LA LÉGENDE DE SIEGFRIED
D'APRÈS
LA CHANSON DE SEYFRIED A LA PEAU DE CORNEDas Lied vom Hürnen Seyfrid
traduit du moyen haut allemand et du norvégien médiéval par CLAUDE LECOUTEUX
revu le 27 juin 2002
Plan : Introduction - I. Les légendes dorées : la légende de Sifrit [Sifrit l'Encorné - poèmes du cycle légendaire des Goths] - II. la légende des Nibelungen dans la vallée du Rhin [Nibelungenlied - Siegfriedlied - préface du Livre des Héros] - III. la Mythologie germanique de Jakob Grimm - notes sur les extraits de Jakob Grimm - IV. le texte [§1 - §179] - notes du texte -
Préambule : Cédant à l'aimable insistance de mon ami Alain Mauranne, je me suis risqué à un exercice un peu périlleux consistant à tâcher de dégager des idées d'alchimie et d'hermétisme à partir d'un texte qui, a priori, n'en évoque point, du moins pour quelqu'un qui ne connaît pas la cabale hermétique. De fil en aiguille, j'ai développé des notes sur ce sujet épineux et j'ai pu assez heureusement compléter ce texte que le lecteur verra ici. Je dois donc remercier une nouvelle fois M. Mauranne qui a mis à ma disposition, sans compter ses efforts, sa grande bibliothèque et ses intuitions bienvenues sur notre sujet. La matière même du texte est tirée d'un recueil qui s'appelle la Légende de Seyfried [Siegfried] à la peau de corne : Das Lied vom Hürnen Seyfrid.- La traduction est due à M. Claude Lecouteux. Nous avons été amenés à commenter certaines de ses notes et à y déceler, parfois, des tournures hermétiques.
- Les illustrations ont été tirées du site http://www.nibelungenlied.com/HS/HSew00.html. Les autres illustrations sont référencées dans le corps de l'article.
- La musique d'introduction a été enregistrée sur Noteworthy composer.
- L'introduction a été rédigée à partir de textes émanant de la bnf [serveur Gallica].
- Le texte sur la Mythologie Germanique a été extrait de l'une de nos revues de l'Avant-Scène Opéra.
- Les notes qui suivent le texte sont originales.
IntroductionSi l'on connaît Siegfried grâce au Ring de Richard Wagner, l'oeuvre- pour totale qu'elle soit ou qu'elle fut considérée telle par le musicien - ne donne qu'une vision partielle de la geste du héros. Le lecteur lira, à cet égard, quelques textes tirés des ouvrages de la bnf [serveur Gallica] qui aideront à son édification. Tous les témoins médiévaux ont été traduits en français, sauf deux qui le sont ici pour la première fois : le Seyfried à la Peau de Corne (XIVe siècle) et l'histoire de Siegfried/Sigurd telle que la rapporte la Thidrekssaga (XIIIe siècle). Alors que la Chanson des Nibelungen occulte largement le fond mythique, ces textes nous permettent de lever un coin du voile et d'apercevoir ce qui se cache notamment derrière le trésor des Nibelungen et l'enfance de Siegfried. En outre se révèle en filigrane tout un univers mental où le merveilleux et le mythe relevaient des réalités d'un monde que fréquentaient encore les êtres surnaturels.
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Handschrift C (Hohenems-Laßbergische Handschrift um 1230)
Le texte de la Légende de Seyfried a été publié par N. von Georg Wachter, Nürnberg, et date de 1540. Il a té repris par Paul Piper dans Die Nibelungen. Bd.1, DNL, Berlin/Stuttgart 1889, S.143-166. L'interprétation alchimique que nous en donnons est originale ; il s'agit d'ailleurs plus, à proprement parler, d'une interprétation hermétique qu'alchimique. En effet, on trouve dans les 179 paragraphes de ce texte des scènes qui permettent, par l'allégorie ou la parabole, de revenir sur des points de doctrine que nous avons esquissés, complétés ou achevés dans d'autres sections. Mais il évidemment vain de vouloir en tirer des substances chimiques : ce texte, de toute évidence, ne ressortit ni de l'alchimie, ni même de l'hermétisme. Ce n'est pas la première fois, cependant, que l'on baserait des supputations hermétiques tirées d'un « pré-texte », base d'une improvisation sur l'hermétisme et de variations allégoriques sur l'Art sacré. Un point, toutefois, permet de rattacher le texte et ses images, fort belles, à nos supputations cabalistiques : le recours à certains éléments de mythologie qui transcendent, en effet, et le temps et les lieux. Mais si l'on veut pousser jusqu'à son terme la signifiance du texte envisagé dans son rapport à l'Art sacré, il apparaît clairement que le cuivre et le fer sont nommés, sous les espèces de sulfure, de sulfate et peut-être même, de carbonates. Le combat de Seyfried contre le Géant Kuperen [Kuperan] tient de l'équilibre instable d'une solution où des sels métalliques sont plus ou moins concentrés et en des déplacements incessants où un métal en précipite un autre. La suite, où Seyfried combat le dragon, est une lutte sans merci contre les esprits de la dissolution et de la putréfaction, lutte dont le prix - qui n'est pas à dédaigner - est la conjonction des Principes de l'oeuvre. Ce combat sans merci se déroule dans la montagne du dragon où l'on reconnaît immédiatement l'athanor des alchimistes. D'ailleurs les héros de ce drame pénètrent par le cendrier de l'athanor au moyen d'une clef qui pourrait bien être du bleu de montagne. Le dragon est finalement vaincu par Seyfried en un passage qui rappelle beaucoup l'un de ceux où les grands Adeptes, comme Basile Valentin, conseillent de « brûler le laiton et de déchirer les livres ». La suite nous conduit dans les terres de Worms où nous pensons reconnaître l'antique Rhodes. Des considérations hermétiques découlant de l'étude de la Clef de la Plus grande Sapience, attribuée par Chevreul à Artephius, nous conduisent ensuite à distinguer dans les meurtriers de Seyfried, des principes composés sur lesquels nous ne pouvons nous étendre dans cette introduction.
Au total, la Légende de Seyfried dresse des scènes permettant de situer l'intrigue alchimique vers le tout début de la Grande Coction ; celle-ci s'étend à peu près jusqu'au régime de Mars ainsi qu'à la volatilisation presque complète du Mercure, par la voie sèche. Les vitriols y jouent un rôle de premier plan, en particulier le bleu et le vert. Les sulfures dissous, par le biais des gnomes, jouent aussi un rôle important. On doit enfin distinguer des associations avec les nains qui ont le même emploi que le soufre cristallisé. Pour mieux situer tous ces états, ces processus, on peut conseiller au lecteur de consulter le Bergbüchlein [la génération des minéraux et des métaux], les traités de philosophie naturelle [1, 2, 3, 4, 5] et enfin, les Mémoires sur le métamorphisme des roches de Gabriel-Auguste Daubrée et d'Achille Delesse. Cf. aussi notre Mercure de nature.
Il était intéressant de voir en quoi la Chanson de Seyfried à la peau de corne pouvait se rattacher à l'hermétisme par le biais de la mythologie, et, partant, comment l'on pouvait trouver des points d'ancrage permettant d'y débusquer des traits de cabale. Nous avons consulté La littérature allemande au Moyen âge et les origines de l'épopée germanique par Adolphe Bossert [Hachette, 1893] et relevé plusieurs passages que nous soumettons au lecteur.
Caractère de Sifrit. Ses premières aventures ; la conquête du trésor des Nibelungen. — Éléments mythiques de la légende de Sifrit. L'héroïne Scandinave Sigurdrifa et la Belle au Bois dormant - Le poème de Sifrit corné. Passage du mythe au chant héroïque, et du chant héroïque au conte populaire.
On a pu suivre, dans les recherches précédentes, le développement de la poésie héroïque des Germains. Nous avons étudié d'abord, dans les deux chanteurs Volker et Horant, le caractère même de cette poésie, véritable poésie anonyme, conçue en vue du charme momentané qu'elle exerçait et en dehors de toute préoccupation littéraire. Nous avons considéré ensuite deux simples épisodes, le combat de Hildebrant et de Hadebrant, et le récit de la mort des fils d'Attila, appartenant tous les deux à l'histoire légendaire des Goths. Dans Walther et Hildegonde, on a déjà pu remarquer une action plus compliquée et touchant aux destinées de plusieurs nations. Nous arrivons enfin au poème des Nibelungen, auquel ces ouvrages de moindre étendue pourraient presque servir d'introduction, et où les traditions des principales tribus germaniques se mêlent et se combinent en une seule série d'aventures. En adoptant cet ordre, nous n'avons fait que reproduire le mouvement même de l'épopée nationale, qui chante d'abord des faits isolés; qui relie ensuite ces faits, en les groupant autour d'un grand nom ou d'un grand événement, et forme ainsi des cycles épiques; qui réunit enfin plusieurs cycles, en les subordonnant à une idée générale, et crée des poèmes complexes, peintures vives et variées de tout un monde héroïque. Nous retrouverons dans les Nibelungen presque tous les héros que nous connaissons déjà; toute l'Allemagne barbare se donne rendez-vous dans ce poème. Voici d'abord, en commençant par le midi, le groupe des Goths, avec Théodoric et son compagnon Hildebrant; ensuite, en nous dirigeant vers le nord, les rois burgondes avec leur vassal Hagen [175], établis sur le Rhin supérieur. Enfin, si nous descendons le Rhin, nous rencontrons un peuple nouveau, à qui appartient le héros principal des Nibelungen : ce sont les Francs. Le territoire qu'ils occupent est appelé le Niderlant, ou les Pays-Bas; leur capitale est Santen, sur le Rhin. Santen, Worms [171], Vérone [15], voilà les trois points extrêmes du cercle qui enferme l'action des Nibelungen et dont tous les rayons convergent vers le centre de ce monde fabuleux, vers Etzelbourg où règne Attila. L'étude du caractère de Sifrit nous montrera la poésie héroïque des Germains sous un nouvel aspect. Jusqu'ici, nous avons surtout connu cette poésie dans ses rapports avec l'histoire : nous allons la considérer dans ses rapports avec la légende mythique. Qu'un héros se meuve dans un ordre d'idées et de sentiments ordinaires, la tradition poétique lui prêtera des aventures peu surprenantes; elle lui laissera quelque apparence d'un personnage historique. Mais elle ornera de ses fictions les plus grandioses l'image d'un héros en qui elle voudra personnifier les côtés les plus élevés de la nature humaine. Alors elle puisera dans le mythe; elle renouvellera d'anciennes légendes dont le sens religieux s'est perdu, mais qui ont gardé un reflet idéal ; elle transportera sur la terre ce qui reste de l'antique Olympe [c'est bien sûr là qu'il nous faut chercher, et qu'on trouve d'ailleurs les points d'ancrage entre la mythologie germanique et la vieille mythologie grecque ; partant, c'est là que l'on retrouve le fonds de commerce hermétique pour ainsi dire ; cf. infra la Mythologie Germanique de Jakob Grimm]; elle créera, enfin, des personnages comme Sifrit, dont la courte et glorieuse carrière se pare d'un rayon surnaturel, et qui traverse le monde héroïque avec la noble assurance d'un demi-dieu. [Sifrit présente des traits qui le rendent évidemment congénères d'Ajax, d'Arès et pour des raisons qui tiennent à sa quasi-invulnérabilité, à Achille ] Sifrit est la plus haute expression de la vaillance héroïque. Le fond de son caractère est l'enthousiasme. Il cherche la lutte pour elle-même ; il ne pense pas à la victoire, tant il est accoutumé à vaincre. Son seul regret, dans le combat, c'est que le combat finisse. Il se jette dans les aventures, poussé par l'unique besoin d'exercer la vigueur de son bras, et il semble que le monde ne puisse pas lui fournir assez d'occasions de se signaler. Quand il a renversé un géant, il le relève, lui rend ses armes, et le renverse encore [82]. C'est bien ici, on le voit, que le mythe doit reparaître. Il faut que les esprits de la terre et du ciel renaissent à la vie, sous quelque forme que ce soit, pour que le jeune et brillant héros trouva des adversaires dignes de lui. Sifrit a les défauts de ses qualités, mais ces défauts ne diminuent pas son prestige. Il est présomptueux, dédaigneux, imprudent. Il se plait à éblouir de l'éclat de sa gloire les chevaliers qui lui sont inférieurs en vaillance. Les rois qu'il a servis sont jaloux de sa renommée [ils sont surtout inquiets de la perte de leurs terres que le roi Gybich veut donner à Sifrit pour le récompenser d'avoir sauvé sa fille Krimhildt]. Mais il ne voit pas le danger. Un nain (il est vrai que c'était un nain) lui a prédit [161], lorsqu'il était tout jeune encore, que son audace le conduirait à une mort prématurée [et voilà encore ce qui le rapproche d'Achille] : il n'en poursuit pas moins le cours de ses périlleux exploits. Il meurt dès la première partie des Nibelungen; mais son esprit remplit tout le poème, et son souvenir détermine jusqu'à la fin les événements. Sifrit s'annonce d'abord comme un héros d'un éclat particulier. Voici l'histoire de ses premières années, d'après la deuxième Aventure :
Dans le Niderlant grandissait le fils d'un roi puissant, — son père se nommait Sigemunt, sa mère Sigelint, — dans un château très fort et connu au loin, situé près du Rhin; ce château s'appelait Santon. Le vaillant guerrier se nommait Sifrit. Il visita maint royaume, grâce à son indomptable énergie, et la vigueur de son bras le conduisit dans les pays lointains. Que de bons guerriers il rencontra plus tard chez les Burgondes. Mais, dès son premier temps, dès les jours de sa jeunesse, on pourrait raconter de lui des merveilles. Il était beau de corps, et de noble apparence; et plus tard il se fit aimer des dames. On l'éleva avec le soin qui convenait à sa naissance; mais il tira ses meilleures qualités de son propre cœur. Le royaume de son père fut illustré par lui, tant il se montra accompli en toutes choses. Déjà il avait atteint l'âge d'aller à la cour. Chacun aimait à l'y voir; les dames et les jeunes filles auraient souhaité de l'y voir toujours. Plusieurs d'entre elles lui voulaient du bien, et le jeune seigneur s'en apercevait. Une escorte l'accompagnait, quand il chevauchait autour du château. Il était vêtu de belles étoffes, par les soins de Sigemunt et de Sigolint. De sages maîtres l'instruisaient, l'élevaient dans les bonnes mœurs. Il se préparait ainsi à devenir puissant et riche. Lorsqu'il fut d'âge à porter les armes, on lui donna un équipement complet. Alors il songea aussi à rechercher les dames, qui, de leur côté, s'honoraient de lui plaire. Et voilà que Sigemunt fit savoir à ses vassaux qu'il donnait une grande fête. La nouvelle en fut portée dans les royaumes voisins. Le roi promettait à chaque invité, homme du pays ou étranger, un vêtement et un coursier. Savait-on quelque part un noble jeune homme qui, selon la loi de son rang, devait être fait chevalier, on l'invitait a la fête. Et tous prirent ensuite l'épée avec le jeune roi. On pourrait dire merveilles de cette fête. Sigemunt et Sigelint furent comblés d'éloges pour leur générosité; ils firent de grandes largesses. Aussi on vit arriver chez eux beaucoup de cavaliers étrangers. Quatre cents jeunes guerriers devaient prendre l'habit de chevalier en môme temps que Sifrit. Les jeunes filles étaient infatigables à l'ouvrage; car elles étaient favorables au jeune prince. Et elles enchâssaient les pierres précieuses dans l'or, qu'elles travaillaient en broderie sur les vêtements du jeune héros [...]Quand la fête est terminée, les seigneurs du Niderlant, frappés de la belle apparence du jeune prince, et témoins de son adresse aux jeux guerriers, veulent être gouvernés par lui. Mais Sifrit s'éloigne; car, dit le poème, il ne se plaisait que dans les combats. Son premier exploit est la conquête du royaume des Nibelungen. Ce royaume était situé dans une Île du Nord; il était dominé par une forteresse, où se trouvait un trésor inépuisable, sous la garde d'un géant et d'un nain, l'un et l'autre d'une force prodigieuse. Le poème des Nibelungen ne raconte pas la conquête du trésor; mais il contient une scène qui se passe dans le fabuleux royaume, et qui est intéressante parce qu'elle fait bien voir le caractère du héros. Sifrit a besoin d'une escorte de mille chevaliers. Il aborde dans son Île ; mais, au lieu de s'annoncer comme roi, il s'arrête, visière baissée, devant le château, et heurte violemment la porte. Le géant s'élance sur lui et, d'un coup de massue, lui brise sa cotte de mailles [65]. Sifrit est en danger de mort, dit le poème, mais il est heureux de ce que le gardien fasse si bien son devoir. Il se relève, dompte le géant et l'enchaîne. Mais son envie de batailler n'est pas encore satisfaite.« A travers la montagne, le nain sauvage, le vaillant Albrich, entendit le bruit du combat. Il s'arma aussitôt et accourut au lieu où il trouva le noble étranger qui venait de lier le géant. Albrich était très brave et très fort. Il portait heaume et cotte de mailles, et, dans sa main, un fouet pesant. Il courut en hâte à la rencontre de Sifrit. Sept lourdes masses de fer étaient attachées au fouet. II en frappa si rudement le bouclier du héros, qu'il le brisa presque entièrement. Le bel étranger craignit pour sa vie. Sifrit jeta son bouclier brisé; il remit sa longue épée au fourreau. Il ne voulait point tuer son caroérier : il se faisait un devoir d'épargner ses hommes. » [73]
Après avoir garrotté Albrich, il se fait enfin connaître. « Comment vous nomme-t-on ? » demande le nain. — « Je m'appelle Sifrit, je pensais être connu de vous. » — « Je suis heureux de l'apprendre, dit Albrich ; je viens d'éprouver que c'est à bon droit qu'on vous regarde comme le roi de ce pays. » [46]
Ce royaume où Sifrit possède un riche trésor, et où il commande à une chevalerie d'élite a été conquis par lui sur deux rois qui s'appelaient les Nibelungün. La même désignation s'applique au trésor (Nibelungenhort), elle passe ensuite aux possesseurs du trésor : voilà pourquoi les Francs et les Burgondes portent souvent le nom de Nibelungen. Le pays s'appelle le Nibelungentant, ou le pays des Ténèbres : car tel est le sens du mot. Héros de lumière, vainqueur des ténèbres, tel Sifrit apparaît dans une série de légendes, originairement mythiques, qui se reportèrent sur lui comme sur le plus brillant représentant de l'âge héroïque. La tradition populaire n'invente rien d'une manière absolue; mais aussi elle n'oublie rien. Quand les mythes pâlissent, elle les fait revivre sous forme de légendes épiques. Avec les débris des dieux, elle complète l'image des héros. Par quelle association d'idées procède-t-elle dans ces opérations mystérieuses ? Comment choisit-elle les héros qu'elle juge dignes d'être illustrés d'une manière exceptionnelle ? C'est ce qu'il est difficile de dire. Souvent des analogies tout extérieures suffisent. Que Sifrit se signale avant l'âge de chevalerie, par des actions glorieuses, on le comparera au dieu du jour, dont il a la vigueur et l'éclat [Apollon, épithète du Soufre des alchimistes]. Que, dans son ardeur belliqueuse, il suscite les obstacles, appelle les occasions de vaincre, on songera au dieu du printemps, lassant la longue résistance de l'hiver [Arès]. Il ne faut pas oublier que, dans toute création poétique, il y a une part de fantaisie, et il ne faut pas y appliquer une analyse trop rigoureuse. Le fait est que Sifrit fut le héros privilégié de la légende germanique et que le tableau de ses aventures s'embellit de tous les symboles de jeunesse, de vie et de lumière qui restaient des anciens mythes. On trouve dans toutes les mythologies un ensemble de récits qui représentent sous forme symbolique la lutte du jour et de la nuit, du printemps et de l'hiver. Les alternatives de lumière et d'obscurité, le sol tour à tour fécond et stérile, telles furent les premières images qui frappèrent les regards des hommes. [tous les ouvrages traitant plus particulièrement de philosophie hermétique sont à consulter : la Philosophie Naturelle des Métaux, la Révélation des Teintures des Métaux ; la Philosophie Naturelle Restituée ; La Nature à découvert, etc. ] Quel spectacle plus grand, en effet, pouvait s'offrir à une race jeune, ayant encore la vive sensation des choses extérieures ? Le premier rayonnement du matin, le premier éclat de la verdure, c'était, pour ces hommes, l'œuvre même de la création, qui chaque année, chaque jour, se répétait sous leurs yeux. Ne devait-il pas leur sembler, à chaque floraison, à chaque aurore, que la terre sortait encore une fois, toute neuve, des mains qui avaient formé l'univers ? Spectacle d'autant plus beau qu'il était plus éphémère. En effet, la nuit s'étendait; l'hiver venait, morne et stérile. Alors c'étaient les esprits du mal qui chassaient ou enchaînaient les dieux bienfaisants. Parfois la lutte entre la lumière et les ténèbres est symbolisée par le combat d'un héros contre un dragon. D'autres fois une vierge endormie est réveillée, le jour venu, par un dieu. Ces images, familières à l'enfance de toutes les races, se rencontrent aussi parmi les plus anciennes conceptions mythiques des Germains et des Scandinaves; et elles ont passé de là dans la légende héroïque de Sifrit.
Un des mythes les plus hardis que l'imagination des peuples ait conçus, c'est celui de la délivrance de Sigurdrifa par Sigurd,le Sifrit Scandinave. Sigurdrifa, selon le chant de l'Edda qui porte son nom, était une valkyrie qui, s'étant attiré la colère d'Odin, avait été endormie par lui dans un château entouré de flammes [comparable à Beja, protégée par l'Entrée Ouverte au Palais fermé du Roi, entrée ceinturée du feu des Sages dont l'impétrant doit apprendre à démonter le mécanisme]. Au jour marqué par les Nornes, elle devait être réveillée par un guerrier qui ne craindrait aucun obstacle. Sigurd traverse le pays ou la fille d'Odin est captive, et arrive au pied d'une montagne couronnée d'une vive lumière dont les reflets éclairent le ciel. Il s'approche et découvre un château fort, défendu par une enceinte enflammée. Il traversa les flammes, entre dans le château et trouve une femme endormie, couverte de son armure. Il la délivre de son heaume et de sa cotte de mailles. Alors elle se soulève, voit Sigurd devant elle et dit :« Qui défait ma cotte de mailles ? Qui interrompt mon sommeil ? Qui me débarrasse de ces sombres liens ? » [cette cotte de mailles magique figure le filet magique où Héphaistos prend au piège Aphrodite et Arès]
Et, souhaitant la bienvenue au héros, elle s'écrie :
« Salut, ô jour ! Salut, ô vous, les fils du jour ! Salut, ô nuit ! Et toi, terre nourricière, salut ! Regardez-nous avec des yeux bienveillants, et accordez-nous à tous deux la victoire. Salut à vous, dieux et déesses, et à toi, campagne féconde ! Accordez-nous à tous deux, qui sommes de noble race, et la parole et la sagesse, et que nos mains soient pleines de dons salutaires ! »
Nous retrouverons Sigurdrifa dans la poésie héroïque des Germains, non plus comme valkyrie, mais comme simple héroïne. Elle figure dans les Nibelungen, sous le nom de Brünhilt. Elle est invincible pour tout guerrier, excepté pour Sifrit [elle a donc les caractères de l'Acier des Sages, indestructible, et que le feu même ne peut détruire : c'est l'image de la salamandre. Seul le Soufre des alchimistes peut en venir à bout par une projection en masse, artifice suprême de l'oeuvre]. Elle garde encore, de ses attributs célestes, une force et une beauté sans égales; mais le mythe primitif est complètement obscurci. Rien ne se perd, en poésie. Quand un mythe disparaît, il reste un conte. Qu'est devenue l'histoire de Sigurdrifa, la fille du ciel, réveillée par le brillant Sigurd ? Le château fort s'est changé en un palais enchanté ; les flammes qui l'environnaient, en une ceinture de ronces et d'épines qui s'élèvent jusqu'au sommet des tours [ces ronces et épines se voient dans l'écusson central du vitrail des Jacobins ou encore dans le frontispice du Mutus Liber]. Sigurd a pris la forme d'un prince jeune et vaillant; et la guerrière elle-même est devenue la Belle au bois dormant. La légende Scandinave a traversé tout le moyen âge; et, au XVIIe siècle, elle reparaît tout à la fois en Italie dans le Pentaméron, recueil de contes publiés à Naples, en 1637, par Jean-Baptiste Basile, et en France dans le livre immortel de Perrault. Un conte semblable à celui de Perrault existait en Allemagne; il a été publié par les frères Grimm [Kinder und Hausmaerchen, 8e édition, 3 vol.; Gœttingue, 1864.]. N'est-il pas remarquable qu'un sujet poétique se transmette à travers tant de siècles, de manière que les dernières transformations trahissent encore l'idée primitive ? Cette idée perce à travers le récit de Perrault, et sans doute à l'insu de Perrault; mais elle est plus reconnaissable dans le conte allemand de Dorwœschen, qui a gardé plus de simplicité et qui n'a pas ressenti le voisinage de la cour de Louis XIV. Les fées qui dotent la jeune princesse, dans le conte allemand, sont au nombre de douze; c'est la treizième qui lui fait le don fatal. La treizième fée, celle que nous n'avions point priée, c'est le temps qui emporte l'année, la jeunesse et toutes nos joies. Au moment où Dorwœschen s'évanouit, tout s'endort autour d'elle : il n'est pas besoin, comme chez l'auteur français, d'un coup de baguette pour opérer la transformation. Tout ne vit que par elle : elle absente, le sommeil d'hiver cornmence. Le jour où naîtra le printemps nouveau est marqué d'avance, comme dans le mythe Scandinave; et quand le héros prédestiné s'approche, les épines sèches fleurissent et s'écartent pour lui ouvrir un passage. A peine a-t-il touché la main de la jeune fille, que le château s'anime, que les buissons verdissent dans la cour et que les oiseaux volent par la campagne. Nous voilà bien loin de Sifrit; mais nous ne sommes pas sortis du genre d'idées qui accompagne ce héros et que nous allons retrouver encore dans un autre ouvrage.
Il existe sur Sifrit un petit poème, bien postérieur aux Nibelungen quant à sa rédaction, puisqu'il n'est connu que par des éditions imprimées du seizième siècle, mais qui, par les traditions qu'il renferme, remonte aux temps héroïques : c'est le Sifrit corné, ou à la peau cornée, ou invulnérable [Hürnen Seyfried, dans le Livre des héros de Von der Hagen et Primisser : deuxième partie.]. Le sujet offre de l'analogie avec celui du Chant de Sigurdrifa. Un dragon a enlevé une jeune fille et la tient captive sur un rocher désert. Lui-même, véritable esprit de ténèbres, habite au fond d'une noire caverne. Il a également réduit sous sa loi les Génies de la terre, les nains qui accumulent les richesses dans des allées souterraines. L'arrivée de Sifrit est le signal d'une délivrance commune, achetée au prix d'un long combat. Cependant le Sifrit corné est loin de ressembler à une œuvre mythique. Le mythe perce, à l'insu du poète, plus préoccupé de la partie anecdotique du récit. C'est un conte qui a gardé quelque chose du ton héroïque. Le mythe est si bien oublié, que le dragon est à peine un monstre; c'est un chevalier à qui l'on a jeté un sort et qui, après cinq ans révolus, doit reprendre forme humaine [N'y a-t-il pas là comme une indication ? Le Roi des alchimistes n'est-il pas Chaos, au début de l'oeuvre ; et le Mercure n'est-il pas comparé à un dragon venimeux ? Il faudrait encore réfléchir sur la proximité phonétique entre les mots Cadmos, cosmos et chaos ; cf. Phédon de Platon]. Il n'est pas cruel ; il traite sa captive avec égards, quoiqu'il n'ait pas le don de lui plaire; et il se promet, le jour venu, de la ramener à ses parents et de la demander en mariage [27]. Ajoutez une fée, et vous aurez un conte de Perrault. S'il était permis de fixer une chronologie dans ces sortes d'ouvrages, ce petit récit serait l'introduction naturelle des Nibelungen. Il retrace les aventures de Sifrit jusqu'à son arrivée à Worms. Ce qu'il offre de plus intéressant, c'est le caractère du héros, quoique sa sauvagerie soit exagérée à plaisir. Sifrit, tout enfant, est si grand et si fort [c'est aussi en quelque sorte un Hercule], et en même temps si intraitable, qu'on ne sait comment l'élever. De bonne heure, il veut quitter la maison paternelle et courir les aventures. Le roi assemble ses conseillers.
« Laissez-le partir, disent-ils : l'expérience le corrigera, et, s'il reste en vie, il sera d'autant plus vaillant. » [3]
Sifrit se met en route. Dans le premier village ou il arrive, il s'engage chez un
forgeron [4], qu'il étonne d'abord par sa force prodigieuse. Il donne un coup de marteau : le fer vole en éclats, et l'enclume s'enfonce sous terre. Le maître cherche à se débarrasser d'un si terrible ouvrier. Il l'envoie faire provision de bois dans la forêt [6], sachant qu'il y rencontrera un dragon, et espérant bien qu'il n'en reviendra pas. Mais Sifrit tue le dragon [7], et, s'étant baigné dans le sang du monstre, il devient invulnérable. Sa peau se durcit comme de la corne [10] : de là le nom du héros et celui du poème. [il s'établit là une relation semblable à celle d'Achille dont la mère - Thétis - le tenait, c'est bien connu, par les chevilles. Le Styx est ici le premier dragon que combat Sifrit. Le terme qu'il convient d'employer pour décrire l'opération est kelainoV , noir, sombre, mais aussi souillé de sang, en parlant du Styx, des Erynies. On en rapprochera kelainegkhV : à la lance noire de sang ( épithète d'Arès)]. Sifrit établit sa demeure dans la forêt et devient un féroce chasseur. Sa vigueur était telle, qu'il prenait les lions vivants et les garrottait [33]. En peu de temps, il a dépeuplé le canton; déjà le gibier lui manque, et ses chasses ne lui rapportent plus rien. Un jour cependant, ses chiens découvrent une trace [35]. Il les suit, sans s'arrêter, pendant quatre jours et quatre nuits [36], et se laisse conduire par eux dans une affreuse solitude. Déjà, ne trouvant rien, il s'apprêtait à revenir, lorsqu'il vit paraître devant lui un nain [42]. Les nains sont toujours très riches, car ils cherchent sous terre les métaux et les diamants. Celui-ci était vêtu d'or et de soie, et une brillante couronne était posée sur sa tête [44].« Qu'est-ce qui vous amène dans cette solitude, seigneur ? »
demanda-t-il. Sifrit avait tellement pris l'habitude de la vie sauvage, que, pour toute réponse, il dit :
« Tu es le premier homme que j'aie rencontré depuis des années : dis-moi quel est mon père, et ma mère. » [46]
Le nain, ayant satisfait à sa demande, lui apprit aussi que, non loin de là, était le rocher où un dragon tenait prisonnière la fille du roi des Burgondes [50]. Aussitôt Sifrit jura sur son épée de la délivrer. — « Ce sera un rude combat, dit le nain, et jamais homme n'en a livré un pareil. » — « Tant mieux ! s'écria Sifrit, je ne me plais que dans les combats à outrance. »
Le récit continue de se développer à la façon d'un conte, plutôt que d'une légende mythique. Il prend même par moments une teinte très chrétienne. La jeune fille, abandonnée sur le rocher, se confie à la sainte Vierge [30]; elle implore la Reine du ciel, dont elle a appris dans les livres, dit-elle, à connaître les perfections. Le sauvage guerrier lui-même invoque le secours de Dieu dans le combat qui va commencer [41]. Un géant tenait les clefs de la demeure du dragon [59]. Sifrit l'appelle. Le géant paraît, armé d'une énorme massue de fer, qui dépasse les arbres de la forêt de la moitié de sa longueur [62]. Son casque, dit le conteur, reluisait, comme le soleil reluit sur les vagues de la mer [72]. Sifrit n'a pas de peine à vaincre le géant [82]; et il faut que celui-ci le dirige par le sentier qui mène au rocher. Dans son ardeur, il s'élance en avant. Alors le géant se jette sur lui par derrière et le renverse [87]. Heureusement, le nain veillait sur le héros; il Iui met aussitôt sur la tête la toque qui rendait invisible [89]. Sifrit, assis au bord du chemin, reprend connaissance : le choc avait été rude. Le nain cherche encore à le détourner de l'entreprise.
« Plutôt perdre la vie, répond-il, que de revenir jamais sur mes pas ! » [94]
II jette la toque qui le protégeait, attaque le géant et le terrasse une seconde fois [97]. Mais de plus dures épreuves l'attendaient sur le rocher. Le danger était, pour lui, d'être consumé par l'haleine embrasée qui sortait de la bouche du monstre [129]. L'issue du combat renferme une dernière allusion au sens mythique du récit : le dragon entre dans une telle ardeur, que les écailles de son enveloppe se fondent et coulent le long de son corps, comme de la glace liquide [147]. L'ancien symbole se reconnaît ici : Sifrit reparaît comme le héros du printemps, vainqueur de l'hiver [l'image hermétique est exacte mais il est peu probable que l'auteur ait voulu y joindre une intention alchimique...Quoi qu'il en soit, l'image de cette corne qui est comme de la glace liquide donne tout à fait l'idée de l'aspect pâteux et visqueux que revêt le Mercure]. Le dragon mort, tout le peuple des nains s'anime [154]; car il les avait tenus longtemps sous le joug. Ils entourent le libérateur, lui font fête dans leurs demeures souterraines, étalent devant lui leurs trésors. Sifrit et la princesse qu'il a sauvée se mettent en route pour Worms [156]. Le nain les accompagne. Tout en cheminant, Sifrit lui dit :
« Mon petit compagnon, révèle-moi les secrets d'un art qu'on appelle Astronomie. Je t'ai vu ce matin, quand nous étions sur le rocher, lire dans les étoiles ce qui devait m'arriver. Dis-moi combien d'années je vivrai uni avec ma jeune fiancée. » [160]
Le nain lui répond :
« Vous la posséderez pendant huit années; ensuite vous mourrez par trahison; mais la dame vengera votre mort, et, à cause de vous, maint chevalier perdra la vie. » — « Puisque ma mort est si proche, dit Sifrit, et que la vengeance sera si éclatante, cela me suffit : je ne veux pas connaître la main qui me frappera. » [163]
Ils arrivent ainsi a Worms. Ici le poète finit son récit [le résumé est incomplet, puisque les fils du roi Gybich - Hagen, Gunther et Gerold - décident de tuer Seyfried, ce qui sera réalisé alors que Seyfried étanche sa soif près d'une fontaine froide]; il renvoie, pour la suite, à un ouvrage qu'il appelle les Noces de Sifrit : ce n'était sans doute autre chose qu'un ancien poème qui devint plus tard la première partie des Nibelungen. Que manque-t-il à ce récit ? C'est que le monstre tué par Sifrit redevienne un beau prince et qu'on lui trouve une autre fiancée. Nous aurions alors un conte parfait. Les traditions primitives des peuples prennent successivement trois formes principales : celle du mythe, celle du chant héroïque, celle du conte. Quand la légende mythique cesse d'être un objet de croyance, elle se rattache à la tradition héroïque qui vient après elle. Quand l'esprit héroïque disparaît à son tour, il reste encore le fonds romanesque des récits; et tout le développement finit par des contes. Le poème de Sifrit corné flotte entre le conte et le genre héroïque. Dans le Chant de Sigurdrifa et dans le conte de la Belle ou bois dormant, le même sujet se présente d'abord sous forme héroïque, avec un mélange d'éléments mythiques, et ensuite comme simple récit romanesque. Perrault est le dernier héritier du scalde Scandinave. [...]
Sifrid l'Encorné; sa place dans l'ensemble de la légende épique.
La poésie héroïque, ce legs de l'ancienne Germanie, se maintenait encore, grâce aux souvenirs glorieux qu'elle consacrait; il est vrai qu'elle s'altérait, se dénaturait de plus en plus. Elle avait suivi d'âge en âge tous les changements du goût et des mœurs. Chaque siècle y avait mis son empreinte plus ou moins forte, selon la puissance de son génie inventif. La société chevaleresque y avait porté l'esprit d'aventure et de galanterie; la société bourgeoise qui suivit, moins homogène, moins originale au fond, n'y laissa qu'une faible trace. Rien ne distingue les poèmes héroïques du XIVe siècle de ceux qui les avaient précédés, si ce n'est peut-être un style plus dur, la trivialité de certains détails, et parfois un tour humoristique qui atteste l'incrédulité de l'auteur vis-à-vis de son propre récit. Ce ne sont, pour la plupart, que des remaniements de textes plus anciens, d'utiles copies qui, en l'absence des originaux, peuvent servir à reconstituer l'ensemble d'un cycle
légendaire.Tel est, par exemple, le genre d'intérêt qui s'attache à Sifrid l'Encorné, [Hürnen Seyfried, dans le livre des Héros de Von der Hagen et Primisser, deuxième partie - nouvelle édition, par Golther, Halle, 1899] ou l'invulnérable, un petit poème qui nous a été conservé dans des éditions imprimées du XVIe siècle, mais qui a dû être écrit longtemps auparavant. Dans les Nibelungen, Sifrit obtient la main de Krimhilt par les services chevaleresques qu'il rend au roi Gunther. D'après une autre tradition, qui remonte jusqu'aux temps païens, Krimhilt est la récompense d'une victoire que Sifrit a remportée sur un dragon. Le dragon, symbole mythique, représente la nuit qui enveloppe la terre de ses replis sombres, l'hiver qui tient la nature captive et la frappe de stérilité, en un mot, tout ce qui, dans l'univers visible, répond à l'idée du mal [il y a là évidemment toute une symbolique complexe que l'on s'est attaché à analyser au long des pages de ce site. Voyez en recherche sur le dragon. Que l'on se rappelle simplement ici que le dragon tient du signe du Capricorne et de celui du Cancer, cf. zodiaque alchimique.]. Sifrit est le dieu bienfaisant qui s'annonce dans les premiers rayons de l'aurore, et qui donne la fécondité à chaque printemps nouveau. Il est remarquable que la vieille légende, consignée dans les Eddas, inconnue dans les Nibelungen, reparaisse tout à coup dans une sorte de conte rimé au déclin du Moyen Âge. Il est vrai que le symbole qu'elle renfermait à l'origine est bien obscurci. Le dragon est devenu un chevalier, à qui une fée maligne a jeté un sort, et qui, après un délai fixé, doit reprendre forme humaine. Il tient Krimhilt enfermée au fond d'une caverne, tout en la traitant avec les égards dus à une châtelaine prisonnière [26]. Le vainqueur la ramène à Worms, et l'auteur inconnu renvoie, pour la suite, à un ouvrage qu'il appelle les Noces de Sifrit, et qui formait sans doute la première partie des Nibelungen. La plupart des petits poèmes qui, comme Sifrit l'Encorné, se rangent autour de la grande épopée, mériteraient à peine d'être cités, si l'on ne tenait compte que de leur valeur littéraire. Ils tirent leur intérêt des sujets qu'ils nous ont conservés; ils montrent la tradition épique dans sa complexité féconde, se développant en plusieurs séries de fictions parallèles et souvent contradictoires.
2. — POÈMES DU CYCLE LEGENDAIRE DES GOTHS.
Le héros qui, à côté de Sifrit, semble avoir été le plus populaire dans la dernière période du Moyen Âge, c'est le roi des Goths Théodoric, appelé Théodoric de Vérone (Dietrich von Bern) [15], en souvenir de la victoire qu'il remporta sur Odoacre devant les murs de cette ville. Cette victoire ne suffit pas pour lui assurer la possession de l'Italie, et il fut tenu en échec jusqu'au jour où les renforts qu'il reçut des Visigoths lui permirent de reprendre l'offensive. Le poème de la Bataille de Ravenne, de la fin du XIIIe siècle, retrace ses revers passagers et son triomphe définitif. Mais il est évident qu'au point de vue de la légende, le secours dont il a besoin ne peut lui être donné que par Attila, l'arbitre souverain du monde héroïque, quoique, d'après l'histoire, Attila fût mort depuis une quarantaine d'années à l'époque de la prise de Ravenne par Théodoric. Par un autre anachronisme, Sifrit, l'ancien héros mythique, figure parmi les ennemis du roi des Goths; il est même vaincu par lui en combat singulier [Ce que le poème offre de plus intéressant, c'est un épisode, où est racontée la mort des deux fils d'Attila, qui ont voulu accompagner l'expédition. Un éditeur moderne a essayé de le séparer de l'ensemble : Ettmilller].
2)- la légende des Nibelungen dans la vallée du Rhin [extrait de les Annales de l'Est, publiées sous la direction de la Faculté de Lettres de Nancy, 1888, deuxième année] - H. Lichtenberger
Dans la tradition du Nord, comme dans la tradition allemande, la vallée du Rhin est le théâtre des événements que raconte la légende des Nibelungen. C'est dans le Rhin qu'est englouti le trésor des Nibelungen ; c'est à Worms que régnait au Ve siècle le roi Gundicarius ; c'est près du Rhin que la légende plaçait le royaume de Siegfried, et ce sont probablement les Francs qui ont les premiers célébré ce héros et chanté les exploits et la mort glorieuse des rois burgondes et de leurs compagnons. Du Ve au IXe siècle, la légende se répand dans toute l'Allemagne et pénètre jusqu'en Norvège et en Islande. Puis le chant épique s'éteint peu à peu ; les lieder disparaissent sans avoir été fixés par écrit ; les jongleurs laissent de côté les anciennes légendes pour se lancer dans la politique du jour et composer des poésies de circonstance. Otfried de Wissembourg, qui vivait à la fin du IXe siècle, n'entendait plus de lieder historiques célébrant les exploits des anciens héros, mais des chansons grossières, probablement satiriques ou érotiques ; aussi écrivait-il à l'évêque Lintbert :
« Lingua...haec (theotisca) velut agrestis habetur, dum a propriis nec scriptura nec arte aligna ullis est temporibus expolita ; quippe qui nec historias suoruin antecessorum, ut multae, gentes, commendant memoriae, nec eorum geslo, vel vitam ornant dignitatis amore. »
Cependant, après deux siècles de silence et d'oubli, il se produit comme une renaissance de l'épopée nationale : le vieux tronc presque mort de la légende se remet à fleurir, et dans toute l'Allemagne on recommence à chanter les anciens héros : cette renaissance de la poésie épique allemande, suscitée par le brillant développement que prennent, vers le XIe et le XIIe siècle, les chansons de gestes françaises, a probablement commencé dans la vallée du Rhin. C'est de là qu'ont dû partir les premiers lieder qui ont de nouveau chanté Siegfried et les Nibelungen. Ces lieder ont disparu, n'ont peut-être jamais été fixés par écrit, mais il est probable que depuis cette époque la légende des Nibelungen est restée populaire dans la vallée du Rhin. Au XIIIe siècle le Nibelungenlied est traduit en néerlandais ; du XIIIe au XVe siècle, le poème du Jardin des roses, composé probablement en Autriche, paraît avoir eu plus de succès à Worms que dans sa première patrie ;à cette même époque, le Siegfriedslied est également connu sur les bords du Rhin. Au XVe siècle encore on raconte l'histoire de Siegfried et la légende des Nibelungen continue à se transformer dans ces contrées. Ce sont ces dernières modifications que nous voudrions étudier. Le manuscrit m du Nibelungenlied et la Préface du livre des héros n'ont pas grand intérêt par eux-mêmes, mais on peut, en les comparant aux sources qu'ils suivent, se rendre compte d'une manière précise de la façon dont une légende s'altère avec le temps et des expédients auxquels les poètes ou les compilateurs ont recours quand ils n'ont plus qu'un souvenir vague et confus de la légende, ou quand ils se trouvent en présence de plusieurs versions différentes d'un même fait [Voir sur ce sujet W. Grimm, Heldensage, n° 134. Barlsch, Introduction de sa grande édition de la Nibelunge Not. Weigand, Zeitschrift für deutsches Alterthum, X, 142-146.]. Le XVe siècle est en France l'époque des romans en prose : on délaye en prose les chansons de gestes déjà tant délayées en vers : en Allemagne, sur les bords du Rhin, on obéit à une tendance analogue : il existe sur Siegfried un certain nombre de traditions : celle du Nibelungenlied, celle du Siegfriedslied, celle du Jardin des roses; il s'agit de compiler ces données d'origine diverse, de façon à produire une histoire complète de Siegfried, une biographie où aucun de ses exploits ne soit oublié. Les différentes versions de la légende ne s'accordent pas entre elles : — on passera par-dessus quelques contradictions, — tant pis pour le lecteur s'il ne comprend pas. Les diverses parties de la légende ont en chacune son existence indépendante et ne peuvent pas se relier les unes aux autres : il faudra coûte que coûte faire un récit suivi et complet, quitte à modifier la légende principale pour conserver un épisode. Des œuvres ainsi composées d'éléments disparates deviennent nécessairement confuses, incohérentes ; elles fourmillent de contradictions; on y trouve plusieurs récits différents d'un même fait les uns à côté des autres; quoi d'étonnant si la légende ainsi défigurée finit par retomber dans un oubli mérité ? L'auteur du manuscrit m [la table des matières du msc. m est publiée par Welgand, Zeitschrift für deutsches Alterthum, X, 142; par Bartsch dans l'introduction de sa grande édition du Nibelungenlied, p. xxv, et par Muth, Einleitung m das Nibelungenlied, p 115. Le manuscrit m a été écrit au XVe siècle dans la vallée du Rhin, peut-être dans les environs de Mayence] combine le Nibelungenlied avec le Siegfriedslied, lequel se compose déjà lui-même de plusieurs lieder juxtaposés ! Comme il ne reste de ce manuscrit que les titres des chapitres, il est difficile de se rendre compte de la manière dont l'auteur éludait ou atténuait les contradictions qui devaient se produire par suite de cette combinaison. Mais étant données les habitudes des compilateurs, il ne devait guère craindre de les laisser paraître aux auditeurs de s'en tirer comme ils pourront.
-1ère Aventure : Comment Siferit grandit pour les combats, comment il devint invulnérable et conquit le Trésor des Nebulunge avant d'être chevalier. Dans le premier des lieder dont est composé le Siegfriedslied (str. 1-15) [Je cite le Siegfriedslied d'après l'édition de von der Hagen el le Nibelungenlied d'après celle de Lachmann.], Siegfried est fils de roi et fait le désespoir de ses parents par son indocilité [2]; il est élevé dans la forêt chez un forgeron [4], tue un dragon dans le sang duquel il se baigne, ce qui le rend invulnérable [10]; enfin, il conquiert le trésor de Nybling [166] sans que le poète nous dise comment il s'y est pris, ni ce qu'était au juste ce trésor.
- Les aventures suivantes (2 à 5) correspondent aux 3 premiers lieder du Nibelungenlied : Siegfried a dû retourner à la maison ; car, au début du Nibelungenlied, il part de Xanten pour Worms où il veut demander la main de Kriemhilt ; pour s'en rendre digne, il fait pour Gunther la guerre contre les Saxons et après cet exploit aperçoit pour la première fois la belle Kriemhilt à laquelle il offre ses services de chevalier. C'est à cet endroit que l'auteur du manuscrit m intercale le 2° Siegfriedslied.
- 6ème Aventure : Comment Gunter voulut aller vers Kriemild et comment ils en furent empêchés par un dragon sauvage [120], p. 27.
- 7ème Aventure : Comment un dragon sauvage enleva Kriemild et l'entraîna sur un rocher élevé [19], p. 31.
- 8ème Aventure: Comment Siferit délivra la jeune fille sur le drachenstein en accomplissant force beaux exploits [140], p. 39.
- 9ème Aventure : Siferit après avoir vaincu le dragon regagna le Rhin avec la jeune fille [159], p. 44.
- 10ème Aventure : Comment Siferit chevaucha d'Isinstein en Nebulunge lant et y chercha 1000 de ses guerriers, p. 52. A partir de la 10ème aventure le manuscrit m suit de nouveau la légende du Nibelungenlied sans plus s'en écarter.Comment s'est opéré le raccord entre le Siegfriedslied et le Nibelungenlied ? Il faut commencer par faire quelques corrections à cette table des matières très défectueuse pour comprendre la suite des aventures de Siegfried : dans la 6ème aventure le compilateur a certainement mis Kriemhilt pour Brünhilt (il fait la même faute dans les titres de la 11ème et de la 12ème aventure) ; de plus, entre la 9ème et la 10ème aventure, il doit avoir oublié de mentionner un chapitre racontant comment Siegfried et Gunther conquirent Brünhilt ; la 9ème aventure a d'ailleurs 8 pages (environ 120 strophes), ce qui est en effet beaucoup pour une seule aventure. Ces corrections une fois faites, le récit devient à peu près compréhensible : au moment où Siegfried et Gunther vont partir pour l'Islande, Kriemhilt est enlevée par un dragon [17]; Siegfried la délivre, rentre à Worms [164], puis, — avant d'épouser Kriemhilt, qu'il a cependant déjà méritée, — part avec Gunther pour Isenstein où ils triomphent de Brünhilt qu'ils ramènent à Worms comme dans le Nibelungenlied. Ce récit n'en est pas moins confus et peu vraisemblable : on se demande surtout comment l'auteur a pu se tirer de l'histoire du trésor des Nibelungen : elle parait une première fois dans le 1er Siegfriedslied (1ère aventure), une seconde fois dans le 2ème Siegfriedslied où Siegfried, pendant sa lutte avec le dragon, découvre par hasard le trésor du roi Nybling (8ème aventure) ; enfin, d'après la légende sur laquelle repose la 10ème aventure, Siegfried enlève le trésor aux rois Schilbunc et Nibelunc, et au nain Albrîch. Le compilateur a-t-il supprimé une ou plusieurs de ces versions de la légende ou a-t-il donné trois récits différents du même fait ? Ces deux hypothèses sont également possibles : quoi qu'il en soit, dans le premier cas, il modifie arbitrairement ses sources ; dans l'autre, son récit devient un imbroglio dont les lecteurs les plus perspicaces ne pourraient pas sortir.
La préface du livre des héros [Manuscrit. Msc. de la bibliothèque du Séminaire de Strasbourg — brûlé en 1870 — écrit vers le milieu du XVe siècle par Diebolt von Hanowe (Voir Wilken, Geschichte der Heidelberger Büchersammtung, p. 406 — La préface du livre des héros a été publiée par von der Hagen, Heldenbuch, l, p. cxi.Éditions imprimées : la 1ère à Strasbourg vers 1477 (réimpression de Keller, Bibliothek des litteransichen Vereins in Stuttgard, 1887. — Sur les autres éditions voir Keller, ibid., p. 704.Le seul manuscrit de la préface du livre des héros, la 1ère, la 3ème et la 4ème éditionappartiennent à l'Alsace, la préface du livre des héros a donc été sinon composée, du moins très connue en Alsace.] est également le résultat de la combinaison de plusieurs sources. L'auteur qui ne vivait probablement guère avant le milieu du XVe siècle, voulait donner une sorte d'aperçu général de l'histoire des héros, sous forme d'un catalogue très sec des principaux noms et des principaux faits de la légende héroïque. La légende des Nibelungen figure naturellement dans ce tableau : le récit qu'en donne le compilateur a été fabriqué au moyen de la version D du Jardin des roses et de quelques souvenirs vagues du grand massacre des rois burgondes et de leurs compagnons par les Huns, à l'instigation de Kriemhilt. Le compilateur ne raconte pas la légende du Jardin des roses : il se borne à énumérer, d'après les données de la version D, les combattants qui se disputent les couronnes de roses et les baisers de Kriemhilt. Du côté de Dietrich, nous trouvons Hildebrant, Wolfhait, Sigeslap, Heime, Wittich, Dietleip de Styrie, Rüdiger, le moine llsan, le roi Hartung de Russie, le jeune roi Fruot de Danemark et le beau Dietrich de Russie [Il se nomme Dietrich de Grèce dans le Jardin des Roses. C'est, du reste, la seule erreur que commet le compilateur.], Amelolf, père de Wolfhart Alphart, et Sigestap, et le fidèle Eckart. Tous ces personnages appartiennent au cycle de Dietrich : Rudiger seul joue un rôle important dans le Nibelungenlied, mais le compilateur ne semble plus rien savoir de ses aventures : il se souvient seulement qu'il réside à Bechelaren et s'imagine que le roi Gunther lui donna une de ses filles en mariage, un souvenir confus de l'ancienne légende d'après laquelle Giselher, le frère de Gunther, doit épouser la fille de Rudiger. Si nous passons aux héros qui appartiennent au cycle des Burgondes et de Siegfried, nous trouvons d'abord qu'ils sont répartis entre quatre royaumes, tous situés sur les bords du Rhin et fort difficiles à distinguer les uns des autres : Niderlani, Grippigenlant [Var Gripdenland Grippean], la Burgondie [Var Burgiune Burgun] et le Nibelugenlant. Grippigenlant (p. CXII, CXV) désigne le pays autour de Cologne et d'Aix : les héros qui y habitent sont : Ludegast, Hug von Mentze (Mayence) et Orttewin von Burine (Bonn), Ecke Vasolt et Obendrolt. Dans le poème d'Ecke, le pays de Gripiar (Agrippian, éd. de Strasbourg), dont la capitale est Cologne, est également la patrie d'Ecke et de Vasolt, deux géants avec lesquels se mesure Dietrich de Bern. Le nom de Gripian, Agrippian vient peut-être de l'ancien nom latin de Cologne, Colonia Agrippina. La Burgondie doit être l'ancien nom du pays situé autour de Worms, où régnait le roi Gibich et où sa fille possédait le fameux Jardin des roses (p. CXII). Jusque-là tout est conforme aux données du Nibelungenlied et du poème du Jardin des roses. Mais la confusion commence lorsqu'il s'agit de déterminer où est le Niderlant:
« Sifrit », nous dit-on, « était roi du Niderland qui comprenait le pays de Worms (Wurmez) et des environs; ce pays était situé près du pays du roi Gibich; son père s'appelait Sigemund von der Nibelunge » (p. CXXI).
Voilà Gibich et Siegfried, tous les deux rois de Worms [Cette confusion vient probablement de ce que dans le poème du Jardin des roses Siegfried est appelé « von Niderlant », et réside à Worms.]. Le compilateur ne nous dit rien sur la position de ce pays de Niederlant ou des Nibelunge qui dans le Nibelungenlied est situé en Norvège. La confusion devient complète quand le compilateur, s'imaginant peut-être que le nom du pays de Grippean vient du roi Gibich (qu'il appelle Gipi pour les besoins de la cause), fait régner Gibich sur le Grippigenlant, lequel est lui-même identique au Niderlant et comprend les villes de Worms, Mayence, Cologne et Aix (p. CXXI). Le compilateur s'est absolument perdu dans la géographie comparée des poèmes d'Ecke, des Nibelungen et du Jardin des roses, qu'il ne parvient pas à combiner d'une façon satisfaisante et dans laquelle il finit par s'embrouiller tout à fait. Il est plus clair et plus complet dans l'énumération des héros qui forment la cour du roi Gibich ; il sait de nouveau la version D du Jardin des roses et n'oublie qu'un seul héros, Rienolt de Milan. Par contre, il se souvient du jeune Giselur qui figure dans la légende des Nibelungen et non dans celle du Jardin des roses; seulement, comme il ne sait probablement pas grand-chose sur son compte, il se tire d'affaire en le faisant mourir jeune. Gibich règne à Worms avec ses fils Gunther, Gêrnôt et Giselhêr; Kriemhilt, sa fille, possède à Worms le délicieux Jardin des roses. Parmi les héros qui défendent l'entrée du jardin contre Dietrich et ses compagnons, nous trouvons d'abord Hagen de Tronje (Drowe Trowe troy), le fidèle vassal des rois burgondes, puis Walther de Kerlingen et Siegfried; le duc Herbort (Herbotte Herbot) [Voir W. Grimm, D. Heldensage, p. 253] ; Volkêr d'AItzei (Feilcker von Aitz, Felcker, Felcher, Felscher, Fôlcker), le ménestrel, qui porte une vielle dans ses armes et qui est le fils de la sœur de Kriemhilt [Ibid., p. 253. Seule de toutes les sources allemandes, la version D du Jardin des roses connaît cette parenté de Volkêr et de Kriemhilt.] ; le géant Aspriân (Asperion, Asperian), qui avait deux épées dans un fourreau [Ibid., p. 246.]; le géant Schrûtan (Schrûtthan, Schrutan), à qui obéissaient les Prussiens jusqu'à la mer [ Ibid., p. 247.]; enfin, Stieffung, un roi d'Irlande ? (Ypperland) [ Ibid., p. 252.], qui est située en Hongrie (Ungerland) : ce dernier exemple nous montre d'une façon particulièrement frappante la façon dont procède le compilateur: dans la version G et dans un des manuscrits de la version D du Jardin des roses, Stieffung est appelé von Irlant (C) ou Igerlant (D) ; dans l'autre manuscrit, au contraire, il est nommé vz Ungerlant (D). Le compilateur qui connaissait sans doute ces deux variantes et ne voulait rien laisser perdre de sa science, les a combinées de façon à commettre une grosse absurdité. La préface du livre des héros connaît en outre le batelier Norprecht (Nottbreht Ruprecht) , qui a 12 enfants, et qui, dans la légende du Jardin des roses, exige de tous ceux qu'il transporte dans sa barque une main et un pied comme prix du passage. Le compilateur ne raconte pas la légende même du Jardin des roses, mais comme il énumère tous les personnages de cette légende et comme dans cette énumération et dans les quelques indications qu'il ajoute, il suit souvent mot à mot les données de la version D du Jardin des roses, il est à supposer qu'il a lu ou entendu lire un manuscrit de cette version. Il est d'autant plus étonnant dès lors que sur un point fort important il contredise tous les récits de la légende de Siegfried : il raconte que ce héros est tué par Dietrich dans le Jardin des roses. Il est certain que la légende allemande marque une prédilection toujours plus grande pour Dietrich. Dans le poème de Biterolf le combat entre Siegfried et Dietrich reste indécis; dans laThidhrekssage, Thidhrek est vainqueur, mais au moyen d'un subterfuge; dans le poème du Jardin des roses, Siegfried est complètement vaincu et ne doit son salut qu'à l'intervention de Kriemhilt : la tradition allemande a-t-elle jamais poussé l'hostilité contre Siegfried jusqu'à le faire succomber sous les coups de son rival ? C'est peu vraisemblable, car l'assassinat de Siegfried par Hagen est trop célèbre pour avoir jamais fait place à une autre légende : Hans Sachs lui-même s'en souvient encore dans sa tragédie sur Siegfried ! Il paraît plus vraisemblable d'admettre que le compilateur de la préface du livre des héros connaissait la légende du Jardin des roses, savait que Kriemhilt avait vengé la mort de son époux, mais ignorait la manière dont Siegfried avait été tué; aussi, pour se débarrasser du héros, a-t-il pris le moyen qui lui paraissait le plus simple : il l'a fait tomber sous les coups de Dietrich. Seulement, lorsqu'il s'agit de raconter la seconde partie de la légende des Nibelungen, le compilateur, partant d'une donnée fausse sur la mort de Siegfried, ne peut plus se tirer de sa narration et produit un récit presque inintelligible, dont voici une traduction aussi littérale que possible.
Comment tous les héros finirent et furent occis, et comment Diettrich de Bernne a disparu, en sorte que personne ne sait ce qu'il est devenu.
Apprenez que la femme du roi Etzel Heriche, étant morte, il prit ensuite la fille du roi Gibich, dame Kriemhiltt, qui, autrefois, avait été la femme du roi Sifrit en Niderland, lequel fut occis par le roi de Bernne dans le Jardin des roses. Cela peina beaucoup dame Kriemhiltt, et elle devint l'ennemie du roi de Bernne et de tous les Wiltinge qui étaient du pays des Huns. Elle inventa une ruse perfide pour faire occire les Wilfinge, c'est pourquoi elle prit le roi Etzell, car il était le plus riche et le plus puissant des rois, et elle pensait qu'il pourrait bien tenir tète à tous les Wilfinge. Et elle fit une grande fête et la fit annoncer dans tous les pays à tous les héros. Alors tous les héros y vinrent. C'était dans la ville d'Ofen, située en Hongrie (Ungernland), et ce pays appartenait au roi Etzel. Et elle cachait dans son cœur sa grande haine et sa colère confie les Wilfinge du pays des Huns (Hinenland), et c'était parce qu'ils avaient occis dans le Jardin des rosés son mari Sifritt,
l'invulnérable (der hirnin) de Niderland. Ainsi, la fête fut préparée à Ofen, ville qui appartenait aussi au roi Etzel. Alors, la reine alla trouver Hagen de Troye (Drowe) et le pria de prendre les héros chez lui et de provoquer une dispute et une querelle, afin que tous les héros Huns fussent occis. Hagen dit qu'il ne pouvait avec honneur commencer la bataille, mais que si quelqu'un venait à la commencer, il ferait de son mieux. Lorsque dame Kriemhiltt vit que Hagen ne voulait pas agir contre son honneur, elle dit a un jeune fils de dix ans qu'elle avait :« Cours, frappe Hagen à la joue ; c'est celui qui est assis là-bas »
Et l'enfant y alla et le frappa a la joue. Alors, Hagen dit :
« Je veux bien supporter cela à cause de ton jeune âge; mais s'il t'arrivait de me frapper davantage, je ne le supporterais pas »
Alors elle fut contente et dit encore a l'enfant : « Cours, frappe-le encore une fois. » L'enfant fit ce que lui ordonnait sa mère. Quand il l'eut encore frappé, Hagen se leva : « Tu n'as pas fait cela de toi-même. » Et il prit l'enfant par les cheveux et lui coupa la tête. Alors tout le monde de s'élancer : un, encore un, deux, trois, jusqu'à ce qu'on s'aperçut de la chose dans la salle d'en haut, et puis dans la ville et aux alentours. Et tous les héros accoururent et s'entre-tuèrent les uns les autres, sauf Hilttebrand qui, a force de coups, se fraya un passage hors de la mêlée. Cependant il reçut deux blessures à la tête. Cependant le roi de Bernne était dans la ville, dans une autre maison, et ne savait rien de la chose, jusqu'à ce que Hilttbrand blessé vînt à lui et lui dit la nouvelle. Alors le roi de Bernne accourut en hâte, voulant voir ce qui se passait. Il trouva les deux frères de dame Kriemhild, il les prit et les lia pieds et poings, et s'en alla. Puis dame Kriemhiltt vint et trouva ses deux frères ainsi liés et couchés par terre : il y avait une épée à côté d'eux, elle prit l'épée et leur coupa la tête à tous les deux, pendant qu'ils étaient ainsi liés. Alors le roi de Bernne vint pour voir les deux prisonniers : la tête avait été coupée a tous les deux. Il vit dame Erimhiitt qui s'avançait, elle avait une épée dans ses mains. Il dit : « Vous avez coupé la tête à ces deux hommes. » Elle dit : « Oui. » II prit l'épée et la coupa en deux. Ainsi furent occis d'innombrables héros. Le roi de Bernne et Hilttbrant montèrent à cheval et partirent. Les blessures de Hilttbrant ne voulurent jamais guérir jusqu'à sa mort. Après cela, on convint, d'un combat qui eut lieu devant Bernne. Là furent occis le vieux Hilttbrant et le roi Grintter qui était frère de dame Krimhiltt. Et ils marchèrent les uns contre les autres et se battirent, jusqu'à ce qu'ils fussent tous occis, tous les héros qui étaient dans le monde entier, excepté le roi de Bernne. Et alors un petit nain vint au roi de Bernne et lui dit : « Roi de Bernne, roi de Bernne, il faut que tu viennes avec moi. » Et le roi de Bernne demanda : « Où dois-je aller ! » Le nain répondit : « II faut que tu viennes avec moi, ton royaume n'est plus de ce monde. » Ainsi il partit, et personne ne sait où il est allé, ni s'il vit encore, ni dans quel endroit de la terre il se trouve. Et ce même jour tous les héros périrent et furent occis, et il n'y en eut plus un seul dans le monde entier. On croit aussi que le fidèle Eckart est encore devant la montagne de dame Vénus (Venuz) et qu'il doit y rester jusqu'au jour du jugement dernier. Le compilateur connaît encore les grands traits de la légende ; il sait que Kriemhilt a épousé Etzel dans l'espoir de venger un jour la mort de Siegfried ; qu'elle a donné une grande fête à laquelle elle a fait inviter ses frères; qu'elle a demandé a un héros (Dietrich dans le Nibelungenlied) de commencer le combat et que celui-ci a refusé. Alors, décidée à sacrifier son fils à sa vengeance, elle lui ordonne de frapper Hagen, — un trait fort ancien qui ne se retrouve que dans la Thidhrekssaga (ch. 366) et auquel fait probablement allusion une strophe du Nibelungenlied (1849). — Le combat général s'engage après que Hagen a tué le fils de Kriemhilt. Dietrich s'empare de Gunther et de Hagen et les livre liés a Kriemhilt ; celle-ci égorge de sa propre main son frère et son parent, et Dietrich, indigné de tant de cruauté, la frappe de son épée. Seulement, tandis que dans
le Nibelungenlied c'est Hagen que poursuit la vengeance de Kriemhilt, dans la préface du livre des héros, c'est Dietrich qui a tué Siegfried ; dès lors, tout le récit devient ridicule: c'est à Dietrich que Krieinhilten veut : elle n'a aucune raison pour faire frapper Hagen par son fils, ni surtout pour tuer ses frères, quand c'est de Dietrich qu'elle veut se venger ! L'histoire du grand combat final devant Berne, où le vieux Hildebrant est tué par Gunther, qui ressuscite pour la circonstance, paraît également apocryphe. Un autre passage de la préface du livre des héros (p. cxiv) raconte, il est vrai, que c'est le fils de Gunther qui a tué Hildebrant : le récit devient ainsi plus vraisemblable, mais aucune autre tradition ne mentionne ce fait; dans la Thidhrekssaga, le fils de Högni venge bien la mort de son père et des Nibelungen, mais c'est sur Attila qu'il enferme dans la montagne où est caché le trésor des Nibelungen ; quant a Hildebrant, il meurt, de maladie. La préface du livre des héros est la dernière forme que prend la légende des Nibelungen avant de disparaître : partie de la vallée du Rhin pour se répandre dans le reste de l'Allemagne, la légende s'était modifiée de mille façon diverses : d'abord on en avait chanté séparément les différentes parties, puis on avait inventé des motifs, des personnages nouveaux, parfois aussi on avait combiné plusieurs récits en un seul lied ; plus tard, on combine les lieder eux-mêmes pour en former des récits suivis ; enfin, vers la tin du moyen âge, on combine ces poèmes entre eux pour former des biographies complètes ; c'est de la vallée du Rhin qu'étaient partis les premiers lieder ; c'est la que viennent pour ainsi dire converger les différentes traditions; c'est là que l'on entreprend la triste besogne d'intercaler le Siegfriedslied dans le Nibelungenlied, ou d'accrocher la fin de la Thidhrekssaga au poème du Jardin des roses. Après tous ces remaniements successifs, la légende est devenue si confuse, si inintelligible, si ridicule même, qu'il ne lui reste plus qu'à disparaître. Les témoignages rassemblés par W. Grimm prouvent qu'au XVIe et au XVIIe siècle on avait encore un souvenir de plus en plus confus de la légende dans la vallée du Rhin ; en plein XVIe siècle, on vend à Francfort de nombreux exemplaires d'un petit livre populaire racontant en prose l'histoire de Siegfried d'après le Siegfriedslied, mais la tradition authentique est morte, et le souvenir de Siegfried ne vit plus que parmi le peuple, dans les chaumières, ou la légende héroïque se transforme peu à peu en contes populaires.
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Siegfried and Brunhild, an uncredited engraving of 1883, from With the World's People Vol. 6 (1915) by John Clark Ridpath
3)- la mythologie germanique de Jakob Grimm lue par Richard Wagner [adapté de : Les avatars d'une transformation, de Jean-Jacques Becquet et Daniel Renard, in l'Avant-Scène Opéra, n°6-7, nov.-décembre 1976]
Dans son autobiographie, Ma Vie (Mein Leben), Richard Wagner évoque les vacances de l'été 1843. II est en cure à Teplitz (aujourd'hui Teplice) et confesse non sans complaisance que l'excitation intellectuelle et physique qu' il doit à ses lectures du moment est bien incompatible avec les exigences d'une cure.
On avait remarqué que lors des promenades matinales où je buvais mon eau je parcourais au pas de course les sentiers ombragés du jardin de Thurn qui se trouvait à proximité et l'on me fit comprendre que la cure ne produirait son effet bienfaisant que si je marchais lentement et gardais une allure calme et mesurée. On remarqua en outre que j'emportais toujours avec moi un assez gros livre que j'ouvrais lorsque je me reposais dans des endroits solitaires avec ma bouteille d'eau minérale ; c'était la Mythologie germanique (Deutsche Mythologie) de Jakob Grimm. Qui connaît ce livre comprendra que son contenu si extraordinairement riche rassemble de toutes parts et presque uniquement réservé aux érudits ait pu d'abord me mettre dans un état de vive excitation moi qui étais partout à la recherche de personnages clairement définis et nettement dessinés. Je ne trouvais là qu'une construction chaotique faite à partir des rares fragments d'un monde disparu dont il ne restait presque aucun vestige plastique et qui au premier abord faisait l'effet d'un amas sauvage de roches crevassées, cachées sous de maigres broussailles. Ou que ce fut je ne rencontrais rien d'achevé rien qui put ressembler à une ligne architecturale et j'étais souvent tenté de renoncer à la peine désespérée que je me donnais pour reconstruire quelque chose de tout cela. Et pourtant il s'en dégageait un charme merveilleux qui me fascinait ; la tradition la plus tenue meLongtemps après avoir achevé l'écriture des poèmes de L'Anneau, Wagner est revenu régulièrement à la lecture de la Mythologie germanique et des autres ouvrages scientifiques de Jakob Grimm. II semble qu'il y ait eu entre les préoccupations constantes de l'un et les projets de l'autre une parenté privilégiée. La Mythologie germanique paraît en 1835. Depuis 1806, les frères Jakob et Wilheim Grimm vouent leurs recherches de savants philologues à la langue, aux antiquités littéraires et aux traditions de leur pays. Ils avaient pris un vif intérêt aux travaux des Romantiques de Heidelberg, Arnim et Brentano qui avaient fait paraître de 1805 à 1808 leur anthologie de poésie populaire, Des Knaben Wunderhorn, [Mahler en a tiré la matière d'un remarquable cycle de Lieder] et ce vif intérêt n'était que la première manifestation de leurs ambitions scientifiques. Depuis diverses éditions de textes anciens et médiévaux — La Germanie de Tacite, La Chanson des Nibelungen, le poème épique de l'Edda — Jusqu'à la Grammaire allemande (1819-1837), la Mythologie germanique (1835) et l'Histoire de la langue allemande (1848), la plupart des ouvrages publiés séparément ou conjointement par Jakob et Wilheim Grimm participaient du souci cher aux Romantiques de découvrir et de mettre en évidence, à l'heure où se manifestaient les premières aspirations nationales, ce qui pouvait apparaître comme les signes historiques de l'évolution et de la permanence d'une grande communauté germanique, par delà les diversifications culturelles et les divisions politiques. L'oeuvre de Grimm se fait éminemment l'écho de toute la pensée allemande de la première moitié du XIXe siècle, elle porte la marque d'une époque. Mais les historiens de la langue continuent d'utiliser les découvertes de Jakob Grimm et de travailler sur certaine de ses hypothèses, les historiens de la religion et des mythes de considérer la Mythologie germanique et tous les ouvrages annexes des frères Grimm comme un monument de l'Histoire des Mythes et des Religions et comme un recueil précieux de sources et de matériaux pour une recherche complémentaire plus spécialisée. Ils ne contribuèrent pas peu à la création d'un vaste mythe — L'Anneau — qui devait rendre compte d'une façon globale de l'histoire allemande et de l'histoire en général, ainsi qu'à la création d'une langue originale qui fût conforme, jusque dans ses résonances et ses constructions, au propos du dramaturge, philosophe visionnaire de l'histoire. Ailleurs, dans son autobiographie, Wagner rappelle la genèse progressive de sa conception du drame et du théâtre en général. Il s'attarde avec passion sur ses lectures du théâtre grec et en particulier de L'Orestie d'Eschyle, puis écrit :
parlait la langue d'une patrie originelle retrouvée et bientôt toutes mes facultés sensitives furent prises dans un réseau de représentations qui prenaient en moi des formes de plus en plus nettes pour me faire pressentir que je retrouvais une conscience depuis longtemps disparue mais dont on est sans cesse à la recherche. Il se construisit bientôt dans mon âme tout un monde de personnages qui prenaient une forme inattendue et me semblaient familiers ; liés à moi par une parenté originelle. C'était au point qu'en les voyant si nets devant moi et en entendant en moi leur langage, je ne pouvais finalement comprendre d'où leur venait cette affinité presque immédiate avec moi même et comment leur comportement pouvait m'apparaître avec tant d'évidence Je ne saurais définir l'effet produit sur mon état d'âme d'alors que comme une nouvelle naissance de tout mon être, et, de même qu'on admire avec émotion chez l'enfant la joie enivrante de la première perception, toute neuve et soudaine comme l'éclair de même mon propre regard extasie rayonnait à la perception quasi miraculeuse d'un monde où je m'étais senti jusqu'alors dans une attente aussi aveugle que celle de l'enfant dans le sein maternelComme je cherchais à atteindre le but que je m'étais fixé pour ma propre culture, il ne me venait pas à l'esprit de continuer mon chemin en suivant le fil directeur d'une quelconque histoire de la littérature. Au contraire, en me servant au passage d'études historiques qui me semblaient convenir à mon propos (...), j'en arrivais aux antiquités germaniques où je retrouvais en Jakob Grimm un guide qui me devenait toujours plus intime et familier.Comme il cherchait à « dominer les légendes des héros nordiques plus systématiquement qu'(il n'avait) pu le faire auparavant par la seule lecture des Nibelungen et du Livre des Héros », Wagner, initié cette fois par les travaux d'un autre philologue, Mone, et bien qu'il n'eût, de son propre aveu, qu'une connaissance limitée des langues nordiques, parvenait à se familiariser avec les textes de l'Edda et de la Wälsungasaga. Il est donc certain que ce n'est pas la seule lecture de Grimm qui a donné à Wagner toutes les impulsions nécessaires à l'écriture des poèmes de L'Anneau. Il pratiquait les textes anciens eux-mêmes, parallèlement aux études de Grimm. Dans son journal, Cosima Wagner note à plusieurs reprises des réflexions de Richard Wagner à propos de Jakob Grimm et de ce que signifiait pour lui sa familiarité avec la Mythologie germanique. C'est en 1871. Les quatre poèmes [Wagner a écrit lui-même les poèmes de tous ses opéras] sont depuis longtemps achevés. [...] Comme le souligne Wagner lui-même, la lecture de la Mythologie germanique est fort malaisée. La méthode de recherche de Grimm en mythologie est une méthode linguiste philologue et grammairien. Grimm considère que le fonds de paganisme qui survit à ses manifestations religieuses et culturelles explicites se révèle dans les traditions, les coutumes et les superstitions du peuple d'aujourd'hui. Ce fonds de paganisme a survécu à la christianisation. C'est un aspect que prend historiquement la mythologie. Il distingue mythologies germaniques et mythologies nordiques pour mieux mettre en évidence les analogies et les différences, constate que les civilisations du nord ont beaucoup perdu de leur originalité avec la christianisation et pose le problème des sources. Ces sources sont de trois ordres. Ce sont d'abord les textes en grand nombre, plus ou moins anciens : de la Germania de Tacite aux textes nordiques de l'Edda et de la Wälsungasaga, etc. Nombre de chapitres de la Mythologie germanique sont une succession aride de citations de textes anciens dans leur langue originale. Ce sont ensuite les légendes et les contes, révélés à l'érudit des temps modernes par la jeunesse et le peuple qui en recueillent la science naïve et les perpétuent. On se souvient à ce propos des entreprises encyclopédiques des Romantiques allemands. Ce sont enfin les usages et les coutumes qui, dans leur évolution, manifestent l'histoire des mythes et des croyances. Grimm constate qu'il est impossible de s'orienter dans la Mythologie germanique sans avoir recours à des analyses de mythologie comparée. Il découvre ainsi que certains noms ou certaines figures se retrouvent dans diverses mythologies, qu'une figure unique apparaît sous plusieurs noms, qu'elle est tantôt masculine, tantôt féminine, etc... Si l'on compare les légendes nordiques des héros aux légendes germaniques, on remarque que les noms et les figures subissent parfois des translations. Dans l'Edda, Gudrun s'appelle Grîmhildr. Dans l'une des sagas nordiques Mîmir est le forgeron, Reginn le dragon; dans la saga des Wälsungen, c'est Reginn qui est le forgeron, Fâfnir le dragon. Si ces changements s'opéraient de façon anarchique, on ne pourrait en tirer aucune conclusion. Mais il semble bien qu'ils s'effectuent selon un principe de permutation et sans solution de continuité [a].Il est ainsi amené à analyser les rapports entre la mythologie germanique et les mythologies gréco romaine, celtique, slave, lithuanienne, balte, finnoise, voire indienne et mongole, et à prendre des précautions de méthode : les analogies renvoient-elles à une origine unique historiquement antérieure aux diversifications ? Ou bien s'expliquent-elles par des emprunts intervenus après les diversifications ? Dans une analyse des rapports possibles entre christianisme et paganisme, il rappelle que le culte marial et le culte des saints étaient absents des manifestations culturelles dans le christianisme primitif, que leur développement au cours des premiers siècles semble pouvoir être expliqué par l'influence des cultes païens diversifiés et spécialisés.Dans l'Eglise catholique et l'Eglise grecque le culte des saints s'est diversifié à l'infini, les saints remplaçant les dieux de second et de troisième ordre, les héros et les femmes sages du paganisme. Il remplit le cœur parce qu'il est une médiation qui lui donne accès à la divinité plus élevée, plus sévère, même si le dogme établit une distinction entre celle-ci et les intercesseurs. Mais peut-on dire le nombre de ceux dont les lèvres pieuses s'animent devant l'image sainte et qui peuvent ne pas connaître cette distinction ou du moins l'oublier ? Parmi les saints et les saintes, il existe une hiérarchie, et ils se partagent les différentes misères humaines où ils peuvent dispendier leur secours. Ce sont autant de charges et de fonctions. Ainsi, presque toutes les maladies et toutes les médecines portent-elles aussi leurs noms. Ce réseau présente de profondes analogies avec les données de la mythologie nordique et lithuanienne quant à l'invocation des différents dieux.De son étude de mythologie comparée, Grimm tire la conclusion qu'il existe de grandes structures communes aux différentes mythologies. Il en cite quelques
unes :— La hiérarchie des figures mythologiques, qui vient d'être évoquée, en est une. Leur spécialisation en est une autre les dieux sont spécialisés dans diverses fonctions. On les invoque selon leur spécificité, de même les saints.
— Les dieux descendent parmi les hommes. L'étranger, l'inconnu, le voyageur peut être reconnu comme dieu ou messager du dieu.II est un trait qui est à attribuer à un stade indifférencié de notre mythologie : c'est que le dieu, ou deux ou trois dieux, descendent du ciel sur la terre, soit pour sonder les mœurs et la vie des hommes, soit pour partir à l'aventure. Ce qui porte atteinte à la croyance chrétienne en l'omniprésence et l'omniscience de Dieu. Mais il relève de la poésie la plus charmante que les dieux prennent forme humaine, parcourent la terre sans être reconnus et viennent visiter les mortels. L'Odyssée [b] évoque ces voyages et il faut voir là la plus sublime façon de sacraliser l'hospitalité : l'homme hésitera à éconduire un étranger dont un dieu du ciel peut avoir pris l'aspect pour lui rendre visite. (...) Dans l'Edda, ce sont toujours Odin, Loki et Hoenir qui partent de concert, les trois Ases qui précisément se retrouvent associés dans leur œuvre créatrice.— La mort est un retour auprès du dieu, identifié au père.
— Le polythéisme est issu du monothéisme qui continue de se manifester dans l'organisation hiérarchique des panthéons païens par la prééminence d'une figure
divine : Grimm conclut ainsi le chapitre « Wuotan » :Les dieux, c'est-à-dire la diversification de la divinité la plus élevée, unique, inaccessible et insaisissable, ne peuvent être appréhendés que sous leur forme humaine et on leur attribue des demeures célestes qui ressemblent aux habitations terrestres Mais c'est d'un autre phénomène que relève la répugnance à donner des représentations imagées de l'incommensurable et à le faire entrer de force dans les limites d'un édifice terrestre. II apparaît comme purement et simplement impossible de donner une image réelle de la divinité. C'est pourquoi le décalogue de l'Ancien Testament interdisait déjà de telles représentations. Toutes les représentations du dieu sont mensongères et trompeuses, et le christianisme des premiers siècles avait en horreur le culte des images qui réapparut progressivement dans l'Eglise [c] (...) Parmi toutes les formes de religion la forme monothéiste est celle qui est la plus satisfaisante pour la raison et la plus digne de la divinité. Elle semble être aussi la plus ancienne (...) Les qualités les plus éminentes du dieu unique furent résumées en une trilogie [d], puis en une dodécalogie [e]. Toutes les mythologies présentent ces rapports et la nôtre, me semble t-il, de façon particulièrement évidente ; presque tous les dieux y apparaissent de puissance et de rang inégaux, tantôt supérieurs, tantôt subalternes, si bien que, comme ils dépendent alternativement les uns des autres, il faut les considérer finalement, dans leur totalité, comme les émanations d'une divinité suprême unique. Ce que le polythéisme a de choquant se trouve ainsi atténué. Car il est peu probable que, même dans la sensibilité païenne, la conscience de cette subordination ait tout à fait disparu , et la croyance au dieu suprême avait beau être en sommeil, elle pouvait toujours se réveiller. La dodécalogie grecque a ceci de particulier qu'elle présente six dieux à côté de six déesses, tandis que les Ases [f] sont au nombre de vingt quatre : douze dieux et douze déesses, au total deux fois le nombre des dieux grecs. Quelquefois s'ajoutent au dieu supérieur les douze dieux inférieurs ; ils sont alors au nombre de treize. Parmi les dieux, le treizième s'appelle Loki. Parmi les déesses, la treizième s'appelle Gna. Les trilogies et les dodécalogies de dieux se répètent parmi les héros et les femmes sages (...) La Juglînga Saga mentionne les dieux subordonnés à Odin et les appelle ses douze princes (...) II y avait 13 walkyries, trois nornes. La suite de Welf comptait douze héros. (...)— Les dieux sont mortels et soumis à l'histoire.
« La place éminente que les Germains attribuent à leur Wuotan nous permet encore cette autre réflexion. Le monothéisme est quelque chose de si nécessaire et de si essentiel que presque tous les païens cherchent, consciemment ou inconsciemment, à reconnaître dans le fourmillement pittoresque de leurs dieux un dieu suprême qui porte déjà en lui les qualités de tous les autres [g]. Si bien que ceux-ci sont à considérer comme ses émanations, ses avatars rajeunis et rafraîchis. Ainsi s'explique-t-il que certains caractères particuliers soient attribués tantôt à un dieu particulier, tantôt à un autre, et l'on comprend pourquoi la suprême puissance revient à l'un ou à l'autre, selon les peuples. Notre Wuotan [h] ressemble à Hermès et Mercure, mais il est plus grand que l'un et l'autre. A l'inverse, le Donar germanique est un Zeus ou un Jupiter moins puissant ; il fallait que soit donné à l'un ce qui était enlevé à l'autre. Quant à Ziu, qui rappelle immédiatement par son nom le dieu suprême des Grecs et des Romains, il n'est presque qu'un exécutant aux ordres de Wuotan. C'est ainsi que se rencontrent et s'entre-pénètrent toutes les figures divines. Le dieu grec Hermès est conçu comme une figure juvénile le Wuotan germanique comme une figure paternelle ! ( ..) Ziu et Froho sont de simples émanations de Wuotan »
Tous les peuples ont attribué à leurs dieux une apparence humaine, ou très exceptionnellement animale. C'est ainsi qu'on admet que les dieux puissent apparaître aux hommes, s'incarner, avoir un sexe, s'unir à des hommes, mais aussi que les hommes puissent être déifiés, c'est-à-dire être admis dans le cercle des dieux. II s'ensuit que les dieux sont conçus et mis au monde, qu'ils connaissent la douleur et la souffrance qu'ils sont soumis au sommeil, à la maladie et même à la mort, qu'ils parlent une langue, comme les hommes, qu'ils ressentent des passions, qu'ils ont des occupations, qu'ils portent des vêtements, sont armés, ont une demeure et possèdent des objets. La seule différence réside en ceci que la mesure de toutes ces qualités et de toutes ces situations est bien supérieure à la mesure humaine, que toutes les vertus des dieux sont plus parfaites et plus durables, tous leurs vices moindres et plus éphémères. Ceci me semble un trait fondamental des croyances païennes : on ne reconnaît pas aux dieux de durée indéterminée et illimitée, bien que le terme de leur existence soit repoussé très au delà de celui de l'existence humaine. Tout ce qui est ne doit aussi mourir et, de même que la toute puissance des dieux connaît une limite que leur impose une fatalité supérieure, de même la durée incommensurable de leur règne est vouée à une fin. Cela se manifeste non seulement dans certains épisodes de la vie des dieux, mais aussi dans la conception générale d'un déclin qui approche irrémédiablement. L'Edda en donne une formulation très précise qui n'est pas sans rappeler la doctrine grecque : il viendra un temps ou la domination de Zeus atteindra son terme [i]. Cette conception s'est maintenue jusque dans la pensée stoïcienne , elle se fait jour ici ou là, mais avec une évidence particulière dans la légende de Prométhée. Selon l'opinion qui domine généralement, les dieux passent pour immortels et éternels (...) II est évident que les dieux n'étaient pas immortels par nature ; c'est une qualité qu'ils acquéraient et dont ils s'assuraient en s'abstenant des mets et des boissons réservés aux hommes et en consommant une nourriture céleste. C'est pourquoi la représentation de la mort ne leur est ni toujours ni totalement épargnée. II ne fait pas de doute que Kronos tue ses enfants nouveau-nés avant que leur aient été servis le nectar et l'ambroisie [j] ; seul Zeus qui fut élevé en secret lui échappa et demeura en vie II est une autre façon de dire que certains dieux sont mortels : on les relègue aux Enfers — concept voisin de celui de la mort —, comme Perséphone [k]. Mais si chez les Grecs la croyance en l'éternité des dieux prédomine et si on n'évoque que rarement leur déclin, nos ancêtres, au contraire, semblent avoir refusé la pensée de l'éternité des dieux (...) En revanche il apparaît certains traits étranges que la durée de vie des dieux peut être accrue grâce à l'absorption de certains plats et certaines boissons (...) On présente aux dieux certains mets : Idun garde des pommes qui permettent aux dieux vieillissants qui les goûtent de recouvrer la jeunesse Ces pommes rappellent les pommes du Paradis et les pommes des Hespérides [l] (...) Selon la conception de l'Edda, les dieux ont certes un moyen de se maintenir dans une fraîcheur et une jeunesse éternelles, mais ils sont pensés comme soumis à l'action du temps et au vieillissement, comme en témoigne d'ailleurs l'existence de dieux vieux à côté de dieux jeunes [m]. Ainsi Odin, comme Wuotan, est partout conçu comme un vieillard portant la barbe ; Thôrr comme un homme dans la force de l'âge, Balder comme un adolescent dans la fleur de la jeunesse. (...) De la même façon Uranos et Kronos apparaissent comme vieillards, Zeus, ainsi que Donner et Poséidon, comme hommes mûrs, Apollon, Hermès, Ares, comme adolescents dans la fleur de l'âge. Les deux notions du devenir et de l'âge, de la croissance et du déclin d'une force, excluent déjà en elles la notion stricte d'être éternel, immuable et immortel , la mortalité des dieux ainsi conçus et leur fin, même si elle est longtemps reculée, ont un caractère de nécessité. [n]Notes sur les extraits de GrimmCertains point développés ici par Jakob Grimm vont en droite ligne dans le sens de nos hypothèses. Le principe de permutation [a] ressortit de l'ambivalence entre le fixe et le volatil dont le dragon tire d'ailleurs certains de ses caractères. Sur l'importance de l'Odyssée [b] dans la symbolique alchimique, cf. 1, 2, 3, 4, 5, 6. Sur les représentations du divin dans l'Église [c], cf. Le Croire et le Voir, de Roland Recht [Gallimard, 1999]. La trilogie alchimique [d] ressortit des correspondances suivantes que nous rappelons : ESPRIT = MERCURE - CORPS = SEL ou ARSENIC ou SOUFRE BLANC - ÂME = SOUFRE ROUGE ou TEINTURE. Et la dodécalogie [e] renvoie aux signes du zodiaque qui indiquent les époques propices de l'oeuvre [cf. zodiaque alchimique]. Les Ases [f] sont les dieux de la mythologie scandinave. Ils forment une communauté dont le chef est Odin et qui habite dans l'Asgardr. [g] Les alchimistes, de même, ont prôné UN seul vaisseau, UNE seule matière et UN Mercure. Et l'une de leurs devises favorites est EN TO PAN [Un le Tout, cf. Chrysopée de Cléopâtre in Chimie des Anciens, Berthelot]. N'oublions pas que Wotan [h] est le maître et seigneur de l'anneau, qu'Alberich lui abandonne, non sans avoir lancé cette imprécation : « le maître de l'anneau sera l'esclave de l'anneau » [Or du Rhin, 4ème scène]. Ce qui est dire exactement la destinée du serpent Ouroboros de la Chrysopée. [i] De même le Mercure, quoique formant l'Eau permanente des Sages n'en est-il pas moins promis à une lente consomption. C'est même de la lenteur de cette volatilisation que dépend le succès de l'oeuvre, durant la grande Coction. [j] sur l'ambroisie, cf. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10. Perséphone [k] a une importance fondamentale, en liaison avec Dionysos, Ploutos et Psychè [cf. Atalanta fugiens]. Les pommes [l] ont le même sens que les moutons (ou les béliers) en alchimie, par mhlon. Sur le Jardin des Hespérides, cf. Matière. En fonction de l'époque de l'oeuvre, le Mercure [m] est caractérisé différemment : Jung le qualifie de Mercurius senex ; les alchimistes parlent aussi de leur Roi qui se réjouit par le feu et s'y rénove. Du reste [n] in fine, c'est la TERRE qui l'emporte sur le CIEL, en une réincrudation qui transforme en beau cristal une matière amorphe.
Addendum : Seyfried l'Encorné est appelé chez les Français Sigefroi le Cornu. Victor Hugo en parle dans le Rhin, Lettres à un ami ; on en trouve des traces également dans les Oeuvres choisies, Deuxième série, du chanoine Christophe Schmid. Enfin, Michelet, dans son Histoire Romaine, a bien mis en évidence la parenté mythologique que nous évoquons supra, en parlant de Jakob Grimm :
[...] L' origine de la tentation dans les traditions de tous les peuples, le symbole du désir qui attire l' homme hors de lui, l' occasion de la guerre et de la conquête, c' est la femme. Par elle commence la lutte héroïque. Les amantes de Rama et de Crishna sont ravies dans les poèmes indiens par Ravana et Sishupala ; Brunhild par Siegfried dans les Nibelungen ; dans le livre des héros, Chriemhild enlevée par le dragon, comme Proserpine par le roi des enfers. Hélène quitte Ménélas pour le troyen Pâris ; l'adroite Pénélope élude avec peine la poursuite de ses amans. [...][...] Tel est le caractère du héros : il apparaît sur la terre, la régénère par ses exploits ou ses institutions, et périt victime de la perfidie. C' est la fin commune de Dschemschid, d' Hercule, d' Achille, de Siegfried et de Romulus. Le fondateur de la cité
disparaît au milieu d' un orage, enlevé par les dieux, ou déchiré par les patriciens. Ce dernier trait éclaire à une grande profondeur la sombre histoire des rois de Rome [...]
Le texte Voici la belle chanson de Seyfried à la Peau de Corne. Elle est composée sur le même rythme que celle de Hildebrand. Je n'en ai jamais entendue de pareille et, si vous me permettez de la déclamer, vous me ferez plaisir.
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Hierinn findt jr ein schönes LiedVon dem Hürnen Seyfrid,
Vnd ist in des Hiltebrandes thon.
Deßgleychen jch nie gehört han.
Vnd wenn jr das leßt recht vnd eben,
So werdt jr mir gewunnen geben.
(1) En Néerlande vivait un roi bien connu, riche et très puissant, qui se nommait Sigmund. Son épouse lui avait donné un fils appelé Seyfried. C'est de lui dont vous entendrez parler dans cette chanson.
(2) C'était un enfant si difficile, si grand et si fort que ses parents s'en inquiétèrent. II ne voulait être soumis à quiconque tant qu'il vivrait. Il n’aspirait, en son cœur et en ses pensées, qu'à partir au loin.
(3) Les conseillers royaux dirent à Sigmund : « Laissez-le donc partir ! C'est la meilleure solution, puisqu'il ne veut pas rester, et si vous le laissez exercer ses capacités, il sera adroit, deviendra un intrépide guerrier et vivra longtemps ».
(4) Le hardi jouvenceau quitta donc les lieux. Un village se dressait à l'orée d'une forêt ; il s'en approcha et arriva chez un forgeron. Il voulait se mettre à son service et battre le fer comme tout autre compagnon.
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Wie Seyfrid zu eynem Schmid kam vnd den Ampoß in die erden schlug vnd das eysen entzwey,
vnd den meyster vnd knecht schlug.
(5) Il fendait le fer, enfonçait l'enclume dans la terre. Quand on le lui reprochait, il n'acceptait aucune leçon, frappait maître et compagnons, les malmenait. Le forgeron réfléchissait souvent à la façon dont il s'en débarrasserait.
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Hie schickt der meyster Seyfrid auß, in meinung, das er nit wider sol kummen.
(6) Un énorme dragon fréquentait sans cesse un tilleul. Le forgeron y envoya Seyfried afin qu'il périsse. Un charbonnier habitait la forêt, et Seyfried devait l'attendre derrière ce même tilleul, il lui apporterait du charbon.
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Hie kam Seyfrid zu der Linden da der Trach lag vnd erschlug in zu todt
(7) Le forgeron pensait qu'ainsi le dragon le tuerait, Quand Seyfried arriva près du tilleul, il se heurta au dragon. L'intrépide jeune homme l'eut vite abattu. Il songea alors au charbonnier et s'enfonça dans la forêt de sapins pour aller à sa rencontre.
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Hie bedecket Seyfrid das gewürme mit baumen, vnd bringt ein fewr vom Koler, vnd wil sie all verbrennen.
(8) II parvint dans une contrée sauvage, pleine de dragons, de reptiles, de serpents et de crapauds. De toute sa vie, il n'en avait jamais vu autant. C'était dans un val encaissé, II arracha les arbres alentour et les rassembla.
(9) II les jeta sur les dragons, si bien qu'aucun ne put se dresser et qu'ils durent rester là, aussi nombreux qu'ils étaient. Seyfried courut chez le charbonnier où il trouva du feu. Il mit le feu au bois et fît brûler les reptiles.
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Hie nympt Seyfrid ein fewr bey dem Koler, vnd will die würme verbrennen.
(10) La corne des dragons se ramollie et un ruisseau se mit à couler. Seyfried en fût bien étonné et y mit le doigt : quand celui-ci se refroidit, il était couvert de corne. Seyfried puisa dans ce [suc] et s'enduisit le corps.
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Hie schmirt sich Seyfrid vnd wirdt aller hürnen, dann zwischen den schultern nicht.
(11) II en fut tout couvert, sauf entre les épaules. C'est à cet endroit qu'il reçut la mort, comme vous l'entendrez narrer dans d'autres poèmes et ci-après. II gagna la cour du roi Gybich, plein de courage.
(12) Par ses bons services, il conquit la fille du roi, et Gybich la lui donna pour épouse. Elle le resta huit ans, Oyez donc ce qui arriva avant qu'elle fût sienne, et quelles merveilles Seyfried accomplit.
(13) Vous aimerez entendre, maintenant, comment fût découvert le trésor des Nibelungen, d'une richesse que ne posséda nul empereur. Le hardi Seyfried le trouva près d'une falaise dans laquelle l'avait enfermé un nain qui s'appelait Nybling.
(14) Quand la mort se saisit du nain Nybling dans la montagne, il laissa trois très jeunes fils qui aimaient aussi le trésor. Ils habitaient dans la montagne, ces gardiens du trésor de Nybling. A cause du trésor se fit lamentable massacre chez les Huns.
(15) Maints héros très vaillants furent alors abattus lors de rudes combats, comme vous l'entendez encore dire, si bien que personne n'en réchappa, je vous l'apprends aussi, sauf Dietrich de Vérone et maître Hildebrand.
(16) II y a une ville sur le Rhin, Worms elle se nomme. Un roi appelé Gybich y demeurait. Sa femme lui avait donné trois fils de haute naissance et une fille qui fut cause du trépas de maints preux.
(17) Les trois jeunes garçons étaient rois, comme je le dis ; leur sœur était belle. Un jour, à midi, alors qu'elle était à la fenêtre, un sauvage dragon arriva en volant dans les airs et l'emporta.
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Hie kumpt der Trach geflogen, vnd füret die Junckfraw Krimhilden mit jm dahin.
(18) Le château fût illuminé comme s'il était en feu. Le monstre s'envola aussitôt avec la pucelle : il s'élança haut dans les airs, vers les nuages. On vit père et mère affligés de tristesse.
(19) Le dragon l'emporta dans les montagnes, sur un sommet si élevé qu'il jetait son ombre à un quart de mille sur les autres monts. Par sa beauté, la pucelle gagna l'amour du dragon : chez lui, elle ne manqua ni de manger, ni de boire.
(20) II la détint sur la montagne pendant quatre ans, sans qu'elle vit quiconque, je vous dis la vérité, croyez-moi ! Elle était toute seule, douze semaines ou plus, pleurant chaque jour, souffrant de son enlèvement.
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Hie legt der Trach seyn haupt in der Junckfrawen schoß, als er sie auff den stain het bracht, vnd ruet.
(21) Le dragon posait sa tête dans le giron de la pucelle. Pourtant, sa force était si grande que, lorsqu'il inspirait ou expirait, le roc tremblait fort sous sa respiration.
(22) Un jour de Pâques, le dragon se transforma en homme, et la demoiselle lui dit : « Vous causâtes du tort à messire mon père et à ma mère. Elle souffre, se lamente et pleure, la noble reine.
(23) Hélas ! Très cher seigneur, il y a bien longtemps que je n'ai malheureusement vu mon père et ma mère et mes frères chéris. Si cela pouvait se faire, j'aimerais les voir et vous en serais reconnaissante.
(24) Si vous vouliez me laisser rentrer chez moi et m'y reconduire, je vous jurerais, sur ma tête, que je reviendrais sur la montagne. Accordez-moi cela ! Noble sire, pour l'amour du Dieu vaillant, et je serai toujours prête à vous obéir ».
(25) Alors le monstre dit à la demoiselle si auguste : « Tu ne reverras jamais plus ton père et ta mère, ni aucune autre créature ne contempleras. Tu descendras, en enfer, corps et âme »
(26) Belle pucelette, n'aie pas peur de moi, je n'en veux ni à toi ni à ta vie. Dans cinq ans, jour pour jour, je serai un homme. Alors je te ravirai ton pucelage, jolie demoiselle.
(27) Tu dois donc m'attendre cinq ans et un jour, alors tu seras ma femme, si je le peux, et tu descendras au fond de l'enfer, corps et âme. Tu es la fille du roi auquel je ferai savoir cela.
(28) Ce que je te dis là est vérité vraie. Un jour possède en enfer la longueur d'une année. Tu y resteras jusqu'au Jugement dernier. Si Dieu veut avoir pitié de toi, c'est encore dans la balance »
(29) « Si, de ma vie, j'ai jamais entendu dire, puissant Jésus-Christ, que tu régnerais sur tout ce qui existe dans le ciel et sur terre, un mot de ta bouche détruirait l'enfer.
(30) Ô, pure vierge Marie, impératrice des cieux, je m'en remets à ta bonté, moi, pauvre fille. Puisque les livres te disent, dame très vertueuse, aide-moi à quitter ce mont, j'ai tant confiance en toi !
(31) Si mes frères me savaient sur cette montagne creuse, ils me ramèneraient à la maison, mon père aussi, tous me tireraient de cette détresse. » Tous les Jours des larmes de sang rouge ruisselaient de ses yeux.
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Hie sendet der Künig potten auß inn alle land, Krimhilden seyn tochter zu suchen.(32) Le roi envoya des messagers au loin, dans tous les pays, à la recherche de sa belle fille pour savoir si quelqu'un savait quelque chose. Ce fut le plus grand tourment de par le vaste monde, en attendant qu'un gentil preux la libère de la montagne.
(33) En ce temps-là vivait un fier jouvenceau appelé Seyfried, fils d'un puissant roi. Il était d'une force telle qu'il attrapait les lions et, en manière de dérision, les suspendait au sommet des arbres.
(34) Quand ledit Seyfried devint un homme, il partit, un beau matin, chasser et chevaucher dans la forêt de sapins, avec faucons et chiens, le guerrier fier et vaillant. Il pourchassa les robustes animaux dans les bois.
(35) L'un de ses brachets s'enfonça devant lui sous les sapins. Aussitôt Seyfried, homme d'une merveilleuse hardiesse, tomba sur la trace étrange qu'avait faite le dragon en emportant la noble demoiselle, et que les chiens tenaient.
(36) Seyfried la suivit prestement, quatre jours durant, sans manger, ni boire, ni se reposer jusqu'au quatrième matin où il vit la montagne si haute. Il n'en fut pas contrarié et continua sa poursuite.
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Seyfrid reyt in wald vnd will jagen.
(37) II se perdit une nouvelle fois dans cette sombre sapinière, si bien que toute voie et toute sente lui firent presque défaut. Il se dit : « Christ tout-puissant, pourquoi me suis-je risqué en ces lieux ? » Des nouvelles de la demoiselle royale ne lui apportaient pas encore de réconfort.
(38) Seyfried avait passé sa jeunesse à se battre comme un chevalier, c'est pourquoi cinq mille nains étaient à son service. Ils donnaient volontiers leurs biens au valeureux héros car il avait tué un dragon qui ne les laissait pas en repos.
(39) Le courageux Seyfried arriva donc devant la montagne du dragon. De sa vie il n'en avait vue de pareille. Lui et son cheval étaient las. Alors le hardi preux descendit de sa monture au pied de la montagne.
(40) Quand le vaillant Seyfried vit le dragon, oyez ce que dit ce héros : « Ô puissant Dieu du ciel ! Qu'est-ce qui m'a poussé ici ? Le diable s’est joué de moi »
(41) Que dire de la rapidité étonnante avec laquelle l'obscurité se fit autour de Seyfried et avec quelle vitesse il prie tous ses brachets dans ses bras. « Sauf si Dieu le veut, dit l'auguste guerrier, je ne sortirai jamais de cette forêt. »
(42) II retourna à son cheval, voulant s'en aller, mais il aperçut alors se précipiter à travers la forêt un nain du nom d'Eugleyne, sur un cheval aussi noir que charbon. Il portait des habits de soie brodés d’or.
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Hie kumpt das Zwerg Euglein zum Hörnen Seyfrid im wald, vnd zeigt jm den Trachenstein.
(43) Il avait sur le corps une ceinture de zibeline ornée d'or et était accompagné d'une riche suite, comme on me l'a dit. Il n'y eut jamais roi aussi puissant auquel elle n'aurait convenu et qui l'aurait bien portée, assurément, avec honneur.
(44) Sur sa tête était posée une couronne d'une grande richesse : jamais on n'en vit de pareille sur cette terre. Maintes pierres précieuses y étaient enchâssées, d'une beauté telle qu'aucune autre sur terre ne peut leur être comparée.
(45) Eugleyne, le nain, s'adressa au héros quand il le vit, et il vous plaira d'entendre comment il lui parla. II accueillie courtoisement l'extraordinaire guerrier et dit : « Apprenez-moi, messire, ce qui vous amène dans les bois ? »
(46) Seyfried répondit- : « Dieu te garde ! petit homme. Fais-moi profiter de ta valeur et de ta loyauté Puisque tu me connais, dis-moi comment s'appelait mon père. Dis-le moi, je t'en prie, ainsi que le nom de ma mère . »
(47) Le vaillant Seyfried avait passé sa jeunesse de telle sorte qu'il ignorait tout de ses parents. Il fut envoyé au loin, dans une noire sapinière, où un maître l'éleva jusqu'à ce qu'il ait atteint l'âge d'homme.
(48) II acquit la force de vingt-quatre hommes et tout ce qui fait un guerrier. Le nain lui répondit: : « Je vais te le révéler. Ta mère s'appelait Sieglinde et était de noble souche ; ton père était le roi Sigmund. Tu descends de lui.
(49) Seyfried, vaillant: guerrier, pars vite d'ici ! Si tu ne le fais vite, tu devras perdre la vie. Sur la montagne habite un dragon, ici, devant nous, et s'il t'aperçoit, tu es perdu.
(50) Sur ce mont demeure la plus belle Jouvencelle de toutes, sache-le assurément, et je t'en instruis. Elle est chrétienne et fille de roi. Si Dieu n'a pitié d'elle, elle ne sera jamais plus délivrée.
(51) Son père se nomme Gybich et réside sur les bords du Rhin ; la reine son épouse s'appelle Kriemhild, et c'est leur fille. » Le valeureux Seyfried répondit ; «Je la connais bien. Nous nous aimions tous deux, au pays de son père. »
(52) Quand l'intrépide Seyfried apprit cette nouvelle, il planta son épée dans le sol et s'approcha de la montagne. Il prononça trois serments, cet homme d'exception, il jura d'abord qu'il ne partirait pas et voulait bien délivrer la demoiselle.
(53) Le nain Eugel dit : « Seyfried, hardi preux, si tu veux entreprendre pour rien de telles choses, si tu fais trois serments et si tu veux libérer la jouvencelle, permets que je me retire vite de cette sombre forêt.
(54) Si tu avais vaincu la moitié de la terre et que soixante-douze pays de langue différente te servaient et que chrétiens et païens t'étaient soumis, il te faudrait pourtant laisser la belle là-haut, sur la montagne. »
(55) Seyfried répliqua vivement : « Oh que non minuscule homme. Tu vas me faire profiter de ta valeur et de ta loyauté et m'aider à conquérir la jolie jouvencelle, sinon je te tranche la tête avec ta couronne ! »
(56) « Si je perdais alors la vie à cause de cette belle demoiselle, je serais mal payé de ma loyauté puisque j'y laisserais la vie. Personne ne pourrait t'aider, je te le dis franchement, sauf Dieu qui peut toute chose. »
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Hie nympt der Hürnen Seyfried den Zwerg bey dem har, vnd schlecht jn umb die staynen wand.
(57) Le vaillant Seyfried fut pris d'un violent courroux et saisit le nain par les cheveux. Le guerrier fier et bon le battit violemment contre une falaise, si bien que la splendide couronne vola aussitôt en éclats.
(58) Eugel dit : « Apaise ta colère, ô valeureux preux ! Noble Seyfried, je vais te conseiller autant que je le peux. Je vais, de toute ma loyauté, te mettre sur la piste. » - « Cette forêt est celle des diables ! Pourquoi ne l'as-tu pas fait plus tôt ? »
(59) Eugel répondit : « Près d'ici demeure un géant, Kuperan. Il règne sur mille géants et sur ces vastes espaces. Il possède la clé qui ouvre les portes de la montagne. » - « Montre-le moi ! » s'écria Seyfried ; « ainsi la demoiselle sera sauvée.
(60) Montre-le moi tout de suite, et tu resteras en vie ! » Le noble nain répondit : « Tu dois combattre pour une femme, si loin [ardemment] et sous peu, comme je n'ai jamais vu quiconque le faire. » - « Je me réjouis, dit Seyfried, d'avoir entendu cela. »
(61) Eugleyne désigna la montagne à Seyfried et lui montra où était l'antre du géant. Seyfried cria dans cette direction et sa voix pénétra jusqu'à l'intérieur, invitant fort amicalement le géant à venir le rejoindre dehors.
(62) Le géant félon bondit alors de la falaise, armé d'une barre de fer qu'il tenait à la main. « Qu'est-ce qui t'a amené ici, tout petit gars ? Ta mort ne va pas tarder dans cette forêt !
(63) Je t'en donne ma parole, tu es perdu ! » Messire Seyfried rétorqua : « Dieu est né pour nous secourir. Qu'il veuille me prêter sa force et sa puissance aussi afin que tu sois obligé de me remettre la demoiselle bien faite.
(64) On ne cessera jamais de te traiter de meurtrier pour avoir enfermé la demoiselle, là, dans la montagne creuse, et de l'avoir fait tant souffrir, plus de quatre années pleines. »
(65) Le félon fut pris de rage et abattit violemment sa barre de fer sur le héros. C'est sans doute à cause de sa longueur qu'on la voyait plus qu'à demi au-dessus des arbres.
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Hie ficht der Hürnen Seyfrid mit dem Rysen Kuperan vmb den Schlüssel.
(66) Le géant Kuperan déversa une grêle de coups et enfonça son arme d'une bonne toise dans le sol, en déchargeant à Seyfried un coup rapide et puissant, mais le valeureux Seyfried fit en arrière un bond de cinq toises.
(67) II en fit un autre en avant, de cinq toises, le très vaillant. Quand le géant se baissa pour ramasser sa barre de fer, Seyfried lui infligea plusieurs blessures, si bien qu'il fut couvert de sang et qu'on ne vit oncques sur terre causées blessures plus profondes.
(68) L'énorme se releva d'un bond et courut sus à Seyfried, le menaçant de sa barre d'acier. « Cela ne va pas être long avant que tu perdes la vie ! » Seyfried rétorqua : « Tu mens ! si Dieu le veut. »
(69) Quand le félon sentit ses blessures, il lâcha son arme et s'enfuit dans la grotte. Seyfried lui avait sans doute donné un avant-goût de la mort. Il pensait à la jouvencelle qui était prisonnière.
(70) Le géant pansa ses blessures et s'arma. Il passa une excellente cuirasse : elle était très précieuse, faite d'or durci au sang de dragon. Hormis celle du roi Ortnit aucune ne fut aussi bonne.
(71) Le géant ceignit une excellente épée faite pour sa taille et sa force, pour sa main, tranchante : on l'aurait échangée contre un royaume. Quand il la dégainait pour se battre, il ne laissait personne en vie.
(72) II couvrit son chef d'un heaume d'acier dur, brillant comme le soleil sur les flots de la mer. Il prit un bouclier grand comme le vantail d'une porte et d'un pied d'épaisseur. Croyez-le, c'est vrai.
(73) Le géant sortit d'un bond de la grotte, tenant une autre masse d'acier, à quatre tranchants plus acérés que rasoir et résonnant d'un son clair comme la cloche dans son clocher.
(74) Le géant déclara : « Dis donc, homuncule ! Puisque le diable t'a amené ici, que t'ai-je fait pour que tu veuilles m'assassiner dans ma propre demeure ? » - « Tu mens, dit Seyfried, je t'ai demandé de me rejoindre à l'extérieur. »
(75) Le robuste géant répondit ; « Sois donc maudit ! Je vais te faire payer de m'avoir cherché. Si tu avais évité de le faire, cela aurait mieux valu pour toi. Eh bien, tu vas apprendre à être pendu pour ton orgueil ! »
(76) « Dieu te l'interdira, malfaisant sans vertus ! Ce n'est vraiment pas pour me faire pendre que je suis venu ici. Permets-moi de délivrer la jeune fille de la montagne, sinon je t'assure que ta vie ne vaudra pas cher ! »
(77) Le monstre rétorqua : « Sache que je ne t'aiderai jamais à libérer cette jouvencelle. Je vais t'en empêcher et m'arranger pour que jamais plus tu ne jouisses d'une gente demoiselle !
(78) C'est pourquoi cela t'est interdit et pour toujours. » Seyfried répliqua : « J’étais prêt ce matin. » Ils se jetèrent l'un sur l'autre, ces hommes hardis, se donnant de grands coups, là, dans la sombre forêt.
(79) Ils étaient si forts que le combat fut tel qu'on vit le feu sauvage jaillir de leurs casques. Bien que le géant portât un solide bouclier, Seyfried le mit prestement en morceaux.
(80) Puis il passa sous la garde du géant et lui détrancha du corps sa bonne broigne d'acier. Le géant Kuperan fut tout couvert du sang coulant de seize blessures profondes infligées par Seyfried.
(81) Dans sa détresse, Kuperan s'écria : « Noble preux, messire, laisse-moi la vie ! Tu combats de toutes tes forces et avec tout ton courage. Tu possèdes les qualités d'un guerrier sans peur.
(82) Te voilà tout seul, tout petit comparé à moi, et je ne peux te vaincre. Laisse-moi vivre et je te donnerai cuirasse, épée et, moi-même, je serai ton homme lige. »
(83) « Je le ferai très volontiers, dit le preux, si tu m'aides à délivrer la délicieuse demoiselle de la montagne, je t'en donne ma parole. » - « N'en doute point, je tirerai pour toi de la montagne la belle demoiselle. »
(84) Tous deux prêtèrent alors serment, ces hôtes étrangers. Le magnifique Seyfried tint le sien. Le félon ne put vaincre Seyfried, si bien qu'il profita bien peu de sa vie.
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Hie schwerdt der Ryß Kuperan dem Hürnen Seyfrid, er wöll jm die Junckfraw helffen gewinnen von dem stayn.
(85) Le vaillant Seyfried, le valeureux chevalier ajouta : « Fidèle compagnon, Dieu sait combien tes blessures m'affligent. » Il arracha de son corps son excellent vêtement de soie afin de panser lui-même les blessures du félon.
(86) Ce déloyal [félon] déclara : « Sache, cher compagnon, que la falaise est là. Nous allons chercher où peut bien être la porte, homme vertueux- Ce qui est fait est fait. »
(87) Ils partirent ensemble vers une rivière. Le félon saisit vivement son arme et, alors que Seyfried marchait devant lui dans la forêt, le déloyal bondit tout à coup sur lui.
(88) Il asséna à messire Seyfried un coup énorme qui laissa le noble chevalier étendu sous son bouclier, sans plus de mouvement que s'il était mort : du sang rouge jaillissait de son nez et de sa bouche.
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Hie wirdt der Ryß Kuperan trewloß an dem Hürnen Seyfrid vnd schlecht jn hinderwertling,
das er zu der erden fiel.
(89) Alors que Seyfried gisait sous son large bouclier, le nain Eugel fut prêt en un instant. Il prit une cape folette et la jeta sur lui. Malgré toute son hostilité, le géant fut obligé de perdre Seyfried (des yeux).
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Hie setzt das Zwerglein dem Hürnen Seyfrid ein Nebelkappen auff, das jn der Rys Kuperan nicht sehen mocht.
(90) Le géant courut vers les arbres, cherchant le preux. « Le diable t'a-t-il emporté ou est-ce Dieu ? Est-ce un signe ? Il y a un instant, tu étais là, étendu de tout ton long, et je ne te vois plus ! »
(91) Le nain aimable se mit à rire en entendant cela. II redressa Seyfried et l'assit sur le sol. Ce nain, excellent entre tous, resta un bon moment assis, jusqu'à ce que l'intrépide guerrier reprît un peu ses esprits.
(92) Quand messire Seyfried revint à lui, il vit, assis à ses côtés, le nain si aimable. « Dieu te le rende ! dit-il, homme d'une extraordinaire petitesse. Je ne peux rien dire d'autre : tu m'as été secourable. »
(93) Eugel répondit : « Tu dois bien le reconnaître. Si je n'étais pas venu, il te serait arrivé pire. Suis ma leçon maintenant : oublie la pucelle et, sous la cape folette, éloigne-toi afin que le géant ne t'aperçoive point. »
(94) Messire Seyfried lança : « Cest impossible ! Si J'avais mille vies, sache que ma loyauté me les ferait risquer pour la demoiselle bien faite. Quelles que soient les conséquences, je vais renier de nouveau en m'y prenant mieux. »
(95) Valeureusement, il jeta la cape folette loin de lui, saisit son épée à deux mains et infligea huit profondes blessures au géant, puis cria à la demoiselle que le solide géant Kuperan venait d'être frappé à mort.
(96) « Tu combattis de toutes tes forces et de tout ton courage, et pourtant je vois que tu es seul, preux sans peur, Mais si tu m'abats. ô très vaillant, personne sur terre ne pourra parvenir jusqu'à la jeune fille. »
(97) Le courageux Seyfried était agité de mille pensées certainement inspirées par l'amour qui le poussait vers la jouvencelle. II fallait qu'il laissât vivre le félon. Il dit : « En route, et marche devant moi.
(98) Montre-moi vite aussi le chemin qui mène vers la gente pucelle, sinon je te décolle la tête des épaules, le monde dût-il disparaître ! » Le félon dut obéir à l'ordre du preux Seyfried, le jeune chevalier, car sa situation était sans issue.
(99) Tous deux gagnèrent le pied du mont du dragon. Le félon eut tôt fait de prendre la clé dans sa main : la montagne fut déverrouillée et ouverte par le bas, car la porte était dissimulée huit toises sous terre.
(100) Quand le mont fut déverrouillé et ouvert par le bas, le vaillant Seyfried tint solidement la clé qu'il avait vivement arrachée de la serrure, et il dit : « Montre-moi le chemin, et passe devant ! »
(101) Ils furent fatigués avant de déboucher en haut de la montagne. Quand Seyfried aperçut la demoiselle si pure, elle se mit à sangloter, comme on nous l'a dit, et elle déclara : « Chevalier, je t'ai vu chez mon père »
(102) Voici ce que dit la demoiselle : « Bienvenue, messire Seyfried ! Comment vont mon père, ma mère et mes trois frères, les trois rois dignes de louanges ? Aie la courtoisie de me faire profiter de cette nouvelle. »
(103) Messire Seyfried lui répondit : « Tais-toi et cesse de pleurer ! Je vais t'emmener d'ici, belle jouvencelle pure, je vais ce cirer de cette poignante détresse ou bien, par ma foi, j'y laisserai la vie ! »
(104) « Dieu ce récompense, Seyfried, chevalier bien fait. Je crains cependant que tu ne puisses résister au dragon. C'est le diable le plus atroce que j'aie jamais vu et, si tu l'aperçois, tu diras que c'est bien la vérité. »
(105) Messire Seyfried répliqua : « II ne peut être aussi atroce. Je n'aimerais pas avoir souffert en vain tant d'épreuves. J'ai rudement bataillé contre l'énorme géant. Même si le dragon était le diable, je le vaincrai ! »
(106) « Dieu te récompense ! Seyfried. C'est pour moi que tu as souffert ces épreuves et les a acceptées. Si Dieu m'aide à retourner chez moi, sache sans faute que je te donnerai ma foi, et à nul autre qu'à toi. »
(107) Kuperan, le solide géant, se détacha de la falaise et dit : « Une excellente épée est cachée ici afin qu'un noble chevalier tue le dragon, car aucune lame sur terre ne peut entamer sa peau. »
(108) Ce qu'il dit de l'épée était la vérité. Mais Seyfried ne se garda point du félon. Le robuste géant blessa le noble chevalier de telle sorte que celui-ci n'eut plus qu'un pied sur la montagne du dragon.
(109) Seyfried enlaça le géant. La lutte qui s'ensuivit fut si rude que la montagne en trembla. La peur de la demoiselle était grande, elle pleurait et se tordait les mains, la douce pucelle de libre naissance. Elle s'écria : « Dieu du ciel, assiste le Juste !
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Hie het der Ryß den Hürnen Seyfrid schier von dem stayn gestossen.
(110) Si, à cause de moi, tu devais perdre la vie, mon cœur serait affligé de chagrin et, à cause de cette grande détresse, je me jetterais de cette haute montagne pour trouver la mort,
(111) Donc, vaillant Seyfried, garde-toi, pense à ce que tu dois faire et à moi, pauvre femme.» Le preux répondit : « Noble demoiselle splendide, je compte être victorieux, ne ce fais pas de soucis pour moi ! »
(112) Ils luttèrent ensemble, la belle demoiselle le vit. Le félon devait perdre la vie. Seyfried saisit le géant là où il était blessé et se mit à déchirer ses blessures, L'autre ne put résister.
(113) Le géant s'inclina devant Seyfried : « Laisse-moi la vie, vertueux guerrier ! Je t'en supplie, intrépide chevalier ! J'ai par trois fois rompu mon serment. Dieu me le pardonne ! »
(114) Messire Seyfried rétorqua : « Ce sont paroles perdues. j'ai, de mes yeux, vu la demoiselle de haute naissance. » II saisit Kuperan par le bras et le précipita en bas de la montagne, Le géant tomba et éclata en cent morceaux. La jouvencelle en rit.
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Hie wirfft der Hürnen Seyfrid den Rysen vber den Trachenstain ab.
(115) Quand messire Seyfried gagna le sommet de la montagne, il se présenta courtoisement à la belle demoiselle : « Toi, la plus belle des femmes, cesse de pleurer ! Je m'en suis sorti, pour toi, gente demoiselle.
(116) Je vais te tirer vivement de cette mauvaise situation ou, par ma foi, je tomberai mort devant toi ! » - « Dieu te récompense ! Seyfried, hardi chevalier. En vérité, je crains que ne nous menace un grand péril. »
(117) Messire Seyfried répondit : « Si une rude épreuve nous attend, je le regrette de tout mon cœur au fond de moi. Il y a maintenant quatre jours que je n'ai mangé ni bu ni ne me suis reposé. »
(118) A ces mots, le petit Eugel, le nain si gentil, et la noble demoiselle furent effrayés par la morosité de Seyfried. Le nain dit au preux : « Je vais vous apporter ici, au sommet de la montagne creuse, les meilleures nourritures, à vous, Seyfried, pour que vous mangiez.
( 119) Je vais vous donner à manger et à boire suffisamment pour quinze jours. » Il tira les victuailles de la montagne creuse. Bien des nains servirent Seyfried à table et la demoiselle s'occupa bien de lui.
(120) Avant d'avoir commencé à manger, ils entendirent un vacarme, comme si les hautes montagnes s'effondraient à cet instant. La jeune jouvencelle en fut tout effrayée et dit : « Très cher seigneur, c'est maintenant que votre heure a sonné.
(121) Même si le monde entier était entre nos mains, nous serions perdus tous deux, sache-le, hardi guerrier ! » Le vaillant Seyfried répliqua : « Qui veut nous ravir la vie que nous a donnée sur terre Dieu en Sa bonté ? »
(122) Seyfried lui essuya sa sueur avec sa chemise de soie : l'adorable jouvencelle brûlait de peur. Seyfried lui dit : « Ne te lamente pas tant que je suis près de toi ! » Les nains qui avaient dressé la table s'enfuirent.
(123) Alors que Seyfried parlait à la demoiselle, à trois milles de là s'approcha le dragon. On le vit à cause du feu ardent qu'il crachait devant lui à une longueur qui devait être celle de trois lances.
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Hie sitzt Seyfrid vnd die Junckfraw auff dem Trachenstain vnd wöllen essen, so kumpt der Trach gefaren, vnd bringt sechtzig jung Trachen mit jm.
(124) Ce feu, ensorcelé d'une façon diabolique, venait du fait que le démon l'accompagnait toujours sous la forme d'un dragon de feu ; pourtant, il ne lui faisait pas mal à l'âme, ni à l'entendement, ni aux sens, qui lui obéissaient.
(125) II devait utiliser sa raison, conformément à sa nature humaine, cinq ans et un jour, jusqu'à ce qu'il devînt un homme, beau damoiseau recherché comme il le fut. Ses amours lui valurent cela : une femme lui jeta un sort.
(126) Parce que la jouvencelle était belle, le dragon l'avait traitée humainement. Quand les cinq années seraient révolues, il la dépucellerait et le pourrait parce qu'il était un dragon et qu'elle lui avait échu, ce qui n'arrive plus jamais.
(127) Comme Seyfried voulait lui ravir la demoiselle qu'il avait nourrie longtemps et était allé chercher à Worms, il se précipitait, furieux, vers la montagne. Il voulait réduire en cendres par son ardeur ceux qui étaient sur le mont.
(128) La demoiselle était soucieuse et conseilla à Seyfried, pour que le dragon ne puisse les heurter en volant et les précipiter (en-bas) de la montagne, qu'ils se cachent dans une grotte qui s'enfonçait sous le mont du dragon, dans la montagne, croyez-le !
(129) jusqu'à ce que le dragon s'arrête, et pour se protéger de la chaleur. Le dragon arriva, environné de feu. En brûlant comme un démon, il atteignit la montagne qu'il ébranla : elle qui s'élevait depuis que le monde existe, fut disloquée.
(130) Seyfried avait emporté l'épée du dragon, que Kuperan lui avait montrée quand il cherchait à l'assassiner au sommet de la montagne, en le poussant dans le vide, quand il dut se pencher pour saisir l'épée au bout du rocher.
(131) D'un bond, Seyfried sortit de la caverne tenant cette épée avec laquelle il asséna au dragon de grands coups furieux. Avec ses griffes, le dragon arracha à Seyfried son bouclier. Le preux sentit couler sa sueur brûlante tant il eut peur.
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Hie ficht der Hürnen Seyfrid auff dem stayn mit dem Trachen.
(132) La montagne fut bientôt d'une chaleur de fournaise, comme un fer rouge qu'on retire du foyer, telle était l'ardeur du monstrueux serpent, et le feu infernal bondissait sans cesse vers Seyfried.
(133) Sur le roc, sur la montagne creuse, ils se livrèrent un combat si furieux que les nains sauvages s'enfuirent vers la forêt, chacun croyant que la montagne allait s'effondrer et qu'il y perdrait la vie.
(134) Deux des fils de Nybling, les frères d'Eugel, s'étaient tenus dans la montagne, avaient vaillamment gardé le trésor de leur père Nybling. Quand la montagne se mit à vaciller, ces deux rois en firent sortir le trésor,
(135) puis ils le portèrent dans une caverne s'ouvrant dans la paroi rocheuse, sous le mont du dragon. Seyfried l'y trouva par la suite, comme vous allez l'entendre bientôt par Eugel, le nain, qui ignorait leur fuite et ne savait pas que la montagne était vide
(136) du trésor qu'ils y avaient caché. Eugel s'y était tenu par crainte du dragon. Tous avaient peur qu'il fasse périr Seyfried et tue ensuite tous les nains,
(137) quand il aurait perdu la jeune fille à cause d'eux. Ce dragon connaissait le sentier et la porte de la montagne. Quand il voulait se refroidir, il couchait dans le couloir ; quand dormait la pucelle, et il n'était pas loin d'elle.
(138) Quand il allait chercher de la nourriture et que c'était l'hiver, elle résidait à bien cinquante toises sous la montagne ; lui bouchait l'entrée et la protégeait du froid. Il nous faut reprendre notre récit, si vous voulez en entendre la fin.
(139) Le mont fut tout illuminé. Le preux Seyfried dut fuir cette chaleur brûlante dont il souffrait à cause du dragon ; le monstre jetait des flammes bleues et rouges.
Seyfried dut se cacher, le péril l'y obligea.(140) La pucelle et Seyfried s'enfuirent au pied de la montagne, jusqu'à ce que fût dissipée quelque peu l'ardeur qui régnait au sommet. Seyfried s'écarta et tomba sur le trésor ; il crut que le dragon l'avait accumulé à cet endroit.
(141) Le trésor lui fut indifférent. La demoiselle dit : « Seyfried, noble héros, voici qu'approche de nous rude peine. Le dragon est revenu avec soixante autres, tous sont venimeux. S'ils sont encore sur la montagne, cela dépasse vos forces. »
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Hie fleucht Seyfrid die grossen hitz des Trachen herab in ein hölen vnd kült sich vnd ruet vnd findt vngeferd ein schatz, der was gewest Nyblings des Künigs der Zwerg.
(142) Seyfried, le bien-né, répondit : « J'ai entendu dire que celui qui fait confiance à Dieu n'est jamais perdu. Si nous devions périr tous deux, que Dieu sache que je m'occupe de toi, demoiselle excellente entre toutes. »
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Hie kumpt Seyfrid auff den Trachen stayn vnd ficht mit dem Trachen, so fliegen die andern Trachen all daruon.
(143) Messire Seyfried fut pris de colère et de fureur. Il saisit son épée et gagna le sommet de la montagne. Les dragons en tombèrent, eux qui avaient accompagné l'autre, ils s'envolèrent et partirent pour là d'où ils étaient venus.
(144) Le vieux dragon resta seul et mit Seyfried en péril, vomissant de sa gueule des flammes bleues et rouges, attaquant souvent et vivement Seyfried qui tomba. Jamais de sa vie il ne connut tel labeur.
(145) Le dragon combattait si diaboliquement avec sa queue qu'il en enlaçait souvent messire Seyfried, voulant le précipiter au pied de la haute montagne. Seyfried échappa à son étreinte et l'autre ne put l'emporter.
(146) Seyfried frappa violemment la corne du dragon. Ne pouvant frapper le monstre de face, il lui frappa les flancs, cogna comme sur un toit de corne, mais le dragon lui infligea mille souffrances.
(147) II frappa tant avec sa bonne épée que la corne du dragon s'amollir. Il souffrit de l'ardeur draconienne, semblable à celle d'un brasier fait d'une charretée de charbon. Alors la corne fondit et se mit à couler de lui.
(148) Seyfried fendit le dragon en deux, si bien qu'une moitié tomba de la montagne (et explosa) en mille morceaux, puis il poussa l'autre moitié dans le vide. La genre demoiselle courut rejoindre Seyfried car elle en avait très envie.
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Hie hat der Seyfrid den Trachen zerhawen, vnd wirfft die stück hinab.
(149) A cause de la chaleur, Seyfried tomba de tout son long et ne sut plus où il se trouvait. Sa faiblesse et sa fatigue énormes étaient telles qu'il ne voyait ni n'entendait plus rien et ne reconnaissait plus personne. II avait perdu ses couleurs et sa bouche avait la couleur du charbon.
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Hie ligt Seyfrid in eyner onmacht vor grosser hitz vnd müde.
(150) Quand il eut longtemps reposé et repris ses forces, il put s'asseoir, et il chercha celle qu'il aimait. Il la vit étendue près de lui, comme morte, quelle tristesse ! Seyfried dit : « Dieu du ciel, quelle peine endures-je hélas ! »
(151) II se coucha à côté d'elle et ajouta : « Que Dieu ait pitié de toi ! Devrai-je donc te ramener morte chez toi ? » Il la prit dans ses bras. Eugel le nain, survint et lui dit sur l'heure : « Je vais donner une herbe à la demoiselle, qui la guérira.»
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Hie ligt Seyfrid vnd die Junckfraw, vnd sie ist von seynet wegen kranck worden vnd seer betrübt, in dem so kumpt der Zwerg Eugel vnd gibt jr ein wurtz in mund, so wirdt sie gesund.
(152) Quand la pure jouvencelle eut pris l'herbe dans sa bouche, elle fut prompte à se redresser et à revenir à elle. « Très noble Seyfried, dit-elle, fais-moi savoir comment tu m'a sauvée ? » Elle l'enlaça amoureusement et le baisa sur la bouche.
(153) Eugel, le noble nain, dit à messire Seyfried : « Kuperan, le géant félon, vainquit cette montagne où résident bien mille nains : ils durent se soumettre à lui et payer tribut à cet homme déloyal.
(154) Maintenant, vous nous avez débarrassé de lui et libérés. Nous sommes donc à votre service tous autant que nous sommes, et nous vous montrerons comment regagner votre demeure, à vous et à la mignonne demoiselle. Je vais vous montrer sentes et chemins jusqu'à Worms, au bord du Rhin. »
(155) Le nain les conduisit chez lui, dans la montagne creuse. II leur donna volontiers nourriture et vin, le meilleur que on puisse se procurer et s'imaginer : tout ce que Kriemhild désirait, la montagne en était pleine.
(156) Seyfried prit congé d'Eugel, le splendide roi, et de ses deux frères, rois eux aussi. Ces valeureux souverains déclarèrent : « Seyfried, aimable guerrier, notre père Nybeling est mort de douleur.
(157) Si le géant Kuperan vous avait navré ici, les nains auraient dû mourir dans la montagne, parce que nous vous avons montré la clé (de l'antre) de Kuperan, qui allait dans le mont où gisait la demoiselle.
(158) Maintenant, votre main courageuse y a mis fin, nous vous en avons grand merci, noble roi au grand nom. Nous allons donc vous accompagner, vous et la gente pucelle, afin que nulle peine ne vous advienne, mille d'entre nous seront à vos côtés. »
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Hie setzt Seyfrid die Junckfraw hinder jn, vnd will mit jr heym reyten, so wöllen jm die Zwerg das geleyt geben. Die schickt er wider heim vnd behelt nur das Zwerge Eugel bey jm, das weyset jm den weg.
(159) « Non, déclara le preux, restez ici ! » Il mit la pucelle sur la croupe de son cheval, derrière lui, et renvoya les nains chez eux, sauf le roi Eugel. Le nain l'accompagna à cheval, et Seyfried lui dit : « Raconte-moi, aimable héros,
(160) fais-moi profiter de ta science que l'on appelle astronomie. Ce matin, sur le mont du dragon, tu as appris des choses et ce qu'elles signifient, ce qu'il adviendra de moi, de moi et de ma belle femme. Combien de temps la posséderai-je ? »
(161) Le nain Eugel répondit : « Je vais te le dire. Tu ne la garderas que huit années, je t'ai bien vu. Alors ta vie te sera ravie par un meurtre, sans que tu le mérites, et c'en sera fait de toi.
(162) Ton épouse à la merveilleuse beauté vengera alors ta mort, et de ce fait périront maints preux, si bien qu'il n'en restera plus en vie nulle part sur terre, où vécut jamais héros sur cette marié à une telle femme ? »
(163) Seyfried répliqua vivement : « Si je suis bientôt abattu et si bien vengé, je ne te demanderai pas qui m'assassinera. » Eugel répliqua immédiatement : « Eh oui, même ta belle épouse connaîtra la mort d'un guerrier. »
(164) « Rentre chez toi maintenant », dit Seyfried au nain. Ils se séparèrent tristement. Eugel, le splendide roi, retourna à la montagne. Seyfried songea alors qu'il y avait laissé le trésor.
(165) II pensait à deux choses à cet instant, à Kuperan et au dragon. Qui avait placé là le trésor ? Il fut d'avis que le dragon l'avait rassemblé, comme t'aurait fait un homme, lorsqu'il reprenait forme humaine et en avait alors possession.
(166) II se dit : « Puisque j'ai conquis à grand-peine cette montagne, ce que j'y ai trouvé me revient de droit. » Avec sa belle femme, il courut tirer le trésor qu'il chargea sur le cheval qu'il poussait devant lui.
(167) II arriva alors sur les bord du Rhin et une pensée lui traversa l'esprit : « Si Je dois vivre si peu de temps, à quoi peut bien me servir cette richesse ? Et si tous les guerriers doivent périr à cause de moi, qui en profitera ? » Il jeta le trésor dan le Rhin.
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Hie versenckt Seyfrid den schatz in den Reyn, den er gefunden het in dem Trachenstayn.
(168) II ignorait que les héritiers du trésor étaient les rois de la montagne, qui avaient jeté là le trésor de Nybling. Le vieux nain Eugel, le nain son fils, ne savait rien de cela et croyait que le trésor était encore dans la montagne.
(169) Puis on reçut du roi Gybich le noble pain du messager quand on lui annonça que sa fille allait être bientôt là, qu'elle était délivrée des griffes de l'impur dragon.
Gybich fît prestement rassembler les grands et le peuple.(170) Tous se portèrent à cheval à la rencontre de Seyfried, le noble guerrier, l'honorant comme jamais empereur ne le fut. Le roi fît proclamer partout, dans tous les royaumes et les pays, aux rois, princes et seigneurs,
(171) que chacun vienne à Worms, sur le Rhin, pour les splendides noces. Quinze princes arrivèrent qui furent bien reçus, comme il sied à leur rang. II y eut grande presse. Le pays fut rempli de nobles gens.
(172) La fête dura plus de quinze jours, on y courut, tournoya et se livra aux jeux chevaleresque. Il y eut seize tournois. Puis chacun partit. On offrit nourriture et clous aux chevaux et aux hommes.
(173) Seyfried accorda une protection telle, renforçant les tribunaux, que si quelqu'un avait transporté de l'or, il n'aurait rien eu à craindre. C'est ainsi qu'il organisa tout avec grande vigueur.
(174) « C'est bien le diable, dit Gunther, qu'on préfère ici ce preux à d'autres héros aussi hardis qui sont maintenant outragés, et d'aussi bonne noblesse que son lignage. Il porte toujours sur lui armes et cuirasse et fait peu de cas des preux de ce pays ! »
(175) Le farouche Hagen prit la parole : « C'est mon beau-frère. S'il veut régner sur les contrées rhénanes, qu'il prenne bien garde à lui car je serai le premier à venger cela. »
(176) Gernot parla alors : « Devrais-je donner de ma main la meilleure partie de mes terres, celle de Gybich notre père, à Seyfried, mon beau-frère ? Je le dis tout net : Seyfried n'en aura pas un pouce ! »
(177) C'est ainsi que les trois jeunes rois exprimèrent leur hostilité envers Seyfried. Avant de se taire, ils convinrent tous deux que Seyfried trouverait la mort. Près d'une froide fontaine, le féroce Hagen le transperça, là-bas, dans l'Odenwald.
(178) entre les épaules, là où il n'y avait pas de corne, alors qu'il se rafraîchissait dans la fontaine, buvant et s'aspergeant. En parlant, ils s'étaient écartés des autres chevaliers, Alors Hagen reçut l'ordre de transpercer Seyfried.
(179) Les frères de Kriemhild : qui veut en entendre plus (sur eux) je vais lui dire où il le peut. Qu'il lise Les Noces de Seyfried, il sera instruit de ce qui se passa pendant les huit années . Ainsi s'achève ce poème.
1. Sigmund est à l'image de la minière du Mercure et Seyfried est, à proprement parler, le Mercure.
2. C'est le propre du Mercure dont Fulcanelli a signalé qu'il s'agissait du fou de l'oeuvre. L'auteur du Das Lied vom Hürnen Seyfrid écrit textuellement que Seyfried aspire par son coeur et par son esprit à aller au loin : c'est l'exacte volatilisation du Mercure, celle que l'Artiste doit s'efforcer de prévenir, qui est ici décrite. L'âme est le Soufre ou principe fixe, sublimé dans le Mercure dans un premier temps ; l'esprit est le corps même du Mercure : Artephius en parle dans la Clef de la Sapience comme du Composé des composés et admet qu'il est formé du corps de l'esprit corporel [cf. Chevreul sur Artephius]. Remarquez qu'il n'aspire à obéir à personne tant qu'il est vivant ; c'est donc qu'il lui faudra se détruire lui-même...
3. On peut voir ici une analogie avec la préparation du Mercure, objet du 2ème oeuvre. Il s'agit d'extraire d'une pyrite martiale alumineuse, au dire de De Locques et de Respour à la fois son corps, son esprit et son âme [c'est-à-dire Chrysaor, Pégase et le dragon babylonien qui se niche dans le corps d'Ariès. Cf. pour des détails pratiques le Vitriol de Tripied].
4. Les battitures et tournures du fer forment une partie essentielle du Soufre rouge. Du reste, Michel Maier nous conseille de chercher où se trouvent les ossements d'Oreste en son Atalanta fugiens [cf. emblème XLVII]. Ces battitures permettent d'exercer un rôle d'oxydo-réduction : elles se transforment en peroxyde de fer au contact du protoxyde de cuivre et le ramènent sous une forme métallique [régule] extrêmement divisé, assurant la teinture en masse d'une pièce de verre [cf. aventurine]
5. Seyfried est ici assimilé au premier Mercure que les alchimistes voilent sous la figure d'Arès et que les hermétistes appellent Ajax [cf. Fables Egyptiennes et Grecques, Pernety]. Que Seyfried enfonce l'enclume dans la terre n'est nullement étonnant : ne raconte-t-on pas que Zeus, irrité par la jalousie continuelle de Junon, lui attacha une enclume de fer à chaque pied [il faut ici rapprocher le mot grec akmwn - enclume - du loup aux dents pointues]. Le forgeron désigne l'Artiste [Hercule, Cadmus, etc.]
6. Le dragon, chez Wagner, s'appelle Fafner. Frère de Fasold, il le tue dans l'Or du Rhin pour avoir l'or. En alchimie, il existe trois dragons : le dragon babylonien qui masque le vitriol romain ; le dragon écailleux, l'un des états du Mercure et enfin le dragon qui est aussi serpent, celui qui se mord la queue, deuxième état du Mercure. [cf. là-dessus l'Atalanta, XLIX]. Quant au tilleul, il fait partie des bois avec lesquels on remue le verre en fusion [on peu le faire encore avec du bois de frêne ou de coudrier] afin de le blanchir, de détruire ses couleurs trop fortes. On voit ainsi que la massue d'Hercule est en fait un bâton de tilleul. Le dragon figure alors, à n'en pas douter, le verre en fusion, c'est-à-dire le V.I.T.R.I.O.L. philosophique. Dans l'allégorie, il est clair que Seyfried représente le Mercure et le dragon le mythique monstre babylonien dont la mort permettra la captation du Soufre. Le charbonnier joue ici un rôle de premier plan : sans charbon, on ne pourrait réduire la matière et, partant, la faire cristalliser. En fait, voici exactement comment l'on procède :« On construit une espèce de fossé carré, où l'on entasse des bûches les unes sur les autres en forme de croix, jusqu'à la hauteur d'une ou deux coudées. On place sur ce bois les fragments de minerai broyés, en commençant par les plus gros. On recouvre le tout de poussière de charbon et de sable mouillés, de manière à donner au bûcher l'aspect d'une meule de charbonnier. Enfin, on y met le feu. Ce grillage s'opère en plein air. Cependant, lorsque le minerai est très riche en soufre, on le brûle sur une large lame de fer, percée d'une multitude d'orifices, par lesquels le soufre s'écoule pour se figer dans des pots pleins d'eau placés au-dessous. [...] » [De Re Metallica, Agricola]
Notez que l'on peut employer aussi une matière comme le sucre dans les travaux en petit. Il est clair que l'épée de Seyfried n'est autre que le feu de bois disposé en croix et que la multitude d'orifices signale la gueule du monstre. Quant à la forêt, elle figure la minière de la prima materia.
7. Préparation du Mercure : le creuset doit être brasqué.
8. Début des travaux. De même qu'Hercule doit livrer plusieurs combats, Seyfried voit plusieurs monstres différents qui symbolisent un des états de l'oeuvre. Le serpent représente le Soufre sublimé dans le Mercure ; le crapaud, le Soufre fixé, etc. Le secret est de lier le crapaud [ jrunh ] à l'esprit [ jronew ] pour en faire une âme [ jrhn ]. Vaste programme. Notez que le val encaissé est habituellement le lieu où les dragons et les striges tiennent leur résidence [cf. Livre d'Abraham Juif]
9. cf. note 6. il n'y a aucune autre raison logique qui puisse expliquer cette opération. Elle est dans le droit fil de l'hermétisme orthodoxe lié à l'alchimie et aux opérations à pratiquer sur la prima materia.
10. Dissolution du Mercure. L'âme se joint à l'esprit, ce qui constitue le Mercure philosophique. Et ce suc dont s'enduit Seyfried n'est autre que l'ambroisie des dieux. Mais cette corne peut aussi se comparer à celle de la chèvre Amalthée ou encore à celle du Taureau [congénère d'Aphrodite]. C'est d'une conjonction qu'il s'agit ici. Et le lieu où Seyfried ne s'est point enduit de cette corne consistera plus tard dans la solution de l'artifice de la volatilisation du Mercure, seul moyen de capter l'escarboucle des Sages.
11. Plein de courage : c'est-à-dire l'esprit fortifié.
12. Cet épisode rappelle la conjonction du Soufre solaire et du soufre mercuriel ; c'est-à-dire le mariage de Gabricius à Beja. Il faut comprendre ici que le Soufre rouge ne peut être lié au Soufre blanc [le SEL de Paracelse ou l'ARSENIC de Geber] qu'autant qu'il a déjà été lié au Mercure, ce en quoi nous dévoilons un grand secret, jusqu'ici tenu secret par les alchimistes. Ils entendent leurs opérations comme s'ils les comprenaient dans l'ordre chronologique alors que certaines se placent simultanément. D'ailleurs là encore, cette opération s'inscrit dans la logique des choses. Beja n'a nul besoin d'être recouverte de corne, vu qu'elle est incombustible [salamandre]. Le Soufre rouge, en revanche, doit être recouvert de son Hypérion [uper ion, ce qui recouvre l'or] où il forme, en cette consistance, le Lion Vert de Ripley.
13. C'est ici que la légende rejoint la Tétralogie de Wagner. Le nain - le gnome - qui avait caché l'or s'appelait Alberich [cf. Or du Rhin] où, par la racine albe [blanc] il n'est pas difficile de comprendre qu'ici peut se glisser l'épisode où Hercule nettoie les Écuries d'Augias [cf. Fontenay]. Albérich est le nom de l'un des nains de la légende des Niebelungen, frère de Mime. Il représente donc le peuple des nains (de par sa taille et de par son origine mythologique), qui dans la mythologie scandinave sont des êtres très proche de la nature, et des forgerons renommés, capable de donner une âme aux armes [les alchimistes disent qu'ils donnent une âme à leur acier, ce qui est absolument équivalent ; il faut ici rapprocher l'Acier des Sages de la pierre androdamas des Anciens pour trouver la solution de l'énigme, cf. Livre de Crates]
14. Ces trois fils que Nybling laissent en mourant sont analogues aux trois têtes du chien Cerbère. Pernety nous dit que c'est sous le nom de Cerbère qu'était reconnu par les Adeptes, le sel nitre. KerberoV est donc ce chien d'Hadès, né d'Echidna et de Typhon, lui aussi [ à moins que ce ne soit Orthros métamorphosé, ce qui est plus probable ] possédait selon les uns trois têtes, selon d'autres X ou cent [L], et avait une voix d'airain. Dans l'Or du Rhin, il semble que Wagner ait substitué aux trois fils les Filles du Rhin [Woglinde, Wellgunde et Flosshilde].
15. on peut y voir une allusion aux impétrants déçus de l'Art sacré qui restent à l'Entrée ouverte du Palais fermé du Roi. Voyez ici le premier chapitre des Noces Chymiques de Christian Rosencreutz.
16. Allusion au Soufre blanc auquel on ne peut marier n'importe quel Soufre rouge. Il faut nécessairement, comme on l'a dit dans d'autres sections, que le métal ait trois pointes [ce qu'il faut entendre avec un grain de sel].
17. Illustration remarquable du mariage entre le vieillard [le Mercurius senex figurant sous les traits de ce dragon] et la Vierge, d'où naîtra le Lait de Vierge dont Artephius a montré tous les aspects dans son Livre Secret sur la Philosophie Occulte.
18. Le château figure la tour que l'on aperçoit entre les mains de la Force, dans notre section des Vertus [in Fulcanelli, DM]. Qui irait croire qu'il y a là un point de liaison entre la pucelle et le dragon ? C'est pourtant, en substance, la même scène qui est représentée. Notez que l'AIR et le FEU coopèrent d'une façon prévue par les hermétistes comme Jean d'Espagnet [Philosophie Naturelle Restituée] ou comme Basile Valentin [Révélations des teintures des métaux] ou encore comme l'Anonyme de la Nature Dévoilée [cf. Vitriol].
19. Lieu d'élection de la conjonction des Principes où la couleur du ciel est d'azur.
20. 4 est un chiffre symbolique qui renvoie au quaternaire des signes zodiacaux et au nombre d'éléments, puisque la Pierre est constituée de FEU et de TERRE entrelacés, où la collaboration également conjointe de l'EAU et de l'AIR est primordiale.
21. On trouve dans l'allégorie de la licorne le même symbolisme qui se trouve exprimé. Cf. Fontenay.
22. Pâques, c'est-à-dire l'époque traditionnelle de l'entrée du soleil dans le signe du Bélier, date qui fixe le début des travaux alchimiques, ce qu'on appelle l'époque
canonique. Faut-il rappeler qu'il s'agit chez les Juifs, de la fête solennelle, célébrée le quatorzième jour de la première lune de leur année religieuse, de leur sortie
d'Egypte [ la terre noire ou limon du Nil ] ? Et de la fête qui célèbre chez les Chrétiens la Résurrection du Christ ?
23. Faut-il voir là l'indication sur la réincrudation du Soufre ? La légende aurait tendance à être d'accord avec le mythe sur ce point.
24. Et alors, il faudrait voir dans cette période une instabilité où le fixe et le volatil s'affrontent.
25. Mais le dragon ne semble pas de cet avis et promet à la Vierge une longue période de dissolution ; on sait toutefois que le Ploutos grec n'a pas les caractères diaboliques que l'on prête au Pluton des Latins et que l'espoir est permis [cf. humide radical métallique]
26. Durée fixée par cabale pour la Coction. Lorsque le dragon sera transformé en homme, cela signifiera qu'il aura acquis consistance de chair ; Seyfried interviendra à ce moment là.
27. Peut-on trouver ici une analogie avec la chute de l'ange qui correspond à l'incarnation de l'âme ? C'est ce que laisserait entendre la lecture des écrits hermétiques, en particulier portant sur les doctrines de l'Âme [cf. Révélation d'Hermès Trismégiste, Festugière, Les Belles Lettres, 1990]
28. Sur la balance, accessoire du l'archange qui terrasse le dragon, cf. 1, 2, 3, 4 et notre zodiaque alchimique. La balance est le lieu du zodiaque où le poids de nature opère sa fonction.
29. Il faut voir ici une imploration sur le Soufre rouge, symbolisé par Jésus-Christ. Il règne en effet, en virtualité, sur l'AIR et la TERRE : la philosophie hermétique nous apprend en effet que le Christ est partout dans l'AIR [au ciel] et que le corps du Christ s'incarne lors de l'eucharistie. Pour dire le vrai, le poisson a inspiré une très riche iconographie chez les artistes chrétiens. Nous voulons parler de la scène où, s'il porte une corbeille de pain, ou s'il se présente lui-même sur un plat, le poisson
représente l'Eucharistie, sacrement qui contient le corps, le sang, l'âme et la divinité de Jésus-Christ sous les apparences du pain et du vin. Or, que représente d'autre le compost philosophal qu'un mélange du vin des Sages et de la pâte de levain, fermentée par le Lait de la vierge...? Van Helmont a écris ces paroles dans l'un de ses traités des maladies, Demonstratur thesis (p. 134), au cours de sa cinquante-huitième proposition démontrée :« Je considère que la régénération de ceux qui doivent être sauvés, et leur participation à là vie
dans la communion eucharistique, s'effectue et peut s'observer dans ce qui, sur le plan terrestre, offre quelque similitude, sur un plan différent bien entendu : je veux dire qu'elle est semblable et très analogue à la projection de la pierre aurifique. Il se trouve que j'ai manié celle-ci de mes propres mains à plusieurs reprises [...] »30. La Vierge Marie est implorée après le Christ. Une devise est éclairée par
la scène où le chevalier combat le dragon, sous l'égide du palmier ; la légende veut que le costume du chevalier fût rouge, doublé de blanc, annonçant ainsi les deux Soufres, dont la restauration consacrera la naissance de l'oiseau fabuleux [cf. poème du phénix]. C'est cette animation de l'or qui nous est enseignée dans l' Evangile de l'Enfance :« Lorsque le moment de sa délivrance approcha, elle [la Vierge Marie] sortit au milieu de la nuit de la maison de Zacharie, et elle s'achemina hors de Jérusalem. Et elle vit un palmier desséché ; et lorsque Marie se fut assise au pied de cet arbre, aussitôt il refleurit et se couvrit de feuilles et de verdure...Et Dieu fit surgir à côté une source d'eau vive, et lorsque les douleurs de l'enfantement tourmentaient Marie, elle serrait étroitement le palmier de ses mains.» [DM, I, p. 274]
31. Réflexion amère sur la dissolution où la matière est placée en cette époque de l'oeuvre. La pucelle appelle de ses voeux la réincrudation : d'ailleurs, elle pleure des larmes rouges, signe que le retour des cendres ne peut pas être lointain.
32. Les hérauts ou messagers sont les anges de ce conte philosophique. Et le preux chevalier, Seyfried, ne tardera guère. Cet épisode se place chez Wagner au dernier acte de la Walkyrie.
33. il y a là comme une sorte de « flash-back ». Il est clair que si Seyfried peut ainsi avoir une action sur les lions, c'est que lui-même est de nature léonine. Ce que l'enduit de corne laisserait à supposer, à l'instar de la tunique de Nessus d'Hercule. On peut évidemment rapprocher cette scène du premier combat d'Hercule contre le lion de Némée [cf. Fontenay]
34. Sur la constellation des Chiens de chasse et l'étoile Cor Caroli, cf. Atalanta, XLVII. Le faucon est l'animal dédié à Horus. Et Horus [ cf. Atalanta,VII ] est assimilé par les cabalistes à l'hypoténuse d'un triangle rectangle. En Égypte, le faucon
représente l'âme. Il évoque aussi l'élévation spirituelle. Tout concourt donc à faire du faucon l'équivalent du Soufre rouge en puissance. L'analogie ne s'arrête pas là
: kirkoV désigne aussi une sorte de loup et un anneau, à valeur de carcan, évoquant un moyen ou une méthode de fixation.
35. Le chien, fidèle ami de l'homme, prend une importance capitale dans le magistère [cf. Atalanta, XLVII]. Il l'aide, notamment, à poursuivre et à tuer les serpents. On trouve dans le Lapidaire Orphique un passage qu'on croirait tiré d'un ouvrage hermétique et qui en dit plus long que maint traité d'alchimie.
36. Nous retombons sur la symbolique générale du chiffre 4. L'abstinence de Seyfried s'apparente à une sorte d'éclipse ; du point de vue hermétique, c'est dire que nous sommes encore dans la phase de dissolution.
37. L'iconographie alchimique nous a habitué à considérer que lorsqu'un personnage ou un animal se trouve plongé au coeur de la forêt, il s'agit d'une indication sur la dissolution. Seyfried représente ici l'artifice qui va permettre la captation de l'un des Soufres [la pucelle] par la destruction du dragon écailleux.
38. A nouveau flash-back où nous est rapporté l'événement décrit en 6 et 7. Le chevalier prend une importance de premier plan dans l'ordre des opérations hermétiques : c'est lui qui tient le premier agent [soit l'épée que l'on présente souvent soit torsadée, soit un glaive de feu ; certains donnent à voir ou à lire un glaive miellé]. On trouve dans l'Atalanta fugiens ceci à l'emblème XXV qui vaut d'être rapporté :« C’est donc la nature qui apprend à une autre nature à combattre contre le feu, et a s’accoutumer à lui ; c’est la maîtresse qui instruit son élève, et, si l’on observe bien, la reine qui gouverne sa sujette et la fille qui anoblit sa mère. C’est le serviteur rouge qui est uni par le mariage à sa mère odoriférante et engendre d’elle une descendance beaucoup plus noble que ses parents 8 . C’est Pyrrhus, le fils d’Achille, jeune homme à la rouge chevelure, au vêtement d’or, aux yeux noirs, aux pieds blancs 9 . C’est le chevalier au collier, armé du glaive et du bouclier contre le dragon 10 , afin d’arracher de sa gueule la vierge inviolée Albifica surnommée Beya ou Blanche. C’est Hercule, le tueur de monstres, qui libéra Hésione, fille de Laomédon, exposée à l’horrible monstre marin 11 .C’est l’illustre Persée qui défendit contre le monstre marin Andromède, fille de Cassiopée et de Céphée,roi des Ethiopiens et, l’ayant délivrée de ses liens, fit d’elle son épouse. »
Nous avons souligné la partie qui se rapporte expressément à la légende de Seyfried. Le même symbolisme, redisons-le, gouverne tous ces textes et toutes ces allégories ou paraboles. Les nains peuvent représenter les Niebelungen [mais dans l'Or du Rhin, ils sont dominés chez Wagner par la figure d'Alberich qui tient son frère Mime par l'oreille et en fait son esclave]. En alchimie, les nains désignent les gnomes, génies souterrains qui sont à l'égal des Anges du ciel et qui gouvernent la génération des métaux et des minéraux [cf. Bergbüchlein].
39. La montagne du dragon désigne la minière de l'une des matières premières ; de celle dont parle le fabuleux Livre d'Abraham Juif qui n'a sans doute jamais existé mais dont nous connaissons les planches grâce aux Figures Hiéroglyphiques de Nicolas Flamel [qui n'a d'ailleurs jamais écrit lui-même une seule ligne d'alchimie...]. Il serait bien sûr vain et puéril de rechercher dans ces chapitres de la Chanson de Seyfried les noms de matières métalliques ou minérales dont parlent les textes orthodoxes. Du moins faut-il ici s'inspirer de ce texte qui véhicule des archétypes à l'instar des mandalas de Jung qui, dans son Psychologie et Alchimie, a fait voir toute la richesse conceptuelle de ces sortes « d'En Soi » primordiaux.
40. Seyfried est une figure qui est congénère d'Hercule, de Cadmus ou de Persée. Il doit affronter l'obstacle, vaincre sa peur [avoir l'âme vaillante comme son Soufre, n'avoir pas froid aux yeux comme l'Aigle royal qui peut regarder fixement le Soleil, cf. humide radical métallique]. Hercule a dû affronter entre autre l'Hydre de Lerne ; Cadmus, le serpent Python et Persée, Méduse, l'une des Gorgones. La figure du dragon tient pour partie de chacun de ces trois monstres.
41. Cf. note 36. L'obscurité signale la grande éclipse de Soleil et de Lune dont parle Raymond Lulle. Le combat entre le chevalier et le dragon est sur le point de commencer ; là-dessus, il faut lire le Mystère des Cathédrales où l'allégorie est clairement décrite et analysée par Fulcanelli.
42. Seyfried se demande ici comment il pourra terrasser le dragon. C'est alors qu'un nain, Eugleyne, vient à son secours. Or, cet Eugleyne n'est autre qu'Alberich que nous avons déjà rencontré. On peut en effet trouver les correspondances suivantes pour Alberich [alias Elfrik] : Elberich, Albrecht, Eugel, Riche, Elberich, Alberich, Albreich, Elbrich, Alfrikr, Alpris, Auberi, Auberon, :alpriche, Albrian, Alban, Egwaldus, Egwald, Eugleyne, Ogel, Ewgelein, Augelein, Vocacek, Alfrigg, Ougel, Lorandin, Alfrik, Algfrig. Alberich joue le rôle de l'ange tout en étant démon gnomide subterrestre [cf. la Physique Souterraine de Becher]. L'allégorie est facile à expliquer : la couleur noire du cheval indique l'époque de l'opération en cours [nous sommes au régime de Saturne] et les habits brodés d'or indiquent l'alexipharmacon à prescrire en vue de passer au régime de Jupiter puis à celui de la Lune.
43. Ce passage rappelle la Fontaine de jouvence de Bernard Le Trévisan où un roi accompagné de sa suite vient boire à la fontaine avant de se dévêtir. La chanson de Seyfried ne dit pas, ici, si le roi est bien le nain Eugleyne ou s'il fait simplement partie du cortège.
44. Et revoilà nos pierres précieuses. Cet épisode est-il prémonitoire du reste de l'histoire ? On serait tenté de le penser s'il s'agissait d'un authentique traité d'alchimie. Mais nous savons bien que celui qui a écrit la Chanson de Seyfried n'avait pas la plus petite idée de l'Art Sacré...On trouve dans l'Atalanta fugiens un emblème où un roi nageant dans notre eau permanente porte le diadème [cf. emblème XXXI]
45. La rencontre entre le nain et le héros. D'un côté, le nain qui possède des trésors infinis ; de l'autre côté le héros qui ne possède pour tout trésor que sa vaillance [ou son inconscience].
46. Il est de fait que, dans le magistère, les matières animées et apprêtées diffèrent tellement de l'état dans lequel elles se trouvaient dans leurs minières qu'à peine pourraient-elles s'y reconnaître encore...Voyez là-dessus Fontenay.
47. On comprend ici que le texte n'est pas homogène [cf. les introductions] et que le compilateur « a fait ce qu'il a pu ». En alchimie, d'habitude, les Artistes se plaignent de leurs familles [Cyliani, Bernard de Trévise, etc.] alors qu'ici c'est le Soufre préparé qui réclame de savoir d'où il provient.
48. Là encore, on voit que le texte est composite, puisqu'au début de la Chanson de Seyfried, c'est le héros qui part de lui-même. Quoi qu'il en soit, le nain lui explique que par l'un de ses parents au moins, il est de noble extraction [par cabale, l'or alchimique].
49. Le nain explique à Seyfried qu'il perdra la vie [c'est-à-dire qu'il sera dissous ou tenu lui aussi prisonnier]
50. C'est l'opération de la séparation des Soufres d'avec le Mercure que le nain explique à Seyfried, c'est-à-dire leur réincrudation. Toutefois, cette réincrudation ne peut opérer si les matières n'ont pas déjà été mises en conjonction radicale, ce qui, nous le rappelons, s'effectue au sommet des montagnes.
51. Le texte se trouve ici interpolé, cf. la légende de Sifrit.
52. Ces trois serments s'apparentent aux trois sublimations que les alchimistes effectuent quand ils veulent dépurer leurs matières.
53. Le nom du nain a été modifié : Eugleyne est devenu Eugel. Cf. note 42. Eugleyne explique à Seyfried que son entreprise est folle, la pucelle étant pour toujours sous l'emprise du dragon.
54. Entreprise impossible même si Seyfried possédait tous les trésors du monde. Le magistère a ce paradoxe d'être ouvert à tous mais que seuls les riches peuvent y consacrer du temps. Dès lors, les transmutations métalliques ne sauraient les intéresser puisqu'ils ont déjà tout...
55. Le nain seul pourra aider Seyfried. N'oublions pas, en effet, que les nains sont des êtres de mystère et que leurs paroles reflètent la clairvoyance. Aussi peut-il servir de conseiller, de conseiller : voilà qui lui prête des traits du Mercure dont il est l'intercesseur. Il participe des puissances telluriques et on lui prête des vertus magiques.
56. Les textes s'accordent sur le fait que le grand oeuvre est un don de Dieu, c'est-à-dire un don du soufre, en raison de l'assonance qeion - qeioV.
57. Par analogie, il faut que l'alchimiste défasse ce que la Nature avait auparavant constitué et qu'il remette les éléments dans leur première nature.
58. Le nain accepte finalement d'intercéder pour Seyfried. Détenteur, en principe, de grands savoirs et d'une sagesse bien supérieure à celle de l'homme, les nains ne donnent de conseils avisés qu'à ceux qu'ils jugent suffisamment dignes de les recevoir. Que doit donc penser Eugleyne après avoir été battu comme plâtre par Seyfried ? Et son conseil sera-t-il avisé ou fourbe ?
59. Le géant Kuperan désigne peut-être un métal : le cuivre, puisque kupfer désigne le métal et que par cabale, on peut assimiler Kuperan au cuivre. Sur l'intérêt du cuivre dans l'oeuvre [mais aes est un mot générique], voyez le Livre de Crates. Il est d'autre part impossible de ne pas faire un parallèle avec la race des Titans qui sont plongés dans le Tartare après avoir trahi Zeus et que les Géants veulent venger. Dans le Ring de Wagner, Fasold et Fafner appartiennent à la race des Géants et Fafner se transforme en dragon, gardien du trésor.
60. Ce combat est celui qui est mené pour la conjonction : il faut ici se souvenir de la sentence des philosophes « la putréfaction [dragon] est la solution de la conjonction ».
61. Comme nous l'avons dit, les Géants [1, 2, 3, 4, 5] appartiennent surtout au monde de la mythologie grecque et l'on en trouve des traces dans les croyances germano-scandinaves pour lesquelles « la mer est le sang du géant Ymer, les montagnes ses os, le ciel sa calotte crânienne. »
62. Les Géants sont souvent représentés comme des êtres obtus, comme des abrutis. Paracelse prétendait que les géants étaient privés d'âme et qu'ils cherchaient à mettre au monde des enfants qui en seraient pourvus après les rapports sexuels de leurs parents avec les humains.
63. Les Géants contractent aussi des rapports avec la Terre : les champs phlégréens leur étaient consacrés, cf. Atalanta XXXVII.
64. On ne voit pas pourquoi Seyfried accuse le géant d'avoir enfermé la pucelle pendant quatre ans. Veut-il ainsi le berner ?
65. Comment ne pas faire le rapprochement avec le Géant cyclope d'Homère, qu'Ulysse combat dans son antre ? L'aveuglement de Polyphème sera la cause directe des avatars qu'aura à subir Ulysse, que Poséidon exilera pendant dix ans sur l'île de Circé [cf. Atalanta XLV, XLVI, XLIX et L].
66. On lit dans Stephanus ( Introd. à la chimie des Anciens , p. 292 - Physici et medici gaeci minores d'Ideler, t. II, p. 217 ) :« Combats, cuivre; combats, mercure; joins le mâle à la femelle; c'est là le cuivre qui reçoit la couleur rouge ; et l'ioV tinctorial doré...combats, cuivre; combats, mercure. Le cuivre est détruit, rendu incorporel par le mercure ; et le mercure est fixé par sa combinaison avec le cuivre. [...] »
N'est-ce pas là le combat que l'on voit mené entre le cuivre [par cabale Kuperan] et le Mercure [Seyfried] pour la captation de l'ioV doré ?
67. La barre de fer s'apparente à la pierre de foudre ou la pierre de tonnerre, de couleur bleu foncé et s'apparente à la céraunie de Pline [cf. Lapidaires Chinois]. Elle prête au Géant des traits qui le rapprochent de la figure du Ziu germanique, c'est-à-dire du Zeus grec [cf. Grimm, supra].
68. C'est le combat d'un Géant contre un enfant divin, Seyfried, de noble ascendance selon ce que lui a révélé le nain, par Sieglinde [un parallèle entre Sieglinde et Thétis ne saurait assurément être évoqué]. Ainsi, l'Olympe lutte-t-il, par Seyfried interposé, contre les forces du mal, chthoniennes comme il se doit, incarnées par ce Géant, cousin des Titans.
69. S'est-on rendu compte, dans le même temps, que Seyfried combat tout simplement contre le FEU ? En effet, Jean d'Espagnet, dans sa Philosophie Naturelle Restituée assure que : « le feu est un " des géants et des tyrans du monde " ». Mais il y a plus : les Géants seraient détenteurs de secrets primordiaux de la nature : les anciennes et saintes écritures disent que certains anges, épris d'amour pour les femmes, descendirent sur la terre, leur enseignèrent les oeuvres de la nature ; et à cause de cela ils furent chassés du ciel et condamnés à un exil perpétuel. De ce commerce naquit la race des géants. Ce passage où M. Berthelot [Origines de l'Alchimie] résume une des légendes primordiales est d'essence cabalistique.
70. Voici ce que nous savons d'Ortnit : [http://47.1911encyclopedia.org/O/OR/ORTNIT_or_OTNIT.htm]ORTNIT, or OTNIT, German hero of romance, was originally Hertnit or Hartnit, the elder of two brothers known as the Hartungs, who correspond in German mythology to the Dioscuri. His seat was at Holmgard (Novgorod), according to the Thidreks-saga (chapter 45), and he was related to the Russian saga heroes. Later on his city of Holmgard became Garda, and in ordinary German legend he ruled in Lombardy. Hartnit won his bride, a Valkyrie, by hard fighting against the giant Isungs, but was killed in a later fight by a dragon. His younger brother, Hardheri (replaced in later German legend by Wolfdietrich), avenged Ortnit by killing the dragon, and then married his brother's widow. Ortnit's wooing was corrupted by the popular interest in the crusades to an Oriental Brautfahrtsaga, bearing a very close resemblance to the French romance of Huon of Bordeaux. Both heroes receive similar assistance from Alberich (Oberon), who supplanted the Russian Ilya as Ortnit's epic father in middle tyigh German romance. Neumann maintained that the Russian Ortnit and the Lombard king were originally two different persons, and that the incoherence of the tale is due to the welding of the two legends into one.Le parallèle avec les Dioscures [Castor et Pollux, cf. Atalanta XXV] est des plus intéressants et montre là encore, s'il était besoin, que Jakob Grimm avait bien saisi que ces mythes étaient congénères. Sous ce rapport, on peut rapprocher la walkyrie Sigurdrifa [c'est-à-dire Brunhildt] d'Hélène, qui fut délivrée par les Dioscures. Il y aurait une étude à faire, ici, entre les poésies homériques et leur influence sur les mythes germano-scandinaves.See editions of the Heldenbuch and one of Ortnit and Wolfdietrich by Dr. J. L. Edlen yon Lindhausen (Tubingen, 1906); articles in the Zeitschrift fur deutsches Altertum by K. Miillenhoff (xii. pp. 344-354, 1865; xiii. pp. 185-192, 1867), by J. Seemilller (xxvi. 201-211, 1882), and by E. H. Meyer (xxxviii. pp. 85-87, 1894), and in Germania by F. Neumann (vol. xxvii. pp. 191-219, Vienna, 1882). See also the literature dealing with Huon of Bordeaux.
71. Cette épée a une double origine elle appartient au Géant mais n'a pu être fabriquée que par les nains forgerons. Les alchimistes ont en fait leur Croix de Lumière, moyen unique de pouvoir capter le rayon igné solaire qu'ils enfermeront dans le réceptacle approprié ; notez que le cuivre [qui n'est pas le métal vulgaire] joue un rôle capital à cette époque de l'oeuvre, cf. Livre de Crates. Cette épée est aussi en rapport avec l'eau et avec le dragon : sa trempe résulte du mariage canonique de l'eau et du feu qui définit la nature du feu aqueux ou de l'eau ignée, expressions désignant le Mercure préparé des Sages.
72. le heaume d'acier représente le casque dont nous avons tant de fois parlé dans ces pages [cf. héraldique] ; quant au bouclier, cf. Atalanta, XL et XX [pour la forme du bouclier, qui influe sur les éléments mis en jeu].
73. Cette masse à quatre tranchants émet un son clair comme celui de l'airain. C'est donc d'un acier bien spécial dont elle est faite. Sur les propriétés de cet acier, cf. Matière.
74. Allusion à la nécessaire ouverture du métal, afin qu'on puisse en extraire l'ioV subtil, comme le dit Stephanus [cf. note 66]. Chose qui nécessite que le métal soit extrait de sa minière, c'est-à-dire que le Géant sorte de son antre.
75. L'orgueil est une bouffissure de l'esprit, une superfluité pour ainsi dire. Le combat entre le Géant [le moyen d'exercer une action de réduction] et Seyfried [l'Esprit joint au Soufre rouge dans son Hypérion, cf note 12] permet d'obtenir des matières dépurées.
76. Cf. le Livre de Crates, sur l'action du cuivre des Sages. Car c'est bien l'aide de cet artifice que guigne Seyfried.
77. D'ailleurs, à propos du cuivre, l'histoire de la chimie donne à lire des choses surprenantes :Les alchimistes, dit Fourcroy. se sont beaucoup occupés du cuivre; ils l'ont nommé Vénus, à cause de sa grande facilité à se combiner à beaucoup de corps, et surtout aux autres métaux, et à cause de l'espèce d'adultération qu'il porte dans ses alliages. En le représentant par un emblème appartenant à l'or, terminé vers le bas par le signe de la croix, ils l'ont considéré comme principalement formé d'or, mais masqué et altéré par un âcre ou corrosif qui le rendrait crud. Suivant eux, il ne s'agissait que de séparer cet âcre pour en obtenir l'or; aussi ont-ils fait un grand nombre de travaux dans cet esprit, et plusieurs se sont-ils vantés d'avoir réussi à le transmuer en or fin. La couleur de ce métal la plus rapprochée de celle de l'or devait naturellement faire naître l'opinion qu'ils s'étaient formée à cet égard ; elle était encore fortifiée par les circonstance d'une foule de combinaisons métalliques où l'or prend la couleur du cuivre ; aussi les alchimistes se sont-ils livrés à de grandes et pénibles recherches sur le cuivre; aussi est-ce dans leurs livres que les premiers auteurs systématiques de chimie ont puisé les connaissance qu'ils ont déposées dans l'ordre plus ou moins méthodique d'où est née peu à peu la science. On n'est pas moins redevable, pour les faits nombreux qu'ils ont fourni à l'exposition des propriétés du cuivre, d'un côté, aux minéralogistes et aux métallurgistes dont les opérations multipliées ont beaucoup servi aux méthodistes, et de l'autre, aux pharmacologites qui, en cherchant à tirer quelque parti de l'âcreté même de ce métal, et à convertir sa puissance vénéneuse en qualité médicinale, ou à enchaîner, en la modérant, son activité corrosive, ont décrit un grand nombre de produits et de combinaisons du cuivre. Ici, comme dans l'histoire de la plupart des autres métaux, les premiers et les principaux historiens de la science chimique ont puisé dans cette triple source des alchimistes, des mineurs et des médecins, pour composer l'ensemble des caractères distinctifs et des composés divers du cuivre. Malgré les grandes recherches faites sur ce métal, il n'y a pas d'auteurs encore qui aient écrit ex professa sur le cuivre, et qui aient compris l'ensemble de ses propriétés dans des traités monographiques. Quoiqu'on ne puisse pas trouver dans les diverses époques de la grande révolution qui vient de changer la face de la chimie, des recherches sur le cuivre qui tiennent immédiatement aux fastes de cette révolution, et qui aient servi à en poser les fondements, ce métal tient cependant un rang parmi les corps dont les propriétés ont été mieux connues, et dont les modifications ont été plus exactement déterminées depuis l'établissement de la doctrine pneumatique. On doit surtout placer dans cette classe de propriétés, exactement expliquées par la théorie moderne, ses divers degrés d'oxydation, ses dissolutions dans les acides, dans l'ammoniaque, ses précipitations depuis l'état métallique jusqu'à sa plus forte oxydation, ses réductions par divers procédés. Les travaux des citoyens Berthollet et Guyton, et ceux die M. Proust ont surtout contribué à la connaissance exacte de ces derniers faits. La connaissance de ce métal est devenue beaucoup plus complète et beaucoup plus simple depuis l'existence des nouvelles découvertes. Il n'est pas nécessaire de faire remarquer qu'on a renoncé entièrement, dans le langage de la science, à la dénomination ridicule de Vénus, et qu'on ne la conserve guère que pour quelques préparations dont on se sert dans les arts, où les nomenclatures systématiques et régulières sont si longues à parvenir et à être adoptées.PRINCIPAUX COMPOSÉS DU CUIVRE
L'étude scientifique du cuivre et de ses sels n'a été abordée qu'au commencement de ce siècle ; c'est à Proust qu'on doit les premiers travaux précis sur ce métal.
Protochlorure de cuivre. — Boyle prépara le protochlorure de cuivre en chauffant un mélange de deux parties de bichlorure de mercure et d'une partie de cuivre. En 1666, il publia des observations sur ce composé, dans son Traité de l'origine des formes et qualités, sous le nom de résine de cuivre. Proust l'obtint en mélangeant du protochlorure d'étain avec une dissolution de cuivre dans l'acide chlorhydrique. Il le nomma hydrochlorate de cuivre.
Sulfure de cuivre. — Les chimistes hollandais Dieman, Troostwyk, Newland, Bondt et Laurenburg, en 1793, préparèrent le sulfure de cuivre en mettant dans un récipient en verre placé sur un feu de charbon, un mélange de huit parties en poids de limaille de cuivre et de trois parties de fleurs de soufre ; le mélange fond d'abord ;il se produit ensuite une sorte d'explosion ; il devient incandescent, et lorsqu'on le retire du feu, il continue à être rouge pendant un certain temps.Ces aperçus sur l'oxydo-réduction du cuivre sont des plus intéressants. Nous avons les séquences suivantes :
Phosphore de cuivre. — Margraff prépara le premier, le phosphore de cuivre, en distillant ensemble du phosphore et de l'oxyde de cuivre. Pelletier l'obtint en mêlant ensemble seize parties de enivre, seize parties de verre phosphorique et deus parties de charbon en poudre.
Sulfate de cuivre. — Le calkanqwV des anciens se préparait avec une liqueur résultant de la macération spontanée ou provoquée des minerais dans l'eau, à l'intérieur des mines de cuivre. « Le premier produit obtenu, dit M. Berthelot. par évaporation spontanée, était du sulfate de cuivre, bleu, demi-transparent, lancéolé. On l'obtenait aussi en concentrant la liqueur au feu, et l'abandonnant à la cristallisation dans des bacs de bois, sur des cordes et des barres suspendues. Après le sel pur, venaient des sulfates plus ou moins basiques et ferrugineux. »
Il est difficile, dit le Dr Hoefer, de décider à quels composés cuivreux, s'appliquent exactement les mots aerugo, chalcanthos, scolecia, misy, sory, chalcitis, atramentum, sutorium, que les traducteurs rendent, d'un commun accord, par verdet ou vert-de-gris.« Pour débrouiller ce chaos, il importe de rappeler que les Grecs et les Romains confondaient trois sels de cuivre dont ils avaient connaissance : le sulfate, l'acétate et le carbonate de cuivre (vitriol bleu, verdet, vert-de-gris). Dioscoride et Pline nous apprennent que l'aerugo (ioV) se préparait de différentes manières, et qu'on l'obtenait : -1° en chauffant des clous de cuivre saupoudrés de soufre dans un vase de terre, et en exposant le produit à l'humidité ; - 2° en raclant celui qui se forme naturellement sur la pierre khalkite, d'où l'on tire le cuivre ; - 3° en arrosant avec du vinaigre de la limaille de cuivre, et en agitant le mélange plusieurs fois par jour, jusqu'à ce que tout le cuivre soit dissous (donec absumatur); - 4° en couvrant des vaisseaux ou des lames de cuivre de marc de raisin (vinaceis), et en les raclant dix jours après. Or, les deux premiers procédés donnent du sulfate, et les deux derniers de l'acétate de cuivre. Il s'ensuit que ces deux sels étaient, à cause de leur couleur, confondus ensemble sous le nom commun de aerugo (verdet). A l'époque des Grecs et des Romains, on n'avait sans doute aucune idée de l'analyse chimique. Mais la sophistication avait déjà fait de très notables progrès ; comme le mensonge, elle date de l'origine de notre espèce. On sophistique, dit Pline, l'aerugo de Rhodes avec du marbre pilé. D'autres le falsifient avec de la pierre-ponce ou de la gomme pulvérisée. Mais la fraude qui trompe le plus, c'est celle qui se fait avec le noir des cordonniers, atramentum sutorium. La fraude, chose triste à constater, est de tous les pays et de tous les temps. Demandez à nos droguistes, à nos épiciers, à nos boulangers, a quoi la poudre de craie ou de plâtre peut leur servir. Cependant on songea de bonne heure à arrêter les débordements de la tromperie. Suivant Pline on reconnaissait que l'aerugo est sophistiqué avec de l'atramentum sutorum, lorsque étant mis sur une lame de fer rougie au feu, il se recouvre de taches rouges (rubescil). C'est effectivement ce qui a lieu lorsque le sulfate de cuivre est, ce qui arrive fréquemment, mêlé de sulfate de fer. Ces taches rouges ou jaunes, qui se manifestent pendant la décomposition du sulfate, ne sont autre chose que de l'ocre (oxyde de fer). indépendamment de ce moyen, Pline en indique un autre non moins curieux : il recommande d'appliquer l'aerugo sur du papyrus qu'on a laissé auparavant macérer dans du suc de noix de galle ; la fraude est, dit-il, manifeste, si le papier noircit. Voilà le premier réactif dont il soit fait mention ; et il peut servir encore aujourd'hui à constater la présence d'un sel de fer. Les faits que nous venons de signaler prouvent que le levier le plus puissant des progrès de la science est, non pas l'amour du bien, mais le génie du mal. Pour la formation du vitriol naturel vert ou bleu, dit Geoffroy en 1728, il faut que l'acide rencontre la mine, du fer ou du cuivre, et qu'il les dissolve. C'est ce que l'art imite parfaitement, puisqu'on dissolvant du fer ou du cuivre dans l'acide vitriolîque, il résulte de l'évaporation de la dissolution du fer des cristaux verts qui imitent parfaitement le vitriol ou la couperose verte : et de l'évaporation de la dissolution du cuivre par le même acide, on retire des cristaux bleus semblables au plus beau vitriol bleu ou de Chypre. Le vitriol vert-bleuâtre est compose d'une portion de cuivre et d'une grande quantité de fer.......
Plusieurs chimistes ont écrit sur la formation des vitriols, et entre autres, Caneparius dans son traité de Atramentis. chap. 19, folio 212. Le même auteur donne aussi à la page 206 du même Traité, chap. 12, le moyen de convertir le fer en cuivre par le vitriol.
Ces procédés, pris à la lettre, ont excité la curiosité des autres chimistes en différents temps : d'autres personnes en ont conçu de grandes espérances, surtout quand on les leur a proposés comme des secrets de transmutation. Il y a environ cinquante ans qu'un particulier l'annonça au marquis de Brandebourg, aïeul du roi de Prusse ; mais cette prétendue transmutation du fer en cuivre ayant été expliquée par Kunkel, ainsi qu'il le rapporte dans son Laboratoire chimique, page 399, on en abandonna le procédé. Pareil secret fut proposé, il y a dix on douze ans, au Landgrave de Hesse-Cassel, père du roi de Suède : on en fit l'épreuve, et l'artiste fut peu de temps en crédit. Comme de temps en temps il se trouve des gens qui proposent de semblables secrets, j'ai crû qu'il était nécessaire de rendre raison de cette opération, dont la proposition séduit quand elle est dénuée d'examen. Ce n'est qu'une précipitation de cuivre contenu dans le vitriol bleu par le moyen du fer. Une marmite de plomb est à préférer à tout autre vaisseau pour cette opération, parce qu'elle ne fournit rien de suspect. J'ai fait bouillir dix pintes d'eau dans une marmite de cette espèce, et j'y ai jeté quatre livres de vitriol bleu en poudre. Quand la dissolution en a été faite, j'y ai plongé un panier d'osier, que j'ai tenu suspendu dans la liqueur, et dans lequel j'avais mis vingt onces de tôle de fer neuve, coupée par morceaux. Après un quart d'heure d'ébullition et de fermentation, j'ai retiré le panier, et j'ai trouvé les morceaux de tôle rougis par le cuivre qui s'était déposé dessus, j'ai plongé ce panier dans une terrine vernissée, pleine d'eau fraîche ; en l'agitant, les lames de fer ont déposé dans l'eau une poudre rougeâtre, chargée de paillettes de cuivre assez pesantes pour se précipiter au fond de la terrine. J'ai reporté le panier dans la marmite, les lames de fer se sont rechargées au bout de quelque temps d'un nouveau dépôt de cuivre. J'ai continué de laver ces lames dans l'eau fraîche, et de replonger le panier dans la marmite jusqu'à ce que la dissolution n'ait plus formé de dépôt de cuivre. Je me suis assuré que la liqueur vitriolîque était totalement dépouillée du cuivre qu'elle contenait, en trempant dans la liqueur de la marmite une lame de fer poli que J'ai retiré après quelques minutes, sans qu'elle eût reçu aucune altération de cette liqueur. J'ai versé doucement l'eau claire qui surnageait le cuivre précipité au fond de la terrine ; j'ai fait sécher cette poudre à petit feu ; elle a pesé seize onces six gros. J'ai joint ensuite à cette poudre, qui était devenue brune ou de couleur de café, quatre livres de tartre rouge que j'avais détonné avec deux livres de salpêtre. Ce mélange fait exactement, a été jeté peu à peu dans un creuset placé dans un fourneau à grand feu de fonte. La matière étant bien en fusion a été jetée en un lingot de pur cuivre rouge,qui s'est trouvé peser quatorze onces trois gros. J'avais employé, comme je l'ai dit, pour cette opération, vingt onces de tôle de fer neuve ; j'ai fait sécher le fer qui était resté dans le panier après toute l'extraction du cuivre, et j'ai trouvé qu'il ne pesait plus que trois onces deux gros. Le précipité cuivreux pesait seize onces six gros après avoir été séché au feu ; en joignant à ce que pesait cette poudre, les trois onces deux gros de fer resté entier dans le panier, on retrouve précisément ou en poudre on en fer le poids de vingt onces de fer que j'avais employées. Les seize gros six onces de poudre cuivreuse, réduites par la fonte, ont rendu quatorze onces trois gros de cuivre rouge : il y a donc eu dans cette fonte deux onces trois gros de déchet. Mais cette perte ne saurait venir que d'une portion du fer qui s'est précipité avec le cuivre ; il s'en est séparé à la fonte et il est resté enveloppé dans les scories qui surnageaient le cuivre en fonte. II n'est pas difficile de faire connaître que ce qui paraîtrait ici une transmutation, n'est qu'une précipitation ou séparation d'un métal qui étant dissous par un acide, s'est précipité par un autre métal plus aisé à se dissoudre par le même acide que ne l'était le premier métal dissous d'abord. Quelques exemples vont rendre ce fait plus sensible. En Hongrie auprès de Neusol, on jette des morceaux de fer dans une fontaine vilriolique cuivreuse, le fer se couvre de cuivre, et ce cuivre conserve la même flgure des morceaux de fer. A Cheissy dans le Lyonnais, où il y a une source vitriolique cuivreuse comme la précédente, on en arrête l'eau : on y jette de la ferraille, qui est quelque temps à s'y consumer. Le cuivre qui s'en sépare, tombe au fond de l'eau, et on l'y ramasse pour l'envoyer fondre à Vienne en Dauphiné. La chimie ne se borne pas à la seule séparation ou précipitation du cuivre dissous dans l'acide vitriolique, et précipité par le fer, elle s'étend à plusieurs matières et à plus d'un acide. On précipite l'or par l'étaîn, le cuivre et le fer. On précipite l'argent par le cuivre ; le cuivre par le fer, et le fer par le zinc. On dissout des métaux et des substances métalliques imparfaites dans l'esprit de sel, et on les en sépare de nouveau par d'autres. Les affineurs des monnaies séparent l'argent dissous par l'eau forte, en y mettant des plaques de cuivre, sans croire pour cela que la chaux d'argent qui tombe par ce moyen soit du cuivre converti en argent, et cependant le cuivre a diminué en proportion du poids de l'argent précipité. Ils savent très bien que l'argent qu'ils retirent était dans l'eau-forte. Lorsque le vîtriol bleu, qui contient le cuivre, est dissous dans l'eau, si l'on y plonge le panier chargé de fer, l'acide vitriolique qui tenait le cuivre dissous, le laissera échapper à mesure qu'il rongera le fer. Cette dissolution de fer deviendra sensible par la fermentation qui suit l'instant auquel on a plongé le fer dans la liqueur bouillante. Ainsi à proportion que l'acide en dissout de parties, le fer dissous prenant dans la liqueur la place que le cuivre y occupait, ce cuivre s'y dépose, la surface des lames de fer en est bientôt couverte, et lorsqu'on les agite dans l'eau froide, le cuivre y tombe sous la forme d'un limon rouge. A la fin de l'opération, la dissolution du vitriol a perdu su couleur bleu, parce que le cuivre qui lui donnait cette teinte n'y est plus ; mais elle est devenue d'un beau vert, parce que le fer y est contenu comme le cuivre l'était auparavant. [...]Histoire de la Chimie - Raoul Jagnaux
Cette partie de la Chanson de Seyfried traite de la réduction du cuivre par le fer. Où le fer représente Seyfried et le cuivre [Kupfer = Kupperen] le Géant.
78. C'est l'opération de l'acide vitriolique entre le fer et le cuivre, cf. note 77.
79. Le feu sauvage est l'acide interposé entre les deux matières. Le bouclier préservait le métal de son ouverture ; sa cassure indique que le cuivre est ouvert, transformé en chaux métallique.
80. Les blessures correspondent à la dissolution du métal.
81-82. Le cuivre va prêter au fer ses qualités : cuirasse et épée, c'est-à-dire les armes par lesquelles les métaux « se défendent » contre les « prédateurs ». Bien entendu, tout ce que nous exposons comme analogies : cuivre/Kuperen et fer/Seyfried doit être pris avec un grain de sel...
83. En définitive, Kuperen plie sous le joug de Seyfried. Peut-on voir dans ce Géant un alliage au lieu de cuivre pur ? On serait tenté de le croire : Kuperen semble malléable et façonnable au marteau ; par ailleurs le cuivre et le bronze, on le sait, ont précédé l'âge du fer. Il reste qu'on trouve difficilement les attributs d'Aphrodite dans notre Géant...
84-85. C'est donc sous la forme d'un sulfure double de fer et de cuivre, ou de cuivre pyriteux, que Kuperen et Seyfried s'entendent. Cette « entente » se fait par l'intermédiaire d'un tiers-agent, en l'occurrence le nain qui joue le rôle du soufre. Cette pyrite cuivreuse ou chalcopyrite a un éclat métallique et se distingue de la pyrite de fer simple par sa couleur plus jaune-rougeâtre et des teintes irisées très belles où l'on peut deviner les couleurs de la queue de paon qui signalent, du moins est-ce ce qu'assurent les alchimistes, la fin de la période de dissolution. Précisément, le couple Kuperen-Seyfried est le moyen ou artifice qui va obliger le Mercurius senex à délivrer la Vierge. La montagne qu'habite Kuperen fait donc partie de terrains anciens, granitoïdes, abondantes en Suède, en Saxe et en Bohème. Ou encore en Thuringe, en Hongrie, en Transylvanie.
86. Il faut à présent trouver le moyen d'atteindre le dragon qui tient ses gîtes et résidences dans la montagne. Nous verrons que cette montagne symbolise l'athanor et qu'elle présente des traits vraiment particuliers.
87. Toutefois, on constate que le mélange n'est pas encore homogène et qu'il semble y avoir un excès de cuivre.
88. Cf. note 77. Kuperen joue le même rôle que le cuivre dissous qui se dépose sur le fer ; par des sublimations philosophiques, on arrive peu à peu à soutirer le cuivre de la solution.
89. La cape folette permet à Seyfried de devenir invisible : c'est le signe que la dissolution saline est arrivée à neutralité ; le cuivre ne peut plus se déposer sur le fer ; il devient donc « invisible ». Notez que cette médiation se fait par le nain qui joue le rôle du soufre.
90. Du reste, Kuperen prononce lui-même le nom de la matière qui lui a ravi Seyfried : ce ne peut être que Dieu ou le diable [qeionou qeioV], c'est-à-dire le soufre.
91-92. Seyfried a été assommé par la masse de Kuperen ; cette masse est à l'égal d'un acide. Cette « précipitation » de Seyfried est à l'instar de celles qui occupent les chimistes lorsqu'ils étudient les combinaisons métalliques. On doit ici considérer l'insolubilité d'une combinaison qui peut se former, comme une cause de sa formation, lorsque les éléments qui peuvent la produire, sont mis en présence : ainsi, nous avons dans le cas présent : Seyfried [le fer ou plutôt un sel de fer, puisqu'il est corné - cf. la lune cornée, mais dans le cas présent il ne s'agit point de sublimé corrosif] ; Kuperen [un sel de cuivre, parce qu'il est malléable] ; le nain [le soufre] et les épées de Seyfried et de Kuperen [le principe pontique]. De là on peut déduire la cause des précipitations et des changements de base, qui ont lieu dans l'action réciproque des substances acides et des substances alcalines.
93-94. Le même effet a lieu dans l'action réciproque des oxydes métalliques et des acides. Les oxydes peuvent rarement produire la neutralisation en se combinant avec les acides et nous en avons un exemple avec cette attaque surprise de Kuperen. De manière que leur combinaison conserve la solubilité, ces combinaisons exigent un excès plus ou moins grand d'acide et cette condition varie suivant le degré d'oxydation [selon les blessures infligées]. ainsi, si l'on procure au mélange un excès d'acide, le sel se solubilise entièrement [le nain dispose la cape folette sur Seyfried]. Il faut imaginer que ce combat à plusieurs manches entre Seyfried et Kuperen est à l'image de la réaction chimique, assez complexe, que nous évoquons. Lorsqu'un métal est en dissolution [Seyfried] et qu'il a besoin d'un excès d'acide pour conserver cet état, l'addition d'un autre oxyde [Kuperen] qui exigera un excès d'acide moins considérable, obligera le premier à se précipiter [Seyfried va enlever sa cape pour se ruer sur Kuperen] et s'il demande lui-même un excès d'acide, il sera précipité à son tour par un oxyde qui pourra se dissoudre sans excès d'acide ou qui en demandera moins [on aura remarqué que Seyfried larde littéralement Kuperen de coups d'épée qui lui infligent de profondes blessures, alors que Seyfried n'est, somme toute, que peu blessé]. Revoyez ici l'image des oxydations, note 77. Vous verrez que, in fine, c'est Seyfried qui fait se précipiter Kuperen.
95. Le fer précipite le sulfate très oxydé : il se produit dans ces circonstances deux combinaisons, l'une qui reste en dissolution, et l'autre qui est insoluble. Donc, le fer peu oxydé précipite l'oxyde de cuivre quand il est très oxydé. Quant aux huit blessures de Kuperen, elles renvoient au Soleil [ c'est-à-dire le Soufre ] symbolisé par une étoile à huit rayons qu'on trouve en Assyrie : cette étoile semble rappeler l'ogdoade mystique des Gnostiques et les huit dieux.
96. On voit ainsi que l'on peut séparer tout le fer d'une dissolution de cuivre et que l'on peut enlever tout le cuivre que contient une dissolution verte de fer : moment où Kuperen dit que Seyfried l'abat mais qu'en retour, il ne pourra pas libérer la pucelle. Il fait ainsi remarquer à Seyfried qu'il restera seul avec le vieux dragon, symbole de la dissolution et du noir. L'opération qu'il faut réaliser sera décrite infra.
97-98. Ainsi semble se terminer enfin le combat entre le fer et le cuivre ; c'est donc le fer qui finit par précipiter le cuivre, cf. schéma note 77. Mais la suite montrera que cet équilibre est précaire et que la proximité du dragon, qui manifeste sa propre ponticité, n'y est sans doute pas étrangère, cf. note 108.
99. Cette montagne bien particulière n'est autre que l'athanor philosophique. Les deux comparses vont y entrer par le cendrier. Sur le schéma de cet athanor, cf. les Cinq Livres de Nicolas de Valois. La clef qu'utilise le géant a forcément un rapport entre sa propre matière et la matière dont est constituée le fourneau des Sages. On sait que le carbonate de cuivre, vert, se trouve en abondance dans les mines des monts Ourals en Sibérie ; il est connu sous le nom de malachite mais on l'appelle encore vert de montagne, cendre verte et vert de Hongrie, parce qu'il se rencontre dans la montagne de Kernhausen, en Hongrie. Le carbonate de cuivre bleu est connu sous le nom de bleu de montagne, d'azur de cuivre, de cuivre azuré ou encore de bleu minéral. Les pierres d'Arménie [Artephius nous parle du chien du Corascène et de la chienne d'Arménie], si célèbres chez les Anciens qui leur attribuaient la propriété de guérir la mélancolie [ce qui est d'ailleurs l'opération à laquelle s'apprêtent Seyfried et Kupeler], ne sont autre que des pierres siliceuses ou calcaires pénétrées de cuivre azuré. Nous serions donc tenté de voir dans la clef de Kupeler une variété de carbonate de cuivre.
100-101. Gabricius [Seyfried] rejoint Beja [la pucelle]. Leur origine est commune, ainsi que le dit la Vierge.
102-106. Seuls ici le dernier § 106 nous intéresse, dans la mesure où la Vierge [Soufre blanc] proclame qu'elle acceptera la conjonction avec Seyfried [Soufre rouge].
107. Cette épée est un glaive de feu ou un glaive miellé. Il ne s'agit pas d'un acide ou d'une base vulgaire mais d'un principe de ponticité particulier par lequel on arrive à ouvrir la terre feuillée, voilée sous l'étiquette du vieux dragon.
108. A nouveau un épisode d'équilibre instable. Est-ce parce que Kuperan sent le dragon proche ? Cf. note 97.
109-113. Épisode où il n'est pas possible de déterminer des allégories. On se bornera au « chagrin du coeur » que manifeste la demoiselle : il manifeste qu'un écrin vide est pareil à un bourbier. Par là, on nomme directement la matière du Soufre blanc. Le chiffre 3 fait son apparition dans ce méli-mélo. Il a trait aux trois sublimations ou aux trois pointes de fer par lesquelles le Christ fut cloué sur la croix [la matière portée au creuset].
114. Précipitation finale du cuivre par le fer. Cf. note 4 et section aventurine. Le protoxyde de fer est transformé en sesquioxyde de fer tandis que le protoxyde de cuivre est précipité sous forme de métal très divisé [Kuperen est disloqué en cent morceaux].
115-116. Il faut à présent vaincre le dragon, c'est-à-dire réaliser l'opération de la déalbation.
117. Allusion aux quatre éléments : l'EAU et l'AIR forment le Mercure ; le FEU et la TERRE forment la Pierre, cf. Chevreul. On peut aussi évoquer l'un des ternaires du zodiaque alchimique : Taureau - Capricorne - Cancer - Balance. Le Mercure est terminé dans le 1er ; la dissolution commence dans le 2ème ; elle s'achève dans le 3ème et la déalbation débute dans le 4ème, cf. zodiaque alchimique. C'est dans la Balance, précisément, que les âmes sont, en effet, pesées et que l'archange saint Michel tue le dragon, cf. Porrentruy.
118-119. La nourriture que l'on tire de l'athanor n'est autre que le Lait de Vierge, cf. Artephius. Notez que les nains jouent ici, dans le domaine subterrestre un rôle identique aux anges : la rosée de mai est donc strictement identique à ce Lait virginal dont il est question dans l'Azoth.
120-121. Or, le monde entier est dans leurs mains, précisément. Il faudrait ici évoquer Jakob Bohme :« Le corps terrestre que vous portez ne fait qu'un avec la totalité du corps enflammé [c'est-à-dire du corps vécu dans l'état spécial feu de l'esprit] de ce monde. Regarde, il s'agit d'une chose unique, d'une racine unique, d'une essence unique à laquelle, rien d'extérieur n'est ajouté, mais à laquelle dans l'oeuvre de l'Art bien des choses superflues sont ôtées »
Et le feu de l'esprit n'est autre que cette âme que l'Artiste doit capter comme un rayon solaire igné.
122. Cet extrait de l'Atalanta fugiens en dira bien plus long que nous :« En effet, qui lave à l’aide de l’eau une chose impure lui procure le même effet que celui obtenu par tant de modes d’opérer. Car c’est par le feu, comme le dit le Jardinier des Philosophes, que les linges du roi Duenech, tachés par la sueur, doivent être lavés, et ils doivent être brûlés par les eaux. On voit par là que l’eau et le feu se sont communiqués mutuellement leurs qualités, que l’espèce du feu philosophique n’est pas la même que celle du feu commun, et qu’il faut penser la même chose de l’eau. » [emblème III]
A ce stade, ce n'est pas tant par la raison qu'il faut comprendre que par le sentiment. Laissez-vous guider uniquement par votre imagination et vous comprendrez en quoi Duenech, la demoiselle et le dragon sont liés et comment il faut délier ce filet posé comme un loup en travers de leurs corps.
123. On voit que ce dragon a plusieurs têtes : il s'apparente à Typhon et à Python, cf. Atalanta, XLIV. Ces trois lances à hauteur desquelles il projette son feu nous rappellent les Trois Flèches de la rédemption, l'un des chapitres des Etudes de symbolisme alchimique d'E. Canseliet, cf. Philalèthe, V. :« Dans le labeur alchimique, le rôle de l'agent mâle, pénétrant la matière grave, c'est-à-dire la pierre brute qu'il convient d'équarrir, est toujours figurée par la lance ou l'épée ; l'une ou l'autre utilisée par le chevalier, au cours de son combat contre le dragon... » [L'Alchimie, p. 254]
Et il est vrai que, d'une certaine façon, c'est le feu même du dragon qui le tue, ce qui fait voir, s'il était besoin, que sa complexion se ressent de celle de notre serpent Ouroboros.
124. Le mythe s'accorde ici de façon magistrale à l'hermétisme alchimique, dans ce qu'il a de plus orthodoxe. Ce feu ne cause point de mal à l'âme ni à l'entendement. En effet, qu'il soit de nature divine ou diabolique, il est toujours médié par le principe sulfureux et participe toujours de l'une des quatre divinités primordiales [Zeus - Poséidon - Gaïa - Ploutos].
125. Les alchimistes s'accordent à dire que du vieux roi doit naître un basileuV, proche parent de la Pierre et qui permet la naissance de leur phénix.
126. Le temps passé - cinq ans - se rapproche des quatre éléments auxquels on adjoint la quintessence, cf. Ripley. Lorsqu'on dit que le dragon a traité « humainement » la Vierge, c'est bien dire que le but de l'oeuvre est d'orner de chair couleur incarnat l'écrin des alchimistes et de le parer de mille pierreries.
127-128. Il faut imaginer que la matière ressemble ici à quelque gurh vitriolique qui se niche dans les entrailles de la montagne, c'est-à-dire de l'athanor. Dans cet état, elle porte le nom d'airain des Sages, mais il ne s'agit pas encore du Rebis, terme qu'on ne peut employer qu'à partir du moment où la conjonction radicale des principes est acquise. Or, pour cela, il faut d'abord vaincre le dragon.
129. La montagne représente en fait le monde vu sous l'aspect de l'athanor hermétique. L'opération réalisée ici s'apparente à l'ouverture de l'écorce, c'est-à-dire au déchirement de la terre feuillée. On pourrait encore comparer le dragon à l'Aquilon qui souffle au sommet de la montagne du Livre d'Abraham Juif, là où pousse la violette, montagne où dragons et griffons tiennent leurs résidences.
130. C'est cette épée qui est le grand secret des alchimistes. On en parle toujours dans les textes mais on ne sait jamais trop à quel moment il faut l'employer, car les astucieux Adeptes ont réparti l'oeuvre partout et ont en semé les morceaux aux quatre vents. Au vrai, il s'agit de l'épée d'Orion ; sa pointe en est Pégase, qui attise le dissolvant ; c'est encore l'allégorie du frappement du rocher [le dragon] ; ou encore l'épée de Pélée, père d'Achille, que lui remet Vulcain. C'est aussi le foudre de Zeus [épée torsadée et zébrée] ; on l'a encore comparé à la massue d'Hercule, à l'arc d'argent offert par Apollon. En bref, cette épée constitue - écrit E. Canseliet -« [...] le prix non à dédaigner des travaux, dont un ange, en la seconde gravure de Sabine Stuart de Chevalier, va déposer le triple laurier sur le chef, déjà couronné, de l'alchimiste vainqueur, par l'épée, du dragon à trois têtes. »[ la Toison d'Or, in Alchimie, p. 236 ].
Ce glaive, à en croire les textes, est constitué d'une Eau brûlante et non corrosive, reconnue comme étant le dissolvant de tous les métaux [ cf. Mercure ]. Notez que ce glaive s'apparente à l'épée que brandit l'un des personnages des Fig. Hiér . Il s'agit de la 4ème figure où l'on voit Saint-Paul tenant une épée torsadée [ cf. note 126 - 129 ]. C'est avec cette épée qu'il faut tâcher de domestiquer le feu, ainsi que l'entend Morien :
« Si ce Feu n'est mesuré clibaniquement, dit Calid ; s'il est allumé avec l'épée, dit Pythagoras ; si tu enflâmes ton Vaisseau, dit Morienus et lui fais sentir l'ardeur du feu, il te donnera un soufflet, et brûlera ses fleurs. » [ Fig. Hiér. ; Entretiens de Calid à Morien ]
Mais cette épée doit être, au vrai, distinguée du premier agent qui n'est actif que lors du 2ème oeuvre, c'est-à-dire lors de la préparation du dissolvant ; au lieu que là, l'opération va consister à animer le Mercure, c'est-à-dire à le faire passer de l'état de « vinaigre très aigre » comme le définissent les philosophes, à celui de Mercure philosophique ou double Mercure. Les alchimistes disent encore qu'ils transforment ainsi leur Lion vert en Lion rouge ; opération qui s'effectue dans le signe du Sagittaire [cf. zodiaque alchimique]. Nicolas Flamel nous décrit d'ailleurs exactement la nature de cette brillante épée :
« Pense donc que les Imbibitions de la blancheur demandent un lait plus blanc que celles de la rougeur et couleur d'Or. Car en ce pas j'ai pensé faillir, et l'eusse fait sans Abraham Juif. Pour cette raison je t'ai fait peindre la Figure qui prend l'épée nue en la couleur qui t'est nécessaire : aussi c'est cette Figure qui blanchit. » [Fig. Hiér.]
Et ce serait encore trop facile de vouloir trouver la matière de notre épée dans un Mixte composé d'huile de vitriol, d'esprit de sel, de salpêtre, de crème de tartre. Ainsi que nous l'a enseigné Fulcanelli, l'épée est le moyen ou artifice qui fait se démarquer de façon radicale l'alchimie de la chimie et lui fait emprunter les couleurs de la physique [ce n'est pas sans raison que Newton s'est intéressé à l'alchimie, car il pensait y trouver de principes d'attraction dans le microcosme à l'instar du macrocosme, cf. nos symboles]. Et nous aurions des raisons de rapprocher l'épée du casque strié que l'on voit dans l'écusson central de la cheminée alchimique du château de Fontenay-Le-Comte.Pour terminer sur le symbolisme général de l'épée, nous ne saurions trop répéter ces paroles qu'on attribue à Zosime de Panopolis :
« Construis, mon ami, un temple monolithe, semblable à la céruse, à l' albâtre, un temple qui n'ait ni commencement ni fin, dans l'intérieur duquel se trouve une source de l' eau la plus pure, brillante comme le soleil. C'est l'épée à la main qu'il faut chercher à y pénétrer, car l'entrée est étroite. Elle est gardée par un dragon qu'on doit tuer et écorcher. En réunissant ses chairs et ses os , il faut en faire un piédestal [...] »
Il est presque effrayant de voir à quel point Zosime a su résumer l'oeuvre en quelques lignes : toute la philosophie hermétique se trouve disposée dans ces quelques phrases. L'épée est donc ce moyen qui permet d'effectuer - si l'on nous entend bien - la séparation du fixe d'avec le volatil. On trouve un caisson dans la galerie alchimique du château de Dampierre-sur-Boutonne, que Fulcanelli a analysé au tome II de ses Demeures Philosophales [DM, II] :
« Une main céleste, dont le bras est bardé de fer, brandit l'épée et la spatule. Sur le phylactère, on lit ces mots latins : .PERCVTAM.ET.SANABO. Je blesserai et je guérirai [...] Pensée ésotérique d'une importance capitale dans l'exécution du Magistère. »
Que l'on comprenne donc bien que l'épée est identique à la flèche du Sagittaire et l'on trouvera le sens correct du mot : « Corsuflet. » écrit « corjiufle » dans le Livre Secret d'Artephius ou encore « corsuste » retrouvé dans l'Atalanta fugiens, XXVIII et dans la Tourbe : ce mot est l'anagramme de Soufre [S(IJ)OULFRE] qui désigne le Soufre rouge ou teinture de la Pierre. Un mot encore : c'est avec cette épée que l'on brise le sceau vitreux d'Hermès qu'E. Canseliet, toujours redoutable dans ses traits de cabale, nomme la « vitreuse provision » d'où l'on tire les cendres de retour. C'est alors seulement que le poids des éléments sera justement réparti par Thémis, puisque le poids de nature est inconnu de l'Artiste : il n'appartient qu'à Dieu. Signalons encore que certains artistes sont allés jusqu'à comparer le dragon à une enclume et que Michel Maier conseille, dans son Atalanta fugiens, de chercher où sont les ossements d'Oreste.
131-133. On trouve dans les textes alchimiques très peu de descriptions de ce combat mythique entre le dragon et le chevalier. On voit assez la violence de ces assauts du Nil où les Anciens, à en croire Diodore de Sicile, voyaient des Aigles. Ces assauts ou ces sublimations spéciales déterminent l'animation du Mercure et, partant, la circulation de la matière dans le vase de nature, symbolisé par l'athanor.
134-136. C'est le résultat de l'animation du Mercure qui est décrite par cette parabole des nains sauvages qui décident de porter le trésor [le Soufre réincrudé] dans une caverne [là où les rois Mages se dirigèrent, guidés par l'étoile, jusqu'au lieu où ils trouvèrent Jésus comme le rappelle Fulcanelli dans son Mystère des Cathédrales].
137. Le dragon, de même qu'il figure le premier Mercure et la terre feuillée des Sages, est aussi le symbole du labyrinthe de Salomon. Par là, il rejoint d'ailleurs la figure de l'athanor : la chambre centrale en est le matras scellé des Adeptes et le circuit en est les régimes de planètes par lesquels le feu doit être régi. L'impétrant ne sortira vivant de cet enfer que s'il possède le fil d'Ariane, remplacé par Wagner, dans le Ring, par le fil des Nornes. Ce dragon possède des traits qui le rapprochent de la licorne,car il dormait aussi probablement dans son giron, ce que le texte ne dit pas explicitement [cf. Fontenay sur la licorne].
138. Sur ce qui résidait à cinquante toises sous la montagne, on ne sait au juste si c'était la Vierge ou si le narrateur veut parler de la lave. Notez que l'hermétisme admet les deux versions, puisque le Lait de Vierge a plus d'un rapport avec la lave [ruax]. Dans les deux cas, il s'agit d'un flux, d'un mouvement d'une substance plus ou moins visqueuse. Nous y retrouverions même le corbeau des alchimistes par un trait de cabale, assez osé il faut bien l'avouer : korax = ruax, par permutation du r ; d'où l'égalité suivante : roax = roaV, coulure - maladie de la vigne. Et de roa, nous passons à roh = écoulement d'un liquide. Le symbolisme se conserve. La seule différence est la lettre K, contenue dans cette formule de Fulcanelli : S(X)KOH : « soufre et potasse pour l'X » |DM, I]. Voilà qui se passe de commentaire. Il faut donc à l'Artiste enlever une partie de ce qui désigne son corbeau pour en faire aussitôt une onde qu'il n'aura plus qu'à piloter ainsi que l'enseigne dans son Pilote de l'Onde Vive ou le Secret du Flux et Reflux de la Mer, Mathurin Eyquem, sieur de Martinaud.
139-141. La fureur du dragon a réveillé ses frères, griffons et autres monstres, qui tiennent résidence dans l'épaisseur de la montagne. De même que les humains, ils n'aiment pas le tapage nocturne. On voit bien que le trésor des Nibelungen n'intéresse guère Seyfried, qui n'a d'yeux que pour la demoiselle.
142-144. Dans ce combat de titans, remarquons d'abord que l'Artiste doit conserver une foi intègre et pure [ce qui, traduit de cabale, signifie qu'il doit s'efforcer de dépurer son Soufre et de ne pas hâter le feu, signe d'avarice] ; remarquons ensuite l'expression « vieux dragon », ô combien hermétique et reprise presque mot à mot par Jung lorsqu'il parle du Mercurius senex. Il n'y pas ici de hasard possible et une volonté a dirigé ce texte [le traducteur dit d'ailleurs en note - 72 - que cette expression est unique : elle n'apparaît que dans l'Edda, en « vieux Géant ». Mais le texte précédent nous a appris que le dragon et le géant étaient de connivence].
145. La queue du dragon est d'origine ophidienne. Nous avons vu que cette transition s'opérait dans le signe du Sagittaire [cf. zodiaque alchimique] et, plus précisément, au 3ème décan du signe [cf. Atalanta, XLIX].
146-147. Cette corne, c'est celle de la chèvre Amalthée : elle donne à l'Artiste, si l'on sait lire entre les lignes, tous les biens capables de satisfaire les désirs du Juste. Certains commentateurs y ont vu la corne du fleuve Acheloos, fils d'Océan et de Téthys, qui permet d'opérer la conjonction entre le Mercure et Vénus [et donc son assimilation, réputée difficile, avec Saturne qui est le vieux dragon]. La corne symbolise encore le pic d'une montagne [ violet ], le sabot du cheval [ la fève ] et l'arc ou la lyre, tous symboles en rapport avec le travail du 3ème oeuvre. Enfin, nous citerons la corne de la licorne, instrument de la pénétration du Soufre [cf. Fontenay]. On relira aussi avec grand profit cet extrait des Figures Hiéroglyphiques qui en dit plus long que maints traités d'alchimie :« Quand tu auras blanchi, tu as vaincu les Taureaux enchantés, qui jettoient feu et fumée par les narines. Hercule a nettoyé l'Etable pleine d'ordure, de pourriture et de noirceur. Jason a versé le jus sur les Dragons de Colchos, et tu as en ta puissance la Corne d'Amalthée, qui (encore qu'elle ne soit que blanche) peut combler tout le reste de ta vie, de gloire, d'honneur, et de richesse. »
Remarquez que le commentateur écrit : « encore qu'elle ne soit que blanche » ; c'est une indication de grande valeur. En résumé, la corne fondue est la matière même de la terre feuillée des Sages qui peut laisser augurer à l'Artiste que le Jardin des Hespérides est proche.
148-151. Description de la fin du combat de Seyfried contre le dragon ; la suite se rapproche du conte de la Belle au bois dormant ; notez que l'alexipharmakon est encore donné par le nain, c'est-à-dire par le principe soufré. La conjonction des principes peut alors s'accomplir. Cette herbe de vie, nous la rapprocherions volontiers de la vigne [cf. note 138], parce que les alchimistes en font leur Aureum vellus qui n'est autre que la Toyson d'or [la résine de l'or, notre christophore, c'est-à-dire le Soufre blanc ; enfin pour la nommer : la Vierge]. Il paraît que cette herbe doit d'abord être imprégnée de rosée de mai [Herbe saturnienne] et qu'elle croît sur les petites montagnes [cf. le Dialogue de Marie à Aros].
152. Premier stade de la Conjonction, à en croire le Rosaire, qui décrit trois stades à l'union des principes. Il faut à présent que l'on dispose le mâle dans l'estomac de l'Autruche [ strouqo-kameloV : autruche, mais par assonance phonétique, herbe à foulon, coing et coq ; la portée hermétique de l'autruche permet, ici, de faire référence à la terre à foulon, c'est-à-dire à la creta fullona ].
153-154. C'est ici le lieu de tenter d'établir un parallèle entre Rhodes et Worms. Dans un cas, ce sont des pluies d'or qui s'abattent sur la ville lors de la conjonction des Principes [cf. Pernety, Maier] ; dans le cas de Worms, selon l'histoire des Nibelungen, qui se déroula en des temps reculés, le plus fabuleux trésor que le monde ait produit a été jeté dans le Rhin par l'un des héros du Lied tout près de la ville de Worms. Il semble y avoir là une analogie : d'un côté, de l'or qui tombe du ciel, de l'AIR ; dans l'autre cas, de l'or qui circule dans l'EAU. Aujourd'hui encore, les habitants de la ville de Worms (et beaucoup d'Allemands) savent que ce trésor repose sous leurs pieds. Bien sûr, ce n'est qu'une fable, un symbole obscur qui ne prend guère de place dans le quotidien. Pourtant, les voyageurs attentifs qui visitent Worms et sa région verront que l'imaginaire du trésor affleure partout, en premier lieu au travers des noms des rues, des places et de certains commerces. Mais il y a plus. En alchimie, qui dit conjonction ou conception dit forcément oeuf [cf. Atalanta, VIII] et des archéologues ont découvert à Worms deux oeufs d'oie décorés, dans une tombe datant du début du IVe siècle. Fulcanelli a été assez perspicace pour voir que le jeu de l'oie ressemblait fort au parcours de l'impétrant qui doit franchir les obstacles du magistère, outre que l'oie est l"un des oiseaux dédiés à Hermès. On trouve encore à Worms une matrice en bronze servait à imprimer le décor sur des tôles de bronze, d’argent ou d’or, ornée d’entrelacs figurant un dieu à la chevelure abondante [où l'on peut reconnaître le Zeus de l'emblème I de l'Atalanta]. On trouve encore à Worms une figure entre deux lions et un buste qui, évidemment, rappellent Cybèle flanquée d'Atalante et d'Hippoménès. Ce sont là des indices, certes fragiles mais où une évidente spiritualité ne doit pas manquer de laisser place à la réflexion plutôt qu'au sarcasme.
155-158. On parle du secret de la clef de la montagne [cf. note 99]. Les nains [c'est-à-dire les anges sous la terre] remercient Seyfried de les avoir débarrassé du géant et veulent accompagner Kriemhild et Seyfried. Celui-ci les remercie mais décline leur offre [par cabale, les sels sulfureux doivent rester dans les minières ; désormais le Rebis, désormais constitué, n'a plus besoin d'eux].
159-160. Seyfried demande à Eugleyde de lui enseigner les augures et présages des époques climatériques et fastes basées sur l'étude du mouvement diurne, c'est-à-dire basées sur la méthode des directions primaires, en envisageant le moment de la conjonction des Principes sur la montagne comme le thème de naissance du Rebis [cf. sur le sujet la partie astrologie et un livre]. On comprendra sans peine que le thème de nativité soit marquée par l'influence de Saturne, alliée à Mars ainsi qu'à Vénus. Mais nous n'entrerons pas ici sur d'improbables supputations, laissant cela à nos modernes Chaldéens. N'oublions pas que les nains possèdent le secret de la divination, cf. note 55.
161-162. Sur le symbolisme possible du chiffre 8 appliqué à l'alchimie, cf. le rébus de Saint Grégoire-sur-Vièvre. C'est le nombre de la rose des vents et souvent celui du nombre des rayons d'une roue. On voit poindre le symbolisme : huit ans seraient nécessaires pour que le Rebis arrive à maturation [mais la cabale autorise à dire qu'une année philosophique équivaut à un jour vulgaire]. Cela ne peut se comprendre que si l'on fait l'hypothèse que Seyfried a pris du dragon, à cause de la corne, l'empreinte mercurielle, auquel cas il est inévitablement promis à disparaître. L'octogone a aussi une valeur de médiation entre le carré et le cercle [cette médiation est d'ailleurs irrationnelle parce qu'elle s'appuie sur le fait que la diagonale d'un carré est incommensurable par rapport à son côté ; sur cela, cf. le Ménon de Platon]. Le cercle exprime le ciel des philosophes tandis que le carré exprime la terre. On a ainsi une idée des concordances spirituelles à accorder à cette parabole qui n'est, bien sûr, qu'une pure conjecture. On pourrait encore citer la légende de Cadmos qui resta pendant huit années au service d'Arès [Cadmos signifie cosmos par cabale, cf. Phédon de Platon]
163-166. La conquête du trésor, c'est la cueillette des pommes d'or du Jardin des Hespérides ou les pluies d'or qui s'abattent sur Rhodes ou encore Zeus qui s'introduit dans la tour où est enfermée Danaé. Il s'agit de la captation de l'or alchimique, le seul, le vrai : la teinture de la Pierre. A partir de l'instant où Seyfried s'approprie le trésor, son sort est scellé, cf. note 161-162. Il est promis à disparaître pour laisser place à plus jeune que lui.
167. Il s'agit là d'une action typique du Mercure. L'or philosophique est déplacé. Sainte Claire Deville a réalisé une expérience analogue en employant l'esprit de sel comme messager, cf. Atalanta, XXX. Cette expérience est d'autant plus intéressante qu'elle porte sur du fer oligiste dont on peut considérer qu'il forme un Soufre rouge isolé. L'Or alchimique est passé ainsi du vieux mercure [le vieux dragon, cf. note 142-144] à l'eau permanente et stable du Rhin. Et ce n'est certes pas un hasard si un grand nombre de monuments des bords du Rhin sont exécutés en grès bigarré rouge.
168. Les rois de la montagne ne sont autre que les gnomes et les nains qui jouent le rôle de bon génie des métaux et de minéraux, cf. Bergbüchlein, avec un commentaire de Gabriel-Auguste Daubrée.
- site consulté : http://perso.wanadoo.fr/forumdephilosophe/mytho.html
Le Gnome est souvent confondu avec le Nain. Les Nains sont, dans la mythologies germano-scandinave, des êtres de taille réduite, sans grande puissance. Le gnome est sous terre, toujours invisible et laborieux, alors que le Nain est terrestre, et parfois visible. Cela s'explique par des considérations chimiques simples : alors que le nain symbolise le soufre cristallisé, le gnome, lui, symbolise les composés minéralisateurs sulfurés ou chlorurés dont l'action se fait porte sur des milliers d'années. Il fait partie des génies domestiques. Assis au coin du feu, métamorphosé souvent en animal proche de l’homme, (chien, chat, oiseau) il est de bon conseil. On voit qu'il est d'essence mercurielle. Dans les légendes germaniques, particulièrement dans des Nibelungen, le gnome détient une bonne place : par inspiration, intrusion, imagination ou le rêve, il sait rendre visible, comme les nains, des êtres ou des objets. Entité de mystère, le gnome reflète la clairvoyance pas ses paroles. Il est aussi l’artisan des trésors souterrains, gardés par un dragon, trésors matériels ou spirituels. Dans la mythologie slaves, en particulier les Sudètes, dans la croyance populaire, les « Rübezahl » sont moins des gnomes que des génies très puissants, tantôt des géants sur terre ou des gnomes aux immenses forces. C’est gnomes slave gèrent, suivant la croyance locale, les immenses richesses géologiques. (Charbon, minéraux, pétrole etc.).
169. Le noble pain contracte des rapports avec le Soufre des alchimistes par le biais du levain qui fait lever la pâte ; en effet, l'Or alchimique pour les vieux auteurs était une sorte de ferment : ils pensaient pouvoir transformer l'or vulgaire en ferment. Sur ce symbolisme, cf. Chevreul. Quant à l'impur dragon, il s'agit du premier Mercure, celui dont Artephius nous dit qu'il peut être comparé au « vinaigre très aigre ».
170-172. Le nombre quinze dissimule un petit trait de cabale que Fulcanelli a relevé dans l'analyse de l'Hôtel Lallemant à Bourges [Myst. Cath.]. On retrouve ce nombre 15 dans les avatars que nous décrit Bernard Le Trévisan :« Il travaille avec un protonotaire de Bergues qui prétendait faire la pierre avec de la couperose. Après avoir distillé du vinaigre fort huit fois, on mettait dans le produit de la dernière distillation la couperose, qui avait subi une calcination de trois mois ; puis on distillait, et cela quinze fois par jour, et ces quinze distillations étaient répétées chaque jour pendant un an. A la suite de ce travail, le Trévisan eut une fièvre quarte dont il faillit mourir : elle dura quatorze mois. » [in L'Alchimie et les alchimistes, Louis Figuier, Hachette, 1863]
On trouve encore ceci dans le Dictionnaire de Pernety :
« [...] La troisieme (conjonction) est dite quadruple, parce qu’elle réunit les quatre éléments en un seul visible, mais qui renferme les trois autres. Souvenez-vous, dit Riplée, que le mâle a cinq vaisseaux requis pour la fécondité, et la femelle quinze. [...] »
Cette cabale peut être ainsi débrouillée : il y a quatre éléments dont la Pierre est formée [l'AIR et l'EAU forment le Mercure ; le TERRE et le FEU participent directement de la Pierre et sont manipulés par le Mercure] ; on trouve trois principes dans l'oeuvre [Mercure = Esprit ; Soufre = Âme ; Sel = Corps] ; on trouve encore 1 patient [le Corps] et 1 agent [le Soufre]. Enfin, la quintessence [5] est un élément qu'on obtient grâce aux trois feux décrits par les alchimistes : le feu de nature, le feu contre nature et le feu innaturel. Soit 15 au total. Enfin, remarquons ce passage d'E. Canseliet :
« La proportion favorable à respecter est, en poids, le quinzième du dissolvant philosophique sur lequel le sel doit agir. Celui-ci, devenu le véhicule vitrifié du fluide cosmique, s'est coloré en vert ...ainsi reçoit-il...les noms de vitriol ou de lion vert...» [l'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, chap. Conjonction et Séparation]
Or, le quinzième du dissolvant représente la partie de Soufre rouge sur laquelle le Sel doit agir. Revoyez la note 161-162 sur les rapports entre Cadmos et Arès. Si nous considérons que Cadmos [le cosmos] est à l'égal du petit monde des alchimistes, et qu'il représente la Terre trônant au centre de leur univers, il n'est pas indifférent à l'hermétiste de relever que lorsqu'on examine les mouvements combinés de Mars et de la Terre et en prenant comme origine le moment où l'alignement des deux planètes sera tel que Mars, en opposition, se trouvera vers le périhélie, c'est-à-dire au point le séparant de nous au minimum, le cycle complet représente une période de quinze ans environ [c'est-à-dire quinze années philosophiques que l'on peut résoudre en quinze jours vulgaires]. Enfin, l'origine sacrée du nombre 15 semble aller jusqu'à l'Egypte ancienne : le panthéisme mystique des Egyptiens repose principalement sur les nombres binaire, ternaire et quaternaire. A ces nombres mystiques, il faut ajouter encore les nombres cinq, sept, le carré de trois (neuf) et le nombre quinze, comme étant le résultat de l'addition des trois premiers nombres impairs [ 3+5+7 = 15 ]. On peut reprendre l'analyse menée au début de la présente note sur ces bases : le nombre 3 [Esprit - Corps - Âme] représente le COMPOSE du COMPOSE d'Artephius [cf. Chevreul] ; le nombre 7 = 4 + 2 + 1 = SIMPLE du SIMPLE [Eléments] + SIMPLE [deux natures : agent et patient] auquel s'ajoute 1 envisagé comme la SEULE chose dont est besoin l'alchimiste : le Mercure [EN TO PAN]. Quant au chiffre 5, il s'agit toujours de la quintessence, représentée par 4 [le COMPOSE du SIMPLE] + 1 [le Mercure].
173-176. Le destin de Seyfried est noué par les paroles échangées entre ses beaux-frères. Le Mercure ne peut partager, à la fin de la Grande coction, ni la place du Soufre ni la place du Corps. Or, les contrées rhénanes, les terres, quoi de plus proche du Corps ? Et quoi de plus proche du Soufre [c'est-à-dire de l'Âme] que l'Esprit du preux chevalier que le roi Gybich préfère à d'autres héros, peut-être plus hardis ? C'est donc là que va être ourdi et tramé le crime de Seyfried : aussi bien il lui a été nécessaire de retirer la corne du vieux dragon, avant de pouvoir le vaincre et le couper en deux, aussi bien les ennemis de Seyfried n'auront de cesse de chercher la solution de continuité de la corne dont est enduit Seyfrid [Sifrit] l'Encorné : son destin le rapproche ici, dramatiquement, d'Achille.
177-178. Le symbolisme alchimique est encore une fois d'accord avec la légende. A la fin de la Grande Coction, notre eau permanente n'est plus à présent qu'une fontaine refroidie. C'est là que le Corps et le Soufre de la Pierre prennent leur revanche sur l'Esprit en le dissipant entièrement ; ce qui ne peut survenir qu'en le tuant. Notez que la compréhension de la cabale requiert ici que l'on sache ce que représente le COMPOSE du COMPOSE d'Artephius [Clef de la Plus Grande Sapience, texte que l'on trouve, modifié, dans les ouvrages de Nicolas Grosparmy et Nicolas de Valois]. Le lecteur a lu, en effet, que les beaux-frères royaux de Seyfried étaient trois : Hagen, Gunther et Gernot. Or, il ne s'agit pas du tout du Corps et de l'Âme de la Pierre ; le lecteur doit ici faire à nouveau preuve d'imagination s'il veut suivre ce point assez ardu de cabale. Ces trois frères royaux représentent, au vrai : le corps de l'âme corporelle ; le corps de l'esprit corporel et le corps corporel du corps et chacun d'ailleurs, se nomme en sorte qu'on reconnaisse qui il est : c'est d'abord Gunther qui s'exprime [174] en parlant de l'Âme outragée des preux chevaliers ; puis Hagen, qui parle de vengeance ; enfin Gernot qui évoque les terres que revendique Seyfried. Ainsi pouvons-nous établir les correspondances suivantes :- Gunther = corps de l'âme corporelle ;
- Hagen = corps de l'esprit corporel ;
- Gernot = corps corporel du corps.Encore une fois, nous supplions le lecteur de ne lire ici que de la cabale hermétique et de ne comprendre tout cela qu'avec un grain de sel. Car le bon sens commun réprouve par instinct ces raisonnements alambiqués qui lui font considérer les textes alchimiques avec dégoût, après deux ou trois lignes. Donc, ce qu'il faut entendre ici, c'est que le principe CORPS se révolte contre le principe ESPRIT [dans le sens où l'Esprit exerce une contrainte, un joug, sur le Corps]. Nous conseillerons au lecteur de lire notre commentaire de l'Atalanta, XLI.
179. Comme il est précisé dans l'introduction, ce deuxième recueil n'a jamais paru. Nous en resterons donc là, en ce moment du 3ème oeuvre où le Mercure s'est dissipé, laissant - par la voie sèche - la Pierre dans des géodes caverneuses d'où elle doit à présent être tirée : c'est le dernier secret des Sages.