outre, un réceptacle naturel, bien approprié et comparable à l'utérus chez les animaux. Tels sont les filons, verticaux et autres, pour servir de passage aisé à l'agent minéralisateur. La situation des réceptacles par rapport aux positions des astres, c'est-à dire leur orientation, importe beaucoup pour donner tel ou tel minerai33. Ces croyances des mineurs représentent, on le voit, une association d'idées de deux ordres absolument distincts : celles de leurs observations journalières et de leurs connaissances pratiques avec les doctrines antiques des alchimistes.34
La différence dans la nature des minerais, suivant les diverses directions des filons, telle que la faisaient reconnaître si clairement les exploitations de la Saxe , notamment celles de Freyberg , était de nature à confirmer cette confiance dans une intervention des astres sur les générations métalliques. Dans le Bergbüchlein, reflet fidèle de ces idées, la doctrine est exposée sous une forme essentiellement affirmative, tout comme s'il s'agissait de théorèmes de géométrie. Dans un exposé extrêmement court, d'environ 21 pages de petit format, à côté de la description de l'instrument essentiel , la boussole, la place tout à fait prédominante est accordée à l'influence génératrice des astres. La connaissance de cette action, quelque mystérieuse et vague qu'elle soit, est supposée non moins indispensable que la notion de la boussole à celui qui exploite les mines métalliques. Comme pour éclaircir et mieux fixer le phénomène dans l'esprit, une série de figures représente les effluves, partant de la planète , ainsi que les émanations exhalées du sol et désignées sous les noms d'efforescences et brumes de la montagne (Witterung und Nebel des Bergs). Les Babyloniens, on le sait, croyaient déjà que les planètes ont une influence sur toutes les créatures et sur tous les objets répandus à la surface de la terre. C'est à eux également que paraît remonter l'attribution respective aux sept planètes des sept métaux qu'ils connaissaient35 : les correspondances rappelant la ressemblance de la teinte de la lumière des uns avec la couleur des autres. Cela résulte des écrits de Proclus au Ve siècle, dans son commentaire sur le Timée et de ceux d'Olympiodore au VIe siècle, c'est-à-dire à une époque bien postérieure à celle où florissait l'école astrologique des Babyloniens. Un savant russe, M. Chwolsohn, a publié en allemand un ouvrage remarquable qui confirme le fait. Plus tard, ces idées, après avoir passé par l'Égypte, furent transmises aux Grecs , et de nouveaux noms, traductions des précédents, furent substitués par les astrologues et les philosophes néo-platoniciens aux noms orientaux qui servaient à désigner les planètes respectives.
Apportées à Constantinople, les notions dont il s'agit furent transmises aux Arabes vers les VIIe et VIIIe siècles, à l'époque de Geber. Enfin les Arabes de Syrie et d'Espagne les enseignèrent dans l'occident. Leonardi de Pise, nommé aussi Fibonacci, après avoir voyagé au XIIe siècle parmi les Arabes de la Barbarie, en rapporta leurs connaissances. Il ne leur emprunta pas seulement l'usage des chiffres que nous nommons arabes et qu'il introduisit en Italie. On lui doit aussi un livre intitulé Camilli Leonardi, cui accessit septem metallorum ac septem selectorum lapidum ad planetas (Paris 1610, in-8° . Bibliothèque nationale.) où se trouvent les doctrines qui avaient cours alors et le germe des idées duBergbüchlein. Après avoir rappelé dans l'introduction les couleurs des sept planètes, il dit dans le chapitre premier intitulé De septem lapidibus planetarus (Ouvrage précité, p 255) :

« L'Arabe Balemis, dissertant dans son traité d'archéologie (livre II, chapitre VIII) par quelle manière les astres peuvent aussi produire une force active sous la terre, s'efforce de prouver que les métaux et les pierres ne peuvent se développer (vegetare), à moins qu'une force coulante (vis fluxiva), dont le vrai nom est seilen, ne leur soit accordée par une planète spéciale. C'est pourquoi il affirme qu'on ne peut attribuer aux planètes que les sept pierres d'élite (selectissimi) et les sept métaux, et que telle est la sympathie des uns pour les autres qu'une fois placés ensemble, et toutes précautions prises, ils peuvent produire des effets admirables (Adeo ut, simul positis et omnibus bene observatis, effectus mirabiles pro ducere valent). »

Suit une figure expliquant cette correspondance : turquoise et plomb ; émeraude et fer ; améthyste et cuivre ; cristal de roche et argent ; aimant et vif-argent ; diamant ou saphir et or ; carniole et étain. Dans le chapitre V, De sympathia metallorum ad planetas, le texte latin peut se traduire à peu près ainsi :

« Il a été dit et démontré par quelle manière les métaux et les pierres sont mutuellement liés (in causa generativa et productiva ad invicem ) ; il reste à considérer pourquoi tel métal convient à une planète plutôt qu'à une autre et pourquoi telle pierre est consacrée (dicatur) à telle planète. . . Nous avons démontré que les pierres et les métaux dérivent de la même matière (etiam aequalem materiam lapidibus et metallis exstare). »

Le chapitre VII est consacré aux qualités planétaires. Les rêveries astrologiques relatives à la naissance des métaux ont persisté postérieurement à ces siècles du Moyen Âge. Ce n'est pas toutefois qu'il n'y ait eu des protestations isolées contre de telles assertions. A l'époque même où s'imprimait le Bergbüchlein, Léonard de Vinci crut devoir combattre les idées astrologiques comme une erreur assez répandue ; on le voit dans les passages suivants de ses manuscrits, qui concernent l'état ancien de la terre et les témoignages de l'intervention de la mer dans la formation des continents :

« Et si tu veux dire que les coquilles sont produites par la nature moyennant les constellations, par quelle voie montreras-tu que les constellations font les coquilles de diverses grandeurs et de diverses espèces en un même endroit (Charles Ravaisson-Mollien, Les manuscrits de Léonard de Vinci. Manuscrit F, fol. 8o V') ».

« Si elles étaient dues aux étoiles, il s'en reproduirait encore aujourd'hui en quelque lieu , et je te défie de m'indiquer sur la terre un point où ce travail de formation s'accomplisse. Et d'ailleurs comment expliqueras-tu par des influences sidérales la présence, à diverses hauteurs, des bancs de graviers où l'on distingue des cailloux qui n'ont pu être arrondis qu'à l'aide du mouvement des eaux ? Et comment expliqueras-tu par les astres le grand nombre de feuilles fixées dans les pierres sur le haut des montagnes ? Et l'algue, herbe marine entremêlée de coquilles et de sable, le tout pétrifié dans la même masse, avec des écrevisses de mer morcelées et mélangées à ces coquilles ? Pour moi , il m'est impossible de ne pas y voir une preuve du séjour des eaux en ces lieux (Venturi, Les manuscrits de Léonard de Vinci, p. 12 et 13). » [le lecteur notera que ce n'est point autrement que s'exprime Fulcanelli]

Palissy, sans avoir connaissance de ces lumineuses indications , arrivait de même, soixante ans plus tard, par l'examen du sol de son pays, à reconnaître la signification des animaux fossiles. Quarante années après la publication du Bergbüchlein, Agricola aussi se montrait tout à fait réfractaire aux doctrines astrologiques de ce livre. Dans son ouvrage intitulé De ortu et causis subterraneorum, publié en 1544 et au 5ème livre, où il traite des métaux et des hypothèses relatives aux matières métalliques, il ose ridiculiser la doctrine des alchimistes sur le soufre et le mercure, qu'il qualifie d'impossible. Il réfute aussi assez longuement celle de l'influence des planètes qui, dit-il, sont seulement au nombre de sept, tandis que les métaux sont beaucoup plus nombreux. Quant à l'opinion personnelle de ce métallurgiste :

« la matière métallique, dit-il, est un mélange de terre et d'eau qui se fait sous l'influence des eaux souterraines par l'action de la chaleur et du froid, conformément à l'idée d'Aristote. »

Cependant, malgré ces oppositions, et quelque singulière qu'elle soit, la croyance à l'influence des planètes, conserva du crédit longtemps encore après l'époque où nous venons de l'étudier  :

« Les mouvements du ciel sont la première cause de génération et, de corruption qui se font ici-bas. . . Selon l'ordonnance de la nature et par la puissance divine, il est de nécessité que les corps célestes influent sur les choses extérieures. »

Telles sont, comme exemple, deux phrases d'un petit volume imprimé à Metz en 1510 et devenu très rare (Pronostications nouvelles pour l'an 1510. Bibliothèque de la ville de Metz). Nous voyons la persistance des anciennes idées, pendant le XVIIe siècle dans un ouvrage bien connu :

« Il est certain que la génération des métaux et des minéraux, est-il écrit, en 1640, dans la Restitution de Pluton (Dédié à Monseigneur l'Éminentissime cardinal duc de Richelieu. Gobet, t. I, p . 381 et 338), par la dame et baronne de Beausoleil, se fait par l'action des corps célestes et de la matière, d'exhalaisons chaudes et sèches enfermées dans les entrailles de la terre. La matière s'épaissit, s'endurcit et devient pierre ; et selon la diversité des veines de la terre, des conjonctions des astres ou planètes et des différents aspects du soleil et des étoiles, et encore des sujets dont les exhalaisons et vapeurs sont composées, les pierres sont donc de prix ou de nulle valeur, opaques ou transparentes , claires ou diversement colorées. Ceux qui sont maîtres des mines doivent savoir l'astronomie pour divers motifs. »

Il n'y a guère plus d'un siècle, en 1753, Lehmann, membre de l'Académie de Berlin et conseiller des mines de Prusse, croyait encore dans un ouvrage estimé (Traité de la formation des métaux, tome I, p. 191 Traduction française, 1759), devoir réfuter ces opinions relatives aux influences des planètes :

« Cependant, ajoutait-il, comme on a remarqué que les métaux, surtout l'or, semblent affectionner le midi, on ne peut en donner, selon moi, de raison plus plausible qu'en disant que le soleil par sa chaleur échauffe les fentes des montagnes. C'est là le seul corps céleste dont nous ne puissions nier l'influence, quoique nous ayons des raisons pour la renfermer dans des limites très étroites. »

Vers la fin du XVIIIe siècle, Wallerius, tout en reconnaissant avec justesse que souvent les mines métalliques et les métaux ne sont pas si âgés que les montagnes qui les renferment, pensait que l'eau se change en terre , que la terre calcaire , ainsi que la terre fusible et vitrifiable , est un produit des eaux (De origine mundi, 1779, p.92,93 et 123). Enfin, en 1784, Guyton de Morveau36 croyait encore à la transmutation de l'argent en or, et Bergmann lui-même ne repoussait pas tout ce qui se disait à ce sujet37. Que de changements survenus dans la connaissance des gîtes métallifères, en moins d'un siècle, depuis qu'ils ont été l'objet d'innombrables observations précises et exactes, telles que les exige aujourd'hui l'art des mines ! Habilement coordonnées, ces observations servent de base à des théories auxquelles la synthèse expérimentale elle-même est venue apporter son contrôle38. Quels que puissent être les progrès ultérieurs et les transformations de la science, nous possédons dès aujourd'hui des faits certains, destinés à persister au milieu des changements que le temps apportera nécessairement à nos connaissances. Mais, avant l'ère de la géologie positive, il fallait des réponses à tous les problèmes que se posait l'esprit, alors même qu'on n'avait aucun fondement pour les résoudre, et les hypothèses ainsi sorties du pur domaine de l'imagination étaient susceptibles d'acquérir un crédit incontesté. Au point de vue de l'étude de l'esprit humain, il est bien remarquable de voir avec quelle persistance les erreurs et les illusions les plus bizarres se sont perpétuées ; combien de générations les ont acceptées comme des vérités. On voit ainsi combien notre intelligence a besoin d'efforts méthodiques pour s'approcher graduellement de la vérité.
 

A. DAUBRÉE.

Notes

1. On trouve de semblables remarques chez Agricola [De Re Metallica] et chez Biringuccio [Pyrothechnie du Feu].
2. sur les points cardinaux, cf. le très singulier ouvrage de Mathurin Eyquem, sieur du Martineau [ le Pilote de l'Onde Vive ou le Secret du flux et Reflux de la Mer, Jean d'Houry, Paris, 1678 ]
3. Voir là-dessus la Révélation des Teintures des métaux de Basile Valentin et la Philosophie Naturelle des Métaux de Bernard Le Trévisan. Pour les alchimistes, les métaux étaient dotés d'une part différente de deux principes, appelés Soufre et Mercure, qui ne sont pas à confondre avec le soufre et le mercure vulgaire.
4. Là-dessus il y a toujours eu ambiguité. D'aucuns ont assuré que les astres participaient directement à la genèse des métaux ; d'autres ont écrit qu'il fallait comprendre cette action ou cette influence par l'entendement. Des alchimistes modernes comme Fulcanelli et E. Canseliet se sont ralliés à la deuxième hypothèse [cf. humide radical métallique].
5. Il s'agit des Quatre éléments, tels qu'on peut les voir énoncés et commentés dans le Timée [cf. Idée alchimique, V]. Plutôt qu'aridité, il faut lire calidité.
6. Toutes ces correspondances remontent au tout début de l'alchimie. M. Berthelot en traite dans ses Origines de l'Alchimie et dans son Introduction à la Chimie des Anciens. Notez que l'accord entre Jupiter et l'étain est tardive puisque c'est le Mercure qui, dans un premier temps, avait été attribué à Jupiter. Pour l'alchimiste qui sait son hermétisme, ces correspondances sont purement factuelles et ne sont que des indications voilées sur les matières de l'oeuvre. Voyez nos études de symbolisme général.
7. sur Hermès, cf. La Révélation d'Hermès Trismégiste, A. J. Festugière, O.P. Les Belles Lettres, 3 vol., 1990 et Giordano Bruno, F. Yates, Dervy, 1996.
8. Sol est mis pour Soufre ; c'est la partie tinctoriale des pierres gemmes. Luna en est leur corps, c'est-à-dire une résine silicato-alumineuse.
9. Seule cette seconde possibilité est de l'ordre de ce que l'on peut appeler l'idée positive de l'alchimie. La première possibilité est absolument chimérique.
10. Il y a là une vérité. Elie de Beaumont en a fait un opuscule : les Emanations Volcaniques [cf. Mercure de nature]
11. Cette présentation est congénère du système des archées de nature de Van Helmont, en l'occurrende le feu central de la nature ; en ce cas, on ne voit pas en quoi il s'agirait d'une substance froide. L'expression d'agent séminal ou esprit séminal paraît beaucoup plus approprié [à cet égard, les chlorures, les sels d'étain, les fluorures se montrent de puissants agents minéralisateurs]. Voyez ici, sur un plan hermétique, le Traité des Choses Naturelles et Supernaturelles de Basile Valentin. Alexandre Sethon tient un raisonnement semblable :

« [...] il y a quatre Eléments, deux desquels sont graves ou pesants, et deux autres légers, deux secs et deux humides, toutefois l'un extrêmement sec et l'autre extrêmement humide, et en outre sont masculins et féminins. Or chacun d'eux est très prompt à produire choses semblables à soi en sa sphère : car ainsi l'a voulu le Très-Haut. Ces quatre ne reposent jamais ; ils agissent continuellement l'un en l'autre, et chacun pousse de soi et par soi ce qu'il a de plus subtil : tous ont leur rendez-vous général au centre, et dans le centre est l'Archée serviteur de la Nature, qui, venant à mêler ces spermes-là, les jette dehors. » [Nouvelle Lumière Chymique]

Ainsi, selon Cosmopolite,

« les quatre Eléments, en la première opération de la Nature, distillent, par l'artifice de l'Archée dans le centre de la Terre, une vapeur d'eau pondéreuse, qui est la semence des métaux et s'appelle Mercure, non pas à cause de son essence, mais à cause de sa fluidité et facile adhérence à chaque chose. Il est comparé au Soufre, à cause de sa chaleur interne ; et, après la congélation, c'est l' humide radical .» [idem]

Van Helmont considère comme synonymes les expressions archée, agent séminal, esprit séminal. Loin d'admettre, avec Aristote, que la forme soit une cause, il la considère comme un simple effet, dont la cause est une archée; car c'est cette archée qui donne à l'eau à laquelle elle se conjoint la forme que doit avoir l'espèce de corps résultant de la conjonction. En définitive, l'archée représente le principe dynamique, et l'eau à laquelle elle est unie le principe absolument passif  de la conjonction. Cette archée est appelée aussi Iliaster dans certains textes [Pernety]. Dans la théorie des alchimistes, l'Archée céleste n'est autre que le Mercure ou rosée de mai qui « féconde » littéralement la matrice silicato-alumineuse de la pierre. Les souffleurs y ont vu du vulgaire nostoc. Notez que la sueur dont parle Daniel n'est autre que celle dont il faut absolument priver la pierre naissante, pour la guérir de son hydropisie.
12. Ces matières du 1er et du 2ème degré rappellent le système des composés, décomposés et surcomposés, théorie de Becher qui avait créé une néo-alchimie [cf. Chevreul].
13. Fulcanelli dit du Soufre qu'il est l'agent et le Mercure, le patient. Mais la vérité semble plus complexe et il est probable qu'il s'agit du Mixte fait de Soufre et de Mercure qui constitue le véritable agent. Le patient serait alors la résine silicato-alumineuse qui reçoit le teinture.
14. le vase naturel qu'évoque Daniel n'est autre que le vase de nature des alchimistes, qui a reçu tant de noms ; l'une des expressions les plus appropriées nous semble être « maison de verre ».
15. En somme, elle suit la trace du char de Phaéton [cf. humide radical métallique]
16. Ces efflorescences sont-elles l'indice sur le dragon babylonien [cf. Atalanta, XXV] qui tient sa résidence au flanc des montagnes et parfois dans les vallées ?
17. Voici ce que note Christophe Glaser dans son Traité de Chimie :

De l'argent -

L'Argent est un métal moins fixe, moins pesant, & moins parfait que l'or, il l'est beaucoup plus que tous les autres métaux, & passe pour métal parfait, parce qu'il approche des perfections de l'or, il est appelé Lune, tant à cause de sa blancheur, qu'à cause que l'on en tire de grands remèdes pour les maladies du cerveau : lequel par sympathie reçoit alternent les impressions de la Lune Céleste, l'argent se trouve naturellement dans les mines avec des matières impures, ou bien mêlé artificiellement par les hommes avec des autres métaux. Il faut donc le purifier avant que l'employer aux préparations pour la Médecine ; sa purification est double, ou superficielle, ou totale : celle qui est superficielle se fait par le bouillitoire, lequel est composé d'eau commune, de sel commun & de tartre, dans lequel mélange on fait bouillir l'argent, qui contient quelque peu de cuivre avec l'argent : il faut recourir à une purification plus puissante, & qui puisse mieux ouvrir le corps compacte de l'argent, & en faire sortir tout autre métal imparfait. Or il faut remarquer que comme les Orfèvres se servent de ce bouillitoire, pour le blanchissage de la vaisselle d'argent, y ayant toujours dans ladite vaisselle quelque petite portion de cuivre, ils ne sauraient faire ce blanchissage sans quelque petite perte du poids de ladite vaisselle, à cause que le bouillitaire attrape toujours & dissout quelque petite portion du cuivre sur la superficie. Pour purifier donc totalement l'argent, il faut avoir recours à la coupelle, laquelle n'épargne aucun métal que l'or & l'argent, lesquels restent fixes au milieu, après que tout les autres métaux ont été dissipés.

18. L'argent recouvre, en alchimie, plusieurs choses, symbolisées par la Lune prise dans des positions différentes. Est-elle dans son premier quartier ? Alors, il ne s'agit pas du métal argent ou de se sels, mais du Mercure des philosophes. Est-elle dans son dernier quartier ? Alors, il ne s'agit pas non plus de l'argent mais du Sel de la Lunaire, signe du Soufre blanc qui correspond au squelette alumineux de la Pierre. Sur l'argent philosophique, voyez le chapitre correspondant du Traité des Choses Naturelles et Supernaturelles de Basile Valentin. Voyez encore l'argentaurum, forme allotropique d'argent jaune ; et enfin les symboles.
19. Si l'on utilise l'horloge et la boussole, il est tentant d'y faire correspondre les signes du zodiaque. En ce cas, le Bélier est le premier signe à placer au levant, à 6 h. Nous obtenons la disposition suivante :
 



FIGURE XII

Si le toit du filon d'argent est à midi, il correspond groso modo avec la superposition du signe du Cancer dont le domicile est le Lune, dédiée à l'argent.
20. Voici, sur l'or, les remarques de Christophe Glaser :

l'Or, qui est le plus pur, le plus fixe, le plus compact, & le plus pesant de tous les métaux, rendu tel par l'union du sel, soufre & mercure, également digérés & purifiés au plus haut point, qui est cause qu'à bon droit on l'a appelle le Roy des métaux, comme étant le plus parfait de tous, on l'a aussi appelé Soleil, tant pour le rapport qu'il a avec le Soleil du grand monde, qui est celui qui nous éclaire, qu'avec le cœur de l'homme, que l'on nomme le soleil du petit monde, sa couleur est jaune tirant sur le rouge. Je ne m'arrêterai point à rechercher quel lieu natal doit être préféré aux autres pour l'élection de l'or, puis que l'Artiste doit le savoir séparer & débarrasser des autres métaux qui se trouvent mêlés avec lui, soit dans les mines, soit même par la malice des hommes, & que tout or, sera bon dès qu'il sera seul & séparé des autres métaux.
Cf. note 19 pour les références hermétiques aux métaux que nous ne répéterons pas.
21. Selon cette réflexion, on voit que c'est le Bélier qui est ainsi distingué, signe de l'exaltation du soleil, c'est-à-dire de l'or.
22. Sur l'étain :
L'Etain est un métal imparfait, à cause de la composition inégale de ses principes, car il abonde fort en soufre & terre : il contient un mercure assez pur, mais en petites quantités comme aussi fort peu de sel ; ce qui est cause que l'on peut détruire facilement sa forme métallique, & le réduire en chaux irréductible. On l'appelle Jupiter, à cause du rapport qu'il a avec le Jupiter du grand monde, & à cause que les remèdes qui s'en tirent, servent aux maladies du foie & de la matrice. [Glaser]
et cf. note 19.
23. Sur le cuivre :
Le cuivre est un métal imparfait, composé de peu de sel, & de peu de Mercure, mais de beaucoup de soufre, rouge & terrestre ; il est néanmoins plus pur que le fer, & contient moins de terre, & peu de sel, d'où vient qu'il peut être mêlé avec l'or & avec l'argent sans les aigrir, au lieu que l'odeur seule des autres métaux les rend aigres & incapables d'être étendus. Les Chymistes le nomment Vénus, tant à cause des influences qu'il peut recevoir de cette planète que pour la vertu qu'il a pour les maladies lesquelles ont leur siège dans les parties de la génération. Le cuivre ne fournit pas si grand nombre de remèdes internes que le fer, à cause de sa grande amertume, & de sa qualité vomitive laquelle se corrige difficilement ; mais il fournit des remèdes plus puissants, que ne fait le Mars, pour les maladies extérieures. [Glaser]
et cf. note 19 [réf. hermétiques]
24. sur le fer :
Le fer, lequel les Chymistes appellent Mars, est un métal imparfait qui contient très peu de mercure, mais beaucoup de sel fixe & de soufre terrestre : on en tire des remèdes fort excellents, & lesquels font des effets admirables en plusieurs maladies, en sorte que ceux qui même sont contre la Chymie sont obligez de s'en servir & d'avouer ses vertus, lorsque les autres remèdes ne produisent l'effet désiré. [Glaser]
et cf. note 19.
25. La rouille joue un rôle fondamental en alchimie. En grec, ioV ; assimilée par les Adeptes au venin ou au suc des abeilles.
26. mâchefers : On retire encore souvent du vitriol de certaines pierres nommées mâchefer ou pierres d'arquebusade qu'on trouve dans les lieux où les potiers vont chercher l'argile ; quelquefois même cette argile ou terre grasse contient un peu de vitriol. Ces sortes de terres contiennent
presque toujours du vitriol martial et c'est ce qui les rend propres à la distillation des esprits acides de nitre et de sel marin. [tiré de Lemery]
27. sur le plomb :
Le plomb est un métal imparfait, composé naturellement d'un sel impur, d'un mercure indigeste, & d'un soufre terrestre, lequel abonde en ce corps, ce qui est cause qu'il s'unit facilement avec les huiles des végétaux & les graisses des animaux, qui sont des soufres : il détruit facilement tous les autres métaux imparfaits & les réduit dans le feu en scories par son soufre dévorant, qui prédomine en lui. Les Chymistes l'appellent Saturne, à cause de la sympathie qu'il a avec le Saturne Céleste, & bien qu'il soit d'une composition fort grossière & impure, on ne laisse pas d'en tirer des bons remèdes tant pour l'usage intérieur que pour l'extérieur. [Glaser]
et cf. note 19.
28. sur le mercure vulgaire :
Le Vif Argent est un corps minéral liquide, pesant & reluisant, composé d'une terre sulfurée subtile, & d'une eau métallique, douée de la même subtilité, l'une & l'autre fortement unies & liées ensemble. On l'appelle aussi mercure, à cause de la conformité qu'il a dans ses actions avec le mercure céleste, lequel mêle souvent ses influences avec celles des autres Planètes, & suivant sa diverse jonction produit & fait produire des effets différents : Ainsi notre mercure se joint aisément avec les autres métaux, & diversifie ses effets, suivant la qualité, laquelle il donne ou reçoit des corps métalliques & des esprits minéraux, avec lesquels il se trouve joint : ce n'est pas qu'il ne puisse seul & sans être joint avec les autres, produire des effets, même surprenants, comme l'on pourra remarquer dans ses préparations. Le Vif Argent se trouve en beaucoup de lieux tout coulant, étant poussé par la chaleur centrique, jusqu'à la superficie de la terre, de même que l'on en trouve auprès de Cracovie en Pologne ; mais ordinairement on le trouve en divers endroits enveloppé d'une terre minérale, de laquelle on le sépare par la distillation dans des cornues de fer, comme j'ai vu dans une mine de Vif Argent, laquelle est prés d'un Village en allant de Gorits, Ville d'Esclavonie, à Lubiane, Ville Capitale de Carniolle : elle est si fertile & abondante, que pour l'ordinaire douze livres de cette mine, laquelle a la forme d'une terre grisâtre, rendent par la cornue de fer plus de quatre livres de Vif Argent. On trouve aussi dans la Hongrie & Transilvanie des mines de Mercure, lesquelles sont rougeâtres, & ont en elles quelque portion du soufre solaire : ce qui est cause que le Mercure venant de ces lieux est estimé meilleur que celui qui ne participe point de l'or. Mais d'autant que le Mercure passe par beaucoup de mains avant qu'il parvienne à nous, & qu'il peut être sophistiqué, & que d'ailleurs mêmes il peut être mêlé dans la mine avec quelque substance hétérogène, il est nécessaire de le bien purifier, avant que l'employer pour le corps humain. [Glaser]
et cf. note 19.
29. Sur tout cela, voir le système des archées de nature, magnale, blas et leffas de Van Helmont et de Becher [Chevreul]
30. Cf. notre humide radical métallique.
31. Il y a là une méprise. Si le Soufre est bien le principe dit « mâle », il ne saurait être l'Esprit qui est le Mercure, c'est-à-dire le moyen qui permet de conjoindre Gabricius à Beja. Le Mercure ne saurait donc, à proprement parler, être la mère. Les alchimistes ont joué sur l'ambiguité de ces termes qui ont un caractère polysémite. Le principe « femelle » est représenté par le Sel [Paracelse] assimilable à l'Arsenic [Geber]. Fulcanelli l'appelle le Corps de la Pierre. Salomon Trismosin l'a nommé la Toyson d'Or ; nous le nommons christophore, c'est-à-dire littéralement « ce qui porte l'or ». C'est le squelette alumineux, plus ou moins riche en silicates, de la Pierre.
32. Cf. là-dessus l'Introduction avec des artices de fond de M. Berthelot et de Chevreul.
33. Agent minéralisateur, voilà l'expression importante. Outre l'eau, l'hydrogène sulfuré, l'acide sulfureux, l'acide carbonique, le fluorure de silicium et l'hydrogène, qui avec l'azote et l'oxygène constituent presque exclusivement les matériaux gazeux de nos émanations, on trouve encore l'acide chlorhydrique. Tel est le ferment imposé par les parents à la semence qui donne naissance à leurs descendants ; Van Helmont attribue encore l'effet de ce ferment à une propriété qu'il nomme vertu fermentale, laquelle accompagne le semence pendant sa formation, et disparaît ou meurt sitôt que l'oeuvre est achevée. [ le point de jonction entre l'alchimie - telle que nous l'avons comprise - et la chimie se trouve ici : le ferment est appelé agent minéralisateur et permet à des oxydes métalliques de cristalliser. Il peut s'agir du tartre vitriolé, de chlorures ou de sels fluorés - Ebelmen a employé des phosphates alcalins ; ils permettaient la cristallisation en s'évaporant progressivement en sorte qu'à la fin du processus, les cristaux étaient enchassés dans des résidus que nous avons qualifiés de  mercuriels  - ] Même résultat lorsque l'esprit de vitriol (acide sulfurique hydraté) expulse l'esprit de nitre du salpêtre ou l'esprit de sel du sel marin : l'alcali fixe attire alors plus fortement l'esprit acide du vitriol, qu'il n'attire l'esprit acide auquel il est uni. [ Notez bien que les substances décrites par Chevreul sont les mêmes qui, en toute hypothèse, servent dans la voie sèche pour autant que l'on verse dans la voie du tartre vitriolé, ou sulfate de potasse, en tant qu'agent minéralisateur - ] C'est encore par l'affinité élective que le sel de tartre (sous-carbonate de potasse) précipite les solutions des sels métalliques, que la calamine sépare le fer dissous dans l'eau forte, que le fer précipite le cuivre de sa dissolution comme le cuivre précipite l'argent de la sienne. On peut encore citer le chlorure de calcium qui joue un rôle minéralisateur [voie humide]. Ainsi peut-on affirmer avec Bernard Le Trévisan que la nature est vaincue par la nature. [ ce qui signifie que ce sont certains des principes de la Nature qui peuvent en  modeler d'autres. Prenez, par exemple, de l'eau suréchauffée sous très forte pression, un agent minéralisateur, des roches calcaires et plutoniques venant au contact l'une de l'autre ; vous aurez des cristallisations comme des grenats ou des rubis - ] Le spath fluor [fluorine, fluorite, murrhe des Anciens] est un excellent fondant pour un certain nombre de substances. Lorsqu'il y a présence de silice, il donne lieu à une volatilisation conséquente. Il peut donc intervenir en tant que fondant ou en tant qu'agent minéralisateur. Des expériences conduites par P. Berthier, on peut conclure que le spath fluor agit comme fondant de deux manières : d'une part, en se combinant avec les silicates dont il peut déterminer la fusion et d'autre part en formant du gaz fluosilicique en se décomposant lui-même, et par là il peut soustraire de la silice et introduire de la chaux dans le composé, toutes circonstances qui concourent à produire des combinaisons fusibles. A cet égard, la silice et l'alumine se trouvent également ensemble et constituent une classe de pierres particulières, parmi lesquelles on distingue les diverses argiles, l'analcine, l'axinite, la chabasie, l'émeraude, l'épidote, l'euclase, le feldspath, le grenat, l'héliotrope, le lapis-lazuli, le mica, la tourmaline, etc. Comme agent minéralisateur, il faudrait encore citer l'oxygène. L'oxygène est susceptible de s'unir à tous les métaux, et de les convertir ainsi en oxydes métalliques, qu'on appelait jadis rouille ou chaux métalliques et que l'on supposait être des métaux qui avaient perdu leur phlogistique. On peut encore ceoncevoir l'action mutuelle de vapeurs en vase clos. Ainsi, dans certaines conditions de température, il se forme des combinaisons qu'un échauffement ou un refroidissement détruira, il faut en outre que dans l'atmosphère qui enveloppe les mélanges à minéraliser, il puisse se former deux réactions contraires, telles que : attaque d'un oxyde par un acide, d'où résulte de l'eau et un sel volatil, puis décomposition de ce sel par l'eau, avec régénération de l'oxyde cristallisé et de l'acide primitif ; les deux effets inverses se produisent dans un sens ou dans l'autre, suivant que la température s'élève ou s'abaisse. Un agent minéralisateur ne peut donc agir que si, à une température déterminée, il est capable de se combiner directement avec les éléments de la substance à minéraliser, et si les produits de cette combinaison peuvent, à une autre température, être à leur tour décomposés par l'eau. Ainsi l'acide chlorhydrique ne peut pas faire cristalliser la silice, pas plus que le chlorure de silicium ne donne de cristaux au contact de l'eau, même à température élevée. Citons encore le sulfate de potasse  Au rouge, le sulfate de potasse se comporte comme un agent minéralisateur ; en calcinant fortement un mélange de sulfate de potasse et d'un sulfate métallique, ce dernier se décompose et donne un oxyde qui cristallise au sein du sulfate en fusion ; par ce procédé, Debray a obtenu des cristaux très nets de glucine, de périclase, etc. Nous renvoyons le lecteur aux travaux de Marc-Antoine Gaudin qui a employé le sulfate de potasse dans la synthèse des corindons colorés.
34. Daubrée ne fait malheureusement pas la différence entre la partie chimérique de l'alchimie [les transmutations] et la partie positive [transformation des pierres communes en pierres précieuses]. Seul Chevreul, semble-t-il, avait levé un coin du voile dans le § 89 du Résumé de son Hisoire de la Matière [cf. Idée alchimique, II].
35. Cette idée est inséparable de la notion d'Esprit universel. Pour les alchimistes, l'Esprit universel représentait un sel parfait, que les Philosophes chymiques appelaient  l'eau qui ne mouille point les mains  et qui permettait de résoudre les métaux en leur première forme, c'est-à-dire en leur humide radical métallique. La captation de cet Esprit universel devait passer par une médiation et les alchimistes croyaient tenir, avec la rosée de mai , le médiateur suprême entre la Terre et le Ciel, le véritable réceptacle des influences des sept planètes et des étoiles fixes. Les chimistes du XVIIIe siècle regardaient l'acide vitriolique comme l'Esprit universel. Voici ce qu'écrit De Nuysement à ce sujet :

« Chapitre II Où est-ce qu'il faut chercher notre Sel
Comme notre Azoth est la semence de tous les métaux et qu'il a été établi et composé par la Nature dans un égal tempérament et proportion des Eléments, et dans une concordance des sept Planètes , c'est aussi en lui seulement que nous devons rechercher et que nous devons espérer de rencoontrer une puissante vertu d'une force émerveillable, que nous ne saurions trouver en aucune autre chose du monde : car en toute l'université de la Nature, il n'y a qu'une seule chose par laquelle on découvre la vérité de notre Art, en laquelle il consiste entièrement et sans laquelle il ne saurait être. » [Traité du Sel]

Belenous expose dans le Second livre la Création des Sept cieux et des Sept planètes qui gouvernent toutes choses , en particulier les métaux qui leur correspondent. Le rapprochement entre planètes et métaux remonte au moins à Hésiode : à l'origine, il y eut sans doute des analogies de couleurs. L'or est jaune brillant comme le Soleil et l'argent rappelle la douce lumière blanchâtre de la Lune. Le fer du guerrier suggère le sang, rouge comme l'éclat de la planète Mars et la teinte bleutée des sels de cuivre fait songer naturellement à la couleur bleuâtre de Vénus, etc.
36. Cf.commentaire de Chevreul à l'Histoire de la Chimie de F. Hoefer.
37. Sur Bergmann, cf. Chevreul.
38. Cf. Mémoires sur le métamorphisme des roches de Daubrée et Delesse.