Si
l'on examine cette liste de chapitres, on reconnaît
aisément qu'elle se
décompose en plusieurs groupes, qui étaient
séparés dans les plus
anciens manuscrits et attribués à des auteurs
différents. Tels sont
d'abord les chapitres 2, 3, 4 et 5, jusqu'à 13, lesquels
paraissent
répondre à nos numéros 31 et 32 de la vieille
liste de St-Marc (ce volume,
p. 175), désignés sous le
nom de chapitres d'Agathodémon, Hermès, Zosime, Nilus,
Africanus ;
tandis que les chapitres véritables du Chrétien y
figurent sous nos
numéros 33, 47 et 48 : le numéro 33 répond au
chap. 48 sur l'eau divine
; le numéro 47 représente le chapitre 5 (Constitution de l'or),
qui est un traité spécial ; enfin le n°48, comprenant
30 chapitres sur
la Chrysopée, d'après la vieille liste, répond
sensiblement au groupe
des 34 chapitres de Lb, compris depuis le ch. 14, jusqu'au chapitre 47
; surtout si l'on en défalque l'Ecrit authentique de Zosime (ch.
23),
qui manque dans M ; ainsi que les Mœurs du Philosophe et le
Serment
(ch. 28), qui appartiennent à un autre ordre d'idées. Les
chapitres 49,
50, 51 ont le caractère d'extraits anciens, analogues aux ch. 2
à 13. Quant aux ch. 52 et 53 (Pierre philosophale),
c'est une addition postérieure, manquant dans M et dans B.
Nous aurions donc un premier ensemble de la compilation du
Chrétien,
comprenant les chapitres 14 à 47 de Lb (sauf les déductions
précitées), et représenté
dans la vieille liste de St-Marc par le n° 48, qui comprenait
lui-même
30 chapitres. Plus tard, dans le type qui a servi au copiste du
manuscrit actuel de St-Marc, on aurait ajouté les chapitres
d'extraits
que nous comprenons sous les n" 31 et 32, c'est-à-dire les
chapitres 2
à 13 : la Constitution de l'or (ch.1) répondant au
numéro 47, paraît
avoir été toujours à part, de même que le
chapitre 48, répondant au n°
33 sur l'eau divine. — Les n° 31 et 32 semblent, je le
répète, ainsi
que les chap. 49, 50, 51, représenter un groupe d'extraits plus
anciens, qui sera venu se con-fondre avec la compilation du
Chrétien.
En tout cas, les chap. 52 et 53 ne faisaient pas encore partie de la
collection copiée dans le manuscrit de St-Marc (XIe
siècle), ni même dans le manuscrit B (XIIIe
siècle) ; mais ils y sont entrés dans le type qui a servi
au copiste
des manuscrits A, E, Lb.
Dans
le manuscrit du Vatican, il manque la majeure partie des chapitres du
Chrétien ; deux groupes d'articles seulement s'y trouvent : l'un
va du
ch. 36 au ch. 51 , l'autre, du ch. 24 au ch. 27. Ce dernier groupe
offre un caractère spécial et technique, sur lequel nous
allons
revenir. Mais il est difficile de tirer des inductions trop absolues de
ces lacunes.
Indiquons maintenant la nature des sujets traités et expliquons
comment
nous avons été conduit à démembrer la
compilation du Chrétien, pour en
reporter un certain nombre de morceaux dans les parties
précédentes. Ce
démembrement était tout indiqué par notre plan,
dans lequel nous nous
efforcions de reconstituer les textes avec leur caractère le
plus
ancien. Or la compilation du Chrétien a été faite
à l'origine en vertu
du système général suivi par les Byzantins, du VIIIe
au Xe
siècle, période pendant laquelle ils ont tiré des
anciens auteurs
qu'ils avaient en main des extraits et résumés, tels que
ceux de
Photius et de Constantin Porphyrogénète. Ce
procédé nous a conservé une
multitude de débris de vieux textes; mais il a concouru à
nous faire
perdre les ouvrages originaux. Un semblable résultat a
été
particulièrement regrettable en ce qui touche les ouvrages
scientifiques, que leurs abréviateurs comprenaient mal,
négligeant la
partie technique pour s'attacher aux morceaux mystiques et
déclamatoires. Quoi qu'il en soit, les livres originaux
n'existent plus
(Cp.
Ce volume,
p. 277) et le problème est
de les rétablir, autant que possible, à l'aide des
fragments conservés
par les abréviateurs. C'est le travail qui a été
fait pour les
historiens antiques et c'est celui que j'ai essayé
d'exécuter pour les
alchimistes. Voilà comment j'ai restitué à Zosime
et aux vieux auteurs
les fragments, souvent altérés et modifiés par des
commentaires
ultérieurs, qui se retrouvent dans les compilations du
Chrétien et de
l'Anonyme ; les chapitres 29 à 53 de Lb, notamment, ont ainsi
passé
dans la IIIe
partie de la Collection des Alchimistes grecs ; les chapitres 28 et 28
bis de Lb, qui ont une physionomie spéciale, ont
été reportés dans la
partie Il. Les chapitres 2 à 13, que j'ai signalés plus
haut comme
extraits de vieux auteurs, d'après l'ancienne liste de
Saint-Marc, sont
rentrés dans la IVe
partie. Les chapitres 24 à 27, qui se distinguent tout à
fait par leur
caractère technique, ont été maintenus dans la Ve
partie.
Il ne faut pas se dissimuler que cette répartition prête
un peu à
l'arbitraire. Cependant elle me semble préférable au
système qui
consisterait à conserver en bloc ces compilations. Le tableau
ci-dessus
constate d'ailleurs l'état exact du Chrétien dans les
manuscrits,
indépendamment de toute hypothèse. Ce travail
d'élimination terminé, il
est resté encore un nombre considérable de morceaux, se
rattachant
plutôt à la classification générale de la
compilation qu'à des sujets
scientifiques déterminés ; c'est ce résidu qui
constitue les chapitres
du Chrétien, tels qu'ils ont été transcrits des
manuscrits, dans la VIe
partie de la Collection des Alchimistes grecs.

Currus
Triumphalis antimonii (édition tardive)
XII.
— SUR
LE NOM DE L'ANTIMOINE - Introduction à la Chimie des Anciens pp.
279-81
L'origine du nom de l'antimoine est des plus controversée. Il ne
convient pas de s'arrêter à l'étymologie
puérile, d'après laquelle ce
nom aurait été donné au métal par suite de
son action vénéneuse
constatée sur les moines d'un couvent. Ce nom est
également fort
antérieur au personnage mythique appelé Basile Valentin,
auquel on
attribue parfois la découverte de ce corps, et sous le nom
duquel nous
sont parvenus divers ouvrages (Char
triomphal de l'Antimoine,
Haliographie,
etc.),
lesquels ne
paraissent pas antérieurs au XVIe
siècle. Le sulfure d'antimoine d'ailleurs était connu des
anciens sous
les noms de stibium, stimmi
et j'ai indiqué comment ils ont aussi obtenu l'antimoine
métallique,
confondu par eux avec le plomb (ce
volume,
p. 224). Le stimmi figure
continuellement chez les vieux alchimistes grecs. Mais on n'y trouve
pas le nom plus moderne de l'antimoine. Cependant on rencontre le mot :
antemonion, dans le traité d'orfèvrerie que nous avons
imprimé en tête
de la Ve
partie de la Collection des Alchimistes grecs. (Texte grec, §§ 44 et
45, p. 334, 1. 2, 4, 5, 6 ; Traduction, p. 319).
Le sulfure d'antimoine y est employé pour affiner l'or et le
séparer de
l'argent (ce volume,
p. 285). Ce texte nous est
venu par un manuscrit de la fin du XVe
siècle et il est assurément plus ancien; mais il est
écrit en grec du
moyen âge.
Ici se présente une
circonstance singulière. L'antimoine
ne paraît ni
sous son nom ancien, ni sous son nom moderne, dans les traités
latins
qui sont réputés traduits des alchimistes arabes et qui
représentent
les débuts de l'alchimie dans le monde latin, vers le XIIe
ou XIIIe
siècle. Du moins je n'ai réussi à rencontrer ces
noms ni dans les
traités attribués à Geber, ni dans ceux du
Pseudo-Aristote (De
perfecto magisterio),
ni dans ceux d'Avicenne, reproduits soit dans le Theatrum Chemicum,
soit dans la Bibliotheca chemica. [voir bibliographie
et Artephius]
Je
n'y ai trouvé d'autre désignation attribuable aux
sulfures
d'antimoine que celle de marcassite et de magnésie, qui les
désignent
certainement dans plusieurs cas, mais qui s'appliquent aussi à
d'autres
sulfures et dérivés métalliques.
Cependant l'antimoine figure sous le nom d'antimonium, et non de
stibium ou stimmi,
dans le Speculum naturale
de Vincent de Beauvais (liv. VIII, ch. xlix),auteur qui écrivait
vers
le milieu du XIIIe
siècle. Du Cange l'a même rencontré dans Constantin
l'Africain, médecin
de Salerne, qui vivait vers l'an 1100. C'est donc vers le XIe
siècle que ce mot se trouve introduit en Occident, où il
a supplanté
l'ancienne dénomination. Son étymologie se rattache,
suivant une
opinion émise par Huet et acceptée par Littré (Dictionnaire
de la langue
française, t. I ;
et Supplément : «. mots d'origine orientale»,
par Marcel Devic),
à une forme arabe, telle que athmoud ou othmoud, qui
serait
devenue
directement antimoine: ou bien ithmid, dérivé de stimmi,
avec addition de l'article al altéré dans sa forme.
Peut-être
d'ailleurs le mot grec stimmi
était-il lui-même d'origine orientale, auquel cas les
Arabes n'auraient
pas eu besoin de l'emprunter aux Grecs. Quoi qu'il en soit, on trouve
divers exemples de ce genre d'altération dans les transcriptions
latines de mots arabes relatées au Lexicon
Alchemiae
de Rulandus (1612) :parexemple le mot tinkar (le borax des alchimistes
latins, qui signifie soudure ou fondant vitreux) s'écrit aussi
attinkar
et anticar. Au mot même antimonium est citée encore comme
synonyme la
forme analogue antistini.
Les transcriptions des mots techniques et des noms de lieux arabes et
grecs, dans le latin du moven âge, sont fécondes en
altérations de cette espèce.
XIII.
— L'ARSENIC
MÉTALLIQUE CONNU PAR LES ANCIENS - Introduction à la
Chimie des Anciens
pp. 281-283
Les
composés de l'arsenic et leurs transformations ont
été connus dès
l'antiquité; ils jouèrent un rôle important dans
les pratiques de
l'Alchimie. Les sulfures d'arsenic, en effet, existent dans la nature;
ils étaient désignés, l'un, le réalgar,
sous le nom de sandaraque [voir
les vieux traités
d'alchimie où ce corps est désigné comme zandarith
: Turba,
Artephius,
Senior];
l'autre, l'orpiment, sous le nom d'arsenic, [idem :
cambar ou kinnabariV]
nom transporté depuis par les modernes au corps simple
proprement dit.
Divers arsénio-sulfures métalliques sont aussi
signalés clairement par
les alchimistes. On savait dès lors changer les sulfures
d'arsenic en
acide arsénieux par des grillages ménagés,
précédés par l'action de
divers réactifs (vinaigre, sel, etc.), ainsi que le montre une
description détaillée d'Olympiodore, auteur du Ve
siècle (Collection
des
Alchimistes grecs, traduction, p. 82.).
En voici le résumé :
«
L'arsenic (sulfuré) est
une espèce de soufre qui se volatilise promptement..... Prenant
de
l'arsenic Iamelleux couleur d'or 14 onces, tu le coupes en morceaux, tu
le porphyrises...; puis tu fais tremper dans du vinaigre (Vinaigre
signifiait toute liqueur
douée d'activité chimique, ou spécialement acide.),
pendant 1 ou 3 jours et autant de nuits, la matière
renfermée dans un
vase de verre à col étroit, afin qu'elle ne se dissipe
pas... décante
ensuite et lave avec de l'eau pure, jusqu'à ce que l'odeur du
vinaigre
ait disparu... Laisse la masse se dessécher et se contracter
à l'air;
mélange et broie avec 5 onces de sel de Cappadoce... On
opère ensuite
dans un vase de verre luté, vase imaginé par Africanus (auteur
du IIIe siècle), et muni d'un
double couvercle luté, afin que l'arsenic brûlé ne
se dissipe pas.
Fais-le donc brûler à plusieurs reprises et
pulvérise-le, jusqu'à ce
qu'il soit devenu blanc. On obtient ainsi de l'alun blanc et compact.
» [
remarquez
la définition du
vinaigre, comparez avec Turba
et Artephius]
On voit que l'acide
arsénieux est désigné dans ce passage sous le nom
d'alun; ailleurs, il
est appelé céruse. [voir chimie
et alchimie]
Mais la description ne laisse aucun doute sur sa nature. En faisant
réagir soit l'acide arsénieux, soit les sulfures
d'arsenic sur les
métaux purs ou alliés, par fusion dans un creuset, ou par
évaporation
et cémentation dans un appareil de digestion, les alchimistes
communiquaient aux métaux diverses teintures superficielles ou
profondes, de façon à obtenir soit des alliages blancs,
analogues au
tombac, soit des alliages dorés; alliages qu'ils cherchaient
ensuite à
faire passer pour de l'or ou de l'argent véritable. Ces
teintures des
métaux, analogues à celles que développe le
mercure, jointes à la
volatilité de l'arsenic et de ses composés, les
conduisirent à
assimiler l'arsenic lui-même au mercure et à le regarder
comme un
second mercure, mercure tiré de l'arsenic (sulfuré) ou de
la
sandaraque, par opposition au mercure ordinaire, tiré du cinabre
(ce volume,
p. 99 et 236; Collection des Alchimistes grecs, Traduction, p. 66 et 74).
L'aptitude de l'arsenic métallique à se sublimer à
la façon du mercure,
dans des conditions de température et de désulfuration
analogues, ainsi
que sa faculté de ramollir les métaux et de former avec
eux des
alliages fusibles et colorés; enfin, l'existence du
réalgar, souvent
confondu avec le cinabre, en raison de sa couleur, donnaient une force
apparente à cette assimilation. [les textes
alchimiques
bâtiront des allégories subtiles à partir de ces
recettes chimiques]
« Fixez le mercure
tiré de
l'arsenic (sulfuré) ou de la sandaraque
»,
dit le Pseudo-Démocrite (
Collection,
etc.;
Traduction, p. 53);
«
projetez-le
sur le
cuivre et le fer traité par le soufre, et le métal
deviendra blanc.
»
Ailleurs, dans un fragment attribuable à Zosime (p. 213), sous
le titre
de «
Fabrication du mercure »,
on lit :
« Prenant de la
céruse (acide
arsénieux, voir plus
haut)
et de la sandaraque, par parties égales, délaie avec du
vinaigre
jusqu'à ce que la masse s'épaississe; ensuite, mettant
dans un vase non
étatné, recouvre avec un couvercle de cuivre; lute tout
autour et fais
chauffer doucement sur des charbons. Lorsque tu présumes que
l'opération est à point, découvre
légèrement, et, avec une barbe de
plume, enlève le mercure.
»
Cette
préparation est fort claire, à quelques
détails près ; elle
répond à une préparation d'arsenic
métallique sublimé. Les traités des
alchimistes grecs renferment un grand nombre d'indications analogues.
Justus
von Liebig
Justus Freiherr von Liebig
(1803-1873)
Nouvelles lettres sur la
chimie
considérée dans ses applications à l'industrie,
à la physiologie et à l'agriculture -
éd. publ. par M. Charles Gerhardt, Paris : Charpentier, 1852
Histoire de la chimie. —
Origine de la chimie
moderne
—
Principal but des premières recherches chimiques. —
Première période : AIchimie. — Pierre
philosophale.
Causes de la croyance à la transmutation des métaux. Cas
où elle aurait réussi. — Utilité de
l'alchimie par son incitation aux recherches. — Opinions
actuelles sur la possibilité de certaines découvertes
importantes. — Deuxième période : Chimie
phlogistique — Coordination
des faits d'après les
analogies. — Troisième période : Chimie
antiphlogistique — Emploi des poids et des mesures dans
l'appréciation des phénomènes
Pour apprécier toute l'étendue des connaissances de la
chimie actuelle, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil
rétrospectif sur les siècles passés. L'histoire
d'une science est une page de l'histoire de l'esprit humain; il n'en
est pas de plus curieuse, de plus instructive que l'histoire de
l'origine et des progrès de la chimie. Des circonstances
fortuites l'ont fait généralement considérer comme
toute jeune, mais la chimie est une des sciences les plus anciennes. À la fin du siècle dernier, un esprit insensé
s'empara d'un peuple éminemment civilisé et lui fit
démolir les monuments de sa gloire, bâtir des autels
à la déesse de la Raison, et créer un nouveau
calendrier. Ce même esprit donna naissance à une
fête des plus bizarres, où l'on vit madame Lavoisier en
costume de prêtresse, livrer aux flammes, sur un autel, le
système phlogistique, pendant que la musique jouait un requiem
solennel. Les chimistes français se réunirent alors pour
changer tous les termes techniques, tous les noms désignant les
combinaisons et les décompositions chimiques: Ils
imaginèrent une nomenclature nouvelle qui, étant
l'expression d'un système nouveau et complet, vint s'imposer aux
savants de tous les pays. On s'explique ainsi l'abîme qui semble
exister entre la science actuelle et l'ancienne chimie. En effet, les
nouveaux noms et les nouvelles théories rompirent les liens du
passé et effacèrent l'origine de toutes les
découvertes importantes, de toutes les observations
partielles, faites jusqu'au temps de Lavoisier, dans les autres pays de
l'Europe. Beaucoup de gens ne voient dans nos connaissances actuelles
que l'héritage exclusivement légué par
l'école française d'alors, et s'imaginent que l'histoire
de la chimie ne va pas au delà. Mais c'est là une erreur.
Il en est du progrès des sciences physiques comme de l'histoire
des peuples, où tout événement est toujours la
conséquence de circonstances ou d'événements qui
l'ont précédé. De même que tout
phénomène, dans la nature animée ou
inanimée, suppose toujours certaines conditions qui le
provoquent, de même le progrès, dans les sciences
naturelles, est déterminé par l'acquisition
antérieure de certains faits, de certaines vérités
ou connaissances dues à des faits déjà
observés. Un nouveau système, une nouvelle théorie
est tou jours le résultat d'observations plus ou moins
étendues, contraires aux doctrines en vigueur. Au temps de
Lavoisier, on connaissait tous les corps, tous les
phénomènes dont il s'est occupé. Lavoisier n'a
découvert aucun corps nouveau, aucune propriété
nouvelle, aucun phénomène nouveau; toutes les
vérités qu'il a établies étaient la
conséquence nécessaire de travaux antérieurs. Le
mérite de cet homme immortel est d'avoir doué la chimie
d'un sens nouveau, d'avoir rassemblé les membres épars du
corps de la science, et d'en avoir trouvé les jointures.

frontispice du
Traité
élémentaire de Chimie de Lavoisier
Les forces dont la chimie
étudie les effets sont des plus
cachées : elles ne se manifestent pas, comme beaucoup de forces
physiques, comme la lumière ou la pesanteur, par des
phénomènes qui attirent journellement l'attention de
l'homme. Les forces chimiques n'agissent pas à distance; leurs
effets ne deviennent sensibles que par le contact immédiat des
matières hétérogènes. Il a fallu des
siècles pour créer ce monde de phénomènes
dont se composait la chimie au temps de Lavoisier. Il a fallu un nombre
infini d'observations avant qu'on put expliquer le
phénomène chimique le plus saisissant, la combustion
d'une bougie, avant que l'on comprit que la formation de la rouille sur
le fer, le blanchiment des couleurs organiques, la respiration des
animaux, sont déterminés par la même cause. Que d'efforts pour acquérir
les connaissances chimiques que nous
avons aujourd'hui ! Des milliers d'hommes, armés de toute la
science de leur temps, et possédés d'une passion
invincible, presque furieuse, ont exposé leur vie, leur fortune,
épuisé toute leur énergie pour fouiller la terre
dans tous les sens, pour prendre un à un tous les corps connus,
organiques et inorganiques, pour les mettre ensemble en contact de
mille manières variées; et ce travail s'est
continué pendant quinze siècles entiers ! Un désir
puissant, irrésistible, donnait aux hommes cette patience, cette
persévérance, sans exemple dans l'histoire, pour des
recherches qui ne satisfaisaient à aucun besoin du temps.
C'était le désir d'obtenir la félicité
terrestre. Une singulière idée
avait pris racine dans l'esprit des
hommes les plus savants, les plus expérimentés : la
terre, selon eux, recelait une chose mystérieuse dont la
découverte devait combler tous les désirs des sens, eu
procurant l'or, la santé et une longue vie.
« L'or donne le pouvoir; il n'est point de
jouissance sans la santé, et une longue vie tient lieu de
l'immortalité. » (Goethe.)
Ces trois conditions suprèmes de la
félicité
humaine, on les croyait trouver réunies dans la pierre
philosophale. Pendant bien des siècles, les travaux de tous les
chimistes avaient pour unique but de découvrir la terre
virginale, la substance mystérieuse qui, dans les mains du sage
ou du savant, devait transformer le vil métal en or. Plus tard,
cet or, employé comme médicament dans son plus haut
degré de perfection, passait pour guérir toutes les
maladies, pour rajeunir le corps et prolonger la vie.
[la terre virginale
est la prima materia qui contient
l'Acier des Sages ; la substance mystérieuse que Liebig associe
à cette terre est en fait le Mercure
qui n'est pas le vif argent vulgaire et dont on a donné ce nom
de mercure, uniquement pour l'analogie avec ce métal qui est
liquide à la température ambiante]
Il faut se rappeler, pour bien apprécier le
caractère de
l'alchimie, que, jusqu'au XVIe siècle, la terre
était considérée comme le centre de l'univers. On
croyait alors à une relation intime entre la vie, la
destinée des hommes, et le mouvement des astres. Le monde
était un grand tout, un organisme dont les membres
réagissaient continuellement les uns sur les autres.
[certains croient
toujours aux idées des Chaldéens;
Robert Fludd a entretenu d'ailleurs cette idée du monde dont
toutes les parties interagiraient. Newton pensait, également,
qu'il existait un milieu ténu qu'il appelait le sensorium Dei.
Nous l'appelons espace - temps. Notons que ces idées se sont
ensuite retrouvées dans la philosophie de la physique quantique.]
« Les forces créatrices rayonnent de
tous les points du ciel vers la terre, et déterminent les choses
terrestres. » (Roger
Bacon.)
«
Lorsqu'on mange du pain, dit Paracelse,
ne savoure-t-on pas à la fois le ciel, la terre et les astres,
puisque le ciel par la ptuie fécondante, la terre par le sol, et
le soleil par ses rayons chauds et lumineux, concourent à
produire le pain, et que le tout est présent dans la partie ?
» [on
pourrait penser qu'il s'agit là
de déductions abusives. Si la Raison y trouve son compte, le
Sensible y est indifférent : le texte de la Tabula Smaragdina est à la
base
des propos paracelsiens]
Ce qui se passait sur la terre, on le croyait lire dans
les
étoiles; ce qui était écrit dans le ciel, devait
s'accomplir sur la terre. Mars, Vénus, ou toute autre
planète régissait les événements de la vie
de chaque homme, dès sa naissance. Les comètes, dont
l'apparition est si irrégulière, étaient des
signes menaçants, annonçant aux populations misère
et malheur. La magie avait pour objet d'étudier les forces de la nature;
jointe à l'art de guérir, elle passait pour contenir
toute une science secrète. [voir
Chevreul, critique
de Salverte, une Histoire de la Magie] On
attribuait
à l'action
d'esprits invisibles les manifestations de la vie organique et les
phénomènes grandioses de la nature, comme le tonnerre,
les éclairs, la tempête, la grêle. Ce qu'un penseur
s'était acquis par l'observation, était inaccessible
à la foule ; pour elle, il faisait commerce avec des
êtres surnaturels, sa science était un pouvoir à
l'aide duquel il dominait les esprits.
« Les démons, dit Caesalpinus,
conçoivent par un sens interne, sans avoir besoin de corps; mais
ils ne peuvent, sans moyens naturels, exercer aucune influence sur les
hommes et les auimaux. Ceux de la mauvaise espèce causent les
ensorcellements et toutes sortes de maléfices.
» [Césalpin
est l'un des trois
métallurgistes les plus célèbres du XVIe
siècle avec Biringuccio et Perez des Vargas, voir prima materia].
Pendant quatre siècles, ces alliances
supposées
de
l'homme avec l'esprit malin faisaient condamner par les tribunaux des
milliers de victimes. Les pactes auxquels on croyait étaient
d'une bien singulière espèce, puisque aucune des parties
contractantes n'en tirait un bénéfice : les malheureux,
en effet, qui avaient voué leur âme au diable, vivaient
ordinairement dans une profonde misère, ils ne participaient pas
aux puissances terrestres, et leur part du ciel, étant
dévolue au diable, n'avait ptus pour eux aucune valeur.
Si l'on tient compte de cet état de l'esprit humain, on peut
dire que l'alchimie était plus avancée que d'autres
sciences, quant à la connaissance de la nature, et, en
vérité la chimie d'alors, jusqu'au XVe
siècle, n'était pas plus arriérée que
l'astronomie, elle se trouvait au même degré de
développement. Ce fut d'Égypte, par les Arabes, que se répandit
l'idée que la pierre philosophale était le moyen de
transformer en or les métaux communs. La conquête de
l'Égypte mit les Arabes en possession des connaissances
physiques, qui
étaient probablement, dans l'origine, le fruït des travaux
d'une caste de prêtres jaloux; enseignées dans les temples
sous forme de mystères, elles n'étaient alors accessibles
qu'aux initiés. Hérodote et Platon avaient fait leurs
études dans ce pays remarquable. Neuf cents ans avant la
conquête, l'Académie d'Alexandrie était
déjà devenue un centre scientifique, et encore à
l'époque où les Arabes incendièrent la fameuse
bibliothèque, Alexandrie était l'asile et le siège
le plus important de la science grecque. Chez ce peuple, d'une
intelligence encore vierge, ni le fatalisme de Mahomet, si
opposé au développement de la médecine, ni les
préceptes du Coran qui interdit formellement les rêveries,
ne purent empêcher la culture des sciences, de la
médecine, de l'astronomie, des mathématiques : aussi les
doctrines des savants d'Alexandrie, sur la transformation des
métaux, durent-elles trouver chez lui un sol propice,
préparé d'avance et fécond.
Au temps où Bagdad, Bassora, Damas, étaient les
centres
du commerce du monde, il n'y eut pas de peuple plus habile, plus actif,
plus avide de lucre et d'or que les arabes. Leurs contes nous ont
conservé leurs souhaits favoris, mobiles de leur
activité. Tandis que les elfes et les nixes, les nains et les
ondines des contes germaniques étaient les dispensateurs
d'épées auxquelles aucun ennemi ne pouvait
résister, ou d'onguents qui guérissaient toutes les
plaies, ou de coupes qui ne se vidaient jamais, ou de tables qui
étaient toujours servies, les esprits des Mille et une nuits sont
toujours les dépositaires d'immenses trésors, ou les
gar-diens de jardins remplis de fleurs et de fruits d'or ou de pierres
précieuses. La lampe merveilleuse des conteurs arabes, par
laquelle l'homme pouvait acquérir toutes ces magnificences,
était considérée comme quelque chose d'aussi
réel, d'aussi accessible que, quelques siècles plus tard,
les balais sur lesquels chevauchaient les sorcières du
Blocksberg, et dansaient leur sabbat échevelé la nuit de
la Saint-Sylvestre. En Égypte, la lampe merveilleuse prit la forme de la pierre
philosophale. Les écoles arabes, par la recherche de cette
pierre philosophale, donnèrent la première impulsion
scientifique à toute l'Europe occidentale et y introduisirent
ainsi les connaissances chimiques. Sur le modèle des
universités de Cordoue, de Séville, de Tolède,
visitées depuis le Xe siècle par les curieux
de tous les pays, se formèrent bientôt de nouveaux centres
scientifiques à Paris, à Salamanque, à Padoue, et
comme l'exigeait d'ailleurs l'état de civilisation du temps, les
prêtres chrétiens devinrent les seuls dépositaires
et les propagateurs des doctrines des savants arabes. Bien des
siècles après, l'alchimie conservait encore, des
prêtres égyptiens, ces interprétations dont
l'obscurité était passée en proverbe, ce style
mystique rempli d'images et entremêlé d'idées
religieuses.
Les écrits de Geber, ce Pline du VIIIe
siècle,
dénotent une variété de connaissances chimiques
vraiment admirables pour l'époque.
[rappelons
que la Summa Perfectionis n'est pas de Geber - Djabir - mais de Paul de
Tarente : OFM (late 13th cent.) by W. R. Newman, The genesis of the Summa
perfectionis, Archives internationales d'histoire des sciences
35 (1985) 240--302 et Sylvain Matton : Notices « Paul de Tarente
(pseudo-Geber) », « Petrus Bonus », « Augurelli
», « Bracesco », « Diacceto », «
Crispo », « Fludd », « Nizolius »,
« Saint-Romain », « Thybourel » de
l'Encyclopédie philosophique universelle, sous la direction
d'André Jacob, III : oeuvres philosophiques, Paris : P.U.F.,
1992 - Newman W.R., The
Summa Perfectionis of Pseudo-Geber, A critical edition, translation and
study, E.J. Brill, Leiden, 1991 (Une introduction de 250 pages
présente le débat alchimique à la fin du XIIIe
siècle puis les sources de la Summa Perfectionis et la question
de son attribution à Paul de Tarente]
Les
théories des
éminents savants du XIIIe siècle, de Roger Bacon et d'Albert de Bollstadt (Albertus Magnus, évéque de
Ratisbonne), peuvent certainement, pour la richesse des idées et
l'étendue des conceptions, se comparer aux théories de
nos écoles philosophiques modernes. Déjà au temps de
Geber, on classait, comme aujourd'hui,
les corps par groupes, suivant leurs analogies, suivant certaines
ressemblances de leurs propriétés. Tous les métaux
partagent certaines propriétés fondamentales, ils ont
tous l'éclat dit métallique : il en est qui sont
inaltérables au feu, c'étaient les métaux
appelés nobles; la plupart des autres perdent au feu leur
éclat ou leur ductilité, c'étaient les
métaux imparfaits ou les demi-métaux. À cause de
leur éclat métallique, la galène et la pyrite ne
pouvaient pas être séparées des métaux : la
galène, en effet, a presque la couleur du plomb, la pyrite a
celle de l'or. De la galène et de la pyrite, on peut extraire du
soufre ; de la première ou peut, sans en changer la couleur,
retirer du plomb ductile, fusible, doué de l'éclat
métallique, Qu'y avait-il de plus naturel, d'après cela,
que de croire que tous les métaux contenaient du soufre et qu'il
en modifiait les propriétés suivant qu'il y entrait en
quantité plus ou moins grande ? Et comme, en expulsant du soufre
de la galène, on la transformait en plomb métallique,
n'était-il pas probable qu'en en séparant un peu plus de
soufre, on rendrait le plomb encore plus noble, on parviendrait
à le convertir en argent ? On connaissait la
propriété que possède le mercure de se
réduire eu vapeurs. Quoi de plus naturel alors que de supposer
que la formation de la rouille, que la perte des
propriétés métalliques subie par les métaux
dans la calcination, provenaient du dégagement d'un mercure
volatil ?
[réflexions
qui rejoignent absolument
la cabale hermétique : voir le Rosarium Philosophorum
où
l'on peut observer, dans le petit personnage qui s'échappe des
corps morts, cet esprit volatil ; son idéogramme est
]
Aujourd'hui encore l'expérience
nous conduit a admettre un
principe colorant particulier dans toutes les matières qui ont
de la couleur. La couleur rouge du rubis, la couleur verte de
l'émeraude, la couleur bleue du saphir, sont dues à des
causes semblables à celles qui déterminent la coloration
des étoffes. [voir teinture]
On peut durcir le fer doux
par une légère addition d'un
corps étranger, adoucir et rendre ductile la fonte brute par
certaines opérations, communiquer au cuivre la couleur de l'or
par le traitement avec de la calamine, donner à ce même
cuivre rouge la couleur blanche de l'argent par un mélange
d'arsenic. [Marc-Antoine
Gaudin considérait que
le cuivre était une sorte de Protée, voir Soufre]
L'or chauffé avec
du sel ammoniac devient d'un jaune rougeâtre, tandis que le borax
le blanchit. Avec de l'encre ordinaire (contenant du vitriol bleu) nos
enfants convertissent encore aujourd'hui le fer en cuivre. On extrait
de l'or du sable de certaines rivières ; on obtient du fer en
calcinant de l'argile rouge avec de l'huile.
Qu'y avait-il de plus naturel pour
un esprit
inexpérimenté, que d'attribuer les
propriétés des métaux à certaines
substances particulières ; que d'admettre la possibilité
de communiquer les propriétés de l'or ou de l'argent au
plomb ou au cuivre, par l'addition ou par la séparation de
certaines parties? La teinture imparfaite donnant la couleur, une
teinture plus parfaite devait donner les autres
propriétés. On ne s'étonnera pas que les anciens
alchimistes aient pris certains sulfures pour des métaux, si
l'on se rappelle que les chimistes modernes eux-mêmes ont
considéré pendant vingt-six ans, comme des métaux
simples, un oxyde, le protoxyde d'urane, et une combinaison
azotée, l'azoture de titane. II existe, dit Geber,
des moyens
de produire et de transmuter les
métaux, ainsi que le prouvent certains faits, incontestables
selon lui. Ces moyens dérivent de trois états
particuliers sous lesquels on obtient les corps. Dans le premier
état, ils constituent les matériaux bruts, tels que nous
les offre la nature. Dans le second état, les minerais sont
purifiés par des opérations chimiques. Enfin, les corps
s'obtiennent dans le troisième état par une nouvelle
épuration qui donne le grand magisterium, la teinture rouge, le
grand élixir, la pierre philosophale. [les
alchimistes nomment prima materia ce premier état quand les
matériaux sont pris au sortir de la minière; la
purification s'apparente à la sublimation, voir fig.
8 du Ros.
Phil.]
Les alchimistes
supposaient dans les métaux la présence
d'un principe particulier qui leur communiquait le caractère de
la métallité: c'était le mercure des sages. [plus
exactement, le Mercure
ou dissolvant des métaux, permettait de «
réorienter » le Soufre
du
métal avant de l'infuser dans la matrice minérale]
Un métal commun
devenait plus noble en fixant une plus grande
quantité de ce principe. En extrayant le principe
métallique d'une matière, en augmentant sa force par
l'épuration, en préparant ainsi la quintessence de la
métallité, on obtenait la pierre qui, portée sur
des métaux communs, les transformait en métaux nobles.
Cette pierre philosophale agissait, selon certains alchimistes,
à la manière d'un ferment.
« La levure, par une
transmutation des
parties, ne convertit-elle pas les sucs végétaux, et
l'eau sucrée en eau-de-vie fortifiante et rajeunissante ?
n'effectue-t elle pas le départ de toutes les impuretés !
» (Georges Rippel, XVe siècle.) [sic :
Georges Ripley, voir Compound
of Alchemy
et Ripley Scrowle]
Dans son plus haut
degré de perfection, la pierre philosophale
était une panacée universelle : suivant Roger Bacon, une
seule partie suffisait pour convertir en or un million de parties, ou
même, selon Raymond Lulle,
mille millions de parties de métal commun. Selon Basile Valentin, cependant, la puissance de
transmutation de la pierre philosophale ne se bornait qu'à 70
parties de métal commun, et même, selon John Price, le
dernier faiseur d'or du XVIIIe siècle, qu'à 30
ou à 60 parties. [il
doit s'agir de James Price, que Louis
Figuier évoque dans son Alchimie
et les alchimistes
:
Un
événement qui produisit beaucoup de
sensation en Angleterre, contribua encore à ouvrir les yeux du
public et à
démontrer la réalité des accusations
portées contre les adeptes. En 1783, le
chimiste James Price, qui avait dix fois exécuté avec
succès des transmutations
publiques, soumis par les membres de la Société royale de
Londres à une
surveillance plus sévère, et pressé de
manière à ne pouvoir tromper les
assistants, s'empoisonna sous les yeux même des personnes
convoquées pour être
témoins de ses prodiges. Ce fait produisit à cette
époque beaucoup d'impression
en Angleterre, et l'on nous permettra d'en rappeler les principaux
détails. James Price, homme riche et
savant, était médecin à Guilford. Il s'occupait de
chimie, et son nom est resté
attaché, dans cette science, à quelques travaux
intéressants. Mais il eut le
travers de se jeter dans les folies alchimiques, et il s'imagina, en
1781,
avoir réussi à composer une poudre propre à la
transmutation du mercure et de
l'argent en or.
Cette poudre avait de si faibles
vertus, le profit qu'on pouvait en retirer était si
médiocre, et les
expériences si pénibles, qu'il hésita pendant deux
ans à rendre publique sa
prétendue découverte. Il se décida
néanmoins à la confier à quelques amis. Le
père Amierson, naturaliste zélé et chimiste
habile, les frères Russel,
conseillers à Guilford, et le capitaine Grose, connu par
quelques écrits sur
l'antiquité, furent ses premiers confidents. Cependant,
à mesure que le
bruit de ses opérations se répandait au dehors, il
s'enhardissait davantage, et
il finit par acquérir une confiance en lui-même qui lui
avait manqué jusque-là.
De l'art de se tromper soi-même à l'art de tromper les
autres, il n'y a qu'un
pas. En 1782, Price montrait à qui voulait les voir deux poudres
rouge et
blanche avec lesquelles il transmuait à volonté les
métaux vils en argent ou en
or. Il exécuta plusieurs transmutations publiques, et pour
répondre d'une
manière péremptoire aux objections qu'elles avaient
provoquées, il institua une
série d'expériences exécutées à
Guilford dans son laboratoire, en présence d'un
grand nombre de personnes distinguées de la ville. Ces
expériences, qui
durèrent deux mois, consistèrent surtout à agir
sur le mercure ou sur des
amalgames, au moyen de ses deux poudres. L'opérateur transmuait
à volonté ce
métal en argent ou en or. Il faisait souvent usage d'huile de
naphte pour
ajouter au mercure, qui devenait mat et épais par son
mélange avec ce liquide.
Le borax et le charbon de bois jouaient aussi un rôle comme
ingrédients dans
les opérations. Les expériences ne donnaient en
général que de petites
quantités de métal précieux ; mais, dans la
neuvième séance, qui eut lieu le 30
mai 1782, et dans laquelle on laissa le chimiste opérer seul, on
obtint, avec
soixante onces de mercure, un lingot d'argent pesant deux onces et
demie. La
quantité de poudre philosophale employée fut de douze
grains. Le lingot
d'argent provenant de cette expérience fut offert en
présent au roi
d'Angleterre, Georges III.
Pour donner toute publicité
à ces expériences, James Price en fit imprimer, à
Londres, les procès-verbaux
détaillés sous le titre de Relation de
quelques expériences sur le mercure, l'or et l'argent.
Ces procès-verbaux
portent la signature des principaux témoins des
expériences : outre les noms de
Russel, Amierson et Grose, on y remarque ceux de lord Onslow, lord
King, lord
Palmerston, le chevalier Garrwaide, sir Robert Parker, sir Manning, sir
Polie,
le docteur Spence, le capitaine Hausten, les lieutenants Grose et
Hollamby, les sieurs Philippe Clarke, Philippe Norton, Fulham,
Robinson,
Godschall, Gregory et Smith, noms aujourd'hui tous inconnus. Cependant
James Price était membre de
la Société royale des sciences de
Londres. Comme les croyances alchimiques avaient depuis quelque temps
perdu
leur prestige la société voulut savoir le fond de
l'affaire. Le chimiste fut
donc sommé de répéter ses expériences
devant une commission choisie parmi ses
membres et composée de deux chimistes Kirwan et Higgins. James
Price refusa de
répéter devant eux ses expériences de Guilford. Il
donnait pour prétexte que sa
provision de pierre philosophale était épuisée, et
qu'il fallait beaucoup de
temps pour en préparer d'autre. Il alléguait encore que,
faisant partie de la
société des Rose-Croix, il ne pouvait divulguer l'un des
secrets de sa
confrérie. Mais toutes ces défaites étaient
jugées à leur véritable valeur, et
ses amis le pressaient de toute manière d'obéir au
vœu de la Société royale. Un
des membres les plus illustres de cette Société, sir
Joseph Banks, insista
surtout pour lui faire comprendre jusqu'à quel point son honneur
et celui de la
compagnie scientifique dont il était membre, étaient
engagés dans cette
affaire. Ainsi poussé à bout, James Price
se
décida à recommencer ses expériences afin de
préparer une nouvelle quantité de
sa poudre transmutatoire. Au mois de janvier 1783, il partit pour
Guilford,
afin de s'y livrer à ses recherches, annonçant son retour
pour le mois suivant.
Arrivé à Guilford, il
s'enferma dans son laboratoire. Ensuite, avant de rien entreprendre, il
commença
par préparer une certaine quantité d'eau de
laurier-cerise, poison très
violent. Il écrivit ensuite son testament, qui commençait
par ces mots : « Me croyant sur le point de partir pour un monde
plus sûr, je
consigne ici mes dispositions dernières... » Ce n'est
qu'après ces préliminaires
sinistres qu'il se mit au travail. Six mois se
passèrent sans que l'on
entendît parler à Londres du chimiste Price. Au bout de ce
temps, on apprit son
retour ; mais, comme on assurait qu'il revenait sans avoir
réussi dans sa
tentative, tous ses amis les plus chers l'abandonnèrent au juste
mépris que
méritait sa conduite. Ce ne fut donc point sans surprise que la
Société royale
reçut de James Price la prière de se rendre en corps,
à un jour désigné du mois
d'août 1783, dans son laboratoire. Deux ou trois personnes
seulement, parmi
tous les membres de la Société, crurent pouvoir
répondre à l'invitation de leur
collègue. James Price ne put résister à cette
dernière marque de mépris ; il
passa dans un petit cabinet attenant à son laboratoire et avala
tout le contenu
du flacon d'eau de laurier-cerise qu'il avait rapporté de
Guilford. Quand on
reconnut, à l'altération de ses traits, les signes du
poison, on s'empressa de
lui chercher des secours ; mais il était trop tard, et les
médecins qui
accoururent le trouvèrent mort. Le docteur Price laissait, par
son testament,
une fortune de soixante-dix mille thalers, avec une rente de huit mille
thalers
qu'il distribuait à ses amis.
On
peut considérer que James Price fut le dernier souffleur qui ait
eu à pâtir de sa passion.]
Pour
préparer la pierre philosophale, il fallait d'abord la
matière première, la terre adamique, la terre virginale [il y a
confusion : la terre adamique est la materia prima d'où le
sulphur
est
tiré; c'est une terre limoneuse ou boueuse. La terre virginale
est d'essence mercurielle et sert à la préparation du sel
] : cette terre, quoique
répandue partout, ne pouvait se découvrir que dans
certaines conditions, connues seulement des initiés.
«
Quand on a cette terre, dit Isaac Hollandus, la préparation de
la pierre philosophale n'est plus qu'un ouvrage de femme, un jeu
d'enfant. De la materia cruda ou remota, le philosophe extrait le
mercure des sages, qui diffère du mercure commun, et constitue
la quintessence de la métallitté, la condition de la
production de tous les métaux. On ajoute de l'or philosophique
à ce mercure et on laisse pendant quelque temps la
mélange dans un four à couver qui doit avoir la forme
d'un œuf. On obtient alors un corps noir, la tête de
corbeau, caput corvi, qui, après avoir été
laissée au feu pendant quelque temps, se convertit en un corps
blanc : c'est le cygne blanc. Quand le feu est plus long et plus vif,
la matière devient jaune et finalement d'un rouge brillant :
alors le grand œuvre est accompli. » [sur
Isaac les Hollandais, voir Chevreul in Idée
alchimique 3]
D'autres
descriptions de
la manière de préparer
la pierre
philosophale sont encore plus obscures et entremêlées
d'explications mystiques. L'usage où l'on
était d'apprécier le temps
d'après la durée des prières passa, vers le Xe
ou
le XIIe siècle, dans les laboratoires,
et l'on
s'explique
aisément comment on fut conduit peu à peu à
attribuer la réussite d'une opération à la
prière qui, dans l'origine, en devait simplement indiquer la
durée. [cette
interprétation de la
prière, sur la durée d'une opération semble
originale et doit être lue avec, à l'esprit, les planches
du Mutus Liber] Au
XVIe
siècle, les idées alchimiques
étaient si complètement confondues avec les idées
religieuses, qu'on se servait très souvent de mois alchimiques
pour désigner ces dernières. Ainsi, dans les
écrits des sectateurs mystiques (par exemple de Jacob Boehme,
mort en 1624), la pierre philosophale ne signifie plus la
matière qui produit l'or, mais elle veut dire conversion [on
s'approche d'ailleurs de la terminologie propre à la
psychanalyse, dans le sens d'individuation : voir Aurora consurgens et Ripley Scrowle] ;
le
fourneau de terre, c'est le corps de l'homme ; le lion vert, c'est le
lion de David, etc. Avant l'invention de l'imprimerie,
il était facile aux
alchimistes de tenir leurs recherches secrètes; ils
n'échangeaient leurs expériences que contre les
expériences d'autres initiés. [voir
à ce sujet B.J. Dobbs, À
la recherche du Lion vert, Trédaniel,
1981 sur les
travaux alchimiques de Newton]
Les opérations
chimiques qu'ils ont fait connaître
sont
claires et intelligibles, lorsqu'elles ne conduisent à aucun
résultat ayant directement rapport au but principal de leurs
recherches. Mais ce sont des images et des symboles quand il s'agit de
leurs travaux relatifs au grand œuvre : ils expriment alors, dans
un langage inintelligible, ce qu'eux-mêmes ils ne concevaient que
fort vaguement. Ce qui étonne le plus,
c'est que l'existence de la pierre
philosophale ait pu passer, pendant tant de siècles, pour une
vérité incontestable, alors cependant que personne ne la
possédait, et que chacun soutenait qu'un autre l'avait.

Van Helmont
|

Helvetius
|
Comment d'ailleurs
le doute
était-il possible, quand Van Helmont
(1618) racontait avoir reçu d'une main inconnue un quart de
grain du corps précieux avec lequel il avait transformé
huit onces de mercure en or pur ! Et Helvétius, le
célèbre médecin du prince d'Orange, l'adversaire
déclaré de l'alchimie, n'avait-il pas aussi donné
les preuves les plus concluantes en faveur de l'existence de la pierre
philosophale, dans son Vitulus
aureus quem mundus adorat et orat (1667) [voir bibliographie,
Chevreul,
critique de Hoefer et Idée
alchimique, III] ?
Lui,
en effet, le sceptique, avait
reçu d'un étranger un petit morceau de la grosseur d'un
demi-grain de pavot, et, en présence de sa femme et de son fils,
il avait converti sis drachmes de plomb en or, parfaitement
contrôlé par la monnaie de la Haye (Histoire
de la chimie, par M. Hermann Kopp, t. IV, 171) !
[ces
recensions de transmutation ont fait l'objet de travaux tels que : An
Investigation on the Activity Pattern of Alchemical Transmutations,
JOAQUÍN PÉREZ-PARIENTE, Journal
of Scientific Exploration, Vol. 16, No. 4,
pp. 593–602,
2002 mettant en évidence une corrélation entre la
durée du processus de transmutation, telle qu'elle est
rapportée dans les textes et le « pouvoir transmutatoire
» de la poudre de projection. Dans cette publication,
Pérez-Pariente rapporte le cas de huit transmutations
dûment documentées : Van Helmont, 1614 - Helvetius, 1667 -
Seyler, 1675 (?) - Boyle, 1678 - C. Eisenberg, 1698 - Goetzius, 1716 -
Colonna, 1717 - Cyliani, 1832. Notons que la référence
à l'Adepte Cyliani paraît douteuse et qu'elle sort du
cadre proprement historique. Sur les transmutations, cf. chimie et alchimie. Il ressort de ce
travail que la poudre de
projection se comporterait comme un agent catalytique...
voir
aussi :
For a recent updated account of the
Alexander Seton and Sendivogius relationship, see: Prinke, T.
(1999). The
twelfth adept. In White, R.
(Ed.), The Rosicrucian Enlightment Revisited (pp.
141–192). New
York: Lindisfarne Books. In my opinion, the most notorious
example of a piece of gold surviving for some years the projection has been
reported by professor L. M. Principe, The
Aspiring Adept (Princeton, NJ:
Princeton University Press, 1998). In his book, professor Principe describes
Boyle’s witnessing of a projection and the fact that he (Boyle) always
carries with him a fragment of transmuted gold (op. cit., p. 105). Also
mentioned in this book is a piece of silver transmuted into gold
that
Olaus Borrichius sent to the king
of Denmark (op. cit., p. 260).
et
Alexandre Sendivogius - le 1er
Cosmopolite. On trouve encore dans :
Karpenko, Vladimir, The
chemistry and metallurgy of transmutation, Ambix (1992), 39(2),
47-62 une
relation de quelques récits de transmutations. En
français, nous avons : Husson, B. (1974). Transmutations
Alchimiques.
Paris, (pp.
98–101) et Van Lennep, J. (1985), J’ai
LuAlchimie,
Dervy.]
Veut-on d'autres preuves ?
Le comte de Russ, directeur des mines,
transforma deux livres et demie de mercure en or fin, et cela en
présence de l'empereur Ferdinand III, à Prague, à
l'aide d'un grain d'une poudre rouge qu'il tenait d'un certain
Richthausen, et que celui-ci avait reçue d'un inconnu. On frappa
avec cet or une grande médaille où était
représenté le Dieu du soleil (l'or, tenant le
caducée de Mercure (pour indiquer la production par le mercure),
et avec cette inscription : Divina
metamorphosis exhibita Prague, XV, Jan. an. MDCXLVIII, in praesentia
Sac. Caes. Maj. Ferdinandis Tertii, etc. Selon J.-F.
Gmelin, cette médaille se voyait encore en 1797, à la
trésorerie de Vienne.

médaille de
transmutation
de Ferdinand III, 1648, figurant dans le Vitulus Aureus de Helvetius,
p. 200 de la Bibliotheca Chemica
Curiosa, tome I, de Manget
Les
alchimistes racontent aussi que
le landgrave Ernest Louis, de
Hesse-Darmstadt, avait reçu d'une main inconnue un petit paquet
contenant de la teinture rouge et blanche, avec la manière de
s'en servir. Avec l'or qu'il retira ainsi du plomb, on frappa des
ducats, et avec l'argent, les écus de Hesse au millésime
de 1717 portant pour devise : Sic
Deo placuit in tribulationibus. Il arriva probablement
à ces amateurs d'alchimie ce qui advint au fameux J.-S. Semler,
professeur de théologie à Halle (1791) (Histoire
de la chimie, par M. Hermann Kopp, II, p. 271 - voir
Traité d'or sur la pierre des
philosophes
et Aphorismes
basiliens.
JOHANN SALOMO SEMLER (1725-1791) : Unparteische
Samlungen zur
Historie der Rosenkreuzer, 3 parties, Leipzig
(G. E. Beer) ,
1786-1788), qui
s'occupait,
en 1786, d'une
célèbre médecine universelle dont un certain baron
de Hirsch faisait le commerce, sous le nom de sel d'air (Euftsal). Il croyait avoir
découvert la production de l'or dans ce sel, humecté et
tenu chaud. Il adressa, en 1787, à l'Académie de Berlin,
une partie de ce sel avec l'or qui y avait poussé. Klaproth, qui
l'examina, y trouva du sel de Glauber,
du sel amer
[extrait
de : Stöckhardt, Adolf, La chimie usuelle appliquée
à l'agriculture et aux arts, Librairie agricole de la
Maison rustique, 1861 -
248. Sulfate de
magnésie, MgO,S09. Ou réduit en poudre fine, dans un
mortier en fonte, un fragment de serpentine (espèce de roche
abondanie dans la nature), et on en pèse 20 gr. auxquels on
ajoute assez d'acide sulfurique pour faire une bouillie claire.
Après avoir laissé ce mélange exposé
pendant plusieurs jours dans un endroit chaud, on l'étend d'eau,
on le laisse digérer encore pendant quelque temps, puis on le
décante. Le liquide obtenu a une teinte verdâtre due au
sulfate de protoxyde de fer ; on y ajoute goutte à goutte de
l'acide azotique pour transformer le sulfate de protoxyde en sulfate de
sesquioxyde de fer brun et l'empêcher par là de
cristalliser. On peut alors concentrer la liqueur, qui laisse
déposer des cristaux peu colorés qu'une nouvelle
cristallisation rend tout à fait incolores. Ces cristaux ont un
goût amer; ils sont composés d'acide sulfurique et d'une
base, la magnésie (MgO). Dans la serpentine cette base est
combinée avec la silice, qui reste à l'état
insoluble quand elle a été déplacée par
l'acide sulfurique. Le silicate de magnésie existe dans beaucoup
de minéraux, parmi lesquels on peut citer : l'écume de
mer, la stéatite, le talc, l'amphibole, certains micas, etc. Au
toucher, ces minéraux semblent analogues au savon. Le sulfate de
magnésie ou sel amer est très fréquemment
employé en médecine comme purgatif ; il est
généralement à l'état de petits cristaux
qu'on obtient en troublant la cristallisation pendant le
refroidissement. Presque toutes les eaux minérales purgatives
contiennent du sulfate de magnésie en dissolution, comme, par
exemple, l'eau de Saïdschutz, en Bohème. On prépare
souvent le sel amer en faisant évaporer ces eaux.
Notez
l'importance du sel amer dans l'art d'Hermès. Ce n'est pas la
première fois que nous évoquons le sulfate de
magnésie. On se tromperait, bien sûr, si l'on y voyait
l'aimant des Sages : celui-ci peut être distingué dans la planche XV du Mutus
Liber en forme de pierre herculéenne. Des détails de
cabale n'échapperont pas, toutefois, à l'amoureux de
science : la pierre serpentine figure notre dragon babylonien qui est
occis par notre chevalier. Celui-ci y porte son glaive - huile de
vitriol - pour l'ouvrir avant de le laisser en putréfaction.
C'est là ce que les Adeptes appellent l'opération du Lion
vert. L'aqua fortis permet de maintenir le sulphur
à l'état sublimé et
l'opération est réitérée. Nous obtenons
ainsi le lien du
ou sel harmoniac. Cette phase de
l'oeuvre est encore appelée « laveures de Flamel ».
La planche XXI du Splendor
solis y fait directement référence. Voir Mercure de nature.]
enveloppé dans un magma
d'urine et de l'or en feuilles d'une
assez grande dimension. Semler envoya aussi à Klaproth du sel,
où il n'avait pas encore poussé d'or, ainsi qu'une
liqueur qui
« contenait la
graine d'or et
fécondait le sel »
d'air par la chaleur. »
Mais il se trouva que le sel
était déjà
mélangé avec de l'or. Semler croyait sérieusement
à la production de l'or; il écrivit en 1788 :
« Deux verres
portent de l'or ; tous les
cinq ou six jours, je l'enlève, il y en a toujours de 12
à 13 grains ; deux ou trois autres verres sont en voie, et l'on
distingue déjà les fleurs de l'or qui percent par le bas.
»
Mais un nouvel envoi à
Klaproth, en feuilles de 4 à 9
pouces carrés, fit voir que la qualité de la plante
s'était altérée, car elle portait de l'or faux, du
tombac.
[le
tombac est un alliage dont il existe plusieurs variétés :
il faut fondre ensemble seize livres de cuivre, une livre
d'étain et une de zinc. Pour réaliser le tombac rouge,
mettez dans un creuset cinq livres et demie de cuivre ; ajoutez, quand
la fusion a lieu, une demi-livre de zinc : ces métaux se
combineront et formeront un alliage rouge, plus brillant et plus
durable que le cuivre. Quant au tombac blanc, on l'obtient ainsi
: le cuivre est combiné avec l'arsenic, on les fond
ensemble dans un creuset fermé, et en couvrant la surface de
muriate de soude, pour prévenir l'oxidatio. Un alliage blanc et
fragile apparaît alors.]
La chose s'éclaircit alors.
Le domestique de Semler,
chargé des soins de la serre, avait mis de l'or dans les verres
pour faire plaisir à son maître ; par suite d'un
empêchement du domestique, sa femme prit sur elle l'affaire, mais
elle pensait que l'or faux revenait moins cher et remplissait le
même but. Aux XIVe, XVe et XVIe siècles,
on n'était pas aussi familiarisé, qu'au temps de Semler,
avec les moyens de distinguer l'or ou l'argent vrai des mélanges
qui leur ressemblent, et les fraudes grandioses commises par les
faiseurs d'or n'étaient pas de nature à affaiblir la
croyance à la transmuttation des métaux. Henri VI, roi
d'Angleterre (1423), fit un appel, dans quatre décrets
consécutifs, à tous les nobles, docteurs, professeurs et
prêtres, pour qu'ils s'adonnassent, dans la mesure de leurs
forces, à l'étude de l'art, afin de trouver les moyens de
payer les dettes de l'Etat. [cette affaire
rappelle celle des Nobles
à la rose du temps d'Edouard III, en 1312 où Ramon Lull
avait trempé. Voir chimie et alchimie, Elucidation du Testament, Chevreul, critique de Hoefer, Clavicule, prima materia] Les
prêtres, pensa le roi, doivent pouvoir trouver la pierre
philosophale, puisqu'ils savent transformer le pain et le vin en le
corps et le sang du Christ. A l'aide de Dieu, ils doivent
réussir à convertir en or les métaux communs. On
peut juger de l'effet de ces décrets en considérant que
le parlement d'Écosse ordonna une surveillance
sévère dans tous les ports, et surtout à la
frontière, afin d'empêcher l'introduction de la fausse
monnaie. On trouve encore, dit-on, à Birmingham, des descendants
de ces faiseurs d'or. [cette assimilation
du lapis au vin et au
corps du Christ allait en droite ligne dans le sens de
l'interprétation qu'en ferait, au XXe siècle,
un certain C.G. Jung. Voir Aurora consurgens et Ripley Scrowle. L'un
des textes éclairant le mieux cette doctrine se trouve dans Aïon et aussi dans les
Essais
sur la symbolique de
l'Esprit,
trad. Albin Michel]
Au XVIe siècle, il y avait des
alchimistes
à
la cour de tous les princes : l'empereur Rodolphe II et le palatin
Frédéric étaient surtout connus pour les
protéger. On s'occupait d'alchimie dans toutes les classes de la
société, et l'on sacrifiait des sommes
considérables pour la découverte de la pierre
philosophale, à peu près comme aujourd'hui les princes,
les particuliers ou les compagnies font de foles dépenses pour
des entreprises de mines de charbon ou de sel. Il surgit alors une
foule d'aventuriers qui essayèrent de se faire passer
auprès des grands seigneurs pour des adeptes,
c'est- à-dire pour des possesseurs du grand secret; mais
c'était là un jeu dangereux, car ceux qui
réussirent quelque part à justifier leur qualité
d'adeptes par des transmu-lations de métaux habilement
executées, et qui en reçurent honneurs et richesses,
finirent par échouer ailleurs, et leur fin consistait
ordinairement à être pendus à une potence
dorée, en habits couverts d'oripeaux. À d'autres, dont la
fraude
ne pouvait pas être prouvée, des princes cupides firent
payer, par la prison et la torture, l'honneur d'être possesseurs
de la pierre philosophale. Le traitement cruel que ces malheureux
eurent à subir passait pour la plus grande preuve de la
vérité de leur art (H. Kopp). Bacon de Vérulam,
Luther, Spinosa, Leibnitz, croyaient
à la pierre philosophale et à la transmutation des
métaux.
[voir
bibliographie] Plusieurs
arrêtés rendus par les
facultés de droit du temps font voir quelles profondes racines
ces idées avaient alors. La faculté de droit de Leipzig
(1580), dans un jugement contre David Beuther, le déclara
convaincu de possession de la pierre philosophale.
[voir
:
Leiden
MS. Vossianus Chym. F. 18. 391 folios. Paper. 310x200mm. 16th
Century.
- 6. f280-281v
Hans Jenitz: publie une attestation,
délivrée par plusieurs notabilités de Sankt
Joachimstadt en faveur des réussites alchimiques, surtout en
matière d'arsenic, de feu Davidt Beutter [David Beuther.]
- 7. f282-322
Hans Jenitz [description of alchemical processes
concerning fire of David Beuther.]
- 8. f323
[Letter from Gabriel Ortell to the Elector of Saxony on the
verity of the processes with fire of David Beuther.
Manly
Palmer Hall [P.R.S.] MS. 115.
12 folios. 206x162mm. 18th Century.
[This is
included in the Bacstrom
Collection MS. 102, Vol. 10.]
Particular
Processes of David Beuther.
M.D. Essay Master and Philosopher. Written whilst he was in prison To
His Electoral Highness Augustus Prince Elector of Saxony Philosopher
and Adept published by Anonymus. Leipsig 1717. 8. translated from the
German by S.B. 1798.]
Le même corps signa
une consultation dans l'affaire de la
comtesse Anne-Sophie d'Erbach contre son mari, le comte
Frédéric-Charles. La comtesse avait donné asile,
en son château de Frankenstein [sic
Tankerstein], à un
individu poursuivi pour
braconnage; celui-ci, qui était un adepte, pour témoigner
sa reconnaissance, transforma en or la vaisselle d'argent de la
comtesse. Le comte en réclama pour lui la moitié, se
fondant sur ce que la plus-value avait été acquise sur sa
propriété, et lui revenait par le mariage. La
faculté se prononça contre le comte, parce que, selon
elle, l'objet en litige avait été
[site
consulté :http://homepages.ihug.com.au/~panopus/parachemy/parachemyi1.htm
(Responsio
Jaridica Facultis Juridicae Lipsiensis.) A few years ago a man arrived
late in the evening at the residence of the Countess of Erbach, the
castle of Tankerstein, and asked to be permitted to enter it, and to
hide there a few days, as he had accidentally killed a deer belonging
to the Palatine of Palatia, who was, therefore, pursuing him to take
his life, and he asked to be protected. The Countess at first refused;
but when she saw the man she was so much impressed with his noble
appearance that she consented, and the stranger was given a room, where
he stayed for a few days. After that he asked for an interview with the
Countess, and when admitted to her presence, he expressed his thanks
for the protection given to him, and offered that, as a token of his
gratitude, he would transmute her silverware into gold. The Countess at
first could not believe that such a thing was possible, but she at last
consented to have an experiment made with a silver tankard, which the
stranger melted and transmuted into gold. She thereupon sent this gold
to the city and had it tested by a goldsmith, who found it to be gold
of the purest kind. She then permitted the stranger to melt and
transmute all
her silver spoons, plates, dishes, etc., into gold, which
he did, and finally he took his leave and went away, having received a
comparatively small sum of money as a gift from the Countess. Soon
after this event, the husband of the Countess, who seems to have been a
spendthrift, and who had been away from home for several years, serving
as an officer in some foreign country, returned, because he had heard
that his wife had become suddenly rich. He claimed half of the gold for
himself, but the Countess refused to acknowledge his claims. The case
came, therefore, before the Court, and the husband supported his claims
by the fact that he was the lord of the territory (Dominus territorii)
upon which the castle belonging to his wife was located, and that
according to the laws of the country
all treasures found upon that land
were lawfully his. He therefore requested that the gold should be sold,
and from the proceeds new silverware should be bought for the Countess,
and the surplus be given to him. The defendant claimed that
artificially produced gold could not come under the consideration of a
law referring to buried treasures, and that therefore the said law
could not be applied in her case; that, moreover, the silver had been
transmuted into gold for her own benefit. and not for that of another,
and she begged the Court to be permitted to remain in undisturbed
possession of it. The Court decided in her favor.
(From:
IN THE PRONAOS
OF THE
TEMPLE OF WISDOM
by Franz Hartmann)]
avant la transmutation,
la
propriété de la
comtesse, et
que celle-ci ne pouvait pas, par cette transmutation, perdre son droit
de propriété. On n'est que
trop disposé,
de notre temps, à
considérer comme une funeste aberration de l'esprit humain les
opinions des disciples de l'école arabe, sur la trans-mutation
des métaux ; cependant cette idée de la nature variable
des choses répond bien à l'expérience commune, et
précède toujours l'idée de la nature immuable. Ce
n'est que depuis que Dalton a introduit dans la science la doctrine des
particules définies non divisibles (les atomes), qu'on admet
l'existence des corps simples ; toutefois l'idée qu'on y
rattache semble si peu naturelle, qu'il n'est aucun des chimistes
modernes qui envisage les métaux comme des corps
indécomposables. Il n'y a pas longtemps encore que Berzelius
croyait fermement à la nature composée de l'azote, du
chlore, du brome et de l'iode. Les corps que nous appelons simples ne
passent pas pour tels, parce que nous les croyons
indécomposables, mais parce que, dans l'état de nos
connaissances, nous ne pouvons pas démontrer scientifiquement
leur décomposition ; mais il ne nous parait pas impossible que
cette décomposition réussisse un jour. En 1807, les
alcalis et les terres passaient aussi pour des corps simples, et H.
Davy les a bien décomposés.

Jöns Jakob Berzelius
(1779-1848)
Dans
le dernier
quart du siècle passé, plusieurs
d'entre les savants
les plus éminents croyaient à la possibilité de
convertir l'eau en
terre, et cette opinion était si répandue, que Lavoisier,
le plus grand
chimiste de son temps, crut nécessaire de faire exprès
des recherches
pour éprouver la valeur decette opinion, et pour en
démontrer l'erreur.
N'a-t-on pas vu d'ailleurs, de nos jours, des savants défendre,
avec ardeur et sagacité la production de la chaux pendant
l'incubation
des œufs de poule, ainsi que celle du fer et des oxydes
métalliques
dans l'économie animale et végétale ? Il ne faut pas comprendre la
chimie, il ne faut pas connaître son
histoire, pour avoir, comme beaucoup de gens, ce dédain
prétentieux et
ridicule pour l'époque de l'alchimie. Est-il possible, en effet,
que
pendant des siècles, les hommes les plus instruits, les penseurs
les
plus profonds, que Bacon, Spinosa, Leibnitz, aient pu professer une
opinion qui eût manqué de tout fondement, qui n'eût
pas eu la moindre
raison ? Cela n'indique-t-il pas, au contraire, que la transmutation
des métaux était parfaitement d'accord avec toutes les
observations du
temps, qu'elle ne se trouvait alors en contradiction avec aucun fait
connu ?
[remarquons la
justesse de Liebig,
du point de vue
épistémologique. Les historiens modernes ont rendu
justice
de cette
clairvoyance que peu de scientifiques avaient alors, comme Chevreul et
Berthelot]
Placés sur le
premier échelon du développement
scientifique, les
alchimistes ne pouvaient pas avoir d'autre opinion sur la nature des
métaux : celle qu'ils avaient était la seule possible
dans l'ordre
naturel des choses. Sans cette idée de la transmutation, la
chimie
n'existerait pas dans son état actuel de perfection, et il a
bien fallu
ces quinze cents ou deux mille ans de travaux préparatoires pour
la
porter au degré où elle se trouve aujourd'hui. La pierre
philosophale,
dit-on, a été une erreur ; mais qu'on y songe donc,
toutes nos vérités
sont issues d'erreurs. Ce que nous croyons vrai aujourd'hui, demain
peut-être sera déjà une erreur. Toute théorie qui incite au
travail, qui exerce la
sagacité et
entretient la persévérance, est un bénéfice
pour la science, car c'est
le travail qui conduit aux découvertes. Nous ne devons pas les
trois
lois de Kepler, cette base de l'astronomie moderne, à des
idées exactes
sur la nature de la force qui retient lesplanètes dans leurs
orbites,
mais elles sont le résultat de l'expérimentation,
c'est-a-dire du
travail.
L'imagination la plus vive,
l'intelligence la plus subtile ne
sauraitrien trouver qui agit sur l'esprit et sur l'activité des
hommes
plus puissamment et d'une manière plus persistante que
l'idée de la
pierre philosophale. C'est bien elle aussi, c'est la même
puissance
d'impulsion qui fit accourir au nouveau monde avec Christophe Colomb,
et après lui, des milliers d'aventuriers, décidés
à exposer leur
fortune et leur vie; qui, de nos jours encore, pousse tant d'individus
au delà des chaînes Rocheuses de l'Amérique,
où ils vont répandre la
civilisation de l'ancien monde. Pour savoir enfin que la pierre
philosophale n'existe pas, il fallut
examiner et observer, avec toutes les ressources du temps, tout ce
quiétait accessible aux investigations, et c'est en cela
précisément
que consiste l'influence presque merveilleuse de cette idée. Sa
puissance ne put être brisée qu'alors que la science eut
acquis un
certain degré de perfection. Pendant des siècles, quand
des doutes
surgirent, quand les travailleurs commencérent à se
lasser, il arriva
toujours à temps un inconnu mystérieux qui convainquit un
homme digne
de foi et éminent de la réalité du grand
œuvre. Une personne
étrangère à la science, qui prendrait
la peine de lire une
seule page d'un traité dechimie, serait
émerveillée de la masse de
faits isolés qui y sont consignés; chaque mot, pour ainsi
dire, y
exprime une expérience, un phénomène.
[là
encore,Jung, à partir de
1930, eut à la fois l'intelligence et le courage de
réaliser une
synthèse magistrale de tous ces faits accumulés,
rapportés à la psyché.
Il n'est pas évident, néanmoins, que
l'interprétation qu'il en a
formulée soit à tous égards convaincante car il
semble méconnaître la
portée opératique du grand oeuvre pour ne conserver que
ce qui
ressortit de l'oratoire]
Toutes ces expériences ne se
sont pas
d'elles-mêmes présentées à l'observateur; il
a fallu les chercher et
les découvrir péniblement. Où en serait la chimie
d'aujourd'hui sans
l'acide sulfurique, qui est une découverte des alchimistes,
vieille de
plus de mille ans ou sans l'acide muriatique, l'acide nitrique,
l'ammoniaque, sans les alcalis, les nombreuses combinaisons
métalliques, l'alcool, l'éther, le phosphore, le bleu de
Prusse ?
[voir
compendium] On ne saurait se faire une idée
des
difficultés qu'avaient
à surmonter les alchimistes dans leurs travaux; ils imaginaient
eux-mêmes leurs outils, leurs opérations, et ils
étaient obligés
depréparer de leurs propres mains tout ce qu'ils employaient.
L'alchimie n'a jamais
été autre chose que la chimie
elle-même.
[ce
n'était pas l'opinion de Fulcanelli] On est fort injuste envers
les
alchimistes, en les confondant avec les faiseurs d'or du XVIe et du
XVIIe siècle. Il y eut toujours,
parmi les alchimistes, un noyau
de
véritables expérimentateurs qui souvent, il est vrai, se
faisaient des
illusions, tandis que les faiseurs d'or se trompaient eux-mêmes
et
trompaient les autres. L'alchimie était la science, l'art de
faire de
l'or comprenait toutes les industries chimiques. On peut hardiment
mettre en parallèle, avec les plus belles découvertes de
notre siècle,
ce que Glauber, Boettger et Kunkel ont produit sous ce rapport. [voir
plan Chevreul]
Quiconque ignore les
services déjà rendus par lascience,
trouverait
tout aussi extravagantes que les idées des alchimistes certaines
théories qui dirigent les travaux des chimistes modernes. Ce
n'est pas
que nous croyions à la transmutation des métaux, si
vraisemblable pour
les anciens,mais nous admettons la possibilité de
réaliser des choses
bien plus singulières. Nous sommes si habitués aux
merveilles que rien
ne nous étonne plus. En effet, nous fixons sur le papier les
rayons du
soleil,
[voir héliographie dans Chevreul et
Niepce] et nous
faisons
parcourir à notre pensée les plus grandes distances avec
la rapidité de
l'éclair. Nous faisons fondre le cuivre dans l'eau, et nous en
coulons à
froid des statues. Nous faisons congeler l'eau et même le mercure
dans
des creusets chauffés au rouge, et nous obtenons ainsi de
véritable
glace ou du mercure solide et malléable. Nous croyons possible
d'éclairer de la manière la plus brillante dessilles
entières avec des
lampes sans flamme, sans feu, et auxquelles l'air n'a point
d'accès.
[on peut dire
qu'il s'agit- par
cabale - du feu de Vulcain à
l'état de
pureté : les hermétistes parlent alors de feu innaturel,
voir
cristallogénie] Nous préparons dans nos
fabriques
l'outremer, la plus
précieuse des substances minérales, et nous croyons que
demain ou
après-demain quelqu'un trouvera le moyen de faire de magnifiques
diamants avec du charbon de bois, des saphirs on des rubis avec de
l'alun [cette
prophétie de Liebig s'est
réalisée :
Marc-antoine Gaudin
préparait vers 1850 le rubis à partir de tartre
vitriolé]
; la
magnifique matière colorante de la garance, la bienfaisante
quinine ou
la morphine, avec le goudron de houille.
[est-il
nécessaire
d'insister
sur le bienfait immense que produit la morphine, de nos jours, dans le
traitement antalgique de certaines maladies chroniques. Mais dans le
même temps, les méfaits dévastateurs de
l'héroïne ne doivent-ils pas
être mis en exergue ? Ne voyons-nous pas, là encore, cette
coexistence
consubstantielle, pour ainsi dire, du Bien et du Mal dont la
† forme
l'alpha et l'oméga dans notre civilisation
judéo-chrétienne ?]
Ce sont
là autant de choses tout aussi précieuses, et même
bien plus utiles que
l'or.Tout le monde s'occupe de la découverte de ces choses, et
personne
cependant ne s'en occupe isolément : elles sont l'objet des
recherches
de tous les chimistes, en ce sens que les chimistes étudient les
lois
des transformations et des métamorphoses des corps, mais aucun
d'eux ne
prend pour unique tâche de sa vie la production du diamant ou de
la
quinine. Sans doute, s'il y avait un homme armé des
connaissances
nécessaires, qui voulut entreprendre ce travail , et qu'il
fût animé du
courage et de la persévérance des alchimistes, il aurait
la chance de
résoudre le problème ; les dernières
découvertes qui ont été faites sur
les bases organiques nous autorisent à le croire, et personne
n'aurait
le droit de se moquer de lui comme d'un faiseur d'or.
La science a
démontré que l'homme qui réalise
toutes ces merveilles se
compose d'air condensé ; qu'il vit d'air condensé et
d'air non condensé
; qu'il se vêtit d'air condensé ; qu'il prépare ses
aliments à l'aide
d'air condensé, et que c'est encore par de l'air condensé
qu'il met en
mouvement , avec la rapidité du vent, les plus lourds fardeaux.
Ce
qu'il y a encore de plus singulier, c'est que des milliers de
semblables boites d'air condensé, à deux pattes, viennent
s'entre-détruire, dans de grandes batailles, avec de l'air
condensé,
afin de conquérir cette abondance d'air condensé
nécessaire a leur entretien. Beaucoup de gens considèrent
les propriétés de l'être immatériel,
conscient, pensant et sensible qui habite ces boites, comme un simple
effet de leur structure et de leur disposition intérieure; mais
la chimie fournit la preuve irrécusable que, s'il en
était ainsi, l'homme devrait être identique avec le
bœuf ou avec l'animal le plus inférieur de
l'échelle, puisqu'il ne diffère pas de ces animaux, sous
le rapport de cette composition ultime et délicate qui
échappe aux sens. Mais revenons à l'alchimie. Ou oublie trop, en la jugeant, que
la science représente un organisme intellectuel où
n'arrive la conscience, comme chez l'homme, que lorsqu'il se trouve
à un certain degré de développement. Il est
certain que les buts particuliers que les alchimistes cherchaient
à atteindre concouraient tous à un but plus
élevé : le chemin qui y a conduit est évidemment
le meilleur. Pour bâtir un palais, il faut beaucoup de pierres,
et il faut les extraire de la carrière ; il faut aussi beaucoup
d'arbres qui ont besoin d'être abattus et taillés : le
plan vient d'en haut, l'architecte seul le connaît. La pierre philosophale, qu'une aspiration vague et confuse faisait
chercher aux anciens, n'est autre chose, dans son état de
perfection, que la science chimique elle-même.
[Jung a
montré que le lapis n'était autre qu'une projection dans
l'âme de la matière d'une partie des contenus inconscients
de la psyché. La question qui se pose est de savoir d'une part
ce que représente l'âme de la matière; d'autre part
ce que représente ce contenu projeté. Jung
considérait qu'il s'agissait d'éléments
appartenant au SOI - voir Aurora
consurgens et Ripley Scrowle.
Quant
à l'âme de la matière, comme nous l'avons
souligné supra, sa fonction, si ce n'est
sa nature, est précisée en tout dans la Tabula
Smaragdina. ]
La
chimie, en effet, n'est-elle pas la pierre philosophale qui promet
d'augmenter la fertilité de nos terres et d'assurer la
prospérité à des millions d'hommes ? N'est-ce pas
la chimie qui prétend faire produire au même champ, au
lieu de sept, huit grains et davantage ? N'est-ce pas elle qui
façonne toutes les parties du globe terrestre en produits
utiles, que le commerce transforme en or ? N'est-ce pas elle, enfin,
qui se charge d'approfondir les lois des phénomènes
vitaux, et qui nous donnera les moyens de guérir les maladies,
de prolonger la vie ? Chaque découverte livre à nos investigations des terrains
nouveaux, plus vastes, plus féconds. C'est bien encore la terre
virginale que nous cherchons dans les lois de la nature, et nous
n'aurons jamais fini de la chercher, nons la chercherons toujours. C'est par ignorance de l'histoire qu'on a généralement
une espèce de dédain, et même de mépris,
pour la deuxième période de la chimie, appelée la
période du phlogistique. Nous ne concevons pas, dans notre orgueil, que les expériences
de Jean Rey [1, 2,
3, 4, 5],
sur
l'augmentation de poids des métaux par la calcination,
soient restées inaperçues, tandis qu'à la
même époque l'idée du phlogistique ait pu se
développer et trouver des partisans. C'est qu'alors les efforts
de tous les chimistes étaient tournés vers la
coordination des faits acquis. Les observations de Jean Rey
[Essays
sur la recherche de
la cause pour laquelle l’estain et le plomb augmentent de poids
quand on les calcine, G. Millanges, Bazas, 1630, 144 p. in-8° (BN :
Rés. p. S 158). Découverte
et preuve de la pesanteur de l’air (1630). Essais de Jean
Rey Docteur en médecine. Edition nouvelle avec commentaire
publiée par Maurice Petit, pharmacien de première classe,
A. Hermann, Paris, 1907. Cf. infra l'article de Hallopeau et Poisson -]
furent sans influence, parce
qu'elles ne semblaient avoir aucun rapport avec la combustion en
général, et que d'ailleurs il y avait beaucoup de corps
qui, dans les mêmes circonstances, semblaient devenir plus
légers, ou même disparaître complètement. Le
but de tous les travaux de Becher,
de Stahl, et de leurs successeurs
était précisément la recherche des
phénomènes appartenant à la même,
catégorie et dus à la même cause.

Georg Ernest Stahl (1660-1734)
C'est le
grand
mérite
de
Stahl d'avoir découvert et mis
en lumière les relations qui existent entre la calcination des
métaux et le phénomène de la combustion. Avant
lui, on ne savait pas que le feu est encore contenu dans la rouille,
que le soufre est encore renfermé dans l'acide sulfurique, et
qu'on peut en extraire de nouveau le feu et le soufre.
[
ces
trois remarques attirent l'attention : dire que le feu est contenu dans
la rouille, c'est dire que le sulphur
-
premier état de l'anima
- est
inclus dans le spiritus abscondus
. C'est
le but du Mercurius
, par la circulation
permanente qu'il entretient et par la Force
qui en résulte, d'extirper le dragon de la prima materia
où il tient sa résidence]
Cest donc une
découverte immense que celle de l'analogie qui existe entre la
calcination des métaux et la production de l'acide sulfurique
par le soufre, entre la revivification des métaux par les chaux
métalliques et l'extraction du soufre de l'acide sulfurique. [cette
revivification se nomme, en alchimie, la réincrudation et en
psychologie, l'individuation - voir Jung Mysterium conjunctionis]
Cette découverte est
l'origine d'un progrès qui s'est
continué jusqu'à nous ; elle renferme une
vérité encore aujourd'ui incontestée, et
indépendante des poids. Avant de peser, il fallait savoir ce qui
était à peser; avant de mesurer, il fallait
connaître les rapports qui existent entre les choses à
mesurer.
[la planche 14
du Mutus Liber témoigne de ce que
les alchimistes avaient ce sens moderne de la mesure. Ils savaient
également - les récits de transmutation le montrent - que
les métaux augmentent de poids à la calcination]
Nous estimons les faits en raison
de leur immuabilité, et parce
qu'ils sont te terrain d'où surgissent les idées ; mais
un fait n'acquiert une valeur réelle que par l'idée
même qui en découle. Stahl manquait de faits, mais
l'idée lui appartient. Cavendish et Watt ont l'un et l'autre
découvert la composition de l'eau : Cavendish établit le
fait, Watt eut l'idée. Cavendish dit, l'eau naît d'air
inflammable et d'air dephlogistiqué; Watt dit, l'eau se compose
d'air inflammable [
gaz
hydrogène] et
d'air déphlogistiqué. [rappelons
que l'air phlogistiqué est notre gaz azote et que l'air
dephlogistiqué est notre oxygène, voir Chevreul critique de Hoefer, III]
Entre ces deux expressions, la
différence est grande. C'est
d'ailleurs manquer de jugement que d'attacher une valeur
exagérée aux simples faits, et le plus souvent cela ne
sert qu'à déguiser la pénurie des idées. Il est des idées d'une
étendue, d'une profondeur telles
que, quoique entièrement usées, il leur reste encore
assez d'étoffe pour occuper pendant tout un siècle
l'esprit de plusieurs générations. Le phlogistique est
une idée de ce genre. Il ne fut d'abord qu'une abstraction, et
il importait peu, pour l'usage qu'on en faisait, qu'elle fût
dépourvue de réalité ; l'idée était
bonne tant qu'elle servait à coordonner des faits et à
trouver de nouvelles généralisations. La notion du poids
fit sans doute découvrir les relations que la combustion
présente avec une certaine partie de l'air, mais elle n'ajouta
rien à l'explication du phénomène. Stahl ne
connaissait pas les rapports d'après lesquels l'air ou le corps
en combustion augmentent de poids, et, aujourd'hui, nous ne savons pas
davantage quelles relations existent entre le dégagement de
lumière et de chaleur, et l'augmentation ou la diminution de
poids dans la combustion. Ce que Stahl considérait comme
essentiel, nous le négligeons : voilà la
différence. Il faut laisser aux choses leur
cours naturel. Les chimistes ont
dû d'abord se familiariser avec les choses tangibles, avant de
s'occuper des corps invisibles. L'idée que nous nous faisons
aujourd'hui de la combinaison chimique nous vient de la chimie
pneumatique: à l'époque de Stahl, on n'avait aucune
notion de la nature chimique des gaz et de l'air. L'attraction chimique
ne devint évidente pour les gaz qu'alors qu'on eut
observé des disparitions, des diminutions de volume. Hales (1727) vit se
dégager
de l'air d'une grande
quantité de corps, par l'action du feu ; tout ce qui avait
l'état gazeux et élastique était pour lui de
l'air; il ne savait pas distinguer de l'air commun le gaz carbonique et
les gaz inflammables. Il considéra la diminution du volume des
gaz au contact de l'eau ou par la combustion, non comme une dissolution
ou comme une combinaison, mais comme une perte de la faculté de
dilatation.

Joseph Black (1728-1799)
Les
excellentes recherches de
Black devinrent la première base de la chimie antiphlogislique.
Ses expériences sur la chaux et les alcalis furent plus tard
imitées par Lavoisier dans son expérience fondamentale
sur la fixation et le dégagement d'un des principes de l'air par
la calcination et la revivification de l'oxyde rouge de mercure [réalgar;
certains alchimistes y voient encore aujourd'hui le fameux dragon rouge
ou IAMSUPH dont parle Basile Valentin, dans sa Clef
X]. L'époque des recherches quantitatives
commence, pour la chimie, avec Black, quand ce chimiste démontra
que la chaux caustique perd sa causticité par le séjour
à l'air, et qu'elle augmente ainsi de poids; quand il prouva que
cette augmentation de poids provient de la fixation d'un gaz (de
l'acide carbonique) contenu dans l'air, d'un gaz qu'on peut de nouveau
expulser par la chaleur; quand, enfin, il mit en évidence que
cette augmentation de poids correspond à la quantité de
gaz fixé. Le phlogistique perdit alors sa signification, et,
à la place de l'idée, vint une série de faits
intimement liés. Aujourd'hui encore, beaucoup de chimistes ont besoin de certains noms
collectifs, semblables à celui de phlogistique, pour
désigner des phénomènes qu'ils supposent
appartenir à la même catégorie ou
déterminés par la même cause : mais, au lieu
d'employer pour cela des mots exprimant des choses matérielles,
comme c'était l'usage jusqu'à la fin du XVIIe
siècle, ils se servent du mot force, inventé tout
exprès pour la circonstance, depuis Berthollet. Rien de plus contraire aux règles d'une investigation
rationnelle que, par exemple, l'usage des mots catatyse ou force
catalytique. [les alchimistes
voyaient dans le lapis un
agent catalytique dans l'acception moderne du terme, voir supra] Tout le monde sait que
ces mots n'expriment aucune vérité; mais la plupart des
hommes, à défaut de notions justes, se contentent de
mots, et il en est à qui le besoin de relier et de coordonner
les phénomènes fait adopter les mots, jusqu'à ce
qu'enfin les phénomènes qu'ils désignent aient
trouvé leur cadre naturel. On a dit que toutes les sciences se développent dans trois
périodes ; la première serait celle de la simple
perception , ou de la foi; la deuxième, celle de la sophistique;
la troisième, celle de l'observation rationnelle. On
considère l'alchimie comme la période religieuse de la
science qui plus tard a reçu le nom de chimie.
[dans
la Poétique de
l'Espace (PUF, 1957), Bachelard parle de deux
phénomènes qui interviennent dans la compréhension
et l'intégration d'un poème : d'abord la
résonance, ensuite le retentissement. Nous pouvons comprendre la
résonance comme l'intégration du MOI et du ÇA,
voir Aurora consurgens. Quant au
retentissement, il faut y voir l'intégration du MOI au SOI. Par
ailleurs, Bachelard emploie l'expression de « conscience
rêveuse » : voilà qui rappelle le concept
d'imagination active défini par Jung et M.-L. von Franz (trad.
la Fontaine de Pierre, 1989). La résonance ressortit de la
« simple perception »; le retentissement, de la «
sophistique ». C'est-à-dire, qu'il y a d'abord impression
sensorielle et/ou sensitive puis expression, voir ce que nous en disons
dans le commentaire sur le chef d'orchestre Sergiu
Celibidache.]
Cette division est entièrement fausse quant aux sciences
inductives. L'éclaircissement d'un phénomène exige
trois conditions : il faut d'abord étudier le
phénomène sous toutes ses faces, puis déterminer
dans quelles relations il se trouve avec d'autres
phénomènes, et enfin, quand ces rapports sont
établis, mesurer ces rapports, les formuler par des nombres (On connaît depuis les temps les
plus anciens l'effervescence du calcaire et de la potasse par les
acides; ce n'est qu'au XVIIe siècle qu'on
s'aperçut que ce phénomène est du au
dégagement d'une espèce d'air, différent de l'air
commun ; que cet air particulier se rencontre dans les eaux
minérales, qu'il se produit dans la fermentation et dans la
combustion du charbon ; que les animaux y sont asphyxiés, et que
la flamme s'y éteint. Il se passa des siècles avant qu'on
connût le phénomène de l'effervescence sous toutes
ses faces. Cette connaissance acquise, on découvrit que la
causticité ou la non causticité de la chaux et des
alcalis dépend de l'absence ou de la présence de l'acide
carbonique ; que le durcissement du mortier à l'air est dû
à une fîxation d'acide carbonique ;que le
dégagement de l'acide carbonique, dans la fermentation du vin et
de la bière, dépend de la décomposition du sucre,
etc. Finalement on décomposa l'acide carbonique, on
détermina sa composition, sa chaleur spécifique, sa
chaleur latente, et l'on établit les proportions d'après
lesquelles il se combine avec la chaux et les oxydes
métalliques, ainsi que les rapports de dépendance de son
état gazeux avec la chaleur et la pression.). La
science
chimique embrasse tous les phénomènes du monde
matériel qui sont déterminés par les mêmes
causes; elle s'est développée dans trois périodes
qui correspondent aux trois conditions nécessaires à la
connaissance de chaque phénomène séparément.
- Dans la première période, toutes les facultés de
l'observateur se sont concentrées sur les
propriétés des corps. C'est la période de
l'alchimie.
- Dans la seconde période, on a déterminé les
relations qui existent entre ces différentes
propriétés, et on les a rattachées les unes aux
autres. C'est la période de la chimie phlogistique.
- La troisième période, enfin, est celle où nous
nous trouvons : nous précisons par les poids et les mesures les
rapports de dépendance qui existent entre les
propriétés des corps.
Les sciences inductives commencent par la matière; puis arrivent
les idées justes, et enfin, les mathématiques, avec leurs
nombres, qui achèvent l'œuvre. L'histoire politique des peuples présente également
trois époques. Dans la première, les
attributs de l'homme se développent en même temps que
leurs contraires; la faiblesse est soumise à la force; la
sagesse, l'intelligence sont révérées comme des
attributs divins; les conditions générales de la vie
sociale se résument dans des commandements commençant
tous par les mots, « tu
dois »; les
hommes ont des devoirs, ils n'ont pas encore des droits. Dans
l'époque suivante se développent tous les rapports de
dépendance entre tes différents attributs; la lutte entre
les attributs contraires conduit aux lois; de la conscience du droit
surgit la conscience du juste; tes exigences collectives des droits
semblables produisent les pouvoirs; la lutte entre les pouvoirs
opposés engendre tes révolutions. Une révolution
est le prélude d'un nouvel équilibre. Dans la
dernière époque, enfin, les rapports de dépendance
entre tous les attributs, entre tous les droits, entre tous les
pouvoirs, sont définitivement établis dans la
société, de manière à assurer à
chaque individu le libre et complet développement de ses
facultés, sans porter préjudice à la
liberté de son voisin. Alors les révolutions sont finies.
Justus
Freiherr von Liebig
(1803-1873)
Suite de l'histoire de la
chimie.— Fausse direction des
savants
du moyen âge; Influence de l'Église. —
Progrès déterminé par d'importantes
découvertes sur la terre et dans le ciel, par l'imprimerie et
par une méthode d'investigation plus rationnelle, —
Opinion d'Aristote sur l'origine et sur les
propriétés
des corps, les quatre éléments,—Système
médical de Galien.— Ses opinions sur l'efficacité
des remèdes. Rapport entre ces opinions et la pierre
philosophale.— Adoption de trois
Éléments nouveaux
: le soufre, le mercure, le sel. Changement
du sens primitif de ces
mots. — Vertu médicamenteuse
de la pierre philosophale.
Introduction des produits chimiques
dans la thérapeutique.
— Paracelse. — Ressemblance
entre les opinions des
médecins modernes et celles de Galien et de Paracelse.
D'innombrables germes de la vie intellectuelle remplissent l'univers,
mais ils ne trouvent un sol propice que dans de rares esprits, qui
vivifient l'idée, venue on ne sait d'où, qui savent
approfondir les secrets de la nature et les rendre
compréhensibles pour tous.
Les conquêtes de l'esprit humain, les progrès de la
science ne sont pas liés aux hauts faits des princes ou des
guerriers puissants, mais aux noms immortels de Christophe Colomb, de
Copernic, de Kepler, de Galilée, de Newton. L'Église, par
l'empiétement du dogme sur toutes les branches du savoir, et une
fausse philosophie, arrêtèrent pendant plus de mille ans,
jusqu'au xiv siècle, le libre essor de la pensée humaine.
La philosophie scolastique anéantit toute recherche du vrai par
un système d'instruction assez semblable à celui des
savants chinois, qui éprouvent un souverain plaisir à la
lecture d'une page de noms dénués de sens. Semblables
à un arbre qui, entravé dans sa croissance, se rabougrit
et se contourne bizarrement, les facultés les plus nobles
dépérirent alors et s'usèrent dans les efforts
d'une dialectique subtile. Des hommes d'une réputation et d'un
savoir incontestés écrivirent des volumes sur les orages,
sur les pluies de sang, où il était question de tout,
excepté de ces phénomènes. Les intelligences les
plus distinguées s'occupèrent de questions et de
recherches qui passeraient aujourd'hui pour des signes certains
d'aliénation mentale. Ainsi, il y eut des discussions sur la
question de savoir si Adam, tant qu'il avait été sans
péché, avait aussi connu le Liber sententiarum de Pierre
Lombard (mort évêque à Paris, en 1164). On
écrivit des traités sur l'âge et le costume de
l'ange qui avait apporté à la vierge Marie le message
divin ; on examina si l'on trouve aussi des excréments au
paradis, si les anges parlent grec ou hébreu, combien de
milliers d'anges peuvent tenir sur la pointe d'une aiguille sans
être serrés, etc. Des savants en renom publièrent
une foule d'écrits sur le don que possédaient les rois de
France et d'Angleterre de guérir les goitres par le simple
attouchement ; ils cherchèrent à démontrer si ce
don merveilleux était inhérent au trône ou à
la famille, car ils le comptaient parmi les forces secrètes dont
l'expérience avait suffisamment confirmé l'existence. À l'époque de la philosophie scolaslique,
l'humanité manqua donc entièrement d'un guide
expérimenté pour suivre le véritable sentier de la
science. Elle apprécia trop peu et elle négligea
même entièrement le trésor de connaissances
légué par l'antiquité, qui fut ainsi perdu pour
elle. Toutes les questions de physique furent alors résolues
par des subtilités de dialectique. En renonçant ainsi à l'expérience, qui, elle
seule, donne le savoir, ou bannit la véritable science. Faute
d'exercer la pensée, on oublia lu manière de poser
exactement les questions relatives aux causes des
phénomènes, et l'on désapprit à les
observer, à en saisir les liens par l'expérience. Cet
état intellectuel fait comprendre l'inlluence, sur les
idées d'alors, de l'astrologie, de la cabale, de la chiromancie,
de la croyance aux sorciers, aux loups-garous, aux magiciens, et il
n'est pas étonnant que, plusieurs siècles après,
on considérât encore les maladies comme des punitions du
ciel, ou comme l'œuvre de Satan, et les prières, les
amulettes, l'eau bénite, les reliques, comme les moyens de
guéri-son les plus efficaces. Ces aberrations singulières
se rencontrèrent même chez les classes lettrées,
comme le prouve entre autres l'histoire de la dent d'or
(Cette dent miraculeuse
s'était
développée dans la mâchoire d'un enfant de dix ans,
natif des environs de Schweidnitz en Silésie. Jacques Horst,
médecin de la ville, ayant entendu raconter l'anecdote à
Helm» staedt, où il était professeur (1595),
écrivit sur elle un livre fort singulier, dans lequel, sans
douter un seul instant de la véracité du fait, il range
l'apparition de la dent au nombre des phénomènes
surnaturels et la fait dépendre des constellations sous
lesquelles l'enfant était né. En effet, le 22
décembre 1586, époque à laquelle cet enfant
était venu au monde, le soleil se trouvait en conjonction avec
Saturne dans le signe du Bélier. Cette cause surnaturelle,
déterminant une augmentation de chaleur, accrut prodigieusement
la force nutritive, de sorte qu'au lieu d'une substance osseuse, ce fut
de l'or qui se trouva sécrété. Horst passe ensuite
à l'examen des prédictions qu'on peut tirer du
phénomène. De même que les éclipses de
soleil et les tremblements de terre sont annoncés par des signes
particuliers, de même on doit considérer cette dent comme
l'indice d'un siècle d'or. L'Empereur chassera de l'Europe les
Turcs, ces ennemis de la chrétienté, et alors on verra
commencer
le siècle d'or et un empire qui durera des milliers
d'années. Pour prouver le fondement de cette prophétie,
Horst cite le second chapitre de Daniel, dans, lequel la tête d'or
de la statue annonce la formation d'un grand État [Liebig résume
ici Dn, 2, 26
où il est question de la statue aux pids d'argile, voir Ripley Scrowle]. Mais comme la
dent d'or de l'enfant silésien était la dernière
de sa rangée, la puissance de l'Empereur s'anéantira
aussi peu de temps avant l'arrivée du Christ ; et comme la dent
se trouvait sur le côté gauche de la mâchoire
inférieure, cette position indique que le siècle d'or
sera précédé de grandes misères. Deux
autres praticiens, Martin Ruland le jeune, de Lavingen, alors
médecin à Ratisbonne, d'où il se rendit ensuite
à Prague, [le Lexicon Alchimiae de Rulandus est de
la main de Ruland le vieux, voir Ferguson, II, p. 303] et Jean
Ingolsteller, de Nuremberg, disputèrent non pas sur le fait, car
tous deux paraissaient en être convaincus, mais sur la
théorie et sur l'explication qu'on en pouvait donner. Le premier
avait tenté de l'attribuer à des causes naturelles, mais
Ingolsteller, autant qu'on en peut conclure d'après le titre de
son ouvrage, voulut prouver que c'était un vrai miracle, un
événement surnaturel. Duncan Siddel, [sic Liddel, de dente aureo, in-8°,
Hamb. 1628] Ecossais de
naissance, publia une très bonne réfutation des
chimères que Horst avait avancées, Balthazar Caminaeus
avait déjà remarqué, vers la fin de l'année
1595, que depuis quelque temps le miraculeux enfant ne se laissait plus
examiner la bouche par les savants, et devenait presque furieux
lorsqu'on voulait l'y contraindre; ce qui fit naître le
soupçon que la célèbre dent était
simplement recouverte d'or, et que ses racines n'étaient point
formées du même métal, (Sprengel, Histoire de la médecine, t.
III.) -[
Liebig cite Kurt Sprengel, t. III, Section neuvième, chapitre
premier - Causes préparatoires, p. 247-250. Ruland publia
là-dessus : Ruland,
nova et in moni memoria inaudita historia de aureo dente, qui nuper in
Selisia puero cuidam septenni (decenni) succrevisse animadversus est,
in-4°. Francof. 1595 - Ej.
demonstratio judicii de aureo dente pueri silesii adversus
Ingolstetteri responsionem. in-8°. Francof. 1597 et
Ingolstetter, De aureo dente
pueri silesii responsio ad judicium Rulandi, qua demonstratur, neque
dentem, neque ejus generationem naturalem esse. in-8°, Lips.
1596 -] )
qui fit tant de
bruit en Allemagne,
vers la fin du XVIe siècle. Lorsque Christophe Colomb
défendit son opinion sur la forme de la terre et sur la
possibilité d'en faire le tour, devant le collège de
Salamanque, composé des plus savants professeurs d'astronomie,
de géographie, de mathématiques, et des dignitaires les
plus éminents de l'Église, la majorité des
assistants le prit pour un visionnaire ridicule, ou pour un aventurier
digne de mépris. Aucune discussion scientifique n'exerça
plus d'influence sur le développement intellectuel de
l'humanité. Elle fut l'aurore d'un nouveau jour, le
précurseur de la victoire qu'allait remporter la
vérité sur la foi aveugle du temps. À cette
époque, les preuves mathématiques perdirent leur valeur,
quand elles semblaient contraires à certains passages de
l'Écriture ou à certaines interprétations des
Pères de l'Église. Comment la terre pourrait-elle
être ronde, dit-on, puisqu'on lit dans les Psaumes que le ciel
est tendu comme une peau [ce qui en un sens
n'est pas faux si l'on
tient compte que le cosmos est fibré ; Newton l'appelait le sensorium dei]
; et quand saint Pierre, dans sa lettre aux Hébreux, compare le
ciel à un tabernacle ou à une tente
déployée sur la terre, comment nier encore qu'elle soit
plate ? [il
peut s'agir d'une allusion à
l'Épître aux Hébreux, He, 9, 2. Son auteur est
inconnu] Lactance ne
s'est-il pas prononcé contre l'existence des antipodes.
« Y
aurait-il quelqu'un d'assez fou pour
croire qu'il y a des hommes dont les pieds sont placés contre
les nôtres, qui marchent les jambes en l'air et » la
tête en bas; pour croire qu'il existe une contrée
où tous les objets sont sens dessus dessous, où les
branches des arbres poussent de haut en bas, où il »
grêle, neige et pleut de bas en haut. »
Saint Augustin ne dit-il pas aussi que la doctrine des antipodes est
entièrement incompatible avec les racines historiques de la foi
chrétienne ?
« Car celui qui
affirme qu'il existe des
pays habités de l'autre côté de la terre, admet par
cela même qu'il y a là des peuples ne descendant point
d'Adam, puisqu'il aurait été impossible aux descendants
d'Adam de traverser l'Océan pour y arriver. Une semblable
opinion détruirait toute la véracité de la Bible,
qui dit explicitement que tous les hommes descendent des mêmes
parents. »
Quelle prétention, pour un homme du commun, de vouloir faire une
si grande découverte, quand la forme du monde a fait l'objet des
méditations de tant de philosophes et de savants, quand tant de
hardis marins y ont navigué depuis dos milliers d'années
! Ainsi dirent les adversaires du grand homme. Deux ans après, Christophe Colomb revint des Indes. La terre
était étroite et petite, elle était une
sphère, il y avait décidément des pays
habités de l'autre côté de
l'hémisphère. Non seulement la terre, le ciel aussi contredisait les doctrines des
plus hautes illustrations cléricales. Avec Copernic,
en effet,
la terre cessa d'être le centre du monde ; elle n'était
plus seulement petite, étroite, sphé-rique, elle
n'était aussi qu'un simple point dans un espace immense, une
petite planète se mouvant autour du soleil. Comme surpris par un tremblement de terre, le monde chrétien fut
alors saisi d'une terreur inexprimable; il sentit s'ébranler
sous lui ce que l'habitude et la réflexion lui avaient fait
prendre pour de plus ferme et de plus solide; les découvertes de
la science lui inspirèrent la peur et le doute. La terre
n'était plus le centre de l'univers, la voûte du ciel
avait perdu ses appuis, le trône de Dieu avait perdu sa base, il
n'y avait plus ni haut ni bas. Tout l'édifice de la foi
était brisé, anéanti ; la vérité
était devenue l'erreur. Dans la

les sept sphères du monde
copernicien, De Revolutionibus Orbium Coelestium, Libri VI,
Norimbergae,1643
première moitié du XVIe
siècle, de
nombreuses prophéties rattachèrent la découverte
du nouveau monde à la destruction prochaine de l'ancien monde;
elles témoignent de l'agitation profonde que les nouvelles
découvertes produisirent dans les esprits.
Après que Christophe Colomb eut pris à l'Océan ses
terreurs et que Copernic eut enseigné la confiance dans la
puissance de l'observation, qui n'admet d'autre autorité que
celle de la raison, d'autres hommes éminents s'armèrent
de courage pour aller explorer de nouvelles régions
intellectuelles. Une impulsion puissante fut donnée dans toutes
les parties de la science, et, semblable au cœur qui imprime au
sang tous les mouvements du corps humain, l'invention de l'imprimerie
par Gutenberg (Gutenberg inventa l'imprimerie
l'année même
de la naissance de Christophe Colomb (1436) vint répandre une
vie bienfaisante dans le nouvel organisme intellectuel. Au XVe siècle, après l'établissement
des nombreuses universités en Europe (1300, Oxford; 1347, Prague; 1384t
Vienne; 1385, Heldelberg; 1388, Cologne; 1392, Erfurth; 1401, Cracovie;
1400, Wursburg; 1409, Leipzig), après la conquête
de Con-slantinople par les Turcs (1458),
et la propagation de la science grecque en Occident, l'attention des
savants se porta enfin sur les trésors intellectuels
laissée par les Grecs et les Romains. Ils s'inspirèrent
de ces modèles inimitables, ils s'éclairèrent de
leur lumière vivifiante, et bientôt ils brisèrent
les chaînes de la scolastique qui avaient tenu leur esprit
emprisonné. Ils reconnurent alors dans la nature une source
inépuisable de connaissances pures, qui leur apparurent comme
une nouvelle Atlantide noyée dans la mer de l'ignorance. Vers la même époque surgit un champion vigoureux pour la
défense de la pureté de la foi. Luther dépeint
fort bien cet engouement pour les sciences physiques qui s'empara des
esprits au temps de la réforme.
« Nous sommes maintenant, dit-il, dans
l'aurore de la vie future, car nous allons de nouveau acquérir
la con-naissance des choses créées que nous avions perdue
par la chute d'Adam. Nous envisageons la créature plus hardiment
que jamais sous le régime de la papauté. Mais Erasme ne
s'en soucie pas; il s'inquiète peu de savoir comment le fruit se
prépare et se façonne dans le ventre de la mère.
Nous autres, grâces en soient rendues, nom commençons
aussi à comprendre, dans la simple fleur, les merveilles du
Créateur, quand nous pensons à sa toute-puissance,
à sa bonté suprême. »
La nature mit en œuvre des forces extraordinaires, pour assurer
le triomphe de la raison, au commencement de cette lutte des nations
européennes contre la tyrannie des prêtres et des princes,
de cette lutte de la vérité contre la superstition et
l'erreur. Une foule des plus grands hommes se suivirent, sans
interruption jusqu'à ce que le grand œuvre fût
accompli et que le succès fût assuré. Kepler naquit
cent ans après Copernic; Newton
vint au monde l'année même de la mort de Galilée. L'Église au moyen âge avait établi une
espèce de science universelle, qu'elle avait consolidée
de toute l'autorité de la foi religieuse. Toute erreur contraire
il cette science était un vice, toute opposition aux doctrines
théologiques, une hérésie niant les
révélations du ciel; la torture et le bûcher
attendaient le libre penseur. L'Église prit naturellement ombrage de la diffusion des sciences
physiques. Une caste ignorante et jalouse y vit le plus grand danger
pour son pouvoir; car, à mesure que se dévoilèrent
les lois des phénomènes, les causes surnaturelles durent
aussi disparaître à l'aide desquelles les prêtres
dominaient les esprits. Cent ans après Luther, Galilée fut contraint par
l'Église de nier le mouvement de la terre. Il abjura son
hérésie dans la prison de l'inquisition, à genoux
et en chemise. Le fameux e pur si muove qu'il murmura en se levant,
démontre bien la puissance irrésistible du fait
établi. On ne saurait lire sans émotion la lettre
célèbre qu'il écrivit, à ce propos,
à la grande-duchesse douairière Christine; elle ne
réussît cependant pas à convaincre ses
adversaires. Toutes ces entraves, d'ailleurs, ne purent
arrêter l'essor des sciences, pas plus que, dans le siècle
suivant, la guerre de trente ans ne put s'opposer aux progrès
des nouvelles idées religieuses ; car l'erreur passe, tandis que
la vérité est éternelle. L'erreur n'est que
l'ombre projetée par la vérité, quand la marche de
ses rayons est arrêtée dans leur passage à travers
l'esprit épais et opaque de l'homme. La chimie aussi marcha vers une révolution dans ce temps
remarquable : elle se confondit avec la médecine et prit ainsi
une direction nouvelle, entièrement différente. L'alchimie avait forgé les armes avec lesquelles la chimie
allait conquérir un nouveau terrain dans la médecine, et
mettre fin à la domination séculaire du système de
Galien. La médecine subit une grande et salutaire révolution,
quand, renonçant enfin à la foi dans l'autorité,
elle reconnut l'insuffisance et les erreurs des théories qui
avaient eu cours jusqu'alors sur la nature et les
propriétés des corps. La nouvelle lumière fut une
acquisition des alchimistes; ce fut elle qur transforma
complètement la doctrine des philosophes anciens sur les
causes des phénomènes.
De tout temps, l'homme a toujours cherché à se rendre
compte de l'origine et des propriétés des choses. Le
procédé le plus court semble être celui des
mathématiciens qui étudient sans moyens extérieurs
les lois des figures mathématiques. C'est la
précisément la voie qu'avaient choisie les philosophes
grecs pour arriver à la connaissance des lois de la nature.
Considérant les propriétés si variées des
corps comme des choses en elles-mêmes, ils avaient cherché
à relier leurs observations par le raisonnement, et à
déterminer ainsi les propriétés communes à
tous les corps. La génération et les propriétés de toutes
choses supposent, selon Aristote, trois
espèces d'agents
fondamentaux. La première produit la matière sans
propriétés (ulh) ; la seconde communique
à la matière les caractères de la forme (eidoV);
la troisième comprend les causes (ou les forces, dans le sens
des mots, force médicamenteuse , force de nutrition) qui
altèrent la matière et la privent de ses
propriétés (sterhsiV, privation).
[les
deux premiers agents correspondent en alchimie d'une part au chaos ou
dragon; d'autre part au sel
. La
privation correspond à l'absence de forme, à
l'état amorphe: on est end roit d'y trouver le spiritus
abscondus qui monte des corps morts dans la figure 8 du Ros. Phil, voir
supra. Ce principe de privation ressortit donc du Mercurius
]
Ce qui
précède le changement de propriétés dans la
matière, c'est la cause (to poioun, l'agent) ; ce qui
suit ce changement, c'est l'effet (tiloV, le but). D'après cela, les propriétés des choses
matérielles seraient donc semblables aux couleurs que le peintre
fixe sur la toile pour en faire un tableau, ou aux habits qui donnent
la forme à l'homme, et qu'on peut mettre et retirer. Cette
idée a été la base de l'alchimie et du premier
système médical.
[nous sommes d'accord avec cette idée
de propriété au sens où il s'agit du concept de
l'accrétion de la forme, déterminée par un agent
qui infuse à un corps, au départ pourvu d'esprit - animus
-
mais dépourvu d'âme - anima
- le
principe tinctorial]
Il serait difficile, sans autre moyen de perception que les sens, de
distinguer plus de quatre propriétés appartenant à
tous les corps. Les corps présentent à l'œil et au goût une
infinité de variétés: il y en a d'incolores et de
colorés, de sapides et d'insipides, d'odorants et d'inodores.
Mais tous les corps sont humides ou secs, chauds ou froids. Tout ce qui
est tangible possède deux d'entre ces propriétés.
Du corps est ou solide ou liquide, il possède une certaine
température. Ces propriétés, dit Aristote, sont
évidemment opposées, car le froid peut être
neutralisé par le chaud, le sec peut être détruit
par l'humide. [voir Idée alchimique, V - Atlas de Chevreul]
Les corps deviennent solides par l'action simultanée de deux
propriétés non contraires, comme le sec et le froid; ils
deviennent liquides ou aériformes par l'humide ou le chaud. On
conçoit ainsi les rapports qui existent entre ces
différentes propriétés ; non seulement ces
propriétés fondamentales déterminent la nature
froide ou chaude, mais aussi la densité ou la
légèreté : le froid est la cause de la
densité, car il rapproche les parties matérielles ; la
légèreté est produite par la chaleur. Toutes les
autres propriétés sont dans un rapport défini avec
les quatre propriétés fondamentales, car la couleur,
l'odeur, la saveur, l'éclat, la dureté des corps, etc.,
éprouvent un changement par une addition ou par une soustraction
d'humidité, de chaleur, de sécheresse ou de froid. Il est clair, dit Aristote, que toutes les propriétés
qu'on peut percevoir dans les corps matériels sont sous la
dépendance de ces quatre propriétés fondamentales;
car, à mesure que celles-ci varient, toutes les autres
propriétés changent en même temps : il est donc
évident que ces autres propriétés sont
déterminées par les quatre propriétés
fondamentales ou élémentaires. On ne saurait contester la
justesse de cette abstraction, en tant qu'elle s'applique aux
propriétés qu'on constate dans les corps par la simple
perception. La différence qui existe entre celle opinion et nos
idées d'aujourd'hui consiste en ce que nous attribuons à
deux causes contraires, au lieu de quatre, l'état liquide,
solide et gazeux, ainsi que la température. On admet encore, de
nos jours, que toutes les propriétés physiques des corps
dépendent, dans une certaine mesure, de la force de
cohésion et du calorique.

les quatre Éléments
assimilés au Tétramorphe
Entre quatre choses, dit Aristote, six combinaisons deux à deux,
six couples sont possibles. Mais quand deux propriétés
contraires s'accouplent, comme le froid et le chaud, l'humide et le
sec, elles s'annulent réciproquement, et le couple ne peut pas
être perçu par les sens. Il ne reste donc que quatre
combinaisons qui s'accordent avec les quatre corps dont se compose le
globe. La terre, comme représentant, du solide, est froide et
sèche ; l'eau est froide et humide ; l'air est humide et chaud ;
le feu est chaud et sec. C'est donc par ces couples que se produisent
les quatre éléments matériels : ces quatre
éléments donnent naissance à tous les autres
corps, ils sont contenus dans tous. Les différences outre les
propriétés des autres corps dépen-dent uniquement
du rapport suivant lequel les quatre éléments sont
réunis : l'élément prédominant communique
au corps ses propriétés. Comme le fait voir la figure suivante, deux corps
élémentaires partagent toujours une des
propriétés fondamentales : [voir cristallogénie et Idée
alchimique, V, tableau n°1]
Il est évident, d'après cela, que lorsqu'on enlève
au corps aériforme, par le froid, la propriété
fondamentale du chaud, l'air peut être converti eu eau; que, de
même, l'eau peut être transformée en air par le
chaud, en terre par le sec. Suivant Aristote, le feu implique l'idée de clarté et de
sensation; l'eau et l'air, celle de transparence; la terre, celle
d'opacité. Les couleurs se produisent par le mélange du
feu et de la terre. [ce mélange est l'objet de la réincrudation, c'est-à-dire,
pour Jung, de l'individuation] La transparence du
cristal de roche provient de l'eau. (On dit encore aujourd'hui : un
diamant d'une belle eau. - voir pierres précieuses I
-) Mais l'eau est aussi une partie essentielle des yeux, comme l'air
est la base de l'ouïe; l'air et l'eau, celle de l'odorat; la
terre, celle du toucher. La saveur est déterminée par
l'humidité : plus les parties sapides adhèrent à
ta langue, plus le corps est amer ; plus elles se dissolvent, plus le
corps est salé. Mais quand les parties sapides sont
échauffées et échauffent par cela même les
parties de la bouche, il se produit la saveur acre ; lorsqu'elles
entrent en fermentation et développent des bulles, la saveur est
acide. Dans tous les cas, les propriétés physiques, exactement
perçues, des choses agissant sur les sens sont
considérées comme les causes ou les conditions des
phénomènes. L'effet perçu est donc envisagé
comme la cause même de l'effet. On explique donc le
phénomène en décrivant simplement ses
caractères. Ces doctrines de la philosophie grecque servirent à Galien pour
édifier les bases du premier système théorique de
médecine. Suivant Galien, toutes les parties du corps organisé naissent du
mélange, en proportions variables, des quatre
propriétés élémentaires. Dans le sang,
elles sont uniformément mêlées ; dans le mucus,
c'est l'eau qui prédomine ; dans la bile jaune, le feu ; dans la
bile noire, la terre. Les quatre tempéraments reposent sur la
prédominance de ces quatre sucs cardinaux. [les
alchimistes reprendront à leur compte le concept de bile dans la
description de leur matière et de ses états successifs] La santé est un état d'équilibre,
déterminé par une qualité appropriée des
parties homogènes (des organes), et par un juste mélange
des éléments. Ces rapports sont troublés dans
l'état du maladie: la maladie est un état contre nature
de la forme ou du mélange. Par reflet d'une disproportion des propriétés
élémentaires, les humeurs se trouvent dans un état
d'échauffement, de refroidissement, d'humidité ou de
sécheresse. Quand le mouvement des humeurs est
arrêté et que la transpiration est troublée, les
humeurs se corrompent et les différentes fièvres se
produisent. La chaleur contre nature, propre à la fièvre,
est une conséquence de cette putréfaction. La
fièvre quotidienne, tierce ou continue, résulte de la
putréfaction du mucus , de la bile jaune ou de la bile noire. Quant à la vertu des médicaments, Galien l'attribue
à leurs propriétés fondamentales : ils sont
selon lui, chauds ou froids, humides ou secs. Un remède, suivant
les proportions de la propriété fondamentale du chaud,
peut échauffer insensiblement, ou d'une manière sensible,
peu ou beaucoup ; chaque qualité possède quatre
semblables degrés d'action. Les substances d'une saveur
mordicante sont des médicaments chauds; celles d'une saveur
fraîche sont des médicaments froids. La
guérison, le rétablissement de la santé repose,
suivant Galien, sur la restitution de la qualité manquante ou
sur la privation d'une qualité dominante. Dans ce système logique, toutes les maladies et
l'efficacité de tous les remèdes sont ramenés
à un très petit nombre de causes. Les maladies, comme les
médicaments, se rangent en un certain nombre de rayons; quand on
a reconnu la place occupée par une maladie, le médecin
trouve, dans le rayon opposé, les moyens propres à
opérer la guérison. Il sait d'où vient la maladie,
il sait pourquoi le remède guérit.
La méthode expérimentale, qui avait conduit Hippocrate
à une riche moisson d'observations et à une admirable
diététique, fut ainsi remplacée par une
théorie qui relia les faits, qui les coordonna et en donna
l'explication. L'art du médecin de Cos pouvait s'apprendre par
imitation; le nouveau système se prêtait infiniment mieux
à l'enseignement et facilitait l'étude.
[La
doctrine de Galien sur la nature est
assez confuse : ici il en fait une
force, et là un être ; tantôt il entend ce mot dans
le sens universel, tantôt dans le sens particulier ; aussi est-il
très-difficile, pour ne pas dire impossible, de tirer quelques
notions générales des diverses délinitions que
nous trouvons dans ses nombreux ouvrages, où les opinions de ses
devanciers sont presque toujours placées à
côté de celles qui lui sont propres. Ainsi Galien admet, dans plusieurs
passages, la définition que l'on retrouve le plus souvent dans
les écrits hippocratiques, c'est-à-dire que la nature est
la substance universelle
formée par le mélange des quatre éléments
quelquefois, des quatre humeurs. Ailleurs , on lit : « La nature est la
substance première qui forme la base de tous les corps
nés et périssables,
» ou bien encore « la nature est une
force, une faculté mise en nous, qui gouverne le corps avec ou
sans notre volonté. »
- voir Charles Daremberg, Galien
considéré comme philosophe, Paris, Fain et Thunot ]
Les
philosophes grecs, comme Galien, n'avaient aucune notion des
propriétés particulières qui se manifestent par le
contact des corps hétérogènes.
[ils
savaient néanmoins deux choses qui s'avérèrent
assurées : c'est que la base des corps périssables, et
aussi des corps minéraux et métalliques, est un chaos. Et
que chacune des natures est orientée par une archée qui
conditionne sa substance et sa forme]
L'idée
fondamentale du système de Galien est, comme on le
voit, la même que celle qui servait de guide aux alchimistes :
c'est l'idée de la transmutabilité des corps
élémentaires par l'addition ou par la soustraction de
qualités élémentaires. En effet, suivant les
alchimistes, l'éclat, la couleur, la fixité au feu, la
volatilité, peuvent être enlevés et
remplacés, augmentés ou diminués. L'or est le
métal le plus parfait, on ne peut lui ajouter aucune
propriété : il les possède toutes ; il
représente, parmi les métaux, l'homme à
l'état de santé.
« Amenez-moi, s'écrie Geber, les six
lépreux (l'argent, le mercure, le cuivre, le fer, le plomb et
l'étain), pour que je les guérisse !
»
Le laiton est de l'or malade, le mercure est de l'argent malade; par le
moyen de la troisième espèce (p. 276),
on peut les
convertir en or, c'est-à-dire les guérir. La génération de l'or est assimilée à la
génération des animaux ou des plantes. Raimond Lulle
compare la préparation de la pierre philosophale avec la
digestion, la production du sang et la sécrétion des
humeurs. [la digestion est assimilable à la
nigredo, la sécrétion humorale à l'albedo; enfin
celle de la production hématique, au rubigo] Les alchimistes avaient su distinguer
certaines particularités,
dans les propriétés des corps, qui étaient
inconnues des philosophes grecs, ou dont ceux-ci n'avaient tenu
aucun compte. Ainsi vinrent s'ajouter aux éléments
d'Aristote trois nouveaux éléments dont l'existence
n'était plus douteuse. Aux quatre causes des
propriétés physiques, on joignit trois
causes
fondamentales des propriétés chimiques les plus
générales : le mercure, le soufre et le sel. [voir
les sections spécifiques sur le Mercure
et le Soufre. Pour le Sel, on pourra
consulter chimie et alchimie] On considéra donc le soufre et le mercure ordinaires comme les
parties constituantes de tous les métaux, et, en cela, on ne fit
que se conformer à l'esprit des temps les plus anciens,
où l'on attribuait à des esprits invisibles les
activités qui ne se pouvaient pas percevoir par les sens, et
à des êtres tangibles les propriétés
perçues par les sens. On attribua ainsi certaines
propriétés au soufre et au mercure, comme plus tard on
attribua la causticité de la chaux et des alcalis à un
principe caustique, l'odeur particulière de certains corps
à l'esprit recteur, l'acidité des acides à un
acide primordial.
[sur
l'esprit recteur, voir Voltaire : Dictionnaire philosophique,
Air, section II, de la puissance des
vapeurs :
« Ce
sont des vapeurs qui font les éruptions des volcans, les
tremblements de terre, qui élèvent le Monte-Nuovo, qui
font sortir l’île de Santorin du fond de la mer
Égée, qui nourrissent nos plantes, et qui les
détruisent. Terres, mers, fleuves, montagnes, animaux, tout est
percé à jour; ce globe est le tonneau des Danaïdes,
à travers lequel tout entre, tout passe et tout sort sans
interruption. On nous parle d’un éther, d’un fluide
secret; mais je n’en ai que faire; je ne l’ai vu ni
manié, je n’en ai jamais senti, je le renvoie à la
matière subtile de René, et à l’esprit
recteur de Paracelse. Mon esprit recteur est le doute, et je suis de
l’avis de saint Thomas Didyme, qui voulait mettre le doigt dessus
et dedans. »
Pour Berthelot, Synthèse chimique,
p. 37 :
«
l'amertume appartient à un principe amer, déguisé
de diverses manières, mais toujours identique à
lui-même ; l'odeur réside dans l'arome ou esprit
recteur... »
Ce
que Voltaire énonce, en se référant à
Paracelse, Berthelot le caractérise plus vivement par l'odeur:
l'esprit recteur ressortit pour l'alchimiste de ce que Paracelse
nommait l'Iliaster et qui ne peut se comparer qu'au Mercurius
de Jung, voir Synchronicité et Paracelsica,
trad. Albin Michel, 1990. Sur l'Iliaster, cf. Ripley Scrowle et comparer avec
l'aquaster.]
Il faut considérer que le langage vulgaire évite les
notions abstraites, et il était donc fort naturel qu'au
commencement des investigations scientifiques, on dérivât
les propriétés des corps de certains êtres
matériels. Lavoisier lui -même ne pouvait pas renoncer
à l'idée d'un acide primitif: il prit l'oxygène
pour le générateur de cet acide primitif, et, longtemps
après lui, beaucoup de chimistes envisagèrent
l'hydrogène comme déterminant les
propriétés particulières des acides. Peu à peu, cependant, le soufre et le mercure réels
furent remplacés, dans l'esprit des alchimistes, par un soufre
idéal, un mercure idéal, qui étaient censés
réunir un ensemble de propriétés. Plus tard, ces
substances idéales devinrent elles-mêmes des
qualités
élémentaires. [on
doit noter la différence essentielle à faire entre les
éléments simples et principiés, voir Chevreul, critique d'Artephius
] On distinguait donc les
mercures, les soufres, les sels. La classe des mercures comprenait les
corps qui pouvaient se volatiliser au feu sans perdre leurs autres
caractères, qui se sublimaient comme l'arsenic, ou se
distillaient comme le mercure. La classe des soufres était
volatile au feu, et altérable comme le soufre. Enfin la
troisième classe, altérable et fixe, comprenait les sels
de cendres.
[dans
ces classes mercurielle, soufrée et saline réside une
bonne part du secret alchimique : nous devons comprendre que le
Mercurius est cet esprit recteur évoqué par Liebig et que
Basile Valentin a fait mettre sur sa Clef VI
en tant que médiateur entre le patient et l'agent. L'agent est
le Sulphur
; le
patient, la résine de l'or ou Sel
.
Ce Sel est la salamandre des Sages, une chaux métallique tenant
le milieu entre celles du
et de
,
à la base de ce qu'on appelait autrefois le verre
malléable. Cette chaux n'est point combustible dans le feu,
caractère que n'a pas la chaux sulfureuse - ioV
- qui
représente chez Jung le spiritus abscondus et que nous nommons -
voir Aurora consurgens - le
spiritus corruptus. Le sort de cet esprit est étudié dans
le Ripley Scrowle. Il s'agit du sel
de cendres - spodia - dont la consistance n'est pas
éloignée de la lave.]

Speculum Veritatis, XVIIe
siècle
Comme nous venons de le dire, les mots soufre, mercure
(arsenic) et sel, devinrent finalement des abstractions, des
éléments simples dans le sens des quatre
éléments d'Aristote. De même que nous parlons de la
forme d'une pensée, sans nous représenter par là
une forme matérielle, de même on exprimait autrefois les
concepts par des objets matériels, sans désigner autre
chose que des propriétés. Les noms de ces objets devinrent, pour certaines
propriétés, des noms collectifs que nous employons encore
aujourd'hui, avec la différence cependant que nous y ajoutons le
mot force (par exemple, force catalytique) pour indiquer la nature
immatérielle des êtres que nous voulons ainsi
désigner. Basile Valentin s'exprime ainsi, en parlant de l'alcool :
« Quand on enflamme une eau-de-vie
rectifiée, le mercure et le soufre se séparent, le soufre
brûle très vivement, car il est tout feu, et le mercure
subtil se répand dans l'air pour rentrer dans son chaos.
»
L'alcool était un mercure végétal contenant du
soufre, ce qui veut dire qu'il était inflammable et volatil. Le sens de l'idée primitive se perdit lorsqu'on confondit par la
suite les notions de l'inflammabilité (soufre), de la
fixité (sel), ou de la volatilité (mercure) avec
certaines propriétés des corps inflammables, fixes ou
volatils, soumis aux expériences. De là les expressions:
mercure huileux, gras, terreux; soufre huileux, gras, terreux,
très inflammable ou difficilement inflammable; sel terreux,
fusible, vitreux; terre combustible, grasse, huileuse, mercurielle,
etc. Pour avoir reçu trop d'extension, l'idée n'exprima
donc plus la chose observée, et quand Boyle s'enquit du soufre,
du mercure et du sel des alchimistes, ces éléments
n'existaient plus: l'idée était usée. [voir The Sceptical Chymist, part I et II,
1661 ] Longtemps après, on désignait par
le mot sulfureux les propriétés asphyxiantes d'un gaz ;
par le mot calcination (transformation en chaux), la combustion d'une
substance fixe au feu; mais ces mots désignaient alors certaines
propriétés au soufre brûlant, ou du calcaire. Il en est de même de notre langage d'aujourd'hui. Il n'est plus
possible de donner, d'un acide ou d'un sel, une définition
comprenant tous les corps désignés sous ces noms. Ainsi,
nous avons des acides qui sont sans saveur, qui ne rougissent pas le
tournesol, et ne neutralisent pas les alcalis ; nous en avons qui
renferment de l'oxygène sans hydrogène, et d'autres qui
contiennent de l'hydrogène, mais point d'oxygène. Le sens
du mot sel a même tellement été changé, que
le sel marin, ce sel des sels, qui a donné son nom à tous
les autres, a fini par être exclu de la classe des sels
proprement dits. On voit par là comment une notion simple et définie perd
de sa précision quand d'autres notions viennent s'y confondre.
Au lieu de la notion usée, nous trouvons, dès que nous
nous mettons à distinguer, un certain nombre de notions
nouvelles mieux définies. La notion primitive peut même se
perdre Jusqu'au nom, et il est fort possible qu'on ne trouve plus un
jour ni acides ni sels, de même qu'on ne trouva plus ni soufre ni
mercure, dès qu'on n'en eut plus besoin; tout le monde d'abord
en admit l'existence, mais on ne les cherche réellement que
quand ils étaient déjà devenus inutiles.
Les éléments chimiques ne pouvaient pas s'isoler, on le
conçoit, car ils ne désignaient que des
propriétés. Aussi personne ne songeait à les
obtenir; on les considérait comme les parties constituantes de
tous les corps. On ne distinguait pas les corps organiques des substances
minérales; on attribuait leur nature différente aux
proportions différentes des éléments. On
plaçait le vinaigre dans la même classe que les acides
minéraux, l'alcool ou esprit-de-vin dans la même classe
que le bichlorure d'étain ou esprit de Libavius,
le chlorure ou beurre d'antimoine dans la
même classe que le beurre de vache.
Au temps de Geber, l'action chimique fut assimilée à une
action organique; au XIIIe siècle, l'idée
surgit que le phénomène de la vie était analogue
à l'action chimique. Dans les tout premiers temps, on crut que
les métaux se développaient par des semences, comme les
plantes: plus tard, on admit que les actions chimiques produisaient la
semence. Les anciens envisagèrent la fermentation et la
putréfaction comme la cause de la production des plantes et des
animaux, tandis qu'aujourd'hui quelques physiologistes et pathologistes
considèrent, au contraire, la production et le
développement de certains végétaux ou animalcules
comme la cause de la fermentation et de la putréfaction. Les
phénomènes physiques ne peuvent être rendus
sensibles qu'à l'aide d'images ou de notions empruntées
à la science même de la nature. Aussi s'explique-t-on
aisément l'introduction des termes alchimiques, dans le langage
vulgaire où ils désignent les choses communes de la vie,
si l'on songe que depuis le VIIIe jusqu'au XVe
siècle, tout ce qu'on savait de la nature et de ses forces se
réduisait à l'alchimie, à la magie et à
l'astrologie. Les phénomènes organiques, la vie
elle-même, la mort, la résurrection, semblèrent
plus intelligibles dans le langage de l'alchimie, c'est-à-dire
de la science d'alors.
« Nous, pauvres hommes, dit Basile Valentin
(H. Kopp, Histoire de la Chimie,
t. II, p 236), nous sommes salés par la mort, que nous avons
bien méritée, et nous restons dans la terre
jusqu'à ce que, pourris par le temps, nous soyons enfin
éveillés par la chaleur et le feu célestes, pour
ressusciter au ciel, pour être purifiés par la
sublimation, qui fait le départ de tous les excréments,
péchés, et impuretés. »

de gauche à droite :
Heinrich Buff (1805-1878) - Friedrich Wöhler (1800-1882) -
Hermann Kopp (1817-1892) - Justus Liebig (1803-1873)
Luther fait l'éloge de l'alchimie dans sa Canonica.
« À cause, dit-il, des belles et
délicieuses images sur la résurrection des morts; car, de
même que le feu extrait la meilleure partie de chaque
matière et fait le départ du mal, de même qu'il
élève l'esprit au-dessus du corps et qu'il en
détache la matière morte, ainsi Dieu, au jugement dernter
séparera, par le feu, les impies des fidèles et des
justes; les justes seront alors enlevés au ciel, les impurs
resteront dans l'enfer. »
Ce n'est qu'au XIIIe siècle que prit naissance
l'idée de la vertu curative et
rajeunissante de la pierre
philosophale. [voir prima
materia. Cette note de Liebig est fondamentale] Elle
fut la conséquence de l'opinion qu'on avait sur la nature
chimique du phénomène de la vie. À l'aide de la
pierre philosophale, ou pouvait guérir les métaux de
leurs maladies, les mettre en état de santé, les
transformer en or. On dut nécessairement, après cela, lui
supposer une action semblable sur le corps de l'homme. Arnold de Villeneuve, Raimond Lulle, Isaac Hollandus,
prouvèrent à l'envi les vertus médicamenteuses de
la pierre philosophale. Hollandus dit dans son Opus
Saturnis :
« Qu'on en mette dans du vin, gros comme un
grain de blé, et qu'on le fasse boire au malade, l'effet
pénétrera au cœur et se répandra dans toutes
les humeurs. Le malade transpirera, mais sans s'affaiblir ; il
devieudra au contraire plus vaillant et plus gai. Qu'on
répète cette dose tous les neuf jours, et il semblera au
patient n'être plus un homme, mais un esprit. Il croira
être neuf jours en paradis et s'y nourrir de ses fruits. »
Salomon Trismosin [voir
Toyson d'or, alias Splendor solis] prétend
s'être rajeuni, à un âge très avancé,
moyennant un grain de pierre philosophale ; sa peau jaune et
ridée serait devenue lisse et blanche, ses joues auraient pris
un beau teint rosé, ses cheveux gris seraient devenus noirs, son
dos courbé se serait redressé. Il aurait aussi, à
l'aide de la pierre philosophale, rendu toute sa jeunesse à des
femmes de quatre-vingt-dix ans. Cette vertu médicamenteuse une
fois admise, on fut naturellement conduit à employer des
préparations chimiques en médecine. C'est alors que
commença une nouvelle ère pour la chimie. En effet, la pierre philosophale ayant, au même degré, la
vertu d'ennoblir les métaux communs et de guérir les
maladies, le corps malade était bien plus commode pour la
recherche des conditions dans lesquelles la materia
prima s'élabore et s'ennoblit; car la qualité des
préparations chimiques pouvait s'éprouver, sous ce
rapport, par le nombre des maladies qu'elles étaient
susceptibles de guérir. Plus une préparation
guérissait de maladies, plus ses propriétés la
rapprochaient de la pierre philosophale. La véritable pierre
devait guérir toutes les maladies. La thérapeutique de Galien ne contenait pas des
médicaments chimiques, mais elle ne comprenait que des
substances organiques; le musc, la rhubarbe, le castoreum, le
camphre, le tamarin, le gingembre, la racine de zédoaire, et
d'autres substances semblables composaient les principaux
médicaments. Tout l'art du pharmacien consistait à en
faire des sirops et des électuaires ; les herbes, les
écorces et les racines s'administraient sous forme de poudres et
de décoctions. Sur l'autorité de Galien, toutes les préparations
métalliques étaient, jusqu'alors, exclues de la
thérapeutique. Les préparations mercurielles
étaient considérées comme des poisons absolus.
Avicenne, il est vrai, avait attribué à l'or et à
l'argent la propriété de purifier le sang; toutefois, ces
métaux, n'étaient ordinairement employés que pour
recouvrir les pilules, et encore, au commencement du XVe
siècle,
l'usage externe de l'onguent mercuriel éprouva la plus vive
opposition. Si l'on considère que les opinions de Galien sur les causes des
maladies et sur l'efficacité des médicaments avaient
passé, pendant treize siècles, pour des
vérités in-contetestables, qu'elles avaient acquis toute
l'autorité d'articles de foi, ou comprend l'impression que dut
faire sur les médecins, au XVIe siècle, la
découverte des effets merveilleux des préparations
à base de mercure, d'antimoine et d'autres métaux. Tout
un champ nouveau fut ouvert aux investigations par les idées des
alchimistes, par l'emploi des médicaments
chimiques. On reconnut dans le sang une propriété que
présentaient les alcalis ; dans le suc gastrique, une
propriété que possédaient les acides. Cette
opposition de caractères parut correspondre aux contraires des
qualités de Galien.
En mettant les acides en contact avec des alcalis, on vit se produire
de nouveaux corps, ni acides, ni alcalins, mais doués de
propriétés toutes nouvelles. On constata dans les alcalis
non caustiques la propriété de faire effervescence avec
les acides, et l'on crut ainsi avoir l'explication de toutes les
fermentations. On observa un dégagement de chaleur par le
mélange des acides avec les alcalis, sans qu'on vit
s'opérer de véritable combustion : le dégagement
de chaleur dans la respiration trouva ainsi son interprétation.
Comment, après toutes ces observations, pouvait-on ajouter foi
à la théorie de Galien ? comment pouvait on encore y
croire quand on avait la preuve de la fausseté de ses opinions
sur les métaux et les préparations métalliques,
quand on avait découvert que les phénomènes
organiques et les effets des médicaments reposaient sur des
causes fondamentales inconnues de Galien ? On sentait qu'il fallait,
dans l'explication des fonctions physiologiques, tenir compte non
seulement des causes fondamentales qui déterminent les
propriétés physiques, mais encore de certains
éléments auxquels sont dues les propriétés
chimiques. Les phénomènes vitaux et les effets des
médicaments dépendaient non seulement des proportions de
l'humide et du sec, du chaud et du froid, mais encore des proportions
du sel, du mercure, du soufre, de l'alcali et de l'acide. Ces notions
nouvelles durent entièrement transformer la médecine. D'après la nouvelle théorie, la santé était
la conséquence de l'état normal des qualités
chimiques des humeurs ; dans tout autre état, contraire à
cet état normal, les qualités chimiques devenaient les
causes prochaines des maladies; on pouvait donc arrêter les
maladies, les guérir par les qualités chimiques
prédominantes des médicaments. D'après cela, il
fallait, dans le choix des moyens de guérison, tenir
principalement compte de la nature chimique de la bile, de la salive,
de la sueur, de l'urine. C'était là un progrès
immense. On avait fait la découverte importante que la nature de
l'urine dépendait des maladies à certains égards,
et, comme dans cette période de la science, tous les effets
étaient pris pour les causes elles-mêmes, on
considérait Jes sédiments de l'urine (le tartre) comme
les causes de beaucoup de maladies. Les idées de ce temps eurent particulièrement pour
défenseur Paracelse.
Quelques années après que Luther eut brûlé
la bulle du pape, Paracelse suivit son exemple et livra aux flammes,
à Bàle, les œuvres de Galien et d'Avicenne. Ce fut
la fin des anciennes doctrines.

Paracelse, d'après une
gravure de 1541
Selon Paracelse, on avait jusqu'alors
déserté la nature pour s'adonner à des rêves
creux ; il renvoyait donc au livre ouvert de la nature écrit de
la main même de Dieu. Le soleil, dit-il, et non une pauvre lampe
de ca-binet, donne la vraie lumière; les yeux qui se
délectent à l'expérience sont les
véritables professeurs; le fatras des livres et les
élucubrations de l'esprit humain ont produit la confusion et le
charlatanisme. Voici comment il débute dans son Paragranum :
« Suivez-moi, je ne viendrai pas à
vous, Avicenne, Rhasès, Galien, Mesur ! Suivez-moi, vous, de
Paris, de Montpellier, de Misnie, de Cologne, de Vienne, vous,
habitants des bords du Danube, du Rhin, ou des Iles de la mer,
Italiens, Grecs, Arabes, Israélites, suivez-moi, l'empire
m'appartient. »
Les écrits de Paracelse reflètent toutes les
idées, toutes les erreurs de son temps. On y voit une puissance
gigantesque en lutte contre des entraves extérieures. Paracelse
a l'instinct, mais non la conscience de la bonne voie; il la cherche en
vain dans le désert qui l'entoure; de là ses
contradictions, son incohérence. Mais sa parole donne
l'impulsion à tout un siècle :
« le véritable but de la chimie,
dit-il, n'est pas de faire de l'or, mais de préparer des
médicaments. »
Paracelse arracha la chimie des mains des faiseurs d'or, pour la mettre
au service des médecins, qui avaient bien plus d'instruction.
Lui et ses successeurs préparèrent eux-mêmes leurs
médicaments, et, depuis lors, la connaissance des principes et
des opérations chimiques fut considérée comme
essentielle au médecin. On continua encore, pendant le XVIe
et le XVIIe siècle, à se disputer sur la
réalité de certaines qualités mystérieuses,
jusqu'à ce qu'enfin des expériences plus étendues
conduisissent à cette vérité importante, que la
matière est inséparable de ses propriétés. On croyait, longtemps encore après Paracelse, que les
opérations chimiques produisent sur les médicaments le
même effet que la digestion sur les aliments d'où
naît le sang. Trois sublimations du sublimé corrosif avec
le mercure métallique donnaient le mercure doux ; neuf
sublimations donnaient la panacée mercurielle. [sur
les dérivés du mercure, voir Huginus
a Barma]
Les causes fondamentales spiritualisantes qui, selon Platon, déterminent les
activités vitales, sont représentées, chez les
disciples de Paracelse, par l'arohée, qui a son siège
dans l'estomac et qui, douée de toutes les passions de l'homme,
régit la digestion, les phénomènes du mouvement et
les manifestations de l'âme. Les médecins modernes ont un
profond mépris pour les théories de Paracelse et de ses
successeurs ; ils les prennent en pitié comme des aberrations de
l'esprit, qui n'ont pas plus de valeur que les idées des
alchimistes sur la transmutation des métaux. Qu'on compare
cependant ces théories avec les théories actuelles sur
les causes des maladies et sur les méthodes curatives, et l'on
se sentira profondément humiliés la vue des erreurs et
des contradictions qui abondent dans ces dernières. En effet,
les idées de Galien et de Paracelse dominent encore dans
l'esprit de la plupart des médecins : sauf les expressions, les
mêmes opinions se sont conservées. L'archée du XVIe
siècle est devenue, au XVIIIe et au commencement du
XIXe siècle, la force vitale des philosophes de la
nature, et aujourd'hui encore elle continue de figurer dans les
théories de médecine sous le nom de force nerveuse, comme
une espèce d'agent universel. [rappelons
que l'archée représente aujourd'hui le code ADN =
différenciation des espèces] On ne saurait
se faire illusion sur l'état de la
théorie médicale, si l'on songe que de nos jours,
où les vrais principes de l'investigation scientifique semblent
cependant répandre de vives lumières, certaines doctrines
ont pu être émises que nos descendants trouveront
certainement incroyables.
Comment admettre que la plupart des hommes instruits de notre
époque soient plus éclairés, sur les
phénomènes et les forces de la nature, que les
médecins chimistes du XVIe siècle, quand on
voit tant de médecins, sortant de nos écoles, professer
des principes contraires à toute expérience et même
à tout bon sens; quand on les voit attribuer les effets des
médicaments à certaines forces ou qualités que le
frottement ou l'agitation pourrait mettre en mouvement, renforcer ou
communiquer à d'autres substances inertes; quand on voit, enfin,
ces mêmes médecins nier l'universalité des lois de
la nature, en leur supposant des exceptions en faveur des
médicaments, de telle sorte que leurs effets seraient d'autant
plus considérables qu'ils seraient plus divisés et qu'ils
renfermeraient moins de matière active ? Vraiment, en
présence de semblables théories, on est disposé
à considérer la médecine comme la plus
arriérée des sciences naturelles. De même que
certains agriculteurs attendent leur salut d'une nouvelle charrue, d'un
nouvel engrais ou d'une nouvelle méthode de culture, bien que
ces moyens ne fassent que les ruiner plus tôt, s'ils n'y joignent
en même temps la connaissance des vrais principes d'agriculture,
de même la plupart des médecins ne voient les
progrès de la science que dans le perfectionnement de la partie
technique de la médecine. Pour ces médecins, un nouveau
médicament, un nouveau traitement, ne sont pas de simples moyens
d'écarter un obstacle donné, mais des stimulants,
semblables au fouet qui ferait avancer le cheval arrêté
par un obstacle; et, quand parfois la nature s'aide elle-même,
ils veulent nous faire accroire que ce fouet a été le
moyen de guérison. [l'avenir a donné tort à
Liebig là-dessus. Non pas qu'il faille faire l'impasse sur les
moyens qu'a la nature de rénover, d'une certaine façon,
notre corps mais c'est devenu un truisme d'observer que la
médecine chimique fut l'un grands triomphes de la
deuxième moitié du XXe siècle, pour
l'humanité] Toutes ces inventions sont utiles,
peut-être même nécessaires, mais elles ne font que
lever les difficultés du moment. Elles sont comme un pont
fragile sur lequel on se jette au moment du péril, et qu'on
laisse s'écrouler après s'être sauvé, au
lieu d'y placer des appuis solides, pour ceux qui veulent plus tard le
traverser. Les matériaux abondent dans la science, si bien que l'on
découvre à peine les fondements sur lesquels
l'édifice doit reposer, mais les architectes ne s'entendent pas
: l'un le voudrait en bois, l'autre en bois et en pierre, le
troisième en pierre et en fer. Ils finiraient encore par se
mettre d'accord, sans les manœuvres qui voudraient bâtir en
l'air et avec de la paille seulement. Et voila pourquoi depuis deux
mille ans les fondements ne sont pas eneore achevés. [voilà
une fin digne de Bossuet...]
Marcelin
Berthelot
SUR LA DÉCOUVERTE DE L'ALCOOL,
[Annales de Chimie et de
Physique, 6e série, t. XXIII, août 1891]
Je me propose de réunir ici
quelques textes relatifs à la découverte de l'alcool,
afin de montrer quels sont les noms originaires de cette substance,
quels faits en ont suggéré Ja découverte et
à quelle époque on la trouve constatée avec
précision, dans des auteurs de date certaine; ces divers points
ayant donné lieu autrefois à des confusions et à
des erreurs, qui se sont répétées depuis. [voir
notre voie humide] Les noms originaires sont importants
à définir d'abord pour l'intelligence des textes. Or le
nom même de l'alcool, en tant que réservé aux
produits de la distillation du vin, est moderne. Jusqu'à la fin
du XVIIIe siècle, ce mot signifiait un principe
quelconque, atténué par pulvérisation
extrême ou par sublimation. Par exemple, il s'appliquait non
seulement à notre alcool, mais aussi à la poudre de
sulfure d'antimoine, employée pour noircir les cils et à
diverses autres. [voir Char Triomphal de
l'antimoine, pseudo Basile Valentin] Au XIIIe siècle, et
même au XIVe siècle, je n'ai trouvé
aucun auteur qui appliquât le mot d'alcool au produit de la
distillation du vin. Le mot d'esprit-de-vin, ou esprit
ardent, quoique plus ancien, n'était pas non plus connu au XIIIe
siècle; car on réservait à cette époque le
nom d'esprit aux seuls agents volatils capables d'agir sur les
métaux pour en modifier la couleur et les
propriétés (voir le Mémoire
précéd., p. 467 - Quelques figures
d'appareils chimiques, syriaques et latins, au Moyen Âge). Quant à la dénomination
eau-de-vie, nous la trouvons dès l'origine dans Arnaud de Villeneuve, non comme nom
spécifique, mais comme résultant de l'assimilation du
produit de la distillation du vin avec l'élixir de longue vie,
qui portait alors à proprement parler ce nom d'eau-de-vie. [le vin
était confondu avec l'aqua permanens, voir Isaac Le Hollandais, Opus Saturni] Je
donnerai tout à l'heure des détails plus
circonstanciés sur ce point, qui a occasionné plus d'une
erreur chez les historiens de la Science.
C'est sous la dénomination d'eau ardente, c'est-à-dire
inflammable, que notre alcool apparaît d'abord dans la Science. [la
cabale admettait la même expression pour désigner le
Mercure
des Sages] Donnons quelques détails sur l'origine même de la
découverte.
Que le vin pût fournir quelque chose d'inflammable, c'est ce que
les anciens avaient déjà observé. On lit en effet
dans Aristote (Météorologiques,
édition Didot, t. III, p. 622, 1. 23) :
« Le vin ordinaire possède une
légère exhalaison ; c'est pourquoi il émet une
flamme »
Le sens du mot qui est traduit ici par flamme est admis par les
traducteurs latins; et il est confirmé par la signification que
ce mot présenie dans les lignes suivantes du texte, où il
s'applique à des substances combustibles.
[l'exhalaison
correspond au souffle qui définit l'âme ou anima
mais la flamme peut correspondre aussi au feu infernal
qui peut convenir au spiritus abscondus de la fig. 8 du Ros. Phil.]
On lit de même dans Théophraste, le disciple
immédiat d'Aristote (de
lgne, 67) :
« Le vin versé sur le feu, comme
pour des libations, jette un éclat » (eklampei.)
;
c'est-à-dire produit une flamme brillante.
[par
cabale, nous pouvons y voir les noces de Neptune et de Hellè
quand celle-ci s'abîme dans la mer qui porte son nom, cf.
commentaire au Mutus Liber. De ces
noces, les mythographes rapportent que naît soit Paeon, soit
Edon. Les deux contractent des rapports avec Apollon dont le surnom est
« le brillant »]
Pline renferme une phrase plus décisive encore; il nous apprend (Hist. nat., L. XIV, 6) que
le vin de Falerne produit par le champ Faustien
« est le seul vin qui entretienne la flamme
: solo vinorum flamma accenditur ».
Ce qui arrive en effet pour certains vins très riches en alcool. Au même genre d'essais s'applique le texte suivant, que j'ai
rencontré dans le manuscrit latin 197 de la Bibliothèque
royale de Munich, manuscrit écrit vers l'an 1438, mais qui
renferme des écrits plus anciens. Le texte actuel fait
immédiatement suite à une copie du Liber ignium de Marcus
Graecus, ouvrage du XIIe ou XIIIe siècle.
« On
peut faire brûler du vin dans un pot, comme il suit : mettez dans
un pot du vin blanc ou rouge, le sommet du pot étant un peu
élevé et pourvu d'un couvercle percé au milieu.
Quand le vin aura été échauffé, qu'il
entrera en ébullition et que la vapeur sortira par le trou,
approchez une chandelle allumée ; aussitôt la vapeur prend
feu et la flamme dure tant que la vapeur sort. » (Ms.
latin 197 de Munich, f° 75, verso.) [à
l'époque, on pensait que les éléments se
transformaient :
donnait
. Il
semblait clair qu'un principe sulfureux
pouvait être à la base de cette modification]
Malgré la connaissance de ces faits, l'alcool ne fut pas
isolé par les anciens ; quoiqu'ils sussent déjà
condenser certains liquides vaporisés. Ainsi, dans les Météorologiques
d'Aristote (L. II, Ch. iii) on lit :
« L'expérience nous a appris que
l'eau de mer réduite en vapeur devient potable et le produit
vaporisé, une fois condensé, ne reproduit pas l'eau de
mer... Le vin et tous les liquides, une fois vaporisés,
deviennent eau. » [si
l'on poursuit la note précédente,
aboutissait fatalement à
]
II semblait donc que l'évaporation changeât la nature du
corps vaporisé. Ces indications doivent d'ailleurs se rapporter à la
condensation du liquide échauffé dans un vase, la
condensation étant opérée soit à la surface
d'un couvercle superposé, procédé relaté
par Dioscoride (au Ier siècle de l'ère
chrétienne), pour condenser la vapeur du mercure; soit dans des
flocons de laine, comme Pline l'indique pour l'essence de
térébenthine. Mais nous ne connaissons aucun texte
analogue pour le vin. Les appareils distillatoires proprement dits furent inventés en
Égypte, dans les premiers siècles de l'ère
chrétienne, et décrits dans le Traité d'une femme
alchimiste, appelée

Chrysopée de
Cléopâtre, figure 11
Cléopâtre. J'ai reproduit ailleurs les dessins de ces
appareils (Introd. à la Chimie des Anciens,
p. 132 - voir Chimie
Anciens, V), appareils qui ont conduit, par leurs
transformations,
à la découverte de l'alambic, décrit dès la
fin du IVe siècle de notre ère, par Synésius (Introd., etc., p. 164). Mais nous ne trouvons chez les alchimistes grecs aucune indication
précise qui soit attribuable à l'alcool. Les Arabes, en
tant qu'ils nous sont connus par des textes traduits en latin, n'en
font non plus aucune mention ; contrairement à une assertion
erronée de Hœfer, dont je parlerai bientôt. Le texte
le plus ancien qui en parle est probablement le suivant, qui se trouve
à la suite du Traité de Marcus Graecus dans le Ms. latin
197 de Munich (fol. 75 v.) ; à supposer que ce texte soit, comme
je le crois probable, aussi ancien que le Traité de Marcus
Graecus lui-même : il est compris dans la même collection
de recettes tecbniques que ce Traité. En tous cas, en voici la
traduction :
« L'eau ardente se prépare ainsi.
Prenez du vin vieux et bon, de n'importe quelle couleur; distillez-le
dans une cucurbite et un alambic, à jointures bien
lutées, sur un feu doux. Le produit distillé s'appelle
eau ardente. En voici la vertu et la propriété. Mouillez
avec un chiffon de lin et allumez, il se produira une grande flamme.
Quand elle est éteinte, le chiffon demeure intact, tel qu'il
était auparavant. Si vous trempez le doigt dans cette eau, et si
vous mettez le feu, il brûlera comme une chandelle, sans
éprouver de lésion. Si vous trempez dans cette eau une
chandelle allumée, elle ne s'éteindra pas. Notez que l'eau qui distille la
première est surtout active et inflammable; la dernière,
utile à la médecine. Avec la première on fait un
excellent collyre, pour les maladies des yeux. »
Le premier auteur, connu nominativement, qui ait parlé de
l'alcool est Arnaud de Villeneuve.
On le donne même d'ordinaire comme l'auteur de la
découverte, prétention qu'il n'a jamais
élevée lui-même. Il s'est borné à en
parler comme d'une préparation connue de son temps et qui
l'émerveillait au plus haut degré. C'est dans son
Ouvrage, intitulé : De
conservandâ juventute, ouvrage écrit vers
1309 d'après M. Hauréau (Hist. littéraire de la France,
t.XXVIII). Voici les textes, tels qu'ils sont imprimés
dans omnia Arnaldi Villanovani
(Bâle, 1585), p. 1699, E. :
« On extrait par distillation du vin, ou de
sa lie, le vin ardent, dénommé aussi eau-de-vie. C'est la
portion la plus volatile du vin. »
Ailleurs (p. 832), il en exalte les vertus :
« Discours sur l'eau-de-vie. Quelques-uns
l'appellent eau-de-vie. Certains modernes, disent que c'est l'eau
permanente (C'est-à-dire qui ne peut être
solidifiée ou fixée.), ou bien l'eau d'or, à cause
du caractère sublime de sa préparation. Ses vertus sont
bien connues. » [l'aqua
permanens permet la maturation du Rebis chez les alchimistes
jusqu'à un état de sursaturation où la
cristallisation - coagula - survient]
II énumère ensuite les maladies qu'elle guérit.
Puis:
« Elle prolonge la vie et voilà
pourquoi elle mérite d'être appelée eau-de-vie. On
doit la conserver dans un vase d'or; tous autres vases, ceux de verre
exceptés, laissent suspecter une altération... En raison
de sa simplicité, elle reçoit toute impression de
goût, d'odeur et autre propriété... Quand on lui a
communiqué les vertus du romarin et de la sauge, elle exerce une
influence favorable sur les nerfs, etc. »
Le pseudo-Raymond Lulle, auteur plus moderne qu'Arnaud de Villeneuve,
parle avec le même enthousiasme de l'alcool (Theatrum chemicum, t. IV, p. 334 -
Lulle apparaît au début du t. IV mais la réf. de
Berthelot renvoie à Andreas Brentzius. Variarum Philosophorum
Sententiarum perveniendi ad lapidem benedictum Collectanea, p. 333).
Il décrit la distillation de l'eau ardente, tirée du vin,
et ses rectifications, répétées au besoin sept
fois, jusqu'à ce que le produit brûle sans laisser de
trace d'eau.
« On l'appelle, ajoute-t-il, mercure
végétal ».
On voit que les alchimistes, au début du XIVe
siècle, furent saisis d'une telle admiration par la
découverte de l'alcool qu'ils l'assimilèrent à
l'élixir de longue vie et au mercure des philosophes. [il y a
méprise fréquente sur la notion d'élixir qu'on
tient pour une sorte de potion alors qu'il s'agit d'un des états
du
] Mais il faudrait se garder de prendre tout texte où il est
question de ce mercure, ou de cet élixir, comme applicable
à l'alcool. L'élixir de longue vie est un vieux
rêve de l'ancienne Égypte. Diodore de Sicile (I, 25) en
parle sous le nom de AqavasiaV
jarmakon, « remède
d'immortalité » ; dont l'invention
était attribuée à Isis. Galien (cité par H.
Etienne, Thesaurus, édition Didot) en donne même la
formule. Ce fut aussi le rêve de tout le moyen âge. Cet
élixir de longue vie était en même temps
réputé susceptible de changer l'argent en or (Guidonis
Magni de Monte Tractatulus (Th. chem., t. VI). -
Guidonis Magni de Monte Philosophi Græci Discipuli Anonymi
tractatulus, seu descriptio Philosophici Adrop, ejusque
præparatio. p. 543-564
«Tu pourras aussi préparer le grand
élixir de vie;
car je veux que tu saches, qu'en prenant le mercure rouge et en y
ajoutant du mercure fixé et qui a été passé
sur la tutie et le vitriol, de façon à le rougir et
à le rendre huileux, tu ne perdras pas ton travail. En effet,
une lame d'argent, rougie au feu et éteinte dans cette liqueur,
devient jaune. »). [il est
fait état d'une solution mercurielle contenant le sulphur
dans laquelle on plonge une terre fixe. S'agirait-il du Sel
?]
À cet ordre d'idées se rattache un
texte, de date incertaine d'ailleurs, que l'on rencontre dans les
traductions de certains ouvrages arabes, attribués
(L'attribution de ce texte à Aristote est évidemment
fausse. Les ouvrages alchimiques du prétendu Aristote arabe ne
remontent probablement pas au delà du XIIIe
siècle, ou
tout au plus du XIIe siècle. L'attribution à
Rasés
est toute aussi incertaine. La seule date sûre est celle du
manuscrit lui-même, écrit vers l'an 1300.) tantôt
à Rasés (Ms. 6514, f° 124 recto ),
tantôt à Aristote (De
perfecto magisterio, Theatrum
chemicum, t. III, p. 104; et de nouveau, avec plus de
détails,
p. 124). Ce texte, dont je connais trois versions, ne parle pas du vin
: il emploie le mot fermentari,
qui s'appliquait alors à toute
réaction chimique lente. En voici la traduction (D'après
le Theatrum chemicum, t. III, p. 104. Le texte du Ms. 6514 n'en
diffère pas sensiblement.) :
« Préparation de
l'eau-de-vie simple. — Prends de la pierre secrète (La
version de la page 124 ajoute, après lapidis occulti, le mot
elixati, c'est-à-dire lessivée, ou bouillie avec de
l'eau. ), ce que tu voudras, broie fortement, en consistance de moelle;
laisse fermenter pendant un jour et une nuit. Mets alors dans un vase
distillatoire bien luté et distille au moyen d'un bain d'eau et
de cendres. Cohobe l'eau distillée, ou son résidu, et
répète ces distillations trois fois. Dans plusieurs
livres, on ne parle pas de redistiller sur le résidu, mais
seulement de distiller deuxfois et ce sera fait (Toute cette phrase
manque dans le Ms. 6514). Alors distillera une eau blanche comme du
lait; garde-la pour l'usage. »
[voir
M. L. von Franz et Emma Jung, la
Légende du Graal, sur l'expression lapsit exillis que certains
traduisent par lapis elixir ou
lapis exilis, ce qui signifie
pierre vile, de peu de prix, qui correspond à la formulation
traditionnelle de la prima materia. Dans Arnaud de Villeneuve, le lapis
philosophorum est qualifié de lapis
exilis, cf. Bibliotheca
chemica curiosa, II, 88. On retrouve la même expression dans
le Rosarium philosophorum, datant du XVe siècle :
« Hic
lapis exilis extat precio quoque vilis - Spernitur a stultis, amatur
plus ab edoctis. ».
Emma Jung ajoute que certains érudits ont transformé lapsit exillis en lapis elixir. Nous pouvons donc
inférer que l'expression lapidis
elixati ne désigne rien d'autre que la prima materia
dissoute dans le
, ce qui correspond à la
définition habituelle de la nigredo]
Ce texte est trop vague pour qu'on puisse dire exactement quelle
substance il désigne. En réalité, il n'y est
aucunement question de vin, je le répète, ni d'eau
ardente, mais d'un liquide laiteux, analogue à l'eau blanche de
Zosime (Collection des Alchimistes grecs, Traduction,
p. 144 — Voir aussi p. 165, n° 16.), eau
dérivée d'un polysulfure et capable de teindre
superficiellement les métaux. Hoefer a cru y voir une
première mention de l'alcool. Mais cette opinion me paraît
avoir peu de solidité et elle repose sur une confusion
résultant des sens multiples du mot eau-de-vie. On voit par ces détails combien les problèmes relatifs
à l'origine des découvertes chimiques sont
délicats, en raison des sens multiples des mots et aussi parce
que les découvertes ont souvent eu lieu peu à peu, et par
des changements insensibles dans les détails et dans
l'interprétation des opérations.
SUR L'HISTOIRE DE LA BALANCE HYDROSTATIQUE ET DE QUELQUES AUTRES APPAREILS ET
PROCÉDÉS SCIENTIFIQUES. [Annales
de Chimie et de
Physique, 6e série, t. XXIII, août 1891]
1. On connaît le problème de la couronne
d'Hiéron, relatif à l'analyse d'un alliage d'or et
d'argent par une méthode purement physique. Le roi avait
confié à un orfèvre un certain poids d'or pour
fabriquer une couronne. L'objet livré, sous une forme
artistique, on soupçonna une fraude. Le même poids de
métal était rendu ; mais ce métal était-il
bien de l'or ?
[voir : Tout corps plongé dans un
liquide subit de la part de celui-ci, une poussée exercée
du bas vers le haut, et égale, en intensité, au poids du liquide
déplacé = concept de masse volumique, cf. http://www.ac-orleans-tours.fr/hist-geo-grece/grandegrece/archimede.htm]
Ou bien l'artisan avait-il substitué à une partie de l'or
un métal moins précieux, l'argent ou le cuivre, par
exemple. Les anciens possédaient dès cette époque, —
par la coupellation, combinée avec l'emploi du soufre et des
sulfures métalliques, ou bien avec la cémentation en
présence des sels de fer et du chlorure de sodium, — des
procédés propres à analyser les alliages de l'or
avec le plomb, le cuivre et même avec l'argent. [voir chimie et alchimie, à Bernard
Husson] Mais ces procédés exigeaient la refonte du métal
et, par conséquent, la destruction de l'objet d'art : analyser
l'alliage sans altérer l'objet paraissait un problème
insoluble. Cependant il fut résolu par Archimède et il
fournit en. quelque sorte la première illustration du principe
célèbre sur lequel repose l'Hydrostatique. Ce fut
à cette occasion, dit-on, que le géomètre grec
prononça le mot si souvent connu et si
répété : eurhka,
« j'ai trouvé ». Vitruve est le plus ancien auteur connu qui ( De Architectura, L. IX, Ch.
3) expose le détail de la solution, tel qu'il la comprend.
D'après cet auteur, Archimède aurait introduit
successivement des poids égaux d'or et d'argent dans un vase
complètement rempli d'eau. Il aurait mesuré l'eau
écoulée dans les deux cas: non directement, mais
d'après la quantité d'eau qu'il fallait reverser dans le
vase, pour le remplir exactement, après avoir enlevé la
masse métallique. Connaissant ces deux quantités, ainsi
que le poids de l'eau déplacée de la même
manière par un poids égal de l'alliage inconnu,
Archimède aurait conclu, par une règle facile à
établir, la proportion relative de ces métaux dans
l'alliage; sans qu'il fût nécessaire de détruire la
couronne, ni de lui faire subir aucune altération. À la vérité, ceci suppose que l'argent seul aurait
été employé pour falsifier l'or. Mais, quel que
soit le métal substitué, la méthode
employée serait toujours efficace pour accu-ser la fraude, l'or
élant de tous les métaux connus à cette
époque celui qui occupe le plus petit volume sous un poids
donné : c'est donc le métal qui déplace le moins
d'eau et' tout excès à cet égard accuse la fraude.
Observons ici que la découverte du platine et des métaux
congénères, plus denses que l'or, mettrait cette
méthode en défaut ; car elle permet de fabriquer, en
alliant le platine avec un métal plus léger, des alliages
de même densité que l'or, et les faussaires modernes ont
employé en effet ce procédé. Mais le platine
était inconnu des anciens.
Quoi qu'il en soit, en nous bornant à envisager les alliages
d'or et d'argent, la méthode exposée par Vitruve est
correcte en principe; pourvu, bien entendu, que l'on suppose — ce
que faisait implicitement Archimède — qu'il n'y a eu ni
dilatation, ni contraction, lors de la formation de l'alliage. Mais le
procédé physique qui met cette méthode en pratique
est d'une exactitude médiocre, parce que le remplissage d'un
vase à large orifice, vase nécessaire pour l'immersion
d'une couronne, est difficile à définir, et la mesure de
la quantité d'eau écoulée dans ces conditions peu
précise. C'est ce que Galilée fit observer avec raison (Œuvres de Galilée,
édition d'Albéri, t. XI, p. 21; 1854), et il
présenta un autre procédé moins grossier,
fondé sur l'emploi de la balance hydrostatique. Il ajoutait que
(Même Ouvrage, t. XIV, p. 201, Bilancetta.
— Edition nationale, t. I, p. 215; 1890.) cet emploi
répondait mieux au génie d'Archimède, qui avait
dû sans doute employer quelque artifice analogue. Dans la balance
hydrostatique, en effet, on détermine les pertes de poids d'une
masse métallique suspendue, et pesée tour à tour
dans l'air et dans l'eau, opération susceptible d'une
très grande précision. Cette supposition de Galilée était plus vraie qu'il ne le
croyait peut-être; à moins qu'il n'eût eu
connaissance des procédés de métier que je vais
rappeler. En effet, je vais donner des textes montrant que la balance
hydrostatique était employée pour analyser un
mélange d'or et d'argent par les orfèvres pendant le
moyen âge, et que leur procédé remonte à
l'antiquité. Je citerai d'abord un texte du moyen âge, qui fournit une
expression numérique plus approchée qu'aucun autre pour
la composition de l'alliage. Il se trouve dans un Traité
technique, relatif à l'Orfèvrerie et à la
Peinture, traité intitulé Mappae clavicula.
[sur
la Mappae clavicula,
cf. 1, 2, 3, 4, 5, et
notamment Journal des Savants, janvier 1893. Le Ms de la Mappae
clavicula est aujourd'hui au Corning Glass Museum à Corning,
New-York, États- Unis. Il fut rédigé vers 1170,
abbaye de Bec en Normandie. Naguère, propriété de
Sir Thomas Philipps qui en publia le texte en 1847. Quelques articles
sur le sujet :
'A Treatise on the Preparation of Pigments during the Middle Ages' T
Philipps, in Archaeologia, vol. XXXII, London, 1847, p. 183-244.
'Compositiones ad tingenda musiva, herausgegeben, übersetzt und
philologisch erklärt, H Hedfors, Uppsala 1923.
'Medieval recipes describing the use of metals in manuscripts' S.M.
Alexander, in Marsyas 12, pp.34-51.
'Art, Technology and Science: Notes on their Historical Interaction' CS
Smith. in Technology and Culture 11, pp.493-549.
'Notes on some mss. of the Mappae Clavicula, ' Rozelle Johnson in
Speculum 10, 1935.
'Trial Index to some unpublished sources for the History of Medieval
Craftsmanship' Daniel V Thompson, pp.410-431.
- C. Smith, J. Hawthorne, Mappae Clavicula, 1974, American
Philosophical Societ
voir encore alchemywebsite.com/a-archive_may99.html]
Nous en possédons plusieurs copies : l'une, du XIIe
siècle, a été publiée par Way dans le tome
XXXII de l'Archaeologia,
collection de la Société archéologique de Londres. Je vais donner ce texte en entier, traduit en français. Il
répond au n° 194 de l'Archaeologia (t. XXXII, p.
225).
Tout échantillon d'or pur, quel
qu'en soit le poids, est plus dense que tout échantillon
d'argent également pur et de même poids, et cela dans la
proportion de un vingt-quatrième et en outre de un
deux-cent-quarantième. On peut le prouver comme il suit.
Comparons sous l'eau une livre d'or très pur avec une livre
d'argent également pur, nous trouverons l'or plus lourd que
l'argent, ou l'argent plus léger que l'or, de 11 deniers,
c'est-à-dire de la vingt-quatrième plus la
deux-cent-quarantième partie de son poids. C'est pourquoi, si vous avez un objet
fabriqué, dans lequel l'or paraisse mélangé
d'argent, et que vous vouliez savoir combien il contient d'or et
combien d'argent, prenez de l'or ou de l'argent, sous une masse
égale; puis placez un poids égal de l'un ou de l'autre
métal, ainsi que la masse en question (prise sous le même
poids) sur la balance, et immergez dans l'eau. Si la masse est
d'argent, elle sera soulevée, tandis que l'or penchera : le
côté de l'or étant abaissé de la même
quantité dont le côté de l'argent est
soulevé. Avec l'objet lui-même, pesé sous l'eau,
tout accroissement de poids (par rapport à l'argent) appartient
à l'or; toute diminution (par rapport à l'or) doit
être rapportée à l'argent. Et pour mieux se faire
entendre, vous devez considérer que sous le rapport de
l'excès de pesanteur de l'or, comme de
légèreté de l'argent, il deniers
représentent une livre, ainsi qu'il a été dit au
début.
L'emploi de la méthode hydrostatique est ici des plus nets. Pour
saisir exactement le sens du morceau, il faut remarquer la fraction
indiquée au début :
+
: c'est la différence entre les pertes de
poids, dans l'eau, de masses égales d'or et d'argent.
1 kg d'or, par exemple, perdra, d'après la densité connue
du métal, —soit 19,26 : 51 g, 9.
Et 1 kg d'argent perdra, d'après la densité connue du
métal,— soit 10,51 : 95 g,1.
La différence est 43 g, 2. Or (
+
). 1 kg = 45 g, 8 (On néglige
ici la perte de poids dans l'air, laquelle n'atteindrait que la
dernière décimale.). Les nombres sont aussi voisins qu'on peut l'attendre des
procédés de purification des métaux connus au
moyen âge. La proportion relative de l'or et de l'argent, dans un alliage soumis
à la même épreuve, se calcule aisément : v
étant la perte de poids de l'or, v' celle de l'argent, v" celle
de l'alliage, la fraction x de l'or qu'il renferme sera
;
v' - v est ce que l'auteur de l'article exprime par 11 deniers pour une
livre. Pour comprendre cette expression, il convient de savoir que
l'auteur admet une livre de 12 onces, chaque once valant 20 deniers. 11
deniers font alors précisément
+
du poids de la masse métallique mise en
expérience. Ce procédé d'analyse des alliages d'or et d'argent par la
balance hydrostatique était fort répandu chez les
orfèvres du moyen âge; car on retrouve le même texte
dans un manuscrit du XIIe siècle, contenant un
Traité technique bien connu, celui d'Eraclius (Livre III, Chap.
23); mais avec des variantes un peu moins exactes quant aux valeurs
numériques. L'auteur indique la fraction
(c'est-à-dire 50 gr, au lieu de 45 gr ,8), comme
représentant l'excès de la perte de poids due à
l'or sur celle due à l'argent; et la valeur 12 deniers comme le
nombre caractéristique. Or ces variantes numériques
existent, ainsi que le texte lui-même, comme je l'ai
vérifié, dans le manuscrit latin 12292 de la
Bibliothèque nationale de Paris (Ancien fonds Saint-Germain,
852), sur le premier folio, écrit au Xe siècle. Le texte de la Mappae clavicula est donc le plus exact et probablement
celui qui répond à la plus vieille tradition, laquelle
doit être la plus précise : vers le Xe ou le XIIe
siècle, on n'avait guère l'idée ni la
possibilité de rectifier les données transmises par les
savants de l'antiquité. Quelques modernes, notamment l'éditeur du Traité
d'Eraclius dans les Quellenschriften
für Kunstgeschichte und Kunsttechnik des Mittelalters
( Wien, 1873, p. 141) ont pensé que le procédé
décrit par l'auteur n'avait pas dû être transmis
directement depuis l'antiquité; mais qu'il était revenu
en Europe, comme tant d'autres résultats scientifiques, par
l'intermédiaire des Arabes. On sait que les Arabes
eux-mêmes n'ont guère fait, en matière de Physique
et de Mathématiques, que traduire les savants grecs. Il
paraît dès lors probable que la balance hydrostatique
vient des Grecs, sinon d'Archimède lui-même.
J'ajouterai que l'indication du procédé dans des
manuscrits du Xe siècle, c'est-à-dire
antérieurs à l'influence arabe, montre qu'il
s'était conservé en Occident par une transmission
technique directe et non interrompue. Que la balance hydrostatique remonte à l'antiquité
classique, c'est, en effet, ce que démontre la lecture d'un
petit poème latin sur les poids et mesures, attribué soit
à Priscien, soit à O. Remnius Fannius Palemo,
poème écrit au temps de l'Empire romain, vers le IVe
ou le Ve siècle de notre ère, et qui a
été publié dans les Poetae latini
minores. L'emploi de la
balance hydrostatique pour résoudre le
problème de la couronne y est amplement décrit et
attribué à Archimède (Hultsch, Metrol. reliquiae,
t. II, p. 95). La différence entre les pertes de poids dans l'eau d'une once
d'or et d'argent est fixée, dans ce poème, à trois
drachmes, c'est-à-dire à
,
en acceptant l'évaluation de la livre attique à 75
drachmes, suivant les vers antérieurs du même poème
: cette fraction est un peu trop faible, d'après ce qui
précède, mais toujours voisine de la vérité. En résumé, l'emploi de la balance hydrostatique pour
analyser les alliages d'or et d'argent repose sur une tradition
certaine, attestée par des textes authentiques et transmise au
moyen âge depuis le temps des Grecs et des Romains.
2. Le même
poème latin, contemporain de l'Empire romain, contient la
description de l'aréomètre, instrument dont parle aussi
en détail Synésius, dans une
Lettre à Hypatie, publiée parmi ses œuvres. [voir 1, 2
- consulter : http://www.geocities.com/hckarlso/synesius.html#letters.
Il
s'agit de la Lettre 15]
3.
Enfin le poème sur les poids et mesures expose un
procédé pour déterminer la composition
d'un objet formé avec un alliage d'or et d'argent,
d'après son poids et celui d'un volume égal de cire,
mesurés directement : ce qui est encore plus remarquable. Le
procédé consiste à prendre d'abord les poids
d'un même volume d'or, d'argent et de cire, puis le poids
de l'objet et le poids d'une reproduction en cire,
exécutée au moyen du même objet. La comparaison de
ces diverses données permet de calculer la proportion relative
de l'or et de l'argent, dans l'alliage susindiqué. Ce procédé dérive évidemment des moulages
desorfèvres, exécutés à cire perdue dans la
pratique de leur art, et dont je vais parler maintenant.
4. On remarquera que,
dans les procédés précédents, les
densités proprement dites des métaux ne sont pas
calculées, bien que les expériences fournissent toutes
les données nécessaires. La densité est une notion
abstraite, qui n'a été tout à fait
éclaircie et définie que plus tard. Les rapports
numériques entre les densités des
métauxétaient cependant connus en fait, au moins
approximativement; car ils résultent d'une recette
signalée dans un manuscrit de la Mappae clavicula, existant
à Schlestadt, écrit au Xe siècle. M.
Giry, qui l'a découvert et collationné, a bien voulu me
communiquer sa collation ; il y a relevé deux transcriptions de
la recette que je vais donner. Cette recette me paraît, je le
répète, répondre aux moulages d'objets à
cire perdue et indiquer les poids relatifs des métaux
susceptibles de remplacer dans le moule un poids donné de cire.
J'ai trouvé un texte analogue dans le manuscrit latin 12292,
manuscrit du Xe siècle déjà cité
(p. 480), texte qui y figure sous le titre : De mensura cerae et metalli in
operibus fusilibus : « Sur
la mesure de la cire et du métal dans les ouvrages
exécutés par fusion. »
« Dans la fusion, voici les poids de chaque
métal qui doivent correspondre au poids de la cire (Dans
plusieurs de ces textes, après avoir donné les poids des
matières qui remplacent une once de cire, l'auteur a cru
nécessaire de présenter une seconde table donnant les
poids qui remplacent une livre de cire; poids proportionnels aux
précédents.).
Deniers.
1 once de cire (20 deniers) est
remplacée pendant la fusion par
8 onces et 16 deniers d'airain (Aeris albi, ms.
12292).....................
176
9 onces et 3 deniers de cuivre (Aeris Cyprii, ms.
12292)........
183
7 onces et 17 deniers
d'etain............
157
10 onces et 12 deniers
d'argent...........
212
1 livre et 6 deniers de
plomb..:.......
246
1 livre, 7 onces et 8 deniers d'or (19 onces et 9 deniers dans l'un des
textes : ce qui répond à de l'or un peu plus
fin.).....
388 »
Si l'on admet pour la densité de la cire la valeur connue 0,96,
les chiffres précédents fourniraient pour les
métaux les densités suivantes :
Airain...........................
8,4
Cuivre.......................... 8,8
Étain............................
7,5
Argent........................... 10,2
Plomb............................ 11,8
Or...............................
18,6
Ces chiffres sont assez rapprochés des densités des
métaux purs, tels que nous savons les préparer
aujourd'hui. Ils se rapporteraient aux métaux solidifiés,
plutôt qu'aux métaux en fusion 5 mais les conditions du
moulage sont trop compliquées pour permettre de serrer davantage
de semblables rapprochements.
5. Je saisis cette
relation pour rappeler un nouveau texte relatif à l'origine du
nom du bronze, texte plus décisif encore que les
précédents que j'ai déjà signalés (Introd.
à l'étude de la Chimie des anciens, p.
275-279). J'avais rapporté ce nom à celui de la ville
de Brundusium : ces Brundusinum ayant fait bronze, de même
que ces Cyprium a fait cuivre. Sans revenir sur les preuves que j'en
avais données, je dirai aujourd'hui qu'on lit, en effet, dans
une recette d'amalgame de la Mappae clavicula (n°89),les mots: Brundisini speculi tusi et cribellati;
c'est-à-dire « métal à miroir de Brindes,
broyé et criblé. » Il s'agit donc
bien du métal qui servait à fabriquer ces miroirs de
Brindes, dont Pline parle en deux endroits (Même citation, p.
279), et qui me paraissent l'origine du nom moderne du bronze. Mais j'ai traité cette question plus amplement dans la Revue
archéologique (1891), à laquelle je renverrai le lecteur.
[Revue
archéologique, 1891, IIIe série, t. XVII, sur l'origine du nom du bronze,
pp. 49-51]

Hieronymus Cardanus (1501-1576)
6. On trouve encore dans
la Mappae clavicula la description d'une invention moins importante,
mais qui n'est pas sans intérêt ni sans application, celle
du système des cercles concentriques, dits de Cardan;
système bien connu, à l'aide duquel un objet placé
au centre conserve une position invariable, quels que soient les
mouvements imprimés au système. Or ce système
était connu au XIIe
siècle; car il figure dans
la Mappae clavicula, parmi une suite de recettes de magicien, ou de
prestidigitateur, professions exercées alors par les mêmes
individus. Voici dans quels termes : Soient quatre cercles
concentriques et roulant les uns sur les autres,
d'après une disposition convenable de leurs diamètres; si
l'on suspend un vase à leur intérieur, de quelque
façon qu'on les tourne, rien ne se répandra. C'est sans doute dans les
procédés secrets de la magie,
auxquels il n'était pas étranger, que Cardan aura trouve
son invention : il est probable qu'elle remontait aux physiciens grecs.
D'après une Lettre que M. Le Myre de Vilers me fait l'honneur de
m'écrire, la suspension à la Cardan est également
employée dans l'extrême Asie, probablement de temps
immémorial ; car les Chinois ne changent pas leurs
procédés : cependant ce point exigerait de nouveaux
éclaircissements.
7. C'est ici le lieu de
rappeler que le principe du culbuteur chinois, c'est-à-dire
l'emploi du mercure dans un corps creux dont la présence
déplace le centre de gravité pendant le cours des
mouvements qu'il exécute au contact d'un support solide,
était déjà connu et utilisé par les
faiseurs de tours dans l'antiquité: ainsi que l'atteste un
passage de Philippe, auteur comique, cité par Aristote (Introduction
à la Chimie des anciens, etc., p. 257).
8. Enfin je rappellerai
que j'ai démontré dans le présent Recueil (6e
série, t. XXII, p. 145), la filiation antique de certaines des
recettes de la Mappae clavicula, relevant de l'étude des
alliages métalliques et congénères. En effet,
plusieurs des articles qui les décrivent sont traduits mot pour
mot des textes grecs contenus dans le papyrus égyptien de Leide,
et d'autres articles sont traduits pareillement de certains textes,
appartenant aux plus vieux alchimistes grecs, que j'ai publiés.
C'est la preuve d'une transmission directe des connaissances techniques
de l'antiquité, par la voie des procédés
traditionnels des ateliers, depuis l'Égypte jusqu'à
l'Italie, et depuis l'époque de l'Empire romain jusqu'au
cœur du moyen âge.
SUR L'ORIGINE DU NOM DU BRONZE [Revue archéologique, 1891, IIIe
série, t. XVII]
On sait à quelles controverses a donné lieu le nom du
bronze, qui apparaît dans l'usage courant vers le XVe
siècle. J'ai montré précédemment, dans le
présent recueil (Cf. mon Introduction à la chimie des anciens
et du moyen âge, p. 216 et 279, chez
Steinheil, 1889), que le nom de cet alliage se lisait
déjà sous la forme brenthsioV dans un manuscrit
du XIe siècle, renfermant la collection des
alchimistes grecs, et je l'ai rattaché à celui de la
ville de Brundusium, où se fabriquait, d'après Pline, un
bronze à miroirs fort estimé.
J'ai trouvé récemment plusieurs textes, non
signalés jusqu'ici à ce point de vue, qui
complètent ma démonstration. Ces textes sont au nombre de cinq, tirés de trois manuscrits
différents : l'un des manuscrits a été
découvert dans la bibliothèque du chapitre des chanoines
de Lucques et renferme un opuscule, reproduit par Muratori dans ses Antiquitates Italicae (t.
II. p. 364-387 ; Dissertatio XXIV) ; il remonte au temps de
Charlemagne. Il a pour titre : Compositiones
ad tingenda musiva, pelles et alia, etc. aliaque artium documenta
: « Recettes pour teindre les mosaïques,
les peaux et autres objets... et autres documents techniques.
» II est écrit dans un latin barbare, mêlé de mots
grecs, et sans aucun doute sous l'influence de ces traditions
byzantines qui se perpétuaient alors dans le midi de l'Italie. Un second traité, intitulé : Mappae clavicula, renferme
les mêmes recettes, reproduites dans un ordre un peu
différent, en même temps que des recettes
d'orfèvrerie plus étendues. Il en existe plusieurs
manuscrits. L'un, du XIIe siècle, a été
imprimé par A. Way en 1847, dans le recueil Archaeologia de la
Société des Antiquaires de Londres, t. XXXII, p. 183-244.
Un autre manuscrit, du Xe siècle, a été
signalé dans la Bibliothèque de Schlestadt par M. Giry,
qui l'a collationné avec soin et qui a eu l'extrême
obligeance de me communiquer sa collation. Voici les cinq textes que j'ai trouvés dans ces divers ouvrages :
1. Ms. de Lucques
(Muratori, t. II, p. 386).
De compositio Brandisii. Compositio brandisii eramen partes II, plumbi
parte I, stagni parte I, c'est-à-dire :
« Composition du bronze : airain (cuivre), 2
parties; plomb, 1 partie; étain, 1 partie. »
C'est là une formule traditionnelle qui a passé
d'âge en âge jusqu'à nous. On la trouve exactement
dans les mêmes termes dans Du Cange, au nom Bruntus : Compositio Brundi : sume aera, minis
partes duas; plumbi unam; stanni unam. Elle y est
rapportée à Palladius, de Architectura : titre
reproduit encore ailleurs dans Du Cange, mais dont je n'ai pu retrouver
l'auteur véritable, Palladius n'ayant écrit aucun
traité connu sur l'architecture. Il est probable qu'il s'agit de
quelque ouvrage, placé dans un manuscrit du moyen âge
à la suite de ceux de Vitruve et de son abréviateur
Palladius, tel, par exemple, que l'opuscule de Celius Faventinus (Cf.
Giry, Revue de philologie, janvier 1879). L'orthographe Brundi conserve
une trace d'origine. Quoi qu'il en soit, la formule du ms. de Lucques
est caractéristique. Elle est suivie dans le même
manuscrit par celle-ci :
2. Ms. de Lucques (Muratori, t.
II, p. 386).
De compositio brandisii. Alia compositio brandisii. Eramen partes II;
plumbi partem unam; vitri dimidium et stagni dimidium. Commisces et
conflas; fundis secundum mensuram vasorum; facit et agluten eramenti
cum afrinitru.
« Autre composition du bronze : cuivre, 2
parties; plomb, 1 partie; verre une demie, étain une demie.
Mêle et fonds; coule uivant la mesure des vases ; on soude le
cuivre avec l'aide de l'écume de natron . »
(Fondant destiné à empêcher l'oxydation du
métal. C'est un carbonate alcalin, Introduction à la chimie des anciens,
p. 263)
3. Dans le traité Mappae clavicula, chapitre
CCXXI, imprimé dans l'Archaeologia,
p. 230, on lit : aeraminis
partes II; plumbi partem I. C'est la formule d'un
bronze. Elle reproduit, incomplèment d'ailleurs, l'une de celles
du ms. de Lucques, le nom même du bronze n'étant pas
donné dans le ms. de Way ; mais la même recette dans le
ms. de Schlestadt, d'après la collation de M. Giry, est inscrite
sous le titre : Compositio
Brundisii.
4. Dans ce même
manuscrit de Schlestadt, sur les derniers feuillets, on lit diverses
recettes isolées, dont la suivante, relevée par M. Giry :
Compositio brondisono : eramen
partes II; plumbi una; stagni una. — C'est
toujours la même formule et le même nom.
5. Enfin dans le Mappae clavicula, chapitre
LXXXIX, au cours d'un procédé pour argenter, on lit : Brundisini speculi tusi et cribellati;
c'est-à-dire : métal à miroirs de Brindes,
pilé et passé au crible, etc. Ce dernier texte est tout à fait décisif, si on le
rapproche des indications de Pline sur les miroirs fabriqués
à Brindes.

Zosimos - Saint-Marc MS
Fol. 193 - Hansi Linderoth (d'après Festugière)
Sur les voyages de Galien et de Zosime dans l'Archipel et
en Asie, et sur la matière médicale dans
l'antiquité. [Journal
des Savants, 1895, p. 382]
Parmi les traités d'alchimie syriaque contenus dans un manuscrit
de l'Université de Cambridge et que j'ai publiés avec la
collaboration de M. Rubens Duval, on trouve (p. 297 de la traduction,
feuille 120 v° du manuscrit, Mm. 6.29,) un ouvrage consacré
à la matière médicale tirée des
minéraux, lequel débute par ces mots :
« Commencement du livre IX de Zosime le
philosophe, sur les changements de la terre et de sa poussière,
et sur les pierres et drogues tirées de la terre. »
Cet ouvrage, qui occupe dix feuillets du manuscrit, se termine par les
mots :
« Fin du livre de Zosime, le philosophe,
adressé à Théosébie, la prêtresse.
» [signalons un texte qui donne Zosime
à Eusébie, par corruption, voir Marie à Aros et Chimie des Anciens, VI]
L'en-tête et la finale ne permettent guère de douter qu'il
n'ait été compris dans la collection des œuvres de
Zosime et composé, ou plutôt compilé, par ce
savant. Le texte syriaque est d'ailleurs, de même que tous ceux
que nous avons publiés, traduit du grec : la science syriaque,
dans cet ordre comme dans tous les autres, a consisté
principalement en traductions. Or ce traité soulève des problèmes
intéressants, relativement aux connaissances des anciens en
matière médicale, aux voyages qu'ils accomplissaient pour
s'en approvisionner et aux procédés suivis dans la
composition de leurs médicaments. En effet, il renferme des
articles similaires de ceux de Dioscorides, et quelques-uns traduits du
traité attribué à Galien sous ce titre : Heri thV
twn aplwn jarmakwn krasewV kai dunamewV « Sur
le mélange
et la puissance des médicaments simples ». Zosime a dû copier Galien, l'un et l'autre ayant reproduit par
places des auteurs plus anciens, Dioscorides notamment. Ces textes sont
dignes d'intérêt, à la fois par ce qu'ils nous
apprennent sur les mines et procédés
minéralogiques des anciens, sur les voyages que faisaient alors
les médecins pour s'approvisionner de drogues authentiques, et
en particulier sur ceux qui y sont attribués à Galien, et
qui figurent dans ses biographies; voyages que le texte syriaque
rapporterait à Zosime, s'il fallait le prendre au pied de la
lettre et le regarder comme absolument original. Mais nous avons
affaire à un compilateur, qui a reproduit sans aucun changement
une œuvre plus ancienne : cette pratique n'est pas rare dans
l'antiquité, et chez les compilateurs orientaux et occidentaux
du moyen âge; elle a donné lieu à bien des
méprises. Exposons les faits, c'est-à-dire le plan du traité de
Zosime, avant d'aller plus loin. C'est une compilation un peu incohérente, comme tout ce que nous
a laissé cet auteur, et formée de quatre morceaux ou
chapitres dissemblables.
- Un premier chapitre renferme les noms de diverses drogues,
rangés par ordre alphabétique depuis alV (sel)
jusqu'à yimuqion
(céruse) et opopanax,
qui devrait
être écrit par un w
pour se conformer à l'ordre des
lettres. Toutes ces drogues sont d'origine minérale, à
l'exception de deux d'origine végétale (rhubarbe et
opoponax), intercalées là on ne sait pourquoi. Elles sont
décrites dans Dioscorides, suivant un ordre différent, et
dans l'ouvrage de Galien, à peu près dans le même
ordre et avec des détails sur les mines de Chypre, qui
fournissent la cadmie et le misy, détails reproduits par Zosime;
je reviendrai tout à l'heure sur ce dernier rapprochement.
- Un second chapitre est intitulé : «
Explication des terres
de toute espèce par Zosime, le philosophe
»: terre de
Lemnos, terre de Samos, terre Selinusienne, terres de Chio, de Cimole,
d'Érétrie, d'Arménies, terre empelitis, pignitis,
etc. C'est la classification de Dioscorides; mais le texte même
est traduit de Galien, ou, si l'on aime mieux, du commentateur de
Dioscorides; on y trouve notamment un long passage sur la terre de
Lemnos. La traduction n'est pas d'ailleurs identique avec le texte
grec; ainsi le morceau de Galien relatif à l'emploi de la terre
ou du bol d'Arménie contre la peste, durant une
épidémie survenue en Italie (épidémie
où Galien montra peu de courage), n'existe pas dans notre
auteur; tandis qu'il ajoute des noms de provenance : montagne Bagavana,
ville Agraca, attribuables à une glose du traducteur syriaque.
Ce chapitre se retrouve dans un autre manuscrit syriaque du British
Museum, mais à l'état d'un simple sommaire d'une
quinzaine de lignes, comprenant seulement sept terres,
c'est-à-dire un nombre mystique.
- Un troisième chapitre est consacré à la
description des treize pierres, partagées en deux groupes :
celui des sept pierres, hématite, galactite, etc.,
consacrées aux planètes, suivies de six autres, qui
complètent le nombre sacramentel. Ce chapitre se trouve
également dans le manuscrit syriaque du British Museum, sans
l'indication des planètes, et avec deux articles en sus de
treize. Le chiffre 12 est d'ailleurs signalé au début
comme le nombre véritable, au lieu de 13.
Le rôle attribué à ces indications
numériques est caractéristique du traité syriaque
et lui imprime un certain cachet mystique et astrologique, qui n'existe
pas chez les originaux grecs. En effet, tous ces articles sont le
résumé de ceux de Dioscorides et ils sont reproduits
aussi dans Galien ; mais ils n'y sont assujettis ni à un nombre
déterminé ni à certaines relations avec les
astres. Ils renferment en outre les applications médicales , qui
ont disparu dans les textes syriaques : ceux-ci sont donc un
résumé, exécuté à un point de vue
purement chimique. Ils ont été traduits assurément
du grec, mais à une époque plus récente et plus
superstitieuse, soit par Zosime, soit par quelque auteur plus moderne,
dont l'œuvre a été mise sous le nom de Zosime.
Cependant la finale du chapitre l'attribue formellement à Zosime
:
« Fin des pierres qui ont une vertu
médicinale de quelque sorte, dont se servent les sages
médecins, sur lesquelles Zosime a fait des recherches et qu'il a
décrites pour Théosébie, reine et prêtresse.
»
- Le quatrième chapitre est une sorte de vocabulaire « des
expressions médicales de Zosime, le philosophe »,
renfermant des mots rangés sans ordre, quelques-uns avec un
petit commentaire, où se trouvent notamment, à propos du
nom de l'alouette huppée,

cochevis ou alouette
huppée, Buffon, Histoire naturelle des oiseaux, t. V, pl. 5, p.
72
korudoV, des
citations d'Aristophane et de Théocrite, que je n'ai pas pu
retrouver dans leurs œuvres actuelles; je les signale aux
hellénistes. D'après l'une, la huppe est
antérieure à tous les animaux et porta le corps de son
père sur sa tête pendant cinq jours, jusqu'à ce
qu'elle eût trouvé une région convenable pour
l'enterrer.
[par galeritus, qui vient de galerus, on
peut trouver un rapport entre l'alouette et le casque qui est l'un des
symboles de la matière fondue chez les alchimistes, voir nos symboles.
L'analogie est encore possible en grec, puisque l'alouette
huppée - korudalloV - est proche de koruV, casque]
L'article relatif
aux sels et spécialement à celui de Tragase n'existe ni
dans Dioscorides ni dans Galien. La composition de l'ouvrage étant ainsi définie,
examinons la question des voyages attribués à Zosime et
celle de ses recherches rninéralogiques à Chypre,
où il trouve le diphrygès, la cadmie, le misy et le sory,
nécessaires à la fabrication de ses drogues. Rappelons
ici que : Le diphrygès désignait le résidu infusible des
fours où l'on traite le cuivre, ou bien encore du grillage de la
pyrite (Introd. à la Ch. des anc.,
p. 23), ou même de son oxydation spontanée;
[dijrughV, deux fois rôti, tutie. A rapprocher
par cabale de dijreuw, conduire un char, i.e. le char du
- voir
le Currus triomphalis du pseudo Basile Valentin
et aussi de dijuhV, de double nature, renvoyant à
l'hermaphrodite, au Rebis qui est de la nature de
]
La cadmie était constituée par un mélange d'oxydes
métalliques (cuivre, plomb, zinc, etc.), sublimés ou
entraînés dans la cheminée des fours pendant le
traitement (Ibid., p. 239). On
désignait aussi sous le même nom un minéral
naturel, dont le grillage produisait ces oxydes volatils ; Le misy et le sory étaient des sulfates basiques de fer,
mêlés de sulfates de cuivre et d'alumine, plus ou moins
secs ou hygrométriques (Ibid.,
p. 242), obtenus par la décomposition spontanée ou le
grillage des pyrites et autres minerais de cuivre.
- Dans le chapitre suivant, relatif aux terres, Zosime s'étend sur
la rubrique ou terre sigillée de Lemnos, objet d'une fabrication
et d'une exploitation religieuse et scellée par la
prêtresse du lieu. C'est là que l'auteur parle de ses
voyages en Célésyrie, à Rome, en Thrace, en
Macédoine, en Troade et dans les îles de l'Archipel.
L'auteur s'y exprime à la première personne. À
prendre ce texte au pied de la lettre, il semblerait donc que Zosime,
réputé, d'après ses autres ouvrages, un savant
gréco-égyptien, aurait parcouru l'Asie Mineure,
l'Archipel, la Thrace, et se serait rendu en Italie. Aucune mention de
ces voyages ne figure cependant dans les ouvrages déjà
connus de cet auteur, tels qu'ils existent dans la collection des Alchimistes grecs,
et mieux encore dans le grand Traité méthodique,
conservé en majeure partie en langue syriaque (La Chimie au moyen âge,
t. II - Traités
d'Alchimie syriaque, p. 210 à 266), et dont
nous avons, M. Rubens Duval et moi, publié une analyse
développée.
Le Traité même de minéralogie que j'analyse en ce
moment paraît bien avoir été écrit par
Zosime, à en juger par les phrases du commencement, de la fin et
des chapitres intermédiaires. Mais l'interprétation
littérale des affirmations qui y sont contenues ne saurait
être acceptée, en raison des textes de Galien que je viens
de rappeler, et qui s'y trouvent littéralement traduits, avec
certaines lacunes et abréviations. Galien, en effet, a exécuté tous ses voyages dans sa
jeunesse, par curiosité scientifique, et pour s'approvisionner
des matières premières avec lesquelles il composait ses
médicaments, la thériaque notamment. C'est ainsi qu'il
déclare (Ouvrage cité, ch. iii, 8, t. XII, p. 214, de
l'édition de Kuhn.) avoir rapporté une grande
quantité de diphrygès des mines de Soli à Chypre.
Ce passage est traduit mot pour mot par Zosime; mais il ne reproduit
pas ce qui suit dans Galien :
« Dans ma jeunesse, ajoute celui-ci, j'ai
appris à préparer les médicaments, sous la
direction d'un maître chèrement
rémunéré. J'ai été par mer à
Lemnos, à Chypre, dans la Syrie palestinienne, afin d'en
rapporter une provision de matières premières non
falsifiées et suffisante pour toute ma vie. »
Un peu plus loin (p. 219), Galien parle de la cadmie de Chypre,
fabriquée dans les fours en même temps que le
diphrygès, ainsi que du minéral naturel qui la produisait
et de ses variétés « botruitis », en
forme de grappes, à la partie supérieure des fourneaux,
et « placitis », en
croûtes, le long des parois inférieures. Zosime a traduit
également ce passage, ainsi que l'article de Galien sur le misy
de Chypre, où l'auteur décrit l'entrée de la mine
et ses trois veines de minerais superposées : celle d'en haut
formée par le misy, la veine moyenne par la chalcite, la veine
inférieure par le sory. Les mots misy, sory, chalcite, dans ces articles, de même que
celui de cadmie, ont un sens multiple : d'abord celui de
minéraux natifs plus ou moins altérés, lesquels
sont, dans le cas actuel, des pyrites cuivreuses inégalement
riches en fer et en cuivre; ils signifient aussi les sulfates basiques,
produits extrêmes de la décomposition de ces minerais sous
l'influence de l'eau, spontanément, ou avec le concours d'un
grillage plus ou moins complet, On conservait le même nom aux
matières premières altérées, et aux
produits successifs de leur transformation, mais en y joignant souvent
une épithète, telle que « cadmie minérale
» et « cadmie des
fourneaux ». Galien ajoute (p. 226) que le directeur de la mine, en lui montrant ces
veines, disait :
« Tu viens dans un moment où nous
manquons de cadmie des fourneaux; mais tu vois quelle est notre
richesse en ces trois matières (sory, chalcite, misy). »
« J'en remportai, dit l'auteur, un poids
considérable, que j'apportai en Asie; puis à Rome, et
dont j'ai encore une provision plus de trente ans après.
»
Il décrit ensuite une altération, surprenante à
ses yeux, du misy naturel : de petits fragments de ce sulfure
s'étant agglomérés spontanément, avec
formation d'une efflorescence intérieure. Cette portion du texte
de Galien se retrouve dans le texte syriaque, mais
altérée par une série de contresens dus au
traducteur, qui n'avait pas vu les produits eux-mêmes. [voir
Damigeron - Evax, LXXXIII in Lapidaires
grecs, p. 290, Halleux et Schamp, Les Belles Lettres, 1985] Un second morceau, non moins intéressant, concerne la terre
sigillée de Lemnos. Ici encore Zosime a reproduit le texte de
Galien, en conservant une rédaction faite à la
première personne. Le début de ce chapitre, relatif aux
différentes terres, est le même. Puis vient l'article sur
la terre de Lemnos ; le début en est fort abrégé
dans Zosime, notamment la partie relative aux manipulations faites par
la prêtresse. Cette terre, en effet, était vendue par une
prêtresse, comme la liqueur dite chartreuse l'est aujourd'hui par
les moines; c'était un oxyde de fer plus ou moins hydraté
et impur. On la délayait dans l'eau, afin d'en séparer
les pierres et le sable par décantation ; puis on la laissait
sécher et on imprimait sur les fragments le sceau de Diane,
avant qu'elle fût durcie; d'où le nom de terre
sigillée. Un préjugé populaire, rapporté
par Dioscorides, prétendait à tort que l'on y ajoutait du
sang de bouc, sans doute en raison de sa couleur rouge.
[pour
préparer une bonne terre sigillée, il faut à
l'Artiste du silicate de sodium, du carbonate de sodium, beaucoup d'eau
de pluie et de la terre en poudre. Il faut employer une argile
ferrugineuse fine, qui peut être légèrement
calcaire. Quand on emploie un défloculant, on doit
nécessairement laisser décanter un mois puis concentrer
la solution obtenue.]

terre sigillée
Galien explique quelles difficultés on rencontrait alors pour
gagner Lemnos; comment, en se rendant d'Asie à Rome par voie
terrestre, c'est-à-dire par la Thrace et la Macédoine, il
fit un premier voyage par, mer, d'Alexandrie de Troade à Lemnos,
sur un vaisseau qui allait à Thessalonique, et qui le
débarqua à Myrina, ville située à
l'Occident de l'île de Lemnos et non à Héphestias,
située à l'Orient et siège véritable de la
fabrication; comment il dut se rembarquer aussitôt et aller
jusqu'à Rome. C'est dans un nouveau voyage, en sens inverse,
qu'il vit enfin la terre sigillée. On la retirait d'une colline,
d'apparence brûlée et dénuée de toute
végétation. Il décrit ensuite sa visite et l'achat
de 20,000 sceaux, c'est-à-dire doses scellées de la terre
de Lemnos, ainsi que les propriétés médicales de
cette terre employée dans diverses maladies, après
délayement dans le vinaigre, le vin, l'eau, etc. Le passage
relatif aux voyages a été reproduit par Zosime, le reste
étant abrégé ou supprimé. Ces détails ne laissent, je crois, aucun doute sur le
caractère véritable de l'ouvrage attribué à
Zosime : c'est une compilation, analogue à celle de divers
auteurs du IIIe et du IVe siècle de notre
ère, tels qu'Africanus, Eusèbe et beaucoup d'autres. [rappelons
que les écrits hermétiques datent de la même
époque; quant à la Tabula
smaragdina, elle est beaucoup plus récente ]
On s'explique ainsi l'incohérence apparente des autres ouvrages
de Zosime; mais on voit en même temps qu'ils renferment des
fragments de livres plus anciens, fragments intercalés sans
aucun changement. J'en ai déjà fait la remarque pour les
traités de Marie l'Égyptienne, relatifs aux alambics et
à la distillation, et pour les livres des orfèvres
alchimistes, concernant les alliages métalliques et l'imitation
ou la falsification de l'or et de l'argent. Mais ces livres et
traités sont perdus, tandis que le contenu du traité de
Galien nous permet de saisir sur le fait la valeur des emprunts et le
caractère même de la composition des œuvres de
Zosime.
BERTHELOT.

frontispice des Essays de Jean Rey (2ème édition, 1777)
HISTOIRE DES SCIENCES - Les « Essays » de Jean Rey. [voir supra et idée alchimique, V] -
L.-A. HALLOPEAU et Albert POISSON
Parmi
les savants de la première moitié du xvii° siècle, il en est un dont le
nom est resté longtemps ignoré et qui, à l'heure actuelle, est encore
presque inconnu ou mal jugé. C'est Jean Rey, médecin du Périgord. Il
naquit vers la fin du xvie siècle, au Bugues, sur la
Dordogne, dans les dépendances de la baronnie de Lymeil; Lymeil, ville
de la province du Périgord, appartenait au duc de Bouillon. Nous ne
savons pour ainsi dire rien sur sa vie; il était docteur en médecine et
se livrait, pendant ses loisirs, à des recherches de chimie et de
physique chez son frère aîné, qui s'appelait aussi Jean Rey, sieur de
la Perotasse, propriétaire de la Forge de Fer, à Rochebeaucourt, dans
la Dordogne. Il mourut en 1645; peut-être ses jours furent-ils abrégés
par le chagrin que lui causa un procès malheureux. Jean Rey inventa un
thermomètre à eau ou thermoscope, et une arquebuse à vent. Il songea
même à appliquer aux usages de la médecine ce thermomètre, qu'il décrit
de la façon suivante, et qui fut certainement un des premiers
instruments destinés à mesurer des diflérences de température :
« Ce
n'est rien plus qu'une petite phiole ronde ayant le col fort long et
deslié. Pour m'en servir, je la mets au soleil, et parfois à la main
d'un febricitant, l'ayant tout remplie d'eau fors le col, la chaleur
dilatant l'eau fait qu'elle monte : le plus et le moins m'indiquent la
chaleur grande ou petite. »
Il écrivit un seul
ouvrage, un opuscule d'une centaine de pages, dédié au comte de la Tour
d'Auvergne, imprimé à Bazas, en 1630, et ayant pour titre : « Essays
de Jean Rey, docteur en médecine, sur la recherche de la cause pour
laquelle l'estain et le plomb augmentent de poids quand on les calcine.
»
[Quinze
ans avant sa mort, qni arriva en 1615, il avait publié le résultat de
ses expéricuces sur l'augmentation du poids des métaux, sous le titre
de : Essays sur la recherche de la cause pour laquelle l'estain et le plomb augmentent de poids quand on les calcine;
Bazas, 1630, in-8, 142 pages. Gobet donna, en 1777, une nouvelle
édition sur l'exemplaire original, qui est aujourd'hui très-rare. Nouvelle
édition, revue sur l'exemplaire original, et augmentée sur les
manuscrits de la Bibliothèque du roi et des Minimes de Paris avec des
notes; Paris, Paris, in-8, 1777.
] Cet ouvrage n'a pas été compris des savants de cette époque. Il fut,
d'ailleurs, probablement fort peu répandu et, au milieu du xviiie
siècle, il n'en existait plus que deux exemplaires. Encore, un seul de
ces exemplaires était-il complet; il appartenait à la grande
bibliothèque du roi. Néanmoins, en 1777, le livre de Rey fut réimprimé
par Gobet, qui réimprima aussi, vers la même époque, les œuvres de
Bernard Palissy. A la suite des Essays, Gobet fit paraître également la
correspondance que Rey eut avec Brun et avec le P. Mersenne à
l'occasion des Essays; ces lettres, éditées par Gobet, ne répondent
pas, d'ailleurs, exactement les unes aux autres et il doit en exister
d'autres inédites dans la correspondance manuscrite du P. Mersenne. Le
livre de Rey fut donc assez répandu à la fin du xviiie
siècle. Malgré cela, il est aujourd'hui excessivement rare; il n'en
existe en France, dans les bibliothèques publiques, que trois
exemplaires qui se trouvent à la bibliothèque Mazarine, au
Conservatoire des Arts et Métiers et à la bibliothèque de la Rochelle.
Aussi, bien peu de personnes, aujourd'hui, ont-elles lu les Essays de
Rey, devenus introuvables. Nous avons pensé pouvoir rendre quelques
services et éclaircir dans une certaine mesure l'histoire de la
science, toujours si obscure à ses débuts, en donnant une analyse aussi
courte et aussi exacte que possible de cet ouvrage, dont nous avons le
bonheur de posséder un exemplaire. À en juger par ses écrits, Jean Rey
paraît avoir eu des connaissances scientifiques très étendues et un
talent d'expérimentation qui devait être rare à son époque. D'ailleurs,
il se trouvait en relation avec la plupart des savants du temps; on
s'adressait à lui dans les cas difficiles et, lui-même, il était au
courant de tout ce qui avait été fait, aussi bien en France que dans
les pays voisins. Trois hommes surtout sont intimement mêlés à ses
travaux ; ce sont le sieur Brun, maître apothicaire de Bergerac;
Deschamps, médecin de la même ville; et, enfin, le P. Mersenne, de
l'ordre des Minimes, qui eut avec Jean Rey une correspondance si suivie
et si intéressante pour nous. C'est à la demande de Brun que Rey
entreprit ses expériences. La lettre de Brun mérite d'être citée tout
entière ; elle va nous donner une idée de la grande confiance que Rey
avait su inspirer à ses contemporains et de la haute réputation qui
s'était attachée à son nom :
«
Voulant ces jours passez calciner de l'estain, écrivait Brun, j'en
pesay deux livres six onces du plus fin d'Angleterre, le mis dans un
vase de fer adapté à un fourneau ouvert, et à grand feu l'agitant
continuellement sans y adjouster chose aucune, je le convertis dans six
heures en une chaux très blanche. Je la pesay pour scavoir le déchet et
en y trouvay deux livres treize onces. Ce qui me donna un estonnement
incroyable, ne pouvant m'imaginer d'où estoient venues les sept onces
de plus. Je feis le mesme essay du plomb et en calcinay six livres,
mais j'y trouvay six onces de déchet. J'en ay demandé la cause à
plusieurs doctes hommes, notamment au docteur N... (Deschamps), sans
qu'aucun ay peu me la monstrer. Vostre bel esprit, qui se donne des
eslans, quand il veut, au-delà du commun, trouvera icy matière
d'occupation. Je vous supplie de toute mon affection vous employer à la
recherche de la cause d'un si rare effect; et me tant obliger que par
vostre moyen je sois esclaircy de cette merveille. »
Rey se met aussitôt à l'œuvre pour résoudre cette question, une « des plus ardues que la philosophie aye jamais produit ». Et, d'ailleurs, ce n'est pas sans quelque émotion qu'il prend la plume :
« Estimant
d'avoir frappé le but, dit-il, j'en produits ces miens essays. Non sans
prévoir très bien que j'encourray d'abord le nom de téméraire, puis
qu'en iceux je choque quelques maximes approuvées depuis longs siècles
par la pluspart des philosophes. Mais quelle témérité y peut-il avoir
d'estaller au jour la vérité après l'avoir cogneuë ? »
Composé
de vingt-huit chapitres ou Essays, le livre de Rey est divisé en deux
parties bien distinctes. Dans la première, il prépare, pour ainsi dire,
son lecteur aux idées qu'il exposera dans la seconde. Il démontre
d'abord la pesanteur de l'air, fait entièrement nouveau pour la
science; il applique ensuite les idées qu'il vient d'émettre à
l'explication de l'accroissement de poids de l'étain et du plomb
calcinés à l'air.
I. DÉCOUVERTE DE LA PESANTEUR DE l'AIR.
Les grands physiciens du xviie
siècle n'avaient encore rien produit à l'époque où parurent les Essays
de Jean Rey, en 1630. Otto de Guericke n'avait que vingt-huit ans,
Torricelli étudiait encore les mathématiques à Rome et sa célèbre
expérience ne fut faite par Viviani qu'en 1643. Galilée seul pouvait
avoir, à ce moment, des idées bien arrêtées sur la pesanteur de l'air;
mais ce n'est qu'en 1638 que parurent, à Leyde, ses Dialogues sur le
mouvement et sur la résistance des fluides. C'est donc Rey qui, le
premier, déclara que l'air est pesant, et à lui seul doit revenir tout
l'honneur de cette importante découverte. Son premier Essay a pour
titre : « Tout ce qui est de matériel soubs le pourpris des cieux a de la pesanteur. » D'après lui, la terre occupe le centre du monde.
«
La matière remplissant de tout point l'espace enfermé soubs la courbure
du ciel, est continuellement poussée par son propre poids vers le
centre du monde. Vray est que la terre, comme plus pesante, occupe
promptement ce lieu : et forçant ses confraires à la retraite, fait que
l'eau, seconde en pesanteur, soit aussi seconde en place : que si l'air
chassé du plus bas et second lieu, se restraint au troisième; laissant
au feu, le moins pesant de tous, la suprême région pour faire sa
demeure. »
Ainsi Jean Rey exprime d'une façon bien précise que les corps sont pesants; « il n'y a rien de léger en la nature, » et « il n'y a point de mouvement en haut qui soit naturel. »
Rapportons encore ses propres paroles :
« Je
dis : s'il y avoit un canal depuis le centre de la terre, jusques bien
avant dans la région du feu, ouvert par les deux bouts, et plein des
quatre elemens, chacun endroit de sa place ordinaire; que tirant la
terre par le bas, l'eau des-cendroit occuper cette place; laissant la
sienne à l'air, et l'air au feu la sienne. Puis soubstrayant l'eau de
ce lieu, l'air le viendroit remplir; lequel aussi vuidé, le feu s'y
por-teroit, et rempliroit tout le canal, descendant jusqu'au centre,
par luy avoir osté seulement ce qui l'empeschoit de ce faire. Ceux qui
diront que cela se fait pour esviter le vide, ne diront pas beaucoup;
ils indiqueront la cause finale et il s'agit de l'efficiente, qui ne
peut point estre le vuide. »
Ainsi, avant Torricelli, Rey combattait ce préjugé grossier qui voulait que la nature ait horreur du vide. Contraire-

ment aux opinions des savants, il disait « que l'air et le feu sont pesants, et se meuvent naturellement en bas ».
Que nous sommes loin déjà du temps où Salomon de Caus écrivait :
«
L'air est un élément froid, sec et léger, lequel se peut presser et
rendre fort violent... L'air est aussi dit léger, car quelque quantité
qu'il y ait d'air dans un vaisseau, il n'en sera plus pesant ! » (Raison des forces mouvantes, 1615. — 2e édition 1624.)
Il
faut convenir d'ailleurs que le livre de Jean Rey, tout en réalisant un
progrès énorme pour la science, renferme encore des erreurs bien
considérables. Examinons l'Essay V, où Rey montre
« que l'air et le feu sont pesants, par la vitesse du mouvement des choses graves, plus grande vers la fin qu'au commencement ».
Voici l'explication toute hypothétique qu'il en donne :
«
Soit A A le ciel; B B la terre; C le centre d'icelle ; D, un boulet de
fer descendant vers la terre; E le mesme descendu plus bas; F le mesme
encor au milieu de la descente; G le mesme près de la fin ; H H deux
lignes tirées du centre de la terre jusques au ciel, touchantes le
boulet en D, aux deux extrémités de son diamètre; II deux autres lignes
tirées de mesme, touchantes le boulet en E; KK deux autres lignes le
touchant en F; LL encore deux lignes le touchant en G. Il est manifeste
que le boulet estant en D outre sa pesanteur interne a sur soy la
matière des elemens de l'air et du feu, enclose entre les lignes H H,
mais estant en E, il y a toute la matière contenue entre les lignes II
laquelle se voit augmentée en F, de ce que les lignes KK contiennent de
plus; et estant en G, tout le contenu entre les lignes LL fait poids
sur iceluy : dont il faut que la vitesse du mouvement s'augmente, joint
a ce le choc que fait continuellement cette matière,' à mesure qu'elle
vient fondre sur ledit boulet. »
Voilà
certainement une idée fort originale. Quoique fausse, c'est du moins
une hypothèse raisonnable, en attendant les découvertes de Newton. Et
cependant Mersenne écrivait à Rey en 1631 :
«
Nous ne sçavons pas encore, ni ne sçaurons jamais, si les pierres et
les autres corps vont vers le centre par leur pesanteur, ou s'ils sont
attirés par la terre, comme par un aimant. » [les alchimistes étaient-ils conscients de cette question ? Ils parlent de leur Aimant - magnete sphorum, Philalethes - en signifiant l'attraction vers un punctum dans lequel ils trouvent le sel
]
Énoncé du principe de la conservation du poids de la matière. —
Après avoir essayé de « graver au cœur de tous cette persuasion que l'air a de la pesanteur », Rey énonce une proposition qui découle de la précédente, et qui est bien nouvelle encore pour la science :
«
La pesanteur, écrit-il, est si estroittement joincte à la première
matière des elemens, que se changeant de l'un en l'autre, ils gardent
tousjours le même poids... Le poids que. chaque portion d'icelle (la
matière) print au berceau, elle le portera jusques à son cercueil. En
quelque lieu, soubs quelle forme, à quel volume qu'elle soit reduitte,
tousjours un mesme poids. »
Ne croirait-on pas entendre le mot célèbre : « Rien ne se perd, rien ne se crée dans la nature ! » Guidé lui aussi par ce fameux principe, Rey pourra en déduire les conséquences les plus importantes. Plus d'un siècle avant Lavoisier,
il trouvait par le raisonnement que la matière est immuable en poids;
ce que vint confirmer une curieuse expérience de Brun. En 1644, Brun
construisit un appareil distillatoire hermétiquement fermé, y enferma
du bois de gaïac, buis ou chêne, pesa le tout, et distilla. Le bois fut
détruit; mais une nouvelle pesée, faite à la fin de l'expérience,
prouva que le poids total de l'appareil n'avait pas changé pendant la
distillation. C'était là une expérience délicate, qui nous prouve que
l'on savait travailler à l'époque de Rey. Voici d'ailleurs qu'il
indique un « moyen pour sçavoir à quel volume d'air se réduit certaine quantilé d'eau » ; on croyait encore à tort, en effet, que l'eau pouvait se changer en air.

Le
tuyau B d'un éolipyle A, renfermant une certaine quantité d'eau,
s'engage dans une ouverture pratiquée au centre d'une plaque de laiton;
cette plaque forme le fond d'un cylindre ouvert à l'autre extrémité.
Dans ce cylindre se meut un bouchon D. On enfonce le bouchon D, au
moyen du manche E, jusqu'au fond du canal C. On chauffe l'éolipyle;
l'eau qui y est contenue se transforme en air, qui chasse le bouchon. —
Poursuivant l'expérience, on peut enlever l'éolipyle A, fermer
l'ouverture B, exposer le tout à un froid intense, en poussant à
grand'force le bouchon D; alors « l'air pressé là-dedans se gèlera ou tournera en eau ».
Malheureusement
pour lui, Rey n'avait pas fait cette expérience, comme il le dit
lui-même. Il n'avait songé en aucune façon aux applications que l'on
aurait pu en tirer; cette gloire devait être réservée à Papin, un
demi-siècle plus tard. Pourtant, un an à peine après la publication des
Essays, le 1er septembre 1631, Mersenne disait :
« Quant
aux expériences de l'Eolipile je les ay faites :mais c'est une fausse
imagination de croire que l'eau qui en sort se tourne en air : elle
demeure toujours eau, qui revient après en sa nature. »
Démonstration expérimentale de la pesanteur de l'air. —
Reprenant
son étude sur la pesanteur de l'air, Rey se demande pourquoi ses
devanciers ne lui ont pas trouvé de poids; c'est qu ils ont pesé l'air
dans l'air lui-même, comme il l'explique dans un passage publié déjà
par M. Hœfer (Histoire de la Chimie), mais que nous devons néanmoins rapporter ici :
« Balançans
l'air dans l'air mesme, et ne luy trouvans point de pesanteur, ils ont
cru qu'il n'en avoit point. Mais qu'ils balancent l'eau (qu'ils croyent
pesante) dans l'eau mesme, ils ne luy en trouveront non plus ; estant
très véritable que nul élément pesé dans soi-même. Tout ce qui pesé
dans l'air, tout ce qui pesé dans l'eau, doit soubs esgal volume
contenir plus de poids pour le plus de matière que ou l'air ou l'eau,
dans lesquels le balancement se practique. »
Pour
que l'air devienne pesant, il faut qu'il soit mélangé à quelque matière
plus pesante que lui. Et cela peut se faire de trois façons :
« Sçavoir
est par le meslange de quelque matière estrange plus grave; par la
compression de ses parties; par la séparation de ses portions moins
pesantes. »
À l'appui de la première
hypothèse, Rey avait vérifié expérimentalement que l'air humide ou
nébuleux est plus pesant que l'air sec. Quant à la seconde, il l'avait
aussi vérifiée par l'expérience :
«
Remplissez d'air à grand force un balon avec un soufflet ; vous
trouverez plus de poids à ce balon plein, qu'à luy-mesme estant vuide. »
Il
prétend même avoir cherché à utiliser l'air comprimé pour la
construction d'une arquebuse à vent; mais il ne mit point son projet à
exécution, et l'honneur de cette invention revient au sieur Marin
Bourgeois, de Lisieux. Inversement, Rey avait observé que si l'on
chauffe un ballon plein d'air il diminue de poids, ainsi que l'atteste
le passage suivant :
«
Vous pesez une phiole de verre estant froide; vous la chauffez peu
après sur un réchaud, et la pesant vous trouvez qu'elle pèse
moins, parce qu'il en est sorti de l'air; et afin de trouver quelle
quantité vous mettez son tuyau (estans toute chaude) dans l'eau qu'elle
suce, jusqu'à ce qu'il en soit autant rentré comme il en était sorti
d'air. »
D'ailleurs Rey n'est pas le premier qui ait observé ce fait important, signalé déjà antérieurement par Drebbel [sur Drebbel, cf. 1, 2, 3, 4].
Jean
Rey émet encore beaucoup d'idées qui lui sont propres sur la façon dont
le feu se comporte vis-à-vis des corps homogènes, puis vis-à-vis de
l'eau ou de l'air. Agissant sur les corps homogènes et sur l'eau, le
feu « en dilate quelques parties et espessit les autres ». Il y avait longtemps que les alchimistes, « vrays singes de la nature,
» avaient su tirer parti de la distillation; et à l'époque de Jean Rey
comme à la nôtre, l'eau distillée était la base des manipulations du
chimiste :
«
Les chymistes, dit-il, ne pouvans commodément faire leurs extraits
avecques l'eau commune, ont accoustumé de se servir de l'eau distillée,
ou bien de la rosée, qui n'est autre chose que de l'eau passée par le
grand alambic de la nature. »
Réciproquement, il résulte des propositions précédentes que l'air peut décroître de poids de trois façons qui sont :
«
Le demeslement de quelque matière estrange plus grave; son extension a
de plus amples bornes, et l'extraction de ses parties plus pesantes. »
La
balance elle-même est trompeuse : Ces idées sur l'air et sur la
pesanteur étant exposées, Jean Rey peut désormais répondre à son ami
Brun et lui donner la cause de l'augmentation de poids que subissent
l'étain et le plomb lorsqu'on les calcine :
« Maintenant,
dit-il, ay-je fait les préparatifs, voire jetté les fondements de ma
response à la demande du sieur Brun, qui est telle qu'ayant mis deux
livres six onces d'estain fin d'Angleterre dans un vase de fer, et
iceluy pressé sur un fourneau à grand feu ouvert, l'espace de six
heures, l'agitant continuellement, sans y adjouster chose aucune,
il en a recueilli deux livres treize onces de chaux blanche; ce qui l'a
porté d'abord dans l'admiration, et dans le désir de sçavoir d'où luy
sont venues les sept onces de plus. Et pour grossir la difficulté, je
dis, qu'il ne faut pas s'enquérir seulement d'où lui sont venues ces
sept onces, mais outre icelles, d'où ce qui a remplacé le déchet du
poids qui est arrivé nécessairement par l'ampliation du volume de
l'estain, se convertissant en chaux. A cette demande doneques, appuyé
sur les fondements ja posez, je responds et soustiens glorieusement, «
que ce surcroit de poids vient de l'air, qui dans le vase a esté
espessi, appesanti, et rendu aucunement adhésif, par la véhémente et
longuement continuée chaleur du fourneau; lequel air se mesle avecques
la chaux (à ce aydant l'agitation fréquente) et s'attache à ses plus
menues parties : non autrement que l'eau appesantit le sable que vous
jéttez et agitez dans icelle, par l'amoitir et adhérer au moindre de
ses grains. »
Telle est la réponse célèbre que M. Hœfer a déjà citée dans son Histoire de la chimie [troisième époque, p. 255],
passage fameux qui a fait considérer Rey, à juste titre, comme le
précurseur de Lavoisier. Et maintenant qu'il a avancé son assertion,
Rey va la défendre, en combattant et détruisant les objections qui lui
ont été ou qui pourraient lui être posées.
L'augmentation de poids
ne provient pas de la perte de chaleur céleste que subit le plomb par
la calcination. — Bien des philosophes, Porta, Borel, Geber, Eck de
Sulzbach, Cardan, Libavius, Caesalpin, François Bacon, Scaliger,
avaient déjà parlé de l'augmentation de poids des métaux par la
calcination. Cardan, dans son Traité de la subtilité (liv. v, p. 132,
A., édition française de 1642, Rouen), avait cherché à expliquer
pourquoi le plomb augmente de poids en se convertissant en céruse.
C'est que le plomb meurt [il s'agit là d'une idée alchimique, stricto sensu, cf. humide radical métallique],
et perd la chaleur céleste qui était son âme, ce qui le rend plus
léger; et Cardan ajoute qu'un animal est toujours plus lourd lorsqu'il
est mort que lorsqu'il est vivant. Jean Rey réfute cette objection en
faisant remarquer que le plomb est une matière dénuée de vie, qu'on ne
peut pas comparer au corps d'un animal ; d'ailleurs, on peut facilement
régénérer le plomb en partant de sa chaux, de sa céruse :
« Les chymistes nous promettent que si nous abreuvons la chaux du plomb, et la meslons avecquës l'eau où du salicot (Le
salicot était probablement un tartrate du soude ou de potasse, ou bien
un mélange de carbonates alcalins avec du charbon, obtenu par la
calcination de certains végétaux.) a esté dissoult, puis l'ayant
seichée, la mettons dans un creuset qui n'ait qu'un petit souspirail
ouvert, et luy donnons un feu grand et prompt, qui nous la réduirons à
son premier estre. »
Au reste, « rien n'augmente en poids que par addition de matière, ou par estrecissement de volume
» ; et cela ne peut avoir lieu dans le cas présent, avec l'hypothèse
même de Cardan, puisque la chaleur céleste en s'évanouissant enlève de
la matière, tandis qu'au contraire le volume augmente sensiblement
pendant toute la durée de l'expérience.
Notons, à propos de ce passage, que Rey partageait les préjugés de son temps à l'égard de « la pesanteur qui augmente aux animaux par leur mort »,
préjugé qui existait dans l'esprit d'un grand nombre des savants de
l'époque. C'est le P. Mersenne qui le premier réfuta cette erreur ; il
avait vérifié par l'expérience qu'un chien et une poule pèsent plus
vifs que morts, quoique de bien peu :
« Vous
pourrés vous-mesme l'expérimenter, écrit-il à Jean Rey, le 1er
septembre 1631, sans perdre ni sang, ni poil, ni plume desdits animaux,
que vous pourrés estouffer, comme nous avons faict. »
L'augmentation de poids du plomb ne provient pas de ce que ses parties aérées sont consumées par le feu. —
Une
deuxième objection que Jean Rey avait à combattre était due à Scaliger.
Scaliger, bel esprit du temps, homme de lettres médiocre, mais qui se
piquait d'être un grand philosophe, avait cherché à réfuter les
assertions de Cardan. En l'exercitation CI, section 18, « il veut que l'augmentation en poids du plomb calciné vienne de ce que ses parties aërées sont consumées par le feu, » et il compare le plomb à la tuile qui « cuitte pèse plus que crue ».
Rien de plus simple que la réponse de Rey :
« S'il
se perdoit quelques parties aërées, (le plomb) ne decroistroit-il pas
de volume ? Il en augmente au rebours. Et puis pourquoy les pierres et
les plantes n'accroissent-elles de poids estans calcinées si cette
raison a lieu ?... J'adjoute pour la fin, que l'air qui est syringué à
force dans le balon qui en est plein, sortant d'iceluy le rabaisse de
poids; bien loin de l'en accroître comme Scaliger veut. »
Quant
à la comparaison du plomb à la tuile, Rey l'a déjà rejetée bien loin ;
ce n'est pas un expérimentateur comme lui qui se laisserait prendre à
un pareil piège. Il lui a suffi d'ouvrir les yeux et d'observer le
phénomène pour répondre :
« La tuile accroist en poids par raccourcissement d'estenduë : la chaux pour la matière qui s'y joint. »
L'augmentation de poids n'est pas due à la suie du foyer. —
L'augmentation de poids du plomb noir (Le
plomb noir, c'est le plomb ordinaire, par opposition au plomb blanc,
qui n'est autre chose que l'étain. « Le plomb a quatre genres : le
noir, le vulgaire et de vil prix, le blanc, que coutumièrement on
appelle estain. » (Cardan, de la Subtilité; Rouen, 1642.))
par la calcination avait été observé aussi par Cœsalpin, ainsi que le
rapporte Libavius (Arcan. chym. lib. IV, cap. x). Caesalpin,
interprétant le phénomène, en avait trouvé bien facilement
l'explication, prétendant que la suie produite par le foyer heurtait la
voûte du fourneau et retombait de là sur la matière. Rey répond à cela
que la suie noircirait le plomb au lieu de lui communiquer une teinte
blanche, et de plus qu'on pourrait en continuant le feu augmenter
indéfiniment la production de la chaux, ce qui n'a pas lieu. Certes,
Libavius n'avait pas tort de « rejetter l'opinion de Caesalpin, jusqu'à dire que les apprentifs en chymie se riront d'icelle ».
L'augmentation de poids ne provient pas du vase de fer où l'on fait la calcination. —
L'augmentation
de la chaux de l'étain et du plomb ne peut provenir non plus du vase de
fer où l'on opère la calcination. Car la chaux ne resterait pas blanche
au contact de la poudre de fer; en outre, le vase devrait se consumer
en deux ou trois opérations, au lieu de servir tous les jours pendant
plusieurs années; enfin, s'il en était ainsi, on devrait retirer d'une
très petite quantité d'étain ou de plomb une très grande quantité de
chaux, ce qui est contraire à l'expérience. D'ailleurs, un chimiste
allemand, Modestinus Fachsius, qui s'était aussi occupé de la question,
avait conclu
« qu'en
l'examen des métaux, le vase, la coupelle, le plomb, et le métal qu'on
examine, tout est plus pesant après l'examen, qu'avant souffrir le feu ».
L'augmentation de poids n'est pas causée par les vapeurs de charbon traversant le vase. —
Une
autre objection avait été posée par Deschamps, qui prétendait que
l'augmentation de poids était due aux vapeurs de charbon traversant le
vase. Rey fait remarquer très justement à son ami que de telles vapeurs
ne peuvent traverser un bocal de verre, un plat d'étain, un pot de
terre, puisque les eaux bouillies, les sauces et les potages n'en sont
pas infectés. Comment traverseraient-elles alors un vase de fer ? Et,
en admettant qu'elles arrivent à le traverser, pourquoi
s'arrêteraient-elles dans la chaux, plutôt que de continuer leur course
? Rey termine sa réponse par ces belles paroles, qui prouvent qu'il
était un homme de cœur aussi bien qu'un grand savant : « ô vérité que tu m'es chère, de me faire estriver contre un si cher amy ! »
L'augmentation de poids n'est pas due au sel volatil du charbon.—
Deschamps
néanmoins ne s'en tient pas là. Il fait d'autres remarques. On disait
alors que le charbon contenait deux parties ou natures, l'une végétale,
l'autre métallique, et chacune d'elles deux autres, l'une fixe, et
l'autre volatile. La partie fixe demeure dans les cendres, d'où l'on
peut retirer par lavage un sel fixe. Mais la partie volatile, de nature
mercuriale, monte autour du vase. D'où l'objection suivante à la
proposition de Rey :
« Le
sel volatil, eslevé en haut, sur les aisles de l'humidité, rencontrant
l'air qui est directement sur le vase, plus raréfié et moins pesant,
que la vapeur qui part du charbon, s'avale par iceluy dans le vase, et
s'attache par une estroite sympathie, au sel fixe de la chaux de
l'estain, laquelle en ayant prins certaine quantité, et estant comme
assouvie, rejette le surplus. »
Cette
observation-là était une observation purement théorique, posée par un
homme de science. Elle nous paraît bizarre aujourd'hui; mais à l'époque
de Rey elle pouvait avoir quelque fondement Rey, qui a réfuté par le
raisonnement les objections précédentes, recourt cette fois à
l'expérience. Citons ici ses propres paroles; elle prouveront bien
qu'il appuyait ses hypothèses par l'expérience :
«
S'il est dressé un fourneau dans une muraille séparant deux chambres,
en telle sorte que le vase soit d'un costé, et les registres et portes
à mettre charbon et donner le vent, soient de l'autre, je soustiens que
l'augmentation s'y trouvera, bien que nulles vapeurs puissent entrer
dans la chambre où est le vase. Ce que je confirme par l'espreuve que
j'ai fait aux forges de Jean Rey sieur de la Perrotasse mon aisné : où
j'ay trouvé pareille augmentation en l'estain que j'ay calciné sur une
gueuse, qu'ils appellent, ou lingot de seize à vingt quintaux de fer, à
l'instant que sortant de la fournaise elle a estée jcttée dans son
moule. Car on ne peut pas dire que les vapeurs du charbon ayent ici
rien contribué. Partant ce sel volatil n'est point en ce faict
recevable. »
Expérience décisive par laquelle Jean Rey réfute toutes les objections précédentes.
Calcination de l'antimoine au contact de l'air. —
C'est
ainsi que Jean Rey réfute toutes les objections qui lui sont posées.
Mais il va plus loin encore, détruisant par une seule épreuve toutes
les opinions contraires à la sienne :
« Je viens de lire dans Homerus Poppius [1, 2],
dit-il, au troisième chapitre de son livre intitulé Basilica Antimonii,
la nouvelle façon qu'il practique à calciner l'antimoine. Il en prend
certaine quantité, le pesé, et l'ayant pulvérisé, le pose en façon de
cône sur un marbre, puis ayant un miroir ardent, il l'oppose au soleil,
et dresse la pointe pyramidalle des rayons réfléchis sur la pointe du
cône de l'antimoine, qui tandis fume abondamment, et en peu de temps,
ce que les rayons touchent se convertit en une chaux tres-blanche,
laquelle il sépare avec un couteau, et conduit les rayons sur le
demeurant, tant que tout soit blanchi; et adonc sa calcination est
faite. C'est une chose admirable (adjouste-t-il en suitte), que bien
qu'en cette calcination, l'antimoine perde beaucoup de sa substance,
par les vapeurs et fumées qui s'exhalent copieusement, si est-ce que
son poids augmente, au lieu de diminuer. Ores si on demande la cause de
cette augmentation : dira Cardan que ce soit l'esvanouïssement de la
chaleur céleste ? Ainçois elle y est infuse plus largement par le moyen
des rayons solaires. Dira Scaliger que c'est la comsomption des parties
aérées ? mais s'amenuisant en chaux, et grandissant en volume, il s'en
y fourre davantage. Alléguera Caesalpin sa suye ? Il n'y a point de feu
qui en produise ici. Fourniroit le vase quelque chose du sien ? Certes,
les rayons se conduisent si dextrement sur la matière, qu'ils ne
touchent point le marbre. Proposera-t-on les vapeurs du charbon ? Il ne
s'en use point en cet affaire. Pour les sels volatils qu'on a tant
ingénieusement produits, ils perdent ici tout-à-fait leur saveur et
leur grâce. Par avanture, mettra-on en avant l'humidité, comme
quelqu'un de nouveau a voulu faire. Mais d'où viendroit-elle ? du
marbre ? nenny, cela n'est pas imaginable. De l'air ? encore moins :
car cette opération se doibt practiquer pour le mieux, aux plus chauds
jours d'esté, dans les plus violentes ardeurs de la canicule. »
La chaux n'augmente pas de poids à l'infini. —
Il
est encore néanmoins une dernière objection que Rey se pose à lui-même
: pourquoi la chaux n'augmente-t-elle pas indéfiniment de poids ? C'est
que :
«
L'air espessi s'attache à elle, et va adhérant peu à peu jusqu'aux plus
minces de ses parties : ainsi son poids augmente du commencement
jusques à la fin : mais quand tout en est affublé, elle n'en sçauroit
prendre davantage. »
Il conclut enfin, et
termine son traité en annonçant avec fierté qu'il a trouvé la véritable
voie de la vérité, défrichant le chemin pour ses successeurs, et leur
recommandant surtout de ne pas s'écarter de la route qu'il vient de
leur tracer.
Tel est le résumé des travaux de Jean Rey.
Expérimentateur habile, il sut tirer parti de la balance, et c'est la
balance qui lui dicte le résultat de ses expériences (Il
ne faut pas croire que l'on ne possédait à l'époque de Rey que des
balances grossières; ces instruments, sans être aussi parfaits que les
nôtres, avaient déjà une certaine précision. Dans une lettre de Rey à
Mersenne, il est question d'une balance que la 32e partie d'un grain
faisait trébucher; or le grain pesait environ 5 centigrammes. On
pouvait donc déjà faire des posées exactes à 2 milligrammes près.).
Son œuvre est courte; une seule expérience principale y est décrite, un
seul but y est poursuivi. Mais il fit faire deux grands pas à la
science. Il découvrit la pesanteur de l'air, exposant le premier cette
hypothèse, et la vérifiant par des expériences de chimie et de
physique. — L'augmentation de poids du plomb et de l'étain par la
calcination avait été signalée depuis longtemps par les alchimistes, et
Galien lui-même en avait connaissance. Mais personne avant Rey n'avait
trouvé que la cause de cette augmentation de poids venait de l'air, de
cet air espessi et appesanti. Certes il était remarquable d'énoncer
pareille chose à une époque où la chimie était si peu avancée. On ne
connaissait encore aucun gaz, et c'est seulement vers 1719, qu'un homme
de sciences méconnu, Moitrel d'Élément, trouva le moyen de transvaser
l'air sur l'eau dans des fioles, et enseigna dans un cours public, à
Paris,
« la manière de rendre l'air visible, et assez sensible pour le mesurer en pintes, ou par telle autre mesure que l'on voudra. »
Ne
reprochons donc pas à Rey de ne pas s'être avancé davantage dans la
voie du progrès. Ses découvertes n'ont influé en aucune façon sur celle
de Priestley et de Lavoisier. S'il a trouvé que la cause de
l'augmentation de poids du plomb calciné venait de l'air, il n'a pas
découvert pour cela l'oxygène; et les travaux de Rey ne doivent rien
enlever à la gloire de Priestley, moins encore à celle de Lavoisier,
qui restera toujours, pour nous, le véritable fondateur de la chimie.
L. - A. Hallopeau et Alb. Poisson.
Je terminerai ces notes sur Jean Rey par ce qu'en dit Lavoisier, cité par Jagnaux [Histoire de la Chimie, I, Jean Rey, p. 13] :
Voici, en etfet, comment l'appréciait Lavoisier (Mémoires de Chimie, t. II, p. 79)
dans ses Détails historiques sur la muse de l'augmentation du poids
qu'acquièrent les substances métalliques, lorsqu'on les chauffe pendant
leur exposition à l'air :
« Descartes
ni Pascal n'avoient point encore parus ; on ne connoissoit ni le vuide
de Hoyle, ni celui de Toricelli, ni la cause de l'ascension des
liqueurs dans les tubes vuides d'air; la physique expérimentale
n'existoit pas ; l'obscurité la plus profonde régnoit dans la Chimie.
Cependant Jean Rey, dans un ouvrage publié en 1630 sur la recherche de
la cause pour laquelle le plomb et l'étain augmentent de poids quand on
les oxide, développa des vues si profondes, si analogues a tout ce que
l'expérience a confirmé depuis, si conformes à la doctrine de la
saturation et des affinités, que je n'ai pu me défendre de soupçonner
longtemps que les essais de Jean Rey avoient été composés à une date
très postérieure à celle que porte le frontispice de l'ouvrage. »

