LES LAPIDAIRES CHINOIS ET GRECS

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revu le 7 janvier 2002



Plan : préambule - lapidaires, orfèvres, joaillers,... - les Arts méconnus - 1. LES LAPIDAIRES DE L'ANTIQUITÉ ET DU MOYEN ÂGE, par F. de Mély. - 2. L'ALCHIMIE CHEZ LES CHINOIS ET L'ALCHIMIE GRECQUE,

Préambule

Cette section, qui sert d'introduction à nos études alchimiques, est en fait la dernière à avoir été rédigée. Il était normal qu'à un moment de notre quête, nous fussions en rapport avec les Lapidaires. L'hypothèse que nous défendons va, en effet, dans le sens de la transformation, de l'évolution pourrait-on dire, des pierres communes vers les pierres gemmes ou pierres précieuses, venues d'Orient. Cette évolution des pierres communes vers des pierres précieuses est évidemment soumise aux lois de la Nature et dépend de circonstances particulières qui oeuvrent dans les entrailles terrestres. Ces circonstances ont été analysées dans la section Mercure de nature. On y fait voir que certains terrains de rencontre ont, pour ainsi dire, des traits particuliers qui sont propices à l'éclosion des pierres précieuses.
D'après la Genèse, la terre pierreuse, aride, a paru, dans l'ordre de la création, avant la terre nourricière, animée par les manifestations variées de la vie. L'autorité biblique se trouve ici d'accord avec l'autorité de la science [F. Hoefer]. L'esprit, très tôt, a été comme fasciné par l'examen des roches brillantes, cristallines : par leur éclat, leurs teintes variées, les pierres gemmes ont attiré les regards, non seulement des hommes sauvages, mais même de certains animaux, tels que les corbeaux, les pies, etc. La connaissance des pierres précieuses a donc dû précéder - chose extraordinaire - celle des roches communes et c'est, à n'en point douter, la branche la plus ancienne de la minéralogie. Elle s'est exprimée, historiquement, par les traités sur les Lapidaires, qui font l'objet de la présente section. Les Anciens avaient, comme nous, observé que l'écorce pierreuse de la terre, semblant inanimée, se trouve la même sous tous les climats. Mais, encore à l'époque de Buffon, on pensait que des conditions climatiques locales, liées pour partie à l'insolation, pouvaient décider, comme par catalyse, de la gestation de certaines gemmes - cf. Buffon -. Ce que les Anciens ignoraient, bien sûr, c'était le rôle remarquable que pouvaient jouer des facteurs comme la chaux, la silice, l'argile, plus ou moins mêlées aux détritus de la nature vivante, pour former ces superbes gemmes qui ont fait égarer tant d'esprits au cours des siècles ! Ainsi, ces substances minérales, réduites à leur plus grand degré de simplicité, ne sont, après tout que des rouilles [ioV], des oxydes de métaux aussi brillants que l'argent ou que l'or...Il a fallu des milliers d'années, les premières trouvailles sur certains sels naturels, disponibles dans des lacs naturels, comme en Egypte [natron, borith], ou dans des terrains naturels comme en Inde [salpêtre, borax], la découverte du verre, des expériences de hasard, de fortune dirions-nous, pour que certains hommes aient eu l'intuition géniale qu'ils pourraient peut-être, en mixant certains corps, précipiter l'action naturelle, assurer une brisure temporelle dont ils n'avaient à la vérité que peu l'idée, pour, plus tard se proclamer démiurges en ayant imité le Créateur : c'était la naissance de l'Art sacré, de l'alchimie...

C'est là qu'interviennent les Lapidaires de l'Antiquité. Pourquoi ? Parce qu'il apparaît que deux voies se sont côtoyées : l'une, vulgaire - oh ! ce n'est certes pas dans un sens péjoratif que nous le comprenons - et l'autre, sacrée - que d'aucuns, par contre, voudraient prendre dans un sens péjoratif, c'est-à-dire dans le sens d'un ésotérisme de bas aloi, d'une magie de pacotille ou d'un cabalisme théosophique -. Mais ce que nous révoquons en doute, c'est, d'une part, les sectataires qui professent que l'alchimie ne serait pas un ordre doctrinal constitué et, d'autre part, tous ceux qui parlent de « science occulte » et qui ne comprennent même pas l'absurdité qu'il y à à accoler l'épithète occulte au mot science. Cela est d'autant plus intéressant que ceux qui parlent des sciences occultes ne sont que rarement ceux qui les professent. Ceux-là, au contraire, récusent ce mot de science et préfèrent en tenir à la notion de science humaine. Là encore, l'accolade des deux mots n'est pas parfaite. C'est peut-être Jung qui a trouvé un chemin qui permet, à travers les méandres de la psychanalyse, de trouver les justes mots sur la chose hermétique. Le paradoxe est que Jung n'a compris goutte aux écrits des philosophes et qu'il leur a interdit - ce qui n'est pas rien - d'accéder à leurs matières premières par le truchement de la Raison. Non ! Car, pour Jung, l'alchimie n'a jamais été une « discipline » - par quel mot, décidément, percevoir la signifiance du fait alchimique ? - pratique. Jung a récusé l'aspect opératique, pragmatique en somme, de l'alchimie et a considéré que la prima materia n'existait, en toute hypothèse, que dans les cervelles des Amoureux de science...Qu'on songe que l'Index locorum de Jung ne contient point d'entrée [cf. Douze Portes de Ripley] pour la plus modeste substance chimique ! C'est là que nous sommes rendus à la croisée des chemins. Eh ! Ne pourrait-on pas choisir meilleur mot que « croisée » avant d'aborder la route des Lapidaires ?
Le terme de lapidaire s'applique à un certain nombre d'ouvrages en vers ou en prose, appartenant à la littérature « savante » du Moyen Âge de langue latine ou de langue vulgaire : il s'agit essentiellement de catalogues de gemmes, dans lesquels chaque nom est suivi d'un exposé sur la vertu organoleptique ou sur la vertu talismanique ou encore symbolique de la pierre ainsi désignée. Les lapidaires médiévaux ont recueilli diverses traditions, grecques et latines, qui, d'Aristote à Marbode, évêque de Rennes au XIe siècle, passent par Pline l'Ancien et Isidore de Séville. Aux vertus naturelles et symboliques des pierres, le Moyen Âge a ajouté des valeurs morales et chrétiennes. Un ouvrage, devenu introuvable, fait le point sur les lapidaires médiévaux. Nous laissons la parole au chroniqueur de l'Ecole des Chartes, dans un fascicule paru en 1930 :

Les Lapidaires français du Moyen-Âge, des XIIe, XIIIe et XIVe siècles
réunis, classés et publiés, accompagnés de préfaces, de tables et d'un glossaire par Léopold Pannier, ancien élève de l'Ecole des Chartes et de l'Ecole des Hautes Etudes, avec une notice préliminaire par Gaston Paris.— 52ème  fascicule de la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes. Paris, 1882. Grand in-8°, xr-342 pages.
Une introduction de M. Gaston Paris, dans laquelle un juste tribut  d'hommages et de regrets est rendu, en termes émus, à la mémoire de Léopold Pannier, qui fut son élève, son collaborateur et son ami, précède, comme le titre l'indique, cet important recueil et en fait valoir, avec l'autorité qui s'attache à tout ce qu'écrit le maître incontesté de nos études, les mérites divers. La principale obligation que nous avons à Léopold Pannier est de nous avoir donné dans ce livre une édition, non-seulement lisible, mais encore aussi exacte et aussi soignée que possible, de l'un des textes les plus considérables, par la date à laquelle il remonte, de notre ancienne littérature : je veux parler de la première traduction en vers du Lapidaire de Marbode, qui est peut-être, selon M. Gaston Paris, « l'œuvre littéraire la plus ancienne composée en France, qui soit arrivée jusqu'à nous, » Ceux qui la compareront à l'édition de Migne, qui reproduit celle de Beaugendre, comprendront mieux que je ne saurais l'exprimer toute l'étendue du service rendu par Léopold Pannier à la philologie française.
Outre cette première traduction de Marbode, qui dut être faite vers 1120, le travail de Pannier en contient trois autres, toutes indépendantes et plus ou moins libres, et qu'il reproduit in extenso d'après les mss. qui les ont conservées et qui sont, le premier à Modène, le second à Berne, le dernier à Cambridge. Pannier s'occupe aussi des lapidaires en prose qui, comme il est arrive dans toutes les branches de notre littérature, sont venus après les lapidaires en vers. Mais il se borne à les décrire, en en donnant de courts extraits et en s'étendant un peu plus que sur les autres, en raison de la publicité qu'il a obtenue, sur celui qui porte, à tort du reste, paraît-il, comme Pannier s'attache à le prouver, le nom de Mandeville.
Chacun de ces lapidaires est précédé d'une introduction où sont traitées, quelquefois un peu trop sommairement peut-être, les diverses questions que chacun d'eux soulève. Une préface générale d'ailleurs ouvre le recueil, où est exposé en détail le sujet, avec le plan de l'ouvrage. Car c'est un ouvrage, et non pas seulement une édition de divers textes se rapportant à un même sujet que Léopold Pannier avait entrepris, et que sa mort prématurée l'a empêché d'amener au degré de perfection qu'on était en droit d'attendre de lui.
La seconde partie des Lapidaires français - je ne me suis jusqu'ici occupé que de la première, qui porte le titre particulier de lapidaires d'origine orientale, - traite des lapidaires d'origine chrétienne, et donne in extenso le texte du seul lapidaire en vers de cet ordre que nous possédions et des fragments d'un lapidaire en prose qui dérive de celui-ci. Par lapidaires d'origine orientale, Pannier entend spécialement ceux qui, « bien que composés aux siècles les plus croyants du Moyen Âge et bien que leurs sources immédiates soient les écrits de Marbode et d'Isidore, c'est-à-dire de deux évêques chrétiens, sont d'une inspiration exclusivement païenne ; par lapidaires d'origine chrétienne, ceux dans lesquels la partie descriptive n'est qu'un accessoire, et sert seulement à faire accepter, à introduire l'autre, qui est d'inspiration toute différente, à savoir la signification symbolique qui, dans ces nouveaux traités, est attribuée aux pierres, et les propriétés morales et mystiques qu'on leur donne, en même temps que les propriétés médicales. Ce n'est plus, ajoute Pannier, à toutes les pierres que nous avons affaire, mais seulement à celles que Dieu a pris le soin de désigner lui-même et qui sont nommées, soit dans l'Ancien Testament, soit dans l'Apocalypse, soit dans certains Pères de l'Église. »

La bibliothèque Méjanes, à Aix, possède un mss. du lapidaire chrétien que Pannier n'avait pas connu. Une description de ce mss., due à M. Joret, qui en relève les variantes les plus importantes, est imprimée à la suite du travail de Pannier. Le volume est terminé par une table des pierres, un index des noms propres et un glossaire très-copieux, qui est l'oeuvre de MM. Gaston Paria et Oillieron.
0. C.

Mais quel est le rapport entre l'alchimie et les lapidaires ? Le traitement des pierres, l'étude de leurs propriétés, la façon de les réduire en leurs matières premières en vue de leur transformation - nous ne disons pas transmutation - en gemmes orientales. Mais ce traitement des pierres n'est pas seulement une opération chimique. C'est aussi une opération spirituelle qui passe par l'analyse du symbole. Comme en témoignent la signification accordée aux pierres et les propriétés qu'on leur prête.  L'observateur est alors confronté à une lecture et à un examen à deux niveaux. Le premier niveau - celui du sens - passe par la considération de l'objet lapidaire, pris en lui-même : celui-ci peut être brut - une pierre ramassée dans un ruisseau ou arrachée à la terre - ou travaillé - pierre sculptée, pierre enchassée, etc. Le second niveau - celui du sentiment - passe par le symbole. Et ce symbole, qu'on le veuille ou non, est largement tributaire des idées que nous avons, ancrées dans notre subsconsient, en matière de sacré et de religieux. Ce n'est évidemment pas un hasard si Fulcanelli - dont l'existence et la réalité nous semblent être à l'égales de celles d'Artéphius ou du Trismégiste - a rédigé un ouvrage entier sur le Mystère des Cathédrales. Parmi les voies choisies de la renaissance chrétienne post-révolutionnaire et romantique, le symbolisme occupe une place de choix. Les positions tenues par ce mode de pensée prêteraient, en effet, moins à la critique que celles de l’Ecole légendaire - entendez la Tradition redécouverte par Marsile Ficin et Pic de la Mirandole - ou du traditionalisme catholique proprement dit. Cependant, la condamnation, même indirecte, de ce dernier qui faisait appel, dans une large mesure, à la pensée symbolique et la victoire du thomisme, tendirent à marginaliser les symbolisants dans l’Eglise. Le droit de cité scientifique, de son côté, devait poser les mêmes problèmes. Après le succès extraordinaire de Symbolik und Mythologie (1810-1812) de Creuzer, la thèse de l’unité première du symbolisme fut battue en brêche par Johann Heinrich Voss dans l’Antisymbolik, dès 1824, précédant d’un an la traduction en français par Guignaut de la Symbolik. Mais, nombreux furent ceux qui demeurèrent convaincus, notamment en France, de la légitimité de ce mode de pensée qui paraissait diamétralement opposé à la modernité que l’Eglise rejetait. C'est dans ce courant, pensons-nous, qu'il faut aller à la recherche de la liaison entre la cabale hermétique et la pensée religieuse, ceci, bien sûr, noté en dehors de toute idée de croyance et à envisager d'un unique point e vue conceptuel. Car ce qui compte, pour nous, est de l'ordre du sacré, voire du sacerdotal et se situe au-delà de la simple croyance qui conserve, au fond, une relation à l'icone que dépasse, par définition, le sacré, élevé à la hauteur d'un objet spirituel transcendental. Avec l’iconographie on touchait plus particulièrement aux croyances et pratiques populaires, et la Révolution française venait de redonner toute son importance à l’enjeu de l’opinion du peuple, tout en jetant un doute, par ses résultats, sur l’interprétation qu’en avait faite les intellectuels des Lumières. Dans ce domaine, l’Eglise pouvait plus aisément tenir son rôle de garant du sens et de transmetteur de l’influence spirituelle qui y était attachée. Voilà pourquoi les chanoines savants des cathédrales purent se constituer en gardiens des trésors cachés et en interprètes d’un savoir qui échappait au monde moderne. Il est incontestable qu'une part de ce savoir a résidé dans les textes apocryphes et pseudépigraphes des scholastiques médiévaux et des moines qui élevèrent le symbolisme à la hauteur d'une science constituée. Ces moines, disons-nous, réussirent le tour de force de forger  dans un même moule ce qui dépendait du magistère intellectuel de l'Eglise et ce qui dépendait de l'antique pensée hermétique, dominée par des monuments comme le Poimandrès, le Timée ou comme la Magie naturelle de Marsile Ficin.
C'est dans ce contexte qu'il faut apprécier les travaux de F. de Mély sur les lapidaires. Ces travaux furent d'ailleurs encouragés par  Jean-Sébastien Devoucoux (1804-1870), vicaire général de Mgr. Du Trousset d’Héricourt (1797-1851) avant qu'il soit nommé évêque d’Evreux. Avec Devoucoux, la question des sociétés secrètes de bâtisseurs, du compagnonnage, s’ajouta à celle du symbole proprement dit et des apports non-chrétiens (cabale par exemple). Nous voici très près de notre sujet : inscriptions lapidaires, interprétations symboliques, cabale hermétique, pierres inscrites : tels sont les matériaux dont l'alchimiste novice a besoin pour sonder les vieux livres, pour démêler les linéaments des énigmes, des allégories des grimoires empoussiérés...Bref, Dans les dernières années de sa vie, le cardinal encouragea les recherches de Fernand de Mély (1852-1935) spécialiste en lapidaire, qui possédait des collections de pierres, ivoires, miniatures et d’orfèvrerie réputées. Mély, dont les travaux firent autorité, publia dans le bulletin de la Société des Antiquaires de France, la Revue de l’art chrétien et diverses revues d’art [Du rôle des pierres gravées au Moyen Âge, Revue de l’art chrétien, 1893]. Ses travaux furent d'ailleurs remarqués par M. Berthelot ainsi qu'on le verra infra. Mais on aurait tort de penser que les éléments développés ici ont un rapport - fut-il même lointain - avec le symbolisme chrétien tel que le concevaient, par exemple, Louis Charbonneau-Lassay (1871-1946) ou René Guénon (1886-1951). Loin de nous d'émettre quelque jugement que ce soit sur l'oeuvre de ces symbolistes : nous nous déclarons bien incompétents...Non, ce que nous voulions montrer, c'est qu'à une certaine époque, les courants chrétien et cabaliste furent mêlés, que le symbole fut le dénominateur commun du langage qui se parlât alors et que l'un des courants de ce vaste mouvement devait aboutir aux oeuvre hermétiques modernes, abouties, de l'envergure de la trilogie fulcanellienne. C'est là que nous abandonnons les symbolistes à leurs travaux pour nous préoccuper de l'étude historique de certains domaines des sciences de la terre. Car l'alchimie, si elle n'a pas été une science, encore moins une science occulte, a été un art utilisant les ressources de la terre pour son objet, déclaré sacré dès le temps des Egyptiens : les métamorphoses lapidaires.
 

LAPIDAIRES, ORFÈVRES, JOAILLIERS, BATTEURS D'OR....

Les rapports constants de ces métiers entre eux permettent de les placer tous à cet endroit ; voila ce que peuvent penser des lecteurs qui n'ont jamais lu un ouvrage de philosophie hermétique. Et de quelle branche de cette philosophie parlons-nous ? De l'alchimie, de l'Art sacré par excellence, de l'art d'Hermès Trismégiste, de ce personnage légendaire et fabuleux à qui l'on attribue des centaines de traités...et qui n'en a pas écrit une ligne pour l'excellente raison qu'il n'a jamais vécu. Le Pimandre - Poimandres - forme comme la plaque tournante de l'univers du Trismégiste. C'est cet ouvrage que Côme de Médicis souhaitait lire avant de quitter le monde terrestre...C'est cet ouvrage que Marsile Ficin fut tenu de traduire avant la mort du roi...Mais Côme n'a pu attendre que Marsile ait terminé la traduction latine du texte...

Et, sans avoir à rechercher longuement quels furent les premiers en date, on peut croire que les orfèvres proprement dits, les ouvriers d'or, précédèrent les autres dans le chaos qui suivit la conquête franque, à l'époque des Croisades. Déjà, Sous Dagobert, Éloi, avant que de devenir ministre et évêque, avait travaillé l'or. Moins de quatre cents ans après,  Jean de Garlande, dans son Dictionnaire, en parlant des orfèvres, les subdivise en monnoyers, fermalleurs, fabricants de coupes et orfèvres au sens actuel du mot. Au temps de Boileau, les orfèvres se sont un peu séparés de ces métiers divers.


l'escarboucle des Sages

Les lapidaires portaient alors le nom de cristalliers ou pierriers dès le treizième siècle ; ils taillaient les pierres précieuses et le cristal de roche que les orfèvres montaient en or ou en argent. Les pierres les plus répandues dans le commerce étaient les rubis, les émeraudes, et en général toutes les pierres venues d'Orient. Le béricle était le cristal de roche qui ne pouvait à cette époque se confondre avec le verre artificiel, mais déjà la fabrication du faux était à craindre pour les autres pierres. On en était venu à une imitation si parfaite des pierres naturelles orientales, que les lapidaires ne les achetaient qu'avec le plus grand soin.
Il n'est pas rare de voir de nos jours certains reliquaires précieux des douzième et treizième siècles ornés de pierres fausses, que d'ailleurs on mettait parfois en parfaite connaissance de cause, mais que d'autres fois on avait achetées sans y rien voir.

« Aulcunes foys, dit le Propriétaire des choses, cité par M. de Laborde dans son Glossaire, les  faulses pierres sont si semblables aux vraies que ceulx qui myeulx si cognoissent y sont bien souvent deceulz. »

Ces falsifications amenèrent des répressions et des règlements : défenses furent faites de fabriquer à l'avenir

« pierres de voirre, vouarre vers, esmeraudes de vouarre, rubis de vouarre, etc. »

A part cela, pouvait être cristallier qui voulait bien, moyennant qu'il eût de quoi répondre et qu'il sût le métier. Le cristallier avait un apprenti auquel il pouvait adjoindre ses fils. Les veuves de maîtres, réputées incapables de montrer le métier aux apprentis, ne pouvaient tenir boutique où l'on travaillât.
Les autres règlements étaient à peu prés les mêmes que pour les autres corps de métiers ; on ne pouvait tailler de nuit, à peine de dix sols d'amende; depuis les croisades de saint Louis, en 1248, on payait la taille et le guet,

« puis que le roi alla outre mer ».

L'ancien privilège ainsi aboli souleva bien des réclamations parmi les intéressés; ils firent valoir les privilèges fameux des imagiers dont le

« mestier n'apartient fors à la honorance de sainte église et des haus hommes »,

mais ils ne furent point ouïs dans leurs plaintes. Les orfèvres, eux, étaient plus importants. Ils travaillaient les métaux précieux, à ce qu'on appelait la touche de Paris, à cause de la pierre qui servait à la vérification. La touche de Paris était le titre le plus estimé des ouvriers de ces temps. [Il existe un endroit, à Rome, où l'on peut - par cabale - vérifier la Vérité. Nous laissons au lecteur le soin de vérifier ce point de science -]

Les statuts de Boileau, tout entiers faits pour les règlements d'administration des corporations, ne nous laissent guère entrevoir la manière de procéder des orfèvres et des cristalliers. Le plus souvent il faut croire que les uns et les autres se joignaient dans un travail commun et que le cristallier préparait à l'orfèvre les pierres que celui-ci enchassait dans l'or. Cependant l'un et l'autre travaillaient souvent à part, l'un pour tailler des coupes d'améthyste ou de cristal de roche, l'autre pour tourner et repousser une coupe de métal. [voit-on avec assez de lucidité le travail de l'alchimiste, placé à une distance précise, entre l'orfèvre et le cristallier ?]

L'orfèvre était libre au treizième siècle ; il devait seulement se servir du bon or de Paris,

« lequel passe touz ors  de quoi en ouvre en nulle terre. »

L'argent devait avoir la touche des esterlins. Parfois même on permettait à l'orfèvre le travail de nuit pour le roi ou l'évêque de Paris. Chacun à son tour ouvrait le dimanche et versait le produit de sa journée à la caisse de la communauté ; cet argent servait à nourrir les pauvres de l'Hôtel-Dieu. Les cristalliers, les batteurs d'or, et ce que nous appellerions aujourd'hui les métiers de luxe, possédaient tous cette caisse, qui n'avait qu'un emploi charitable. Quoi qu'il en soit de la liberté de fabrication, les sanctions pénales contre les délinquants ne laissaient pas que de comporter de lourdes peines. Le prévôt pouvait bannir pour cinq ans les coupables. Aux orfèvres et aux lapidaires-joailliers, nous joindrons ici les batteurs d'or, qui préparaient l'or destiné aux dorures de meubles et d'appartements et aux magnifiques manuscrits que nous voyons encore aujourd'hui. A cette époque, les batteurs d'or ne connaissaient pas le laminoir, et, s'il faut en croire le moine Théophile, les feuilles d'or s'obtenaient en battant l'or entre deux feuilles de parchemin poli et peint en rouge.


un lapidaire du XVIe siècle, d'après Just Amman

Les batteurs d'or étaient « membres des orfèvres », selon ce qu'ils disaient eux-mêmes. Ces métiers subirent diverses tribulations pendant le Moyen Âge à cause des guerres et de la rareté forcée du métal. Il n'était point rare que le roi empêchât tout-à-coup la fabrication des pièces d'orfèvrerie, comme eu 1310, par exemple, où il fut défendu de fabriquer de la vaisselle pendant un an à peine de perdre tout. L'année suivante, cédant aux remontrances des artisans, Philippe le Bel dut revenir sur ces mesures, mais avec modération, et seulement pour les objets destinés au culte. Au quinzième siècle, nouveaux empêchements également d'ordre politique ; la fabrication en souffrit beaucoup, et ne se releva guère qu'avec la renaissance et le luxe du roi
François. Nous n'avons point à parler ici des célèbres orfèvres d'Italie du quinzième siècle, dont l'un eut l'insigne bonheur de découvrir la gravure comme par surprise. Il faut lire dans le livre de M. Duplessis, l'Histoire de la gravure, les lignes consacrées à cette demi-légende. Quoi qu'il en soit, le roi de France attira à sa cour les, élèves drs Maso Finiguerra et autres artistes célèbres, dont le plus connu, sinon le plus méritant, Benvenuto Cellini, a donné lieu à tant de fables et de légendes. [Berlioz lui doit l'un de ses plus beaux opéras -] La vérité est que, sous l'influence de ces artisans, l'orfèvrerie française, de religieuse qu'elle était, devint surtout mondaine. On n'apprécia plus les objets au poids, mais au travail. Alors les orfèvres sont devenus autre chose que de simples batteurs de métaux, et l'un d'eux, Étienne de Laulne, grava lui-même l'intérieur de sa boutique avec la perfection d'un graveur de profession. Là était l'usurpation des orfèvres sur les imagiers que nous constations dans un article précédent ; mais cette usurpation avait été si profitable qu'elle avait créé un art qui devait briller d'un vif éclat, la gravure en taille-douce.


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Quelles étaient les pierres les plus employées par les lapidaires ? A quoi servaient-elles exactement ? Et ou étaient-elles recherchées ? A quel niveau peut s'établir, de façon raisonnable, le rapport entre l'art des pierres et l'Art sacré ? Pour cela, nous allons emprunter des passages d'un superbe ouvrage, les Arts méconnus, publié en 1881 par Emile Sordi. Nous aurons en mémoire que le vert est la couleur qui domine l'oeuvre alchimique. La Table d'Hermès est d'émeraude, le Lion des alchimistes est vert ; les cierges dont Fulcanelli nous parlent sont verts, etc.



 
La vogue du vert et du bleu en Perse dès les temps antiques nous semble avoir été amenée par l'imitation des tons de la turquoise. Cette contrée possède les mines de turquoises les plus riches qui existent; elle les a toujours employées avec prédilection pour embellir et colorier les objets les plus usuels comme les plus précieux. Aussi, ces pierreries méritent-elles que nous nous arrêtions à leur histoire, à leur usage et à l'influence qu'elles ont pu avoir sur le goût et les traditions de l'art de la Perse et de l'Asie centrale. La turquoise, ou plutôt les turquoises, tel est l'élément principal de décoration des bracelets comme des colliers, de la selle dit cheval ou du fouet du cavalier ; les turquoises placées dans tous les interstices de la pièce, serrées l'une près de l'autre, et usées ensuite dans le même plan, contournent et couvrent les petits objets de luxe de la Perse et de l'Asie centrale, de la même façon que l'émail couvre ou tapisse entièrement les monuments de ses cités Le synonyme grec de smaragdus avec vert nous fait pencher à croire que c'était parmi les couleurs de la turquoise, celle que l'on préférait dans l'antiquité; ainsi les rares exemples de gravures antiques sur turquoises que nous possédons sont de couleur verte ; tel le buste de Tibère (cabinet de Florence), dont la tête ronde-bosse, est de la grosseur d'une noix, tel celui de Livia, provenant de l'ancien cabinet de Marlborough, etc.
On a longtemps discuté sur l'usage de la turquoise dans les civilisations antiques, et sur son identification avec plusieurs pierres mentionnées par Pline. Suivant nous, M. King a démontré victorieusement que l'on ne devait pas la trouver dans le callais ou callaina, qui n'est autre que le péridot (jaspis aerizusa) ou jaspe céralé, lequel s'identifie parfaitement avec la saphirine chalcédoine (jaspe). Il est évident que c'est l'émeraude (smaragdus) herméenne ou perse (Persicus) de Démocrite, décrite par cet auteur, qui est le nom classique de la turquoise analogue à la pierre ou à l'ivoire fossile, parfaitement définie par Théophraste.
Nous pouvons donc supposer que l'architecture antique persane a dû préférer l'harmonie verdâtre de la turquoise pour l'émail, cette couleur devenue sacrée par la suite, et qui fut dès l'origine, celle des étendards de l'Islam, du Prophète et de ses descendants.

Il semble que l'exploitation successive des mines de turquoises du nord de la Perse, principalement dans la province de Khorasan, près de la ville de Nésébahur, a amené les Orientaux, de l'antique emploi des nuances vertes, préféré à toutes les nuances du bleu, depuis le ton intense jusqu'au bleu blanchâtre ou laiteux, en passant par l'azuré, c'est-à-dire par tous les tons naturels des turquoises orientales, de vieilles ou de nouvelles roches. Aujourd'hui, on ne trouve plus guère que ces dernières, encore sont-elles de mauvaise qualité ; les mines de turquoises des vieilles roches étant épuisées, après avoir fourni, durant des siècles, à tous les caprices de l'Orient, et plus tard à ceux de l'Europe. Celle-ci, à la suite des croisades, émerveillée de l'ornementalion magnifique que donnaient ces pierres aux harnachements et aux armes des Turcs, les importa dans l'Occident, sous le nom de turqise ou turquoise, dénomination fausse d'origine, qui leur est toujours restée. Mais leur vrai nom, encore usité aujourd'hui en Perse, est firouz mot qui signifie : bonheur, et exprime clairement toutes les propriétés miraculeuses qu'on leur attribuait, car les Persans s'imaginent même encore aujourd'hui que cette pierre a la propriété de préserver de la mort violente et qu'elle protège la vertu, car elle perd ses couleurs, et se brise dans les mains du possesseur trop indifférent. (La turquoise osseuse s'altère par la chaleur du lit et la transpiration.) Les Hindous, qui possèdent dans leur territoire de riches mines de turquoises, et sont de tous les peuples du globe les plus portés aux croyances mystiques et surnaturelles, avaient adopté les mêmes superstitions.
De ces deux courants, les idées talismaniques ont pénétré en Europe. Les officiers russes portent souvent en guise de talisman une bague ornée de turquoise. Les Russes, qui sont très superstitieux, attribuent encore aujourd'hui, à cette pierre, le don de porter bonheur.
On a longtemps contesté l'usage de la turquoise par les joailliers de l'Egypte ; les découvertes de M. Mariette ont établi la présence de ce minéral sur les armes et les bijoux de la XVIIème Dynastie, comme le mafek. On extrayait la turquoise des ruines du Sinaï, notamment à Sarbout-el-Khadem ; elle y est d'un bleu très pâle et se décolore promptement, de là, sans doute, l'usage peu fréquent qu'on en a fait.
Ce sont surtout les Grecs qui, les premiers en Europe, introduisirent le goût de la richesse sévère, discrète, que donne la turquoise dans la joaillerie, et cela quand, à la suite des conquêtes d'Alexandre en Perse, ils s'approprièrent en masse toutes les richesses des Achéménides : plats, coupes, armures, dans lesquelles une profusion de ces pierres incrustées dans l'or formaient l'élément principal. Ainsi, plus tard, le fourreau seulement de l'épée de Mithridate fut estimé quatre cents talents (deux millions de francs).
Le même goût pour le luxe persista à travers toutes les révolutions sociales et religieuses de l'Asie. La richesse insensée de toutes les Dynasties qui se sont succédé en Perse, séleucides, arsacides, sassanides ou des califes leurs successeurs, est devenue proverbiale comme les dénombrements de leurs trésors ont toujours paru fantastiques à nos pauvres civilisations occidentales.
Jusqu'à ces dernières années la race des Ottomans est restée l'héritière du luxe de l'Asie Mineure. Un sultan alla jusqu'à entretenir à la Seracyane (sellerie) de Constantinople, quatre mille orfèvres joailliers qui travaillaient à l'ornementation des selles, housses et étriers. Une bride et une croupière étaient estimées un million, et à la fête de la circoncision de Mahomet III, la corporation des joailliers du Bezestân étalait sur ses habits la même somme de perles et de pierreries.


bouton sarte en argent orné de turquoises

De nos jours, la joaillerie persane, après des milliers d'années, malgré l'infériorité des matériaux et la médiocrité des fortunes, a conservé la tradition des pierreries incrustées dans l'or. Une des plus grandes différences que l'on puisse signaler dans son application moderne, c'est que parfois les bijoutiers orientaux, au lieu d'incruster les turquoises dans l'or, incrustent aussi l'or dans les turquoises. Leur procédé consiste à graver, sur ces pierres, des chiffres et des arabesques, qu'ils remplissent ensuite d'or fin et frappent comme sur de l'acier damasquiné. Vu la fragilité de la substance, il faut qu'ils procèdent avec une grande légèreté, ou qu'ils aient un moyen inconnu aux lapidaires européens.
Généralement les dessins gravés sur l'or des bijoux persans sont les mêmes que ceux des émaux qui couvrent les mosquées. Parfois quelques coraux placés habilement au milieu des turquoises y jettent leur note gaie et toujours harmonieuse. Des pendeloques de verre coloré s'ajoutent à la pièce principale du collier; la légèreté compense ainsi une richesse quelque peu lourde, comme les sveltes minarets accompagnent l'immense nef des mosquées. [...]

Pauvre et triste époque que la nôtre, qui ne sait même plus imiter de telles merveilles ! L'Orient perd de plus en plus l'esprit de ces décorations pompeuses, et l'Occident est tombé dans les tons fades et neutres, dans la froide monochromie de l'or et dans la minutie de l'exécution !

Nous ne savons au juste ce que le lecteur pourra penser de cet extrait sur la turquoise...Peut-être comprendra-t-il que ce qui fait, avant tout, la beauté d'un objet, que ce qui compte dans son poids spirituel, avant l'or, bien terne, froid et monochrome, c'est avant tout la pierre enchassée qui vibre et fait vivre l'objet. Tel est, nous semble-t-il, le but de l'alchimie : faire vibrer l'esprit par la contemplation de la matière, par la compréhension des métamorphoses des pierres, par le sentiment esthétique ineffable qui est alors incrusté dans l'esprit de l'observateur. Par ce sentiment, qui, sans doute, constitue la vraie et unique transmutation. Par la beauté qu'il y a à faire accomplir dans un creuset en quelques jours à peine l'opération que la Nature met des millions d'années à accomplir !
 

1. JOURNAL DES SAVANTS. OCTOBRE 1896.

LES LAPIDAIRES DE L'ANTIQUITÉ ET DU MOYEN ÂGE, par F. de Mély.
Tome Ier. Les Lapidaires chinois; ouvrage publié sous les auspices du Ministère de l'instruction publique et de l'Académie des  sciences. — Introduction, texte et traduction, avec la collaboration de M. H. Courel, in-4°. Paris, chez E. Leroux, 1896.

Les Lapidaires sont des traités dans lesquels on expose les propriétés
des pierres et leurs vertus : on y comprenait dans l'Antiquité et au Moyen Âge les pierres précieuses et les pierres communes, les minéraux, roches et pétrifications, les sels et autres substances cristallines d'origine minérale, et même les métaux, quoique ces derniers formassent une catégorie à part. Il existe des Lapidaires occidentaux : grecs, latins, français, allemands, espagnols, etc., et des Lapidaires orientaux : arabes, hébraïques, arméniens, sanscrits, chinois. Ces recueils sont fort précieux pour l'histoire des sciences, des arts et des religions, en un mot, des civilisations d'autrefois. En effet, ils renferment des documents très variés : les uns positifs et pratiques, minéralogiques, géographiques, historiques, fondés sur des observations réelles et applicables à la métallurgie , à l'exploitation des mines, à la médecine et à diverses industries ; les autres mythiques, légendaires, magiques, astrologiques, symboliques, et qui nous font connaître les opinions, les croyances, les superstitions de leurs contemporains. C'est une source inépuisable de renseignements, mais qui demande à être mise en œuvre avec beaucoup de prudence et de méthode. Les Lapidaires permettent d'établir le caractère véritable des connaissances des anciens peuples en des ordres divers; la filiation des idées et des découvertes, et, disons-le aussi, des préjugés et des erreurs, propagés d'une nation à l'autre, dans le cours du temps et de l'espace.

Aussi comprend-on l'attrait que l'étude des Lapidaires a présenté pour
un esprit distingué et curieux, tel que M. de Mély. Mais, si vaste et intéressant que soit ce domaine, il a été à peine exploré jusqu'ici, parce que les textes mêmes des Lapidaires sont demeurés pour la plupart manuscrits; ou bien, ce qui revient au même, non imprimés en Europe. M. de Mély a pensé, avec raison, qu'il fallait d'abord publier les principaux Lapidaires, en y joignant les traductions et commentaires convenables. C'est là une œuvre considérable, de très longue haleine. L'auteur a débuté par celui des Lapidaires le plus éloigné de nous par la langue, comme par les traditions du peuple pour lequel il a été
composé, le Lapidaire chinois. Je vais essayer d'en donner une idée, afin de marquer le caractère et rimportance de l'œavre entreprise par M. de Mély.

II

Exposons d'abord le plan du volume.

Il débute par une introduction en 58 pages, dans laquelle M. de Mély
explique comment il a été conduit à prendre comme base de sa publication une encyclopédie japonaise rédigée au siècle dernier, le Wa-Kan-San-Tsaî-Dzou-Ye [En chinois ; Ho Jian san ts'aî t'oa hoei.], dont les chapitres LIX, LX, LXI sont consacrés aux pierres, métaux et minéraux. Les caractères idéographiques sont, comme on le sait, les mêmes en japonais qu'en chinois. M. de Mély en donne la traduction (p. 1 à i50) et il reproduit le texte chinois, en 144 pages avec figures, d'après des photogravures de ce texte imprimé, photogravures qui, par leur nature même, excluent toute erreur de transcription ou d'impression (autres que celle du texte original, bien entendu). Le texte est accompagné de commentaires japonais. Ce texte même est extrait du Pen ts'ao kang mou, vaste compilation chinoise relative à la médecine et à l'histoire naturelle, exécutée par Li Chetche, d'après les ordres de l'empereur Kia tsing, qui vivait au milieu du XVIe siècle de notre ère, et présentée en 1596 par le fils de l'auteur à l'empereur Wan lib, de la dynastie des Ming.

La traduction des portions du Pen ts'ao kang mou, non reproduites dans le Wa-Kan-San-Tsai-Dzou-Ye a été retrouvée par M. de Mély, dans un manuscrit dû à un médecin nommé François Van der Monde, qui a séjourné à Macao (1720-1732). Cette traduction se trouve aujourd'hui à la bibliothèque du Muséum d'histoire naturelle, de Paris, accompagnée de 80 échantillons minéralogiques rapportés par lui, vus et  signalés depuis par Ed. Biot, puis réputés perdus, et dont 72, ont été retrouvés de nos jours par M. Lacroix, professeur an Museum, M. de Mély a reproduit ce complément dans les notes de son Lapidaire, qui forment 102 pages du volume. On y rencontre aussi une petite nomenclature chinoise de pierres et minéraux, écrite au XIVe siècle et traduite par Bretschneider. On y lit surtout de nombreuses citations d'un ouvrage européen capital, publié à Yokohama (1878-1883), et intitulé : Les progrès de la nature japonaise et chinoise (2 vol, in-8°), par le Dr Geerts, professeur de chimie et d'histoire naturelle à l'école de médecine de Nagasaki. Douze pages du volume de M. de Mély (253 - 264) sont consacrées au travail indispensable des identifications de nomenclature. Ces identifications reposent en partie sur des déterminations philologiques, pour lesquelles je n'ai aucune compétence, en partie sur l'étude des échantillons étiquetés, rapportés par Van der Monde et qui existent au Muséum, échantillons étudiés déjà par Ed. Biot [Journal asiatique, 1835-1840), et revus avec plus d'autorité, dans ces derniers temps, par M. Lacroix. Les analyses faites au Japon par le Dr Geerts ont, sous ce rapport, une importance exceptionnelle. Je rappellerai également l'ouvrage de M. Champion, paru en 1869, sur les industries anciennes et modernes de l'Empire chinois, d'après les renseignements personnels de l'auteur, qui a voyagé en Chine, joints aux notes tirées par Stan. Julien du Thien-kong-khaï-wou, ouvrage de Song-ing-Sing, daté de 1637. M. de Mély s'est aidé également des livres suivants : Pumpelly, Geological Researches in China, Mongolia and Japon, publié dans le Recueil de l'Institut Smithsonien, t. XV, Washington, 1867, in-4°. — Pfizmaier :
Beiträge zur Geschichte der Edelsteine und des Goldes, pages 181-256 du tome LVIII (1866) des Mémoires, de l'Académie impériale des sciences de Vienne, — Notices d'Abel Rémusat sur le Wakan-San-T'sai-Dzou-Ye, publiées dans la collection des Notices, et extraits des manuscrits, par l'Académie des inscriptions (1827).
J'y joindrai moi-même, dans le cours du présent article, divers documents , empruntés à une collection de 16 volumes in-4°, publiés à Paris de 1776 à 1816, lesquels renferment des mémoires concernant l'histoire, les sciences, les arts, etc., des Chinois. Le volume de M. de Mély se termine par un index de 36 pages, fort utile pour établir la concordance entre les diverses portions du livre.
Tel est le plan de cet important ouvrage, et telles sont les principales
autorités sur lesquelles il s'appuie.

Peut-être eût-il été préférable, au point de vue de la clarté, que l'auteur eût reproduit directement le Pen tsao kang mou, et qu'il eût concentré et fondu, dans des notes au bas des pages, les documents de toute nature qu'il a rassemblés en appendice. Les recherches dans son volume sont rendues souvient pénibles par la nécessité de consulter à la fois et constamment le texte de l'encyclopédie, les notes complémentaires, les identifications, sans lesquelles la comparaison avec les produits européens est impossible, enfin l'index qui relie le tout. L'unité de composition de son livre eût gagné à cette fusion. Mais, en somme, tous les documents y sont, et c'est là une critique légère, qui ne diminue en rien la grandeur du service rendu à la science par cette publication.
Entrons maintenant dans l'examen intrinsèque du Lapidaire chinois.
Je présenterai d'abord quelques observations sur la valeur historique et
sur le caractère des témoignages que l'on peut en tirer, relativement à
la science chinoise. Ensuite je passerai brièvement en revue le traité
chinois, j'en comparerai les faits, les doctrines et les préjugés à ceux des minéralogistes de l'antiquité gréco-latine et du Moyen Âge, et j'essaierai d'y rechercher, avec l'aide de M. de Mély, la trace des emprunts, avoués, inconscients ou déguisés, qui ont pu être faits par les Chinois en ce domaine, comme en tant d'autres, à la science occidentale, depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours.

III

II s'agit d'abord de définir la valeur historique du document contenu dans le Wa-Kan-San-Tsai-Dzou-Ye. C'est une encyclopédie datée du XVIIIe siècle : les additions et annotations japonaises qui y sont contenues ne comportent pas de date certaine, antérieure à celle-là. Elles présentent d'ailleurs, sur plus d'un point, un caractère de scepticisme tout moderne, relativement aux légendes. Mais le texte principal est tiré du Pen ts'ao Kong, imprimé, dit-on, en 1596. Je ne sais s'il existe encore des exemplaires authentiques de cette édition originelle.
En admettant que les éditions successives n'aient subi aucun changement, les données contenues dans ce dernier ouvrage auraient donc été réunies à la fin du XVIe siècle. C'est une compilation, pour laquelle l'auteur chinois dit avoir consulté plus de 800 livres anciens. Quelle que soit la sincérité de cet auteur, une semblable compilation ne saurait offrir le même caractère de précision et de connaissance directe des choses, que les livres qui ont servi à la fabriquer, livres dont plusieurs sans doute étaient déjà de seconde ou de troisième main. Or, dans une science historique ou naturelle, on ne saurait atteindre la certitude, ou plutôt la probabilité, que par la connaissance directe des sources. Quelles étaient ces sources ? Quelle était la véracité de ces auteurs, leur science positive de la nature ? Quelle était la date authentique de leurs compositions ? Ce sont là des questions que soulève perpétuellement l'examen des documents chinois de tout ordre, et que des études ultérieures et plus approfondies pourront seules éclaircir. En fait, nous avons ici en main des documents du XVIe siècle.

Dès lors nous sommes, vis-à-vis de la science chinoise en minéralogie,
à peu près dans la même situation où nous nous trouverions si nous ne
connaissions Aristote que par les manuels de la fin du Moyen Âge, ou,
plus précisément, si nous possédions uniquement en minéralogie les
traités latins imprimés d'Agricola et de ses contemporains, et le Lexique alchimique de Rulandus, [disponible sur le serveur Gallica de la bnf -] traités dans lesquels figurent confusément des renseignements de date et de nature diverses, les uns remontant à Pline, à Dioscoride, à Théophraste, c'est-à-dire à mille huit cents ou deux mille ans en arrière; les autres extraits des encyclopédies de Vincent de Beauvais et des traités d'Albert le Grand, c'est-à-dire d'ouvrages écrits à la fin du XIVe siècle; d'autres enfin contemporains du XVIe siècle. Sans doute, une étude attentive nous permet aujourd'hui de démêler, quoique non sans peine, dans ces œuvres latines du XVIe siècle, ce qui appartient aux différentes époques dont leurs éditeurs ont compilé les écrivains.
Mais la chose n'est possible que parce que nous avons en main les ouvrages authentiques plus anciens, qui fournissent des termes de comparaison. Or c'est là ce qui fait défaut en l'état présent de nos connaissances sur la science chinoise. Jusqu'à preuve du contraire, on ne saurait garantir à cette science d'autre date absolument certaine que celle des documents imprimés qui sont entre nos mains. Certes, on y trouve la trace de connaissances plus anciennes; mais cette trace même est devenue très indécise, en raison de l'absence des noms, des dates et des œuvres des auteurs dont les écrits ont servi de base aux compilations finales. Si le Pen ts'ao Kong avait conservé les titres et les dates des 800 traités qui y sont résumés, et reproduit avec exactitude chacun des textes primitifs, nous pourrions essayer de pénétrer plus avant dans la question historique qui nous préoccupe. En l'absence à peu près complète de ces renseignements, nous sommes réduits aux indications plus générales et plus vagues des chroniques chinoises, dont la date et l'authenticité soulèvent précisément les mêmes difficultés.

A cet égard, et pour préciser la valeur des renseignements scientifiques
que l'on rencontre dans ces chroniques, je demande la permission de
reproduire quelques éclaircissements que M. Chavanne, professeur de
chinois au Collège de France, a bien voulu me communiquer. D'après
ses indications, j'ai consulté, en vue de l'objet spécial du présent article, la traduction française, par le P. de Mailla, d'une Histoire générale de la Chine (13 v. in-4°, Paris; 1777-1785). Cette histoire a pour base l'ouvrage intitulé Ts'etche-t'ong Kien, composé par Se-ma-Koang, qui a vécu de 1009 à 1086 après J.-C. Il commence en l'an 403 avant J.-C. et s'étend jusqu'à l'an 969 après J.-C. La chronologie certaine de la Chine ne débuterait d'ailleurs, d'après les personnes autorisées, qu'en l'année 841 avant J.-C. et toute son histoire antérieure n'aurait une certitude suffisante qu'à partir du XIe siècle. Ajoutons enfin que même la Table chronologique légendaire des souverains de la Chine, traduite par le P. Amyot, part seulement de l'année 2637 avant J.-C. et l'histoire mythique de ces souverains de Fou-hi, en 2852. Il résulte de ces données que l'histoire chinoise, même dans ses prétentions, remonte bien moins haut que celle de l'Egypte ou de la Chaldée. Ajoutons qu'elle ne repose pas, comme ces
dernières, sur une longue série d'inscriptions, de monuments, de papyrus. Non seulement les guerres, les invasions et les changements réitérés de capitale ont anéanti la plupart des anciens monuments; mais encore on sait que l'empereur Thsin-chi-Hoang-ti (255-210 avant J.-C.)
ordonna, en l'an 213, l'incendie général des livres, la destruction des
monuments anciens et l'exécution des lettrés, demeurés fidèles aux traditions : ce qui a fait disparaître une multitude de précieux documents. Les livres des philosophes de la nature, c'est-à-dire ceux des partisans de la secte des Tao-tse, et ceux des alchimistes en particulier, ont été brûlés en Chine à différentes époques et jusqu'au commencement du XVe siècle de notre ère. D'après Ma-toan-lin, mort vers 1325 de notre ère, aucun livre de médecine, ou analogue, antérieur à l'an 213 ne serait arrivé jusqu'à son temps. Mais revenons à cet ancien document qui sert de base à l'histoire écrite de la Chine, l'ouvrage de Se-ma-koang, du XIe siècle de notre ère.
Il ne nous est pas parvenu sous sa forme originale. En effet il a été remanié postérieurement, par l'addition de chapitres sur les temps antérieurs à l'année 403 et sur les temps postérieurs, jusqu'à l'avènement de la dynastie actuellement régnante des Ts'ing. Ainsi a été composé en définitive le Tong-Kien-Kang-moa, édité en 1717 par l'empereur K'ang-hi. C'est cette dernière compilation qui a été traduite par le P. de Mailla.
On affirme qu'elle renfermerait des documents tirés des historiens canoniques, dont le plus ancien d'ailleurs est Se-ma-ts'ien, qui écrivait vers l'an 100 avant notre ère. Mais il résulte du récit précédent que la date définitive des exemplaires que nous possédons ne remonte pas au delà du XVIIIe siècle.
Ces remarques s'appliquent, d'après M. Chavanne, avec plus de force encore à Ma-toan-lin, dont les éditions seraient remplies d'erreurs de toute nature. Cet auteur a composé une sorte d'encyclopédie, le Wan-hian-thoung-Khao, sorte de Larousse, formé avec les extraits des livres les plus curieux en toutes sortes de sujets, et composé lui-même d'après le plan de Thou-Yeou, auteur qui écrivait au VIIIe siècle. Il renferme une sorte de statistique générale de l'Empire chinois, avec additions diverses, notamment sur les phénomènes célestes, prodiges et calamités, singularités de toute espèce. Cette encyclopédie n'a pas été traduite jusqu'à présent en français. Mais on en a souvent fait des extraits et tiré des renseignements.

On voit par ces détails précis que, dans l'ordre des connaissances
scientifiques en Chine, comme dans celui de l'histoire générale, nous
ne possédons guère en Europe que des compilations, dont les éditions
actuelles sont du XVIIIe siècle, et dont la composition est postérieure à
l'an 1000. Ce sont des compilations successives, copiées servilement les unes sur les autres , et dont il n'existe pas de manuscrits anciens, l'extrême diffusion de l'imprimerie les ayant fait disparaître. Le peu de garantie que nous avons consiste précisément dans cette servilité. Mais jusqu'à quel point a-t-elle empêché les interpolations, dues à la vanité nationale ou à l'ignorance; interpolations si fréquentes en tous pays dans les copies des compilations de cette espèce ? Je retiendrai d'ailleurs ce fait, que nous ne possédons pas, au moins dans aucune langue européenne, d'ouvrage scientifique chinois, attribuable à un personnage déterminé et original, mais seulement des compilations formées de documents anonymes. Peut-être existe-t-il des ouvrages de ce genre dans les bibliothèques chinoises, jusqu'ici si peu connues des savants européens.
En attendant, il m'a paru indispensable d'établir le caractère véritable de nos connaissances relativement à la portion des sciences chinoises dont le Lapidaire actuel nous fait connaître l'état. Je ne saurais avoir la prétention de trancher de semblables doutes. Je me bornerai à dire que le présent volume, relatif aux Lapidaires chinois, me paraît représenter réellement l'état de la minéralogie chinoise au XVIe siècle. A ce point de vue, d'ailleurs, il est intéressant d'y rechercher la trace de souvenirs, de traditions, de légendes, semblables ou identiques à celles qui existent dans l'histoire mieux connue des sciences de l'Occident. On pourra ainsi juger, ou tout au moins soupçonner, les emprunts faits à ces sciences par les Chinois, lors de leurs contacts historiques avec les Syriens, les Persans, les Arabes, d'abord, et plus tard avec les Mongols, les Vénitiens et autres Européens, jusqu'au moment où s'établirent, au XVIe siècle, entre les nations européennes et la Chine, des relations qui n'ont cessé de se développer depuis.

IV

Le Lapidaire débute par une introduction sur les pierres et les métaux :

La pierre est la racine du principe ki et l'os de la terre. Si elle est grande, elle forme les rochers; si elle est petite, les cailloux, le sable, la poussière.

La partie bonne du principe ki devient de l'or et du jade; la partie mauvaise, de l'arsenic (sous deux formes appelées ya et p'i). Quand le principe ki est fixé sous forme solide, il forme du plomb bleu; à l'état de transformation, il devient visqueux et forme de l'alun et du mercure. Le sel et le lait se transforment en pierres. De même certains arbres ou plantes, certains êtres volants ou marchants, la foudre et les étoiles filantes, objets sans formes qui prennent ainsi une forme définie. Les métaux et les pierres ont une variété de formes, un emploi, une utilité sans limites.
- Sous le titre de « Métaux et pierres », l'auteur étudie quatre classes
d'objets : les métaux, le ya (jade et pierres précieuses), les pierres et
les sels.
- Puis viennent des détails pratiques sur les procédés pour entailler les
rochers par l'action du feu ou du kin-kang-che (corindon ?), pour les
polir, en enlever les taches, les réduire en poudre par l'action du feu et
du vinaigre, y graver des caractères. [cf. infra l'article original de F. de Mély]
- Deux autres sections décrivent les pierres célèbres de la Chine et du
Japon, avec un mélange d'observations réelles et de légendes : pierres
qui s'enflamment au contact de l'eau, pierres lumineuses, etc.

Celui qui s'assoit sur le côté oriental de la pierre lo sing, éprouve du bien-être ; celui qui s'assoit sur le côté occidental, meurt.

Une autre pierre fait enfler les pieds des gens qui s'assoient dessus.
Au Japon, une pierre d'abord vénérée fut ensuite brisée, le bruit s'étant
répandu qu'elle était sous l'influence des mauvais esprits : on réunit
du bois combustible, on calcina la pierre et on versa dessus trente
muids de vin, [ancienne mesure de capacité ; le muid de vin était à Paris de 274 litres] ce qui la réduisit en fragments, que l'on plaça dans des terrains marécageux, afin qu'ils ne pussent être foulés aux pieds des hommes et des chevaux et leur nuire. La fin de cette introduction, étant relative à des faits et traditions propres à la Chine et au Japon, ne donne lieu à aucun rapprochement spécial, la similitude de certains contes de Pline et des écrivains du Moyen Âge s'expliquant d'elle-même, sans aucune filiation. J'en dirai autant du procédé pour rompre une pierre par les actions successives du feu et du vin ; les Grecs et les Latins employaient le vinaigre. Mais ce sont là des artifices qui se retrouvent chez tous les peuples primitifs. Il en est de même de l'idée que certaines pierres sont produites par la chute de la foudre. [en fait, ces pierres seraient plutôt à rapprocher des météorites, et tout spécialement de la pierre noire de Pessinonte que Cybèle tient en main - il faut en rapprocher la pierre de foudre ou pierre céraunie, pierre que les Egyptiens appelaient émeraude ; cf. Lapidaires Grecs, Damigeron-Evax, R. Halleux, J. Schamp, Belles Lettres, 1985]

Cependant on doit attacher une attention particulière au paragraphe qui concerne la génération des diverses substances au moyen du principe ki. Ce principe peut être rapproché de la matière première de Platon, dans le Timée, fonds commun de toutes les matières différentes, tout en étant elle-même dépourvue de forme particulière. Il rappelle également l'exhalaison d'Aristote, sous sa double forme sèche et humide.[coyez la section Mercure de nature sur le sujet -] La fixation de l'exhalaison humide produit le plomb et les métaux, de même que celle du principe ki. Mais si ce dernier principe est imparfaitement fixé, il forme le mercure, métal liquide, ou l'alun, le vitriol et les sels, substances moins compactes et susceptibles de se dissoudre dans l'eau. La ressemblance de cette notion avec celle des Grecs est frappante, sans qu'il y ait pourtant identité. Notons également, dans cet ordre d'idées, le changement de la foudre, « objet sans forme, en une pierre à forme définie ».

La classification des corps en quatre classes, les métaux, le yu, (type des pierres précieuses), les pierres et les sels, est essentiellement empirique, et par conséquent ne soulève aucun problème d'origine historique. Mais il en est autrement de cette glose japonaise : « L'eau, le feu, la terre, les pierres sont les quatre principes de l'univers, » C'est là une expression incomplète de la théorie chinoise, qui met en avant cinq éléments : le feu, l'eau, les métaux, la terre et le bois, manifestations produites par le concours du principe mâle et actif (yang, soleil) et du principe femelle et passif (yu, terre). [de là, le ying et le yang, exacts équivalents du Soufre et du Mercure, du sec et de l'humide, du mâle et de la femelle : []

La pierre notamment est regardée comme de la terre congelée. Elle se formerait au sein de la terre en cinq cents ans, par le concours divers du principe mâle et du principe femelle. Le cristal serait produit, dans l'espace de mille ans, par la transformation de l'eau. Observons que le concours de l'élément mâle et de l'élément femelle dans la génération des pierres et des métaux est aussi un principe des alchimistes gréco-égyptiens : « Par le mâle et la femelle, l'œuvre est accomplie » axiome attribué à Hermès. Il existe une parenté évidente entre ces idées et la théorie grecque des quatre éléments : terre, eau, air, feu. Cependant, en somme, il s'agit d'idées, ou plutôt de systèmes qui ont pu naître par la seule vue de la nature, en vertu des réflexions qu'elle a suscitées dans l'esprit de différents peuples, indépendamment les uns des autres. [Chevreul en aurait dit qu'il s'agit d'une expérience de synthèse mentale ; Jung, d'un archétype -]

V

Cherchons des termes de comparaison plus étroits dans l'étude des métaux, à laquelle est consacré le chapitre LIX de notre Encyclopédie. On y traite de l'or, de l'argent, du cuivre, du plomb, de l'étain, du fer, du zinc, et de leurs dérivés. On remarquera tout d'abord ici le nombre de ces métaux s'élevant à sept, mais ce chiffre n'est pas souligné; le Pen tsho hang nous parlant seulement de cinq métaux, sans doute parce qu'il réunit l'étain et le zinc au plomb. Ces métaux étaient réputés correspondre aux cinq planètes. Le nombre sacré sept, d'ailleurs, ne figure dans le Lapidaire chinois que dans la désignation des sept joyaux de Bouddha, d'origine exotique. Observons encore que l'étain était au
temps de Pline regardé comme une variété du plomb, le plomb blanc.
Quant au zinc, c'est un métal moderne, car sa fabrication ne semble guère remonter au delà du XVe ou XVIe siècle de notre ère. [F. Hoefer est d'un avis moins radical et estime dans son Histoire de la Chimie que le zinc aurait pu être connu des Romains, en particulier par le biais de ses oxydes : tutie, cadmie, etc. C'est Paracelse, semble-t-il, qui a décrit le zinc comme un métal particulier - cf. section chimie et alchimie -] Il est désigné dans le Lapidaire chinois comme un second plomb, évidemment à cause de ses propriétés physiques, peut-être aussi parce que le métal chinois
identifié depuis avec notre zinc était en réalité un mélange de zinc et de plomb. Le mercure, qui figure  en Occident au nombre des métaux alchimiques et astrologiques, n'est pas compris dans la liste des métaux proprement dits du Lapidaire chinois, bien qu'il soit décrit dans le cours de l'ouvrage. On comprend ainsi comment le nombre de cinq représente celui des métaux chinois.

C'est dans les articles relatifs aux métaux que se trouve la trace la plus nette des emprunts faits aux idées et aux théories de l'Occident, probablement par l'intermédiaire des Arabes, au Moyen Âge, entre le VIIIe et le XIVe siècle de notre ère. Ces articles sont construits d'après un même plan, facile à définir, et qu'il est utile de faire ressortir d'abord, quoiqu'il n'ait pas été suivi dans chaque cas particulier avec une entière rigueur. L'auteur donne d'abord le nom du métal en chinois, en japonais et en sanscrit. Puis il en expose les propriétés, telles que stabilité, malléabilité, fusibilité, couleur du métal et de ses vapeurs, principalement pendant la nuit. On parle ensuite des signes de sa présence dans les montagnes, et spécialement de certaines plantes qui le caractériseraient. [cf. Agricola et Biringuccio - section prima materia -]
Vient alors l'indication des variétés de minerai du métal, celle des gisements , des procédés d'extraction et de fabrication, des alliages et teintures superficielles ou profondes (argent doré, argent noir, cuivre rouge, jaune, vert, blanc). A l'occasion du cuivre, il y a tout un chapitre intéressant, relatif à l'histoire des monnaies en Chine et au Japon. L'auteur décrit longuement les usages et surtout les propriétés médicales du métal, à la façon de Dioscoride et d'Ibn Beithar. Il parle des substances qui l'altèrent et le rendent impur.
Un paragraphe spécial est consacré aux diverses variétés ou espèces de chaque métal, d'après leur origine. Suit l'indication des contre-façons et des procédés propres à en reconnaître la pureté, tels que la pierre de touche. Un autre paragraphe présente l'historique du métal; un autre, des mines en exploitation. Puis on traite des feuilles du métal (or, argent, cuivre, étain) et de leurs usages, de sa poudre, de son emploi dans l'écriture (encre d'or, d'argent, d'étain, etc.). Les dérivés métalliques font l'objet de paragraphes spéciaux, consacrés au vert-de-gris, à la céruse, au minium, à la litharge, etc.

On retrouve dans ces paragraphes une multitude de connaissances
pratiques, semblables à celles de l'Europe. La similitude de ces industries et notions pratiques avec celles de l'Occident n'a rien de surprenant, en raison, d'une part, des résultats empiriques semblables acquis par l'usage, et, d'autre part, des contacts réitérés survenus entre la Chine et l'Occident, dans le cours des siècles et depuis les temps mal connus des Babyloniens et des Assyriens, dont feu Terrien de la Couperie a tenté de démontrer l'influence sur la civilisation chinoise, jusqu'à ceux des Parthes et des Persans qui leur ont succédé, des moines syriens et nestoriens, à partir du Ve siècle de notre ère,des Arabes et musulmans, depuis le VIIe siècle, des aventuriers vénitiens et autres, au XIIIe et au XIVe siècle, et surtout depuis le XVIe siècle, début des expéditions des Portugais, Hollandais, Français, Anglais, etc. On arrive ainsi à l'époque si récente de la rédaction de l'encyclopédie actuelle.
Les pratiques industrielles se sont répandues dans le monde, de tout temps, avec plus de promptitude qu'on ne le suppose d'ordinaire, en raison de l'existence des corporations et confréries professionnelles, et cela dès les périodes préhistoriques. C'est ce que montre notamment l'histoire de l'industrie du bronze.

Je relèverai seulement la préparation du zinc, qui, d'après cette Encyclopédie , se serait faite en Chine dans des creusets et par fusion ; résultat qui n'a jamais pu être réalisé en Europe, où l'on est obligé d'extraire ce métal par distillation. D'après la lecture des textes chinois, il me semble plus probable que le métal obtenu par ce procédé n'est pas le zinc véritable , mais un alliage avec le plomb, ou quelque autre, de l'ordre du laiton, que l'on obtient en effet par la fusion d'un minerai de zinc associé à un minerai de cuivre.

VI

Un paragraphe fort important, au point de vue des relations qui existent entre les théories occidentales et les théories chinoises, est destiné à expliquer la formation des métaux au sein de la terre. [cf. la Géénration des métaux : Bürgbechlein -] C'est là surtout que l'on peut retrouver des indications précieuses, au point de vue des origines de la science chinoise ; car le reste est présenté suivant des méthodes d'exposition communes aux ouvrages anciens de l'Occident et de l'Orient, sans que l'on puisse en tirer de conclusions bien certaines. Le plomb, est-il dit dans ces textes, est l'aïeul des cinq métaux. En effet le tsé hoang (jaune femelle), germe de l'or, renferme des éléments plombifères. Le plomb est le principe du métal blanc ou argent, car dans les mines d'argent il y a du plomb. Le plomb est également l'aïeul du métal bleuâtre, l'étain.
Cette théorie, d'après laquelle le plomb serait le générateur des métaux, existait en Egypte (Collection des Alchimistes grecs, trad., p. 167. — Origines de l'Alchimie, p. 229.), où elle a précédé celle du mercure des philosophes. [Berthelot n'a pas compris ce qu'était le Mercure des philosophes. Il professe qu'il s'agit de la matière première des métaux, alors qu'il s'agit du moyen de résoudre les métaux en leur « humide radical métallique », c'est-à-dire en chaux dissoutes -] Nous la retrouvons ici en Chine; elle n'a pu provenir que de quelque emprunt antérieur au Moyen Âge, peut-être babylonien, conformément aux idées de certains orientalistes.
Ailleurs le mercure est nommé l'âme des métaux.[l'âme des métaux est précisément cet humide radical métallique -] On retire, dit l'auteur, des minéraux, des animaux, des végétaux, par exemple du pourpier, des feuilles de nénuphar, du pin et de sa résine, etc., un argent fluide, qui n'est pas le mercure vulgaire, mais la semence de l'argent, et qui sert à la transmutation des métaux. C'est là la pure doctrine des alchimistes , et plus particulièrement celle des adeptes du moyen âge. Le Livre des Soixante-dix, attribué à Geber, et dont nous possédons une traduction latine (La Chimie au Moyen Âge, t.1, Transmission de la science antique, p. 331.), s'étend longuement sur le mercure végétal; de même l'Alchimie d'Avicenne (l. cité, p. 299). Ce mercure a été confondu également chez les Chinois, comme chez les Occidentaux, avec une tradition plus ancienne, celle de la liqueur d'immortalité ou élixir de longue vie, qui remonte aux anciens Egyptiens : j'en reparlerai tout à l'heure.

Soit en particulier la génération de l'or. L'or, est-il dit dans le Lapidaire chinois, peut être tiré du mercure, du jaune mâle (réalgar), du jaune femelle (orpiment), du soufre, de l'étain blanc, du plomb noir, du vert de pierre (minerai de cuivre), du cristal, etc. — Mais l'auteur ajoute que ces variétés d'or sont des contrefaçons et renferment un principe vénéneux. De tels procédés sont conformes à la tradition alchimique. La coïncidence du nom du jaune mâle avec le nom grec de l'arsenic (sulfuré), arsenicon, mérite une attention spéciale, d'autant plus qu'il est question ailleurs du mâle rouge, c'est-à-dire du réalgar. La coloration en jaune doré du cuivre et de l'argent par l'arsenic sulfuré est
déjà signalée dans le Pseudo-Démocrite.

Voici des textes plus précis :

II est dit dans l'ouvrage Sin chou de Ho-hiang que le cuivre, l'argent et l'or ont une origine commune. Les vapeurs du yang rouge (réalgar), en se concentrant, donnent naissance à des filaments, qui, après deux cents ans, se transforment en pierre; au milieu de cette pierre se forme le cuivre.

On retrouve ici les exhalaisons d'Aristote.
Et ailleurs :

II y en a qui disent que le tan cha, par l'absorption des vapeurs du yang vert (orpiment ?) donne naissance à un minéral, le Kong che, lequel, au bout de deux cents ans, devient du cinabre natif. Dès lors la femme est enceinte. Au bout de deux cents ans, ce cinabre se transforme en plomb; ce plomb au bout de deux cents ans se transforme en argent et ensuite, au bout de deux cents ans, après avoir subi l'action du k'i ou ta ho (la Grande Unité), devient de l'or. [cf. article de F. de Mély]

Le commentateur japonais ajoute que c'est là une opinion erronée.
Dans un autre passage, il est dit :

Le plomb, l'étain et l'argent ont des sympathies. L'étain se forme par les vapeurs du grand principe femelle. Au bout de deux cents ans il devient p'i (arsenic) lequel, au bout de deux cents ans, commence a se transformer en étain. Pendant deux cents ans, soustrait à toute autre action, s'il rencontre les vapeurs du principe t'ai yang, il devient argent. — Le cuivre, comme plusieurs autres matières métalliques, est imparfait : s'il demeure plus longtemps dans la mine, il peut par le moyen de la cuisson et des vapeurs de la Grande Unité devenir plus parfait.

La Grande Unité répond aussi au grec en tw pan. [cf. section réincrudation -]
Dans un autre article :

La pierre lou che, en cent cinquante ans, se transforme en aimant; en deux cents ans, elle devient du fer. Deux cents ans encore : si ce fer ne passe pas par la fonte, il devient du cuivre, qui se change à son tour en argent. Cet argent devient ensuite de l'or. Le fer, l'or, l'argent ont donc une origine commune.

Toute cette théorie est purement alchimique. J'ajouterai qu'elle a sa date en Occident : c'est celle où les idées d'Aristote sur les exhalaisons sèche et humide ont été appliquées par les Arabes à l'explication de la création des métaux et ont donné naissance à cette prétendue suite du 4ème livre des Météorologiques, écrite par Avicenne, ou par quelqu'un de ses disciples (Transmission de la science antique, p. 285.) D'après cette doctrine arabe, datant du XIIe siècle, et reproduite par Vincent de Beauvais et par l'auteur du De perfecto magisterio (L. cit., p. 277) :

L'or est produit dans le sein de la terre avec le concours d'une forte chaleur solaire, par un mercure brillant, uni à un soufre rouge et clair, et cuit pendant cent ans et davantage. — Le mercure blanc, fixé par la vertu d'un soufre blanc, non combustible, engendre dans les mines une matière que la fusion change en argent.

De même, les autres métaux :

L'étain est engendré par un mercure clair et un soufre blanc et clair, cuit pendant peu de temps sous la terre. Si la cuisson est très prolongée, il devient argent, etc. [cf. Traité des Choses Naturelles et Surnaturelles -]

La parenté de ces idées arabes avec les idées chinoises est évidente,
quoique la rédaction ait subi quelques variantes, en passant d'une région à l'autre. Elle ne saurait, je crois, s'expliquer par l'évolution naturelle de certaines idées, communes à l'esprit humain, comme on est autorisé à l'admettre dans d'autres ordres de connaissances. Or la théorie arabe n'a certainement pas été empruntée à la Chine, et elle découle des idées antérieures des alchimistes gréco-égyptiens (L. cit. p. 276), jointes aux opinions philosophiques de Platon et d'Aristote. Dès lors la théorie chinoise doit être regardée comme un emprunt fait à la science occidentale. J'essaierai tout à l'heure d'en préciser les intermédiaires; mais il me semble utile de chercher encore d'autres renseignements du même ordre dans le Lapidaire chinois.

VII

Le chapitre LX est consacré aux pierres précieuses. Il débute par le yu ou jade produit essentiellement chinois, dont le nom est appliqué à toute pierre brillante et opalescente; puis viennent le corail rouge, le cristal de roche (po li) et le cristal artificiel, le verre, le talc, l'améthyste, confondue avec la fluorine violette, etc. Plusieurs représentent des variétés d'un même minéral, tel que le cristal de roche. D'autres noms s'appliquent à des substances diverses, réunies sous un même nom. Bref, il règne une grande confusion dans ces désignations, confusion qui doit exister d'ailleurs pour les Chinois eux-mêmes.

VIII

Dans le chapitre LXI, l'auteur traite de pierres divers minéraux et produits artificiels. Il débute par le chen cha, mot dont le sens est aussi vague que ceini du miltoV [cf. section Soufre -] ou cinabre des Anciens ; car il désigne à la fois le sulfure de mercure (notre cinabre), le minium, le peroxyde de fer hydraté et divers sulfures et oxydes métalliques rouges. Après cet article vient celui du mercure, qui renferme des particularités remarquables. À côté de faits précis et réels, on y rencontre un prétendu procédé pour extraire le mercure du pourpier. Mais le passage le plus intéressant est relatif au mercure du pays de Fou-lin (Syrie), contenu dans une mer souterraine. Il est attiré par les plaques d'or, qui recouvrent des cavaliers apostés, se précipite sur leurs traces et finit par tomber dans des puits creusés à cet effet et où on le récolte. Cette légende ressemble étrangement, comme le fait observer M. de Mély, à celle d'un chapitre de Zosime, que nous possédons seulement à l'état de traduction syriaque, et d'après laquelle il existe en Occident une source d'étain liquide. On l'attrape à l'aide d'une jeune fille nue, qui prend la fuite, tandis que des hommes apostés frappent avec des haches l'étain et le coupent en lingots (La Chimie au moyen âge, t. II: Alchimie syriaque, p. 244).

« C'est pourquoi, ajoute Zosime, ils appellent eau de fleuve le mercure tiré de l'étain, parce qu'il court comme l'eau qui se jette dans les lacs. »

Il est dïfficile de ne pas admettre une origine commune à ces deux récits. Le nom même de la Syrie nous reporte à la traduction syriaque de Zosime, qui aurait pu être transmise par les nestoriens. Le calomel, diverses variétés de cinabre et de vermillon, le réalgar et l'orpiment (arsenics mâle et femelle), le gypse, le spath calcaire, la stéatite, le lignite (pou hei mou), le bois silicifié, l'argile, la plombagine (hei che tche), la calamine, les stalactites, le pétrole, la houille, la chaux, la pierre d'aimant, l'hématite, l'aétite, l'azurite, la malachite, le vitriol bleu; [voir tous ces mots en recherche -] puis de nouveau le sulfure d'arsenic et l'acide arsénieux plus ou moins pur, le mica à paillettes dorées et argentées, le micaschiste, la dolomie, la pierre à aiguiser, le sable, divers fossiles (hirondelle de pierre, crabe de pierre), la pyrite globuleuse, le sulfate de soude ou natron, le salpêtre, le sel ammoniac, le borax, le soufre natif, l'alun ( ou vitriol), la couperose verte, le sulfate de fer oxydé, etc., sont successivement décrits. L'auteur s'attache surtout aux propriétés médicales, réelles ou prétendues, de ces diverses matières. Mais il expose aussi des détails de toute nature, les uns réels et industriels; historiques, géographiques, d'autres mythiques et chimériques.

IX

Cet exposé porte la trace d'une multitude d'emprunts faits aux industries occidentales et à différentes époques. Mais il est difficile de les préciser, en l'absence des textes plus anciens et des ouvrages mêmes des auteurs originaux, dont nous ne possédons point les écrits, à supposer qu'ils existent encore. Les indices certains ou probables de filiation des emprunts doivent être cherchés dans un autre ordre de faits, tels que la similitude des noms des produits, et de celle des théories, mythes et légendes.
Par exemple, le nom chinois de la litharge est persan, dans sa forme même, sauf les altérations phonétiques dues à l'absence de la lettre r; le nom japonais du zinc est tôtan, dérivé de tutie, etc. Mais ces exemples sont rares. Les théories chinoises sur la génération des métaux ont été comparées plus haut aux théories des alchimistes occidentaux et arabes, dont elles dérivent évidemment. Quant aux légendes et mythes, j'ai déjà cité celle de la chasse au mercure. En voici quelques autres :

Au promontoire de Tchang-Hai, l'eau est peu profonde; il y a beaucoup de pierres d'aimant. Les grands navires qui passent dans ces parages, s'ils sont garnis de feuilles de fer, ne peuvent aller plus loin.

C'est là une légende arabe bien connue, qui est rapportée entre autres
à Sindbad le Marin et que les Arabes eux-mêmes ont empruntée au
Pseudo-Callisthène. [nous avons eu l'occasion, en évoquant avec Dom Pernety la légende des Argonautes, d'observer que cette allégorie de la fixation se rapporte au « loup » ou grappin, encore appelé rémore, termes employés pour désigner la fixation du Mercure -] Ailleurs, la pierre d'aimant est dite « vivante », en raison de son action sur la limaille de fer, opinion qui se retrouve chez les Grecs, (Introduction à la Chimie des anciens , p. 252.). Mais elle n'implique pas nécessairement un emprunt, car elle repose sur une association d'idées qui a pu se présenter d'elle-même à l'esprit des observateurs.
De même le fait que la pierre pets'ing (variété de malachite) et la pierre tan fan (vitriol bleu) changent le fer en cuivre : opinion également répandue chez les alchimistes occidentaux (Introduction à la Chimie des anciens, p. 242.) et qui reposait sur des observations réelles, mais mal comprises. L'influence préservatrice contre les poisons, attribuée au diamant et à certaines pierres précieuses, est aussi une opinion commune aux Chinois et aux Occidentaux; mais elle a pu naître d'elle-même, par un rapprochement imaginaire, né de l'inaltérabilité de ces pierres. [idée reprise par la scholastique médiévale, dans l'invention de la pierre philosophale -]

La pierre de tonnerre, en forme de hache, représentait en Chine, comme en Occident, les haches préhistoriques de l'âge de pierre : elle avait toutes sortes de propriétés magiques. Cette notion commune, pour un objet aussi spécial, indique évidemment un emprunt, fait de part ou d'autre. M. de Mély rapporte à cet égard toutes sortes de rapprochements. De même l'aétite, pierre à noyau mobile (L. cit., p. 234), réputée douée de propriétés médicales; la galactite, qui donne du lait aux nourrices et fortifie les arbres à fruits. De même les pierres à empreintes (fossiles, pétrifications et dendrites) ont été chez tous les peuples l'objet d'imaginations singulières; de même les pierres qui sont prétendues engendrer de petites pierres semblables ; de même encore les pierres lumineuses par reflet ou phosphorescence (escarboucle, phengite de Pline, pierre solaire), citées en Chine comme à Rome. L'urine d'enfant est un ingrédient courant des alchimistes grecs, signalé aussi dans Pline : on le retrouve à plusieurs reprises dans le Lapidaire chinois.
Les rapprochements suivants sont plus nets. Le corail était désigné en Chine comme étant la perle de la planète Jupiter; or il figure également en Occident comme consacré à cette planète. Le nom de la pierre ts'e correspond, en Chine, à l'adamaV, et présente le même sens complexe de minéral noir qui accompagne l'or, de diamant et d'émeril. Le talc est désigné par les Chinois sous les noms de « mère ou salive des nuages », et aussi comme produit par les vapeurs de l'étoile polaire, de même qu'il constituait l'écume lunaire des Grecs (AjroselhnoV). [le mot comporte une indication sur Aphrodite - jeu de mot sur le sel de terre ou salpêtre - et la Lune]
Il y a là la marque évidente d'emprunts faits à un fonds plus ancien.
Mais les idées, les superstitions et les préjugés relatifs aux pierres remontent dans l'humanité à des époques que nous ne saurions préciser. Les Grecs les ont empruntés à l'Orient, spécialement à Babylone et il est possible que les Chinois les aient tirés par voie directe ou indirecte de ce même fonds commun ; la certitude ou, pour mieux dire, la probabilité des filiations est moindre ici que pour les théories arabes relatives à la génération des métaux.

Je vais présenter maintenant quelques indications relatives à la date de diverses inventions, telle qu'elle est signalée dans les Chroniques chinoises, et je parlerai de l'alchimie chinoise en particulier. Voici, en effet, d'après les auteurs les plus autorisés, les dates de certaines inventions chinoises :
La porcelaine a été découverte au IIe siècle avant notre ère, sous la dynastie des Han (Histoire de la porcelaine chinoise, par Stan. Julien, p. xx, 1856); la poterie, bien entendu, était connue en Chine, comme dans les autres régions de la terre, de temps immémorial. La boussole et l'imprimerie sont également plus anciennes en Chine qu'en Syrie et en Occident : en effet la boussole est traditionnelle, et l'emploi des planches stéréotypées en bois remonte au VIe, ou tout au moins au IXe siècle de notre ère ; celui des types mobiles au XIe.
Par contre, le verre a été apporté par des étrangers de l'Ouest, vers le temps de Wou-ti, entre 422 et 451 de notre ère. On remarquera cette importation tardive d'une matière connue en Occident bien des siècles auparavant. L'encre et le papier dateraient de 220 avant J.-C. Le laiton, ou métal de Tang, serait venu de Perse, au VIIIe siècle de notre ère. L'astronomie scientifique a été introduite ou réformée, en 721, par un bouddhiste venu de l'Inde, qui puisa sa méthode dans les écrits des Arabes, disciples eux-mêmes des Grecs. L'eau-de-vie serait signalée (sauf erreur d'interprétation) dans des livres de médecine vers le XIe siècle, c'est-à-dire au temps où elle a été inventée en Occident; mais la fabrication de l'eau-de-vie de grains est indiquée seulement à la fin du
XIIIe siècle. De même l'emploi de la poudre de guerre et de l'artillerie, d'après les recherches auxquelles je me suis livré, aurait été introduit en Chine par des ingénieurs venus d'Occident, à la suite des Mongols.
Les Chinois en ignoraient l'emploi. Dans les sièges de leurs grandes cités par les Mongols, au XIIIe siècle, les appareils dont il est question dans les histoires étaient en réalité des mangonneaux [catapulte utilisée au Moyen Âge pour lancer des pierres -] et des machines à lancer des pierres, semblables à celles des Occidentaux, seuls capables alors d'en enseigner la construction. La date de la plupart de ces découvertes, bien plus récentes en Chine qu'en Occident, montre qu'un grand nombre des inventions attribuées aux premiers ont été en réalité empruntées aux seconds. Si les Chinois ont pu être conduits par un empirisme prolongé à faire certaines inventions, il paraît bien que celles qui exigent une théorie proprement dite ont été empruntées à l'Occident, en chimie aussi bien qu'en astronomie et dans les arts mécaniques. Mais pour éclaircir tout à fait la
question, il faudrait connaître les textes mêmes des auteurs originaux que les encyclopédies ont abrégés, et, dans les cas où ils sont prétendus anciens, les connaître garantis on expurgés de toute interpolation, naïve ou intentionnelle.

J'en viens à l'alchimie.

En tous pays, les origines de l'alchimie sont obscures, entourées de récits mythiques, antidatés et falsifiés. C'est par excellence le domaine des faussaires de tout ordre. Les sectateurs de Tao-tse, qui vécut au VIe siècle avant notre ère, ont été, particulièrement au Moyen Âge, les promoteurs de l'alchimie.
Leurs livres ont été brûlés à plusieurs reprises et jusqu'au XVe siècle de notre ère, précisément comme les livres magiques en Occident. Ils attribuent à Thsin-chi Hoang-ti, le destructeur des livres, la recherche du breuvage d'immortalité. Un empereur de la dynastie des Han, au IIe siècle avant notre ère, aurait écrit un livre sur le breuvage d'immortalité, préparé soi-disant au moyen d'un cinabre, dérivé du mercure. D'après un autre texte, que m'a communiqué feu d'Hervey de Saint-Denis,

« le premier qui purifia le tan (ou poudre de projection pour la transmutation) fut un nommé Ko-hong, au temps de la dynastie des Ou »,

c'est-à-dire au IIIe siècle de notre ère. Cette date serait à peu près celle de Zosime et des alchimistes gréco-égyptiens. Mais l'authenticité en semble fort douteuse, car l'époque florissante de l'alchimie en Chine semble être plutôt le IXe siècle, comme je vais le dire. Il est possible d'ailleurs, comme il est arrivé en Egypte, que l'on ait identifié à un certain moment une vieille tradition, celle du breuvage d'immortalité ou élixir de longue vie, avec les pratiques des transmutateurs. Les alchimistes ont toujours eu une tendance à se couvrir de vieilles autorités. En fait, les alchimistes ne commencent guère à jour un rôle important dans l'histoire des Chinois qu'à l'époque où ceux-ci entrent en contact réitéré avec l'empire arabe, c'est-à-dire vers le VIIIe siècle. Tout au
plus peut-on relever la pénétration en Chine des Syriens nestoriens, attestée par la célèbre inscription de Si-gan-fou, au milieu du VIIe siècle, mais il n'y est pas question de science.
Les historiens chinois rapportent qu'une série d'empereurs de la dynastie des Thang, au IXe siècle, seraient morts empoisonnés, après avoir pris du breuvage d'immortalité, lequel avait pour base des composés mercuriels. Tels l'empereur Hien-Tsong, en 821; son successeur Mou-Tsong, en 824; Ou-Tsong, en 846 ; Siouan-Tsong, en 860. Sous l'empereur Hoeï-tsong (1116), de la dynastie des Soung, les Tao-tse acquirent une telle importance que leur doctrine fut enseignée officiellement et leurs livres déclarés canoniques. Deux siècles et demi plus tard, les Tao-tse envoyèrent l'un des leurs présenter à l'empereur Houng-Wou, fondateur de la dynastie des Ming (1368-1398), la recette du breuvage d'immortalité :

Le livre et le secret, demanda l'empereur, peuvent-ils servir à tout le monde ? Ou bien l'empereur seul peut-il en profiter ? — C'est uniquement pour Votre Majesté; le commun des hommes n'a pas droit à un si grand avantage..— Je ne veux me procurer de bonheur que celui que je puis partager avec mon peuple. Remportez votre livre et occupez-vous à quelque chose de plus utile. Le vrai secret de l'immortalité est de pratiquer la vertu, de faire du bien aux hommes et de remplir tous ses devoirs.

Ce genre de remontrances n'a jamais découragé les inventeurs, ni les sectaires. Tout aussi inutile fut l'incendie des livres des Tao-tse parle successeur des Ming, Tching-Tsou (1403-1424) ; il n'empêcha pas un de ses successeurs, Hiao-Tsoung (1488-1505), de chercher à fabriquer la pierre philosophale et le breuvage d'immortalité. Ghi-Tsoung, le second successeur de ce dernier, après quarante-quatre ans de règne, ayant pris le breuvage d'immortalité, de la main de quelques bonzes, en mourut à son tour, en 1566. On voit par ces détails quelle importance l'alchimie avait prise à la cour des empereurs chinois, importance bien plus grande et plus prolongée que celle qu'elle a jamais pu avoir en Occident. Cela tient à la lutte des sectes, lutte engagée entropies diverses religions, bouddhistes (sectateurs de Fo), philosophes de la nature (sectateurs de Tao-tse) et lettrés traditionnels (sectateurs de Confucius); ils se disputaient la faveur des empereurs et par là même l'autorité. Mais ce n'est pas ici le lieu de rapporter les péripéties de cette lutte. Il suffira de rappeler que la première période d'importance des doctrines alchimistes dans les Etats chinois est contemporaine de l'époque où les rapports se multiplièrent entre les khalifes arabes et les empereurs chinois. Cette indication est conforme d'ailleurs à celle qui semble résulter des théories du Lapidaire chinois sur la génération des métaux.

BERTHELOT.
 
 

2. JOURNAL DES SAVANTS - SEPTEMBRE-OCTOBRE 1895.

L'ALCHIMIE CHEZ LES CHINOIS ET L'ALCHIMIE GRECQUE,

PAR M. F. DE MÉLY.

Mon très savant ami, M. H. Courel, a bien voulu  traduire pour les études rninéralogiques que je poursuis, les chapitres LIX, LX et LXI du Wa kan san tsaï dzou ye, qui traitent des métaux, des pierres

précieuses et des pierres diverses. Or, ce côté de la science chinoise comprend deux  sections bien distinctes : l'une appartient essentiellement à l'histoire de la science, l'autre dépend tout particulièrement des mythes, des croyances de l'Antiquité. L'alchimie se rattache à la première partie et les admirables travaux de M. Berthelot sur les Origines de la chimie sont là pour nous montrer l'importance qu'on lui doit reconnaître. [nous voici d'emblée placés in media res. Incontestablement, l'idée alchimique, orientale comme occidentale, semble partir d'un point unique et les deux peuples ont eu, sur cette époque de l'histoire des sciences, des concepts congénères -]

Le sens critique des peuples de l'Extrême-Orient et celui des peuples occidentaux est profondément  différent. Alors que de quelques faits particuliers, nous tâchons d'arriver au plus tôt à une loi générale, le Chinois au contraire, avec son oeil d'entomologiste, continue depuis des siècles à détailler  patiemment, jusque dans ses plus profonds replis, ce qui l'entoure et ne demande à ce travail continu aucune conséquence. Il traite la science comme le dessin, sans recul comme sans perspective. J'en prendrai deux exemples frappants. Depuis des siècles, il étudie la cristallisation; il a remarqué que telle pierre cristallisait à six pans, telle autre à cinq, celle-ci en aiguilles, celle-là en pyramide, que d'aucunes se clivaient suivant certains plans; il en est dmeuré là. [les Chinois anticipaient donc sur les idées de Buffon et même sur celles de Hauy -] Depuis longtemps il fabriquait l'acier par les procédés empiriques : mais si l'expérience lui avait appris ce qu'il allait produire, ce n'était que par un tour de main qu'il produisait ces aciers secs,

ces aciers doux

qu'il décrit avec grand soin et que les procédés Bessemer et Martin Siemmens permettent, de fabriquer en Occident avec une précision toute mathématique.
Maintenant donc qu'il est admis, depuis les études de M. Berthelot, que l'alchimie n'est pas seulement une recherche de rêveur, mais qu'elle est
la base de la chimie, [c'est là un point de science complexe. Les chimistes font d'habitude de l'alchimie une magie spéciale dont serait sortie, par hasard, des connaissances positives - isolement de sels, de régules, etc. Sur ce point, les alchimistes ne sont pas d'accord et Fulcanelli professait que la chimie n'était pas fille de la chimie et qu'elle en était séparée sur les moyens physiques, essentiellement, qu'elle employait dans une certaine partie du Grand oeuvre -] le point de départ des découvertes modernes, que d'un autre côté, on connaît l'état intellectuel des Chinois, on peut juger combien il était utile de pénétrer leur science, pour y découvrir les infiniment petits détails qui nous ont échappé et que leur peu d'importance apparente a fait négliger ou que la connaissance si générale que tous en avaient a fait laisser à l'écart. Revenant aujourd'hui devant nos yeux éclairés par des siècles de travail, ils doivent avoir, dans l'histoire de la science, une importance certainement plus grande pour nous que pour les Cninois eux-mêmes.

L'alchimie occidentale se divise en deux parties nettement séparées: l'une absolument théorique résumant les origines des minéraux, leur formation au sein de la terre, leur existence, leur nature ; l'autre toute d'expérience, basée cependant sur les théories. [on ne peut s'empécher, ici, d'évoquer Jung. Son approche de l'alchimie est, d'une certaine façon, semblable à celle qu'en ont eu Berthelot et Chevreul. Car chacun en a extrait ce qui lui plaisait, ce qui agréait à son caractère. Que l'image de l'alchimie soit si différente pour ces trois savants donne une image singulière du pouvoir d'évocation protéiforme de l'alchimie et de la puissance conceptuelle qu'elle est capable de catalyser -]
J'ai tenté, dans mon étude sur le Lapidaire d'Aristote, de montrer l'influence du Timée, [cf. le Résumé de l'histoire de la Matière de Chevreul -] des idées aristotéliques sur les recherches des alchimistes grecs. Pour pénétrer l'alchimie chinoise nous devrons donc faire la même distinction. Rechercher d'abord les idées théoriques sur la formation des minéraux ; ensuite, les connaissances empiriques que les Chinois prétendirent en tirer. Nous signalerons enfin certaines données sur les minéraux —je devrais dire légendes — qui, bien que n'appartenant pas à l'alchimie pure, ne s'en rencontrent pas moins, aussi bien dans les traités alchimiques occidentaux, que dans le Lapidaire chinois.
L'entrée, en matière du chapitre LIX va nous faire connaître à peu près toute la théorie chinoise ; la partie expérimentale, nous devrons la rechercher tout au travers des différents paragraphes, aux métaux comme aux pierres précieuses, comme aussi aux pierres diverses- Dans ces dernières sont en effet compris les sels que l'Orient comme l'Occident a toujours confondus dans les Lapidaires. [cela correspond à une prise en compte globale de la matière minérale. En somme, c'est ainsi que l'homme a entrepris d'étendre sa domination sur la nature. Par la connaissance, souvent confuse, entremêlée, des métaux et des minéraux. Très souvent, les textes le montrent, les alchimistes confondaient la substance même du métal avec sa gangue, elle-même formée souvent de métalloïdes très fusibles comme le bismuth. De là, l'illusion d'avoir isolé le principe Mercure, par exemple. ]


[cet extrait est des plus intéressants. Relevons d'abord l'allusion à « l'os de la terre ». On croirait lire Ovide, qui dans la fable de Deucalion et Pyrrha, - Métamorphoses - tient comme symbole de la Terre les « os de de Grand'mère ». Les formules sont tout à fait superposables. Ainsi peut-on tenir comme assuré que le principe k'i est équivalent à la « graisse de terre » ou matière talqueuse, point assez examiné dans d'autres sections  [1,2,3,4,5,6,7,8,9,10,] pour qu'on nous permette de faire l'impasse. On voit ensuite que la partie bonne du k'i devient de l'or - renvoyant à la couleur de l'or sans doute - et au jade. Le jade, de même que l'or, est chargé de Yang. On le dit doué de qualités solaires, impériales et indestructibles. A cet égard, il se rapproche du principe Soufre des alchimistes occidentaux. Le jade s'affirme comme le symbole de la fonction royale : remarquez le caractère du jade. Il est formé de trois traits horizontaux parallèles reliés - ou plutôt percés - d'une tige verticale. N'est-ce pas là l'équivalent de la triade des hermétistes ? C'est-à-dire le Ciel - incarnant l'Esprit - ; l'Homme - incarnant cette matière spirituelle hybride faite d'Esprit et d'Âme- et la Terre enfin - symbole du Corps. Le jade apparaît donc comme plus complexe que le principe Soufre des philosophes. On dit, en effet, qu'il se forme dans la terre sous l'effet de la foudre - influence de Zeus - c'est-à-dire de l'activité céleste, bien connue comme étant l'Air des Sages de Philalèthe. On a pu dire du jade qu'il exprimait tout unîment l'image de la formation de l'Embryon de l'Immortel par l'alchimie interne. Voila qui mérite réflexion. L'embryon de l'Immortel ne peut être que la Pierre naissante, le début de la parturition hermétique, enfin obtenu par l'Artiste quand il a su allier les bonnes matières au juste degré du calorique. L'alchimie interne évoque, bien sûr, l'oeuf philosophique, dans lequel on reconnaît le vase de nature dont nous avons tant parlé ailleurs - Ce qu'on sait moins, c'est que les alchimistes estimaient que le jade se formait dans la matrice terrestre par la maturation lente d'un embryon de pierre ; ce qui, à leurs yeux l'identifiait à l'or. On attribuait autrefois des vertus organoleptiques au jade ; il était nommé pierre divine ou pierre néphrétique. Cela ne manque pas de sel quand on sait que certains alchimistes ont dit que leur pierre était formée dans les « reins » ainsi que le Cosmopolite - Nouvelle Lumière chymique -, en particulier, le professait. Il semble que dans les Figures Hiéroglyphiques, ouvrage pseudépigraphique, l'allusion cabalistique ait été aussi connue. Mais ne s'agit-il pas, là encore, d'une perfide allusion envieuse ? Car le rapport phonétique n'est pas éloigné entre « les reins » et « l'airain » qui désigne le Rebis ou homme double igné de Basile. Bien sûr encore, nous n'établissons ce rapprochement que par boutade, et c'est donc une fois de plus par l'esprit que ces remarques doivent être interprétées. Notez toutefois que les remarques que nous venons d'établir auraient été considérées comme « pain béni » par nombre d'alchimistes actuels...De là à ce qu'on dise que l'art de la cabale se perd, nous en conviendrons volontiers. Nous noterons au passage que le jade se compose de 47% de sel harmoniac, de 38% de Magnésie, de 4% de Soufre blanc, de 2% du sel que nous avons attribué à Thémis, et enfin de 9% de sel d'Ariès. Nous laisserons au lecteur le soin de rétablir les correspondances vulgaires. Notons encore que le jade est encore appelé trémolite, que sa couleur de base est le vert. Le jade - néphrite, Yu des Chinois, Poennmu de la Nouvelle-Zélande, Pietra d'Egitte des antiquaires, Nierenstein des Allemands, se trouve sous la forme d'un corps amorphe, est donc de couleur verdâtre et blanchit au chalumeau. Sa localité exacte n'est pas connue mais on l'a travaillé de toute antiquité en Egypte, dans les Indes et dans tout l'Orient. En Chine, il a donné naissance à une foule de vases ou d'objets d'ornements aussi remarquables par leurs dimensions que par la délicatese avec laquelle ils sont sculptés et évidés. On le rencontre encore en Turquie - ancienne Phrygie - sous forme d'amulettes ou de bagues, etc. On trouve du jade sous la forme de quelques asbestes ou amiantes qui sont d'un blanc soyeux tirant sur le gris. C'est encore à la trémolite que paraissent devoir être rapportées les variétés d'asbete offrant l'aspect de tissus plus ou moins tenaces et connues sous les noms de liège, cuir et carton de montagne. Là encore - cf. section Mercure de nature - on trouve le jade associé à des dolomies grenues, comme dans le Saint-Gothard ou dans le calcaire saccharoïde en Transylvanie, etc. ou dans du micaschiste en Ecosse ou enfin, dans des mines de fer se situant en Suède. Une trémolite en fibres soyeuses, blanche, tachetée de violet par le manganèse, se trouve avec violane et marceline à Saint-Marcel dans le Piémont. Vert, violet, Suède, fer...cela devrait rappeler au lecteur des souvenirs se rapportant à un certain fer issu de Suède...cf. section Soufre - Notez que le principe yu ne correspond pas au jade - alors qu'il est indiqué comme tel dans un dictionnaire des symboles - L'arsenic correspond-il au métalloïde ou, comme chez les alchimistes, est-il le symbole du principe Sel ? Rien ne permet ici de trancher la question.  Un autre point intéressant est la transformation visqueuse du principe k'i, en schiste alumineux ou en mercure. Cela va en droite ligne de nos réflexions sur la matière des Sages -]

...Il est changeant, car, de flexible il devient résistant. II y a des pierres qui se forment d'arbres ou de plantes, des êtres volants ou marchants deviennent pierres et la transformation se fait d'un être animé en un être inanimé. Si c'est la foudre ou une étoile filante qui se transforme en pierre, alors il y a transformation d'un objet sans forme en un objet avec forme. »

Ne semble-t-il pas que nous soyons en pleine théorie grecque, ou bien encore avec Sénèque ? Le commentateur japonais continue :

« La pierre est de la terre gelée compacte (le gh zhra, le lutum siccum) : l'eau, la terre, le feu, les pierres, sont les quatre principes de l'univers. »

Par cette dernière phrase il s'écarte de la théorie chinoise qui reconnaît cinq éléments : l'eau, le feu, le bois, les métaux, la terre; produits par les manifestations du yang et yn. Nous voici avec trois mots qu'il est indispensable d'expliquer : le principe k'i, le yang et le yn; leur rôle est des plus importants puisque, en résumé, ils sont la raison d'être de tout ce qui existe.

- Le principe k'i est l'esprit vital, aériforme, subtil, auquel tout ce qui existe doit son existence, c'est le wnema, l'aiqeroV apospasma de Pythagore; [le k'i se rapproche donc de l'esprit universel -]
- le yang, c'est le principe mâle, la lumière, la chaleur, l'activité; [c'est l'équivalent du principe Soufre.]
- le yn, au contraire, est le principe femelle, l'obscurité, le froid, la passivité; [c'est l'équivalent du Mercure, mais on va le voir tout de suite, cette équivalence est peut-être inexacte -]
le yang, c'est le soleil, le yn, la terre : théorie qui n'est en résumé.
guère différente de l'amour universel, plus brutalement expliqué sans doute, de Joachim de Flore, de saint François d'Assise, de Dante, cet amour qui est le moteur premier du soleil et des étoiles, idée immuable qui résume dans un mot abstrait l'éternel devenir de l'univers. [ce que Jung appelle un archétype -]
Et si cette théorie s'applique spécialement aux métaux, nous avons vu que pour les alchimistes la partie bonne du principe k'i devient l'or, le ta tchen A K (le grand vrai), et la partie mauvaise, du p'i et du ya.

Mais il faut continuer à citer le Pen ts'ao kang mou textuellement :

« Ordinairement on voit les chercheurs d'or creuser à quelques pieds de profondeur, jusqu'à ce qu'ils arrivent à la pierre feu tse che

qui accompagne l'or. Cette pierre est généralement en blocs. Elle a l'aspect d'un objet noirci au feu. Le philosophe Koan tse, à ce propos, dit : " Dans les montagnes lorsqu'on trouve la pierre de Ts'e (aimant), au-dessous on trouve l'or. " »

Le Timée a-t-il dit autre chose, vraiment ? « crusou de ozoV dia wuknothta o kai melanqen adamaV eklhqn, le bourgeon de l'or, très dur à cause de sa densité et noir, s'appelle adamaV. » Et ce mot d'adamas, pas plus en Chine qu'en Grèce, nous ne parviendrons à l'identifier complètement, puisque indistinctement il signifie tour à tour aimant, diamant, émeri; [toutefois, une identification est possible. D'abord si l'on tient compte qu'il n'est pas fait état ici d'un métal, mais de trois minéraux. Ensuite que deux des minéraux cités sont une pierre précieuse et l'écrin d'une autre pierre précieuse. Cet écrin n'est autre que le Corps de la Pierre, c'est-à-dire le Sel des Sages. Voyez le terme adamas en recherche - en grec, écrivez adamaV -] qu'ici même, les Chinois ont parlé tantôt de la pierre fen tse, tantôt de la pierre de Ts'e. Notons cependant, qu'ils ont établi une distinction entre la véritable pierre d'aimant, Ts'e che, le hiuen che

(pierre noire) et enfin le kin kang che

(le corindon). [comment ne pas être indifférent devant de telles réflexions. Voici la pierre noire et le corindon rapprochés. Songez que cette pierre noire n'est autre - par cabale - que celle qui est tombée à Pessinonte, pierre que Cybèle tient à la main. Tout à l'heure, F. de Méry évoquait l'émeri, variété vile du corindon, qui, au vrai, constitue le véritable christophore de la Pierre. ]

Voici donc l'ozoV crusou, l'adamas, le fen tse qui est le germe de l'or. [on ne peut être plus clair : l'ozoV crusou est la « pousse » de l'or, ozoV qui, par cabale, est aussi le bâton sur lequel doit s'appuyer l'artiste.] Et cependant, en continuant le dépouillement du volume chinois, nous y lirons :

« Il est dit dans l'ouvrage Sin chou,

de Ho hiang, que le cuivre, l'or, l'argent, ont une origine commune. Les vapeurs du yang rouge en se concentrant, donnent naissance à des filaments qui, après deux cents ans, se transforment en pierre, au milieu de cette pierre se forme le cuivre. » [il est curieux de voir que le cuivre est aussi bien cité par les lapidaires chinois que par les premiers alchimistes occidentaux ; cf. Ostanès à ce sujet : « combats, cuivre, etc...»]

Mais, ajoute aussitôt l'Encyclopédie : « Il y en a qui disent que le tan cha

(mercure sulfuré), par l'absorption des vapeurs du yang vert, donne naissance à un minerai, le kong che

qui, au bout de deux cents ans, devient du cinabre natif; dès lors la femme est enceinte, ce qui veut dire que ce cinabre est l'embryon de tous les métaux, au bout de trois cents ans ce cinabre se transforme en plomb, et ce plomb, au bout de deux cents ans, se transforme en argent, et ensuite, au bout de deux cents ans, après avoir subi l'action du k'i, du ta ho (Grande Concorde) devient de l'or.» [là encore, on trouve de puissantes analogies avec les textes occidentaux qui citent le cinabre comme étant, dans la version orthodoxe de l'alchimie, la « terre-mère » des métaux. L'expression « la femme est enceinte » renvoie également au thème de l'Annonciation, image allégorique retenue par les alchimistes pour désigner le Mercure préparé et animé - Il n'est pas jusqu'à la Grande concorde qui n'évoque la lyre d'Orphée, qui instaure la paix en charmant de son instrument les bêtes sauvages -]

Mais, ajoute le commentateur japonais « c'est une opinion erronée ».

La théorie du plomb, comme origine des métaux, se retrouve d'ailleurs à chaque pas; [l'Occident médiéval a même inventé un Adepte appelé Artéphius qui écrivait, dans un ouvrage évidemment pseudépigraphe : « Plumbum enim de parte Saturni, sua natura est ut sua nutura etc. », traduit on ne sait trop pourquoi par : « antimonium enim, etc. »] un de ses noms seul, d'abord, est caractéristique : kin kin

(métal des métaux). « Le plomb est l'aïeul des cinq métaux :
le ts'e hoang

(jaune femelle), germe de l'or, et renferme des éléments plombifères. Le plomb est donc le principe de l'or. Dans les mines d'argent il y a du plomb, il est donc le principe du métal blanc (l'argent). Dans la préfecture de Sin tcheou on trouve du cuivre plombifère, il est le principe du métal rouge (le cuivre). Il est de même nature que l'étain, il est donc l'aïeul du métal bleuâtre. »

- Vient enfin une troisième théorie dont la transformation forme toujours la base, mais qui offre
quelque différence.
Le plomb n'est plus le principe des métaux, il ne figure même pas dans leur énumération. Dans l'article t'ou sou il est dit que :

« La pierre lou che

(pierre de sel), en cent cinquante ans se transforme en aimant, en deux cents ans elle devient du fer; deux cents ans encore, si ce fer ne passe pas par la fonte, il devient du cuivre qui se transforme à son tour en argent; cet argent devient ensuite de l'or. Le fer, l'or, l'argent, ont donc une origine commune. »

A cela le commentateur japonais ajoute :

« Le fer, l'or, l'argent, ont une origine commune, dit-on, cela est faux. L'or, l'argent, le cuivre, l'étain, naissent parmi les rochers. Le fer ne se trouve que dans les terrains d'alluvions. Au Japon, continue-t-il, les mines de fer que l'on trouva d'abord au district de Pei n'ont jamais fourni d'or, d'argent, de cuivre, d'étain. De même dans les mines d'or on n'a jamais trouvé de fer, c'est un fait certain. »

Cet enchaînement d'idées se retrouve d'ailleurs dans le symbolisme des monnaies, mais renversé par exemple.

« Dans les ts'ien (sapèques), dit le Pen ts'ao kang mou, l'or est le père, l'argent la mère, le plomb le mari, l'étain la femme légitime. »

Dans un
passage de l'Encyclopédie :

« Le cuivre est le prince, le plomb le grand ministre, l'étain le ministre de droite. le ya yuen

(second plomb) le ministre de gauche. » [Etrange chose ! On retrouve une disposition des principaux agents déjà vue dans les Figures Hiéroglyphiques, ouvrage pseudépigraphique attribué à Flamel et qui est peut-être de la main d'Arnauld de la Chevalerie - Mais que désignent ces métaux ? Le cuivre peut renvoyer à l'airain - mais nous ne savons pas si les Chinois retenaient du cuivre le même caractère protéiforme que les Romains - le cuivre, aes, étant aussi bien appelé laiton qu'airain - Que le plomb soit le grand ministre, cela ne saurait nous étonner - là encore, la signification doit être différente parce que, dans la culture chinoise on ne dit pas que le plomb est Cronos incarné - Mais enfin, voici l'étain, dont la couleur est grise - assimilable au régime de Jupiter. Quant au second plomb, celui de gauche, désignerait-il le zinc ? ]

Quel est donc ce nouveau métal qui vient ici faire son apparition mais auquel d'ailleurs est consacré un chapitre dans le livre des métaux ? La traduction
est indispensable à en donner :

« Ya yaen, lotan, ce dernier mot est emprunté à une langue étrangère. C'est un métal difficile a déterminer; il ressemble beaucoup au plomb, aussi l'appelle-t-on ya yaen (second plomb).
Il est par plaques longues d'un pied, larges de 15 pouces et épaisses de moins d'un pouce. On l'obtient par la fonte. Tantôt il a la forme de yo yen

, tantôt de hoa fei

Celui qui vient de la province de fcoang long est supérieur, celui de Pa nieoû, au Tong king, est de qualité secondaire. Actuellement, dans la réparation des vases de t'ang kin

(métal chinois) et de tchen t'eou

 (véritable t'eou), si on n'ajoute pas de ya yuen on ne réussit qu'imparfaitement. Aussi ce métal est précieux. Peut-être est-ce là une variété de la pierre loa kan che

Toutefois on dit dans le Pen tsao que le cuivre allié à la pierre lou kan forme du t'eou che

(bronze), ce qui détruit cette supposition et laisse ignorer comment on l'obtient. »

Au paragraphe t'eou che nous trouvons :

« Dans l'antiquité on ignorait la manière de l'obtenir; récemment on a commencé à l'obtenir, mais il est encore imparfait. Aussi on l'a fait venir de Chine et on l'appelle tchen t'eou. (véritable t'eou). Voici la recette : on prend une livre de cuivre, un tiers de totan (ya yuen), un sixième de plomb, on les mélange au fourneau et on obtient un métal qu'on appelle t'ang tchen t'eou (véritable t'eou chinois), c'est le meilleur. Si le totan manque, alors le métal est trop faible, s'il n'y en a qu'un cinquième, il est de qualité secondaire. » .

Le T'ien kong k'ai ou donne la recette pour obtenir ce ya yuen; elle est précieuse :

« On met deux livres de lou kan che dans un creuset de terre. On les y comprime fortement. On les divise avant de les exposer au feu. Ensuite on place les creusets les uns sur les autres, en les entremêlant de galettes de houille et on allume le feu. Le lou kan che fond au milieu du creuset et devient tout rond. Quand le feu est éteint on retire cette boule qui est du ya yuen. Cette matière se combine avec le cuivre, quand on la met dans le feu elle produit une matière enflammée. »

Comme on le voit, c'est bien un métal, mais il reste indéterminé. Cependant les alliages dans lesquels il entre, la gravure qui accompagne sa description dans le Pen ts'ao, son nom même, aussi bien en chinois qu'en japonais, doivent nous mettre sur la voie. Tout le Moyen Âge a possédé deux plombs, le blanc et le noir. Le plomb blanc, pour les érudits jusqu'à présent, était l'étain; or, si l'étain dans le texte chinois, en sus de son nom,

s'appelle pe la

(la blanc), jamais il n'a été désigné par pe yuen (plomb blanc), tandis qu'au contraire le plomb s'apppelle hei si (étain noir). Puis, le si (étain) est un métal bien déterminé tenant, nous venons de le voir, place entre le plomb et l'argent; le ya yuen par contre s'extrait d'un minerai spécial, le lou kan che (pierre douce du fourneau), ainsi décrit par le
Pen ts'ao kang mou :

« Pierre molle, assez légère, de couleur blanche ou grise; celle qui se trouve dans les mines d'or tire sur le jaune, celle qui vient des mines d'argent est blanche ou un peu bleuâtre, ou verdatre, ou grise. Ce minerai se trouve abondamment en Chine, dans les provinces de Sou chuen, Sianton, Yunnan. C'est de cette pierre et du cuivre rouge qu'on fait le laiton ou cuivre jaune. Li Che tchen

prétend que cette pierre se sépare dans les mines d'or et d'argent comme une partie grossière et qu'il lui faut trente années pour devenir en sa perfection, pendant qu'elle reçoit la vapeur de ces métaux. »

Ses qualités médicales ne doivent pas être non plus négligées pour arriver à le déterminer,

« Ce remède, dit le Pen ts'ao kang mou, est astringent dessicatif, éclaircit la vue, tue l'inflammation et emporte les taies. »

II semble bien qu'ici nous devons trouver le zinc qui entrait dans la composition du bronze antique. Il a été identifié, par notre auteur, avec le plomb blanc des alchimistes occidentaux.

Dans ce nom de totan on peut certainement reconnaître la tutie, et l'auteur précise encore bien plus quand il désigne le métal aussi bien par le nom
de ya yuen (second plomb), que par celui de pe yurn (plomb blanc). [cf. section chimie et alchimie pour un historique sur le zinc -]
Aux idées philosophiques et toutes théoriques sur l'origine des métaux, les Chinois en joignent une autre que je n'aurais garde de passer sous silence.

« Lorsqu'on trouve dans une montagne la plante nira, au dessous on trouve de l'or. Dans les montagnes, si on rencontre la plante ts'ong, au-dessous on trouve l'argent. Si la tige de l'herbe à cuivre est d'un beau jaune, au-dessous, il y a une substance cuivreuse, partie essentielle des éélments du cuivre, qui se rapporte à l'adolescent. Dans les montagnes quand l'herbe est verte, que sa tige est rousse, au-dessous il y  a beaucoup de plomb. L'espèce de plomb est de l'espèce vieille femme. »

Il y là un côté d'observation dont on ne peut nier l'importance. Les métaux ne se rencontrent que dans certains terrains, et la science agricole, qui nous apprend aujourd'hui que les moindres modifications de composition de la terre peuvent changer les espèces végétales, nous dira que les Chinois avec la prodigieuse attention qu'ils apportent aux plus simples détails, ont fort bien pu remarquer que les terrains qui contenaient certains minéraux devaient produire des plantes absolument spéciales qui pouvaient ainsi devenir l'indice de la présence de certains métaux dans le sous-sol. [on trouve chez Agricola - De Re metallica - et chez Biringuccio - Pyrotechnie - des réflexions absolument semblables -]

Chinois et Occidentaux, dans tous leurs traités lapidaires de l'antiquité, n'ont jamais distingué les pierres des sels. Pour tous, ce qui était dur, fusible, fondant ou non, était pierre, mais il est à remarquer que les Chinois depuis longtemps avaient fixé leur attention sur la cristallisation, nous en avons parlé tout à l'heure.
Ce n'est pas non plus sans un réel étonnement qu'on retrouve à l'autre extrémité du monde, dans le Pen ts'ao kang mou, cette théorie des pétrifications indiquées dans le Lapidaire d'Aristote qui ne fit son apparition dans la science antique que pour se perdre dans l'obscurité du Moyen Âge, et reparaître, en Occident seulement, au commencement du XIXe siècle. Là aussi, nous lirons que le cristal n'est qu'une transformation de l'eau pendant une période de mille ans, idée si essentiellement grecque que Cousin, dans sa traduction du Timée, traduira précisément à un moment donné kristalloV par cristal, alors qu'à cet endroit il signifie simplement, eau gelée.

Mais revenons à nos pierres. Avant de parler des résultats pratiques qu'en ont tirés les Chinois, nous devons faire rapidement connaissance avec elles.
J'aurais cru que le soufre, le licou hoang

devait jouer ici un rôle important : on l'appelle bien le tigre des métaux, le capitaine général des minéraux, le chef des soixante-douze pierres ; mais, outre
que nous ne l'avons pas rencontré, dans la théorie des origines minéralogiques, on se borne à lui reconnaître la propriété de dessécher le mercure, de le rougir, de noircir les métaux et de faire la poudre à canon. Le mercure ne tient pas non plus une place aussi importante dans l'Extrême-Orient qu'en Occident. Cependant si on l'appelle ici la mère des minéraux, le Pen ts'ao le nomme l'âme des métaux. [faut-il voir ici une relation à la matière première des métaux, à laquelle on les réduit grâce au feu secret ? Voyez l'humide radical métallique -]

On tire le choei yn

(argent d'eau, mercure), du chah cha

(mercure sulfuré). C'est là simplement une opération chimique; mais les Chinois prétendent obtenir également le mercure d'une autre
source :

« On peut, dit le Pen ts'ao kang mou, tirer du mercure, du pourpier, de l'épila, des feuilles de

deux livres de pourpier, pilez-le et séchez-le pendant trois jours, laissez ensuite cette masse en repos pendant une année au bout de laquelle faites brûler dans un vase bien couvert la matière, ne réduisez pas en cendres, mais retirez-la tandis que la matière fume encore, enterrez-la pendant quarante-neuf jours, vous trouverez dans le fond du mercure. [il doit se former du carbonate de potasse impur ou du foie de soufre dans cette opération -] Plusieurs auteurs prétendent qu'un usage particulier et journalier du mercure rend immortel, sans cependant s'expliquer.
Le mercure a une extrême antipathie pour la pierre d'aimant et l'arsenic. Le plomb fait durcir le mercure, le mercure mollifie tous les métaux et
s'amalgame avec eux. Le soufre coagule le mercure, la pulpe des jujubes l'éteint ainsi que la salive. Le mercure surnage à l'or, à l'argent, au cuivre, au fer, au contraire la pierre de touche le précipite en bas.
Le poivre de Se tch'oan l'attire; quand il en coule on se sert de ce glycium hispida de Se tch'oan - Tchouen - pour le recueillir. Nous trouverons tout à l'heure aux légendes le lieu d'origine du mercure. Mais ce qui paraît être la véritable base de l'alchimie chinoise, c'est le hiong hoang

l'orpiment.
Hiong hoang veut dire jaune mâle. N'est-il pas réellement élonnant de voir donner à l'orpiment en Extrême-Orient ce nom de mâle, alors qu'en Grèce, l'orpiment s'appelle également mâle, arsenikon ? Mais en plus, de lui voir attribuer les mêmes effets alchimiques et magiques ? S'il change les filles en garçons dans le sein de la mère par un procédé médical qui trouverait peut-être chez nous des adeptes, s'il défend celui qui le porte des génies malfaisants, des tigres, des animaux féroces, il peut également transmuer en or, le cuivre, l'argent. A côté du hiong hoang est le ts'e hoang

(jaune femelle). C'est bien la même pierre, mais le premier naît dans le partie yang, lumineuse, mâle, des montagnes, le second dans la partie yn, obscure, femelle.

« On dit que dans ces pierres qui dépendent du principe yang, lorsque le k'i est insuffisant, il se forme une pierre ts'e (femelle), lorsqu'il est suffisant, il se forme une pierre hiong (mâle). Elles mettent cinq cents ans à se consolider et à devenir une pierre. Dans ces transformations, elles jouent réciproquement le rôle de mari et de femme, aussi les appelle-t-on hiong et ts'e. » [il est curieux d'observer que la Pierre tient surtout sa forme de la partie mâle - Soufre rouge - tandis que le Soufre blanc - sa substance - est de vertu féminine. Selon que cette dernière partie soit plus riche en sel d'Ammon ou en lune des philosophes, nous aurons un corindon coloré ou un nésosilicate - cf. section chimie et alchimie - ]

Nous ne pouvons que signaler le fan. Car les Chinois ont tellement confondu sous ce nom les sels les plus divers qu'il faudrait un paragraphe spécial pour distinguer les aluns, les couperoses, les sulfates, les carbonates de fer comme de cuivre qui sont compris sous ce nom.

De ces théories à la pratique la distance était grande; les explications de la transmutation des métaux, malgré les points de repère que le court réumé que je viens de faire nous donnait, n'étaient pas sans présenter de singulières difficultés.

« L'or hait naturellement l'étain, il craint le mercure, une grande, quantité de han tse

amollit l'or. Si on lave l'or avec du sel, de la graisse de chameau ou d'âne, toutes ces substances ramollissent. Au contact du plomb l'or se brise, la pierre fei tsoei

(couleur de martin-pêcheur, jadéite verte), peut le réduire on poudre. Ainsi il subit l'action de
certaines substances.

« L'or de chci yn (mercure), l'or de tan cha (sable de tan), l'or de hiong hoang (jaune mâle), de ts'e hoang (jaune femelle), de lieou hoang (soufre), de pe si (étain blanc), de ts'eng ts'ing

(bleu par étages, cuivre carbonaté bleu à structure lamellaire (?)), de hei yuen (plomb noir), de che lu

(vert de pierre, acétate de cuivre cristallisé - analogue au ioV, vert de gris, rouille), de che tan

(foie de pierre, vitriol bleu), de mou cha

( sable de mère), s'obtiennent par une préparation à l'aide d'ingrédients solides. L'or de t'ong (cuivre), l'or de cheng t'ie (fer natif), l'or de t'eou t'ie (fer cuit), l'or de t'eou che (laiton), s'obtiennent à l'aide d'ingrédients versés par gouttes. En tout quinze variétés de ontrefaçon d'or qui ont sa dureté et, renferment un principe vénéneux. » [comme chez les Occidentaux, nous voyons que les couleurs déterminaient, pour les anciens orientaux, les formes mêmes des métaux. On retrouve, là encore, la dualité entre métaux et minéraux - laiton, fer cuit, c'est-à-dire oxydes - qui, par leur couleur, a fait introduire le concept de quintessence.]

Ainsi deux manières de changer les métaux en or, par voie sèche, par voie humide. Mais le Pen ts'ao kang mou ajoute :

« Cette transformation n'est qu'une altération de couleur superficielle »;

cette idée, même dans quelques instants, à propos de la transmutation du fer en cuivre, prendra plus de corps puisque nous lirons :

« la substance intérieure n'en est pas modifiée. » [Zosime et Geber ne parlaient pas autrement -]

La voie sèche nous la comprenons parfaitement ; c'est une dorure par l'application d'une couche métallique assez solide pour qu'à première vue on ne puisse deviner la supercherie. Mais la voie humide ? Plusieurs textes rapprochés permettent de proposer une solution qui semblera fort acceptable.

Le ts'eng ts'ing (vert par étages, cuivre carbonaté), dont nous avons parlé tout à l'heure, se trouve dans les mines de cuivre. Avec le temps il prend la forme ronde de feuilles de lotus enfilées, ou d'un chapelet de crottes aplaties de vers de terre. Il est de couleur foncée comme la pierre ts'ing tai de Perse (vert foncé bleu de Perse). Il se forme par chapelets. Appliquée sur le fer, il le colore en rouge, comme du cuivre.

« La pierre pe ts'ing

(bleu blanc) mêlée au fer, le transforme en cuivre. Le tan fan

(vitriol bleu) agit sur le fer et le transforme en cuivre. On obtient avec cette pierre également de l'or et de l'argent. On fait chauffer du cuivre que l'on applique sur du fer avec une couche de fan, toute la surface prend ainsi l'apparence du cuivre, mais la substance du fer n'est pas modifiée.
Si on plonge enfin des instruments de fer forgé dans une dissolution de fan bleu, il s'y forme une couleur de cuivre. »

Qu'est-ce donc que cette transformation extérieure du fer en cuivre ? Quels sont ces sels dont il vient d'être question ? Des sels de cuivre, le fait est certain; et lorsqu'on rapproche de cette transmutation du fer en cuivre par les sels, ce passage, écrit en 1696 par Louis Le Comte :

« Dans la province de Fokien, il y a un lac dont l'eau est verte et qui change le fer en cuivre »,

nous ne pouvons hésiter un instant à voir dans ce traitement par voie
humide, un véritable procédé galvanoplastique dont les Chinois se servaient empiriquement sans en comprendre la technique. [nous avons émis la même hypothèse dans le commentaire du chapitre III de l'Atalanta fugiens de M. Maier - nous ajoutons que nous n'avons eu connaissance du document sur les Lapidaires chinois qu'a posteriori. Les idées que F. Mély développent n'ont pas pu nous influencer -] Et si nous voulions pousser dans cette voie des déductions qui semblent venir tout naturellement, alors que nous voyons les liens intimes qui unissent l'alchimie de l'Extrême-Orient à celle de l'Occident, nous pourrions peut-être nous demander si, pour dorer, les Chinois comme les Grecs ne recherchèrent pas quelque sel d'or, un cyanure inconnu pour eux qui, sous une apparence de pierre, renfermant cependant le principe de l'or, pour parler le langage alchimique, aurait permis aux gens de secrets, à l'exemple des sels de cuivre, de dorer les métaux, grâce à une électricité latente, réalisant ainsi la pierre philosopliale telle qu'ils la révèrent pendant des siècles. [l'hypothèse que soulève F. de Mély est des plus intéressantes. Elle a notamment le mérite d'illustrer la méthode par voie humide, qui, rappellons-le, n'a été connu en Occident qu'après la voie sèche.]

Les livres alchimiques et les Lapidaires de l'Occident ne comprennent pas seulement la théorie et les expériences de transmutation des métaux, ils renferment également sur les minéraux une foule de légendes. On ne saurait négliger de mettre en lumière, dans un ordre d'idées absolument scientifique, les traditions communes aux peuples les plus éloignés.
Mais il est indispensable de signaler auparavant deux états d'âme bien différents, qui jouèrent, dans la genèse et l'adaptation de ces traditions, un rôle extrêmement curieux. Alors que dans les Lapidaires grecs, dans les Lapidaires arabes, dans les Lapidaires occidentaux, la femme joue un rôle prépondérant, qu'elle soit, pour les uns un simple objet de plaisir, pour les autres un véritable but intellectuel, dans le Lapidaire chinois elle n'occupe qu'une place parallèle à celle de l'homme, comme être souffrant qui a besoin des soins du médecin. [la femme, en Occident, joue un rôle déterminant dans le processus alchimique. C'est très souvent qu'on voit le couple alchimique à l'oeuvre, et la femme participer aux travaux de laboratoire ; voyez le Mutus Liber à cet égard ; voyez aussi l'Or du Millième matin d'Armand Barbault dont nous parlons dans la même section -] Une seule fois, dans la fonte du cuivre, nous avons trouvé la femme jouant un rôle symbolique. Je ne sais si Hercule et Omphale, Samson et Dalila et tant d'autres, ont en Chine des légendes correspondantes; en tous cas, nous allons, dès les premiers pas, trouver un exemple frappant de cette séparation si nette et si caractéristique.

Ouvrons les Alchimistes syriaques de M. Berthelot, nous y trouvons ce récit légendaire, traduit du grec, de Zozime [entrées 1, 2, 3 entre autres - recherche -] :

« Dans un lointain pays de l'Occident, là ou se trouve l'étain, il y a une source qui sort de terre et fait surgir le mercure comme de l'eau. Lorsque les habitants de cet endroit voient qu'il est sur le point de se répandre hors de la source, ils choisissent une jeune fille remarquable par sa beauté et la placent devant lui toute nue, afin qu'il s'éprenne de la beauté de la jeune fille. Il s'élance sur elle d'un bond, cherchant à s'en emparer, mais elle s'échappe d'une course rapide, pendant que des jeunes gens se tiennent auprès d'elle en portant des haches dans leurs mains. Aussitôt qu'ils le voient s'approcher de la jeune fille, ils le frappent, le coupent, puis il vient de lui-même dans le creux préparé, et de lui-même se fixe et se durcit. » (Berthelot, Chimie au Moyen Âge, t. III, p. 244.) [dans des versions moins anciennes, les alchimistes recommandent d'unir une Vierge à un vieillard vigoureux -]

A l'article de l'Encyclopédie, choei yu (argent d'eau), nous trouvons :

« Mercure du royaume de Fou-lin (Syrie). A l'endroit où le soleil se couche, il y a dans cette terre une mer souterraine de mercure d'une étendue de 45 à 50 lis. Les gens du pays obtiennent ainsi le mercure. A une dislance de 10 lis de cette mer, ils creusent des trous en forme de puits, une dizaine environ. Puis on prend des gens qui montent de bons chevaux; les chevaux et les gens sont couverts de plaques d'or; ils s'avancent vers les bords voisins de la mer de mercure. Le soleil fait briller les plaques d'or et le mercure se précipite comme le flot de la marée, sa vitesse est celle d'une colle liquide. Les cavaliers s'élancent et fuient sur leurs montures. Le mercure Se précipite sur leurs traces. S'ils vont lentement, bêtes et gens périssent engloutis; s'ils gagnent de vitesse, alors le mercure épuise ses forces et reste dans les tranchées...Lorsqu'il y est parvenu, alors on le ramasse, on le soumet a l'action du feu avec de l'huile de sésame et on obtient du hoa yn (argent de fleur). Mais ce mercure n'est pas semblable à celui que l'on trouve en Chine, mais comme l'un et l'autre sont liquides et ont l'aspect de l'argent, on les appelle du même nom. » [ce texte, en apparence absurde, mêle adroitement l'allégorie et la pratique : il ne s'agit rien moins que de préparer de l'antemon, c'est-à-dire de la fleur de sel, autrement dit du nitre -]

Dans la légende grecque nous avons une vierge, c'est celle de la chasse à la licorne, [voyez la section Fontenay où le thème de la licorne est abordé -] celle des alchimistes: dans la légende chinoise, nous ne la trouvons pas. Peut-on cependant se refuser à l'identification des deux légendes ? Mais cette légende encore est-elle d'origine syriaque ou chinoise ? Le pays ne saurait faire de doute puisqu'il est nommé dans le texte chinois, Fou lin, la Syrie; enfin, M. Clermont Ganneau pourrait peut-être nous mettre sur la voie, lui qui vient de corriger, dans un des derniers numéros de la Revue critique, un passage du Bœdecker de la Syrie, ou était défiguré le nom de Bir es Zeibaq, le puits du vif-argent. [voyez les section salpêtre et carbonatesoù nous évoquons l'un de ces puits de « vif argent ». Encore qu'il faudrait plutôt l'appeler « l'argent vif », plus conforme à l'esprit de la cabale -] Est-ce à ce puits que se rattache notre légende ?
Si nous avons vu plus haut des passages philosophiques qui semblent inspirés du Timée, du Lapidaire d'Aristote, nombreuses sont encore également les légendes lapidaires communes aux Grecs et aux Chinois, que nous trouvons ici et dans les livres de l'école d'Alexandrie, notamment ,dans Damigéron le Mage.

Voici le diamant qui résiste au choc des plus lourds marteaux, mais qui se brise au simple contact du plomb et du sang de bouc. En Chine, par exemple, le sang de bouc est remplacé par la corne du cerf ling. [pour la corne de cerf, consultez la section tartre vitriolé -] Le Lapidaire arménien est le seul qui nous permette de pénétrer celle légende :

« Pour briser le diamant, on le met entre deux feuilles de plomb pour n'en pas perdre les éclats qui, sans cela, jailliraient de tous côtés. »

Je n'ai pu encore trouver l'origine du sang de bouc. Quant à la découverte des diamants, il y aurait encore un rapprochement à faire entre les traditions chinoises, grecques et arabes, la légende d'Alexandre et de Sindbad le Marin qui jetaient dans les vallées gardées par les serpents, des quartiers de viande que les aigles emportaient dans leurs aires, avec les pierres précieuses qui s'y trouvaient attachées. [cela nous rappelle avec opportunité quelques réflexions sur le symbolisme de l'aigle, développées à la section humide radical métallique Faut-il y voir un rapport avec la « pierre d'aigle » ou aétite ?] En Chine, les oiseaux les avalent simplement et viennent les rendre dans leurs excréments.

Voici les pierres qui enfantent, lapides praegnantes, les tse tch'e che

(pierre soutenue par ses enfants - on ne peut pas s'empêcher d'établir un rapport avec Latone, fatiguée, harassée, sur le point d'accoucher sur Délos, de Diane et d'Apollon, certainement soutenue par ces enfants, en puissance - Il ne semble pas que l'analogie ait  été observée jusqu'alors - ).

Plus loin, c est l'aimant regardé comme pierre vivante par le weri liqwn d'Orphée, par les Cyranides [renvoie peut-être à la couleur jaune. Mérite une recherche plus poussée -]; le texte chinois nous en donne une explication fort simple.

« Au promontoire de Tchng haï, l'eau est peu profonde, il y a beaucoup de Ts'c che (pierres de Ts'c, aimant). Les grands navires qui passent dans ces parages et qui sont garnis de feuilles de fer, arrivés en cet endroit de la mer, ne peuvent aller plus loin. »

Cette première partie est la légende du Pseudo Callisthène. Mais l'auteur ajoute :

« Chaque fois qu'on prend de la limaille de fer [battitures de fer] et qu'on l'offre en pâture à cette pierre, elle paraît la manger comme un être vivant et cette limaille de fer s'attache à toute la surface de cette pierre et forme comme des touffes de poils » , [comment ne pas voir, là encore, une image de Cronos ? cf. Mutus Liber -]

Plus loin nous rencontrons le che tchong jon (mamelle de pierre), appelé aussi lieou kong jou

(pierre qui laisse suinter le lait), le galactite d'Orphée, de Damigéron qui, tout comme en  Occident, fait abonder le lait aux nourrices, qui, mise sous l'écorce des arbres à fruits, agit à l'intérieur et fait produire à l'arbre beaucoup de fruits dont la saveur est agréable. [Encore une fois, nous ne pouvons que constater la similitude troublante, touchant à la « galactite ». Voyez en recherche tout ce que nous avons dit sur le Lait de Vierge - entrées récentes : 1, 2, 3, 4, 5,]. Ainsi que dans les Geoponica nous lisons dans le Pen ts'an kang mou que

« si on met cette poudre sous l'écorce de la racine de vieux arbres, ces arbres reprennent de la force. On dirait que véritablement cela leur redonne nouvelle vigueur ».

L'aëtite, la pierre d'accouchement n'est pas inconnue non plus en Chine, mais la légende ne s'applique pas à la même pierre. L'aëtite, le fer hydraté géodique argileux, s'appelle en Chine ya yu leang

(restes de nourriture de l'empereur Yu). Bien qu'au Japon elle s'appelle ko mochi ishi ( pierre qui enfante), on ne trouve dans ses propriétés médicales rien qui se rapporte à l'accouchement ; mais c'est le che yen (hirondelle de pierre, plicature fossile), qui vole, dit-on, dans cavernes, qui possède les propriétés merveilleuses de la pierre d'aigle. C'est toujours une pierre portant le nom d'un oiseau ; en vieil espagnol c'est la pierre Boitrenna, du vautour [référence explicite à Isis : la déesse se transformait en hirondelle, la nuit, tournoyant autour du cercueil d'Osiris et se lamentant en des cris plaintifs, jusqu'au retour du soleil. L'allégorie alchimique est simple à expliquer : Isis symbolise la Terre, à l'instar de Cérès et de Demeter. Or, quelle est la matière de la Pierre, si ce n'est une terre, transfigurée, issue des dépouilles d'Osiris, de son démembrement...Nous avons exposé tout cel longuement dans d'autres sections - recherche -], qui jouit de la même efficacité.

« Si une femme accouche difficilement [Latone], dit l'Encyclopédie, elle n'a qu'a tenir de chaque main un fragment de cette pierre, elle en éprouve l'efficacité sur le champ. »

Ils sont également la pierre d'épreuve, le pou souo che

qui vient de Sumatra, appelée égalemant mouo sono che

(pierre que l'on ramasse à la main). Les Hou jen (Mongols) la recherchent avidement,

« parce qu'ils la montent en or,en font des bagues qu'ils portent habituellement et chaque fois qu'ils veulent manger, ou qu'ils cessent de manger, ils passent leur langue sur cette bague qu'ils sucent deux ou trois fois pour se préserver de tout poison. »

Ce sont enfin les pierres de foudre, les céraunies de Pline, de Sénèque ; de toute l'antiquité enfin, les haches de pierre polie, les polissoirs, les grattoirs de l'âge de pierre : mais alors que l'Encyclopédie fait un simple renvoi aux étoiles filantes, le Pen ts'ao kang mou les définit ainsi - pierre de tonnerre - [qui] est une espèce de pierre qu'on trouve après la foudre tombée, [nous trouvons dans cette pierre de tonnerre la pierre noire de Pessinonte, autrement dit la météorite dont parle Daubrée à propos de Cybèle - cf. section Principes -] tantôt d'une autre, ordinairement de la ligure du fer d'une hache, à cela près qu'il n'y a point de trou pour l'emmancher, ou d'une barre de fer ou d'une lime quelquefois longue de plus d'un pied et pesant trois ou quatre livres, très dure, d'une couleur bleue, noire, marbrée. On les trouve après le tonnerre, enterrées dans la terre a cinq ou six pieds et souvent plus; il tombe quelquefois une matière qui s'appelle perle ou brillant, c'est un phosphore qui luit dans les ténèbres. C'est par l'agitation ou mouvement violent, ou choc des vapeurs et matières subtiles du soleil et de sa femme, que se produisent ces grands bruits, déterminés ou mus l'un et l'autre par un esprit ou être intelligent qui agit en cela et dans tant de productions que nous voyons avec une sagesse parfaite. [consultez la Révélation d'Hermès Trismégiste de Festugière. Vous trouverez, exprimés de façon à peine différente, les mêmes idées -]

« Les voies de ces esprits sont obscures et imperceptibles à notre égard, nous ne pouvons les pénétrer à fond. »

Il y a deux pierres, deux sels qui, dans l'alchimie, ont joué un rôle très important, le litharge [1, 2, 3, et recherche -] et le sel ammoniac, dont les noms persans se retrouvent dans les manuscrits latins du Moyen Âge, Merdaseng et Nouchadzir. On les rencontre ici, mais il y a une remarque bien curieuse à faire en leur endroit. Sous le mot mi t'o seng

et sous celui de nao cha

ils sont facilement reconnaissables. Mais le premier est écrit phonétiquement et de plus le texte chinois dit qu'il vient de l'étranger, donc c'est le mot persan transformé. Quant au nao cha, , c'est autre chose. Il est écrit idéographiquement et le texte du Pen ts'ao kang mou ajoute :

« Il vient de la province de Chen si ; on le tire d'une montagne d'où il sort continuellement des vapeurs rouges et dangereuses et très difficiles à aborder par rapport à ces mêmes vapeurs. Il en vient aussi de la Tartarie; on le tire des plaines où il y a beaucoup de troupeaux, de la même façon que le salpêtre de houssage [s'agirait-il du borax ? - cf. 1, 2, 3, 4, 5, et recherche -]; les Tartares et gens d'au delà de la Chine salent les viandes avec ce sel. »

De cela, il semblerait admissible de supposer que si les Chinois ont pris
aux Persans leur merdaseng, les Persans auront à leur tour emprunté aux Chinois leur nao cha auquel ils auront ajouté la terminaison dzer comme pour le Bezoar qui en Perse s'appelle Badzeher. Le verre, le po li,

je l'ai gardé, pour terminer. Pfizmaier, Hirth ont parcouru à son sujet les Annaes chinoises, la date d'apport du verre en Chine par les Arabes et de ses procédés de fabrication est aujourd'hui à peu près déterminée vers le milieu du Ve siècle. Sous ce nom de po li, écrit phonétiquement, on peut sans grande difficulté retrouver le jialh grec, [coupe, vase pour faire bouillir des liquides, urne funéraire -] absolument comme vori, biidoro en japonais, ne sont qu'une transformation de vitrum. Dans une autre étude nous rechercherons les pierres magiques communes aux Chinois et aux Occidentaux.

De tout cela je ne veux tirer actuellement aucune conclusion. Si j'ai blâmé souvent les synthèses trop rapides, je n'aurai garde de proposer aujourd'hui une solution. Les origines de la science pourront dans l'avenir, aussi bien que les annales qu'on découvrira, préparer les voies, permettre des rapprochements. Elles ne présenteront pas la partie la moins intéressante de l'histoire de l'humanité; les Lapidaires de l'antiquité en seront un chapitre.
 

Bibliographie sur les lapidaires

1. John B. Friedman and Jessica M. Wegmann, Medieval Iconography: A Research Guide (New York, 1998), pp. 337-39.

2. Joan Evans, Magical Jewels of the Middle Ages and Renaissance, particularly in England (Oxford, 1922). 133 EV15M STX.

3. Robert Max Garrett, Precious Stones in Old English Literature (Munich, 1909).

4. Robert Halleux, "Damigéron, Evax et Marbode: l'héritage alexandrin dans les lapidaires médiévaux," Studi medievali 3rd ser. 15/1 (1974), 327-47.

5. Peter Kitson, "Lapidary Traditions in Anglo-Saxon England: Part 1, the Background," Anglo-Saxon England 7 (1978) 9-; "Lapidary Traditions in Anglo-Saxon England: Part II, Bede's 'Explanatio Apocalypsis' and Related Works," Anglo-Saxon England 12 (1983) 73-123.

6. Christel Meier, Gemma spiritalis: Methode und Gebrauch der Edelsteinallegorese vom frühen Christentum bis ins 18. Jahrhundert, 2 vols. (Munich, 1977-).

7. Fernand de Mély, Les lapidaires de l'antiquité et du moyen âge, 3 vols. (Paris, 1896-1902).

8. Albertus Magnus. Book of Minerals, trans. Dorothy Wyckoff (Oxford, 1967).

9. Alfonso el Sabio. Lapidario and Libro de las formas & ymagenes, ed. Roderic C. Diman and Lynn W. (Madison, WI, 1980). 861L310L.D STX.

10. Anglo-Norman Lapidaries, ed. Paul Studer and Joan Evans (Paris, 1924).

11. Pseudo-Aristotle. Das Steinbuch des Aristoteles, ed. Julius Ruska (Heidelberg, 1912).

12. Arnoldus Saxo. De virtutibus lapidum.

13. Damigeron. De lapidibus. Ophei Lithica, accedit Damigeron de lapidibus, ed. E. Abel (Berlin, 1881); Pitra, Spicilegium Solesmense III, 324ff.

14. English Mediaeval Lapidaries, ed. Joan Evans and Mary S. Serjeantson, EETS os 190 (London, 1933).

15. Epiphanius of Salamis. De duodecim lapidibus, ed. de Mély, Les lapidaires grecs (Paris, 1898) II, 193. 553.8 M49L STX.

16. Isidore of Seville, Etymologies, Book 16.

17. Le lapidaire du quatorzième siècle: description des pierres précieuses et de leurs vertus magiques, ed. Isaac del Sotto (Vienna, 1862, rep. Geneva, 1974). 840.9M31L1974 STX.

18. Les lapidaires français du moyen âge des XIIe, XIIIe, et XIVe siècles, ed. Léopold Pannier (Paris, 1882).

19. Marbode of Rennes. Liber de lapidibus, PL 171, 1737-70; Marbode of Rennes's (1935-1123) De lapidibus, ed. J. M. Riddle, trans. C. W. King (Wiesbaden, 1977). See also Emile Ernaut, Marbode, evêque de Rennes: sa vie et ses oeuvres (1035-1123) (Rennes, 1889).

20.  The Middle English "Boke of Stones": The Southern Version, ed. George R. Keiser, Scripta: Medieval and Renaissance Texts and Studies 13 (Brussels, 1984).

21. Pliny the Elder, Natural History, Book 37.

22. Philippe de Valois. See Léon Baisier, The Lapidaire Chrétien: Its Composition, Its Influence, Its Sources (Washington, D.C., 1936). 841 L31DB16 STX.