Le Mercure Philosophique
 
 


 

revu le 30 septembre 2006

Plan : 1. Introduction - 2. historique [le bain des Sages : argile - fusion des métaux - blanchiment - Art sacré - verre - émaux sur vitrail - porcelaine - synthèses minéralogiques] - 3. Les voies du Mercure [l'entrée - la sortie] - 4. Le Mercure [
à voie sèchefusion - sous-fusion - fusion avec dissolvant - dissolvants volatils - vapeurs et gaz conjuguées à voie humide] - 5. synthèses cristallines [à travaux de : A. Baumé - P. Berthier - J.J. Ebelmen - E. Frèmy] - 6. Nouvelles hypothèses : les dissolvants alcalins [voie humide - voie sècheà carbonatesà silice] - 7. La Spagyrie - Notes : 1 - 2 - 3
- Jacques-Joseph Ebelmen - Henri de Sainte-Claire Deville - Henri de Sénarmont - Henri Debray - Edmond Fremy -

1)- Introduction

Le but des alchimistes - je veux parler des grands Adeptes - n'a jamais été mercantil. Peu leur importait de « faire de l'or » puisque la préparation du Grand Oeuvre, à laquelle ils s'étaient adonnés, nécessitait de longues périodes de travail solitaire, intensif, qui devaient forcément les couper du reste du monde ; de telles recherches nécessitaient donc, au départ, qu'ils fussent fort riches. En fait, l'objet des alchimistes semble avoir été de réaliser des minéraux à l'identique de la nature, mais en un temps prodigieusement réduit. Les alchimistes devaient alors, pour ceux qui obtenaient des résultats tangibles, avoir le sentiment d'être des « démiurges » et c'est sans doute dans ce sens qu'il faut analyser au plan psychanalytique l'approche singulière de « l'Art sacré ». Tel était le but poursuivi par les grands Adeptes - ce terme, je tiens à le préciser, étant dépourvu de toute connotation à caractère sectaire -. Ainsi voyons-nous défiler Fulcanelli, Eugène Canseliet, Eyrénée Philalèthe, Sendivogius, Le premier Cosmopolite, le pseudo Flamel, le pseudo Basile Valentin [1, 2, 3], Cyliani, Le Breton, le pseudo Artephius, Bernard le Trévisan, le président D'Espagnet [1, 2], Altus (présumé auteur du Mutus Liber), Edouard Kelly. La liste n'est certes pas limitative. Nous y rattacherions volontiers Armand Barbault qui s'est plutôt placé dans le domaine spagyrique.
Tous ces personnages ont certainement oeuvré au creuset brasqué ou au matras scellé. Ils ont dû obtenir un composé cristallisé dont nous sommes persuadés qu'il était constitué d'alumine ou de silice teintée d'une trace d'oxyde métallique ; il se peut qu'il se soit agit d'oxyde de fer, de magnésium ou d'un autre métal ; nous manquons d'élément permettant d'affirmer qu'ils aient pu employer l'oxyde de chrome, métal inconnu alors, mais nous savons qu'ils pouvaient parfaitement employer un élément qui n'avait pas été encore reconnu comme métal particulier : c'est le cas de l'aluminum (sous la forme d'alumine ; le kaolin était encore considéré au XIXe siècle comme de l'alumine pure), c'est probable pour le magnésium de même que pour le zinc [il est démontré que les Romains connaissaient le zinc sous forme d'oxyde ; la cadmie et la calamine, cf. section chimie et alchimie]. Qu'ils aient pu employer du chrome reste douteux et nous réserverons sur ce point notre jugement.



Partis de la cuisson de limon ou d'argile rouge ou jaune, ayant peu à peu intégré les procédés de fusion, l'alchimie a donc progressé dans le temps ; elle a progressé entre Artephius et Philalèthe, de même qu'entre Philalèthe et Fulcanelli. Le destin de l'alchimie s'est ensuite confondu avec les procédés de cristallisation qui ont été découverts systématiquement au XIXe siècle par des savants aussi éminents que :

Jacques-Joseph Ebelmen (1814-1852) [1]
Henri Hureau de Sénarmont (6-9-1808 3h, Broué Eure-et-Loire - 1862) [2]
Charles Friedel (12-3-1832 2h, Strasbourg, Bas-Rhin)
Georges Friedel (19-7-1865 11h, Mulhouse, Haut-Rhin - 1933)
Edouard Sarasin
Gabriel Daubrée (25-6-1814 9h, Metz, Moselle - 1896)
Antoine Becquerel
Ferdinand Fouqué (21-6-1828 15h, Mortain, Manche)
Michel Lévy
Henri Sainte-Claire Deville (1818-1881) [3]
Charles Sainte-Claire Deville (1814-1876)
Paul Hautefeuille (2-12-1836 18h, Etampes, Seine-et-Loire - 1901)
Marc-Antoine Gaudin (1801 - 1880)
Henri Debray (26-7-1827 15h, Amiens, Somme - 1888) [4]
H. Caron
Nicolas Joly (11-7-1812 21h, Toul, Meurthe)
Edmond Fremy (1814-1894) [5]
H. Feil
Auguste Verneuil
Pierre Berthier (1782-1861)
Jules Pelouze (26-2-1807, Valognes, Manche - 1867)

voir aussi section des minéralogistes
modifié du cours de minéralogie de Charles Friedel
Les heures de naissance ont été recueillies voici bientôt 44 ans par Michel Gauquelin dans son Influence des astres (Le Dauphin, 1955). Ces procédés de cristallisation nécessitent l'usage de la chaleur qui seule peut assurer la fusion des matières employées, laquelle est nécessaire à la synthèse minéralogique. Souvent, le problème a consisté seulement à transformer en cristaux des substances que les procédés des laboratoires fournissaient à l'état amorphe. D'autres fois, il a fallu en même temps produire une combinaison chimique et ce, sous une forme cristalline. Pour trouver les premiers essais de production artificielle de minéraux, il semblerait de prime abord que nous n'ayons à remonter qu'au début du XIXe siècle. Mais les choses sont moins simples qu'il n'y paraît... Des tentatives avaient déjà été réalisées par Du Clos qui prétendait avoir fait des pierres : il prenait du sable d'Etampes et l'arrosait avec de l'esprit-de-vin chargé de sel de tartre et de sel volatil de vinaigre. Kentmann, lui, faisait bouillir du bois avec du houblon dans une bassine de cuivre, en l'ensevelissant dans une cave sous du sable et en l'y tenant pendant trois ans. On peut avoir une idée générale de ces précurseurs en lisant l'Idée générale de l'origine des pierres de J.F. Henckel (Paris, 1760). Charles Friedel qualifie ces essais « d'expériences alchimiques » et considère que l'état des connaissances chimiques ne permettait en aucune façon d'aborder le problème de manière rationnelle.
Revenons sur l'usage de la chaleur : elle a permis de reproduire un grand nombre de minéraux par volatilisation à haute température ou par utilisation de dissolvants tel que la nature a pu peut-être en produire : voila qui nous amène directement au Mercure philosophique des anciens alchimistes. Pour en parler valablement, nous devrons envisager le dissolvant et le vase de nature. Nous renvoyons à d'autres sections concernant l'étude des textes

(1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32)

qui sont à la base de l'hypothèse que nous essayons d'étayer. Le Mercure philosophique est aussi appelé Double Mercure. Sa nature exacte diffère selon qu'on passe par la voie sèche ou la voie humide. Initialement, nous pensions qu'il ne pouvait y avoir qu'une seule voie : la voie sèche. En fait, des documents que nous sommes parvenus à lire récemment nous ont persuadés que les deux voies étaient possibles. Le problème principal -on le verra- ne réside pas tant dans la voie exploitable que dans la nature des matériaux employés : les alchimistes pouvaient-ils disposer de telles matières ? Nous pensons trouver dans des livres d'histoire de la poterie et de la céramique antique des pistes possibles. C'est par là, précisément, que pèche selon nous l'interprétation critique de l'histoire de l'alchimie : elle ne tient généralement aucun compte de la perspective historique.

2)- historique [le bain des Sages]

Si nous resituons l'alchimie dans un contexte historique en tenant compte des apports successifs et non pas simplement juxtaposés des principaux auteurs, voici ce que l'on peut dire très brièvement pour résumer les apports successifs des techniques à la pratique du Grand Oeuvre :

a)- l'argile : les hommes ont utilisés des argiles qu'ils ont fait cuire : dans la cuisson de la poterie, la fermentation alcoolique, le tannage (utilisation de substances astringentes comme les aluns, fixation de teintures diverses comme le kermès), la séparation des métaux d'avec leurs minerais, la verrerie, la fabrication de la chaux vive, ils ont observé des processus définis qu'ils sont parvenus à maîtriser. On désignait à l'otrigine sous le nom de Terres [Diosc. Mat. méd., t. V et Pline, Hist. Nat., XXXV, 31, 32, 53-55] divers calcaires et des argiles blanches ou grisâtres qui étaient employées comme fondants, en métallurgie, ou comme base de poteries en céramique ou comme ciment dans des constructions [ammokoniaè chaux et sable], soit encore comme supports de couleurs en peinture. Ces terres étaient lavées à grande eau, mises en trochisques [de trociskoV, en boules ou pastilles rondes]. On distinguait la terre de Chio, la terre de Samos et la pierre de Samos, la terre  cimolienne, la terre d'Erétrie, la terre de Mélos [assimilée au tripoli], la terre de Sélinonte, la terre de Lemnos, le Paoetonium, la pignitis, l'ampelitis ou schiste bitumineux, etc. La terre de Lemnos était une sanguine, ou oxyde de fer hydraté. M. Berthelot [Introduction à la Chimie des Anciens] nous dit que ces substances étaient employées à la teinture de l'asème ou la coloration de l'argent. Quoi qu'il en soit, à l'origine, le coeur de la tradition alchimique était la recette. On la trouve sur des papyrus qui donnent avec précision les proportions, poids et techniques opératoires. Par exemple, un papyrus de la bibliothèque de Stockholm indique le modus operandi de la confection d'argent :

Du cuivre de Chypre, déjà travaillé et dressé en barres pour être utilisé, trempe dans le vinaigre coloré et de l'alun, et laisse ramollir trois jours. A une mine de cuivre, mêle ensuite de la terre de Chio, du sel de Cappadoce, de l'alun schisteux, de chaque, six drachmes, et fais fondre. Mais fonds avec adresse, et ce sera de l'argent valable. Il te faut y allier de bon argent, non falsifié, résistant aux épreuves, mais pas plus de 20 drachmes. Il donnera du corps au mélange et le rendra incorruptible.
d'après : Papyrus Graecus Holmiensis, O. Lagercrantz, Uppsala und Leipzig, 1913
Quelques passages des papyrus du musée de Leyde offrent un grand intérêt pour l'étude de l'alchimie. L'un d'eux détaille trois recettes successives traitant de l'affinage et du travail de l'or :
Affinage de l'or : prends de fort vinaigre, concentre-le et mêle-le à huit drachmes de sel commun, deux drachmes d'alun schisteux et quatre drachmes de litharge ; pile ensemble et laisse macérer dans le vinaigre pendant trois jours. Recueille alors le liquide pour l'utiliser...
d'après : Papyri Graecae Magicae, K. Preisendanz, Leipzig-Berlin, 1928-1931
De façon générale, la pierre des sages fascinait parce qu'on devait artificiellement la préparer. Maintes recettes à son sujet font intervenir de l'argile jaune ou rouge. L'alchimiste, après la coction, trouvait un bloc durci au feu. C'est là qu'il faut vraisemblablement voir le début réel de l'alchimie opératique. Des milliers d'expériences de ce genre ont dû être pratiquées ; peu à peu, la technique évoluant, les alchimistes ont maîtrisé progressivement l'art de faire fondre des matériaux divers et celui de faire apparaître des cristaux. Songeons que les Egyptiens maîtrisaient déjà la fabrication de la faïence et du verre ; la faïence égyptienne fut réalisée dès l'époque prédynastique (- 2000 av. J.-C.). Les Egyptiens paraissent avoir connu de temps immémorial l'action vitrifiante des sels alcalins, chauffés au contact de la silice. On fabriquait ainsi du verre à Thèbes et à Memphis, probablement bien avant que les Phéniciens eussent établi des verreries à Sidon. On faisait usage de sable de quartz très fin sur lequel on appliquait un enduit vitreux ; on y ajoutait comme fondant du carbonate de sodium ou soude et peut-être des cendres végétales très alcalines. Après avoir chauffé à une température inférieure au point de fusion le mélange, les composants s'aggloméraient. Les Egyptiens savaient aussi tirer parti de l'ajout d'oxydes métalliques en petites quantités pour abaisser le point de fusion du mélange : ils connaissaient donc -de façon purement empirique, c'est une évidence- le principe eutectique. L'eutexie est le fait de deux ou plusieurs métaux, qui, fondus ensemble, ont une température de fusion inférieure à chacun d'eux pris isolément. Le diagramme suivant montre, par exemple, les courbes de fusion de 3 métaux (le zinc Zn, le plomb Pb et le bismuth Bi quand on les ajoute à de l'étain Sn)
 
 


FIGURE I

Les Egyptiens connaissaient aussi les frittes [une fritte est un verre qui a été fondu, refroidi, puis réduit en une poudre pouvant entrer comme élément dans la composition de glaçures ou d'émaux]. Ils mélangeaient du sable de quartz mêlé à 10% de chaux, à des oxydes métalliques et à 20% de carbonate de sodium : ils obtenaient alors un matériau bleu et vert produit par l'agglomération du mélange passé au four. Finement broyés, ces éléments étaient utilisés comme pigments, dont le plus connu est le bleu égyptien. La même association portée à une température de 1100°C produisait le verre. On savait le fondre depuis le milieu du 2ème millénaire av. J.-C.
- On comprend sous la dénomination générale d'argiles tous les silicates d'alumine hydratés, plus ou moins purs, qu'on trouve à l'état terreux et qui proviennent de la décomposition des silicates alumineux si abondamment répandus dans les roches cristallines. Elles sont terreuses, assez tendres pour être rayées par l'ongle, grasses ou douces au toucher et peuvent durcir au feu ; elles font une pâte plus ou moins liante avec l'eau qu'elles absorbent dans une certaine proportion ; quand elles sont sèches, elles happent à la langue et exhalent une odeur terreuse lorsqu'on souffle sur leur surface. A l'état de pureté, celles qui ne sont pas trop hydratées sont infusibles et insolubles dans les acides ; lorsqu'elles contiennent une quantité assez considérable d'eau de combinaison et lorsqu'elles renferment de l'oxyde de fer, de la chaux ou de la potasse, elles deviennent plus ou moins fusibles et attaquables par les acides. Les impuretés qu'elles peuvent renfermer sont nombreuses ; tantôt, elles sont disséminées en fragments beaucoup plus volumineux que les particules argileuses, tantôt elles ont un degré de ténuité analogue. Les argiles pures sont blanches, mais celles que l'on trouve le plus communément sont colorées en rouge ou en jaune par les oxydes de fer, en gris ou en noir par du carbone et du bitume, en verdâtre par du silicate de fer.

L'argile pure ou kaolin [nom d'une localité chinoise, Kauling] provient de la décomposition du feldspath [cf. section sur le Mercure de nature et les blasons alchimiques] contenu dans les roches granitiques, porphyriques et quelquefis basaltiques ; il se trouve généralement en place dans les terrains riches en Terre hermétique, c'est-à-dire les terrains de cristallisation. D'après Brongniart, les masses minérales auxquelles on donne le nom de kaolin sont de véritables roches composées : elles renferment une partie ténue argiloïde qu'on peut séparer par le lavage et qui seule jouit des propriétés de l'argile : c'est le Soufre blanc des alchimistes ou 1er Mercure. Le kaolin argileux laisse parfois 3 % de sable [cf. lien du Mercure] dont la nature est tantôt siliceuse, tantôt feldspathique. Le produit final de la décomposition feldspathique montre que l'alumine s'est concentrée en retenant une partie de la silice [c'est donc le lien naturel du Soufre blanc, ce qui prend de l'importance lors des expériences alchimiques] et en fixant une certaine quantité d'eau, pendant que les autres bases sont entraînées avec une grande partie de la silice. Brongniart écrit :


"Une circonstance remarquable dans le gisement des roches kaoliniques, est la présence constante des roches ferrugineuses dans toutes les exploitations de kaolin, depuis la Chine [...] jusque dans les gîtes les mieux connus de toute l'Europe [...] Mais c'est surtout dans [le gîte] de Annee, près de Schneeberg, qui a fourni pendant longtemps la pâte des belles porcelaines de Saxe, que cette association est des plus frappante"

Le kaolin susceptible d'être employé à la fabrication de la porcelaine est toujours rare et il est souvent entaché d'un Soufre rouge, utile à l'alchimiste.
 

Les argiles impures sont donc des plus intéressantes à étudier pour pénétrer l'Art sacré d'Hermès. On distingue d'abord les argiles plastiques qui fournissent la terre à fayence fine et sont très utilisées par les potiers [cf. Piccolpassi] ; les argiles figulines sont des argiles liantes mais moins tenaces que les précédentes. Elles contiennent des résidus mercuriels [chaux à l'état de carbonates] et elles sont plus ou moins souillées de Soufre rouge. Elles rougissentou jaunissent à une haute température ; enfin, sans se fondre, elles se couvrent d'une espèce de vernis et se ramollissent à une température élevée, signant par là leur nature mercurielle. Elles sont employées dans la fabrication des briques et expliquent que les alchimistes aient toujours affirmé que le pauvre comme le riche possédait la matière première [l'allégorie est assez piquante, il faut en convenir]. Nous avons ensuite les argiles smectiques ou terres à foulon : ces argiles sont grasses au toucher, onctueses. Au feu, elles se déforment en perdant leur eau de combinaison et sont presque toujours très fusibles à cause des impuretés qu'elles renferment. La terre à foulon sert principalement au dégraissage des draps et autres étoffes de laine parce qu'elle absorbe les huiles dont on a imprégné ces tissus pour faciliter les premières opératins de la filature et du tissage


[il faut ici signaler la valeur hermétique exceptionnelle de l'analogie entre d'une part, la filature et la préparation du Mercure philosophique et d'autre part, le tissage et l'accrétion progressive des deux principes Soufre blanc et Soufre rouge].
 

Le bélier, le blanchiment ont toujours été parmi les plus hauts symboles de l'alchimie et il n'est point d'adepte qui ne soit venu à en parler...Les marnes [auxquelles B. Pallissy a consacré un livre] sont formées d'un mélange mécanique de carbonates de chaux et d'argiles ; selon qu'un des deux principes domine, on les nomme marnes calcaires ou marnes argileuses. Leur intérêt hermétique est exceptionnelle car elles livrent, par leur décomposition, l'un des principaux composants du Mercure philosophique [cf. section sur la réincrudation]. Elles sont bien sûr effervecentes avec les acides et sont très fusibles ; elles sont employées pourl'amendement des terres et ont donc ce privilège d'être utiles aussi bien dans l'agriculture terrestre vulgaire que dans l'agriculture céleste vouée à Hermès. Elles ajoutent aux terres le silicate d'alumine et surtout la chaux carbonatée ; par là elles rendent les terres légères plus consistantes ; notons que l'effet des marnes, en alchimie, peut être visible au 2ème oeuvre dans la réparation du Mercure [qui est l'objet de cette page] et au 3ème oeuvre où il convient de donner un peu de fixité au Soufre blanc.
Les argiles ocreuses nous offrent ensuite un vaste déploiement de couleurs qui n'a rien à envier avec la queue de paon : à l'état normal ou calcinées, ce sont les ocres jaunes, rouges ou brunes, la terre d'ombre, la terre de Sienne, la terre d'Italie, le brun roge, le rouge d'Angleterre...Ces argiles se trouvent à la limite des terrains crétacés et des terrains tertiaires. La couche d'ocre repose sur de la limonite endurcie, concrétionnée, laquelle s'appuie sur l'étage des sables ferrugineux.
L'art de travailler les argiles pour les transformer en vases d'ornements ou en ustensiles est appelée céramique [keramoV]. Nous signalerons au lecteur intéressé, d'un petit trait de cabale, la proximité du mot kerameia [art du potier] avec le mot keraia [pince d'écrevisse, croissant de lune, branche de compas], qui atteste de l'unité symbolique entre le Soufre blanc et le croissant de Lune en son dernier quartier. Suivant Tylor, le vase en bois ou la corbeille de jonc ou d'osier aurait été le premier substratum de la céramique ; cela par aanlogie nous conduit à un tressaillage [panier d'osier] et de là au filet dont on connait la valeur symbolique [cf. section des blasons alchimiques].

b)- fusion des métaux : les hommes ont maîtrisé la conduite de la fusion des métaux après s'être dans un premier temps servis de pierres siliceuses. A ce sujet, il vaut de citer un passage de L'Introduction à la Chimie des Anciens de M. Berthelot au mot Mercure, puisqu'il a directement rapport avec la fusion des métaux. Pline distingue l'argentum vivum, métal natif, et l'hydrargyrum ou argent liquide, métal artificiel. Il prépare celui-ci sans distillation, en broyant le cinabre et le vinaigre dans un mortier de cuivre avec un pilon de cuivre. On obtenait aussi le mercure en plaçant le cinabre dans une capsule de fer, au milieu d'une marmite de terre, surmontée d'un chapiteau (ambix), dans lequel se condensait la vapeur sublimée : on lit dans Dioscoride :

«La vapeur sublimée adhérente à l'alambix, raclée et refroidie devient mercure.» -

C'est l'origine de l'alambic. Dans Aristote se trouve le curieux passage que voici :

« Quelques-uns disent que l'Âme communique au corps son propre mouvement : ainsi fait Démocrite, lequel parle à la façon de Philippe, auteur comique. Ce dernier dit que Dédale communique le mouvement à une Vénus de bois, en y plaçant de l'argent liquide». (De Animâ, chap. 3)

C'est déjà le principe de l'expérience du culbuteur chinois, que l'on fait aujourd'hui dans les Cours de Physique. Mais on peut aussi voir là l'origine de quelques-unes des idées mystiques des Alchimistes, qui ont pris au sérieux les apparences tournées en
plaisanterie par les anciens Grecs. Le mercure des philosophes, ou matière première des métaux, représentait pour les Alchimistes une sorte de quintessence du mercure ordinaire ; ces deux corps étant tantôt confondus, tantôt distingués. C'est dans ce sens qu'il convient d'entendre ce qui suit :

«D'après les Alchimistes du Moyen Âge, !e mercure est l'or vivant; la mère des métaux. Il les engendre par son union avec son mâle, le soufre ; il tue et fait vivre ; il rend humide et sec ; il chauffe et refroidit, etc. L'Eau c'est Adam, la Terre est Eve » (Rulandus, Lexicon Alchemiae), [...]

Tout ceci atteste la persistance des vieilles formules, à travers le Moyen Âge ; car la dernière assimilation remonte à Zosime et aux gnostiques. Citons encore quelques-uns des synonymes alchimiques du mercure :

«Aquam auteur simplicem, alias voyant venenum, argentum vlvum, cambar, aquam permanentem, gomma, acetum, urinant, aquam maria, Draconem, serpentem.» [in Turba philosophorum, biblioth. Chem. de Manget, t.I, p.500]

On lit les noms suivants du mercure dans Vincent de Beauvais [Speculum majus, VIlI, 62] :

« Acetum attrahens, et aqua aggrediens et oleum mollificans... serves quoque fugitivus» [cf. aussi Ostanès].

Puis vient un dialogue entre l'or et !e mercure. L'or dit au mercure

« Pourquoi te préfères-tu à moi ? je suis le maître des pierres qui ne souffrent pas le feu. Et il lui répond: Jet'ai engendré et tu ne sais pas que tu es né de moi. Une seule partie tirée de moi vivifie un grand nombre des tiennes; tandis que dans ton avarice tu ne donnes rien de toi dans les traitements. »

Le mercure est présenté comme l'élément de tous les corps métalliques liquéfiables par le feu; après leur liquéfaction, ils prennent l'apparence rouge. On peut ajouter que l'on trouve un dialogue entre l'or et le mercure, à la fin de la Nouvelle Lumière Chymique, d'Alexandre Sethon. D'après Avicenne [Bibl.chem.de Manget, t.I, p.627] :

«Le mercure est le serpent qui se féconde lui-même, engendrant en un jour ; il tue tout par son venin ; ils'échappe du feu. Les sages le font résister au feu : alors il accomplit les oeuvres et mutations...Il se trouve dans tous les minéraux et il possède avec tous un principe commun ; c'est la mère des minéraux. Un seul métal tombe au fond, c'est l'or et par là tu connais le plus grand secret, parce que le mercure reçoit dans son- sein ce qui est de la même nature que lui. Il repousse les autres, parce que sa nature se réjouit plus avec une nature pareille qu'avec une nature étrangère. Il est le seul qui triomphe du feu et n'est pas vaincu par lui ; mais il s'y repose amicalement... II contient son propre soufre excellent, par lequel on fixe l'or et l'argent, suivant le mode de digestion. »
 

Sur les métaux et la génération des métaux, M. Berthelot ajoute que [...] les métaux sont formés d'eau et de terre, d'après Aristote [Météor,l. IV, chap. 8]: ce qui exprime leur fusibilité et leur fixité, aussi bien que leur aptitude à être changés en oxydes. Aristote [De Generatione, t. I, chap.10] distingue encore les corps en réceptifs ou passifs, et actifs ou donnant la forme [...]. C'est ainsi que l'étain disparait, en subissant l'influence de la matière du cuivre qui le colore [...] Nous touchons ici aux notions alchimiques. Un autre passage d'Aristote traite de l'exhalaison sèche et de l'exhalaison humide, laquelle produit les métaux. Une partie de ceci rappelle, sous une forme plus vague, les théories actuelles sur les minéraux de filons, produits par les vapeurs souterraines. Et ailleurs [Météor.,l. IV, ch.2]:

« L'or, l'argent, le cuivre, l'étain, le plomb, le verre et bien des pierres sans nom, participent de l'eau : car tous ces corps fondent par la chaleur. Divers vins, I'urine, Ie vinaigre, la lessive, le petit-lait, la lymphe participent aussi de l'eau, car tous ces corps sont solidifiés par le froid. Le fer, la corne, les ongles, les os, les tendons, le bois, les cheveux, les feuilles, l'écorce, participent plutôt de la terre : ainsi que l'ambre, la myrrhe, l'encens, etc. »

Tous ces énoncés témoignent de l'effort fait par la science antique pour pénétrer la constitution des corps et manifestent les analogies vagues qui guidaient ses conceptions. La Théorie des exhalaisons est le point de départ des idées ultérieures sur la génération des métaux dans la terre, que nous lisons dans Proclus (voir Origines de l'Alchimie, p. 48), et qui ont régné pendant le Moyen Âge. On lit encore, dans Vincent de Beauvais (VIIII, 6) :

«D'après Rhazés, les minéraux sont des vapeurs épaissies et coagulées au bout d'un temps considérable. Le vif argent et le soufre se condensent d'abord. Les corps transformés graduellement pendant des milliers d'années dans les mines arrivent à l'état d'or et d'argent ; mais l'art peut produire ces effets en un seul jour.»

Il est indubitable, d'après les données que nous avons réunies, que ces réflexions de Rhazès ne sont pas absolument fausses même si le délai d'un jour seulement apparaît quelque peu serré. Dès les temps les plus anciens, ces idées se sont mêlées avec des imaginations astrologiques, relatives aux influences sidérales [cf. humide radical métallique et zodiaque alchimique] . C'est ainsi qu'on lit dans la Bibl. Chem. de Manget, t. I, p. 913 :

«Les métaux et les pierres n'éprouvent pas les influences célestes, sous leur forme même de métaux ou de pierres, mais lorsqu'ils sont sous la forme de vapeurs et tandis qu'ils durcissent.»

On voit par là le sens mystique de ces mots attribués à Hermès par Albert le Grand :

«la terre est la mère des métaux ; le ciel en est le père.»

Que nous aurions aimé qu'Albert le Grand ait dit « minéraux » au lieu de métaux car, alors, l'allégorie était presque parfaite ; le ciel doit bien sûr être interprété selon la cabale : il s'agit de la Rosée de mai. De même cet autre axiome hermétique:

«En haut les choses terrestres ; en bas les choses célestes »

lequel s'appliquait à la fois à la transformation des vapeurs dans la nature et à la métamorphose analogue que l'on effectuait par l'art dans les alambics. Cet axiome est retrouvé dans la littérature alchimique dans le Ciel terrestre de Lavinius de Moravie et, plus tardivement encore, dans la Table d'Emeraude.
Avicenne, après avoir décrit le détail supposé de cette création des métaux, ajoute :

«Cependant il est douteux que la transmutation effective soit possible. Si l'on a donné au plomb purifié les qualités de l'argent (chaleur, saveur, densité), de façon que les hommes s'y trompent, la différence spécifique ne peut être enlevée parce que l'art est plus faible que la nature » (Vincent de Beauvais, VIII, 84).

Albert le Grand (De Mineralibus, t. III, ch. 9) dit de même:

« Ceux qui blanchissent par des teintures blanches et jaunissent par des teintures jaunes, sans que l'espèce matérielle du métal soit changée, sont des trompeurs, et ne font ni vrai or, ni vrai argent... J'ai fait essayer l'or et l'argent alchimiques en les soumettant à six ou sept feux consécutifs ; le métal se consume et se perd, en ne laissant qu'un résidu sans valeur. »

Dans le traité d'alchimie pseudonyme, attribué au même auteur, il est dit que le fer alchimique n'attire pas l'aimant et que l'or alchimique ne réjouit pas le coeur de l'homme et produit des blessures qui s'enveniment ; ce que ne fait pas l'or véritable. De tous les métaux connus à l'époque, le plomb et l'étain formaient une branche importante du commerce des Phéniciens et des Carthaginois avec l'Espagne et les Iles Britanniques (les Cassitérides). Ces deux métaux étaient employés dans l'affinage de l'argent et de l'or. Le blanc de plomb (cerusa des Romains, psimmythion des Grecs) se fabricait en grand à Rhodes et à Corinthe. L'étain, auquel l'épithète de brillant (Kassiteros faeinos) est attribué dans les Poèmes Homériques, servait à la fabrication de boucliers (1, 2) et d'autres ustensiles. Les vases étamés des Gaulois [vasa incoctilia] étaient fort estimés des Romains. En faisant fondre les minerais de cuivre avec l'étain, on obtenait directement l'airain (kalkoV, aes). En traitant la limaille de cet alliage par du vinaigre, on obtenait l'aerugo des Romains ou l'ioh des Grecs. Ce même nom se donnait aussi à la matière qu'on obtenait en chauffant des clous de bronze ou de cuivre saupoudrés de soufre dans un vase de terre, et en exposant le produit de la calcination à l'humidité.

c)- le blanchiment : des corps non métalliques étaient également connus, notamment le borith et le neter. Ces corps étaient connus des Hébreux et utilisés pour le blanchiment des étoffes. Ils préparaient la première de ces substances en filtrant de l'eau à travers des cendres végétales, et en évaporant jusqu'à siccité la liqueur filtrée. Le borith était donc du carbonate de potasse (sel végétal) impur (1). Quant au neter, c'était du natron [et non du nitre comme son nom pourrait le laisser supposer], c'est-à-dire du carbonate de soude impur (2). Il était fort connu dans certains lacs d'Afrique. Le nitre (nitrate de potasse) se retirait en quantité importante des cavernes de l'Asie, appelées colyces. L'usage du nitre était assez réduit au temps des Romains. Ce n'est que vers le XIIIe siècle qu'il reçut le nom de sel de pierre ou salpêtre (sel patrae). Le nitre était connu des Grecs sous le nom de Ajronitrum. Aucun de ces sels alcalins n'était autrefois connu à l'état de pureté. Les épithètes de rouge, jaune, gris, bleu, appliquées à ces sels [et dont on peut se demander s'ils n'ont pas quelque rapport avec les couleurs évoquées par Philalèthe dans le 3ème oeuvre...] prouvent donc qu'il s'agissait de subtances impures. La substance que les Grecs et les Romains désignent par le mot nitrum [nitron] est tantôt la potasse du commerce [au XIXe siècle], c'est-à-dire de l'alkali fixe impur et plus rarement le nitre proprement dit. La potasse, appelée plus tard sel alcali végétal, se préparait en filtrant l'eau à travers les cendres des végétaux [lixiviation] ; pour cette opération, les Anciens choisissaient de préférence les cendres de chêne [ce qui nous intéresse au premier chef], de la vigne et de la fougère. Les Anciens n'ignoraient pas que le sel végétal [borith] se liquéfie facilement au contact de l'air humide et qu'en cela il diffère d'un autre sel analogue [natron] qui se change à l'air en poussière blanche [efflorescence]. On faisait un grand usage de ces sels alcalins dans la préparation du verre.

De la Cyrénaïque, principalement des environs du temple de Jupiter Ammon (voir 1, 2, 3, 4, 5), venait le sel, nommé ammos, qui signifie en grec sable. C'était le sel ammoniac, facile à distinguer du sel marin par sa forme cristalline et fibreuse. Dioscoride (Mat. Med. , V, 126) en disait :

« le sel ammoniac est facile à diviser dans le sens de ses fibres droites ».

Nous avons déjà beaucoup parlé des aluns ; cela pour dire que, outre la production d'alumine, il ne faut pas oublier que l'alun pouvait être une source bon marché d'acide sulfurique. Au temps des Romains, on retirait de l'alun, par la calcination et le lavage, une poudre blanche, légère, connue sous le nom de terre de Samos, terre de Chio, terre Cimolienne : c'était l'alumine (encore appelée au début du XIXe siècle argile pure ou kaolin 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10). Les Romains semblent avoir connu la chaux proprement dite, la chaux caustique (1, 2, 3), telle qu'on l'obtient du carbonate calcaire. Ainsi, Pline dit-il (Hist. Nat., XXXV, 52) :

"la chaux est d'un grand usage en médecine ; fraichement préparée, et non mouillée, elle brûle et dissipe les ulcères et les empêche de prendre du développement."

Les Anciens étaient loin, cependant, de se douter que l'argile, la base de la faïence, de la poterie, des briques et des tuiles, était identique avec la substance blanche (alumine) qui entre dans la composition des aluns. La fabrication du verre coloré était presque aussi ancienne que celle du verre blanc ou incolore. Le vert-de-gris, la rouille de fer ou tout autre oxyde métallique pouvait d'abord colorer accidentellement une pâte vitreuse. Des débris de verre coloré, imitant l'émeraude, le saphir, l'améthyste, ne sont pas rares dans les tombeaux d'Egypte. Il faut remarquer en particulier les pierres bleues, figurant des scarabées et des perles qui semblent avoir été obtenues par la fusion d'une masse fibreuse avec de l'oxyde de cobalt. Les Anciens savaient en outre depuis longtemps que les cendres des végétaux communiquaient à l'eau la propriété de nettoyer les étoffes ; et sans doute, ils ne tardèrent pas à découvrir que l'eau filtrée à travers des couches de cendres est chargée d'un sel particulier qui reste, après l'évaporation de l'eau, au fond du vase [c'est ce qui lui a valu plus tard le nom de pott-asche - cendre ou résidu de pot - d'où l'on a fait par corruption, potasse]. La lixiviation - qui est cette opération de passage dans des cendres - est très ancienne. Toutes les plantes donnent, par incinération et lixiviation, des sels [carbonates] alcalins propres au blanchiment. On lavait les vêtements dans des espèces de fosses qui servaient de cuves ou de chaudière de lavage. Jérémie, qui écrivit vers le VIIIe siècle avant notre ère [c. II, t. 22], disait déjà :

"Quand vous vous laveriez avec du nitre [neter] et que vous vous nettoyeriez avec du borith, vous demeurerez toujours souillés, etc."

On savait que le neter est une substance qui fait effervescence, ce qui le distingue du borith qui tombe en deliquum [on dit aussi par défaillance]. Salomon dit que les cantiques que l'on chante contre le méchant sont comme le vinaigre sur du neter. Le natron des Grecs a la même étymologie que le neter et se trouve aujourd'hui dans certains lacs de l'Orient : c'est une espèce de carbonate de soude qui fait effervescence avec le vinaigre et qui sert aux mêmes usages que le borith, employé pour blanchir les étoffes.

d)- l'Art sacré : les documents authentiques dans lesquels on remarque pour la première fois le nom de chemia et d'alchemia, donné à une science qui jusque là ne paraissait pas avoir de nom, remontent au IIIe ou au IVe siècle de notre ère. Scaliger parle d'un manuscrit de Zosime (intitulé itmat, phonétiquement proche par hasard de l'antimoine arabe : ithmid] dont il cite le passage suivant :

"Les écritures sacrées disent que les anges, épris d'amour pour les femmes, enseignaient à celles-ci toutes les oeuvres de la nature. De ce commerce des anges avec de simples mortelles naquit la race des géants. Le livre dans lequel ils enseignaient les arts est appelé cema ; de là le nom de chemin, appliqué à l'art principal." [in Ola. Borrichii de Ortu et progressu Chemiae, Bibl. Manget, T. 1] ;

St Clément d'Alexandrie parle d'une tradition analogue sans se servir du mot de chemia. Alexandre d'Aphrodise, célèbre commentateur des oeuvres d'Aristote, parle dans le commentaire des Météorologiques - à propos de la fusion et de la calcination - d'instruments chimiques ou chyiques. Le creuset [qeganon] destiné à faire fondre des métaux était un de ces instruments. Il semble bien que le mot chimie vienne de ceo [ceuoV], couler, fondre ; de là cuica ou cumica organa qui signifie instrument chimique ou chymique. Jul. Firmicus, en parlant de l'influence des astres sur les dispositions intellectuelles de l'homme, dit :

"Si c'est Mercure, il s'adonnera à l'astronomie ; -si c'est Mars, il embrassera le métier des armes ; -si c'est Saturne, il se livrera à la science de l'alchimie [scientia alchemiae]."

Il paraît certain que le nom grec de chemia n'était pas d'abord adopté d'un commun accord par toutes les nations, comme il le fut par la suite. Art sacré, science divine, science occulte, art de Thath ou d'Hermès, etc., tels étaient d'abord les noms appliqués, dans chacune des langues anciennes, de la chimie et en premier lieu de l'alchimie.

On peut attribuer aux prêtres de l'Egypte, aux initiés de Thèbes et de Memphis, la connaissance de l'art sacré. C'est dans les temples que les prêtres pratiquaient l'art sacré et c'est là qu'ils avaient établi leurs laboratoires. Le laboratoire du temple avait fourni le fait et l'imagination du prêtre, la théorie [du moins est-là ce que pense Ferdinand Hoefer]. Il est de fait que l'initié de l'art sacré était persuadé de pouvoir faire en petit ce que le démiurge ou le dieu créateur avait fait en grand [le chimiste agrège et désagrège, combine et décompose la matière sur laquelle il opère]. Il n'en sera pas autrement avec les expériences menées par les minéralogistes français du XIXe siècle ; certes, le paradigme sera différent et l'obtention des minéraux artificiels sera mené au plan scientifique, débarassé de son cortège sacramental qu'il n'eut pas manqué d'avoir : à des époques antérieures, de telles expériences devaient forcément susciter l'admiration de tous et élever l'officiant à une dignité suprème...
Notre propos est précisément d'essayer de montrer que de telles recherches, menées certes de façon bien plus primitive, ont dû exister du temps des laboratoires égyptiens et qu'elles constituent en défintive l'objet même de l'alchimie. Poursuivons...
Transportons-nous par la pensée au temps de Zosime le Panopolitain [1, 2] ou d'un des grands maîtres de l'art sacré et assistons en tant qu'apprenti initié à quelques unes des opérations pratiquées dans les temples : 

- on chauffe de l'eau ordinaire dans un vase ouvert. l'eau bout et se réduit en un corps aériforme [vapeur], laissant au fond du vase une terre pulvérulente, blanche. A l'époque, on pouvait conclure que l'eau s'était changée en air et en terre ; à notre époque, on sait que l'eau tient des matières en dissolution, lesquelles se déposent au fond du vase ;
- on porte un fer rougi au feu sous une cloche maintenue sur une cuvette pleine d'eau ; le volume d'eau diminue ; une bougie, portée sous la cloche, allume aussitôt l'air qui s'y trouve. A l'époque, on pouvait conclure que l'eau se changeait en feu ; à notre époque, nous savons que l'eau se compose de deux corps aériformes (oxygène et hydrogène) ; que l'un (l'oxygène) est absorbé par le fer et que l'autre (hydrogène) s'échappe sous la cloche en prenant la place de l'air atmosphérique qui s'y trouve, et que c'est l'hydrogène qui s'allume au contact d'une flamme ;
- on brûle (calcine) du plomb ou tout autre métal (excepté l'or et l'argent) au contact de l'air : il perd aussitôt ses propriétés primitives et se transforme en une substance pulvérulente, en une espèce de cendre ou de chaux. En reprenant ces cendres, qui sont le résultat de la « mort » du métal, et en les chauffant dans un creuset avec des grains de froment, on voit bientôt le métal renaître de ses cendres et reprendre sa forme et ses propriétés premières. A l'époque, on pouvait penser que le métal, détruit par le feu, est revivifié [réduit ou désoxydé] par les grains de froment et par l'acton de la chaleur : on ignorait alors complètement le phénomène de l'oxydation et la réduction des oxydes au moyen du charbon ou d'un corps organique riche en carbone, tel que le sucre, la farine, les semences, etc. [cela, par parenthèse explique nombre d'allégories où le sucre, le miel, les grains de blé sont l'objet d'une riche iconographie]. De fait, les grains de froment étaient le symbole de la vie et, par extension, le symbole de la résurrection et de la vie éternelle : on les considérait tels, parce qu'ils étaient employés pour ressusciter et revivifier les métaux morts ou réduits en cendres [ce n'est point autrement que Fulcanelli parle de la réincrudation, c'est-à-dire de l'action de rajeunir le métal] ;
- on calcine du plomb argentifère dans des coupelles faites avec des cendres ou des os pulvérisés. Le plomb se réduit en cendre, il disparait dans la substance de la coupelle et à la fin de l'opération, il reste au fond de la coupelle un bouton d'argent pur. Le plomb ayant disparu sans que l'opérateur sache pourquoi ni comment, quoi de plus naturel que de conclure qu'il s'était transformé en argent ? Cette opération n'a certainement pas peu contribué à faire accréditer une opinion ancienne, selon laquelle le plomb peut se transformer en argent. Les phénomènes remarquables de l'iris et de l'éclair que présente l'argent soumis à la coupellation, devaient aussi singulièrement occuper l'imagination de l'artiste sacré...

[la coupellation est une opération très anciennement connue : les alchimistes la connaissaient évidemment et dans la section chimie et alchimie, nous montrons - d'après Bernard Husson - que les alchimistes eux-mêmes n'étaient pas dupes de ces procédés et les dénoncaient, tel Michel Maïer, à qui nous devons la somptueuse Atalanta fugiens] ;

- on verse un acide fort sur du cuivre : le métal est attaqué et finit, au bout d'un certain temps, par disparaître, en donnant naissance à une liqueur verte, aussi transparente que l'eau pure. En plongeant dans cette liqueur une lamelle de fer, on observe que le cuivre reparaît avec son aspect ordinaire en même temps que le fer se dissout à son tour...quoi de plus simple que de conclure -à l'époque- que le fer s'est transformé en cuivre ?

De tout cela, quelle conclusion pouvons-nous tirer ? Ferdinand Hoefer considère que la fameuse théorie de la transmutation des métaux, adoptée par les alchimistes, est fondée sur quelques faits réels mais mal interprétés. Le point de départ du raisonnement était l'observation et l'imitation de la nature. Les métaux étaient assimilés à de véritables êtres animés ayant, comme les végétaux et les animaux, leur vie propre. Eugène Chevreul semble d'un avis eu peu différent et considère que l'idée alchimique, en soi, était logique au point de vue de la doctrine de Platon et d'Aristote ; et que les Anciens imaginaient préparer une sorte de levain qui permettait de fermenter l'or alchimique pour le faire croître et multilplier [cf. Résumé de l'Histoire de la Matière, in Idée alchimique, II]. La science du Grand oeuvre ne consistait pas seulement dans l'étude des métaux, des lettres et de leurs combinaisons. C'était la science de l'univers, entourée de symboles et de mystères qui étaient tous, à l'origine, fondés sur quelques faits d'observation. Les trois principes (matière, vie, intelligence), exprimés symboliquement par les trois côtés d'un triangle équilatéral, représentaient tout ce qui est [Timée de Platon]. L'Isis blanche et noire, telle qu'on la voit sur des papyrus du Louvre [sur l'Isis hermétique, cf. Idée alchimique I ; sur l'Isis romaine, cf. Gardes du corps] ; le basilic et l'easpic placés sur le front d'Isis [on retrouve des signes identiques dans l'alchimie occidentale et ces deux derniers se retrouvent sur le caducée de Mercure], tous ces symboles paraissent représenter la lumière et les ténèbres, la vie et la mort. Ce dualisme se retrouve au fond de presque toutes les doctrines religieuses et scientifiques anciennes. Le panthéisme mystique des Egyptiens repose principalement sur les nombres binaire, ternaire et quaternaire. A ces nombres mystiques, il faut ajouter encore les nombres cinq, sept, le carré de trois (neuf) et le nombre quinze, comme étant le résultat de l'addition des trois premiers nombres impairs [3 + 5 + 7 = 15]. Toutefois, nous avons vu dans une autre section [les Gardes du corps de François II] que ce symbolisme numéral pouvait cacher un composé essentiel de la préparation du Mercure philosophique. L'autel en forme de coupe dont parle Zosime, dans son traité sur la composition des eaux, a quinze degrés. Et le sceau d'Hermès ou de Mercure, avec lequel les alchimistes cachetaient les flacons contenant les substances destinées au grand oeuvre, représente une combinaison mystique de différents nombres

[cela fait notamment référence à Moïse, philosophe hébreux, qui dans son allégorie de la création du Monde, applique le mercure au 7ème jour dont il fait un jour de repos pour indiquer que ce métal, n'étant ni solide ni malléable, avait besoin d'une préparation différente des autres].

Si dans les mystères de l'art sacré les nombres jouent un rôle important, les lettres y ont également une grande valeur. Tel est le cas du mot mystique AZOTH, qui est le titre d'un traité d'Alchimie que Fulcanelli attribue à senior Zadith.
Parmi les animaux sacrés, on remarque en particulier le lion, l'aigle, la salamandre et le dragon. Le lion jaune était ordinairement le symbole des sulfures jaunes, le lion rouge celui du cinabre et le lion vert désignait les sels de cuivre et de fer [il devait s'agir des sulfates ou vitriols]. L'aigle noir représentait les sulfures noirs, et plus particulièrement le sulfure noir de mercure. F. Hoefer pense qu'une phrase comme « l'aigle noir se transforme en lion rouge » signifie que le sulfure noir de mercure, par la voie de sublimation, se transforme en sulfure rouge. Mais l'alchimiste au fait de la cabale hermétique comprendra que la phase de dissolution est terminée et que la fermentation du Rebis commence...
Les signes du zodiaque étaient employés pour désigner les saisons et les époques propices aux opérations du Grand oeuvre. L'astrologie était l'auxiliaire indispensable de l'art sacré et les Adeptes avaient aussi une grande confiance dans l'influence des différentes périodes de la lune

[en fait, nous savons que la référence aux saisons ne vaut que pour les minéraux qui sont voilés sous les signes du zodiaque et que les phases de la lune se rapportent au degré de température à une époque donnée de l'oeuvre ou à certains composés : ainsi, le premier quartier symbolise-t-il le Mercure Philosophique alors que le dernier quartier symbolise le Soufre blanc].

Parmi les produits d'animaux employés dans les opérations mystiques de l'art sacré, on remarque surtout le lait et l'oeuf. Le lait d'une vache noire [symbole des eaux de l'abime] désignait le mercure car c'était une opinion depuis longtemps reçue que les métaux se composent de soufre et de mercure. Le lait d'un animal quelconque représentait le soufre « qui coagule le mercure » de même que que le lait est suceptible de se coaguler [nous avons vu dans la section du Bain des astres, que la coagulation ou plutôt la formation d'une pellicule à la surface du composé signalait le début d'une cristallisation par un phénomène de sursaturation].
L'oeuf des philosophes [voyez l'Oeuf philosophal, dernier chapitre de l'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques d'E. Canseliet] représentait le monde dont la coque était la terre, le blanc et le jaune les autres éléments. Cet oeuf était ordinairement entouré d'un cercle d'or représentant le zodiaque. Sur les monuments druidiques [druV : chêne] on rencontre également l'oeuf comme symbole du monde, façonné par deux serpents. La pierre philosophale était tantôt du cinabre, tantôt du soufre ; pour les uns, c'était l'arsenic qui blanchit le cuivre, pour les autres, la cadmie qui le jaunit. Pour tous, c'était une substance qui avait la vertu de transformer les métaux imparfaits en or ou en argent et de procurer ainsi une richesse immédiate [voyez la section sur l'analyse des transmutations]. Comme la richesse n'a aucune valeur si celui qui la possède ne peut en jouir, la pierre philosophale devait être nécessairement accompagnée de cette autre pierre qui était la panacée universelle, assimilée à l'élixir philosophal. Comme cette recherche était intimement liée à des croyances mystiques et religieuses, il fallait absolument franchir les limites de la sphère terrestre pour aborder les régions supérieures de la vie spirituelle. C'est alors que l'adepte cherchait à s'identifier à l'âme du monde. En résumé, F. Hoefer considère qu'il y a trois catégories distinctes de l'art sacré :

- la pierre philosophale ;
- la panacée universelle ;
- l'âme du monde
Toutefois, ces catégories n'étaient pas si distinctes que cela car le ciel et la terre, envisagées dans leur approche néoplatonicienne, ne formaient qu'un tout, véritable labyrinthe où la raison se perd et l'imagination s'égare. Cependant, au milieu de cette confusion, on remarquait la conservation d'un principe fondamental : la suprématie de l'esprit sur la matière. Aussi l'oeuvre que l'Adepte pratique s'appelle-t-il grand et l'art qu'il cultive est-il sacré et divin.





Il nous faut à présent reparler d'Hermès Trimégiste que nous avons brièvement cité dans notre première section sur les textes. Nous avons vu que les alchimistes l'invoquent comme un oracle auquel ils font remonter l'origine de l'art alchimique. Mercure était, par une tradition universellement répandue, vénéré comme l'inventeur de tous les arts, chez les Egyptiens comme chez les Gaulois. Cicéron ne compte pas moins de sept Mercure qui tous recevaient un culte divin [De Nature Deorum, III]. Vulcain, That et Cadmus passent également pour avoir inventé plusieurs arts qu'on mit plus tard sur le compte de Mercure ou d'Hermès. Vulcain ou Phtha, symbole du feu, était l'objet d'un culte particulier chez les prêtres d'Egypte. That, dont parle Platon, représente Hermès et porte le nom de trois fois grand. Quand à Cadmus [que nous avons souvent cité], les Grecs le font venir de Phénicie et son nom grécisé signifie « du côté de l'Orient » [on remarquera un cousinage de cabale entre Cadmus et le chien du Corascène, envisagé par rapport à la chienne d'Arménie, qui vient de l'Occident, cf. Livre Secret d'Artephius]. Il est à remarquer que toutes les fois qu'il est question, dans les livres anciens -ou modernes, voir Fulcanelli- sacrés ou profanes, de quelque art jusqu'alors inconnu, on le fait venir du pays de l'Orient, comme de la source primitive de toute science. Faut-il y voir une simple métaphore du soleil levant ? Nous serions tenté de répondre par l'affirmative tant est prégnante dans l'oeuvre la relation à l'étoile du matin, symbole de Vénus-Aphrodite autant que de la terre primitive [Virga paritura de Fulcanelli] ; mais on peut aussi considérer cela comme l'indice d'une communication fort ancienne de la communication la plus reculée vers l'Orient, des Chinois, avec les Assyriens, avec les Perses et les Egyptiens, car l'éclosion de l'art sacré semble tirer son origine d'un noyau primitif se situant au Moyen Orient...
Hermès, donc, tout à la fois dieu du ciel et de l'enfer, évoquait d'après les croyances mythologiques, les âmes des décédés et opérait avec son caducée des transmutations et des miracles... C'est pourquoi les philosophes mystiques et les alchimistes ne pouvaient choisir comme référent suprême qu'Hermès. De là, l'art sacré - promu art transmutatoire - reçut le nom d'art hermétique et il n'est pas étonnant que le métal, si utile à l'affineur et à l'orfèvre, que les anciens appelaient eau-argent fût consacré à cette divinité. Il semble pourtant que les choses se soient beaucoup compliquées depuis, car, on l'a vu, des nombreux traités qu'Hermès aurait écrit, pas un seul n'existait dans les temples d'Egypte. Les écrits qui nous restent, le « Corpus hermeticum » qu'André-Jean Festugière a étudié dans une somme monumentale : la Révélation d'Hermès Trimégiste (Les Belles-lettres, trois vol., réed. 1990), renferment des emprunts aux livres de Moïse et de Platon. Ces écrits datent en fait de l'époque où la religion chrétienne s'est imposée face au paganisme ; ils étaient destinés à être pour les païens ce que la bible est pour les chrétiens. C'est de cette époque que l'on fait remonter un écrit comme la Table d'Emeraude, qui semble en fait dater de l'époque médiévale.  Déjà, les pères de l'Eglise, entre autres St Cyrille, avaient remarqué que les écrits hermétiques avaient mis à profit les livres de Moïse et de Platon. Les documents relatifs à l'art sacré nous intéressent car plusieurs manuscrits contiennent quelques explications sur des termes chimiques :
 

nitre [nitroh] : soufre blanc [qeion leucon] qui produit l'airain
suie [aiqalh] : poison de la suie
cadmie [cadmeia] : magnésie [magnhsia]
eau divine [qeion udwr] : blanc d'oeuf
terre égyptienne [aiguptia] : terre de poterie
claudien [claudianoV] : chaux brûlée des coquilles d'oeuf
airain : coque d'oeuf
fleurs jaunes : pierres d'or
magnésie : antimoine femelle de Macédoine
chélidoine : teinture d'or
sperme de Vénus : fleur du cuivre
lait d'un animal : soufre
lait d'une vache noire : mercure (vache noire = fertilité ; vache rousse = stérilité)
grenouillette [batracion] : vert de montagne
éponge de mer [spoggoV oclassioV] : cadmie
dragon rouge : cinabre

Ajoutons que les maîtres de l'art sacré ne se contentaient pas de cacher leurs doctrines mystiques sous le voile d'un langage obscur, figué et énigmatique ; ils employaient aussi des signes particuliers, pluisieurs d'entre eux ayant une analogie évidente avec les hiéroglyphes. Par exemple, la lettre K est l'initiale du creuset [cecanminoV]... Mais, nous dira-t-on, quel est le rapport direct entre l'Art sacré tel qu'il était pratiqué par les prêtres de l'Egypte et le Mercure philosophique ? Tout simplement l'art du verre dont il nous faut à présent parler avant d'aborder les synthèses minéralogiques réalisées au XIXe siècle. On lit dans une Notice sur la verrerie égyptienne, qui fait partie du grand ouvrage de la Description de l'Egypte [2e édit. Panckoucke, 1829, t. IX] :
 

Les prêtres de l'Egypte, sans cesse occupés d'expériences, ont fait dans leurs laboratoires particuliers, du verre comparable au cristal de roche. Profitant de la propriété qu'ils ont reconnue aux oxydes des substances métalliques, qu'ils tiraient principalement de l'Inde, de se vitrifier sous des couleurs différentes, ils ont conçu et exécuté le projet d'imiter toutes les espèces de pierres précieuses colorées, transparentes ou opaques que leur fournissait le commerce du même pays.
Strabon et tous les historiens ne se réunissent-ils pas pour apprendre qu'on fabriquait de temps immémorial en Egypte, et par des procédés secrets, des verres très beaux, très transparents, des verres dont les couleurs étaient celles de l'hyacinthe, du saphir, du rubis, etc., qu'un des souverains de ce pays était parvenu à contrefaire la pierre précieuse nommée Cyanus ; que Sésostris avait fait couler ou sculpter du verre de couleur d'émeraude une statue qu'on voyait encore à Constantinople sous le règne de Théodose ; qu'il existait aussi du temps d'Apion Plistonique, dans le labyrinthe d'Egypte, un colosse en verre ; qu'on faisait enfin avec la scorie des métaux un verre noir qui ressemblait au jaïet, substance, dit Pline, qu'on a mise en oeuvre avant d'avoir imaginé de la remplacer par le verre.
En faut-il davantage pour prouver que les Egyptiens sont les plus anciens fabricants de verre, et que, puisqu'ils imitaient les pierres précieuses, ils savaient préparer les oxydes sans lesquels ils n'auraient pas réussi à faire des verres colorés, de fausses pierres précieuses et des émaux...?
extrait de : les Merveilles de l'Industrie : le Verre et le Cristal, L. Figuier, 1873

A ce sujet, on peut évoquer un travail publié par Marcelin Berthelot [Comptes Rendus Acad. Sci., CVI, pp. 443-446] qui traite d'un procédé antique pour rendre les pierres précieuses et les vitrifications phosphorescentes. La Collection des alchimistes grecs, transcrits dans certains manuscrits du XIIIe siècle, renferme un petit traité exposant des procédés pour « colorer les pierres précieuses artificielles, les émeraudes, les escarboucles, les hyacinthes », d'après le livre tiré du sanctuaire du Temple. Ce traité renferme une série de recettes purement chimiques, analogues à celle du papyrus de Leide, et dont quelques-unes remontent à la plus haute antiquité. On y trouve cités plusieurs auteurs alchimistes égyptiens, tels que Marie, Agathodemon, le pseudo-Moïse, Ostanès, Démocrite, ces trois derniers cités dans Pline [Hist. Nat., XXX, 3]. Les citations du pseudo-Démocrite s'en réfèrent à son Traité sur l'art de colorer les verres, lequel ressemble étonnamment à ceux dont parlent Sénèque [Epist. CX] et Diogène Laërce ; cela ferait remonter l'alchimiste que l'on connaît sous le nom de Démocrite le Mystagogue vers les origines de l'ère chrétienne [M. Berthelot, Origines de l'Alchimie, p. 71 et 149]. Il s'agit de procédés permettant d'obtenir des teintures superficielles ou vernis où sont employés notamment le vitriol bleu.
Il est donc probable que cet Art sacré était pratiqué par de nombreux prêtres égyptiens ; il importe à présent de distinguer dans ces travaux les verres simplement teints dans toute leur masse, des verres recouverts de peintures à leur surface. Les verriers de l'ancienne Egypte, les verriers romains et orientaux, fabriquaient des quantités énormes de verre teint ou coloré et on peut même affirmer que le verre coloré fut fabriqué en premier, précisément à cause des impuretés que ne manquaient pas d'avoir ses composés [silice, natron, sable, etc.] sur lesquels nous allons bientôt revenir. Quant au verre blanc, il résulte de l'emploi de matières très pures. Nous restons dans notre sujet -qui est le Mercure philosophique- en parlant du verre et même de la poterie- parce que le verre et la poterie trouvent leur point de jonction dans lesglaçures sur poterie et parce que certains défauts des glaçures, le tressaillage et plus encore, les cristaux - que nous avons déjà évoqués dans le commentaire de l'Introïtus, VII de Philalèthe - sont à la base de ce qui devait constituer plus tard le grand sujet des alchimistes.

e)- le verre : notre objet n'est pas ici de retracer une histoire du verre [cf. l'Histoire de la Verrerie de Loysel avec des références à Bosc d'Antic] mais, par analogie, de comprendre comment on peut utiliser certaines substances en les faisant fondre puis vitrifier ; cela nous aidera à comprendre comment faire, après, pour passer à la cristallisation, sans vitrification car là réside l'un des secrets des anciens alchmistes. Le verre est un véritable sel : il est formé de silicate à base de potasse ou de soude et d'oxyde -de rouille, ioV- de fer, d'alumine [oxyde d'aluminium] ou d'oxyde de plomb, dans lequel on peut remplacer l'une de ces bases par l'autre, pourvu qu'il reste toujours dans le composé une base alcaline [les bases principales sont les oxydes métalliques ; l'allégorie en alchimie est le piédestal d'une colonne]. On peut donner une autre définition du verre : c'est une substance diaphane, composée d'un mélange de silicates alcalins et terreux, de couleur quelconque [c'est le verre coloré, on l'a vu, qui a été préparé le premier, historiquement parlant], cassante, dure à la température ordinaire, fusible à la chaleur d'un feu ardent et malléable [filant] dans cet état. Ce produit s'obtient en fondant dans un creuset, chauffé à haute température, un mélange de silice et d'une ou de plusieurs bases. Si nous examinons les différents verres, on peut proposer le tableau suivant :
 
type de verre
densité
silice
soude
potasse
chaux
alumine
oxyde de plomb
oxyde d'étain
oxyde de fer
vitre
2.642
+
+
 
+
       
bouteille
2.732
+
(+)
(+)
+
+
   
+
Bohême
2.396
+
 
+
+
       
crown-glass
2.487
+
 
+
+
       
cristal
3.255
+
 
+
   
+
   
flint-glass
3.6
+
 
+
   
++
   
strass
 
+
 
+
   
+++
   
émail
 
+
 
+
   
+
+
 
Fuchs (verre soluble)
 
+
++
++
         

Ce tableau simplifié permet de montrer que seuls les verres en cristal, et plus encore, le flint-glass et surtout le strass peuvent être considérés comme de lointains parents de ce qui constituait l'objet des anciens alchimistes. On y voit en effet la présence d'une base et d'un oxyde. L'un des indices qu'ont donné les artistes était que cette pierre « était un peu pesante » ce qu'indiquent les différentes densités des types de verre - le flint-glass a la plus grande densité. Ce n'est évidemment pas pour rien que Fulcanelli prévient l'étudiant que l'art du verre est indispensable pour faire progresser le travail, comme l'art du potier d'ailleurs. Les verres diffèrent aussi selon la nature des bases et des fondants qui entrent dans leur composition : ainsi, l'alumine et la chaux élèvent le point de fusion des verres, les autres bases le rendent plus fusible [la soude rend le verre plus fusible que la potasse] mais ce sont les verres à base d'oxyde de plomb qui sont les plus fusibles. Le verre peut être sujet à la dévitrification : les matras en verre dont on se sert dans les laboratoires de chimie et dans lesquels on fait bouillir les liquides, se dépolissent et on voit une poudre blanche se déposer au fond du vase ; cette altération provient de la dissolution du silicate alcalin par l'eau bouillante.

Corrélat alchimique

Les alchimistes avaient observés ce fait et prétendaient que l'eau se changeait en terre et qu'ainsi un élément pouvait se transformer en un autre. Lavoisier eut raison de cette légende en soumettant la même quantité d'eau à des distillations et des condensations répétées, au total sur 101 jours. A la fin de l'opération, l'eau évaporée laissa un résidu : c'était le silicate alcalin que l'eau avait enlevé au verre. Par parenthèse, cela peut expliquer une opération analogue qu'avait conduite Djabir qui avait pratiqué plus de 700 distillations : dans les suites, l'eau s'était transformé en un liquide blanc ; nul doute qu'il devait s'agir d'un dépôt analogue à celui que Lavoisier avait mis en évidence.
Ce qui nous intéresse davantage est la réaction du verre mis en poudre dans l'eau bouillante : ce fait a été rapporté par M. Pelouze -dont on parle plus loin-:
Toutes le sortes de verre que l'on trouve dans le commerce -cf. supra- réduits en poudre fine et abandonnés au contact de l'air, se décomposent lentement, absorbent l'acide carbonique, et font ensuite une vive effervescence avec les acides ; c'est quelquefois au point que l'on croirait opérer sur de la craie. La même effervescence se produit quand de l'eau est abandonnée avec du verre en poudre : l'eau acide contient une grande quantité de chaux et de soude...Le verre en poudre, maintenu pendant plusieurs heures en ébullition avec du sulfate de chaux, produit une quantité notable de sulfate de soude [le sel de Glauber].

L'acide chlorhydrique étendu d'eau attaque le verre pulvérisé : il donne une liqueur qui noircit par l'addition de gaz sulfhydrique [hydrogène sulfuré] car il se forme un précipité noir de sulfure de plomb. L'acide sulfurique n'attaque le verre à la longue que s'il est de bonne qualité. Seul l'acide fluorhydrique [extrêmement toxique] corrode tous les verres, à froid comme à chaud [c'est la raison de son emploi dans la gravure sur verre]. Le vin lui-même corrode le verre des bouteilles [riches en bases en général pour diminuer leur coût] par le biais du bitartrate de potasse [crème de tartre] et il se pourrait même que ce phénomène soit à l'origine du « vieillissement » du vin, si apprécié par les connaisseurs. Dans Douze leçons sur la verrerie, M. Péligot dit ceci :
 

La décoloration...du vin serait due à la production d'une sorte de laque fournie par la silice gélatineuse et la matière colorante du vin...les vins blancs contiennent du tannin, et, sous l'influence d'une petite quantité de fer qu'ils emprunteraient à la bouteille, ils se coloreraient à l'air par production d'une trace de tannate de peroxyde de fer qui est...le principe colorant de l'encre à écrire.

L'action de la chaleur sur le verre mérite notre attention car nous allons nous rapprocher de la porcelaine et des travaux de J.F. Böttger qui travailla sous la férule d'Auguste II le Fort, électeur de Saxe et roi de Pologne [cf. section sur la matière première]. Lorsqu'après avoir fondu du verre, on le maintient longtemps à une température élevée, il va perdre sa transparence, se changer en une matière opaque que l'on désigne sous le nom de verre dévitrifié ou porcelaine de Réaumur. C'est le même produit qui constitue les débris des creusets des usines. Ce fut donc Réaumur qui étudia en 1727 ce phénomène de dévitrification. A quoi était due cette transformation ?

Corrélat alchimique

Il s'agit d'un changement d'état physique qui consiste en une véritable cristallisation intérieure ; nous approchons un peu plus des synthèses minéralogiques... La dévitrification [et cela est très important dans le dosage des fondants à utiliser dans la préparation des Mercures philosophiques] est procurée par une balance négative entre la silice et l'alcali, ce dernier se trouvant en proportion moins grande. Pour préparer le verre dévitrifié, il faut [M. Pelouze] maintenir à la chaleur une feuille de verre à vitres à l'état de ramollissement prolongé. Au bout de 24 à 48 heures, la dévitrification est accomplie : la feuille de verre ressemble alors à de la porcelaine [mais elle en diffère grandement en texture]. Quand on la brise, on voit des aiguilles opaques, parallèles les unes aux autres et perpendiculaires à la surface du verre. Cette cristallisation commence à la périphérie de la masse pour aboutir au centre. Ces verres dévitrifiés peuvent être retrouvés après un essai dans des creusets où ils apparaissent comme des prismes isolés ou des étoiles. Un dernier mot sur cette porcelaine : elle nécessite des investissements importants en terme de temps libre, de calorique disponible, des dépenses considérables de combustible et de main-d'oeuvre ; on mesure encore une fois le chemin qu'un apprenti alchimiste doit accomplir et la nécessité où le néophyte est d'être disponible et très riche ; nous le répétons donc, les alchimistes dignes de ce nom ne cherchaient pas à s'enrichir mais à pénétrer plus avant les secrets de la nature. Un vieil adage, repris par Bernard de Trévise, ne dit-il pas :  « Nature s'éjouit de Nature, - Et Nature contient Nature. » ?
Etudier les éléments constitutifs du verre, c'est donc étudier certains éléments qui ne peuvent manquer de figurer, en tout ou en partie, dans le Mercure philosophique ; notez bien que nous omettrons ici les différentes colorations car ce point de science sera évidemment traité à part dans la section du Soufre. Nous ne parlerons donc que du verre blanc qui a pu être -avec de l'imagination- l'objet de l'attention des prêtres égyptiens :

- la silice : c'est l'élément essentiel de tous les verres. Chimiquement pure, cristallisée, elle constitue le cristal de roche ou quartz hyalin. Sa formule chimique est SiO3 et elle joue le rôle d'un acide qui, en s'unissant aux bases, donne des sels : les silicates. Les verriers emploient tout simplement le sable, qui doit cependant être pur et exempt de matières étrangères : le sable doit être lavé des matières alumineuses et calcaires qu'il contient ; on peut aussi employer le grès [sable agglutiné par du ciment calcaire ou argileux], du quartz hyalin [verrerie de Bohême], du silex pyromaque [pierre à fusil] qui sert à fabriquer le flint-glass, etc.

- les bases :

potasse : on utilise le carbonate de potasse qui existe dans les cendres provenant de la combustion des végétaux [orme, chêne, hêtre] ; ces cendres sont lessivées et la dissolution fournit un résidu nommé salin. Ce salin est brun-foncé et par calcination dans un four à réverbère, il devient blanc et donne un mélange de sulfate de potasse et de carbonate de potasse [cf. infra et section sur le Bain des astres]. Le sulfate alcalin est éliminé en faisant cristalliser la liqueur et le carbonate reste dissous dans les eaux mères. Le mélange de sulfate et de carbonate se nomme la potasse perlasse.
soude : on l'emploie à l'état de carbonate de soude ou de sulfate de soude [cf. la préparation du natron] ; si l'on emploie le sulfate, il faut obligatoirement ajouter au mélange vitrifiable une certaine quantité de charbon pour réduire le sulfate à l'état de carbonate.
chaux : elle est employée à l'état de chaux éteinte ou de carbonate de chaux. Dans un verre contenant de menus fragments de marbre, on verse de l'esprit de sel. Une effervescence des plus tumultueuses se fait. Le liquide entre dans une sorte d'ébullition désordonnée, et un gaz se dégage en abondance. C'est le gaz carbonique. Quand le marbre est en entier fondu, on filtre la dissolution pour l'éclaircir s'il en est besoin. Le liquide a alors l'aspect de l'eau. En l'évaporant, on a pour résidu, non du marbre, mais une matière blanche, de saveur âcre, très difficile à conserver sèche, tant elle attire facilement l'humidité de l'air. C'est dans cette matière que se trouve le marbre avec des propriétés toutes différentes.
- alumine : à l'état de silicate d'alumine, elle est employée surtout pour le verre en bouteille.

- minium : le sesquioxyde de plomb est employé dans le flint-glass et le strass. Il donne un verre d'une grande fusibilité, un grand éclat et une sonorité remarquable

corrélat alchimique

On voit ici défiler plusieurs fondants qui ont été utilisés pour réaliser des synthèses minéralogiques, notamment le carbonate de soude et le sulfate de soude. Ces fondants interviennent sur la silice qui joue ici le même role que l'alumine : en termes alchimiques, il s'agit de la « résine de l'or », la Terre à partir de laquelle « le blé » peut littéralement germer [en grec puroV = blé, proche par assonance de puroeiV : enflammé, ardent, et nom de la planète Mars] ;
La silice joue aussi un rôle de fixateur et permet d'éviter une volatilisation trop rapide de l'alkali.
Jusqu'à présent, nous ne nous sommes préoccupés que du verre ; il faut à présent évoquer le cristal. Le cristal de roche est de la silice pure. Il a toutes les apparences du verre et le dépasse


FIGURE II

par sa dureté et sa transparence. Le plus beau verre connu apparaît, en effet, tendre, cireux et coloré si on le compare au cristal de roche fondu. Le cristal de synthèse renferme du silicate de plomb et doit à ce sel son brillant et son éclat. Ce silicate est préparé avec du sesqui-oxyde de plomb [minium, de couleur rouge] et de la silice pure : c'est une matière très fusible qui, étant refroidie, réfracte la lumière avec une puissance remarquable. Le cristal a été préparé pour la première fois en Angleterre vers la fin du XVIIe siècle mais il paraît que l'on connaît un miroir pesant 15 kg, conservé dans le trésor de la cathédrale de St-Denis qui contient près de 50% de son poids en oxyde de plomb ; ce miroir s'appelle miroir de Virgile et il semble remonter à une époque antérieure au XVIIe siècle. Arrêtons-nous à présent sur les circonstances qui amenèrent à la découverte du cristal : elles sont proches de notre sujet, la préparation des Mercures philosophiques, mais par voie spagyrique. On s'était aperçu que les vapeurs provenant de la houille -combustible utilisé dès 1635 dans la préparation du verre- coloraient le verre et lui donnaient une teinte brune ; on se servait de creusets découverts et on évita ces altérations en se servant de creusets couverts ; le verre fondu était alors moins chaud et pour user moins de houille, on augmenta la quantité de fondant qui était du carbonate de soude [natron]. Devant le caractère toujours coloré du verre, au lieu d'employer un fondant alcalin, on utilisa le minium [oxyde de plomb] qui rend beaucoup plus fusible le mélange vitrifiable. En dehors de l'imitation du cristal de roche, on a fait, depuis, de nombreux progrès dans la fabrication des cristaux, soit en perfectionnant les procédés, soit en introduisant des couleurs nouvelles. Nous abordons ce sujet dans la section sur le Soufre. Une nouvelle variété de cristal a été présentée lors de l'Exposition de Londres en 1851 : il s'aghssait de cristal à base d'oxyde de zinc par un procédé dû à M. Clémandot. Le seul usage auquel il ait été consacré fut le crown-glass, à base de zinc, remarquable par sa blancheur, sa pureté et ses qualités optiques. Le zinc est abordé plus loin dans le récit des expériences de Jacques-Joseph Ebelmen. Que l'on sache simplement que le cristal à base d'oxyde de zinc est extrêmement dur à fondre et que sa préparation se rapproche par certaines conditions de température du travail alchimique du 3ème oeuvre.

Corrélats alchimiques

Le cristal est plus fusible que le verre et présente une pâte tendre et malléable. Il se refroidit plus lentement [importance fondamentale dans les opérations alchimiques] ; notons aussi qu'il rend un son argentin, particulier. Sa propriété la plus précieuse est la puissance avec laquelle il réfracte et décompose les rayons lumineux [allusion aux couleurs de la queue de paon, telles qu'on peut en voir une dans le Mutus Liber attribué à Altus].
C'est l'emploi du verre coloré appliqué aux fenètres des églises qui donna naissance à la peinture sur verre [cf. émaux]. On commença d'abord par former avec des fragments de verre coloré des compartiments de toutes sortes de couleurs, avant de représenter sur le verre même des sujets tirés de l'histoire sainte. Cet assemblage de morceaux de verre coloré, transparents, avait beaucoup e rapport avec le travail des ouvriers connus chez les Latins sous le nom de quadratarii [Art de la peinture sur verre, Le Vieil, 1774, Paris]. Des auteurs comme Fortunat et Paul le solitaire décrivent l'admirable effet que le soleil levant produisait à travers les vitres de l'église de Sainte-Sophie à Constantinople. Le passage le plus explicite sur l'emploi des vitres colorées pour les basiliques est celui d'Anastase le bibliothécaire, qui dit que le pape Léon III fit en 795 mettre des vitres de couleur aux fenètres de l'église de Latran [Vita Leon. III, 795, Fleury, Hist. eccles., t. X]. La connaissance de l'art de brûler dans la substance des vitres, des dessins de différentes couleurs, paraît remonter au XIe siècle.

f)- les émaux sur vitrail : un pas de plus est franchi avec la peinture sur verre qui exige la présence de fondants [dissolvants] qui s'apparentent de plus en plus aux opérations alchimiques telles que nous les concevons. Il semble que les premiers vitraux peints remontent au Ve siècle après J.-C. St Jean Chrysostome est le premier qui ait fait mention de ce genre de décor dans les églises. Aurelius Prudence [in M. Batissier, Histoire de l'art monumental] décrit ainsi les vitraux de l'église St-Paul hors les murs, au Ve siècle :

"Dans les fenêtres cintrées se déploient de verres de diverses couleurs. Ainsi brillent les prairies ornées des fleurs du printemps."

On se rapproche de Fulcanelli en évoquant les roses qui sont placées sur le transept du parvis de Notre-Dame de Paris, du côté du midi : ces roses résultent d'assemblages simples de morceaux de vitre de couleur, reliés par des tiges de plomb. L'apogée de l'art du vitrail se réalise à la Renaissance, ou au XVIe siècle, apparaissent des artistes comme Jean Cousin, Nicolas Pinaigrier et plus tard Bernard Palissy. Une infinité de procédés, des tours de main ingénieux, permettent alors d'appliquer les émaux sur verre de façon magistrale : on peut les admirer dans les églises de St-Gervais et St-Etienne du Mont, à Paris, dans la chapelle du château de Vincenne, etc. Suger, favori et ministre de Louis le Gros, et régent du royaume sous Louis VII, nous apprend qu'il fit venir à grands frais les artistes les plus habiles de l'étranger, pour faire peindre les vitres de l'abbaye de Saint- Denis, depuis la chapelle de l'église de la sainte Vierge jusqu'au-dessus de la principale porte d'entrée de l'église ; que les ouvriers pulvérisèrent des saphirs en grande abondance, et les brûlèrent dans le verre, pour lui donner une couleur d'azur. Il ajoute que lorsqu'il faisait faire ces vitres, la dévotion était si grande, qu'il se trouvait assez d'argent dans les troncs de l'église pour payer les ouvriers au bout de chaque semaine [Antiquités et Recherches de l'abbaye de Saint-Denis, Doublet ; Paris, 1625]. Le bleu et le rouge [obtenu par de l'oxyde de fer] dominent dans ces peintures. L'art de la peinture sur verre alla en se perfectionnant du XIIIe au XVe siècle puis se perdit aux XVIIe et XVIIIe siècles. Au début du XIXe siècle, l'art des émaux semblait donc s'être perdu et ce fut Napoléon Ier qui eut l'idée de faire revivre ce genre tombé en désuétude ; ce fut à l'occasion de la réfection des vitraux de l'église St-Denis. On eut alors des difficultés pour trouver des artistes au courant de la peinture sur verre. Ce fut un amateur de peinture, M. de Noë, qui réussit à restaurer en France la peinture sur verre en proposant à des artistes d'Angleterre -qui avaient conservé la tradition de cet art- de venir à Paris ; les travaux devaient être menés à bien sous la houlette de M. Brongniart, directeur de la Manufacture de porcelaine, à Sèvres

[que l'on retrouvera souvent citée dans les expériences de synthèse chimique, du fait que les fours à porcelaine doivent être chauffés au blanc, degré calorique indispensable pour réaliser la fusion des Mercures].

Voila pour un historique abrégé.

Dans la Notice sur la peinture sur verre qui fait suite aux Douze leçons sur la verrerie de M. Péligot, on trouve des indications précises sur la composition des fondants et des émaux colorés. Ces fondants se réduisent à deux : le fondant général et le fondant pour la couleur pourpre. 

- le fondant général se compose en faisant fondre :

-sable d'Etampes [silice]..........100 parties
-minium [oxyde de plomb].............600 parties
-acide borique en cristaux.......300 parties
- autre fondant général :
-sable d'Etampes.......................200 ;;
-minium......................................600 ;;
-borax [borate de soude]................100 ;;
Une indication intéressante sur la composition de ces fondants -pour l'intégration du principe Soufre- est qu'ils contiennent beaucoup trop de plomb pour fournir les pourpres et les carmins, notamment avec le précipité pourpre de Cassius. Un fondant particulier s'avère nécessaire pour les couleurs d'or :

- fondant de pourpre :
-silice [sable]...............................400 ;;
-minium......................................300 ;;
-borax fondu...............................600 ;;
Dans tous les cas, le produit de la fonte est un verre ambré qu'on coule sur une plaque de fer et qu'on pile pour le mélanger aux oxydes des colorants [Soufre]. Les émaux ou couleurs sont abordés dans la section sur le Soufre. Nous prions le lecteur de s'y reporter. L'émail, dont nous venons de voir qu'il nécessite pour sa préparation un fondant spécial, est un verre opaque : c'est l'oxyde d'étain qui, uni à la silice, donne l'émail [silicate d'étain], substance très fusible. C'est un verre très plombeux que l'on prépare en faisant brûler à l'air un alliage formé de 15 parties d'étain et de 100 de plomb. On obtient ainsi une sorte de potée de plomb [un compost en quelque sorte] qu'on pulvérise, qu'on délaye dans l'eau et dont on recueille par décantation les parties les plus ténues : c'est ce qu'on appelle la calcine. On fond alors dans un creuset 200 parties de calcine avec 100 de sable et 80 de potasse purifiée.
Il nous reste à évoquer les verres travaillés où l'incorporation de certains sels s'apparente là encore à des opérations qui sont superposables à la préparation de certains Mercures. On peut citer :

- le verre opale : on le fabrique en ajoutant au verre fondu 10% de son poids d'os calciné ou de phosphate de chaux [on n'est pas loin de la composition du noir animal] ;
- le verre d'albâtre : c'est un verre trouble, d'aspect grenu ; il sert à reproduire des effets de turquoise et il est très difficile à obtenir car il fond aisément sous une forme blanche, qui est à éviter ; le trouble de ce produit céramique est dû à un excès de silice. En voici sa composition centésimale :
-silice.....................79.4
-potasse.................16.8
-chaux....................2.8
-phosphate.............1.0
L'acide phosphorique est à l'état de phosphate de chaux [nous verrons l'importance capitale de cette observation lors de certaines expériences de synthèse chimique conduites par Ebelmen]. La présence de phosphate de chaux semble, toutefois, n'être pas essentielle à la préparation du verre d'albâtre ainsi que l'assure M. Flamm [in Le verrier du XIXe siècle]. Voici donc une autre recette pour composer le verre d'albâtre :
-sable blanc............100 kg
-potasse purifiée....30
-chaux éteinte.........13
-sel de nitre.............1
-sel marin.................1.5
-arsenic....................0.25
-oxyde d'étain..........1
Après avoir fondu ce verre, on le surprend [on l'étonne] par l'eau, on le moud, on le refond de nouveau en n'élevant pas trop la chaleur [un alchimiste dirait : sans brûler les fleurs] et on le souffle promptement. Toute autre composition fusible de verre blanc, traitée ainsi, donnerait du verre pâte de riz.
- le verre craquelé : on le prépare en retirant du creuset une certaine quantité de verre ou de cristal et on promène la paraison [masse de verre fondue] sur une plaque de fer que l'on a parsemée d'avance de verre blanc ou coloré : ces fragments adhèrent à la masse vitreuse ; on réchauffe alors la pièce, on la roule sur du marbre et on la souffle. Le verre fendillé est obtenu en plongeant rapidement dans l'eau froide la canne chargée de verre ; l'extérieur se glace et se fendille en tout sens [c'est donc une sorte d'étonnement].

g)- la porcelaine : Nous avons vu plus haut certains détails concernant les argiles qui ne nous ont pas semblé sans importance hermétique ; il vaut, de même, que l'on se penche à présent sur la porcelaine. Cet art est d'origine chinoise ; la porcelaine était déjà connue du temps des Huns, 162 ans av. J.-C. ; mais les vases de cette matière ne evinrent communs que sous la dynastie des Souï, de 581 à 618 de l'ère vulgaire. Les célèbres fours de King-to-tchin, situé à l'est du lac Payang, au nombre de 3000, qui occupent un million d'ouvriers, ne furent pas établis avant l'an 1000. C'est en 1518, un an après la découverte des côtes de la Chine par le portugais Fernand d'Andrada, qu'on vit apparaître pour la première fois en Europe la porcelaine du Céleste-Empire. Le mot pourcelaine, devenu plus tard porcelaine, dérive de Porcellana ou plutôt porcolana qui en portugais, signifie tasse, écuelle ou autre vaisselle de terre. On se servit pendant bien longtemps de cette nouvelle poterie sans en connaître la nature ; c'est seulement en 1708 que Frédéric Boettger, alchimiste attaché à Auguste Ier, électeur de Saxe, parvint à fabriquer, après plusieurs années d'essai, de la porcelaine tout semblable à celle de la Chine et du Japon. Voici ce qu'en écrit Brongniart :

Nous sommes obligés d'attendre 1700 pour trouver en europe les premiers résultats de la fabrication de la véritable porcelaine. C'est en Sase, à Dresde, que cette fabrication a commencé ; son histoire est fort curieuse. Les fabricants de faïence, la plus belle poterie qu'on eût alors, et les chimistes cherchaient de nouvelles pratiques industrielles ; les princes surtout, frappés depuis 200 ans de l'éclat, de la dureté, de la solidité et de la translucidité des poteries de la Chine et du Japon, que les Portugais nomment porcellana, durent faire et firent en effet, notamment dans le XVIIe siècle, beaucoup d'efforts pour arriver à imiter cette belle poterie. On fit venir des matières premières de la Chine, mais elles avaient déjà subi une préparation mécanique qui les avait réduites en une poudre fine indéterminable ; d'ailleurs, la pâte de la porcelaine chinoise était composée de matières différentes, et il fallait reconnaître ces matières, les trouver en europe, et découvrir dans quelles proportions elles devaient être mélangées. Ces recherches n'aboutirent à rien ; le hasard, comme dans la plupart des découvertes, fit beaucoup plus. Mais aussi, comme dans les brillantes découvertes, c'est qu'il se présenta aux yeux d'un homme de science et de génie qui sut apprécier et saisir ce qu'il lui offrait. Cet homme, ou plutôt ces deux hommes, car il me paraît qu'ils ont contribué autant l'un que l'autre à la découverte de la porcelaine en Europe, furent : Ehrenferied  Waltcher de Tschirnhaus et Jean-Frédéric Böttcher ou Böttger.
Tschirnhaus suivit, pour y arriver, la voie de la vitrification, art qu'il avait pratiqué avec succès. C'est celle que suivit aussi Réaumur en se faisant l'idée que la porcelaine n'était qu'un verre imparfait. Il arriva comme Réaumur à produire un verre laiteux qui n'avait aucune des qualités de la porcelaine [en revanche, il contribua aux recherches sur la dévitrification ; cf. section sur la réincrudation]. Bottger, élève en pharmacie chez Zorn, à Berlin, était assez chimiste pour suivre la recherche de la transmutation des métaux ; il aavit acquis par ce genre de travail une sorte de considération auprès du roi de Prusse Frédéric Guillaume Ier. Il craignit que cette considération n'arrivât jusqu'à la persécution s'il n'obtenait pas ce qu'il avait annoncé. Il quitta Berlin, voyagea trois ans en Saxe, ce pays de mines et de toutes sortes de bonne argile à poterie ; mis enfin par un rescrit de 1701, du roi de Plogne, Frédéric Auguste Ier, électeur de Saxe, à l'abri des poursuites du roi de Prusse, il s'établit à Dresde, toujours sur la réputation, très respectée alors, d'un habile alchimiste [il s'agit de Lascaris]. Il eut le sort de presque tous les adeptes, il ne trouva pas ce qu'il cherchait, mais il fut mis sur la voie de découvrir ce qu'il ne charchait pas. L'électeur de Saxe ordonna à Tschirnhaus, adepte dans une autre direction, de recevoir Böttger dans son laboratoire, mais de surveiller ses travaux. Tschirnhaus avait aussi voyagé en Saxe, et comme minéralogiste il en connaissait bien les argiles. Il fournit à Böttger une bonne argile rouge d'Okrilla, près Meissen, pour en faire des creusets de fusion ; il obtint une poterie rouge, dense, solide, très dure, mais opaque ; on la nomma porcelaine rouge. Ce n'était pas de la porcelaine puisqu'elle n'avait aucune translucidité, c'était un grès-cérame, espèce de poterie qui ne diffère de la porcelaine que par son opacité. Il avait suivi, comme on doit le remarquer, au lieu de la voie vitrique, la voie céramique, qui devait le mener bien plus sûrement que la première à la découverte de la porcelaine. Cependant ce n'est pas ce qu'on vit d'abord dans cette découverte du grès-cérame rouge, mais une matière résistant à une haute température qi pourrait bien conduire à la découverte bien plus importante de la teinture d'or [s'agissait-il du vrai Dragon rouge des alchimistes ?]
Alors le roi de Pologne, électeur de Saxe, donna à Böttger [...] un laboratoire et des ouvriers dans le palais d'Albert à Meissen. Il avait pour compagnon un officier qui ne le quittait pas, car on craignait qu'il ne s'enfuit emportant avec lui ses précieux secrets. En 1706, le roi de suède, Charles XII, entra en Saxe. L'électeur craignant pour Böttger, pour ses travaux et ses secrets, le fit conduire avec Tschirnhaus et trois de ses ouvriers, sous une escorte de cavalerie, dans la forteresse de Koenigstein où il lui fit établir un laboratoire. Il y était soumis à une surveillance encore plus sévère. Après un an de séjour, il fut reconduit à Dresde le 22 septembre 1707, et placé dans une nouvelle maison avec un nouveau laboratoire que l'électeur de Saxe lui avait fait arranger sur le Jungferbastei. Là, il reprit avec Tschirnhaus ses travaux pour arriver à la fabrication de la porcelaine [Jacques Sadoul, dans son Trésor des alchimistes semble avoir trop résumé la vie de Böttger et quantité de détails apparaissent, qui lui avaient échappés], de celle qui devait ressembler à la porcelaine chinoise. Les recherches furent longues et fatiguantes ; on y passait des nuits entières [ces détails sont intéressants à noter car ils sont à l'identique de ceux des alchimistes non spéculatifs, qui oeuvrèrent au creuset brasqué ou au matras scellé] et on donne encore icic un exemple du caractère jovial de Böttger, en disant que dans des essais de cuisson qui duraient 3 ou 4 jours, il ne quittait pas la place et savait tenir ses ouvriers éveillés par a conversation gaie et piquante. On dit que les fusions préparatoires étaient faites au moyen du miroir ardent de Tschirnhaus. Il avait pris pour le façonnage de se spièces un potier habile de Dresde, nommé Fischer et un certain père Eggebrecht qui avait été occupé dans les fabriques de faïence de Hollande si justement célèbres. Tschirnhaus mourut en 1708. Cet événement n'interrompit pas les travaux [cela est d'importance, car certains critiques semblent dire que Böttger était le « préparateur » en quelque sorte, et non le maître en cette matière] ; enfin, on fit dans le plus grand des fours une fournée qui dura 5 jours et 5 nuits et qui réussit parfaitement. On tira devant l'électeur une cazette dans laquelle était une théière qui fut jetée rouge dans l'eau sans être brisée. Cette poterie [d'après Alexandre Brongniart] était encore un grès-cérame ; on lui donnait l'éclat de la porcelaine soit en la polissant sur le tour de slapidaires, soit en le couvrant d'une glaçure fondant à basse température, mais ce n'était pas encore la vraie porcelaine. C'est en 1709 que Böttger parvint enfin à obtenir une véritable porcelaine à pâte blanche, translucide et en tout point semblable aux porcelaines de la Chine et du Japon.
On doit faire remarquer que c'est la connaissance du kaolin qui a permis, en Europe, la fabrication de la porcelaine dure. On raconte qu'au début du XVIIIe siècle, un maître de forge, passant près d'Aue [Saxe], vit que les pieds de son cheval enfonçaient dans une terre blanche et mate dont il avait peine à se tirer. Il eut l'idée d'employer cette terre comme poudre à perruque, à la place de la farine de froment. Cet essai réussit. En France, 60 ans plus tard, la femme d'un chirurgien de campagne, nommé Darnet, remarqua dans un ravin des environs de Saint-Yrieix, près de Limoges, une terre onctueuse qu'elle montra à son mari ; celui-ci la porta à un pharmacien qui crut y reconnaître le kaolin. Alors, il s'empressa d'en envoyer un échantillon à Macquer [Pierre Macquer, chimiste et médecin français, 1718-1784 ; il dirigea les travaux de la manufacture de Sèvres, Acad. Sci., 1745]. En juin 1769, Macquer présenta à l'académie des Sciences des pièces de porcelaine qui avaient été fabriquées à Sèvres avec l'argile blanche onctueuse de Saint-Yrieix. Cette découverte anéantit le monopole de Saxe et assura à la France une fabrication qui devint une de nos plus belles industries. Pendant que le continent s'occupait de la fabrication de la porcelaine dure, l'Angleterre perfectionnait celle des terres de pipes. L'introduction, vers 1725, par Astbury, du silex broyé dans les pâtes, formées auparavant uniquement d'argile plastique, puis les travaux d'un potier célèbre, Wedgwood, avaient amené, vers la fin du XVIIIe siècle, la fabrication des poteries anglaises à un degré d'avancement fort remarquable. Si bien que, au commencement du XIXe siècle, les cailloutages anglais auraient conquis tous les marchés de l'Europe, sans la précaution que prirent les gouvernements de protéger les industries indigènes par des tarifs de douane très élevés, ou même de maintenir, comme en France, une prohibition complète des produits anglais. Ces cailloutages étaient, en effet,  bien fabriqués et coûtaient beaucoup moins cher que la porcelaine qui était à cette époque d'un prix élevé.
La porcelaine - qui fait partie de la poterie - a pour base la kaolin dont on a parlé plus haut ; c'est une argile très pure qui provient de la décomposition des roches primitives composées de feldspath, de quartz et de mica [cf. Mercure de nature pour de plus amples développements]. Par la lévigation de ces feldspaths altérés, on sépare le sable [Ammon] et le mica de l'argile blanche [Lune hermétique, prise dans son dernier quartier] dont on opère ensuite la dessication au soleil. On ajoute toujours au kaolin du sable comme matière dégraissante [on blanchit le laiton] pour faire éprouver à la pâte un début de fusion et la rendre translucide. Voici la composition adoptée à la manufacture de Sèvres :
 
kaolin lavé -----------------64
craie de Bougival--------6
sable d'Aumont----------20
petit sable feldspathique-------------10

Toutes les matières, réduites en poudre impalpable, sont intimement mélangées et mises à l'état de bouillie claire dans de grandes cuves ; on introduit celle-ci dans des sacs de toile serrée qu'on soumet à l'action de fortes presses pour expulser l'eau et avoir une âte ferme. On marche cette pâte comme celle des autres poteries et on la malaxe pour la rendre aussi homogène que possible ; on la conserve ensuite pendant un an ou deux soit sous l'eau, soit en masses dans des caves humides. Elle subit ce qu'on appelle alors la pourriture qui a comme effet de détruire toutes les matières organiques et les sulfates qui peuvent s'y trouver, ce qu'indiquent assez la coloration momentanée qu'elle prend et l'odeur de l'hydrogène sulfuré qu'elle répand [c'est l'équivalent, alors de l'Eau divine de Zozime]. L'expérience a démontré que plus une pâte est vieille, plus elle gagne en qualité, mieux elle travaille, moins elle se gauchit et se fend, soit en séchant, soit en cuisant.
Avant de mettre la pâte en oeuvre [au four], on la marche ou on la malaxe de nouveau à la main, on la comprime fortement pour en faire des boules qu'on lance avec force contre la table de travail afin d'en expulser tous les gaz que la pourriture a développé dans la masse. C'est après toutes ces opérations préliminaires que l'on procède au façonnage de la pâte, soit au moyen du four à potier, soit par moulage ou par coulage.
 
 


le dégourdi

Les pièces humides sont abandonnées pendant quelques jours à une dessication spontanée puis mises en cazettes et portées dans la partie supérieure d'un four en activité pour y éprouver une demi-cuisson qui les dessèche complètement et leur fait prendre une certaine consistance tout en leur laissant une grande porosité : cet état est connu sous le nom de dégourdi. C'est alors qu'on applique la couverte ou vernis par immersion, comme pour les faïences. Elle se compose uniquement d'une roche feldspathique [on mesure ainsi le degré de cousinage qu'il y a entre la porcelaine et la Pierre : les mêmes substances, au fond, sont utilisées mais la différence vient des régimes planétaires qui cachent les degrés de chaleur qu'il faut savoir imposer], nommée pegmatite, qui n'est autre chose que du quartz associé à du feldspath en quantités à peu près égales. On la réduit en poudre fine et on la délaye dans de l'eau dont on a augmenté la densité d'un peu de vinaigre. Cette roche fond à une température un peu inférieure à celle qui est nécessaire pour la cuisson de la pâte ; elle peut donc, une fois liquéfiée, s'étendre également à la surface des pièces et y adhérer fortement sans les pénétrer, en y formant une simple glaçure. Lorsque les pièces, au lieu d'avoir été seulement dégourdies, ont été cuites à une haute température, elles ne peuvent plus être mises en couverte par voie d'immersion, parce qu'elles n'ont plus la porosité suffisante ; dans ce cas, on applique le vernis soit au pinceau, soit par arrosement ou saupoudrage.
Les fours à cuire sont beaucoup plus grands que pour les autres poteries ; ils sont ordinairement à deux ou trois étages. Dans l'étage supérieur où la température est beaucoup moindre, on donne le dégourdi ; les deux étages inférieurs donnent le grand feu ou la cuisson définitive de la porcelaine vernisée. Ces fours à alandier [dans lesquels J.J. Ebelmen devait réaliser ses plus belles expériences de synthèse minéralogique] sont le plus souvent chauffés par du bois de tremble ou de bouleau très sec qui a au moins trois ou quatre ans de coupe. Quand on chauffe à la houille, on augmente le nombre des alandiers ou foyers. La cuisson dure, terme moyen, 30 heures, c'est-à-dire 16 à 18 heures de petit feu et 10 à 12 heures de grand feu [il est possible que ces heures puissent correspondre par analogie, avec les jours hermétiques de durée des régimes planétaires]. On ne défourne les pièces qu'au bout de de huit jours, après avoir fermé avec de la terre glaise toutes les ouvertures afin que le refroidissement s'opère aussi lentement que possible [cette condition s'applique exactement à la synthèse des Pierres].
 
 


l'athanor

Cet athanor à porcelaine possède un trait commun avec « l'arbre de Noël » que nous avons analysé dans la section des blasons alchimiques. Nous venons de voir que la fabrication de la porcelaine dure a ceci de commun avec notre sujet qu'elle emploie le même Soufre blanc comme principe Corps ; le traitement de l'Esprit, par contre, est très différent car, au lieu d'y être infusé, c'est l'inverse qui se produit : l'Eau Divine s'exhale dans la pourriture ; elle correspond à l'oeuvre au noir hermétique. Il nous reste à parler du principe Âme. Il trouve sa correspondance exacte dans l'ornementation des porcelaines. Les porcelaines sont fréquemment ornées de dorures, de magnifiques couleurs d'une ou de plusieurs nuances, et même d epeintures délicates d'un grand éclat qui rivalisent souvent avec celles qu'on emploie sur les toiles. Les matières colorantes employées sont généralement des oxydes métalliques qu'on associe à des fondants et qu'on applique sur des pâtes blanches déjà cuites et vernies. Les fondants sont le quartz, le feldspath, le borax ou l'acide borique, le salpêtre, les carbonates alcalins, le minum ou la litharge, l'oxyde de bismuth. Toutes ces substances peuvent former la partie la plus importante du Mercure philosophique comme nous le montrons plus bas et dans d'autres sections [voir notamment sections : compendium - bain des astres - mercure de nature - salpêtre - saturnie végétale - étain de glace]. Quant aux couleurs, les unes, devant subir sans être modifées dans leurs nuances, de hautes températures du four à porcelaine, ce qui les fait appeler couleurs de grand feu, elles sont en très petit nombre ; ce sont : le bleu d'oxyde de cobalt [corps peut-être connu des Egyptiens], le vert de chrome [qu'on retrouve sur de la céramique en provenance du Khorassan], les bruns de fer et de manganèse [l'un des caméléons hermétiques], les jaunes de titane, les noirs d'urane, le rouge de protoxyde de cuivre. On conçoit l'intérêt hermétique des couleurs de grand feu : le cobalt est bleu et la couleur bleue est associée souvent à Vénus , le chrome n'a pas de correspondance [c'est un métal qui ne devait être découvert par Vauquelin qu'au début du XIXe siècle ; nous discutons dans la section du Soufre de savoir si, néanmoins, il ne pouvait pas avoir été utilisé sous forme de traces, notamment dans la variété dite de fer chromé]. Le rouge est inhabituellement couplé au cuivre qui appartient plutôt à la sphère de Vénus ;mais nous savons bien que le vitriol du cuivre est dans la maison de Mars. Les couleurs de grand feu trouvent donc -peut-être- leurs correspondances alchimiques avec certaines chaux métalliques. D'autres couleurs, beaucoup plus variées, ne peuvent supporter qu'une chaleur rouge qui n'atteint pas le point de fusion de l'argent. Ces couleurs sont désingées sous le nom de couleurs de moufles, parce qu'on les cuit dans des espèces de fourneaux à moufle, en fonte ou en terre cuite, chauffés généralement au bois. Les oxydes qui servent dans ce cas sont le bi-oxyde de cuivre pour certains verts, le sesqui-oxyde d'urane, le chromate de plomb [utilisé dans les synthèses cristallines par Edmond Frémy], l'antimoniate de potassium en mélange avec avec des oxydes de plomb, de zinc et d'étain pour les jaunes, le sesqui-oxyde de fer pour les rouges, le pourpre de Cassius pour les violets et les roses, l'émail ordinaire pour les blancs, etc. Les fondants pour ces couleurs de moufle sont plus fusibles que ceux des couleurs de grand feu ; ce sont presque toujours des boro-silicates de soude et de plomb. Pour peindre ces couleurs, on les mêle intimement avec le fondant, puis on les broie à la molette sur une plaque de verre dépoli, avec de l'essence de térébenthine ou de lavande épaissie à l'air, afin de pouvoir les appliquer au pinceau.


four à moufle

La dorure de la porcelaine se fait au moyen de l'or très divisé qu'on obtient en précipitant la dissolution de sesqui-chlorure de ce métal par une dissolution excessivement faible de couperose [cf. voie humide]. La poudre grise obtenue est mélangée avec de l'oxyde de bismuth et du borax, qu'on broie avec de l'essence et qu'on applique ensuite au pinceau sur les pièces vernissées. Au sortir du moufle, l'or a un aspect métallique mat ; on lui donne le poli et le brillant au moyen du brunissoir. La porcelaine, on le voit, est une spécialité de la poterie où la science se conjugue merveilleusement avec l'art et où des traces hermétiques propres à l'alchimie se retrouvent constamment.

h)- les synthèses minéralogiques : elles n'ont débuté qu'au XIXe siècle. Du moins est-ce ce que l'histoire des Sciences rapporte. Nous pensons pour notre part qu'elles ont débuté longtemps avant, que certaines ont été transmises d'Adepte en Adepte et qu'elles constituent l'objet même de l'alchimie. C'est bien dans le sens d'une perspective historique qu'il faut ainsi resituer l'alchimie si l'on veut y comprendre quelque chose et y dévoiler un semblant de logique qui semble lui faire - a priori- cruellement défaut. Encore faut-t-il faire absolument la différence entre les synthèses minéralogiques " authentiques ", c'est-à-dire celles qui à l'analyse se révèlent produire des corps à l'identique de ceux procurés par la nature, de celles qui ne sont que des supercheries et qui ne constituent qu'une pâle imitation de la nature : il s'agit des procédés de synthèse d'imitation frauduleuse des gemmes orientales auxquels nous consacrerons une page spéciale ; nous y reconnaîtrions volontiers la Spagyrie...Nous ne parlerons donc ici que des procédés honnêtes, c'est-à-dire de ceux qui n'eûrent pour but que de faire progresser la connaissance. La plupart d'entre eux ont été menés à bien par un certain nombre de minéralogistes français du XIXe siècle évoqués supra, et qui firent partie, pour la plupart, de l'Académie des Sciences. Ces hommes ont, au vrai, redécouverts probablement certains tours de main des alchimistes du XVIe et du XVIIe siècle ; on sait que cette période fut celle de l'éclosion des principaux traités d'alchimie et qu'elle fut aussi celle  d'Isaac Newton, lui-même alchimiste. Ce fait, bien sûr, a été assimilé de façon particulièrement pertinente par la Science qui n'y voit là, à présent, pas plus que des scories s'intégrant désormais dans un cadre épistémologique qui relève pour toujours d'un paradigme désuet...Penchons-nous à présent sur le Mercure philosophique.
 
 

3)- les voies du Mercure philosophique

Les alchimistes affirment qu'il existe deux voies d'obtention de la pierre philosophale, l'une qualifiée d'humide, l'autre qualifiée de sèche. Fulcanelli évoque cette question dans Myst., p.140 :

"Peu d'alchimistes consentent à admettre la possibilité de deux voies, l'une courte et facile, nommée voie sèche, l'autre plus longue et plus ingrate, dite voie humide...Chimiquement, rien ne s'oppose à ce qu'une méthode...ne puisse être remplacée par une autre utilisant des réactions sèches."

L'Encyclopédie du XVIIIe siècle précise que dans la voie sèche, il faut :

"cuire le Sel céleste, qui est le mercure des philosophes, avec un corps métallique terrestre, dans un creuset et à feu nu, pendant quatre jours."

[c'est indiquer de façon très précise le mode d'emploi : en une phrase, l'Encyclopédie pourrait-elle résumer 2000 ans de philosophie hermétique ? Car le sel céleste n'est autre que le Corps de la Pierre, c'est-à-dire son squelette silicato-alumineux ; quant au corps métallique terrestre, c'est d'une chaux métallique qu'il s'agit qui trouve sa correspondance dans l'Âme, dont le destin est l'incarnation - cf. section réincrudation - quant au chiffre 4, il fait référence au cube, signe hermétique de la Terre, c'est-à-dire de cette accrétion des deux principes Sel et âme - ]

Dans l'Azoth attribué à Basile Valentin mais que Fulcanelli considère plutôt comme dû à Senior Zadith, l'auteur semble envisager la voie sèche et assure que l'Art a en soi son propre principe. Dans son Introïtus, Philalèthe assure que par la voie sèche, il faut une semaine pour mener l'affaire à bien :

"Dieu a réservé cette voie rare et facile pour les pauvres méprisés et ses saints couverts d'abjection."

C'est bien sûr une phrase totalement cabalistique au sujet de laquelle on voudra bien se référer à notre examen du rébus de l'église de saint Grégoire-en-Vièvre (1). Nous ajouterons ici que l'abjection est souvent proche du sordide. Il y a là une indication. Nous restons bien dans notre sujet car Lenglet-Dufresnoy pense que :

"cette voie se fait par le double mercure philosophique. Par là, l'Oeuvre s'accomplit en huit jours [la voie sèche], au lieu qu'il faut près de dix-huit mois pour la première voie."

Cette voie abrégée, assure Fulcanelli, :

"...a été couverte d'un voile épais et nommée par les Sages le régime de Saturne ; elle ne nécessite que l'emploi d'un vase de terre et ne réclame que le secours d'un simple creuset."

Cette voie a été retrouvée, nous le verrons plus loin, par les minéralogistes du XIXe siècle. Dans la Toyson d'Or, Salomon Trismosin affirme que :

"cette brève méthode, dont nous t'avons libéralement instruit, me semble la plus courte voie et la vraie sublimation philosophique pour parvenir à la perfection de ce grave labeur."

De même, Cyliani assure t-il dans son Hermès Dévoilé que :

"il y a deux voies, la voie sèche et la voie humide. Je suis cette dernière, de préférence, par devoir, quoique la première me soit très familière : elle se fait avec une matière unique."

Dans le chapitre de La Multiplication, il ajoute qu'il a trouvé le moyen :

"...de faire le verre malléable, des perles et des pierres précieuses plus belles que celles de la nature en suivant le procédé indiqué par [Denis] Zachaire et se servant du vinaigre et de la matière fixée au blanc, et de grains de perles ou de rubis pilé très fins, les moulant puis les fixant par le feu de la matière..."

On sait que par certains procédés on peut, à partir d'un germe, faire croître et littéralement multiplier un cristal : c'est la cas notamment dans le procédé par dissolution hydrothermale où les constituants du cristal à reproduire sont dissous dans une solution aqueuse alcaline ; la cristallisation s'effectue autour d'un germe dans des conditions physico-chimiquer assez proches de celles réalisées dans les filons. On peut obtenir ainsi le quartz


FIGURE III

artificiel et l'émeraude synthétique. Cela n'est pas sans nous rappeler certaine figure du poêle alchimique de Winterthur. Ce poêle évoqué par Fulcanelli est reproduit sur le site Contrepoints ; on y trouve notamment une vignette dont voici le commentaire et la figure :

"Un homme pêche à la ligne, et tire d'un étang un beau poisson (voir Fulcanelli, Glauber, Hartmann). De l'eau de lavage l'artiste habile peut créer une teinture toute faite. C'est le petit poisson "le remore" que l'acide sulfurique précipite en poudre rouge toute achevée et parfaitement fixe couleur."
 
 


FIGURE IV

Nous verrions plutôt dans cette image une analogie directe avec l'introduction d'un germe dans le Mercure philosophique. On arrive ainsi à obtenir la synthèse de quartz violets et jaunes (améthystes synthétiques et citrines synthétiques) et aussi de rubis d'après le procédé Chatam [dont la composition du bain est tenue secrète]. La fabrication des opales et des turquoises de synthèse peut être rattachée à ce procédé. Le rémore, dans le cas présent, est l'appât que l'on introduit et qui correspond à l'aimant des Anciens.

Reprenons notre exposé sur les deux voies qui s'offrent à l'apprenti : Henri de Lintaut abonde en faveur de la voie sèche en assurant que l'on peut, rapidement et sans grand soin ni travail, parvenir à une grande projection. L'Adepte Elias, cité par Henckel (Traité de l'Appropriation, Paris, 1760) reprenant Helvetius, prétend que la pierre philosophale se commence et s'achève en quatre jours de temps. Ce chiffre quatre, nous l'avons vu sur
 


FIGURE V
(détail de la cheminée alchimique)

la cheminée alchimique du château de Fontenay-le-Comte (1). C'est bien sûr par réduction qu'on peut y lire le chiffre 4, car le meuble de cet écusson est complexe : Fulcanelli y relève d'abord les trois étoiles qui expriment les trois degrés de l'Oeuvre ou plutôt les trois états successifs d'une même substance. La pointe en bas est constituée de deux V entrelacés ; on peut y voir le symbole du feu et de l'eau qui sont conjoints dans l'alambic philosophique ou vase de nature : c'est l'eau ignée ou le feu aqueux. Le chiffre 4 figure aussi le symbole du borax. Le composé, soumis à l'action lente du feu, se boursoufle et devient pâteux, nous dit Fulcanelli (DM, I, p.393). Ce boursouflage est à noter car il peut nous permettre de repérer des composés d'un alliage. Si nous prenons comme hypothèse qu'un des composés du Mercure philosophique est de l'oxyde de plomb (litharge) ou du carbonate de plomb (céruse), voici ce que nous lisons dans un traité de chimie du XIXe siècle (Traité des essais par la voie sèche, M.P. Berthier) :

Les silicates et les borates de plomb se comportent avec les métaux comme la litharge, mais ils les oxydent moins facilement, et ils exigent pour cela une température d'autant plus haute, qu'ils renferment plus de silice ou d'acide borique. On se sert des silicates et des borates préparés avec 1 partie de silice (ou d'acide borique) et 3 parties de litharge...Les borates sont beaucoup plus fusibles que les silicates, mais ils ont l'inconvénient de se boursoufler beaucoup.

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borates terreux et métalliques

- Magnésie : Un borate de magnésie, pour lequel on a employé : Magnésie calciné : 10.33 et Acide borique : 4.9, a été fondu...dans le fourneau de Sèvres, a donné une masse compacte de grands cristaux entrelacés, incolores et transparents, et dont quelques-uns se présentaient sous forme de prismes aplatis très nets.
- Alumine : Deux borates d'alumine préparés avec : Alumine : 10 et acide borique : 10 un culot bien fondu, bulleux.
- Cuivre : 17.83 de protoxyde cuivre et 29.44 d'acide borique se sont fondus très facilement et sont devenus très fluides. La matière était compacte, très dure et très tenace, opaque et d'un rouge de cinabre.
- Plomb : les borates de plomb sont tous extrêmement fusibles ; mais quand ils contiennent une proportion d'acide borique qui dépasse un certain terme, ils se boursouflent extraordinairement. Nous avons essayé les trois mélanges suivants de litharge et d'acide borique :litharge : 111.6 - 37.2 - 37.2 et acide borique : 39.3 - 39.3 - 78.6. Le premier [111.6 et 39.3] s'est fondu avec une légère fumée qui provenait de quelques vapeurs d'acide borique mais sans boursouflement. La amtière est devenue extrêmement liquide ; elle formait un verre homogène, transparent et d'un beau jaune de miel. Ce verre devait contenir à peu près : oxyde de Pb : 0.828 et acide borique : 0.172. Le second mélange [37.2 et 39.3] s'est fondu avec bouillonnement accompagné de fumée mais sans boursouflement. La matière est devenue très liquide : elle formait un verre transparent, très éclatant et d'un beau jaune de soufre, qui devait contenir environ : oxyde de Pb 0.615 et acide borique : 0.385. Le troisième Pb s'est fondu d'abord assez tranquillement et en exhalant une fumée épaisse, mais il s'est gonflé considérablement, et il a passé par-dessus les bords du creuset. Il formait un verre extrêmement bulleux à très petites bulles, transparent et absolument incolore, qui devait être composé d'environ : oxyde de Pb : 0.389 et acide borique : 0.611.

Il y a d'incontestables analogies avec le fondant obtenu dans le 3ème cas et ce que décrit Fulcanelli. Il revient ensuite sur le chiffre 4 pour dire :

"...le chiffre 4, mais qui figure, en réalité la voie, le chemin qu'il faut suivre [il faut lire ici stebhw : suivre à la trace]...Parvenu à ce point, une troisième solution...nous amène, toujours par le droit chemin du régime, et la voie linéaire du feu, à l'astre second, sceau de la matière parfaite et coagulée qu'il suffira de cuire..."

mais nous empiétons ici sur les Régimes de Philalèthe et traiteront ceux-ci séparément. Revenons à nos deux voies d'obtention du Mercure philosophique. Dans les DM, II, p.73, l'examen du caisson 7 de la deuxième série du
 


FIGURE VI

château de Dampierre-sur-Boutonne met en garde les inconstants contre des débordements du feu. On lit sur le phylactère : .SIC.PERIT.INCO(N)STANS. Fulcanelli veut ici signifier que l'abaissement de la température est un accident préjudiciable à la marche de l'opération mais qu'un excès de feu gâche tout ; les Adeptes appellent cela « brûler les fleurs ». Nous avons déjà parlé de la symbolique de la lanterne (1,2,3) ; Fulcanelli brouille un peu plus les cartes en mélangeant le symbole du feu élémentaire (Vulcain ardent) et du feu potentiel que les auteurs dérobent sous l'épithète de Lion vert ; Limojon de Saint-Didier [1, 2] est-il charitable quand il nous dit - assure Fulcanelli - que ce feu est de la nature de la chaux ? Plus loin (DM, II, p.96), l'Adepte - abordant la symbolique des labyrinthes - nous avertit que les deux grandes difficultés que comportent l'ouvrage sont :

a)- d'accéder à la chambre intérieure [connaissance et préparation de la matière] ; nous en avons parlé dans nos chapitres d'introduction (1,2,3), dans la résolution du rébus de l'église de saint Grégoire-en-Vièvre (4) et  dans le commentaire (5) du chapitre VI (L'Air des Sages) de l'Introïtus de Philalèthe ; notez que cela veut aussi signifier : accéder à l'oeuf philosophal, c'est-à-dire accéder au Mercure philosophique. Et encore n'est-ce là qu'une première approximation. Car la véritable chambre antérieure est cet état visqueux où le Mercure, uni au Rebis, forme alors le compost, matière ayant atteint un degré de corruption rare ;

b)- avoir la possibilité d'en sortir [mutation par le feu de la matière préparée, autrement dit : la préparation canonique du Mercure philosophique, ce qui est ici notre sujet] et la digestion secondaire du compost permettant d'isoler la Pierre de l'excédent de Mercure qu'elle peut encore contenir au sein de l'eau mère : elle procède d'une digestion dans l'acide approprié avec traitement par un alkali fixe.

Enfin, dans les DM, I, p.436, la voie sèche est symbolisée par le pérégrin (pèlerin) qui suit une voie terrestre ; l'opération achevée, un signe brillant assure au voyageur qu'il est arrivé au terme de son premier voyage. Fulcanelli ne nous en dira pas plus sur le mystère des deux voies... Eugène Canseliet, pour une fois, sera-t-il plus clair que son maître ? Notre route se poursuit donc avec les Deux Logis alchimiques, où p.18, une note est censée se rapporter à la voie humide... mais point de trace de ce renvoi. Par contre, deux choses ont attiré notre attention : l'allusion à la Poussière des soleils et le traîneau à hélice. La Poussière des soleils est un livre de Raymond Roussel (1877-1933) paru en 1926. En cabale hermétique, la correspondance peut être établie avec l'hématite ou fer oligiste (du grec, sang, à cause de la couleur rouge de la poussière de ce minéral). Autrefois, le mot hématite désignait la variété fibreuse tandis que le terme d'oligiste s'appliquait à la substance cristallisée qui se présente sous la forme de plaquettes rhomboédriques. Ces feuillets cristallins peuvent alors ressembler à ceux que comportent des cristaux de corindon. Cette variété a été appelée le fer spéculaire parce que son éclat rappelle celui des miroirs. En plaquettes très minces, elles s'appelle la pierre de soleil. Nous reviendrons bientôt sur ce point de science. Quant au traîneau à hélice qui fonctionne donc sur la neige, peut-on trouver symbole plus clair pour suivre à la trace [stibew] quelqu'un sur la voie humide ?


FIGURE VII

Outre que, manifestement, la partie antérieure de cet étrange véhicule est zinguée.  Plus loin, Canseliet nous assure que le feu doit être conduit sans violence. Il préconise pour la voie sèche du charbon dans le four et pour la voie humide, du gaz au-dessus du brûleur...Il nous précise, p. 261, que la voie sèche, qui ne peut opérer que par le fourneau et les poteries réfractaires - nous ajouterons les creusets brasqués - n'exclut pas une phase humide : nous en avons déjà parlé dans la section concernant le Sel des Sages. Dans l'introduction à son Alchimie (Pauvert, 1978), E. Canseliet nous précise que la première voie est dite humide parce qu'elle requiert des ustensiles de verre, tandis que la seconde est dite sèche parce qu'elle nécessite l'emploi de vaisseaux réfractaires. Il dit notamment que :

"Sur cette route du creuset, les indications chromatiques qui échappent aux yeux, sont remplacées par celles d'étranges strideurs."

C'est par métaphore et cabale qu'il faut comprendre et entendre littéralement ces paroles. En effet, on l'a vu supra, la matière devient à un moment de la conduite du feu boursouflée ( = inflo - inflatus dont les acceptions sont : boursouflement, musique, ton et souffler). C'est donc cette analogie qui permet réellement de comprendre pourquoi sur certaines gravures, nous voyons un ange souffler dans une trompette (la planche initiale du Mutus Liber) pour réveiller Mercure, c'est-à-dire pour l'exalter et lui communiquer cette expansion nécessaire. On comprend mieux ainsi ce recours à la gamme chromatique de certains auteurs qui nous ont laissé de véritables fugues alchimiques (cf. les commentaires de l'Atalanta fugiens de M. Maier) dont les degrés ou les tons doivent être autant d'indications sur la conduite du feu ; c'est dans ce sens aussi que doit être comprise l'échelle des philosophes. Dans l'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, E. Canseliet couronne son oeuvre par le chapitre sur l'Oeuf philosophal. Pour une fois, notre auteur paraît assez clair mais n'en est pas moins - peut-être - plus redoutable que jamais ; est-il charitable quand il assure, p.258, que l'Oeuf des philosophes est constitué d'une part « du beau sel obtenu du caput » et d'autre part « du bouton de retour ou rémora, tiré de la terre » ? dans un certain sens, oui, car le Caput désigne le Soufre blanc ; le bouton de retour désigne le Soufre rouge.
 
 

4)- Le Mercure philosophique

Ce chapitre doit donc être divisé au moins en deux parties, selon que l'on se réfère à la voie sèche ou à la voie humide. De façon générale, la voie sèche est conduite au creuset et la voie humide dans un récipient de verre. La conformation de ces récipients, quelle que soit la voie choisie, est importante à considérer. L'examen des textes montre d'une part qu'il est impossible que le Mercure philosophique soit un corps unique et, d'autre part, qu'il existe, en fonction de l'opérateur et de la voie, plusieurs Mercures philosophiques, c'est-à-dire plusieurs méthodes pour obtenir la fusion, la liquation ou la vaporisation des éléments mis en présence. Nous avons donc au moins cinq problèmes à résoudre :

- la nature des éléments sur lequels le dissolvant agit et que Fulcanelli nomment les éléments passifs ou, d'un terme générique, le patient ;
- la nature des éléments actifs désignés sous le terme d'agent, dont une partie est souvent qualifiée de médiateur ;
- la nature du contenant de tous ces composés ;
- la conduite du feu extérieur (nommé généralement Vulcain ardent par Fulcanelli) ;
- le résultat attendu et sa captation
1)- la nature des éléments passifs ou patient a déjà été traitée. Nous ne ferons donc ici que résumer nos observations : la matière première de ces éléments soumis à l'action du dissolvant tire son origine de schistes alunifères et pyriteux ; les silicates peuvent aussi jouer un rôle si l'on envisage essentiellement la qualité cristalline du résultat final.

2)- la nature des éléments actifs ou agent fait l'objet de la présente étude. Nous commencerons par la voie sèche.

2,a)- la voie sèche


FIGURE VIII
(extrait de Cabala, Speculum Artis & Naturae, Stephane Michelspacher, Augsburg, 1615, partie droite de la 1ère planche)

Cette planche figure p. 99 de l'Alchimie d'E. Canseliet dans le chapitre de La Femme sans Tête. « A droite par la voie sèche où les creusets sont nombreux... » nous dit-il ; on observe un Adepte qui a l'air d'être très actif. Cette figure du Miroir de l'art et de la Nature a pour objet de représenter complètement l'alchimie ; on trouve cette gravure p. 119 d'un ouvrage collectif sur l'Alchimie, édité chez Pierre Belfond, en 1972.

a)- procédé par fusion
Ce procédé a été indiqué d'abord par le mode de production des scories survenant après traitement de minerais ; des savants avaient trouvé du pyroxène, du péridot ferrifère, de la blende et de la galène. Ce fut d'abord P. Berthier qui fit les premières tentatives d'obtention par voie sèche de cristaux. En fondant la silice avec différentes bases en proportions définies, il réussit à obtenir dès 1823 des combinaisons cristallines identiques à celles de la nature, notamment le pyroxène. Mettant cette idée en application, M.A. Gaudin a obtenu le premier l'alumine cristallisée en fondant cet oxyde au chalumeau oxhydrique.
 
A l'aide du chalumeau à gaz détonnant, il est parvenu par ce moyen à fondre l'alumine et le quartz, et il est le premier qui ait obtenu du corindon cristallisé, et qui ait fabriqué du rubis oriental, en ajoutant un peu de chromate jaune de potasse à la matière première. Son procédé consistait alors à fondre l'alun ammoniacal, à la flamme du gaz oxy-hydrogène. Sous l'action de cette flamme puissante, tout se volatilisait à l'exception de l'alumine ; celle-ci fondait et cristallisait par le refroidissement. Les petits cristaux obtenus ainsi avaient la forme et le clivage rhomboédrique du corindon ; et analysés par M. Malaguti, ils ont offert une composition parfaitement semblable à celle du rubis. [Réf : formation artificielle des minéraux, par M. Gaudin, Comptes rendus Acad. Sci., t. V,  p. 803 ; 1837]

Il semble fort probable que ce soit aussi par fusion qu'aient été obtenus, vers 1880, des rubis artificiels en provenance de Genève ; à l'époque, ces rubis avaient inquiété vivement le commerce des pierres précieuses.
La fusion, on l'a vu, nécessite la mise en présence de la substance à faire cristalliser (ici, l'alumine) et un fondant ; le borate de plomb peut être utilisé mais nous avons vu que la proportion d'acide borique ne doit pas dépasser un certain terme : la proportion litharge 37.2 et acide borique 39.3 donne lieu à un fondant qui rappelle les textes alchimiques lorsque les substances rentrent initialement en contact : bouillonnement accompagné de fumées, sans boursouflement, suivi d'une matière très liquide qui finit par former un verre très éclatant et d'un beau jaune de soufre (à noter qu'une autre proportion donne une couleur s'apparentant au miel). Cela ne rappelle t-il pas l'étoile brillante des textes qui doit se comprendre par le signe brillant, c'est-à-dire l'éclat ?

Outre le borate de plomb, on peut utiliser des composés alcalins : ceux-ci, en effet, ont le pouvoir de désagréger des substances insolubles dans l'eau et dans les acides. La potasse caustique peut être employée à cet effet. Elle sert à reconnaître de nombreux oxydes métalliques qu'elle précipite et pour séparer ceux d'entre ces oxydes, comme l'alumine, l'oxyde de zinc, l'oxyde de chrome et de plomb qui se dissolvent dans un excès d'alcali. Nous reverrons la potasse caustique dans le procédé par fusion avec dissolvant. Gaudin a pu ainsi, en 1857, obtenir du quartz fondu, à le filer et à le souffler à la manière du verre.
 

b)- procédé par sous-fusion
C'est Sir James Hall qui, tout en étudiant l'influence combinée de la chaleur et de la pression sur le calcaire, entreprit de nombreuses expériences dans le but de voir si des roches seraient restées vitreuses au moins en partie si elles avaient été formées par voie de fusion. Il reconnut alors que certains silicates - ainsi que l'avait pressenti Buffon - au lieu de devenir vitreux, pouvaient à la faveur d'un refroidissement lent, devenir cristallins et prendre un aspect pierreux semblable à celui des roches éruptives. D'autres expériences révélèrent en outre qu'une masse vitreuse peut cristalliser sans passer par la fusion. On a déjà un peu abordé ce point dans les processus de cristallisation survenant dans la poterie. Certaines substances, et particulièrement les silicates, en se solidifiant après fusion, ont la propriété de former des verres, c'est-à-dire de rester amorphes. Tous ces faits ont amené à examiner les silicates qui sortent en abondance, à l'état de fusion, des fourneaux métallurgiques. Mitscherlich reconnut que le péridot [silicate naturel de fer et de magnésium, verdâtre et translucide], le pyroxène [silicate naturel de calcium, de magnésium et de fer, littéralement qui est étranger au feu] et d'autres espèces minérales pouvaient cristalliser accidentellement dans les scories d'usines.
On a d'abord examiné les pierres factices provenant de la fusion des laitiers après un refroidissement lent. Des expériences de cette sorte ont été menées dans les usines d'Aulnoy (Nord) et de Novéant (Moselle). Plus tard, Fouqué et Michel Lévy ont montré qu'un certain nombre de matières analogues, en étant maintenus pendant longtemps à une température un peu inférieure à leur point de fusion, pouvaient se transformer en masses cristallines. Ce procédé fournit des espèces minérales comme le spinelle [aluminate de magnésium] et le grenat [silicate double de divers métaux]. Cette température de sous-fusion doit être maintenue pendant 24 à 48 heures. La matière prend alors un volume beaucoup plus considérable qu'à l'état vitreux. La dévitrification du verre qui devient opaque peut être rattachée à la même cause. Il se dépose alors souvent, en poterie, des cristaux de pyroxène. L'importance toute spéciale du régime de température se rapproche beaucoup de la coction linéaire sur laquelle insiste Fulcanelli. Pour lui, par exemple, elle expliquerait la barre horizontale du 4 dans l'écusson de la cheminée alchimique du château de Fontenay-Le-Comte, la petite barre verticale à droite étant la signature du creuset. En principe, on devrait par analogie rapprocher ce régime de celui de Saturne, évoqué par Philalèthe. Il est tout à fait notable aussi qu'une certaine « fatigue » du métal apparaisse : ce fait est connu pour les barres de fer faisant partie d'un massif du fourneau, qui finissent souvent par devenir très cristallines et fragiles. Il semble que les molécules de ces divers corps, recevant par suite de l'élévation de la température une mobilité partielle, se soient agrégées régulièrement suivant les lois de la cristallisation. Nous sommes ici très près de ce que décrit Fulcanelli dans le chapitre Chimie et Philosophie (DM, I, p.141 et suiv.) :

"...les rails de voies ferrées [en Amérique] montrent, sans raison apparente, les effets d'une singulière évolution...Les ingénieurs...l'attribuent au "vieillissement prématuré" de l'acier...il perd son élasticité, sa malléabilité, sa résistance...Cette dégénérescence métallique...s'étend aussi aux plaques de blindage des vaisseaux cuirassés...A l'essai, on est surpris de les voir se briser en plusieurs morceaux sous le choc d'un simple casse-fonte à boulet..."

Cette citation de Fulcanelli est importante car elle permet de montrer que l'auteur qui se cachait sous ce pseudonyme était parfaitement au courant des événements survenant dans le domaine de la métallurgie ; il devait être un lecteur assidu des Comptes rendus de l'Académie des sciences. Ces ruptures de voie ferrée ou ces dégénérescences de blindage ont été analysées dans un mémoire par J.J. Ebelmen et une note aux Comptes rendus a été publiée par M.A. Gaudin.

c)- fusion avec un dissolvant
On l'emploie quand la substance est trop fusible pour se prêter à l'un des deux procédés que nous avons cités. Il arrive aussi que la substance (entendez le patient) soit décomposable à une température inférieure à celle de sa fusion. On réussit souvent à l'obtenir cristallisée en la fondant en présence d'un autre corps pouvant servir de dissolvant à une température élevée qui la laisse ensuite cristalliser pendant le refroidissement. Parfois, il y a simple dissolution mais il peut y avoir aussi des réactions secondaires par dissociation. M.A. Gaudin (1857) s'est servi de ce procédé pour obtenir, le premier, le corindon en cristaux définis et non pas en masse cristalline comme cela avait été le cas pour l'alumine cristallisée (cf. supra). Il a soumis à une température élevée dans un creuset brasqué soit l'alun de potasse, soit cet alun avec addition de sulfate de potasse (1). En reprenant par l'eau la masse saline restante, il a isolé de petits cristaux de corindon incolore auxquels le sulfure de potassium provenant de la réduction du sulfate avait servi de dissolvant. Pour produire des cristaux limpides d'alumine, M.A. Gaudin introduit dans un creuset ordinaire, brasqué avec du noir de fumée, parties égales d'alun et de sulfate potassique, préalablement calcinés et réduits en poudre, et il soumet le creuset pendant un quart d'heure à un violent feu de forge. En cassant le creuset, on trouve dans le creux de la brasque une concrétion hérissée de points brillants composée de sulfure de potassium, empâtant les cristaux d'alumine. Mais, ce procédé ne permet pas d'obtenir des pierres colorées à cause du pouvoir destructeur du carbone, qui transforme en globules métalliques tous les oxydes colorants. Les cristaux obtenus sont d'autant plus gros que l'on agit sur de plus grandes masses et par conséquent avec une durée de calcination plus longue. D'après les recherches de M.A. Gaudin, c'est le sulfure de potassium qui devient un dissolvant de l'alumine ; car on obtient les mêmes cristaux en plaçant dans la brasque de l'alumine calcinée avec du sulfure de potassium. A noter que le sulfure de potassium peut être préparé à part :
préparation du sulfure de potassium :

1)- hydrogène sulfuré :

On emploie du sulfure de fer et de l'acide sulfurique étendu de son volume d'eau. Le sulfure de fer s'obtient en mêlant intimement 1 partie de fleur de soufre avec 2 parties de limaille de fer. Ce mélange est humecté d'eau de manière à former une pâte épaisse puis chauffé légèrement, ce qui le convertit en sulfure de fer. La combinaison est accompagnée d'une élévation importante de température qui peut aller jusqu'à l'incandescence et la combustion du produit. Aussi, faut-il, pour éviter le contact de l'air, opérer la combinaison dans le vase même où l'on veut ensuite décomposer le sulfure par l'acide sulfurique : les vapeurs d'eau dégagées par la chaleur préservent alors le produit de ce contact. On emploie à cet effet une grande fiole (a) dont le 

goulot soit assez large pour recevoir un bouchon à 2 trous. On introduit dans cette fiole le mélange de soufre et de limaille de fer, on l'arrose d'assez d'eau pour faire une pâte épaisse et l'on chauffe celle-ci légèrement. On cesse de chauffer dès que le sulfure commence à se former, ce qui s'annonce par la coloration noire du mélange. On fixe ensuite dans le bouchon un tube descendant jusqu'au fond de la fiole, et recevant extérieurement un petit entonnoir par lequel on verse l'acide sulfurique dilué, destiné à la décomposition du sulfure. L'autre trou du bouchon reçoit un tube recourbé qui dirige le gaz dans un flacon laveur (b), contenant une petite quantité d'eau. De là, l'hydrogène sulfuré doit être préparé en solution aqueuse, dans une fiole (c) remplie d'eau distillée et préalablement purgée d'air par l'ébullition. On reconnait que l'eau est saturée de gaz en tenant le pouce sur la fiole remplie d'eau et en l'agitant fortement. Si l'on sent alors une pression de dedans en dehors, la saturation est complète ; si l'on éprouve au contraire une pression de dehors en dedans, c'est une preuve que l'eau n'est pas entièrement saturée d'hydrogène sulfuré. On conserve la solution dans des flacons bien bouchés, car le contact de l'air décompose peu à peu l'hydrogène sulfuré en mettant du soufre en liberté. Cela est donc la préparation du sulfure de fer par la voie humide. La préparation du sulfure de fer par voie sèche consiste à porter de la limaille de fer au rouge blanc dans un creuset de Hesse, disposé dans un fourneau à vent, où l'on jette peu à peu sur le fer du soufre en morceaux, jusqu'à ce que tout le métal soit transformé en sulfure. On peut pratiquer au fond du creuset un trou à travers lequel le sulfure vient couler dans le cendrier où on le reçoit sur une pelle à charbon. On concasse alors le sulfure avant de l'employer.

2)- carbonate de potasse (1)

Il se prépare par la décomposition de la crême de tartre (bitartrate de potasse). Pour obtenir ce sel purifié -celui-ci pouvant contenir de la chaux et du phosphate-, on le réduit en poudre et on le met en digestion au bain-marie avec son poids d'eau aiguisée d'acide chlorhydrique en remuant fréquemment le mélange. On jette ensuite la masse dans un entonnoir et lorsqu'elle s'est égouttée, on l'arrose à plusieurs reprises avec de petites quantités d'eau froide jusqu'à ce que la liqueur de lavage, additionnée d'acide nitrique, ne soit plus troublée par le nitrate d'argent. Après avoir ainsi purifié le bitartrate de potasse, on le dessèche et on le mêle avec la moitié de son poids de nitrate de potasse pur. Le mélange, parfaitement sec, est projeté par petites portions dans un vase de fonte chauffé au rouge sombre. Après la déflagration de la totalité de la matière, on élève davantage la température et on continue la calcination jusqu'à ce qu'un fragment du produit donne avec l'eau une solution incolore. On reprend alors toute la masse par l'eau et l'on évapore la liqueur filtrée dans une capsule d'argent. On laisse refroidir en agitant constamment avec une baguette de verre, on fait égoutter dans un entonnoir la masse cristalline et on la dessèche dans un vase d'argent. Le carbonate de potasse doit être tout à fait blanc.

3)- potasse caustique:

On se sert de la potasse du commerce, dite potasse à chaux. Il faut d'abord la purifier. On dissout 1 partie de carbonate de potasse dans 10 parties d'eau et l'on fait bouillir cette dissolution dans une bassine de fonte. A l'aide d'une cuiller de fer, on ajoute de temps en temps à la liqueur bouillante de petites quantités de chaux délayée dans l'eau. On continue ces additions d'hydrate de chaux jusqu'à ce qu'une portion de la liqueur filtrée étant mélangée avec un excès d'acide chlorhydrique, cesse de faire effervescence. Tout le carbonate de potasse est alors décomposé et transformé en hydrate de potasse. On recouvre la bassine pour éviter l'absorption de l'acide carbonique. Après quelques heures de repos, on décante la dissolution et on la conserve dans des flacons bouchés à l'émeri. On peut aussi la concentrer en la faisant bouillir rapideemnt dans une capsule d'argent, ou même l'évaporer à siccité, fondre le résidu au rouge et le couler en plaques.

4)- sulfure de potassium :

On divise en 2 parts égales une solution de potasse caustique. On en sursature l'une par de l'hydrogène sulfuré et l'on y ajoute l'autre part.

(adapté du Cours de chimie de Gay-Lussac, Pichon et Didier, Paris, 1828)
On le verra plus loin, la préparation de l'hydrogène sulfuré (1) doit requérir toute notre attention mais cett substance n'était pas utilisable par les alchimistes des anciens temps.
Pour en finir avec les procédés de fusion avec dissolvant, signalons que M. Lechartier a fait cristalliser le pyroxène (jadéite) en fondant de la silice, la chaux et la magnésie, en proportions convenables dans le chlorure de calcium, dans un creuset de charbon de cornue au rouge vif. M. Gorgeu a obtenu avec la silice et l'alumine, le grenat spessartine. En 1854, Forchhammer a pu reproduire l'apatite cristallisée [phosphate de calcium naturel qui existe aussi dans le tissu osseux] par l'action du sel marin.

Le sulfate de potasse cache sans doute l'une des voies royales du Mercure philosophique par voie sèche et il était autrefois connu sous le nom de tartre vitriolé [sal duobus, sel polycreste, arcanum duplicatum] ; l'utilisation de l'hydrogène sulfuré est réservé aux alchimistes du XIXe siècle et du XXe siècle. Nous consacrons une section spéciale à ce sel de potasse qui doit être mis au même plan que les carbonates alcalins.

d)- dissolvants volatils à haute température
Au lieu de laisser cristalliser des substances qu'ils ont dissoutes en raison d'une différence de solubilité, certains dissolvants peuvent au contraire laisser déposer sous forme régulière ces mêmes subtances. Cette méthode consiste donc à mettre les principes immédiats des pierres qu'on veut former ou des corps qu'on veut simplement faire cristalliser, en contact avec une matière susceptible d'abord de les liquéfier à une température convenable, et ensuite de s'évaporer ; cela en sorte que les principes immédiats, qui se sont combinés ou préalablement dissous, peuvent prendre une forme régulière, lors de l'évaporation de la matière dissolvante

[notons au passage que cette matière dissolvante joue absolument le rôle en Alchimie de l'appariteur, du messager ; ainsi par analogie en est-il de même du compagnon qui meurt « dans de grands vomissements » à la fin du pseudo-voyage de Nicolas Flamel à Saint Jacques de Compostelle].

C'est J.J. Ebelmen qui a, le premier, employé comme dissolvant l'acide borique et le borax. Notons immédiatement que des doutes sérieux existent quant à la connaissance que les Romains ou les Grecs avaient du borax. Fulcanelli en parle comme de l'atinckar. Il est en effet fort possible que la chrysocolle ait été improprement traduite par Gaffiot comme étant le borax ; la chrysocolle ne serait qu'un alliage de cuivre et peut-être de zinc. Volatilisés lentement, soit dans les fours de porcelaine de la manufacture de Sèvres, soit dans les moufles des fours à boutons de porcelaine, qui restent en feu pendant plusieurs mois à la température de fusion du feldspath, les principales espèces reproduites ont été le corindon et le spinelle (coloré en rose par une trace de chrome ou en bleu par le cobalt), mais aussi la gahnite, la
 



FIGURE IX
(spinelle rose, Inde)

cymophane, le fer chromé, le péridot, etc. En fait, Ebelmen a obtenu huit espèces d'aluminates parfaitement définis, dont trois appartiennent au groupe des spinelles : le pléonaste (spinelle à base d'oxyde de fer), la gahnite (spinelle à base de zinc), le spinelle proprement dit (à base de magnésie) et la cymophane (aluminate de glucine).

Ebelmen a aussi employé la chaux qui, agissant à une chaleur blanche sur des silicates ou des borates à l'état de fusion, peut en précipiter sous forme de cristaux la magnésie, l'oxyde de fer métallique, etc. D'un autre point de vue, M.A. Gaudin était parvenu à l'aide d'un chalumeau en platine, à fondre l'alun ammoniacal additionné de quelques millièmes de chromate de potasse (alun de chrome ; signalons pour l'anecdote que, curieusement, le poids atomique de l'or - AU = 197 - est égal au poids moléculaire du chromate de potasse. Ce n'est pas nous qui suggérons cette analogie, mais August Strindberg dont nous avons conté ailleurs les expériences alchimiques) et avait obtenu des globules fondus ayant la composition et la dureté du rubis (il est évident que les alchimistes n'ont pas pu travailler avec un tel chalumeau...). Enfin Edmond Fremy et Feil ont préparé le corindon en grandes masses cristallines par l'emploi d'aluminates de plomb : les ayant chauffés pendant un temps assez long dans un creuset, ils ont obtenu deux couches, l'une vitreuse, formée de silicate de plomb par suite de l'attaque du creuset et l'autre cristallisée, formée d'alumine. Celle-ci peut être ensuite colorée en rouge rubis par l'addition d'un composé de chrome.
 

e)- réactions de vapeurs et des gaz entre eux ou sur les solides
Gay-Lussac (1857) a pu ainsi obtenir le fer oligiste de la nature (oxyde ferrique Fe2O3 ou peroxyde de fer cristallisé) par l'action de la vapeur d'eau à haute température sur le chlorure ferrique. Notons que l'hématite exige du fer oligiste pour être formée. Cette réaction se produit également dans les fours de potiers dans lesquels on projette du chlorure de sodium : les fours où l'on fabriquait le carbonate de soude à Framont (Vosges), en décomposant le chlorure de sodium par la pyrite de fer, ont produit de magnifiques enduits de fer oligiste cristallisé à la surface des briques. H. Sainte-Claire Deville et Caron (1858) se sont aussi servis de l'action d'une vapeur sur un corps solide en opérant dans des creusets. C'est ainsi qu'ils ont obtenu le corindon en cristaux et houppes cristallisées par la réaction réciproque du fluorure d'aluminium et de l'acide borique. La gahnite a été obtenue par l'action du fluorure d'aluminium sur de l'oxyde de zinc et enfin, par un procédé analogue, la staurotide [silicate naturel d'aluminium et de fer, souvent maclé, appelée aussi pierre de croix]. Au lieu de faire agir les vapeurs les unes sur les autres, on peut s'en servir pour attaquer des substances fixes et y développer des combinaisons nouvelles : A. Daubrée a, le premier, obtenu artificiellement l'apatite et plus tard la topaze. Il a aussi produit par le même moyen (chlorure de silicium et d'aluminium) des silicates et des aluminates cristallisés (1854). Il a également imité l'oxyde rouge de manganèse ou haussmannite (Mn3O4).
 
2,b)- la voie humide
 
 


FIGURE X
(extrait de Cabala, Speculum Artis & Naturae, Stephane Michelspacher, Augsburg, 1615, partie gauche de la 1ère planche)

C'est surtout par cette voie humide qu'est connue l'alchimie ; le titre de l'un des romans de Marguerite Yourcenar, l'Oeuvre au Noir, en témoigne. On a en effet plus l'habitude de penser à un alchimiste penché sur des cornues ou des matras en verre plutôt qu'oeuvrant au creuset. J. Sadoul, dans son Trésor des Alchimistes, évoque surtout cette voie de même que G. Ranque, dans sa Pierre Philosophale ; non seulement, il envisage cette voie humide mais il donne même les dimensions du matras :

"En utilisant cette méthode [celle du Bon Trévisan], on constate en premier lieu une sorte d'unanimité pour dire que l'Oeuvre se fait dans un matras de verre, épais, clair, fermé de manière


FIGURE XI

parfaite, et de faible dimensions... la température la plus élevée à laquelle on puisse maintenir pendant des durées de plusieurs semaines un vase de verre blanc de l'époque ne peut excéder 500°C..."

Ces matras ressemblent un peu aux fioles [phioles] philosophiques qui sont utilisées par les verriers pour connaître la couleur du verre. A cet effet, l'ouvrier prend au bout de sa canne, dans le creuset, une petite masse de verre, la souffle, puis il aplatit la calotte de la sphère, de manière à lui donner une forme évoquant celle du matras, qu'il laisse refroidir à l'air. On désigne ces fioles sous l'épithète d'harmonica parce que la mince surface de la calotte aplatie fait entendre un son mélodieux quand on souffle légèrement le long de sa surface.

Cette voie humide requiert l'emploi de dissolvants aqueux employés à des températures plus ou moins élevées, le plus souvent en vase clos sous pression. On a pourtant longtemps cru que la voie humide était impuissante à reproduire les minéraux insolubles, à l'état de cristaux. C'est H. De Sénarmont (1851) qui, le premier, a imaginé d'employer ce procédé qui se rapproche des conditions souvent réalisées dans la nature. Il plaçait des tubes de verre vert, scellés à la lampe, dans une couche de poussier de charbon, sur le dôme de l'usine à gaz de l'usine d'Ivry. Ces tubes renfermaient les substances qu'il fallait cristalliser : de l'eau pure ou de l'eau chargée d'acide carbonique ou de l'hydrogène sulfuré ou enfin une petite quantité de sulfure alcalin. Le mélange pouvait être introduit tel quel dans le tube ; parfois une partie des substances devant réagir était placée dans un petit tube spécial ou dans une ampoule fermée de manière à n'entrer au contact du contenu du tube principal qu'au moment souhaité. Les solutions très chargées d'hydrogène sulfuré étaient obtenues en introduisant dans les tubes avant de les clore, une petite quantité de bisulfure d'hydrogène qui, en se décomposant, fournissait le gaz sulfhydrique (hydrogène sulfuré). C'est pour nous l'occasion de revenir sur la synthèse de l'hydrogène sulfuré. Nous avons vu supra de quelle manière on pouvait l'obtenir par action sur le sulfure de fer de l'acide sulfurique. Le gaz obtenu avec ce procédé n'est toutefois pas pur car le sulfure de fer contient du fer à l'état métallique qui conduit, par attaque de l'acide sulfurique, à de l'hydrogène. Il existe un autre procédé pour obtenir l'hydrogène sulfuré pur dans lequel on retrouve l'antimoine sous forme de sulfure. Cela nous amène donc à relativiser certaines de nos conjectures précédentes relatives à l'intérêt de l'antimoine dans le Grand Oeuvre ; on se souvient que Fulcanelli (1, 2, 3, 4, 5, 6) émettait les plus grandes réserves sur son emploi -du moins sous sa forme « d'antimoine vulgaire » tandis qu'E. Canseliet, au contraire, tenait pour indispensable le trisulfure métallique (stibine) (1, 2, 3, 4).

préparation de l'hydrogène sulfuré pur (gaz sulfhydrique)

On utilise de l'acide chlorhydrique et du sulfure d'antimoine. Dans un ballon d'un litre, où se trouve du sulfure d'antimoine en poudre fine, on verse dans le tube en S, de l'acide chlorhydrique et on chauffe légèrement le ballon. Le gaz sulfhydrique se dégage immédiatement. Comme il peut entraîner un peu de gaz chlorhydrique, il convient de le faire arriver d'abord dans un flacon laveur d'où il passera dans les éprouvettes destinées à le recueillir. Il s'agit donc là du recueil de gaz. Dès que le dégagement se ralentit, 


FIGURE XII

on ajoute une nouvelle portion d'acide chlorhydrique. Il faut perdre les premières portions de gaz pour qu'il ne se trouve pas mêlé avec l'air de l'appareil. La réaction chimique s'écrit : SbS3 + 3 HCl ---> SbCl2 + 3 HS. Si l'on veut à présent, obtenir le gaz sulfhydrique à l'état de dissolution dans l'eau, il faut faire arriver un courant de ce gaz dans de l'eau distillée récemment bouillie, privée par conséquent d'air, et contenue dans un appareil de Woolf muni d'un flacon laveur.
 


FIGURE XIII

Enfin, si l'on souhaite avoir le gaz sulfhydrique à l'état liquide, on peut utiliser le bisulfure d'hydrogène renfermé dans un tube ayant la forme d'un croissant et fermé à la lampe.On obtiendra alors l'acide sulfhydrique liquide et des cristaux de soufre. En effet, le bisulfure d'hydrogène est instable et se décompose spontanément en acide sulfhydrique : ce gaz, se trouvant emprisonné, se liquéfie sous l'effort de sa propre pression. Pour séparer le gaz liquéfié du soufre qu'il tient en suspension, on plonge la partie vide du tube dans un mélange réfrigérant : le liquide distille alors et se réunit dans la partie refroidie. Il y a une autre manière de réaliser la synthèse de l'hydrogène sulfuré en quantité abondante :
Si l'on reprend l'expérience avec le monosulfure de fer, on se sert de deux grands flacons égaux de 7 à 8 litres de capacité. On les met en communication par leur tubulure inférieure à l'aide d'un gros tube de caoutchouc. Dans l'un d'eux, on place d'abord un lit de coke, corps inerte qui n'est pas attaqué par l'acide sulfurique. Sur le coke, on dispose du monosulfure de fer en morceaux. Le goulot de ce flacon est fermé par un bouchon qui livre passage à un tube retourné à angle droit. On peut fermer ce dernier à l'aide d'un robinet. 
 


FIGURE XIV

Dans le second flacon, on verse de l'acide sulfurique étendu d'eau. Le robinet du premier étant ouvert, l'acide va s'élever au même niveau dans les deux flacons. Arrivant à la hauteur du sulfure de fer, il va réagir sur celui-ci en formant de l'hydrogène sulfuré. Ce gaz chassera d'abord l'air du flacon et se dégagera à son tour. Si l'on ferme ensuite le robinet, le gaz, continuant à se produire, refoulera le liquide dans le flacon contenant l'acide sulfurique où il s'élèvera et le dégagement de gaz cessera aussitôt que le liquide acide ne baignera plus le sulfure de fer. Le premier flacon sera alors un réservoir d'hydrogène sulfuré et le gaz y sera contenu sous une pression plus forte que celle de l'atmosphère, et qu'on pourra augmenter en soulevant le second flacon.

On voit donc finalement l'intérêt de l'antimoine qui consiste à avoir du gaz sulfhydrique particulièrement pur. Mais revenons à la synthèse du bisulfure d'hydrogène (ou persulfure d'hydrogène). Ce composé est nécessaire pour produire du gaz sulfhydrique dans les tubes de verre.
synthèse du bisulfure d'hydrogène

On obtient le bisulfure d'hydrogène en versant peu à peu dans de l'acide chlorhydrique étendu de 2 fois son poids d'eau, et contenu dans un grand entonnoir à robinet, une dissolution de bisulfure decalcium. On se procure ce dernier composé en faisant bouillir pendant 1 heure 200 g de chaux éteinte, et un poids égal de fleur de soufre avec 1 l d'eau. Au moment où les deux liquides se mêlent, leur masse devient laiteuse et laisse déposer peu à peu le bisulfure d'hydrogène ou l'hydrogène bisulfuré sous la forme d'un liquide jaune. En ouvrant le robinet avec précaution, le bisulfure s'écoule. La réaction chimique s'écrit :


FIGURE XV
légende : S = support , E = grand entonnoir en verre , R = robinet , T = tube étranglé en forme de croissant où pénètre le bisulfure d'hydrogène

CaS2 + HCl ---> CaCl + HS2. Cette substance est très instable. Le bisulfure est une liqueur jaunâtre, d'odeur fétide et de saveur piquante.

Les températures employées par De Senarmont variaient de 180° à 300° environ, sans dépasser 350°. Il a pu ainsi obtenir le quartz, l'hématite par décomposition d'une solution de chlorure ferrique et par le chlorure d'aluminium, le corindon et la diaspore. L'azurite [carbonate basique naturel de cuivre, de couleur bleue = chessylite] a été obtenue par le même procédé. Il importe d'ajouter que les variations de température extérieure font cristalliser à la longue des précipités gélatineux ou micro-cristallins de phosphates ammoniaco- magnésiens ou grossir des cristaux déjà obtenus. Deville a appliqué ainsi des variations de températures étendues à des substances très peu solubles dans l'eau-mère qui les entourait. En se servant de liqueurs chlorhydriques et de variations de températures répétées (allant de la température extérieure à 100°), il a transformé en cristaux de grandes dimensions plusieurs minéraux qui étaient soit amorphes, soit à l'état de poudre cristalline. Henri Sainte Claire Deville (1852) a pu attaquer des roches silicatées par l'hydrogène sulfuré et l'eau ; l'eau chargée d'acide carbonique (Rogers) peut décomposer même à froid les principaux silicates naturels. On avait remarqué aussi qu'il suffit de la vapeur d'eau -si elle est douée d'une haute température- pour attaquer de nombreux silicates. Ainsi, d'après Turner (1835) le verre se recouvre-t-il d'une pellicule de silice opaque, ne renfermant plus d'alcali et ayant quelquefois une disposition stalactiforme. Des réactions de vapeurs et de gaz entre eux ont également été réalisées -nous en avons évoqué quelques-unes dans la voie sèche- dans des tubes de porcelaine chauffés au rouge. A. Daubrée (1,2) a ainsi chauffé au rouge de la vapeur d'eau en même temps que des chlorures de magnésium et du protochlorure de phosphore : il a obtenu sur divers oxydes (la chaux, l'alumine, l'oxyde ferrique) de l'apatite (phosphate de calcium naturel), de la périclase (oxyde naturel de magnésium), du corindon et du fer oligiste. Ce dernier composé nous semble très important à considérer car nous avons de bonnes raisons de penser qu'Eugène Canseliet a réalisé la synthèse de l'hématite (1,2). Le fer oligiste ou sesquioxyde de fer a été analysé par Gay-Lussac : on l'appelle aussi fer spéculaire. Sa synthèse naturelle a lieu à proximité immédiate des volcans : on trouve en effet parmi les productions de volcans éteints ou en activité des lames de fer parfaitement polies, qui forment miroir et que, pour cela, on nomme spéculaires. Ce fer spéculaire ne peut pas avoir été formé immédiatement dous sa forme d'oxyde ; nous savons que dans les volcans, il se dégage des chlorures et des vapeurs d'acide chlorhydrique. Il peut donc se former des chlorures de fer qui sont décomposés par leur contact avec l'eau. Ce chlorure de fer va se décomposer et donner des vapeurs hydrochloriques et de l'oxyde de fer. On peut alors très bien imaginer l'expérience suivante :
Voici du chlorure de fer que l'on a fait chauffer dans un creuset ; il fume abondamment ; si l'on présente à la fumée un papier bleu, il va être rougi très rapidement : c'est qu'il y a donc du chlore. Si l'on dirige un courant de vapeurs sur le chlorure, il donnera des vapeurs encore plus abondantes et le résidu sera de petits cristaux d'oxyde. Si nous mettions dans le creuset de l'argile humide, il y aurait combinaison de l'oxyde de fer avec la matière terreuse et l'on aurait un composé très riche en fer.
adapté de Gay-Lussac
Henri Deville s'est aussi servi de l'acide chlorhydrique gazeux pour faire cristalliser plusieurs oxydes, tels que ceux de fer, d'étain et de titane et a fait usage de courants de fluorures et de chlorures réduits en vapeur. Il a pu ainsi préparer la willémite [silicate naturel de zinc, Zn2SiO4]. On peut aussi employer l'électricité à faible tension dans l'expérience suivante : dans les deux branches d'un tube en U, on introduit deux liquides différents, séparés à la partie inférieure par des corps perméables comme de l'argile ou du kaolin ; l'une des branches contient une dissolution de cuivre et une lame du même métal ; l'autre renferme des dissolutions salines variées et une lame de substance altérable, telle que le zinc, le fer, etc. Cette disposition représente un couple voltaïque complet et a permis de préparer des métaux cristallisés et des sels doubles (sulfures, chlorures, etc.) Ebelmen, après la découverte de l'éther silicique, se servit de la décomposition lente de ce corps pour obtenir la silice hydratée, appartenant à la variété d'opale (1845) correspondant à l'hydrophane (c'est une variété d'opale qui devient transparente en s'imprégnant d'eau) ; à noter que Gergens (1858) a également obtenu une sorte d'opale en décomposant très lentement le silicate de potasse (verre soluble, qui se rapproche du verre malléable dont parle Cyliani dans son Hermès Dévoilé. Toutefois, le verre malléable désigne une substance spéciale dont nous parlons à propos du commentaire de l'Atalanta fugiens) par de l'acide carbonique en dissolution dans l'eau. Il nous reste à parler d'un procédé original qui met en oeuvre des agents minéralisateurs et qui s'apparente à la voie humide. Cette méthode a été mise au point par H. Sainte Claire Deville ; elle consiste à utiliser des agents qui interviennent uniquement pour transformer un corps amorphe en cristaux, les agents eux-mêmes se retrouvant intacts à la fin de la réaction. Ce sont des actions de présence qui s'expliquent par une série de réactions inverses. Les corps qui se comportent ainsi -fixes par eux-mêmes- sont rendus momentanément volatils.
expériences de synthèses minéralogiques

On remplit un tube de porcelaine de couches alternatives de silice et d'alumine, ou de silice et de zircone, ou encore de silice et d'oxyde de zinc. Le tube est placé dans un fourneau chauffé à haute température. Il y a donc de quoi faire théoriquement du silicate d'aluminium, de zirconium ou de zinc. Mais les corps en présence sont fixes et ne peuvent réagir les uns sur les autres aux températures du fourneau. En faisant passer dans le tube du fluorure de silicium, on rend les composés mobiles et aptes à réagir. Le fluorure de silicium réagit sur la première couche d'alumine, de zircone ou de zinc qu'il rencontre et la transforme en silicate avec production de fluorures d'alumine ou de zircone ou de zinc. A leur tour, ces fluorures, en rencontrant une couche de silice, réagissent sur celle-ci avec production de silicates et de fluorure de silicium. Ces transformations se répéteront autant de fois qu'il y aura de couches alternées de silice et d'oxyde et si la dernière est de silice, il sortira du tube autant de fluorure de silicium qu'il en était entré. On pourra donc affirmer que celui-ci n'aura agi que par sa présence et qu'il aura servi à transporter les deux corps fixes l'un sur l'autre pour leur permettre de se combiner. En continuant l'opération assez longtemps et avec des proportions convenables de matières, Deville est parvenu à transformer tout le contenu du tube en silicate d'alumine, en zircone et en willémite (silicate naturel de zinc).  D'une façon analogue, l'acide chlorhydrique peut être un agent minéralisateur très actif. Son passage lent dans un tube chauffé renfermant du sesquioxyde de fer anhydre, le transforme en fer spéculaire, cela se faisant [cf. supra Gay- Lussac] par la production momentanée de chlorure ferrique qui est à son tour décomposé par l'eau résultant de la réaction. On peut de même former de la périclase par action de la magnésie. L'hydrogène peut également agir sur certains sulfures fixes et les volatiliser ; ainsi Deville a-t-il obtenu à partir de sulfure de zinc d'abord une volatilisation du sulfure puis une cristallisation dans un courant d'hydrogène, ce qui a lieu par réduction du sulfure en métal volatil, qui est lui-même sulfuré un peu plus loin par l'hydrogène sulfuré produit dans la réaction. De la wurtzite a pu être ainsi préparée ; l'acide fluorhydrique peut également être employé comme agent minéralisateur et M. Hautefeuille a réussi à faire cristalliser l'alumine.

adapté de G. Friedel
On observe d'étranges analogies avec certains textes alchimiques, parmi les plus grands. D'abord, la méthode par sous-fusion nous rappelle ce que dit Fulcanelli dans le chapitre Alchimie et Spagyrie des DM, I, cité dans notre commentaire de l'Introïtus de Philalèthe au chapitre VI. Nous pensons d'ailleurs aussi à l'Introïtus de Philalèthe où l'Adepte, au chapitre VII (De la première préparation du mercure philosophique par les Aigles volantes), prescrit, notamment dans un passage comme celui-ci, que:

" Lorsque les mages parlent de leurs Aigles, ils en parlent au pluriel, et ils en comptent entre trois et dix"

Philalèthe considère ici les sublimations philosophiques et il ne faut pas oublier que l'Aigle, par cabale, représente l'élément EAU et non pas l'élément AIR. Voyons par exemple la préparation du sulfure de potassium : on obtient au début du travail (attaque du sulfure de fer par l'acide sulfurique) une coloration noire ; celle-ci peut fort bien symboliser l'une des putréfactions qui surviennent dans l'Oeuvre. Remarquons que l'hydrogène sulfuré peut servir pour la voie sèche comme pour la voie humide. Le tour de main nécessaire est précis puisqu'il va consister à opérer à l'abri de l'air en sorte que la préparation du sulfure de fer de même que son attaque se fassent dans un seul vase. La préparation du sulfure de potasse nécessite de la crême de tartre et de la potasse caustique, elle-même nécessitant du carbonate de potasse, tous composés dont l'obtention nécessite à un moment ou un autre de la chaux. Outre l'acide sulfurique (huile de vitriol), de l'acide chlorhydrique (esprit de sel) est requis de même que de l'acide nitrique (eau forte). Le carbonate de potasse est un sel qui doit être parfaitement blanc ; c'est finalement l'hydrogène sulfuré qui servira à obtenir le sulfure de potasse à partir de la potasse caustique. Ainsi donc, voyons-nous défiler dans cette opération tous les corps chimiques, sans exception, que décrivent les alchimistes dans leurs traités. Ce n'est pas, certes, la seule voie qui est offerte à l'étudiant, et cette section a été l'occasion de vérifier qu'il existait plusieurs Mercures philosophiques, sous la forme de corps chimiques parfaitement connus ; ils servent de médiateur pour transformer un corps amorphe en substance cristallisée.
Là, à notre sens, gît le grand secret de l'Alchimie, dont nous redisons une fois de plus qu'elle n'est nullement ésotérique ni l'objet de cervelles dérangées. Pour en revenir à tous les composés que nous venons d'énumérer, voyons tout de même ce qu'en pensent Fulcanelli ou E. Canseliet qui sont les seuls maîtres modernes auxquels nous puissions nous référer sinon avec confiance, du moins avec respect : 

1)- du Mystère des Cathédrales, nous tirons peu d'enseignements exotériques ; nulle substance n'y est indiquée en clair hors mis peut-être la chaux ; le mercure vulgaire (vif-argent) n'aura d'autre intérêt pour nous que d'indiquer la voie du chlorure car le sublimé corrosif cède très facilement son chlore aux autres métaux : c'est la voie de l'hématite, nous l'avons déjà signalé ; 

2)- les Demeures philosophales étendent de façon démultipliée l'arcanum prescrit par Fulcanelli. Le chapitre Alchimie et Spagyrie est un piège de bout en bout...l'examen des caissons du château de Dampierre nous révèle par contre de précieux renseignements sur le Mercure philosophique. Faut-il encore dire - concernant les sujets lapidaires des cathédrales ou des châteaux - que l'intérêt hermétique des caissons ne vaut que pour le prétexte qu'ils fournissent et qu'en aucun cas Fulcanelli ne les a considéré comme tels en tant « qu'objets alchimiques »; c'est encore plus vrai pour les panneaux du château du Plessis-Bourré qui ont servi pour ce qui est peut-être le plus bel ouvrage d'Eugène Canseliet... ;

3)- les Etudes alchimiques d'Eugène Canseliet : son Alchimie, recueil de textes divers, vaut pour sa belle iconographie mais les textes y sont redoutables... L'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, en liaison avec les Deux Logis alchimiques, permet, à notre sens, de montrer que Canseliet a sans doute réusssi la synthèse artificielle de l'hématite (fer oligiste, fer spéculaire...cf. le traîneau zingué pour la voie humide qui montre qu'Eugène Canseliet avait autant d'humour que son maître...) ; seuls, les Deux Logis Alchimiques constituent pour nous le digne descendant du Myst. et des DM. En un style plus simple, Eugène Canseliet tire de remarquables commentaires de la porte alchimique de la villa Palombara - que nous avons étudiée dans la section sur la réincrudation - et analyse avec délicatesse chaque panneau du château du Plessis-Bourré. Le dernier ouvrage d'E. Canseliet a le mérite d'attirer l'attention sur le vitriol vert et sur le sel de Seignette [cf. section sur le tartre vitriolé].
 
 

5)- Les synthèses cristallines de Pierre Berthier et de Jacques-Joseph Ebelmen - l'apport d'Antoine Baumé

a)- expériences préliminaires d'Antoine Baumé

Antoine Baumé [inventeur de l'aréomètre qui porte son nom], dans sa Chymie expérimentale et raisonnée, s'est livré à des expériences qu'il a relatées dans son chapitre sur les Terres calcaires. Il a notamment étudié la combinaison de la terre calcaire avec la terre vitrifiable, par la voie sèche.
 

La terre vitrifiable pure est infusible au plus grand feu de nos fourneaux ; mais la terre calcaire lui sert de fondant, à raison de la matière saline alkaline qu'elle produit pendant la calcination. Comme cette matière saline se trouve mêlée avec une grande qauntité de terre qui n'est pas dans l'état salin, elle ne forme pas avec la terre vitrifiable, un verre net & transparent, en supposant cependant qu'on ne donne pas à ce mélange un coup de feu capable de faire fondre la terre vitrifiable.
J'ai exposé au grand feu un mélange de parties égales de sable broyé & de craie ; ce mélange n'a point fondu ; mais la terre calcaire s'est réduite en chaux vive. J'ai exposé ce mélange à l'air pendant quelque temps ; la chaux s'est chargée de l'humidité de l'air, comme elle a coutume de faire, & elle s'est réduite en poudre. J'ai exposé de nouveau ce mélange à la même action du feu : il est entré en fusion & il a formé une matière tuméfiée, poreuse, demi-transparente, & qui n'a plus attiré l'humidité de l'air. On ne peut attribuer cet effet à autre chose, sinon à une addition de matière saline, laquelle s'est formée pendant la seconde calcination ; elle s'est trouvée alors en dose suffisante pour entraîner la fusion du sable. Je me crois d'autant mieux fondé à penser ainsi que je suis parvenu à mettre en fusion, & d'un seul coup de feu, de pareil sable que j'avais mêlé avec son poids égal de pellicules de chaux. Ce verre, à la vérité, était semblable au précédent : il n'avait ni la beauté ni la transparence d'un verre parfait ; mais il était suffisamment fondu pour me faire penser que la matière saline qui se forme pendant la calcination de la terre calcaire, produit cette fusion qu'on peut considérer comme un commencement de vitrification.

Ce texte, l'un des premiers, met en évidence que c'est la transformation de la chaux vive en chaux éteinte ou lait de chaux, qui a procuré le sel alkali nécessaire à la fusion. En outre, on voit que la calcination a dû être réitérée, ce qui est conforme à ce que disent les textes alchimiques [ils parlent de trois réitérations de la même technique, qui, on le sait, peut aussi s'appliquer à la purification du salpêtre].

b)- travaux de synthèse de Pierre Berthier

Nous allons d'abord évoquer les travaux de P. Berthier : ils ont consisté à soumettre à la fusion ignée des corps simples ou composés, seuls ou mélangés les uns avec les autres, en certaines proportions propres à constituer des combinaisons définies. En ce cas, des cristaux peuvent se former et s'isoler au milieu de la masse fondue pendant son refroidissement. Cette méthode n'est applicable qu'aux combinaisons fusibles à la température des foyers auxquels le mélange des matières est exposé. Il s'agit donc d'expériences synthétiques par fusion simple. En fondant la silice avec différentes bases, P. Berthier a obtenu dès 1823 des combinaisons cristallines identiques à celles de la nature, notamment le pyroxène. Une circonstance remarquables, c'est ce que Berthier n'a pas pu reproduire l'amphibole, dont la composition se rapproche beaucoup de celle du pyroxène, bien qu'il eût soumis à la fusion les éléments de ce minéral : il a toujours, dans ce dernier cas, obtenu du pyroxène mélangé d'une partie non fondue. Le pyroxène essentiel aux volcans cristallise donc plus facilement que l'amphibole, qui appartient à des roches anciennes et qui forme des masses plus considérables que les coulées basaltiques et les laves. La production de ces minéraux par la fusion serait, donc, en rapport avec les phénomènes qui ont présidé à la formation des roches cristallines et des roches volcaniques.

a)- sur les silicates et aluminates
 
Nous ne donnons ici que les résultats où des cristaux nettement individualisables sont présents.

Alcali et alumine

Une argile, quelle qu'elle soit, se fond toujours en verre, lorsqu'on la chauffe à 1500°C avec la moitié de son poids de carbonate de potasse ou de carbonate de soude. Une partie du carbonate s'infiltre dans le charbon (de la brasque) avant qu'il y ait combinaison et il ne reste plus dans la matière fondue que 12% à 15% de son poids d'alcali.
- chaux, magnésie
Plusieurs dosages différents ont été soumis à l'expérience ; on les trouvera ci-dessous :

Le CMS4 (2ème à gauche de la série du haut) dont la formule est celle du pyroxène, a été préparé un grand nombre de fois à cause de la beauté des produits qu'il fournit. Il se fond en masses compactes, lamelleuses, à grandes lames, ou fibreuses à longues fibres prismatiques. La surface est couverte d'aspérités polyédriques qui ne sont autre chose que les sommets des prismes fasciculés dont elles sont composées. Dans plusieurs expériences, il s'est formé au centre du culot une cavité qui était tapissée de beaux cristaux transparents et dont M. Mitscherlich a constaté l'identité absolue avec le pyroxène de la nature. Les culots ne prennent jamais l'aspect vitreux ordinaire aux matières fondues : au point qu'en enlevant la croûte extérieure qui est noircie par la brasque, il serait impossible de les distinguer des échantillons du pyroxène du Piémont, connu sous le nom d'allalite. Dans une autre expérience, 6% du poids de pyroxène est ajouté sous forme de fluate de chaux en poudre ; un culot composé de grands cristaux entrelacés, ressemblant à une druse naturelle, a été obtenu. Quand on fait fondre le pyroxène au fourneau à vent, le refroidissement est rapide et la masse ne présente jamais de cristaux. Le mélange n°5 identique avec l'amphibole blanc (type trémolite, actinote,hornblende), chauffé avec 30% de chlorure de calcium, a donné une masse ressemblant au marbre de Carrare, et avec 3% de fluate de chaux, on a eu un culot d'un très beau blanc, présentant des parties avec des faisceaux rayonnés.

Chaux et alumine

Des travaux antérieurs (Lampadius, Descostil) ont montré qu'on devait obtenir une masse transparente présentant l'aspect de la porcelaine avec 50 parties de silice, 34 parties de chaux et 16 parties d'alumine. Les mélanges suivants ont été essayés :

Le mélange CAS2 dont la composition se rapproche de celle des grenats,a donné un culot fondu, d'un blanc de porcelaine, opaque où l'on distinguait quelques grains cristallins très petits mais auxquels on n'a pas pu reconnaître la forme ordinaire du grenat. Essayé avec du chlorure de calcium, le CAS2 a donné un culot compact qui, après avoir été lavé, offrait au milieu de la masse une multitude de petits cristaux très éclatants. a noter que la formule CAS2 offre des ressemblances avec les laitiers des hauts-fourneaux. Le mélange CA3S12 qui représente du feldspath calcaire a donné un culot où les grains étaient très distinctement cristallins et transparents. De cette étude, Berthier conclue que les composés sont d'autant plus fusibles qu'ils contiennent de la silice dans une proportion variant entre S2 et S1/2. Les argiles les plus riches en alumine ont pour la plupart une formule de composition AS2 ; il s'ensuit qu'en y ajout`nt une quantité de chaux intermédiaire entre C et C2, elles doivent toujours bien fondre, cette fusion étant facilitée par un apport de silice variant de 1 à 4 parties. Cela semble nécessaire quand les argiles sont mélangées à de l'hydrate d'alumine.

Glucine et alumine

L'émeraude de Limoges qui est composée de 68 parties de silice, 14 parties de glucine et 18 parties d'alumine se fond en un culot ayant tous les caractères d'une belle porcelaine (au fourneau à vent). On rappelle que la glucine est de l'oxyde de béryllium.

Manganèse

Les silicates de manganèse ont été préparés avec du sable de Nemours et du carbonate de manganèse bien pur. voici les proportions essayées :

Le 2ème mélange s'est fondu en un culot compact sans la moindre apparence vitreuse, d'un gris verdâtre et d'un éclat gras, en lames larges et éclatantes ayant la forme du péridot. Le même silicate (MnS), fondu au grand fourneau, a donné un culot d'un vert-olive ayant au centre une grande cavité remplie de rudiements de grands cristaux. Le 3ème mélange qui a même composition que le pyroxène a donné un culot de couleur blonde, lamelleux dans toutes ses parties, à grandes lames entrecroisées très éclatantes.

Manganèse et chaux

Voici les combinaisons essayées :

Le second mélange a donné un culot à éclat nacré et la cristallisation était très apparente à la surface par les sommets de prismes. Le 4ème mélange donnait un culot ayant l'aspect du triphane (silicate naturel d'aluminium et de lithium, du genre pyroxène qui est le spodumène).

Silice et fer

Les essais ont dû être faits dans des creusets spéciaux : il s'agissait de creusets faits  à la manière des canons de fusil et tournés à l'intérieur et à l'extérieur. Ils avaient 8 cm de hauteur, 6 cm de diamètre et 3 mm d'épaisseur. On les plaçait dans des creusets de terre réfractaire moulés sur eux, et on les bouchait avec un couvercle de terre bien luté. Après les expériences, la matière fondue était détachée avec un ciseau d'acier trempé puis le nettoyage était achevé par digestion dans de l'acide muriatique. Seuls les silicates de fer à base de protoxyde et d'oxyde de battitures ont donné des résultats tangibles, conduisant à la formation de cristaux.

protoxyde de fer

nous signalerons que le 1er silicate de fer se fond en scorie noire, lamelleuse dans un creuset de terre, très magnétique et ressemblant parfaitement à une scorie de forge. Cette scorie s'imbibe dans les creusets et les traverse comme de la litharge. Le 2ème mélange (péridot de fer) s'est très facilement fondu et a donné une masse lamelleuse à grands clivages entrecroisés et très éclatants, d'un gris-olive foncé ; on y voyait à la surface l'indice d'une cristallisation prismatique rectangulaire qui se manifestait par des carrés de 2 à 3 mm de côté. Ce composé pénètre si facilement les creusets de terre qu'il est extrêmement difficile de l'amener en pleine fusion dans ces creusets sans qu'il se perde entièrement.

Fer et chaux :

on a testé les mélanges suivants

Ils ont été chauffés dans des creusets de fer ; le 1er mélange a donné une matière compacte, présentant des clivages éclatants dans quelques parties et offrant à la surface une cristallisation étoilée comme le sulfure d'antimoine. Berthier ajoute qu'il est probable que si l'on faisait fondre dans un four à porcelaine ce silicate, qui par sa composition est analogue au péridot, on pourrait l'avoir en beaux cristaux.

Protoxyde de cuivre et alumine :

dans la proportion de 25 parties de silice, 60 parties d'alumine et 14 parties d'alumine, on a trouvé une masse compacte, très éclatante, d'un beau rouge de cire à cacheter, tirant un peu sur l'orangé, opaque : le protoxyde de cuivre semble être un bon fondant pour les silicates d'alumine.

Oxyde de zinc et alumine :

le mélange de 52 parties de silice, 33 parties d'oxyde de zinc et 14 parties d'alumine s'est fondu en masse compacte, d'un blanc d'émail nuancé de bleu et de violet et ayant l'aspect d'une belle calcédoine (variété fibreuse de silice, formée de quartz et d'opale ; on en distingue de 3 types : rouge, c'est la cornaline, brune c'est la sardoine, verte, c'est le chrysopase. L'agate et le jaspe en sont des variétés).

Plomb

Différents silicates de plomb ont été essayés dont un avec 63 parties de silice et 37 parties d'oxyde d eplomb dans des creusets de terre, au fourneau de calcination, donnant 500° à 600°C. Il a donné un émail spongieux d'un beau blanc ; il y a donc eu combinaison et ramollissement, sans fusion.

extrait du Traité des Essais par la voie sèche, Pierre Berthier, (Thomise, Paris, 1832)
Arrêtons-nous un instant. Plusieurs points doivent être absolument relevés dans les expériences décrites par Berthier. En premier lieu, elles nous font vivre de façon pratiquement exotérique des procédés décrits par Fulcanelli et E. Canseliet. Les quantités des corps en présence sont clairement indiquées, de même que la nature des vases servant aux essais. Le cas  de l'alliage entre silice et fer est tout-à-fait remarquable car il permet de donner une explication rationnelle à l'un des caissons figurant dans les DM. C'est le caisson n°3 de la 5ème série ; il figure une pièce d'artillerie du XVIe
 


FIGURE XVI

siècle. Le phylactère porte la phrase : .SI.NON.PERCVSSERO.TERREBO. : Si je n'atteins personne, du moins j'épouvanterai. Le commentaire de Fulcanelli attire l'attention d'un oeil averti sur la cabale hermétique :

"... leurs descriptions ne sont au fond qu'un bruit de paroles confuses, vaines et sans portée..."

Nous avons déjà eu l'occasion de voir employer le mot vain. Nous rappelons que le verbe tomber renvoie à cado et cassito d'où : cassus : vide, vain - qui nous explique que tant de textes alchimiques commencent par des lamentations comme quoi les travaux ont été inutiles ou vains, cf. en particulier l'Hermès Dévoilé de Cyliani ainsi que les récits des avatars de Bernard Le Trévisan et de Denis Zachaire - à rapprocher de casses = rets, filet de chasse, toile d'araignée et bien sûr de cassiterinus : d'étain ainsi que de cassitodégouter et cado (cassito, en jouant sur l'assonance dégoûter ~ dégoutter) : tomber. Les paroles sans portée renvoient par association à la portée d'un canon (jactus = action de jeter, de lancer et jaculatrix = chasseresse, i.e. Diane (1, 2, 3, 4, 5)). Il y a là une indication sur des points concernant le dissolvant universel ; quant aux paroles confuses, elles renvoient à un bouleversement (par cabale, le renversement de la boule, l'action de mêler). Enfin, le verbe épouvanter se traduit par contereo, et phonétiquement proche de contero [broyer, piler, réduire en poudre], mais aussi par métaphore accabler et détruire. On doit donc réduire en poudre à un moment donné certains composés : nous avons montré que le quartz pouvait être préparé de cette manière. Le canon de fusil renvoie aussi à la préparation du vase contenant le mélange de silice et de fer. Le mélange formé par le protoxyde de fer et la chaux reproduit la retassure propre au sulfure d'antimoine avec une étoile (1, 2) centrale.

b)- sur les borates de plomb [cf. supra]


c)- Travaux de synthèse de Jacques-JosephEbelmen

Jacques-Joseph Ebelmen [1814-1851] a réussi à obtenir en 1847 des aluminates et des silicates cristallisés. Ebelmen a donc eu l'heureuse idée d'étendre à la voie sèche, aux hautes températures, le procédé par lequel on dissout un corps solide dans un liquide et où l'on fait évaporer ensuite le dissolvant. Il s'agissait de trouver une substance qui pût, à une haute température, jouer le rôle que joue l'eau à la température ordinaire, ou à des températures peu élevées, à l'égard des corps qu'elle tient en dissolution. Or, on connait de tels corps qui, se volatilisant à de très hautes températures [bien en accord avec le 4ème degré de feu de Fulcanelli è revoyez l'écusson central de la cheminée alchimique] et qui, à un certain degré de chaleur, se comportent comme des dissolvants énergiques vis-à-vis de la plupart des oxydes métalliques

[cela n'est pas sans évoquer « l'humide radical métallique » de Fulcanelli : le terme humide peut renvoyer à « cette eau sèche qui ne mouille point les mains » et qui devient liquide à partir d'un certain degré, i.e. le dissolvant et le radical métallique évoquerait alors cette portion de la molécule de métal, privée de son oxygène].

On peut citer d'abord des dissolvants acides, comme l'acide borique, l'acide phosphorique et des dissolvants basiques, qui ont un caractère plus fixe, tels que le borate de soude [borax] et les carbonates de potasse et de soude. En employant l'un de ces corps avec des proportions calculées d'avance de certains oxydes, et en exposant le mélange à l'action d'une haute température, dans des vases ouverts, Ebelmen a pu produire, par l'évaporation lente du dissolvant, des combinaisons cristallisées

[cela rappelle plusieurs remarques formulées par les alchimistes modernes : le travail doit se faire à l'air libre, par la voie sèche, on doit connaître le poids de l'art, l'évaporation lente est signalée par des termes cryptés tels que les sublimations philosophales ou « Aigles » de Philalèthe et la lenteur correspond vraisemblablement au régime de Saturne].

Les minéraux obtenus par Ebelmen, pour la plupart très durs, rayent la topaze et appartiennent à la catégorie des pierres fines : les spinelles, la cymophane, etc. Tous les minéraux préparés -à l'exception de la cymophane [chrysobéryl]- sont isomorphes et cristallisent en octaèdres réguliers.
 

Résumé des travaux de Jacques-Joseph Ebelmen (1er Mémoire)

Spinelle

Le spinelle est un aluminate de magnésie de la formule Al2O3, MgO. La nature le présente avec différentes couleurs. Le spinelle rouge, le plus estimé des lapidaires, doit sa couleur à 0.01 environ d'oxyde de chrome. Quand la magnésie est remplacée en partie par du protoxyde de fer, on a des variétés plus ou moins colorées, plus ou moins opaques. Toutes cristallisent en octaèdres réguliers...à l'exception de la variété connue sous le nom de pléonaste...La dureté du spinelle naturel est de 8. Il raye fortement le quartz. Au chalumeau, toutes les variétés sont infusibles. Les variétés rouges noircissent et deviennent opaques ; en les laissant refroidir, elles prennent, par transmission, une teinte verte, puis leur couleur primitive reparaît...
Après avoir mêlé l'acide borique et chacune des matières fixes qui doivent entrer dans la combinaison, on plaçait la poudre sur une feuille de platine, dans un godet en biscuit de porcelaine, à fond plat et d'une faible profondeur par rapport à son diamètre. Le godet était disposé dans une cazette en terre réfractaire, semblable à celle dont on se sert pour cuire la porcelaine, mais d'un petit diamètre. Ces cazettes étaient largement échancrées d'un côté, afin d'établir une communication facile entre l'atmosphère du four et l'intérieur de l'étui, et d'aider ainsi, par un renouvellement continuel de l'air, au dégagement des vapeurs d'acide borique [songeons aux gravures si nombreuses où l'on voit souffler les chérubins et les anges, indice de la nécessité d'établir une ventilation conséquente]. Elles étaient exposées devant les alandiers des fours à porcelaine de Sèvres, et y restaient pendant toute la durée de la cuisson. Les produits de l'expérience n'étaient retirés qu'après le complet refroidissement du four.

Spinelle rose

Cette variété a été préparée plusieurs fois. Voici les proportions employées :
 


Après la cuisson, la matière forme une couche rose présentant un bourrelet sur les bords. On distingue des facettes triangulaires équlatérales sur toute la surface de ce gâteau ; mais si l'on détache le produit de la feuille de platine à laquelle il adhère, on trouve généralement dans les géodes des cristaux roses très nets et très brillants dont on reconnait aisément la forme avec la loupe. Ce sont des octaèdres réguliers, tronqués sur les douze arêtes. La forme et la dureté des cristaux établissent leur identité avec le spinelle de même que leurs caractères chimiques. La séparation des cristaux d'avec la masse est réalisée par de l'esprit de sel [acide muriatique ou acide chlorhydrique]. Les cristaux roses préparés et soumis à la flamme du chalumeau donnent lieu aux mêmes apparences que le spinelle naturel ; ils perdent leur couleur rose quand ils sont chauds, passent au vert en se refroidissant et finissent par redevenir roses quand le refroidissement est complet. On trouve ordinairement, au centre du gâteau, et au-dessous de la croûte cristalline rose qui en forme la surface extérieure, une certaine épaisseur d'une matière d'un gris verdâtre, un peu bulleuse et sans trace de cristaux. Cette matière est entourée de tous côtés par une enveloppe cristalline rose : elle se dissout en entier dans les acides [c'est la possibilité de sortie du labyrinthe que nous avons évoquée plus haut]. Il s'agit de borate d'alumine et de magnésie dont l'acide borique n'a pas pu être séparé en raison de la faible durée de l'évaporation, qui est limitée par le temps de cuisson de la porcelaine, au point que si l'on repasse la matière une seconde fois au feu, on ne trouve plus de matière rose au centre du gâteau : tout s'est changé en une matière rose, avec géodes tapissées de cristaux. Il semble qu'un excès de magnésie facilite le développement de la cristallisation. Le borate de magnésie résiduel reste disséminé entre les cristaux et c'est la digestion avec l'acide chlorhydrique qui les en débarasse complètement.

Spinelle bleu

En substituant à l'oxyde de chrome, une très petite quantité d'oxyde de cobalt, on obtient des cristaux colorés en bleu. Voici les proportions employées dans trois expériences :

Le n°1 s'est étendu sur la feuille de platine en laissant au milieu du bourrelet qui forme le bord extérieur du gâteau un sillon dans lequel des cristaux d'un bleu foncé se sont développés. Ce sont des octaèdres réguliers qui rayent facilement le quartz. Le centre du morceau est entièrement formé par une pâte rosée, au milieu de laquelle on distingue un grand nombre de cristaux en voie de formation. Quelques-uns de ces cristaux ont plus d'un mm de côté. La manière dont ils se forment au milieu de la pâte rosée qui les entoure est clairement indiquée par leur aspect. Ils se présentent sous forme de tétraèdres creux, dont la pointe s'enfonce dans le liquide et dont la coupe intérieure offre une suite de gradins, disposition qui a de l'analogie avec celle des trémies qui se forment à la surface des chaudières de salinage. La matière rose est évidemment l'eau-mère dans laquelle nageaient les cristaux à la fin de l'opération [on retrouve ici l'image offerte par plusieurs gravures, en particulier celles de l'Atalanta fugiens].
Le mélange n°2... a donné une masse bleue, cristalline sur toute sa surface, et présentant des cristaux très nets dans les cavités qui se trouvent près des bords. Au centre du morceau, la couche bleue était très mince ; elle recouvrait une matière rose non cristallisée, formée par du borate d'alumine, de magnésie et de cobalt. Le n°3 a donné des résultats semblables au n°1. On peut isoler les cristaux de la pâte par la digestion dans l'acide chlorhydrique... L'oxyde de cobalt, dans ces combinaisons, est excessivement colorant, puisque les cristaux obtenus dans l'expérience n°3 ne contiennent plus que 4 ‰ d'oxyde. Cette faible proportion d'oxyde de cobalt paraît avoir facilité le développement de la cristallisation. Les cristaux de spinelle bleu obtenus dans les trois expériences sont reconnaissables à l'oeil nu...

spinelle noir

Une partie de la magnésie est remplacée par une proportion équivalente de protoxyde de fer. Le mélange suivant a été essayé :

On a obtenu une masse noire, à surface cristalline, qui présentait sur les bords, dans les cavités, des cristaux octaédriques réguliers, dont on reconnait la forme avec la loupe. Au-dessous de la couche cristalline, on trouve une substance d'apparence pierreuse, un peu bulleuse, mais sans cristaux : c'est du borate d'alumine, de magnésie de fer, dont l'acide ne s'est pas volatilisé.

Spinelle incolore

Le mélange suivant a été essayé [il s'agit là d'un mélange de Terres ; c'est, au fond, la « résine de l'or » ou Corps qui est ici envisagée, sans oxyde, i.e. sans Soufre qui représente l'Âme] :

Le mélange a donné une masse blanche, d'aspect pierreux au centre, mais présentant sur les bords plusieurs cavités géodiques dans lesquelles on distingue des cristaux parfaitement diaphanes et incolores.

Cymophane [chrysobéryl]

La cymophane correspond à un aluminate de glucine [bérylium] dont la formule est Al2O3, GlO, semblable à celle du spinelle. Mais ces minéraux ne sont pas isomorphes. Voici les proportions employées :
 

Toute la surface de la matière, après la cuisson, est rude au toucher ; elle est couverte d'aspérités cristallines ; en la détachant de la feuille de platine sur laquelle elle repose, on trouve dans la masse beaucoup de cavités tapissées de cristaux. Le centre du gâteau, seul, avait gardé un aspect pierreux. La matière est séparée des cristaux en la traitant par de l'huile de vitriol [acide sulfurique].
 


FIGURE XVII
(cristal d'aigue-marine sur quartz, Brésil)

Aluminates

Aluminate de manganèse

Pour obtenir cette combinaison, on a mêlé :
 

L'alumine et le protoxyde de manganèse sont entre eux dans le rapport indiqué par la formule Al2O3, MnO.
On a obtenu une matière d'un brun noir, bulleuse, et présentant dans les cavités de larges lames, qui sont brunes et transparentes quand elles sont minces mais qui paraissent noires quand elles ont une certaine épaisseur.

Aluminate de fer

On a obtenu cette combinaison en mêlant :
 

La surface de la matière était à peu près entièrement recouverte de lames entrecroisées [cette disposition en X n'est pas sans nous rappeler les remarques de Fulcanelli sur la présentation qu'offre la surface du dissolvant universel ; nous avons abordé ce point dans plusieurs sections] d'un brun clair, transparentes ou du moins fortement translucides, qui présentent aussi des indications nettes de triangles équilatéraux. Ces lames recouvrent une masse brunâtre d'aspect résinoïde, peu dure, qui est le borate de l'alumine et de protoxyde de fer.

Aluminate de cobalt

On a mêlé :

Après la cuisson, la feuille de platine était recouverte de cristaux d'un bleu tellement foncé, qu'ils paraissent noirs. 
D'autres aluminates ont été obtenus, notamment celui de chaux ; la matière présentait sur les bords, après la cuisson, de larges lames cristallisées, semblables à celles de l'aluminate de fer.

Chromites

On peut produire diverses combinaisons de sesqui-oxyde de chrome avec les bases. On n'a trouvé dans la nature [1847] qu'une seule de ces combinaisons qui constitue le seul minerai de chrome important, le fer chromé. La cristallisation de ce minéral tend à le rapprocher du spinelle 

[E. Canseliet insiste singulièrement sur des variétés « isotopes » du colcothar qui peuvent être des indications sur la préparation de tels cristaux ; une autre explication peut être trouvée dans la section sur le tartre vitriolé]. 

Sa composition est complexe puisqu'on y trouve de la magnésie, de l'alumine, avec les oxydes de chrome et de fer, quelquefois même, dans des variétés compactes, de la silice. Ebelmen a préparé du fer chromé sans magnésie ni alumine et qui confirme l'analogie entre la formule du spinelle et celle du fer chromé. Il a ainsi pu mélanger :

Le n°1 a donné une surface remplie de cavités. Toute la surface présente une multitude de points brillants qu'on reconnait aisément pour des octaèdres réguliers. La matière n'est attaquée que très lentement par l'acide sulfurique. Le mélange n°2 a donné une matière d'aspect superposable ; le mélange n°3 a donné une matière noire cristallisée et de consistance friable. Par ce qui précède, Ebelmen pense que l'on peut préparer artificiellement diverses combinaisons qui présentent toutes les caractéristiques du fer chromé. En outre, le dernier composé, de formule (Cr2O3, Fe2O3), FeO établit la transition entre le fer chromé et le protoxyde de fer.

Chromite de magnésie

On obtient cette combinaison en mêlant :
 

Le mélange, une fois passé au four à porcelaine, était formé de petits cristaux d'un vert sombre, très peu agrégés et faciles à détacher de la feuille de platine. Le chromite de magnésie est un spinelle dont l'alumine est remplacée par le sesqui-oxyde de chrome [oxyde que nous avons  abordé dans l'Introïtus, VI de Philalèthe]. Le chromite de magnésie [1847] n'a point été encore rencontré dans le règne minéral ; on sait, toutefois, que le fer chromé se trouve presque toujours en veines et en nids, dans des roches de serpentine ou de stéatite, qui sont très riches en magnésie [voir nos études sur les textes, où Fulcanelli évoque souvent cette Magnésie des Anciens ; cf. aussi la section sur chimie et alchimie où nous parlons des Terres]. On sait, de plus, que la serpentine contient une quantité 



FIGURE XVIII
(ophicalcite, serpentine roche, Aoste, Italie)

notable d'oxyde de chrome, et il est fort possible que le chrome y existe à l'état de chromite de magnésie. On pourrait confondre, à l'aspect, le chromite de magnésie avec le spinelle vert mais ce dernier a une dureté plus importante.

Chromite de manganèse

En chauffant ensemble le mélange :
 

on obtient une masse fondue, d'un vert sombre ; cette masse, traitée par de l'aqua sicca [eau forte, acide nitrique], se désagrège complètement et donne un sable cristallin. La liqueur contient de l'acide borique et de la chaux, sans trace de chrome. Les cristaux, que l'acide nitrique n'attaque pas, sont d'un vert très foncé ; ils appartiennent au système rhomboédrique mais apparaissent au premier abord presque cubiques ainsi qu'en témoigne la figure suivante :
 


FIGURE XIX

Ces cristaux sont donc de l'oxyde de chrome qui se présente sous une des formes du corindon, le rhomboèdre basé. L'oxyde de chrome a cristallisé au milieu de la masse fondue du borate de chaux, sans agir sur lui.
 
 

Péridot

On sait que le péridot est essentiellement formé de silice et de magnésie [qui constituent en quelque sorte la charpente ou « résine » de l'or, assimilable au Sel ou, hermétiquement parlant, au Corps], unies en proportion telles, que les deux corps renferment dans la combinaison chacun la même quantité d'oxygène. Le protoxyde de fer entre dans la composition du minéral comme élément isomorphe de la magnésie. Quand le péridot ne contient que 8 à 10 % d'oxyde de fer, il est infusible au chalumeau ; mais on trouve souvent dans les scories des forges des cristaux isomorphes avec le péridot et qui sont formés de silicate de protoxyde de fer SiO, FeO, espèce très fusible et qu'il est facile de reproduire en fondant de la silice et de l'oxyde de fer en proportions convenables. On parvient, en raison de l'infusabilité du silicate de magnésie, à reproduire le minéral en se servant d'acide borique, selon les proportions suivantes :

On trouve après la cuisson, au centre de la feuille de platine, une masse de cristaux transparents et d'un jaune verdâtre, groupés les uns à côté des autres en un seul faisceau. Ces cristaux rayent le verre mais pas le quartz ; il y a tout lieu de penser qu'ils présentent la composition du péridot SiO2(MgO, FeO).
 
 

Corindon

Ebelmen emploie le borax comme dissolvant de l'alumine. Il essaye d'abord de faire cristalliser l'alumine en employant de l'acide borique, mais sans succès. La totalité de l'acide se volatilise pendant l'expérience et l'alumine reste toujours pulvérulente. Il emploie donc le borax ; à cet effet, il prépare 4 parties de borax réduit en poudre pour 1 partie d'alumine, en ajoutant 0.01 du poids de l'alumine sous forme d'oxyde de chrome. Après cuisson, le produit obtenu présente un grand nombre de petits cristaux transparents et d'un beau rouge rubis, disséminés au milieu d'une masse vitreuse. Cette matière raye la topaze et sa dureté est donc comparable à celle du corindon. On peut isoler les cristaux de la matière vitreuse [peut-on se faire ainsi une idée du sceau vitreux d'Hermès ?] dans laquelle ils sont disséminés en la laissant digérer à 70°C dans de l'acide chlorhydrique étendu. On dissout ainsi de l'acide borique, de la soude et de l'alumine. La forme de ces cristaux présente l'apparence du rhomboèdre basé :


FIGURE XX

Ces caractères cristallographiques, selon Ebelmen, identifient complètement les cristaux dont il s'agit, avec le corindon hyalin des minéralogistes.
Ebelmen terminait le mémoire en pensant qu'en employant une masse plus importante de matières et en effectuant l'évaporation du dissolvant dans un appareil entretenu pendant longtemps à une haute température, il arriverait à produire des cristaux plus volumineux.
 

extrait du premier mémoire Sur une nouvelle méthode pour obtenir des combinaisons cristallisées par la voie sèche, et sur ses applications à la reproduction des espèces minérales [repris de Ann. de chimie et de physique, t. XXII]


Résumé des travaux de Jacques-Joseph Ebelmen (2ème Mémoire)

Dans ses premier essais, Ebelmen s'était donc servi d'acide borique comme dissolvant ; les conditions étaient loin d'être favorables pour obtenir des cristaux tant soit peu volumineux : en effet, la cuisson des mélanges se faisait dans des fours à porcelaine : la température est lentement élevée jusqu'à la chaleur blanche et on arrête le feu quand on a atteint cette limite, après 24 ou 30 heures à partir du début de la cuisson. L'évaporation de l'acide borique ne pouvait donc avoir lieu que pendant les 5 ou 6 dernières heures du feu, et à des températures variant d'une manière progressive. Un industriel, fabriquant des boutons en pâte céramique à Paris, M. Bapterosses, mit alors à la disposition du savant des fours à feu continu. Les moufles dans lesquels s'opère la cuisson y étaient constamment chauffés à la chaleur du blanc naissant. Voici les nouveaux résultats qu'obtint J.J. Ebelmen :
 

spinelle magnésien

500 g de mélange d'alumine, de magnésie, de chromate de potasse et d'acide borique furent employés et la capsule qui renfermait le mélange est restée dans le four pendant 8 jours consécutifs [ce nombre de jours est en parfait accord avec les résultats qu'expose Fulcanelli]. Les cristaux de spinelle étaient parfaitement reconnaissables à l'oeil nu et certains avaient jusqu'à 4 mm de côté. Ceux qui étaient formés sur le fond de la capsule étaient les mieux colorés. Les derniers obtenus, les plus volumineux, étaient soit peu colorés, soit complètement incolores. Ebelmen pensait faisable la possibilité de fabriquer industriellement le rubis spinelle.

spinelle zincifère ou gahnite

[Qu'il nous soit permis d'abord de dire que nous n'avons su qu'après coup qu'Ebelmen avait utilisé du zinc dans ses synthèses ; nous avons parlé dès 1999 du zinc et nous avions ébordé, dans plusieurs sections, l'utilisation du zinc dans la constitution de la Pierre philosophale]. Dans une première expérience, Ebelmen a employé les proportions suivantes :
 

La matière est restée dans le moufle pendant 18 heures et s'est transformée en un amas de petits octaèdres réguliers, transparents et incolores. Ils ont été purifiés en les laissant en digestion avec de l'acide chlorhydrique
Dans une seconde préparation, Ebelemn a opéré sur des masses plus importantes et a cherché à déterminer si le spinelle zincifère se colorerait par l'oxyde de chrome de la même manière que le spinelle magnésien. A cet effet, il a employé les proportions suivantes :

La capsule est restée dans le moufle pendant 5 jours ; une partie de la matière était encore liquide au bout de ce temps. Après digestion dans l'acide chlorhydrique, on a vu apparaître en quelques jours, des cristaux transparents d'une magnifique couleur de rubis qui présentent, comme le spinelle magnésien, la forme de l'octaèdre émarginé. L'oxyde de zinc était notablement en excès dans le mélange. Il en a résulté la formation d'un borate de zinc fusible qui sert d'eau-mère pendant la cristallisation et facilite le développement des cristaux. Cette expérience prouve que le spinelle à base d'oxyde de zinc peut se colorer en rouge par l'oxyde de chrome tout aussi bien que l'aluminate de magnésie. Il avait même paru à Ebelmen que la teinte des cristaux à base d'oxyde de zinc était plus riche, moins violacée que celle des rubis magnésiens. Ebelmen compare ensuite les cristaux obtenus avec un minéral connu sous le nom de spinelle zincifère ou gahnite qui se présente comme des cristaux xolorés en brun ou en vert foncé et qui renferme plusieurs centièmes d'oxyde de fer, auxquels il doit sa couleur et son opacité.

Cymophane

[Le cas de la cymophane va tout-à-fait en faveur de notre hypothèse sur l'utilisation d'alcalis combinés dans la préparation du Lion vert]. Quand on expose à une haute température dans un vase ouvert, un mélange d'alumine, de glucine [béryllium] et d'acide borique, on peut obtenir de petits cristaux de cymophane. Mais, Ebelmen, en augmentant la masse des métériaux mêlés n'a pas obtenu de résultat satisfaisant. Il a alors pensé qu'il obtiendrait une cristallisation plus nette en introduisant dans la matière à fonde, une certaine proportion d'une base qui ne se combine pas à l'alumine, et qui forme avec l'acide borique, un borate fusible et indécomposable à la chaleur blanche. Dans ce but, il a employé de la chaux. Le mélange à fondre comprenait les proportions suivantes :

Les matières ont été placées pendant 7 jours consécutifs dans un moufle à cuire les boutons ; puis, la matière a été mise en digestion avec de l'aqua sicca [acide nitrique] et il s'en est séparé des cristaux qui sont de la cymophane dans un état parfait de pureté. Ebelmen a ensuite cherché à reconnaître si l'addition du chrome, comme matière colorante, donnerait aux produits la couleur verte des cristaux de l'Oural, ou la couleur rouge que prennent, par cette addition, le spinelle magnésien et la gahnite ; les cristaux obtenus ont la même forme que les cristaux incolores et sont seulement moins volumineux, transparents et d'un vert sombre. Cette coloration verte fait place au violet-rouge, soit par réflexion, soit par transmission quand on examine les cristaux à la lumière artificielle.

Chromite de zinc

Le mélange suivant a été mis pendant 5 jours dans le moufle du four à boutons :
 

Elle renfermait ensuite une matière criblée de cavités dans lesquelles on distinguait à la loupe de très petits cristaux. En la traitant par l'acide chlorhydrique, il s'est séparé un sable cristallin qui est du chromite de zinc.

Silicates

protosilicate de magnésie ou péridot

On obtient le silicate de magnésie SiO, MgO en chauffant ensemble dans un vase ouvert de la silice, de la magnésie et de l'acide borique dans les proportions suivantes :

On a obtenu des cristaux parfaitement nets dans les cavités. Ces cristaux sont toujours un peu jaunes et transparents.

silicates de zinc

Les mélanges suivants ont été placés dans deux capsules de platine et introduit dans un des moufles à boutons :
 

Les capsules sont restées pendant 5 jours dans le moufle. Dans l'essai n°1, les cristaux étaient blanc jaunâtre ou blancs et opaques. Il se peut que le silicate de zinc soit de la même nature que la villemite.

corindon

Si la quantité de matière n'est pas trop considérable en raison de la durée de la cuisson de la porcelaine, tout le borax se volatilise. Il reste alors deux types de cristaux : les uns sont de l'alumine pure , en rhomboèdres basés, colorés en rouge s'il y a de l'oxyde de chrome dans le mélange ; les autres sont en longues aiguilles bleuâtres, et se trouvent seulement sur les bords et sur les parois extérieures de la capsule. ils paraîssent s'être formés comme les sels qui grimpent le long des capsules dans les évaporations aqueuses ; les cristaux aiguillés sont plus abondants que ceux de corindon et semblent se formeravant ceux-ci, quand la température du four n'est point encore arrivée à sa limite la plus élevée. Si l'on mêle avec l'alumine et le borax une proportion de silice égale aux 2/5 environ du poids de l'alumine, et que l'on soumette le tout au grand feu du four à porcelaine, on n'obtient plus alors de cristaux prismatiques. La présence de la silice a donné évidemment une plus grande fixité au dissolvant. Si l'on fait fondre :
 

l'alumine cristallise,au milieu de la masse en cristaux larges et très aplatis. On sépare les cristaux d'alumine de la masse fondue en laissant celle-ci en digestion prolongée avec l'acide chlorhydrique [on voit que la digestion est une opération pour ainsi dire pénultième et qui n'apparaît qu'à la toute fin du 3ème oeuvre], puis en enlevant par une solution de potasse la silice gélatineuse qui reste [voila une indication de la potasse que nous n'avions pas examiné jusque là]. L'alumine est obtenue en larges lames de forme hexagonale, qui présentent un éclat très vif. Ce sont des cristaux très aplatis sous la forme d'une double pyramide à six faces, profondément tronquée à ses deux sommets. Les cristaux de fer oligiste des volcans présentent exactement la même forme.
Si l'on emploie à présent le mélange suivant [qui correspond à l'usage conjoint du natron et du tinckal que nous avons analysés ailleurs] :
 

l'alumine se trouve tout entière cristallisée en lames peu épaisses ; en opérant avec des mélanges d'alumine, de chaux et d'acide borique, on obtient un produit cristallisé en larges lames qui est de l'alumine cristallisée. Avec l'oxyde de manganèse, l'alumine et l'acide borique, on obtient des lames d'un brun violacé et seulement translucides.
L'existence des cristaux violets qu'on obtient avec l'oxyde de manganèse, l'alumine et l'acide borique, fournit une nouvelle preuve que des corps tout à fait étrangers à l'espèce chimique qui cristallise, peuvent cependant se mélanger en forte proportion avec elle sans en changer la forme, mais en modifiant seulement la couleur et l'aspect extérieur des cristaux. L'alumine, en cristallisant au mileu du borate de manganèse, se laisse imprégner par ce dernier corps, que les acides peuvent enlever, sans que la forme des cristaux soit altérée et sans qu'ils se désagrègent. C'est là un phénomène analogue à ces phénomènes de teinture que M. Chevreul a signalés comme se produisant dans un grand nombre de circonstances.

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Résumé des travaux de Jacques-Joseph Ebelmen (3ème Mémoire)
Ebelmen s'est tourné dans ses derniers travaux vers les dissolvants alcalins ; ainsi, les carbonates alcalins qu'on emploie souvent dans l'analyse pour dissoudre par la voie sèche des combinaisons inattaquables par les acides. Ces corps présentent la double propriété d'être liquides à des températures qu'on obtient facilement dans les fourneaux et de se volatiliser en entier dans des vases ouverts sous l'action prolongée d'une forte chaleur. Les essais ont consisté à dissoudre les éléments du corps qu'il s'agissait de faire cristalliser dans un silicate chargé d'un grand excès d'alcali, et à soumettre le tout à l'action d'une haute température, comme celle du four à boutons de M. Bapterosses. L'excès d'alcali se volatilisait et des cristaux se formaient au sein de la masse vitreuse bien liquide. La présence de la silice était nécessaire pour donner au fondant une certaine fixité et pour constituer un silicate fusible au milieu duquel les cristaux pouvaient se développer avec toute la netteté désirable. Voici les espèces obtenues par l'évaporation du dissolvant alcalin :

Péridot

Le mélange suivant a été chauffé dans un creuset :
 

La matière était bulleuse, opaque et mal fondue. Elle a été exposée dans un des moufles du four pendant 5 jours consécutifs. Elle était remplie d'une matière vitreuse transparente au fond de laquelle on distinguait très nettement des cristaux allongés et diaphanes. Ces cristaux s'isolent de la masse vitreuse par l'action des acides étendus et froids qui attaquent le verre avec formation de silice gélatineuse. On enlève la silice par la potasse liquide et l'on obtient des cristaux isolés, incolores et transparents. Les cristaux, analysés, sont identiques avec le péridot SiO, MgO [ces cristaux constituent pour ainsi dire le squelette ou Corps de la Pierre ; mais il n'y a pas de Soufre]. Les résultats de cette expérience diffèrent de ce que l'on appelle le processus de dévitrification. Ce processus s'opère au sein d'une masse de verre un peu ramollie, mais non fondue, et les cristaux qui se séparent diffèrent peu de la masse du verre qui les entoure. Les cristaux de péridot sont, par contre, tout à fait infusibles et ils se produisent au milieu d'une masse complètement liquide ; leur composition les distingue donc très nettement de la matière vitreuse qui les enveloppe 

[nous avons donc ici des renseignements très précis, d'une part sur l'art d'employer la silice avec le carbonate qui permet au carbonate de gagner en fixité et d'autre part, de disoudre le Mercure résiduel avec l'attaque successive de l'esprit de sel et de la potasse ; il y a lieu de penser que cette dernière phase, qui se situe à la fin du 3ème oeuvre, est le sceau vitreux d'Hermès qu'il faut ainsi « briser »].

Ebelmen a également travaillé sur les oxydes de titane mélangés à la chaux caustique et au carbonate de potasse. Il a ensuite cherché à faire cristalliser la glucine :
 
 

Glucine

avec un mélange de silice et de carbonate de potasse. Il a d'abord observé la vaporisation de l'excès d'alcali puis la formation d'une masse vitreuse transparente. Des cristaux de glucine se forment au bout de quelques jours au milieu de la masse vitreuse qui reste entièrement liquide. On les isole comme noté plus haut La dureté des cristaux obtenus est comparable à celle du corindon. Ebelmen a, enfin, réalisé des expériences de précipitation d'oxydes en présence de chaux dont nous parlons dans la section du Soufre.

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6)- Nouvelles hypothèses - les dissolvants alcalins

a)- la voie humide : le Mercure philosophique que décrit Fulcanelli est conforme avec l'hypothèse d'un corps instable que les chimistes obtiennent en soumettant du bisulfure de calcium à de l'acide chlorhydrique. Ce bisulfure nécessite de la chaux éteinte et du soufre. Le Mercure philosophique préparé s'avère être du persulfure d'hydrogène (ou bisulfure). C'est un composé instable que l'on introduit dans un matras avant de le sceller : il est employé dans la voie humide et procure du gaz sulfhydrique ou hydrogène sulfuré. Ce dernier composé est hautement toxique ; c'est aussi ce qu'affirme Fulcanelli. Dans les DM, I, p. 309, il nous confirme bien que :

"...la mère commune des métaux alchimiques n'entre point en substance dans le Grand Oeuvre, bien qu'il soit impossible, sans elle, de rien produire ni de rien entreprendre..."

Par là, le grand Adepte veut dire que le dissolvant universel qui résoud les métaux et les « ouvre » au sens hermétique du terme, ne participe pas à la constitution de la Pierre mais assure les conditions de joindre « les deux extrémités du vaisseau de nature » savoir le Corps et l'Âme. Nous ajouterons néanmoins qu'il est hautement improbable que les anciens alchimistes aient pu employer le bisulfure d'hydrogène ; enfin, nous savons que Cyliani et Fulcanelli oeuvraient par la voie sèche.



Reprenons notre enquête ; on a vu que l'on pouvait aussi faire agir des composés alcalins par la voie sèche, au premier rang desquels il faut placer trois substances : le tartre vitriolé, le carbonate de potasse (1, 2, 3) et le carbonate de soude (1). Ce carbonate est très répandu dans la nature où on le trouve sous forme d'efflorescences. Là où il y a du sel marin et du carbonate de chaux, on peut voir des efflorescences qui recouvrent les murs et les terrains qui n'ont pas été exposés à l'action de l'eau. On peut extraire ce sel en Europe de diverses plantes marines comme les salicornia qui renferment de l'acide oxalique combiné avec de la soude.

- Il est vraisemblable que le Mercure philosophique soit un fondant constitué d'un mélange de carbonate et de silice ou de borax et de silice ; le carbonate [borith ou natron] assure d'abord la fusibilité puis devient volatil à haute température ; cette volatilité est tempérée par un second agent qui est la silice et qui lui conferre une certaine fixité, donnant aux oxydes le temps de cristalliser : c'est sans doute là que gît le plus grand secret de l'alchimie ; ce secret a été retrouvé par Jacques-Joseph Ebelmen vers 1848 et il y a fort à croire que Fulcanelli devait connaître les travaux des minéralogistes français du XIXe siècle, si ce n'est être l'un des leurs... Encore faudrait-il être sûr que les trois livres [Le Mystère des cathédrales et les deux tomes des Demeures philosophales] n'aient pas été écrits par un groupe d'alchimistes ; un mot encore là-dessus : personne jusqu'à présent n'a émis l'hypothèse selon laquelle ces livres auraient été rédigés bien avant 1923, date qui correspond à peu près à la « disparition officielle » de Fulcanelli... Pourquoi ne pas imaginer que ces livres aient été rédigés vers 1880 au plus tard ? Cela permettrait de débusquer d'autres pistes sur l'identité de Fulcanelli ; si l'on se rappelle qu'E. Canseliet assurait que les travaux de son maître avaient été reconnus par Pasteur [qui travaillait sur les tartrates lévogyre et dextrogyre], la solution ne serait pas difficile à trouver...

b)- la voie sèche : dans d'autres cas, en particulier par la voie sèche, le Mercure philosophique doit être un carbonate de potasse ou de soude ou encore du sulfate de potasse nécessitant l'emploi de potasse caustique. Cela ne semble s'appliquer que pour la synthèse des aluminates.

2,a)- carbonates de potasse et de soude [cf. section sur le bain des astres]

Ces composés sont des réactifs dont on fait un très grand usage dans la voie sèche. Ils ont la propriété d'oxyder des métaux comme le fer, le zinc et l'étain ; il se produit alors un corps qui est formé d'alcali, d'acide carbonique et d'oxyde métallique. Au rouge naissant, ces substances deviennent aussi liquides et ausi transparentes que l'eau ; en se refroidissant, elles se prennent en masses blanches translucides très cristallines. Elles sont indécomposables par la plus forte chaleur, mais sont très volatils même à la chaleur rouge. La silice et les silicates (1) les décomposent par voie sèche. L'acide carbonique s'en sépare avec une vive ébullition et souvent, un grand boursouflement. La présence de charbon facilite la décomposition. En se substituant dans les silicates aux oxydes métalliques par leur forte affinité, ils facilitent la réduction de ces oxydes par le charbon. Ils peuvent donc former des combinaisons fusibles avec la plupart des oxydes métalliques ; les carbonates alcalins ont encore la propriété de pouvoir tenir en suspension, sans perdre toute leur fluidité, une proportion assez grande d'un corps infusible réduit en poudre très fine, tel qu'une terre, du charbon, du fer métallique à l'état naissant, etc.
Le carbonate de soude est très répandu dans la nature ; on en trouve dans certains lacs d'Egypte et l'on connaît ce sel mêlé avec une assez grande proportion de sel marin, sous le nom de natron. On extrait ce sel de diverses plantes marines comme les salicornia et le salsola soda qui renferment de l'acide oxalique combiné avec de la soude. Par l'action de la chaleur, cet oxalate est détruit et changé en carbonate de soude. Mais, comme la plante renferme d'autres substances, on obtient une masse connue sous le nom de soude d'Alicante, de Malaga, etc. On peut aussi obtenir du carbonate de soude en traitant le sel marin par de l'acide sulfurique : il se forme du sulfate de soude. Ce sulfate peut être décomposé par le charbon et la craie qui produisent du sulfate de chaux et du carbonate de soude. Enfin, ce carbonate peut être trouvé chez les marchands de produits chimiques [nous parlons ici de conditions valables pour le début du XIXe siècle]. Si l'on ne dispose que de carbonate ordinaire, on peut le purifier en le faisant dissoudre à chaud, de manière à obtenir une dissolution saturée et en laissant cristalliser par refroidissement. En réitérant cette opération deux ou trois fois sur les cristaux, tout le muriate et le sulfate resteraient dans les eaux-mères.
Ces carbonates ont donc une action fondante sur les terres (chaux, magnésie, alumine). Ces terres ne contractent aucune combinaison avec les carbonates et s'y disséminent comme une poussière inerte ; elles y sont retenues en mélange par adhérence et ce mélange diminue beaucoup la fluidité des carbonates fondus (1). Ainsi, avec de la magnésie, il faut 15 parties de carbonate pour 1 partie de magnésie pour que le mélange puisse se liquéfier. Il faut noter que les sels d'alumine ne deviennent solubles que par la fusion avec du carbonate de soude. A cet égard, la potasse produit dans la solution des sels d'alumine un précipité blanc et volumineux aisément soluble dans un excès de potasse. Pour que les combinaisons des oxydes métalliques et des carbonates alcalins soient bien fusibles, il faut qu'elles renferment un certain excès de matière alcaline. Voyons les combinaisons qui nous intéressent.

le lecteur aura compris que nous abordons ici le problème du Soufre :

a)- le fer :[1] seul le protoxyde de fer (oxyde ferreux FeO) se fond très bien avec 6 fois son poids de carbonate de potasse et donne une matière gris verdâtre et très cristalline. Le peroxyde (sesquioxyde de fer ou oxyde ferrique Fe2O3) se précipite au fond du creuset sauf lorsqu'on ajoute à cet oxyde une quantité de fer métallique (fil découpé en limailles) suffisante pour le transformer en protoxyde. Quant au fer spatique qui est un carbonate de fer, il forme des filons dans les terrains anciens ; il se présente sous forme lamelleuse. Il se fond avec 3 à 4 parties de carbonate de potasse et donne une matière homogène purée de pois ;
b)- le manganèse : [1] le peroxyde de manganèse se fond parfaitement avec 3 parties de carbonate de potasse et donne une matière homogène. Cette matière contient beaucoup de caméléon ou manganate de potasse. [ce caméléon n'a aucun rapport avec celui des alchimistes ; nous pencherions plutôt à cet égard pour le spath fluor] ;
c)- le zinc : [1,2,3] l'oxyde de zinc ne se fond que difficilement avec les carbonates alcalins. Avec 5 parties de carbonate de potasse, la matière est peu fluide, homogène, d'un blanc légèrement jaunâtre ;
d)- le cuivre : [1] le deutoxyde de cuivre (oxyde cuivrique) est noir, son hydrate est bleu. Il donne, avec 3 parties de carbonate de potasse, un composé très fluide, compacte, d'un rouge de cire à cacheter à l'extérieur et vert à l'intérieur ;
e)- le chrome : il donne un sesquioxyde vert [1,2]. Ses dissolutions sont vertes, violettes et même bleues. L'alun de chrome est d'un violet foncé presque noir. Lorsqu'on fait fondre un sel de chrome avec du salpêtre et du carbonate de soude, il se convertit en chromate alcalin, soluble dans l'eau avec une couleur jaune.

2,b)- la silice [voir aussi section blasons alchimiques]

La silice est un des corps les plus répandus de la nature. Elle fait partie de toutes les roches primitives, des argiles, de la gangue d'un grand nombre de minéraux et de presque toutes les pierres précieuses.
La silice anhydre est blanche, infusible au feu de la forge. Mais M.A. Gaudin a montré qu'elle pouvait être fondue au chalumeau à gaz oxy-hydrogène et étirée en fils très déliés. La silice anhydre, après avoir été chauffée au rouge, est complètement insoluble dans l'eau et les acides. Seul l'acide fluorhydrique l'attaque et la transforme en eau et en fluorure de silicium. L'hydrogène, le charbon, le phosphore, le chlore et les métaux sont sans action sur la silice. Toutefois, en soumettant la silice à la double influence du charbon et du chlore, on la décompose ; il se forme alors de l'oxyde de carbone et du chlorure de silicium. Certains métaux, et en particulier le fer, réduisent la silice en présence de charbon et forment de l'oxyde de carbone et un siliciure métallique. Ainsi, lorsqu'on fond dans un creuset brasqué un mélange d'oxyde de fer et de silice, on obtient un culot de fonte dans lequel la proportion de silice peut s'élever jusqu'à 6% du poids du fer.
Lorsqu'on projette de la silice en poudre dans du carbonate de soude maintenu en fusion, une vive effervescence se manifeste dans la masse et il se dégage de l'acide carbonique. La potasse et la soude réagissent à chaud sur la silice libre ou combinée. Ces bases forment avec la silice des silicates insolubles attaquables par les acides ; on se sert de cette propriété pour rendre solubles dans les acides un grand nombre de substances minérales. Par exemple, un silicate d'alumine, de glucine, de chaux et de fer, inattaquable par les acides, étant fondu au creuset d'argent avec 2 ou 3 fois son poids de potasse caustique, ou bien calciné au feu de forge dans un creuset de platine avec du carbonate de soude, devient soluble dans l'acide chlorhydrique. Chauffée sur un charbon avec une petite quantité de soude, la silice disparaît complètement et forme un verre incolore qui reste limpide en se refroidissant. Cette dissolution est accompagnée d'une effervescence due à un dégagement d'acide carbonique. La silice se dissout aussi dans le borax, mais beaucoup plus difficilement que dans la soude.

Préparation de la silice : on calcine dans un creuset de terre une matière siliceuse, du quartz, du feldspath, du sable avec 4 parties de carbonate de potasse. Lorsque la masse est refroidie, on la traite par de l'acide chlorhydrique étendu qui dissout complètement le silicate alcalin. La silice hydratée qui sort d'une combinaison avec la potasse est entièrement soluble dans l'acide chlorhydrique. On filtre la liqueur et on l'évapore à sec ; par cette évaporation, la silice devient complètement insoluble ; on peut alors la reprendre par l'eau pour la purifier et la laver avec de l'acide chlorhydrique concentré pour lui enlever les oxydes métalliques qu'elle peut retenir. Pour l'usage de la voie sèche, la silice est préparée avec du quartz en morceaux cristallins ou avec du sable quartzeux. Le quartz doit être chauffé brusquement et on le jette dans l'eau pendant qu'il est encore rouge. Il devient alors très friable et on peut le réduire en poudre fine sous le pilon. Après l'avoir tamisé, on le fait bouillir afin d'en séparer les parcelles de fer que le frottement détache toujours du mortier. On le lave et on le calcine. Les travaux peuvent être réalisés sur des oxydes dans des creusets brasqués de charbon. Les températures peuvent être de 1500°C dans un fourneau à vent, en 2 heures de temps. Dans les fours de manufacture de porcelaine, la température peut être de 1400°C. La différence fondamentale tient au temps de refroidissement, de 1 heure pour les fourneaux à vent et de 5 à 6 jours quand les creusets sont placés dans les fours de Sèvres, circonstance propre comme cela a été dit maintes fois pour essayer de produire artificiellement sous des formes cristallines des composés identiques avec quelques-uns de ceux que l'on trouve dans la nature. Pour des températures de l'ordre de 500°C, un fourneau de calcination surmonté d'un tuyau de tôle de 1 m de hauteur suffit. En alchimie, l'intérêt fondamental présenté par la silice consiste à procurer une certaine fixité au carbonate alcalin qui se volatiliserait trop tôt, avant que la cristallisation ait pu se faire.
 
 

7)- la Spagyrie ou archimie

Elle représenterait - en conformité avec nos hypothèses - une simple imitation des pierres précieuses par des procédés qui n'ont rien à voir avec les possibilités de nature. A ce sujet, il nous faut revenir un instant sur ce que J.J. Ebelmen pensait sur la reproduction des pierres fines :
 

«... En montrant que ces espèces, complètement infusibles à la température de nos fourneaux, ont pu cristalliser à la faveur d'un dissolvant, à des températures de beaucoup inférieures à celle de leur fusion, on peut rendre raison de leur présence dans beaucoup de roches où elles sont associées à des espèces d'une fusibilité différente. Je ne prétends nullement que l'acide borique ou les borates aient été, dans tous les cas, le véhicule naturel qui a servi à opérer la cristallisation de ces espèces ; mais je ne puis pourtant m'empêcher de faire remarquer qu'il existe des localités où l'acide borique se dégage du sein de la terre, entraîné par des courants de gaz et de vapeur d'eau portés à de très hautes températures. Chacun connaît les lagoni de la Toscane, qui fournissent 500 000 kg d'acide borique. Ces dégagements d'acide borique sont en liaison évidente avec des phénomènes volcaniques, qui se développent encore journellement dans cette contrée. Il ne faut pas beaucoup de hardiesse d'esprit assurément pour comparer ces grands phénomènes naturels à ce qui se passe dans les expériences que j'ai décrites, et pour arriver à admettre que le dégagement continu de l'acide borique sous l'influence d'un courant de gaz ou de vapeur, est accompagné de la formation, dans l'intérieur de la terre, d'espèces minérales cristallisées, que des soulèvements du sol amèneront peut-être un jour près de la surface ».

Nous désignerons donc comme procédés spagyriques ou archimiques, des techniques de reproduction factide de gemmes orientales n'employant pas de dissolvant salin, mais uniquement des bains composés d'oxydes métalliques. L'un de ces procédés a été décrit par Louis Figuier dans un ouvrage sur les Merveilles de l'industrie, au XIXe siècle et dont nous donnons ici la substance. Un cristal incolore sert à imiter le diamant, mais d'une composition particulière ; il renferme plus de la moitié de son poids de minium (oxyde de plomb). C'est ce qui explique le grand pouvoir réfringent de cette variété de cristal. C'est l'anglais Strass qui le fabrica le premier, d'où son nom, le strass, auquel on trouve la composition suivante :

 
- silice : 28.2 %
- oxyde de plomb : 53 %
- potasse : 7.8 %
- alumine : 1 %
- borax et acide arsénique : traces
Le strass, toutefois, est facile à identifier car il est rayé par toutes les pierres précieuses naturelles et même par le verre. On remarque immédiatement par sa composition les composants dont certains au cours de notre étude ont été maintes fois rencontrés...
Quand on ajoute au strass certains oxydes métalliques, on le colore, et, suivant, la coloration obtenue, on imite les pierres précieuses les plus recherchées. Pour obtenir la topaze artificielle, on fond 1000 parties de strass avec 40 de verre d'antimoine et 1 de pourpre (1,2,3,4,5) de Cassius (oxyde d'or) ; le rubis artificiel est obtenu avec le même verre longtemps chauffé et contenant un peu plus d'or ; l'émeraude artificielle, avec 1000 parties de strass, 8 d'oxyde de cuivre et 0.2 d'oxyde de cobalt ; le saphir artificiel avec 1000 de strass et 25 parties d'oxyde de cobalt ; l'améthyste artificielle en fondant 1000 de strass et 8 parties d'oxyde de manganèse, d'oxyde de cobalt et 0.2 de pourpre de Cassius. Voyez là-dessus notre voie humide où nous analysons les procédés de formation du strass et du pourpre de Cassius.

On mentionnera à part :

- L'aventurine (travail publié par Jules Pelouze, en 1865) peut être imitée en fondant 250 parties de sable, 100 de carbonate de soude, 50 de carbonate de potasse et 40 d'alun de chrome. [cf. la section du Soufre sur l'aventurine].

On ne saurait terminer ce chapitre sur la spagyrie sans évoquer la préparation des paillons. Les paillons sont des plaques ou feuilles de métal que l'on emploie dans l'imitation des pierres précieuses. Ils font intervenir de l'étain, du cuivre et du mercure ; on a dû les utiliser fréquemment et il n'est pas exclu que ce soit là que réside le secret du dragon rouge des anciens alchimistes.

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Les paillons servent à donner du lustre ou du jeu aux pierreries, et servent plus souvent encore à améliorer leurs couleurs, soit naturelles, soit artificielles, et à leur donner plus de brillant. Il y en a par conséquent de deux espèces : l'une incolore, qu'on emploie lorsqu'on donne du lustre ou du jeu à la pierre par le poli de sa surface qui la fait agir comme miroir, et par la réflexion de la lumière qui empêche cette teinte morte qui demande un fond plus sombre sous la pierre, et la rapproche, par la double réfraction, du diamant. L'autre est colorée comme la pierre, ou chargée de quelque autre teinte pour modifier et changer jusqu'à un certain degré celle de la pierre ; on peut, par exemple, appliquer des paillons jaunes sur le gris qui incline trop au bleu ou sur le cramoisi auquel on veut donner une nuance orange ou écarlate. On peut faire des paillons avec le cuivre ou l'étain ; on a même employé quelquefois l'argent, que l'on a mêlé pour certains usages avec de l'or; mais c'est une dépense inutile, parce que le cuivre produit le même effet. Voila qui relance l'intérêt hermétique de ces deux métaux, mais dans un sens purement spagyrique : c'est bien ainsi qu'il faut comprendre les relations répétées de Fulcanelli

- Préparation du cuivre pour paillons.

 Lorsqu'on veut se procurer des paillons colorés, il faut prendre du cuivre de première qualité, et le préparer comme il suit : Prenez des planches de cuivre d'une épaisseur convenable ; passez-les entre une paire de rouleaux d'acier fin très-serrés, et amincissez-les autant qu'il est possible, en leur laissant une ténacité convenable. Polissez-les avec du blanc très-fin, ou de la pierre en poudre, jusqu'à ce qu'elles aient autant de lustre qu'elles peuvent en acquérir. Elles sont alors bonnes à recevoir lacouleur.

- Pour blanchir les paillons.

Lorsque la couleur jaune, ou plutôt orange, ne convient pas au fond, comme c'est le cas pour les pourpres ou rouges cramoisi, on blanchit les paillons de la manière suivante :
Prenez une petite quantité d'argent, et. dissolvez-le dans l'eau-forte ; ajoutez des morceaux de cuivre dans la dissolution,et précipitez l'argent ; cela étant fait, on décante le fluide, et, on y ajoute de l'eau fraîche pour emporter ce qui reste du premierfluide; après quoi o n fait sécher l'argent, et on broie avec ce métal un poids égal de crème de tartre et de sel commun, jusqu'à ce que le tout soit réduit en une poudre très-fine. On humecte d'abord les paillons avec ce mélange ; on les frotte avec le doigt ou avec un chiffon, jusqu'à ce qu'ils aient le degré de blancheur qu'on désire. Après cette opération, s'il en est besoin, on rafraîchit le poli. Les paillons d'étain ne servent que pour les pierres incolores, pour lesquelles on emploie du mercure ; et on peut les amincir comme nous avons dit, mais sans qu'il soit besoin de leur donner aucun poli ultérieur : ainsi, dans ce cas, on atteint ce but par d'autres moyens.

 - Paillons pour donner aux cristaux, aux pierres, le lustre et le jeu du diamant.

 La préparation de ces paillons, comme de ceux qui servent à donner aux pierres incolores le plus de lustre et de jeu possible, consiste à polir tellement leur surface, qu'ils produisent l'effet d'un miroir : ce que l'on n'obtient d'une manière parfaite que par le mercure, que l'on applique de la même manière que sur les glaces. La meilleure méthode pour cela est la suivante. Prenez des feuilles d'étain préparées, comme pour argenter les glaces, et coupez-les en petits morceaux, de manière à couvrir la surface du creux de la pierre que l'on veut placer. Mettez-en trois l'un sur l'autre, et après avoir mouillé l'intérieur du creux avec de l'eau de gomme, et l'avoir laissé tellement sécher qu'il ne conserve qu'une légère viscosité, introduisez dedans les trois morceaux en les plaçant l'un sur l'autre, et adaptez-les à la surface le plus également que vous pourrez. Quand cela est fait, chauffez le creux, et remplissez-le de mercure chaud, qu'on laisse dedans trois ou quatre minutes, après quoi on le décante. On place alors la pierre dans le creux et on la joint, en ayant soin de lui donner assez d'espace pour qu'elle puisse entrer sans déranger l'étain ni le mercure. On serre bien le tout autour de la pierre, de crainte que les deux métaux ne soient chassés par quelque brusque mouvement. Le lustre dans les pierres placées de cette manière dure plus longtemps que dans celles qui le sont par la méthode ordinaire, parce que la cavité qui les entoure, étant remplie, ferme le passage à l'humidité, qui altère tant les pierres travaillées de toute autre manière. Cette espèce de paillon donne également du lustre au verre ou autres matières transparentes qui en ont peu d'eux-mêmes, et il donne un plus beau brillant aux pierres qui ont défia quelque jeu.

- Pour colorer les paillons.

 II y a deux manières de colorer les paillons: l'une qui consiste à porter sur la surface du cuivre, au moyen de la fumée, la couleur convenable ; l'autre, à le peindre avec quelque matière colorante. On peut tempérer les couleurs employées pour peindre les paillons, soit avec de l'huile, de l'eau rendue visqueuse par une décoction de gomme arabique, de la colle ou du vernis. L'huile est préférable, quand on veut des nuances foncées, parce qu'elle rend quelques couleurs tout-à-fait transparentes, comme la laque ou bleu de Prusse ; pour le jaune et le gris, le vernis vaut mieux, parce qu'on peut obtenir ces teintes en perfection avec une couleur dissoute dans l'esprit-de-vin, comme pour les laques. On produit un très-beau vert avec le vert-de-gris distillé, qui perd bientôt sa couleur et passe au noir avec l'huile. Dans les cas ordinaires, cependant, on peut, avec moins de peine, obtenir ces couleurs avec la colle de poisson , de la même manièreque les couleurs brillantes employées dans la peinture en miniature.

- Couleurs rubis.

Pour le rouge, lorsqu'on veut imiter le rubis, il faut employer du carmin, un peu de laque mêlée avec la colle de poisson, ou du vernis de laque en écailles, si le verre ou la pâte est d'un cramoisi foncé, tournant au pourpre ; mais si le verre incline à l'écarlate, ou l'orange, on peut employer seulement dans l'huile une laque trèsbrillante (c'est-à-dire non pourpre).

- Grenat rouge.

Pour le grenat rouge, on peut employer du sangdragon, dissous dans le vernis de laque en grains ; et pour le grenat vinaigre, la laque orange, tempérée par du vernis de laque en écailles, est excellente.

- Améthyste

Pour l'améthyste, la laque et un peu de bleu de Prusse, employés avec l'huile et étendus par couche légère, atteindront parfaitement le but.

- Bleu.

Pour le bleu, lorsqu'on veut une couleur foncée ou qu'on veut produire l'effet du saphir, on emploie dans l'huile du bleu de Prusse qui n'est pas trop foncé, et on l'étend, en couche plus ou moins légère, suivant la teinte que fou désire.

- aigue-marine.

Pour l'aigue marine, on peut employer du vert-de-gris ordinaire avec un peu de bleu de Prusse, tempéré dans du vernis de laque en écailles.

- Jaune.

Quand on veut un jaune plein, on peut colorer le paillon avec de la laque jaune employée comme pour d'autres objets ; pour la couleur légère de la topaze, le brunissoir et le paillon lui-même suffiront sans qu'il soit besoin d'autre ingrédient.

- Vert.

Pour le vert, lorsqu'on veut une teinte foncée, on emploie des cristaux de vert-de-gris tempérés dans du vernis de laques en écailles ; mais lorsqu'on veut imiter l'émeraude, on ajoute un peu de laque jaune, pour donner à la couleur un vert plus prononcé et tournant moins au bleu.

- Autres couleurs.

Pour les pierres de couleur plus faible, comme l'améthyste, la topaze, le grenat vinaigre, et l'aigue marine, on peut les imiter avec le verre blanc ou la pâte transparente, sans même employer de paillons. On produit cet effet en tempérant ces couleurs avec la térébenthine ou du mastic, et en peignant le creux dans lequel on place la pierre contrefaite avec le mélange, après avoir chauffé préalablement le creux et la pierre. Dans ce cas, cependant, on pose la pierre immédiatement, et on ferme le trou avant que le mélange se refroidisse et s'endurcisse. La laque orange dont nous avons parlé ci-dessus fut inventée pour cet effet qu'elle remplit avec éclat, et fut employée avec beaucoup de succés par un grand manufacturier. Elle produit une couleur de grenat vinaigre éclatante. Ces couleurs que l'on doit employer dans l'huile sont auparavant broyées avec soin dans l'huile de térébenthine et tempérées avec de l'huile vieille de noix ou de pavot; ou, si le temps permet de les laisser sécher, avec une forte huile grasse, délayée dans de l'esprit de térébenthine, qui de lui-même donne un poli fin.

Les couleurs employées dans le vernis doivent parfaitement être broyées et.bien mêlées; et dans le cas où l'on emploie du sang de dragon dans le vernis de laque en grains et dans la laque, les paillons doivent être chauffés avant d'être appliqués. Tous les mélanges doivent être étendus sur les paillons avec une grande brosse douce qu'on passe d'une extrémité à l'autre ; il ne faut passer en travers dans aucun endroit, ni deux fois dessus, du moins tant que la première couche n'est pas sèche : quand la couleur n'est pas assez forte, on donne une seconde couche.


Notes

Une section spéciale étudie à fond les carbonates et est développée dans la section intitulée le Bain des astres. Une autre section étudie le tartre vitriolé et trois schémas de synthèse de la Pierre [1, 2, 3] sont proposés.

1. Le carbonate de potasse s'obtient en brûlant des plantes qui croissent en bord de mer et en lessivant [en épuisant par l'eau] les cendres. Ce carbonate n'est pas pur car il contient du sulfate de potasse (ce qui en soi n'est pas un problème pour nous) et du chlorure de potassium. La matière calcinée s'appelle donc potasse du commerce et elle prend le nom du pays où elle est fabriquée. Le meilleur moyen de purifier le carbonate est de le transformer en bicarbonate : il cristallisera parfaitement en abandonnant tous les sels étrangers qui demeurent dans l'eau-mère. Il suffit ensuite de laver ces cristaux à l'extérieur pour avoir le bicarbonate pur que l'on pourra dans un second temps soumettre à la chaleur pour le faire passer à l'état de carbonate. Je renvoie à ce que j'en ai déjà dit  à propos de l'Air des Sages de Philalèthe (chapitre VI). Si l'on veut disposer immédiatement de bicarbonate, il faut saturer le carbonate de potasse simple d'acide carbonique. L'opération se fait dans un vase communiquant à plusieurs flacons. On met de la craie dans le vase avec de l'eau et on y verse de l'acide sulfurique. L'acide carbonique est libéré ; il se dégage et traverse un premier flacon qui contient de l'eau pure dans laquelle il dépose les substances étrangères qu'il aurait pu retenir. L'acide carbonique se dirige alors vers un second flacon contenant de la potasse (hydroxyde de potassium ou potasse caustique KOH) qu'il fait passer à l'état de bicarbonate. On peut placer à la suite d'autres flacons et l'acide carbonique avance successivement de flacon en flacon à mesure qu'il a saturé les premiers. Il suffit de faire alors bouillir longuelent une dissolution de ce sel pour le ramener à l'état de carbonate simple. Nous notons que ce passage de flacon en flacon peut fortement correspondre à l'analogie avec les sublimations philosophiques répétées dont parle Philalèthe :

"Lorsque les mages parlent de leurs Aigles, ils en parlent au pluriel, et ils en comptent entre trois et dix...il faut comprendre qu'ils parlent du poids interne ou de la force du feu, c'est-à-dire sans doute qu'on doit prendre de l'eau autant de fois aiguisée qu'ils comptent d'aigles" (Introïtus, chapitre 7, III)

Le carbonate de potasse peut être obtenu également à partir de nitre (salpêtre) et de charbon : pour cela, on pulvérise grossièrement 6 parties de nitre et 1 partie de charbon choisi. On mêle bien les matières et l'on projette le mélange, cuillerée par cuillerée, dans une chaudière de fonte que l'on a fait un peu chauffer. Il y a déflagration très vive, et c'est à cause de cela qu'il ne faut pas réduire les matières en poudre trop fine, car alors le torrent de gaz qui se dégage en projetterait en l'air une grande partie. Il se produit une chaleur très forte et le carbonate de potasse se prend en masse frittée au fond de la chaudière ; on en sépare avec soin les parties qui sont encore mélangées de charbon et l'on pulvérise le reste. Enfin, le carbonate de potasse peut être préparé en faisant détoner un mélange de 1 à 2 parties de nitre et de 1 partie de tartre brut ou de crême de tartre (bitartrate de potasse). Il faut remarquer aussi que lorsqu'on chauffe très fortement, il se produit une quantité très notable de cyanure de potassium, corps hautement toxique. Le carbonate de potasse était ainsi préparé autrefois et connu sous le nom de flux blanc.

2. la chaux :   il suffit de prendre de la pierre calcaire (combinaison d'acide carbonique et de chaux) et de l'exposer à une bonne chaleur rouge ; car à un rouge obscur, le gaz ne se dégage pas. On se sert de la craie ou carbonate de chaux sans agrégation et il faut opérer en vase clos pour empêcher l'acide de se dégager. Pour cela, on place la craie dans un canon de fusil ; on forge l'extrémité du canon afin qu'il soit bien fermé. On porte pendant longtemps cet appareil à une température d'un rouge cerise et l'on fera alors fondre la craie. En faisant ensuite refroidir lentement, on retrouve une matière cristallisée imitant le plus beau marbre. On connaît encore un minéral qui s'appelle la chaux carbonatée ou aragonite. Ces carbonates de chaux sont très répandus dans la nature ; ils forment la craie et aussi les madrépores et les coraux, etc. Le moellon est une pierre calcaire impure, mêlée avec de l'oxyde de fer, de la silice et de l'alumine à l'état d'argile. La pierre calcaire est parfois beaucoup plus dure et présente une pierre compacte à grains fins, ce qui est précieux en lithographie.

3. le bitartrate de potasse ou crème de tartre : le vin dépose dans les tonneaux (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10) une croûte que l'on appelle tartre ; on le purifie par cristallisation et on a alors la crême de tartre. Il se décompose à la
 


FIGURE XXI

chaleur et l'on obtient un carbonate de potasse. Plus précisément : pendant la vinification du jus de raisin (cf. allusions à Bacchus dans l'Atalanta fugiens), il se dépose spontanément une certaine quantité de tartre, mélange - on l'a dit - de bitartrate de potasse et de tartrate de chaux : en éliminant ce dernier sel et les matières colorantes, on a la crème de tartre ou bitartrate de potasse pur. A cet effet, on pulvérise le tartre, on le fait bouillir pendant plusieurs heures avec une quantité d'eau suffisante pour le dissoudre, puis on abandonne la liqueur au refroidissement : au bout de quelques jours, il se forme des cristaux, qu'on redissout dans l'eau bouillante et à laquelle on ajoute de l'argile et du noir animal [charbon obtenu en calcinant des os en vase clos]. La dissolution est alors filtrée et donne en se refroidissant des cristaux très purs de bitartrate de potasse. Ce sel exige pour se dissoudre 240 parties d'eau à 10°C ou 15 parties d'eau bouillante. Il est décomposé par la chaleur en laissant un résidu formé de carbonate de potasse et de charbon, que l'on appelle flux noir en opposition au flux blanc [substance préparée en brûlant un mélange d'une partie de crème de tartre et 2 parties de salpêtre]. Le flux blanc sert comme fondant et le flux noir, à la fois de fondant et de réducteur. On peut enfin obtenir la crème de tartre soluble en dissolvant dans l'eau bouillante 100 parties de crème de tartre et 32.5 parties d'acide borique cristallisé.



Quelques illustres chimistes et minéralogistes

cf. aussi Minéralogistes -

Pierre BERTHIER (1782-1861)

Entré à l'Ecole Polytechnique en 1798 et à l'Ecole des Mines en 1801, il travailla ensuite au laboratoire central du Bureau des Mines. En 1816, il fut nommé Professeur de Docimasie et chef du Laboratoire de l'Ecole des Mines. Membre de la section de Minéralogie de l'Académie des Sciences en 1827, il fut nommé Inspecteur Général des Mines en 1836. L'oeuvre de Berthier surprend par sa diversité (il fut l'auteur de plus de 150 publications). Ses travaux se répartirent entre la minéralogie, la géologie, la chimie, et intéressèrent autant les applications industrielles que la recherche fondamentale: c'est ainsi que la science et l'industrie lui sont redevables d'un grand nombre de découvertes, et que la plupart de ses études, en minéralogie notamment, concernèrent plus particulièrement les minéraux utiles. Il publia en 1834, son fameux Traité des essais par la voie sèche, ou, des propriétés, de la composition et de l'essai des substances métalliques et des combustibles, très utilisé par les minéralogistes et les ingénieurs des mines, grâce à un traitement didactique et pratique des méthodes analytiques. Les minerais de fer occupèrent une place importante dans ses recherches : il fit une étude très approfondie de la composition de ces minerais en France afin d'en améliorer les procédés de traitement et la métallurgie; ceci lui permit accessoirement de préciser la nature du fer carbonaté autrefois appelé fer spathique et de découvrir en 1820 une nouvelle espèce minérale, la chamoisite (dénommée ensuite chamosite). D'autres minerais et minéraux non ferrifères furent analysés par Berthier, il montra par exemple la présence d'eau de cristallisation, niée jusqu'alors dans le zinc silicaté (L'hémimorphite). Il insista sur la nécessité de bien distinguer les espèces minérales des mélanges qui en faussaient souvent l'analyse.

Les minéraux des argiles furent l'objet de multiples travaux de la part de Berthier, en raison de leur importance industrielle ; il décrivit à cette occasion deux nouvelles espèces, L'halloysite en 1826 et la nontronite en 1827. Un des premiers à étudier la décomposition des roches silicatées, il décela la présence d'alumine dans le minerai des Baux près de Tarascon, qui en raison de sa couleur, avait été jusqu'alors considéré comme un minerai de fer difficile à traiter. Ce minerai fut ensuite appelé beauxite par Dufrénoy (1844) puis reçu son nom définitif, de bauxite, par Deville en 1861. Signalons que Berthier a réalisé de nombreux travaux sur les minerais de cuivre, de mercure, les combustibles fossiles... On lui doit la découverte et la description de la franklinite, enfin à Chazelles (Puy-de-Dôme) il signala un sulfure de fer et d'antimoine qu'il nomma haidingérite en l'honneur de Haidinger, ce dernier demanda d'ailleurs par la suite que ce minéral fut dédié à son découvreur d'où la berthiérite. Enfin dans un autre domaine, Berthier avait remarqué, bien avant les travaux de Mitscherlich sur l'isomorphisme que des substances chimiquement différentes peuvent avoir la même forme cristalline et même syncristalliser, et il commença une série de synthèses de carbonates, expériences qui furent reprises plus tard avec succès par de Sénarmont.

Jacques-Joseph EBELMEN (1814-1852)

Sorti de l'Ecole Polytechnique en 1833, de l'Ecole des Mines en 1836, Ingénieur à Vesoul, il fut nommé adjoint au Professeur de Docimasie de l'Ecole des Mines en 1840 [c'est-à-dire collaborateur de P. Berthier]. Administrateur adjoint de la Manufacture de Sèvres en 1845, il en devint l'Administrateur en 1847, année où il fut nommé Professeur à l'Ecole. Bien qu'il ait été surtout renommé pour les remarquables progrès qu'il fit faire à la céramique d'art, il réalisa cependant en minéralogie d'importantes synthèses ; il prit ainsi la suite de Berthier dont il fut l'adjoint et qui avait déjà reproduit dans des fours à porcelaine des cristaux de péridot et pyroxène. Ebelmen ajoutait au mélange un fondant (borax, sel de phosphore) et le plaçait dans des feuilles de platine (signalons d'ailleurs que la valeur du contenant fit que l'on conserva heureusement jusqu'à aujourd'hui dans les collections, les contenus cristallisés). L'ensemble était chauffé dans des fours à atmosphère relativement contrôlée. Il parvient de cette manière à réaliser la synthèse en cristaux parfaits de onze minéraux, en particulier des oxydes : corindon, chrysobéryl, spinelles, mais aussi des silicates comme le bérylou les péridots. En ajoutant des chromophores appropriés, il put obtenir des variétés gemmes: rubis, saphir, émeraude... Ces découvertes eurent à l'époque un assez grand retentissement, en particulier grâce à la simplicité de la méthode de synthèse employée (il est intéressant de signaler que ces méthodes ont été reprises plus systématiquement récemment et ont permis en particulier de remarquables synthèses d'émeraude).

Henri Sainte-Claire Deville, extrait de Berthelot, Science et philosophie - 2 juillet 1881.

C'est avec une vive douleur que nous annonçons au monde scientifique la mort de M. Henry Sainte-Claire-Deville, membre de l'Académie des sciences, professeur de chimie à la faculté des sciences de Paris et à l'École normale supérieure, enlevé avant l'âge à ses amis et à la patrie française. Peu d'hommes ont marqué davantage entre leurs contemporains par la variété et l'importance de leurs travaux scientifiques, aussi bien que par l'étendue et la vivacité de leurs sympathies personnelles : la profonde émotion que j'éprouve en écrivant ces lignes, dernier témoignage d'une amitié de trente années, sera partagée par ses nombreux amis, par les élèves qu'il a formés depuis un tiers de siècle à l'École normale, par tous ceux qui prennent à cœur l'honneur de la science universelle. Rappelons en peu de mots sa vie et ses travaux : l'existence d'un savant ne comporte pas en général de péripéties éclatantes, en dehors de ses découvertes. Les Sainte-Claire Deville, comme leur nom l'indique, étaient créoles, originaires de Saint-Thomas (Antilles) : la vivacité expansive et un peu agitée de Henry aurait suffi pour rappeler son origine. Entre les trois frères de cette famille qui vinrent s'établir en France, deux surtout ont marqué dans la science : Charles Sainte-Claire-Deville, le géologue, et Étienne-Henry Sainte- Claire Deville, le chimiste. Tous deux sont morts, à l'entrée de la vieillesse, d'une mort prématurée, avant l'âge que semblaient promettre leur santé, leur énergie persistante et le calme environné d'honneurs et d'affections qui marque ordinairement la fin des existences scientifiques. Henry était né en 1818 ; il fît ses études en France. Au sortir du collège, il hésita, dit-on, un moment entre la vocation musicale et la vocation scientifique, et se décida pour la chimie. Comme le font beaucoup de jeunes gens, il organisa un petit laboratoire, où il travaillait sous les conseils de M. Dumas,

[Jean-Baptiste Dumas est cité par Fulcanelli dans les Demeures Philosophales. C'est d'ailleurs, en dehors de Berthelot et de Chevreul, le seul chimiste qui soit cité. Il a publié entre autre une Philosophie chimique. Voici une citation, tirée des Demeures Philosophales :

« Jean Baptiste Dumas dans ses Leçons sur la Philosophie chimique s'exprime en ces termes : "Serait il permis d'admettre des corps simples isomères ? Cette question touche de près à la transmutation des métaux. Résolue affirmativement elle donnerait des chances de succès à la recherche de la pierre philosophale." » [DM, I, p. 131]

qui donnait alors à la chimie organique cette grande et brillante impulsion qui en a marqué les débuts. Dès 1839, Henry Deville commençait à publier des recherches originales : d'abord sur l'essence de térébenthine, dont les états isomériques multiples attiraient alors l'attention de beaucoup de chimistes, puis sur le toluène, carbure d'hydrogène qui a pris depuis un extrême intérêt, parce qu'il est l'un des générateurs des matières colorantes du goudron de houille. En 1844, il fut envoyé comme professeur de chimie à la faculté des sciences de Besançon, nouvellement .créée, et dont il devint le doyen, malgré sa jeunesse. La première découverte qui le mit hors de pair fut celle de l'acide nitrique anhydre, en 1849. Gerhardt et l'école dont il était le chef avaient proclamé impossible l'existence des acides anhydres monobasiques, au nom des nouvelles théories. M. Deville,en découvrant l'acide nitrique anhydre, corps intéressant, à bien des titres, força ces théories à se modifier, et devint ainsi le promoteur indirect de nouvelles inventions. Cependant, sa jeune réputation avait attiré l'attention sur lui, au point de le faire nommer en 1851 maître de conférences à l'École normale, à la place de M. Balard, appelé lui-même au Collège de France. Ce fut à ce moment que je le connus, et je ne me rappelle pas sans quelque émotion le jour où M. H. Deville, suppléant, M. Dumas à la faculté des sciences (1853), me pria de l'aider à montrer à son auditoire sa brillanle préparation de l'acide nitrique anhydre. H. Deville, entraîné à la fois par la haute curiosité et par le désir d'une gloire légitime, cherchait sa voie de tous côtés. Après quelques essais heureux pour créer une nouvelle méthode d'analyse minérale, il s'attacha à l'étude de l'aluminium. Ce nouveau métal, extrait de l'argile, avait été à peine entrevu par Woehler, qui l'avait observé le premier en 1827. M. Deville le prépara en grandes quantités, par des méthodes nouvelles et le fit à proprement parler connaître. Il en montra la légèreté, la ductilité, la ténacité, et surtout l'inaltérabilité au contact de l'air et de l'eau ; il pensa qu'un pareil métal, doué a la fois de propriétés si différentes de celles des métaux usuels, en raison de sa légèreté, et en même temps si pareilles, en raison de sa stabilité, devait jouer un rôle inattendu dans l'économie domestique et dans l'industrie ; il dépensa pendant bien des années tous les efforts de sa vive intelligence et de sa rare habileté à populariser le nouveau métal, qui semblait appelé à prendre une place importante dans le matériel des civilisations modernes. Malgré tant d'efforts, secondés par les pouvoirs publics et accueillis avec bienveillance par l'opinion, l'aluminium ne semble pas avoir répondu encore aux premières espérances qu'il avait excitées. Quelques-uns de ses alliages présentent cependant des propriétés spéciales, qui en maintiendront l'emploi industriel. En l'étudiant à fond, M. Deville fut conduit à développer le champ de ses expériences et de ses conceptions et à les porter dans une sphère plus élevée. Son action devient en même temps plus étendue, grâce aux aides qu'il sut former autour de lui. Entouré dans son laboratoire de la rue d'Ulm de l'élite de la Jeunesse française qui se destine à l'enseignement des sciences, jeunesse qu'il animait d'uneardeur sympathique, il fit école à son heure, et prit pour collaborateurs les principaux de ses élèves, MM. Debray, Troost, Fouqué, Hautefeuille ; il y joignit même le concours de savants d'autre origine, tels que M. Caron, le savant officier d'artillerie, et M. Damour, le minéralogiste. II aborda ainsi l'étude de la reproduction artificielle des minéraux, principalement par la voie sèche; celle des hautes températures, celle des métaux rares, spécialement du platine et des corps congénères ; enfin l'étude des densités des vapeurs des corps élémentaires, question à laquelle se rattachent les plus hauts problèmes de philosophie naturelle. Le cadre de cet article ne me permet pas d'exposer, même d'une manière sommaire, ces longs et importants travaux, qui ont rempli les vingt dernières années de la vie de H. Sainte-Claire-Deville. Mais il convient de mettre en lumière la notion générale nouvelle, qui se dégagea pour lui de la vue de ces phénomènes si variés et si curieux, accomplis à de hautes températures : je veux parler de la dissociation, l'une des découvertes les plus originales de notre époque en chimie, découverte qui constitue le titre de gloire le plus durable du savant, professeur de l'École normale. Les réactions accomplies vers le rouge sont parfois, en apparence, contradictoires avec celles qui se produisent à la température plus basse : par exemple le plomb et la vapeur d'eau forment au rouge blanc, de l'oxyde de plomb, qui se volatilise; tandis qu'à une température plus basse l'hydrogène réduit l'oxyde de plomb; l'argent même semble décomposer la vapeur d'eau, en en dissolvant l'oxygène ; la préparation du potassium au moyen de l'hydrate de potasse fondu et du fer, au ronge vif, est également contradictoire avec les réactions connues du potassium sur l'oxyde de fer, à moindre température. Bref, l'étude des réactions opérées.par voie sèche offre de continuelles antinomies. En réfléchissant sur ces antinomies, que ses études actuelles mettaient chaque jour devant ses yeux, H. Deville fut frappé tout d'un coup, vers 1857, par une idée nouvelle et féconde, à savoir que les corps qui réagissent à haute température avaient changé de nature, ou plutôt, de constitution. Les corps composés sont d'abord résolus en leurs éléments par la chaleur, et les réactions nouvelles qu'ils produisent alors sont dues, non aux corps composés, mais à leurs éléments, coexistant, à l'état libre et. exerçant leurs actions séparément sur les autres corps mis en leur présence. Ainsi ce n'est, pas la vapeur d'eau qui oxyde le plomb, c'est l'oxygène résultant. de sa décomposition préalable ; ce même oxygène se dissout dans l'argent fondu, qu'il fera rocher plustard, au moment de sa solidification, tandis que l'hydrogène s'écoule au dehors, etc. Cette nouvelle manière d'envisager les réactions de la voie sèche explique une multitude de phénomènes, de formations, de minéraux, de volatilisations apparentes de corps fixes, phénomènes jusque là inconcevables. Toutefois elle ne constitue que le premier pas dans la nouvelle découverte ; celle-ci ne se dégagea dans toute son étendue que peu à peu, et non sans quelque confusion, par la suite des recherches incessantes de H. Deville : ce fut le fruit mérité de cette longue patience, que l'on a pu regarder à juste titre comme équivalant au génie.En effet, non seulement les corps composés sont résolus en éléments à une haute température, éléments qui se recombinent pendant le refroidissement ; mais la décomposition, aussi bien que la recombinaison, sont graduelles et variables dans leur proportion, avec la température, la pression et diverses autres circonstances. En un mot, pendant un intervalle de température plus ou moins étendu, un composé peut coexister avec ses éléments ; le tout constituant un système en équilibre, entre les actions calorifiques, qui tendent à le résoudre en éléments, et les actions chimiques, qui tendent à le transformer entièrement, en une combinaison définie. Telle est la notion fondamentale de la dissociation, notion simple et féconde, qui a changé les idées des chimistes et est devenue l'origine d'une multitude de découvertes. H. Deville avait été nommé membre de l'Académie des sciences en 1861 ; il était devenu, en 1867, titulaire de la chaire de chimie de la Sorbonne, qu'il occupait depuis quatorze ans à titre de suppléant. Administrateur du chemin de fer de l'Est et de la Compagnie parisienne du gaz, il occupait dans le monde des affaires une situation non moindre que dans la science pure. Les satisfactions morales et les joies privées de la famille, au milieu de ses cinq fils et de ses nombreux amis, auraient mis le comble à son bonheur, sans quelques ennuis, nés des discussions relatives au mètre international, et auxquelles son imagination impressionnable attacha peut-être trop d'importance. Quoi qu'il en soit, je me reprocherais de tracer un tableau incomplet de la vie de. H. Sainte-Claire Deville, si je ne le montrais maintenant, tel que ses contemporains l'ont connu, actif, affairé, sympathique, dans ces réunions du dimanche à l'École normale, où nous ne le verrons plus. Toujours prêt à s'intéresser à ses amis, jeunes et vieux, à leur donner un conseil scientifique'et au besoin un coup d'épaule, usant des influences multiples que .son caractère et sa position lui avaient acquises pour servir les uns et les autres ; prêt à s'associer à vos plaisirs et à vos peines avec une chaleur de cœur inusitée dans la froideur ordinaire de nos relationsmodernes, il était devenu le centre de tous les hommes de science. Qui ne se le rappelle assis vis-à-vis de ce large poêle autour duquel nous étions rangés, et racontant quelque gai récit qui nous faisait sourire, ou quelque histoire aimable pour l'un des assistants ? Depuis près d'un an, sa santé s'était affaiblie peu à peu ; une affection du cœur dont il avait éprouvé déjà quelques atteintes avait reparu en s'aggravant. Il avait dû interrompre son cours de la Sorbonne au mois de janvier, et n'avait pas tardé à descendre vers le midi de la France, pour chercher à retarder le déclin de ses forces sous un climat plus doux. Mais il était frappé sans ressources, et il est revenu mourir au milieu de ses amis, en conservant jusque dans son agonie ces préoccupations affectueuses qui avaient tenu tant de place dans sa vie.

Henri Hureau de Sénarmont

M. de Sénarmont; travaux de ce physicien. -


L'Académie des sciences a rendu un digne et touchant hommage à la mémoire de M. de Sénarmont, en ne tenant point de séance le jour où elle a reçu la nouvelle de sa mort inopinée. Bien que sa renommée n'eût pas pénétré très-profondément dans le gros du public, M. de Sénarmont était un des membres vraiment éminents de l'Institut. L'optique, dans ses parties les plus élevées, et la cristallographie ont fait l'objet spécial des études de M. de Sénarmont, ingénieur en chef des mines et professeur de minéralogie à l'Ecole des mines. Ses travaux sur la réflexion de la lumière polarisée, sur la double réfraction de la lumière, sur la conductibilité électrique et calorifique des cristaux, ses études géologiques sur les départements de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne, l'avaient fait particulièrement remarquer. Il fut appelé, en 1852, à remplacer Beudant à l'Académie des sciences. On se ferait une ides incomplète de M. de Sénarmont en réduisant ses aptitudes à celle du minéralogiste et du physicien. Il avait des connaissances et une vocation particulière pour l'histoire des sciences, qu'il possédait à fond. Il fut question de le nommer secrétaire perpétuel de l'Académie en remplacement d'Arago, et il balança, un moment les chances de M. Elie de Beaumont, aujourd'hui en possession de ce titre. M. de Sénarmont est mort presque subitement, le 30 juin 1862.

Henri Debray

COMPTES RENDUS DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES - SEANCE DU LUNDI 23 JUILLET 1888. PRÉSIDENCE DE M. JANSSEN.


M. le PRÉSIDENT rappelle à l'Académie la perte douloureuse qu'elle a faite dans la personne de M. H. Debray, Membre de la Section de Chimie, décédé à Paris le 19 juillet. Les obsèques ont eu lieu hier dimanche.

M. le PRÉSIDENT prend ensuite la parole, et s'exprime ainsi :

« MESSIEURS, Nous sommes encore sous l'impression de la triste cérémonie d'hier. Certes, Messieurs, si la Section de Chimie avait à redouter une perte, ce n'était pas celle qui vient de la frapper. M. Debray était un de ses Membres les plus jeunes, les plus actifs, les plus récemment élus. C'est que notre Confrère nous est enlevé dans la force de l'âge et du talent et qu'il suit de bien près dans la tombe celui qui joua un si grand rôle dans sa vie scientifique et dans ses affections, celui qui, il y a dix ans, quand vous accordiez à M. Debray vos suffrages, en était aussi heureux que s'ils se fussent adressés à lui-même. Il est, en effet, impossible, Messieurs, de séparer le nom de Henri Deville, qui a jeté tant d'éclat sur l'École Normale et la Chimie française, de celui de son cher et éminent Collaborateur. Cette collaboration, qui devait être si longue, si fidèle, et donner de si importants résultats, commence pour ainsi dire à l'origine des deux carrières. Quand Deville entrait à l'École Normale, il y trouvait M. Debray, qui devint son préparateur et lui rendit, dès l'abord, des services si distingués, si appréciés, notamment dans ses recherches sur l'aluminium, que dès l'année suivante il se l'associa comme collaborateur. Je ne puis, dans ce court hommage rendu à la mémoire de notre Confrère, analyser tous ses travaux ; j'espère que l'occasion s'en présentera pour des voix plus autorisées. Son œuvre, en effet, est considérable ; la Science lui doit d'excellentes études sur le glucinium, le molybdène, le tungstène, la Minéralogie synthétique où il continue l'oeuvre des Berthier, des Ebelmen, des Daubrée, des Fremy, etc. Mais on peut dire que l'oeuvre principale de M. Debray est caractérisée par ses longs et remarquables travaux sur le platine et les métaux qui l'accompagnent dans ses minerais, et par la fixation des lois précises de la dissociation. Pour ce qui concerne le platine et les métaux de sa mine, la compétence et l'autorité de M. Debray étaient hors de pair et reconnues universellement. Ce champ d'études était en quelque sorte son champ de prédilection, et ce champ, il l'explora pendant plus de vingt ans avec son ami H. Deville. C'est ainsi que les deux éminents chimistes créèrent une nouvelle métallurgie du platine et des métaux qui l'accompagnent, assignèrent des méthodes pour leur fusion et déterminèrent un grand nombre de leurs propriétés physiques et chimiques. Mais, de toutes ces études, la plus importante aux yeux mêmes de l'auteur, et la postérité sera de son avis, c'est celle qu'il a faite sur la dissociation. H. Deville avait ouvert une admirable carrière par la découverte de la dissociation et des conditions physiques qui y président et en règlent la manifestation. Les expériences du grand chimiste montraient bien les conditions fondamentales qui permettent ou limitent  le phénomène; mais elles avaient été faites, et cela arrive bien souvent aux inventeurs, elles avaient été faites, dis-je, dans des conditions où, si le sens des phénomènes était évident, leur mesure était impossible, et cette mesure importait au plus haut point pour formuler les lois d'une manière précise. Ce fut la tâche de M. Debray. M. Debray sut choisir avec un grand discernement les composés qui se prêtaient à des phénomènes très simples et à des mesures rigoureuses. Citons, par exemple, ses belles expériences sur le carbonate de chaux, où il montre que ce sel, soumis en vase clos à l'action de la chaleur, commence à se décomposer vers le rouge; mais que, vers 860°, sa décomposition cesse dès que l'acide carbonique dégagé acquiert une tension de 85mm. Si l'on augmente la température, la tendance à la décomposition est plus prononcée, et à 1040°, elle n'est équilibrée que par une tension du gaz six fois plus forte, et égale à 520mm. Ainsi, la tension de l'élément gazeux, nommée ici tension de dissociation, limite la décomposition, croît avec la température; elle reste constante pour une température donnée et elle est absolument indépendante de la quantité de carbonate de chaux actuellement décomposée. L'auteur fait remarquer avec raison l'analogie frappante de ces phénomènes avec ceux que présentent les dissolutions salines qui seraient surmontées d'un espace limité et qu'on soumettrait à des températures variables. L'analogie est encore complète avec les lois qui président à la vaporisation partielle d'un liquide de composition définie, tel que l'eau, l'alcool, l'éther soumis en vase clos à des températures croissantes. Ces expériences ont donc le grand mérite de ramener les lois de la décomposition chimique aux lois physiques de la vaporisation. Dans ce même ordre d'idées, les travaux de M. Debray sur les sels hydratés sont aussi très remarquables; il y montre nettement que les divers hydrates d'un sel constituent des composés de stabilités très différentes, ayant une résistance variable à la dissociation, résistance expliquée et mesurée par la loi des tensions de dissociation. La découverte de ces lois jette donc un jour inattendu sur une foule de phénomènes. Entre autres applications, elle a fourni à MM. Troost et Hautefeuille l'occasion d'un beau travail qui a fait la lumière sur les questions, naguère si obscures, de la véritable nature des singulières combinaisons de l'hydrogène avec le sodium et le palladium. Puisque je viens de prononcer le nom de M. Troost, je ne voudrais pas oublier de rappeler qu'il a été, lui aussi, un ami et un éminent collaborateur de H. Deville et que nous nous rappelons tous la sensation produite dans le monde savant par leur beau travail sur la densité de la vapeur de soufre. Quand M. Debray publia ces lois sur la dissociation, H. Deville fut sans doute heureux de voir que sa belle découverte recevait de si heureux développements; mais je suis sûr qu'il fut plus heureux encore de penser qu'elle avait fourni à celui qu'il aimait si sincèrement l'occasion d'un travail qui fera vivre son nom. Tous ces travaux de notre Confrère et cette longue collaboration désignaient M. Debray pour devenir le successeur de son maître et ami. Aussi, quand les forces de H. Deville, minées par un labeur incessant, par les funestes effets d'expériences sur des substances délétères, et, il faut le dire aussi, par des soucis qu'on aurait voulu lui voir épargnés et dont la gloire n'affranchit pas, quand ses forces, dis-je, l'abandonnèrent, ce fut M. Debray qui lui succéda à la Faculté et à l'École Normale. II s'efforça de continuer les traditions de bienveillance, de dévouement à la jeunesse dont son maître lui avait donné un si bel exemple. C'était un héritage bien beau, mais lourd à porter. Ce laboratoire de M. Deville avait été pendant un tiers de siècle un lieu où l'hospitalité scientifique ne fut jamais refusée, et où l'on trouvait, avec les encouragements, les conseils du maître, des ressources données sans compter et qui allaient même souvent jusqu'à compromettre l'équilibre du budget officiel. Heureusement, les gouvernants d'alors, comprenant la noble origine de ces irrégularités, s'honoraient de les réparer. Qui ne se rappelle encore ces matinées du dimanche à l'École Normale, où la jeunesse scientifique était accueillie avec tant de bienveillance et où l'on coudoyait tant d'hommes éminents dans toutes les carrières ? M. Debray sut continuer ces traditions. La bienveillance et la bonté naturelles de son caractère l'y avaient préparé. Nombre de travaux remarquables furent exécutés dans son laboratoire. Citons, entre autres, ce beau travail sur le fluor que nous devons à M. Moissan, élève de notre éminent Confrère Dehérain, et qui trouva dans le laboratoire de M. Debray toutes les ressources nécessaires. Aussi M. Debray avait-il, lui aussi, une grande influence sur la jeunesse et sa mort laisse-t-elle, sous ce rapport, un grand vide. Cher Confrère, vous avez été, pendant un tiers de siècle, le digne et fidèle collaborateur d'un homme de génie qui vous aimait et vous appréciait hautement. Vous avez mis d'abord, sans compter, votre activité, votre science, votre talent au service de ses idées et de son admirable initiative; vous avez su ensuite vous élever à sa hauteur en complétant ses découvertes et en leur donnant les plus heureux développements. Par là vous vous êtes associé à sa brillante carrière. Mais vous avez fait plus encore; vous avez rendu à ce grand ami de précieux services, en modérant souvent sa nature vive et fougueuse par l'influence de votre caractère qui puisait dans une bonté naturelle et une haute raison ses qualités de bienveillance et de conciliation. Ces services, H. Deville les sentait vivement; il aimait à les reconnaître et il exprimait tous ses sentiments à votre égard dans cette douce formule :

« Pour moi, disait-il, Debray est un frère. » 

La postérité ne séparera pas ceux que la Science et l'Amitié ont si longuement et si doucement unis, et le nom de Debray restera associé au nom de Deville pour lui rappeler de beaux travaux et de brillantes découvertes. »

M. le PRÉSIDENT propose à l'Académie de lever la séance, en signe de deuil, immédiatement après le dépouillement de la Correspondance.

Edmond Frémy

1. COMPTES RENDUS DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES - SEANCE DU LUNDI 8 FÉVRIER 1894 - PRÉSIDENCE DE M. LŒWY. C. R., 1894, Ier Semestre. (T. CXVIII, N° 6.)

MEMOIRES ET COMMUNICATIONS DES MEMBRES ET DES CORRESPONDANTS DE L'ACADÉMIE.


Edmond Fremy (Versailles, 28 février 1814 - Paris, 3 février 1894)
d'après une photographie de M. Eugène Pirou

M. le PRÉSIDENT, en annonçant à l'Académie la perte qu'elle vient de faire dans la personne de M. Fremy, s'exprime comme il suit :

« Un douloureux événement, que nos craintes n'avaient que trop prévu, vient d'atteindre l'Académie en la frappant dans un de ses Membres les plus vénérés. Notre Confrère M. Fremy a succombé à la longue maladie qui, depuis quelques années déjà, en menaçant ses jours, nous privait de sa présence. Il s'est éteint à l'âge de 79 ans, dans l'habitation qu'il occupait au Muséum d'Histoire naturelle, au cœur même de ce glorieux établissement où s'exerça si longtemps son activité féconde, ce Muséum qui lui était devenu si cher et dont il a tant contribué à augmenter le prestige. Ses obsèques ont eu lieu ce matin, au milieu d'une très grande affluence de confrères, de disciples et d'amis. Selon le désir du défunt, aucun discours n'a été prononcé. Je ne crois pourtant pas aller à l'encontre de sa volonté, si j'exprime ici du moins la profonde émotion et la grande tristesse dont nous pénètre la perte de notre illustre Confrère, le doyen de la Section de Chimie. Déjà quel chagrin n'était pas le nôtre de voir une intelligence si vive, si alerte, par l'effet d'un mal implacable, se couvrir peu à peu d'un voile de mélancolie et se soustraire à la sollicitude des amitiés les plus sincères et des affections les plus dévouées ! La carrière de notre Confrère a été longue, brillante et couronnée par tous les succès. Durant 37 années, il a fait honneur à l'Académie par la haute valeur de ses recherches, par le nombre et l'importance de ses découvertes scientifiques; l'industrie lui doit quelques-uns de ses progrès les plus considérables. Professeur d'élite, il avait remplacé dans leurs chaires Gay-Lussac et Pelouze, qui avaient été ses maîtres et restèrent ses amis. Un enseignement remarquable lui assura la juste reconnaissance de la nombreuse jeunesse qui pendant plus d'un demi-siècle se succéda dans nos grandes écoles. Si je n'ai pas qualité pour faire l'analyse de ses travaux, il me sera permis de dire que son œuvre formera une des pages les plus glorieuses de la Chimie moderne. Bientôt, sans doute, un des maîtres formés à l'école de notre illustre Confrère tiendra à honneur d'en retracer l'ensemble. Quant à nous, Messieurs, nous garderons tous le souvenir de ce caractère affable, de cet esprit ouvert, empreint d'une constante sérénité, et si nous, ses Confrères, avons éprouvé le charme et la sûreté de son commerce, ils sont nombreux, d'autre part, les jeunes talents que sa généreuse bienveillance a guidés et encouragés au début de leur carrière. Je suis convaincu d'être l'interprète des sentiments de l'Académie, en adressant à celui qu'elle vient de perdre l'hommage unanime de ses regrets. »

Sur la proposition de M. FRIEDEL, doyen de la Section de Chimie, l'Académie décide que la séance sera levée, en signe de deuil, immédiatement après le dépouillement de la Correspondance.

2. NOTICE NÉCROLOGIQUE - EDMOND FREMY

Je suis entré au laboratoire de M. Fremy au Muséum. d'Histoire Naturelle, le 1er décembre 1830; c'est là que j'ai commencé mon éducation scientifique; depuis cette époque lointaine, M. Fremy m'a sans cesse soutenu, encouragé ; il n'a été satisfait que lorsqu'il m'a vu assis à ses côtés au Muséum et à l'Académie, et je suis heureux d'apporter ici à sa mémoire un souvenir reconnaissant. Edmond Fremy est né à Versailles le 28 février 1814 ; il appartenait à une famille dans laquelle la science était en honneur, et, dès 1831; il commençait son apprentissage de chimiste dans le laboratoire de Gay-Lussac, à l'Ecole Polytechnique. Le chef de service était Pelouze; ce fut lui qui guida les premiers pas du jeune Fremy ; très laborieux, très adroit de ses mains, intelligent, attentif, celui-ci ne devait pas rester longtemps dans les grades inférieurs, et, en effet, rapidement il atteignit le premier rang: quand Pelouze, qui avait remplacé Gay-Lussac à l'Ecole Polytechnique, passa au Collège de France, ce fut M. Fremy qui lui succéda, et, lorsqu'on 1830, Gay- Lussac mourut, Fremy, qui le suppléait au Muséum depuis plusieurs années, fut nommé professeur. A trente-six ans, il était donc titulaire de deux des plus belles chaires de chimie de Paris ; il attendit un peu plus longtemps pour entrer à l'Académie ; après une première compétition dans laquelle Balard ne l'emporta que de quelques voix, Fremy fut élu en 1857 en remplacement du baron Thénard ; enfin, en 1879, quand le grand âge de M. Chevreul le força d'abandonner la direction du Muséum, ce fut M. Fremy que les professeurs appelèrent à lui succéder. M. Fremy a obtenu ce rapide avancement, ces distinctions enviées par d'éminentes qualités, et d'abord l'amour de son métier : jusqu'à la fin de sa vie, il resta fidèle à son laboratoire; celui que j'occupe au Muséum en est très voisin, et quand, la journée finie, je cognais le soir à sa porte, je le trouvais debout, travaillant devant sa table. M. Fremy aimait passionnément la chimie, mais seulement celle qui met en jeu les réactifs usuels, qu'il maniait avec une rare habileté ; il n'avait aucun goût pour les théories, les connaissait mal et les jugeait dangereuses. Je me rappelle encore avec quelle verdeur il me releva quand, tout à fait à mes débuts, je lui demandais quelques éclaircissements sur la théorie atomique; il me renvoya aux tubes et aux cornues, à l'expérience, seul guide qui n'égare pas. M. Fremy était bienveillant, sans aucune familiarité; il écoutait ce qu'on avait à lui dire, vous pressait de questions pour bien saisir votre opinion, cherchait les points faibles, y insistait, non pour triompher, mais pour vous forcer à reprendre, à étudier de nouveau ce qui lui paraissait mal établi. Il aimait la discussion et y excellait, attaquait vivement, et très adroitement changeait de terrain quand celui sur lequel il s'était placé d'abord ne lui paraissait plus solide; il développait ses idées avec une abondance d'arguments qui finissait par impressionner, même quand, visiblement, il se trompait. Très fidèle à ses affections, M. Fremy s'employait à servir ses amis avec une extrême ardeur. Les premiers travaux de M. Fremy ont trait aux acides que peuvent fournir les métaux en s'unissant à l'oxygène ; l'acide ferrique, la puissance de saturation différente de l'acide stannique et de l'acide métastannique, les combinaisons cristallisées fournies par les oxydes de zinc, de plomb, de manganèse avec les alcalis, forment les points principaux de ces mémoires qui eurent, à l'époque où ils furent publiés, un grand retentissement. La découverte des acides sulfoazotés, celle des sulfures décomposables par l'eau doivent, être encore citées ; peut-être cependant la belle série des bases ammoniaco-cobaltiques est-elle encore plus intéressante, non seulement par le nombre des combinaisons nouvelles décrites, mais aussi par la voie ouverte aux recherches. Ces travaux remontent à 1831 et 1832; c'est à la même époque qu'associé à Edmond Becquerel, Fremy établit la véritable nature de l'ozone en transformant, par la seule action de l'électricité, l'oxygène pur en ozone absorbable par l'iodure de potassium.
Pendant bien des années, Fremy s'acharna à l'étude des fluorures; en décomposant par l'électricité les fluorures fondus au feu, il réussit à constater le dégagement d'un gaz déplaçant l'iode et décomposant l'eau avec production d'acide fluorhydrique ; à la température à laquelle il opérait, Fremy ne pouvait pas aller plus loin; mais, si la belle découverte de M. Moissan reste absolument entière, il ne faut pas oublier que c'est Fremy qui, en préparant le premier l'acide fluorhydrique anhydre, a fourni à M. Moissan la matière première qu'il a su décomposer avec une si admirable habileté. Les recherches de Fremy sur les métaux de la mine de platine le conduisirent à la découverte du premier degré d'oxydation de l'osmium, l'acide osmieux; et à celle d'un nouvel oxyde du ruthénium. M. Fremy ne négligeait pas la chimie organique : il a étudié la saponification des corps gras à l'aide de l'acide sulfurique et l'application industrielle de cette méthode. C'est également M. Fremy qui a découvert l'acide palmitique et contribué à lui faire prendre, dans la fabrication des bougies, la place importante qu'il occupe aujourd'hui. Le peu que nous savons encore sur les substances pectiques, sur ces matières curieuses contenues dans les fruits et qui se prennent en gelée, a été indiqué par M. Fremy. Ces recherches présentent de grandes difficultés; il fallait un véritable courage pour entreprendre l'étude de ces matières sans caractères bien définis et d'une pureté toujours douteuse ; mais M. Fremy, très habile dans l'emploi des réactifs, attentif à saisir les légères modifications qu'ils déterminent dans les matières complexes, n'hésitait pas à se lancer dans ces voies semées d'obstacles. Il jugeait que son devoir de chimiste attaché à un grand établissement d'histoire naturelle était de différencier, de caractériser las principes immédiats qui constituent les tissus animaux ou végétaux ; de là ses longues études sur la composition des os, sur la matière cérébrale, sur ce qu'il aimait à appeler le squelette des végétaux. D'abord, avec la collaboration de M. Terreil, plus tard avec celle de M. Urbain, il caractérisa les diverses celluloses, la vasculose, la cutose ; puis, passant aux applications industrielles, il étudia le rouissage et la préparation, à l'état de filasse prête à être tissée, des fibres soyeuses de la ramie. Pendant les dernières années de sa vie, M. Fremy a mis une extrême persévérance à rechercher les conditions de cristallisation de l'alumine; ces travaux, commencés avec l'habile verrier M. Feil, ont été couronnés d'un plein succès, quand il eut pour collaborateur M. Verneuil, qui travailla à ses côtés au Muséum pendant près de vingt ans. Le procédé consistait à chauffer l'alumine additionnée de chromate de potasse avec du fluorure de baryum. On a obtenu ainsi des cristaux isolés, souvent de petites dimensions, mais parfois assez volumineux et d'une teinte assez riche pour être employés comme pierres d'ornement. A l'exemple de Gay-Lussac, de Thénard, de Pelouze, M. Fremy eut toujours d'étroites relations avec l'industrie ; il s'occupa de la fabrication de la fonte, de l'acier, recommanda avec insistance l'emploi, dans les hauts fourneaux, des scories d'affinage, de l'oxyde de fer provenant de la calcination des pyrites. Administrateur de la glacerie de Saint-Gobain, il y améliora la fabrication de l'acide sulfurique; la fabrication des engrais a pris, dans ces grandes usines, un développement considérable ; la culture des betteraves en consomme une grande quantité. M. Fremy voulut savoir comment elle les utilise et me demanda de le seconder dans des recherches sur la culture de la betterave, qui, pendant deux ans, furent continuées au Muséum. J'étais préparateur quand M. Fremy inaugura son cours au Muséum ; il entrait à son amphithéâtre à huit heures et demie, et, malgré cette heure matinale, l'auditoire était nombreux. A cette époque, l'enseignement de la chimie était peu répandu dans les lycées, et les jeunes gens qui aimaient ces études suivaient les cours de l'enseignement supérieur. M. Fremy professait debout, il avait toujours devant lui des notes très détaillées, écrites très gros ; les points à développer étaient soulignés, marqués de points d'exclamation ; bien qu'il eût une excellente mémoire, il consultait ces notes très souvent, mais comme à la dérobée, leur jetant un coup d'œil furtif en faisant, à la fin de sa période, un pas en arrière. Il y a quarante ans, on aimait encore les leçons d'apparat ; la voix de M. Fremy était forte, bien timbrée, le langage facile, abondant, le ton soutenu, le geste ample. M. Fremy confinait à l'emphase sans y verser jamais. Les leçons étaient très nourries de faits, les larges emprunts qu'il faisait à ses profondes connaissances industrielles leur donnaient une haute utilité pratique. Au reste, M. Fremy ne se faisait pas d'illusions ; il croyait l'enseignement oral, de la chimie, peu efficace, et à la fin de sa carrière s'y déroba ; pour lui, ce n'est pas à l'amphithéâtre qu'on apprend la chimie, mais au laboratoire. Aussi, sans se lasser, il réclama l'aide de la direction de l'enseignement supérieur pour créer un laboratoire où de nombreux élèves pussent travailler; il réussit à les installer d'abord dans les vieux bâtiments qui entourent la cour de la Baleine, puis, plus tard, rue de Buffon. C'est là que se sont formés successivement plusieurs chimistes dont les noms sont aujourd'hui célèbres. Stanislas Cloëz avait été l'élève de M. Fremy avant de devenir l'aide de M. Chevreul; M. Moissan passa un semestre chez M. Fremy avant d'entrer dans mon laboratoire; M. André, agrégé à l'Ecole de Médecine, l'habile collaborateur de M. Berthelot pour ses recherches de chimie végétale ; M. Etard, professeur à l'Ecole de Physique et de Chimie de la ville de Paris, dont les recherches sur l'action de l'acide chlorochromique, sur les ptomaïnes, sur la solubilité sont justement célèbres; M. Ogier, directeur du laboratoire de toxicologie de l'Ecole de médecine ; M. Henriveaux, directeur des usines de Saint-Gobain; M. Maudet, directeur des usines de Saint-Fons ; M. Hubert, qui a marqué dans la métallurgie, ont commencé leurs études au Muséum; c'est dans ces laboratoires, que dirigèrent MM. Terreil et Langier, que travaillaient encore au moment de leur fermeture M. Urbain et M. Verneuil, auquel on doit de remarquables travaux sur le sélénium et les sulfures phosphorescents. M. Fremy avait plutôt conçu son laboratoire comme une pépinière de chimistes industriels que comme une préparation aux carrières scientifiques. Les usines ont besoin de jeunes gens familiarisés avec les manipulations et les analyses usuelles ; c'est dans le laboratoire de la rue de Buffon qu'elles puisaient, et, quand la suppression de la chaire de M. Fremy amena la fermeture du laboratoire, on s'aperçut qu'on ne pouvait s'en passer, et il fallut le rétablir à l'Ecole de Chimie de la ville de Paris. Le passage de M. Fremy à la direction du Muséum a été marqué par d'importantes créations; c'est à lui que nous devons l'installation de la galerie de paléontologie, l'achèvement de plusieurs des laboratoires de la rue de Buffon. C'est pendant que M. Fremy était directeur que fut célébré le centenaire de M. Chevreul, et l'inauguration des grandes galeries de zoologie, qui sont certainement aujourd'hui les plus belles qui existent au monde. M. Fremy ne s'est pas borné à l'enseignement de l'amphithéâtre ou du laboratoire : avec la collaboration de Pelouze, il a publié plusieurs éditions du Traité de Chimie générale ; la dernière de cet ouvrage longtemps classique a été terminée en 1868 ; quand on l'ouvre aujourd'hui, on est profondément frappé des progrès accomplis pendant ces trente dernières années, et on conçoit que lorsque l'édition fut épuisée, M. Fremy ait reculé devant le travail nécessaire pour mettre cet ouvrage en harmonie avec nos idées actuelles. Son extrême activité le poussa à entreprendre une œuvre grandiose qui aurait exigé, pour être exécutée avec toute l'ampleur qu'elle comporte, plus de temps qu'il ne pouvait lui en accorder : il entreprit la publication de l'Encyclopédie chimique, qu'il laisse inachevée, mais qui comprend déjà de très nombreux fascicules de valeurs naturellement très inégales; il demanda la collaboration de plusieurs de ses confrères de l'Académie : MM. Berthelot, Duclaux, Schlœsing, Becquerel, Debray, Mallard, Moissan, le secondèrent, ainsi que nombre de chimistes et d'industriels distingués, et quelques-uns des volumes sont des œuvres de grand mérite. M. Fremy s'occupait avec sollicitude du recrutement de la science ; de là des brochures : les Volontaires de la science, les Causes de l'abandon des carrières scientifiques, et plusieurs autres encore, dont l'influence ne fut pas aussi grande qu'il l'espérait ; il obtint cependant la création de bourses d'études destinées aux jeunes gens qui se vouent aux recherches d'histoire naturelle. M. Fremy était très assidu aux séances de l'Académie des Sciences ; il occupait le premier fauteuil à droite, en face du bureau ; volontiers il prenait part aux discussions et plus encore aux élections ; son appui donnait des chances sérieuses de succès. Jusqu'en 1890, la vie de M. Fremy s'écoula heureuse ; tout lui avait souri : aux succès de la carrière s'étaient jointes les joies de la famille ; puis vinrent les années tristes, et cette vie, qui avait échappé à tous les chagrins, s'acheva misérablement; la belle intelligence de M. Fremy s'était voilée; sa mémoire, si sûre autrefois, devenait vacillante. Ses amis auraient voulu qu'il abandonnât la direction du Jardin qui, manifestement, le fatiguait et dépassait ses forces ; il ne sut pas s'y résoudre. En 1891, il fut mis à la retraite et ne s'y résigna pas ; il cessa de venir à l'Académie, les visites lui devinrent pénibles, bientôt sa porte fut impitoyablement fermée. En 1893, Madame Fremy, épuisée par l'âge, la fatigue et les soins incessants qu'elle prodiguait à son mari, disparut, et M Fremy mit encore presque une année pour achever de mourir. Il s'éteignit le 2 février 1894, quelques jours avant d'avoir atteint 80 ans. Pendant quarante ans, Fremy a occupé une des premières places dans la Chimie française; il la devait à l'éclat de son enseignement, au charme, à la sûreté de ses relations ; il disait lui-même qu'il était le dernier représentant de la vieille chimie qu'avaient enseignée avant lui Scheele, Vauquelin, Chevreul et Pelouze. A cette époque, où tout était à découvrir, où l'on pouvait tout attendre d'une expérience heureuse, le travail du laboratoire était chaque jour largement récompensé ; jusque dans ses dernières années, M. Fremy garda cette ardeur au travail, cette espérance de la découverte qui l'animait depuis sa jeunesse. Son collaborateur des derniers jours, M. Verneuil, me disait qu'au moment de casser un creuset, son impatience était extrême... Quand on compare la chimie de 1830 à celle de nos jours, on reste stupéfait de l'immensité de nos progrès. Rappelons-nous qu'ils n'ont été possibles que grâce au labeur de nos devanciers, et que, dans les fondations de l'édifice dont nous admirons aujourd'hui l'ampleur et labelle ordonnance, plus d'une pierre est marquée du nom de Fremy.

P.-P. DEHÉRAIS, de l'ïnstitut.