L'idée alchimique

2ème partie
 

revu le 7 décembre 2006



préambule, partie II - Alchimie du point de vue de la richesse - influence de l'alchimie sur les doctrines chimiques -

è I. Travaux historiques de Berthelot (suite) [ la Turba Philosophorum  [ aôut 1890 - septembre 1890 - Sur Démocrite et ses rapports avec Ostanès - février 1891 ] - sur Démocrite d'Abdère et Ostanès le Mède - sur les traces des écrits alchimiques grecs et la transmission des doctrines au Moyen Âge - sur l'alchimie de Theoctonicos - sur les recettes techniques et alchimiques transcrites à la fin de divers manuscrits latins du moyen âge - Adalard de Bath et la Mappae Clavicula (clef de la peinture) - Sur les noms de Qalaï, Callaïs, et sur ceux de l'étain - Sur le nom du bronze chez les alchimistes grecs -

è II. Travaux historiques de Chevreul [Introduction - Résumé de l'Histoire de la Matière {Préambule - les Epoques chimiques - Ière époque < A. Atomistes et Péripatéticiens - B. Généralités sur Platon - C. Philosophie de Platon C.1 - généralités - C.2 - Quatre élements et structure de l'homme 1. a - quatre élements -



Préambule [partie II] - précédent -

Nous avons vu, dans les sections que nous avons consacrées à la critique de Chevreul de l'Histoire de la chimie de F. Hoefer, quelle était la position du chimiste quant à la situation de la discipline hermétique. On peut dire, en somme, de l'alchimie, exactement la même chose que ce qu'on a dit de l'astrologie. Qu'elle fut un moment obligé dans l'histoire du développement de la pensée scientifique. Que la chimie soit redevable à l'alchimie, aucun historien des sciences ne le conteste. Mais qu'on accorde à l'alchimie un statut propre, des bases solides, voila autre chose. Et d'abord, de quelle alchimie s'agit-il ? Nous avons vu que deux courants s'étaient dégagés, d'ailleurs confondus plus ou moins dans les textes, par le biais de la notion de « teinture » qui est sans doute l'un des termes les plus importants de l'Art sacré. Cette alchimie qui nous occupe, est-ce celle du pesudo-Aristote, celle de Zosime de Panopolis, où pas une seule fois il n'est question de transmutation ? Est-ce celle des scholastiques du Moyen Âge qui sont responsables de l'invention de la pierre philosophale et qui ont emprunté maints concepts au Christianisme ? C'est citer le pseudo-Lulle, Albert Le Grand - ces écrits alchimiques étant d'ailleurs apocryphes - et Vincent de Beauvais. Que faire alors de Geber, le « prince des alchimistes » comme on le surnommait, en admettant là encore qu'il ait bien écrit les traités qu'on lui attribue...La Somme de Perfection fait l'unanimité : on voit en elle un écrit positif où la préparation de substances chimiques bien définies est clairement indiquée. Ou bien, enfin, est-celle de la préparation des teintures métalliques, du pourpre, la préparation des pierres précieuses... Douterait-on qu'il s'agisse là de la partie positive de l'alchimie ? Nous citerons alors E. Chevreul, dans l'un de ses écrits les plus clairvoyants, son Résumé de l'Histoire de la Matière, oeuvre capitale dont nous n'avons eu connaissance que tardivement et qui n'a pu, se faisant, exercer quelque influence que ce soit sur notre jugement. Voici cet extrait.
 
 

ALCHIMIE AU POINT DE VUE DE LA RICHESSE. - TRANSMUTATION

DES PIERRES COMMUNES EN PIERRES PRÉCIEUSES.

89. Je ne connais pas de recherches suivies entreprises avec l'intention de transmuer les pierres communes en pierres précieuses qu'on puisse comparer à celles qui n'ont pas cessé d'occuper les alchimistes dont le but était la transmutation des métaux imparfaits en métaux parfaits. Évidemment l'alchimiste qui, en s'adressant à une personne disposée à le payer sur la promesse qu'il lui faisait de la rendre riche, comprenait bien mieux la promesse de le devenir avec de l'argent ou de l'or, que de le devenir au moyen de la transmutation d'un caillou, non en diamant, mais en pierre précieuse comme un rubis, une topaze, une émeraude mais sans pouvoir affirmer précisément ce que serait le caillou transformé. Or l'alchimiste, se trouvant dans la nécessité de recourir à un bailleur de fonds pour travailler, pensait donc avec raison qu'il se le rendrait plus accessible en lui promettant la transmutation des métaux en or ou en argent qu'en lui proposant la transmutation des pierres communes en pierres précieuses. Voilà l'explication, il me semble, du silence que le plus grand nombre des alchimistes ont gardé sur la transmutation des pierres, tandis que tous savaient se faire comprendre lors qu'ils proposaient la transmutation métallique. Quoi qu'il en soit, je devais rappeler comment tous les esprits occupés d'alchimie étaient disposés à recourir à des moyens de transmutation quelconques quand il s'agissait de satisfaire au besoin de la richesse.
La richesse, la santé, la longévité, voila les promesses chimériques que les alchimistes faisaient miroiter à leur bailleurs de fonds. C'est Chevreul qui nous dit lui-même quel était en fait l'objet que les alchimistes poursuivaient, la transformation, la modification des pierres communes en pierres précieuses. Car le terme de transmutation que le chimiste adopte en titre est impropre, vu à notre époque, tout autant d'ailleurs qu'il convenait à l'époque même où de telles « modifications » étaient apportées à la matière. C'est que, comme nous l'avons maintes fois répété, il faut prendre garde de ne pas confondre les Quatre Eléments d'Aristote et d'Empédocle avec les corps simples, tels qu'ils se sont dégagés dans l'histoire de la chimie, à l'époque de Jean Rey, de Lavoisier et de Scheele. Autant, on peut admettre comme un concept logique, la transmutation des Eléments d'Aristote, autant la raison, guidée par l'expérimentation, ne peut que nous prévenir contre les transmutations métalliques, pure chimère. Mais le silence que Chevreul décèle dans les écrits des Philosophes, ne semble que de pure forme. Car, chez Lambsprinck autant que chez Cyliani ou Fulcanelli, en passant par Denis Zachaire, le lecteur trouvera toujours des références assurées sur les pierres gemmes... Il faut donc faire un effort de réflexion sur les conditions qui ont ainsi dédoublé l'alchimie, en une voie chimérique, celle des transmutations, et en une autre, positive, celle de la modification des pierres communes en pierres précieuses. Jetons d'abord un regard un peu plus neuf sur les concepts alchimiques. C'est avec L.A. Hallopeau [Revue générale des sciences pures et appliquées, t. 29, 1918, pp. 246-250] que nous allons ouvrir cet article :
 
 

L.-A. HALLOPEAU. — LES THÉORIES DES ALCHIMISTES

LES THÉORIES DES ALCHIMISTES  ET LEUR INFLUENCE SUR LES PREMIÈRES DOCTRINES CHIMIQUES

Les théories des philosophes hermétiques, depuis les néoplatoniciens et les gnostiques gréco-égyptiens des IIe et IIIe siècles jusqu'aux souffleurs et iatrochimistes des XVIIe et XVIIIe se résument en trois hypothèses. Les alchimistes les plus anciens (Empédocle et les vieux alchimistes des écoles naturalistes) admettaient quatre éléments théoriques, la Terre, l'Eau, l'Air et le Feu

(ce sont les Quatre Corps ou Tétrasomie de Zosime, IIIe ou IVe siècle. Plus tard, certains philosophes ajoutèrent un cinquième élément, la quintessence, état comparable à l'éther des physiciens : « L'on peut nommer les parties les plus solides terre, les plus humides eau, les plus déliées et sprituelles air, la chaleur naturelle feu de la nature ; et les autres occultes et essentielles s'appellent fort à propos des natures célestes et astrales ou quintessences. » D'Espagnet, Enchiridion physicae restituae, 1623), [notez que cette définition de la quintessence ne peut pas désigner autre chose que des chaux métalliques dissoutes dans une matière que les alchimistes ont nommé, tantôt feu aqueux, tantôt eau ignée]

qui dans la suite formèrent deux groupes : 1° la Terre, état sec et solide, élément visible, contenant en soi le Feu, état chaud et subtil, élément invisible; 2° l'Eau, état humide et liquide, élément visible, renfermant en soi l'Air, état froid et gazeux, élément invisible.

« C'est avec les quatre éléments que tout ce qui est en ce monde a été créé par la toute puissance  de Dieu (Helias, Miroir d'Alchimie, XVIIe siècle). »

Telle est la première hypothèse. Voici maintenant la deuxième, qui est la base du système hermétique. La Matière première, « antérieure aux éléments

(D'Espagnet, Enchiridion physicae restitutae. L'hypothèse est de Platon et d'Aristote, qui enseignaient cette grande loi de l'Unité de la Matière. La notion de la matière première platonicienne, commune à tous les corps et susceptible de prendre toutes les formes, servit de base à la théorie des philosophes alexandrins, qui développèrent l'idée de la matière première des métaux, « Mercure des philosophes », en l'associant à celle des quatre élements - il y a ici erreur, partagée d'ailleurs par plusieurs commentateurs. Rappelons donc que le Mercure des philosophes n'est pas la matière première des métaux, mais que les métaux sont changés en leur matière première - chaux - par la médiation de ce Mercure et transformés en leur humide radical -) »,

est unique ; mais elle se présente sous diverses formes, qui se combinent ensemble indéfiniment pour produire un nombre illimité de corps différents :

« Les chrétiens veulent que Dieu ait d'abord créé âne certaine matière première et que de cette matière par voie de séparation, ayant été tirés des corps simples, qui ayant ensuite été mêlés les uns avec les autres, par voie de composition servirent à faire ce que nous voyons... Il y a eu dans la création une espèce de subordination, si bien que les estres les plus simples ont servi de principes pour la composition des suivants et ceux-ci des autres. »

(Sendivogius, dit le Cosmopolite, Lettres, XVIe siècle. Suivant Albert le Grand (vers 1193-1280), De Alchimia, « les métaux sont tous semblables dans leur essence, ils ne diffèrent que par leur forme ». Basile Valentin, Char de triomphe de l'antimoine, expose en ces termes la même loi de l'unité de la matière :

« Toutes choses viennent d'une même semence; elles ont toutes été à l'origine enfantées par la même mère » (xvie siècle).

Dès le ive-ve siècle, dans son Commentaire sur le livre de Démocrite, le philosophe grec Synésius écrivait que l'alchimiste modifie la Matière en changeant sa Forme, sans rien créer. - il peut y avoir ici confusion : le vrai Cosmopolite est Alexandre Sethon, l'auteur de la Nouvelle Lumière Chymique ; Sendivogius a simplement eu en sa possession des papiers de Sethon par le biais de sa veuve, qu'il a épousée -)

Cette matière unique est indestructible et peut seulement changer de forme :

« Tout ce qui porte le caractère de l'être ou de la substance ne peut plus le quitter et, par les lois de la nature, il ne lui est pas permis de passer au non-être. C'est pourquoi Trismégiste dit fort à propos dans le Pimander que rien ne meurt dans le monde, mais que toutes choses passent et changent » (D'Espagnet, Enchiridion physicae restituae)

D'après les Grecs, la matière première ulh est liquide; à l'origine du monde, cette matière femelle, fécondée par le feu, donna naissance à tous les corps (Barlet, La théotechnie ergocosmique). Enfin la troisième hypothèse est la suivante. La matière première unique, nommée chaos, semence, substance universelle, se compose de deux principes, unis en proportions variables suivant les divers corps; ces deux principes, attirés sans cesse l'un vers l'autre, sont le Soufre et le Mercure :

« On a observé que la nature des métaux, telle que nous la connaissons, est d'être engendrée par le Soufre et le Mercure. La différence seule de cuisson et de digestion produit la variété dans l'espèce métallique » (Albert le Grand, Compositum de compositis Dès le ve on vie siècle, l'Anonyme chrétien, philosophe grec, disait : « Tout se compose de matières sulfureuses et mercnrielles » - d'après Berthelot, il y aurait eu deux Philosophes : le Chrétien et l'Anonyme. Cf. tome X des Alchimistes Grecs, les Belles Lettres -)

Le Soufre, principe fixe et mâle, domine dans la Terre, c'est-à-dire dans les corps solides, métaux et minéraux, où il représente les propriétés visibles, couleur, éclat, étendue, dureté, combustibilité. Ces corps solides, ces métaux brûlent; car ils contiennent en eux le Feu. Le Soufre, de nature chaude, est actif. Le Mercure domine dans l'Eau et les liquides, qui chauffés se transforment en Air, c'est-à-dire en vapeur. C'est au Mercure, principe volatil et femelle, que les métaux doivent les propriétés occultes ou latentes, qui apparaissent seulement par l'intervention d'une énergie étrangère; la malléabilité, la fusibilité, la volatilité sont dues au Mercure. De nature froide, le Mercure est passif (Artephius, dans son traité Clavis majores sapientiae, s'exprime ainsi : « Je dis : II y a deux natures, l'une active, l'autre passive. Mon maître me demanda quelles sont ces deux natures. Et je répondis : l'une est de la nature du chaud, l'autre du froid. Quelle est la nature du chaud ? Le chaud est actif et le froid passif. » (xie-xiie siècle.)).

Le Sel ou Arsenic, inconnu des premiers philosophes, fut ajouté comme troisième principe par les alchimistes mystiques du XIIIe au  XVIe siècle (Basile Valentin. Khunrath. Paracelse (1493-13411, Thesaurus thesaurorum.- il y a là erreur. Le 3ème principe des alchimistes a toujours existé, dès les premiers écrits des Adeptes. C'est ce qu'ont montré Chevreul et Berthelot. Quant à Paracelse, il a beaucoup emprunté au pseudo Valentin et n'a, sans doute, jamais été alchimiste - ); il servait de moyen d'union entre le Soufre et le Mercure, comme l'esprit vital entre le corps et l'âme [c'est le Mercure qui sert de médiateur, de trait d'union entre le Corps - Sel ou Arsenic des vieux alchimistes - et l'Âme ou Soufre ou teinture] :

« Ô merveille, le Soufre, le Mercure et le Sel me font voir trois substances en  une seule matière » (Marc-Antonio, Lumière sortant par soi-même des ténèbres)

Toutefois ce principe ternaire eut peu d'importance, surtout au XIIIe siècle. Dans son traité Breve breviarium de dono Dei, Roger Bacon écrit :

« Le Soufre, le Mercure et l'Arsenic sont les principes composants des métaux. Le Soufre en est le principe actif; le Mercure, le principe passif; l'Arsenic est le lien qui les unit. »

Mais, dans le traité d'alchimie théorique intitulé Speculum alchemiae et vraisemblablement postérieur au précédent, Roger Bacon ne parle plus du Sel :

« Notez que les principes des métaux sont le Mercure et le Soufre. Ces deux principes ont donné naissance à tous les métaux et à tous les minéraux dont il existe pourtant un grand nombre d'espèces différentes. » [il est arrivé que les Adeptes aient été confus. On retrouve une erreur semblable dans le De Lapide Philosophorum de Lambsprinck où le Corps est assimilé au médiateur. Cependant, dans l'ensemble des écrits, c'est le Mercure qui est considéré comme le lien entre l'Âme et le Corps, ce qui s'avère d'ailleurs très logique tant au plan des correspondances chimiques, qu'au plan spirituel -]

Les substances minérales, métaux et minéraux, résultant de l'union des deux principes,variaient non seulement suivant les proportions de Soufre et de Mercure, mais encore suivant le degré de cuisson :

« Le Soufre n'est point une chose qui soit divisée du vif-argent, ni séparée ; mais est seulement cette chaleur et sécheresse qui ne domine point à la froideur et humidité du Mercure, lequel Soufre après digéré domine les deux autres qualités, c'est-à-dire froideur et moiteur, et y imprime ses vertus. Et par ces divers degrez de décoctions se font les diversités des métaux »

(Bernard le Trévisan (1406-1490), Livre de la Philosophie naturelle des métaux. Arnauld de Villeneuve (vers 1245-1313), dans son traité Semita semitae, dit aussi :

« II n'y a qu'une seule matière première des métaux; elle revêt différentes formes selon le degré de cuisson, selon la force plus ou moins puissante d'un certain agent naturel. »

C'est encore la même idée qu'expriment dans un sens plus général, d'une part Basile Valentin qui écrit :

« II n'y a qu'une matière pour tous les métaux et les minéraux »,

et d'autre part le Cosmopolite qui déclare :

« La nature des pierres est la même que celle des autres choses ».)

Mais les diversités étaient surtout en rapport avec le degré de perfection des métaux, qui dépendait lui-même du degré de pureté des deux principes :

« Selon la pureté ou l'impureté des principes composants. Soufre et Mercure, il se produit des métaux parfaits ou imparfaits » (Roger Bacon, Speculum alchemiae)
 

Le métal parfait est l'or, qui est inaltérable au feu et à l'air :

« Je dis de plus que la nature a pour but et s'efforce sans cesse d'atteindre la perfection, l'or. Mais, par suite d'accidents qui entravent sa marche, naissent les variétés métalliques » (Roger Bacon, Speculum alchemiae)

C'est ainsi que l'ouverture d'une mine arrête le développement des minerais :

« Par exemple si une Mine estoit éventrée, l'on y pourroit trouver des métaux non encore achevez, et parce que l'ouverture de la mine interromperoit l'action de la nature, ces métaux resteroient imparfaits et ne s'accompliroient jamais, et toute la semence métallique contenue en cette mine perdroit sa force et sa vertu. » (Texte d'Alchymie)

Dans la nature, les métaux imparfaits, formés tout d'abord, se transforment peu à peu en métaux de plus en plus parfaits; les sept métaux prennent naissance par une série invariable de transmutations, qui ont toujours lieu suivant le même cycle, fer, cuivre, plomb, étain, mercure, argent, or :

« La génération des métaux est circulaire; on passe facilement de l'un à l'autre suivant un cercle. Les métaux voisins ont des propriétés semblables; c'est pour cela que l'argent se change facilement en or. » (Albert Le Grand, Compositum de compositis)

Les chaux, c'est-à-dire les oxydes métalliques, caractérisaient les métaux imparfaits; la calcification (oxydation) de ces métaux s'obtenait par l'action de la chaleur :

« L'élément feu corrompt les métaux imparfaits et les détruit. Ces métaux sont au nombre de cinq, mercure, plomb, étain, fer, cuivre. Les métaux parfaits (Or et argent. La transmutation des métaux imparfaits en métaux parfaits, or et argent, était le but principal poursuivi par les alchimistes : « L'Alchimie est une science qui apprend à changer les métaux d'une espèce en une autre espèce. » Paracelse, Cœlum philosophorum.) sont inaltérables dans le feu. » (Paracelse, Cœlum philosophorum.)

Les alchimistes avaient observé la calcification (oxydation - il est très intéressant d'observer que le mot calcification est semblable à celui d'oxydation -) lente des métaux au contact de l'air; mais la cause de ces phénomènes leur était absolument inconnue :

« Par la vertu et par la force des Eléments, il s'engendre tous les jours de nouveaux métaux, et les vieux tout au contraire se corrompent en même temps » (Glauber, L'Oeuvre minéral (XVIIe siècle)

Enfin, depuis les temps les plus reculés jusqu'au XVIIe siècle, la théorie des influences planétaires veut que les sept planètes donnent naissance aux sept métaux.[cf. section humide radical métallique - zodiaque alchimique -] Chaque métal prend le nom de la planète qui le produit. Dans la langue écrite, le signe de la planète représente le métal, de là l'origine des symboles chimiques, qui remontent à l'époque alexandrine. Malheureusement ces premiers symboles, imaginés pour abréger l'écriture, ont surtout contribué à obscurcir les traités des premiers philosophes et à multiplier les erreurs des copistes, Les mêmes métaux ne correspondent pas uniformément aux mêmes planètes; le signe d'une planète déterminée est affecté à un métal ou à un autre, suivant les siècles, les peuples et les auteurs ; les signes eux-mêmes varient, etles notations diffèrent. Si le Soleil fait toujours naître l'or, la Lune l'argent, Saturne le plomb, il y a pour les autres métaux imparfaits de nombreuses variantes :

« Olympiodore, néoplatonicien du VIe siècle, attribue le plomb à Saturne ; l'électrum, alliage d'or et d'argent regardé comme un métal distinct, à Jupiter; le fer à Mars ; l'or au Soleil; l'airain ou cuivre à Vénus ; l'étain à Hermès (planète Mercure) ; l'argent à la Lune » (M. Berthelot, Introduction à l'étude de la Chimie des Anciens et du Moyen âge, 1889, p. 81.)

Au Moyen âge, l'électrum ou asem avait disparu de la liste des métaux. Les sept métaux et les sept planètes correspondantes, avec leurs signes, étaient : Or ou Soleil, Argent ou Lune, Mercure, Plomb ou Saturne, Etain ou Jupiter, Fer ou Mars, Cuivre ou Vénus. Il n'y a pas lieu d'insister, dans cette courte exposition sur l'importante théorie des influences planétaires, qui n'a laissé aucune trace dans les doctrines chimiques, et que rappelle seulement l'étymologie de certains noms de métaux.
D'ailleurs rien ne serait à ajouter aux magnifiques pages consacrées à cette curieuse question par notre illustre maître M. Berthelot, le grand historien de la Chimie des Anciens et du Moyen Âge

(M. Berthelot, Les origines de l'alchimie, 1885 ; Science et philosophie, 1886 ; Introduction à l'étude de la Chimie des Anciens et du Moyen âge, 1889 ; Collection des anciens alchimistes grecs, texte et traduction, avec la collaboration de M. Ch.-Em. Ruelle, 1887-1888 ; Histoire des sciences. La Chimie au Moyen âge: industries antiques, alchimie syriaque, alchimie arabe, 1S93 ; Archéologie et histoire des sciences, 1906.).

[ouvrages disponibles sur Gallica, à l'exception de la collection des anciens alchimistes grecs. Trois tomes ont été édités sur les écrits des vieux alchimistes, aux Belles Lettres : tome I, IV et X entre 1980 et 2003. Le tome I est dû à Robert Halleux et traite des Papyri de Leyde et de Stockholm ; le tome IV est consacré à Zosime de Panopolis, Mémoires authentiques. Enfin le tome X traite de l'Anonyme de Zuretti.]

Cette première partie de notre travail n'envisage que le point de vue théorique de la science hermétique, et donne les doctrines fondamentales, réellement scientifiques, enseignées par les plus savants philosophes de l'époque alexandrine et du Moyen âge ; mais elle n'aborde pas, pour cause d'incompétence, les données cabalistiques de Paracelse, ni les théories mystiques et quelque peu fantaisistes de certains alchimistes des XVe et XVIe siècles. Nous laissons aussi de côté pour l'instant la description des appareils

( Alambics à un, deux ou trois récipients, vases à digestion, vases à fixation, vases à kérotakis, bains -marie, bains-marie à kérotakis, bains de cendres, bains de sable, fioles, aludels, œufs philosophiques, athanors, écuelles, lampes à huile à mèches d'amiante, etc.),

des opérations et des pratiques

(Procédés de fixation, permettant de solidifier les métaux liquides, de durcir les métaux mous, de rendre fixes les métaux volatils, de donner aux métaux imparfaits une teinture durable d'or ou d'argent. — Pratique de la matière du Grand-Œuvre, préparation des deux élixirs blanc et rouge, petit et grand magistère, médecine, pierre philosophique ou philosophale, poudre de projection blanche on rouge, doués de la propriété de transmuer les métaux imparfaits en argent ou en or, etc.),

très variés suivant les époques et les régions, au moyen desquels les faux alchimistes simulaient les transmutations, tandis que les vrais philosophes poursuivaient l'espoir chimérique de parfaire le petit magistère et le Grand-Œuvre.

II

Après avoir résumé les théories des alchimistes, nous examinerons comment elles ont influencé les premières doctrines de la Chimie naissante, au XVIIIe siècle. L'hypothèse du premier groupe des quatre éléments, la Terre contenant en soi le Feu, persiste intacte dans l'idée de la « terre inflammable », proposée par Becher

(Jean-Joachim Becher (1645-16S5), Acta laboratorii chymici Monacensis seu Physica subterranea, 1669, réimprimé par Stahl, 1702; Alphabetum minerale seu viginti quatuor theses Chymicae, 1682.)


Becher, Physica Subterranea

et érigée en système sous le nom de « théorie du phlogistique » par le médecin Stahl.

(Georges-Ernest Stahl (1660-1734), Zymotechnia fundamentalis, 1697; Spécimen Becherianum, fundamenta, documenta et expérimenta sistens ; — Experimenta, observationes, animadversiones. ccc numéro, chymicae et physicae, 1731.)

D'après Becher, les métaux possèdent un principe combustible, une « terre inflammable », que Stahl appela « phlogistique » :

« C'était, d'après Stahl, un principe subtil répandu dans les métaux et, en général, dans les corps combustibles, qui le perdent lorsqu'ils sont brûlés ou calcinés. Un métal chauffé à l'air abandonne son phlogistique, en se transformant en une poudre terne, en une chaux métallique. Les battitures qui se sont détachées, étincelantes, du fer incandescent, sont du fer déphlogistiqué. Cette poudre jaune, la litharge, qui se forme par une calcination prolongée du plomb, c'est le plomb privé de son phlogistique. Incombustibles, les corps sont dépourvus de ce principe ; inflammables, ils en sont très riches. Le phénomène du feu est un puissant dégagement de phlogistique. Un corps qui subit l'action du feu se décompose, et ce qui reste après la combustion était d'abord un des éléments du corps combustible. Ainsi, les cendres des métaux ou les chaux métalliques étaient contenues dans les métaux eux-mêmes, en combinaison avec le phlogistique. On peut leur restituer ce dernier en les chauffant avec des substances riches en phlogistique, telles que le charbon, le bois, l'huile. Calcinez la litharge avec la poussière de charbon, vous retrouverez le plomb métallique. Le phlogistique aura abandonné le charbon pour se porter sur la litharge et former avec elle le plomb revivifié. » (Ad. Wurtz, Histoire des doctrines chimiques depuis Lavoisier, 1868.)

La théorie du phlogistique, à l'époque où la grande autorité de Stah lui donnait une renommée universelle, ne reposait sur aucune base solide. Elle était en contradiction, dès son origine et avant même les découvertes de la Chimie pneumatique, avec les observations de Jean Rey (1630),

(Essays de Jean Rey, docteur en médecine, sur la recherche de la cause pour laquelle l'estaint et le plomb augmentent de poids quand on les calcine, Bazas, 1630, réimprimé par Gobet, Paris, 1777.
Nos travaux sur la vie et le livre de Jean Rey prouvent que ce savant médecin du Périgord, mort en 1645, doit être considéré comme le premier des vrais chimistes. Plus d'un siècle avant Lavoisier, la Chimie est déjà une science française, et Jean Rey appuie déjà tout son raisonnement sur les indications de sa balance, que la 82° partie d'un grain faisait trébucher, balance sensible à environ deux milligrammes :

« Expérimentateur habile, il sut tirer parti de la balance, et c'est la balance qui lui dicte le résultat de ses expériences. Son œuvre est courte ; une seule expérience principale y est décrite; un seul but y est poursuivi. Mais il fit faire deux grands pas à la science. Il découvrit la pesanteur de l'air, exposant le premier cette hypothèse, et la vérifiant par des expériences de chimie et de physique. — L'augmentation de poids du plomb et de l'étain par la calcination avait été signalée depuis longtemps par les alchimistes, et Galien lui-même en avait connaissance. Mais personne avant Rey n'avait trouvé que la cause de cette augmentation de poids venait de l'air, de cet air espessi et appesanti. » L.-A. HALLOPEAU et ALBERT POISSON, Revue scientifique, t. XLVI, pp. 332 à 338, 13 septembre 1890.) [soit dit en passant, les récits des prétendues transmutations font toutes état d'une augmentation de poids...]

reprises et amplifiées par Robert Boyle (1626-1691, Complète works, London, 1744.) et Jean Mayow (1669). Ces illustres expérimentateurs avaient établi que les métaux augmentent de poids par la calcination à l'air; le rôle de l'air dans les phénomènes de combustion était déjà entrevu et même presque établi par leurs patientes recherches ; mais le point essentiel, qui était la nature et la composition de l'air, restait encore inconnu. C'est à Lavoisier (Antoine-Laurent Lavoisier (1743-1794). Traité de Chimie, 1789, deuxième édilion 1793. - cf. section humide radical métallique -) que revint la gloire de découvrir la composition de l'air et d'expliquer son rôle dans la combustion (1772-1777) :

« La combustion n'est pas une décomposition, c'est une combinaison résultant de la fixation d'un certain élément de l'air sur le corps combustible. Celui-ci augmente de poids en se consumant et cette augmentation de poids représente précisément le' poids du corps gazeux ajouté. La découverte du gaz éminemment propre à entretenir la combustion, faite par Priestley en 1774, donne une nouvelle force à cette théorie. Lavoisier montre que ce gaz est un des éléments de l'air et le nomme oxygène. Dès lors, le rôle de l'air dans les phénomènes de combustion est clairement établi... Les produits de la combustion, plus pesants que les corps combustibles, ne sauraient donc être un des éléments de ceux-ci ; car rien ne se perd dans les réactions chimiques, et rien ne se crée, la matière étant indestructible

(Il fallut tout le génie du grand réformateur, sa méthode incomparable, l'emploi raisonné de son instrument de prédilection, la balance, pour réaliser la démonstration expérimentale de cette grande vérité, enseignée par les philosophe depuis tant de siècles.).

Si donc les corps augmentent de poids en brûlant, c'est par le gain ou l'addition d'une nouvelle matière ; lorsque, d'un autre côté, les chaux métalliques, les oxydes, sont ramenés à l'état de métal, ce n'est pas par la restitution du phlogistique, c'est par la perte de l'oxygène qu'ils renferment. C'est ainsi que Lavoisier établit le premier la nature élémentaire des métaux et fixa, en général, la notion des corps simples. Il reconnut comme tels les corps dont on ne peut retirer qu'une seule espèce de matière et qui, soumis à l'épreuve de toutes les forces, se retrouvent toujours les mêmes, indestructibles, indécomposables... Les corps simples ainsi définis, Lavoisier les représente comme doués du pouvoir de s'unir entre eux, de manière à former les corps composés, cette union s'effectuant sans perte de substance, de telle sorte qu'on retrouve dans la combinaison toute la matière pondérable des corps constituants. Ces grands principes forment la base de la Chimie. » (Ad. Wurtz, Histoire des doctrines chimiques depuis Lavoisier, 1868.)

Par cette discussion mémorable et cette savante critique, Lavoisier fonde la Chimie moderne, « science française »,

(Ad. Wurtz. Au lendemain du centenaire de Charles-Adolphe Wnrtz, nous avons pensé qu'il n'était pas inutile de donner quelques extraits des pages les plus classiques de ce grand chimiste strasbourgeois, qui fut aussi un grand écrivain et un grand patriote.)

qui s'appuie uniquement sur l'expérience et sur l'étude des relations pondérales. C'en est fait maintenant des dernières illusions hermétiques et des espérances de transmutation. Et pourtant vers 1775, lorsqu'il s'agit d'établir une doctrine et de l'opposer aux idées de Stahl, ce hardi novateur semble se laisser influencer par la vieille théorie alchimique. C'est probablement l'hypothèse des « deux principes composants », avec d'ailleurs des données toutes différentes et en partant de l'oxygène de l'air comme principe fondamental, qui inspira le système de la chimie dualistique, imaginé par Lavoisier pour expliquer la structure des acides, des oxydes et des sels :

« Quel que soit le degré de complication d'un composé, on peut toujours y discerner deux parties constituantes, deux éléments immédiats, ceux-ci étant des corps simples ou des corps composés. Le sulfure de fer renferme deux parties constituantes, le soufre et le fer, tous deux corps simples. Dans le vitriol vert, un nouveau corps simple vient s'ajouter aux précédents : ce sel renferme, en effet, du soufre, du fer et de l'oxygène, mais ces éléments y sont combinés de telle manière que l'oxygène est partagé entre le soufre et le fer, formant avec le premier l'acide sulfurique, avec le second l'oxyde de fer. Cet acide et cet oxyde sont les éléments immédiats du sel. Ainsi, toutes les combinaisons chimiques sont binaires ; tel est le trait caractéristique du système. Dans toutes, l'affinité s'exerce sur deux éléments simples ou composés. Ceux-ci s'attirent et s'unissent entre eux en vertu d'une certaine opposition de propriétés qui est précisément neutralisée par le fait de leur union. Voilà le dualisme. » (Ad. Wurtz, Histoire des doctrines chimiques depuis Lavoisier, 1868.)

L'hypothèse dualistique de Lavoisier, complétée et furieusement défendue par Berzelius, fut jusqu'à ces dernières années opposée par les chimistes équivalentistes à l'idée unitaire de Laurent et de Gerhardt, idée française qui finit par triompher de l'antique tradition hermétique

(Dans la théorie dualistique de Lavoisier et avec la notation de Berzelius, les éléments de l'eau s'ajoutent aux éléments d'un acide anhydre pour former un acide hydraté ; les éléments d'un oxyde s'ajoutent aux éléments d'un acide anhydre pour former un sel. Dans la théorie dualistique, l'acide sulfurique hydraté est la combinaison de l'acide sulfurique anhydre avec l'eau; c'est suivant Berzelins, du sulfate d'eau, SO3 + H2O. Dans la théorie unitaire, désignée aujourd'hui sous le nom de théorie atomique, l'acide sulfurique hydraté est le sulfate d'hydrogène SO4H2. Dans la théorie dualistique. la combinaison de l'acide sulfurique anhydre avec la potasse est le sulfate de potasse, SO3 + KO; dans la théorie unitaire, c'est le sulfate de potassium SO4K2. [par parenthèse, nous voyons que le sulfate de potasse - tartre vitriolé - et le vitriol - huile de vitriol - sont des homonymes sous l'angle de leur structure atomique -] Dans le système dualistique, le sulfate de plomb s'écrit SO3 + PbO, ou d'après la notation de Berzelius SPb (Berzelius, Traîté de Chimie, cinquième édition, traduction française, 1846-1850) ; dans le système unitaire, nous l'écrivons SO4Pb. [dans cette dernière formule, il n'y a qu'un atome de plomb contre deux pour le vitriol et le sulfate de potasse. Ceci ne nous rappelle-t-il pas l'examen de la crédence de l'Hôtel Lallemant à Bourges, par Fulcanelli, dans le Mystère des Cathédrales ? cf. section Principes -]).

Néanmoins les philosophes des siècles passés étaient les dignes précurseurs de nos célèbres maîtres des XVIIIe et XIXe siècles. Le but poursuivi fut toujours aussi noble ; les moyens seuls manquaient encore:

« Les faux alchimistes ne cherchent qu'à faire de l'or; les vrais philosophes ne désirent que la science. Les premiers ne font que teintures, sophistications, inepties ; les autres s'enquièrent des principes des choses. » (Becher, Physica subterranea.)

L.-A. Hallopeau,
Docteur es sciences.

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Cet article est remarquable : il retrace fidèlement l'évolution de la pensée des alchimistes. Il contient aussi de nombreux contre sens qui montrent que l'auteur n'a pris la peine de lire les textes dont il donne tant d'extraits. Ce qui est paradoxal, si l'on voit le nom d'Albert Poisson accolé à celui d'Hallopeau, dans la référence de l'un des articles cités... Si nous avons cité cet article in extenso, c'est qu'il donne bien la mesure de l'idée alchimique et de la façon, parfois bien détournée, dont la conçoivent ses sectateurs tout autant que ses adversaires. Les premiers, comme leurs collègues, les astrologues - c'est-à-dire les Chaldéens - ne se donnent pas la peine de la preuve a posteriori et avancent sans doute la certitude de la transmutation métallique. Les autres s'opposent point par point aux premiers en ne se donnant pas la peine du moindre examen « charitable » - dirons-nous - des textes... Par examen charitable, bien sûr, nous voulons entendre par l'examen combiné du sens, du sentiment et de la raison.  Le sens, c'est pour le détail iconographique, si important dans l'Art sacré ; le sentiment, c'est pour l'émotion que suscite le texte dont bien souvent, on l'a dit, il anticipe sur les découvertes des Surréalistes. Enfin, la raison, c'est pour l'analyse newtonienne qui doit déboucher sur un résultat avisé : le but que poursuivaient les alchimistes a été parfaitement vu par Chevreul dans l'extrait que nous avons donné de son Résumé de l'Histoire de la Matière.

Mais, nous dira-t-on, quelle preuve peut-on avancer que le travail des alchimistes les plus anciens avait trait aux calcination de matières vitreuses ? A cela, nous avons déjà répondu dans la section sur le Mercure philosophique ; mais s'il était besoin, nous ajouterions ceci que nous transcrivons de L. Gérardin, Alchimie :

La connaissance du verre remonte à une époque aussi reculée que celle de la connaissance du fer. Sa découverte vient, probablement et logiquement, de l'usage de vitrifier les poteries et autres ustensiles [nous dirons aussi, des premières glaçures, et singulièrement, de certains défauts des glaçures se rapportant à la présence de cristallisations - cf. Philalèthe, Introïtus VII - ] Certains objets égyptiens et babyloniens en verre datent du IIe millénaire. La tradition rapporte que le verre aurait été découvert accidentellement sur les bords de la N'aman, petit torrent qui se jette dans la Méditerranée, près d'Acre. Des marchands phéniciens bivouaquaient le long de la rivière et, pour établir leur foyer, utilisèrent des pierres de nitre [en fait, natron] (du carbonate de soude naturel). La chaleur réduisit ce carbonate en un oxyde qui, chauffé avec la silice des grains de sable, donna naissance à un produit dont la transparence attira l'attention des marchands. Ils refirent l'essai. Le verre était découvert [Pline, Hist. Nat, XXXVI ; cette légende, d'après L. Figuier ne recouvre pas la réalité]

Cette légende repose-t-elle sur un fond de vérité ? Chose certaine au IIIe siècle avant notre ère, on utilisait toujours le sable de la rivière N'aman pour fabriquer du verre, ainsi que le rapporte lenaturaliste et philosophe Théophraste. Des siècles plus tard, l'exploitation continuait toujours et ce sable s'exportait même fort loin. L'analyse des objets de verre trouvés dans les fouilles permet de constater que la composition des verres antiques (70 % de silice, 20 % de soude, 5 à 8 % de chaux et quelque peu de sels métalliques colorants) ne diffère pas tellement de celle du verre actuel. Ne resterait-il pas, dans l'abondante littérature égyptienne ou babylonienne, des manuels décrivant les opérations des métallurgistes ou des verriers, fournissant ainsi des renseignements de première main ? A priori, ce genre de texte est rare : les procédés de fabrication technologique s'entourèrent toujours de mystère. Lorsqu'un artisan trouvait un procédé nouveau lui assurant une supériorité sur ses compagnons (et concurrents), il ne claironnait pas sa découverte

[on doit certainement à ce comportement fatal de l'être humain les secrets dont s'entourèrent bientôt les légendes colportées et les textes les plus anciens qui nous soient parvenus. Il faut en rapprocher une autre légende touchant à un objet en aluminium qui aurait été fabriqué par hasard au temps de Tibère. On ne sait pas toujours que des couverts en aluminium, plus chers  que l'or même au XIXe siècle, avaient été offerts par H. de Sainte-Claire Deville à Napoléon III - in Berthelot, Autopsie d'un mythe, Jean Jacques, Belin, 1987 -]

Et cela reste vrai de nos jours. Le brevet d'invention défend, certes, l'inventeur, mais la meilleure protection demeure toujoursla discrétion. [voyez encore le secret sur le procédé de préparation de l'aventurine -] On admire les merveilleuses poteries sorties des ateliers grecs : le secret de leur fabrication n'a cédé que devant les analyses les plus récentes. Aucun texte ancien ne confirme les hypothèses faites, le seul document concret se présente sous la forme de quatre ex-votoréalisés par une confrérie de potiers au VIe siècle avant notre ère. Ces quatre plaques représentent le travail quotidien de ces artisans, avec leurs fours et leurs tours à poterie. On connait pourtant certains textes techniques très anciens. Des papyrus égyptiens datant d'environ deux mille ans avant notre ère font état de connaissances pratiques d'arpentage et de géométrie. D'autres révèlent les connaissances médicales que possédaient les prêtres égyptiens vers l'an 1600 avant notre ère [Papyrus Ebers]. Les bibliothèques babyloniennes ont livré des tablettes de mathématiques. Il s'agit, dans tous les ces cas, de connaissances moins directement appliquées que de tours de main des forgerons ou des orfèvres. Jusqu'ici on n'a retrouvé aucun texte très ancien traitant de ces techniques appliquees. Le plus vieux manuel technologique conservé est assyrien. Il figurait dans la célèbre bibliothèque dAssurbanipal (668-626 avant notre ère). Son titre la Porte du Four en fait pressentir le contenu. Le texte commence par décrire les précautions a prendre pour construire le fourneau ou se feront les opérations :

« Si tu veux poser les fondations d'un four choisis un jour approprié dans un mois favorable. Dès que les ouvriers ont fini le four mets toi au travail. Prends ceux qui sont nés avant leur temps mais rien d'étranger, rien d'impur ne doit y être mélange. Offre leur des libations ; le jour où tu places tes ingrédients dans le four, fais un sacrifice en l'honneur de ceux qui sont nés avant leur temps Tu dois alors faire un feu sous le fourneau et y placer tes ingrédients. Les hommes qui travaillent à cela doivent être purifiés ; ce n'est qu'après qu'ils pourront s'approcher du fourneau. Le bois qui brûle sous le fourneau doit être de bûches de styrax, non utilisées pour des radeaux mais qui aient été protégées par du cuir » (R. Campbell Thompson, On the Chemistry of the Ancient Assyrians, Londres, 1925)

[ce texte présente, indubitablement, des rapports étranges avec les vieux traités alchimiques. Voyez la référence à « rien d'étranger ne doit être ajouté », « le mois favorable », etc. ]

Les érudits ont longuement débattu de ces mots : « ceux qui sont nés avant leur temps » Ne s'agissait-il pas de fœtus humains et d'une sorte de sacrifice rituel pour s'assurer la faveur des dieux du fourneau ? Le simple bon sens répond qu'il n'y avait aucune raison pour qu'il soit aisé de se procurer des fœtus à Babylone. Et puis mettre de la chair humaine dans un four destiné à des opérations métallurgiques aurait eu comme premier résultat d'entraver serieusement la bonne marche des travaux des fondeurs. Il faut plutôt voir dans cette expression un mot d'argot technique pour nommer les minerais non arrivés à la maturité du métal ou les pierres restées brutes et qui ne sont pas devenues précieuses. Le traité de la Porte du Four est d'ailleurs fort précis dans ses descriptions technologiques. Ainsi pour chauffer le four le scribe précise qu'il faut prendre des « bûches qui n'aient pas été utilisées pour des radeaux » ; le bois était rare en basse Mésopotamie. Il venait des montagnes du haut pays et pour le transporter on fabriquait des radeaux avec des outres en peau gonflées mises sous une charpente de bûches Les bateliers faisaient descendre le fleuve au radeau charge de marchandises. Une fois arrivé dans les villes du delta mésopotamien on le démontait et on vendait le bois. Les outres dégonflées repartaient à dos d'âne pour servir à nouveau. Ce bois saturé d'eau boueuse se trouvait peu adapté au travail métallurgique dans un petit haut fourneau et il était préférable d'utiliser du bois sec sur le radeau à l'abri de bâches de cuir. Après avoir exposé la manière de faire fonctionner le fourneau, le traité aborde la fabrication du verre ; les proportions indiquées pour les divers composants (sable et soude) sont correctes. Viennent ensuite de nombreuses recettes de coloration en bleu à l'aide de cuivre, ou en rouge à l'aide d'or. Ce procède de coloration ne fut retrouvé qu'au XVIe siècle par l'alchimiste saxon Libavius. Le scribe assyrien décrit ensuite des procèdes d'imitation de pierres précieuses : saphir, émeraude (verre vert), albâtre (verre blanchâtre), aventurine,  corail (verre rouge). Après toutes ces recettes il indique aussi la façon d'argenter le bronze mais le texte des tablettes est malheureusement très mutilé à cet endroit. Cette argenture servait sans doute pour la fabrication de miroirs.

Le verre coloré garde son attrait même à notre époque. Mais il ne présente plus aucun mystère ; il ne viendrait à personne l'idée de confondre le verre rouge et le rubis, le verre vert et l'émeraude, le verre bleu opaque et le lapis lazuli. Il était loin d'en être alors de même. Lorsque des choses rares comme l'or ou l'émeraude peuvent être imitées, l'or par du laiton et l'émeraude par du verre teinté, grande est la tentation de fraude. Pour déceler cette fraude, il fallait des procèdes d'essais. Mais pour anciens que soient ces derniers, par exemple l'essai de l'or par le feu qui détruit et transforme en scories les autres métaux : plomb cuivre ou zinc, ils n'avaient pas la puissance des actuelles analyses chimiques ou physiques. Pour les Anciens, l'aspect physique, la dureté, la malléabilité, la couleur jouaient un grand rôle dans les classements La couleur surtout, qualité immédiatement accessible à chacun. Ainsi, on pouvait tout naturellement à cette époque reculée, se poser la question de savoir si changer la couleur d'un corps n'était pas lui changer aussi sa nature... Et à première vue, il paraissait bien extraordinaire qu'un peu d'or moulu en fine poudre puisse colorer en rouge une grande masse de verre. Le verre ainsi teinté était-il encore du verre ou déjà un rubis ? Voilà, d'après nous, ce qui fut à la base même de l'idée alchimique.
 

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I. Travaux historiques de Marcelin Berthelot - sous-section 1 - suite
 

8. JOURNAL DES SAVANTS. — AOUT 1890.
 

SUR LES TRACES DES ÉCRITS ALCHIMIQUES GRECS conservés dans les traités latins du moyen âge et sur l'ouvrage intitulé Turba philosophorum.
 

la Turba philosophorum in Artis Auriferae

PREMIER ARTICLE.

C'est par l'intermédiaire des écrits arabes et hébreux que la plupart des connaissances scientifiques des Grecs en mathématiques, en astronomie, en physique et en médecine, ont été transmises au Moyen Âge occidental, les écrits grecs proprement dits n'y ayant guère été connus directement avant la Renaissance [Marsile Ficin et Pic de la Mirandole ont eu une influence déterminante dans ce domaine -] ; il en est de même des connaissances théoriques ou pratiques relatives à la chimie, connaissances dont l'ensemble a porté autrefois le nom d'alchimie. Ce nom même ne nous est venu des vieux praticiens gréco-égyptiens (Voir mes Origines de l'alchimie, p. 10 et 37) qu'avec addition de l'article arabe. La transmission de ces notions alchimiques à l'Europe latine a eu lieu vers le temps des croisades, un peu avant l'époque d'Arnaud de Villeneuve, de Raymond Lulle, de Roger Bacon et de Vincent de Beauvais, auteurs qui nous fournissent les premiers textes de date authentique en cette matière. Elle a été connue d'abord par des traductions latines de l'arabe et de l'hébreu, dont un certain nombre nous ont été conservées dans les collections intitulées Theatrum chemicum, publié dans les premières années du XVIIe siècle, et Bibliotheca chemica, de Manget (1702). Ces traductions latines, dont je parlerai tout à l'heure avec plus de détails, sont assez informes et elles ne conservent pour la plupart que des traces éloignées et indirectes des alchimistes grecs, créateurs de la science qu'elles exposent; de telle sorte qu'elles ont paru jeter jusqu'ici peu de lumière sur la transmission qui les a précédées, c'est-à-dire sur la façon dont la science grecque a passé aux Arabes. C'est sur ce point que j'ai fait quelques trouvailles nouvelles et précises dans l'ouvrage intitulé Turba philosophorum, trouvailles qu'il paraît utile de faire connaître.

L'histoire même de l'alchimie arabe et latine est si obscure et si confuse d'ailleurs, qu'il est utile d'y établir des points de repère, afin de préparer la voie aux personnes disposées à débrouiller cette vaste et curieuseévolution, à la fois mystique et scientifique. Rien de ce qui touche àl'histoire du développement de l'esprit humain n'est indifférent : c'est ce qui m'engage à dire quelques mots d'abord sur les caractères générauxdes ouvrages et opuscules alchimiques qui nous ont été donnés commetraduits de l'arabe ou de l'hébreu.

Ces ouvrages se rangent en deux groupes fort distincts.

Les uns constituent de vrais traités didactiques, classés et ordonnés par matières, offrant un caractère scientifique incontestable, malgré les erreurs et les illusions qu'on y rencontre. Tels sont les traités attribués à Geber (Bibliotheca chemica, t. I, p. 519), à Avicenne (Ibid., I, p. 626), certains du moins; ceux qui portent le nom du Pseudo -Aristote (Ibid., I, p. 638), tels que De Perfecto magisterio, etc. L'arrangement systématique des matériaux et la régularité des procédés d'exposition relatifs à la connaissance des substances et à la description des opérations, dans le traité intitulé Summa perfectionis magisterii, traité qui est donné sous le nom de Geber [Dans la seconde moitié du XIIIe., Paul de Tarente, à partir, entre autres de l’ouvrage de Razi et de ses propres expériences, rédigea la très belle practica qu’est la Summa perfectionis (édition William Newman, The « Summa Perfectionis »  of Pseudo-Geber. A Critical Edition, Translation and Study, Leyde, Brill, 1991).], rappellent tout à fait l'esprit logique et classificateur de la scolastique. C'est elle, en effet, qui a introduit ou rétabli l'usage de semblables méthodes de composition, oubliées depuis le temps des mathématiciens grecs. Les habitudes argumentatrices de la scolastique se retrouvent également très marquées dans les ouvrages dont je parle. Je citerai, par exemple, la réfutation, en forme et suivant les règles, de ceux qui nient la réalité de l'art des transmutations, laquelle porte un caractère relativement moderne, c'est-à-dire contemporain des enseignements philosophiques des écoles des XIIe et XIIIe siècles; les alchimistes grecs n'avaient jamais pensé que ce doute pût être soulevé, du moins en principe. Leurs théories sur la matière première (voir mes Origines de l'alchimie, p. 246, 264, 272), aussi bien que les changements surprenants observés dans le cours des opérations pratiques relatives aux alliages et colorations métalliques (Origines de l'alchimie, p. 211, 238. Se reporter aussi à mon Introduction à la chimie des Anciens, p. 53), ne leur paraissaient permettre aucun doute légitime à cet égard. Les premiers alchimistes arabes ne semblent pas non plus en avoir douté, comme le montre la lecture du groupe de leurs opuscules traduits en latin dont je parlerai tout à l'heure.

[ces réflexions de Berthelot sur la réalité des transmutations posent le problème passionnant de savoir à quel moment se situe la transition, au plan conceptuel, entre les éléments pris au sens d'Aristote ou d'Empédocle, et ceux que les anciens chimistes ne pouvaient pas manquer de trouver par leurs manipulations. Autrement dit, il s'est trouvé un moment dans l'histoire de la science où les corps simples que nous connaissons ont été, pour certains, isolés comme « insécables » mais sans que l'on puisse les reconnaître - pour autant - comme tels, c'est-à-dire comme corps simples. En fait, il s'agissait alors d'une révolution scientifique dont on n'a pas assez pris la mesure et où l'on a assisté à un changement de paradigme. Mais, nous le répétons, il ne semble pas que l'on se soit penché sur ce problème en considérant la question de la transition entre les Quatre Éléments d'Aristote et les corps simples pris comme « néo-éléments ». Car, pris dans leur contexte historique, les transmutations des quatre éléments étaient tout à fait logiques. C'est ce point qui est à la base des méprises sur la question des transmutations métalliques - ]

Au contraire, je le répète, la discussion méthodique des doutes élevés sur la possibilité même de la transmutation figure en tête du traité qui est prétendu traduit de Geber, et elle se retrouve à partir de ce moment dans la plupart des traités originaux du Moyen Âge et des temps modernes, jusqu'au moment où le scepticisme devient universel et définitif, au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle. Le prétendu Geber fait également preuve d'un rationalisme très avancé, en niant l'influence des astres sur la production des métaux, influence admise pleinement dans les époques antérieures depuis Proclus (Origines de l'alchimie, p. 48) ; une semblable négation rappelle celle de Roger Bacon : De nullitate magies. Ce ne sont pas les seuls indices de composition moderne du traité de Geber : les idées et les faits qui y sont développés se retrouvent fréquemment exprimés sous les mêmes termes dans les ouvrages authentiques de Roger Bacon et dans les articles relatifs aux métaux du Speculum naturale de Vincent de Beauvais

[les exposés concernant les métaux sont répartis entre plusieurs endroits du Spceulum. Dans la version initiale en deux parties, ces exposés se trouvent dans le Speculum naturale : au livre V (oeuvre du troisième jour), au livre XXV, consacré à l’alchimie, et probablement dans le livre XXIX où est présentée la philosophie naturelle. Dans la version en quatre parties du Speculum maius, les divers renseignements concernant les métaux sont répartis entre trois des quatre volumes : le Naturale, dans l’hexameron, les présente dans l’oeuvre du troisième jour (livre VII) ; on les trouve aussi dans le Doctrinale, au livre XI, consacré aux arts mécaniques, sous la rubrique « alchimie » ; certaines de leurs applications apparaissent dans les textes consacrés à la médecine (Doctrinale, livres XII -XIV) ; un exposé les concerne dans cette division de philosophie naturelle qu’est la physica (Doctrinale, livre XV) ; et enfin ils apparaissent dans le résumé en tête de l’Historiale. Cité in L’ALCHIMIE DANS LES ENCYCLOPÉDIES DU XIIIe SIÈCLE : VINCENT DE BEAUVAIS ET SES CONFRÈRES, Deprez-Masson, Presse Universitaires de Rennes],

ainsi que dans le traité d'alchimie connu sous une double rédaction latine et grecque et attribué soit à Theoctonicos (Introd. à la chimie des Anciens, pp. 207-211), soit à Albert le Grand : or tous ces ouvrages appartiennent à la fin du XIIIe siècle, sinon au commencement du XIVe. En raison de ces circonstances et de ces caractères généraux, je serais porté à croire que les traités latins attribués à Geber et à Avicenne, et congénères, ne remontent pas, au moins sous la forme de leur rédaction présente, au delà du XIIIe siècle, sans vouloir préjuger d'ailleurs la question de savoir s'ils ne renfermeraient pas des matériaux plus anciens. Ils auraient été mis sous le nom du vieux savant Geber, de même que d'autres ouvrages alchimiques portent l'étiquette pseudo-épigraphique d'Aristote et de Platon.
La publication des textes arabes de Geber, qui existent à Leyde et dans diverses autres bibliothèques d'Europe, pourra seule décider la question , surtout si l'on établit l'authenticité de l'attribution de ces textes et leur date véritable par une discussion critique convenable. En tout cas, pour revenir a l'objet principal de cet article, les traités latins attribués à Geber ne contiennent aucune citation formelle empruntée aux alchimistes grecs, dont les noms mêmes n'y sont pas prononcés. Certes, la filiation des théories et des faits qui y sont exposés avec le contenu des ouvrages grecs antérieurs n'est pas douteuse; mais elle est indirecte et suppose des intermédiaires. Cependant, à côté de ces traités méthodiques, il existe une série d'ouvrages alchimiques latins, fort singuliers, qui nous sont donnésaussi comme traduits de l'arabe ou de l'hébreu, ouvrages écrits sansméthode, dans un style allégorique et souvent charlatanesque. Parmi ces ouvrages il en est qui sont probablement les plus anciens de tous et par conséquent les plus voisins de la vieille tradition, ainsi que je vais l'établir. Tels sont les écrits attribués à Morienus ou Marianos, à Calid, [le cas spécial posé par Calid et Morien est tout à fait singulier. Chevreul a abordé la question dans ses travaux consacrés à Artéphius et à la critique - sic - des écrits de Cambriel -] au faux Platon, au faux Aristote, au senior Zadith filius Hamuelis; tels sont le Consilium conjugii (anonyme) [Theatrum chemicum, vol. V, pp. 429-507 ; Bibliotheca Chemica curiosa, vol. II, pp. 235-266 ; ], le Clavis sapientiae, attribuée à Alphonse le Sage, [et dont Chevreul a attribué la paternité à Artéphius -] le Tractatus Micreris suo discipulo Mirnefindo [Theatrum chemicum, vol. V, pp. 90-101]; telle est surtout la Turba philosophorum, [Artis Auriferae, I, pp. 1-43-89 ; Theatrum chemicum, vol. V, pp. 1-52 ; Bibliotheca chemica curiosa, vol. I, pp. 445-465] attribuée à un prétendu Arisleus, livre qui porte tous les caractères d'une traduction, et dont nous possédons même deux versions très différentes. [voyez L. Gérardin, Alchimie, 1972 qui a clairement montré que la traduction de Salmon est tout à fait fautive - la version en soixante dix huit sentences semble d'une bien meilleure qualité que celle en soixante douze sentences]

Enfin je compléterai cet examen par celui du Rosarium philosophicum, [Bibliotheca chemica curiosa, vol. II, pp. 87-119 ; Artis Auriferae, vol. II, pp. 133-253 ; De Alchimia opuscula, vol. II] ouvrage composé en latin, mais formé d'extraits appartenant à la même famille d'ouvrages. On aurait pu pousser cette étude jusqu'à l'opuscule d'Artephius, Clavis majoris sapientiae, qui est aussi rapporté à la même tradition. [pourquoi Berthelot, qui vient de nous dire que cet ouvrage était d'Alphonse X, affirme-t-il  à présent que c'est Artéphius qui en est l'auteur ? ] Cet auteur est cité par Roger Bacon ; mais la date en est incertaine et les points de contact et de comparaison sont trop vagues. Tous ces livres sont, je le répète, imprimés en latin dans le Theatrum chemicum et dans la Bibliotheca chemica.[1] Les indications des orientalistes, tels que d'Herbelot, Wustenfeld, Hammer, Leclerc, nous autorisent à regarder plusieurs de ces ouvrages comme existant réellement, sous le même titre, dans les langues sémitiques. Leur caractère intrinsèque atteste d'ailleurs sur plus d'un point une origine arabe ou hébraïque. Quelques-uns paraissent avoir été composés en Espagne, comme l'indiquent le nom de Toletanus philosophas (Bibl. chem., t. II, p. 118) et celui d'Alphonse le Sage, sous le patronage desquels certains de ces traités pseudo-épigraphiques sont placés. Par leur symbolisme mystique, leurs formules et leurs pratiques, ces ouvrages, les plus anciens surtout, rappellent souvent de très près les alchimistes byzantins du temps d'Heraclius, tels que Stephanus d'Alexandrie, le Pseudo-Ostanès, Comarius, etc; ils en sont assurément plus voisins que les traités didactiques attribués à Geber et à Avicenne.

[Jung, dans ses travaux d'herméneutique alchimique, a beaucoup travaillé sur les textes que Berthelot a cités ; voyons quelques titres : Aïon, Psychologie du Transfert, Psychologie et Alchimie, Mysterium Conjunctionis t. I et II ; Marie Louise von Franz a publié l'Aurora consurgens avec un appareil critique très développé où tous les textes cités par Berthelot apparaissent avec de nombreux extraits, cf. Aurora consurgens, I - II - III]

Je vais d'abord rechercher vers quelle époque ont été faites les traductions latines de ce groupe spécial. Il est facile de reconnaître que la date de ces traductions est comprise entre le XIIe et le XIVe siècle. La limite la plus récente paraît devoir être fixée d'après le contenu du Rosarium philosophicum (Bibl. chem., t. II, p. 87) écrit en latin par un lecteur assidu de ces divers traités. Or l'auteur du Rosarium cite et commente Stephanus, Geber (Rex Persarum, p. 114 - De la coagulation et de la préparation de la première pierre ainsi que de sa sublimation - la relation à Geber roi des Perses permet peut-être d'expliquer pourquoi l'un des poèmes de Lambsprinck débute par : « Alexandre écrit de Perse... »), Razès, notre Avicenne, notre Pseudo-Aristote; il cite également Morienus et Calid (p. 90); il reproduit en un grand nombre d'endroits la Turba philosophorum, dont il continue évidemment la tradition. Mais il invoque aussi les noms des alchimistes latins proprement dits, tels que Alain de Lille (pseudonyme), Albert le Grand, Arnaud de Villeneuve (p. 88), Raymond Lulle (p. 109), le Speculum naturale de Vincent de Beauvais (p. 102), saint Thomas d'Aquin (pseudonyme, p. 93), enfin Hortulanus, qui a vécu vers 1330. C'est le plus récent auteur cité par le Rosarium. On est ainsi conduit à fixer la composition de cette compilation vers le milieu du XIVe siècle. Nous avons au contraire la date probable la plus reculée dans la traduction latine du Liber de compositione alchimiae, qui porte le nom de Morienus Romanus (Bibl. chem., t. I, p. 509), prétendu ermite, c'est-à-dire moine, de Jérusalem, qui l'aurait écrit pour Calid, roi d'Egypte : je reviendrai tout à l'heure sur ces noms propres. Le traducteur paraît un personnage sincère; il déclare son nom: Robertus Castrensis, nom que Jourdain, dans son Etude sur les traducteurs d'Aristote, identifie avec Robert de Rétines, traducteur connu d'arabe en latin de divers ouvrages philosophiques. Il est plein d'enthousiasme pour l'ouvrage qu'il traduit et croit que le sujet en a été inconnu jusque-là aux Latins : Quid sit alchymia, nondum cognovit vestra latinitas. Il déclare avoir traduit ce livre de l'arabe et terminé son travail en latin le 11 février 1182 (v. st.) (p. 519) : c'est la date la plus ancienne qui soit citée dans ce genre d'ouvrages, et je ne vois pas de raison pour la suspecter, du moins jusqu'à nouvel ordre. Le livre traduit par Robertus Castrensis porte, à tort ou à raison, le nom de Morienus, lequel paraît le même qu'un certain Marianos ou Murianos, moine chrétien grec ou plutôt syriaque, dont le disciple Calid mourut vers 704. Tous deux sont cités par les auteurs arabes (d'après Wustenfeld, Histoire des médecins arabes, et Hammer, Histoire de la littérature arabe). Cette dernière date correspond d'ailleurs à une indication du traité latin :

Ä Post quatuor annos a morte Herculis Regis eremita incedo (Bibl. chem., t. I, p. 512)

« je suis devenu moine quatre ans après la mort d'Heraclius ».

L'auteur se déclare chrétien. Il débute en rapportant l'origine de sa science à un livre alchimique composé par Hermès, roi d'Egypte. Cette affirmation rappelle certains passages de Zosime (Orig. de l'alch., p. 9) et d'Olympiodore (Collect. des alch. grecs, trad., p. 87) sur le livre de la Chimie, révélé aux mortels, et elle se trouve reproduite dans une forme analogue par Calid, par Theoctonicos ou Albert le Grand (Introduct. à la chimie des Anciens, p. 209) et, à leur suite, par Pic de la Mirandole. [1,2, 3, 4, 5, 6, 7, ]

« Ce livre, ajoute Morienus, a été retrouvé par Adfar d'Alexandrie, »

nom défiguré que je cite seulement à cause de celui de la ville. Morienus apporte à l'appui de ses assertions les dires des philosophes, testimonia antiquorum, tels que Hercules, rex sapiens et philosophius, désignation qui s'applique, d'après divers textes congénères, à l'empereur Heraclius, protecteur de Stephanus et des alchimistes, sous le nom duquel on avait même mis des ouvrages d'alchimie, aujourd'hui perdus (Introduct. à la chimie des Anciens, p. 176). Morienus le cite trois ou quatre fois. Dans d'autres traités alchimiques (Allegoriae sapientium supra librum Turbae - Bibl. chem., t. I, p. 472) latins, le nom d'Heraclius est associé, comme dans l'histoire, à celui de Stephanus d'Alexandrie. Les noms de Marie, d'Africanus (Arsicanus) et peut-être de Zosime (Oziambe, écrit aussi Azinabam ?) figurent plus loin. [voir les noms corrompus de la Turba philosophorum] Une autre citation de noms gréco-orientaux est celle de Datin s'adressant à Eutychès, citation répétée à plusieurs reprises (p. 514-515). Or le nom d'Eutychès se rapporte à la Syrie : c'était celui d'un célèbre hérétique du Ve siècle, auquel se rattachait la tradition des Syriens jacobites. On peut aussi rappeler Eutychius, patriarche melchite d'Alexandrie, historien et médecin, qui a vécu à la fin du IXe et au commencement du Xe siècle, ainsi que divers autres homonymes. [on ajoutera que Datin renvoie à Dastin et que cet envoi de Datin à Eutychès rappelle le Rosinus ad Euthiciam que l'on trouve dans l'Artis Auriferae, vol. I, pp. 158-178 ] La phrase suivante, qui fait allusion à la fois au rôle alchimique et au rôle théologique de Marie, conformément à certains textes gnostiques et byzantins (Orig. de l'alch., p. 173), appartient au même ordre de rapprochements (p. 515) :

« Les philosophes, étant réunis en présence de Marie, lui dirent: Tu es heureuse, Marie, parce que le divin secret t'a été révélé. »

Tout ceci nous ramène donc à ce milieu gréco-syriaque dans lequel les sciences antiques ont subi une première élaboration, avant d'être transmises aux Arabes. Les autres noms cités par Morienus, tels que Herizartem et Adarmath, sont trop défigurés par la double transcription en arabe et en latin pour que l'on puisse essayer de les identifier. [Adarmath semble cité dans le Rosarium sous la forme Ademarus ou Adhemar, voir Ros. Phil. 1550, f. 81] Aucune phrase d'ailleurs ne paraît traduite exactement des auteurs que nous connaissons ; mais plusieurs relèvent de la tradition constante des alchimistes, telle que celle relative à la multiplicité et à la diversité des noms donnés aux mêmes choses par les anciens sages, afin de mettre en défaut les non-initiés et de leur faire faire fausse route. Or la même assertion figure déjà dans les papyrus de Leyde (Introduct. à l'étude de la chimie des Anciens, p. 10) et dans Olympiodore (Collect. des alch. grecs, trad., p. 88), et elle est reproduite par le Pseudo-Démocrite (Collect. des alch. grecs, trad., p. 83) et par les auteurs qui l'ont suivi. Les indications des quatre éléments : le chaud et le froid, le sec et l'humide, répondant au feu, à l'eau, à la terre et à l'air, sont aussi trop vagues et trop répandues dans les traditions médicales et alchimiques pour constituer des filiations précises. Je noterai seulement la comparaison de la matière première des corps avec l'étoffe au moyen de laquelle le tailleur fabrique le corps, les manches, le giron et les différentes parties d'un habit et dont il tire même les fils destinés à joindre ces parties (p. 514).[cela rappelle ce que dit Fulcanelli, au sujet de la toile d'araignée, « Arachne » qui n'est pas sans rapport avec le labyrinthe de Salomon, cf. Aurora consurgens, I -] Elle rappelle, avec une variante nouvelle et non signalée jusqu'ici chez les Grecs, à ma connaissance, les textes du Timée (Orig. de l'alch., p. 264) et d'Enée de Gaza (Ibid., p. 74. On trouve la même comparaison dans le livre de senior Zadith, Bibl. chem., II, 228) relatifs à la matière première, ainsi que ceux de Synesius (Ibid., p. 272. Collect. des alch. grecs, trad., p. 67) et de Stephanus sur le mercure des philosophes. Relevons encore l'axiome d'Hermès cité par Morienus : Omnia ex uno procedant (p. 513), pareil à celui du Pœmander, en to pan, et à ceux qui sont retracés entre les anneaux circulaires du serpent mystique des alchimistes.


extrait de l'Introduction à la Chimie des Anciens

De même cet autre énoncé (p. 515) :

Ä Quomodo id quod est inferius, superius ascendit, et qua ratione quod est superius inferius descendit: et qualiter unum eorum aiteri conjungitur, ita quod ad invicem misceantur.

On reconnaît l'axiome des alchimistes grecs :

« En haut les choses célestes , en bas les choses terrestres ; par le mâle et la femelle l'œuvre est accomplie, »

lequel accompagne dans les manuscrits grecs les figures des appareils distillatoires (Introd. à la chimie des Anciens, pl. I, p. 64 ; p. 133-136 ; p. 161). De même ce dire d'Hermès (p. 514):

« D'abord vient la couleur noire, puis, au moyen du sel tiré du natron, la couleur blanche, etc., » [In primis est nigredo; postea cum sale anatron sequitur albedo : succession des couleurs conformes aux textes classiques. On ne voit pas la place d'une transmutation dans un tel cadre...]

lequel répond aux énoncés des Grecs et de Stephanus (Orig. de l'alch., p. 277). Tout cela atteste une tradition qui se poursuit et une filiation directe ou détournée. Ces axiomes ont passé ensuite aux alchimistes latins, qui ne cessèrent de les invoquer. L'ouvrage de Morienus, dont je viens de les extraire, est un dialogue entre le moine chrétien et Calid, prétendu roi d'Egypte; ce qui nous amène à examiner les ouvrages latins qui sont donnés comme traduits de ce même Calid. A priori on serait porté à regarder le titre de roi d'Egypte comme chimérique, de même que ceux de roi des Perses ou roi de l'Inde, attribués à Geber, ou bien encore celui de roi d'Arménie que certains manuscrits grecs assignent à l'alchimiste égyptien Pétésis (ou Petesius), en tête de l'ouvrage d'Olympiodore. Les alchimistes, en effet, avaient coutume de supposer à leurs prédécesseurs de semblables titres, qu'ils croyaient devoir augmenter leur autorité. Cependant ce Calid paraît être un personnage historique, mort en 704. Il est donné par les orientalistes (Wustenfeld, Histoire des médecins arabes (en allemand), p. 9 ; Hammer, Hist. de la littérature arabe ( en allemand)., I Abtheil, Bd. II, p. 185 ; Ibn Khallikan, traduit de l'arabe en anglais par de Slane, t. I, p. 481 ; Leclerc, Hist. de la médecine arabe, t. I, p. 63) pour un prince égyptien, devenu savant après diverses aventures, et le premier introducteur, parmi les musulmans, des ouvrages scientifiques, astronomiques, médicaux et alchimiques. Son nom exact est Abu Haschim Chalid ben lezid ben Moawia al Ommawi, de la tribu des Koreischistes : il est signalé comme disciple de Marianos, ou condisciple de Geber. Les attributions de ces ouvrages scientifiques au prince égyptien sont-elles plus fondées que celles des livres grecs attribués à Heraclius et à Justinien (second, probablement) ? Les souverains orientaux de cette époque étaient grands fauteurs d'astrologie et d'alchimie, en même temps que de médecine et de sciences mathématiques; le tout étant regardé comme du même ordre, comme également utile, et mis sur le même plan. En tout cas les ouvrages alchimiques qui portent de tels noms doivent avoir été écrits, au moins sous leur première forme, à une époque où ces noms avaient quelque autorité, c'est-à-dire à une époque voisine, en général, de celle de l'existence de personnages qui ne tardaient guère à tomber dans l'oubli. En fait nous possédons sous le nom de Calid deux ouvrages alchimiques latins, donnés comme traduits de l'arabe : le Liber trium verborum (Bibl. chem., t. II, p. 189. Dans la Collection Auriferae artis, etc. - Bâle, 1572 -, le Liber trium verborum offre des variantes considérables ; il y est question notamment des philosophes persans qui ont disparu dans la Bibl. chem. Cf. Coll. des alch. grecs, trad., p. 61) et le Liber secretorum artis... Calid filii Iaici, ex hebraeo in arabicum et ex arabico in latinum versus incerto interprete (Bibl. chem., t. II, p. 183 ; dans le Theatrum chemicum, t. IV, p. 209, figure le même traité sous le titre : Liber secretum alchimiae Regis Calid filii Iarichi, etc.). Il est probable que ces ouvrages sont réellement traduits de l'arabe. En effet, on lit dans Ibn Khallikan que Calid exposa sa doctrine dans trois lettres, dont l'une contient la relation de ce qui s'est passé entre lui et son maître Marianos, et les autres, la manière dont il a appris la science, ainsi que les allusions énigmatiques du maître. L'indication des trois lettres rappelle le titre : Liber trium verborum; mais le contenu de la première répondrait plutôt à l'ouvrage mis sous le nom de Morienus. Les énigmes dont il est fait ici mention étaient sans doute analogues à celles qui figurent à la suite de la Turba. En tout cas, il s'agit de traités arabes similaires ou identiques avec ceux que nous possédons en latin. Mais, à part le nom d'Euclide, cité (p. 184) pour un énoncé géométrique, et celui d'un philosophe grec, Bausan (Pauseris ?), les énoncés contenus dans ces opuscules sont trop vagues pour permettre aucun rapprochement précis en vue de la recherche que je poursuis actuellement : c'est une difficulté que l'on rencontre continuellement dans l'examen de ce genre de littérature. Le Tractatus Micreris suo discipulo Mirnefindo (Theatrum chem., t. IV, p. 101), congénère des précédents, cite Astannus philosophe, probablement Ostanès, ainsi que le Nil et l'Egypte. On peut encore signaler quelques traces de traditions grecques dans le Pseudo-Platon, Platonis libri quartorum (Ibid., t. IV, p. 114) cum commento Hebuae habes Hamed, etc., ouvrage juif (Aron noster), à la fois astrologique et alchimique , lequel cite (p. 140) l'Almageste de Ptolémée, Euclide, Pythagore, Homère (p. 186), les Chaldéens siégeant sur le fleuve Euphrate, gens habiles dans la connaissance des étoiles et de l'astrologie judiciaire (p. 144), etc. Le Tractatus Aristotelis alchymistae ad Alexandrum Magnum de lapide philosophico serait soi-disant traduit, d'après le titre, de l'hébreu en latin, suivant l'ordre du pape Honorius, par un certain Grec (Ibid., t. IV, 880). Cet ouvrage renferme des traditions grecques défigurées, à la façon de celles de l'Alexandre du Moyen Âge : il y est question de la lutte d'Alexandre contre Antiochus, du char de ce dernier (p. 886) dont les roues sont assimilées aux quatre éléments, du serpent d'Hermès, etc. (Origines de l'alch., p. 144). Morienus y est cité (p. 891). J'ajouterai que dans la bibliothèque syriaque d'Assemani (Bibl. orientale, t. III, p. 361 ; Wenrich, De auctorum graecorum, etc., versionibus, p. 165, Leipsick, 1842), il est question d'une lettre d'Aristote à Alexandre le Grand [voir là encore l'ouvrage en vers de Lambsprinck in Musaeum hermeticum] sur le grand art, écrite en syriaque et soi-disant traduite en grec par Ebed Jésus, laquelle paraît identique au traité précédent. Le nom même d'Antiochus figure comme auteur d'un livre d'alchimie (il exista aussi un astrologue de ce nom au Moyen Âge) parmi les manuscrits latins de la bibliothèque Bodléienne.Tous ces opuscules sont courts et leur composition semble comprise entre l'époque du texte arabe de Morienus (VIIIe siècle) et celle du Rosarium (XIVe siècle). Il en est de même du Senioris libellus, attribué à Zadith, fils de Hamuel (Bibl. chem., t. II, p. 216; Theatrum chem., t. V, p. 215 ) : c'est un écrit juif, rempli de paraboles et de commentaires sur des figures mystiques.[ces figures sont celles figurant dans l'Azoth ou Aureliae Occultae philosophorum, voir gravures] J'y relève les noms de Marie, d'Hermès, d'Aros (Horus), de Platon (l'alchimiste), de Salomon, d'Averroès, de Marcos parlant au roi Théodore, de Rosinus, auteur arabe (Hœfer, Histoire de la chimie, t. I, p. 367, 2e édit.); mais aucun savant plus moderne n'est nommé. Parmi les phrases caractéristiques de la tradition grecque, on peut citer celle-ci :

« Notre cuivre est comme l'homme, il possède un esprit, une âme et un corps. — Trois et trois sont un, et tout résulte de l'unité. — Prends le corps de magnésie, etc. »

J'y reviendrai tout à l'heure en parlant de la Turba. L'ouvrage anonyme : Consiliuum conjugii, seu de massa solis et lunae libri III, ex arabica in latinum sermonem reducti (Bibl. chemic., t. II, p. 235), se rapporte par l'un de ses titres à une vieille tradition alchimique, qui figure déjà dans le papyrus de Leyde (Introduct. à la chimie des Anciens, p. 31, 57) et qui se retrouve dans Zosime et dans le Pseudo-Moïse; car le mot massa signifie, en alchimie, ferment métallique (Ibid., p. 304), et il a été pris pour l'alchimie elle- même (Introd., p. 209, 210, 257). Cet ouvrage est chrétien (Bibl. chem., t. II, p. 241,251) et relativement moderne, car il cite Morienus et Razès; il s'en réfère continuellement à la Turba et même aux énigmes de la Turba, addition postérieure. Je ne crois pas qu'on puisse le regarder comme antérieur au XIVe siècle. [remarquons que le Consilium conjugii et le Senioris libellus sont souvent cités par Jung]

(La fin à un prochain cahier.)

9. JOURNAL DES SAVANTS - SEPTEMBRE 1890

SUR LES TRACES DES ÉCRITS ALCHIMIQUES GRECS conservées dans les traités latins du moyen âge et sur l'ouvrage intitulé Turba philosophorum.

DEUXIEME ARTICLE

Les rapprochements les plus directs entre les textes des alchimistes grecs et ceux des plus vieux traités alchimiques latins, traduits ou imités de l'arabe et de l'hébreu, se trouvent dans la Turba philosophorum et dans les opuscules de Rosinus. Commençons par ces derniers. Rosinus est un personnage sur lequel nous ne possédons aucun renseignement. Il est cité longuement dans le Rosarium (Bibl. chem., t. II, p. 95) et dans le livre du Senior Zadith, sous les deux formes Rosinus (3) et Rubinus (Ibid., p. 232) ; en outre le dialogue si caractéristique de l'or et du mercure des philosophes, reproduit par Vincent de Beauvais dans son Speculum naturale (Introd. à l'étude de la chimie, etc., p. 258), se trouve à la page 337 du Traité de Rosinus : celui-ci paraît donc antérieur au milieu du XIIIe siècle ; il serait contemporain de la Turba, ou un peu postérieur. Hœfer, dans son Histoire de la chimie, le dit arabe : je ne sais sur quelle autorité. Rosinus cite en effet Mahomet (p. 331), Geber « Sarracenus » (p. 332), Morienus, Razès; mais il n'y a là en somme rien de décisif. Son nom même est latin, équivoque, et il a l'apparence d'un sobriquet. Les ouvrages latins qui le portent renferment beaucoup de mots orientaux (azoch, cambar, alkabir, alkabric, Habielsam, etc. - les deux premiers mots se retrouvent dans le traité d'Artephius et de Valentin ; rappelons que le mot cambar vient du grec kinnabariV ou cinabre -), mais sans offrir les caractères certains d'une traduction proprement dite. Ces ouvrages sont au nombre de deux, publiés dans la collection Auriferae artis quam Chemiam vacant antiquissimi auctores (tome I, p. 267, Bâle, 1572). Le caractère en est assez différent, et ils portent, le second surtout, la trace d'interpolations , ou gloses, ajoutées dans le texte par les copistes.


frontispice de l'Auriferae Artis, 1572

[c'est le premier recueil d'alchimie que Jung ait reçu, cf. Ma Vie et M.-L. von Franz, Jung, son mythe en notre temps. Voir Aurora consurgens. Tous les traités cités par Berthelot on été souvent repris et commentés par Jung.]

Le premier a pour titre : Rosinus ad Euthiciam, désignation qui rappelle les traités de Zosime dédiés a Théosèbie (ou Eusébie). Ce traité cite Aros (Horus), Marie, Hermès et son traité intitulé la Clef des philosophes (V. coll. des alch. grecs, trad., p. 271), Bilonius, c'est-à-dire Apollonius de Tyane (voir plus loin - qui a fait l'objet d'un des plus savoureux traits de cabale de Fulcanelli : Apollon - ioV - Diane, cf. section Principes -), Agadamon (Agathodémon), Démocrite et sa Chrysopée (in arte auri, p. 291), Syrnas, philosophe, c'est-a-dire le philosophe syrien (Sergius ?). La citation isolée du Rosarium (p. 274) doit être regardée comme une interpolation, puisque le Rosarium est postérieur à Rosinus et le cite au contraire ; à moins qu'il ne s'agisse d'un autre livre plus ancien portant le même titre, qui a appartenu en effet à plusieurs ouvrages distincts. Le second traité a pour titre: Rosini ad Sarratantam Episcopum (p. 299). Cette dédicace, si elle n'a pas été forgée après coup, indiquerait un auteur chrétien. Ici les citations sont bien plus nombreuses; mais elles ont un caractère plus moderne : car on y trouve, non seulement Aristote, Galien, Morienus, Geber, Razès, mais aussi la Turba, dans un grand nombre de passages; Dantius (p. 326, 337), auteur d'une alchimie que l'on a parfois attribuée au Dante, le Senior (p. 319, 321), etc. Comme le Senior cite d'autre part Rosinus, cette dernière indication ne saurait être du vrai Rosinus : soit que le traité Ad Sarratantam soit pseudépigraphe, ou bien qu'il ait été fortement interpolé, comme il est arrivé trop souvent dans ce genre de littérature. Quoi qu'il en soit, le moment est venu de relever dans ces traités, particulièrement dans le premier, les passages qui en manifestent les relations avec les alchimistes grecs. Je note d'abord les mots : aqua sulfuris, eau de soufre, qui répondent à udwr Qeion du papyrus de Leyde et des Grecs : mots qui ne se retrouvent plus dans la Turba et dans les auteurs postérieurs ; ils sont répétés plusieurs fois dans Rosinus (p. 288, 292, 293, 298, etc.), avec leur signification originelle. Voici certaines phrases caractéristiques :

« Marie a appelé cette chose venenum ignis » (p. 289). C'est le remède igné de Marie (Coll. des alch. grecs, trad., p. 112).

— « La lame formée de deux corps métalliques » (p. 291). C'est la feuille de Marie formée de deux métaux (Coll. des alch. grecs, trad., p. 204 ) et la lame de la Kérotakis (Introd., etc., p. 143).

— « La préparation brillante pareille au marbre » (p. 283) est tirée du traité de Démocrite (Coll. des alch. grecs, trad., p. 55). [relation à l'albâtre des Sages de Fulcanelli, évoquée dans les Demeures philosophales, t. II]

— Le symbolisme alchimique d'Adam et d'Eve (p. 269) est également reproduit du grec (Coll. des alch. grecs, trad., p. 95).

— L'axiome « Si les corps métalliques ne sont changés en incorporels et les incorporels en corps, tu n'as pas trouvé la marche de l'opération » (p. 300), est un axiome des Grecs (Coll. des alch. grecs, trad., p. 21, 101).

— « Notre pierre a corps, âme et esprit » (p. 300); cet axiome qui se trouve aussi dans Artephius, est appliqué au cuivre par les Grecs (voir plus loin). [notez que le symbolisme est resté le même au fil des siècles. Les alchimistes actuels parlent toujours des trois principes, mais pour désigner des substances précises qui sont ainsi voilées -cf. Principes -]

— « Je te dis que cette chose est une, le vase unique, la cuisson unique » (p. 311). C'est à peu près la phrase des Grecs :

« Le fourneau est unique, la voie unique, unique aussi est l'oeuvre » (Coll. des alch. grecs, trad., p. 37).

— « Prends le vif-argent et fixe le corps de la magnésie » (p. 295) répond au début de la Chrysopée de Démocrite. [remarquez que la magnésie signifie le Mercure ; le corps de la magnésie désigne le Soufre blanc ou toison de l'or. Il s'agit donc de l'arsenic blanc du pseudo Djabir]

Toutes ces citations, que je pourrais multiplier davantage, montrent que Rosinus a travaillé, sinon sur les alchimistes grecs directement, du moins sur des textes arabes ou hébreux qui en dérivaient. Plusieurs vont se retrouver dans la Turba ; mais certaines diffèrent de part et d'autre ; ce qui atteste que l'un des auteurs ne s'est pas borné à copier l'autre, mais qu'il ont remonté lous deux à des sources communes.
Le moment est venu d'aborder l'examen de la Turba philosophorum, objet essentiel de la présente étude. C'est une compilation de citations
attribuées à des philosophes anciens proprement dits, et à des philosophes alchimiques de différentes époques, les uns et les autres étant mis sur le même pied, suivant la prétention ordinaire des alchimistes. Ce procédé de citations est dans leur tradition. Divers articles intitulés : Sur la pierre philosophale, dans les manuscrits grecs (Collect. des alch. grecs, trad., p. 194 et 420), sont construits ainsi par une suite de citations. Déjà Olympiodore, auteur plus ancien et qui a écrit au Ve siècle, rapproche les philosophes ioniens et naturalistes : Thales, Parménide, Heraclite, Hippasus, Xénophane, Mélissus, Anaximène, Anaximandre, etc., et leurs opinions sur les principes et sur les éléments, des opinions des alchimistes, tels que Hermès, Agadémon [Agathodaimon], Chymes, Zosime et autres (Orig. de l'alchimie, p. 254 à 260). Ce passage présente dans son tour général et même dans sa conclusion (même collection, p. 92) qui établit une relation entre les quatre éléments et les quatre qualités, chaleur et froid, sécheresse et humidité; il présente, dis-je, une analogie frappante avec le début de la Turba, où les mêmes idées reparaissent, beaucoup plus délayées à la vérité. Elles sont congénères encore des opinions exposées dans la 9ème leçon de Stéphanus, auteur bien plus voisin de la Turba, comme il sera dit tout à l'heure. Mais l'auteur de la Turba ne possède plus cette connaissance plus ou moins approximative des doctrines réelles des vieux philosophes, qui existait dans Olympiodore et même dans Stéphanus. Les attributions dogmatiques de la Turba à tel ou tel personnage sont de pure fantaisie : les noms invoqués ne représentent plus qu'un écho lointain de l'Antiquité. La Turba n'a pas été écrite originairement en latin ; mais elle est assurément traduite de l'arabe ou de l'hébreu. Ce qui le prouve, ce sont d'abord les déformations singulières des noms propres grecs, caractéristiques d'un passage par une langue sémitique : j'y reviendrai. Ce sont encore les dénominations données à certaines substances, dont les noms grecs sont remplacés par des mots sémitiques, tels que Mardeck, Borith, Ethel, Icsir [mis pour Elixir ?], Kuhul, Cambar, etc. [Mardeck apparaît à la sentence XII] Enfin la Turba nous est donnée sous deux versions distinctes, représentant les traductions parallèles, quant à l'exposition, mais fort différentes dans l'expression des détails, et même dans leur développement, de deux variantes ou copies d'un même texte originaire. Par exemple, dans l'une de ces versions (Bibl. chem., t. I, p. 445. Cette version est aussi celle qui figure au Theatrum chemicum, sauf de légères variantes. Les deux versions existent déjà dans la collection Aurifere artis, Bâle, 1572 - cette note est fondamentale car elle donne accès aux deux sources de la Turba. C'est la version en soixante douze sentences qui a été insérée dans la Bibliothèque des Philosophes chymiques de Richebourg par Salmon, cf. site hermétisme et alchimie -), les articles où sont consignées les opinions de chaque auteur sont désignés sous le nom de Sermones, comptés depuis le n° 1 jusqu'au n° 72. Dans l'autre version, ce sont des Sententiae, comptées de 1 à 78 et se suivant dans le même ordre, sauf division de certains articles en deux. [John Ferguson, dans sa Bibliotheca Chemica a repris tous les noms et les n° des sermones correspondants, cf. t. II - voir Turba] En fait, il n'est pas un seul article qui soit tout à fait identique dans les deux versions; en outre, les noms des mêmes philosophes sont le plus souvent transcrits et défigurés d'une façon différente. Il ne s'agit pas ici de simples gloses, commentaires ou interpolations, telles que ceux qui différencient parfois deux copies d'un même texte; mais, je le répète, de deux textes tout à fait distincts, quoique traduits sur des copies dérivées d'un même original. L'auteur de cette compilation est monothéiste :

Ä Deus cum solus fuisset, dico Deum ante omnia fuisse, cum quo nihil fuit.

« Dieu, dit-il encore, s'est servi des quatre éléments pour créer les anges, le soleil, la lune, les étoiles, etc. (Sermo VIII), et il a tout créé par sa parole. »

« Ce que Dieu a créé d'une essence unique ne meurt pas jusqu'au jour du jugement. »

Ces derniers mots paraîtraient indiquer un chrétien. Mais une telle opinion n'est pas confirmée par la phrase suivante [Sermo v] :

« Il existe un Dieu un, non engendré et qui n'a pas engendré »

énoncé de principes qui trahissent un juif ou plutôt un musulman; aucun énoncé islamique d'ailleurs ne peut être relevé dans tout ce texte. Cherchons à préciser la date de la compilation. Tandis qu'elle cite les philosophes grecs : Parménides, Pythagore, Socrate, Démocrite, etc., ainsi que les alchimistes : Hermès, Agathodémon, Lucas, Archelaûs, et, ce semble, Ostanès; par contre, elle ne nomme aucun alchimiste arabe, ni Morienus, ni Geber, ni Razès, ni Avicenne, ni leurs successeurs et imitateurs latins. Elle est donnée d'ailleurs, dans la Bibliotheca chemica, à la suite de son titre même, comme reproduisant les auteurs antérieurs à Geber. Ce silence est d'autant plus significatif que la Turba est citée au contraire dès le XIIIe siècle par les Latins, tels que Arnaud de Villeneuve (Bibl. chem. t. I, p. 682), Albert le Grand, le Pseudo-Alain de Lille (Theatrum chem., t. III, p. 727), le Consilium conjugii, le Rosarium. Le texte primitif de la Turba, je parle du texte antérieur à la traduction latine, peut donc être regardé comme l'un des plus anciens qui existent en alchimie : induction que je confirmerai bientôt, en y montrant des traductions littérales et étendues des alchimistes grecs. Mais auparavant il convient de dire que la Turba est accompagnée par toute une série de gloses et de commentaires latins plus modernes : telles sont les Allegoriae sapientium supra librum Turbae (Bibl. chem., I, 466) commentaire où sont cités au contraire Geber, Morienus, Calid, Albert le Grand, Arnaud de Villeneuve, etc. Ce commentaire a été très certainement écrit par un juif:

Ä « filii, sciatis quod Deus Moysen legem docuit ».

— On y trouve cités les Dicta Salomonis filii David, précédés par un dialogue du roi Hercule (Heraclius) avec Stephanus d'Alexandrie, et on y parle d'un autre dialogue de « Aron cum Maria prophetissa sorore Moysis ». Ces allégories se trouvent aussi à la suite de la deuxième version de la Turba, mais dans un texte qui paraît plus vieux et qui est très différent du premier (Bibl. chem., I, 494. Le mot Aron paraît résulter d'un rapprochement erroné avec Aaron ; car le dialogue lui-même, imprimé dans Auriferae artis - p. 343 - porte Aros à diverses reprises, c'est-à-dire Horus d'après les arabisants - Origin. de l'alchimie, p. 131 - ce dialogue semble traduit de l'hébreu ou de l'arabe). A la suite figurent d'autres commentaires intitulés : AEnigmata (p. 495), Distinctiones et Exercitationes (p. 497), de date encore plus récente. Ces Enigmes rappellent celles que Ibn Khallikan attribue à son Marianos. On voit que la Turba a été le centre de toute une littérature. Venons aux personnages qui y sont cités. Ils vont nous fournir de nombreux rapprochements avec les traditions grecques ; rapprochements utiles à signaler, avant d'aborder le texte lui-même. La Turba est donnée comme l'oeuvre d'Arisleus (Syn. Aristenes - Sermo X de la première version, comparé avec Sententia XI de la deuxième version ; de même Exercitato V), pythagoricien, disciple d'Hermès et appelé Abladi filius dans les gloses. Il réunit les philosophes et chacun d'eux expose d'abord ses idées sur la formation du monde par les éléments, puis sur la pierre philosophale, sur la transmutation et sur les questions diverses qui s'y rapportent. Le titre même : Assemblée des philosophes se trouve aussi dans la Collection des alchimistes grecs (trad., p. 37) : ils s'y réunissent pour discuter si le mystère s'accomplit au moyen d'une seule espèce ou de plusieurs; problème qui est posé dans les mêmes termes dans les Exercitationes sur la Turba (p. 499) :

Ä Multis dispututionibus lapidem vel diversis, vel duobus, vel una tantum re constare, diversis nominibus contondant.

Le sujet de la Turba, est plus étendu. Examinons de près les noms des philosophes qui y sont cités. On y trouve d'abord des noms exacts, tels que Pythagore, Parménide, Démocrite, Anaxagore, Socrate, Platon, Moïse, philosophes ou prétendus tels. D'autres noms plus ou moins altérés, sont cependant faciles à identifier : tels sont Eximenus pour Anaximène (Eximenus - sermo IX = sent. X - ; Exumenus - sermo LIII = Obsemeganus - sent LVII - ; Exemiganus - sermo LXVI = Emigamus - sent LXXII - et Hermiganus - sermo LXVII -), Iximidrus ou Iximidrus (Iximidrus - sermo I - = Eximindus - sent I - ; Ixumdrus - sermo LII - = Ysimidrus - sent LVI -. Peut-être le même que Mundus - sermo XVIII et autres - et Mandinus - sermo LXX = sent LXXV) pour Anaximandre : noms qui se présentent d'ailleurs avec des variantes multiples dans les deux versions, comparées entre elles, et même dans chacune d'elles. Ces variantes attestent à la fois la négligence des traducteurs ou des copistes et les incertitudes d'une double transcription du grec en arabe ou en hébreu, et de ces dernières langues en latin, incertitudes causées par le manque ou l'insuffisance des voyelles, et par la ressemblance des lettres proprement dites : les orientalistes ont tous signalé en effet les incertitudes et les déformations singulières qui en résultent. On rencontre une multitude d'exemples analogues dans le Lexicon alchemiae de Rulandus.


Lexicon Alchemiae, 1612

Hermès, Agathodémon (ce nom se trouve dans la Turba répété un grand nombre de fois, avec des variantes multiples, telles que Agadmion, Agadmon, Agmon, Admion, Admion, Cadmon. Il répond encore - sent XLV de la 2ème version - à Zimon - sermo XLI - de la 1ère version - ; lequel est ailleurs - sermo XXXIII = sent XXXVII - identique avec Zeunon ou Zenon, auteur d'un certain nombre de dires - selon ce que dit Berthelot, on serait tenté, aussi, d'assimiler Agathodémon à Cadmus ou à Amon...), Marie, Théophile, Lucas (Lucas est donné comme le maître de Démocrite dans la Turba ; c'est-à-dire qu'il joue le rôle rempli par Ostanès dans la tradition de Pline et des alchimistes grecs - Collection des alch. grecs, trad., p. 61 - Origines de l'alchimie, p. 163) et Archelaus (Sent LXXVI = Bracus - sermo LXXI) sont des auteurs alchimiques grecs, qui figurent également dans la Turba; Stephanus et Heraclius se trouvent dans les Commentaires de la Turba. : Ostanès paraît devoir être identifié avec Astanius (Astanius - sermo XLIV - = Ascanius - sermo XLVI - ; Attamus - sermo XLVI et LXVIII - = Actomanus - sent L - et Attamanus - sent LXXIII -), Pelage avec Balgus (sermo LVIII = sent LXIV); Dardaris (sermo XIX et XLIII = sent XX et XLVII ; Ardarius, sent XXIII) de la Turba est regardé par Fabricius comme le même que le magicien Dardanus cité par Pline (Origines de l'alchimie, p. 153). Enfin le nom de Belus (Belus - sermo XX et XLIX - = Bellus - sent XXI et LIII - ; Bonites - sermo LVIII et LIX -, Bonnellus - sermo XXXII, XXXVII et LX = sent XXXIV et XL - = Bodillus - sent LXVI -, - Belinus dans le Rosarium, Belinius et Bolemus dans Artephius, vieil auteur latin, congénère de la traduction de la Turba - Bibl. chem., t. I, p. 503. Au lieu de Bellus - sent XXV - on trouve dans le sermo correspondant - XXIII - le nom de Cerus) ou Bellus, qui s'écrit aussi Belinus, Belinius, Bolemus, Bonites ou Bonellus, paraît être la traduction de celui d'Apollonius de Tyane, d'après les identifications faites par de Sacy et par M. Le Clerc, dans les traductions de textes arabes très différents de ceux que j'examine ici. [il ne semble pas que le nom de Belus soit à rapprocher de celui de Bolos de Mendes -] On voit combien sont nombreux les rapprochements de noms propres des personnages de la Turba et de ceux de la tradition antique des alchimistes et des magiciens. Ces rapprochements se multiplieraient sans doute, si nous pouvions remonter à l'orthographe initiale des noms tout à fait défigurés, tels que Acsubofen ou Assuberes, Frictes [voir Liber Alze et Tractatus Aureus], Menabdus, Nictarus ou Nictimerus, Afflontus, Effistès, Horfolcos ou Orfulus, Pithem, Pandophis ou Pandolfus, Bacoscus ou Bacsen, etc. Entrons maintenant dans le fond des choses, c'est-à-dire dans l'examen des rapprochements de doctrine et de texte entre la Turba et les alchimistes grecs. Dès le début, on est frappé en voyant apparaître les philosophes ioniens et naturalistes grecs et leurs doctrines prétendues sur les éléments : terre, eau, feu et air, ainsi que la comparaison entre le système de ces éléments et la composition de l'œuf philosophique. J'ai dit comment ce développement rappelait un texte d'Olympiodore (Collect. des alch. grecs, p. 87 - Orig. de l'alch., p. 254), beaucoup plus voisin d'ailleurs des idées réelles des Anciens. Les rapprochements suivants dans la Turba et les alchimistes grecs sont plus précis. Parménide dit dans la Turba (p. 448) :

« Sachez que par jalousie ils ont traité à différentes reprises d'eaux multiples, de corps, de pierres, de minéraux, afin de vous tromper, vous qui recherchez la science. Et sachez que si vous ne vous dirigez conformément à la vérité et à la nature, d'après ses dispositions et compositions, enjoignant les choses congénères les unes aux autres, vous travaillez mal et vous opérez en vain : il faut que les natures rencontrent les natures, s'y réunissent et se réjouissent avec elles, parce que la nature est dirigée par la nature; la nature se réjouit avec la nature et la nature embrasse la nature. » [discours XI, on ne saurait mieux, effectivement, définir les principes de l'Art sacré, et par là même, donner des indications sur le but poursuivi ; cf. Mercure de nature -]

Or on lit dans les Traités du Chrétien, alchimiste grec (Collect. des alch. grecs, trad. p. 398 et passim) :

« Cela a été expliqué d'une façon détournée, de crainte qu'un exposé trop clair ne permît aux gens de réussir sans le secours de l'écrit : voilà pourquoi ils ont décrit l'oeuvre sous des dénominations et des formes multiples. »

Démocrite dit encore (Collect. des alch. grecs, trad., p. 408) :

« Il faut apprendre à connaître les natures, les genres, les espèces, les affinités, et de cette façon arriver à la composition proposée... Sache que si l'on n'apprend pas à connaître les substances, si l'on ne mélange pas les substances, si l'on ne combine pas les genres avec les genres, on travaille en pure perte et l'on se fatigue pour un résultat sans profit. Car les natures jouissent les unes des autres; elles sont charmées les unes par les autres », etc.

Il est clair que le texte de la Turba est ici, sinon traduit littéralement, du moins emprunté dans son esprit et même dans sa forme à celui des auteurs grecs. Les axiomes sur la nature sont particulièrement frappants sous ce rapport. On lit encore dans la Turba (p. 449): sulfura sulfuribus continentur et humiditas humiditate, proposition répétée à plusieurs reprises; c'est-à-dire les sulfureux sont maîtrisés par les sulfureux, les humides par les humides correspondants. Ce sont là, en effet, des axiomes fondamentaux chez les alchimistes grecs (Ibid., p. 20). Ils sont même attribués à Marie dans la Turba (p. 487); ce qui précise les rapprochements. [Elie de Beaumont parle-t-il, au fond différemment, lorsqu'il traite des émanations volcaniques ?] Un peu plus loin dans la Turba (p. 450), on trouve des indications sur la teinture en pourpre :

« Prenez l'animal que l'on appelle Kenckel (c'est évidemment le mot grec kogculiov, le coquillage qui fournissait la pourpre des Anciens), parce que le liquide qu'il contient est la pourpre de Tyr. Si vous voulez teindre en pourpre tyrienne, prenez le liquide qu'il a rejeté », etc. [sermon XIV, Acsubofen]

L'urine d'enfant et l'eau de mer concourent à la préparation. Un peu plus loin, le même mot et la même teinture reparaissent comme employés par les anciens prêtres pour teindre leurs étoffes (p. 482 - correspond au sermon LXII); ce qui est conforme aux traditions réelles des Egyptiens. En outre, ces morceaux rappellent le début du Pseudo-Démocrite (Collect. des alch. grecs, trad., p. 43). Rien d'analogue ne se retrouve chez les autres Latins du Moyen Âge. Voici d'autres énoncés de la Turba, toujours empruntés aux alchimistes grecs :

« Si vous ne changez les corps en incorporels et les incorporels en corps, vous n'aurez pas travaillé régulièrement. » [sermon LIII, cf. introduction, I]

C'est l'axiome attribué tour à tour à Hermès, à Agathodémon et à Marie par les Grecs (Ibid., p. 101 et 124).

« II faut avec deux faire trois, avec quatre faire un et avec deux faire un » (Turba, p. 461) [sermon LIII; avec deux, faire trois : il s'agit des Principes Soufre, Sel et Mercure. Avec quatre faire un : il s'agit des Eléments d'Empédocle ; enfin avec deux faire un : + = ]

: formule identique avec l'axiome cabalistique de Marie, donné par le Chrétien (Collection des alch. grecs, p. 192 et 389) :

« Un devient deux et deux deviennent trois, et au moyen du troisième le quatrième accomplit l'unité : ainsi deux ne font plus qu'un ...»

« Le mercure brûle et tue tout » (Turba, p. 458 - sermon XXIV),

expression attribuée à Marie la Juive chez les alchimistes grecs.

« Le cuivre ne teint pas, s'il n'a pas été teint d'abord » (Turba, p. 453) ;

ce mot se retrouve continuellement dans la Collect. des alch. grecs (voir trad., p. 169, 136, etc.).

« Il faut extraire la nature cachée » (Turba, p. 482 - sermon XXXVII, Bonellus ; Collect. des alch. grecs, trad., p. 65 et lO7).

« Il faut d'abord que tout soit réduit en cendres; — la préparation doit être divisée en deux parties ; — la préparation devient semblable à du marbre », etc.

La similitude du langage de la Turba et des alchimistes grecs apparaît ainsi dans une multitude de passages. Mais les suivants précisent encore davantage cette filiation.

On lit dans la Turba (p. 454 et 459) :

« Le cuivre a été blanchi et privé d'ombre (voir Collect. des alch. grecs, trad. p. 87 et 180, etc.)... étant dépouillé de sa couleur noire, il a abandonné son corps épais et pesant... Le cuivre est comme l'homme. . . Les sages ont dit que le cuivre a un corps et une âme; son âme est un esprit (volatil), son corps une chose épaisse (fixe). »

Or ce passage est traduit presque littéralement de Stephanus (Orig. de l'alchimie, p. 276), dont voici le texte :

« Le cuivre est comme l'homme; il a une âme et un corps... L'âme est la partie la plus subtile, c'est -à-dire l'esprit tinctorial ; le corps est la chose pesante, matérielle, terrestre et douée d'une ombre. Après une suite de traitements convenables, le cuivre devient sans ombre...» [nous avons déjà, à maintes fois, vu ce qui se cachait derrière ces termes de corps, d'âme et d'esprit. Il convient d'ajouter que le mot cuivre ne renvoie pas forcément au métal, mais qu'il peut signifier l'airain, ce qui lui donne un sens hermétique spécial - voir en recherche -]

Démocrite dit aussi dans la Turba, p. 465 :

« II faut employer notre cuivre pour obtenir l'argent (Nummos, expression souvent reproduite dans la Turba et qui paraît être la traduction du grec ashmon = argent au Moyen Âge. - Au lieu du mot Plumbum, qui vient ensuite dans la Turba, il faut lire argentum), l'argent pour obtenir l'or, l'or pour la coquille d'or, et la coquille d'or pour le safran d'or. »

Sauf les derniers mots, ceci est traduit littéralement du grec (Collect. des alch. grecs, trad., p. 47). Voici un passage plus frappant encore par son caractère mystique et qui semble emprunté à quelque vieille poésie alchimique ; sa reproduction dans la Turba ne comporte aucune coïncidence accidentelle. On lit dans Stephanus (Introd. à la chimie des Anciens, p. 292 - Physici et medici gaeci minores d'Ideler, t. II, p. 217) :

« Combats, cuivre; combats, mercure; joins le mâle à la femelle; c'est là le cuivre qui reçoit la couleur rouge ; et l'ios tinctorial doré... combats, cuivre; combats, mercure. Le cuivre est détruit, rendu incorporel par le mercure ; et le mercure est fixé par sa combinaison avec le cuivre. En procédant ainsi, on peut teindre tout corps. »

Le sens chimique de ce passage, qui vise l'amalgamation du cuivre et la production de certains alliages colorés au moyen de cet amalgame, est facile à comprendre. Mais, sans m'étendre autrement sur ce point, je me bornerai à remarquer que ce passage singulier se trouve traduit presque textuellement dans la Turba, où il est mis dans la bouche d'Astanius (Ostanes) :

Ä Irritate bellum inter aes et argentum vivum, quoniam peritam tendunt et corrompuntur prius; eo quod aes argentum concipiens (corripiens ?) vivum coagulat; ipsum argentum vero vivum concipiens, aes congelatur; interea igitur pugnam irritate, ejusque corpus diruite, etc. . . . qui enim eos per Ethel in spiritum vertit. .. omne corpus tingit.

[sermon XLII ; redisons-le : le mot aes, outre le cuivre, désigne l'airain, le bronze, c'est-à-dire un produit dans lequel participent au moins deux substances ; il semble donc peu probable que ce soit ici le métal cuivre - au sens moderne d'élément simple - qui soit décrit -] Donnons enfin le morceau le plus décisif : il s'agit de la Chrysopée et de l'Argyropée du Pseudo- Démocrite, dont des pages entières sont traduites à peu près littéralement dans la Turba. Le commencement est censé récité par Parménide :

« Prenez du vif-argent; coagulez-le avec le corps de la magnésie (le mot magnésie a ici un sens tout différent de son sens moderne. - voir Introd. à la chimie des Anciens, p. 255) ou avec du kuhul (c'est le nom arabe du sulfure d'antimoine), ou avec du soufre non combustible (traduction des mots : soufre apyre) ; rendez sa nature blanche et mettez-le sur notre cuivre et le cuivre blanchira. Si vous rendez le mercure rouge (le rouge et le jaune sont confondus souvent par les alchimistes, qui s'en servent pour désigner la couleur de l'or. On sait en effet que l'or peut offrir ces deux teintes sous l'influence de traces de matières étrangères), le cuivre rougira , et si on le fait cuire ensuite, il devient or. Je dis qu'il rougit aussi le mâle (c'est le nom grec de l'arsenic, traduit avec le sens littéral et commun du mot arsenikon : ce qui concourt à rendre le texte latin inintelligible) lui-même et la chrysocolle d'or. Et sachez que l'or ne prend pas sa teinte rouge, si ce n'est par l'action de l'eau permanente. C'est ainsi que la nature se rejouit de la nature. » [sermon XI; la cabale hermétique autorise une traduction : il s'agit de conjoindre la terre ou avec le sulphur représenté par l'arsenic rouge ; la magnésie est le mercurius ]

Or voici la traduction du texte grec correspondant (Collect. des alch. grecs, trad., p. 46):

« Prenez du mercure, fixez-le avec le corps métallique de la magnésie, ou avec le corps métallique de l'antimoine d'Italie, ou avec du soufre apyre; ou avec de la sélénite. . . ou comme vous l'entendrez. Mettez la terre blanche (c'est-à-dire la pâte de mercure éteint ainsi préparée) sur du cuivre et vous aurez du cuivre sans ombre; ajoutez de l'argent jaune et vous aurez de l'or; avec l'or, du chrysocorail métallique. Le même effet s'obtient avec l'arsenic jaune et la sandaraque... la nature triomphe de la nature. » [sandaraque est traduit dans le texte d'Artephius et dans la Turba par Zandarith]

Le texte grec présente un sens clair et bien défini : il décrit un procédé pour blanchir superficiellement le cuivre, avec du mercure éteint préalablement en le mélangeant avec diverses substances, et pour communiquer une coloration dorée au métal blanchi d'abord. C'est, comme je l'ai montré (Introd. à la chimie des Anciens, p. 53), un artifice d'orfèvre pour teindre superficiellement les métaux; artifice qui est devenu par la suite, entre les mains des praticiens et surtout dans les écrits des écrivains mystiques, un prétendu procédé de transmutation : la même destinée a changé la signification réelle des deux petits traités de Chrysopée et d'Argyropée, attribués à Démocrite, lesquels avaient à l'origine un sens technique et positif. Mais ce qu'il y a ici peut-être de plus remarquable, au point de vue critique, c'est de voir comment les traductions successives du grec en arabe ou en hébreu, puis en latin, ont rendu le texte initial à peu près inintelligible, par la multiplication des mots équivalents et des contresens. La Turba continue, en supprimant la suite du texte grec pour arriver à un développement déclamatoire, toujours traduit du grec. On lit en effet dans la Turba :

« ô natures célestes, multipliant les natures véritables par la volonté divine ! ô nature puissante qui triomphe des natures (opposées) et les surmonte, tandis qu'elle se plaît et se réjouit avec les natures (semblables) ! C'est à elle que Dieu a attribué le pouvoir que le feu ne possède pas. » [11ème sermon dans la version en 71 sermones ; c'est Parmenides qui parle.]

Il existe un texte grec de Démocrite qui débute à peu près de même (Collect. des alchim. grecs, trad., p. 50), mais le développement de la Turba, se rapproche encore davantage d'un texte analogue de Stéphanus (Ideler, Physici et medici gaeci minores, t. II, p. 199), lequel était déjà un commentateur mystique du Pseudo-Démocrite. C'est ainsi que la Turba, reproduit à peu près les débuts de la Chrysopée de Démocrite. Or il arrive ici une circonstance bien caractéristique, qui montre comment le commentateur se borne à donner des extraits des textes anciens, sans se préoccuper autrement de savoir si ces extraits conservent le sens définitif et la signification pratique de l'écrit original. C'est ainsi que la Turba supprime la suite de la Chrysopée du Pseudo-Démocrite, pour arriver à l'Argyropée du même auteur, dont l'exposition est faite par Lucas (p. 449) Je donne en note

(Turba : « Prenez le vif-argent tiré du mâle, et coagulez-le suivant son usage... et déposez-le sur le fer ou l'étain, ou le cuivre déjà traité, et (le métal) sera blanchi. Semblablement la magnésie devient blanche et le mâle est changé avec elle. L'aimant a une certaine affinité pour le fer : voilà pourquoi notre nature se réjouit. Prenez donc la nuée, que vos prédécesseurs vous ont prescrite. Et cuisez-la avec son propre corps, jusqu'à ce qu'il se forme de l'étain. Suivant l'usage, purifiez-la de sa couleur noire, lavez et faites cuire à un feu régulier, jusqu'à ce qu'elle blanchisse. Le vif-argent convenablement traité blanchit tous les corps. Car la nature transforme la nature. » [12ème sermon, Lucas]

Or cette exposition latine de la Turba suit de près le texte grec ancien, dont voici la traduction (Collect. des alch. grecs, p. 53) :

« Fixez suivant l'usage le mercure tiré de l'arsenic (c'est-à-dire l'arsenic métallique, comme je l'ai établi) ; projetez-le sur le cuivre ou sur le fer traité par le soufre, et le métal deviendra blanc. Le même effet est produit par la magnésie blanchie (mercure éteint ou amalgamé, comme il a été dit plus haut), par l'arsenic transformé, la cadmie, etc. Vous amollirez le fer, en y mettant de la magnésie ou du soufre... ou de la pierre magnétique ; car la pierre magnétique a de l'affinité pour le fer. La nature charme la nature. Prenez la vapeur précédemment décrite, etc... Cette préparation blanchit toutes sortes de corps métalliques... La nature triomphe de la nature. »

Le sens grec a un sens pratique qui a disparu dans la traduction latine de la Turba. Mais la filiation de cette dernière n'est pas douteuse.)

les deux textes parallèles de la Turba, et du Pseudo-Démocrite. On y voit comment la traduction, au moins sous la forme quelle présente aujourd'hui, après avoir traversé trois langues successives, non sans diverses suppressions, s'est trouvée remplie de contresens et devenue incompréhensible. Si nous ne connaissions pas les textes grecs originaux, déjà altérés eux-mêmes, et surtout le papyrus de Leyde, lequel est purement technique, il ne serait plus possible de reconnaître le sens primitif de ces phrases incohérentes. Cependant ce sont ces textes mutilés et faussés qui ont servi ensuite de point de départ aux études et aux méditations des alchimistes du Moyen Âge. La Turba poursuit cette traduction approximative et mutilée pendant une trentaine de lignes, dont je crois devoir fournir en note le sommaire, pour compléter ma démonstration

(Turba : « Prenez de la magnésie, de l'eau d'alun, de l'eau de fer, de l'eau de mer ; blanchissez au moyen de la fumée. Cette fumée est blanche et blanchit tout... La magnésie en blanchissant ne laisse pas perdre les esprits, ni apparaître l'ombre du cuivre, parce que la nature l'enferme la nature... faites cuire pendant sept jours, jusqu'à ce que le produit devienne comme du marbre brillant. Quand cela arrive, il y a un très grand mystère, parce que le soufre est mêlé au soufre, etc... Ces préceptes relatifs à l'art de l'argent (de nummorum arte) suffisent pour les gens raisonnables. » [12ème sermon, Lucas]

Le texte grec a une étendue plus que double de celui de la Turba : j'en traduirai seulement les phrases correspondantes , afin de mieux montrer le procédé suivi dans la traduction :

« Magnésie blanche ; blanchissez-la avec de la saumure et de l'alun lamelleux, dans de l'eau de mer ou dans le jus de citron, ou bien dans la vapeur de soufre. Car la vapeur de soufre étant blanche blanchit tout... La magnésie blanchie ne rend pas les corps métalliques fragiles, et ne ternit pas l'éclat du cuivre: la nature domine la nature... Opérez pendant six jours, jusqu'à ce que la préparation devienne semblable à du marbre. Quand elle sera devenue telle, il y aura là un grand mystère », etc.).

Les deux dernières pages de l'Argyropée grecque sont supprimées. J'ai cru nécessaire de présenter ces citations avec quelques développements, afin de montrer le caractère véritable de la Turba et d'expliquer comment cette compilation, parmi les textes latins originaux ou traduits de l'arabe au Moyen Âge, est celle qui se trouve dans la relation la plus voisine avec les alchimistes grecs. Une telle relation cependant ne saurait être regardée comme tout a fait directe. S'il est certain que le texte de la Turba est tout imprégné des idées et des pratiques des alchimistes grecs, à tel point qu'on pourrait presque mettre à côté de chaque phrase de la Turba un texte grec analogue; s'il est démontré que des pages entières ont même été traduites réellement du grec en arabe ou en hébreu, puis en latin ; néanmoins la transmission ne saurait être envisagée comme s'étant faite sans intermédiaire. Car les noms des auteurs des textes traduits ou imités se sont perdus en route et ont été presque toujours remplacés par d'autres, les uns appartenant à la série des alchimistes grecs connus ; les autres, nouveaux et inconnus d'ailleurs. Déjà cette confusion commence à apparaître dans les écrits de Stéphanus, de Comarius et des auteurs grecs du VIIe siècle; elle a dû augmenter jusqu'au jour où un écrivain a eu l'idée de former en arabe ou en hébreu cette collection de dires, qui porte le nom de Turba philosophorum. Peut-être même la première rédaction en a-t-elle été faite en langue grecque. C'est ainsi que les doctrines mêmes qui étaient claires et jusqu'à un certain point logiques chez les alchimistes grecs ont été embrouillées et confondues par le premier rédacteur de la Turba : il paraît avoir joué simplement le rôle d'un compilateur, ne comprenant pas le fond des choses, c'est- à-dire les faits et les pratiques, en partie réelles, en partie illusoires, de ces anciens expérimentateurs. Il s'est attaché surtout à la partie mystique, comme Stéphanus l'avait fait déjà. L'œuvre du compilateur de la Turba est une sorte de bouillie de faits et de théories anciennes, non digérées, qu'il commente à la façon d'un théologien, ne s'avisant pas de révoquer jamais en doute les textes sur lesquels il s'appuie. Le sens expérimental des vieux écrits grecs s'est perdu tout à fait à travers ces traductions successives, ces extraits et ces abréviations de commentateurs, et il n'a guère subsisté que la partie mystique et chimérique; laquelle une fois isolée, n'a cessé de grandir et de se développer dans les écrits de leurs successeurs. La tradition écrite a ainsi perdu presque tout contact avec la tradition pratique, laquelle se transmettait d'un autre côté et simultanément chez les orfèvres, les pharmaciens, les médecins et les métallurgistes. La trace de cette dernière serait certes la plus intéressante à connaître; mais elle est bien plus difficile à suivre, quoiqu'on la retrouve encore de loin en loin dans les écrits de certains auteurs, plus fidèles aux vieilles méthodes scientifiques. En tout cas, les détails que je viens de présenter fixent, je crois, un nouveau jalon dans cette obscure et difficile histoire de la transmission des sciences antiques aux Occidentaux pendant le Moyen Âge.

[nous intercalons ici une étude des plus intéressantes et singulières, sur le parallèle qui s'est manifesté entre Démocrite d'Abdère et Ostanès. Nous avons retranscrit un extrait d'un ouvrage de référence, dû à Gaston Maspero, qui permet de jeter les lumières les plus vives sur la « proto alchimie », en sa genèse quasi-divine, ainsi qu'on va le lire ici - cet extrait s'inscrit en droite ligne des réflexions de Berthelot sur la Turba Philosophorum ; aussi nous a-t-il paru utile de réaliser cette intercalation -]

10. Sur Démocrite et ses rapports avec Ostanès,

[extrait des  Etudes de mythologie et d'archéologie égyptiennes. vol. 5, Gaston Maspero, E. Leroux, 1893-1916]
 

D'après la tradition hermétique, Démocrite d'Abdère, arrivé en Egypte, y fut initié aux mystères par le grand Ostanès, dans le sanctuaire de Memphis, par lui et ses disciples, prêtres d'Egypte. Tirant de lui ses principes, il composa quatre livres de teinture sur l'or et l'argent, sur les pierres et sur la pourpre. Par ces mots tirant ses principes, j'entends qu'il écrivit d'après le grand Ostanès. Car cet écrivain est le premier qui ait émis les axiomes :

« la nature est charmée par la nature et la nature domine la nature, et la nature triomphe de la nature, etc. »

D'après ce passage, il semble bien qu'Ostanès soit un Egyptien, mais bientôt Synésios ajoute :

« [Démocrite], en parlant du grand Ostanès, atteste que celui-ci ne s'est pas servi des projections des Egyptiens, ni de leurs procédés de cuisson; mais qu'il opérait sur les substances avec des enduits placés au dehors, et faisant agir le feu il effectuait la préparation. »

Et il ajoute :

« C'est l'usage chez les Perses d'opérer ainsi » (Berthelot, Coll. anc. alch. grecs, t. I, p. 57-58 et t. II, p. 61-62)

Voilà donc Ostanès rattaché par ses procédés opératoires à la tradition persane, et considéré comme un adepte des mages. Une tradition très ancienne, rapportée déjà par Pline (Hist. Nat., XXX, ii), faisait décidément de lui un Persan et un mage. Une légende, racontée par Diogène Laerce, assurait que Xerxès avait laissé à Abdère, chez son père Hégésistrate, des mages et des Chaldéens pour enseigner au jeune Démocrite la théologie et la magie : Ostanès aurait été un de ces mages, précepteurs de Démocrite. On a identifié Ostanès le mage avec l'Ostanès d'Hérodote, qui fut le beau-père de Xerxès (Berthelot, Orig. Alch., p. 163-167). Je n'insiste pas sur cette confusion : l'important c'est de constater qu'il y avait dans l'Antiquité deux courants d'information opposés, l'un d'après, lequel Ostanès aurait été un Egyptien, l'autre d'après lequel il aurait été un Chaldéen ou un Perse (Diogène Laerce, IX, 34). Prenons, dans les écrits attribués à Démocrite lui-même, ce qui a rapport à son prétendu maître Ostanès, et voyons ce que dit le philosophe. Le début des Questions naturelles et mystérieuses est en assez mauvais état, mais les fragments qu'on y lit peuvent être compléter pour le sens, par le dialogue de Synésios que j'ai cité plus haut, et par le commentaire de Zozime. Démocrite vient en Egypte, à Memphis; il y est accueilli par le grand Ostanès et par ses disciples, dans le sanctuaire de la ville, c'est-à-dire dans le temple de Phtah, qui était devenu le laboratoire principal de la science égyptienne. Ostanès mourut pourtant avant de l'avoir initié, sans lui laisser les livres où il avait condensé les résultats de ses expériences.

« II avait, à ce qu'on prétend, pris un poison pour séparer son âme de son corps, ou bien, à ce que dit son fils, il avait avalé du poison par mégarde. Or, avant sa mort, il comptait montrer les livres à son fils seulement, quand celui-ci aurait dépassé le premier âge. Aucun de nous ne savait rien de ces livres. »

Démocrite aurait évoqué son maître de l'Hadès, en lui adressant directement ces mots :

« Par quels dons récompenses-tu ce que j'ai fait pour toi ? »

Comme Démocrite revenait plusieurs fois à la charge, Ostanès lui répondit qu'il ne pouvait parler sans la permission du Génie — daimonoV— et il ajouta:

« Les Livres sont dans le temple ».

On les y chercha donc, mais sans rien trouver, et le philosophe se donna un mal terrible pour savoir comment exécuter les opérations nécessaires. Il les accomplit tant bien que mal, puis,

« le temps étant venu d'une cérémonie dans le temple, nous fîmes un festin en commun. Donc, comme nous étions dans le naos, tout d'un coup, une certaine colonne s'ouvrit, mais nous n'y vîmes rien à l'intérieur. Or, ni le fils d'Ostanès ni personne ne nous avait dit que les livres de son père y eussent été déposés. S'étant avancé, il nous conduisit à la colonne : nous étant penchés, nous vîmes avec surprise que rien ne nous avait échappé, sauf cette formule  précieuse que nous y trouvâmes : La nature jouit de la nature; la nature triomphe de la nature; la nature maitrise la nature. Nous fûmes très surpris qu'il eût rassemblé en si peu de mots tout son écrit. » [tout cela a un air de déjà vu pour le lecteur qui aura lu notre commentaire sur le Char Triomphal de l'antimoine du chimérique Basile Valentin ; c'est exactement la même scène qui se passe pour les manuscrits d'Ostanès...]

Ce qui frappe dans ce récit, c'est la couleur franchement égyptienne de la mise en scène. Le lieu de l'action est un temple égyptien, celui de Phtah à Memphis. L'ouvrage cherché se manifeste dans le temple par un effet de la volonté divine, comme ç'avait été le cas pour beaucoup des écrits mystiques de l'Egypte pharaonique, pour le chapitre LXIV du Livre des Morts, découvert à Hermopolis sur une brique d'albâtre (Livre des Morts, éd. Lepsius, ch. LXIV, pl. 30-32), pour le traité de médecine, apparu à Coptos sous Khéops, par une nuit de lune (Birch, Medical Papyrus with the name of Cheops, dans la Zeitschrift, 1871, p. 61-64)- Le nom d'Ostanès lui-même est, comme Goodwin l'a montré, il y a vingt-cinq ans, la transcription exacte d'un des noms du dieu Thot
 


le nom du dieu Thot

Austanou, Ostané. Cet Ostané était à l'origine un des cynocéphales qui formaient l'ogdoade hermopolitaine, puis il s'était confondu avec Thot lui-même. Les Égyptiens dérivaient son nom du verbe  

satanou, satonou : il était le  



satanou-tooui, le nomenclateur des deux Terres,  

qui est Thot (Goodwin, On the name Astennu, dans la Zeitschrift, 1872, p. 101-109). A l'époque ptolémaïque, cette variante de Thot prit de l'importance et elle fut représentée assez souvent dans les temples. Ostané avait ses livres comme Thot, remplis de prescriptions minutieuses (Dümichen, Resultate, pl. XXXVII, l. 13), et il jouissait des mêmes prérogatives que son prototype : on peut donc admettre légitimement qu'aux temps Alexandrins, Thot fut connu aux Grecs sous sa forme Ostanou-Ostané comme sous sa forme Tahouiti, sous la figure d'Ostanès comme sous celle d'Hermès. La transformation d'Ostanès-dieu en Ostanès, prêtre memphite, est toute naturelle et trouve ses analogies dans la littérature mystique ou scientifique des âges plus récents : les dieux Thot, Shai. Isis y deviennent de même les dieux-philosophes Hermès et Agathodémon et la prophétesse Isis [Marie la Juive, dite la prophètesse, aurait-elle quelque rapport avec Isis ?]. Démocrite, personnage historique, ne pouvait prendre directement des leçons d'un dieu, mais rien ne l'empêchait d'en avoir reçu d'un sage égyptien. Ce sage avait hérité naturellement toute la science du dieu qu'il avait été : on l'appelait le grand Ostanès, comme on disait l'Hermès deux fois ou trois fois grand, et s'il était capable de professer la magie et les opérations chimiques de transmutation qu'elle comporte, c'est que Thot-Ostanou les avait inventées et pratiquées en sa qualité de dieu.

[il est assez singulier, à cette époque très reculée, de lire le mot « transmutation » alors que l'on sait, de façon avisée, que la « pierre philosophale » est une invention de la scolastique du Moyen Âge... Voilà qui pourrait faire croire que, dès les toutes premières origines de l'alchimie, les deux courants hermétiques étaient absolument congénères, pour ne pas dire jumeaux : l'un, chimérique, professant la transmutation métallique, l'autre, positif, traitant du travail du verre et de la préparation des pierres précieuses -]

La version égyptienne de la légende de Démocrite et d'Ostanès forme donc un tout parfaitement homogène, et dont les détails sont confirmés par le témoignage des documents purement indigènes ; qu'en est-il maintenant de la version perse ou babylonienne ? On y remarque toutd'abord un fait curieux. Bien que, d'après la tradition, Démocrite ait voyagé en Chaldée, en Perse, même dans l'Inde, comme en Egypte, [Démocrite, à ce qu'il semble, a voyagé dans les mêmes terres qu'Osiris... C'est là une chose singulière qui, à notre connaissance, n'a pas été étudiée. Seul, Dom Pernety a jeté des lumières originales (sic) sur ce périple d'Osiris - cf. section Matière-] ce n'est pas dans le pays d'origine qu'il rencontre son maître de magie, à Babylone ou à Suse, mais celui-ci se déplace pour venir à lui : selon les uns, c'est en Grèce même que l'initiation a lieu, pendant l'expédition de Xerxès, et, selon les autres elle s'accomplit en Egypte, mais Ostanès est un mage qui a quitté sa patrie pour enseigner aux bords du Nil. A bien le prendre, il semble que cette version persane ou babylonienne repose sur l'idée préconçue, qu'Ostanés était et ne pouvait être qu'un nom persan. La forme Ostanou-Ostané du dieu Thot n'était point connue hors de l'Egypte, et les Grecs en ignoraient l'existence. Au contraire, quiconque avait lu l'histoire des Achéménides connaissait divers grands personnages du nom d'Ostanès, un fils de Darios Nothos, un satrape de Parétacène, contemporain d'Alexandre, sans parler de ceux qui modifiaient en Ostanès, le nom Otanès du beau-père de Xerxès (Justi, Iranisches Namenbuch, p. 52, s. v. Austanes). La donnée d'après laquelle Démocrite aurait eu un Ostanès pour maître entraînait donc, dans l'esprit de ceux qui la répétaient, la notion complémentaire que, le nom d'Ostanès étant un nom perse ou mède, le personnage qui le portait était nécessairement un perse ou un mède, mage ou chaldéen de son métier. Il me semble qu'en tenant compte des considérations que je viens d'exposer sommairement, on peut rétablir ainsi l'histoire de la légende d'Ostanès et de son développement :

- 1° Démocrite va en Egypte s'instruire aux sciences sacrées pour lesquelles les Egyptiens étaient célèbres : il les apprend dans le temple de Phtah, à Memphis, d'Ostanès, qui est en réalité un dieu, une forme de Thot, mais que la tradition grecque considère comme un homme, l'un des inventeurs de l'alchimie ;

- 2° Le nom d'Ostanès rappelant surtout aux Grecs des Perses de haut rang, Ostanès devient un Perse par la vertu de son nom, et par suite un mage, un chaldéen, d'où la variante qui lui donne une origine babylonienne ;

- 3° La tradition primitive constatant que Démocrite avait fait ses études de sciences occultes en Egypte, une partie des écrivains n'hésite pas à la suivre, en se bornant à déclarer qu'Ostanès était un mage venu dans ce pays, et qui s'y trouvait établi au moment où le philosophe y arriva ;

- 4° D'autres, qui avaient été frappés de la contradiction qu'il y avait à donner un Persan comme le prototype de la science égyptienne, préférèrent supposer que Xerxès avait laissé des mages à Abdère, au retour de Salamine, pour instruire le fils de son hôte, qu'Ostanès était un de ces mages, et par suite, que Démocrite avait reçu sa science d'un Ostanès, mais à Abdère, non pas en Egypte. Il y avait dans leur récit un anachronisme un peu fort, mais une erreur de dates n'était pas pour les gêner ;

- 5° Comme pourtant la tradition était constante qui faisait séjourner Démocrite en Egypte, on prêta au philosophe, en place de l'Ostanès dont on le privait, un nouveau précepteur du nom d'Apollobêkhés ou Appollobêx de Coptos (Pline, Hist. Nat., XXX, ii). Est-ce un dieu humanisé comme Ostanès, Horus-l'épervier ainsi que Wiedemann le pense? Est-ce un homme réel? Le fait est qu'il ne réussit pas à déposséder complètement Ostanès.

Tel est, je crois, la série d'opérations inconscientes qui ont transformé le dieu

AOUSDANOU-OSTANOU-OSTANÉ et le Thot égyptien, maître fabuleux de Démocrite, en un mage persan du nom d'Ostanès.

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11. JOURNAL DES SAVANTS. — FÉVRIER 1891.

SUR LES TRACES DES ECRITS ALCHIMIQUES GRECS conservés dans les écrits latins et sur la transmission des doctrines alchimiques au Moyen Âge.

J'ai montré (Journal des Savants, août et septembre 1890) que les écrits latins du Moyen Âge, traduits ou imités de  l'arabe, la Turba philosophorum en particulier, renferment de nombreux  emprunts faits aux alchimistes grecs, la connaissance de ces derniers n'ayant pas été transmise aux alchimistes latins eux-mêmes directement, mais seulement par des intermédiaires orientaux. Je me propose de poursuivre cette étude en recherchant les traces analogues qui peuvent subsister, non plus dans des traductions latines, mais dans les traités alchimiques proprement dits du XIIIe siècle et du commencement du XIVe siècle : je parle des écrits, dont les auteurs sont désignés nominativement, tels que les livres attribués à Arnaud de Villeneuve, à Raymond Lulle, à Roger Bacon, à Albert le Grand, à saint Thomas d'Aquin, etc. (les citations tirées de ces vieux auteurs ne doivent pas être confondues avec certains extraits, empruntés directement à la traduction latine du Pseudo-Démocrite et de divers autres alchimistes grecs, publiée par Pizimentius en 1573 - Democriti de Arte Magnus -. Ces extraits figurent dans la Bibliotheca chemica de Manget, t. II, p. 361, et  dans le Theatrum chemicum, t. I, p. 776. Ils comprennent des textes traduits de Démocrite, de Synésius, et surtout de Stéphanus et de Psellus. Mais tous ces textes étaient inconnus du Moyen Âge latin et ne sont parvenus en Occident qu'au XVIe siècle. ),

Que ces désignations nominales soient authentiques, comme il est sûr ou probable pour les ouvrages d'Arnaud de Villeneuve et de Roger Bacon, douteuses comme pour l'Alchimie d'Albert le Grand, ou bien purement fictives comme pour les livres chimiques attribués à Raymond Lulle ou à saint Thomas d'Aquin, il n'en est pas moins certain que la plupart des ouvrages eux-mêmes ont été écrits vers le temps des personnages auxquels ils sont attribués, ou peu de temps après leur mort. C'est ce que montrent à la fois l'examen intrinsèque du contenu de ces ouvrages et les citations qui y sont relatées, ainsi que l'examen des autres livres où ils sont cités eux-mêmes, enfin le fait même de l'autorité encore présente du nom sous le patronage duquel ils ont été mis. C'est là d'ailleurs, je pense, une opinion généralement acceptée. Or la détermination de la date approximative vers laquelle ces ouvrages ont été composés représente tout ce qui est nécessaire pour la recherche qui va suivre. Ce n'est pas que l'on ne rencontre chez les auteurs latins précités certains aphorismes et même certaines doctrines empruntés à l'origine aux alchimistes grecs. Mais, contrairement à ce qui arrive pour la Turba et pour les traductions latines de l'arabe, ces aphorismes et ces doctrines ne sont rapportés par Arnaud de Villeneuve, par Roger Bacon, etc., à aucun nom d'auteur alchimique grec proprement dit, tel que Démocrite, Marie, Ostanès, Stéphanus et les autres écrivains cités nominativement dans la Turba. Dans Arnaud de Villeneuve et autres, les citations sont rapportées tantôt à la dénomination vague Philosophi, tantôt à la Turba elle-même, ou bien aux Arabes, Morienus, Avicenne, etc., c'est-à-dire aux traductions latines des ouvrages attribués à ces derniers auteurs.
Citons quelques exemples précis, en commençant par Arnaud de Villeneuve, lequel est assurément plus voisin que les autres de la tradition arabe. On lit dans le Thesaurus Thesaurorum, ouvrage qui porte le nom d'Arnaud de Villeneuve (Bibl. chem., t. I, p. 665) :

Ä Unde dicunt philosophi: Nisi corpora fiant incorporea, nihil operamini.

« Les philosophes disent : Si les corps ne sont rendus incorporels, vous n'aurez rien fait. »

Cet axiome, emprunté aux Grecs, se retrouve dans le traité Flos florum (p. 682). Mais on voit que dans Arnaud de Villeneuve il a cessé d'être attribué à Marie ou à tout autre alchimiste grec, désigné nominativement. Un peu plus loin (p. 677), on lit :

Ä Philosophorum magnesies de qua philosophi extraxerunt aurum in corpore ejus occultum.

De même et dans des termes plus conformes aux vieux textes :

Ä Quando philosophi nominaverunt argentum vivum et magnesiam, dicentes : Congelat argentum vivum in corpore maqnesiae

« il solidifie le mercure dans le corps de la magnésie » (p. 683

- in Epistola super Alchimia ad Regem Neapolitanum, Arnaldi de Villa Nova. Ce texte attribué à Arnauld de Villeneuve est fort important : on y trouve la relation entre l'argentum vivum et le corps de la magnésie. L'argentum vivum y est identifié avec l'humide radical métallique, c'est-à-dire la chaux du métal. La magnésie est le Mercure., voir p.  683).

Il s'agit, on le voit, de l'or caché [qui rappelle l'Aureae occultae philosophorum de l'Azoth] dans le corps (métallique) de la magnésie des philosophes ou fixé par son intermédiaire, de même que dans le Pseudo-Démocrite grec, qui est encore cité par la Turba. Mais ici nous n'avons plus que la désignation vague des « philosophes ». Citons encore ces aphorismes :

Ä Convertere naturas et quod quaeris invenies.

« Transmutez les natures et vous trouverez ce que vous cherchez ».

Ä Facimus quod est superius sicut quod est inferius (p. 681)... Infinita nomina imposuerant ne ab insipientibus perciperetur quoquo modo si ipsum nominarent ; tamen unus est (lapis) et idem opus. [Flos Florum]

« Ils ont donné à la pierre philosophale une infinité de noms pour empêcher les gens incapables d'entendre...; cependant elle est une, et l'oeuvre une. »

Toutes ces citations sont anonymes. Dans les mêmes ouvrages, Arnaud de Villeneuve cite au contraire nominativement la Turba,, Geber, Morienus, Avicenne, le Senior, Miseris c'est-à-dire Micreris (p. 691), [allusion à Tractatus Micreris suo discipulo Mirnefindo in Theatrum chemicum] etc. La Turba en particulier y est invoquée à plusieurs reprises, et Arnaud lui attribue même l'aphorisme des Grecs :

Ä Aes ut homo corpus habet et animam.

« Le cuivre est comme l'homme; il a un corps et une âme ».

Ceci montre bien quelle est la source véritable des emprunts et de la doctrine alchimique d'Arnaud de Villeneuve. Il ne remonte jamais au delà de la Turba et des traductions latines des livres arabes. De même Roger Bacon, lequel demeure même dans un vague plus marqué; car il reproduit les vieux axiomes sans les assigner d'ordinaire à personne, si ce n'est aux « précurseurs de cet art ». Ainsi dans le Speculum Alchemiae, ouvrage qui lui est attribué (Bibl. chem., t. I, p. 616), on lit

Ä Praecursores istius artis dicunt : Natura naturam superat, et natura obvians suae naturae laetatar.

« La nature triomphe de la nature et la nature se réjouit en rencontrant une nature identique. »

La sentence :

Ä Quia enim corpora in regimine fiunt incorporea et ex inverso incorporea corporea

« les corps dans le cours du traitement deviennent incorporels et réciproquement »,

est citée pareillement sans aucune attribution d'auteurs (p. 615). De même encore ce vieil aphorisme :

« Sache que toute la préparation s'accomplit avec une seule chose, la pierre, par une seule voie, la cuisson, et dans un seul vase. » [c'est l'une des sentences de l'art des plus utilisées par les alchimistes. Ils ont en vue le vase dit de nature et c'est évidemment la voie sèche qui est désignée -]

Dans le De secretis operibus artis et naturae [in Bibliotheca chemica curiosa, vol. I, pp. 616-626] de R. Bacon, à propos de l'axiome :

« Prends cette pierre qui n'est pas pierre, etc. » (p. 619-622), [cf. section prima materia]

l'auteur invoque l'autorité du Pseudo-Aristote In libro secretorum. Il s'agit de la prétendue lettre d'Aristote à Alexandre, dont nous possédons une traduction latine avec paraphrase dans le Theatrum chemicum, lettre qui existait déjà en langue syriaque, d'après Assemani

(Bibliothèque orientale d'Assemani, t. III, p. 361 ; Theatrum chemicum, t. V, p. 880 et suiv. Le début est d'un moine chrélien; mais on peut rapporter au vieux texte la théorie de la pierre philosophale assimilée au serpent, la description du développement et des propriétés de celui-ci, les changements graduels des éléments, l'élixir de longue vie - p. 885 -, et surtout l'invocation à Alexandre, souverain des hommes, gardien de la machine du monde, etc., et plus loin - p. 886 - l'indication du roi Antiochus et de son char. Ces dernières indications accusent l'origine syriaque du traité ; mais l'écrit primitif a été interpolé et mélangé avec des paraphrases successives).

Ailleurs on trouve dans Roger Bacon le nom de l'astrologue bien connu Albumazar. En général Roger Bacon cite peu de noms propres ; mais on voit que ses auteurs sont d'origine orientale. De même les ouvrages alchimiques du XIVe siècle, tels que l'Alchimie attribuée à Albert le Grand, les livres de P. Bonus de Pola, le Lilium de spinis evulsum de Guillaume Tececensis, les écrits d'Ortholanus, etc., reproduisent plus ou moins fréquemment certains axiomes alchimiques, mais toujours d'après la Turba, ou d'après les Arabes. Ce sont également les Arabes et surtout Avicenne, le prétendu Razès, le faux Aristote, que cite Vincent de Beauvais, dans son exposé des théories alchimiques rapportées au Speculum naturale (t. VIII). J'y relève aussi une citation du Parménide de la Turba, (ch. XLII). Mais Vincent de Beauvais ne paraît avoir eu aucune connaissance directe des alchimistes grecs. Le Pseudo-Raymond Lulle (Th. chem., t. IV) est beaucoup plus vague dans ses citations que les auteurs précédents; elles sont rares d'ailleurs. J'y trouve en effet peu de textes précis se rattachant à la tradition directe ou indirecte des Grecs. Citons cependant le suivant (Th. chem., t. IV, p. 48) :

« Au début de notre préparation (magisterii), se trouve la solidification de notre mercure dans notre magnésie, effectuée par art et procédé certain. »

Un peu plus loin, on lit les noms d'Arnaud de Villeneuve (p.59),  d'Avicenne (p. 82), d'Averroès (p. 92), etc. C'est toujours la même filiation arabe. Dans la Theorica attribuée à Raymond Lulle on lit un développement précis des relations et des passages réciproques des éléments, c'est-à-dire de l'une des doctrines les plus générales des alchimistes; [cf. Douze Portes de Ripley] il ne sera pas peut-être sans intérêt d'en montrer l'origine grecque et le passage aux Latins, par la voie des traductions d'ouvrages orientaux. Voici d'abord le passage de l'ouvrage du Pseudo-Raymond Lulle (Th. chem, t. IV, p. 41) :

« La nature ne passe pas d'une chose à son contraire sans intermédiaire. L'eau est amie de l'air par l'intermède de la qualité humide, et voisine de la terre par la qualité froide...; la terre est voisine du feu par sa sécheresse, et le feu est voisin de l'air par sa chaleur... La combustion et la raréfaction sont la voie originale pour la transmutation des éléments. »

Et plus loin :

« Le sec et l'humide étant des qualités opposées... le sec passe d'abord par le froid, puis le froid par l'humide, et le dernier revient à l'état chaud, etc. C'est ainsi que la roue des éléments tourne dans la nature. »

Arnaud de Villeneuve écrit à peu près de même (Bibl. chem., t. I, p. 666 - Thesaurus Thesaurorum) :

« Le sec ne se change pas en humide sans avoir été froid, c'est-à-dire eau; la terre ne se change pas en air, si elle n'a été auparavant dans l'état d'eau, » etc.

Une semblable doctrine est courante chez les alchimistes du XIIIe siècle. Vincent de Beauvais l'expose dans les mêmes termes

(ÄTerra frigida et arida frigidae aquae connecticur ; aqua frigida et humida aeri humido astringitur ; aer humidus et calidus calido igni associatur ; ignis calidus et aridus aridae terrae copulatur ;

« La terre froide et sèche se lie à l'eau froide ; l'eau froide et humide est rattachée à l'air humide ; l'air humide et chaud est associé à la chaleur du feu ; le feu chaud et sec se joint à la terre sèche » - Speculum naturale, l. III, chap. X).

Dans le Liber philosophae occultioris, attribué à Alphonse X, roi de Castille, sapientissimus Arabum (Th. ch., t. V, p. 855 - erreur : p. 766), qui se rattache à la tradition arabe, la même théorie est développée avec des subtilités fastidieuses et indéfinies. Or cette théorie se rattache à celle des alchimistes grecs et byzantins. On lit en effet dans la cinquième leçon de Stéphanus (Ideler, Physici et medici gaeci, minores, t. II, p. 221) :

« Le feu, étant chaud et sec, engendre la chaleur de l'air et la fixité de la terre ; de telle sorte que, possédant deux qualités, il devient triple élément. Ainsi l'eau, étant humide et froide, engendre l'humidité de l'air et la froideur de la terre; de telle sorte que, possédant deux qualités, elle devient triple élément. Ainsi la terre, étant froide et sèche, engendre l'humidité de l'eau et la sécheresse du feu; de telle sorte que, possédant deux qualités, elle devient triple élément. Pareillement, l'air étant chaud et humide. il engendre la chaleur du feu et l'humidité de l'eau, de telle sorte, etc. »

C'est précisément la même doctrine que celle d'Arnaud de Villeneuve et de Raymond Lulle. Cependant ils ne l'ont pas connue directement, mais par l'intermédiaire des Arabes, comme je vais le montrer. Mais auparavant continuons à reproduire Stéphanus et les développements pythagoriciens et astrologiques qu'il donne à sa doctrine, développements qui ont joué un grand rôle dans l'histoire de l'alchimie du Moyen Âge. D'après ce qui précède, on voit que chaque élément affecte trois positions distinctes, l'une en soi, les deux autres dans ses rapports avecdeux éléments contigus : cela fait en tout douze positions élémentaires. Stéphanus s'attache aussitôt à ce nombre douze et s'écrie que les transformations réciproques des éléments sont dominées par le dodécaèdre et que leurs changements s'opèrent d'après une rotation circulaire, qui fait traverser successivement aux sept métaux, constitués par les quatre éléments, les douze positions définies plus loin.[cf. Le Pilote de l'Onde Vive Mathurin Eyquem, sieur du Martineau -] Il assimile ces douze positions aux douze signes du zodiaque, dont le groupement constitue les quatre saisons et qui sont parcourus par les sept planètes, répondant aux sept métaux formés sous leurs influences. [cf. section humide radical métallique]


figure de l'Aurora consurgens montrant le zodiaque

Nous touchons ici au cœur des rapprochements sophistiques et mystiques entre l'astrologie et l'alchimie, lesquels remontent, comme je l'ai montré ailleurs (Origines de l'alchimie, p. 45), jusqu'aux Babyloniens. Ils se présentent dans le texte précédent sous la forme d'une doctrine dérivée à la fois d'Aristote et de Pythagore. [nous ne sommes pas d'accord avec l'interprétation de Berthelot. Loin de constituer des rapprochements « sophistiques et mystiques », le pseudo-Lulle met en avant les désignations hermétiques traditionnelles des métaux et leur transformation, par l'intermédiaire du Mercure, en quintessence - voir en recherche -]

Or nous trouvons les mêmes relations dans le traité du faux Aristote sur la pierre philosophale, prétendu adressé à Alexandre le Grand, traité qui a existé en langue syriaque et dont nous possédons une traduction ou imitation latine avec paraphrases (Th. chem., t. V, pp. 880-892). Voici ce qu'on y lit (p. 881) :

« La conjonction et la révolution des sept planètes à travers les sphères des signes (du zodiaque) dirige les mutations des quatre éléments, les fait varier et permet de les prévoir. » [ces réflexions touchent aux opérations hermétiques qu'il faut entendre par cabale ; si l'on allie pas, ici, le sentiment et la raison, il est impossible de comprendre ce qui est écrit -]

La doctrine même des transformations des éléments, opérée par l'intermède d'une qualité moyenne, se rattache étroitement à certaines théories aristotéliciennes, dont elle constitue, à proprement parler, une traduction alchimique. Cette traduction était déjà faite, on vient de le voir, chez les alchimistes byzantins. Ce sont eux qui l'ont transmise aux Arabes, d'où elle est parvenue aux Latins, avec le reste des doctrines alchimistes, vers le XIIIe siècle. Il en est de même de la théorie fondamentale de la transmutation, celle de la matière première ou mercure des philosophes. [la matière première n'est pas le mercure des philosophes ; c'est par le moyen du Mercure, que les métaux sont réduits en leur première matière, qui est l'humide radical : de cette matière dissoute, que l'on peut représenter par l'idéogramme du mandala  va s'opérer, par la conjonction et la révolution des planètes - i.e. les régimes de couleur - la projection de la quintessence  -] Mais, tandis que les précédentes ont été transmises à peu près sans changement, celle-ci, au contraire, a éprouvé en passant par les Arabes une modification profonde et un développement nouveau; il n'est peut-être pas sans intérêt de les signaler ici, afin de montrer l'origine de certaines idées qui ont dominé la science jusqu'au XVIIIe siècle. La théorie de la matière première, capable d'engendrer tous les corps par ses déterminations spécifiques, remonte à Platon, [cf. Idée alchimique V] c'est-à-dire au Timée (Origines de l'alchimie, p. 264). Elle a été appliquée par les alchimistes grecs à la constitution des métaux, supposés formés par une matière première métallique, qui était le plomb pour les anciens Egyptiens (Orig. Alch., p. 239 ; Coll. alch. grecs, p. 167) et qui est devenue le mercure à l'époque alexandrine. [en fait, le Mercure est aussi appelé le Plomb des Sages ou Saturnius. On ne peut rien comprendre des textes si l'on postule que le mercure commun est de quelque utilité dans l'oeuvre -] Les propriétés du mercure ordinaire ne suffisant pas pour expliquer les phénomènes, on imagina un mercure quintessencié, le mercure des philosophes, constitutif de tous les métaux. [ce mercure n'a rien à voir avec l'argent-vif. Il s'agit du vif-argent, fondant alcalin dont nous avons parlé dans une section spéciale -] Cette théorie est développée très nettement par Synésius, dès le IVe siècle de notre ère. Ajoutons que ce mercure devait être fixé, c'est-à-dire rendu solide et non volatil, puis coloré par une matière tinctoriale spéciale (pierre philosophale), dérivée elle-même du soufre, ou plus généralement du soufre et d'un corps congénère, l'arsenic (c'est-à-dire l'arsenic sulfuré des modernes).

[dans notre système, le Mercure   existe sous deux aspects ; d'abord le Mercure de la voie commune, auquel on adjoint le Soufre ; il devient alors le Mercure philosophique ou Mercure animé. C'est le Soufre ou Âme, principe tingeant, dont Berthelot parle en confondant Soufre en tant que sulphur   et pierre philosophale. Il ne s'agit pas du soufre vulgaire même si le Soufre est un sulfure ou plus exactement un sulfate. Quant à l'arsenic, c'est le nom que donnaient les anciens alchimistes au Corps, qui a été connu comme le 3ème principe de Paracelse ou « Sel »  - On peut toutefois comprendre, par cabale, que l'arsenic sulfuré n'est autre que la Pierre, si l'on tient compte qu'à une époque du 3ème oeuvre, le Soufre va « s'accréter » progressivement au Corps ]

Voilà comment les alchimistes grecs s'efforçaient de former les métaux par artifice, le plus souvent avec le concours de formules mystérieuses et magiques, en opérant sous l'influence des astres favorables. J'ai exposé toute cette théorie, avec les textes qui l'établissent historiquement, dans mes Origines de l'alchimie (p. 272 et 279 ; Collection des alchimistes grecs, trad., p. 67), Stéphanus, notamment, au VIIe siècle denotre ère, l'a présentée à peu près dans les mêmes termes que Synésius, et c'est ainsi qu'elle est parvenue aux Arabes. Ceux-ci ont précisé encore davantage la théorie, jusque-là demeurée un peu vague : on la trouve exposée dans les traductions latines d'Avicenne et du Pseudo-Aristote avec une plus grande clarté. Ces auteurs, le dernier en particulier, sont cités expressément dans le Speculum naturale de Vincent, de Beauvais : ce qui assigne aux idées dont nous parlons une date certaine, antérieure au milieu du XIIIe siècle. Je ne crois pas téméraire d'admettre qu'elles aient été exposées réellement dans les textes arabes, jusqu'ici inédits, du véritable Avicenne et du Pseudo-Aristote arabe, lequel était contemporain, sinon disciple d'Avicenne. Elles étaient probablement connues au XIIe siècle, et elles remontent assurément plus haut. Mais il n'est pas possible de préciser davantage, tant que l'on ne connaîtra pas mieux les œuvres authentiques de Geber et de Razès, les ouvrages mis sous le nom de ces auteurs dans les traductions latines que nous possédons étant vraisemblablement pseudonymes, de date incertaine, sinon contemporains de ceux du véritable Avicenne. Au contraire, les citations de Vincent de Beauvais et d'Arnaud de Villeneuve fixent avec certitude les limites du temps où ont été connus et traduits en Occident les ouvrages attribués à Avicenne et au Pseudo-Aristote. Ceci étant établi, voici la constitution des métaux, d'après les auteurs arabes cités dans Vincent de Beauvais et d'après le Pseudo-Aristote lui-même. Dans son livre De perfecto magisterio (Bibl. chem., t. I, p. 642), il est dit :

« L'or est engendré par un mercure clair, associé avec un cuivre rouge clair et cuit pendant longtemps sous la terre à une douce chaleur. »

De même, d'après Vincent de Beauvais (Sp. Nat., l. VIII, ch. xv),

« Avicenne expose dans son alchimie que l'or est produit dans le sein de la terre avec le concours d'une forte chaleur solaire, par un mercure brillant, uni à un soufre rouge et clair et cuit en l'absence des minéraux pierreux, pendant cent ans et davantage. »

Ailleurs (chap. LX), Vincent de Beauvais attribue à Avicenne cette opinion que

« le mercure blanc, fixé par la vertu d'un soufre blanc, non combustible, engendre dans les mines une matière que la fusion change en argent. Le soufre pur, clair et rouge, destitué de vertu comburante, et le bon mercure clair fixé par le soufre engendrent l'or. »

L'argent, d'après le Pseudo-Aristote, est engendré par un mercure clair et un soufre blanc un peu rouge, en quantité insuffisante. Avicenne, cité par Vincent de Beauvais, dit à peu près la même chose (le texte du ch. IV porte auro vivo, au lieu d'argento vivo. Ces expressions ont été appliquées toutes les deux au mercure des philosophes. Au ch. XVIII, c'est argento vivo), à cela près qu'il ajoute une cuisson de cent ans. Le cuivre, d'après le Pseudo -Aristote, est engendré par un mercure trouble et épais, et un pur soufre trouble et rouge, etc. De même Avicenne dit ailleurs (Sp. Nat., l. VIII, chap. LX) que

« le mercure de bonne qualité et le soufre possédant une vertu comburante engendrent le cuivre ».

Le Pseudo-Razès, d'après Vincent de Beauvais (chap. xxvi), ajoute que le cuivre est de l'argent en puissance :

« Celui qui en extrait radicalement la couleur rouge le ramène à l'état d'argent, car il est en apparence cuivre et dans son intimité secrète argent. »

Le fer, d'après le Pseudo-Aristote, est engendré par un mercure trouble, mêlé avec un soufre citrin trouble. D'après Avicenne, cité dans Vincent de Beauvais,

« le fer résulte d'un mercure épaissi et trop cuit ».

« L'étain, d'après le Pseudo-Aristote, est engendré par un mercure clair et un soufre blanc et clair, cuit pendant peu de temps sous la terre; si la cuisson est très prolongée, il devient argent ».

D'après Avicenne, cité dans Vincent de Beauvais,

« l'étain résulte d'un mercure beau et clair, uni à un soufre détestable et mal cuit ».

Le plomb enfin, d'après le Pseudo-Aristote, est engendré par un mercure épais, mêlé avec un soufre blanc, épais et un peu rouge. D'après Avicenne, cité par Vincent de Beauvais,

« les philosophes disent que le plomb est engendré sous la terre par un mercure grossier et épais et par un soufre détestable, brut, mélangé, mal cuit, et qu'il renferme plus de mercure que de soufre. »

Ailleurs, il serait produit par l'union d'un mercure de mauvaise qualité, c'est-à-dire pesant et boueux, et d'un mauvais soufre, fétide et de faible action. [Basile Valentin dit, en substance, les mêmes choses dans son traité des Choses naturelles et sunaturelles -] Ces doctrines singulières montrent quelles idées on se faisait alors de la constitution des métaux et quelles théories guidaient les alchimistes dans cette région ténébreuse et complexe des métamorphoses chimiques. Elles ont régné jusqu'à la fin du XVIIe siècle. Peut -être même ne serait-il pas difficile de retrouver des notions analogues dans les conceptions que plus d'un chimiste s'efforce aujourd'hui de mettre en avant sur les séries périodiques, et sur la formation supposée des métaux dans les espaces célestes. Mais je ne veux pas m'arrêter davantage sur ce point, ayant exposé ces vieilles imaginations, surtout dans le but de fournir des jalons à l'étude historique et chronologique du développement des sciences de la nature en Occident.

12. JOURNAL DES SAVANTS - SEPTEMBRE 1887

SUR L'ALCHIMIE DE THEOCTONICOS. [parallèle entre Theoctonicos et Albert Le Grand -]

Parmi les plus vieux alchimistes du Moyen Âge on trouve un nom singulier celui de Theoctonicos ou Theotonicus, d'apparence grecque, mais sur lequel nous ne possédons presque aucun renseignement. Hœfer l'a connu seulement par un manuscrit latin du XIVe siècle (n°7156 de la Bibliothèque nationale de Paris, fol. 138) relatif à la Practica alchimiae. Cet auteur (Histoire de la chimie, t. I., p. 364, 2ème édition, 1866) lui attribue le prénom de Jacob, et rapproche le nom de Theotonicus de celui de Theutonicus, c'est-à-dire Allemand. Labbe, dans un catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Paris (publié en 1653 , Paris), nomme Petrus Theoctonius, au milieu d'une liste des auteurs alchimiques grecs (p. 128), comme l'auteur d'un traité De methodo alchymiae. Dans Morhofius, un traité de même titre, et sans doute identique, est attribué à Petrus Théodoricus (voir aussi Beitraege zur Geschichte des Chemie, von H. Kopp, 1869, p. 276 et 326). Quel est, en définitive, cet auteur ? Est-ce un Allemand ? Est-ce un Byzantin ? et de quelle époque ? Son traité se rattache-t-il à la tradition des alchimistes grecs ? Ou bien est-ce un disciple des Arabes, ayant écrit d'après eux ? Pour éclaircir cette question, nous ne possédons d'autres données que celles que l'on peut tirer de l'examen de son ouvrage. Hœfer a signalé un manuscrit latin ; mais j'ai retrouvé et examiné en détail le texte grec auquel Labbe faisait allusion. Ce texte existe dans un manuscrit grec qui appartient à la Bibliothèque nationale de Paris, où il porte le n° 2419. Ce manuscrit in-folio, transcrit vers 1460 par Georges Midiates (fol. 288), est des plus précieux pour l'histoire de l'astronomie, de l'astrologie, de l'alchimie et de la magie au moyen Âge; c'est une réunion indigeste de documents de dates diverses et parfois fort anciens, depuis l'Almageste de Ptolémée et les auteurs arabes jusqu'aux écrivains de la fin du Moyen Âge. L'écriture en est souvent difficile à déchiffrer. La table des matières de ce manuscrit a été imprimée dans le catalogue de ceux de la Bibliothèque nationale de Paris. Ce n'est pas ici le lieu d'en examiner le contenu, quel que soit d'ailleurs l'intérêt d'une semblable étude. Mais je me bornerai à l'ouvrage de Theoctonicos. Cet ouvrage commence au folio 279, et se poursuit jusqu'au folio 287 verso, où la fin est indiquée à l'encre rouge. Le titre exact de l'ouvrage est le suivant :

Ä Arch thV euqeiaV odou tou megalou didaskalou Petrou tou Qeoktonikou wros thn tecnhn thV archmiaV

— « Commencement de la voie droite vers l'art de l'alchimie, par le grand maître Pierre Theoctonicos; » [plusieurs mots grecs sont inconnus ; ils ont été directement empruntés aux mots latins moyen âgeux correspondants -]

et au bas de la page :

Ä egw o PetroV QeoxtonikoV thn jilosojwn o elacisloV

c'est-à-dire :

« Moi Pierre  Theoctonicos, le moindre des philosophes. »

A la fin du traité, il est désigné sous le nom de tou adeljou Ampertou tou Qeoktonikou, la dernière phrase étant la suivante :

« Voici la fin de la voie pure du frère Ampertos Theoctonicos, le grand phiilosophe de l'alchimie, transcrite par Georges Midiates. »

La dernière forme du nom, de l'auteur rappelle le latin Albertus Teutonicus, personnage identifié en général par les vieux auteurs avec Albert le Grand et sous le nom duquel il existe un ouvrage latin d'alchimie, désigné parfois par les mots : Semita recta. Cet ouvrage latin se trouve au tome XXI des Œuvres d'Albert le Grand, qui est regardé ici comme un pseudonyme, et il est imprimé dans le tome II du Theatrum chemicum. Les deux textes latins concordent très exactement, comme je l'ai vérifié. L'ouvrage est écrit avec assez de sincérité ; il date du XIIIe ou XIVe siècle. Les articles techniques qui le terminent sont complétés par des additions faites par quelques copistes plus modernes, d'après Geber, Razès, Roger Bacon, maître Joi (sic pour Jean ?) de Meun, expressément nommés. Il semble même en certains endroits qu'il y ait deux étages d'additions. Je me suis assuré en outre que le manuscrit latin cité par Hœfer, « La Pratique de l'alchimie par Jacob Theotonicus », est un simple extrait du livre de l'Alchimie attribué à Albert le Grand. Je l'ai vérifié sur le manuscrit latin; les deux citations faites en note par Hœfer [Histoire de la chimie, 2ème édit., 1.1., p. 364, 365) se retrouvent d'ailleurs dans le traité d'Albert le Grand. Il n'y a donc pas lieu de s'arrêter sur ce manuscrit latin ; mais le texte grec mérite plus d'attention. Or le traité de Theoctonicos contenu dans le manuscrit 2419 est une traduction grecque du traité attribué à Albert le Grand, traduction antérieure aux textes latins imprimés que je viens de citer, et qui renferme certaines indications spéciales et différentes; mais qui, par contre, ne contient pas les additions. C'est ce qui résulte de l'examen détaillé auquel je me suis livré. En effet, j'ai d'abord constaté la conformité générale du texte latin et du texte grec, en les comparant ligne par ligne, jusqu'à la fin. Je me bornerai à la citation suivante, qui est caractéristique. Dans le grec :

Ä Euron walin uperecontaV kai wresbuterouV kai kanonikouV, kklhrikouV, jilosojouV kai grammateiV

Dans le latin :

Ä Inveni autem praedivites litteratos, abbates, praepositos, canonicos, physicos et illiteratos, etc.

C'est-à-dire (d'après le grec) :

« J'ai trouvé des moines éminents, des prêtres, des chanoines, des clercs, des philosophes et des grammairiens. »

Le texte grec est plus ferme que le texte latin ; cependant il est difficile de refuser d'admettre que la phrase précédente ait été traduite du latin. A la page suivante, folio 279 verso, on retrouve pareillement dans les deux langues la phraséologie ordinaire des alchimistes :

« Voulant écrire pour mes amis, de façon que ceux qui voient ne voient pas, et que ceux qui entendent ne comprennent pas, je vous conjuré, au nom de Dieu, de tenir ce livre caché aux ignorants. »

Le texte grec est plus développé que le latin dans le passage suivant (même page) :

« J'ai écrit moi-même ce livre, tiré des livres de tous les philosophes de la science présente, tels que Hermès, Avicenne, Rhazès, Platon et les autres philosophes, Dorothée, Origène, Geber (?), beaucoup d'autres, et chacun a montré sa science; ainsi qu'Aristote, Hermès (figuré par le symbole de la planète Mercure)  et Avicenne. »

Cette suite de noms propres et d'autorités manque dans le latin. Le traité poursuit pareillement dans les deux langues, en expliquant qu'il faut réduire les métaux à leur matière première.Puis commence un autre chapitre, qui débute par ces mots singuliers (fol. 280), en grec :

Ä Archmia eslin wpagma wara twn arcaiwn euriskomenon cimia de legetai rwmaislh, jraggika de maza (sic).

« L'Alchimie est une chose découverte par les anciens : on l'appelle Chimie en romaïque, Maza en langue franque. »

Dans le texte latin on lit, dans les deux publications citées :

Ä Alchimia est ars ab Alchimo inventa et dicitur ab archymo graecè, quod est massa latine.

« L'Alchimie est un art découvert par Alchimus; c'est d'après le mot grec archymas qu'elle a été nommée, mot qui signifie massa en latin. »

Cette phrase étrange se trouve aussi dans le Liber trium verborum Kalid (Bibliotheca chemica de Manget, t. II, p. 189) :

Ä Alchimia ab Alchimo inventa. Chimia autem grecè, massa dicitur latinè.

Pic de la Mirandole, au XVIe siècle, cite aussi cet Alchimus, en répudiant l'étymologie précédente. Il y a là sans doute quelque réminiscence de l'ancien Chymes (voir mon livre : Orig. Alch., p. 167). Quant au mot maza ou massa, il existe comme synonyme de la Chimie dans le Lexicon Alchemiae Rulandi (au mot Kymus) ; 1612. Le latin explique ensuite que les métaux diffèrent seulement par une forme accidentelle et non essentielle, dont on peut les dépouiller :

Ä Forma accidentali tantum, nec essentiali : ergo possibilis est spoliatio accidentum in metallis.

Mais le grec est ici plus vague. Au contraire, le grec développe davantage la génération des métaux et parle de la terre vierge (Orig. alch., p. 63), comme l'ancien Hermès : dia ghV warqenou kai saqrhn, ce que le latin traduit simplement par terra munda, la « terre pure ». [certains alchimistes du XXe siècle, comme Fulcanelli et E. Canseliet y font souvent référence -cf. Principes] Les deux textes se suivent ainsi parallèlement, avec des variantes considérables et des développements inégaux. Puis viennent la description des fourneaux (fol. 282), celle des quatre esprits volatils : le mercure (signe de la planète Hermès), le soufre, l'arsenic (même signe que celui des alchimistes grecs), le sel ammoniac. Le nom ancien de l'orpiment, arsenikon, est changé ici en aoriphgmaton : ce qui est une transcription littérale du latin auri pigmentum, transcription montrant par une nouvelle preuve que le texte original a été écrit en latin. [c'est ce que nous disions supra] Divers sels, le tartre, le vert-de-gris, le cinabre, la céruse, le minium, figurent ici. Puis viennent les opérations, dont la description fournit des équivalences intéressantes entre les mots grecs du XIVe siècle et les mots latins; équivalences dont plusieurs sont distinctes des anciennes expressions contenues dans les premiers alchimistes. Par exemple (fol. 285), rinisma, qui voulait dire à l'origine limaille, est traduit par sublimatio. — II y a ici l'idée de l'atténuation extrême de la matière, exprimée plus tard par le mot alcoolisation, qui voulait dire réduction à l'état de poudre impalpable.

Asbestwma — Calcinatio. — Ce mot nouveau a remplacé l'ancien iwsiV ; et le mot asbestoV, ou calx (chaux métallique), s'est substitué à ioV. [il s'agit là d'une remarque très importante pour la compréhension de ce qui se passe au cours de la Grande Coction - 3ème oeuvre]

PhgmaCoagulatio. — Solidification d'un corps liquide.

PhxiV— Fixio. — Fixation d'un corps volatil.

AnalumaSolutio. — Dissolution.

StalagmaSublimatio. — C'est la distillation opérée par vaporisation ou par filtration.

KhrwmaCeratio. — Ramollissement.

EyhsiVDecoctio. — Cuisson, emploi de fondants

Les deux textes se suivent jusqu'au bout.

Ainsi le traité de Theoctonicos n'est autre que la traduction grecque de l'ouvrage latin d'Alchimie attribué à Albert le Grand. Ce fait de la traduction en grec d'un ouvrage latin, au Moyen Âge, est exceptionnel. Peut-être s'explique-t-il par l'époque même où il s'est produit, qui est celle du contact forcé établi entre les Grecs et les Latins, par suite des croisades et de l'occupation de Constantinople. On trouve d'ailleurs des textes grecs de la même époque, inspirés également des Arabes, parmi les manuscrits alchimiques du Vatican, tels que le n° 914 (Recettes pour écrire en lettres d'or, etc.) ; le n° 1134, daté de 1378, sur le titanoV [calx, chaux], l'elexir, l'arsenic, le sel ammoniac, les aluns, la cadmie (rapport sur les manuscrits alchimiques de Rome, par A. Berthelot - l'un des fils de Marcelin - dans les Archives des missions scientifiques, 3ème série, t. XIII, p. 835 et suiv.), etc. Je rappellerai encore une page attribuée à Arnaud de Villeneuve, traduite en grec, qui se trouve ajoutée à la fin du manuscrit 2327 de Paris (fol. 291).

M. BERTHELOT.

13. JOURNAL DES SAVANTS - décembre 1898

SUR LES RECETTES TECHNIQUES ET ALCHIMIQUES TRANSCRITES A LA FIN DE DIVERS MANUSCRITS LATINS DU MOYEN ÂGE

Il n'est pas rare de lire sur les dernières pages des manuscrits latins du moyen âge relatifs aux arts et aux industries, tels que l'architecture, la peinture, la céramique, la métallurgie, l'orfèvrerie, la pharmacie, la médecine, les arts de la guerre, l'agriculture, etc., des listes ou collections de recettes pratiques de toute nature. Ces listes présentent un intérêt tout particulier dans l'histoire des sciences, non seulement parce qu'elles font connaître les procédés usités dans les ateliers et les fabrications contemporaines de la transcription des manuscrits, mais aussi parce qu'elles ont conservé la trace de traités, aujourd'hui perdus, connus des copistes d'alors. Quelques-uns de ces traités professionnels, tels que les Compositiones ad tingenda (VIIIe siècle), la Mappae clavicula (Xe siècle), le De artibus Romanorum, d'Eraclius, la Schedula diversarum artium, de Théophile, le Liber sacerdotum, les Réceptuaires médicaux, etc., sont venus jusqu'à nous et nous permettent de contrôler l'origine des recettes spéciales qui en ont été tirées. On constate ainsi que plusieurs de ces recettes sont d'origine beaucoup plus ancienne et remontent jusqu'à l'Empire romain et jusqu'aux traditions mêmes de la science grecque. C'est ainsi que j'ai constaté l'identité d'un certain nombre de ces recettes, jusque dans le dernier détail littéral, avec celles d'un papyrus alchimique gréco-égyptien trouvé à Thèbes et conservé aujourd'hui à la bibliothèque de Leyde. J'en ai retrouvé d'autres dans les textes des Alchimistes grecs que j'ai publiés, textes congénères de ceux du papyrus de Leyde et qui appartiennent, ainsi que je l'ai démontré, à la tradition des orfèvres et des fabricants d'alliages métalliques. Il paraît utile de poursuivre la preuve de cette identité par l'examen des recettes finales, écrites sur la page de garde et sur les dernières
pages des imanuscrits. C'est ce qui m'engage à donner ici les résultats de mon étude sur le manuscrit latin 6830 F de la Bibliothèque nationale. Le manuscrit a pour titre Palladii (opus agriculturae) de Re rustica. Il est sur parchemin, d'une belle écriture du XIIe siècle. Ce traité de Palladius se termine au folio 78 recto par les mots : Agricultura Explicit Palladii Rutilii Taurini Emiliani viri, inscrits sur le côté gauche de la page. A droite, le côté vide est rempli, sans laisser de banc, par des recettes étrangères à Palladius, transcrites de la même écriture, par le même copiste, comme s'il les avait trouvées à la fin du manuscrit qu'il avait en main, sans se préoccuper du changement d'auteur et de matière. En voici la liste ; j'y ai joint d'après mes propres recherches, l'indication des traités dont ces articles sont extraits. Les deux premières concernent des matières colorantes employées en peinture :

- 1. De hedera- et lucca [titre en lettres rouges]. — Sur le lierre et la laque.

ÄHederam poetae atque antiqui artifices...

« Les poètes et les anciens artistes aimaient beaucoup le lierre, en raison de la connaissance qu'ils avaient de ses vertus secrètes, etc. »

Et à la fin :

ÄPelles arietum et caprarum roseo colore decorat.

Cet article est la mise en prose d'un article de même titre, en vers, contenu sous le n° VIII, dans le livre I du Traité d'Eraclius: De coloribus et artibus Romanorum, lequel débute par les mots :

ÄHujus enim, frondem nimium coluere priores

jusqu'à

Ä ...roseo fit parcia tincta colore, Quae quoque caprinas, quae pelles tingit ovinas.

Le texte mis en prose paraît exister d'ailleurs dans un manuscrit de Théophile, du British Museum [Original treatrises, etc., arts of painting, by Mrs Merrifield, t. I, p. 170.]

Puis vient une recette de chrysographie, sujet fort en honneur chez les calligraphes qui ornaient les manuscrits.

2. De aurea scriptura, Sur l'écriture en lettres d'or.

ÄSi quis scripturam querit sibi scribere pulchram, Ex auro legat hoc quod vifi carmine dico ;

jusqu'à :

Ä ...nitentem , Hanc nimium facias ursi cum dente feroci.

Il existe dans les manuscrits et textes anciens un grand nombre de recettes analogues pour écrire en lettres d'or. Le numéro actuel n'est autre que l'article vu du livre Ier d'Eraclius, déjà cité, avec deux variantes sans importance. Pour expliquer le dernier vers, il suffit de rappeler que les anciens faisaient reluire les couleurs en les polissant avec un corps dur et spécialement avec une dent d'animal. Voici maintenant deux recettes alchimiques de transmutation :

3. Ex aere argentum vel Elidrium facies sic.

« Pour faire de l'argent ou de l'électrum avec le cuivre »

Ce titre est à peu près le même que celui de l'article LXXXIII de  la Mappae clavicula, qui ajoute vel aurum. Mais la recette inscrite au-dessous dans notre manuscrit est celle de l'article LXXXIV, dont l'objet est différent [Le titre même de l'article LXXXIII, dans la Mappae Clavicula, porte : « Pour blanchir l'argent noirci », et ne s'applique pas à la recette au-dessous] et que voici

ÄSames minni solis (sic) II, ex quo fit argentum vivum, quod aqua calide lavatur, etc.

On prend du cinabre, on le lave, puis on fond avec du minerai de cuivre, de l'argent, et du plomb... et on obtient un produit splendide, (splendidius assignatum). La recette LXXXIII de la Mappae clavicula elle-même, qui répond exactement au titre ci-dessus, mérite une attention particulière. Elle se retrouve deux fois dans ce traité (n° XV et LXXXIII). Elle est reproduite dans les manuscrits latins 6514 (fol. 48 Ve) et 7156 (fol. 136 Ve) de la Bibliothèque nationale, et elle répond aux n° 4 et 8 du traité du pseudo-Démocrite des textes alchimiques grecs ; elle reproduit même textuellement les dernières lignes de cet ouvrage (Histoire de la Chimie au moyen âge, t. I, p. 79).

4. Auri confection. Fabrication de l'or.

ÄAccipies caprum,

et à la fin :

Äet fiet mira (pour mirabile).

Autre recette de transmutation (Voir la Chimie au moyen âge, t. I, p. 33. J'y ai donné le commentaire de la recette) ; c'est la recette v de la Mappae clavicula : Auri plurimi confectio, avec quelques variantes légères. Nous revenons ensuite dans notre manuscrit à la fabrication des couleurs employées en peinture.

5 et 6. Viridis coloris confectio. Fabrication d'une couleur verte avec le cuivre. Deux brèves recettes, formulées sur l'emploi du miel et de l'urine, appelée lotium hominis; elles se retrouvent au numéro LXXXXVI de la Mappae clavicula.

7. Confectio lazur. Fabrication du verdet, par l'action des vapeurs de vinaigre sur le cuivre exposé au soleil. C'est la recette CVI de la Mappae clavicula. Dans notre manuscrit le copiste a écrit patellam (coquille) pour petalam (feuille).

8. Compositio psimithi. Fabrication de la céruse. C'est la recette CVII de la Mappae clavicula.

Suivent deux recettes d'architecture, intercalées comme par hasard.

9. De dispositione fabricae.

10. De fabrica in aqua. Ces deux articles d'architecture sont encore empruntés à la Mappae clavicula (CI et CII), qui les a tirés de quelque auteur antique.

11. De malta. Sur le ciment. C'est l'article CIII de la Mappae clavicula : même observation.

Les recettes de chrysographie reparaissent.

12. Auri inscriptio. Sanguinis draconis Indici, etc. Ecriture en lettres  d'or avec le sang-dragon (résine). C'est la recette XLI de la Mappae clavicula.

13. Aliter. Recette XLII de la Mappae clavicula.

14. Auri scriptio sine auro. C'est la recette XLIII de la Mappae clavicula. Cette recette était très répandue, car on la rencontre à peu près textuellement dans le Compositiones ad tingenda, manuscrit du VIIIe siècle (La Chimie au moyen âge, t. I, p. 16). Ce qui est plus remarquable, c'est qu'elle existe littéralement, sauf de légères variantes, dans le Papyrus grec de Leyde, cahier de recettes d'atelier d'un orfèvre, découvert au commencement de ce siècle, dans une momie, à Thèbes en Egypte. J'en ai donné la traduction complète dans mon Introduction à la Chimie des anciens, p. 43, n° 74.Rappelons que les mots electrum ou elidrium sont synonymes du mot grec chelidonion [la chélidoine est souvent citée par les alchimistes ou par des anciens chimistes comme Frédéric Ulstade, dans son Ciel des Philosophes]. Il s'agit d'une recette d'autant plus importante qu'elle permettait d'écrire sur parchemin, marbre ou verre, ce qui explique pourquoi elle était si répandue.

15. Aliter. C'est le numéro XLIV de la Mappae clavicula. La seconde ligne manque.

16. Aliter sine auro. C'est le numéro XLV de la Mappae clavicula. Ce numéro existe également dans le Papyrus de Leyde. [Introduction à la Chimie des anciens, p. 41 , n° 58.)

17. Scriptura in cartis, in marmore, vitro, aurei coloris. Le texte est le même que celui du numéro XLVI de la Mappae clavicula; il ne mentionne pas les supports de l'écriture signalés dans le titre.

Puis vient la finale :

ÄExplicit labor hujus libri, et explicit liber et est labor.

Ainsi les recettes qui figurent à la suite du traité de Palladius sur l'agriculture, dans le manuscrit 6830 F de la Bibliothèque nationale, sont des recettes d'atelier, relatives à des sujets de peinture, d'enluminure, d'écriture en lettres d'or, d'architecture et d'alliages métalliques fabriqués par des orfèvres alchimistes dans des vues de transmutation, réelle ou frauduleuse. Aucune de ces recettes n'est nouvelle, c'est-à-dire différente des recettes qui figurent dans des ouvrages déjà connus, tels
que ceux d'Eraclius, de Théophile, les Compositiones ad tingenda et la Mappae clavicula, parmi les ouvrages latins. Plusieurs étaient déjà reproduites dans ces derniers, d'après les traités grecs alchimiques du pseudo-Démocrite et les articles du Papyrus gréco-égyptien de Leyde, le seul qui soit venu jusqu'à nous parmi ces traités, détruits par Dioclétien (Origines de l'alchimie, p. 72-73), parce que les Romains s'imaginaient qu'ils renfermaient des procédés susceptibles d'enrichir les Egyptiens et de faciliter leurs rébellions. On voit que les destructions opérées à cette époque n'atteignirent pas leur but, c'est-à-dire l'anéantissement d'une science mi-partie réelle, mi-partie chimérique, attendu que les recettes se sont conservées, non seulement dans les textes du Papyrus de Leyde et des alchimistes grecs, mais dans les textes latins destinés aux arts et métiers de la fin de l'empire romain, qui forment la base des Compositiones, de la Mappae clavicula et une partie de la substance des compilations d'Eraclius et de Théophile. Les articles qui figurent dans le manuscrit latin 6830 F, quoique peu nombreux, méritent d'être relevés sous ce point de vue et comparés avec ceux de divers autres manuscrits, tels que les manuscrits latins 6514 et 7156 de la Bibliothèque nationale, manuscrits que j'ai déjà soumis à un examen approfondi sous ce rapport, dans le tome Ier de mon Histoire de la Chimie au moyen âge. Observons d'abord que les articles du manuscrit 6830 F ne paraissent pas y avoir été introduits spécialement par le copiste actuel. La façon dont ils sont ajoutés, comme formant partie du corps même du volume et suivis d'un Explicit final, applicable à l'ensemble, montre que ce copiste a reproduit un manuscrit plus ancien, dans lequel les recettes avaient été déjà transcrites à la suite du Traité de Palladius par le propriétaire du manuscrit, soit pour satisfaire sa curiosité personnelle, soit en vue de quelque usage technique. La diversité même des sources de ces recettes s'accorde avec cette manière de voir, car elles sont tirées toutes, sans exception, de deux ouvrages, le Traité d'Eraclius et la Mappae clavicula : ce qui est une nouvelle preuve de la diffusion de ces derniers traités à la fin du XIIIe siècle. Les citations qui se retrouvent dans les Compositiones et dans le Papyrus de Leyde n'ont passé dans le manuscrit 6830 F, ni directement, ni par quelque autre intermédiaire; mais toutes existent déjà dans la Mappae clavicula. Cependant ce dernier ouvrage n'est assurément pas la source unique à laquelle auraient puisé les auteurs des manuscrits 6514 et 7156, car ces derniers contiennent beaucoup de recettes qui manquent dans la Mappae clavicula, ainsi que le constatent les citations que j'ai relevées dans ces manuscrits (Histoire de la Chimie au moyen âge, t. I, p. 83 et suivantes). Quelques-unes se trouvent à la fois dans ces manuscrits et dans le Papyrus de Leyde, sans qu'on les lise dans la Mappae clavicula (loco citato, p. 78); ce qui montre qu'il existait d'autres cahiers de recettes aujourd'hui perdus ou restés inconnus. Je ne parle pas ici, d'ailleurs, des recettes venues en Occident par l'intermédiaire des Arabes, recettes qui existent dans les manuscrits 6514 et 7156, mais qui ne figurent évidemment pas dans les Compositiones et qui sont peu nombreuses dans la Mappae clavicula, où elles constituent des intercalations faciles à distinguer. Il n'en existe d'ailleurs aucune de ce genre parmi les dix-sept recettes du manuscrit 6830 F. La composition générale de ces divers manuscrits mérite d'être comparée, brièvement d'ailleurs, tant entre eux qu'avec celle des grands ouvrages contemporains d'Albert le Grand et de Vincent de Beauvais, afin de mieux définir le caractère des connaissances scientifiques et techniques des écrivains delà fin du XIIIe siècle. J'ai effectué cette comparaison dans le premier volume de mon Histoire de la Chimie au moyen âge; mais il semble utile de la préciser davantage, en rappelant le contenu même des divers manuscrits; Le plus ancien, celui qui renferme les Compositiones ad tingenda, manuscrit conservé dans la bibliothèque des chanoines de Lucques, contient une série d'ouvrages historiques : Chroniques d'Eusèbe, d'Isidore, Livre des Gestes des souverains pontifes, etc. Il se termine par les Compositiones, collection purement technique n'ayant aucun rapport avec le contenu principal, et formée par la réunion de recettes d'artisan relatives à des objets différents, quoique congénères : teinture du verre, des peaux, peinture et description de nombreuses drogues, dorure, alliages métalliques. Muratori a publié les Compositiones dans les Antiquitates Italicae. On y trouve quelques recettes d'alchimie, identiques avec celles du Papyrus de Leyde; mais les recettes de cet ordre sont beaucoup plus nombreuses dans le traité suivant.
La Mappae clavicula forme au contraire un manuscrit complet du XIIe siècle, publié dans l'Archaeologia (Londres) par A. Way. Il en existe à Schlestadt un manuscrit du Xe siècle, collationné par M. Giry. Cet ouvrage reproduit d'ailleurs un certain nombre des articles des Compositiones. Les traités d'Eraclius et de Théophile, imprimés à diverses reprises, roulent sur les mêmes sujets et renferment beaucoup d'articles sur la peinture, les matières colorantes, le verre, etc., communs avec la Mappae clavicula, mais fort peu de recettes alchimiques. Les recettes arabes n'y figurent pas, pas plus d'ailleurs que dans le plus ancien manuscrit de la Mappae clavicula. On en lit seulement quelques -unes dans le plus récent, où elles ont été introduites par interpolation (Histoire de la Chimie au moyen âge, t. 1, p. 27.). Ceci montre bien le caractère indépendant des traditions techniques occidentales, originaires de l'empire romain. Les manuscrits 6512 et 7166 sont plus composites, quoique d'une composition fort analogue entre eux. En effet ils sont consacrés principalement à des traductions latines d'auteurs arabes, tels que Rasés, Avicenne, Bubacar, la Turba philosophorum, un pseudo-Hermès, Morienus, Alpharabi, etc., le Livre des soixante-dix (de Geber). On y trouve aussi des traités sur les pierres précieuses, tels que le poème bien connu de Marbod et le Liber ignium de Marcus Graecus, qui me paraît également une traduction de l'arabe. Mais à côté de ces traducteurs, on lit dans ces deux manuscrits des traités méthodiques d'auteurs latins du XIIIe siècle, tels que le traité De mineralibus, d'Albert le Grand, un opuscule chimique de Jacobus Theotonicus, d'une science positive et pratique, des œuvres attribuées à Roger Bacon, le Liber Sacerdotum, arabico-latin, etc. C'est en cette compagnie qu'on rencontre les recettes assez nombreuses empruntées à la Mappae clavicula ou aux Compositiones, et quelques-unes qui ne s'y retrouvent pas, mais qui existent cependant dans le Papyrus de Leyde. Or ce groupe de recettes n'est nullement arabe. La coexistence avec les traités traduits de l'arabe montre que les chimistes, peintres et artisans du XIIIe siècle ont tiré leur science d'origines différentes et profondément distinctes. Ils étaient d'ailleurs contemporains des grands encyclopédistes d'alors, Albert le Grand et Vincent de Beauvais. Toutefois, circonstance singulière, ces derniers auteurs, qui connaissent et citent les Arabes, paraissent avoir ignoré les traditions purement latines des cahiers d'atelier. Du moins je n'ai pu retrouver chez ces encyclopédistes aucune citation ni trace certaine, soit des Compositiones, soit de la Mappae clavicula, soit a fortiori du Papyrus de Leyde; et cependant ces traces et ces citations figurent de la façon la plus positive, ainsi que je viens de le dire, dans des manuscrits contemporains. Il semblerait cependant que les traités alchimiques grecs de l'époque qui dérivent des Arabes, initiés eux-mêmes à la vieille tradition gréco-égyptienne par l'intermédiaire des Syriaques, auraient dû établir un lien entre ces théories, revenues en Occident par ce long détour, et les pratiques conservées de part et d'autre par les traditions des arts et métiers. Mais en fait il y a eu là deux courants de connaissances, restés distincts pendant tout le moyen âge et qui ne se sont en réalité rejoints et confondus qu'au XVIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où les Occidentaux ont repris une connaissance directe des textes alchimiques grecs. Ce sont des circonstances intéressantes à signaler pour l'histoire des sciences physiques.
 

14. JOURNAL DES SAVANTS - 1906

ADALARD DE BATH ET LA MAPPAE CLAVICULA (CLEF DE LA PEINTURE).

Adalard de Bath est un moine anglais, bénédictin, qui a vécu dans le premier tiers du XIIe siècle, vers 1130, et a laissé le souvenir de l'un des hommes les plus instruits de son époque (philosophus Anglorum). Après avoir étudié dans les écoles de Tours et de Caen, il rechercha un supplément d'instruction en Italie, à Salerne, puis en Orient et en Egypte, où il prit connaissance de la science arabe du temps. On voit que les esprits curieux de l'époque ne reculaient pas devant ces voyages, alors lointains et difficiles, dans leur zèle pour acquérir la science. A son retour en Angleterre, sous le règne de Henri Ier, bien accueilli par ses amis, il ne tarda pas à publier des ouvrages sur les questions de philosophie agitées de son temps. Mais c'est surtout un compilateur, qui a fait des traductions et éditions nouvelles d'ouvrages scientifiques, relatifs à l'astronomie, aux mathématiques et aux sciences de son temps. Ses ouvrages sont pour la plupart manuscrits ou perdus. Voici les titres de quelques-uns :

- De eodem et diverso, dialogue allégorique entre la Philosophie et la Philocosmie, œuvre de jeunesse, dédié à Guillaume, évêque de Syracuse;
- De sic et non sic;
- Questiones naturales, dialogue dédié à Richard, évêque de Bayeux : éloge de la liberté de la science arabe, opposée à la muselière de l'autorité des maîtres universitaires ;
- De septem artibus liberalibus, etc.

Puis viennent des traductions et ouvrages didactiques :

- Regulae Abaci ;
- De Astrolabio ;
- Éléments d'Euclide ;
- Isagoge minor Jafaris mathematici in Astronomiam ;
- Astronomicorum Prestigia Thebidis secundum Ptolemeum et Hermetem, ex Arabico translatus liber unus, etc.;
- Liber imbrium secundum Indos (?), etc.;
- Problematum et naturalium questionum LXXVI, sujet souvent traité depuis le livre attribué à Aristote.

On cite encore :

- Liber magistri Adalardi Bathoniensis qui dicitur Mappae Clavicula, ouvrage cité dans une liste des manuscrits anciens de la Bibliothèque Royale anglaise, avec cette mention :

ÄSed librum ipsum abstulit manus quaedam sacrilega.

Cet exemplaire n'a laissé aucune trace. C'est l'ouvrage même dont je vais parler maintenant, me proposant d'examiner son attribution à Adalard, comme auteur, ou comme copiste et nouvel éditeur du traité intitulé Mappae Clavicula. L'étude dont il s'agit ne manque pas d'intérêt, à cause de l'importance que présente ce traité dans l'histoire de la transmission des sciences antiques au moyen âge, celle de la chimie spécialement : transmission qui a eu iieu directement par l'intermédiaire des traditions techniques et pratiques des industries métallurgiques, céramiques, picturales et tinctoriales, ainsi que je l'ai établi dans le premier volume de mon ouvrage sur l'histoire de la chimie au moyen Âge. J'y ai consacré aux Compositiones et à la Mappae Clavicula environ quatre-vingts pages, en rattachant par les textes les plus précis ces deux traités à la tradition égypto-grecque, consignée dans un papyrus de Leide et dans tes textes alchimiques grecs, imprimés, traduits et commentés dans mon ouvrage : Collection des anciens Alchimistes grecs. La discussion du texte des Compositiones et de la Mappae Clavicula, comparées entre elles et avec les textes grecs, jette beaucoup de lumière sur le mode de composition de ces ouvrages et en particulier sur le rôle véritable qu'Adalard a pu jouer dans la reproduction du dernier.
En fait, nous possédons aujourd'hui deux copies de la Mappae Clavicula. Une seule, la plus récente, a été imprimée en 1847, par M. A. Way, d'après un manuscrit du XIIe siècle, appartenant à Sir Thom. Philipps, dans le recueil anglais Archaeologia, tome XXXII, pages 183-244. C'est seulement dans deux articles du livre, les numéros 190 et 191, que figure un mot de vieil anglais « gatetriu », chèvrefeuille, et l'herbe nommée « grening pert ». Ces mots indiquent assurément qu'un Anglais a pris part à la rédaction de ces deux articles. L'auteur pourrait être en effet Adalard, surtout si on les rapproche de la date où le manuscrit a été copié et où a vécu ce personnage. Je reviendrai tout à l'heure sur ce point, la date de l'autre manuscrit étant essentielle à connaître sous ce rapport. Cet autre manuscrit, non imprimé jusqu'à ce jour, a été étudié à la Bibliothèque de Schlestadt par le savant Giry, membre de l'Institut,
professeur à l'École des Chartes, dont la science regrette la perte. Il l'a signalé en 1878, dans le trente-cinquième fascicule de la Bibliothèque de l'École des Hautes Études, pages 209-227, et il en a exécuté une collation soignée avec la publication de l'Archaeologia. Il se proposait même d'en publier le texte et la traduction (avec la collaboration du regretté Aimé Girard membre de l'Académie des Sciences, habile chimiste), dans une édition spéciale, simultanément avec un texte plus ancien, celui des Compositiones ad tingenda, dont la Mappae Clavicula a reproduit un très grand nombre d'articles. Or le manuscrit de Schlestadt, d'après les avis concordants de MM. Léopold Delisle et Giry, remonte au moins au Xe siècle, peut-être plus haut, car il existe des textes qui établissent l'existence de ce traité au commencement du IXe siècle

[L'Indication suivante, que je trouve dans les fiches de Giry, ferait remonter la Mappae Clavicula encore plus haut, en même temps qu'elle rattacherait ce traité aux traditions alchimiques, ce qui serait conforme d'ailleurs aux reproductions des textes du Papyrus de leide : Reichenau « Brevis librorum, qui sunt in Cœnobio Sindleozes Anna, facta anno VIII Hludovici imperatoris. — 139. Mappae Clavicula de efficiendo auro, vol. 1.» (Neugart, Episcopatus Constantiensis, 1803, in-4°, t.1, part. I, p. 536-544.) D'après une note que me communique M. Omont, la mention de ce manuscrit a été reproduire depuis par G. Becker, dans ses Catalogi Bibliothecarum antiqui (Bonnae, 1885; in-8°, p. 8), où il a donné une nouvelle édition de ce catalogue de la bibliothèque de l'antique abbaye de Reichenan. Mais le manuscrit qni a servi à la publication de Neugart est inconnu et Becker s'est contenté de reproduire le texte du premier éditeur. Le Catalogue doit avoir été rédigé en 821-822, date qui correspond à la huitième année du règne de Louis le Débonnaire.].

Dès lors, la Mappae Clavicula ne saurrait avoir été composée par Adalard, qui vivait un et deux siècles plus tard. Mais il est intéressant d'examiner quelle part il a pu prendre à la copie publiée dans l'Archaeologia. Cet examen critique jettera d'ailleurs, s'il était nécessaire, un jour nouveau sur l'origine et le mode de composition des ouvrages techniques du moyen âge, parvenus jusqu'à nous, sans les, prétentions personnelles et sans l'originalité des œuvres des savants d'aujourd'hui, mais aussi sans les garanties de date et de priorité, que consacrent de nos jours l'imprimerie et la publication des recueils périodiques. À cet effet, il est utile de comparer entre eux les deux manuscrits de la Mappae Clavicula, écrits à un siècle d'intervalle, et de noter les additions introduites dans le second manuscrit, travail détaillé que j'ai fait dans mon histoire de la chimie au moyen âge. Il est nécessaire de les comparer également avec les écrits antérieurs, et spécialement avec deux d'entre eux, les Compositiones ad tingenda et le Papyrus de Leide, ou plus généralement avec les écrits de la Collection des Alchimistes grecs, certains textes de ces ouvrages étant reproduits littéralement dans la Mappae Clavicula, ainsi que dans les Compositiones. Parlons d'abord de ce dernier traité. Il a été publié au siècle dernier par Muratori dans ses Antiquitates Italicae (t. II, p. 364, 387) sous le titre : Compositiones ad tingenda musiva, pelles et alia, ad deaurandum ferrum, ad mineralia, ad chrysographiam, ad glutina quaedam conficienda, aliaquae artium documenta (Recettes pour teindre les mosaïques, les peaux et autres objets, pour dorer le fer, pour l'emploi des matières minérales, l'écriture en lettres d'or, les soudures [et collages] et autres documents techniques). Ce traité existe dans un manuscrit de la Bibliothèque des chanoines de Lucques, écrit au VIIIe siècle. Giry a collationné sur place le manuscrit avec le texte de Muratori ; il en avait préparé la publication et la traduction, parallèle à celle de la Mappae Clavicula, avec le concours d'Aimé Girard, et il m'avait communiqué d'une façon complète et libérale ses copies des deux ouvrages. Je les ai signalées et commentées en détail dans mon histoire de la chimie au moyen âge, avec l'assentiment de Giry et d'A. Girard, qui se réservaient de consacrer un volume spécial à cette publication. La mort les a empêchés de mettre à exécution leur projet. J'avais espéré pouvoir le réaliser, leurs manuscrits m'ayant été confiés par le Directeur de l'Ecole des Chartes, M. Paul Meyer. Malheureusement, la préparation de ce travail, quoique fort avancée, ne m'a pas paru suffisante pour que j'aie cru possible de l'entreprendre en leur nom. Je me bornerai à discuter ici la part personnelle qu'Adalard a pu prendre à la seconde rédaction de la Mappae Clavicula, en admettant, comme la chose d'ailleurs me paraît probable, qu'il est l'auteur de cette seconde rédaction. Pour cela, il faut essayer de signaler quelques-uns des documents qui sont intervenus dans la composition de la Mappae Clavicula. Une première différence existe dans les articles qui suivent le titre. La copie publiée par l'Archaelogia débute, comme il convient, par les mots :

Ä« Incipit libellus dictus Mappae Clavicala. »

Puis viennent six vers de basse latinité :

Ä« Sensim per partes, etc. »

Or ces six vers forment précisément le début du traité : Schedula diversarum artium, attribué au moine Théophile et dont les manuscrits les plus anciens remontent au XIIe siècle. Il est suivi de onze articles relatifs aux couleurs et à leur mélange. Le tout constitue une intercalation, probablement inscrite après coup à la suite du titre, comme il arrive souvent dans les manuscrits ; car on lit ensuite un

Ä« Incipit prologus sequentis operis »

relatif au titre Clavicula et recommandant au possesseur, comme on le faisait souvent dans les vieux écrits alchimiques, de ne confier l'ouvrage qu'à son propre fils, après s'être assuré qu'il lui attribuera un sens pieux et juste. Peut-être ce prologue est-il celui de l'ouvrage primitif. Or tout ce début manque dans le manuscrit de Schlestadt et les vers latins semblent ajoutés après coup. Suit une table de 209 chapitres, numérotés en chiffres romains, table qui ne répond pas exactement au texte. Celui-ci d'ailleurs renferme en réalité 298 articles. Aucune de ces indications ne correspond exactement à celles du manuscrit de Schlestadt et leur comparaison fournit de précieuses indications sur la composition de ce dernier et sur la date des additions successives qui y ont été faites, en partie du moins, par Adalard de Bath. C'est ce qui résulte de la collation faite par Giry et des renseignements précis qu'il m'avait fournis. Les numéros 1 à 100 de l'Archaeologia se retrouvent, non sans quelques variantes, dans les numéros 1 à 86 du manuscrit de Schlestadt. Il y a des différences de rédaction, mais en somme peu notables. Ces numéros se rapportent surtout au travail des métaux en orfèvrerie : or et argent d'abord, puis cuivre et airain. Mais, à partir de ces numéros, le sujet change, avec de grandes intercalations, tirées pour la plupart des Compositiones. Avant de les énumérer, observons qu'en tête du manuscrit de Schlestadt il existe une vieille liste d'articles, dont les premiers communs avec les articles développés qui suivent ; mais elle se prolonge par 75 titres environ d'articles aujourd'hui perdus, traitant du travail du cuivre, du fer, de l'étain, des verres colorés et peints, des perles, de l'incantation usitée pendant le travail, et enfin des signes. Le tout devait constituer un véritable ouvrage sur les métaux, analogue à celui de Zosime, que nous possédons en partie dans le texte grec, et en partie dans des traductions syriaques : j'ai publié ces textes. Or leur équivalent, sinon leur traduction, semble avoir existé en latin dans le texte primitif du traité Mappae Clavicula; mais nous n'en possédons plus malheureusement la suite dans nos deux copies actuelles de la Mappae Clavicula. Revenons donc à celles-ci. À partir du numéro 101, on rencontre quelques articles relatifs à l'architecture, puis à la composition des couleurs destinées à la peinture : c'est un nouveau traité consacré à ce sujet qui se développe, avec quelques notices de minéraux; puis l'auteur parle des couleurs employées pour la fabrication des mosaïques et des vitrifications. On sait que déjà dans les traités grecs démocritains les teintures des métaux, du verre et des étoffes sont traitées conjointement [ce qu'on retrouve pour une part, dans les anciens textes alchimiques, y compris les plus anciens, tels les Entretiens de Morien à Calid - cf. le fiel de verre -]. Des notices analogues président à la rédaction des numéros 105 à 260 du manuscrit de l'Archaeologia, lesquels correspondent aux numéros 91 à 209 du manuscrit de Schlestadt. On y retrouve également les numéros 69 à 136 des Compositiones, ainsi qu'une autre série de I à LI, en tout 115 articles de ce dernier recueil, plus ou moins modifiés dans leur rédaction, mais sans changement essentiel. En raison de leur date antérieure, aucun des articles des Compositiones, ni même du manuscrit de Schlestadt, ne saurait évidemment être attribué à Adalard. On doit en dire autant des articles qui suivent, du numéro 263 à 278, dans l'Archaeologia, articles d'un caractère différent et d'une tout autre origine, relatifs aux flèches empoisonnées, aux flèches incendiaires, au bélier, aux compositions incendiaires, etc. Ce sont des recettes grecques ou byzantines de poliorcétique, dont les analogues se retrouvent aussi dans Marcus Graecus [sur Graecus, cf. 1, 2, 3, 4, 5, 6]. Je ne relèverai pas davantage les numéros de la Mappae Clavicula qui sont imités, ou même traduits littéralement du texte gréco-égyptien retrouvé au XIXe siècle dans une momie (Papyrus de Leide), articles que j'ai relevés en détail dans mon histoire de la chimie du moyen âge. En définitive, je ne vois guère que cinq ou six articles qui puissent avoir été ajoutés par Adalard de Bath, savoir les numéros 195, 196, 197, 198, 199, 200, intercalation isolée, la seule qui renferme des mots d'origine arabes (almembuz = argent, alquibrix = soufre, atincar= borax, alcazir = étain), souvenir de ses voyages; et les numéros 190 et 191, les seuls aussi qui renferment des mots anglais, sorte de certificat d'origine de la patrie du copiste. La science de cette période du moyen âge vivait ainsi sur les souvenirs des savants des époques grecques et romaines, c'est-à-dire sur les emprunts faits à l'antiquité, emprunts perpétués principalement par les ouvrages et cahiers techniques de l'art et de l'industrie.
 

15. JOURNAL DES SAVANTS - juin 1889

SUR LES NOMS QALAÏ, CALLAÏS , ET SUR CEUX DE L'ETAIN.

L'époque à laquelle l'étain a commencé à être employé comme l'un des constituants du bronze est fort ancienne; elle remonte au moins à trois-mille cinq cents ans d'après les objets égyptiens, de date certaine, dont l'analyse a été faite pair les chimistes, et même à une date probablement plus ancienne. Cependant les noms par desquels les auteurs anciens désignent ce métal n'ont pris que fort tard une signification précise et spécifique : ce qui montre bien que l'époque de son introduction dans les industries humaines est relativement récente. En effet, l'étain a été longtemps désigné comme une simple variété du plomb et confondu avec divers alliages sous le nom de plomb blanc, opposé au plomb noir ou plomb ordinaire, chacun de ces mots exprimant d'ailleurs, non seulement le métal correspondant, mais toute une série d'alliages congénères et plus ou moins complexes [Introduction à l'étude de la Chimie des Anciens, p. 55 et 264]. [les alchimistes ont d'ailleurs confondu les impétrants en noyant sous diverses allégories et paraboles le sens exact du Plomb des Sages par le mot latin du haut moyen âge antimonium, pour signifier aussi du plomb blanc et Fulcanelli a usé de cabale pour faire accroire que l'étain était la matière première de l'oeuvre] Le mot même de stannum désigne encore pour Pline, en certains endroits, un plomb argentifère (H. N., t. XXXIV, 47), absolument exempt d'étain; tandis que, dans d'autres passages du même auteur, il est appliqué à notre étain véritable. Le nom de kassiteroV employé dans Homère paraît signifier un alliage de l'argent avec l'étain, peut-être associé à l'étain : il n'a pris son sens actuel, dans toute sa précision, que vers le temps d'Alexandre et des Ptolémées. Il est arrivé dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, qu'un vieux mot a acquis à un certain moment une acception précise, qui s'est trouvée désormais définie, et qui, d'ailleurs, était parfois impliquée d'une façon plus ou moins vague parmi ses significations antérieures. A partir de ce moment, le sens du mot est fixé; mais on s'exposerait à toutes sortes d'erreurs en l'appliquant aux auteurs qui ont employé le même mot à des dates antérieures. L'histoire des sciences est pleine de changements de cette espèce dans la nomenclature scientifique ou industrielle, et ils ont occasionné bien des erreurs parmi les personnes non prévenues. Ces considérations s'appliquent à un autre nom de l'étain, celui de Qalaï, usité parmi les Turcs, d'après ce que M. G. Bapst a rappelé récemment (séance du 3 mai 1889 de l'Académie des inscriptions), en portant l'attention sur les mines d'étain situées au sud du lac Baïkal, en Sibérie, et sur d'autres mines placées, assure-t-on, dans la région de Meched en Khorassan.

[cette région du Khorassan est importante du point de vue des matières dans l'oeuvre. Outre l'allusion cabalistique au corbeau par korax, Artéphius en parle comme du « chien » du khorassan et dans l'un de ses derniers emblèmes, Maier décrit le combat de de deux chiens dont l'un vien d'occident et l'autre vient d'orient. Cette allégorie est plus ancienne ; Lambsprinck donne une gravure à peu près semblable dans son De Lapide Philosophorum et il est possible qu'une filiation existe depuis les plus lointains alchimistes, cf. Atalanta, XLVII -]

J'avais déjà eu occasion de parler de ces dernières (Introduction à l'étude de la chimie des Anciens, p. 226) mines, signalées par un voyageur russe, et d'en rapprocher la mention d'un passage de Strabon sur les mines d'étain de la Drangiane, dans l'antiquité. Dans la discussion soulevée par la communication de M. Bapst, on a fait observer, au sujet du mot Qalaï, que ce nom serait précisément donné par les musulmans à l'étain, et que ce serait d'ailleurs le nom attribué par les auteurs arabes à la péninsule de Malacca, centre de la région d'où l'étain était tiré en grande quantité chez les anciens, comme il l'est encore aujourd'hui dans les temps modernes. Kassigara (Singapour) était désigné autrefois par les auteurs grecs comme le but de la navigation lointaine des commerçants qui rapportaient l'étain dans l'Occident. Peut-être me sera-t-il permis de fournir à mon tour quelques indications nouvelles, d'après lesquelles le mot Qalaï pourrait être rapproché de mots grecs tout pareils, et qui étaient déjà usités à une époque antérieure aux Turcs et aux Arabes. Nous trouvons en effet dans les alchimistes grecs les mots calkou kalainon, c'est-à dire cuivre de Calaïs, en tête d'une recette technique intitulée : Diplosis de Moïse [Collection des anciens Alchimistes grecs, texte grec, p. 38; traduction, p. 40]. Cette recette rappelle par sa forme et sa brièveté celles du papyrus X de Leyde : elle a de même pour objet de fabriquer un alliage d'or à bas titre. Le Moïse même auquel la recette est attribuée est un auteur pseudonyme, sous le nom duquel nous possédons un petit traité chimique (Collection des anciens alchimistes grecs, p. 300-315 ; traduction, p. 287-302) appartenant à la même tradition et probablement à la même époque que les écrits pseudépigraphes du Moïse cité dans les papyrus de Leyde (Introduction à l'étude de la chimie des anciens, p. 16), c'est-à-dire composé vers le
IIIe siècle de notre ère [peut-être à une épqoue antérieure; car Pline cite déjà un Moïse magicien].
Le mot kalaivov figure également dans le Lexique alchimique [Collection des anciens alchimistes grecs, texte grec, p. 9; traduction, p. 9], appliqué à un certain liquide, « eau de Calaïs, c'est-à-dire eau de chaux », d'après le mot à mot.

[cette désignation est très notable à considérer ; en effet, cet antimoine saturnin qui, au dire d'Artephius, serait des parties de Saturne, cf. Livre secret, ne peut pas être un métal, mais un sel métallique ou plutôt un sel minéral ; et nous avons développé ailleurs toutes les raisons de croire qu'il s'agissait pour une part d'un sel de potasse et aussi d'une eau de chaux. Cette relation, singulière à première vue, entre l'étain et la chaux, explique maints passages des Fulcanelli]

Cette désignation est tirée probablement d'un nom de lieu, employé adjectivement et dont le sens technique nous est donné [voir le Thesaurus d'Henri Estienne, édition Didot, et Salmasii Plinianae exercitationes, p. 167] par divers auteurs grecs, notamment par Dioscoride (V, 160). Kalainon crwma signifie une couleur vert pâle ou vert de mer, assimilée au benetov par l'Etymologicum Magnum et aussi a la couleur de pourpre (anqhron). [on se rapproche beaucoup des vues alchimiques ; en effet, le vert a toujours désigné chez les Adeptes la couleur de leur Lion, c'est-à-dire l'état initial de leur Mercure ; quant à la couleur pourpre, elle est aussi évoquée dans un certain nombre de textes] On trouve de même kalaina skeuh « vases verdâtres », keramoV kallainoV « poterie verte ». [ces expressions feraient le bonheur d'un hermétiste s'il voulait désigner le vase de nature des alchimistes ] L'eau de Calaïs du Lexique alchimique serait dès lors une liqueur verte, c'est-à-dire la solution d'un sel de cuivre : ce qui est conforme à la désignation du cuivre de Calaïs, du Pseudo-Moïse. Observons encore, et ce point va donner lieu à de nouveaux rapprochements , qu'à l'adjectif kallaionV répond, dans Pline ( H. N., 1. XXXVII, 33), une pierre précieuse appelée Callaïs, et qu'il rapproche de l'émeraude. [cf. Table d'Emeraude] Solin dit pareillement de cette pierre : Viret pallidum (chap. XX). Son nom semble l'origine de l'adjectif kallainoV ; or elle est originaire, d'après Pline, du Caucase indien; ce qui nous reporterait précisément vers les lieux d'origine de la race turque. Nous y sommes ramenés aussi par le nom de turquoise, par lequel la plupart des auteurs du moyen âge et des temps modernes traduisent celui de la pierre précieuse Callais. Il existe en effet diverses variées de turquoises : les unes bleues, les autres vertes; ce seraient ces dernières qui auraient porté le nom de Callaïs. Or il est fort remarquab|e que ce nom spécial de la turquoise coïncide avec le mot turc Qalaï, le lieu d'origine de la pierre précieuse étant précisément une région occupée par la race turque. Quant au calkoV kallainoV, désigne-t-il un alliage de teinte verdâtre et spécialement une variété de bronze ? C'est ce que je ne saurais décider. Mais il m'a paru de quelque intérêt de rapprocher le mot Qalaï des mots grecs analogues qui tendraient à nous reporter, non à l'étain, mais plutôt au cuivre, pur ou allié, source de la couleur verte.
 

16. JOURNAL DES SAVANTS - novembre 1888

SUR LE NOM DU BRONZE CHEZ LES ALCHIMISTES GRECS.

On sait que le bronze était désigné par les Grecs sous le nom de calkoV, qui s'appliquait aussi au cuivre pur et aux alliages divers que ce métal forme en s'unissant avec l'étain, le plomb et le zinc. L'aes des Latins avait à peu près la même signification compréhensive et embrassait également les alliages multiples que nous réunissons sous les noms, complexes eux-mêmes, de bronze et de laiton. [le mot laiton est employé très fréquemment par les alchimistes pour désigner leur « amalgame » ; ce terme est d'ailleurs impropre car il devrait comporter un sel mercuriel, ce qui est faux en toute rigueur même si la cabale admet des exceptions à la règle] Le calkoV et l'aes sont connus depuis une haute antiquité, et leur emploi, dans la fabrication des armes spécialement, remonte aux époques préhistoriques. Ces noms anciens ont été remplacés depuis par des mots plus modernes, tels que celui d'airain, c'est-à-dire aeramen, dérivé de aes, dont le sens est également extensif; celui de cuivre, c'est-à-dire le calkoV kuprioV, dénommé d'après son lieu d'origine, désignant tantôt le métal pur (cuivre rouge), tantôt ses alliages (cuivre jaune, blanc, etc.); enfin les noms déjà cités de bronze et de laiton. L'origine de ces derniers mots a donné lieu
à bien des controverses ; mais, en ce qui touche le laiton, la question semble tranchée. Le mot laiton, d'après du Cange, dont je partage l'opinion, vient de l'antique electrum : à l'origine, ce dernier nom s'appliquait à un alliage d'or et d'argent, appelé également asèm par les Egyptiens, et dont l'imitation est devenue le point de départ des travaux et des illusions des alchimistes (Voir mes Origines de l'alchimie, p. 215 et, Introduction à la Collection des alchimistes grecs, p. 62). [c'est ici que la cabale hermétique intervient ; car le laiton des alchimistes représente au sens allégorique un amalgame de leur Soleil et de leur Lune ] Par une transition facile à justifier, le nom d'electrum finit par désigner les alliages dont la couleur imitait l'or, tels que le laiton; il ne me paraît pas nécessaire de m'étendre davantage sur ce point. Au contraire, une grande obscurité entoure l'origine et l'étymologie du mot bronze. Les citations les plus anciennes qui en aient été faites, à ma connaissance, sont celles de du Cange (Glossarium médiae et infimae latinitatis). On y trouve les mots bronzium et bronzinum, empruntés à une chronique latine de Plaisance écrite dans les premières années du XVe siècle et publiée par Muratori (t. XVI). Du Cange cite également un ouvrage grec anonyme. De locis Hierosol., ch. viii : duo worpaV wroutzinV. Mais cet auteur, d'après sa langue, ne parait pas plus ancien que le précédent, s'il n'est même plus moderne. Le mot bronze a été adopté d'ailleurs par toutes les langues néo-latines : bronzo, en italien; bronce, en espagnol, etc., et il est employé couramment à partir du XVIe siècle. L'anglais brass, airain, y est rattaché par certains auteurs; mais ceci est douteux. En tout cas, l'origine et l'étymologie du mot bronze sont obscurs. Muratori, du Cange et, d'après eux, Diez ont pensé que ce nom a été donné au métal en raison de sa couleur. Muratori le rapproche des mots brunizzo, bruniccio, diminutifs du mot brano, brun en français, mais avec un déplacement d'accent qui fait quelque difficulté. Du Cange a mis en avant le mot de basse latinité brantus, qui figure comme nom de couleur dans le Glossaire d'Aelfricus, auteur du Xe siècle. Diez en a rapproché encore les mots brunst, incandescence en allemand; bronza, charbon incandescent (c'est-à-dire notre braise) en dialecte vénitien. M. Pictet s'est attaché surtout à ce dernier rapprochement, qui rattacherait le sens original du mot, non à une idée de couleur, mais à une idée d'ignition. Je n'ai pas qualité pour intervenir dans un semblable débat; mais il me semble utile de reproduire ici un texte de la Collection des alchimistes grecs, lequel est le plus ancien texte, je crois, où le bronze se trouve formellement désigné sous ce nom.

Voici le litre du morceau :

Ei JeleiV woihsaV JourmaV kai tulouV apo bronthsiou, woiei outwV.

« Si tu veux fabriquer des formes en creux et en relief avec du bronze, opère comme il suit. »

Il s'agit d'une recette d'atelier pour faire des moulages en bronze. Le sens même du mot brnthsion est donné avec certitude quelques lignes plus loin, par la phrase suivante :

H de sugkerasiV tou bronthsiou estin outwV iou kupriou litra a, kassiterou kaqaron gb.

« Quant à l'alliage du bronze, on l'obtient ainsi : rouill? de cuivre de Chypre, une livre; étein pur, deux onces. »

La langue de ce morceau est celle d'un artisan du moyen âge ; mais il est transcrit dans le manuscrit 399 de la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, lequel remonte au XIe siècle de noire ère. On ne saurait donc abaisser davantage la date du nom de bronze. Cette date remonte même probablement plus haut, le morceau paraissant tiré d'un grand manuel de chimie byzantin, dont le titre nous a été conservé dans d'autres manuscrits. Ce titre offre assez d'intérêt pour être reproduit :

« Le présent volume est intitulé : Livre métallique et chimique sur la chrysopée, l'argyropée, la fixation du mercure. Ce livre traite des vapeurs, des teintures métalliques et des moulages avec le bronze (JourmaV apo bronthsiou), ainsi que des teintures des pierres vertes, des grenats et autres pierres de toutes couleurs, et des perles, et des colorations, en garance des étoffes de peau destinées à l'Empereur. Toutes ces choses sont produites avec les eaux salées et les œufs [D'après le langage ordinaire des alchimistes, il s'agit de l'oeuf pliilosophique, expression symbolique], au moyen de
l'art métallique. »

[on appréciera particulièrement l'allusion aux pierres vertes, aux grenats et aux autres pierres colorées, congénères des pierres gemmes]

On voit qu'il s'agit d'un manuel byzantin de chimie. La composition même de l'ouvrage remonte à une époque ancienne, telle que le VIIIe ou le IXe siècle. Il devait comprendre à la fois :

- 1° L'art de fabriquer l'or et l'argent, c'est-à-dire l'alchimie proprement dite; [c'est la partie « chimérique » de l'alchimie comme le précise souvent Berthelot]
- 2° La distillation, sur laquelle nous avons conservé seulement quelques débris dans les œuvres de Zosime;
- 3° Le moulage et le travail des métaux en orfèvrerie, représentés tant par l'article cité plus haut que par un petit traité d'orfèvrerie qui se trouve dans certains manuscrits avec des additions plus récentes ;
- 4° La trempe des métaux pour la fabrication des armes et outils, représentée à l'état de débris par quelques-uns des morceaux transcrits dans le manuscrit de Venise;
- 5° La fabrication des pierres précieuses artificielles, remontant à une haute antiquité, et sur laquelle nos manuscrits fournissent deux petits traités complets, qui renferment des citations des plus vieux auteurs alchimiques; [il s'agit pour nous de la partie « positive » de l'alchimie. Le fait que Berthelot y fasse référence en se basant sur les plus vieux auteurs est bien sûr un point fondamental ; cf. § 89 du Résumé de l'Histoire de la Matière de Chevreul, dans cette section-]
- 6° Le travail des perles, représenté aussi par deux petits traités, dont l'un attribué à un auteur arabe, Salmanas, mais avec des recettes singulières rappelant les Geoponica; [travail congénère du point 5°]
- 7° La teinture des étoffes, traité perdu, à l'exception de quelques débris, dont l'un forme le début du livre du Pseudo-Démocrite;[travail encore complémentaire par le biais des substances propres à apprêter les étoffes]
- 8° Il devait s'y trouver en outre diverses applications techniques, telles que la fabrication de la bière, de la lessive, de la colle, du savon, sur lesquelles les manuscrits nous ont conservé quelques recettes.

Ce grand ouvrage est malheureusement perdu; mais une portion notable nous en a été conservée : une partie par le manuscrit de Saint-Marc (XIe siècle), et une portion plus considérable par les manuscrits de Paris numérotés 2325, du XIIIe siècle, et 2337, du XVe siècle; ces textes grecs répondent à une traduction plus ancienne que les textes alchimistes latins traduits des Arabes au moyen âge. Ainsi, c'est dans un extrait de cet ouvrage que le nom de bronze nous est venu sous sa forme la plus ancienne : bronthsiou. Faut-il le rapporter à un nom de lieu ? Ou bien doit-on le rattacher au même radical que les mots bruntus et brun, sinon à quelque autre origine, telle que le mot bronth, tonnerre, qu'il semble pourtant difficile d'introduire à une époque antérieure à l'invention des canons ? Il existe deux passages de Pline qui seraient favorables à l'interprétation d'après laquelle le nom du bronze serait dérivé d'un nom de lien, savoir celui de la ville de Brundusium : aes Brundusinum, airain de Brindes; de même que l'aes Corinthium, airain de Corinthe, l'aes Aegineticum, airain d'Egine, l'aes Deliacum, airain de Délos, l'aes Cyprium, airain de Chypre : toutes dénominations qui figurent dans Pline et chez les auteurs anciens. Les passages que. je signale ici se rapportent A la fabrication des miroirs de bronze :

Ä(Specula) optima apud majores fuerunt Brundusina, stanno et aere mixtis (H. N., 1. XXXIII, ch. ix, S 45).

« Les meilleurs miroirs chez les anciens étaient ceux de Brundusium, obtenus par l'alliage du cuivre et de l'étain. »

L'auteur ajoute :

« On leur préfère les miroirs d'argent, fabriqués d'abord par Pasiteles, du temps du grand Pompée. »

Pline dit encore :

ÄSpecula etiam ex eo laudatissima Brundusi temperabantur (H.N., 1. XXXI V, ch. xvii, § 48).

« On a mélangé aussi ce métal (l'étain) dans la fabrication des miroirs très estimés de Brundusium, jusqu'à l'époque où tout le monde, même les servantes, commença à se servir de miroirs d'argent. »

Il a donc existé à Brundusium une fabrication de bronze pour miroirs. Une certaine composition de cet alliage fournit en effet un métal facile à polir et susceptible de refléter les objets. Nous possédons dans les musées plusieurs miroirs antiques de ce genre ; quelques-uns remontent même à la vieille Egypte. Ceci étant établi, on conçoit que le nom de Brundusium, de même que celui de Chypre ou de Corinthe, ait pu s'appliquer à une variété d'airain. L'aes Brundusinum serait devenu le bronze, de même que l'aes Cypriam est devenu le cuivre. Je laisse la décision de ces problèmes étymologiques aux gens compétents, m'étant borné à leur apporter des renseignements nouveaux et des données plus anciennes que celles qui avaient été publiées jusqu'à présent.
 

M. BERTHELOT.





II. Travaux historiques d'Eugène Chevreul - sous-section n°2

Introduction

Le texte que nous donnons ici est une version abrégée du Résumé d'une histoire de la matière que Chevreul publia au Journal des Savants, en 1874. Il avait alors près de 90 ans et avait encore 13 ans devant lui... Ce travail clôt donc la carrière hermétique de Chevreul, du moins son approche de l'alchimie. Car, Chevreul, comme Berthelot, est avant tout un esprit positif qui n'admet que la science expérimentale et pour lequel l'expérience A POSTERIORI est une condition sine qua non de l'esprit
scientifique. On remarque cependant une tendance chez Chevreul, qui n'existe pas chez Berthelot : on dirait que le chimiste profite des moindres occasions qui lui sont données pour écrire et disserter sur notre sujet. Voyez par exemple, ce qu'il écrit à l'occasion des « Leçons d'Alchimie » de Cambriel. On voit bien qu'au fond, Cambriel lui importe fort peu ; Chevreul développe un large historique de l'idée alchimique. Près de 10 ans après, il revient sur la notion de l'idée alchimique, qui lui est si chère, en mettant bien en relation les trois phases historiques de son développement. Nous n'allons pas ici rentrer dans le détail de tout ce que dit Chevreul, car il reprend des fragments qu'il a déjà utilisés dans la critique de l'Histoire de la chimie de F. Hoefer. Critique à laquelle nous avons consacré des sections entières - cf. Chevreul, plan -. Nous ne pouvons donner le texte entier de ce Résumé, qui nous entraînerait trop loin. Ce sont donc des extraits, des fragments essentiels que le lecteur lira ici, dans cette section qui est destinée àcotoyer celle de Berthelot, ses Origines de l'alchimie. Pour Chevreul, l’alchimie n’est qu’une prétendue science. Cet avis est tempéré par celui de Berthelot qui considère la discipline hermétique comme demi-chimérique et demi -positive. Comme d’autres historiens, Chevreul est bien d’accord sur le fait qu’on doit à l’alchimie la découverte de quelques corps simples. Le point important est que Chevreul est d’avis que la théorie alchimique est néanmoins à la base de la méthode a posteriori, quoi qu'il en soit des rêveries et élucubrations de nombreux alchimistes.
Ce Résumé de l'Histoire de la Matière nous console de ne pas pu faire figurer le 2ème article de la critique de Chevreul de F. Hoefer, en raison d'un cahier manquant du Journal des Savants. C'est malheureusement dans cet article que Chevreul doit parler, entre autre, de Geber.
 
 


EXTRAITS
du tome XXXIX des Mémoires de l'Académie des sciences

Note : nous avons établi un plan personnel pour l'établissement logique de ces extraits.

I. Préambule

L'esprit du chimiste, avant de passer à l'exécution manuelle d'une analyse, d'une synthèse, dans la recherche de l'inconnu, s'est occupédes résultats de ses opérations pratiques ; l'analyse et la synthèse chimiques, avant d'être effectuées, ont donc été mentales.  Dans la classification des êtres vivants, objet de la science botanique et de la science zoologique , l'application de l'analyse et de la synthèse mentales est de tous les instants. La définition des faits, éléments de toute analyse et de toute synthèse, est le premier acte que l'esprit de classification doit accomplir. Il repose sur la distinction des parties prises en considération comme caractères, et c'est par la valeur que vous attachez aux parties que vous jugez semblables ou analogues dans les êtres différents sujets de la classification que vous élevez, au-dessus de l'ensemble d'individus d'une même origine qui constituent des espèces, des groupes supérieurs de plus en plus généraux, appelés GENRES, FAMILLES, ORDRES, CLASSES, EMBRANCHEMENTS, RÈGNE. Il est évident que tous les groupes supérieurs à l'espèce sont des faits abstraits constituant une association, conception synthétique de la pensée, et que le mot espèce donné en botanique, et incontestablement en zoologie pour les animaux supérieurs, a lui-même un sens abstrait, puisqu'il comprend un ensemble d'individus qui sont loin d'être absolument identiques, malgré leur communauté d'origine ; de là des groupes appelés sous-espèces, races, sous-races, ou simplement variétés.
11. Nous verrons, dans ce que je dirai de l'alchimie, qu'une des causes principales des erreurs commises par les alchimistes a été de prendre une propriété qui avait fixé leur attention, en observant un corps, comme pouvant être séparée de ce corps, non par une analyse mentale , mais en réalité, et de plus être transportée dans un corps différent decelui qui la possédait. En procédant ainsi, cette propriété devenait un principe, un élément, un être, enfin, qu'ils croyaient faire passer, à l'exclusion de tout autre, dans un corps dépourvu de cette propriété.
12. En outre, tout corps qui présentait cette propriété la devait à l'élément imaginaire conçu par leur esprit : ainsi Becher, [notez que Chevreul, dans ce texte, écrit systématiquement « Becker » pour Becher -] frappé de l'éclat et de la transparence du verre, imagina un élément qu'il appela terre vitrifiable, et considéra le quartz et le diamant comme cet élément pur ou à peu près pur, et il admit que tout corps fusible qui, après le refroidissement, affecte la forme d'un solide vitreux transparent renferme de la terre vitrifiable, cause, selon lui, de son aspect vitreux.
13. On verra dans cet opuscule que, sans les distinctions dont je viens de parler, il serait impossible de se rendre un compte précis de ce qu'était l'alchimie dans l'esprit de ceux qui étaient convaincus de sa réalité.
14. L'histoire des connaissances chimiques, depuis que j'ai commencé à m'en occuper, et il y a longtemps, formulée dans un grand nombre d'écrits auxquels elle a donné lieu, y compris l'exposé de travaux relatifs à des sujets spéciaux qui ont précédé ceux-ci, [il s'agit des travaux consacrés à la Clavis Major Sapientiae, traité attribué à Alphonse X et de ceux consacrés à la « critique » des Leçons d'alchimie de Cambriel. On peut y ajouter le commentaire en 14 articles à l'Histoire de la chimie de F. Hoefer -] m'a présenté des difficultés de genres divers, des indications chronologiques inexactes, des défauts d'analyses mentales eu égard, soit à l'ignorance de l'auteur, soit à un défaut de bonne foi, une altération des travaux d'autrui pour rehausser les siens, et trop souvent des noms nouveaux substitués sans nécessité à des noms anciens. Je n'en dis pas davantage, afin de ne pas sortir des généralités. Des études bien fastidieuses concernent les écrits anciens, soit qu'il s'agisse d'établir un ordre chronologique entre des travaux divers, soitde rechercher l'origine d'une idée importante. Je n'ai jamais prétendudonner la date la plus ancienne, soit d'une idée, soit d'une expérience,soit d'une découverte quelconque, en un mot, j'ai évité autant que j'ai pu de rehausser le passé aux dépens du présent en évitant le reprochedu dicton : « II n'y a rien de nouveau sous le soleil, » et jamais je n'ai négligé sciemment de rehausser le mérite d'une chose ancienne. Je me suis efforcé de reconnaître le véritable sens qu'on attribuait dans les écrits anciens aux mots dont on se servait pour présenter des opinions, des définitions, et, sous ce rapport, j'ai constamment cherché les textes les plus anciens, et toujours j'ai tenu un grand compte des traductions françaises les plus anciennes dont les textes avaient été l'objet, sentant la difficulté d'interpréter des choses d'un passé avec le doubleobstacle à vaincre de se représenter le monde ancien avec l'ensembledes idées de ce temps, et de ne pas s'exposer à les mal interpréter précisément sous l'influence des idées de notre temps.Voilà les règles qui me guident depuis longtemps dans mes études du passé.
15.
- a) En définitive, ce qui m'a été d'un secours puissant dans ces derniers temps, ce sont les conséquences déduites de mes lettres adressées à M. Villemain sur le mot fait et la méthode A POSTERIORI expérimentale. C'est un résumé composant la section de ma trilogie scientifique dédiée à don Pedro II, empereur du Brésil, ce sont les nouvelles applications de l'analyse et de la synthèse mentales appliquées à l'ensemble de plusieurs propriétés physiques, chimiques et organoleptiques.
- b) Enfin, c'est la distinction de la philosophie lettrée qui, partant des philosophes grecs, va jusqu'à nos jours sans se préoccuper ni des immenses travaux accomplis dans les sciences du domaine de la philosophie naturelle, y compris ceux de l'immortel Galilée, ni de l'étudemême de nos sens dans la manière dont l'esprit procède pour connaître la vérité en recourant à l'observation et à l'expérience.
16. Quoique mon intention ne soit que de tracer un simple résumé de l'histoire de la matière, je crois utile à mes lecteurs d'exposer les époques en lesquelles je répartis l'histoire des connaissances chimiques.

II. Les époques chimiques

1ère Époque. — Elle finit à la fondation du musée d'Alexandrie, de 285 à 247 avant J.-C. Si elle ne comprend aucun écrit authentique relatif à la science chimique proprement dite, elle comprend les idées que se faisaient de la matière les atomistes grecs, Platon, Aristote et leurs successeurs.

2ème Époque. — Elle commence à la fondation du musée d'Alexandrie, de 285 à 247 avant J.-C. Elle comprend les écrits de Plotin et ceux de Geber du IXe siècle de l'ère chrétienne, et les écrits qui sont relatifs à l'art sacré où il n'y a rien de positif quant à la science proprement dite, et bien peu de chose quant aux procédés. Elle finit exclusivement à Becher qui vécut de 1635 à 1682.

3ème Epoque. — Commençant avec le Xe siècle et se terminant à laseconde alchimie dont Becher est l'auteur. Elle comprend l'application de l'alchimie à la préparation des quinte-essences.

4ème Époque. — Elle comprend Becher et Georges-Ernest Stahl. 2ème hypothèse alchimique de Becker. Hypothèse du phlogistique de G.-E. Stahl.

5ème Époque. —Elle commence aux écrits de Newton, 1717, de Étienne-François Geoffroy, 1718, et comprend les travaux chimiques de Lavoisier. Elle finit en 1794.

6ème Époque. — Développement complet de la théorie de Lavoisier. Électro-chimie. Découverte du potassium, du sodium, 1806, par Davy. Elle finit en 1809.

7ème Époque. — Elle commence en 1809 avec la théorie du chlore par Davy et Ampère et se continue de nos jours.

[A la mort de Chevreul, en 1889, les rayons X n'avaient pas encore été découverts. Ce n'est qu'en 1896 que « Routgen » - sic - avait découvert un moyen de photographier les choses cachées...Mendeleiev avait donné en 1869 sa première table des Eléments.]
 


TABLE PERIODIQUE DE MENDELEIEV - 1869 (extrait de la Découverte de l'atome, Alfred Romer, Payot, 1962)

PREMIÈRE ÉPOQUE

LA MATIÈRE Y EST CONSIDÉRÉE COMME SIMPLE. ELLE FINIT A LA FONDATION DU MUSÉE D'ALEXANDRIE, DE 285 A 247 AVANT J.-C.

Elle ne comprend aucun, écrit authentique relatif à la science chimique proprement dite, mais elle comprend les idées que se faisaient de la matière les atomistes grecs, Platon, fondateur de l'Académie, et Aristote, fondateur du Lycée ou du péripatétisme.

17. Les philosophes grecs ont seuls étudié avec détail la matière au point de vue de sa simplicité. C'est le motif qui m'a déterminé à commencer cet opuscule par l'exposé de leurs opinions, et, en y réfléchissant, il a le grand avantage de présenter une catégorie de philosophes qui considéraient la matière comme formée d'atomes insécables, mécaniquement parlant : ce sont les atomistes, et une autre catégorie, à la tête desquels se trouve Platon, le fondateur de l'Académie, et Aristote, le fondateur du Lycée ou du péripatétisme, qui admettaient la continuité de la matière et le plein. Nous couperons cette première époque en cinq chapitres, dont les quatre premiers seront consacrés à l'histoire de la matière considérée comme simple jusqu'à la fondation du musée d'Alexandrie, où commence, selon moi, d'après le plus de probabilité, l'alchimie; mais en fait il existe des ouvrages anonymes ou pseudonymes qui, selon les alchimistes, remonteraient à des époques bien antérieures à la philosophie grecque, mon point de départ.[ce point est discuté dans la sous-section 1 de l'Idée alchimique. ] En conséquence, j'ai réservé un chapitre, que je donne comme complémentaire et non comme essentiel, à un résumé de l'histoire de la matière, où je dirai quelques mots de ces écrits.

A. CHAPITRE PREMIER. DES PHILOSOPHES GRECS ATOMISTES.

18. Les écrivains auxquels nous devons quelques détails sur les philosophes anciens qui ont parlé de la matière, soit en prose, soit en vers, s'accordent assez à attribuer l'origine des idées de ces philosophes aux collèges des prêtres égyptiens et même aux prêtres chaldéens, qui auraient été leurs initiateurs dans les doctrines secrètes que les peuples devaient ignorer, pensaient-ils. Mosphus,[nous n'avons pas réussi à obtenir des indications sur ce philosophe] de Phrygie, qui vivait, dit-on, avant le siège de Troie, aurait parlé des atomes, sinon le premier, du moins un des premiers. Pythagore passe pour avoir puisé ses idées principales chez les Egyptiens et les avoir enseignées dans la Grèce italique. Tout en reconnaissant ce fait, et que le fond de sa doctrine sur la matière rentrait dans la théorie des atomes, on remarque qu'il la déguisait autant que possible, et, au lieu de se servir du mot atome, solide matériel, insécable, il usait de l'expression unité, et personne n'ignore le sens abstrait et général qu'il a donné sous cette forme de langage à l'ensemble de sa doctrine. Leucippe, contemporain de Pythagore, mais moins ancien peut-être, passe aussi pour avoir puisé en Egypte ses idées sur les atomes et les avoir répandues en Grèce avant qu'on y connût la doctrine de Pythagore. Mais le philosophe dont la doctrine a le plus contribué à répandre la notion des atomes en Grèce est Démocrite, d'Abdère, dont malheureusement les livres sont perdus. Mais nous connaissons sa philosophie, d'abord par les académiciens qui l'ont combattue, notamment par Platon, ensuite par Epicure, qui, loin d'y être contraire, la renouvela; enfin par Lucrèce, qui la revêtit du charme de la forme poétique. En parlant de Démocrite comme philosophe grec atomiste, je dois ajouter qu'il est un exemple de la disposition où étaient les alchimistes, de s'emparer des noms notables afin de faire croire que ceux qui les portaient partageaient leurs opinions. Ils parlèrent de Démocrite même comme d'un adepte, qui avait été initié par Ostanes et les prêtres égyptiens. On lui attribua la science de fondre des pierres, d'en faire des émeraudes et de leur donner des couleurs ; il avait la réputation de ramollir l'ivoire et d'opérer d'autres choses curieuses.

[Tout, au plan historique, laisse à penser que les préparations de teinture et de fabrication de verres colorés pour imiter les pierres précieuses ont été confondues. Ce n'est que peu de temps après, au temps des Égyptiens, que les deux courants devaient se séparer ; l'un, versant du côté du chimérique, amalgamait les procédés de teinture métallique et y apposait le concept de transmutation métallique ; l'autre, positif, approfondissait les teintures de verres et devait parvenir jusqu'à la préparation des pierres gemmes. Ce n'est qu'au XIXe siècle que ces travaux devaient aboutir pleinement, avec Jacques-Joseph Ebelmen et H. de Sainte-Claire Deville, aux développements que l'on sait. Nous y adjoignons volontiers Edmond Frémy et Marc-Antoine Gaudin -]

En définitive, la nature des atomes paraît la première qui ait été professée en Grèce sur la nature de la matière.
19. S'il est impossible de donner un aperçu vraiment scientifique des principes sur lesquels reposait la doctrine des atomistes grecs, il n'est pas sans intérêt de dire au moins quelque chose des opinions professées par quelques-uns d'entre eux. Tous s'accordaient à considérer la matière comme formée de petits solides indivisibles mécaniquement, de figures diverses ; Leucippe en distinguait de sphériques à surface lisse, susceptibles de se mouvoir sans se réunir facilement, tandis que d'autres étaient crochus et susceptibles de s'accrocher et de rester unis ; la réunion de plusieurs atomes constituait des molécules. Un atome, pour Démocrite, était doué en outre d'une force interne capable de le mettre en mouvement.[cela rejoint la notion de spin qui fut introduite par les Atomistes du XXe siècle -] Les atomistes admettaient en principe le vide entre les atomes, parce que, disaient-ils, autrement il leur eût été impossible de se mouvoir. Ils considéraient assez généralement ainsi les quatre éléments [voir les Douze portes de Ripley pour une étude de l'assemblage des éléments et leur résultante -] :

- Le feu céleste (éter ou éther) formé d'atomes sphériques d'un poli parfait ;
- L'air l'était d'atomes plus petits et capables de se mouvoir spontanément comme le feu;
- L'eau, atome ou molécule, ne leur paraissait pas susceptible de se mouvoir spontanément ; mais elle se mettait en mouvement par le choc du feu ou de l'air ;
- La terre, à plus forte raison, était susceptible d'être mise en mouvement par la même cause.

Une conséquence de cette manière de voir était que les liquides contenus dans les vaisseaux des êtres vivants ne pouvaient recevoir le mouvement que du feu et de l'air qui les pressaient ou choquaient.

B. CHAPITRE II. GÉNÉRALITÉS SUR PLATON, CHEF DE L'ACADÉMIE, ET SUR ARISTOTE, CHEF DU LYCÉE OU DU PÉRIPATÉTISME.

20. Platon, le chef des académiciens, et Aristote, chef du Lycée et du péripatétisme, élève de Platon, eurent des opinions différentes de celles des atomistes relativement à la structure physique de la matière et au vide. Loin de considérer la matière comme formée d'atomes insécables, Platon et Aristote admirent la continuité de ses parties, et dès lors le plein dans la nature ; et c'est parce que la science physico-chimique contemporaine repose sur l'existence des atomes qu'il n'est pas superflu de dire quelques mots des analogies et des différences des doctrines des atomistes et de celles des académiciens et des péripatéticiens. En disant que les académiciens et les péripatéticiens se sont plus occupés, en parlant de la matière, de la question spirituelle relativement à la question matérielle, que ne l'ont fait les atomistes, je ne parle pas au point de vue de ce qu'on appelle généralement la doctrine du spiritualisme et celle du matérialisme; je veux dire simplement que les phénomènes que nous présente la matière ont plus occupé les atomistes que l'étude même des pensées que suggèrent en nous la perception de ces phénomènes, tandis que le contraire a eu lieu pour les académiciens et les péripatéticiens ; mais tous ont cru à l'éternité de la matière, et Platon lui-même, considéré universellement comme le plus spiritualiste des anciens philosophes, a professé cette opinion, tout en admettant explicitement qu'elle n'avait pu être constituée telle qu'elle est que par un Dieu organisateur.
21. Platon et Aristote, ces grands esprits de la Grèce, croyant la matière simple et ne lui reconnaissant que des propriétés physiques, ne purent avoir aucune idée précise des conséquences nombreuses de ce que nous savons aujourd'hui de la combinaison chimique causée par l'union mutuelle des espèces chimiques opérée en vertu de l'affinité.
22. Platon, en parlant des quatre éléments, ramenait chacun d'eux aux quatre états d'agrégation des molécules homogènes que nous attribuons à la matière ; il les distinguait par une forme géométrique. Ainsi, selon lui, comme nous l'avons vu :

- La terre, représentant l'état solide, était représentée par le cube ;
- L'eau, représentant Yétat liquide, l'était par l'icosaèdre régulier ;
- L'air, représentant l'état aériforme, l'était par l'octaèdre régulier ;
- Le feu, représentant l'état impondérable, l'était par le tétraèdre.

[cf. Idée alchimique, V]

23. Les idées d'Aristote, sans avoir la précision des idées de Platon, avaient cependant une généralité qui se prêtait plus facilement à faire comprendre la diversité des corps qui affectent si diversement nos sens, quand on les considère individuellement; évidemment, la diversité de formes, manifeste aux yeux de tous, justifiait l'importance que le grand philosophe attribuait à la forme, la nature de la matière étant simple, pensait-il. Après mûres réflexions, je ne doute pas que la perpétuité des mêmes formes organiques dans la descendance des mêmes pères et des mêmes espèces, admise par les hommes doués de quelque instruction, ou par de purs praticiens livrés quelque temps avec réflexion à la culture des animaux domestiques, ne soit un des faits puisés dans l'observation du monde extérieur qui aient le plus frappé le grand esprit d'un Platon, d'un Aristote, et que l'importance de ce fait pour ce dernier n'ait été la cause pour laquelle il ait élevé la forme à la hauteur d'une cause; et ne perdons pas de vue le temps, les observations et la science qu'il a fallu pour la réduire à un simple effet. [L'Origine des espèces par voie de sélection naturelle, de Darwin, date de 1859. Il n'est pas douteux que Chevreul l'ait lu. Il paraît qu'il n'a jamais voulu adopter les principes du naturaliste anglais - cf. biographie]

C. CHAPITRE III. PHILOSOPHIE DE PLATON. — [cf. Idée alchimique, V pour Platon, Atlas des Connaissances humaines]

C. 1. — GENERALITES.

24. Platon, avant l'existence du monde tel que nous le voyons, admettait l'existence d'une substance éternelle comprenant deux substances, que les théologiens et la plupart des philosophes modernes considèrent d'une manière distincte l'une de l'autre, tandis qu'elles étaient intimement unies dans la pensée de Platon :

- 1° Une substance intelligente participant de la Divinité;
- 2° Une substance matérielle, mais différant de celle des corps qui tombent sous nos sens, parce qu'elle est invisible, sans forme, en un mot, sans propriétés. [cette « matière » ne serait-elle pas, au XXe siècle, le vide quantique ?]

Cette substance première, que la pensée seule peut concevoir, était mobile, selon Platon, mais tous les mouvements en étaient désordonnés.
25. Pour que ce chaos devînt le monde où nous vivons, il fallait un ouvrier, une cause AGENTE, un Dieu pour mettre chaque chose en son lieu, et régler les mouvements en nombres harmonieux ; et si Platon admettait qu'il n'y avait pas eu un créateur de cette substance première, dénuée de forme et de toute propriété, il fallait reconnaître que l'ouvrier, la cause AGENTE, en la rendant visible à nos sens, lui avait imprimé toutes les propriétés qui nous la rendent perceptible.
26. L'ouvrier-Dieu avait formé les cieux d'une substance incorruptible ; les astres étaient animés et divins, et ces dieux créés, représentés par des astres, avaient été créés mortels, mais l'ouvrier-Dieu leur avait donné l'immortalité.
27. Les hommes, habitants de la terre, furent créés par les astres- dieux. Et, à cause même de cette origine, l'immortalité leur fut refusée aussi bien qu'à tous les animaux terrestres; et leur matière, comme celle des plantes, était corruptible. [c'est là ou intervient le coup de génie des scholastiques médiévaux. Dans la vision qu'ils ont voulu donner de l'alchimie, ils ont associé les images iédétiques de l'âme, des anges, du Noûs et du Pneuma, en les « blasonnant » d'un trait cabalistique -] Je reviendrai, à la fin du chapitre, sur la formation des animaux par les astres-dieux. Si Platon reconnaissait que la substance intelligente, de nature divine, était la même dans tous les êtres dits animés, il expliquait, par le nombre et la variété des organes, et les proportions respectives de la substance intelligente, les différences par lesquelles les êtres animés se distinguent les uns des autres.
28. Platon admettait trois âmes ou trois modifications de l'âme humaine :

- L'âme du cerveau, dont l'attribut était la raison;
- L'âme du cœur, dont l'attribut était la passion, l'irascibilité; [le sentiment]
- L'âme du ventre, dont l'attribut était la concupiscence. [le sens]

29. Platon avait fait une part à l'astrologie en admettant que les astres agissaient sur les hommes par des semences et par des influences qui s'exerçaient sur le cœur particulièrement.
30. Voulant rester dans le vrai et me restreindre autant que possible pour ne parler que de la matière, je ne puis cependant me taire sur quelques points de la doctrine de Platon. Comme Pythagore, il passe pour avoir été partisan de la métempsycose, en admettant que les hommes d'une bonne conduite étaient récompensés après leur mort. L'âme de chacun passait dans un astre où elle jouissait d'une félicité parfaite avec le dieu de cet astre. L'âme du méchant passait dans le corps d'une femme, et, si elle ne s'y corrigeait pas, dans une bête dont elle avait eu les vices, et la punition durait tant que l'âme ne s'était pas corrigée. Platon croyait que Dieu donnait à quelques hommes le don de la divination, et cette divination pouvait encore appartenir à des enthousiastes, à des hommes malades et à des hommes endormis.
31. Enfin Platon passait pour avoir emprunté beaucoup d'idées à ses prédécesseurs et même à ses contemporains. C'est ce que Diogène de Laërce remarque dans la vie de Platon: il a emprunté à Héraclite les idées relatives aux sens; à Pythagore, les idées les plus élevées relatives à l'intelligence; à Socrate, sa manière d'envisager la morale, enfin beaucoup d'idées aux livres d'Épicharme.

C. 2. — EXAMEN DE DEUX SUJETS SPÉCIAUX TRAITÉS PAR PLATON: LES QUATRE ÉLÉMENTS ET LA STRUCTURE DE L'HOMME ET DES ANIMAUX.

32. Il serait injuste de confondre Platon avec ces auteurs affirmant sans hésitation des opinions sur des choses du ressort d'un ordre d'idées fort différentes de celles qui se rattachent à des faits scientifiques susceptibles de se prêter à des discussions sérieuses, en ce sens qu'elles peuvent conduire à une conclusion. Du temps de Platon, il était impossible de soumettre les quatre éléments à des expériences analogues à celles dont ils ont été l'objet dans le XVIIIe siècle.

[on voit que la position de Chevreul est tout à fait positiviste. Il aurait fallu nuancer et dire, ce que la critique historique a reconnu depuis longtemps déjà, que la théorie des Quatre Éléments était - envisagée dans la perspective historique - rigoureuse. A ce titre, rappelons que les transmutations alternées des  Éléments d'Aristote nous semble parfaitement valable et logique. C'est leur assimilation à nos éléments simples - ou réputés tels à la fin du XIXe siècle - qui est à l'origine de tant de méprises sur l'Art sacré -  ]

Platon sentait si bien l'impossibilité d'études autres que les siennes, qu'il disait, et je ne puis trop en féliciter sa mémoire, qu'en parlant des propriétés qu'il attribuait à tel élément, par exemple à l'eau, le nom de l'élément ne lui était pas dicté par la certitude [raison], mais par l'apparence qu'il jugeait la plus vraisemblable [sentiment et sens], et c'est ce que nous exprimons aujourd'hui lorsque nous parlons au nom de la probabilité la plus grande. Platon, à mon sens, est louable en faisant cette déclaration à propos de choses qui de son temps n'étaient le fait que de la simple observation, et qu'il fallait que des siècles s'écoulassent avant qu'elles pussent être attaquées par l'expérience scientifique.
33. En effet, quel que soit le génie qu'on accorde à Platon, il y avait une classe de connaissances dont il ne pouvait avoir aucune idée, celles, par exemple, que nous attribuons aux parties les plus ténues de la matière soumise aux forces appelées affinité, cohésion, chaleur, lumière, électricité et magnétisme. De là donc l'ignorance absolue de connaissances qui ont été la cause d'opinions absolument erronées émises par Platon ; mais, la critique ayant pour devoir de les signaler, la justice doit les atténuer en tenant compte du temps qui s'est écoulé depuis Platon jusqu'à l'époque contemporaine, pour recueillir cet ensemble de connaissances que nous devons à la rénovation des sciences composant aujourd'hui le domaine de la philosophie naturelle. A des titres divers, les promoteurs du mouvement furent Descartes, Galilée, Pascal, Bacon, Copernic et leurs successeurs, qui ne cessèrent pas de se livrer à l'expérience ou de la recommander. Nous serons juste, croyons-nous, en examinant dans un premier article la manière dont Platon a envisagé les quatre éléments, et dans un deuxième celle dont il a examiné la structure mécanique du corps des animaux.

1. a ARTICLE I. DES QUATRE ÉLÉMENTS SELON PLATON.

34. Ainsi que nous l'avons vu, les quatre éléments furent les premières formes sous lesquelles apparut cette première substance à laquelle Platon refusait toute propriété, mais qu'il considérait comme susceptible de les recevoir toutes de la puissance de Dieu. Croit-on que Platon rattache à cette œuvre divine quatre types matériels définis invariablement par des propriétés ? Il n'en est rien ; il fallut des siècles pour reconnaître la vérité, car de nombreuses générations humaines se succédèrent avant que l'on distinguât les groupes de propriétés appelées aujourd'hui physiques, chimiques et organoleptiques [c'est-à-dire touchant à l'économie animale de façon générale, en y englobant, bien sûr, les vertus médicinales -]. J'hésite même à dire que, pour Platon, toutes les propriétés de la matière étaient physiques; je croirais être plus près de la vérité en disant qu'il ne reconnaissait à la matière que des propriétés purement mécaniques.
35. L'auteur du Timée semble n'être frappé que de l'état d'agrégation des particules matérielles ; et c'est pour satisfaire à leur manière d'être, quand on les considère sous ce rapport, qu'il attribue au feu la forme d'un tétraèdre allongé ; à l'air, celle d'un octaèdre régulier ; à l'eau, celle d'un icosaèdre régulier aussi, très-fin, pour qu'un amas de particules représente l'eau qui coule [en évoquant le gnomon du palais Holyrood, à Edimbourgh, Fulcanelli évoque l'icosaèdre. Il doit parler de l'eau permanente -]; enfin il assigne à la terre la forme du cube, le plus stable de tous les solides. En définitive, il recourt donc à la géométrie pour expliquer les propriétés les plus caractéristiques des quatre éléments ; mais il va plus loin en ramenant la forme de chacun d'eux à des triangles, et sous ce rapport il en distingue de deux formes générales.

- Le triangle rectangle isocèle, qu'il considère comme simple, par la raison que tous sont semblables.
- Le triangle rectangle scalène, présentant une infinité de formes, puisque deux de ses angles sont différents et que les trois côtés sont inégaux. Il insiste beaucoup sur la beauté géométrique du triangle équilatéral.

36. Mais ce n'est point cette conception géométrique qui m'a décidé à parler du Timée : c'est la manière dont Platon a envisagé les quatre éléments tels que la nature nous les présente, et, en effet, la manière dont il les considère a pour moi une importance majeure, parce qu'après en avoir mis le fond à découvert, il me sera facile de le retrouver plus ou moins modifié dans les livres des alchimistes qui font autorité. N'est-il pas curieux de voir Platon, l'auteur du Timée, exposer sous ce nom des idées sur la manière dont Dieu procéda pour donner à une substance privée de toute propriété et éternelle, les formes si différentes par lesquelles elle nous devient sensible dans ce vaste univers, déclarer l'incertitude où il est d'appliquer avec vérité àchaque élément de la nature le nom par lequel on le désigne ? et la raison en est qu'il ne voit en eux que de simples apparences. Nous reproduisons les mots de la traduction du Timée, par M. Th.-H. Martin, pour éviter toute équivoque : (Études sur le Timée de Platon, tome Ier, p. 133.)

« ... Voilà la vérité sur son compte ; mais il faut l'expliquer plus clairement : or c'est bien difficile, surtout à cause des questions que, pour cela, il faut d'abord se poser sur le feu et sur les trois autres espèces de corps. Car, lequel d'entre eux doit réellement porter le nom d'eau plutôt que celui de feu, et pourquoi l'un quelconque d'entre eux doit-il porter l'un de ces noms plutôt que tous les autres ou chacun d'eux ? Répondre à cette question d'une manière certaine et irréfragable, c'est bien difficile. Comment y procéderons-nous, et quelle solution vraisemblable pourrions-nous donner à ce doute embarrassant ? D'abord, ce que maintenant nous appelons eau, nous croyons voir qu'en se condensant, cela devient des pierres et de la terre ; en se fondant et se divisant, du vent et de l'air; que de l'air enflammé devient du feu, et que réciproquement le feu condensé et éteint reprend la forme d'air; que l'air rapproché et épaissi se change en nuages et en brouillards, qui, encore plus comprimés, s'écoulent en eau; que de l'eau se reforment la terre et les pierres, et qu'ainsi, à ce qu'il paraît, ces corps s'engendrent périodiquement les uns des autres. Ainsi, puisu'on ne peut se représenter chacun d'eux comme étant toujours le même, oser soutenir fermement que l'un quelconque d'entre eux est celui qui doit porter tel nom, à l'exclusion de tout autre, ne serait-ce pas vouloir s'attirer la risée ? C'est impossible, et il est bien plus sûr de nous en tenir à l'idée suivante : quand nous voyons quelque chose qui passe sans cesse d'un état à un autre, le feu, par exemple, nous ne devons pas dire que cela est du feu, mais qu'une telle apparence est celle du feu, ni que ceci est de l'eau, mais qu'une telle apparence est celle de l'eau; et de même pour tous ces objets changeants, auxquels il faut se garder de paraître attribuer aucune stabilité, comme il arrive lorsque, pour la montrer, nous nous servons de ces expressions : ceci, cela, par lesquelles nous croyons désigner un objet déterminé. Car, changeant sans cesse, ils échappent à toutes ces expressions démonstratives, qui les présenteraient comme des êtres stables. II ne faut jamais nommer à part, comme une chose distincte, aucun de ces objets; mais, en parlant de chacun d'eux et de tous ensemble, il faut appliquer le nom à l'apparence toujours la même qui passe de l'un à l'autre. Nous donnons donc le nom de feu à l'apparence du feu répandue dans toutes sortes d'objets, et nous suivrons la même règle pour toutes les choses qui ont un commencement... »

[cette doctrine va tout à fait dans le sens des écrits hermétiques et met bien en valeur cette ronde des éléments dont nous parlions plus haut ainsi que la  logique qui en résulte : la transmutation. On peut même y voir quelque singulière lumière jetée sur ce que sera le futur Mercure des philosophes : Platon ne dit-il pas que l'eau peut se transformer en pierre et en terre. Or, qu'avons-lu dans les expériences des synthèses minérales, si ce n'est cette transformation qui se fait par la médiation du feu de nature ? Platon ne va-t-il pas jusqu'à évoquer le Ciel des philosophes quand il dit  que les pierres, en fondant, deviennent du vent et de l'air ? C'est presque l'Air des Sages de Philalèthe...Dans le même temps, Platon n'est pas dupe de l'illusion du sens et allie celui-ci au sentiment lorsqu'il parle des apparences qui sont trompeuses et de leur manque de stabilité, moment où il introduit la raison dans son jugement -]

37. Dira-t-on que Platon, en faisant ces observations, n'a été qu'un esprit léger, un esprit vulgaire ? Il me suffira de rappeler que dans le XVIIIe siècle il a fallu que trois hommes : Margraff en Prusse, Scheele en Suède et Lavoisier en France, aient montré, chacun de son côté, l'erreur commise par plusieurs savants, leurs contemporains, persuadés du changement de l'eau en terre parce que ce liquide, chauffé dans des vases de verre, avait donné de la silice provenant de l'altération du verre soumis au contact de l'eau bouillante. [une erreur semblable avait été commise au temps de Geber - ] Ces faits rappelés, revenons à Platon. Il voit l'eau dans un vase qu'elle remplit, la surface en est plane ; une partie se sépare de la masse sans effort, pour ainsi dire, elle mouille un tissu qu'on y plonge, etc., etc. Mais, exposée à l'air, et a fortiori chauffée dans un vase, elle disparaît et devient invisible comme l'air, et presque toujours elle laisse au fond du vase qui la contenait une matière solide d'apparence terreuse. J'admire le savant observateur, aussi grand logicien que penseur profond, le divin Platon, se demandant pourquoi il appelle eau ce corps qui disparaît en laissant un résidu terreux plutôt que de l'appeler air ou terre ?
 

 

A suivre en 3ème partie