Notes : voir l'article de Berthelot sur les alliages d'or et d'argent
au sujet - en particulier - du
corps
de la magnésie et du
verre
malléable [références] -
SUR LES
TRADUCTIONS LATINES DES OUVRAGES ALCHIMIQUES ATTRIBUÉS AUX
ARABES, par M. Berthelot.
PREMIER
ARTICLE.
La transmission de la science antique au moyen âge latin, celle
de la chimie en particulier, s'est faite par deux voies principales :
la tradition des arts et métiers et la culture arabe. J'ai eu
occasion de mettre la première en évidence, sous sa
double face pratique et théorique, dans mes études sur
les Compositiones,
la Mappae
clavicula [cf.
Idée alchimique, I et II]
et autres ouvrages analogues antérieurs à la tradition
arabe, et qui font suite à celle des alchimistes grecs (Annales de chimie et de physique, 6e série, t.
XXII, p. 145 (1891); Revue scientifique (7 février 1891); Journal des Savants (mars 1891), p. 182).
Je me propose d'examiner aujourd'hui les traductions latines,
réelles ou prétendues telles, des ouvrages arabes
consacrés à l'alchimie et d'en rechercher la date
relative et l'authenticité. L'autorité de ces
traductions, venues d'Espagne en général, a
été considérable autrefois : c'est à elles
que se rattachent les plus vieux alchimistes latins. Cependant aucun
des textes originaux correspondants en arabe n'a été,
retrouvé jusqu'à présent : ils ont péri,
sans doute, lors de la destruction des bibliothèques des
musulmans d'Espagne, et les ouvrages alchimiques arabes, en petit
nombre, qui existent dans les bibliothèques de Paris, de Leyde,
et ailleurs, ne répondent, autant qu'on peut le savoir par les
personnes qui les ont étudiés jusqu'ici, à aucun
des traités traduits en latin. Je donnerai plus loin des
détails précis à cet égard. Il convient
dès lors de recourir à l'examen direct de ces
traductions. Parlons d'abord des noms des auteurs auxquels les ouvrages
sont
attribués, tels qu'Hermès,
Ostanès, Platon, Aristote, Morienus,
Geber, Rasés, Bubacar, Alpharabi, Avicenne, etc.; [cf. prima
materia]
ces noms sont connus, les uns par l'histoire littéraire de
l'antiquité, les autres par les compilateurs et chroniqueurs
arabes. Mais cela ne suffit certes pas pour regarder comme
composés en fait par ces auteurs, ainsi qu'on l'a fait
trop souvent, les traités en tête desquels leurs noms se
trouvent inscrits. L'histoire littéraire, et celle des auteurs
alchimiques en particulier, renferme trop de désignations
pseudépigraphiques, frauduleuses ou sincères, pour qu'il
soit permis d'accepter aveuglément ces désignations. Non
seulement certaines, telles que celles d'Hermès et
d'Ostanès, étaient mythiques dès
l'antiquité; mais, à première vue, on
reconnaît que les noms de Platon et d'Aristote n'ont
été mis en tête d'ouvrages alchimiques arabes que
pour en relever l'autorité, ou bien parce que ces ouvrages
faisaient suite et commentaire à des livres authentiques, tels
que les Météorologiques.
Des remarques semblables s'appliquent aux auteurs arabes
eux-mêmes, à Geber en particulier, qui ne parait
être l'auteur d'aucun des traités latins mis sous son nom,
traités dont l'origine arabe même semble
controuvée, ainsi que j'ai déjà eu occasion de le
dire en passant (Journal des Savants
(août 1890), p. 515)
et que je le développerai plus loin avec plus de détails.
Après avoir cru, comme presque tout le monde, à leur
authenticité, j'ai eu des doutes, dont l'éclaircissement
a été l'une des origines de la présente
étude, et j'ai été conduit à ranger les
ouvrages latins de Geber dans la liste, si longue en alchimie, des
pseudonymes, et à reporter vers le XIIIe
siècle la date véritable de leur composition. Exposons la
méthode suivie dans cette recherche. La première base
certaine sur laquelle on puisse s'appuyer,
c'est la date des manuscrits qui renferment les traductions latines,
réelles ou supposées , des alchimistes arabes. Or les
plus anciens ne paraissent pas remonter au delà de l'an 1300:
c'est du moins le cas de ceux de la Bibliothèque nationale de
Paris que j'ai eu occasion d'examiner(Journal
des Savants, juin 1891, p. 371 et surtout
p. 375-376; sur les manuscrits de Paris
qui portent les numéros 6514 et 7156),
et les catalogues des autres grandes bibliothèques d'Europe n'en
signalent pas, je crois, de plus vieux. On trouve, d'ailleurs, dans les
manuscrits latins de la Bibliothèque nationale, des
traités portant les noms de la plupart des auteurs
signalés plus haut, et le contenu de ces traités,
à quelques variantes près, est je l'ai
vérifié généralement le même que le
contenu des traités qui figurent dans les grandes collections
alchimiques, imprimées du XVIe au XVIIIe
siècle et intitulées : Theatrum chemicum,
Bibliotheca
chemica, Artis chemicae principes,
Artis
auriferae, etc. [cf. bibliographie
pour l'alchimie]
On a donc là un premier terme fixe dans cette histoire
difficile. Les traductions elles-mêmes, lorsqu'elles
répondent réellement à des textes arabes,
remontent à une époque antérieure à nos
manuscrits actuels. En effet, quoique presque toutes soient anonymes,
elles appartiennent à la même famille [Voir les
indications individuelles auxquelles se réfère la note
précédente]
que celles des écrits arabes, médicaux, philosophiques et
mathématiques, lesquels ont été traduits, comme on
sait, aux XIIe et XIIIe siècles : on peut
même relever la date
précise de l'une des traductions alchimiques, faite par Robert
Castrensis en 1182 [Journal des
Savants, août 1890, p. 518].
La plupart de ces traductions ont été faites, d'ailleurs,
en Espagne, sur
des textes arabes, ou sur des textes hébreux, une partie de
ceux-ci étant déjà traduits de l'arabe. Une autre
limite pour la date de ces écrits (ou plutôt de
ces traductions) peut être établie d'après les
citations faites par des auteurs authentiques, tels que Albert le
Grand, mort en 1280, et Vincent de Beauvais, dont l'encyclopédie
(Speculum
majus), ou tout au moins la partie relative aux sciences
naturelles (Sp.
naturale), a été écrite vers 1250,
pendant le règne de saint Louis : j'examinerai tout à
l'heure
à ce point de vue les nombreuses citations d'auteurs et de
doctrines alchimiques qui se trouvent dans la première partie du
recueil intitulée Speculum naturale,
lesquelles ont été textuellement reproduites dans une
autre partie, le Speculum doctrinale.
L'étude intrinsèque des textes latins qui sont
présentés comme traduits de l'arabe et leur comparaison
fournissent de nouvelles données. Elles peuvent être
tirées, en effet, des noms et des textes, connus d'autre part,
des auteurs cités, ainsi que des faits signalés par
l'écrivain et des théories qu'il développe :
indications dont le rapprochement permet souvent d'établir la
filiation et la date relative des ouvrages. J'ai déjà
montré dans le présent recueil (Journal
des Savants, août 1890, p. 514, et septembre 1890, p. 573)
quelque application de cette méthode, par laquelle on
reconnaît notamment l'ancienneté des ouvrages
intitulés Turba philosophorum
et Rosinus
(d'après une indication de M. Zotenberg, tirée d'un
manuscrit arabe, ce nom, m'écrit-il, est probablement le
même que celui de Zosime défiguré - il est cité par les alchimistes du
XIV et du XV siècle. Michel Maier le cite dans l'Atalanta
fugiens, aux emblèmes XLIII,
XXXIV, XLVII.
Salomon Trismosin y fait référence dans sa Toyson d'Or
; le pseudo Flamel en parle dans les Figures Hiéroglyphiques
; il semble y avoir aussi quelque rapport entre Rosinus et le Dialogue
de Marie à Aros, ouvrage complexe. Dans un ouvrage
assez lointain, l'Escalier des Sages, de Barent
Coenders van Helpen, Rosinus est présent. ),
ouvrages remplis de phrases et même de pages qui sont traduites
littéralement (par l'intermédiaire des Arabes) des
alchimistes grecs, ainsi que je l'ai découvert. Mais la plupart
des écrits latins qui sont réputés traduits de
l'arabe ne reproduisent pas des textes aussi précis; les
réminiscences y sont attribuées aux « anciens
philosophes » ; en outre elles sont de plus en plus vagues,
c'est-à-dire éloignées de leurs origines. Par
contre, dans ces derniers écrits, les procédés
d'exposition
deviennent plus systématiques, la composition est mieux
ordonnée et plus conforme à ces méthodes logiques
mises en honneur par la scolastique vers le XIIe et le XIIIe
siècle. Ceci accuse évidemment une époque plus
moderne, soit pour les auteurs réels de ces traités,
souvent pseudépigraphiques, soit pour les traducteurs latins,
lesquels ont d'ailleurs remanié plus ou moins
profondément les ouvrages primitifs. Pour pousser à fond
ce genre de comparaison, il serait nécessaire de posséder
les Suvres mêmes des auteurs arabes, dans leur langue originale,
ce qui n'existe aujourd'hui, ou du moins ce qui n'a été
signalé pour aucune oeuvre alchimique traduite en latin; mais on
peut les comparer du moins avec des ouvrages orientaux
congénères. En poursuivant mes investigations dans cette
direction, j'ai réussi à obtenir la traduction d'une
alchimie syriaque, conservée au British Museum,
traduction que M. Rubens Duval a bien voulu faire à mon
intention et que j'imprime en ce moment à l'Imprimerie
nationale, ainsi que la traduction de deux petits traités
arabes, portant le nom de Geber, tirés des manuscrits de la
Bibliothèque nationale de Paris et traduits également
pour moi par M. Houdas. C'est avec cet ensemble de données que
j'ai cru pouvoir aborder
les problèmes difficiles que soulèvent les traductions
latines d'alchimistes arabes faites au moyen âge. Sans
prétendre les résoudre dans toute leur étendue;
j'essayerai d'y fixer un certain nombre de points précis,
destinés à servir de jalons. Je vais examiner d'abord les
articles alchimiques contenus dans Vincent de Beauvais et dans Albert
le Grand, puis je parlerai des traités attribués à
Avicenne, à Razès, à Bubacar, et en dernier lieu
à Geber.
II. - L'ALCHIMIE DANS
VINCENT
DE BEAUVAIS.
Vincent de Beauvais, [1, 2, 3,
4, 5, 6, 7, 8, 9,
10, 11, 12, 13, 14,
15] dans son encyclopédie
qui porte le titre de Speculum majus,
a consacré à l'étude des métaux et
matières minérales un certain nombre de chapitres de la
partie intitulée Speculum naturale.
Le livre VIII, en particulier, est destiné presque
entièrement à cette étude. L'alchimie,
regardée alors comme une science, s'y trouve exposée dans
une série de chapitres; chacun fait partie de l'histoire d'un
métal ou d'un produit chimique spécial, ou bien encore
expose une opération déterminée, tantôt
réelle, telle que la calcination, tantôt
chimérique, comme la teinture des métaux et la
transmutation. [Rappelons
que pour l'alchimiste, la teinture du métal est la substance
obtenue par son ouverture, c'est-à-dire sa transformation en
chaux : il n'y a là rien de chimérique ; la transmutation
est évidemment une toute autre affaire, cf. Soufre]
Au point de vue historique, qui nous préoccupe principalement,
il convient de donner d'abord la liste des auteurs alchimiques
cités par Vincent de Beauvais. Plusieurs sont anonymes, tels que
L'Alchimiste, qui paraît aussi cité sous ce titre : La Doctrine d'alchimie;
l'auteur appelé Philosophus, probablement synonyme du pseudo-
Aristote; l'auteur du Livre de la nature des
choses; celui du Livre des soixante-dix
(chapitres). D'autres écrivains sont désignés
nominativement, tels qu'Aristote et son livre des
Météores (Météorologiques);. Rasés
et son livre Des sels et des aluns;
Averroès et son livre des Vapeurs;
Avicenne et son Alchimie,
intitulée De
Anima.
L'Alchimiste, ou La Doctrine d'alchimie,
paraît être le titre d'un ouvrage général,
connu au temps de Vincent de Beauvais, sinon contemporain, mais qui est
perdu, ou du moins dont les manuscrits n'ont pas été
signalés jusqu'ici. La théorie fondamentale qui y est
exposée est la suivante (Sp. nat., 1. VIII, chap. LX) :
« Dans les entrailles de la terre, en raison
de leur vertu minéralisante, sont engendrés les esprits [ce
mot est appliqué à toute substance volatile fuyant le feu
: ce qui comprenait, outre les quatre esprits minéraux, les
produits tirés des plantes et animaux par la distillation, ainsi
que l'auteur le dit formellement plus loin] et
les corps (métalliques). Il y a quatre esprits : le mercure, le
soufre, l'arsenic (sulfuré) et le sel ammoniac; et six corps :
l'or, l'argent, le cuivre, l'étain, le plomb, le fer. Les deux
premiers corps sont purs, les autres impurs. Le mercure pur et blanc,
fixé par la vertu du soufre blanc, non corrosif, engendre dans
les mines une matière que la fusion change en argent. Uni au
soufre pur, clair, rouge, non corrosif, il produit l'or, etc. »
Suit la génération des autres métaux, que l'auteur
envisage comme produits par un mercure et un soufre plus ou moins purs,
et il ajoute :
«
Ces opérations que la nature accomplit sur les minéraux,
les alchimistes s'efforcent de les reproduire : c'est la matière
de leur science » [voir Journal des
Savants, février 1891, p. 130-132]
Une doctrine analogue, avec certaines variantes, se retrouve dans les
divers auteurs cités par Vincent de Beauvais. Elle dérive
de celle des alchimistes grecs; mais la génération des
métaux [cf. le Bergbüchlein,
avec une préface de Daubrée]
par le mercure et le soufre n'avait pas été
exposée par ces derniers sous une forme générale
et méthodique, et il y a lieu de douter que cette théorie
précise remonte au delà du XIIe siècle.
Elle devint alors classique et universelle, et ce fut la base des
expériences des gens qui prétendaient posséder
l'art de fabriquer les métaux artificiellement. Mais presque
aussitôt la réalité de cette opération,
aussi bien que celle de la transmutation, souleva des doutes, inconnus
des alchimistes grecs et syriaques, et dont le développement
paraît
répondre à une date historique déterminée ;
car ils sont reproduits et discutés par la plupart des auteurs
du XIIIe siècle. Citons à cet égard le
passage suivant de Vincent de Beauvais (Sp. n., 1. VIII, ch.
LXXXVI) :
« II paraît que par la dissolution
dans l'eau (1), puis par la
distillation (2), enfin par la
solidification (3), on
réduit les corps à leur matière première.
Cependant on ne réussit pas à amener
les métaux artificiels à l'identité avec les
métaux naturels et à leur communiquer la même
résistance à l'analyse (examinatio) par le feu. On ne
réussit pas, avec l'argent changé en or par la projection
de l'élixir rouge, à le rendre inaltérable aux
agents qui brûlent l'argent et non l'or, tels que les
céments et le soufre, employés pour essayer l'or. De
même l'élixir projeté
sur le cuivre pour le blanchir ne le défend pas contre les
agents qui brûlent le cuivre et non l'argent, tels que le plomb,
» etc.
[1.Ceci
comprenait, dans l'idée de l'auteur, nos dissolutions chimiques
par les acides, les alcalis, et même la formation des amalgames
fusibles, au moyen du mercure, et celle des sulfures ou
sulfarséniures fusibles, au moyen du soufre ou des sulfures
d'arsenic, etc.
- 2. Le
mot distillation dans la langue alchimique signifie l'écoulement
goutte à goutte, que cet écoulement résulte d'une
évaporation, ou d'une filtration, ou même d'une simple
fusion. 3.
II faut entendre par ce mot toute opération qui change un corps
volatil en un corps fixe, ou un corps fusible en un corps infusible :
par exemple la calcination, le changement des métaux en oxydes
ou en sulfures,
etc.
- on a une autre image du serpent qui
se dévore lui-même : dissolution - solidification, en un
processus cyclique
]
L'auteur du Spéculum naturale ajoute un peu plus loin :
« D'après ce qui
précède, il paraît que l'alchimie est fausse
jusqu'à un certain point. »
Toutefois il n'ose pas se prononcer absolument, disant encore :
«
Cependant sa vérité a été prouvée
par les anciens philosophes et par les opérateurs de notre
temps. »
Ces doutes se retrouvent chez les meilleurs esprits au XIIIe
siècle, tels qu'Albert le Grand et Roger Bacon. Citons encore la
phrase suivante (chap. xc), qui rappelle la doctrine de Stahl sur les métaux,
envisagés comme des combinaisons des chaux métalliques
avec un principe combustible : [pensons encore à Lavoisier avec son
principe de chaleur qu'il voyait encore mêlé aux
métaux]
« Le
feu, lorsqu'il calcine les métaux, sans les fondre, en
brûle la partie la plus faible, c'est-à-dire la
sulfuréité (partie sulfureuse ou combustible) et laisse
intacte la partie la plus
forte. »
La Doctrine
d'alchimie
et tous les auteurs cités par Vincent de Beauvais tournent dans
un même cercle de doctrines et de faits; à peu près
comme le font dans les temps modernes les écrivains
scientifiques d'une époque déterminée. Il est
dès lors facile, comme il sera dit plus loin, de tracer le
tableau de ces faits et, par suite, de reconnaître si un ouvrage
d'alchimie est postérieur au XIIIe siècle. On
peut l'affirmer, par exemple, de tout ouvrage où les acides
azotique, chlorhydrique, sulfurique, l'eau régale, etc., sont
clairement définis et distingues : c'est là un
critérium délicat, mais très solide. Quoi qu'il en
soit, le livre de La Doctrine d'alchimie
a disparu; sans doute parce que la substance en a passé dans les
traités et manuels qui lui ont succédé dans les
laboratoires, tels que l'Alchimie attribuée à Albert le
Grand et les ouvrages congénères du XIVe
siècle. Le traité De naturis rerum,
cité par Vincent de Beauvais, porte un titre souvent reproduit
au moyen âge, depuis Isidore de Séville; mais l'ouvrage
même que cite Vincent de Beauvais paraît perdu :
il renfermait des doctrines alchimiques ; il y était dit par
exemple (Spec. nat., liv. VII, chap. LXXIX) que
« le verre renferme du mercure, parce qu'il
reçoit la teinture ». [le
verre chez l'alchimiste est le récepteur de la teinture ; du
moins est-ce d'un verre particulier dont nous entendons parlé ;
il faut se tourner du côté de la porcelaine
de Réaumur
et du moins n'est-ce là qu'une petite idée de ce qu'est
réellement le vitrioleum olei. Quelque réincrudation
serait ici d'une aide signalée.]
Le Livre
des soixante-dix
mérite une attention spéciale. Il existe à
l'état d'extrait, dans le ms. 6514 de la Bibliothèque
nationale, et sous une forme beaucoup plus développée,
quoique mutilée, dans le ms. 156. J'en ai déjà
parlé dans le présent recueil (Journal
des Savants, juin 1891, p. 372.).
Le Geber arabe avait composé sous le même titre un
ouvrage, qu'il cite à plusieurs reprises dans les textes dont je
donnerai tout à l'heure des extraits; mais l'opuscule que nous
possédons paraît être différent de celui de
l'auteur arabe. Donnons seulement d'après le Spec. nat.
(1. VIII, ch. xciv) une phrase du livre latin, qui exprime une doctrine
alchimique fort répandue au XIIIe siècle :
« Toute chose douée d'une
qualité apparente possède une qualité occulte opposée, et réciproquement.
Or le feu rend apparent ce qui est caché, et inversement. » [on a ainsi la définition d'un sel :
acide + base, soit deux principes que tout oppose]
On lit pareillement dans le ms. 7156, au chapitre XXXII du Livre des soixante-dix
(fol. -76 v°), les mots ut
ponas occultant manifestum,
suivis de toute une théorie de la constitution des
métaux, fondée sur ces idées et sur leur
composition radicale (radix) au moyen du froid et du chaud, du sec et
de l'humide. [voyez
notre humide radical métallique]
La même doctrine est exprimée dans un passage du
Philosophus (Sp. nat., 1. VIII, ch. Liv).
Après avoir exposé comment le fer se mêle à
l'or et ne peut plus en être séparé par fusion, ce
qui est exact, il ajoute :
«
Dans ses qualités apparentes (manifestum), le fer est chaud,
sec, dur; dans sa constitution secrète [occultum), il
possède les qualités opposées, la mollesse par
exemple. Ainsi ce qui est, quant aux apparences, mercure, est fer dans
son intimité, etc. Dès lors, en modifiant les
qualités du mercure dans leurs proportions relatives, on peut
obtenir soit du fer, soit de l'argent, soit de l'or. »
Dans un autre passage (chap. Lxxxv) de Vincent de Beauvais, on lit :
« Ce qui est extérieurement du cuivre
est intérieurement de l'or et comme l'âme du métal.
»
Le pseudo-Aristote, c'est-à-dire l'auteur qui a écrit le
traité De
Perfecto magisterio,
développe les mêmes idées. Elle remontent
d'ailleurs en principe aux alchimistes grecs.
«Transforme leur nature, car la nature est
cachée à l'intérieur »;
c'est là un axiome attribué à Démocrite par
Synesius (Coll. des alch. grecs,
trad., p. 64. Voir aussi p. 138. - sur Synesius, cf. le Vrai Livre du
Docte abbé Synesius, qui est évidemment un
pseudépigraphe.).
Ici donc, comme dans la plupart des cas, les gens du moyen âge
n'ont fait que réduire en forme et systématiser les
idées des philosophes et des savants de l'antiquité. Tout
ceci mérite grande attention, si l'on veut entendre cette
vieille philosophie chimique, qui ne saurait être
indifférente aux historiens, car elle a constamment réagi
sur la philosophie générale. En effet les théories
philosophiques et magiques fondées sur l'existence
simultanée dans les choses de qualités apparentes et de
qualités occultes, opposées les unes aux autres, ont
joué un grand rôle au moyen âge, et on en trouve des
restes même de notre temps. Rappelons encore que ces idées
alchimiques se rattachaient aux doctrines véritables d'Aristote,
exposées dans ses Météorologiques,
doctrines d'après lesquelles
«
il y a quatre éléments, deux actifs : le chaud et le
froid ; deux passifs : le sec et l'humide (IV, i). » « Le
feu, l'air, l'eau, la terre naissent les uns des autres, et chacun des
éléments existe dans chacun des autres en puissance (I,
3). » « II y a deux exhalaisons : l'exhalaison
sèche, qui fait les minéraux et pierres, tels que la
sandaraque, l'ocre, la rubrique, le soufre, les cendres teintes, le
cinabre, etc. ; et l'exhalaison vaporeuse, qui engendre les
métaux fusibles et ductiles, tels que le fer, le cuivre, l'or...
(III, 7 ) (ce passage est cité dans Vincent de Beauvais (Sp.
n., VIII, ch. iv)).
» « L'or, l'argent, le cuivre, l'étain, le plomb,
le verre et beaucoup de pierres sans nom appartiennent à la
classe de l'eau, parce qu'ils se liquéfient par la chaleur, etc.
(IV, 10). » [voyez l'Idée
alchimique, V. Il y a là la définition du patient et
de l'agent en alchimie, telle que la rapporte Fulcanelli, dans les Demeures philosophales. A l'agent
correspond le principe Soufre, qui est chaud ou froid ; au patient, le
Sel qui est sec ou humide.]
En lisant ces passages, on comprend pourquoi les alchimistes ont cru
suivre les traditions d'Aristote et comment un commentaire purement
alchimique du 4e livre des Météorologiques,
écrit au moyen âge, a été regardé
comme faisant partie de l'oeuvre authentique du maître. Cette
suite prétendue au 4e livre des Météorologiques
est
citée en effet à diverses reprises, sous la même
rubrique que des passages authentiques, par Vincent de Beauvais et par
divers auteurs alchimiques. Cependant l'attribution de la suite des Météorologiques
à Aristote est mise ailleurs en doute par Vincent
de Beauvais lui-même (chap. Lxxxv) :
« Quelques-uns
disent que le dernier chapitre des Météorologiques,
où il est question de la transmutation des métaux, n'est
pas d'Aristote, mais ajouté d'après quelque autre auteur.
»
Albert le Grand l'attribue formellement à Avicenne,
d'autres à ses disciples : ce qui est fort vraisemblable, en
raison des opinions sur la constitution des métaux formés
de soufre et de mercure, opinions développées tout au
long par Avicenne. Je relèverai encore, parmi les textes
reproduits dans Vincent de Beauvais (ch. XLII et LXXXIV), la doctrine
suivante, congénère de celle de saint
Thomas d'Aquin,
d'Albert le Grand et des auteurs latins du XIIIe
siècle, qui étaient de puissants esprits philosophiques :
« Ex libro
Metheororum :
Que les opérateurs en alchimie
sachent ceci : les espèces naturelles ne peuvent être
permutées ; mais on peut en faire des imitations, par exemple teindre un métal blanc en jaune, de
façon à lui donner l'apparence de l'or, purifier le plomb de telle
sorte qu'il paraisse de l'argent ; cependant il restera toujours plomb. Mais on lui
donnera des qualités telles que les hommes s'y trompent. Cependant je ne
crois pas qu'il y ait d'artifice capable de faire disparaître la
différence spécifique; mais on peut dépouiller le corps de ses qualités
ou accidents. On ne peut changer une substance en une autre, à moins
de la ramener à sa matière première.
»
(voir Journal des Savants, février 1891, p. 129) [ramener une substance à sa
matière première se nomme en alchimie, obtenir son humide radical
; c'est le secret de la dissolution ou putréfaction : c'est
l'accès à la chambre du Minotaure dans l'allégorie
de Fulcanelli ; en sortir, c'est le secret de la coagulation de l'eau
mercurielle, ou réincrudation]
Signalons encore deux noms de philosophes anciens, cités
à l'occasion de l'alchimie par Vincent de Beauvais : Zenon,
d'après un prétendu livre De Naturalibus;
Vincent de Beauvais lui attribue cette opinion qu'il existe une vertu
occulte universelle créant les pierres par le feu (Sp.
nat., 1. IX, ch. iv). Plus loin il nomme Parménide (Livre
VIII, chap. XLII. On y lit : armenides, le P majuscule ayant sans doute
été omis dans le manuscrit original, comme il arrive
souvent. Cf. Bibl. chem. de Manget,
t. I, p. 482 - Zénon figure aussi dans la Turba),
auquel il attribue un énoncé obscur sur le plomb et
l'étain, énoncé qui paraît se rapporter en
fait à une phrase de la Turba philosophorum
(Sententia
ou sermo xii), phrase donnée avec des variantes
considérables dans les deux versions distinctes de cet ouvrage
publiées par la Bibliotheca chemica de Manget. [il
faut lourdement insister ici sur la traduction fautive dans Salmon..
Gérardin a
relevé ces erreurs dans son Alchimie.]
Dans Vincent de Beauvais, elle paraît signifier que le plomb est
de l'or en puissance. Venons aux auteurs arabes cités
nominativement par Vincent de Beauvais; les seuls que j'y aie
relevés sont : Averroès, Razès, Avicenne et Geber,
ce dernier incidemment et de seconde main.
- Averroès [1, 2, 3, 4, 5,
6, 7]
est donné dans le Speculum naturale
comme l'auteur d'un livre De
Vaporibus;
livre inédit, je crois, à supposer qu'il en existe des
manuscrits. Les passages reproduits ont un caractère pratique,
tandis que les théories sont obscures et confuses ; mais il est
inutile de s'y arrêter.
- Le nom de Geber apparaît deux fois : 1° dans une liste de
noms d'alchimistes tirée de la traduction latine d'Avicenne et
sur laquelle je reviendrai (Sp. n., 1. VIII, ch. LXXXVII);
2° dans une autre, extraite du livre de Rasés : Des sels et des aluns
(ch. Lxxv), comme je l'ai vérifié expressément
(Il s'agit du vitriol (atramentum). Rasès dit : «
Son traitement, comme dit Geber, s'opère au moyen de l'aigle
(c'est-à-dire du sel ammoniac). Dans le vitriol il y a des
soufres subtils qui sont sublimés, teints et peut-être
tinctoriaux. - il y a des
choses importantes : l'aigle est l'une des figures majeures de la
symbolique alchimique. On l'a associé à l'eau, en liaison
avec ce qu'en dit Diodore de Sicile, à propos des inondations du
Nil, qu'il appelle Aigles. Philalèthe en parle - Introïtus
- comme des sublimations philosophiques, là où AIR et EAU
se trouvent mêlés étroitement. Toutefois, la
relation au sel ammoniac n'est pas sans étonner dans ce
contexte, puisqu'on sait - cf. Chimie des Anciens - qu'il ne
s'agit pas d de notre chlorhydrate d'ammoniaque, mais du qiV, c'est-à-dire de la silice ou plus
exactement du sable du bord de mer ou des dunes dont parle Cyliani dans
son Hermès
Dévoilé.
Il faut en rapprocher le sable que l'on voit au fond de la mer, et par
extension la vase ou limon : c'est un exemple hermétique
d'entrelacs des Eléments d'Aristote que les disciples
d'Hermès doivent méditer.)
dans le ms. 6514. Vincent de Beauvais ne reproduit donc aucun texte
tiré directement d'ouvrages de Geber qu'il ait eu entre les
mains. Aucune citation en particulier des oeuvres latines que nous
connaissons aujourd'hui sous le nom de Geber n'est donnée par
Vincent de
Beauvais, au milieu des extraits fort étendus qu'il fait de
Rasés, d'Avicenne et des autres Arabes ; Albert le Grand ne le
cite pas davantage. Ces oeuvres prétendues de Geber n'avaient
donc pas autorité au milieu du XIIIe siècle;
peut-être même n'existaient-elles pas encore. Je reviendrai
sur cette question. Vincent de Beauvais reproduit, au contraire, un
grand nombre de passages d'un ouvrage latin attribué à
Rasés, sous le titre De Salibus et Aluminibus.
Mais, chose singulière, ces citations, à l'exception
d'une seule, ne se retrouvent pas dans l'ouvrage de même titre
contenu dans le ms. 6514 de la Bibliothèque nationale, ni dans
aucun de ceux que j'ai parcourus. Les doctrines mêmes de ce
dernier écrit, aussi bien que celles de l'écrit
cité par Vincent de Beauvais, sont assurément bien plus
modernes que l'époque de la vie du véritable Rasés
arabe; j'examinerai plus loin ce problème.
- L'auteur alchimique le plus fréquemment et le plus longuement
cité dans le livre VIII du Speculum naturale
est Avicenne. Il l'est d'après un traité d'alchimie
intitulé De
Anima.
Or, ici, nous sommes sur un terrain plus solide. En effet, cette fois
les citations se retrouvent, pour la plupart, dans un traité
latin manuscrit qui porte le même titre, et qui est
attribué à Avicenne dans le ms. 6514 de la
Bibliothèque nationale, écrit vers l'an 1300. Ce
traité figure aussi dans le volume imprimé sous la
rubrique Artis
chemicae principes
(Bâle, 1572 ) : et le dernier texte est en conformité
assez exacte (sauf variantes) avec le manuscrit, ainsi que je l'ai
vérifié en détail. J'ajouterai qu'Avicenne a
vécu au XIe siècle, à une époque
qui n'est pas assez éloignée de celle des traductions
latines et des manuscrits pour qu'on ait le droit de récuser
l'authenticité de ces traductions. J'en donnerai bientôt
une étude spéciale. Mais il convient auparavant de
rappeler très brièvement
la composition du livre VIII du Speculum naturale
de Vincent de Beauvais, afin de préciser l'état des
connaissances effectives en chimie de son temps et de fournir des
termes exacts de comparaison avec les auteurs que nous analyserons tout
à l'heure. Le livre VIII du Speculum naturale
parle d'abord des matières minérales, partagées en
quatre genres, savoir : corps fusibles ou métaux, pierres,
matières sulfureuses, sels. Les pierres précieuses et
minéraux proprement dits n'y sont pas décrits,
étant réservés au livre IX. L'histoire de chaque
métal est présentée séparément, en
suivant une marche systématique. Le compilateur résume
d'abord les textes anciens de Pline, d'Isidore de Séville, et
autres; puis vient pour chaque corps un chapitre alchimique : De operatione auri in alchimia;
De operatiane argenti, cupri,
stanni, plumbi, ferri, etc., chapitre où l'auteur
reproduit des textes tirés de l'Alchimiste, des Météorologiques
d'Aristote et de leur
prétendue suite, de Rasés, d'Avicenne, etc.,
conformément à ce qui a été dit plus haut.
Aux chapitres LX et suivants commence l'étude des quatre esprits
minéraux et du traitement (operatio) de chacun d'eux en
alchimie. Cela fait, l'auteur traite, au chapitre LXXIII, des autres
minéraux, intermédiaires entre les corps et les esprits,
et d'abord des aluns, des vitriols (atramenta), etc. Il aborde ensuite
la
génération des minéraux, [cf.
le Bergbüchlein]
d'abord dans la nature, en exposant un mélange de
chimères et d'observations réelles, tirées en
grande partie des écrits d'Avicenne. Puis il
examine leur génération artificielle, c'est-à-dire
au moyen de la pierre philosophale ou élixir tinctorial, sous sa
double forme : blanche pour l'argent, jaune (ou rouge) pour l'or. Vient
alors une dissertation sur la réalité de l'alchimie,
empruntée également au même auteur arabe.
L'indication des noms des principaux alchimistes (chap. LXXXVII) est
prise également dans la traduction latine de l'ouvrage
attribué à Avicenne. Suivent des chapitres d'ordre
pratique sur les procédés (claves) et instruments ; sur
les variétés de feux employés dans les
préparations ; sur la calcination et autres opérations ;
sur la soudure des
métaux, sur la préparation du vermillon, du cinabre et de
l'orichalque (laiton). Le livre VIII se termine par la description des
matières colorantes ou couleurs, tant naturelles que factices :
sinopis, or, rubrique, siricum, céruse, minium, chrysocolle,
bleu et pourpre, etc. (jusqu'au chap. cvi), d'après Pline et les
auteurs anciens (Voir mon Introd.
à la chimie des anciens, p. 238.
- cf.
notamment Chimie des Anciens, VII).
En somme, par rapport à ceux-ci, le livre VIII ne renferme que
deux ordres de connaissances originales : celles qui concernent les
vitriols et sels, et la transmutation métallique. Pour le
surplus nous rentrons dans ce genre des connaissances techniques, dont
la tradition avait été transmise directement par
l'intermédiaire des pratiques des arts et métiers, et qui
vint se confondre au XIIIe siècle avec les
connaissances scientifiques réimportées en Occident par
les Arabes. J'ai déjà insisté sur ce double
courant, et j'en ai montré l'association dans les manuscrits
latins du XIIIe siècle(Journal
des Savants, juin 1891, p. 370):
nous le retrouvons dans Vincent de
Beauvais. Quoi qu'il en soit, on voit par ces détails et cette
analyse que
l'alchimie , confondue avec la chimie, était regardée au
XIIIe siècle comme une matière de
connaissances positives, liées entre elles par une certaine
doctrine scientifique, et traitée sérieusement par les
expérimentateurs, aussi bien que par les philosophes. Si la
vanité de la transmutation apparaissait déjà aux
esprits les plus sagaces, cependant cette opération demeurait
encore admise par beaucoup comme possible a priori : nous ne saurions
même aujourd'hui en démontrer l'impossibilité. On
ajoutait qu'elle était réalisable en fait, à
l'aide de certaines pratiques illusoires, dont on comprenait mal la
portée et la signification véritable. En
résumé, nous possédons dans l'ouvrage de Vincent
de Beauvais une base solide pour la comparaison et la critique des
ouvrages latins, qui ont été donnés aux XIIIe
et XIVe siècles comme traduits des alchimistes arabes.
III. - ALCHIMIE
DANS ALBERT LE GRAND.
Un critérium analogue peut être tiré des
écrits d'Albert le Grand,
autre encyclopédiste et philosophe du XIIIe
siècle : je ne parle pas ici de l'alchimie qui porte le nom de
cet auteur, ouvrage méthodique et sérieux, mais qui
appartient à une époque un peu postérieure, et qui
est dû soit à un homonyme, soit à un
écrivain qui a mis en tête de son Suvre le nom
autorisé d'Albert le Grand (Voir, à ce sujet, mon Introduction
à la chimie des anciens, p. 207 - Voir aussi ce que
j'ai dit sur la Practica Jacobi
Theotonici, (Annales de chimie et de physique, 6e série,
t. XXIII, p. 458 - cf. Idée alchimique I et II).
Mais le livre De Mineralibus
a toujours été regardé comme faisant partie de
l'oeuvre authentique d'Albert le Grand : il figure déjà
sous son nom dans le ms. 6514 de la Bibliothèque nationale,
écrit vers l'an 1300, c'est-à-dire presque contemporain.
Or ce traité discute longuement les opinions et les
théories alchimiques. Les auteurs alchimiques cités sont,
les uns anciens, tels qu'Hermès,
Aristote, Démocrite, Empédocle, Callisthène; les
autres récents, tels que Gilgil de Séville et Avicenne.
Il n'y a lieu d'insister ni sur Hermès, le créateur
mythique de l'alchimie, ni sur Aristote, si ce n'est pour rappeler
qu'Albert le Grand, tout en lui attribuant des opinions
chimériques sur les vertus des pierres, en distingue
formellement son continuateur Avicenne. Le nom de Démocrite
semble un souvenir des alchimistes grecs; mais la tradition directe de
ces derniers est perdue, les opinions qui sont attribuées
à Démocrite n'ayant rien de commun avec celles de
l'auteur des Physica et mystica,
pas plus qu'avec celles du véritable philosophe grec. Par
exemple, l'idée de la génération et de la vie des
pierres dans la nature
conduisait les hommes du moyen âge à leur supposer un
principe de vie, c'est-à-dire une âme, et telle est
l'opinion mise sous le nom de Démocrite par Albert le Grand (De
Min., I, 3). [Artephius
proposait une semblable interprétation, cf. Chevreul]
L'opinion d'après laquelle la chaux et la lessive seraient la
matière première des métaux (De Min., III, 4)
n'est pas non plus inscrite dans l'opuscule de l'alchimiste grec. [voilà quoi qu'il en soit qui
explique les Laveures de Flamel et les gravures de la Toyson d'or] Quant
à Empédocle et à Callisthène (De
Min., liv. III, 7 et 8 - Rappelons le rôle joué dans les
romans du moyen âge par les récits du
pseudo-Callisthène sur Alexandre), ils paraissent
cités, comme le Parménide et le Zenon de Vincent de
Beauvais, d'après
quelques apocryphes que nous ne connaissons pas et qui ne sont pas
entrés dans la tradition générale. Gilgil de
Séville (De Mineralibus, liv. III, 4 et 8), dont
Albert le Grand discute en détail les idées, semble un
personnage réel; il est également nommé par le
pseudo-Rases, au moins dans sa traduction latine (Ms. 6514, fol
125 re, 1. « Le fils de Gilgil de Cordoue dit qu'il avait une
mine au nord de Cordoue, etc. »). Le nom de Geber
apparaît une seule fois dans Albert le Grand
(liv.II, 3 ), à propos de l'histoire des pierres
précieuses, avec l'épithète qui mérite
attention « de
Séville ». S'agit-il d'un homonyme
espagnol ? En tout cas, Albert le Grand n'a pas connu notre
pseudo-Geber latin ni ses oeuvres. Au contraire, Avicenne est
cité à diverses reprises, et
il s'agit bien de l'auteur du traité dont nous possédons
la traduction latine, et auquel Vincent de Beauvais s'en
réfère si souvent. Quoique les indications d'Albert le
Grand soient moins précises, on n'en saurait
méconnaître la concordance avec celles de l'ouvrage
alchimique d'Avicenne (Voir notamment De Mineralibus, liv. III,
4, 6, 9, etc.). Je ne développerai pas autrement
l'analyse du traité De Mineralibus,
qui se termine par une histoire des métaux, sels,
minéraux, vitriols, tutie, marcassite et autres composés,
histoire analogue, quant à son ordre et son contenu, à
celle qui figure dans Vincent de Beauvais. Je rappellerai seulement
qu'Albert le Grand expose aussi la théorie de l'occultum et du manifestum,
appliquée à l'or et au plomb, ainsi que la doctrine des
métaux plus ou moins parfaits, l'or étant la seule
espèce
métallique accomplie. Citons seulement le passage dans lequel il
conteste la réalité de l'alchimie :
« Elle
ne peut, dit-il, changer les espèces, mais seulement les imiter
: par exemple, teindre un métal en jaune, pour lui donner
l'apparence de l'or, ou en blanc, pour le faire ressembler à
l'argent, etc. J'ai fait éprouver l'or alchimique, ajoute-t-il;
après six ou sept feux, il est brûlé
et réduit ad
feces » (liv. III, 9).
Examinons maintenant de plus près les ouvrages qui sont
donnés comme des traductions latines des alchimistes arabes.
BERTHELOT.
IV. - ALCHIMIE D'AVICENNE.
Je débuterai par Avicenne, l'auteur pour lequel les concordances
sont les plus complètes entre le Speculum naturale,
les manuscrits et les textes imprimés. Avicenne a vécu,
d'après les historiens, entre 980 et 1036. Ses Suvres
médicales sont célèbres et ont été
traduites de bonne heure en latin. Divers traités alchimiques
existent aussi sous son nom, en latin. Quoique les textes arabes
correspondants n'aient pas été
signalés jusqu'ici, je ne vois, après étude de ces
traductions latines, aucune raison valable pour contester ni
l'existence des textes arabes ni l'attribution de ces traités
à Avicenne. Je parlerai surtout ici de l'ouvrage intitulé
: Liber
Abuali Abincine de Anima, in arte Alchimiae.
C'est celui que cite Vincent de Beauvais dans un grand nombre
d'articles ; il en existe une copie dans le ms. 6514 de Paris (fol.
144 à 171), et il a
été imprimé d'après un autre manuscrit,
à Bâle, en 1572 (Artis chemicae principes,
p. 1 à 471).
J'ai vérifié qu'il y a concordance générale
entre le texte imprimé et le manuscrit, sauf variantes. Le
manuscrit est inachevé, plusieurs folios restant blancs à
la fin; il se termine par les mots inventes latonem,
qui se trouvent à la page 448 de l'imprimé : il manque
donc quelques pages. Les citations de Vincent de Beauvais se rapportent
surtout aux métaux ; elles sont nombreuses et étendues,
et elles se retrouvent fidèlement, pour la plupart, dans les
textes précédents ; ce qui prouve que le traité De Anima
existait déjà, sous sa forme latine, au milieu du XIIIe
siècle. Quelques articles sont résumés dans le Speculum,
tandis que d'autres, au contraire, en petit nombre à la
vérité, se lisent dans le Speculum et
manquent dans le texte du traité actuel d'Avicenne. Ce dernier
semble, d'ailleurs, tronqué ou abrégé dans les
dernières parties de la version que nous possédons.
J'ajouterai que les citations de l'Alchimie d'Avicenne ne se
rencontrent guère dans les manuscrits au delà du XIIIe
siècle, les traités d'Arnaud
de Villeneuve et du faux Raymond Lulle n'ayant pas
tardé à substituer leur autorité à celle
des Arabes ; l'autorité de la Turba,
a survécu plus longtemps pendant le cours du XIVe
siècle. Ce sont là des circonstances essentielles
à noter pour la critique des textes alchimiques. Le Theatrum chemicum
(t. IV, p. 876 à 882) et la Bibliotheca chemica
ne donnent que des extraits assez courts tirés de cette Alchimie
d'Avicenne. On lit aussi dans ces collections, sous le nom d'Avicenne,
une lettre
au roi Hasen, de re recta (Th.
ch.,t. IV, p. 863),
qui renferme des textes congénères, mais dont la
rédaction semble avoir été remaniée et
arrangée. On y trouve surtout (p. 883 ) un opuscule sur la
formation des pierres et des montagnes, lequel renferme des vues
remarquables sur la double production de celles-ci par
soulèvement ou par action de l'eau, ainsi que sur l'origine des
fossiles. Il y est question (p. 883) d'une pierre tombée du ciel
« apud Lurgeam
» dont un roi voulut se faire fabriquer des épées.
Or ce récit figure également dans un ouvrage arabe
authentique, qui porte le nom d'Avicenne et qui est intitulé La guérison.
L'auteur y parle d'un aérolithe tombé dans le Djordjan,
dont le sultan Mahmoud Ghizni voulut se faire fabriquer une
épée, lui attribuant sans doute des vertus merveilleuses.
C'est presque le seul exemple certain que je connaisse d'un texte arabe
actuellement existant et qui figure dans les traductions alchimiques
latines du moyen âge. La concordance mérite donc
d'être notée. [sur les
pierres tombant du ciel et ayant
des rapports avec l'alchimie, cf. Cybèle dans nos Symboles -]
Examinons de plus près la version latine de l'Alchimie
d'Avicenne que nous possédons. Il est facile de voir quelle a
dû être faite en Espagne, car elle renferme un certain
nombre de mots espagnols, notamment le mot plata pour argent, lequel
s'y trouve répété à plusieurs reprises.
L'ouvrage est partagé en dix livres, appelés chacun Dictio,
avec prologue, table des chapitres et introduction. C'est un
exposé supposé fait par Avicenne à son fils,
c'est-à-dire à son disciple Abusalem, tantôt sous
forme dogmatique, tantôt présenté comme une
discussion. Le dialogue est coupé d'intermèdes
humoristiques, où le disciple refuse de croire son maître
et de lui obéir. Citons-en des exemples :
Dictio I, chap. v
: « Mon père, je ne comprends pas ces
subtilités inutiles. »
Dictio V, chap. v
: « Prends de l'eau froide. mêle-la avec
de l'eau chaude, et bois, et
tu connaîtras le magistère. Je ne boirai pas. Alors je
ne te dirai pas le
magistère. Peu m'importe, je le connais. Je prendrai du sang humain [expresion symbolique.
Voir plus loin, p. 184], je le préparerai et je le projetterai
sur le cuivre. Bois de
cette eau et je te montrerai à préparer les cheveux, le
sang et les Sufs, etc.
[Même observation]. »
Dictio VI, chap. xvi
: « Mon père, je ne comprends pas.
Abuali répond : Je ne
puis agir autrement. . . je cache la recette de la pierre philosophale, comme l'ont fait les
philosophes, etc. »
Dictio I, chap. xii :
« Je vais te dire un grand mensonge et tu ne
croiras pas. Prends du mercure, etc. »
Dictio VI, chap. xvii :
« Dis-moi où tu as eu cette science
et vu ces choses de tes yeux.
Je l'ai appris en lisant beaucoup, en dormant peu, en mangeant peu et en buvant moins
encore. Ce que mes compagnons
dépensaient en lumière, la nuit, pour boire du vin, je
l'ai dépensé pour
veiller et lire, en brûlant de l'huile. »
Chaque chapitre forme comme une petite leçon sur un sujet
déterminé. Un grand nombre débutent par ces mots
caractéristiques : « Au
nom de Dieu ! » et même : « Au
nom du Dieu clément (pii) et miséricordieux (Diction I,
ii, et passim) ! » ce qui est une formule
musulmane bien connue. De même :
« Louange à Dieu! Il n'y en a pas
d'autre au monde... Il est seul puissant dans sa grandeur...
» (prologue).
Ce sont là des certificats d'origine utiles à relever.
Parcourons rapidement l'ouvrage d'Avicenne, afin d'y chercher des
termes de comparaison historique, soit pour les doctrines, soit pour
les personnes. Au prologue, on lit :
« Ce
livre est appelé De l'âme, parce que l'âme est
supérieure au corps; elle ne peut être aperçue que
par l'esprit et non par les yeux, parce que l'Sil ne voit que
l'accident, tandis que l'esprit perçoit les qualités
propres (proprietatem). L'âme fait partie du cercle de gloire, et
son cercle est supérieur aux autres, ceux du corps et ceux des
esprits » (Les derniers mots sont seulement
dans le manuscrit)
La première phrase est philosophique; mais la dernière
touche à l'astronomie idéale, qui a présidé
à la construction des cercles du Dante. Dans d'autres chapitres
apparaissent aussi des considérations astrologiques (Dictio VI,
ch. xv), arithmétiques, géométriques (ch. n, xix,
etc., notamment p. 198), étrangement associées à
l'alchimie. Dans l'introduction de cette Alchimie, l'auteur expose la
doctrine aristotélique, avec les développements qu'elle a
pris au moyen âge.
«
Il y a quatre éléments : le feu, l'air, l'eau et la
terre; et quatre modes ou qualités : le chaud, le froid, le sec,
l'humide. Les éléments sont constitués par la
matière première (yle, du grec ulh).
Tout ce qui existe dans le monde est formé par les
éléments. Chacun d'eux se transforme dans les autres et
peut être ainsi changé par la puissance de l'homme, qui amène à l'acte (factum) la
nature cachée. » (Même
remarque que dans la note précédente)
Puis sont exposés des développements subtils relatifs au
langage symbolique des philosophes (alchimiques), sujet sur lequel
l'auteur revient à tout propos et avec des longueurs
fastidieuses, qui dégénèrent souvent en
un galimatias indéchiffrable. L'ouvrage est partagé
méthodiquement en dix livres ou Dictions,
ordonnées en apparence suivant les règles de la logique,
de façon à répondre à ces questions :
L'alchimie existe-t-elle ? Quelle est-elle ? Comment ? Pourquoi ? Puis
viennent les noms des métaux et matières employés
en alchimie, ainsi que la description des opérations chimiques.
Ces deux dernières parties répondent à une science
positive ; elles sont riches de faits, accumulés parfois sans
beaucoup d'ordre ; elles renferment d'ailleurs la plupart des citations
de Vincent de Beauvais. L'auteur termine en exposant les règles
de la prétendue transmutation, la fabrication de
l'élixir, du ferment, du magistère, etc., chapitres dont
l'objet chimérique contraste avec les détails
réels présentés dans les précédents.
Dans le premier livre, l'auteur précise sa méthode, en
disant qu'il va enseigner d'abord par la raison philosophique, puis
parla vision effective des choses. Il expose qu'il y a six choses
malléables au fourneau et quatre esprits créés
sous la terre : le mercure, appelé tantôt vif-argent,
tantôt or vif, l'orpiment, le soufre et le sel ammoniac. Les
esprits sont engendrés par ïes quatre
éléments et leurs quatre qualités, associés
en proportion inégale. Le soufre et le mercure, suivant leur
proportion relative, leur pureté et leur couleur, engendrent les
six métaux [cf. Idée alchimique, V]
: cette théorie a déjà été
rappelée ici (Journal des
Savants, février 1891, p. 131).
Vincent de Beauvais (Sp. nat., VIII, iv) l'a reproduite textuellement
d'après Avicenne. Ce dernier auteur l'attribue aux Homines naturales,
c'est-à-dire aux philosophes de la nature, comme on dirait
aujourd'hui. En parlant du mercure, il expose que ce corps
chauffé en vase
clos
« perd son humidité
(c'est-à-dire son état liquide), se change dans la nature
du feu, et devient vermillon ».
C'est peut-être la plus ancienne mention précise de
l'oxyde de mercure, dit précipité per se, qui a
donné lieu à tant de discussions jusqu'au temps de
Lavoisier. Plus loin l'auteur explique pourquoi tout métal est
formé de mercure et de soufre : c'est parce qu'il peut
être rendu fluide par la chaleur, de façon à
prendre l'apparence du mercure et parce qu'il peut produire de
l'azenzar, qui possède la couleur du soufre. Par ce dernier
mot d'azenzar, l'auteur entendait à la fois le cinabre et
l'oxyde de mercure, le minium, le protoxyde de cuivre, le peroxyde de
fer, ainsi que le sulfure d'antimoine, en un mot tous les sulfures et
oxydes métalliques de teinte rouge : ils étaient
déjà confondus par les auteurs anciens et par les
alchimistes grecs (Introduction à
la Chimie des Anciens, p. 244 et 261 : voir les articles
Cinabre et Minium),
sous des noms communs. On voit ici cette confusion invoquée
comme l'origine et la preuve d'une théorie. Le mot azenzar
lui-même a donné lieu à une confusion d'une tout
autre nature. Il est aussi écrit aceiçar, et souvent
même açur et azur : de telle sorte que l'on a pris
quelquefois, par suite d'une confusion née de la
similitude du mots, une préparation de cinabre rouge pour une
préparation de notre azur bleu. Hoefer, notamment (Hist. de la chimie,
2e édit., t. I, p. 387 -
cf. critique de Hoefer par Chevreul),
a fait cette confusion, en citant une recette de l'Alchimie
attribuée à Albert le Grand. [par ailleurs, le mot azenzar rappelle le
mot zandarith utilisé par Artephius dans son Livre
Secret. De même, d'autres mots tels que cambar ou
duenech semblent avoir la même origine, voir en recherche]
Parmi les autres chapitres, je m'arrêterai à ceux qui
intéressent l'histoire de l'alchimie: tel est le suivant:
Discussion contre Geber Abinhaen, maître des maîtres dans
la connaissance du magistère.
«
Voici ses paroles expresses. Il dit : pierre qui n'est pas pierre (voir
Collect. des alchimistes grecs, trad. p. 19), la pierre
légère, celle que le vulgaire n'aime pas. La pierre se
trouve partout, et cependant les rois ne la possèdent point
(Ibid., p. 37, 122, 130). On la trouve dans les sables (Souvenir des
sables aurifères ; voir Collect. des alchimistes grecs, trad.,
p. 76). Celui qui l'obtient et la partage en ses quatre
éléments, et qui opère comme il le dit, possède un bon
élixir. » [cf. qiV, voir supra.
On
reste étonné que Berthelot n'ait pas un seul instant
évoqué la vase ou la boue, ce qui l'eut amené
à la tourbe ou à l'argile...]
Et plus loin : « On la trouve dans le fumier.. . »
Puis vient un symbolisme étrange : la pierre philosophale
étant opposée ou comparée à un arbre,
à une herbe, a un animal. Avicenne ajoute que Geber a dit tout
cela pour troubler l'esprit des savants.
«
II a dit encore (Geber) que son élixir, donné à
une femme enceinte, changerait en mâle un enfant du sexe
féminin.. . Et il a dit : Si quelqu'un enterrait son
élixir aux quatre coins d'une ville, il n'y entrerait neque
rata, neque raton, ni autre chose souillée. » - «
Ses livres, ajoute Avicenne, sont remplis de paroles de ce genre, qui
ne doivent pas être prises au sens littéral, mais
d'une façon emblématique; il parle ainsi par
charlatanisme, son travail étant d'ailleurs le même que
celui des autres. »
J'ai reproduit tout ce passage, parce que les assertions
attribuées à Geber par Avicenne ne se retrouvent pas dans
le Pseudo-Geber latin et n'ont rien de commun, même à
titre éloigné, avec les Suvres qui lui sont aujourd'hui
attribuées. On voit par là que notre Avicenne, pas plus
que Vincent de Beauvais et Albert le Grand, n'a eu connaissance de ces
prétendues Suvres latines de Geber devenues si
célèbres un demi-siècle après le temps de
Vincent de Beauvais et d'Albert le Grand. Mais revenons à
l'Alchimie d'Avicenne. Le chapitre iv du livre Ier est consacré
à discuter un auteur désigné sous le nom de Jahie
Abindincn, et le chapitre v à Abimazer Alpharabi, son
maître, dont il parle avec un grand respect :
« II a éclairé beaucoup
d'aveugles, révélé beaucoup d'obscurités,
ouvert beaucoup de choses
scellées. Comment pourrions-nous en dire du mal ? C'est notre
maître dans la science naturelle.. . Lisez ses livres, nous n'en
connaissons pas de meilleurs. »
D'après cet auteur (Vincent
de Beauvais a reproduit une partie de ce passage ( liv. VIII, ch.
lxxxii)),
il y a des philosophes qui disent que la pierre est
végétale (herbalis) ; d'autres, naturelle ( nous dirions
aujourd'hui minérale); d'autres, vivante ou animale. La pierre
végétale, dit-il encore (selon Avicenne), s'appelle aussi
les cheveux; la pierre naturelle, les oeufs; la pierre animale, le sang
humain : dénominations étranges sur lesquelles je vais
revenir, en raison du rôle qu'elles ont joué dans les
écrits alchimiques. Le chapitre vi est consacré à Morienus,
auteur dont nous possédons certains écrits. Dans le
chapitre vu est examinée la doctrine d'Abubechar Mahomet Arazi,
c'est-à-dire Razès, auteur qui paraît aussi le
même qu'un certain Bubecar, dont nous possédons un
traité traduit en latin dans les manuscrits, mais non
imprimé. [cf prima materia] Ce
fut, dit Avicenne,
« un homme sage, philosophe,
pénétrant; il a produit de nombreux ouvrages en philosophie et en alchimie. H a dit la
vérité sans obscurité ni charlatanisme, etc.
»
Ces passages montrent quels étaient les auteurs classiques, si
l'on peut s'exprimer ainsi, de l'Avicenne alchimiste. Il cite encore
Platon, Pythagore, Galien, Aristote, auquel il attribue (Dictio
I, chap. ii) un traité de Lapidibus,
où se trouvaient les paroles suivantes :
« Deux pierres gisent dans le fumier,
l'une fétide,
l'autre parfumée. Leur valeur n'est pas connue , et c'est
pourquoi on les méprise. Celui qui les réunira obtiendra
le magistère. Mais Aristote a exposé tout cela
obscurément. . . pour que personne ne pût le comprendre.
»
[Les sentiments que
l'alchimiste éprouvent en lisant ces lignes sont clairs ; elles
lui indiquent les deux minéraux à élire pour
préparer son Mercure ; il saura où trouver son Nitre
philosophique qui contient le potassium, indispensable à
l'oeuvre, ou du moins un métalloïde
congénère, comme le sodium ou le phosphore si l'on nous
entend bien. Il saura s'il a suffisamment de science faire le
rapprochement entre la fille de Cyniras et la matière dont
étaient composés certains vases, préparés
par les Egyptiens, réputés plus chers que l'or, cf. réincrudation.]
On voit qu'il s'agit d'un traité alchimique, perdu d'ailleurs.
Dans la Dictio VI,
chap. xvi, est donnée une série de noms
défigurés d'auteurs arabes ou antiques, tels que Haum,
Cuzahir, Lubeit, Faraffar, Xeheir, etc., suivis chacun de
l'exposé des axiomes de l'auteur, ce qui rappelle la Turba :
aucun des noms précédents ne s'y retrouve d'ailleurs.
Mais il est une autre liste qui figure dans l'Alchimie d'Avicenne, plus
développée même dans le manuscrit 6514 (fol. 149
r°, i) que dans le texte imprimé de l'Artis chemicae principes
(p. 66), laquelle exige une attention toute particulière. Elle
la mérite d'autant plus qu'elle a été reproduite
en abrégé par Vincent de Beauvais (Sp. nat.,VIII,
ch. Lxxxvii).
Vincent de Beauvais n'en ayant pas indiqué l'origine, elle lui a
été d'ordinaire attribuée. Mais elle remonte plus
haut, comme je viens de le dire. Cette liste constitue d'ailleurs dans
le texte latin
réputé traduit d'Avicenne une interpolation
évidente ; non seulement parce qu'elle renferme des noms
chrétiens, et même des noms de cardinaux et
d'évoqués, mais surtout parce qu'elle rompt la marche
générale de l'exposition, étant placée
assez étrangement entre la discussion des opinions de Morienus
et de celles d'Abubechar. Cependant celte interpolation doit être
examinée de. plus près, car elle paraît fournir une
indication sur la date même, sinon de l'oeuvre arabe, du moins de
la traduction latine que nous étudions en ce moment. En effet,
la liste dont il s'agit offre un caractère composite, qui
atteste une série d'additions et d'interpolations, dont les unes
remontent probablement aux textes arabes, les autres ayant
été faites par les traducteurs latins, juifs ou
chrétiens. Ces derniers y ont inséré, suivant un
usage courant chez les alchimistes, des personnages notables de leur
temps, pour se couvrir de leur autorité, tels que des cardinaux,
des papes et des évêques, dont les noms permettent de
fixer, avec une certaine approximation, la datr de la traduction vers
la fin du XIIe siècle, ainsi qu'il va être dit.
Entrons dans le détail, en nous appuyant de
préférence sur le texte le plus ancien, celui du
manuscrit 6514, et montrons comment la liste générale
peut être décomposée. Une première liste
partielle commence par des noms tirés
de l'Ancien Testament et de l'antiquité, sous l'autorité
desquels les alchimistes prétendaient s'abriter : Adam,
Noé, Idriz, Moyse, etc.; puis viennent des noms arabes, tels que
le roi Galud (C'est Kalid,
interlocuteur de Morienus, auquel est attribué aussi le Liber trium verborum)
de Babylone, Bubachar..., Isaac le Juif, les démons, puis
quelques noms défigurés.
Suit une seconde liste partielle, distinguée par les mots :
« Avant ceux-ci les payens
» dont les noms suivent, la plupart défigurés, tels
que Ostanès (?), Zoroastre (?), Hippocrate (?), Platon, Caton,
Virgile (?), Aristote, Alexandre, Théophraste (?). Puis
apparaît une troisième liste de noms arabes, ceux-ci tous
cités dans le cours même du traité d'Avicenne :
« Geber Abenhaen, Alpharabi, Jahie
Abendinon, Razès,. . . Maurienus,
etc., le grand Geber (répété), et beaucoup
d'autres que je n'ai pu te dire. »
Ces trois listes ont probablement existé dans le manuscrit
arabe, à cette place ou à une autre, et elles ont
été reproduites plus ou moins correctement par le
traducteur. Mais la liste partielle suivante (sauf le premier nom) ne
saurait être attribuée à Avicenne, ni à
aucun musulman ; c'est incontestablement une addition du traducteur
chrétien. Elle débute ainsi: « Parmi
les chrétiens, Jean
l'évangéliste, prieur d'Alexandrie.
» [cf. Jean Le Baptiste]
Ce nom est remarquable, d'abord parce qu'il s'accorde avec la tradition
de la prose d'Adam de Saint-Victor (Cette prose commence ainsi :
Inexhausum fert thesaurum Qui de
virgis fecit aurum, Gemmas de lapidibus) chantée
dans les églises à cette époque et qui faisait de
saint Jean un alchimiste. [cf. Chevreul, critique
de Cambriel] Mais l'indication qui suit,
« prieur d'Alexandrie
», montre, en même temps, l'origine probable de cette
tradition; il s'agit, sans doute, d'une confusion faite entre
l'évangéliste et un vieil alchimiste grec, « Jean
le grand prêtre, dans la divine Evagie ». (Voir
Origines de l'alchimie,
p. 118 - Collection
des alch. grecs, trad., p. 252, et surtout la note 3 de la page
406) Le manuscrit poursuit par les noms que voici : « Guarcia
le cardinal, Gilbert le cardinal » (Vincent de
Beauvais reproduit ces deux noms) ; puis
« le
pape (nom illisible, Silvestre?); Pierre le moine, Durand le moine,
Virgile,... Dominique, Egidius, le Maître hospitalier de
Jérusalem, qui ont traduit le Livre des CXXV pierres;
l'évêque Antroïcus, domimis de ponderibus : c'est cet évêque qui m'a
enseigné la pierre philosophale en Afrique. »
Suit l'exposé des préceptes et recettes de
l'évêque (réel ou prétendu) et du pape (dominus apostolicus). Puis
viennent ces mots :
« Jacob
le juif, homme d'un esprit pénétrant, m'a aussi
enseigné beaucoup de
choses, et je vais te répéter ce qu'il m'a
enseigné : Si tu veux être un philosophe
de la nature, à quelque
loi (religion) que tu appartiennes, écoute l'homme instruit, à
quelque loi qu'il appartienne lui-même, parce que la loi du philosophe dit : Ne tue pas,
ne vole pas, ne commets pas de
fornication, fais aux autres ce que tu fais pour toi-même, et ne
profère pas de
blasphèmes. »
Ce passage, qui se trouve également dans le texte imprimé
et dans le manuscrit, est très curieux par son accent de
sincérité : il accuse l'individualité du
traducteur, ainsi que la tolérance et la communauté de
sentiments qui s'établissaient entre les adeptes de la science
alchimique, quelle que fût leur croyance religieuse :
communauté exceptionnelle aux XIIe et XIIIe
siècles. Les mots « la loi du philosophe » indiquent
même quelque chose de plus, c'est-à-dire l'affirmation
d'une morale purement philosophique; ce qui devait être
regardé comme hérétique et impie à cette
époque. Parmi les personnages chrétiens cités dans
le passage précédent, il se trouve trois noms qui donnent
lieu à des rapprochements historiques. Soit tout d'abord Egidius
: il a existé au XIIe siècle un personnage de
ce nom, dil de Corbeil, élève de l'école de
Saleme,
qui fut médecin de Philippe Auguste et qui a laissé un
poème sur les vertus des médicaments composés,
sujet congénère de l'alchimie. Les noms des cardinaux
Gilbert et Garcia nous reportent
également à des personnages historiques. Le premier nom
se retrouve, en effet, dans la liste des cardinaux, ainsi qu'on va le
dire, et même le second, si nous admettons que l'on puisse
remplacer par Graâtien le nom espagnol Garcia, qui n'est celui
d'aiicnn cardinal du temps. Observons au préalable que la
mention d'un Maître de l'hôpital nous ramène au
moins au XIIe siècle, puisque cet ordre n'a
existé qu'après la première croisade. Or, dans
cette période, sous Innocent II, vécurent un Gilbert,
promu cardinal en 1142, mort en 1154, ainsi qu'un Gratien, cardinal; un
autre Gratien fut promu en 1178, sous Alexandre III. Nous ne retrouvons
aucun de ces noms parmi les cardinaux, au XIIIe
siècle. C'est donc au XIIe siècle que
paraît se rapporter notre texte latin; le traducteur ayant
cherché à se couvrir, comme je l'ai rappelé
à diverses reprises, des noms de contemporains autorisés.
Au chapitre VIII (Dictio I,
p. 76) se trouve
une autre digression non moins intéressante. Il s'agit de la
nomenclature des adeptes :
« Je vais te dire une chose secrète :
l'Sil de l'homme, l'Sil du taureau, de la vache, de la poule, du cerf, signifient le
mercure; l'excrément humain et les autres signifient (lacune) ; la langue de
l'homme et des autres animaux
signifie (lacune) ; la cire noire,
blanche, rouge,... et ces cires sont les cheveux, les oeufs, le sang; l'aigle et le
griffon sont nos pierres, c'est-à-dire l'orpiment, le feu (oxyde rouge de mercure
? Voir le présent article, p. 183) et le sel. Il faut, pour
comprendre cela, beaucoup de sagacité.
Quant aux plantes... les laitues, les épinards, les
coriandres... signifient des
pierres. »
[on trouve une relation
intéressante à l'euphorbe dans l'Atalanta
fugiens]
Tout ce langage symbolique rappelle, d'une manière frappante, la
vieille nomenclature prophétique des Egyptiens, relatée
dans le Papyrus de Leyde et dans Dioscoride (Introd. à la
chim. des Anciens, p. 10 et suiv.), nomenclature
à laquelle se rattache le lexique alchimique grec (coll.
des alch. grecs, trad., p. 4), le symbolisme de l'oeuf
philosophique, et plus généralement celui des oeufs, des
cheveux et du sang, dont se servait le Geber arabe, d'après
Avicenne, ainsi que d'autres vieux alchimistes. Quoique Avicenne prenne
soin de traduire [ce
n'est l'avis du pseudo Flamel dans les Figures Hiéroglyphiques]
continuellement ce symbolisme, cependant on ne saurait douter,
d'après les documents historiques, qu'il n'ait été
souvent pris dans un sens littéral et qu'on n'ait employé
réellement le sang humain et le reste dans les manipulations
alchimiques et magiques. A ce point de vue, un tel langage était
plus dangereux que celui qui consistait à regarder les
métaux comme des hommes d'or, d'argent ou de plomb (Zosime), ou
bien à désigner les corps par des noms d'animaux, tels
que celui du lion, appliqué à l'or, du scorpion au fer (Razès,
ms. 6514, fol. 114 v°. 2
- Scorpion
attribué au fer dans le sens évident de ioV, à l'instar du vert-de-gris ;
traduit en terme hermétique la réincrudation
des Soufres); de même, le nom du lion
vert, qui figure déjà à la fin d'un traité
de Morienus, dans le
ms. 6514, écrit vers l'an 1300. Ces emblèmes ont rendu,
de tout temps, singulièrement
difficile l'intelligence des écrits alchimiques. Le livre V de
l'Alchimie d'Avicenne forme un véritable
traité de chimie, où l'on retrouve m extenso, et avec
quelques variantes, les citations faites par Vincent de Beauvais. Les
renseignements abondent ici, ainsi que les recettes, souvent multiples
pour une même opération. L'auteur y traite notamment du
cuivre, de ses variétés, de sa fusion, qui est
décrite en détail, du plomb, de l'étain, du laiton
(de latone), du fer, etc. On y retrouve le nom de l'asem
égyptien, écrit ascem, et appelé aussi metallum, alliage de
formule diverse, qui servait autrefois d'intermédiaire à
la transmutation (Introd. à la
chimie des anxciens, p. 56). Quant à l'or,
après avoir affirmé que le meilleur or est celui qui est
fait avec la pierre philosophale, l'auteur ajoute :
« Certains font de l'or et de l'argent faux.
Ils resserrent et durcissent l'étain, le blanchissent et l'appellent argent. De
même, ils prennent de l'orpiment sublimé, le font digérer dans
du fumier, y mêlent du sel ammoniac et l'incorporent avec le cuivre, en le traitant
(dans un fourneau) per descensum, avec addition de mercure rouge (oxyde), et
ils disent que c'est de l'or. Mais
il y a sept signes pour connaître l'or : la fusion, la pierre de
touche, la densité, le
goût,
l'action du feu, etc. »
Tout ce passage est reproduit fidèlement dans Vincent de
Beauvais (liv. VIII, chap. xiii). Suit le chapitre de l'argent, la
description des marcassites ou sulfures métalliques, celle des
sels, natrons, vitriols, aluns, fondants (appelés borax), etc. A
la fin du livre 1, on trouve une addition ou interpolation, relative
aux métaux, dont il convient de dire deux mots. C'est la
description d'un procédé pour faire des moules à
cire perdue, afin d'y couler les vases ou les monnaies (morabentinos,
monnaie
espagnole) d'or ou d'argent. L'auteur ajoute qu'on opère aussi
avec l'argent artificiel, fait de mercure et de cuivre, et
préparé au moyen de la poudre de projection
(élixir); c'est-à-dire que l'art de la fausse monnaie est
associé dans ce texte à celui de fabriquer la vraie. Suit
le procédé pour frapper la monnaie au marteau, avec des
lames d'or découpées, que l'on refoule dans des moules de
fer, sur lesquels on a écrit le nom de Dieu au milieu,
au-dessous le nom du roi, alentour le millésime. Cette
description semble réellement traduite d'un texte arabe, attendu
que la monnaie est décrite comme portant des noms au lieu de
figures : on sait que l'islamisme interdisait ces dernières. Le
livre VI d'Avicenne s'occupe des traitements généraux
que l'on peut faire subir aux métaux : lavages, calcination,
durcissement, amollissement, sublimation, dissolution ou fusion, chaque
métal étant envisagé séparément. Les
vases nécessaires pour ces opérations sont décrits
dans un chapitre spécial. Les livres suivants, purement
alchimiques, ne méritent pas de
nous arrêter. Je relève seulement quelques lignes
relatives à l'amalgamation du cuivre, où se trouve une
réminiscence des alchimistes grecs :
« Mets la paix entre les ennemis,
c'est-à-dire entre Vénus et Mercure (Coll.
des alch. grecs, trad., p. 132) » ; [les ennemis devaient en toute logique
être Mars et Vénus, cf. Atalanta,
L]
réminiscence également reproduite dans la Turba (Journal des Savants, septembre 1890,
p. 582), mais avec plus de développement. Citons aussi
ce mot (fol. 171 r°, i) :
« Ne t'occupe pas des livres de Geber, si ce
n'est de celui qui a pour titre Lumen luminum. »
Nous allons retrouver le même titre d'ouvrage chez Razès.
V. L'ALCHIMIE DE RAZÈS.
Razès, [cf. prima materia]
médecin illustre qui vécut au Xe
siècle (800-940), est donné comme l'anteur de divers
traités alchimiques traduits en latin,
traités qui paraissent en réalïté
écrits à une
époque plus moderne et contemporaine de l'Alchimie
attribuée à Avicenne.
Peut-être Razès avait-il composé réellement
un ouvrage de chimie et de matière
médicale, qui avait servi de noyau original aux traités
actuels, lesquels existent,
ainsi que je vais le dire, à Vétat de rédactions
multiples. Vincent de Beauvais cite fréquemment un ouvrage
attribué
à Razès, sous le titre De salibus et aluminibus,
et il existe en effet
un traité sous le même titre dans divers manuscrits,
notamment dans lie n° 6514
de la Bibliothèque nationale de Paris (fol. 125-129). Il y
est précédé de deux autres ouvrages,
intitulés tous deux : Liber Raxis qui dicitar
Lumen luminum
(fol. 113 - 120). Mais, circonstance singuliere, les citations de
Vincent de Beauvais, à l'exception d'une seule que j'ai
rappelée plus haut, ne se
retrouvent textuellement dans aucun de ces traités, bien que la
doctrine
générale et même les détails techniques
soient à peu
près les mêmes. Au contraire, les traités contenus
dans le manuscrit sont identiques avec
l'ouvrage intitulé : De perfecto magisterio,
attribué à
Aristote dans le Theatrum chemicum.Le
titre même, Lumen luminum, [ce titre doit être rapproché
de deux autres qui lui sont congénaires par la suggestion
hermétique : Lux Obnubilata de Crasselame
avec une amplification par Bruno de Lansac et la Lumière
des Mercures, attribué au pseudo-Lulle]
a été assigné
à l'oeuvre de divers auteurs, tels que Geber, par exemple, dans
Avicenne (voir plus haut),
et, depuis, Arnaud de Villeneuve et d'autres alchimistes latins
encore. Les titres de livres se transmettaient ainsi d'un auteur
à
l'autre, ce qui a donné lieu à bien des confusions.
Entrons dans quelques détails sur les traités
attribués à Razès.
- Un premier traité, intitulé Lumen luminum,
Occupe les
folios 113 à 120 du ms. 6514 ; ïl est rempli de
discussions scolastiques et ne donne lieu à aucune comparaison
spéciale, sauf la citation du
Livre des
XII eaux (fol. 119 r°, 1), il se termine; par ces
mots singuliers :
Explicit liber autoris invidiosi.
- Le traité qui suit dans le même manuscrit (Ce
traité se trouve ausri dans le ms.
7162 ; mais il y
débute par la génération des métaux.),
sous le
titre de Lumen
luminum et perfecti magisterii, par Razès (fol.
120
v°), est, comme je viens de le dire, identique avec le
traité De
perfecto
magisterio, attribué à Aristote (Theatrum,
chemicum, t. III,
p. 76-127). Résumons-en les doctrines, qui jettent le plus grand
jour sur
l'alchimie du moyen âge.
« Cet art, dit l'auteur, parie de la
philosophie occulte; pour y
rénssar, il faut
connaître les matures intérieures et
cachées (voir lus haut). On y parle de l'élévation et de l'abaissement des
éléments et de leurs
composés : c'est un grand
secret. » [il faut en premier lieu ouvrir le
métal par la CLAVIS. Cf. humide radical. Tout cela
possède une logique propre]
La dernière expression revient à
chaque instant comme un refrain. L'art chimique est, d'après
l'auteur, une astronomie
inférieure, les métaux et corps fixes étant
assimilés aux
astres. Les pierres appelées étoiîes (je
cite d'après le manuscrit, dont le texte est plus correct que
celui du Theatrum chemicum) (c'est-à-dire corps fixes)
sont: l'or,
l'argent, le plomb, l'étain, le fer, le cuivre, le verre,
l'escarboucle et l'émeraude, etc.; [il y a là une exception. D'habitude,
les planètes sont assimilées aux métaux. ici, il
s'agit des sels] le nom de planètes
(corps errants) étant réservé aux
sept corps volatils : le mercure , le soufre, l'arsenic
(sulfuré), le sel ammoniac, la
magnésie, la tutie, la marcassite. On remarquera qae le verre
et les pierres
précieuses sont mis ici dans la liste des métaux, suivant
la vieille
tradition égyptienne (Origines de l'alchimie,
p. 213, 219, 221 et 234, etc. -
cette lointaine et primitive origine a évidemment pour
l'hypothèse que nous défendons ici une importance
primordiale) et assyrienne (Introduction à
la chimie des anciens, p. 81), (tradition
conservée d'ailleurs dans la
liste planétaire des alchimistes grecs (Collection des
alchimistes grecs, trad. p. 25 ; texte grec, note, p. 24. Introduction à
la chimie des anciens, p. 79). Observons encore que
l'auteur
arabe, voulant distinguer les métaux et corps fixes des esprits
ou
corps volatils, a modifié l'antique nomenclature astrologique,
qui ne
parlait que
des esprits et assimilait chaque métal à une
planète déterminée. Ici les métaux sont
comparés aux étoiles et les esprits
aux planètes, d'après une assimilation facile à
comprendre : cette modification de
langage n'a été 'adoptée par aucun autre
écrivain;
elle aurait détruit toute la synonymie astrologique des
métaux. [c'est en
cela qu'apparaît l'exception que nous avons signalée dans
la note antérieure, cf. humide
radical métallique] Mais revenons
à notre
auteur. Les matières qui résistent au feu sont aussi
appelées par lui corps et êtres doués d'âmes;
celles qui fuient le feu sont
des esprits ou accidents. [revoir le système de l'agent et du
patient de Fulcanelli, cf. nos Symboles]
« Celui-là, ajoute l'écrivain,
ne peut
réussir dans la pratique manuelle, dont l'intelligence a
refusé de s'appliquer à la
théorie. »
Suit le système des qualités occultes,
présenté dans sa rigueur logique :
« Une chose qui est extérieurement
(in manifesto, in
altitudine) chaude, humide,
molle, est dans son intimité (in occulto, in
profunditate) froide, sèche
et dure, parce que l'apparence de toute chose est le contraire de son intérieur caché. Ainsi,
dans n'importe quelle
chose, toute chose existe en
puissance, même si on ne l'y voit pas; mais on la
distingue surtout dans les
choses fondues. Les parties intérieures
de l'or sont argentines et
celles de l'argent dorées, et
réciproquement. Dans le cuivre, il y a également de l'or et de
l'argent en puissance, quoiqu'on
ne puisse pas les voir. Dans
ces derniers métaux, il y a du plomb en
puissance et de
l'étain ; et réciproquement ceux-ci contiennent de
l'or et de l'argent en
puissance...
» [cette
référence cachée aux quatre Eléments sera
remployée par tous ceux qui ont écrit des traités
d'alchimie : le manifeste est chaud ou humide ; il est du ressort du
FEU ou de l'EAU, c'est-à-dire qu'il a trait au Mercure et
à son pouvoir pontique qui permet de manifester l'âme du
métal, entendue au plan hermétique. En revanche,
l'intimité, du ressort du froid et du sec, c'est-à-dire
de la TERRE et de l'AIR, manifeste la mort du métal ou du moins
son état végétatif dans les cavernes de la terre.]
Avec de semblables théories, la transmutation alchimique
semblait toute naturelle aux adeptes. Un peu plus loin, l'auteur cite
(même dans le manuscrit) le livre
Lumen luminum,
c'est-à-dire un ouvrage dont le titre est
précisément celui du traité actuel. Cet
exposé théorique terminé, il
énumère les métaux et leurs caractères
alchimiques (Ms 6514, fol 122 r°, 1 ; Theatrum chemicum,
t. III, p. 86) :
« Le plomb, dans son apparence, est
froid et sec, fétide et féminin, etc. ; dans sa
profondeur, il a les
qualités contraires ; »
de même l'étain, le fer, le cuivre, l'argent et l'or. La
génération des métaux par le soufre et le
mercure est alors exposée, d'après une théorie que
j'ai déjà
décrite. [rappelons
que dans ces pages, nous défendons uniquement le principe de la
génération de certains minéraux qui se
disitinguent des communs esentiellement par leurs
propriétés tinctoriales] Puis
vient un chapitre sur les espèces, métaux, esprits,
etc., exposant une suite de préparations relatives aux deux
aluns, aux
deux plombs, à l'arsenic, à l'or, à l'argent, au
fer, au sel ammoniac,
à la marcassite, à la tutie (oxyde de zinc impur), etc.
Suivent des procédés
concernant l'élixir et la pierre philosophale,
désignés sous
le nom d'eau-de-vie simple, matière qui n'a rien de commun avec
notre alcool, et qui a
donné lieu sous ce rapport à une erreur singulière
de Hoefer, dans
son Histoire
de la chimie. [cf. la critique
de Chevreul de cette Histoire de
la chimie, en 14 articles ;
rappelons au passage que Fulcanelli cite plusieurs fois Hoefer.
Curieusement, Berthelot, dont les idées allaient dans le sens
d'une curieuse « orthodoxie » alchimique n'est pas
cité parmi les savants qui ne dénigraient pas
l'alchimie...]
Les titres et le détail même de ces diverses descriptions
et préparations sont les mêmes dans tous les
traités
alchimiques du XIIIe siècle et du commencement du XIVe
siècle; pour nous borner au cas
présent, la description en est conforme, en
général, dans le
manuscrit et dans l'imprimé. Mais il est intéressant,
pour l'étude
critique de ces textes et pour l'histoire même de la science, de
dire que le texte du
traité De
perfecto magisterio,
imprimé dans le Theatrum chemicum,
renferme des
additions considérables, qui y sont d'ailleurs données
comme telles
; elles forment au moins deux séries de date différente,
la
dernière et la plus récente portant seule le nom d'Additiones. Plusieurs sont
indiquées
comme tirées du Livre d'Emmanuel,
ouvrage arabe perdu, qui devait exister à
la même époque. On rencontre aussi, parmi ces additions,
une
transcription du Livre des XII eaux,
donné comme extrait du
précédent. Ce dernier titre de livre est cité
fréquemment par les alchimistes, et on
le rencontre aussi attribué à un texte du ms. 7158 (fol.
112). Mais
il faut prendre garde que ce titre a été appliqué
à
plusieurs ouvrages distincts, comme il est arrivé
fréquemment en pareille matière. Une autre addition dans
le texte imprimé du Theatrum chemicum
(p. 97) est dite extraite ex
libro de
Artibus Romanorum. On sait que ce titre
est celui de l'ouvrage technique du moine Eraclius, imprimé
à
plusieurs reprises dans notre siècle; mais je n'y ai pas
retrouvé
le texte précédent. A la page 99 du Theatrum chemicum,
on lit une préparation du
chlorure de mercure sublimé qui manque dans le manuscrit. Ces
séries d'additions constituaient un usage
général, déjà évident dans le
Papyrus de Leyde et facile à distinguer dans les
recettes mêmes du ms. 6514. Il ne pouvait en être
autrement, si l'on se reporte
à la destination des ouvrages que nous examinons en ce moment.
En effet, les praticiens qui se servaient de ces ouvrages les tenaient
soigneusement au courant, en inscrivant à la marge de leur
exemplaire, ou
dans les blancs, les faits et recettes nouvelles dont ils avaient
connaissance, et en y ajoutant leurs propres commentaires : le tout
passait dans les copies ultérieures, reproduites plus tard dans
les ouvrages
imprimés. Ce travail d'additions et d'altérations
progressives faites au
texte initial, à des dates différentes, est très
sensible dans le
traité De
perfecto magisterio
actuel; je l'ai signalé également dans l'Alchimie
attribuée à Albert le Grand (Introd. à la
chimie des anciens, p. 208), et il convient d'en
tenir grand compte dans toute
étude relative à l'histoire de la chimie au moyen
âge. On ne saurait
établir cette histoire avec quelque exactitude si l'on n'examine
de près les
manuscrits de chaque ouvrage et si l'on ne précise la date
où ils
ont été copiés. Mais revenons aux traités
latins attribués à
Razès ou à Aristote. Le texte imprimé du Theatrum chemicum
finit (p. 127) par les
mots traditionnels : Explicit
liber perfectionis. Or le dernier article
imprimé dans le traité du Theatrum chemicum
figure au fol. 123 v°,
i, du manuscrit 6514 ; il se termine de même par les mots :
« Tu
seras élevé au-dessus
de tous les cercles lunaires de ce monde. Visite les pauvres,
les mineurs, les veuves et
les gens malheureux ; aide-les dans leurs tribulations, afin que tu puisses, au jour du
jugement, entendre le Seigneur
dire : Venez, vous les
bénis de mon père. »
Cet épilogue n'est évidemment pas dû à
l'auteur arabe; il accuse la plume du traducteur chrétien ou de
son copiste ; en outre, il
montre le caractère mystique qui s'attachait toujours aux
Suvres
alchimiques et dont on trouve tant de traces chez Zosime, chez
Olympiodore et leurs successeurs. Il ne forme pas, d'ailleurs, la fin
du traité
attribué à Razès dans le manuscrit, lequel
poursuit l'exposition de ses recettes pendant
deux feuilles et demie : les mêmes recettes existent aussi dans
l'imprimé, mais à un endroit antérieur et
mélangées
avec d'autres. Tout ceci montre bien le mode de composition, ou
plutôt de compilation, de
ce genre d'ouvrages, et on voit combien ;on serait peu fondé
à accepter aveuglément les attributions d'auteurs faites
d'après les
titres des manuscrits. Nous avons terminé l'analyse de cet
important
traité, présenté tantôt sous le nom de
Bazès, tantôt sous celui d'Aristote, et qui
n'appartient probablement pas plus au premier qu'au second. Nons
arrivons alors, dans le manuscrit que j'examine, à un ouvrage
portant le titre
même que cite Vincent de Beauvais : Incipit liber Basis de
aluminibus et
salibus quae
in hac arte
sunt necessaria (6514, fol. 128). C'est un ouvrage
essentiellement pratique, et où se trouvent
des recettes traitant fréquemment les mêmes sujets que ies
opuscules précédents. Il débute en
décrivant les
différentes espèces d'atramenta (vitriols), savoir ;
l'alcolcotar, l'asurin ou alsurin (voir le présent
article, p. 183), le
calcadis, le calcantum...
« Le meilleur est chez nous, en Espagne, et
vient de
Elebla. Geber, dans son livre De mutatorum a dit : On le traite avec
l'aigle (c'est-à-dire le sel ammoniac, d'après Vincent de
Beauvais)... Il renferme des soufres subtils quç l'on fait
monter et que l'on
teint, et qui teignent
peut-être, » etc.
Le texte du manuscrit est plus
étendu; mais Vincent de Beauvais a reproduit les phrases que
j'ai citées
et qui renferment précisément l'une des citations qu'il
fait de
Geber. Le passage précédent était d'ailleurs de la
nature
de ceux qui se transmettent d'un auteur à l'autre. En effet,
l'énumération des diverses espèces de vitriols que
je viens de reproduire est la même
dans Ibn-al-Beithar (Traité des
simples, trad. de l'arabe par Leclerc, dans les Notices et
extraits des manuscrits, t. XXV, p. 193, n° 1080), qui la
donne comme tirée d'Avicenne. L'asurin,
d'après le traducteur, ne serait autre que le sory des Grecs (Introduction à
la chimie, p. 242), le calcantum
étant regardé comme identique au misy, et le chalcadis au
grec chalcitis.
Les deux premières attributions me semblent douteuses : l'asurin
étaitt plutôt la rubrique (Même ouvrage, p.
262), autrement syricum
ou sericum.
Le sory,
d'ailleurs, a pu être identifié avec la rubrique, à
un certain moment. Le texte d'Avicenne auquel s'en réfère
Ibn-al-Beithar paraît
être le même que celui que nous possédons dans le
manuscrit 15458 de Paris
(fol. 75-76), qui renferme la tradition latine des Suvres
médicales d'Avicenne,
par Gérard de Crémone; manuscrit que le vieux catalogue
fait remonter
au commencement du XIIIe siècle. Toute la filiation
de ces recettes, depuis les écrivains arabes authentiques
jusqu'à nos latins,
devient ainsi maniteste. Le prétendu Razès du manuscrit
6514 expose ensuite
l'histoire des différentes espèces de sels, leur usage,
leur traitement,
leur emploi en alchimie. Mais l'article relatif aux vitriols est le
seul que j'aie pu
identifier avec une citation de Vincent de Beauvais : cet auteur avait
en
main, sous le même titre De salibus,
etc., un texte fort
différent du nôtre, quoique traitant les mêmes
sujets. La différence de
rédaction est surtout manifeste dans les articles sur les
métaux, attribués
à Razès par Vincent de Beauvais; elle mérite
d'autant plus d'être
remarquée que la théorie est au, fond la même et
toute pareille à celle d'Avicenne.
En résumé, tous ces textes représentent une
même doctrine, doctrine originaire des Arabes; mais, à
l'exception de ceux
d'Avicenne, leurs attributions nominatives dans les manuscrits et dans
les
imprimés varient ; ce qui. montre, qu'on ne saurait prêter
foi à ces
attributions, sans plus ample, examen La seule qui subsiste, au moins
comme probable,
après discussion, est celle d'Avicenne.
BERTHELOT.
VI. GEBER ET SES
OEUVRES ALCHIMIQUES.
Le moment est venu de nous occuper des traités alchimiques
attribués à Geber. Cherchons d'abord s'il est possible
d'établir le caractère de ses ouvrages authentiques, ou
tout au moins des écrits arabes qui portent son nom, avant de
procéder à l'examen des livres latins mis sous le
même nom. Le personnage lui-même est mal connu : il
paraît avoir vécu vers le IXe siècle; [cf. Chevreul, critique de Hoefer, Cambriel, Artephius
et notre prima materia]
mais son histoire, telle qu'elle est rapportée par les
historiens arabes, est remplie d'obscurités et de
contradictions. Quoi qu'il en soit, il a joui d'une grande
réputation. et les auteurs arabes lui attribuaient cinq cents
ouvrages ou opuscules alchimiques. Ils sont tous inédits :
plusieurs de ces ouvrages figurent à la Bibliothèque
nationale de Paris et à la Bibliothèque de Leyde; mais
les personnes qui en ont eu connaissance déclarent qu'ils
diffèrent beaucoup des traités latins publiés
jusqu'ici comme de prétendues traductions de Geber. Grâce
à l'obligeance de M. Houdas, professeur.à l'Ecole des
langues orientales, qui a bien voulu traduire pour moi deux des
ouvrages arabes manuscrits qui existent à Paris sous le nom de
Geber, je suis en mesure de préciser cette comparaison. Je
donnerai d'abord une analyse de ces ouvrages, que les Arabes
attribuaient à Geber, à tort ou à raison ; puis je
rappellerai les citations du même écrivain faites par Avicenne et Vincent de Beauvais;
enfin, je comparerai le tout aux ouvrages latins mis, en dernier lieu,
sous le nom de Geber.
- Le manuscrit arabe 972 de Paris renferme (fol. 52-56) un ouvrage
intitulé : Le
livre de la
Royauté, suivi de ces mots :
« C'est
le huitième des cinq cents traités composés par le
cheikh Abou Mousa Djâber ben Hayyân Eç-Coufy : Dieu
lui fasse miséricorde ! »
L'ouvrage occupe seulement quelques folios; ce qui montre que les cinq
cents traités attribués à Geber ne
représentaient pas une étendue totale
démesurée. Voici l'analyse du livre actuel :
« Au
nom du Dieu clément et miséricordieux. . . Dans le
présent ouvrage, j'ai indiqué deux catégories
d'opérations : la
première d'une exécution prompte et facile, les princes n'aimant pas les opérations
compliquées.. . De là le nom de Livre de la Royauté..
. Ce procédé doit être tenu secret, sans être
révélé ni à vos proches, ni à
votre femme, ni
à votre enfant, etc. Si nous divulguions cette oeuvre, disaient les anciens, le
monde serait corrompu, car on fabriquerait
l'or comme aujourd'hui on fabrique le verre. »
[ce texte est typique
des procédés mis en oeuvre par les alchimistes
médiévaux pour voiler les idées. L'allusion au verre
peut faire illusion...]
Puis vient la définition de la pierre philosophale :
« Sachez,
cher frère, que l'eau (Mercure), si on la mélange avec de
la teinture et de l'huile (Soufre ou bien sulfure d'arsenic fondu) de
façon à en faire un tout homogène, puis que le
liquide fermente, se solidifie et devienne pareil à un grain de
corail, l'eau (disons-nous) donne de la sorte un produit fusible comme
la cire et qui pénètre subtilement tous les corps : c'est l'imam. »
[étymologiquement,
imam ou iman signifie conducteur, chef. Doit-on y voir comme l'entend
Berthelot une allusion directe à la pierre philosophale ? Oui,
si le traité date bien du Moyen Âge, non dans le cas
contraire puisque la pierre philosophale... est une invention du Moyen
Âge ; nous finissons en une tautologie -]
« ... J'ai mentionné la voie dans le Livre des Soixante-dix (Liber de Septuaginta. Il existe une
traduction latine d'un ouvrage qui porte ce titre dans le manuscrit
7158. Voir Journal des Savants,
juin 1891, p. 372, note).
La voie la plus expéditive est celle de la balance.
L'opération peut durer plus ou moins,
de soixante-dix ans à quinze jours, comme je l'ai dit dans le
Livre des Soixante-dix. La voie de la balance, plus courte, dure de
neuf jours à un moment, sauf le temps nécessaire pour
rassembler les drogues, les piler, les mêler, les fondre, etc...
J'ai expérimenté moi-même tout ce que je rapporte;
mais vous ne devez faire part du procédé à
personne... L'élixir fond comme la cire et
pénètre aussitôt le corps pour lequel il est préparé et qui prend son
éclat (métallique) en un clin d'oeil. »
Puis l'auteur parle de ceux qui n'ont obtenu le résultat
cherché que par accident et n'ont pas réussi à le
reproduire. « Je vais vous expliquer le
procédé et sa balance. » Ce mot est
pris dans un sens vague et emblématique. «
Les balances sont au nombre de trois... Deux simples : celle de l'eau
et celle du feu; la troisième, composée des deux
premières. » L'auteur se livre
continuellement à des énoncés vagues,
annonçant qu'il va parler sans mystère, mais ne
précisant jamais rien et renvoyant sans cesse à d'autres
écrits dont il donne les titres. Tel est le caractère
général de ce premier traité de Geber.
- Le même manuscrit (fol. 58) en renferme un second,
intitulé : Le
petit livre de la
Clémence, par Djaber.
« Au
nom du Dieu clément et miséricordieux. Djaber ben Hayyan
s'exprime en ces termes : Mon maître (que Dieu soit satisfait de
lui!).. . me dit : Parmi tous les livres dans lesquels tu as
traité de l'oeuvre, livres divisés en chapitres où
tu exposes les diverses doctrines et opinions des gens (1),
et partagés en sections, en y énumérant les
diverses opérations, il en est qui ont la forme
allégorique et dont le sens apparent n'offre aucune
réalité. D'autres ont l'apparence de traités sur
la guérison des maladies et ne sauraient être compris que
par un savant habile. Quelques- uns sont rédigés sous la
forme de traités astronomiques(2)...;
d'autres ont l'apparence de traités de littérature ,
où les mots sont employés tantôt avec leur
véritable sens, tantôt avec un sens caché... Or la
doctrine qui donne l'intelligence de ces mots a disparu et les
initiés n'existent plus. Personne, après toi, ne pourra
donc plus en saisir le sens exact.. . Enfin tu as composé de
nombreux ouvrages sur les minéraux et les drogues, et ces livres
ont troublé l'esprit des chercheurs qui ont consumé leurs
biens, sont devenus pauvres et ont été poussés par
le besoin à frapper des monnaies de faux titre et à
fabriquer des pierres fausses... ; ils ont employé aussi la
ruse pour tromper les gens riches et autres, et la faute de tout cela
est à toi et à tes écrits. Maintenant, ô
Djaber, demande pardon à Dieu le Très Haut et dirige les
chercheurs vers une Suvre prochaine et facile. Maître,
répondis-je, détermine quel chapitre je dois traiter
ainsi. Je ne vois, répond-il, dans
tes ouvrages aucun chapitre complet et isolé : tous sont obscurs
et confus, au point que l'on s'y perd. J'ai cependant
mentionné l'oeuvre dans mon Livre
des Soixante-dix repartis-je..., dans le Livre de la Royauté, l'un de
mes cinq cents opuscules, dans le Livre
de la nature de l'Etre, etc. Cela est donné dans les Vingt propositions (3). Fais sur ce sujet un livre
simple, clair, sans énigmes,
résume les longs discours et ne gâte pas ton langage par
des digressions suivant ta coutume.. . On trouvera ici la production
des teintures sans putréfaction, sans lavage, sans purification,
sans blanchiment des corps ni combustion par le feu. »
(1. Ceci rappelle précisément la composition de
l'ouvrage d'Avicenne,
Journal des Savants, mars 1892, p. 184 - 2. Traité d'Avicenne. Dictio VI,
cap. ii : Géométrie alchimique, p. 198 - Cf. Journal des
Savants, mars 1892, p. 191 : l'art chimique, d'après le faux
Aristote, est une astronomie
inférieure - 3. Ce titre rappelle celui du Livre des Trente Paroles)
[ajoutons
que Berthelot n'essaye jamais de lire entre les lignes ; il
aurait dû avoir l'attention attirée par l'expression
« pierres fausses »... Nous avons eu maintes fois
l'occasion de faire voir que, dans les traités
médiévistes, la cabale hermétique, comme l'a bien
montré Fulcanelli, était déjà au point, cf.
nos Symboles]
Puis vient la description d'un songe emblématique :
« Je me vis en songe, debout, au miiieu de parterres et
de parcs. A ma droite était un fleuve
de miel mélangé de
lait; à ma gauche, un fleuve devin. J'entendis une voix qui disait : Ô Djaber,
invite tes amis à boire du fleuve de droite, mais interdis-leur le fleuve de gauche...
» [les
récits des alchimistes, dévoilant leurs opérations
sous forme de rêves, sont légions. Voyez l'Hermès Dévoilé
de Cyliani ou l'Île du Cosmopolite
ou encore le Songe Verd du Bon
Trévisan]
Puis il annonce de nouveau qu'il va être clair :
« Je
vais indiquer la voie du feu seul, sans autre agent; cette
opération est celle du mercure fixé, fondée sur la
balance. L'Suvre est extérieure et intérieure.
»
[Il est assez
extraordinaire de voir citer plusieurs fois la balance sans que
Berthelot n'y prête mot... Il y a là pourtant la relation
au poids de nature et au poids de l'Art des alchimistes, montrant, s'il
était besoin que, longtemps sans doute avant Lavoisier, les
alchimistes avaient dû avoir la notion de poids des
éléments même si cette notion, vague,
n'était pas encore formalisée. L'oeuvre est
extérieure dans la mesure où l'on doit mêler en
poudres intimes les élements propres au Mercure et ceux qui
dépendent des colombes de Diane - cf. Philalèthe - et
l'oeuvre est intérieure dès lors que la première
roue est actionnée par le feu extérieur qui
éveille le feu intérieur, c'est-à-dire qui met en
branle la formule favorite Solve et Coagula -]
Il recommande de nouveau le secret; puis il s'exprime, comme toujours,
en termes vagues et symboliques :
« Ôtez-en ce qui est étranger...
Enlevez-lui sa forme corporelle et matérielle, car il ne pourra se mêler aux
particules subtiles que s'il est subtil lui-même... Combinez les
éléments froids et humides avec les
éléments chauds
et humides d'abord, puis avec
les éléments chauds et secs, et vous aurez l'imam. »
[on voit que l'imam correspond
à la définition même du Mercure
philososphique]
Puis il compare la fabrication de l'or et de l'argent à la
création, par Dieu, du soleil, où prédomine la
chaleur et la sécheresse, et de la lune, où domine le
froid et l'humidité. Il faut avoir l'élixir des deux
couleurs qui répondent a ces deux astres (et métaux)...
« Faites fondre aux trois degrés de feu, le
feu du début, le feu moyen, le feu extrême, qui fond l'élixir...
Le solide fondra comme de la cire et durcira ensuite à l'air; il
pénétrera et s'introduira comme un poison (1)... Une seule partie suffira pour un million.
Conservez l'élixir dans un vase
en cristal de roche, en or, ou en
argent, le verre étant exposé à se briser... Je ne vous ai rien
caché, je vous ai aplani toutes les difficultés, comme nul ancien ni moderne n'aurait pu le
faire. Récompensez-moi par
vos prières. Distribuez une partie de l'élixir en mon
nom, gratuitement, aux pauvres
et aux malheureux (2). Dieu vous en tiendra compte pour moi : c'est lui qui me suffit et il
est le meilleur des protecteurs. »
(1. Iov,
en grec ; voir Introduction à
la chimie des anciens, p. 14 et 254 - 2. Cf. Coll. des Alch. grecs,
trad., Hiérothée, p. 423. Voir aussi Olympiodore, p. 86 -
Ce mot, ioV
est peut-être le plus important de toute la symbolique alchimique
et il a été à l'origine de toutes les
méprises et de tous les contresens sur la nature du grand oeuvre.)
Cette analyse reproduit les traits fondamentaux des deux opuscules
arabes qui portent le nom de Geber. Leur comparaison avec les ouvrages
mentionnés dans le présent article donne lieu à
diverses remarques. La première et la plus essentielle, c'est
que le texte arabe ne
renferme aucune des doctrines précises sur la constitution des
métaux que nous trouvons parmi les textes latins
réputés traduits de l'arabe et attribués soit
à Avicenne
ou à Razès,
dans les ouvrages de Vincent
de Beauvais et d'Albert le Grand,
soit au Pseudo-Aristote, aussi bien que dans ceux du prétendu
Geber latin. En particulier, on peut observer qu'aucune allusion n'est
faite dans les textes arabes précédents à la
théorie de la génération des métaux par le
soufre et le mercure. On n'y rencontre pas non plus de recette
précise pour la préparation des métaux, ou des
sels, ou de toute autre substance. [c'eut
dû être au contraire une précieuse indication dont
Berthelot aurait pu tirer cet enseignement : qu'à
côté de l'alchimie chimérique de la transmutation
ou des teintures métalliques, il y avait celle de la
génération des minéraux, autrement plus solide et
sûre, dans ses principes] Dans ces
traités arabes le langage est vague et allégorique et
rappelle par ses allures, son symbolisme, son caractère
déclamatoire, ses recommandations, sa piété
affectée, celui des alchimistes byzantins tels que Stephanus ou
Comarius (Coll. des Alch. grecs,
trad., p. 378.).
Rien n'empêche donc d'admettre que les écrits arabes que
je viens d'analyser aient été écrits a la suite de
ces alchimistes, c'est-à-dire vers la date que les historiens
attribuent à l'existence de Geber; à moins que les textes
arabes eux-mêmes n'aient été mis à une
époque postérieure sous le patronage de ce nom
vénéré. On ne saurait tirer aucune induction des
recommandations relatives au secret, ou du symbolisme
érigé en principe, langage qui est de tous les temps chez
les alchimistes : il se retrouve aussi bien dans les Suvres de Zosime
et d'Olympiodore que dans celles d'Avicenne et dans les écrits
des alchimistes du XVIe siècle. Il ne peut donc
fournir de termes historiques précis pour les comparaisons,
celles-ci devant être cherchées surtout dans les
indications de noms de personnages, d'auteurs et d'ouvrages connus, ou
bien encore dans la filiation des doctrines et des faits scientifiques.
Or, dans les citations précédentes, aucune doctrine ou
fait précis n'est énoncé, aucun personnage n'est
cité. Le seul ouvrage qui mérite attention serait le Livre des Soixante-dix,
dont la version latine manuscrite vaudrait la peine d'être
étudiée
à cet égard d'une façon plus approfondie.
Observons en effet que les sous-titres y sont tout à fait du
même ordre vague et prétentieux que dans les opuscules
arabes de Geber (Cf. Journal des
Savants, juin 1891, p. 372, note);
mais ceci n'est pas très caractéristique, car un tel
usage était déjà dans la tradition alchimique
dès l'époque de Zosime (Voir Orig. de l'Alchimie,
p. 183. Livre de
la Vertu ; Sur
la Vertu et l'Interprétation ; Livre du Compte final
; Livre de la
Vérité, etc.).
Comparons maintenant les textes qui viennent d'être
analysés avec les citations attribuées à Geber
dans les écrits latins des XIIe et XIIIe
siècle. Ce qui me frappe d'abord, c'est que jamais Geber,
circonstance singulière, n'est cité directement par les
auteurs latins authentiques de cette époque : il ne l'est ni par
Albert le Grand,
ni par Vincent de
Beauvais. Ce dernier seul en reproduit le nom deux fois,
mais, ainsi que je l'ai montré, c'est dans des citations
tirées, l'une de Razès,
l'autre d'Avicenne
: je veux dire tirées des traductions latines d'ouvrages
attribués à ces derniers. Nous pouvons en conclure que ni
Albert le Grand ni Vincent de Beauvais n'ont eu connaissance des
ouvrages latins qui sont attribués aujourd'hui à Geber,
ouvrages dont nous trouvons de nombreuses copies dans les manuscrits,
à partir de l'an 1300. De telles copies, sinon les ouvrages
eux-mêmes, n'existaient donc pas encore, ou n'étaient pas
répandues et regardées comme faisant autorité vers
l'an 1250. On lit cependant des mentions multiples et étendues
de phrases
et de doctrines attribuées à Geber dans le traité
d'Avicenne De
Anima, traité qui offre tous les
caractères d'une Suvre traduite réellement de l'arabe et
qui, si l'on écarte certaines interpolations, peut être
attribué à Avicenne lui-même sans trop
d'invraisemblance. Je ne parlerai pas de la double mention faite du nom
de Geber dans la liste des noms des alchimistes, cette liste ayant
été évidemment interpolée par le traducteur
(v. p. 185 de ce Journal) ; mais on trouve des textes plus
significatifs dans le chapitre III du livre 1er du traité De Anima.
Avicenne y combat Geber après l'avoir appelé «
maître des maîtres ». Il l'accuse de charlatanisme,
accusation sur laquelle il revient à plusieurs reprises dans le
cours de cet ouvrage, et il lui reproche son vague et son symbolisme :
reproche qui est d'accord avec les citations précédentes
du texte arabe. Les phrases mêmes qu'Avicenne attribue à
Geber sur la pierre qui n'est pas pierre, sur la pierre comparée
à un arbre, à une herbe, à un animal, ne se
retrouvent pas dans les petits ouvrages arabes que j'ai cités;
mais elles pourraient exister dans quelque autre. En tout cas, elles
sont en harmonie avec le caractère général
symbolique de ces opuscules, tandis qu'elles différent beaucoup
du caractère essentiellement rationnel des oeuvres latines dont
je vais parler. Ces dernières oeuvres méritent une
attention toute
particulière, car c'est à elles qu'est due la
réputation dont Geber a joui dans le monde latin :
réputation usurpée, si les doutes relatifs à leur
authenticité sont fondés. Pour permettre au lecteur de
mieux juger la question, je crois nécessaire de donner quelques
indications sur les
prétendues Suvres latines de Geber. Les principales ont pour
titre : Summa
collectionis complementi secretorum naturae, autrement
dit Summa
perfectionis magisterii; ouvrage capital, qui se
présente sous différents titres dans les manuscrits et
dans les imprimés; De investigatione
perfectionis ; De inventione veritatis,
et Liber
fornacum; tous traités contenus dans le volume
intitulé : Artis
chemicae principes
(Bâle, 1572); Enfin Testamentum Geberi
regis Indice et Alchimia Geberi. Parmi ces ouvrages
attribués à Geber, nous devons écarter tout
d'abord les deux derniers, oeuvres pseudépigraphes dont les
manuscrits sont beaucoup plus modernes. Les préparations
décrites dans l'Alchimie,
notamment celles qui concernent l'acide nitrique, l'eau régale,
le nitrate d'argent, sont inconnues des auteurs du XIIIe
siècle et elles ne figurent même pas dans la Samma. Ce
sont là évidemment des écrits apocryphes et plus
modernes, composés pendant le cours du XIVe
siècle et mis sous l'autorité du nom de Geber. Les
opuscules De
investigatione
perfectionis, De inventione veritatis
et le Liber fornacum
ne sont pas autre chose que des extraits et des résumés
de la Summa,
qui y est citée à plusieurs reprises. Ils reproduisent
les mêmes préparations et opérations, avec
additions de noms et de faits plus modernes, tels que les noms du
salpêtre, du sel de tartre, de l'alun de roche et de plume, la
mention des eaux dissolvantes obtenues en distillant un mélange
de vitriol de Chypre, de salpêtre et d'alun, ce qui fournit de
l'acide nitrique, ou bien en ajoutant à ces sels du sel
ammoniac, ce qui rend le produit apte à dissoudre l'or, le
soufre et l'argent (eau régale). Tout cela manque dans la Summa.
Or ces préparations ne figurent, à ma connaissance, dans
aucun manuscrit du XIIIe siècle ou du commencement du
XIVe. Ce sont donc là aussi des Suvres du milieu du
XIVe siècle, représentant à peu
près les mêmes connaissances scientifiques que les
écrits de Jean de Roquetaillade, [1,
2, 3, 4, 5, 6, 7] par exemple. Mais
elles ne ressemblent en rien aux écrits arabes authentiques, ni
même aux écrits latins réputés traduits
d'Avicenne. Attachons-nous de préférence à la Summa,
qui est le livre fondamental attribué à Geber. Le texte
en existe dans les plus vieux manuscrits alchimiques latins : le
numéro 651 A de la Bibliothèque
nationale, écrit aux environs de l'an 1300, en renferme deux
copies (fol. 61 - 83 et 174 -186), copies complètes et conformes
aux textes imprimés, sauf variantes. J'ai vérifié
cette conformité dans le détail, spécialement pour
la première copie.
La Summa est
un ouvrage méthodique, fort bien composé [la Somme de perfection n'est pas de
Geber mais de Paul de Tarante OFM
(late 13th cent.) by W. R. Newman, The
genesis of the Summa perfectionis, Archives
internationales
d'histoire des sciences 35 (1985) 240--302]. Il est
partagé en deux livres. Le premier traite des problèmes
généraux de la science chimique; il se divise en quatre
parties, précédées d'une préface :
« Nous avons tiré notre science des
livres des anciens et nous en avons fait une somme ou résumé, en
les complétant au besoin... Pour avoir profit de ce livre, il faut que l'adepte
connaisse les principes naturels qui sont le fondement de notre art;
il n'a pas atteint par là le terme de cet art caché, mais il y
possède un accès plus facile... L'art ne peut reproduire la nature dans toutes ses
oeuvres; mais il peut l'imiter, quand il possède des règles
convenables. »
On voit combien cet exposé modeste diffère des promesses
excessives et vagues du Geber arabe. Il ne contient non plus aucune des
formules musulmanes : « Au nom du Dieu clément et
miséricordieux », dont cet auteur est
prodigue, ainsi que l'Avicenne traduit en latin. Le Pseudo-Geber latin
parle un tout autre langage. La première partie du 1er
livre de la Summa
traite
des empêchements de l'art et des conditions que doit remplir
l'opérateur, empêchements tenant à son corps ou
à son esprit.
« Encore ne réussira-t-il qu'avec le
concours de la puissance de Dieu, qui donne et ôte à qui
il veut. »
La seconde partie du 1er livre expose les raisonnements de
ceux qui nient l'existence de l'alchimie et les réfute. C'est
là un ordre d'idées inconnu des alchimistes grecs, ainsi
que des alchimistes syriaques, dont je possède une traduction.
On n'en trouve non plus aucune trace dans les opuscules arabes de
Geber, que nous avons analysés. A la vérité,
Avicenne commence à parler de ces doutes ; mais c'est un auteur
bien plus
récent que le Geber historique, et il expose ses objections
d'une façon à la fois plus sommaire et plus confuse que
le Pseudo-Geber latin (Voir notamment Dictio, I, ch. 2). Dans la Summa,
l'argumentation est poussée à fond et suivant les deux
sens contraires, d'après toutes les règles de la logique
scolastique. J'y relèverai seulement cette objection terrible,
qui a fini par tuer l'alchimie :
« Voici bien longtemps que cette science est poursuivie
par des gens instruits ; s'il était possible d'en atteindre le but par quelque
voie, on y serait parvenu déjà des
milliers de fois. Nous ne trouvons pas
la vérité, sur ce point, dans les livres des philosophes qui ont
prétendu la transmettre. Bien des princes et des rois de ce monde, ayant à
leur disposition de grandes richesses, et de nombreux philosophes ont
désiré réaliser cet art, sans jamais
réussir à en
obtenir les fruits
précieux ; c'est donc là un art frivole. »
Parmi les arguments contraires, je transcris le suivant,
qui est resté un principe de philosophie expérimentale :
« Ce n'est pas nous qui produisons ces effets, mais la nature; nous disposons les
matériaux et les conditions, et
elle agit par elle-même : nous
sommes ses ministres (administratores illias sumas). »
[les alchimistes
applquent un feu extérieur afin de rendre manifeste l'occulte,
disent-ils, c'est-à-dire le feu intérieur, caché
dans leurs matières]
L'auteur poursuit, toujours avec méthode; il expose, non sans
chaleur, le pour et le contre des opinions de ceux qui font consister
l'art dans les esprits, c'est-à-dire qui retirent la pierre
philosophale du mercure , du soufre, de l'arsenic, du sel ammoniac ; ou
bien dans les corps,
tels que les plombs blanc et noir (plomb ordinaire et étain),
les autres métaux, le verre, les pierres précieuses, les
sels, aluns, natrons, borax (fondant), ou toutes matières
végétales, etc. Cette longue discussion scolastique offre
tout à fait le cachet des argumentateurs du XIIIe
siècle; mais elle ressemble peu à ce que nous lisons dans
les textes alchimiques arabes proprement dits. J'ai cité ces
exposés, surtout
parce qu'ils montrent bien l'esprit et le temps de l'auteur. Mais les
dernières parties du 1er
livre ont un véritable caractère scientifique et
manifestent l'état des connaissances et des théories
chimiques, non au IXe siècle, où personne ne
tenait un semblable langage, mais vers la fin du XIIIe
siècle. L'auteur attribue aux anciens cette opinion que les
principes naturels sur lesquels la nature opère sont l'esprit
fétide et l'eau vivante (soufre et
mercure); opinion développée au XIe
siècle par Avicenne
et qui ne paraît guère remonter plus haut. D'après
le Pseudo-Geber latin, chacun de ces principes doit être
changé d'abord en une terre correspondante; puis, de ces deux
terres, la chaleur développée dans les entrailles de la
terre extrait une double vapeur subtile, qui est la matière
immédiate des métaux. L'auteur dit ensuite que,
d'après lui, il existe, en réalité, trois
principes naturels des métaux : le soufre, l'arsenic, qui lui
est congénère, [rappelons
que l'Arsenic de Geber peut
être assimilé au principe SEL de Paracelse
et au CORPS de Fulcanelli]
et le mercure. Ce sont là en réalité des
théories en partie nouvelles et postérieures à
celles d'Avicenne. A chacun de ces
principes naturels notre auteur consacre un chapitre, où sont
exposés une série de faits positifs, parfois
défigurés par ses interprétations :
« Le soufre perd la majeure partie de sa
substance par la calcination...
Tout métal calciné avec lui augmente de poids...
Uni au mercure, il produit du
cinabre, » etc.
« Le mercure coule sur une surface plane,
sans y adhérer. Il s'unit aisément
au plomb, à
l'étain et à l'or; plus difficilement à l'argent
et au cuivre; au fer,
seulement par un artifice. L'or est le seul métal qui tombe au fond du mercure... C'est par
l'intermédiaire du mercure qu'on dore tous les métaux...
»
Puis viennent les six métaux. L'auteur les énumère
et les définit avec une grande netteté :
« Un métal est un corps
minéral, fusible, malléable , »
etc. ;
il traite de chacun d'eux dans un chapitre séparé, en
présentant d'abord la définition exacte:
« L'or est un corps métallique, jaune, pesant, non sonore, brillant...,
malléable, fusible, résistant à
l'épreuve de la
coupellation et de la cémentation. D'après cette
définition , tu peux
établir qu'un corps n'est point de l'or, s'il ne remplit pas tes conditions positives de la
définition et de ses différenciations. »
Tout ceci est d'une fermeté de pensée et d'expression
inconnue aux auteurs antérieurs, notamment aux Arabes. Cependant
l'auteur croit, comme tous les alchimistes, que le cuivre
peut être changé en or, par la nature et par l'art, et il
cite comme preuve des observations d'après lesquelles certains
minerais de cuivre, décomposés par l'action
prolongée des eaux naturelles, laissent dans le sable des
paillettes d'or. Ces observations sont exactes, en effet, mais mal
interprétées, l'or préexistant dans les minerais
en question, comme nous le savons aujourd'hui. Quoi qu'il en soit,
l'auteur définit avec la même rigueur l'argent, le plomb
et les autres métaux, et il retrace les traits
caractéristiques de leur histoire chimique, telle qu'elle
était connue de son temps. Si l'on excepte certains
détails erronés et illusoires relatifs à la
transmutation, tous ces chapitres portent le cachet d'une science
solide et positive, bien plus
claire, plus nette, plus méthodique que celle des alchimistes
grecs, syriaques, ou même d'Avicenne. Elle est
comparable, sinon supérieure, à celle d'Albert le Grand
ou de Vincent de
Beauvais, et elle paraît exposée par quelqu'un
de leurs contemporains. Enfin, la quatrième partie du livre 1 de
la Summa est
consacrée à la description des opérations
chimiques, savoir : la sublimation en général, avec
nombreux détails techniques sur les aludels, les fourneaux, la
sublimation du mercure; celle des sulfures (marcassite et
magnésie), laquelle se compliquait, en réalité,
d'un grillage; celle de la tutie (oxyde de zinc impur). Puis vient la descensio
ou fusion des corps, exécutée de
façon à les faire écouler par le fond du fourneau;
la distillation par alambic et la filtration, la calcination ou
grillage; la solution, mot qui comprend à la fois la fusion et
la dissolution proprement dite; la coagulation, la fixation,
l'incération ou ramollissement. Toutes ces descriptions sont
remplies de détails techniques et accompagnées, dans le
manuscrit, de figures exactes (J'ai
reproduit ces figures dans les Annales
de physique et de chimie, 6e série, t.XXIII, p. 433.). Nous apprenons ainsi nettement quelles
étaient les opérations exécutées par les
chimistes au XIIIe siècle, et nous rencontrons une
base solide pour apprécier les faits sur lesquels ils appuyaient
leurs opinions, réelles ou chimériques. En tout cas,
cette partie de l'ouvrage du Pseudo-Geber est claire et positive : elle
ne cite, d'ailleurs, aucun auteur et l'on
y rencontre à peine deux ou trois noms arabes de substances,
noms d'usage courant alors en Occident. Rien n'y ressemble aux textes
arabes de Geber que j'ai donnés plus haut. En outre le mode
général d'exposition est différent de celui du
traité d'Avicenne,
quoique la marche des idées ne soit pas sans quelque analogie.
On doit surtout remarquer que le traité attribué à
Geber est rédigé d'après une méthode tout
occidentale, contemporaine de celle des écrits de saint Thomas
d'Aquin. Le second livre du Pseudo-Geber latin est essentiellement
alchimique,
mais toujours exposé suivant la correction des règles
scolastiques :
« Pour connaître les transmutations des
métaux et celle du mercure, il faut que l'opérateur ait dans l'esprit la
vraie connaissance de leur nature interne. Nous exposerons donc d'abord les principes
des corps, ce qu'ils sont d'après
leurs causes propres,
ce qu'ils contiennent en eux de bon ou de mauvais. Puis nous montrerons les natures
des corps et leurs propriétés, lesquelles
sont les causes de leur
corruption »...
Et il indique en conséquence comment il faut corriger la nature
des métaux imparfaits, la
seconde partie décrivant les remèdes ou médecines
qu'il convient de leur appliquer. La troisième et
dernière partie du second livre reprend un caractère plus
clair et plus réel pour les modernes; elle expose l'analyse et
l'épreuve des métaux par coupellation (cineritium),
cémentation, ignition, fusion, exposition aux vapeurs acides,
mélange et chauffage avec le soufre, calcination,
réduction, amalgamation. Tout cela
représente, je le répète, une science
véritable, qui poursuit un but réel, par des
procédés sérieux, sans mélange d'illusion
mystique ou de charlatanisme.
Tel est cet ouvrage, remarquable par l'esprit méthodique et
rationnel qui a présidé à sa composition et par la
clarté avec laquelle sont exposés les faits chimiques
relatifs à l'histoire des métaux et des autres
composés. Mais cette méthode même, ces
raisonnements nets, cette coordination logique des faits et des
idées trahissent le lieu et l'époque où le livre a
été composé. C'est là, à mon avis,
une Suvre du XIIIe siècle, et on ne saurait, en
aucune façon, l'attribuer à un auteur arabe du VIIIe
ou du IXe siècle : on ne le peut, ni d'après
ce que nous savons d'ailleurs des alchimistes byzantins ou syriaques,
esprits faibles et mystiques, sans originalité, ni
d'après les traductions que j'ai données de textes arabes
authentiques attribués à Geber, ni d'après
l'examen de l'alchimie qui paraît avoir été
réellement traduite en latin d'après un ouvrage arabe d'Avicenne. La Summa ne
contient aucune preuve catégorique d'une semblable origine, ni
dans la méthode, ni dans les faits, ni dans les mots ou les
personnages cités, ni dans les allusions à l'islamisme,
qui y font complètement défaut. Non seulement la Summa ne
remonte pas au IXe siècle; mais il semble
extrêmement douteux qu'il ait jamais existé un texte arabe
dont cet ouvrage serait la traduction, même arrangée ou
interpolée; il est trop dissemblable des opuscules arabes de
Geber et du traité De Anima
d'Avicenne pour que l'on puisse admettre une semblable
hypothèse. Sans aller jusqu'à nier que quelques phrases,
voire même quelques
morceaux et descriptions, aient pu être tirées
d'écrits du Geber arabe, écrits ignorés jusqu'ici,
cependant la paternité de cet ouvrage ne saurait être
attribuée à un auteur arabe. L'hypothèse la plus
vraisemblable à mes yeux, c'est qu'un auteur latin, resté
inconnu, a écrit ce livre dans la seconde moitié du XIIIe
siècle, d'après les faits et
documents qu'il avait en main, et qu'il jugé à propos de
le mettre sous le patronage du nom vénéré de
Geber, de même que les alchimistes gréco égyptiens
avaient emprunté le grand nom de Démocrite pour en
couvrir leurs élucubrations : l'Alchimie syriaque que j'ai en
main porte aussi le nom de Doctrine de
Démocrite. En raison de sa clarté et de sa
méthode, supérieure à celle des traités
traduits réellement de l'arabe qui figurent dans nos manuscrits,
l'ouvrage latin du Pseudo-Geber a pris aussitôt une
autorité considérable et il a reçu une divulgation
universelle dans le monde alchimique : il est devenu, en cet ordre, la
base des études du XIVe siècle. Mais son
attribution aux Arabes eux-mêmes a faussé toute l'histoire
de la science, en conduisant à attribuer à ceux-ci tout
un ensemble de connaissances positives qu'ils n'ont jamais
possédées.
BERTHELOT.
SUR LES ALLIAGES D'OR ET
D'ARGENT ET SUR LES RECETTES DES ORFÈVRES AU TEMPS DE L'EMPIRE
ROMAIN ET DU MOYEN ÂGE,
PAR M. BERTHELOT. - Annales de Physique et chimie, tome XXII,
6ème série, pp. 145-173
L'emploi des métaux précieux chez les peuples
civilisés remonte à la plus haute antiquité; mais
la pratique des industries des orfèvres et des joailliers
anciens ne nous est révélée tout d'abord que par
l'examen même des objets parvenus jusqu'à nous. Les
premiers textes précis et détailles qui décrivent
ces pratiques sont contenus dans un papyrus égyptien,
trouvé à Thèbes et qui est actuellement au
musée de Leide. Ce papyrus date du IIIe siècle
de notre ère ; il est
écrit en langue grecque. Je l'ai traduit il y a quelques
années (Annales de
physique et chimie, 6° série, t. IX, p. 5; 1886 —
Introduction à la Chimie des anciens et du moyen âge, p. 3
à 73; in-8°, chez Steinheil; 1889) et je l'ai
rapproché, d'une part, de quelques phrases contenues dans
Vitruve, dans Pline et d'autres auteurs sur les mêmes sujets; et,
d'autre pari, des écrits alchimiques grecs, datant du IVe
et du Ve siècle, et dont j'ai fait également
la publication (Collection des
Alchimistes grecs, texte et traduction; in-4°, Steinheil; 1888.).
Les industries des métaux précieux étaient
liées à cette époque avec celles de la teinture
des étoffes, de la coloration des verres et de l'imitation des
pierres précieuses, et mises en œuvre par les mêmes
opérateurs. [voir
idée alchimique, III]
J'ai montré à cette occasion comment l'alchimie et
l'espérance chimérique de faire de l'or sont nées
des pratiques techniques des orfèvres, et comment les
prétendus procédés de transmutation, qui ont eu
cours pendant tout le moyen âge, n'étaient, à
l'origine, que des procédés pour préparer des
alliages à bas titre, c'est-à-dire pour imiter et
falsifier les métaux précieux ( Introduction
à l'étude de
la Chimie des anciens, p. 20, 53, 65, (sur l'asem), etc.).
Mais, par une attraction presque invincible, les industriels
livrés à ces
pratiques ne tardèrent pas à s'imaginer que l'on pouvait
passer de l'imitation de l'or à sa formation effective, surtout
avec le concours des puissances surnaturelles, évoquées
par des formules magiques (Ibid.,
p. 78.). Quoi qu'il en soit , on ne sait pas bien jusqu'ici
comment ces pratiques et ces théories ont passé de
l'Egypte, où elles florissaient vers la fin de l'empire romain,
jusqu'à notre Occident, où nous les retrouvons en plein
développement, à partir des XIIIe et XIVe
siècles, dans les écrits des alchimistes latins [voir
en particulier les écrits de Senior in Bibliotheca
Chemica curiosa et
l'Artis Auriferae qui contient des textes fondamentaux]
et dans les pratiques des orfèvres, des teinturiers et des
fabricants de vitraux colorés. J'ai cherché cependant,
par des travaux publiés dans un autre Recueil (Journal des Savants, août et septembre 1890;
janvier 1891), à retrouver les traces directes du
passage des doctrines et des théories des alchimistes grecs,
telles qu'elles ont été transmises aux Latins par
l'intermédiaire des Syriens et des Arabes. Quant aux pratiques
industrielles proprement dites, nous pouvons en constater l'existence
au XIIe siècle, dans l'Occident, par deux
Traités qui ont été
imprimés à diverses
reprises, savoir : la Schedula
diversarum artium, du moine Théophile (Sources de l'histoire de l'art et de sa
technique au
moyen âge, éditées sous la direction des
professeurs Eitelberger et
Edelberg, Vienne, t. VII.— L'ouvrage même de Théophile a
été
publié dans ce Recueil par..., avec une traduction allemande.),
et l'ouvrage intitulé De
coloribus et artibus Romanorum,
par Eraclius (Même Recueil,
t. IV. — Voir aussi la
Notice sur ce Traité, rédigée par M. Giry, dans le
35e fascicule de la Bibliothèque de
l'École des Hautes Études, 1878.). Ces deux
Traités sont rela-tifs à la fabrication des couleurs
destinées aux peintres, aux orfèvres, aux copistes de
manuscrits ; à celle des verres colorés et émaux,
ainsi que des vases, ornements d'église, et métaux
divers, principalement au point de vue des objets destinés au
culte. Quoiqu'ils se rattachent à une filiation italo-byzantine,
ces deux Traités ne présentent aucune relation directe
avec les vieilles traditions égyptiennes et grecques que je
viens de rappeler.
Au contraire, je viens de reconnaître les traces les plus claires
de ces mêmes traditions dans deux autres Traités, plus
anciens que les précédents, et imprimés
également, mais sans commentaires, et qui n'ont point
été jusqu'ici l'objet d'une étude
systématique. Ils paraissent avoir échappé aux
historiens de la Chimie, qui n'en font aucune mention, malgré
l'importance de ces témoignages. C'est ce qui m'engage à
présenter ici les résultats de mon étude.
Le plus ancien de ces Traités se trouve dans un manuscrit de la
bibliothèque du Chapitre des chanoines de Lucques; le manuscrit
a été transcrit au temps de Charlemagne, et il renferme
divers autres Ouvrages. Il a été publié au
siècle dernier par Muratori, dans ses Antiquitates italicae (t
.II, p. 364-387 ; Dissertatio XXIV), sous le titre: Compositiones ad tingenda musiva, pelles et
alia, ad deaurandum ferrurn, ad mineralia, ad chrysographiam, ad
glutina quœdam conficienda, aliaque artium documenta.
« Recettes pour teindre les mosaïques,
les peaux et autres objets, pour dorer le fer, pour l'emploi des
matières minérales, pour l'écriture en lettres
d'or, pour faire les soudures (et collages) et autres documents
techniques. » En outre, M. Giry, de l'École
des Chartes, a collationné ce manuscrit sur place et il a eu
l'extrême obligeance de me communiquer sa collation, qui est fort
importante.
Ce groupe de recettes a passé, entièrement ou à
peu près, dans une collection plus étendue,
intitulée Mappae
clavicula (c'est-à-dire Clef de la Peinture),
publiée en 1847, Par M. A. Way, d'après un manuscrit du
XIIe siècle, appartenant à Sir Thom. Phillips,
dans le Recueil intitulé: Archaeologia, Recueil de la
Société des Antiquaires de Londres, t.XXXII, p. 183-244.
Il existe de ce dernier Traité un manuscrit plus ancien encore,
car il date du Xe siècle. Ce manuscrit se trouve dans
la bibliothèque de Schlestadt, où il a été
signalé par M. Giry, qui l'a aussi collationné avec soin
et qui a bien voulu me confier celte précieuse collation. Un
certain nombre de recettes de ce Traité sont transcrites dans
ceux d'Eraclius et de Théophile et on en rencontre quelques-unes
éparses dans d'autres manuscrits de la Bibliothèque
nationale et dans d'autres collections, remontant aussi jusqu'au Xe
siècle; ce qui montre comment les procédés
pratiques formaient un fonds commun et connu plus ou moins
complètement des industriels adonnés à une
même profession dans les pays latins : ajoutons même dans
les pays de culture grecque, car j,e signalerai certaines de ces
recettes chez les Alchimistes grecs. La collation Mappae clavicula se compose
de deux portions principales, savoir : un Traité sur les
métaux précieux et un Traité sur des recettes de
teinture, suivi de divers autres articles, dont un groupe relatif
à la balistique incendiaire dans la guerre. Les recettes de
teinture reproduisent à peu près entièrement,
quoique dans un ordre parfois un peu différent, les
Compositiones du manuscrit de Lucques : j'aurai occasion d'y revenir
plus lard. Je me propose spécialement aujourd'hui d'examiner le
Traité relatif aux métaux précieux, lequel
présente de frappantes analogies avec le papyrus égyptien
de Leide, trouvé à Thèbes, comme avec divers
opuscules, tels que la Chimie dite de Moïse, renfermés dans
la collection des Alchimistes grecs. Plusieurs des recettes de la Mappae clavicula sont, comme
je le montrerai, non seulement imitées, mais traduites
littéralement de celles du papyrus et de celles de la collection
des Alchimistes grecs : identité qui prouve la conservation
continuedes pratiques alchimiques, y compris celles de la
transmutation, depuis l'Egypte jusque chez les artisans de l'Occident
latin. Les théories proprement dites, au contraire, n'ont reparu
en Occident que vers la fin du XIIe siècle,
après avoir passé par les Syriens et par les Arabes. Mais
la connaissance des pratiques elles-mêmes n'avait jamais
été perdue. C'est cette démonstration que je vais
donner, en reproduisant un certain nombre de textes de la Mappae clavicula, et en
faisant suivre cette reproduction des explications qui me
paraîtront nécessaires. Je me bornerai d'ailleurs à
donner ici les recettes les plus caractéristiques ; la
reproduction complète du Traité exigerait une
étendue trop considérable, sans ajouter grand'chose
à la démonstration. En effet, l'ouvrage complet de la Mappae clavicula occupe
cinquante-huit pages grand in-4°, dans l'Archaeologia, et les
recettes métallurgiques remplissent la moitié de cet
espace environ. Mais beaucoup de recettes se répètent
avec des variantes peu importantes et d'autres sont sans
intérêt. Je relèverai de préférence
ceux de ces textes qui permettent de préciser le degré
des connaissances auxquelles les anciens étaient parvenus, dans
la préparation des alliages et dans leur coloration : ils
fournissent sûr les alliages eux-mêmes des renseignements
peu connus des chimistes d'aujourd'hui. Je commencerai par la
série des recettes relatives aux alliages destinés
à imiter et à falsifier l'or, recettes d'ordre
alchimique; car on y trouve aussi la prétention de le fabriquer.
PREMIÈRE SÉRIE.
ALLIAGES D'OR ET
CONGÉNÈRES.
1. Pour augmenter l'or (Les numéros sont ceux
donnés par l'éditeur, dans l'Archaeologia).
Prenez mercure, 8 p.; limaille d'or, 4 p-5 bon argent en limaille, 5
p.; limaille de laiton (Désigné
sous le nom d'orichalque. - cette
limaille s'apparente à la scoria du sermon XIII de la Turba), 5 p.; alun lamelleux (Voir Introduction
à l'étude de la Chimie, p. 237.) et fleur de
cuivre appelée par les Grecs chalcantum (Sulfate de cuivre plus ou moins
basique; même Ouvrage, p. 241), 12 p.; orpiment
doré, 6 p.; electrum (Alliage
d'or et d'argent : c'est l'Asem égyptien. II est
désigné dans, le texte actuel sous le nom d'Elidrium,
lequel s'applique aussi à la chélidoine (recette n°
72), spécialement dans les Alchimistes grecs et dans le papyrus
de Leide; il y signifie à la fois une plante et un produit
minéral jaune, assimilé à la plante, suivant
l'habitude symbolique de ces auteurs. Dans le texte de la Mappae, il
offre aussi les deux sens, le produit métallique étant
d'ailleurs, comme je viens de le dire, l'électrum ou Asem des
anciens.), 12 p. Mélangez toutes les limailles avec le
mercure, en consistance cireuse; ajoutez l'electrum et l'orpiment; puis
ajoutez le vitriol et l'alun; placez le tout dans un plat sur des
charbons; faites cuire doucement, en aspergeant à la main avec
du safran (Matière
métallique jaune, assimilée au safran
végétal et probablement identique avec un sulfure
d'arsenic de teinte orangée. Cf. Introduction, etc., p. 287. On
distinguait spécialement le safran de Cilicie, qui dans la
Mappae est devenu, par suite de diverses erreurs de copiste, le safran
de Lycie et même de Sicile.) infusé dans du
vinaigre, et un peu de natron; on emploie 4 p. de safran. On asperge
peu à peu, jusqu'à ce qu'il se dissolve; laissez-le
s'imbiber. Quand la masse sera solidifiée, enlevez-la et vous
aurez de l'or, avec augmentation. Vous ajouterez aux espèces
précédentes un peu de pierre de lune, qui se dit en grec
Afroselinum (Sélénite,
c'est-à-dire sulfate de chaux, ou mica, ou feldspath
transparent. Introduction, etc., p. 267.). On voit qu'il s'agit
d'une recette compliquée, dans laquelle interviennent l'or,
l'argent, le cuivre, le laiton, le mercure, additionnés de
sulfure d'arsenic ; ce dernier étant destiné à
unifier l'alliage et à lui donner l'apparence de l'or. C'est
donc, en somme, un procédé de falsification.
L'intervention des sulfures d'arsenic dans ce genre de fabrication est
caractéristique: elle rappelle les procédés de
diplosis (Collection des
Alchimistes grecs, p. 40; Chimie de Moise, p. 292, n° 24 ; p. 294,
n' 32, etc. Voir aussi Introduction,
etc., p. 67.) donnés sous le nom de Moïse, (Introduction, etc., p. 61) et
d'Eugénius (Idem, p. 62),
ainsi que les recettes plus générales de la
Chrysopée du Pseudo-Démocrite (Collection
des Alchimistes grecs,
traduction, p. 46 et 47)- L'arsenic, ou plutôt
l'orpiment, figure également, même de nos jours, dans les
soudures d'orfèvres (Introduction,
etc., p. 61). Il existait donc toute une Chimie
spéciale, abandonnée aujourd'hui, mais qui jouait un
grand rôle dans les pratiques et dans lus prétentions des
alchimistes.
2. Faire de l'or.
Argent, une livre; cuivre, une demie livre; or, une livre. Fondre, etc.
La recette s'arrête là dans le manuscrit de Schlestadt et
elle est suivie d'un blanc; puis vient une recette toute
différente, qui paraît se rapporter au durcissement du
plomb (Sujet traité aussi
dans le papyrus de Leide : Introduction, etc., p. 28.), et qui
a été confondue avec la précédente dans le
manuscrit de Way. On voit qu'il s'agit simplement de fabriquer de l'or
à bas titre, en préparant un alliage d'or et d'argent,
teinté au moyen du cuivre. Mais l'orfèvre cherchait
à le faire passer pour de l'or pur, comme montrent le litre de
l'article actuel et les détails de quelques-uns des suivants :
cette fraude est d'ailleurs fréquente, même de notre
temps, dans les pays où la surveillance légale est
imparfaite. Le procédé de Jamblique (Collection des Alchimistes grecs,
traduction, p. 276, n° 6) doit être aussi
rappelé ici.
3. Item.
On opère avec un mélange de cuivre, d'argent et d'or;
après diverses opérations rendues obscures par l'emploi
de mots qui ne figurent ni dans les dictionnaires latins, ni dans les
dictionnaires grecs, l'auteur termine par ces mots : « enlevez
; vous aurez un or excellent ».
4. Item.
Argent, 4 p.; misy (Produit de
l'altération spontanée des pyrites. Introduction, etc.,
p. 14 et 15 : notes, et p. 242.) de Chypre, 4 P.; electrum
broyé et criblé, 7p.;sandaraque (Sulfure
d'arsenic rouge.),4 p.;
mêlez; fondez l'argent; aspergez avec les espèces
ci-dessus; fondez à un feu violent, en remuant tout ensemble,
jusqu'à ce que vous voyez la couleur de l'or. Enlevez et
éteignez avec de l'eau froide, dans un bassin où l'on
verse la préparation faite avec ce mélange. Puis suit une
variante :
Misy de Chypre et electrum, parties égales; faites-en une masse
molle et grasse; fondez l'argent, et, quand il est encore chaud,
versez-le dans cette masse pâteuse.
5. Fabrication d'un
or augmenté.
Prenez la limaille du cuivre préparé à chaud.
Broyez dans l'eau, avec 2 parties d'orpiment cru, jusqu'à
consistance de colle grasse; cuisez dans une marmite pendant six
heures; le produit noircira. Enlevez, lavez, mettez parties
égales de sel et broyez ensemble; puis faites cuire la
matière dans la marmite et voyez ce qu'elle devient. Si elle est
blanche, ajoutez de l'argent; si elle est jaune, ajoutez de l'or par
parties égales, et vous obtiendrez une chose merveilleuse.
On voit dans ces derniers mots apparaître l'idée qu'un
même agent (Cf. Chimie de
Moïse, Coll. des Alch. grecs, trad., p. 294, n° 33, fin. — Le
Pseudo-Démocrite, même collection, p. 48, n° 8. —
C'est la théorie courante des alchimistes latins au moyen
âge.), suivant le degré de la cuisson, peut
multiplier lantôt l'or, tantôt l'argent; idée qui
joue un grand rôle chez les Alchimistes et dans leur
théorie de la pierre philosophale. Le point de départ est
toujours dans la fabrication d'alliages à bas titre, avec le
concours des agents arsenicaux. Les procédés mêmes
étaient encore usités chez les Alchimistes latins
proprement dits, ainsi qu'on peut en juger par divers textes (Par exemple, Guidonis Magni de Monte Tractatulus,
Theatrum Chemicum, t. VI, p. 562. Le mercure rouge dans ce texte parait
désigner un sulfure d'arsenic; l'arsenic étant pour les
Alchimistes un second mercure (Introd., etc. p. 299). -
Berthelot cite le Guidonis Magni de Monte Philosophi Græci
Discipuli Anonymi tractatulus, seu descriptio Philosophici Adrop,
ejusque præparatio. p. 543-565).
6, 7. Fabrication de l'or.
Prenez. : bile de bouc, 2 p.; bile de taureau, 1 p., et un poids de
chélidoine triple de celui de ces espèces. Suit une
recette longue et compliquée, où interviennent
successivement trois compositions obtenues avec le vinaigre, le safran
de Lycie (c'est-à-dire de Cilicie) broyé pendant les
jours caniculaires, le cuivre, l'or divisé, l'argent, le sel,
des fusions successives, etc.
Cette recette rappelle l'une de celles du Pseudo-Démocrite (Coll. des Alch. grecs, traduction, p. 48).
Mais dans le dernier auteur il paraît s'agir simplement d'un
vernis couleur d'or. De même dans le papyrus de Leide (Introd., p. 43 et 70), les
biles servent à faire tantôt un vernis, tantôt une
encre d'or (p. 40, n° 63 et
p. 43, n° 74), De cette coloration le praticien,
guidé par une analogie mystique, a passé à
l'idée de transmutation, chez le Pseudo-Démocrite, elle
est plus nette encore dans la Mappae.
8. Même sujet.
Avec de l'argent pur, faites plusieurs lames, placez au-dessous la
préparation qui suit, et aspergez par-dessus (avec la même
matière); fondez jusqu'à réunion en une masse
unique. — Voici cette préparation, que l'on appelle le
gâteau. Prenez 4 scrupules d'or, 1 livre de soudure de
Macédoine (Chrysocolle
(c'est-à-dire soudure d'or) de Macédoine, dans le
Pseudo-Démocrite, Coll. des Alch. grecs, p. 50.), 1 l.
de soufre vif, 2 l. de natron, 1 l. de minium d'Espagne (cinabre), une
bile de renard tout entière, 1 demie (?) livre
d'électrum. 1 demie (?) de safran de Lycie (Cilicie).
Préparez un vase de fer, où vous mettez toutes ces
choses, la préparation au-dessus, les lames au- dessous, et vous
aspergez par en dessus : pour 1 livre d'argent, une demie de la
préparation. Fondez, et ce sera de l'or. On colore ici et l'on
dore l'argent par cémentation, comme dans certains
procédés fondés sur l'emploi de la
kérotakis (Introd., etc.,
p. 144).
10. Item.
Pyrite, 2 p.; plomb de bonne qualité, 1 p. On fond la pyrite
jusqu'à ce qu'elle coule comme de l'eau. Ajoutez du plomb dans
le fourneau jusqu'à mélange parfait. Reprenez; broyez de
ce mélange 3 p. et 1 p. de chalcite (Minerai de cuivre.), et cuisez
jusqu'à ce que la matière jaunisse: fondez de l'airain
purifié à l'avance, ajoutez-y de la préparation,
suivant l'estime. Vous obtiendrez de l'or. C'est un simple alliage,
sorte de bronze à hase de plomb, d'une teinte dorée.
11. Augmentation de l'or.
On prend de l'or, du cuivre, du mercure; on prépare un amalgame;
puis interviennent le soufre, la sandaraque, l'orpiment, la bile de
vautour, etc., et l'auteur conclut : Tu trouveras un secret
sacré et digne d'éloges.
13.
Coloration de l'or avec le cuivre de trompettes (recette qu'il faut
cacher).
Cuivre, 1 p.; bile de taureau, 1 p.; misy cuit, 1 p. Broyez, chauffez,
et vous trouverez.
C'est du cuivre coloré en jaune d'or par un vernis, comme au
début des recettes 6 et 7, et dans certaines du Papyrus de
Leide. (voir plus haut, p. 153).
14. Coloration
de l'or, qui est infaillible.
Orpiment lamelleux, 1 p.; sandaraque rousse pure, 4 p.; corps de la
magnésie, 4 p.; noir de Scythie, 1 p.; natron grec, pareil au
natron d'Occident, 6 p. Broyez l'orpiment en poudre impalpable,
mélangez le tout, ajoutez du vinaigre d'Egypte très fort
et de la bile de taureau. Broyez ensemble en consistance boueuse, et
séchez au soleil pendant trois jours, etc.
On fond de l'or, on le met dans cette matière, il verdit et
devient susceptible d'être broyé. On l'ajoute à
poids égal avec l'argent, on fond et on trouve de l'or.... De
l'or excellent et à l'épreuve... Cache ce secret
sacré, qui ne doit être livré à personne, ni
donné à aucun prophète.
Ce texte est remarquable, parce qu'il décèle l'origine de
ces recettes d'atelier, que les praticiens se transmettaient
secrètement les uns aux autres. On y rencontre d'abord le nom du
corps de la magnésie, sorte
d'amalgame mercuriel d'un usage courant chez les Alchimistes grecs,
où il apparaît dès le vieux Traité du
Pseudo-Démocrite (Coll.
des Alch. grecs, trad., p. 46) et se retrouve ensuite
continuellement. [là encore, on retrouve des
parallèles avec la Turba, voir
sermons XI, XXV, XXXV, XL, XLVIII, LVII, LXIII, LXXII]
La première moitié de la recette est celle d'un vernis
doré; mais dans la seconde on passe à la fabrication de
l'or et, suivant une formule qui se retrouve sans cesse dans le papyrus
de Leide et chez tous les alchimistes, il s'agit d'un or
prétendu excellent et à l'épreuve (Introd.,
etc., p. 40 au bas; Papyrus de
Leide, n° 57). C'était une formule destinée
à rassurer le client, sinon l'opérateur.
Enfin l'auteur termine, suivant l'usage traditionnel, en recommandant
de cacher le procédé (Origines
de l'Alchimie, p. 22, 24.), et il ajoute la mention,
singulière des « prophètes ». Il s'agit
évidemment des scribes sacerdotaux et prêtres
égyptiens, qui portaient, en effet, le nom de prophètes (Introd.,
etc., p.28. — Origines de l'Alchimie, p. 41, 128, 219, etc. ) :
ce qui montre que la recette a une origine égyptienne; le nom du
vinaigre d'Egypte est également conforme à cette
indication. [ce vinaigre pourrait rappeler celui que les
alchimistes nomment acetum; ce n'est pas le même]
Mais le rapprochement entre le natron grec et le natron d'Occident
semblerait indiquer que l'écrivain de la recette présente
résidait en Occident, sans doute en Italie, et qu'il a traduit
sa recette d'après un texte grec. Du reste, le fait de la
traduction résulte d'un grand nombre d'autres indications
analogues, par exempfe, celles de la première recette (p. 150),
relative à la fleur de cuivre (flos aeris), « que
les Grecs appellent Chalcantum », et à la
pierre de lune (terra lunaris), « qui
se dit en grec Afroselinum » ; celle encore de la
huitième recette (p. 153), concernant la soudure de
Macédoine (glutinis Macedonicï), au lieu de la chrysocolle
(soudure d'or) du même pays, etc., etc.
15. Autre fabrication
d'or (Répétée
au n° 83.).
Cuivre, 4 p.; argent, 1 p.; fondez ensemble; ajoutez orpiment non
brûlé, 4 p. Chauffez fortement; laissez refroidir et
mettez dans un plat. Lutez avec de l'argent et cuisez, jusqu'à
ce que le produit ait pris l'apparence de la cire. Fondez et vous
trouverez de l'argent. Si l'on fait cuire beaucoup, c'est de
l'electrum. Avec addition d'une partie d'or, c'est de l'or excellent.
C'est une recette voisine du n° 5 précédent,
ainsi que du n° 8 du Pseudo-Démocrite (Coll. des Alch. grecs, trad., p. 48).
La recette 16 indique comment on donne
à l'or précédent la couleur convenable.
Prenez l'or ainsi préparé; mettez-le en lames de
l'épaisseur de l'ongle; prenez sinopis (minium) d'Egypte, 1 p.;
sel, 2 p. — Mêlez, couvrez-en la lame. Fermez (le vase) avec de
l'argile et cuisez trois heures. — Enlevez, vous trouverez de l'or
excellent et sans défaut.
17. Verdir l'or.
Alun liquide, 1 p.; amome de Canope (celui employé par les
orfèvres), 1 p.; or, 2. p. Fondez tout cela et vous verrez.
L'amome (parfum) de Canope est un produit égyptien.
18. Faire de l'or
à l'épreuve.
Armenium (carbonate de cuivre - on reconnaît la chienne
d'Arménie des vieux textes), 2 p.; cadmie zonitis
(Introd.,
etc., p. 239), 1 p. Broyez ensemble; ajoutez une 4e partie de
colle de bœuf; cadmie partie égale. Fondez, l'or deviendra plus
lourd. — On peut aussi opérer avec le cuivre. C'est un
mélange d'or et de laiton, comme dans le Papyrus de Leide (p.
32).
20. Fabrication de l'or.
Rouille de fer, 5 p.; pierre d'aimant, 5 p.; alun exotique, 3 p.;
myrrhe, 2 p.; un peu d'or. Broyez avec du vin. C'est très utile
: il y a des gens qui ne savent pas combien les liquides sont utiles ;
ce sont ceux qui n'en font pas l'épreuve eux-mêmes. Il
faut que les opérateurs attendent tout des merveilles divines (Merveilles
des dieux, d'après le Ms. de Schlestadt.). Il
faut opérer ainsi sur le mélange rendu bien intime,
placé dans un fourneau d'orfèvre. Avec le secours du
soufflet, on en connaîtra la nature. Cette recette exige
évidemment un complément, l'indication du métal,
l'argent sans doute, que le mélange était destiné
à teindre. Mais son principal intérêt réside
dans l'identité de la recette et du texte avec la recette et le
texte 25 de la Chimie de
Moïse (Collection
des Alch. grecs, trad., p. 292.), sauf quelques variantes.
Voici, en effet, le texte de la Chimie
de Moïse, ouvrage alexandrin
congénère du Pseudo-Démocrite et probablement
à peu près contemporain, c'est-à-dire remontant
aux premiers siècles de l'ère chrétienne.
Comment il faut fabriquer l'or
à l'épreuve.
Prenant de la pierre magnétique, 2 drachmes; du bleu vrai. 2
drachmes; de la myrrhe, 8 drachmes; de l'alun exotique, 2 drachmes, on
broie au soleil avec un vin excellent. — I1 y a certaines personnes
qui, ne croyant pas à l'utilité du liquide (Cf. le Pseudo-Démocrite,
Collect. des Alch., p. 50, où la même discussion se
retrouve, mais plus développée.), ne font pas les
démonstrations nécessaires. Les soufres ont des effets
merveilleux lorsqu'il s'agit d'amollir. Après avoir fait un
mélange intime, on fond le tout ensemble sur un fourneau
d'orfèvre, on souffle et on recueille l'alliage qui en provient.
La seule différence essentielle, entre la recette de
l'alchimiste grec et celle de la Mappae clavicula, c'est que
le traducteur latin a modifié un peu les doses, et qu'il a fait
un contresens, très caractéristique d'ailleurs; car il
résulte de la double signification du mot grec qeion, qui veut dire
à la fois soufre et divin. Au lieu de parler des effets
merveilleux du soufre, il a traduit « les merveilles divines
»; et le copiste du Manuscrit de Schlestadt a même
remplacé « divines » par « des dieux ».
En tout cas, nous avons ici la démonstration rigoureuse de
l'identité de source des recettes de la Mappae clavicula, ou tout au
moins de certaines d'entre elles ,avec celles des Alchimistes grecs.
21. Rendre l'or plus pesant.
Opération faite avec l'or. Le travail et la peine ne sont pas
perdus; mais il y a profit, et l'on tire bon parti du mélange.
Le procédé consiste à incorporer à l'or
fondu une certaine quantité de fer, lequel s'y dissout, comme on
sait, etc. La facilité avec laquelle le fer s'unit à l'or
était donc connue des anciens orfèvres.
23. Fusion de l'or.
Or, 2 p.; argent, 2 p.; lame de cuivre, 1 p. Fondez. Voir la recette
n°2 et celle du papyrus de Leide (Introd.,
p. 40; n° 56).
24. Pour
préparer de l'or à l'épreuve (Auriprobationem,
pour aurum probatum.).
Limaille d'argent, 4 p.; cadmie, minium (Misii, pour minii) de Sinope et
cuivre brûlé (AEs
ustum, Introd., etc., p. 233.), parties égales. Broyez
le tout ensemble; lavez avec du vin, et quand le mélange est
purifié, faites un gâteau ; chauffez-le pour le rendre
homogène (Inunctum, pour
junctum). Fondez avec 4 p. d'or. Cette recette, destinée
à faire un alliage de faussaire, renfermant du laiton et du
plomb, est donnée également dans le papyrus de Leide (Introd., etc., p. 32), avec
cette indication sincère, à l'usage du fabricant : fraude
de l'or.
26. Doublement de l'or.
Or, 4 p.; misy, 5 p.; minium de Sinope, 5 p. Préparation :
Fondez l'or jusqu'à ce qu'il devienne d'une belle teinte,
ajoutez le misy et le minium dans la masse fondue, et enlevez. Ce texte
est une variante du n° 23 ; mais
il présente un intérêt particulier, d'abord par son
titre : Auri duplicatio,
qui répond à la diplwsiV
des alchimistes grecs. On voit par là combien était
erronée l'opinion des critiques qui ont supposé a priori
interpolé le vers de Manilius, poète latin du Ier
siècle de notre ère (Origines de l'Alchimie, p. 70.)
:
Materiamque manu certa
duplicarier arte.
Ce vers, en effet, est d'accord avec le vieux texte de la Mappae
clavicida, comme avec le papyrus de Leide, pour établir que les
orfèvres du temps de l'empire romain, et même de
Tibère, pratiquaient l'opération du doublement,
c'est-à-dire la fabrication de l'or à bas titre.
Mais il y a plus, le texte précédent est la transcription
à peu près littérale de l'une des recettes du
papyrus de Leide (Introd., p. 32, n° 17) :
Misy et minium de Sinope, parties égales pour 1 partie d'or.
Après qu'on aura jeté l'or dans le fourneau et qu'il sera
devenu d'une belle teinte, jetez-y ces deux ingrédients, et,
enlevant la matière, laissez refroidir, et l'or est
doublé. Non seulement les deux textes sont pareils; mais on y
trouve, pour définir l'aspect de l'or fondu, une expression
caractéristique, et la même dans le texte grec : kai genhtai ilaroV, et dans
le texte latin : donec hilare
fiat. C'est en quelque sorte un cachet qui
décèle l'origine commune des deux recettes techniques. La
même recette exactement, avec des variantes de style un peu plus
marquées, mais toujours avec le mot genwmenw ilarwV, se retrouve
une seconde fois dans le papyrus de Leide (Introd., p. 46, n° 88).
Evidemment, ceci ne veut pas dire que le texte transcrit dans la Mappae clavicula ait
été traduit originairement sur le Papyrus même que
nous possédons ; attendu que ce Papyrus a été
tiré seulement au XIXe siècle d'une momie de
Thèbes en Egypte, à ce qu'il paraît. Mais la
coïncidence des textes prouve qu'il existait des cahiers de
recettes secrètes d'orfèvrerie, transmis de main en main
par les gens du métier, depuis l'Egypte jusqu'à
l'Occident latin; lesquels ont subsisté pendant le moyen
âge et dont la Mappae
clavicula nous a transmis un exemplaire.
L'identité de certaines de ces recettes avec celles de la
Collection des Alchimistes grecs, d'une part, avec celles du papyrus de
Leide, d'autre part, est tellement décisive qu'il m'a paru utile
d'en développer la démonstration.
27. — Autre.
Or, 1 p.; argent, 1 p.; cuivre 1 p.; faites une lame de
l'épaisseur de l'ongle; placez dessus et dessous une teinture de
misy cuit, 1 p. Cuisez deux heures ; enlevez et vous trouverez l'or
doublé. C'est une diplosis, à laquelle concourent
à la fois les métaux surajoutés, comme dans le
n° 2, et le misy, qui paraît
destiné à donner à l'alliage une coloration
convenable et à l'affiner par cémentation superficielle.
Il a le même rôle dans le papyrus de Leide (Introduction,
p. 31, n° 15).
28. — Autre.
Orichalque de première qualité en limaille, 1 p.; pour
rendre la fusion facile, cadmie de Samos, 8 mines (poids); misy cuit, 8
p., c'est-à-dire douze mines; faites le mélange et fondez
soigneusement avec ce mélange. L'or destiné à
être accru en poids n'est pas nommé dans la recette; mais
elle est suffisamment claire. C'est une falsification, analogue
à celle du n° 26, dans
laquelle on ajoute du laiton en nature, en même temps que son
minerai (cadmie).
Les articles qui suivent sont relatifs à l'écriture en
lettres d'or et à la dorure : j'y reviendrai tout à
l'heure. Une nouvelle série de recettes pour accroître le
poids de l'or, provenant sans doute d'une collection ancienne
différente de celle qui a fourni les précédentes
au compilateur de la Mappae clavicula, est signalée par ses
titres, aux n° 65, 66, 67, avec de brèves indications :
Accroître l'or : cuivre 7 p.; orpiment doré, 6 p.
Fabriquer l'or : cuivre, 6 p.
Doublement de l'or : limaille d'argent, 1 p.
Voici maintenant une recette qui semble avoir pour objet de falsifier
l'argent, en préparant un alliage de ce métal avec le
cuivre, puis en le décapant et en lui donnant la teinte par une
préparation appropriée.
73. — Fabrication de l'argent.
Cuivre de Chypre, 2 p.; argent, 1 p.; sel ammoniac, 4 scrupules (?).
Alun lamelleux et liquide (Introd., etc., p. 237 ),
autant. Fondez le tout. — Si vous voulez travailler avec, prenez le suc
exprimé du citron et du raisin broyé demi-sec (Uvam passam, passerilles);
mettez-en plein le creux dela main dans un vase; cuisez beaucoup;
enlevez et travaillez au feu. On teint avec la préparation qui
vient d'être cuite.
74. — [Préparation du laiton (Le titre donné dans le
Manuscrit, « Blanchir le cuivre », est inexact).]
Prenez du cuivre ductile, celui que l'on appelle cuivre à
chaudron, ou bien du cuivre passé au feu et battu, faites-en des
lames que vous couvrez par dessus et par dessous, avec de la cadmie
blanche, broyée avec soin. C'est celle de Dalmatie dont se
servent les fabricants de cuivre. Lutez avec soin le fourneau au moyen
de l'argile, de façon que l'airn'y pénètre pas.
Chauffez pendant un jour. Ouvrez ensuite le fourneau et si le
métal se comporte bien, mettez-le en œuvre ; sinon faitescuire
de nouveau avec la cadmie, comme ci-dessus. Si l'on a bien
réussi, le cuivre de chaudron se mêle avec l'or. C'est une
préparation de laiton, susceptible d'être employé
à falsifier l'or. La rédaction même de cette
recette est identique avec les huit premières lignes du n°
22 de la Chimie de Moïse
(Collection des Alch. grecs,
trad., p. 292).
75. — Blanchir le cuivre.
Quand il commence à fondre, ajoutez de l'orpiment, non celui qui
a subi un traitement, mais celui qui est verdâtre. Ce
procédé qui rappelle la fabrication du tombac, est.
à peu près le même que celui du papyrus de Leide (Introd.,
etc., p. 34, n° 23). La même recette est
décrite aussi dans Olympiodore (Introd.,
p. 67) et dans le
Pseudo-Démocrite (Coll.
des Alch. grecs, trad., p. 53). La recette suivante,
congénère des n° 5 et 15, montre l'emploi de ce cuivre
blanchi dans la fabrication de l'or, transmutation ou falsification.
Après fusion du cuivre, ajoutez de l'orpiment, non
traité à l'avance. Il blanchit et devient fragile. Lavez
à plusieurs reprises avec de l'eau jusqu'à ce que le
métal soit purifié; ôtez-le et vous le trouverez
jauni. Lavez de nouveau avec de l'eau et vous trouverez le cuivre
couleur de sang. Ajoutez de l'argent dans le fourneau et l'argent
devient pareil à du corail. Mêlez une partie de ce produit
et 2 parties d'or et vous faites merveille.
Le n° 85 est composé de trois formules successives, dont les
deux demières rappellent celles du papyrus de Leide (Introd., etc., p. 28, 29, n° 2, 3,
4 et 8, où l'intention de fraude est exposée
explicitement. ) pour fabriquer l'asem, c'est-à-dire
simuler ou falsifier l'argent. Voici celles de la Mappae clavicula.
Cuivre de Chypre, 1 p., étain, 1 p.; on les fond ensemble dans
le moule à monnaie (Fabrication de fausse monnaie ?). Argent, 2
p.; étain purifié, 2 p. — On purifie l'étain comme
il suit : on le fond avec addition de poix et de bitume (Introd., p. 28, n° 2.).
Enlevez ensuite, mêlez et faites ce que vous voudrez.
Résumons maintenant, pour compléter cette élude,
les recettes pour écrire en lettres d'or (Chrysographie).
DEUXIÈME
SÉRIE.
RECETTES DE
CHRYSOGRAPHIE ET AUTRES.
L'écriture en lettres d'or ou d'argent, sur papyrus, pierre ou
métal, préoccupait déjà les scribes
égyptiens. Le papyrus de Leide [voir
R. Halleux, Alchimistes grecs, Les Belles Lettres, tome I, 1981]
contient 15 à 16 formules qui y sont relatives (Introd.,
etc., p. 51.). La Collection des Alchimistes grecs en renferme
également plusieurs. Cette écriture n'a pas cessé
d'être pratiquée pendant tout le moyen âge. Or la Mappae clavicula expose un
grand nombre de recettes à cet égard, ainsi que les
Traités d'Eraclius et de Théophile. Mais je ne parlerai
pas de ces dernières, postérieures à la Mappae clavicula.
L'étude de la Chrysographie ayant moins d'importance que celle
des alliages, je me bornerai à donner de brèves
indications sur les recettes contenues dans la Mappae clavicula.
- Recettes de Chrysographie avec de l'or en poudre.
30. Minium, sable, limaille d'or et alun. Broyer et cuire avec du
vinaigre dans un vase de cuivre.
31. Natron jaune (Substance
mal connue, mais dont il est question dans le papyrus de Leide (p. 39),
chez les Alchimistes grecs (trad., p. 298, etc.) et dans Pline
(Histoire naturelle, L. XXXI, ch. 46).), minium, vinaigre,
alun, limaille d'or, orpiment, etc.
33. Limaille d'or, broyée dans un mortier d'ophite ou de
porphyre rugueux, avec du vinaigre, etc.; on ajoute
du sel, de la gomme, etc. On polit l'écriture avec une coquille,
ou une dent de sanglier (V. Introd., etc., p. 41, n° 58. — Pline,
Histoire naturelle, L. XIII, chap. 25. La recette est à peu
près la même que celle de Théophile, L. I, ch. 37.
).
34. Orpiment, or, mercure et vinaigre, puis gomme, etc.
38. A l'or broyé on ajoute de la bile de taureau, etc.
Préparation pour écrire et pour peindre sur verre,
marbre, figurines.
39. Or et mercure, puis misy et cuivre.
Sert pour écrire au pinceau.
40. Mercure et or, rendu fragile en le versant fondu dans l'eau
où l'on a éteint préalablement
à diverses reprises du plomb fondu (Même recette, Théophile,
L. I, ch. 3;).
41. Or délayé dans du sang-dragon (Même
recette, Théophile,
L. I, ch. 37. — Sur l'emploi moderne du sang-dragon comme vernis
doré (voir Introd., etc., p.
60).); on écrit avec la résine mise en fusion.
49. Minerai d'or et bile de taureau, etc.
50. Or broyé avec de la rouille. — Addition de mercure et de
lait de femme.
- Recettes de Chrysographie sans or.
37. Étain fondu avec du mercure ; l'amalgame est broyé
avec de l'alun lamelleux et de l'urine d'enfant. — Sur la
première écriture, on récrit avec du safran de
Cilicie et de la colle, etc.
43. Chélidoine, 1 p.; résine, 1 p.; partie aqueuse
de cinq œufs; gomme, 1 p.; orpiment doré, 1 p.; bile
de tortue, 1 p.; limaille de cuivre (?), 1 p. Prenez-en 20
parties, ajoutez 2 parties de safran. Cela sert non-seulement sur
papier et parchemin, mais encore sur marbre et sur verre. Cette recette
se retrouve littéralement, sauf de légères
variantes, dans le papyrus de Leide (Introd., etc., p. 43, recette n° 74).
C'est là une nouvelle démonstration de l'origine et de la
fîlialion des recettes de la Mappae
clavicula. Le safran
et la bile de tortue sont aussi mentionnés dans le n° 37 du
papyrus de Leide (p. 38).
44. Soufre vif, écorce de grenade, partie
intérieure des figues, un peu d'alun lamelleux, mêlez avec
de la gomme ; ajoutez un peu de safran.
45. 3 jaunes d'oeufs et un blanc; gomme, 4
p.; safran, 1 p.; verre en poudre, 1 p.; orpiment
doré, 7 p., etc. C'est très sensiblement la même
formule que le n° 58 du papyrus de Leide (Introd.,
etc., p. 41)
46. Variante réunissant 43 et 44.
48. Natron jaune et sel, comme dans la recette 49 du papyrus de Leide (Introd., p. 39).
L'orpiment forme la base de certaines recettes compliquées,
difficiles à résumer (52, 53).
Ecriture en lettres d'argent.
Écume d'argent (Litharge de coupellation.), 4 p.; broyez avec
fiente de colombe et vinaigre; écrivez avec un stylet
passé au feu. Cette recette est identique avec le n° 79 du
papyrus de Leide (Introd., p. 44)-
La Mappae clavicula
renferme encore des recettes pour dorer et pour argenter, avec ou sans
or et argent, et des recettes pour souder l'or, l'argent, le cuivre,
etc., ainsi que des procédés pour teindre le verre,
c'est-à-dire préparer les verres colorés;
pour teindre les étoffes, le bois, etc.; d'autres
procédés pour préparer les couleurs des peintres
et des enlumineurs; ainsi que des notices sur un certain nombre de
minéraux employés dans l'industrie des couleurs. Je me
bornerai à signaler ces divers articles, dont l'examen
m'entraînerait trop loin de l'objet du présent
Mémoire. Les recettes et procédés que je viens
d'exposer jettent un grand jour sur les alliages et sur les pratiques
des orfèvres au commencement du moyen âge, et elles
montrent comment ces pratiques dérivaient directement de celles
des orfèvres gréco-égyptiens, qui onl écrit
le papyrus de Leide et les vieux traités du
Pseudo-Démocrite, du Pseudo-Moïse, d'Olympiodore et de
Zosime. On peut pousser plus loin encore la démonstration,
à l'aide d'une Table qui figure en tête du manuscrit de
Schlesladt, écrit au Xe siècle, et dont M.
Giry a bien voulu me donner communication. Cette Table renferme
à peu près les mêmes titres que ceux des articles 1
à 100; mais, à partir de là, les articles de la Mappae clavicula n'y sont
plus relatés, si ce n'est par de rares coïncidences. Ceux
de la vieille Table se rapportent à des articles perdus, et qui
faisaient suite plus directement à la première Partie;
car ils traitent successivement du travail du cuivre, du fer, de
l'étain, etc., chez les orfèvres, sujets qui ne figurent
pas dans les copies actuelles de la Mappae clavicula. L'indication de
leur existence fournit une nouvelle lumière sur les alliages
mclalliques et sur les recettes usitées autrefois avec la
prétention d'opérer la mulliplication (alliages à
bas titre) et la transmutation de l'or et de l'argent. Malheureusement,
nous ne possédons que les titres de ces recettes, le teste
étant perdu; mais ces titres sont déjà très
significatifs.
TROISIÈME
SÉRIE.
TRAVAIL DES MÉTAUX ET
DU VERRE.
Articles sur le travail du
cuivre (On donne ici tous
les titres, même ceux relatifs à l'écriture et aux
soudures, qui répondent à des sujets traités
ailleurs pour l'or.).
Rendre le cuivre pareil à l'argent. Traitement du cuivre. —
Donner au cuivre la teinte du corail. — Denier de cuivre ou
statère (Introd., etc., p. 33 : papyrus de
Leide, n° 29). Ecrire sur le cuivre des lettres vertes. —
Donner une couleur noire à un vase de cuivre. — Souder le cuivre
au fer. —Mélange du cuivre noir. — Ecrire en cuivre rouge. — Sur
un vase de cuivre, écrire des lettres noires
indélébiles. — Verdir le cuivre.— Rendre le cuivre mou
comme la cire ( Introd., etc., p.
42 : papyrus de Leide, n° 68.). — Rendre le cuivre plus mou
que le plomb sans le fondre, puis le fondre rapidement. — Argenter les
vases de cuivre. — Donner au cuivre la teinte du saphyr. — Ecrire sur
le cuivre. — Peindre des figures sur un vase de cuivre. — Ecrire en
lettres cuivrées. — Faire des figures de cuivre.
On obtient comme il suit du cuivre sans ombre pour ce qui l'exige. — Ce
qui produit la teinte.
Fabrication du cuivre de Chypre. — Idem, du cuivre poli.
Comment on enlève le corps de la magnésie.
Comment on enlève la teinte sombre.
Comment on prépare le soufre pour la teinte. Traitement de la
sandaraque. Préparation de la pyrite pour les teintes.
Parmi ces recettes diverses, je remarque spécialement la mention
du corps de la magnésie, expression courante parmi les
alchimistes (Collection des
Alchimistes grecs, traduction, p. 46 (Pseudo-Démocrite); p. 184
(Zosime) et passim.) et déjà rencontrée
plus haut (p. 155) ; et celle de
l'ombre, ou couleur sombre du cuivre, et des procédés par
lesquels on l'enlève; ce qui est aussi courant chez les auteurs
grecs (Même recueil, p. 46,
et p. 6, et passim). L'emploi du soufre, de la sandaraque et de
la pyrite, pour teindre le cuivre, était également dans
leurs pratiques (Voir notamment :
Sur la diversité du cuivre brûlé, Collection, etc.,
p. 154.).
Articles sur le travail du fer.
Donner au fer une teinte dorée. — Une teinte
argentée. Ecrire en lettres dorées sur le fer. — Dorure
du fer.
Articles sur le travail du
plomb.
Blanchir le plomb. — Teindre le plomb. — Plomber les objets de cuivre
(ou cuivrer les objets de plomb ?). — Durcir le plomb (Introduction,
etc., p. 28, papyrus de Leide, n° 1). — Verdir le plomb. —
Emploi de la pyrite.
Articles sur le travail de
l'étain.
Blanchir l'étain. — Rendre I'étain pareil à
l'argent (Idem, p. 28 et 41,
papyrus de Leide, n° 3 et 61.).
Articles sur les verres
colorés.
Puis viennent des préparations de verres colorés, dont
les analogues se retrouvent dans la Mappae clavicula telle que
nous la possédons. Voici les titres donnés par la vieille
Table.
Fabrication du bleu. — Autre, couleur de feu. — Peindre sur le verre,
ce qui ne puisse s'effacer. Fabriquer du verre incassable.
Ce dernier titre de recette est très remarquable; le verre
incassable paraissant avoir réellement été
découvert sous Tibère et avoir donné lieu à
une légende qui en faisait du verre
malléable : légende rapportée par Pétrone,
Pline, Dion Cassius, Isidore de Séville (Pétrone, Satyricon,ch. 51.—
Pline, Histoire naturelle, L.XXXVI, ch. 66. — Dion Cassius, L. LVII,
ch. 21. — Isidore de Séville, Étym., L. XVI, ch. 16. —
Eraclius, L. III, ch. 6. - sur le verre
malléable, voir Atalanta XV et
les remarques de Sainte Claire Deville. Rappelons que Fulcanelli
évoque le verre malléable dans les Demeures philosophales).
D'après Pline, Tibère fit détruire la fabrique, de
peur que cette invention ne diminuât la valeur de l'or et de
l'argent. D'après Dion Cassius, il fit tuer l'auteur.
Pétrone, reproduit par Isidore de Séville, par Jean de
Salisbury et par Eraclius, prétend aussi qu'il le fit
décapiter, et il ajoute cette phrase caractéristique, qui
s'applique aussi bien au verre incassable : Si vasa vitrea non frangerentur, meliora
essent quam aurum et argentum : « Si les vases de
verre n'étaient pas fragiles, ils seraient
préférables aux vases d'or et d'argent.
» Ces récits se rapportent évidemment à un
même fait historique, plus ou moins défiguré par la
légende : l'invention aurait été supprimée,
par la crainte de ses conséquences économiques. Il est
curieux de la retrouver signalée dans nos recettes
d'orfèvres, comme si la tradition secrète s'en fût
conservée dans les ateliers. J'en ai rencontré quelques
autres indices dans les auteurs du moyen âge, le faux Raymond
Lulle notamment (Theatrum
chemicum, t. IV, p. 170; Bibliotheca chemica, t. I p. 849; - Berthelot cite le Liber Artis Compendiosae quem
Vademecum nuncupavit, pp. 849-853; Guidonis Magni de Monte, Th. ch., t.
VI, p. 561, etc.). On sait que le procédé du
verre incassable a été découvert de nouveau de
notre temps. [Berthelot ne distingue pas le verre incassable du verre malléable, ce qui
est curieux...]
Fabrication du callaïnum
(Ce mot se retrouve dans
plusieurs articles sous la forme inexacte calamo; il s'agit en
réalité d'un cristal coloré en vert (voir mon
article clans le Journal des Savants, 1889).). — Dorure du
verre. — Tracer des arbres et des fruits de toutes couleurs sur un
flacon. — Souder le verre. — Peindre en or sur bois, sur verre ou tout
autre vase. Peindre sur verre d'une façon
indélébile.
Articles sur la fabrication
des perles.
C'est un autre sujet, qui est traité longuement dans la Collection des Alchimistes grecs.
II forme trois titres d'articles dans la vieille Table de la Mappae clavicula.
Nouvelle série d'articles relatifs à l'or et autres.
Nous revenons ensuite à des procédés de
transmutation tout à fait caractérisés ; il n'y
manque même pas l'indication d'une incantation qui accompagnait
les opérations.
- Fabrication de l'or. — Prière que vous récitez pendant
la fabrication, ou la fusion consécutive, afin que l'or soit
réussi.
Suit un article qu'il eût été fort
intéressant de comparer avec les listes actuelles de signes et
des noms, telles qu'elles figurent en tête des manuscrits
alchimiques grecs (Introd., etc., p. 92 et suivantes.)
;
- Interprétation des mots et des signes.
Puis on revient aux receltes de couleurs.
- Fabrication de (verres) blancs. — D° verts. —D° couleur
hyacinthe. — Délayer le cristal. — Couleur bois (?). — Des
espèces tinctoriales. — Comment on broie la magnésie.
Puis
Coloration de l'or. — Purification du cuivre de trompettes. —
Fabrication de l'or (4 articles). — Multiplier l'or. — Fabrication de
l'or (2 recettes). — Admirable fabrication de l'or.
Cette Table d'articles perdus, jointe aux articles
développés que j'ai traduits, confirme l'étroite
parenté entre les recettes du manuel d'orfèvrerie dont
elles étaient tirées, avec celles du papyrus
égyptien et des écrits grecs égyptiens du
Pseudo-Démocrite, du Pseudo-Moïse et auteurs
congénères. Il existe même certaines indications,
propres à montrer que plusieurs des articles reproduits par la Mappae clavicula ont
été, non seulement traduits du grec, comme je l'ai
rappelé, mais écrits par des païens. En effet,
l'article 54 parle des images des dieux; en voici la traduction, qui
offre des détails techniques intéressants.
Préparer de l'or vert : prenez or, 4 p.; argent, 1 p.;
fondez ensemble. . . ., tracez ici la figure d'homme que vous voudrez;
elle aura une couleur verte, qui sera agréable et
décorative, avec l'apparence et la vivacité des personnes
vivantes. — Si vous désirez faire de l'or rouge, vous ajouterez
1 p. de cuivre; fondez du cuivre de première qualité
à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'il prenne une
apparence de terre cuite et fondez-le avec les poids ci-dessus (d'or et
d'argent).— Pour faire l'image d'une femme, prenez-en une partie et 4
p. d'argent; vous aurez un alliage qui reproduira un corps de femme
éclatant, après qu'on l'aura nettoyé. — Plus tard
on a imaginé de faire les images des dieux noires, avec un
alliage d'or, d'argent, de cuivre et d'autres produits
mélangés. Le mélange et la fabrication seront
exposés dans ce qui suit.
Sans nous arrêter à ce procédé, fort curieux
au point de vue artistique, nous noterons seulement l'indication de la
représentation des Dieux. Elle se trouvait encore dans un autre
article, dont la vieille Table du manuscrit de Schlestadt indique le
sujet dans les termes suivants : En mélangeant l'or vrai avec
une autre substance, on fabrique des images de Dieux, qui paraissent
pour ainsi dire corporelles. D'après cette indication
réitérée et quelques autres, il parait donc
établi que certains articles, au moins dans leur
rédaction primitive, remonteraient à l'époque
païenne; c'est-à-dire qu'ils seraient contemporains du
papyrus de Leide. Les synonymes de mots gréco- latins,
cités à plusieurs reprises, sont conformes à cette
opinion ; le texte latin étant, dès sa première
rédaction, traduit d'un texte grec plus ancien. Elle nous
ramènerait, je le répète, jusqu'au doublement des
métaux relaté dans Manilius, et jusqu'à l'essai de
Caligula, exécuté avec l'orpiment dans le but de
préparer de l'or ; essai que relate Pline (Origines
de l'Alchimie, p. 69.), sans en donner autrement le
détail. D'après le nom de l'orpiment, il
répondrait peut-être à quelque recette du papyrus
de Leide ou du texte présent, mettant en jeu les composés
arsenicaux. Il résulte de l'ensemble des données que je
viens d'exposer que la connaissance de l'Alchimie, venue d'Egypte,
serait parvenue à Rome à l'époque de l'Empire
romain : résultat d'ailleurs conforme aux indications que j'ai
développées ailleurs (ld., p. 156.)
sur l'Ecole
démocritaine, déjà connue de
Sénèque, de Pline, d'Aulu-Gelle, et même de
Vitruve. Les pratiques réelles et les imaginations des vieux
métallurgistes et orfèvres égyptiens, dont la date
initiale se perd dans la nuit des temps, ont donc été
transmises de bonne heure aux artisans italiens, et se sont
perpétuées dans les ateliers, à travers les temps
barbares de l'époque carlovingienne, jusqu'au Xe
siècle , époque de la transcription du Manuscrit de
Schlestadt. Ces pratiques, ainsi transmises directement, se sont
rejointes, deux siècles après, avec les théories
des alchimistes grecs, revenues en Occident par l'intermédiaire
des Arabes.
----------------

page de
garde d'une série de Mémoires : Description de l'Egypte
ou
Recueil des observations et des recherches qui ont été
faites en Egypte
pendant l'expédition de l'armée française .
Tome sixième,
Antiquités-mémoires - [par Edme-François Jomard et
al. - 1822]
MÉMOIRE SUR LES VASES
MURRHINS QU'ON APPORTAIT JADIS EN EGYPTE, ET SUR CEUX QUI S'Y FABRIQUAIENT;
Par M. ROZIÈRE, INGENIEUR DES MIMES, MEMBRE DE LA
COMMISSION DES SCIENCES.
LES Romains ont tiré de diverses contrées de l'Orient, et
particulièrement de l'Egypte, des vases
très-célèbres sous le nom de vases murrhins. [nous
avons eu à de nombreuses reprises l'occasion d'insister sur
l'importance de cette matière curieuse, appelée murrhe,
dans notre réincrudation]
Ces vases étaient de deux sortes. Il est constant que les uns se
fabriquaient en Egypte, et c'étaient les moins estimés;
les autres, beaucoup plus précieux, y étaient
apportés de divers pays, principalement de la Perse. On n'a
encore pu découvrir de quelle matière les uns et les
autres étaient fabriqués, quoique ces recherches aient
singulièrement exercé la sagacité des antiquaires.
Il pourrait être curieux de dissiper les obscurités qui
environnent depuis si longtemps cette question, et elle avait
d'ailleurs trop de rapports avec les travaux que nous avons entrepris
sur l'industrie et les connaissances minéralogiques des anciens
peuples qui ont occupé l'Egypte, pour la négliger
entièrement. Nous nous proposons donc, dans ce mémoire,
de déterminer d'une manière précise la nature des
deux espèces de,vases.
§. I. Notice
historique sur les vases murrhins naturels.
Les vases murrhins ne commencèrent à être connus
à Rome que vers les derniers temps de la république: les
six premiers que l'on y fit voir, avaient été
tirés du trésor de Mithridate (Plin.
Hist. nat.
lib.
XXXVII, cap. 2)
; on les jugea dignes d'être consacrés aux dieux, et ils
furent déposés dans le temple de Jupiter au Capitole.
Après la défaite d'Antoine et de Cléopatre,
Auguste enleva d'Alexandrie un vase murrhin, comme un des objets les
plus précieux de son triomphe : il paraît qu'il fut aussi
déposé dans un temple; et ce ne fut qu'un peu plus tard,
dit Pline, que les particuliers commencèrent à faire
servir les vases murrbins à
leur propre usage. La conquête de l'Egypte, qui fit naître
parmi les Romains le goût des pierres rares et
généralement de toutes les pierres travaillées, et
le luxe effrayant qui se
développa à cette époque, firent accorder à
ces vases une valeur qui passe toute croyance. L'empereur Néron
paya une simple coupe de murrhin jusqu'à trois cents sesterces :
encore la plupart des éditions de Pline, et notamment celle du
P. Hardouin, substituent des talens aux sesterces ; ce qui ferait plus
d'un million de notre monnaie. La première estimation
paraît déjà exorbitante : cependant, malgré
tout ce qu'a pu dire M. de Pauw, il est certain que le sens du passage
de Pline est favorable à la dernière. Néron par
cette acquisition avait surpasse tous les Romains. Pline se
récrie sur un luxe aussi désordonné : il lui
paraissait scandaleux que le maître du monde bût dans une
coupe d'aussi grand prix. Memoranda
res, dit-il , tanti
imperatorem patremque patriae bibisse. Pétrone,
favori de Néron, donna trois cents, sesterces d'une cuvette (trulla)
ou d'un bassin de murrhin, et en la brisant a l'instant de sa mort, il
crut s'être vengé de l'empereur, qui devait en
hériter. Il faut croire pourtant que le prix excessif de ces
deux vases et de quelques autres que l'on cite encore, était
dû à leur beauté singulière, et que,la
valeur du plus grand nombre, surtout de ceux qui se fabriquaient. en
Egypte, était bien moins considérable, puisque beaucoup
de Romains en possédaient, et qu'ils devinrent même d'un
usage assez commun, comme l'indiquent plusieurs
passages de Martial, de Properce, etc. Christius a rassemblé
tous ces passages avec beaucoup de soin, à l'exception pourtant
d'un distique de Martial et d'un passage du Code de Justinien que l'on
trouve plus bas.
§. II. Examen des
opinions émises jusqu'ici.
« II est à
jamais étonnant, s'e'crie M. de Pauw (Recherches philosophiques sur les Egyptiens
et les Chinois, tom. Ier, pag. 397), qu'après les recherclies
entreprises par les plus savans hommes
que l'Europe ait produits, on ne sache pas encore avec certitude de
quoi se formaient ces fameux vases dont le prix était si
considérable. »
Cela devient beaucoup moins étonnant, lorsqu'on examine avec
attention de quelle manière se faisaient ces recherches. La
plupart des écrivains qui ont traité cette question et
d'autres semblables, bien que des prodiges d'érudition en
certains genres, étaient généralement fort peu
versés dans l'histoire naturelle. Ils commençaient par
rassembler avec des travaux infinis tous les passages relatifs à
leur sujet, c'pars dans les écrits des anciens; ce qui
était, j'en conviens, une exeellentc méthode : mais,
satisfaits
après cela d'avoir prouvé leur érudition, ils se
bornaient à comparer, pour ainsi dire au hasard, quelques-uns de
ces renseignemens avec les notions incomplètes qu'ils avaient
sur un nombre très-limité de substances naturelles. A
cette insuffisance dans les données se joignait une
manière de raisonner qui n'était certainement pas
irrépréhensible : aussi les volumes écrits sur ces
matières , loin de les éclaircir, n'ont servi
très-souvent qu'à les embrouiller davantage; et dans la
question présente, la divergence des opinions est telle, qu'on
croirait que le pur caprice les a dictées. Les uns veulent que
la matière des vases murrhins ait
été une sorte de gomme ; les autres, du verre ; d'autres,
une coquille de poisson. Jérôme Cardan et Scaliger
assurent que c'était de la porcelaine; beaucoup d'antiquaires
croient que c'était une pierre précieuse; d'autres ont
soupçonné que c'était une obsidienne. Le comte
de Veltheim pense que c'était la pierre de lard de la Chine ; et
le docteur Hager a tâché de prouver, dans sa Numismatique et
dans son Panthéon
chinois, que c'était cette espèce de
pierre fort précieuse connue à la Chine sous le nom de
pierre de yu. [cf. Lapidaires
chinois] L'auteur des Recherches
philosophiques sur les Egyptiens et les Chinois, qui
tranche souvent, en quelques lignes, des questions délicates sur
les sujets les plus importans, a consacré à celle-ci un
assez grand nombre de pages, et n'en a pas beaucoup avancé la
solution ; il finit par assurer que cette matière n'était
point de nature calcaire, sans s'expliquer davantage. Plusieurs des
opinions que nous venons d'exposer, n'ont pas l'omhre de vraisemblance,
et les autres ne peuvent soutenir un examen sérieux : comment
a-t-on pu prendre pour un coquillage une matière d'apparence
vitreuse, dont on faisait des ustensiles, des meubles de certaines
dimensions et déformes tout-à-fait différentes ?
[souvenons-nous de ces
mérelles dont parle Fulcanelli ; n'y
a-t-il pas là allusion au calcaire ? Oui, mais le calcaire ne
suffit pas à faire le Mercure ; il faut un autre
élément propre à assurer la minéralisation]
Comment a-t-on pu croire qu'on ait fabriqué avec une gomme des
vases destinés à recevoir des liqueurs spiritueuses et
même des liqueurs chaudes ? usage bien attesté par ce
distique de Martial :
Si
calidum potas , ardenti
murrha fulerno
Convertit, et melior fit sapor inde
mero.
Le comte de Caylus avait adopté, ainsi que beaucoup d'autres
antiquaires, l'opinion de Cardan etde Scaliger; il va même
jusqu'à prétendre que les vases murrhins
étaient d'une porcelaine fabriquée en Egypte. Mariette,
qui, dans les Mémoires de l'Académie, entre, sur ce
point, dans de grands développemens, prétend prouver, au
contraire, que c'était de la porcelaine de la Chine (Mémoires de l'Académie des inscriptions,
tom. xxiii,
pag. 122). La vérité
est que la porcelaine d'aucun pays n'offre les
caractères attribues aux vases murrhins. C'est, d'ailleurs,
contredire formellement Pline, qui assure en propres termes que la
matière murrhine était une substance naturelle, une
véritable pierre que l'on tirait,du sein de la terre dans le
pays des Parthes, et surtout dans la Carmanie.
Le chevalier de Jaucourt oppose, il est vrai, à
l'autorité de Pline ce vers de Properce :
Murrheaque
in Parthis pocula
cocta focis.
Et les vases murrhins cuits dans les
fourneaux des Parthes.
Je conviendrai que s'il s'agissait de l'aspect de ces vases ou de toute
autre circonstance que Properce eût pu observer par
lui-même, son témoignage serait d'un grand poids ; mais,
lorsqu'il s'agit d'une particularité d'histoire naturelle, qui
suppose des informations précises et difficiles à se
procurer, il ne peut, ce me semble, être mis sur la même
ligne que celui d'un naturaliste tel que Pline, l'un des hommes les
plus érudits de l'antiquité, surtout quand ce dernier
donne, comme ici, les renseignemens les plus positifs et les plus
détaillés. Pline distingue d'ailleurs le véritable
murrhin de celui que l'on imitait sur les rives du Nil, et dont les
fabriques se trouvaient dans la ville même de Thèbes,
renommée alors par les vases de toute espèce qui s'y
vendaient. Properce, mieux instruit de ce qui se passait dans l'Egypte,
alors soumise aux Romains, que des usages des Parthes, de tout temps
peu connus, a pu croire que les deux espèces de murrhin, quoique
différentes en qualité, avaient une même origine :
rien de plus naturel; et le rapprochement qu'il fait, autorise cette
conjecture. Il est bon de voir ce qui précède le
vers que l'on a cite:
Seu
quae palmiferae
mîttunt venalia Thebae,
Murrheaque in Parthis, etc.
Et les marchandises que nons envoie Thèbes environnée de
palmiers, et les vases marrhins, etc. Nous ne saurions non plus
admettre, avec Christius (De
murrhinis veterum, liber singularis)
et quelques autres, que cette matière fût un
véritable albâtre, soit calcaire, soit gypseux,
puisqu'elle offrait, avec l'aspect vitreux, des couleurs variées
et fort éclatantes; qualités qui excluent
également la pierre de lard
des Chinois. [mais il y
a lieu d'établir une relation avec ce que dit Fulcanelli au
sujet de l'albâtre des Sages, quand il évoque l'antimoine
hermétique ou véritable stibium de Tollius,
in DM, voyez prima materia]
Christius avait soupçonné encore que ce pouvait
être une espèce d'onyx. Bruchman dit d'une manière
expresse que c'était la sardonyx des Romains; et l'avis du
célèbre antiquaire Winckelmann, tout-à-fait
conforme au sien, a donné beaucoup de poids à cette
opinion : mais la sardonyx n'était qu'une agate rouge et
blanche, formée de bandes concentriques, dont les couleurs
alternaient; or, cette pierre était parfaitement connue chez les
Romains. Pline a décrit non seulement la sardonyx, mais toutes
les nombreuses variétés d'agates, avec tant de
précision, quant à ce qui concerne leur aspect, que les
meilleurs naturalistes ne sauraient guère mieux faire
aujourd'hui. Croira-t-on, qu'il n'eût pas reconnu la sardonyx
dans une matière aussi commune que celle des vases murrhins ? (les
couleurs rouges et blanches, disposées en zones concentriques
qu'affectaient quelquefois les vases murrhins, ne forment pas un
caractère assez tranché pour réunir cette
matière à la sardonyx : son peu de dureté et bien
d'autres caractères l'en séparent d'une manière
incontestable) En vain objecterai-t-on que les anciens ont
quelquefois appliqué
à cette matière le nom d'onyx, comme dans
ce vers de Properce :
El
crocino nares murrheus
ungat onyx (Propert. lib. III, eleg. 8).
Pour connaître, en pareil cas, la valeur de ce mot, il faudrait
avoir examiné l'ensemble des connaissances minéralogiques
des anciens. Ceux qui ne se sont occupés que d'un petit nombre
de questions isolées, ont toujours été
trompés par cette expression et quelques
autres semblables. Chez les anciens, le mot onyx ne signifiait le plus
souvent rien de précis quant à la nature de la pierre; il
indiquait seulement, par rapport aux couleurs, ordinairement rouge et
blanche, une disposition en zones plus ou moins vague, à peu
près comme celle qu'on remarque quelquefois vers
l'extrémité des ongles,
d'où l'on a dérivé le nom d'onyx (onux, ongle).
Aussi a-t-ll été appliqué à des
matières
très-difféérentcs des agates, à certaines
variétés d'albâtre, soit
calcaire, soit gypseux, et à d'autres pierres qui n'ont rien de
commun entre elles que d'être disposées par couches
concentriques (Voilà
pourquoi encore il est souvent
employé chez les anciens pour désigner les vases à
renfermer le nard et les parfums, quoique jamais on ne les fît
avec la pierre qui a porté chez les modernes le nom d'onyx.
Onapportera les preuves de cette opinion en parlant des albâtres
mis en oeuvre dans l'ancienne Egypte. Tout ce qu'il est donc possible
de conclure de l'épithète onyx donnée aux vase
smurrhins, c'est qu'ils présentaient parfois cette disposition
de couleurs et ce tissu particulier qui font connaître
qu'une matière minérale a été formée
par concrétion, comme les agates ; mais il faut s'arrêter
là.) et d'avoir été formées par
concrétion.
Après ce qui vient d'être dit, nous pouvons nous dispenser
d'entrer dans de nouveaux détails pour prouver que la
matière des vases murrhins n'avait aucun rapport avec
l'obsidienne, car assurément cette dernière n'est
pas communément formée par concrétion. On se
convaincra d'ailleurs de leur différence, par ce que nous
ajouterons plus bas sur ses couleurs, sa dureté, etc. [on
voit citer l'albâtre, le calcaire, le gypse. Nous sommes
très près des éléments dont les vrais
disciples d'Hermès savent qu'ils peuvent être idoines
à leurs projets...]
§. III. Si la
matière murrhine existe encore.
Prétendre, avec quelques auteurs, que cette matière nous
est tout-à-fait inconnue aujourd'hui, et qu'elle n'existe plus,
est sans doute une manière fort commode de se tirer d'embarras;
mais il est aisé d'en faire sentir le peu de justesse. On a
dpjà vu que cette matière
était apportée en Egypte de plusieurs contrées de
l'Orient; on en tirait encore, suivant Pline (Invenientur enim in pluribus locis, nec
insignibus. Plin., Histor. nat.
lib. xxxvii, cap. 2),
de plusieurs autres endroits peu remarquables ou peu connus.
C'était donc une substance assez abondante dans la nature; et si
elle fut très-rare à Rome jusqu'à une certaine
époque, un seul fait, que je choisis aussi dans Pline, prouvera
combien elle y
devint commune en peu d'années; il mettra aussi le lecteur
à portée de juger si ce pouvait être la pierre de
yu, si rare encore aujourd'hui à la Chine. A la mort d'un
personnage consulaire, célèbre entre tous les Romains par
ce genre de luxe, les vases murrhins qu'il possédait et que
Néron enleva à ses
enfants étaient en si prodigieuse quantité, qu'ils
garnissaient tout l'intérieur de ce même
théâtre que
l'empereur avait été flatté de voir rempli par le
peuple
romain lorsqu'il était venu chanter en public (Plin., Histo. nat. lib.
xxxvii, cap. 2). [il
est assez remarquable que l'un des éléments d'un possible
Mercure ait déclenché des phénomènes de
fascination réservés en principe à la pierre
philosophale ou si l'on préfère, aux gemmes]
Qu'il y ait, si l'on veut, de l'exagération dans ce fait, on
pourra toujours juger, par ce que devait posséder un seul
particulier pour autoriser ce récit, combien cette
matière était
alors abondante à Rome. Il est contre toute vraisemblance que
tant d'objets différens aient entièrement disparu par les
invasions des
barbares ; et c'est un fort mauvais raisonnement que celui que fait
à ce sujet M. de Pauw, en alléguant l'exemple d'une
statue en verre apportée aussi d'Egypte, qui se voyait encore
à Constantinople du temps de Théodose, mais dont on ne
saurait, dit-il, trouver aucun fragment aujourd'hui. Cette statue
pouvait être brisée par un seul accident, et ses
débris n'avaient rien qui pût les rendre recommandables,
mais des
milliers de vases et de meubles
répandus dans une grande partie de l'Asie et de l'Europe
pouvaient-ils être détruits de la même
manière ? Leurs fragmens auraient encore pu mériter
d'être conservés. L'empereur Néron, qui
possédait une si
grande
quantité de vases murrhins, ne dédaigna point de faire
recueillir très soigneusement les débris d'un de ces
vases qui s'était rompu (Plin. Histor. nat.
Ibid.). Je ne croirai donc pas que,
«
quelques recherches que l'on fit dans les cabinets les plus riches et
les mieux fournis d'antiques, on n'y trouverait rien qui
ressemblât à ces célèbres vases »
(Recherches
sur les Egyptiens, etc., tom. Ier)
: je ferai voir, au
contraire, que les modernes ont travaille la même matière,
qu'ils en ont
fait aussi des vases; ce qui rend fort difficile de distinguer
aujourd'hui ceux qui sont vraiment antiques. Mais continuons de suivre
la méthode d'élimination que nous avons employée
jusqu'ici : cette marche, la plus simple de toutes, est la seule qui
puisse conduire à des résultats certains.
§. IV.
Caractères et nature du Murrhin.
1°. Volume
des plus beaux morceaux. Pline nous offre des renseignemens assez
positifs sur les dimensions des plus grandes masses de matière
murrhine susceptibles d'être travaillées.
« Un
vase, dit-il, qu'on
acheta à Rome quatre-vingt-dix sesterces, contenait trois
setiers, et les plus grands morceaux pouvaient servir à faire
des espèces de petites tables. »
Ampiitudine nusquam parvos
excedunt abacos. Ce n'était que la
très-petite partie des morceaux de murrhin
qui pouvaient servir à faire des vases à boire;
d'où l'on peut conclure que ce n'était pas la
matière en elle-même qui fût rare et d'un grand
prix, mais les blocs d'un certain volume, exempts de défauts :
aussi n'a-t-on jamais cité un seul objet d'un petit volume comme
ayant quelque valeur. Ces circonstances suffisent pour prouver que ce
ne pouvait être aucune des substances que l'on désigne
sous le nom de gemmes : car il faut regarder, sinon comme des contes,
au moins comme des méprises sur la nature de la matière,
tout ce que l'on a débité sur ces gemmes prodigieuses
travaillées autrefois en Egypte [ce
qui est évidemment prodigieux, c'est que cette matière
même puisse servir à préparer des gemmes... Mais
cela, seuls les minéralogistes français du XIXe
siècle pouvaient en principe le savoir, cf. Sainte
Claire Deville]
; et nous le ferons voir dans un autre écrit. A un
caractère
distinctif si important se joignent encore les témoignages
positifs des anciens. Le Code de Justinien décide, sur
l'autorité de Cassius, que les
vases murrhins ne doivent pas être rangés parmi les
pierres précieuses. Il établit de cette manière la
distinction (loi 19, De auro,
argento, etc., §. 17) :
Gemmae
autem sunt perlucidae
materiae, quas, ut refert Sabinus, Servius a lapillis distinguebat, quod gemmae
essent perlucidae materiae,
velut smaragdi, chrysoluti, amethusti...... lapilli autem contrarii superioribus, naturae ut
obsidiani, etc.... (§.
19) Murrhina autem vasa in gemmis non esse Cassius scrïbit.
2°. Dureté.
La matière murrhine différait
d'ailleurs beaucoup de toutes les gemmes par sa médiocre
dureté ; elle était assez fragile. Elle pouvait
même être
attaquée par l'action des dents ; et l'on raconte qu'un
personnage consulaire, buvant dans une coupe de rnurrhin, ne put se
défendre un jour d'en ronger les bords, tant il était
épris de la beauté de la matière.
Potavit
ex eo aute hos annos
consularis, ob amorem abroso ejus margine.
L'écrivain romain, en citant ce fait singulier, ajoute que, loin
de diminuer la valeur du vase, cet accident n'avait faitque l'augmenter
:
ut
tamen injuria illa pretium
augeret; neque est hodie murrihini alterius praestantior indicatura.
(Plin. Histor. nat.
lib. xxxvii, cap. 2)
Ce caractère la distingue également du cristal de
roche et de toutes les matières qui rayent le verre, ou qui
donnent des étincelles par le choc de l'acier. Toutes ces
substances écartées, ainsi que toutes celles qui ne se
trouvent pas en blocs d'un certain volume, toutes celles qui sont
attaquables par l'eau froide ou l'eau chaude, par les liqueurs
spiritueuses, toutes celles encore que les anciens ont décrites
d'ailleurs d'une
manière claire, et qu'ils connaissaient sous des noms
particuliers , la liste de celles qui restent est fort peu
considérable; il est remarquable qu'elles se trouvent à
peu près toutes dans la classe des pierres composées
d'une terre et d'un acide. [il
est là encore, remarquable que l'argile, l'alun, le gypse
puissent se retrouver. Ne peut-on y voir les « trois têtes
sous le même voile » dont parle Fulcanelli en citant
Démeter, Cérès et Isis, in le Myst.
Cath. ? Cf. le rébus
de saint
Grégoire-sur-Vièvre]
Si l'on compare ces dernières avec les caractères qu'il
nous reste à exposer, on n'en trouvera qu'une seule qui les
unisse tous, mais elle convient tellement avec les descriptions des
anciens, qu'il sera impossible de conserver aucun doute sur
l'identité des deux matières (L'améthyste
seule présente quelque analogie avec
la
matière murrhine, et je
m'étonne qu'on l'ait
tout-à-fait oubliée.
Les caractères qui l'excluent sont
1°. sa dureté assez
considérable ;2° ses couleurs
peu variées ; 3°. l'absence de
certains accidens de lumière dont il est fait
mention plus bas, et celle de ces
gerçures
indiquées sous le
nom de glaces; 4°.
enfin, l'améthyste était une
pierre fort
commune chez les Romains,
parfaitement connue, et dont Pline fait
mention ailleurs - cf.
notre Soufre) .
3°. Contexture.
L'aspect vitreux des vases murrhins est bien constaté par les
témoignages des anciens : aussi Pline les place-t-il
immédiatement à côté du
cristal de roche. On donnait même le nom de verre, vitrum murrhinum,
au murrhin artificiel qui se fabriquait à Thèbes. Tous
les minéralogistes savent que parmi les substances
composées d'une terre et d'un acide, il en est une qui
possède éminemment ce caractère; c'est la
chaux fluatée ou le spath, fluor, nommé aussi, en raison
de cela, spath vitreux.
4°. Eclat.
Malgré cet aspect vitreux, l'éclat du murrhin
était cependant médiocre. Ce n'était point
précisément celui des pierres précieuses, et pour
employer l'expression de Pline, cet éclat manquait de force : on
pouvait dire que cette matière était plutôt
brillante qu'éclatante : splendor
his sine viribus, nitorque
veriùs quam splendor; ce qui s'applique
très-bien au spath fluor.
5°. Couleurs.
C'était par la variété, la
richesse, la vivacité des couleurs, que ces vases excitaient
l'admiration; c'était de là qu'ils tiraient leur plus
grand
prix. Les couleurs dominantes étalent le pourpre (ou violet
foncé) et le blanc, disposés par bandes ondulées
ou contournées de diverses manières, et presque toujours
séparées par une troisième bande, qui, participant
des deux antres, imitait aux yeux la couleur claire de la flamme (Plin.
Histor. nat.
lib. xxxvii, cap. 2).
On faisait grand cas des vases
marqués de taches très-intenses; et malheureusement ils
n'offraient que trop souvent des couleurs faibles, et, pour ainsi dire,
à demi évanouies. Toutes ces circonstances conviennent
parfaitement et d'une manière exclusive à la chaux
fluatée, ou du moins à quelques-unes de ses
variétés ; car il faut bien prendre garde que les anciens
ne formaient point, comme nous, leurs espèces d'après
lacomposition chimique, ni d'après des caractères fixes
qui
tinssent à la nature intime des substances. De simples
différences dans les couleurs ou dans la contexture suffisaient
pour faire appliquer des noms différens à des
matières qui étaient d'ailleurs les
mêmes.
6°. Transparence.
Une transparence parfaite était, suivant Pline, un défaut
plutôt qu'une qualité dans
les vases murrhins : ils n'avaient en général qu'une
demi-transparence; et ceci est confirmé par cette epigramrne de
Martial, qui a échappé aux recherches de Christius :
Nos
bïbimus vitro; tu
murrhâ, Pontice : quare ? Prodat
perspicuus ne duo vina calix.
Ce que l'on pourrait traduire mot à mot de cette manière :
« Nous
buvons dans le verre, et toi dans le
murrhin, ô
Ponticus : hé pourquoi ? c'est, de crainte qu'une coupe
transparente
ne laisse apercevoir deux vins différens. »
7°. Jeu
de lumière. Quelques personnes
louaient dans le murrhin certains reflets, certains jeux de couleurs,
qui présentaient un spectacle semblable a celui de
l'arc-en-ciel. [c'est
l'un des effets du Mercure à l'époque des couleurs de la
queue de paon, après que la conjonction radicale du Soleil et de
la Lune ait pris lieu, cf. Mutus Liber]
Cet effet de lumière se remarque effectivement dans certains
morceaux de spath fluor; c'est en quelque sorte une
propriété commune à ces substances
auxquelles une contexture très-lamelleuse avait fait donner le
nom de
spaths: on la rencontre quelquefois dans le spath calcaire, surtout
dans la variété nommée spath
d'Islande ; elle est très remarquable aussi dans la
variété de
feldspath nommée Adulaire et, en général, dans
les minéraux qui réunissent les contextures
vitreuse et lamelleuse. C'est le même effet que Romé de
Lisle (Crystallographie,
p. 171, édition de 1772) à
quelquefois nommé, mais pour d'autres substances, iris par
fêlures. La cause en a été expliquée de la
manière la plus claire par un de nos plus célèbres
physiciens
modernes, ainsi que celle de tous les
phénomènes analogues que présentent les
minéraux (Voyez le traité de
minéralogie, par M. l'abbé Haüy). Ce
passage de Pline
n'a donc en lui-même rien que de précis : c'est faute
d'avoir été informé de ces circonstances, qu'il a
paru
incompréhensible à la plupart des interprètes.
8°. On reprochait à
la matière murrhine d'être
sujette à renfermer dans son intérieur des parcelles de
matières étrangères (sales).
Ce mot a
été généralement traduit par celui de
taches (Une très ancienne traduction de Pline, par Pinet
de Nauroy, publiée en 1581, a rendu ce mot par celui de glaces)
; interprétation contraire
à l'idée de Pline, qui vient de dire, au même
endroit, que les taches étaient estimées, et qui parle
seulement
ici des défauts qui interrompent la continuité des masses
:
Sales,
verrucaeque non
eminentes, sed ut in corpore etiarn plerumque sessiles.
Le spath fluor est Sujet effectivement à renfermer une multitude
de petits points de matière
étrangère, surtout des pyrites et de l'antimoine. M.
Gillet-Laumont, membre du conseil des mines, possède dans sa
collection un vase de spath fluor, qu'à sa forme et à ses
caractères de vétusté on ne peut
méconnaître pour un vase antique ; c'est sans doute un des
anciens vases murrhins. Il est semé d'une multitude infinie de
petits grains métalliques, qui, comme le soupçonne M.
Gillet, doivent être des parcelles d'antimoine. Dans ces verrues
non éminentes que Pline reproche encore aux
vases murrhins, tous les naturalistes reconnaîtront,
malgré la singularité de l'expression,
ces espèces d'yeux arrondis et environnés de couches
concentriques, cachet des matières formées par
concrétion, comme le sont effectivement presque toutes les
grandesmasses de chaux
fluatée: ce n'est autre chose que la coupe transversale du canal
par lequel s'est introduit, lors de la formation de la pierre, le
fluide chargé des molécules salines; [notez que de nombreux textes alchimiques
parlent d'une substance remplie d'yeux de poissons qui pourrait avoir
cette ressemblance, cf. nos Symboles]
canal qui ne se bouche qu'imparfaitement, ou finit par se remplir d'une
matière
étrangère. Nous venons de de dire, d'après les
renseignemens des anciens,
et notamment de Pline, la matière des vases murrhins ;
rapprochons de cette description ce que les plus habiles naturalistes
modernes disent de l'aspect et des usages de la chaux fluatée.
M. Haüy, qui distingue dans cette substance six couleurs
principales, place à leur tête la couleur rouge et la
couleur violette comme les plus communes dans les beaux morceaux : or,
ce sont précisément les couleurs dominantes des vases
murrhins.
«
La chaux fluatée, ajoute-t-il, est
souvent formée par bandes ou par zones, comme
l'albâtre... »
Nous avons vu que c'était là le caractère le plus
saillant de la matière décrite par Pline.
« En Angletene et ailleurs, dit le
naturaliste français , on travaille les morceaux de chaux
fluatée
les plus considéiables, et l'on en fait des plaques et des vases
de différentes formes. »
II est singulier que le naturaliste romain indique également ces
deux usages pour les morceaux de murrhin les plus considérables
:
Amplitudine nusquam parvos
excedant abacos ; crassitudine raro, quanta dictum est vasi potorio.
Enfin M. Haüy termine cet article par une réûexion
fort remarquable pour notre sujet :
« Les
couleurs vives et agréables de
ces ouvrages semblent rivaliser avec celles des gemmes. »
[cf. sections Soufre et réincrudation]
Lorsqu'un naturaliste aussi connu par sa précision
s'exprime de celte manière, doit-on
s'étonner que les anciens, qui ne prisaient les pierres que
d'après leur aspect, aient mis les plus belles masses de spath
fluor presque au même rang que les gemmes, ou du moins
immédiatement après ? doit-on s'étonner
que plusieurs antiquaires aient cru qu'il s'agissait de
véritables pierres précieuses ? Je pourrais pousser plus
loin les rapprochemens auxquels donne lieu la description de M.
Haüy ; mais je veux me borner à choisir quelques traits
dans les autres minéralogistes. M. Werner parle du spath fluor
dans des termes à peu près semblables :
« II n'est
peut-être, dit-il,
aucun minéral qui présente des couleurs aussi
variées
.... elles sont
très-souvent mélangées plusieurs ensemble
dans le même morceau, et présentent des dessins
rubanés, tachetés. » (Brochant,
Minéralogie
de Werner, art. spath fluor)
Cette dernière circonstance se trouve
également dans le texte de Pline : His
maculae pingues placent.
M. Werner ajoute que le spath fluor est assez éclatant, mais que
ce n'est pas l'éclat du diamant, ce qui revient à
l'expression de Pline, nitorque
verius
quàm splendor. Romé de l'Isle (Crystallographie)
applique à certaines variétés de
chaux fluatée le nom d''albâtre vitreux; [il s'agit selon nous de l'albâtre des
Sages de Fulcanelli, cf. prima materia]
manière de parler
assez commode pour peindre à la fois leur aspect brillant et
vitreux, et leur disposition en zones alternatives de nuances
différentes. Le mot albâtre ne porte donc nullement ici
sur la nature de la pierre : et voilà
précisément comme le mot onyx a souvent été
employé chez les anciens : voilà comme l'a employé
Properce quand il l'a appliqué aux vases murrhins, murrheus
onyx; expression
poétique, qui pourtant correspond en toute rigueur à la
dénomination méthodique
adoptée par Romé de l'Isle. Buffon observe, avec le
docteur Demeste, que les couleurs des spaths vitreux sont si
variées, qu'on les
désigne par le nom de la pierre précieuse colorée
dont ils imitent la nuance; qu'on en rencontre des pièces assez
considérables pour en faire de petites tables, des urnes, des
vases, etc. ; qu'ils sont panacliés ou rubanés des
plus vives couleurs, et surtout de différentes teintes
d'améthyste sur un fond blanc. Wallerius, Mongez, Napione,
Lamétherie, Brongniard, en un mot tous les minéralogistes
sans exception anciens ou modernes, français ou étrangers
y se servent, pour peindre l'aspect et les usages du spath fluor,
précisément des mêmes traits que Pline a
employés pour
peindre la matière murrhine. Il serait quelquefois difficile de
le traduire autrement. Tel est ce passage que je choisis , entre
plusieurs autres, dans M. Patrin :
« On fait avec le spath fluor, dans certains
cantons, une prodigieuse
quantité de vases et d'autres ornemens; leur couleur ordinaire est uu beau violet
panache de blanc : ces
couleurs se trouvent assez communément disposées par bandes comme celles de
l'albâtre.
»
On prétend qu'en Angleterre les ouvriers qui travaillent ces
vases ont le secret de les colorer artificiellement, ou du moins
d'augmenter l'intensité de leur couleur ; on a prétendu
la même chose des vases murrhins. Je laisse juger aux lecteurs,
d'après ces rapprochemens, s'il doit rester quelques doutes sur
l'identité des deux matières, et je n'ajouterai qu'une
réflexion.
(Voici ce passage le plus complet sur les vases
murrhins, et qui
renferme tout ce que les anciens nom en ont appris de plus important :
Eadem victoria primùm in Urbem
murrhina induxit ; primusque
Pompeius sex pocula ex eo triumpho Capitolino Jovi dicavit : quae
protinus ad hominum usum transiere, abacis etiam escariisque vasis inde
expetitis. Excrescitque in dies ejus rei luxus, murrhino lxxx
sestertiis
empto, capaci planè ad sextarios tres calice. Potavit ex eo ante
hos annos consularis, ab amorem abroso ejus margine, ut tamen injuria
illa pretium augeret ; neque est hodie murrhini alterius praestantior
indicatura. Idem in reliquis generis ejus quantum voraverit, licet
existimare ex multitudine, quae tanta fuit, ut, auferente libens ejus
Nerone Domitio, theatrum peculiare trans Tiberim hortis exposita
occuparent ; quod à populo impleri canente se, dum Pompeiano
praeludit, etiam Neroni satis erat: qui vidit tunc annumerari unius
scyphi fracta membra, quae in dolorem, credo, saeculi, invidiamque
fortunae, tanquam Alexandri magni corpus, in conditorio servari, ut
ostentarentur, placebat. T. Petronius consularis moriturus,
invidiâ Neronis principis, ut mensum ejus exhaeredaret, trullam
murrhinam ccc sestertiis emptam fregit. Sed Nero, ut par erat
principem, vicit omnes, ccc sestertiis capidem unam parando. Memoranda
res, tanti imperatorem patremque patriae bibisse ! Oriens murrhina
mittit. Inveniuntur enim ibi in pluribus locis, nec insignibus, maxime
Parthici regni ;praecipue tamen in Carmania. Humorem pulant sub terra
calore densari. Amplitudine nusquam parvos excedunt obacos;
crassitudine raro, quanta dictum est vasi potorio. Splendor his
sine viribus, nitorque vertuss quam splendor. Sed in pretio varietas
colorum, subinde circumagentibus se maculis in purpuram candoremque, et
tertium ex utroque
ignescentem, velut per transitum coloris, purpura rubescente, aut lacte
candescente. Sunt qui maxime in iis laudent extremitates, et quosdam.
coîorum repercussus, quales in caelesti arcu spectantur : his
maculis pingues placent. Translucere quidquam, aut pallere, vitium est.
Item sales, verrucaeque non eminentes, sed ut in corpore etiam
plerumque sessiles.
Plin. Hist. nat.
lib. xxxvii , c.2 )
M. Grosse, auteur d'une traduction allemande de Pline, fort
estimée des savans, fait remarquer que, dans toute cette
description, le naturaliste romain semble avoir pris à
tâche de se rendre obscur.
« Quelque connus,
dit-il, que me soient et
le style de Pline et l'acception qu'il donne aux termes dont il se sert
, il m'a cependant été difficile, quelquefois même
impossible, de traduire ce
passage d'une manière exacte et tout-à-fait claire.
»
[N'a-t-on pas le
même sentiment, sans doute, lorsqu'il faut décrypter les
vieux textes alchimiques ? Cette substance étant de la nature du
Mercure, voilà qui ne saurait nous étonner. Cf. notre Mercure de nature -]
C'est assurément faute d'avoir connu de quelle substance parlait
Pline; car si l'on relit ce passage avec attention, en rapportant au
spath fluor tous les traits de cette description, on verra qu'il n'y en
a aucun qui ne soit clair et fort exact
(Pendant l'impression de cet écrit, un
renseignement qui
m'était entièrement inconnu, m'a élé
communiqué par deux savans distingués, MM. Gillet-Laumont
et Tonnellier, auxquels j'avais soumis une épreuve de ce
mémoire ; c'est que, dans le Catalogue de Mlle.
Ëléonore de Raab par de Born, cette analogie entre le spath
fluor et les vases murrhins se trouve indiquée, tome Ier, page
356. Celte indication, dénuée de toute espèce de
preuves, n'a fixé l'attention de personne : il suffit, pour s'en
convaincre , de consulter tous les traités de minéralogie
publiés depuis par les plus habiles
minéralogistes de l'Europe, les dictionnaires d'histoire
naturelle et d'antiquité, les minéralogies des anciens,
et
tous les ouvrages des antiquaires. En effet, les traits avec lesquels
M. de Born peint ici le spalh fluor, quoique justes en eux-mêmes,
n'étaient, guère propres à donner du poids
à son opinion.).
§ V. Du murrhin artificiel.
Encore bien que nous n'ayons parle jusqu'ici que des vases munhins
naturels, la seconde question que nous nous proposions de traiter se
trouve
déjà fort avancée. Le murrhin artificiel, ou faux
murrhin, qui se fabriquait dans les anciennes manufactures de
Thèbes, devait avoir, autant que le permettaient les
procédés de l'art, l'aspect du véritable, ce
devait être une matière rvitreuse dont la transparence
était légèrement troublée, une
espèce d'émail offrant des couleurs diversifiées,
disposées en bandes alternatives, parmi lesquelles dominaient le
violet foncé ou plutôt le pourpre, le rosé et le
blanc ; et ces couleurs devaient se succéder, non pas d'une
manière nette et tranchée, mais par nuances adoucies et
qui se fondaient les unes avec les autres. Nous avons vu que les
anciens donnaient effectivement au murrhin artificiel le nom de verre, vitrum murrhinum; ils en
classaient les divers ouvrages avec les ouvrages analogues
fabriqués en verre, témoin ce passage d'Arrien :
Kai liqiav ualiiV pleiona genh,
xai allhV murrinhV, thV ginomenhV en diospolei.
(Arrian, Peripl.
maris Erythraei, p. 4 apud
Geogr. vet. script. Graec. minores, Oxoniae, 1698)
Vasa
vitrea, atque murrhina in
urbe Diospoli elaborata
Une transparence parfaite étant généralement
regardée comme une imperfection dans les vases murrhins, ainsi
que nous l'avons montré par divers passages de Pline et de
Martial, on est fondé à croire que les vases
fabriqués en Egypte étaient exempts de ce défaut
si facile à éviter. On sait d'ailleurs que les Egyptiens
ont excellé
de tout temps dans l'art de colorer le verre et dans la fabrication des
émaux. [cf. Mercure philosophique]
Bien antérieurement aux époques où les vases
murrhins commencèrent à être en usage à
Rome, la ville de Thèbes était déjà
renommée par les ouvrages en verre coloré qui sortaient
de ses fabriques et qui s'exportaient au loin. Dès les temps les
plus reculés, c'était une branche importante du commerce
qui se faisait par la mer Rouge. J'ai souvent trouvé dans les
ruines des anciennes villes de la Thébaïde, parmi les
fraqmens de verre
coloré dont elles abondent, quelques morceaux teints de diverses
couleurs. Quelques-uns, offrant dans une de leurs parties de belles
nuances de pourpre, étaient y je crois, des débris de cet
ancien murrhin artificiel; et si ma conjecture est fondée, ils
confirment ce que nous disent les
écrivains anciens, que l'on n'imita jamais que d'une
manière fort grossière celui qu'offrait la nature
(Plusieurs écrits ont été publiés
encore tout récemment sur la nature des vases murrhins, et
îl s'est établi une sorte de controverse entre plusieurs
archéologues
distingués - Magas. encyclop., juillet 1808 -. Le chevalier
Bossi soutient que ces vases étaient de verre, de verre
artificiel, ou de verre volcanique. M. le sénateur Lanjuinais,
en combattant l'antiquaire italien, a soutenu qu'ils étaient
formés d'une matière naturelle, d'une véritable
pierre. On voit par-là quel
était l'état de la question. D'après la
distinction que nous avons établie entre les deux espèces
de murrhins, on
peut juger que les deux opinions pouvaient également être
combattues et défendues par d'assez bonnes raisons : mais, comme
il s'agissait surtout des vases les plus estimés, l'antiquaire
français était assurément le plus près de
la vérilé. Nous pensons que les développemens
où nous sommes entrés à cet égard,
suffiront pour lever toutes les difficultés.).
On conçoit très-bien, en effet, qu'une matière
vitrifiée ne pouvait présenter ni l'éclat
particulier, ni ce jeu de lumière propre au spath fluor, ni ce
tissu à la fois vitreux et lamelleux qui le fait distinguer
aisément des matières minérales les plus
analogues, ni encore cette apparence d'albâtre et ces accidens
particuliers qu'offrent les
matières formées par concrétion : voilà
pourquoi sans doute les vases imités dans les fabriques d'Egypte
étaient peu recherchés des Romains, et n'avaient qu'une
très-faible valeur. On les envoyait de préférence
chez ces peuples grossiers de l'Arabie et de la côte d'Afrique,
avec tous les autres ouvrages de verrerie qui se fabriquaient à
Thèbes et à Coptos. Je n'entre dans aucun détail
sur la manière de colorer les faux murrhins, et d'appliquer des
couleurs variées sur le même ouvrage, parce que le peu de
renseignemens que j'aurais à donner sur cet objet, trouvera sa
place dans les recherches sur l'industrie des anciens Égyptiens.
[S'il était
besoin, nous ajouterions une série de commentaires
retrouvé dans l'Intermédiaire
des Chercheurs et Curieux... où l'où trouve dans
les livraisons de 1899 et de 1901 une série de notes sur ces
mystérieux verres murrhins, qui se révèlent aussi
insaisissables que le Mercure des vieux philosophes ou que la pierre
philosophale... Voici ces notes de correspondants, relevées
à la trace :
1.
L'abbaye de Saint-Alban avait reçu au
treizième et au quatorzième siècle des vases
murrhins.
Mgr. Barbier de Montaut a trouvé des textes : Et in factura unius cipbi murrei unum
cipbum murreum. Voir l'étude de notre savant
collaborateur sur
la basilique de
Monza, dans le Bulletin monumental de 1881.
Que sont devenus ces vases ? R. de P. - n° 833
2. XXXIX, 636 -
Avant de pouvoir dire s'il existe encore dans les
musées ou chez les collectionneurs des vases murrhins, il
faudrait savoir ce qu'étaient ces vases. Or la question est
encore très controversée. J'en ai dit quelques mots dans
les Collectionneurs
de l'ancienne Rome, Paris, Aubry 1867 à la page 100.
EDMOND BONNAFFE
3. (XXXIX, 636,
775). — On a été jusqu'à dire
qu'il s'agissait de céramique chinoise importée à
Rome. D'autres y ont vu des vases tournés eu fluorine, tels
qu'il en existe un exemplaire (moderne) au musée public de
l'Ecole des mines à Paris et même une belle
collection dans les galeries de géologie au Jardin des Plantes.
Là encore, bien entendu, il n'y a que des pièces
très modernes. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que les vases
myrrhins étaient considérés comme très
précieux à Rome. Léda
4. (XXXIX, 636. 775,
902). — Les vases murrhins n'étaient ni de
la porcelaine ni du verre ; aucun terme des descriptions qui nous sont
parvenues ne peut se rapporter aux produits de la céramique
chinoise où figurent des fleurs et des personnages, alors que
les Romains admiraient surtout les veines irisées et les vives
couleurs de cette substance mystérieuse. Il ne peut non plus
être question du verre, les Romains fort curieux de verreries
décoratives ne s'y seraient pas
trompés ; peut-être aurait-on imité en verre les
murrhins authentiques, comme on a fait de tout temps des camées
en pâte de verre, mais les veines et les belles nuances
admirées à Beyrouth par M. N. 0. sur trois vases de la
collection Durighello, doivent provenir d'un effet naturel d'oxydation.
Certains verres enfouis dans la terre et dans l'eau prennent ainsi,
avec le temps, des reflets incomparables. Tout démontre que les
vases murrhins étaient faits d'une substance naturelle, et la
fluorine répond absolument à la description
donnée par Pline. Il est d'ailleurs un point sur lequel
j'appellerai l'attention : Pline — XXXVII — raconte l'histoire d'un
consulaire qui, par excès de passion, avait rongé les
bords d'une
coupe, précieuse par la grandeur
non moins que par la matière. Or il parait difficile de ronger
un vase de verre ; les dents le briseraient partiellement et
voilà tout. Ce fait me parait indiquer que la substance des
murrhins était relativement friable, ce à quoi
répond bien la fluorine.Je n'oublie pas que les Romains
croyaient les murrhins faits d'une substance cuite au feu, mais en
réalité ils en ignoraient absolument la nature. Enfin je
rappellerai que ces vases mystérieux parurent pour la
première fois à Rome, dans la pompe du troisième
triomphe de Pompée, vainqueur de Mithridate. H. C.
5. (XXXIX). — Un des
grands maîtres de la fabrication du verre en
France - ce n'est pas le signataire de cette note l — fait
connaître qu'on pourrait voir trois vases murrhins à
Paris, l'un chez la princesse Mathilde, le deuxième chez M.
Dalloz, le troisième chez M.Didron. Ces
vases, en forme de coupe, ont été achetés à
l'Exposition de 1878. Voici maintenant ce qu'il faudrait entendre par
vases murrhins. ou tout au moins le mode particulier de fabrication.
Des verres en baguettes de couleurs et de natures différentes
sont soudés côte à côte. Puis la masse est
creusée, usée mécaniquement, et l'effet produit
est celui d'une mosaïque. On comprend l'art et la
difficulté de cette fabrication dont les
produits sont infiniment rares et coûteux. OMER TAILLEBOIS.
6. (XXXlX ; XL. 61).
Le docte Anselme Boèce de Boot,
médecin de l'empereur Rodolphe II, - cf. dans ce site : Atalanta, III - V
- - dans son ouvrage intitulé Le Parfaict joaillier
ou Histoire des Pierreries, traduit par Jean-Antoine Huguetan,
(Lyon, M. DC. XLIV) exprime une opinion sur la substance de ces vases,
qui me semble tout aussi fondée que les autres théories
sur ce sujet. II croit que les vases myrrhins, tant chantés
autrefois, ont été fabriques de la Sardonix : Car j'ai
vu, dit-il, des parties de ces vases, qui paraissoient avoir autrefois
esté gravées, lesquelles représentoient les
diverses couleurs de l'iris, comme il est escrit des vases mirrhins. Et
je n'estime aucunement que les vases Porcellans (qui sont aujourd'huy
ainsi appelés) soient les vases myrrhins des anciens, tant
loués : mais ils sont
composés seulement d'une terre plus subtile et grasse, cuite
dans le feu, et qui sont ici apportés de la Chine. L'on escrit
que Mithridates Roy de Pont eut 4000 tasses d'onix. De la, je
conjecture que ces tasses n'ont pas seulement esté faites
d'onix, mais encore de sardonix et de calcédoine les plus beaux
et d'autres pierres précieuses plus propres pour la table des
Roys et qui peut-être n'estoient pas discernées par les
siens. Quant à l'objection de H. C., il me semble que briser
partiellement « les bords du vase ou les ronger »
équivaut au même. Une mince coupe de sardoine ne
résisterait pas à une solide mâchoire, même
moderne. PAMPHILE.
7. (XXXIX; XL; 61,
441). — Je vois une difficulté à
l'application donnée d'après Anselme Boèce. Les
Romains qui, comme on sait, étaient passionnés pour
l'usage des substances minérales précieuses, marbres ou
gemmes, devaient être familiers avec toutes les
variétés de celles-ci, agate, onyx, sardonix,
calcédoine et autres. Il me semble donc que les curieux auraient
parfaitement reconnu dans les vases murrhins des substances analogues
à celles dont on faisait les camées, et identiques
à la matière des vases et coupes en pierre dure, dont les
plus fameux échantillons connus sont la coupe bachique dite des
Ptolémées, à notre Bibliothèque nationale,
et le vase dit de Mantoue, qui a appartenu au duc de Brunswick, l'homme
aux diamants. Il est vrai que ces deux morceaux ont
précisément été donnés pour des
vases murrhins. Je ferai remarquer que les produits de l'art de la
gemme taillée et ciselée avaient une origine parfaitement
connue ; on travaillait les pierres fines en camées ou en
coupes, à Alexandrie, à Naples, à Rome même.
Au contraire, on ignorait la provenance des mystérieux murrhins
et naturellement, on faisait sur eux cent légendes. Je crois
donc que ces bibelots inestimables n'étaient pas des agates ou
autres pierres ciselées; j'ajoute que les descriptions donnent
l'idée de vases unis, sans ornements en relief, figures ou
autres ; leur beauté venait seulement des veines richement
nuancées qui couraient dans la masse même. Ma conclusion
est donc que nous ne savons pas, que nous ne saurons sans doute jamais
ce qu'étaient les murrhins ; j'entends jamais, de cette
certitude victorieuse qui rend toute discussion impossible. En tout
cas, comme les vases d'agate étaient des produits de l'art
gréco-romain, j'estime
qu'ils ne peuvent facilement être identifiés avec des
objets dont l'origine était aussi inconnue que la substance. Je
dirai enfin que ces mystérieux murrhins paraissent avoir
été trouvés dans le trésor
des rois vaincus par Rome, notamment dans celui de Mithridate, mais
qu'il n'y avait pas d'importation actuelle. De là sans doute le
prix insensé qu'ils atteignaient sur le marché de la
haute curiosité romaine. H.C.
8.
(XXXIX ; XL. 61, 441. 540). — Tout en n'étant pas d'accord
avec Anselme Boèce, le confrère H. C. semble lui donner
raison en citant justement deux célèbres coupes en pierre
dure comme vases myrrhins, opinion qui est partagée par
quelqu'un qui devrait s'y connaître, M. Ernest Babelon,
conservateur du département des médailles et antiques
à la Bibliothèque
nationale, qui dit : Le plus remarquable des vases murrhins qui nous
soient parvenus est le célèbre canthare dionysiaque
du cabinet des médailles, vulgairement désigné
sous le nom de coupe des Ptolémées ou de Mithridate. Il
dit plus haut, dans son très utile petit volume la Gravure en
pierres fines ; l'époque ptolémaïque est celle
où l'on commence à tailler dans des blocs de pierre fine
ces beaux vases aux nuances diaprées et translucides, qui
éblouirent les Romains, lors des triomphes de Lucullus et de
Pompée, et qu'on désignait semble-t-il, sous le nom de
vases murrhins. La description quelque peu obscure que Pline donne des
vases murrhins, en nous apprenant que Pompée, le premier, les
fit connaître aux Romains, s'adapte assez bien à la nature
des coupes d'agate et peut-être d'ambre et de jade dont quelques
échantillons sont le grand attrait de nos musées. Le
rebord d'une coupe d'ambre pourrait aisément être mordu et
rongé par les dents, même d'un vieux sénateur, ce
qui expliquerait l'anecdote rapportée par Pline et citée
par H. C. PAMPHILE.
9. (XXXIX: XL. 61.
441, 540, 799). Bien que je n'apporte aucune
contribution nouvelle au problème, je demande une petite place
pour préciser une opinion que j'ai sans doute mal
exprimée dans mes précédentes communications.
J'ai, en effet, cité,
ainsi que le dit le confrère Pamphile, deux vases
célèbres en pierre dure, comme ayant été
donnés pour des
types de vases murrhins, mais sans faire mienne cette opinion. Et
j'ajoute que malgré la très grande autorité de M.
Babelon, je ne puis changer d'avis. Voici mes raisons : Tout
démontre que les vases dits murrhins étaient faits d'une
substance ignorée des Romains ; or ils connaissaient
parfaitement toutes les variétés d'agates et autres
pierres dures, puisqu'on en tirait de Sicile, et que l'on travaillait
les camées et autres joyaux à Alexandrie, en
Grèce, à Naples, à Rome même. j'en tire
cette conclusion que ces bibelots célèbres
n'étaient pas faits de pierres dures et que la fameuse coupe
dite des Ptolémées, à la Bibliothèque
nationale, n'est pas un vase murrhin. Ils n'étaient pas faits
davantage de succin ou ambre jaune, puisque c'était une
matière en usage chez les Romains qui lui donnaient le
même nom qu'à l'alliage de l'or et de l'argent, electrum.
Donc les vases murrhins n'étaient pas faits de succin. Ils
n'étaient pas non plus en porcelaine ; à moins qu'il ne
s'agisse de flambés, sans intervention de décor
emprunté à la faune ou à la flore. Les anciens
parlent, en effet, de veines colorées qui couraient dans la
masse et jamais de représentations figurées
d'êtres, animaux ou végétaux. Et cette raison me
fait rejeter aussi le jade blanc dont la texture ne comporte aucune
veine. Enfin, j'ajoute que le peu que nous savons de ces vases
mystérieux, indique une substance brillamment colorée,
mais un peu fragile. Que si maintenant j'interroge les
minéralogistes et leur demande quelle substance minérale
réunit le plus parfaitement ces conditions, ils me
répondront qu'avec ses teintes
éclatantes et variées et le beau poli qu'elle peut
recevoir, la fluorine satisfait pleinement au programme. Va donc pour
la fluorine. H. C.
10. (XXXlX ; XL).—Le
trésor de l'anlique abbaye d'Agaune, ou
Saint Maurice, dans le Valais, renferme un vase antique donné
par Charlemagne et appartenant au genre des curieux vases murrhins si
rares et si estimés des connaisseurs. Plus près de nous.
au musée céramique de la manufacture nationale de
Sèvres : 3885. — Fragments de vases murrhins antiques, polis au
tour du ...
trouvés à Pompéi, vers 1810. Don du gênerai
baron de .... 4096. — Fragments de vases murrhins antiques,
trouvés à
Rome vers ... Don de M. Adolphe Loffet. A. S.
11. (XXXIX ;
XI. ; XLIII, 752). — La question des vases murrhins
n'a pas encore eu de solution, j'entends cette solution victorieuse qui
clôt d'une manière définitive un débat. Les
citations faites par le collaborateur A. S. prouvent seulement que les
donateurs des objets dont il s'agit
ont cru donner des morceaux de vases murrhins, non que nous ayons
vraiment là des débris des mystérieux produits
pour lesquels les Romains faisaient de si grandes folies. J'ai
expliqué autrefois pourquoi il me paraissait impossible
d'admettre que les murrhins fussent de simples pâtes de verre ou
des onyx, et
renvoie purement et simplement aux tables de l'Inlermédiaire. H.
C. M.
12. (XXXIX ;
XL ; XLIII, 732. 899). — C'est par un abus de
langage qu'on désigne sous ce nom certains vases antiques
Jusqu'à présent, il a été impossible de
savoir ce que les Romains appelaient ainsi. Aucune fouille en Egypte,
en Grèce, en Italie n'a révélé la moindre
parcelle d'une matière qui peut se rapporter aux vases murrhins.
Il vaudrait beaucoup mieux s'abstenir de cette
dénomination jusqu'au moment d'une découverte probante.
GERSPACH. Je me plais pourtant à croire que le savant directeur
du musée céramique de Sèvre ne laisse, sans
raison, figurer cette désignation auprès des fragements
de verres que j'ai signalés ! A S.]
Histoire des sciences
naturelles, depuis leur origine jusqu'à
nos jours, chez tous les peuples connus. Deuxième partie. Tome
deuxième, Les 16e et 17e siècles / professée au
Collège de France par Georges Cuvier ; complétée,
réd., annot. et publ. par M. Magdeleine de Saint-Agy, Paris :
Fortin, Masson, 1841-1845
DIXIÈME LEÇON.
MESSIEURS ,
Nous sommes arrivés à l'histoire de la cinquième
branche des sciences naturelles, pendant la période qui comprend
le seizième siècle et la première moitié du
dix-septième. L'anatomie, la botanique, la zoologie et la
minéralogie avaient trouvé, jusqu'à un certain
point, dans les ouvrages des anciens, un premier fond que, d'abord, on
commenta , puis qu'on étendit et qu'on perfectionna. La chimie,
au contraire, eut à sortir tout entière du génie
des modernes ; les anciens n'en avaient pas parlé. Elle fut
créée, soit parmi les Byzantins, soit parmi les Arabes.
Ces derniers surtout ont été ses introducteurs dans
l'Europe occidentale ; mais ils lui ont imprimé les
caractères qui dominent dans leurs autres travaux, le
mysticisme, le goût de l'extraordinaire, du merveilleux, et une
grande rareté de logique et d'ensemble dans les raisonnemens au
moyen desquels ils cherchaient à expliquer leurs
expériences; tellement qu'ils en étaient arrivés
à celte opinion, qu'il existait un moyen, et le même, de
perfectionner les métaux et de corriger les vices du corps
humain. Ils étaient persuadés que les métaux qui
n'étaient pas de l'or étaient des métaux malades,
et qu'il existait une substance, qu'à la vérité il
fallait découvrir, qui pourrait purifier et guérir ces
métaux, comme elle guérirait toutes les maladies de
l'homme. Ces idées bizarres trouvèrent de l'appui dans
les expériences ou dans les observations qui avaient
été faites par les mineurs, et surtout par ceux de
l'Allemagne. Ces hommes avaient observé les différentes
propriétés de certains minerais, la manière dont
ces substances, en apparence terreuses ou pierreuses, se
transformaient, au moyen du feu ou d'un autre agent, en un métal
parfait [il
s'agit de
l'obtention des régules]. Cette métamorphose, ce
phénomène, qui leur paraissait extraordinaire,
n'était point expliqué par la physique des anciens. Les
métallurgistes y virent une découverte importante et la
firent servir de fondement à des espérances presque
sans bornes. La philosophie qui dominait alors était d'ailleurs
assez favorable à tout ce qui tenait au mysticisme et à
la superstition ; c'était le platonisme modifié [voir Idée alchimique, V].
Les nouveaux platoniciens avaient donné beaucoup d'importance
à ces êtres qu'ils supposaient exister entre la
divinité et l'homme, et qu'ils appelaient démons
bienfaisans on malfaisans ; ils leur supposaient une grande influence
dans le gouvernement du monde ; ils admettaient la possibilité
de les déterminer à l'action par certains
procédés, les uns, tirés des puissances
naturelles, les autres, de certaines paroles; en un mot, au moyen de ce
qu'on nommait la magie. Ces opinions étaient tellement
dominantes, elles étaient si parfaitement en rapport avec
l'esprit du siècle, qu'à aucune époque il ne fut
aussi souvent question de sorcellerie et de sorciers. [voir histoire de la magie de Salverte]
Une commission du parlement de Pau, dans le Béarn, fit
brûler plus de trois cents de ces malheureux dans un espace de
temps assez court. La croyance aux sorciers était alors si
générale, si profonde, que les accusés de
sorcellerie la partageaient eux-mêmes; ils ne niaient point les
faits qu'on leur imputait, lorsqu'on les pressait un peu. L'imagination
fortement préoccupée de cet état extraordinaire ,
plusieurs, soit dans leurs rêves, soit dans des momens qu'on
appelait d'hallucination,[voir Jung in Aurora consurgens et Ripley Scrowle] avaient
réellement cru se voir au sabbat, ou être les objets
d'actes de sorcellerie. Dans de pareils temps, sous la protection de
telles idées, il n'est pas étonnant que les chimistes, ou
ceux qui voulaient abuser des arcanes de la chimie, aient exercé
tant d'empire sur les esprits. Ils avaient d'ailleurs de puissans
auxiliaires : le premier était l'effet étonnant des
remèdes chimiques. Jusque vers la fin du quinzième
siècle la médecine n'avait guère employé
que les anciens moyens thérapeutiques, c'est- à-dire la
pharmacie galénique, qui se composait de plantes et de
substances tirées des autres corps organisés, dont on
formait divers mélanges ; mais les remèdes
héroïques, notamment les préparations de mercure et
d'antimoine, ne
furent bien connus et généralement employés
qu'à une époque plus éloignée. Les
succès tout-à-fait extraordinaires qu'on obtenait, soit
du premier de ces minéraux contre la syphilis, soit du soufre
contre les maladies cutanées, et même aussi de
l'antimoine, qui a pour attribut une grande puissance sudorifique ; ces
succès disons-nous , dont le principe resta longtemps un secret
dans les mains de quelques chimistes, leur acquirent un grand ascendant
sur les esprits, et leur crédit augmenta encore lorsqu'ils
eurent adopté la langue inintelligible de la magie, au moyen de
laquelle on prétendait conjurer les esprits supérieurs,
et les contraindre à venir aider l'humanité. L'autre
source du
crédit des chimistes fut le désir qu'avaient les princes
de s'enrichir, de se procurer des moyens de finances plus
considérables que ceux dont ils avaient disposé jusque
là. Les gouvernemens n'avaient pas encore eu besoin, pour ainsi
dire, de ce grand nerf des états modernes, parce que les
services militaires étaient faits par les possesseurs de fiefs ;
mais lorsque les guerres du quinzième siècle , qui
occupèrent toute l'Europe, éclatèrent et
contraignirent les souverains à avoir des armées
permanentes , le besoin d'or se fît sentir à la plupart
des princes. Ceux qui n'avaient pas de vastes états se
trouvèrent surtout fort gênés ; avides de
ressources, quelques-uns saisirent avec empressement l'idée
qu'il n'était pas impossible de découvrir la pierre
philosophale et d'en tirer parti, du moins pendant quelque temps. Ils
firent de grandes dépenses pour arriver à ce
résultat : or, du moment qu'on trouve du crédit pour une
chose importante, il arrive tout naturellement que des charlatans qui
sont hors d'état de la procurer, la promettent cependant, dans
l'espoir de s'enrichir ou d'obtenir de la considération.
Ce fut en effet ce qui eut lieu pour la transmutation des
métaux; le monde fut inondé de possesseurs de la pierre
phîlosophale. On publia aussi une foule d'ouvrages pseudonymes,
dans lesquels on cherchait à faire croire que la science de la
chimie, qui enseignait les remèdes universels et l'art de
transformer les métaux, avait existé de toute
antiquité et avait seulement été tenue
secrète.[c'est l'opinion poisitiviste; Berthelot et Chevreul ont montré, de
même que Jung plus tard que l'on ne peut pas faire l'impasse sur
la cabale hermétique. Le cas de F. Hoefer est plus complexe.
Voir la critique de son histoire de
la chimie par Chevreul en 15 articles] La
découverte en fut attribuée à Hermès,
à Salomon et à d'autres sages. Tous ces ouvrages
étaient rédigés dans des formes
énigmatiques et métaphoriques , par cette raison bien
simple, que si les auteurs s'étaient expliqués
clairement, ils auraient été discrédités
sur-le-champ, puisqu'ils n'avaient rien à dire. Ils
étaient dans l'impossibilité d'indiquer la substance ou
la combinaison d'élémens qui
devait procurer de l'or ; à l'instant même ,
l'expérience les aurait démentis; ils se
réfugiaient donc, comme je le disais, dans des énigmes
sous lesquelles presque tout le monde croyait que de grands secrets
étaient cachés : par ce moyen, ils conservèrent
quelque temps l'autorité que leur impudence leur avait acquise. [ce fut
l'apport magistral de Jung de montrer que, sous ces énigmes, se
cachaient des processus de transfert et de projection de la
psyché. Voir Aurora consurgens
et Ripley Scrowle] La
méthode de prétendre que l'alchimie avait
été connue dès les temps les plus reculés
fit tant de progrès , qu'on en vînt à soutenir que
les anciennes mythologies n'étaient que des emblèmes de
l'alchimie. Cette doctrine fut même professée dans le
dix-septième siècle, et presque de nos jours. Nous avons
lu l'ouvrage d'un bénédictin , nommé Bernetti, [sic.
Il s'agit de Pernety à qui l'on doit les Fables Egyptiennes et
Grecques en deux volumes et le Dictionnaire Mytho-hermétique,
voir les planches de ce
dictionnaire] qui prétend expliquer toute
l'Iliade et l'Odyssée, comme des analogues du grand-œuvre. [on
s'est fait ailleurs l'écho des abus coupables de Pernety qui fut
grand fauteur d'égarements danss on interprétation
alchimique des fables et énigmes des Anciens. Mais on ne peut
enlever à Dom Pernety d'avoir possédé une
érudition remarquable et une imagination pour le moins
extraordinaire. Il est pour ainsi dire l'illustration des thèses
de Jung; le psychaitre le cite d'ailleurs assez souvent dans ces
ouvrages consacrés à la symbolique de l'alchimie en
psychologie.Voir Atalanta fugiens
ou Scrutinium chymicum]

frontispice du Dictionnaire
mytho-hermétique de Dom Antoine-Joseph Pernety
Mais au milieu de toutes ces folies, plusieurs alchimistes faisaient
réellement des expériences intéressantes, et, tout
en se proposant un but imaginaire, découvrirent des
vérités fort importantes pour la physique et la chimie.
Les premiers ouvrages dans lesquels ces vérités sont
exposées furent publiés sous des noms composés de
manière à faire croire qu'ils appartenaient à la
plus haute antiquité, comme, par exemple, les noms de Basile
Valentin, qui signifient roi puissant [voir Douze Clefs de Philosophie]. On
a cru qu'un homme de ce nom avait existé dans le
quinzième siècle, et l'on a même articulé
qu'il était bénédictin à Erfort; c'est
vraisemblablement une erreur, car il n'y a jamais en de couvent de
bénédictins à Erfort (L'histoire n'y
mentionne qu'un monastère de femmes; mais Erfort ou Erfurth a eu
une université, fondée par Dagobert : il se pourrait que
ce fût un de ses professeurs qui aurait publié l'ouvrage
dont il s'agit. Il parut d'abord en allemand et ensuite en langue
latine. (N. du Rédact.)).Quoi qu'il en soit, c'est
à Basile Valentin qu'on attribue
la dénomination
d'antimoine, que porte maintenant le stibium des anciens. [l'antimoine des
alchimistes n'a rien à voir avec cet antimoine là. Voir
prima materia. Il s'agit comme le nomme Maier de l'antimoine des
philosophes - voir Symbola aurae mensae, p. 380. L'antimoine secret d'Artephius ou stibium de Jacques Tol contracte des rapports avec la
noirceur et a été appelé « bâtard de
Saturne ». Jung a écrit quelques lignes sur les rapports
entre antimoine et symbolisme dans le tome II du Mysterium conjunctionis,
Rex et Regina, le côté obscur du roi, § 132 et 133,
trad. fr. Albin Michel, 1982, pp. 97-98] On prétend
qu'il avait donné de celte substance à des cochons, et
qu'ayant remarqué que ceux-ci étaient ensuite devenus
très gras, il en avait fait prendre à ses moines,
exténués de jeûnes et de mortifications ; mais la
plupart étant morts, au lieu d'engraisser, il nomma anti-moine
la substance qu'il leur avait administrée. La date des ouvrages
de Valentin n'est pas connue [sur Basile Valentin et ses ouvrages, voir
introduction aux Douze Clefs de Philosophie]
plus que sa personne; mais elle n'est pas aussi reculée qu'on
l'a dit, car il mentionne le mal de Naples (On appelait ainsi la
syphilis, parce que les Français avaient contracté cette
maladie à Naples, lors de l'expédition de Charles VIII,
en 1495. (N. du Rédact.)), qui ne parut qu'en 1495, et
il indique aussi l'utilité de l'emploi du mercure en
thérapeutique, qui ne fut connue qu'au commencement du
seizième siècle, par les expériences de
Bérenger de Carpi. Il y a même des critiques modernes qui
croient que ces ouvrages appartiennent au dix-septième
siècle : ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils n'ont
été publiés que dans ce siècle. Pour leur
donner plus de crédit, on leur créa une origine
extraordinaire : on répandit qu'ils avaient été
découverts dans le milieu d'une colonne de l'église
d'Erfort, qui avait été brisée par le tonnerre. [la même
légende circule à propos des écrits du pseudo
Démocrite découvrant les ouvrages d'Ostanès]
Le principal de ces ouvrages est intitulé : Currus triumphalis Antimonii, Le char triomphal de l'Antimoine. La
première édition parut à Leipsic, en 1624 ;

frontispice du Currus triumphalis
antimonii, 1676
elle est en partie théorique et en partie pratique. La partie
théorique est écrite en style mystique,
mêlée de beaucoup d'injures contre les médecins du
temps, et contre Hippocrate et Galien.[on
remarque d'ailleurs que le ton du Currus l'a
parfois fait attribuer à Paracelse]
Cependant
on distingue à travers ce fatras une espèce de
théorie; on y voit pour la première fois le
développement de la doctrine des trois principes du mercure, du
soufre et du sel, qui existait chez les Arabes et se trouvait
déjà dans Raymond Lulle
et dans Arnaud de Villeneuve, leur
élève, mais y était exposée avec moins de
soin et d'une manière moins générale. Par sel, on
y entend le principe de toute dissolubilité [Cuvier
assimile le Sel au Mercure; les alchimistes y voient plutôt le
corps de leur Pierre et le nomment aussi Arsenic ou Arzneit]
; par le soufre, le principe de la combustibilité [c'est
le principe de teinture ou sulphur, assimilé à l'anima,
voir Aurora consurgens et Ripley Scrowle] ; et par
le mercure, le principe de la métalléité, ou des
substances qu'on rapportait à la métalléité
[il
s'agit de l'agent qui permet d'obtenir des dissolutions et de tirer des
métaux leur humide radical]
; car on reconnaissait aussi du soufre, du sel et du mercure dans les
plantes et dans les animaux. L'ensemble de tout ce système est
établi au moyen de comparaisons entre certaines actions ; ainsi
Valentin compare très souvent l'action médicinale du
mercure à l'action du feu et de l'esprit de vin ; celui-ci,
à l'état pur, lui parait contenir une espèce de
mercure, ou
du moins de principe mercuriel. Mais toutes ces idées sont
extrêmement vagues, et l'addition de métaphores et
d'idées mystiques, empruntées aux alchimistes
précédens , ne contribue pas du tout à les
éclaircir. Ce qu'il y a de positif dans Valentin, ce sont les
préparations de diverses substances médicinales, la
description des procédés nécessaires pour les
obtenir et l'indication de plusieurs de leurs usages dans les arts.
Ainsi il décrit très bien le régule et le beurre
d'antimoine, puissant escarotique, qu'on appelle encore de ce nom dans
la pharmacie vulgaire ; le précipité rouge de mercure,
l'alcali volatil, le foie de soufre, l'eau régale, le sucre de
Saturne, les acides vitriolique, nitrique et muriatique. En
résumé, on peut dire que, sauf les procédés
pneumato-chimiques, ceux qui ont
pour objet la décomposition des airs et leur analyse, tous les
moyens employés par la chimie jusqu'à Boerhaave
sont exposés dans
les ouvrages de Valentin. Boerhaave l'a reconnu luai-même au
commencement du dix-septième siècle, et le déclare
dans ses écrits. [in Institutiones et Experimenta
Chemiae, Paris, 1724] Valentin a fait une
application de la chimie à l'organisme ; il a cherché
à établir que le corps humain présentait en petit
exactement les mêmes phénomènes que le monde
présentait en grand, et c'est ainsi qu'il a créé
les dénominations de microcosme et de

frontispice du De Microcosmo
attribué à Basile Valentin
macrocosme, qu'il affecte, la première au corps humain, et
l'autre au grand corps de la nature. [là
encore, évidente contamination des idées de Paracelse] Ses
écrits contiennent plusieurs autres choses qui seraient assez
remarquables si elles n'étaient pas mêlées d'une
foule d'idées bizarres et d'expressions extraordinaires [idem]
qui en rendent la lecture fastidieuse. Mais à cette
époque le génie et le talent ne pouvaient être purs
de superstition ; l'esprit humain n'est pas doué de la
faculté d'écarter d'un seul coup toutes les erreurs qui
l'ont précédé : Cardan, dont nous allons parler
maintenant, nous en fournît la preuve. Jérôme Cardan
(C'est encore un bâtard, et
il fait lui-même le
singulier aveu qu'il a appris que sa mère avait employé
des emménagogues pendant sa grossesse. Il passe pour avoir eu
des accès de folie ; il disait avoir un démon familier,
dont il recevait des avertissemens, et se croyait aussi quelquefois en
présence de son bon ange. Souvent il tira l'horoscope de sa
mort, et attribuait la
fausseté de ses prédictions à l'ignorance de
l'artiste et jamais à l'incertitude de l'art. Enfin il tira
l'horoscope de Jésus-Christ; c'est le véritable
chef-d'œuvre de l'extravagance.(N. du Rédact.))
naquît à Pavie en 1501, d'un médecin jurisconsulte.
Il devint très profond mathématicien, et est un de ceux
qui ont le plus perfectionné l'algèbre.[qui ne
connaît le joint de Cardan ?] On lui doit la
découverte de la solution des équations du
troisième degré. Malgré l'étendue de sa
science, il fut d'une singularité et d'une superstition
extraordinaires ; il soutenait la cabale, la magie, toutes les
idées de l'alchimie, à l'exception de celles qui
concernaient la transmutation des métaux. Il eut aussi la vie la
plus aventureuse et la plus extraordinaire. A sa mort, en 1576, on
trouva un ouvrage intitulé : De
vitâ propriâ,
espèce de confession dans laquelle il révèle ses
vices, ses superstitions et ses crimes.

Hieronymus Cardanus
Tous ces ouvrages de Cardan et de Valentin contribuèrent
à exciter les esprits, à leur donner le goût des
superstitions et des secrètes expériences ; ils
entretinrent l'espoir qu'on arriverait à découvrir ainsi
de grandes vérités et une foule de choses utiles. Un des
hommes qui ont le plus exalté cette dis-position des esprits est
le grand Philibert - Auréole - Théophraste - Paracelse -
Bombast de Hohenheim, car il s'était affublé de tous ces
noms. Il paraît
qu'il était le fils d'un médecin, enfant naturel d'un
grand-maître de l'ordre teutonique : du moins le nom de Bombast
est celui d'une famille qui a eu une grande existence dans cet ordre.
On a contesté à Paracelse cette descendance ; mais, vraie
ou non, il n'en est pas moins certain que c'est de là qu'il a
tiré le nom de Bombast qui, ensuite, est devenu en anglais le
synonyme d'enflure, de jactance, parce qu'en effet personne n'en a
montré autant que Paracelse. Il étaît né en
Suisse, en 1493, à Einsiedeln, petit bourg situé
près de Zurich, et fut élève d'un homme
célèbre d'ailleurs par son érudition, mais qui
était aussi un grand partisan de l'alchimie, l'abbé
Tritheim, bien connu des érudits.
[notes
de Ferguson sur Trithem :
Johann, called Trittenhemius, or Trithemius, was born in 1462,
at Trittenheim, near Trier, or
Treves,
where his father. Job. Heidenberg, was a vine-dresser. He
lost his father when he was only a year old, and
was harshly used by bis stepfather, whom his
mother, after a lapse of seven years, had
married. He was forced to learn reading and the
rudiments of Latin from a neighbour secretly at
night. From a desire for knowledge he went to Trier and
afterwards to Heidelberg, to 1482, on his way
home, he was stopped by a snowstorm and forced
to stay at the abbey of Spanheim, and, while there,
suddenly made up his mind to join the
Benedictines. He devoted himself to study, and in
1483 was chosen abbot. During the three and twenty
years that he held the position, he brought
everything into order and enlarged the library
extensively. During an absence of his at Heidelberg,
certain disaffected monks, who resented his strict
rules, stirred up others and raised a riot in the
abbey. After that he did not return, but accepted the
abbacy of St. James's at Würzburg in 1506. He
died there in 1510. He was of great and varied acquirements; was a poet,
philosopher, mathematician, historian and theologian,
understood Hebrew, Greek and Latin, though his Latin
style has been criticised as neither elegant nor pure.
His works
consist of commentaries, sermons, epistles,
histories, such as the Annales Hirsaugienses (a
chronicle of the Benedictine abbey of Hirschau or
Hirsau in Würtemberg, founded in 830), De
Scriptoribus Ecclesiasticis, which is contained in
Fabricius' Billiotheca Ecclesiastica, Poly. graphia,
Steganographia, &c., &c. He seems to have
given some attention to alchemy, and
refers to it in his works, as in the 'Annales,' in
which he speaks of churchmen who followed the
phantom. Among them he mentions Rupescissa, who,
he thinks, lost his head over it, and In connection therewith gives a
summary of the outcome of the pursuit in words which have become almost
classical: Est autem Alchimia (ut more loquamur hiunano) casta
meretrix, quae amatores plures habet, sed delusis omnibus in nullius
unquam pervenit amplexus. Ex stultis facit insanos, ex divitibus
pauperes, ex Philosophis fatuos, ex deceptis loquacissimos deceptores,
qui cum nihil sciant, omnia se scire profitentur, quorum finis
confusione plenus est.
Another summary runs thus: Vanitas, fraus, dolus, sophisticatio,
cupiditas, falsitas, mendacium,
stultitia, paupertas, desperatio, fuga, praescriptio et mendacitas,
pedisse quae sunt Chymiae.
Other alchemists enumerated by him are Wernherus, Archbishop of Treves,
Archbishop Joannes
who was victimized by alchemists, Bernardus, abbot in Northeim, ' the
Mecaenas of Alchemists,
Andreas, abbot of Bamberg, who was devoted to the subject, the
Carthusian Prior of Nürnberg,
Melchior de Moka Episcopus Brixiensis, who cultivated the art. Cardan
is not complimentary about his Steganography:
'Fuit vir paulo ante nostram aetatem, mendacior Agrippa, inanior
Raymundo Lullio, Abbas Trithemius qui totum librum satis grandem hoc
uno solo somnio implevit, nec tamen explevit.'
Voici
encore des notes tirées du Miroir
de la Magie de Kurt
Seligmann [Fasquelle, 1956] :
Pendant le temps que Trithème fut
étudiant à Heidelberg, il rencontra un maître mystérieux
qui l'instruisit des sciences secrètes. Quand, en 1482, le jeune
homme décida de rentrer en son
pays natal, Tritenheim, dans la région de Trêves, ce
maître l'informa qu'au cours du voyage
il découvrirait la clé de sa vie. Lorsque Trithème
atteignit Sponheim, la neige tombait à
gros flocons et il chercha refuge au monastère
bénédictin. La vie du couvent lui parut si
attrayante qu'il décida de se faire moine. A vingt-deux ans, il
succéda au vieil abbé, mort en 1483.
Trithème trouva le monastère dans un état de
désintégration totale. Les bâtiments
étaient en partie ruinés. Les dettes, le désordre,
la paresse et l'ignorance étaient les obstacles qu'il
lui fallut maîtriser. Mais il en vint aisément à
bout.
Il apprit aux bénédictins divers arts et les tint
constamment occupés à préparer des parchemins,
à écrire des livres qu'ils ornaient de lettrines
dorées et à jardiner. Les dettes du couvent furent
payées et, avec le surplus, Trithème acheta des
manuscrits rares. En 1503, sa
bibliothèque comptait deux mille volumes, chiffre exceptionnel
pour l'époque. On venait de France, d'Italie
et d'Allemagne voir cette collection et rencontrer le fameux
abbé dont l'érudition était devenue
proverbiale. Les princes et les rois envoyaient leurs émissaires
à Sponheim.
Dès 1482, on dit que
Trithème était convoqué à la cour de
l'empereur Maximilien pour conseiller
le monarque au sujet de son mariage. L'impératrice Marie de
Bourgogne était morte dans un
accident. Maximilien voulait se remarier. Selon la légende,
Trithème recom-
manda
à l'empereur d'évoquer l'esprit de la reine
défunte et de lui faire décider qui il devait
épouser.
L'évocation eut lieu et Marie apparut dans toute sa
beauté. Maximilien quitta le
cercle
magique pour l'embrasser. Il tomba à terre, comme frappé
par la foudre, et l'apparition
s'évanouit.
Mais avant de disparaître, elle avait révélé
plusieurs événements à venir et nommé
celle qui
devait lui succéder, Bianca Sforza, la fille de Galeazzo. En 1505,
Trithème fut appelé à la cour de Philippe, comte
palatin. Il se rendit à Heidelberg où il
tomba gravement malade. Entre temps, les moines de Sponheim
s'étaient révoltés, espérant
obtenir plus de loisirs et de liberté en débarrassant le
couvent du trop scrupuleux abbé,
Trithème ne revint pas à Sponheim, malgré la
déception qu'il éprouva d'abandonner ses reformes et
surtout sa merveilleuse bibliothèque. A Wurtzbourg, on lui
offrit la direction de l'abbaye de Saint-Jacques, qu'il accepta en
1506 et où il demeura jusqu'à la fin de sa vie. Quoique la
plupart de ses oeuvres soient des traités religieux,
Trithème écrivit aussi sur la magie. L'alchimie
l'attirait beaucoup, et il affirme dans ses livres que l'on peut
réaliser des transmutations et obtenir la pierre philosophale
si l'on emploie la méthode convenable. Cette pierre, dit-il,
est l'esprit du monde, spiritus mundi, rendu visible. On pourrait dire
que c'est la condensation, la pétrification du
Souffle de Dieu, car l'abbé estime que l'esprit du monde est le souffle
émanant de la Source Divine. C'est dans ce sens que nous pouvons
comprendre que Dieu pénètre toutes choses,
idée de Trithème qui se répandit après sa
mort. Au milieu du seizième siècle, Copernic
découvrit un monde nouveau, celui des planètes,
circulant, avec la terre, autour d'un astre central, le soleil,
découverte qui démolit l'ancienne hiérarchie
cosmique du
dogme chrétien : Dieu ne pouvait être au-dessus, puisqu'il
n'y avait ni haut ni
bas et que
rien n'existait hors du système planétaire. Par suite, il
fallait bien Lui trouver une
résidence
nouvelle. La croyance prévalut alors que Dieu était
partout. Trithème était très
modeste et timide ; membre du clergé, il ne voulait rien faire
ou dire qui fût contraire à la tradition
établie. Il inventa toutes sortes d'écritures
secrètes au moyen desquelles on
peut travestir des pensées profondes en textes apparemment
inoffensifs. Le fait qu'il influença Paracelse et
Agrippa suffit à indiquer qu'il se montra sympathique à
l'enseignement des mages. Il parle souvent en termes
déguisés, disant, par exemple, que l'Âge d'or
arriverait quand le Lion et l'Agneau habiteraient ensemble. [il s'agit de deux
signes de FEU] Sous ce symbole biblique, il
voulait dire que la pierre philosophale serait obtenue lorsque le Feu
Divin, le Lion, et la Divine Lumière,
c'est-à-dire le Christ, seraient mystiquement unis. Son goût
de l'occultisme est révélé par le conseil qu'il
envoya à Agrippa après avoir lu son livre De la philosophie occulte :
« Il ne
me reste à vous donner qu'un avis. Ne l'oubliez jamais :
au vulgaire, ne parlez que de choses vulgaires ; gardez pour vos amis
tout secret d'un ordre plus haut ; donnez du foin aux bœufs et du sucre
aux perroquets. Comprenez ce que je veux dire, sinon
vous serez foulé aux pieds des bœufs, comme il arrive souvent.
»
Le livre de
Trithème sur les Sept causes secondes n'est certainement pas
destiné aux boeufs,
et le
perroquet n'y trouvera guère de quoi bavarder. Les sept causes
secondes sont les sept
anges de
rang supérieur que Trithème relie aux sept
planètes. Dieu est la cause première.
Les causes
secondes sont ses ministres pour l'administration du monde. L'esprit ou
ange de
Saturne, par
exemple, est Orifiel, qui gouverna l'univers immédiatement
après la création
Son
règne commença le 15 mars de la première
année du monde, et il gouverna pendant 145
ans et
quatre mois. Sous son règne, l'humanité fut
grossière, sauvage, bestiale, ainsi que le
rapporte la
Genèse. Le successeur d'Orifiel fut Anaël, esprit de
Vénus, qui gouverna de 345
à
705. Trithème établit les données dynastiques des
esprits célestes jusqu'à l'an 1879, où cesse
le
règne de Gabriel. Les sept anges gouvernent à tour de
rôle, et de l'ordre du passé on peut
prophétiser
celui de l'avenir parce que les institutions célestes sont
immuables. Selon les occultistes modernes, ces apparentes
billevesées contiennent une bonne part île sagesse magique.
Celle-ci serait exprimée en code, chaque mot ayant un double
sens, mais Trithème a emporté dans la tombe
la clé du mystère. Du fait que les mots en doivent
être lus
suivant certaines combinaisons, le livre
perd tout son sens une fois traduit du latin original.]
Ce goût que les grands seigneurs d'alors avaient pour la
transmutation des métaux le fit appeler auprès d'un
personnage de
Souabe, nommé Fugger de Schwatz. La famille de ce nom
était très célèbre en Allemagne par les
richesses immenses qu'elle avait acquises dans le commerce (A
son retour deTunis, Charles-Quint passant à Augsbourg, logea
chez les Fugger, et, entre autres magnificences dont ils le
régalèrent, ils firent mettre dans la cheminée de
sa chambre un fagot de cannelle, qu'ils allumèrent avec la
reconnaissance d'une somme très considérable que leur
devait l'empereur. (N. du Rédact.)), comme celle des
Médicis en Italie , elle parvint même
à former une famille de princes qui subsiste encore aujourd'hui.
Paracelse s'attacha à un membre de celte
famille , pour
travailler à des recherches alchimiques ;

Aureolus Theophrastus Bombastus
von Hohenheim [Paracelsus]. Line engraving by T. Stimmer, 1587. Wellcome
library
il voyagea dans toute l'Europe, consultant partout où il
espérait apprendre quelque secret , et interrogeant même
les vieilles femmes et les vieux magiciens. Dans son voyage en Pologne,
il fut pris par les Tartares et conduit dans Ia petite Tartarie: il
prétend que c'est dans ce pays qu'il connut la pierre
philosophale. Il revint enfin à Bâle, ou ayant
guéri avec des remèdes chimiques le célèbre
imprimeur Froben , il fut fait professeur de médecine chimique,
en 1529. C'est à peu prés la première chaire de
cette nature qui
ait été créée. Il l'occupait depuis quelque
temps, lorsqu'un désagrément lui fît quitter la
ville de Bâle. Un chanoine de cette ville, nommé
Lichtenfeld , éprouvait de grandes
douleurs, pour la guérison desquelles il avait promis cent
écus à Paracelse. Celui-ci le guérit au moyen
seulement de deux pilules antimoniales : le chanoine trouva que ce
qu'il avait promis dépassait la valeur d'un si petit
remède, et il en résulta un procès dans lequel
Paracelse fut condamné. C'est à ce sujet qu'il dit adieu
à la ville de Bâle. Il parcourut l'Alsace, la Souabe,
s'arrêtant de cabaret en cabaret, y recevant les gens qui
venaient le consulter, s'enivrant avec les paysans et ne couchant pas
même dans un lit. Il oublia dans cette vie abrutissante ce
qu'il savait de latin. Un de ses disciples, nommé Opporinus,
qu'il avait emmené, le quitta, lassé de le suivre,
à propos d'un blasphème qu'il lui avait entendu
proférer. Enfin, en 1541, ses désordres cessèrent.
Il mourut à Saltzbourg, âgé de quarante-sept ans,
quoiqu'il eût prétendu posséder un élixir
qui prolongerait sa vie aussi long-temps que celle de Mathusalem. Chose
singulière ! nous verrons que tous les médecins-
chimistes ont ainsi mené une vie assez aventureuse, et que la
plupart sont morts avant le terme ordinaire. Paracelse n'avait aucune
connaissance de la philosophie, de la dialectique, de la logique, ni
des autres sciences fondamentales : il paraît qu'il ne
recherchait que la faveur populaire. Il est même le premier
professeur connu dans l'Europe moderne qui ait fait ses cours en langue
vulgaire (C'est, suivant nous, une excellente innovation. Le
plus sûr moyen de détruire l'erreur ou de faire triompher
la vente, c'est de les rendre intelligibles au plus grand nombre
d'esprits possible. (N. du Rédact.)) : jusqu'à
lui on n'avait professé qu'en latin. Il était tellement
acharné contre les anciens, qu'un jour il fit, devant ses
élèves, un autodafé des ouvrages d'Hippocrate et
de Galien.[voir supra sur les
rapports entre les écrits de Basile Valentin et de Paracelse]
Sa grande vogue, comme médecin , fut le résultat des
remèdes extraordinaires qu'il employa ; il avait des recettes du
genre de celles de Basile Valentin, et administrait l'antimoine , le
mercure et l'opium avec une hardiesse extrême. Il
guérissait ainsi, quand il ne tuait pas ses malades, des
lèpres, des ulcères, de légères
hydropisies, qui avaient été réfractaires aux
traitemens des autres médecins. La
célébrité de Paracelse devint telle, qu'il n'y eut
pas de merveilles qu'on ne lui attribuât, surtout dans les pays
éloignés : on fut jusqu'à dire qu'il avait fait
des enfans avec l'alambic (Il
paraît qu'il n'aurait pas pu
employer d'autres moyens ;ses historiens rapportent qu'à trois
ans un cochon l'assimila au
célèbre amant d'Héloïse. Ce qui est certain,
c'est qu'il n'avait pas de barbe et détestait les femmes autant
que Boileau qui, comme on sait, avait aussi été
profondément blessé par un coq, dans sa jeunesse. On a
même prétendu que c'était là l'origine des
satires de ce dernier contre les femmes ; nous
n'élèverons pas de contestation à cet
égard. (N. du Rédact.)), en y plaçant
certaines drogues. Quant à ses ouvrages, ils sont aussi
écrits de manière à séduire les ignorans,
le peuple ; ils sont remplis d'emphase et d'interpellations mystiques;
il blâme avec une orgueilleuse audace tout ce qui l'a
précédé. Du reste, il n'était pas sans
science : s'il a pratiqué les procédés
déjà décrits par Basile Valentin et par les autres
chimistes antérieurs, il en est aussi plusieurs qui lui
appartiennent. On trouve déjà dans ses ouvrages beaucoup
d'observations sur le vitriol, sur le zinc. [voir chimie et alchimie] On y
voit aussi des idées théoriques : ainsi, il admet dans
l'air
un feu caché ; C'est de ce fluide qu'il fait dériver la
chaleur et la flamme, comme dans la théorie actuelle de la
combustion. Mais ces idées sont tellement mêlées de
cabale, de magie et de mots barbares créés exprès
pour être inintelligibles ; de superstitions sur la vertu des
talismans, des figures et des lettres qu'on gravait sur les pierres,
qu'elles forment en quelque sorte un assemblage monstrueux de faits
appartenant à la chimie et d'absurdités honteuses. Les
livres de Paracelse furent publiés de son vivant. Le principal
de tons est intitulé : De
gradibus et compositionibus receptorum ac naturalium; un autre
est intitulé : Archidoxorum,
[voir
idée alchimique, V]
et un

frontispice des Archidoxes
troisième : De natura rerum.
Mais, en général, ils sont tous aujourd'hui absolument
inutiles, encore plus que ceux de Basile Valentin, et ne peuvent plus
nous servir que comme des exemples de tous les égaremens dont
l'esprit est capable, et aussi de la facilité avec laquelle
d'indignes charlatans, pour peu qu'ils paraissent posséder
quelque chose d'utile, acquièrent du crédit dans
l'opinion des peuples. La vogue de Paracelse multiplia les
médecins-chimistes, et presque tous prirent, pour inspirer
dé la confiance, le litre de paracelsistes. Ils
prétendaient pouvoir guérir les maladies sans avoir
étudié la
pathologie, sans s'occuper d'aucun des détails de la
médecine et sans avoir recours aux observations
consignées dans les anciens. Les succès, inouïs
alors , qu'ils obtenaient de temps en temps, rendaient ces
prétentions incontestables aux yeux du vulgaire. Parmi les
médecins paracelsistes, quelques-uns sont assez remarquables
encore. Ainsi, on pourrait citer, parmi les Allemands,Thurneissers, médecin de
l'électeur de Brandebourg, et Severin, médecin du roi de
Danemarck,[il s'agit de Pierre Séverin, de Ribe
dans le Jutland, médecin du roi de Danemark, et chanoine de
Roskild. On raconte comme un trait remarquable de sa vie, que
dès l'âge de vingt ans, il remplissait une chaire de
poésie à Copenhague. Il avait fréquenté les
écoles de médecine de la France et de l'Italie, mais n'en
demeura pas moins fermement attaché au nouveau
réformateur - in Kurt Sprengel, Histoire de la Médecine,
tome III, 9, 3, propagation du sytème de Paracelse, p. 542,
Paris, 1815] car la plupart trouvaient à se
placer auprès des princes ; mais chacun d'eux avait une
manière différente d'exprimer ses idées. Comme il
arrive toujours quand on ne connaît pas un sujet à fond,
ils entassaient métaphore sur métaphore, et en formaient
un tout énigmatique. Gonthier d'Andernach, le professeur
d'anatomie de Vesale, ne fut pas à l'abri des bombasts de
Paracelse ; à la fin de sa vie, il s'adonna à la
médecine de ce novateur ambulant. Enfin, l'Allemagne vit
naître, au commencement du seizième siècle, une
société secrète qu'on nomma la
société des rosés-croix (On peut voit sur
cette société Gabriel Naudë et Lenglet Dufresnoy.
(N. du Rédact.)), et qui pratiqua, non-seulement des
expériences de chimie dans le genre de celles de Valentin et de
Paracelse, mais qui exagéra encore ce qu'il y avait de
superstitieux, de théosophique dans leurs écrits.
Dès 1610, cette société avait des statuts qui
furent divulgués, et qui prescrivaient à ses membres de
garder le secret sur tout ce qui se passait entre eux. [voir Tractatus aureus et Livre d'Alze où nous donnons
quelques points sur ce sujet] En 1614, elle
s'annonça comme devant régénérer le monde
en s'emparant des princes au moyen des trésors qu'elle leur
procurerait par la pierre philosophale. Osswald Croll,
médecin
de l'empereur Rodolphe II,[voir Atalanta
fugiens] sur la fin du seizième
siècle, donna un livre intitulé : Basilica
chimica continens philosophicam
descriptionem etc. , avec un

frontispice de la Basilica
Chymica de Crollius, Francoforti, 1609 - Wellcome
library
traité intitulé : Tractatus
novus de signaturis rerum internis, dans lequel il expose un
système où il lie l'astrologie avec la chimie et avec la
cabale. Selon lui, ce sont des astres qui forment les vertus des
plantes et des minéraux ; chaque astre a sa plante, ou
plutôt chaque plante a un astre qui lui correspond. Il attachait
de l'importance aux lettres gravées sur les pierres, qu'on
employait comme amulettes, comme talismans.[voir
Frances Yates, Giordano
Bruno et la tradition hermétique, Dervy]
En somme, ses ouvrages présentent un amas de métaphores
telles que nous en verrons renaître dans quelques sectes
philosophiques de l'Allemagne, lorsque nous en serons à
l'histoire des sciences naturelles pendant le dix-huitième
siècle. Au temps des roses-croix, la cabale jouissait d'un grand
crédit ; elle avait été formée d'une
partie de la philosophie néo-platonicienne,
altérée par son
mélange avec les superstitions des rabbins qui attribuaient aux
lettres et à leurs combinaisons un grand pouvoir sur les
êtres intermédiaires, sur les intelligences
supérieures à l'homme. Toutes ces idées sur les
sorciers et la cabale étaient répandues parmi les
catholiques et parmi les protestans ; mais peut-être
l'étaient-elles davantage parmi Ses protestans, parce que, comme
par principe était de remonter au teste des livres
sacrés, ils avaient
dû s'attacher surtout à l'étude de la langue
hébraïque. [il y a confusion entre la kabbale et la
langue des oiseaux ou cabale hermétique. C'est de cette cabale
que Fulcanelli nous entretient dans sa trilogie ainsi que son disciple
E. Canseliet] Ce furent même eux qui, un peu avant
la réformation, firent renaître l'étude de cette
langue, que pendant le moyen âge on avait complètement
négligée. La nécessité où ils
étaient, pour la connaître dans ses détails,
d'étudier les livres des rabbins, où toute leur
philosophie est présentée avec le plus d'éclat,
contribua encore à enraciner cette philosophie dans leur esprit.
Aussi des hommes illustres par leur érudition, entre autres
Reuchlin, d'ailleurs l'un des hommes les plus spirituels du
seizième siècle, se sont-ils fort adonnés à
la cabale et y ont-ils ajouté pleine croyance. [Reuchlin est
né à Pforzheim en 1453 et mort à Stuttgart en
1522, voir Geiger, Johann Reuchlein, sein
Leben und seine werke,
Leipsick, 8°, 1871, p. 488. Kurt Sprengel écrit :
Jean Reuchlin , Jean - François Pic de la Mirandole, François Giorgio ou Dardi, Jean Trithemius
et Henri - Corneille Agrippa de Nettesheim ,
furent ceux qui favorisèrent le
plus l'introduction de la théosophie
et de la cabale parmi les chrétiens. Reuchlin, le premier professeur de langue hébraïque
en Allemagne, avait une grande
prédilection pour la fausse philosophie
des juifs, dont l'étude lui coûta des sommes
considérables. Il croyait qu'on peut
dériver le système de
Pythagore de la cabale, et il recommanda la lecture des rabbins
à ses nombreux disciples.
Cependant la seule preuve qu'il allégua en
faveur de la vérité de la
cabale , fut de dire, credendum esse
cuique
in arte suâ perito. En Allemagne, où le mysticisme trouva un grand nombre de partisans à
l'époque de la réformation,
les idées de Reuchlin ne pouvaient
manquer d'être adoptées avec le plus vif enthousiasme,
et d'obtenir le succès qu'il
espérait leur
procurer ; car, ainsi qu'il l'avait promis, la
divinité, à la
vérité subordonnée, du Christ, la Trinité
et les autres mystères de la
religion trouvèrent dans la cabale
leur principal appui. Trithemius, abbé de Spanheim,
et ensuite de Wurtzbourg, chercha aussi
à
multiplier en Allemagne les partisans de
la cabale qu'il avait apprise de Reuchlin,
et à mettre en vogue toutes les
branches de cette science absurde, but
auquel il ne parvint qu'avec trop de succès. On le regarda même comme un nécromancien,
soupçon. qui avait pour fondement
quelques-uns de ses écrits. Il
était fort aimé à la cour de plusieurs princes allemands ; le savant Joachim I, électeur de
Brandebourg, fut même initié
par lui dans les mystères de l'astrologie,
de l'histoire et de la médecine , et soupçonné, comme son instituteur, d'être en possession de
l'exercice de la magie noire.
Idem, 9, 1, Causes préparatoires, p. 222-223]
Le plus fameux des roses-croix, Hen. Schevnemanns [sic : Scheunemann]
médecin à Bamberg, avait réduit toute la
physiologie à la chimie ; il prétendait que tout ce qui
s'effectuait dans l'homme était chimique , et qu'on y trouvait
aussi toutes les matières connues de la chimie. Il attribuait un
rôle à chacune d'elles. Selon lui, la nature de l'homme
éprouve sept variations ou degrés, qui sont : la
combustion, la sublimation, la dissolution, la putréfaction, la
distillalion, la coagulation et la teinture ; toutes ces
différentes opérations s'exercent sur les trois principes
établis dans la chimie générale, le sel, le soufre
et le mercure. Mais chacun de ces principes y présente des
variétés particulières ; ainsi, il y a un mercure
pneumosus, qui est la chaleur innée, ou ce qui donne la force [le
pneumosus se rapproche de la définition du Mercure des
alchimistes] ; il y a un mercure cremosus, c'est le
liquide radical [i.e. l'humide
radical] ; puis un mercure sublimatus, qui est
l'esprit subtil ou nerveux [aqua permanens ou Aquaster de Paracelse];
enfin un mercure praecipitatus, qui est l'esprit acide, destructeur de
toutes les parties [dragon venimeux ou Iliaster de Paracelse].
Le soufre a aussi des formes diverses ; il est tantôt
coagulé, tantôt dissous : c'est lui qui produit les
graisses, les huiles, et donne à toutes leurs parties leur
mobilité. Le sel prend également différentes
formes ; il est calciné, dissous ou
réverbéré, et chacun de ces états
répond à quelques-unes des humeurs ou à
quelques-uns des phénomènes de l'homme. Tout cela est
à peu près inintelligible, comme vous voyez, et ne
pouvait être soutenu qu'avec des raisonnemens
théosophiques ou métaphoriques, comme ceux de Paracelse. [voir
Kurt Sprengel, 9, 3 p. 365. Il semble que le copiste de Cuvier ait
beaucoup emprunté à l'Histoire
de la Médecine
car ces passages sont presque superposables. Voir Scheunemann, medicina reformata, s.
denarius hermetic. etc. in-8° Francof. 1617 et Paracelsia de morbo
mercuriali contagioso, quem pestem vulgus votat; De morbo sulfureo
cagastrico quem febrem vulgus vocat. in-4°, 1608 et in-8°, 1610]
L'Italie se livra beaucoup moins à ce genre d'erreurs, elle
n'eut que quelques charlatans qui vendaient des secrets, comme nous
avons vu Cagliostro le faire de nos jours. Lorsque ces idées
s'introduisirent en France, on chercha à leur donner une forme
plus scientifique, parce que le mysticisme y était moins
répandu qu'en Allemagne. On essaya de l'allier à la
philosophie des anciens, qui y était étudiée plus
sévèrement, et où le système des
néo-platoniciens avait eu moins d'influence que dans les autres
pays de l'Europe, qu'en Allemagne surtout.
Un grand promoteur de cette médecine ou chimie paracelsiste, fut
un nommé Joseph Duchesne, en latin Quercetanus,
qui était
médecin d'Henri IV. Il avait

Iosephus Quercetanus
appris à Bâle la médecine chimique de Paracelse, il
lui ressemblait même beaucoup par le genre d'esprit : il
était charlatan comme lui, possédait de même l'art
de faire de l'or, et la panacée universelle ; [voir Tractatus aureus]
enfin, il était de son âge; mais il avait beaucoup plus
d'instruction que lui ; il connaissait même les anciens, il
savait le grec et le latin. Malgré cette connaissance, il n'en
était pas moins leur plus zélé adversaire; comme
Paracelse, et les roses-croix, il les accablait d'injures. La
faculté de médecine de Paris ne se laissa pas entamer par
ce genre de doctrine; elle se jeta, au contraire, dans l'excès
opposé. Ce fut Jean Riolan, dont je vous ai entretenus dans
l'histoire de l'anatomie, qui, surtout, défendit l'ancienne
médecine, la pharmacie galénique. Il
n'était pas ami des choses nouvelles, même quand elles
étaient vraies, car c'est lui qui s'opposa le plus à
quelques- unes des nouveautés de Vesale, et surtout à la
découverte de la circulation du sang. Il apporta un zèle
fanatique à la défense de l'ancienne médecine ; il
proclama que tous les chimistes étaient des empoisonneurs, et
obtint, en 1603, un décret de la faculté de
médecine, qui déclara que l'antimoine était un
poison dans tous les cas. Le parlement de Paris, provoqué par
cette déclaration de la faculté, interdit l'usage de
l'antimoine sous des peines corporelles, ce qui n'empêcha pas,
comme il guérissait souvent, qu'on n'en fît un
fréquent usage. Néanmoins les médecins-chimistes
étaient considérés comme des charlatans, comme des
médecins hétérodoxes ; on en vint même
jusqu'à chasser de la faculté un nommé
Théodore de Mayerne, parce qu'il avait soutenu que ce
n'était pas d'une manière générale et par
des arrêts de justice qu'on pouvait résoudre des
vérités chimiques, mais qu'il fallait examiner les
expériences , et les juger d'après des règles de
philosophie raisonnable. Mayerne se retira en Angleterre, où il
devint le premier médecin du. roi Charles Ier. On a plusieurs
preuves que, dans cette position, il fut fort utile aux savans. Les
médecins de son temps étaient si fanatiquement
opposés à la médecine nouvelle, que toutes les
fois qu'il mourait quelque personnage remarquable, on prétendait
qu'il avait été tué par l'antimoine. Tout le monde
connaît sans doute les lettres de Gui-Patin sur ce sujet; elles
prouvent qu'à cette époque il y avait
des factions dans ce pays, comme il y en a toujours à propos des
questions les moins importantes. Les choses finirent pourtant par
s'éclaircir : on reconnut que
la chimie présentait des phénomènes qui
exerçaient une grande influence dans la nature, et qu'il
était utile de se livrer à des expériences pour la
perfectionner. On s'aperçut aussi que les remèdes
chimiques avaient une action énergique sur le corps humain ; que
quelquefois ils pouvaient être mal employés, mais que ce
n'était pas en les rejetant d'une manière absolue qu'on
arriverait à les apprécier exactement ; qu'il fallait en
faire des essais , afin de déterminer à quelle dose et de
quelle manière ils devaient être employés.[c'était
l'aube des essais thérapeutiques !] La
théosophie, l'astrologie, la pierre philosophale, et tout ce
qu'il y avait de superstitieux, furent alors rejetés ; cependant
nous verrons que cette invasion d'une chimie grossière dans la
physiologie qui ne l'était pas moins, exerça pendant tout
le dix-septième siècle une influence fâcheuse ; car
on substitua des idées erronées qui avaient une apparence
scientifique, à des opinions qui n'étaient que
ridiculement superstitieuses. Presque tous les phénomènes
physiologiques de l'économie animale furent
considérés comme des phénomènes chimiques :
il y en a bien, en effet, quelques-uns, maïs on en élevait
beaucoup trop le nombre. Parmi les hommes qui défendirent la
chimie d'une manière raisonnable, nous devons remarquer Libavius
de Halle, en Saxe, qui fut professeur à Jéna, en 1588,

Andrea Libavius
et ensuite devint recteur du gymnase de Cobourg. [voir Alchemia et l'analyse des gravures p. 51, 53, 55 et 56]
Il a écrit une critique un peu sévère, mais
très judicieuse et très savante, de la censure que Riolan
avait provoquée de la faculté de médecine de
Paris, contre les remèdes chimiques. Libavius fît beaucoup
d'expériences, et, entre autres découvertes, procura
à la science celle de la liqueur fumante qui porte encore son
nom (C'est, comme on sait, du muriate sur-oxigéné
d'étain. Libavius est le premier qui ait parlé de la
transfusion du sang. On prétend que ce fut la fable du
rajeunissement d'Èson qui lui en donna l'idée. Du reste,
c'est une idée assez inutile. Sic !! (N. du
Rédact)). Il rejeta toutes les superstitions, et
combattit à la fois les deux partis : les galénistes,
pour leur pharmacie incomplète, et les
paracelsistes, pour leurs idées de cabale et les invocations des
esprits supérieurs. Mais comme la vérité s'atteint
rarement d'une manière complète, Libavius continua de
croire à la transmutation des métaux. Au reste, pendant
tout le dix-septième siècle, et même une partie du
dix-huitième, il s'est trouvé des hommes d'un certain
mérite qui ont cru également qu'elle n'était pas
impossible. Cette opinion devait subsister jusqu'à ce qu'on
eût acquis la conviction que les métaux sont des
substances simples. Parmi les médecins-chimistes nous
distinguerons encore Van-Helmont
(J. Bapt.), qui, bien que partageant les idées bizarres de son
temps, ne laissa pas de faire de belles expériences et d'avancer
des propositions qui produisirent des effets fort utiles à la
science. Van-Helmont était né
à Bruxelles, d'une famille
noble, en 1577. Il perdit son père étant encore enfant,
et
étudia sous les jésuites à Louvain , où il
eut, entre
autres, pour professeur, le jésuite Del Rio, bien connu par un
ouvrage sur les sorciers. Dans le même temps, Bodin fit aussi un
livre sur le même sujet, car alors la science des sorciers
était générale.Van-Helmont se livra à la
médecine, malgré l'usage
de sa classe et la volonté de ses parens, surtout de sa
mère, Marie de Stassard (En général, les
femmes ont plus de
préjugés que les hommes, parce qu'elles sont moins
éclairées. Sic
! (N. du
Rédact.)). Il étudia avec une ardeur
extraordinaire, et de très bonne heure connut les livres des
anciens. En 1599, âgé seulement de vingt-deux ans, il
fut reçu docteur en médecine ; mais ayant
essayé sans succès, contre une gale dont il était
affecté, les
remèdes enseignés alors par les galénistes, il
abandonna la
médecine avec mépris, jeta ses livres et donna tout son
bien à ses frères (D'autres biographes disent
à sa
sœur, mais c'est chose peu importante. (N. du Rédact.)).
Pendant dix ans, il voyagea comme Paracelse, pour apprendre des secrets
et pour savoir si, parmi les connaissances merveilleuses que quelques
hommes prétendaient posséder, il y en avait
réellement qui fussent utiles. Un charlatan lui ayant
administré du soufre et du mercure qui le guérirent de sa
gale, toujours exalté il prit goût aussitôt pour la
science chimique , et surtout pour les remèdes secrets. Il se
retira à Vilvorde, près de Bruxelles, où il
épousa une femme noble et riche. Il passa le reste de sa vie
dans ce lieu, uniquement occupé de recherches chimiques et
de pratiques médicales. Tous les malades qui se
présentaient recevaient ses soins gratuitement, et il
prétend en avoir guéri plusieurs milliers. Les
expériences auxquelles il consacra toute sa fortune
exposèrent souvent sa vie : mauvais préparateur, il ne
savait pas prévenir les explosions, les expansions de gaz. Son
dévouement à la science, quoique égaré par
des idées superstitieuses, lui attira l'estime de ses
contemporains. L'électeur de Cologne, par
exemple, en fit grand cas; Rodolphe II,
qui était alors trop grand protecteur des sciences, comme vous
l'avez vu, l'appela pour être auprès de lui ; mais il
préféra sa retraite à la cour de cet empereur.
Malgré sa prétention de posséder des
remèdes infaillibles, il perdit presque toute sa famille
à Vilvorde. Sa fille mourut de la gale, son fils d'une
lèpre ; sa femme rendît aussi le dernier soupir entre ses
mains ; enfin lui-même ne put se guérir d'un
empoisonnement qui l'affaiblit pendant toute sa
vie, et auquel il succomba en 1644. Cependant il vécut beaucoup
plus que Paracelse, car il ne
mourut qu'à soixante-sept ans. Il avait adopté la plupart
des idées théosophiques de ce médecin ambulant,
L'archée,[Iliaster] par exemple,
c'est-à-dire le prince, le supérieur, le principe qui,
selon Paracelse, domine dans les êtres, fut admis par Van-Helmont
; seulement il lui donna une nature plus matérielle. Il supposa
que tous les phénomènes de l'organisme étaient
subordonnés à celle cause, qu'il se représentait
comme un esprit subtil et qu'il appelait aura vitalis. Suivant lui, la
fermentation est l'instrument à l'aide duquel cet archée
produit les différens phénomènes vitaux. Par le
moyen de la fermentation et de
l'eau , il produit aussi tous les corps. Du reste Van-Helmont rejette
toutes les qualités que les péripatéticiens
attribuaient aux élémens. Il appelle gas, la vapeur qui
résulte de l'eau soumise à l'action de la chaleur. Je
vous fais remarquer ce mot gas, parce qu'il est resté dans la
science ; nous nous en servons aujourd'hui pour exprimer un corps
aériforme qui, dès qu'il est produit, n'est plus
susceptible de passer à l'état liquide en se
refroidissant: tel est, par exemple, le gaz
hydrogène, qui demeure élastique sous la pression de
notre atmosphère. Van-Helmont est le

Van Helmont
premier qui ait distingué les gaz ; selon lui , tous les corps
en produisent, qu'il faut bien distinguer de l'air ordinaire : il fait
connaître particulièrement le gaz acide carbonique ,
auquel il donne le nom de gaz sylvestre , et dont il connaît
très bien les propriétés d'asphyxier les
êtres et d'éteindre la lumière. Le gaz inflammable,
que nous avons appelé gaz hydrogène, lui est
également connu. Il n'ignorait pas non plus ce fait sur lequel
repose en partie la belle théorie de la combustion, que l'air
dans lequel on brûle des corps diminue de volume. Enfin il admet
plusieurs autres principes auxquels il donne des noms barbares à
l'imitation de Paracelse ; mais celui-ci l'avait souvent fait dans
l'intention de n'être pas compris. Van- Helmont n'était
pas
dirigé par le même motif, il n'était nullement
charlatan : s'il donnait des noms bizarres à ses
découvertes , c'était seulement pour ne pas avoir la
peine d'en chercher dans les langues anciennes ; car le mot gaz, dont
je viens de vous parler, est un mot tout-à-fait barbare, qui n'a
d'origine que son imagination. Van-Helmont appelait Blas, le principe
qu'il admettait pour le système des astres, et où l'on
reconnaît l'idée mère des tourbillons de Descartes.
[principe
qui semble analogue à celui du Sensorium Dei de Newton]
Il appelait Leffas un principe qui aurait produit des plantes sans
semence, et Bur le principe de la métallisation [analogue
au principe Sel]. Toutes ces idées pratiques
n'ont eu aucune influence sur les progrès de la science. La
plupart des écrits de Van- Helmont ne parurent qu'après
sa
mort, par les soins de son fils. Parmi ceux qui parurent de son temps,
est un livre sur les eaux de Spa, intitulé : Opuscula medica inaudita. Ce fut en
1648, quatre ans après sa rnort, que son fils publia le recueil
de ses ouvrages, qui se compose de différens petits
traités dans lesquels ses diverses doctrines sont
exposées. Nous verrons que les travaux de Van-Helmont; ceux qui
parurent sous le nom de Basile Valentin;
les expériences de Paracelse, de Libavius,
de diffèrens roses-croix et autres chimistes allemands, tout en
conservant encore le langage mystique, et en rapportant les divers
phénomènes observés alors à des principes
cachés et abstrus, furent de la plus grande utilité aux
arts et à la médecine, et portèrent vivement les
esprits vers ce genre d'études. Van-Helmont clôt
l'histoire de la chimie vers le milieu du dix-septième
siècle, à peu près à la même
époque où nous avons vu se terminer l'histoire de
l'anatomie, de la botanique, de la zoologie et de la
minéralogie. Le nouveau cours que la chimie prit après
lui fut en partie dirigé par ses idées; car la chimie
pneumatique, la chimie des airs, celle qui a produit des
découvertes si remarquables de notre temps dans les mains de Cavendish, de Lavoisier et autres,
avait déjà été trouvée dans le
dix-septième siècle, par suite des idées, des
expériences et des découvertes de Van-Helmont, elle avait
seulement été écartée momentanément
par le système de Stahl.
Mais cette partie de l'histoire des sciences appartient à une
autre période que celle dont nous nous occupons. Dans la
prochaine leçon, je traiterai des Causes qui,
vers le milieu du dix-septième siècle, changèrent
la marche des sciences ; qui firent abandonner l'attachement aveugle
qu'on professait pour les idées des anciens, et pour les
idées superstitieuses que les nouveaux philosophes avaient
introduites, et dirigèrent enfin les savans dans la
véritable voie, celle du calcul et des expériences. Je
prendrai ensuite l'histoire de la période suivante, en tant
quelle dure pendant le dix-septième siècle, car je ne
crois pas que cette année le temps me permette d'aller
au-delà.
ONZIÈME
LEÇON.
MESSIEURS
Dans la séance précédente, je voua ai tracé
la marche de la chimie à partir de l'époque que l'on peut
appeler celle de la renaissance des sciences, aussi bien que
l'époque de la renaissance des lettres, jusqu'à la
moitié du dix-septième siècle. Vous avez vu que
cette science ne commença pas, comme les autres, par s'appuyer
sur les anciens ; qu'elle débuta par des expériences,
mais que ces expériences furent exposées en termes
métaphoriques, qu'elles furent rattachées à une
doctrine mystique dans laquelle on faisait intervenir des intelligences
célestes, et qui touchait beaucoup plus à la
charlatanerie qu'à cette netteté et à cette
franchise avec lesquelles les vérités naturelles doivent
être exprimées. Nous avons remarqué cependant
plusieurs découvertes, plusieurs procédés
nouveaux, et des produits fort importans, soit pour la science
elle-même, soit pour les ans, et pour la médecine. Parmi
les auteurs de ces travaux, nous avons surtout distingué Basile
Valentin , Paracelse et Van-Helmont, les triumvirs de cette chimie
alchimique et mystique qui ressuscitait, pour ainsi dire, au milieu du
seizième siècle, l'état des autres sciences
pendant ces temps que j'ai appelés l'époque religieuse.
Je dois ajouter aux noms que je vous ai cités ceux de
quelques hommes qui méritent de n'être pas totalement
oubliés, quoique plusieurs d'entre eux soient encore des
alchimistes plutôt que de véritables chimistes. Tel est,
d'abord, Jean-Rodolphe Glauber,
qui appartient tout-à-fait à l'école alchimique,
par le ton de ses ouvrages et leurs titres merveilleux. La science lui
est redevable de quelques produits nouveaux. Tout le monde sait que le
sulfate de soude porte encore le nom de sel de Glauber, parce que c'est
ce chimiste qui, le premier, en a fait la découverte.

Kenelm Digby (1603-1665)
On peut encore ajouter aux chimistes à moitié charlatans,
le chevalier Digby, Anglais, né d'un
père qui fut exécuté à Londres pour avoir
pris part à la conspiration des poudres contre Jacques Ier.
Digby le fils était
né en 1603 ; il passa une grande partie de sa vie à
Paris, où il mourut en 1665 (D'autres historiens
rapportent qu'il mourut à Londres, de la pierre. En 1661 il
était retourné en Angleterre, et il y avait publié
la même année un Discours sur la
végétation des plantes qu'il avait prononcé au
collège de Gresham. Il était d'ailleurs membre de la
Société royale de Londres, qui venait d'être
instituée, et aux assemblées de laquelle il fut toujours
très assidu. Il n'est pas à notre connaissance qu'il ait
quitté Londres depuis 1661.(N. du Rédact.)).
[Notes
de Ferguson :
Digby was born 11 July, 1603. At the age of 14 he accompanied
his relative Sir J. Digby, who went as ambassador to
Spain. In 1618 he entered Worcester
College, Oxford, and there probably was inoculated with a
fancy for the Occult Sciences by his tutor, Thomas
Allen. He left in 1620 and went once more to the
Continent, and in 1632 was again at Madrid, and
was there presented to Prince Charles
(afterwards King Charles I.), and the Duke of
Buckingham, with whom he returned to England in 1623.
and was knighted a few days later by King
James I. at Hinchinbrooke. In 1627-28 he
went on a filibustering expedition to the
Mediterranean and destroyed the French and Venetian ships at
Scanderoon, and returned the following year.
His tutor's books and MSS. having been left to him,
he presented them in 1633 to the Bodleian Library.
On the death of his wife in 1633 he withdrew
to Gresham College and spent two years in
retirement, occupying himself with chemical
experiments. After some difficulties and troubles
connected with his religion and politics, he was allowed to
depart to France and while there
published in
1644 his treatise "Of Bodies and of the Immortality
of Man's Soul." In 1651 Evelyn witnessed at Paris some of his chemical
experiments and attended the lectures of Nicholas
Lefebvre, who afterwards settled in London. In 1658
appeared the lecture on the Powder
of Sympathy
delivered, as he tells us, before a distinguished
audience at Montpetlier. After the
Restoration
he returned to England and was well received. He
continued his experimental work
and was on
the Council of the Royal Society when it was
incorporated in 1663. He died 11 June,
1665 (but
Witte says 11 July, 1655). The lecture on
the Powder of Sympathy appeared at Paris in 1658,
and it was translated at once into English by R.
White and published in 1658. 12°, pp. [2 blank, 10]
152, [1, 3 blank] The second edition,
corrected and augmented with the addition
of an Index
was published also in 1658, but it was entirely reset
and is quite different from the first edition. The
third edition wa published in 1660, the fourth in
1664. In my "Notes on ... Books of Secrets,"
written before I had seen the first English edition
or any notice of it, I suggested that the French
edition might have been regarded as the first, and that
the English translation might have been called the
second edition, though it was the first of the
translation. That, however, was incorrect, for there is
really a first English edition, although it is very rare.
It is curious that the author of the article in the
Dictionary of National Biography should have made
practically the same statement: that the '
second' edition of 1658 is the only one known and is
probably the original. Besides the
edition of 1658, the Discount in French was
published also at Paris in 1660,1681; La Haye, 1700,
1715 Paris, 1749; Utrecht in 1681; in Dutch in
the Theatrum Sympatheticum, Leeuwarden, 1697,
Amsterdam, 1727; in German, Frankfurt, 1664
(3rd Ed.), 1700 (5th Ed.). The literature on
this subject, which is very extensive, was described by
me in a paper read to the Archaeological Society
of Glasgow. No account of Digby's chemical experiments was published by
himself, so far as I know. They were probably
conducted in an empirical fashion, and they either
failed of their expected result or Digby was not
able to interpret what they did lead to. Anyhow he
cannot be classed with either the experimental
pharmacists, the scientific chemists, or even the
alchemists of his time. What remains of his
experimental labours was published by Hartmann, his
operator, in 1683]
Il se livrait à des expériences chimiques dans des vues
de médecine (Un motif
tout-à-fait touchant l'anima
dans ses travaux chimiques ; il désirait préserver de la
mort sa femme Venetia Anastasia, fille d'Edward Stanley,
célèbre par son étonnante beauté. II
avait même engagé Descartes à le seconder dans sa
recherche d'un moyen de prolonger la vie indéfiniment. Pour
conserver les charmes de Vénétia, il inventa un grand
nombre de cosmétiques. Dans le même but, il essaya
plusieurs expériences bizarres, et, entre autres, celle de ne
lui laisser manger pendant un certain temps que des chapons nourris
uniquement avec des vipères. Vénétia Anastasia
n'en mourut

Venetia, Lady Digby, as Prudence Sir Anthony Van Dyck 1633
pas moins à la fleur de
l'âge, et l'on conserve encore en
Angleterre plusieurs portraits sculptés ou peints de ce prodige
de beauté. (N. du Rédact.)); c'est lui qui
composa et répandit la poudre de sympa-thie, qui n'est autre
chose qu'une poudre calcinée (C'était du vitriol
bleu, ou sulfate de cuivre, préparé d'une manière
particulière. On peut voir des détails à cet
égard dans James. (N. du Rédact.)). Il a
émis, sur les substances organiques, sur la
végétation des plantes, des opinions qu'il appuyait
d'expériences fallacieuses. Il prétendait, par exemple,
qu'on pouvait voir se former sur la glace des lessives de plantes,
à mesure que les aiguilles de cette glace se disposaient sous
différens angles, l'effigie des feuilles et des plantes dont les
lessives avaient été tirées. Cette assertion est
tout-à-fait fabuleuse. [ne peut-on pas voir dans l'hypothèse
de la « mémoire de l'eau » une chose comparable de
nos jours ? Rappelons que Jacques Benveniste est
décédé en 2004] Enfin nous
mentionnerons Jean Rey, médecin du
Périgord, établi à Bugue, où il mourut en
1645. Il est remarquable pour avoir établi une théorie
qui ressemble singulièrement à la théorie actuelle
de la combustion des métaux. Dirigeant la forge de
Rochebeaurant, que possédait son frère, il se proposa la
question de savoir pourquoi l'étain et le plomb, lorsqu'on les
calcine, augmentent de pesanteur. Ce fait avait déjà
été observé par Libavius, ainsi que je vous l'ai
dit, et était en opposition avec les idées admises sur la
calcination , dans laquelle on croyait que les métaux, loin
d'augmenter, diminuaient de poids. Rey découvrit que la cause du
phénomène qu'il étudiait était dans l'air,
qui, dit-il, s'interpose, se tisse, s'accroche, dans les
molécules minérales; car il croyait, comme
Épicure, que les atomes de l'air et des métaux avaient
des formes crochues, qui leur permettaient de former des corps. On
n'avait encore aucune idée de la gravitation universelle, encore
moins de l'attraction chimique. Mais si J. Rey expliquait mal le
phénomène de l'augmentation du
poids des métaux par la calcination, du moins en avait-il bien
saisi la cause , et sa théorie, an fond, est la même que
celle qui a été reproduite plus tard
par le malheureux Lavoisier. Aussi lorsque cet illustre chimiste publia
sa découverte comme le fruit de son génie, les hommes qui
voulaient diminuer sa gloire s'empressèrent-ils d'exhumer de la
poussière des bibliothèques, et de faire
réimprimer la petite brochure que Jean Rey avait écrite
en 1630, et que Lavoisier n'avait jamais connue. Elle acquît
à cette époque une certaine
célébrité, car la découverte de J. Rey
était incontestable (Voilà,
pour la
centième fois peut-être, une preuve de la grande
utilité de l'histoire des sciences. Non-seulement sa
connaissance évite le désagrément de
présenter comme inédits des faits connus depuis
long-temps, et seulement négligés ; mais encore elle
hâte le développement des idées qui peuvent
conduire a des découvertes ou à des perfectionnemens. Nul
doute que si Lavoisier eût connu la brochure de Jean Rey, il
n'eût établi beaucoup plus tôt sa théorie.
Pline disait qu'il n'y avait pas de livre si mauvais qu'il
n'offrît quelque chose de bon ; il ne faut pas contredire la
maxime de ce grand homme. (N. du Rédact.)) ; mais nous
verrons que d'autres que lui la trouvèrent bientôt
après et la constatèrent bien plus parfaitement ; car les
expériences pneumato- chimiques ne sont pas aussi modernes qu'on
le croit. Nous en verrons la preuve dans l'histoire de l'époque
où nous allons entrer. Je ne sache pas, messieurs, d'autres
chimistes qui méritent d'être ajoutés à ceux
que je vous ai fait connaître dans la séance
précédente, en vous traçant l'histoire de la
chimie.

