Le Triomphe hermétique
ou
La Pierre Philosophale Victorieuse

Traité plus complet et plus intelligible, qu'il y en ait eu jusqu'ici touchant le Magistère Hermétique
A Amsterdam, chez Henry Wetstein, 1699

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L'Ancienne Guerre des Chevaliers

suivi de :

Entretien d'Eudoxe et de Pyrophile sur L'ancienne Guerre des Chevaliers

Limojon de Saint-Didier - Edition : 1699




revu le 6 janvier 2002



Plan : introduction - Avertissement - Emblème - l'Ancienne Guerre - l'Entretien - notes - extraits du Dictionnaire mytho-hermétique de Dom Pernety (par ordre d'apparition) : Vulcain - teinture - Terre - Bélier - Taureau - Sel - volatil - vent - Esprit - solution - hiver - printemps - été - automne - zodiaque - saisons -

Introduction

Voici la première partie [l'Ancienne Guerre des Chevaliers] et la deuxième partie [Entretien d'Eudoxe et de Pyrophile] du Triomphe Hermétique d'Alexandre-Toussaint Limojon de Saint-Didier. La troisième partie est la Lettre aux vrais disciples d'Hermès que nous avons commentée séparément. En effet, le Triomphe hermétique a ceci de particulier que des notes renvoient de l'Ancienne Guerre à l'Entretien, l'un expliquant l'autre, au dire de l'auteur. Le Triomphe hermétique ou la Pierre philosophale victorieuse fut publié pour la première fois à Amsterdam en 1689 [Ferguson]. Limojon naquit vers 1630 à Avignon, d'une famille noble du Dauphiné. Ecuyer de Jean-antoine de Mesme, comte d'Avaux, il l'accompagna en 1684 en Hollande où celui-ci fut ambassadeur puis, en 1689, en Irlande, où son maître le chargea de décrire la situation à Louis XIV. Précédemment, en 1680, il avait publié un ouvrage sur la république deVenise [cf. Lettre]. Jacques Van Lennep [Alchimie, Dervy, 1985] dit que le traité de ce diplomate contient une belle planche montrant le caducée, dressé entre deux montagnes d'où s'écoulent les deux élixirs...Mais, nous avons des raisons de penser qu'il s'agit des deux sources qui coulent de deux roches, dont nous avons parlé à la section des Principes et des Gardes du corps.
Exceptionnellement, nos propres commentaires seront donc rares, se signalant par des liens ou des précisions sur des points obscurs que nous tacherons d'expliquer par des articles du Dictionnaire mytho-hermétique de Dom Pernéty et par des notes indiquées en caractère romain. Avant de commencer, nous souhaiterions remercier le webmestre du site Morgane où ces textes sont accessibles. Mais le lecteur doit savoir qu'ils peuvent également être consultés dans un livre de Georges Ranque, absolument remarquable : la Pierre philosophale [Robert Laffont, 1972].


Georges Ranque

Pour des précisions concernant Limojon de Saint-Didier, le lecteur se reportera à l'introduction de la Lettre aux vraix disciples d'Hermès. Le merveilleux emblème de Limojon a été inclus dans certaines sections de notre précis de symbolique alchimique, en particulier celle des Principes.



frontispice du Triomphe hermétique

AVERTISSEMENT

On est assés persuadé qu'il n'y a déja que trop de livres qui traittent de la Philosophie Hermétique; et qu'à moins de vouloir escrire de cette science clairement, sans équivoque, et sans allegorie (ce qu'aucun sage ne fera jamais) il vaudroit beaucoup mieux demeurer dans le silence, que de remplir le monde de nouveaux ouvrages, plus propres à embarasser davantage l'esprit de ceux, qui s'appliquent à pénétrer les mistères philosophiques; qu'à les redresser dans la véritable voye, qui conduit au terme désiré, où ils aspirent. C'est pour cette raison qu'on a jugé que l'interprétation d'un bon Auteur, qui traite solidement de cette sublime Philosophie, seroit beaucoup plus utile aux enfants de la science, que quelque nouvelle production parabolique, ornée des plus ingénieuses expressions, que les Adeptes sçavent imaginer, lorsqu'ils traittent de ce grand art, ou plustost lorsqu'ils écrivent pour faire seulement connoitre à ceux qui possèdent comme eux, ou qui cherchent le Magistère, qu'ils ont eû le bonheur d'arriver à sa possession. En effet la plûpart des Philosophes qui en ont escrit, l'ont plûtost fait pour parler de l'heureux succez, dont Dieu a beni leur travail; que pour instruire autant qu'il seroit nécessaire, ceux qui s'adonnent à l'estude de cette sacrée science. Cela est si veritable, que la plûpart ne font pas meme difficulté d'avouer de bonne foy, que ç'a esté là leur principale veuë, lorsqu'ils en ont fait des livres.
Le petit traitté qui a pour titre l'ancienne guerre des Chevaliers, a mérité sans contredit l'approbation de tous les sages, et de ceux aussi, qui ont quelque connaissance de la Philosophie Hermétique. Il est écrit en forme d'entretien, d'une manière simple, et naturelle, qui porte par tout le caractere de la vérité: mais avec cette simplicité, il ne laisse pas d'estre profond, et solide dans le raisonnement, et convainquant dans les preuves; de sorte qu'il n'y a pas un mot qui ne porte sentence, et sur lequel il n'y eust de quoy faire un long commentaire. Cet ouvrage a esté composé en Alleman par un vray Philosophe, dont le nom est inconnu. Il parut imprimé à Leypsic en 1604. Fabri de Montpellier le traduisit en latin: c'est sur ce latin, que fut faite la traduction Françoise imprimée à Paris chez d'Houry et mise à la fin de la Tourbe Françoise, de la parole délaissée, et de Drebellius, qui composent ensemble un volume. Mais soit que Fabri ait mal entendu l'Alleman, ou qu'il ait à dessein falsifié l'original; il se trouve dans ces deux traductions des passages corrompus, dont la fausseté étant toute manifeste, a fait mépriser ce petit ouvrage par plusieurs personnes: bien que d'ailleurs il parust estre d'un grand merite.
Comme la verité, et la fausseté ne sont pas compatibles dans un même sujet, et qu'il estoit aisé de juger que ces traductions n'estoient pas fideles; il s'est trouvé un Philosophe d'un sçavoir et d'un merite extraordinaire, qui pour satisfaire sa curiosité sur ce sujet, s'est donné la peine de faire une recherche de plus de dix années, pour trouver l'original Alleman de ce petit traitté, et l'ayant enfin recouvré, l'a fait exactement traduire en latin: c'est sur cette Copie, que cette nouvelle traduction a esté faite, avec toute la fidelité possible. On y reconnoistra la bonté de l'original, par la vérité qui paroist evidemment dans la restitution de plusieurs endroits, qui avoient esté non seulement alterez, mais encore entièrement changez. On en jugera par le passage marqué 34, ou la première traduction dit comme le Latin de Fabri. Mercurium nostrum nemo assequi potest; nisi ex mollibus octo corporibus, neque ullum absque altero parari potest. Il n'en falloit pas davantage pour faire mépriser cet escrit par ceux qui ont assez de connoissance des principes de l'oeuvre, pour en pouvoir distinguer le vray d'avec le faux: les sçavants toutesfois jugeoient aisement, qu'une faute aussi fondamentale que celle là, ne pouvoit venir d'un vray Philosophe, qui fait bien comprendre d'ailleurs, qu'il a parfaitement connu le magistere: mais il falloit trouver un sçavant zelé pour la découverte de la vérité, et en estat, comme estoit celuy-ci, de faire une aussi grande recherche, pour trouver l'original de cet ouvrage; sans quoy il estoit impossible d'en retablir le vray sens.
L'endroit, qu'on vient de remarquer, n'est pas le seul, qui avoit besoin d'estre redressé. Si on prend la peine de confronter cette nouvelle traduction avec la precedente, on y trouvera une fort grande difference, et plusieurs corrections essentielles. Le passage 35 n'en est pas une des moindres; et comme cette traduction a esté faite sur la nouvelle copie Latine, sans avoir voulu jetter les yeux sur celle qui avoit déjà esté imprimée en Francois; on a eu le plaisir de remarquer ensuite tout ce qui ne s'est pas trouvé conforme à la première. Les parolles et les frazes entieres, qui ont esté adjoutées en quelques endroits de celle-cy, pour faire une liaison plus naturelle, ou un sens plus parfait, sont renfermées entre deux crochets ( ), afin qu'on distingue ce qui est, d'avec ce qui n'est pas du texte, auquel l'autheur de cette traduction s'est tenu scrupuleusement attaché: parce que la moindre addition, sur une matière de cette nature peut faire un changement considérable, et causer de grandes erreurs.
La beauté, et la solidité de cet escrit meritoient bien la peine qu'on y fist un commentaire, qui rendist plus intelligible aux enfans de la science, un traitté qui peut leur tenir lieu de tous les autres. Et comme la methode des entretiens est la plus propre pour éclaircir, et pour rendre palpables les vérités les plus relevées; on s'en est servi icy, avec autant plus de raison, que l'autheur sur lequel est fait le commentaire, a escrit de cette mesme manière. On trouvera dans l'entretien d'Eudoxe et de Pyrophile, qui explique celuy de la pierre avec l'or et le mercure, les principales difficultez éclaircies par les questions et les répôses qui y sont faites sur les points les plus essentiels de la Philosophie Hermétique.
Les chiffres qui sont à la marge (Ils sont ici inclus dans le corps du texte entre parenthèses ). de ces deux entretiens, marquent le rapport des endroits du premier avec ceux du dernier où ils sont expliquez. On remarquera dans cet ouvrage une entiere conformité de sentimens avec les premiers maistres de cette Philosophie, aussi bien qu'avec les plus sçavans, qui ont escrit dans les derniers siècles; de sorte qu'il ne se trouvera guere de traitté sur cette matiere, quelque grand qu'en soit le nombre, qui soit plus clair, et plus sincere, et qui puisse par consequent etre plus utile que celuy-ci, à ceux qui s'appliquent à l'estude de cette Science, et qui ont d'ailleurs toutes les bonnes qualitez de l'esprit et du Coeur, que notre Philosophie requiert en ceux qui veulent y faire du progrez.
Ce commentaire paroistra sans doute d'autant meilleur, qu'il n'est point diffus, comme sont presque tous les commentaires; qu'il ne touche que les endroits, qui peuvent avoir besoin de quelque explication; et qu'il ne s'écarte en aucune maniere du sujet; mais comme ces sortes d'ouvrages ne sont pas pour ceux qui n'ont encore aucune teinture de la Philosophie secrète: les plus clair-voyants connoistront bien qu'on a beaucoup mieux aimé passer par dessus plusieurs choses, qui auroiét, peut-être mérité une interprétation, que d'expliquer generalement tout ce qui pouvoit encore causer quelque difficulté aux aprentifs de ce grand art.
Comme le premier de ces entretiens raconte la victoire de la Pierre et que l'autre expose les raisons, et fait voir les fondemens de son triomphe: il semble que ce livre ne pouvoit paroistre sous un titre plus convenable que sous celuy du Triomphe Hermetique, ou de la Pierre Philosophale victorieuse. Il ne reste autre chose à dire icy, sinon que l'autheur de la traduction qui l'est aussi du commentaire, et de la lettre qui est à la fin de ce livre, n'a eu en cecy d'autre interest, n'y d'autre veuë, que de manifester la vérité à ceux qui aspirent à sa connoissance, par les motifs qui conviennent aux veritables enfans de la science; aussi il declare, et il proteste sincerement qu'il désire de tout son coeur, que ceux qui sont assez malheureux, pour perdre leur temps à travailler sur des matières estrangeres, ou esloignées, se trouvent assez éclairez par la lecture de ce Livre, pour connoistre la vraye et unique matière des Philosophes; et que ceux qui la connoissent déjà, mais qui ignorent le grand point de la solution de la Pierre, et de la Coagulation de l'Eau et de l'esprit du Corps, qui est le terme de la Medecine universelle, puissent apprendre icy ces operations secretes; qui y sont décrites assez distinctement pour eux.

L'Autheur n' a pas trouvé à propos d'escrire en latin, ne croyant pas, comme bien d'autres, que ce soit reveler ces hauts misteres, de les traiter en langue vulgaire : il a suivi en cela l'exemple de plusieurs Philosophes qui ont voulu que leur ouvrage portast le Caractere de leur pays ; aussi son premier dessein a esté d'etre utile à tous ces compatriotes, ne doutant pas que si ce Traité paraist de quelque merite aux disciple de Hermes, il ne s'en trouve, qui le traduiront en la langue qui leur plaira.



FIGURE I
(Le Triomphe hermétique, amsterdam, 1710)
 
 

EXPLICATION GENERALE
DE CET EMBLEME

On ne doit pas s'attendre de voir icy une explication en détail qui tire absolument le rideau de dessus cet énigme philosophique, pour faire paroistre la vérité à découvert; si cela estoit, il n'y auroit qu'à jetter au feu tous les Escrits des Philosophes: Les Sages n'auroient plus d'avantage sur les ignorans; les uns et les autres seront également habiles dans ce merveilleux art.
On se contentera donc de voir dans cette figure, comme dans un miroir, l'abregé de toute la Philosophie secrete, qui est contenuë dans ce petit livre, où toutes les parties de cet emblème se trouvent expliquées aussi clairement, qu'il est permis de le faire.
Ceux qui sont initiés dans les misteres philosophiques comprendront d'abord aisement le sens qui est caché sous cette figure: mais ceux qui n'ont pas ces lumieres, doivent considerer icy en general une mutuelle correspondance entre le Ciel et la Terre, par le moyen du Soleil et de la Lune, qui sont comme les liens secrets de cette union philosophique.
Ils verront dans la pratique de l'oeuvre, deux ruisseaux paraboliques, qui se confondant secretement ensemble, donnent naissance à la misterieuse pierre triangulaire, qui est le fondement de l'art.
Ils verront un feu secret et naturel, dont l'esprit penetrant la Pierre, la sublime en vapeurs, qui se condensent dans le vaisseau.
Ils verront quelle efficace la pierre sublimée reçoit du Soleil et de la Lune, qui en sont le Pere et la Mere, dont elle herite d'abord la première couronne de perfection.
Ils verront dans la continuation de la pratique, que l'art donne à cette divine liqueur une double couronne de perfection par la conversion des Elemens, et par l'extraction et la depuration des principes, par où elle devient ce mistérieux caducée de Mercure, qui opere de si surprenantes metamorphoses.
Ils verront que ce même Mercure, comme un Phenix qui prend une nouvelle naissance dans le feu, parvient par le Magistere à la dernière perfection de Soufre fixe des Philosophes, qui luy donne un pouvoir souverain sur les trois genres de la nature, dont la triple couronne sur laquelle est posé pour cet effet le Hieroglyphique du monde, est le plus essentiel caractere.
Ils verront enfin dans son lieu, ce que signifie la portion du Zodiaque avec les trois signes qui y sont representez: de sorte que joignant toutes ces explications ensemble; il ne sera pas impossible d'en tirer l'intelligence entiere de toute la Philosophie secrete et de la plus grande partie de la pratique qui est deduite assés au long dans la Lettre adressée aux vrays disciples de Hermès, qui est à la fin de cet ouvrage.

Cette figure avec son explication doit être insérée aprés la Preface.



Notes pour l'emblème
1)- les deux ruisseaux se rapportent aux deux collines d'où coule l'eau qui alimente le feu secret. Fulcanelli en parle comme d'une fontaine occulte. Flamel dit qu'elle sort du tronc d'un vieux chêne creux à un niveau où pousse un beu rosier. Une des figures de l'Azoth nous présente deux mamelles d'où s'écoulent ce que les Artistes, Artéphius et Jean d'Espagnet  en particulier, appellent le lait de vierge. C'est la même fontaine dont il est question dans la fable de Cadmos : au moment où il veut immoler une vache, une fontaine apparaît et c'est là qu'il fond la ville de Thèbes. E. Canseliet a tiré le titre de l'un des chapitres de ses Deux Logis alchimiques : la Fontaine indécente où l'on distingue un lion projetant un liquide sulfureux. On gage qu'il doit s'agir du Lion vert. Sous le sabot du cheval Pégase, dans la fable de Persée et de Méduse, la matière première figurée par l'allégorie de Pégase, sort de la terre, littéralement, au pied du mont Hélicon. Pernety nous dit qu'il s'agit d'une montagne de la Grèce, située près de celle du Parnasse, l'une et l'autre consacrée à Apollon et aux Muses. On voyait autrefois dans la Macédoine un fleuve qui portait le nom d'Hélicon. La Fable dit que les femmes de la Thrace mirent en pièces Orphée sur son rivage, et furent toutes noyées dans les eaux de ce fleuve [Orphée jouerait donc ici le même rôle qu'Osiris]. Il faudrait encore citer la Fontaine des amoureux de Science, attribuée à Jean de Meung et la Fontaine de Bernard de Trévise. On trouve encore une fontaine dans le Rosaire des Philosophes, qui n'a rien à voir avec le Rosaire d'Arnaud de Villeneuve.


FIGURE II
(la fontaine mercurielle, in le Rosaire des Philosophes,
Bibliotheca chemica curiosa, vol. II, 9, Manget, 1702)

La fontaine [krhne] contracte des rapports étroits avec la ville de Thèbes :  l'une des sept portes de Thèbes s'appelle la porte de la fontaine [krhnaioV] et on peut assurer que la fontaine, par cabale, peut incarner aussi Poséïdon [krhnoucoV]. Mais le sujet est à l'image même de l'Eau permanente : inépuisable.
2)- le caducée : ce n'est pas le caducée habituel [cf. Gémeaux] mais c'est d'un véritable sceptre de gloire qu'il s'agit où plusieurs autres symboles ont été apposés. D'abord, retenons que le caducée d'Hermès est composé, par tradition de trois parties : les deux serpents entrelacés dont les têtes sont en vis-à-vis. Ils figurent les deux Soufres sublimés dans le Mercure et qu'il faut fixer. C'est la tige du caducée qui exprime cette action. Le vase de l'oeuvre, vase de nature, apparaît au bas du caducée. A l'intérieur du vase, il n'est pas difficile de distinguer les deux natures qui expriment la lutte entre le fixe et le volatil. C'est la même image que l'on retrouve dans l'emblème n°13 du Splendor solis [Toyson d'or, de Salomon Trismosin]. La place qu'occupe cette lutte doit être soigneusement notée car tout indique que cette lutte entre les deux principes survient très tôt dans l'oeuvre et qu'elle marque,peut-être, la phase de dissolution. C'est ce qu'indiquerait la 1ère couronne. La 2ème couronne est juste située au-dessus des deux serpents : elle exprime la conjonction des Soufres. La barre horizontale de la tige d'Hermès exprime la coction et le fait qu'une chaleur puiisante est requise dans cette période de l'oeuvre : nous sommes là entre les régimes de Vénus et de Mars, marqués par la couleur safranée. Cette coction va produire la réincrudation des Soufres : c'est l'apparition du BasileuV de l'oeuvre, autrement dit du phénix hermétique dont on voit l'image se profiler dans le triangle à pointe supérieure qui traduit le symbole du Feu, c'est-à-dire de l'Exaltation. Les alchimistes disent qu'ensuite, la couleur rouge apparaît [régime du soleil], ce qui est figuré par la triple couronne. Voyez dans la section Matière ce que nous dit Pernety du caducée, qui est proche, en somme de notre interprétation
3)- les signes du zodiaque : le lecteur se rapportera au commentaire de l'Entretien d'Eudoxe et de Pyrophile sur cet arcane majeur. On a fait croire aux impétrants que ces signes symbolisaient l'époque du début de l'oeuvre. Mais les vrais disciples d'Hermès savent que le 3ème oeuvre commence dans le signe de la Vierge [exaltation de Mercure], qu'il se poursuit dans le signe de la Balance [exaltation de Saturne] puis qu'il se poursuit dans le Taureau [exaltation de la Lune], dans l'Ecrevisse [exaltation de Jupiter] et dans les Poissons [exaltation de Vénus] ; puis dans le Capricorne [exaltation de Mars] et qu'enfin, il s'achève dans le Bélier [exaltation du Soleil]. Ceci résume à grands traits ce que nous pouvons dire du zodiaque alchimique. Mais il existe en surimpression la marque des matières premières, symbolisées par les hiéroglyphes célestes du Bélier et du Taureau. Pour bien contourner la difficulté, nous citerons un extrait de l'Hypotypose que Pierre Dujols, alias Magophon, a consacré pour une lecture critique du Mutus Liber :
 

Nous devons déclarer, de bonne foi, que le Bélier et le Taureau de la planche, qu’on prend toujours pour les signes du Zodiaque sous lesquels on doit recueillir le flos coeli, n’ont aucun rapport avec les symboles astrologiques. Le Bélier est l’Hermès Criophore, qui est le même que Jupiter Ammon; et le Taureau, dont les cornes dessinent le croissant, attribut de Diane et d’Isis, qui s’identifient avec la vache l’amante de Jupiter, est la Lune des philosophes. Ces deux animaux personnifient les deux natures de la Pierre. Leur union forme l’Azim des Egyptiens. L’Asimah de la Bible, monstre hybride désignant l’orichalque, l’oryx de laiton ou d’airain, le taureau de Phalaris ou de bronze, le veau d’or ou de chrysocale [Il n’est pas hors de propos de rappeler ici que Helvetius a écrit un traité d’alchimie sous le titre de Vitulus aureus (le Veau d’Or).] qui diffère, certes, du similor de Mannheim et tient en quelque sorte du mechior. Enfin, pour tout dire, c’est l’électrum des poètes; mais il faut bien entendre ce mot qui renferme l’arcane magique. Philalèthe enseigne que l’or des hermétistes est, en certain point, semblable à l’or vulgaire. Nous ajouterons encore que, suivant la Mythologie, la pierre dévorée par Saturne s’appelait betulus, qui est, en somme, le même mot que vitelus, nom latin du veau, et que vitellus, est le jaune de l’œuf. La pâte des azymes en était l’hiéroglyphe. Les prêtres des bords du Nil ne touchaient jamais aux pains du sacrifice avec un instrument tranchant d’acier ou de fer: ils en faisaient un cas de sacrilège. De là cette ancienne coutume, encore en usage, de rompre le pain. De même, dans le rite catholique, l’officiant sectionne l’hostie avec la patène de vermeil. Toute cette logomachie cache le vermillon des Sages ou l’amalgame philosophique du mercure, de l’or et de l’argent de l’art, rendu indissoluble par le flos coeli.
On apprendra, non sans surprise, que les courses de taureaux sont une figuration dramatique du Grand Œuvre. Tous les jeux ont une origine hermétique. La cocarde rouge que porte l’animal, et à laquelle est attachée une prime accordée au vainqueur, est l’image de la Rose des philosophes. La grosse affaire, c’est d’être un bon Matador. Aussi, d’après la tradition espagnole, " pour accéder au Gouvernement, il faut triompher du taureau " - le taureau mystique, évidemment. Cette victoire conférait la " chevalerie ", la vraie noblesse, celle de la Science, et par conséquent le sceptre. C’est pourquoi, sous Louis XIII, les chefs de la Kabbale d’Etat étaient surnommés les " Matadors ". L’espèce n’est pas éteinte, bien qu’effacée et inapparente.


Sous les symboles du Bélier et du Taureau sont donc voilées les deux matières premières de l'oeuvre et ce , d'une façon ésotérique et d'une autre façon, exotérique. Souhaitant que le lecteur fasse ici un peu d'effort, nous lui indiquerons trois choses :
- la lecture exotérique des signes donne accès par Arès à l'Esprit universel ; par Vénus à l'insigne des pélerins de Saint-Jacques de Compostelle ;
- la lecture ésotérique, par le truchement des exaltations planétaires, nomme les deux Soufres, l'un en affinitié avec le Soleil, l'autre en affinité avec la Lune. En Egypte, la divinité de la lune était le taureau des Etoiles. Osiris, dieu lunaire, fut représenté par un taureau et il n'est point besoin d'insister sur le fait que beaucoup de hiéroglyphes, de lettres ou de signes, sont en rapport simultané avec les phases de la lune et avec les cornes du taureau, souvent comparées au croissant de lune.
Quant au signe des Gémeaux, il exprime le double Mercure, l'eau-vive seconde de Limojon. Ce signe a été célébré par la Fable de Castor et Pollux. Pernety nous en dit que :

"Frères jumeaux, fils de Jupiter et de Léda, femme de Tyndare. Jupiter changé en cygne ayant eu commerce avec Léda, elle accoucha de deux oeufs, chacun desquels renfermait deux jumeaux : de l'un sortirent Pollux et Hélène, de l'autre Castor et Clytemnestre. Castor et Pollux accompagneront Jason danss on expédition de colchos pour la conquête de la toison d'or, où Pollux tua Amycus. Castor ayant été tué par Lyncée, Pollux obtient de Jupiter de pouvoir communiquer son immortalité à Castor, et ils en jouissaient alternativement. Voyez les Fables Egypt. et Grecques, liv. 2, ch. 1, liv. 3, ch. 14, § 4 et liv. 6, ch. 3" [Dictionnaire]


L'ANCIENNE GUERRE DES CHEVALIERS

Ou

ENTRETIEN
De la PIERRE DES PHILOSOPHES
avec l'Or et le MERCURE

Touchant la véritable matière, dont ceux quisont savans dans les Secrets de la Nature, peuvent faire la Pierre Philosophale, suivant les règles d'une pratique convenable, et par le secours de Vulcain Lunatique.

Composé originairement en Alleman par un très-habile philosophe et traduit nouvellement  du Latin en Français.
 

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Le sujet de cet entretien est une dispute que l'Or et le Mercure eurent un jour avec la Pierre des Philosophes. Voicy de quelle maniere parle un veritable Philosophe (qui est parvenu à la possession de ce grand secret).

Je vous proteste devant Dieu, et sur le salut (éternel) de mon âme, avec un coeur sincere, touché de compassion pour ceux qui sont depuis longtemps dans les grandes recherches; et (je vous certifie) à vous tous qui chérissés ce merveilleux art, que toute nostre oeuvre prend naissance (1) d'une seule chose et qu'en cette chose l'oeuvre trouve sa perfection, sans qu'elle ait besoin de quoy que ce soit autre, que d'estre (2) dissoute et coagulée, ce qu'elle doit faire d'elle mesme, sans le recours d'aucune chose étrangere.
Lors qu'on met de la glace dans un vase placé sur le feu, on voit que la chaleur la fait resoudre en eau: (3) on doit en user de la même maniere avec nostre pierre, qui n'a besoin que du secours de l'artiste, de l'operation de ses mains, et de l'action du feu (4) naturel: car elle ne se resoudra jamais d'ellemême; quand elle demeureroit éternellement sur la terre: c'est pourquoy nous devons l'aider; de telle maniere toutefois, que nous ne luy adjoutions rien qui luy soit étranger et contraire.
Tout ainsi que Dieu produit le froment dans les champs, et que c'est ensuite à nous à le mettre en farine, la pétrir et en faire du pain; de même nostre art requiert que nous fassions la mesme chose (5). Dieu nous a créé ce minéral; afin que nous le prenions tout seul, que nous décomposions son corps grossier et épois; que nous separions et prenions pour nous ce qu'il renferme de bon dans notre intérieur; que nous rejettions ce qu'il a de superflu; et que d'un venin (mortel), nous apprenions à faire une Medecine (souveraine).
Pour vous donner une plus parfaite intelligence de cet agreable entretien; je vous feray le recit de la dispute qui s'éleva entre la Pierre des Philosophes, l'Or et le Mercure; de sorte que ceux qui depuis longtemps s'appliquent à la recherche (de notre art) et qui sçavent de quelle manière on doit traitter (6) les metaux et les mineraux, pourront en estre assés éclairés, pour arriver droit au but qu'ils se proposent: il est cependant necessaire que nous nous appliquions à connoistre (7) exterieurement et interieurement l'essence et les propriétés de toutes les choses qui sont sur la terre et que nous penétrions dans la profondeur des operations, dont la nature est capable.

RECIT

L'Or et le Mercure allerent un jour à main armée, pour (combattre) et pour subjuguer la Pierre. L'Or, animé de fureur, commença à parler de cette sorte.
 
 

L'OR.

Comment as-tu la temerité de t'eslever au-dessus de moy, et de mon frere Mercure et de pretendre la preference sur nous: toy qui n'es qu'un (8) vers (bouffi) de venin ? Ignores-tu que je suis le plus precieux, le plus constant, et le premier de tous les metaux ? (ne sçais tu pas) que les Monarques, les Princes, et les Peuples font également consister toutes leurs richesses en moy, et en mon frere Mercure; et que tu es au contraire le (dangereux) ennemi des hommes et des metaux; au lieu que les (plus habiles) médecins ne cessent de publier, et de vanter les vertus (singulieres) que je possede (9) pour donner (et pour conserver) la santé à tout le monde ?
 
 

LA PIERRE.

A ces parolles (pleines d'emportement), la Pierre. répondit (sans s'émouvoir): Mon cher Or, pourquoy ne te faches-tu pas plustot contre Dieu, et pourquoy ne lui demandes-tu pas pour quelles raisons il n'a pas créé en toy ce qui se trouve en moy ?
 
 

L'OR.




C'est Dieu même qui m'a donné l'honneur, la reputation et le brillant esclat, qui me rendent si estimable: c'est pour cette raison, que je suis si recherché d'un chacun. Une de mes plus grandes perfections est d'estre un metail inalterable dans le feu, et hors du feu; aussi tout le monde m'aime et court après moy: mais toy tu n'es qu'une (10) fugitive, et une trompeuse, qui abuse tous les hommes : cela se voit en ce que tu t'envoles et que tu t'échapes des mains de ceux qui travaillent avec toy.
 
 

LA PIERRE.




Il est vrai mon cher Or, c'est Dieu qui t'a donné l'honneur, la constance, et la beauté, qui te rendent precieux : c'est pourquoy tu es obligé de rendre des graces (éternelles à sa divine bonté) et ne pas mépriser les autres, comme tu fais: car je puis te dire que tu n'es pas cet Or, dont les écrits des Philosophes font mention (11); mais cet Or est caché dans mon sein. Il est vray, je l'avoue, je coule dans le feu (et n'y demeure pas) toutefois tu sçais fort bien que Dieu et la nature m'ont donné cette qualité, et que cela doit être ainsi; d'autant que ma fluidité tourne à l'avantage de l'Artiste, qui sçait (12) la maniere de l'extraire; sçache cependant que mon âme demeure constamment en moy, et qu'elle est plus stable, et plus fixe, que tu n'es, tout Or que tu sois, et que ne sont tous tes freres, et tous tes compagnons. Ni l'eau, ni le feu, quel qu'il soit, ne peuvent la détruire, ni la consumer; quand ils agiroient sur elle pendant autant de temps que le monde durera.
Ce n'est donc pas ma faute si je suis recherchée par des Artistes, qui ne sçavent pas comment il faut travailler avec moy, ni de quelle manière je dois estre preparée. Ils me mèlent souvent avec des matieres estrangeres, qui me sont (entierement) contraires. Ils m'adjoutent de l'eau, des poudres, et autres choses semblables, qui détruisent ma nature et les proprietes qui me sont essentieles; aussi s'en trouve-t-il à peine un entre cent (13) qui travaille avec moy. Ils s'appliquent tous à chercher (la verité) de l'art dans toy, et dans ton frere Mercure: c'est pourquoi ils errent tous, et c'est en cela que leurs travaux sont faux. Ils en sont eux-mesme un (bel) exemple: car c'est inutilement qu'ils emploient leur Or et qu'ils tachent de le détruire: Il ne leur reste de tout cela, que l'extrême pauvreté, à laquelle ils se trouvent enfin réduits.
C'est toy Or, qui es la premiere cause (de ce malheur), tu sçais fort bien que sans moy, il est impossible de faire aucun Or, ni aucun Argent qui soient parfaits; et qu'il n'y a que moy seule, qui aye ce (merveilleux) avantage. Pourquoi souffres-tu donc, que presque tout le monde entier fonde ses opérations sur toy, et sur le Mercure ? Si tu avois encore quelque reste d'honnêteté, tu empêcherois bien que les hommes ne s'abandonnassent à une perte toute certaine: mais comme (au lieu de cela) tu fais tout le contraire; je puis soutenir avec verité, que c'est toy seul, qui es un trompeur.
 
 

L'OR.

Je veux te convaincre par l'authorité des Philosophes, que la verité de l'art peut estre accomplie avec moy. Lis Hermès. Il parle ainsi: " Le Soleil est son pere (14) et la Lune sa mere: or je suis le seul qu'on compare au soleil.
Aristote, Avicenne, Pline, Serapion, Hipocrate, Dioscoride, Mesué, Rasis, Averroes, Geber, Raymond Lulle, Albert le grand, Arnaud de Villeneufve, Thomas d'Acquin, et un grand nombre d'autres Philosophes, que je passe sous silence pour n'estre pas long, écrivent tous clairement, et distinctement, que les métaux, et la Teinture (phisique) ne sont composés que de Souffre, et de Mercure (15); que ce Souffre doit estre rouge, incombustible, resistant constamment au feu, et que le Mercure doit estre clair, et bien purifié. Ils parlent de cette sorte sans aucune reserve; ils me nomment ouvertement par mon propre nom, et disent que dans l'Or (c'est-à-dire dans moy) se trouve le souffre rouge, digest, fixe et incombustible; ce qui est veritable, et tout évident; car il n'y a personne qui ne connoisse bien, que je suis un métail tres constant (et inalterable), que je suis doué d'un souflre parfait et entierement fixe, sur lequel le feu n'a aucune puissance.
Le Mercure fut du sentiment de l'Or; il approuva son discours; soutint que tout ce que son frère venoit de dire, estoit veritable, et que l'oeuvre pouvoit se parfaire de la maniere que l'avoient écrit les Philosophes cy-dessus alleguez. Il adjouta mesme, que chacun connoissoit (assés) combien estoit grande (16) l'amitié (mutuele) qu'il y avoit entre l'Or et lui, préférablement à tous les autres métaux; qu'il n'y avoit personne, qui ne peut aisément en juger par le témoignage de ses propres yeux que les orfevres, et autres semblables artisans sçavoient fort bien, que lors qu'ils vouloient dorer quelque ouvrage, ils ne pouvoient se passer du (mélange) de l'Or et du Mercure, et qu'ils en faisoient la conjonction en très peu de temps, sans difficulté, et avec fort peu de travail: que ne devoit-on pas esperer de faire avec plus de temps, plus de travail, et plus d'application ?
 
 

LA PIERRE.

A ce discours, la Pierre se mit à rire et leur dit, en verité vous merités bien l'un et l'autre qu'on se mocque de vous, et de vostre démonstration: mais c'est toy, Or, que j'admire encore plus, voyant que tu t'en fais si fort accroire, pour l'avantage que tu as d'estre bon à certaines choses. Peux-tu bien te persuader que les anciens Philosophes ont écrit, comme ils ont fait, dans un sens qui doive s'entendre à la maniere ordinaire ? Et croix-tu qu'on doive simplement interpreter leurs paroles à la lettre ?

L'OR.

Je suis certain que les Philosophes, et les Artistes que je viens de citer, n'ont point écrit de mensonge. Ils sont tous de mesme sentiment touchant la vertu que je possede: Il est bien vray, qu'il s'en est trouvé quelques-uns, qui ont voulu chercher dans des choses entierement éloignées, la puissance, et les proprietes qui sont en moy. Ils ont travaillé sur certaines herbes; sur les animaux; sur le sang; sur les urines; sur les cheveux; sur le sperme; et sur des choses de cette nature: ceux-là se sont sans doute écartés de la véritable voye, et ont quelquefois écrit des faussetés: mais il n'en est pas de même des maistres que j'ay nommés. Nous avons des preuves certaines, qu'ils ont en effet possede ce (grand) art; c'est pourquoy nous devons adjouter foy à leurs écrits.
 
 

LA PIERRE.


Je ne revoque point en doute que (ces Philosophes) n'ayent eu une entiere connoissance de l'art; excepté toutesfois quelques-uns de ceux que tu as allegués; car il y en a parmi eux, mais fort peu, qui l'ont ignoré, et qui n'en ont écrit, que sur ce qu'ils en ont ouï dire: mais lorsque (les veritables Philosophes) nomment simplement l'Or, et le Mercure, comme les principes de l'art, ils ne se servent de ces termes, que pour en cacher la connoissance aux ignorans, et à ceux qui sont indignes (de cette science): car ils sçavent fort bien que ces Esprits (vulgaires) ne s'attachent qu'aux noms des choses, aux receptes, et aux procedez, qu'ils trouvent écrits; sans examiner s'il y a un (solide) fondement dans ce qu'ils mettent en pratique: mais les hommes scavants et qui lisent (les bons livres) avec application, et exactitude considerent toutes choses avec prudence; examinent le rapport, et la convenance qu'il y a entre une chose et une autre, et par ce moyen, ils penètrent dans le fondement (de l'art), de sorte que par le raisonnement et par la meditation, ils découvrent (enfin) qu'elle est la matiere des Philosophes, entre lesquels il ne s'en trouve aucun qui ait voulu l'indiquer, ni la donner à connoistre ouvertement, et par son propre nom.
Ils se déclarent nettement là dessus; lors qu'ils disent qu'ils ne revèlent jamais moins (le secret) de leur art, que lors qu'ils parlent clairement, et selon la maniere ordinaire (de s'énoncer): mais (ils avouent) au contraire que (17) lors qu'ils se servent de similitudes, de figures et de paraboles, c'est en verité dans ces endroits (de leurs escrits) qu'ils manifestent leur art: car (les Philosophes) après avoir discouru de l'Or et du Mercure, ne manquent pas de declarer ensuite, et d'asseurer, que leur Or n'est pas le Soleil (ou l'or) vulgaire, et que leur Mercure n'est pas non plus le Mercure commun; en voicy la raison.
L'Or est un metail parfait, lequel à cause de la perfection (que la nature lui a donnée) ne sçauroit estre poussé (par l'art) à un degré plus parfait; de sorte que de quelque manière qu'on puisse travailler avec l'Or; quelque artifice qu'on mette en usage; quand on extrairoit cent fois sa couleur (et sa teinture); l'Artiste ne fera jamais plus d'Or et ne teindra jamais une plus grande quantité de métail qu'il y avait de couleur et de teinture dans l'Or (dont elle aura esté extraite): c'est pour cette raison, que les Philosophes disent, qu'on doit chercher la perfection (18) dans les choses imparfaites, et qu'on l'y trouvera. Tu peux lire dans le Rosaire ce que je te dis icy. Raymond Lulle, que tu m'as cité, est de ce mesme sentiment, (il asseure), que ce qui doit estre rendu meilleur, ne doit pas estre parfait; parce que dans ce qui est parfait, il n'y a rien à changer, et qu'on détruiroit bien plustot sa nature; (que d'adjouter quelque chose à sa perfection).
 
 

L'OR.

Je n'ignore pas que les Philosophes parlent de cette manière: toutesfois cela se peut appliquer à mon frere Mercure, qui est encore imparfait: mais si on nous joint tous deux ensemble, il reçoit alors de moy la perfection (qui lui manque): car il est du sexe feminin, et moi je suis du sexe masculin; ce qui fait dire aux Philosophes, que l'art est un tout homogene. Tu vois un exemple de cela dans (la procreation) des hommes: car il ne peut naistre aucun enfant sans (l'accouplement) du mâle, et de la femele; c'est à dire, sans la conjonction de l'un avec l'autre. Nous en avons un pareil exemple dans les animaux et dans tous les êtres vivants.
 
 

LA PIERRE.

Il est vray ton frere Mercure est imparfait (19) et par consequent il n'est pas le Mercure des Sages: aussi quand vous seriez conjoints ensemble, et qu'on vous tiendroit ainsi dans le feu pendant le cours de plusieurs années, pour tâcher de vous unir parfaitement l'un avec l'autre; il arrivera tousiours (la mesme chose, sçavoir) qu'aussi-tost que le Mercure sent l'action du feu, il se separe de toy, se sublime, s'envole, et te laisse seul en bas. Que si on vous dissout dans l'eau-forte; si on vous reduit en une seule (masse), si on vous resout; si on vous distille, et si on vous coagule, vous ne produirés toutesfois jamais qu'une poudre, et un precipité rouge: que si on fait projection de cette poudre sur un métail imparfait, elle ne le teint point: mais on y trouve autant d'Or qu'on en avoit mis au commencement, et ton frere Mercure te quitte, et s'enfuit.
Voilà quelles sont les experiences que ceux qui s'attachent à la recherche de la Chimie, ont faites à leur grand dommage, pendant une longue suite d'années: voilà aussi (ou aboutit) toute la connoissance qu'ils ont acquise par leurs travaux: mais pour ce qui est du proverbe des anciens, dont tu veux te prevaloir, que l'art est un tout (entierement) homogene; qu'aucun enfant ne peut naistre sans le mâle et la femele; et que tu te figures, que par là les Philosophes entendent parler de toy et de ton frère Mercure; je dois te dire (nettement) que cela est faux, et que mal à propos on l'entend de toy; encore qu'en ces mesmes endroits, les Philosophes parlent juste, et disent la vérité. Je te certifie, que c'est icy (20) la Pierre angulaire, qu'ils ont posée, et contre laquelle plusieurs milliers d'hommes ont bronché.
Peux-tu bien t'imaginer qu'il en doit estre de mesme (21) avec les metaux, qu'avec les choses qui ont vie. Il t'arrive en cecy ce qui arrive à tous les faux Artistes: car lors que vous lisez (de semblables passages) dans les Philosophes, vous ne vous attachés pas à les examiner davantage, pour tâcher de découvrir si (de telles expressions) quadrent, et s'accordent, ou non, avec ce qui a esté dit auparavant, ou qui est dit dans la suite: cependant (tu dois sçavoir), que tout ce que les Philosophes ont escrit de l'oeuvre en termes figurez, se doit entendre de moy seule, et non de quelque autre chose, qui soit dans le monde, puis qu'il n'y a que moy seule, qui puisse faire ce qu'ils disent, et que (22) sans moy, il est impossible de faire aucun or, ni aucun argent, qui soient verltables.
 
 

L'OR.

Bon Dieu ! n'as-tu point de honte de proferer un si grand mensonge ? et ne crains-tu pas de commettre un péché en te glorifiant jusques à un tel point, que d'oser t'attribuer à toy seule, tout ce que tant de sages et de sçavans personnages ont escrit de cet art, depuis tant de siècles, toy, qui n'es qu'une matiere crasse, impure, et venimeuse; et tu avoues, nonobstant cela, que cet art est un tout (parfaitement) homogene ? tu dis de plus, que sans toy, on ne peut faire aucun or, ni aucun argent, qui soient véritables, comme estant une chose (23) universelle (n'est-ce pas là une contradiction manifeste); d'autant que plusieurs sçavans personnages se sont appliqués avec tant de soin et d'exactitude aux (curieuses) recherches qu'ils ont faites, qu'ils ont trouvé d'autres voyes (ce sont des procedez) qu'on nomme des particuliers, desquels cependant on peut tirer une grande utilité.
 
 

LA PIERRE.

Mon cher Or, ne sois pas surpris de ce que je viens de te dire, et ne sois pas si imprudent que de m'imputer un mensonge, à moy qui y a (24) plus d'âge que toy: s'il m'arrivoit de me tromper en cela, tu devrois avec juste raison excuser mon (grand) âge; puis que tu n'ignores pas, qu'il faut porter respect à la vieillesse.
Pour te faire voir que j'ay dit la vérité, afin de deffendre mon honneur, je ne veux m'appuyer que (de l'authorité) des mêmes maistres, que tu m'a citez, et que, par conséquent, tu n'es pas en droit de recuser. (Voyons) particulièrement Hermès. Il parle ainsy. Il est vrai, sans mensonge, certain, et tres veritable, que ce qui est en bas, est semblable à ce qui est en haut; et ce qui est en haut, est semblable à ce qui est en bas: (25) c'est par ces choses, qu'on peut faire les miracles d'une seule chose.
Voici comment parle Aristote. O que cette chose est admirable, qui contient en elle mesme toute les choses dont nous avons besoin. Elle se tue elle mesme; et ensuite elle reprend vie d'elle mesme; (26) elle s'épouse elle mesme, elle s'engrosse elle mesme, elle naist mesme; elle se resout d'elle mesme dans son propre sang; elle se coagule de nouveau avec luy, et prend une consistance dure; elle se fait blanche; elle se fait rouge d'elle mesme; nous ne lui adjoutons rien de plus, et nous n'y changeons rien, si ce n'est que nous en separons la grossiereté et la terrestreïté.
Le Philosophe Platon parle de moy en ces termes: C'est une seule unique chose, d'une seule et mesme espèce en elle mesme; (27) elle a un corps, une âme, un esprit, et les quatre elemens, sur les quels elle domine. Il ne lui manque rien; elle n'a pas besoin des autres corps, car elle s'engendre elle mesme; toutes choses sont d'elle, par elle, et en elle.
Je pourrois te produire icy plusieurs autres témoignages: mais comme cela n'est pas necessaire, je les passe sous silence, pour n'estre pas ennuyeuse: et comme tu viens de me parler de (procédés) particuliers, je vay t'expliquer en quoy ils different (de l'art) (28). Quelques artistes qui ont travaillé avec moy, ont poussé leurs travaux si loin, qu'ils sont venus à bout, de séparer de moy mon esprit, qui contient ma teinture; en sorte que le mélant avec d'autres métaux et mineraux, ils sont parvenus à communiquer quelque peu de mes vertus et de mes forces, aux metaux qui ont quelque affinité et quelque amitié avec moy: cependant les Artistes qui ont reussy par cette voye, et qui ont trouvé seurement une partie (de l'art), sont veritablement en très-petit nombre: mais comme ils n'ont pas connu (29) l'origine d'où viennent les teintures, il leur a esté impossible de pousser leur travail plus loing; et ils n'ont pas trouvé au bout du compte, qu'il y eust une grande utilité dans leur procédé: mais si ces Artistes avoient porté leurs recherches au delà, et qu'ils eussent bien examiné qu'elle est (30) la femme qui m'est propre; qu'ils l'eussent cherchée; et qu'ils m'eussent uni à elle; c'est alors que j'aurois pû teindre mille fois (davantage: ) mais (au lieu de cela) ils ont entièrement détruit ma propre nature, en me mêlant avec des choses étrangères; c'est pourquoy bien qu'en faisant leur calcul, ils ayent trouvé quelque avantage, fort médiocre toutesfois, en comparaison de la grande puissance qui est en moi: il est constant neanmoins que (cette utilité) n'a procédé, et n'a eu son origine, que de moy, et non de quoique ce soit autre (avec quoi j'aye pû être mélée.)
 
 

L'OR.

Tu n'as pas assés prouvé par ce que tu viens de dire: car encore que les Philosophes parlent d'une seule chose, qui renferme en soy les quatre elemens, qui a un corps, une ame, et un esprit; et que par cette chose ils veuillent faire entendre la teinture (Phisique ;) lors qu'elle a esté poussée jusques à sa dernière (perfection ;) qui est le but où ils tendent; néanmoins, cette chose doit dès son commencement estre composée de moy, qui suis l'Or, et de mon frere, qui est le Mercure, comme estant (tous deux) la semence masculine et la semence feminine; ainsi qu'il a esté dit cy dessus: car après que nous avons esté suffisamment cuits, et transmués en teinture, nous sommes pour lors l'un et l'autre (ensemble) une seule chose, dont les Philosophes parlent.
 
 

LA PIERRE.

Cela ne va pas comme tu te l'imagines. Je t'ay déjà dit cy devant, qu'il ne peut se faire une veritable union de vous deux, parce que vous n'estes pas un seul corps (31), mais deux corps ensemble; et par consequent vous estes contraires, à considerer le fondement de la nature: mais moy j'ay un corps (32) Imparfait, une ame constante, une teinture penetrante: j'ay de plus un Mercure clair transparent, volatil et mobile, et je puis operer toutes les (grandes) choses, dont vous vous glorifiez tous deux, sans toutesfois que vous puissiez les faire: parce que c'est moy qui porte dans mon sein l'Or Philosophique et le Mercure des Sages; c'est pourquoy les Philosophes (parlant de moy) disent, nostre Pierre (33) est invisible, et il n'est pas possible d'acquérir la possession de nostre Mercure, autrement que par le moyen de (34) deux corps, dont l'un ne peut recevoir sans l'autre, la perfection (qui lui est requise).
C'est pour cette raison qu'il n'y a que moy seule, qui possede une semence masculine, et féminine, et qui sois (en mesme temps) un tout (entierement) homogene, aussi me nomme-t-on Hermaphrodite. Richard Anglois rend témoignage de moy, disant la premiere matiere de nostre Pierre s'appelle Rebis (deux fois chose:) c'est à dire une chose qui a reçue de la nature une double propriété oculte, qui luy fait donner le nom d'Hermaphrodite; comme qui diroit une matiere dont il est difficile de pouvoir distinguer le sexe, (et de découvrir) si elle est mâle ou si elle est fermele, d'autant qu'elle incline également de deux costez: c'est pourquoy la medecine (universelle) se fait d'une chose, qui est (35) l'Eau et l'Esprit du corps.
C'est cela qui a fait dire, que cette medecine qui a trompé un grand nombre de sots à cause de la multitude des enigmes (sous lesquelles elle est enveloppée :), cependant cet art ne requiert qu'une seule chose, qui est connuë d'un chacun, et que plusieurs souhaitent; et le tout est une chose qui n'a pas sa pareille dans le monde; (36) elle est vile toutesfois, et on peut l'avoir à peu de fraiz: il ne faut pas pour cela la mépriser: car elle fait, et parfait des choses admirables.
Le Philosophe Alain dit, Vous qui travaillés à cet art, vous devés avoir une ferme et constante application d'esprit à vostre travail, et ne pas commencer à essayer tantost une chose, et tantost une autre. L'art ne consiste pas dans la pluralité des especes: mais dans le corps, et dans l'esprit. O qu'il est veritable, que la medecine de nostre Pierre est une chose, un vaisseau, une conjonction. Tout l'artifice commence par une chose, et finit par une chose: bien que les Philosophes dans le dessein de cacher ce (grand art) décrivent plusieurs voyes; sçavoir une conjonction continuelle, une mixtion, une sublimation, une desiccation, et tout autant d'autres (voyes et operations) qu'on peut en nommer de differents noms: mais (37) la solution du corps ne se fait que dans son propre sang.
Voici comment parle Geber, Il y a un souffre dans la profondeur du Mercure qui le cuit, et qui le digere dans les veines des mines, pendant un tres-long temps. Tu vois donc bien mon cher Or, que je t'ay amplement demontré que ce souffre n'est qu'en moy seule; puis que je fais tout moy seule, sans ton secours, et sans celuy de tous tes freres et de tous tes compagnons. Je n'ay pas besoin de vous: mais vous avez tous besoin de moy; d'autant que je puis vous donner à tous la perfection, et vous eslever au dessus de l'estat, où la nature vous a mis.
A ces dernieres parolles, l'Or se mit furieusement en colere, ne sçachant plus que répondre: il tint (cependant) conseil avec son frere Mercure, et ils convinrent ensemble qu'ils s'assisteroient l'un l'autre, (esperant) qu'estant deux contre nostre Pierre, qui n'est qu'une et seule, ils la surmonteroient facilement; de sorte qu'après n'avoir pu la vaincre par la dispute, ils prirent resolution de la mettre à mort par l'espée. Dans ce dessein, ils joignirent leurs forces, afin de les augmenter par l'union de leur double puissance.
Le combat se donna. Nostre Pierre deploya ses forces, et sa valeur: les combatit tous deux; (38) les surmonta, les dissipa, et les engloutit l'un et l'autre en sorte qu'il ne restà aucun vestige, qui put faire connoistre ce qu'ils estoient devenus.
Ainsi chers amis, qui avez la crainte de Dieu devant les yeux, ce que je viens de vous dire, doit vous faire connoistre la verité, et vous éclairer l'esprit autant qu'il est necessaire, pour comprendre le fondement du plus grand, et du plus precieux de tous les tresors qu'aucun Philosophe n'a si clairement exposé, découvert, ny mis au jour.
Vous n'avés donc pas besoin d'autre chose. Il ne vous reste qu'à prier Dieu qu'il veuille bien vous faire parvenir à la possession d'un joyau, qui est d'un prix inestimable. Eguisés après cela la pointe de vos Esprits; lisés les escrits des Sages avec prudence; travaillés avec diligence (et exactitude), n'agissés pas avec precipitation dans un oeuvre si précieux (39). II a son temps ordonné par la nature; tout de mesme que les fruits, qui sont sur les arbres, et les grappes de raisins que la vigne porte. Ayés la droiture dans le coeur, et proposés vous (dans vostre travail) une fin honneste; autrement Dieu ne vous acordera rien: (40) car il ne communique un (si grand) don, qu'à ceux qui veulent en faire un bon usage; et il en prive ceux qui ont dessein de s'en servir pour commettre le mal. Je prie Dieu qu'il vous donne sa (sainte) bénédiction. Ainsi soit-il.
 
 

FIN



ENTRETIEN D'EUDOXE et de PYROPHILE

SUR

L'ANCIENNE GUERRE DES CHEVALIERS

¯
 
 

PYROPHILE.

Ô moment heureux, qui fait que je vous rencontre en ce lieu ! Il y a long temps que je souhaite avec le plus grand empressement du monde, de pouvoir vous entretenir du progrés que j'ay fait dans la Philosophie, par la lecture des autheurs, que vous m'avés conseillé de lire, pour m'instruire du fondement de cette divine science, qui porte par excellence le nom de Philosophie.
 
 

EUDOXE.

Je n'ai pas moins de joye de vous revoir, et j'en auray beaucoup d'apprendre quel est l'avantage que vous avez tiré de votre application à l'estude de nôtre sacrée science.
 
 

PYROPHILE.

Je vous suis redevable de tout ce que j'en sçay, et de ce que j'espere encore penétrer dans les misteres philosophiques; si vous voulés bien continuer à me préter le secours de vos lumieres. C'est vous qui m'avez inspiré le courage, qui m'estoit necessaire, pour entreprendre une estude dont les difficultés paroissent impénétrables dés l'entrée, et capables de rebuter à tous momens, les esprits les plus ardents à la recherche des verités les plus cachées: mais graces à vos bons conseils, je ne me trouve que plus animé, à poursuivre mon entreprise.
 
 

EUDOXE.

Je suis ravi de ne m'estre pas trompé au jugement que j'ay fait du caractere de vostre esprit; vous l'avés de la trempe qu'il faut l'avoir, pour acquerir des connoissances, qui passent la portée des genies ordinaires, et pour ne pas mollir contre tant de difficultés, et qui rendent presqu'inaccessible le sanctuaire de nostre Philosophie: Je louë extremement la force avec laquelle je sçay que vous avés combattu les discours ordinaires de certains Esprits, qui croient qu'il y va de leur hôneur, de traitter de reverie tout ce qu'ils ne connoissent pas; parce qu'ils ne veulent pas, qu'il soit dit, que d'autres puissent découvrir des vérités, dont eux n'ont aucune intelligence.
 
 

PYROPHILE.




Je n'ay jamais crû devoir faire beaucoup d'attention aux raisonnements des personnes, qui veulent decider des choses, qu'ils ne connoissent pas: mais je vous avouë, que si quelque chose eust est capable de me detourner d'une science, pour laquelle j'ay tousjours eu une forte inclination naturelle, ç'auroit esté une espece de honte, que l'ignorance a attaché à la recherche de cette Philosophie; il est facheux en effet d'estre obligé de cacher l'application qu'on y donne; à moins que de vouloir passer dans l'esprit de la plupart du monde, pour un homme, qui ne s'occupe qu'à de vaines Chimeres : mais comme la vérité, en quelqu'endroit qu'elle se trouve a pour moy des charmes souverains; rien n'a pû me detourner de cette estude. J'ay leu les escrits d'un grand nombre de Philosophes, aussi considerables pour leur sçavoir, que pour leur probité; et comme je n'ay jamais pû mettre dans mon esprit, que tant de grands personnages fussent autant d'imposteurs publics; j'ay voulu examiner leurs principes avec beaucoup d'application, et j'ay esté convaincu des verités qu'ils avancent; bien que je ne les comprenne pas encore toutes.
 
 

EUDOXE.

Je vous sçay fort bon gré de la justice que vous rendés aux maistres de notre art: mais dites moy je vous prie, quels Philosophes vous avés particulièrement lûs, et qui sont ceux qui vous ont le plus satisfait ? Je m'estois contenté de vous en recommender quelques uns.
 
 

PYROPHILE.

Pour répondre à vostre demande, j'aurois un grand Catalogue à vous faire; il y a plusieurs années que je n'ay cessé de lire divers Philosophes. J'ay esté chercher la science dans sa source. J'ay leu la table d'emeraude, les sept chapitres d'Hermes, et leurs commentaires. J'ay leu Geber, la Tourbe, le Rosaire, le Theatre, la Bibliotheque et le Cabinet Chimiques, et particulièrement Artefius, Arnaud de Villeneufve, Raymond Lulle [1,2], le Trevisan [1,2], Flamel [1,2], Zacchaire, et plusieurs autres anciens, et modernes, que je ne nomme pas; entre autres Basile Valentin [1,2], le Cosmopolite, et Philalethe.
Je vous asseure que je me suis terriblement rompu la teste, pour tacher de trouver le point essentiel dans lequel ils doivent tous s'accorder, bien qu'ils se servent d'expressions si differentes, qu'elles paroissent mesme fort souvent opposées. Les uns parlent de la matière en termes abstraits, les autres, en termes composés: les uns n'expriment que certaines qualités de cette matiere; les autres s'attachent à des propriétés toutes differentes: les uns la considerent dans un estat purement naturel, les autres en parlent dans l'estat de quelques unes des perfections qu'elle reçoit de l'art; tout cela jette dans un tel labyrinthe de difficultés, qu'il n'est pas estonnant, que la pluspart de ceux qui lisent les Philosophes, forment presque tous des conclusions differentes.
Je ne me suis pas contenté de lire une fois les principaux autheurs, que vous m'avés conseillés; je les ay relus autant de fois, que j'ay crû en tirer de nouvelles lumieres, soit touchant la veritable matiere; soit touchant ses diverses préparations, dont depend tout le succez de l'oeuvre. J'ay fait des Extraits de tous les meilleurs livres. J'ay medité là dessus nuit, et jour; jusques à ce que j'ay crû connoistre la matiere, et ses preparations differentes, qui ne sont proprement qu'une mesme operation continuée. Mais je vous avouë qu'apres un si penible travail, j'ay pris un singulier plaisir, à lire l'ancienne querelle de la Pierre des Philosophes avec l'Or, et le Mercure; la netteté, la simplicité, et la solidité de cet escrit m'ont charmé; et comme c'est une vérité constante, que qui entend parfaitement un veritable Philosophe, les entend asseurement tous, permettés moy, s'il vous plaît, que je vous fasse quelques questions sur celuy-ci, et ayés la bonté de me répondre, avec la même sincerité, dont vous avés toûjours usé à mon égard. Je suis asseuré qu'après cela, je seray autant instruit, qu'il est besoin de l'estre, pour mettre la main à l'oeuvre, et pour arriver heureusement à la possession du plus grand de tous les biens temporels, Dieu puisse recompenser ceux qui travaillent dans son amour, et dans sa crainte.
 
 

EUDOXE.

Je suis prest à satisfaire à vos demandes, et je seray tres-aise, que vous touchiés le point essentiel, dans la resolution où je suis de ne rien vous cacher, de ce qui peut servir pour l'instruction, dont vous croyés avoir besoin: mais je crois qu'il est à propos, que je vous fasse faire auparavant quelques remarques, qui contribueront beaucoup à éclaircir quelques endroits importants de l'escrit dont vous me parlez.
Remarqués donc que le terme de Pierre est pris en plusieurs sens differents, et particulierement par rapport aux trois differents estats de l'oeuvre; ce qui fait dire à Geber, qu'il y a trois Pierres, qui sont les trois medecines, répondant aux trois degrés de perfection de l'oeuvre: de sorte que la Pierre du premier ordre, est la matière des Philosophes, parfaitement purifiée, et reduite en pure substance Mercuriele; la Pierre du second ordre est la mesme matiere cuite, digerée, et fixée en soufre incombustible; la Pierre du troisième ordre est cette même matiere fermentée, multipliée et poussée à la dernière perfection de teinture fixe, permanente et tingente: et ces trois Pierres sont les trois medecines des trois genres.I
Remarqués de plus qu'il y a une grande difference entre la pierre des Philosophes, et la pierre philosophale. La premiere est le sujet de la Philosophie consideré dans l'estat de sa première preparation, dans lequel elle est veritablement Pierre, puis qu'elle est solide, dure, pesante, cassante, friable; elle est un corps (dit Philalethe), puis qu'elle coule dans le feu, comme un metail; elle est cependant esprit puis qu'elle est toute volatile; elle est le composé, et la pierre qui contient l'humidité, qui court dans le feu (dit Arnaud de Villeneufve dans sa lettre au Roy de Naples). C'est dans cet estat qu'elle est une substance moyenne entre le metail et le mercure, comme dit l'Abbé Sinesius; c'est enfin dans ce mesme estat que Geber la considere quand il dit en deux endroits de sa Somme, prens nostre pierre; c'est à dire (dit-il) la matiere de nostre pierre, tout de mesme que s'il disoit, prens la Pierre des Philosophes, qui est la matiere de la pierre Philosophale.
La Pierre Philosophale est donc la mesme Pierre des Philosophes; lorsque par le Magistere secret, elle est parvenuë à la perfection de medecine du troisiéme ordre, transmuant tous les metaux imparfaits en pur Soleil, ou Lune, selon la nature du ferment, qui lui a esté adjouté. Ces distinctions vous serviront beaucoup pour developper le sens embarassé des escritures Philosophiques, et pour éclaircir plusieurs endroits de l'autheur, sur lequel vous avez des questions à me faire.
 
 

PYROPHILE.

Je reconnois desja l'utilité de ces remarques, et j'y trouve l'explication de quelques uns de mes doutes: mais avant de passer outre, dites moy je vous prie, si l'Autheur de l'escrit, dont je vous parle, merite l'approbation, que plusieurs Sçavans lui ont donnée, et s'il contient tout le secret de l'oeuvre ?
 
 

EUDOXE.

Vous ne devés pas douter que cet escrit ne soit parti de la main d'un veritable Adepte, et qu'il ne merite par consequent l'estime, et l'approbation des Philosophes. Le dessein principal de cet autheur est de desabuser un nombre presque infini d'artistes, qui trompés par le sens litteral des escritures, s'attachent opiniatrement à vouloir faire le Magistere, par la conjonction de l'Or avec le Mercure diversement preparé; et pour les convaincre absolument, il soutient avec les plus anciens, et les plus recommendables Philosophes, (1) que l'oeuvre n'est fait que d'une seule chose, d'une seule et mesme espece.
 
 

PYROPHILE.

C'est justement là le premier des endroits qui m'ont causé quelque scrupule: car il me semble qu'on peut douter avec raison, qu'on doive chercher la perfection dans une seule et même substance, et que sans rien y adjouter, on puisse en faire toutes choses. Les Philosophes disent au contraire, que non seulement il faut oster les superfluités de la matiere; mais encore qu'il faut y adjouter ce qui luy manque.
 
 

EUDOXE.

Il est bien facile de vous delivrer de ce doute par cette comparaison; tout de même que les sucs extraits de plusieurs herbes, depurés de leur marc, et incorporés ensemble, ne font qu'une confection d'une seule, et même espece; ainsi les Philosophes appellent avec raison leur matiere preparées une seule et même chose; bien qu'on n'ignore pas, que c'est un composé naturel de quelques substances d'une même racine, et d'une même espece, qui font un tout complet, et homogene; en ce sens les Philosophes sont tous d'accord; bien que les uns disent, que leur matiere est composée de deux choses, et les autres de trois, que les uns escrivent qu'elle est de quatre, et même de cinq, et les autres enfin qu'elle est une seule chose. Ils ont tous également raison, puisque plusieurs choses d'une même espece naturellement, et intimement unies, ainsi que plusieurs eaux distillées d'herbes, et mélées ensemble, ne constituent en effet qu'une seule et même chose, ce qui se fait dans nôtre art, avec d'autant plus de fondement, que les substances qui entrent dans le composé philosophique, different beaucoup moins entre elles, que l'eau d'oseille ne differe de l'eau de laituë.
 
 

PYROPHILE.

Je n'ay rien à repliquer à ce que vous venez de me dire. J'en comprends fort bien le sens: mais il me reste un doute, sur ce que je connois plusieurs personnes, qui sont versées dans la lecture des meilleurs Philosophes, et qui neanmoins suivent une methode toute contraire au premier fondement, que nôtre Autheur pose; sçavoir que la matiere Philosophique n'a besoin de quoy que ce soit autre que d'estre dissoute, et coagulée (2). Car ces personnes commencent leurs operations par la coagulation; il faut donc qu'ils travaillent sur une matiere liquide, au lieu d'une Pierre; dites moy, je vous prie, si cette voye est celle de la verité.
 
 

EUDOXE.

Vostre remarque est fort judicieuse. La plus grande partie des vrays Philosophes est du mesme sentiment que celuy-cy. La matiere n'a besoin que d'estre dissoute, et ensuite coagulée; la mixtion, la conjonction, la fixation, la coagulation, et autres semblables operations, se font presque d'elles mesmes: mais la solution est le grand secret de l'art. C'est ce point essentiel, que les Philosophes ne revèlent pas. Toutes les opérations du premier oeuvre, ou de la premiere medecine, ne sont, à proprement parler, qu'une solution continuelle; de sorte que calcination, extraction, sublimation, et distillation ne sont qu'une veritable solution de la matiere. Geber n'a fait comprendre la nécessité de la sublimation, que parce qu'elle ne purifie pas seulement la matiere de ses parties grossieres, et adustibles; mais encore parce qu'elle la dispose à la solution, d'où resulte l'humidité Mercuriele, qui est la clef de l'oeuvre.
 
 

PYROPHILE.

Me voilà extremement fortifié contre ces pretendus Philosophes, qui sont d'un sentiment contraire à cet Autheur; et je ne sçay comment ils peuvent s'imaginer, que leur opinion quadre fort juste avec les meilleurs Autheurs.
 
 

EUDOXE.

Celuy-cy tout seul suffit pour leur faire voir leur erreur; il s'explique par une comparaison tres juste de la glace, qui se fond à la moindre chaleur; pour nous faire connoistre, (3) que la principale des operations est de procurer la solution d'une matiere dure, et seiche, approchant de la nature de la pierre, laquelle toutesfois par l'action du feu naturel doit se resoudre en eau seiche, aussi facilement, que la glace se fond à la moindre chaleur.II
 
 

PYROPHILE.

Je vous serois extremement obligé, si vous vouliés me dire ce que c'est que (4) le feu naturel. Je comprends fort bien que cet agent est la principale clef de l'art. Plusieurs Philosophes en ont exprimé la nature par des paraboles tres-obscures: mais je vous avouë, que je n'ay encore pu comprendre ce mistere.
 
 

EUDOXE.

En effet c'est le grand mistere de l'art, puisque tous les autres misteres de cette sublime Philosophie dependent de l'intelligence de celuy-cy. Que je serois satisfait, s'il m'estoit permis de vous expliquer ce secret sans équivoque; mais je ne puis faire ce qu'aucun Philosophe n'a cru estre en son pouvoir. Tout ce que vous pouvés raisonnablement attendre de moy, c'est de vous dire, que le feu naturel, dont parle ce Philosophe, est un feu en puissance, qui ne brule pas les mains; mais qui fait paroistre son efficace pour peu qu'il soit excité par le feu exterieur. C'est donc un feu veritablement secret, que cet Autheur nomme Vulcain LunatiqueIIIdans le titre de son esprit. Artephius en a fait une plus ample description, qu'aucun autre philosophe. Pontanus l'a copié, et a fait voir qu'il avoit erré deux cent fois; parce qu'il ne connoissoit pas ce feu, avant qu'il eust leu, et compris Artephius: ce feu misterieux est naturel, parce qu'il est d'une mesme nature que la matiere Philosophique; l'artiste neanmoins prepare l'un et l'autre.
 
 

PYROPHILE.

Ce que vous venez de me dire, augmente plus ma curiosité, qu'il ne la satisfait. Ne condamnez pas les instantes prieres que je vous fais, de vouloir m'éclaircir davantage sur un point, si important, qu'à moins que d'en avoir la connoissance, c'est en vain qu'on pretend travailler; on se trouve arreté tout court d'abord apres le premier pas, qu'on a fait dans la pratique de l'oeuvre.
 
 

EUDOXE.

Les sages n'ont pas esté moins reservez touchant leur feu que touchant leur matiere; de sorte qu'il n'est pas en mon pouvoir de rien adjouter à ce que je viens de vous en dire. Je vous renvoye donc à Artephius, et à Pontanus. Considerez seulement avec application, que ce feu naturel est neanmoins une artificieuse invention de l'artiste; qu'il est propre à calciner, dissoudre, et sublimer la Pierre des Philosophes; et qu'il n'y a que cette seule sorte de feu au monde, capable de produire un pareil effet. Considerez que ce feu est de la nature de la chaux et qu'il n'est en aucune maniere estranger à l'egard du sujet de la Philosophie. Considerez enfin par quels moyens Geber enseigne de faire les sublimations requises à cet art: pour moy je ne puis faire davantage, que de faire pour vous le même souhait, qu'a fait un autre Philosophe: Sydera Veneris, et corniculatæ dianæ tibi propitia sunto.IV
 
 

PYROPHILE.




J'aurois bien voulu, que vous m'eussiés parlé plus intelligiblement: mais puis qu'il y a de certaines bornes, que les Philosophes ne peuvent passer; je me contente de ce que vous venez de me faire remarquer; je reliray Artephius avec plus d'application, que je n'ay encore fait; et je me souviendray fort bien que vous m'avez dit que le feu secret des sages est un feu, que l'artiste prepare selon l'art, ou du moins, qu'il peut faire preparer par ceux qui ont une parfaite connoissance de la Chimie; que ce feu n'est pas actuellement chaud; mais qu'il est un esprit igné introduit dans un sujet d'une mesme nature que la pierre, et qu'estant mediocrement excité par le feu extérieur, la calcine, la dissout, la sublime, et la resout en eau seiche, ainsi que le dit le Cosmopolite.
 
 

EUDOXE.

Vous comprenés fort bien ce que je viens de vous dire; j'en juge par le commentaire que vous y adjoutez. Sachez seulement que de cette premiere solution, calcination, ou sublimation, qui sont ici une même chose, il en resulte la separation des parties terrestres et adustibles de la Pierre; sur tout si vous suivés le conseil de Geber touchant le regime du feu, de la maniere qu'il l'enseigne, lors qu'il traitte de la sublimation des Corps, et du Mercure. Vous devés tenir pour une verité constante, qu'il n'y a que ce seul moyen au monde, pour estraire de la pierre son humidité onctueuse, qui contient inseparablement le soufre et le Mercure des Sages.V
 
 

PYROPHILE.

Me voilà entierement satisfait sur le principal point du premier oeuvre; faites moy la grace de me dire si la comparaison que nôtre Autheur fait du (5) froment avec la Pierre des Philosophes, à l'égard de leur preparation necessaire, pour faire du pain avec l'un, et la medecine universelle avec l'autre, vous paroist une comparaison bien juste.
 
 

EUDOXE.

Elle est autant juste, qu'on puisse en faire, si on considere la pierre en l'estat, où l'artiste commence de la mettre, pour pouvoir estre legitimement appellée le sujet, et le composé Philosophique: car tout de mesme que nous ne nous nourrissons pas de bled, tel que la nature le produit; mais que nous sommes obligés de le reduire en farine, d'en sepàrer le son, de la pétrir avec de l'eau, pour en former le pain, qui doit estre cuit dans un four, pour estre un aliment convenable; de mesme, nous prenons la pierre; nous la triturons; nous en separons par le feu secret, ce qu'elle a de terrestre, nous la sublimons; nous la dissolvons avec l'eau de la mer des Sages; nous cuisons cette simple confection, pour en faire une medecine souveraine.VI
 
 

PYROPHILE.

Permettés moy de vous dire qu'il me paroist quelque difference dans cette comparaison. L'autheur dit qu'il faut prendre ce minerai tout seul, pour faire cette grande medecine, et cependant avec du bled tout seul nous ne sçaurions faire du pain; il faut y adjoûter de l'eau, et mesme du levain.
 
 

EUDOXE.

Vous avez desja la réponse à cette objection, en ce que ce Philosophe, comme tous les autres, ne deffend pas absolument de rien adjouter; mais bien de rien adjouter, qui soit estranger, et contraire. L'eau qu'on adjoute à la farine, ainsi que le levain, ne sont rien d'estranger ny de contraire à la farine; le grain dont elle est faite a esté nourri d'eau dans la terre; et partant elle est d'une nature analogue avec la farine: de mesme que l'eau de la mer des Philosophes est de la même nature que nôtre pierre; d'autant que tout ce qui est compris sous le genre mineral, et metallique, a esté formé et nourri de cette mesme eau dans les entrailles de la terre, où elle pénètre avec les influences des astres. Vous voyés evidemment parce que je viens de dire, que les Philosophes ne se contrédisent point, lors qu'ils disent que leur matière est une seule et même substance, et lors qu'ils en parlent comme d'un composé de plusieurs substances d'une seule, et mesme espece.VII
 
 

PYROPHILE.

Je ne crois pas qu'il y ait personne qui ne doive estre convaincu par des raisons aussi solides, que celles que vous venez d'alleguer. Mais dites moy, s'il vous plait, si je me trompe, dans la consequence que je tire de cet endroit de nostre autheur, où il dit que (6) ceux qui scavent de quelle maniere on doit traitter les metaux, et les mineraux, pourront arriver droit au but qu'ils se proposent. Sicela est ainsi, il est evident qu'on ne doit chercher la matiere, et le sujet de l'art, que dans la famille des metaux et des mineraux, et que tous ceux qui travaillent sur d'autres sujets, sont dans la voye de l'erreur.
 
 

EUDOXE.

Je vous réponds que vôtre consequence est fort bien tirée; ce Philosophe n'est pas le seul qui parle de cette sorte; il s'accorde en cela avec le plus grand nombre des anciens, et des modernes. Geber qui a sçeu parfaitement le Magistere, et qui n'a usé d'aucune allegorie, ne traite dans toute sa somme, que des metaux, et des mineraux; des corps et des esprits, et de la maniere de les bien preparer, pour en faire l'oeuvre, mais comme la matière Philosophique est en partie corps, et en partie esprit; qu'en un sens elle est terrestre, et qu'en l'autre elle est toute celesteVIII; et que certains autheurs la considerent en un sens, et les autres en traittent en un autre, cela a donné lieu à l'erreur d'un grand nombre d'artistes, qui sous le nom d'Universalistes, rejettent toute matiere qui a reçeu une determination de la nature; parcequ'ils ne sçavent pas détruire la matiere particuliere, pour en separer le grain et le germeIX, qui est la pure substance universelle, que la matiere particuliere renferme dans son sein, et à laquelle l'artiste sage et éclairé, sçait rendre absolument toute l'universalité qui luy est necessaire, par la conjonction naturelle qu'il fait de ce germe avec la matière universalissime: de laquelle il a tiré son origine. Ne vous effrayés pas à ces expressions singulières; notre art est CabalistiqueX. Vous comprendrés aisement ces misteres avant que vous soyés arrivé à la fin des questions, que vous avés dessein de me faire, sur l'autheur que vous examinez.
 
 

PYROPHILE.

Si vous ne me donniés cette espérance, je vous proteste, que ces misterieuses obscurités seroient capables de me rebuter, et de me faire désesperer d'un bon succez: mais je prends une entiere confiance en ce que vous me dites, et je comprends fort bien que les metaux du vulgaire, ne sont pas les metaux des Philosophes: puisque je vois evidemment, que pour estre tels, il faut qu'ils soient detruits, et qu'ils cessent d'estre metaux; et que le Sage n'a besoin que de cette humidité visqueuse, qui est leur matiere premiere, de laquelle les Philosophes font leurs metaux vivants, par un artifice, qui est aussi secret, qu'il est fondé sur les principes de la nature; n'est ce pas là vôtre pensée ?
 
 

EUDOXE.

Si vous sçavés aussi bien les loix de la pratique de l'oeuvre, comme vous me paroissés en comprendre la theorie; vous n'avés pas besoin de mes éclaircissemens.
 
 

PYROPHILE.

Je vous demande pardon. Je suis bien éloigné d'estre aussi avancé, que vous vous l'imaginés; ce que vous croyés estre un effet d'une parfaite connoissance de l'art, n'est qu'une facilité d'expression, qui ne vient que de la lecture des Autheurs, dont j'ai la mémoire remplie. Je suis au contraire tout prest à desesperer de posseder jamais de si hautes connoissances, lorsque je vois que ce Philosophe veut, comme plusieurs autres, que celuy qui aspire à cette science, (7) connoisse exterieurement les propriétés de toutes choses, et qu'il penétre dans la profondeur des operations de la nature. Dites-moy, s'il vous plaît, qui est l'homme qui peut se flatter de parvenir à un sçavoir d'une si vaste estenduë ?
 
 

EUDOXE.

Il est vray que ce Philosophe ne met point de bornes au sçavoir de celuy qui pretend à l'intelligence d'un art si merveilleux: car le Sage doit parfaitement connoistre la nature en general, et les operations qu'elle exerce, tant dans le centre de la terre, en la generation des mineraux, et des metaux; que sur la terre, en la production des vegetaux, et des animaux. Il doit connoistre aussi la matiere universelle, et la matiere particuliere et immédiate, sur laquelle la nature opere pour la generation de tous les êtres; il doit connoistre enfin le rapport et la sympatie, ainsi que l'antipatie et l'aversion naturelle, qui se rencontre entre toutes les choses du monde. Telle estoit la science du Grand Hermes, et des premiers Philosophes, qui comme luy sont parvenus à la connoissance de cette sublime Philosophie, par la penétration de leur esprit, et par la force de leurs raisonnemens: mais depuis que cette science a esté escrite, et que la connoissance generale, dont je viens de donner une idée, se trouve dans les bons livres; la lecture, et la meditation, le bon sens et une suffisante pratique de la Chimie, peuvent donner presque, toutes les lumieres necessaires, pour acquerir la connoissance de cette supreme Philosophie; si vous y adjoutez la droiture du ceur, et de l'intention, qui attirent la benediction du Ciel sur les operations du Sage, sans quoy il est impossible de reussir.
 
 

PYROPHILE.

Vous me donnés une joye très-sensible. J'ay beaucoup leu; j'ay medité encore davantage; je me suis exercé dans la pratique de la Chimie; j'ay verifié le dire d'Artéphius, qui asseure que celuy-là ne connoit pas la composition des metaux, qui ignore comment il les faut détruire, et sans cette destruction, il est impossible d'extraire l'humidité metallique, qui est la veritable clef de l'art; de sorte que je puis m'asseurer d'avoir acquis la plus grande partie des qualitez, qui, selon vous, sont requises en celuy qui aspire à ces grandes connoissances; j'ay de plus un avantage bien particulier, c'est la bonté que vous avez, de vouloir bien me faire part de vos lumieres en éclaircissant mes doutes; permettez moy donc de continuer, et de vous demander, sur quel fondement l'Or fait un si grand outrage à la Pierre des Philosophes, l'appelant (8) un vers venimeux, et la traittant d'ennemie des hommes, et des metaux.
 
 

EUDOXE.

Ces expressions ne doivent pas vous paroistre étranges. Les Philosophes mêmes appellent leur Pierre dragon, et serpent, qui infecte toutes choses par son veninXI. Sa substance en effet, et sa vapeur sont un poison, que le Philosophe doit sçavoir changer en Theriaque, par la preparation, et par la cuisson. La pierre de plus est l'ennemie des metaux, puisqu'elle les detruit, et les devore. Le Cosmopolite dit qu'il y a un metail, et un acier, qui est comme l'eau des metaux, qui a le pouvoir de consumer les metaux, qu'il n'y a que l'humide radical du soleil et de la lune, qui puissent lui resister. Prenez garde cependant, de ne pas confondre icy la Pierre des Philosophes avec la Pierre Philosophale; parceque si la première comme un veritable dragon, detruit, et devore les metaux imparfaits; la seconde comme une souveraine medecine, les transmuë en metaux parfaits; et rend les parfaits plusque parfaits, et propres à parfaire les imparfaitsXII.
 
 

PYROPHILE.




Ce que vous me dites ne me confirme pas seulement dans les connoissances que j'ay acquises par la lecture, par la méditation, et par la pratique; mais encore me donne de nouvelles lumières, à l'esclat desquelles, je sens dissiper les tenebres, sous lesquelles les plus importantes verités Philosophiques m'ont paru voilées jusques à present. Aussi je conclus par les termes de nostre Autheur qu'il faut que les plus grands Medecins se trompent en croyant (9) que la medecine universelle est dans l'or vulgaire. Faites-moy la grace de me dire ce que vous en pensés.
 
 

EUDOXE.

Il n'y a point de doute que l'Or possede de grandes vertus, pour la conservation de la santé, et pour la guérison des plus dangereuses maladies. Le cuivre, l'estain, le plomb, et le fer sont tous les jours utilement employés par les Medecins; de même que l'argent; parce que leur solution, ou decomposition, qui manifeste leurs proprietés, est plus facile que ne l'est celle de l'or; c'est pourquoy plus les preparations que les artistes ordinaires en font, ont de rapport aux principes, et à la pratique de notre art; plus elles font paroistre les merveilleuses vertus de l'or; mais je vous dis en vérité, que sans la connoissance de nostre magistere, qui seul enseigne la destruction essentielle de l'or, il est impossible d'en faire la medecine universelle; mais le Sage peut la faire beaucoup plus aisément avec l'or des Philosophes, qu'avec l'or vulgaire: aussi voyés-vous que cet Autheur fait répondre à l'or par la pierre, qu'il doit bien plustot se facher contre Dieu de ce qu'il ne luy a pas donné les avantages, dont il a bien voulu la doüer elle seule.
 
 

PYROPHILE.

A cette premiere injure que l'Or fait à la Pierre, il en adjoute une seconde, (10) l'appelant fugitiveXIII, et trompeuse, qui abuse tous ceux qui fondent en elle quelque esperance.Apprenés-moy, je vous prie, comment on doit soûtenir l'innocence de la Pierre, et la justifier d'une calomnie de cette nature.
 
 

EUDOXE.

Souvenés vous des remarques que je vous ay desja fait faire, touchant les trois estats differens de la Pierre; et vous connoistrez comme moy, qu'il faut qu'elle soit dans son commencement toute volatile, et par consequent fugitive, pour estre deputée de toutes sortes de terrestreïtés, et reduite de l'imperfection à la perfection que le magistere lui donne dans ses autres estats; c'est pourquoy l'injure que l'or pretend luy faire, tourne à sa loüange; d'autant que si elle n'étoit volatile, et fugitive dans son commencement, il seroit impossible de lui donner à la fin la perfection, et la fixité qui lui sont necessaires; de sorte que si elle trompe quelqu'un, elle ne trompe que les ignorans: mais est toûjours fidele aux enfants de la scienceXIV.
 
 

PYROPHILE.

Ce que vous me dites est une verité constante: j'avois appris de Geber qu'il n'y avoit que les esprits, c'est à dire, les substances volatiles, capables de penétrer les corps, de s'unir à eux, de les changer, de les teindre, et de les perfectionner; lors que ces esprits ont este depouillés de leurs parties grossieres, et de leur humidité adustible. Me voilà pleinement satisfait sur ce point: mais comme je vois que la Pierre a un extreme mépris pour l'Or, et qu'elle se glorifie (11) de contenir dans son sein un or infiniment plus precieux; faites moy la grace de me dire, de combien de sortes d'or les Philosophes reconnoissent.
 
 

EUDOXE.

Pour ne vous laisser rien à desirer touchant la theorie et la pratique de nostre Philosophie, je veux vous apprendre que selon les Philosophes, il y a trois sortes d'or.
Le premier est un or astral, dont le centre est dans le Soleil, qui par ses rayons le communique en mesme temps que sa lumière, à tous les astres, qui luy sont inférieurs. C'est une substance ignée, et une continuelle emanation de corpuscules solaires, qui par le mouvement du soleil, et des astres, êtant dans un perpetuel flux et reflux, remplissent tout l'univers; tout en est penetré dans l'estenduë des cieux sur la terre, et dans ses entrailles, nous respirons continuellement cet or astral, ces particules solaires penetrent nos corps et s'en exhalent sans cesse.
Le second est un or elementaire, c'est à dire qu'il est la plus pure, et la plus fixe portion des Elemens, et de toutes les substances, qui en sont composées; de sorte que tous les êtres sublunaires des trois genres, contiennent dans leur centre un précieux grain elementaire.XV
Le troisieme est le beau metail, dont l'éclat, et la perfection inalterables, lui donnent un prix, qui le fait regarder de tous les hommes, comme le souverain remede de tous les maux, et de toutes les necessités de la vie, et comme l'unique fondement de l'independance de la grandeur, et de la puissance humaine; c'est pourquoi il n'est pas moins l'objet de la convoitise des plus grands Princes, que celuy des souhaits de tous les peuples de la terre.
Vous ne trouverés plus de difficulté après cela, à conclure, que l'or metallique n'est pas celuy des Philosophes, et que ce n'est pas sans fondement, que dans la querelle dont il s'agît icy, la Pierre luy reproche, qu'il n'est pas tel, qu'il pense estre: mais que c'est elle, qui cache dans son sein le veritable Or des Sages, c'est à dire les deux premieres sortes d'or, dont je viens de parler: car vous devez sçavoir que la Pierre estant la plus pure portion des Elemens metalliques, après la separation, et la purification, que le Sage en a fait, il s'ensuit qu'elle est proprement l'or de la seconde espèce; mais lors que cet or parfaitement calciné, et exalté jusques à la netteté, et à la blancheur de la neige, a acquis par le magistere une simpatie naturelle avec l'or astral, dont il est visiblement devenu le veritable aimant, il attire, et il concentre en lui mesme une si grande quantité d'or astral, et de particules solaires, qu'il reçoit de l'emanation continuelle qui s'en fait du centre du Soleil, et de la Lune, qu'il se trouve dans la disposition prochaine d'estre l'Or vivant des Philosophes, infiniment plus noble, et plus précieux, que l'or metallique, qui est un corps sans ame, qui ne sçauroit estre vivifié, que par nôtre or vivant, et par le moyen de nostre Magistere.
 
 

PYROPHILE.

Combien de nuages vous dissipés dans mon esprit et combien de misteres philosophiques vous me dévelopés tout à la fois, par les choses admirables que vous venez de me dire ! Je ne pourray jamais vous en remercier autant que je le dois. Je vous avoüe que je ne suis plus surpris apres cela, que la Pierre pretende la preference au dessus de l'or, et qu'elle méprise son éclat, et son merite imaginaires; puisque la moindre partie de ce qu'elle donne aux Philosophes, vaut plus que tout l'or du monde. Ayés, s'il vous plaît, la bonté de continuer à mon égard, comme vous avés commencé; et faites-moy la grace de me dire comment la Pierre peut se faire honneur (12) d'estre une matiere fluide, et non-permanente; puisque tous les Philosophes veulent qu'elle soit plus fixe, que l'or même ?
 
 

EUDOXE.

Vous voyés que vostre Autheur asseure, que la fluidité de la Pierre tourne à l'avantage de l'Artiste; mais il adjoute qu'il faut en même temps, que l'Artiste sçache la maniere d'extraire cette fluidité, c'est à dire cette humidité, qui est la cause de sa fluidité, et qui est la seule chose dont le Philosophe a besoin, comme je vous l'ay déja dit; de sorte qu'estre fluide, volatile, et non-permanente, sont des qualités autant necessaires à la Pierre dans son premier estat, comme le sont la fixité, et la permanence, lorsqu'elle est dans l'estat de sa dernière perfection; c'est donc avec raison qu'elle s'en glorifie d'autant plus justement, que cette fluidité n'empèche point qu'elle ne soit douée d'une ame plus fixe, que n'est l'or: mais je vous dis encore une fois, que le grand secret consiste, à sçavoir la manière de tirer l'humidité de la Pierre. Je vous ay adverti, que c'est là veritablement la plus importante clef de l'art. Aussi est-ce sur ce point, que le grand Hermes s'ecrie, benite soit la forme acqueuse qui dissous les elemens. Heureux donc l'Artiste qui ne connoist pas seulement la Pierre; mais qui sçait de plus la convertir en eau. Ce qui ne peut se faire par aucun autre moyen, que par nostre feu secret, qui calcine, dissout, et sublime la Pierre.
 
 

PYROPHILE.

D'où vient donc (13) qu'entre cent artistes, il s'en trouve à peine un qui travaille avec la pierre, et qu'au lieu de s'attacher tous à cette seule, et unique matière, seule capable de produire de si grandes merveilles, ils s'appliquent au contraire presque tous à des sujets, qui n'ont aucune des qualités essentielles, que les Philosophes attribuent à leur Pierre ?
 
 

EUDOXE.

Cela vient en premier lieu de l'ignorance des Artistes, qui n'ont point autant de connoissance, qu'ils devroient en avoir, de la nature, ny de ce qu'elle est capable d'operer, en chaque chose: et en second lieu, cela vient d'un manque de penetration d'esprit, qui fait qu'ils se laissent aisement tromper aux expressions equivoques, dont les Philosophes se servent, pour cacher aux ignorans, et la matiere et ses veritables preparations. Ces deux grands défauts sont cause, que ces artistes prennent le change, et s'attachent à des sujets ausquels ils voyent quelques unes des qualités exterieures de la veritable matiere Philosophique, sans faire reflexion aux caracteres essentiels, qui la manifestent aux Sages.
 
 

PYROPHILE.

Je reconnois evidemment l'erreur de ceux qui s'imaginent que l'Or, et le Mercure vulgaires sont la véritable matiere des Philosophes; et j'en suis fort persuadé, voyant combien est foible le fondement sur lequel l'or s'appuye, pour pretendre cet avantage au dessus de la Pierre, alleguant en sa faveur ces paroles d'Hermès, (14) le soleil est son pere et la lune est sa mere.
 
 

EUDOXE.

Ce fondement est frivole; je viens de vous faire voir ce que les philosophes entendent, lors qu'ils attribuent au Soleil et à la Lune les principes de la Pierre. Le Soleil, et les astres en sont en effet la première cause; ils influent à la Pierre l'esprit, et l'ame, qui lui donnent la vie, et qui font toute son efficace. C'est pourquoi ils en sont le Pere et la Mere.
 
 

PYROPHILE.

Tous les Philosophes disent, comme celuy-cy, (15) que la Teinture phisique est composée d'un soufre rouge, et incombustible, et d'un Mercure clair et bien purifié: cette authorité est elle plus forte, que la precedente, pour devoir faire conclure que l'Or, et le Mercure sont la matiere de la Pierre ?
 
 

EUDOXE.

Vous ne devés pas avoir oublié, que tous les Philosophes declarent unanimement, que l'or et les métaux vulgaires ne sont pas leurs metaux; que les leurs sont vivans, et que les autres sont morts; vous ne devés pas avoir oublié non plus que je vous ay fait voir par l'authorité des Philosophes, appuyée sur les principes de la nature, que l'humidité metallique de la pierre preparée et purifiée, contient inseparablement dans son sein le soufre et le Mercure des Philosophes; qu'elle est par conséquent cette seule chose d'une seule et même espece, à laquelle on ne doit rien adjouter; et que le seul Mercure des Sages a son propre soufre, par le moyen duquel il se coagule, et se fixe; vous devés donc tenir pour une verité indubitable, que le mélange artificiel d'un souffre, et d'un Mercure, quels qu'ils puissent estre, autres que ceux qui sont naturellement dans la pierre, ne sera jamais la veritable confection Philosophique.XVI
 
 

PYROPHILE.

Mais (16) cette grande amitié naturelle qui est entre l'Or et le Mercure, et l'union qui s'en fait si aisément, ne sont-ce pas des preuves, que ces deux substances doivent se convertir par une digestion convenable, en une parfaite Teinture ?
 
 

EUDOXE.

Rien n'est plus absurde que cela: car quand tout le Mercure, qu'on mêlera avec l'or se convertiroit en or; ce qui est impossible; ou que tout l'or se convertiroit en Mercure, ou bien en une moyenne substance; il ne se trouveroit jamais plus de teinture solaire dans cette confection, qu'il y en avoit dans l'or, qu'on auroit mêlé avec le Mercure; et par consequent elle n'auroit aucune vertu contingeante, ni aucune puissance multiplicative. Outre qu'on doit tenir pour constant, qu'il ne se fera jamais une parfaite union de l'or, et du Mercure; et que rapprocher ce fugitif compagnon abandonnera l'or aussi-tôt qu'il se sentira pressé par l'action du feu.XVII
 
 

PYROPHILE.

Je ne doute en aucune maniere de ce que vous venez de me dire; c'est là le sentiment conforme à l'experience des plus solides Philosophes, qui se declarent ouvertement contre l'Or, et le Mercure vulgaires: mais il me vient en même temps un scrupule, sur ce qu'estant vray que les Philosophes ne disent jamais moins la vérité, que lors qu'ils l'expliquent ouvertement, ne pourroient-ils pas, touchant l'exclusion évidente de l'or, abuser ceux qui prennent leurs paroles à la lettre ? ou bien doit-on tenir pour asseuré, comme dit cet Autheur, (17) que les Philosophes ne manifestent leur Art, que lors qu'ils se servent de similitudes, de figures et de paraboles ?
 
 

EUDOXE.

Il y a bien de la difference entre declarer positivement, que telle ou telle matiere n'est pas le veritable sujet de l'art, comme ils font touchant l'or, et le Mercure; et donner à connoître sous des figures, et des allégories, les plus importants secrets, aux enfants de la science, qui ont l'avantage de voir clairement les verités Philosophiques, à travers les voiles enigmatiques, dont les Sages sçavent les couvrir. Dans le premier cas, les Philosophes disent negativement la verité sans équivoque; mais lors qu'ils parlent affirmativement, et clairement sur ce sujet, on peut conclure, que ceux qui s'attacheront au sens litteral de leurs paroles, seront indubitablement trompés. Les Philosophes n'ont point de moyen plus asseuré, pour cacher leur science à ceux qui en sont indignes, et la manifester aux Sages, que de ne l'expliquer que par des allegories dans les points essentiels de leur art; c'est ce qui fait dire à Artephius, que cet art est entièrement Cabalistique, pour l'intelligence duquel, on a besoin d'une espece de revelation; la plus grande penetration d'esprit, sans le secours d'un fidele ami, qui possede ces grandes lumieres, n'estant pas suffisante, pour démêler le vray d'avec le faux: aussi est-il comme impossible, qu'avec le seul secours des livres, et du travail, on puisse parvenir à la connoissance de la matiere, et encore moins à l'intelligence d'une pratique si singuliere, toute simple, toute naturelle, et toute facile qu'elle puisse estre.
 
 

PYROPHILE.

Je reconnois par ma propre experience, combien est necessaire le secours d'un veritable ami, tel que vous l'estes. Au defaut de quoi il me semble que les Artistes, qui ont de l'esprit, du bon sens, et de la probité, n'ont point de meilleur moyen, que de conférer souvent ensemble, tant sur les lumieres qu'ils tirent de la lecture des bons livres, que sur les découvertes qu'ils font par leur travail; afin que de la diversité, et du choc, pour ainsi dire, de leurs differens sentiments, il naisse de nouvelles étincelles de clarté, à la faveur desquelles ils puissent porter leurs decouvertes, jusques au dernier terme de cette secrete science. Je ne doute pas que vous n'approuviés mon opinion : mais comme Je sçay que plusieurs Artistes traittent de vision, et de paradoxe le sentiment des Autheurs, qui soutiennent avec celuy-cy, (18) qu'on doit chercher la perfection dans les choses imparfaites, je vous seray extremement obligé, si vous voulés bien me dire vostre sentiment sur un point, qui me paroit d'une grande consequence.
 
 

EUDOXE.

Vous estes déja persuadé de la sincerité, et de la bonne foy de vostre Autheur; vous devés d'autant moins la revoquer en doute sur ce point, qu'il s'accorde avec les veritables Philosophes; et je ne sçaurois mieux vous prouver la verité de ce qu'il dit icy, qu'en me servant de la même raison qu'il en donne, apres le sçavant Raimond Lulle. Car il est constant que la nature s'arreste à ses productions, lors qu'elle les a conduites jusques à l'état, et à la perfection qui leur convient; par exemple, lorsque d'une eau minérale tres-claire et tres-pure, teinte par quelque portion de souffre metallique, la nature produit une pierre precieuseXVIII, elle en demeure là; comme elle fait lorsque dans les entrailles de la terre, elle a formé de l'Or, avec l'eau Mercurielle, mere de tous les metaux, impregnée d'un pur souffre solaire; de sorte que comme il n'est pas possible de rendre un diamant, ou un rubis, plus precieux qu'il n'est en son espèce; de même il n'est pas au pouvoir de l'Artiste, je dis bien plus, il n'est pas au pouvoir même de la nature, de pousser l'Or à une plus grande perfection que celle qu'elle lui a donnée: le seul Philosophe est capable de porter la nature depuis une imperfection indeterminée, jusques à la plus-que-perfection. Il est donc necessaire que nôtre Magistere produise quelque chose de plus-que-parfait, et pour y parvenir le Sage doit commencer par une chose imparfaite, laquelle estant dans le chemin de la perfection, se trouve dans la disposition naturelle à estre portée, jusques à la plus-que-perfection, par le secours d'un art tout divin, qui peut aller au delà du terme limité de la nature; et si nôtre art ne pouvoit rendre un sujet plus-que-parfait, on ne pourroit non plus rendre parfait, ce qui est imparfait, et toute nostre Philosophie seroit une pure vanité.
 
 

PYROPHILE.

Il n'y a personne qui ne doive se rendre à la solidité de vos raisonnemens: mais ne diroit-on pas, que cet Autheur se contredit icy manifestement, lors qu'il fait dire à la pierre, que le Mercure commun (quelque bien purgé qu'il puisse estre) n'est pas le Mercure des Sages; par aucune autre raison, sinon à (19) cause qu'il est imparfait; puisque selon lui, s'il estoit parfait, on ne devroit pas chercher en lui la perfection.
 
 

EUDOXE.

Prenez bien garde à cecy, et concevés bien, que si le Mercure des Sages a esté eslevé par l'art d'un estat imparfait, à un estat parfait, cette perfection n'est pas de l'ordre de celle, à laquelle la nature s'arrête dans la production des choses, selon la perfection de leurs especes, telle qu'est celle du Mercure vulgaire; mais au contraire la perfection que l'art donne au Mercure des Sages, n'est qu'un estat moyen, une disposition, et une puissance, qui le rend capable d'estre porté par la continuation de l'oeuvre, jusques à l'estat de la plus-que-perfection, qui lui donne la faculté par l'accomplissement du Magistere, de perfectionner ensuite les imparfaits.
 
 

PYROPHILE.

Ces raisons toutes abstraites qu'elles sont, ne laissent pas d'estre sensibles, et de faire impression sur l'esprit: pour moy je vous avoüe que j'en suis entierement convaincu; ayés la bonté, je vous prie, de ne pas vous rebuter de la continuation de mes demandes. Nostre Autheur asseure que l'erreur dans laquelle les Artistes tombent, en prenant l'or, et le Mercure vulgaires, pour la veritable matiere de la pierre, abusés en cela par le sens litteral des Philosophes, est la grande pierre d'achoppement d'un miliers de personnes (20) ; pour moi je ne sçay comment avec la lecture, et le bon sens, on peut s'attacher à une opinion, qui est visiblement condamnée par les meilleurs Philosophes ?
 
 

EUDOXE.

Cela est pourtant ainsi. Les Philosophes ont beau recommander qu'on ne se laisse pas tromper au Mercure, ny même à l'or vulgaire; la plûpart des artistes s'y attachent neanmoins opiniatrément, et souvent apres avoir travaillé inutilement pendant le cours de plusieurs années, sur des matieres estrangeres, reconnoissent enfin la faute qu'ils ont faite; ils viennent cependant à l'or, et au Mercure vulgaires, dans lesquels ils ne trouvent pas mieux leur compte. Il est vrai qu'il y a des Philosophes, qui paroissant d'ailleurs fort sinceres, jettent neanmoins les Artistes dans cette erreur; soutenant fort serieusement, que ceux qui ne connoissent pas l'or des Philosophes, pourront toutesfois le trouver dans l'or commun, cuit avec le Mercure des Philosophes. Philalethe est de ce sentiment; il asseure que le Trevisan, Zachaire, et Flamel ont suivi cette voye; il adjoute cependant qu'elle n'est pas la veritable voye des Sages; quoy qu'elle conduise à la meme fin. Mais ces asseurances toutes sinceres qu'elles paroissent, ne laissent pas de tromper les Artistes; lesquels voulant suivre le même Philalethe dans la purification et l'animation, qu'il enseigne, du Mercure commun, pour en faire le Mercure des Philosophes, (ce qui est une erreur tres-grossiere sous laquelle il a caché le secret du Mercure des Sages), entreprenent sur sa parole un ouvrage tres penible et absolument impossible; aussi apres un long travail plein d'ennuys, et de dangers, ils n'ont qu'un Mercure un peu plus impur, qu'il n'estoit auparavant, au lieu d'un Mercure animé de la quintessence celeste: erreur deplorable, qui a perdu, et ruiné, et qui ruinera encore un grand nombre d'Artistes.
 
 

PYROPHILE.

C'est un grand avantage de pouvoir se faire sage aux dépens d'autruyt pour : moy je tâcheray de profiter de cette erreur, en suivant les bons Philosophes, et en me conduisant selon les lumieres que vous me faites la grace de me donner. Une des choses qui contribuë le plus à l'aveuglement des Artistes, qui s'attachent à l'Or, et au Mercure, est le dire commun des Philosophes, sçavoir que leur pierre est composée de mâle et de femelle, que l'Or tient lieu de mâle, selon eux, et le Mercure de femelle; je sçay bien, (ainsi que le dit mon Autheur), (21) qu'il n'en est pas de même avec les metaux, qu'avec les choses qui ont vie; cependant je vous serai sensiblement obligé, si vous voulés bien avoir la bonté de m'expliquer en quoy consiste cette différence.
 
 

EUDOXE.

C'est une vérité constante, que la copulation du mâle, et de la femelle est ordonnée de la nature, pour la generation des animaux; mais cette union du mâle et de la femelle pour la production de l'élixir, ainsi que pour celle des metaux, est purement allégorique, et n'est non plus nécessaire, que pour la production des vegetaux, dont la semence contient seule tout ce qui est requis, pour la germination, l'accroissement, et la multiplication des Plantes. Vous remarquerez donc que la matiere Philosophique, ou le Mercure des Philosophes, est une veritable semence, laquelle bien qu'homogene en sa substance, ne laisse pas d'être une double nature; c'est à dire qu'elle participe également de la nature du souffre,XIX et de celle du Mercure metallique, intimement et inseparablement unis, dont l'un tient lieu de mâle, et l'autre de femelle: c'est pourquoy les Philosophes l'appellent Hermaphrodite, c'est à dire qu'elle est douée des deux sexes; en sorte que sans qu'il soit besoin du mélange d'aucune autre chose, elle suffit seule pour produire l'enfant Philosophique, dont la famille peut être multipliée à l'infini; de même qu'un grain de bled pourroit avec le tems, et la culture, en produire une assés grande quantité, pour ensemencer un vaste champ.
 
 

PYROPHILE.

Si ces merveilles sont aussi réelles, qu'elles sont vray-semblables, on doit avoüer que la science, qui en donne la connoissance, et qui en enseigne la pratique, est presque surnaturelle, et divine: mais pour ne pas m'écarter de mon Autheur, dites moy je vous prie, si la pierre n'est pas bien hardie de soutenir hautement, et sans en alleguer des raisons bien-pertinentes, que sans elle il est impossible de faire aucun or, ny aucun argent, qui soient veritables (22). L'Or lui dispute cette qualité, appuyé sur des raisons, qui ont beaucoup de vray-semblance; et il luy met devant les yeux ses grandes défectuosités, comme d'estre une matière crasse, impure, et venimeuse; et que luy au contraire est une substance pure, et sans défauts; de maniere qu'il me semble, que cette haute pretention de la pierre, combatuë par des raisons, qui ne paroissent pas estre sans fondement, meritoit bien d'estre soutenuë, et prouvée par de fortes raisons.
 
 

EUDOXE.

Ce que j'ay dit cy devant est plus que suffisant, pous establir la prééminence de la pierre, au dessus de l'or, et de toutes les choses creées: si vous y prenez garde, vous reconnoîtrés que la force de la verité est si puissante, que l'or en voulant décrier la pierre, par les deffauts qu'elle a en sa naissance, establit sans y penser sa superiorité, par la plus solide des raisons, que la pierre puisse alleguer elle-même en sa faveur. La voicy.
L'or avouë, et reconnoit que la pierre fonde son droit de prééminence, sur ce (23) qu'elle est une chose universelle. En faut-il davantage, pour la condamnation de l'or, et pour l'obliger de ceder à la pierre ? Vous n'ignorés pas de combien la matiere universelle est au dessus de la matiere particulière. Vous venés de voir, que la pierre est la plus pure portion des Elemens metalliques, et que par consequent elle est la matiere premiere du genre mineral et metallique, et que lors que cette même matiere a été animée, et fécondée par l'union naturelle, qui s'en fait avec la matiere purement universelle, elle devient la pierre vegetable, seule capable de produire tous les grands effets, que les Philosophes attribuent aux trois medecines des trois genres. Il n'est pas besoin de plus fortes raisons, pour debouter une fois pour toutes, l'or et le Mercure vulgaires, de leurs pretentions imaginaires; l'or et le Mercure, et toutes les autres substances particulieres, dans lesquelles la nature finit ses opérations, soit qu'elles soient parfaites, soit qu'elles soient absolument imparfaites, sont entierement inutiles, ou contraires à notre art.
 
 

PYROPHILE.

J'en suis tout convaincu; mais le connois plusieurs personnes, qui traittent la pierre de ridicule, de vouloir disputer d'ancienneté avec l'or. Cet Autheur-cy soutient ce même paradoxe, et reprend l'or sur ce qu'il perd le respect à la pierre, en donnant un démenti à celle qui est plus agée que lui (24). Cependant comme la pierre tire son origine des métaux, il me paroît difficile de comprendre le fondement de son ancienneté.
 
 

EUDOXE.

Il n'est pas bien mal-aisé de vous satisfaire là dessus: Je m'estonne même que vous ayés formé ce doute; la pierre est la premiere matiere des metaux; et par conséquent elle est devant l'or, et devant tous les metaux; et si elle en tire son origine, ou si elle naist de leur destruction, ce n'est pas à dire qu'elle soit une production posterieure aux metaux; mais au contraire elle leur est anterieure, puisqu'elle est la matiere dont tous les metaux ont esté formés. Le secret de l'art consiste à sçavoir extraire des metaux de cette premiere matiere, ou ce germe metallique, qui doit vegeter par la fecondité de l'eau de la mer Philosophique.
 
 

PYROPHILE.

Me voilà convaincu de cette verité, et je trouve que l'or n'est pas excusable, de manquer de respect pour son ainée, qui a dans son parti les plus anciens, et les plus grands Philosophes. Hermes, Platon, Aristote, sont dans ses interests. Personne n'ignore qu'ils ne soient sur cette dispute, des Juges irrecusables. Permettés moy seulement de vous faire une question sur chacun des passages de ces Philosophes, que la pierre a cités icy, pour prouver par leur authorité, qu'elle est la seule, et veritable matiere des Sages.
Le passage de la Table-d'Emeraude du grand Hermes, prouve l'excellence de la pierre, en ce qu'il fait voir que la pierre est douée de deux natures, sçavoir de celle des Estres supérieurs, et de celle des estres inferieurs; et que ces deux natures, toutes semblables, ont une seule et mesme origine; de sorte que nous devons conclure, qu'estant parfaitement unies en la pierre, elles composent un tiers estre d'une vertu inefable: mais je ne sçay si vous serez de mon sentiment, touchant la traduction de ce passage et le commentaire d'Hortulanus. On lit apres ces mots: ce qui est en bas est comme ce qui est en haut; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. On lit (dis je) pour faire les miracles d'une seule chose (25). Pour moy, je trouve que l'original latin a tout un autre sens: car le quibus, qui a fait la liaison des dernieres paroles avec les precedentes, veut dire que par ces choses (c'est à dire par l'union de ces deux natures) on fait les miracles d'une seule chose. Le pour dont le traducteur, et le commentateur se sont servis, detruit le sens, et la raison d'un passage, qui est de lui même fort juste, et fort intelligible. Dites moy s'il vous plait, si ma remarque est bien fondée.
 
 

EUDOXE.

Non seulement vostre remarque est fort juste; mais encore elle est tres importante. Je vous avouë que je n'y avois jamais fait reflexion; vous faites en cecy mentir le proverbe, veu que le disciple s'esleve au dessus du maistre. Mais comme j'avois leu la Table-d'Emeraude plus souvent en latin, qu'en françois, le defaut de la traduction et du commentaire ne m'avoit point causé d'obscurité, comme elle peut faire à ceux qui ne lisent qu'en françois ce sommaire de la sublime Philosophie d'Hermes. En effet la nature superieure, et la nature inferieure ne sont pas semblables, pour operer des miracles; mais c'est parcequ'elles sont semblables, qu'on peut par elles faire les miracles d'une seule chose. Vous voyés donc que je suis tout-à-fait de vôtre sentiment.
 
 

PYROPHILE.

Je me sçay bon gré de ma remarque: je doutois qu'elle pust meriter vostre approbation; et je m'asseure apres cela, que les enfants de la science me sçauront aussi quelque gré, d'avoir tiré de vous sur ce sujet un éclaircissement, qui satisfera sans doute les disciples du grand Hermes. On ne doute pas que le sçavant Aristote n'ait parfaitement connu le grand art. Ce qu'il en a écrit, en est une preuve certaine: aussi dans cette dispute, la pierre sçait se prevaloir de l'authorité de ce grand Philosophe, par un passage qui contient ses plus singulieres, et plus surprenantes qualités. Ayés, s'il vous plait, la bonté de me dire comment vous entendés celles-cy: (26) Elle s'épouse elle meme ; elle s'engrosse elle même; elle naist d'elle même.
 
 

EUDOXE.

La pierre s'épouse elle même; en ce que dans sa premiere generation, c'est la nature seule aidée par l'art qui fait la parfaite union des deux substances, qui luy donnent l'estre, de laquelle resulte en même temps la deputation essentielle du souffre et du Mercure metalliques. Union et épousailles si naturelles, que l'artiste qui y prête la main, en y apportant les dispositions requises, ne sçauroit en faire une demonstration par les regles de l'art; puisqu'il ne sçauroit même bien comprendre le mistere de cette union.XX
La pierre s'engrosse elle-même; lors que l'art continuant d'aider la nature par des moyens tout naturels, met la pierre dans la disposition qui luy convient, pour s'impregner elle-même de la semence astrale, qui la rend féconde, et multiplicative de son espece.
La pierre naist d'elle-même: parce qu'apres s'être épousée, et engrossée elle même, l'art ne faisant autre chose que d'aider la nature, par la continuation d'une chaleur necessaire à la generation, elle prend une nouvelle naissance d'elle-même, tout de même que le Phénix renaist de ses cendres; elle devient le fils du soleil, la medecine universelle de tout ce qui a vie, et le veritable or vivant des Philosophes, qui par la continuation du secours de l'art, et du ministere de l'Artiste, acquiert en peu de temps le Diademe Royal, et la puissance souveraine sur tous ses freres.
 
 

PYROPHILE.

Je conçois fort bien, que sur ces mêmes principes, il n'est pas difficile de comprendre toutes les autres qualités, qu'Aristote attribuë à la pierre, comme de se tuer elle même; de reprendre vie d'elle même; de se resoudre d'elle même dans son propre sang; de se coaguler de nouveau avec lui, et d'acquérir enfin toutes les propriétés de la Pierre Philosophale. Je ne trouve même plus de difficultés apres cela, dans le passage de Platon. Je vous prie toutefois de vouloir bien me dire ce que cet ancien entend, avec tous ceux qui l'ont suivi, sçavoir: (27) que la pierre a un corps, une ame, et un esprit, et que toutes choses sont d'elle, par elle, et en elle.XXI
 
 

EUDOXE.

Platon auroit deu dans l'ordre naturel, passer devant Aristote, qui estoit son disciple, et duquel il est vray-semblable, qu'il avoit appris la Philosophie secrete, dont il vouloit bien qu'Alexandre le Grand le crût parfaitement instruit; si on en juge par quelques endroits des écrits de ce Philosophe, mais cet ordre est peu important, et si vous examinez bien le passage de Platon, et celui d'Aristote, vous ne les trouverés pas beaucoup differens dans le sens: pour satisfaire neanmoins à la demande que vous me faites, je vous diray seulement que la pierre a un corps, puisqu'elle est, ainsi que je vous l'ai dit cy-devant, une substance toute metallique, qui luy donne le poids; qu'elle a une ame, qui est la plus pure substance des Elemens, dans laquelle consiste sa fixité, et sa permanence; qu'elle a un esprit, qui fait l'union de l'ame avec le corps: il luy vient particulierement de l'influence des astres, et il est le vehicule des teintures. Vous n'aurez pas non plus beaucoup de peine à concevoir, que toutes choses sont d'elle, par elle, et en elle; puisque vous avez déja veu, que la pierre n'est pas seulement la premiere matiere de tous les êtres contenus sous le genre mineral, et metallique; mais encore qu'elle est unie à la matiere universelle, dont toutes choses ont pris naissance; et c'est là le fondement des derniers attributs, que Platon donne à la Pierre.
 
 

PYROPHILE.

Comme je vois que la pierre ne s'attribuë pas seulement les proprietés universelles, mais qu'elle pretend aussi (28) que le succez que quelques Artistes ont eu dans certains procedés particuliers, soit uniquement venu d'elle; je vous avouë que j'ay quelque peine à comprendre comment cela s'est pû faire ?
 
 

EUDOXE.

Ce Philosophe l'explique toutesfois assés clairement. Il dit que quelques artistes qui ont connu imparfaitement la Pierre, et qui n'ont sceu qu'une partie de l'oeuvre, ayant cependant travaillé avec la pierre, et trouvé le moyen d'en separer son esprit, qui contient sa teinture, sont venus à bout d'en communiquer quelques parties à des metaux imparfaits, qui ont affinité avec la pierre, mais que pour n'avoir pas eu connoissance entiere de ses vertus, ny de la maniere de travailler avec elle, leur travail ne leur a pas apporté une grande utilité; outre que le nombre de ces Artistes est asseurement tres-petit.
 
 

PYROPHILE.

Il est naturel de conclure par ce que vous venez de me dire, qu'il y a des personnes qui ont la pierre entre les mains, sans connoistre toutes ses vertus, ou bien, s'ils les connoissent, ils ne sçavent pas comment on doit travailler avec elle, pour réussir dans le grand oeuvre, et que cette ignorance est cause que leur travail n'a aucun succez. Je vous prie de me dire si cela est ainsi.XXII
 
 

EUDOXE.

Sans doute plusieurs Artistes ont la Pierre en leur possession; les uns la méprisent, comme une chose vile; les autres l'admirent, à cause des caracteres en quelque façon surnaturels qu'elle apporte en naissant, sans connoistre cependant tout ce qu'elle vaut. Il y en a enfin qui n'ignorent pas, qu'elle est le veritable sujet de la Philosophie; mais les operations que les enfants de l'art doivent faire sur ce noble sujet, leur sont entierement inconnuës, par ce que les livres ne les enseignent pas, et que tous les Philosophes cachent cet art admirable qui convertit la pierre en Mercure des Philosophes, et qui aprend de faire de ce Mercure la Pierre Philosophale. Cette premiere pratique est l'oeuvre secret, touchant lequel les Sages ne s'énoncent que par des Allegories, et par des enigmes impenetrables, ou bien ils n'en parlent point du tout. C'est là, comme j'ay dit, la grande pierre d'achopement, contre laquelle presque tous les Artistes trebuchent.
 
 

PYROPHILE.

Heureux ceux qui possedent ces grandes connoissances ! Pour moy, je ne puis me flatter d'estre arrivé à ce point: je ne suis qu'en peine de sçavoir, comment je pourray assés vous remercier, de m'avoir donné tous les éclaircissemens, que je pouvois raisonnablement souhaiter de vous, sur les endroits les plus essentiels de cette Philosophie, ainsi que sur tous les autres, touchant lesquels vous avez bien voulu répondre à mes questions; je vous prie instamment de ne pas vous lasser, j'en ay encore quelques unes à vous faire qui me paroissent d'une tres-grande consequence. Ce Philosophe asseure que l'erreur de ceux qui ont travaillé avec la Pierre, et qui n'y ont pas réussi, est venuë (29) de ce qu'ils n'ont pas connu l'origine d'où viennent les teintures, Si la source de cette fontaine Philosophique est si secrete, et si difficile à découvrir; il est constant qu'il y a bien des gens trompés: car ils croyent tous generalement que les metaux, et les mineraux, et particulierement l'or, contiennent dans leur centre cette teinture capable de transmuer les metaux imparfaits.XXIII
 
 

EUDOXE.

Cette source d'eau vivifiante est devant les yeux de tout le monde, dit le Cosmopolite, et peu de gens la connoissent. L'or, l'argent, les metaux, et les mineraux ne contiennent point une teinture multiplicative jusques à l'infini; il n'y a que les metaux vivants des Philosophes, qui ayent obtenu de l'art, et de la nature, cette faculté multiplicative: mais aussi il n'y a que ceux qui sont parfaitement éclairés dans les misteres Philosophiques, qui connoissent la veritable origine des teintures. Vous n'estes pas du nombre de ceux qui ignorent, où les Philosophes puisent leurs tresors, sans crainte d'en tarir la source. Je vous ay dit clairement, et sans ambiguité, que le Ciel, et les Astres, mais particulierement le Soleil et la Lune sont le principe de cette fontaine d'eau vive, seule propre à operer toutes les merveilles que vous sçavés. C'est ce qui fait dire au Cosmopolite dans son énigme, que dans l'Isle délicieuse, dont il fait la description, il n'y avoit point d'eau; que toute celle qu'on s'efforçoit d'y faire venir, par machines, et par artifices, estoit ou inutile, ou empoisonnée, excepté celle, que peu de personnes scavoient extraire des rayons du Soleil, ou de la Lune. Le moyen de faire descendre cette eau du Ciel, est certes merveilleux; il est dans la pierre, qui contient l'eau centrale, laquelle est veritablement une seule et même chose avec l'eau celeste, mais le secret consiste à sçavoir convertir la pierre en un Aiman, qui attire, embrasse, et unit à soy cette quintessence astrale, pour ne faire ensemble qu'une seule essence, parfaite, et plus-que-parfaite, capable de donner la perfection aux imparfaits, apres l'accomplissement du Magistere.
 
 

PYROPHILE.

Que je vous ay d'obligations, de vouloir bien me reveler de si grands misteres à la connoissance desquels je ne pouvois jamais esperer de parvenir, sans le secours de vos lumieres ! Mais puisque vous trouvés bon que je continüe, permettés moy s'il vous plait, de vous dire que je n'avois point veu jusques icy un Philosophe qui eust aussi precisement déclaré que fait celui-cy, qu'il falloit donner une femme à la pierre, la faisant parler de cette sorte: (30) si ces Artistes avoient porté leurs recherches plus loin et qu'ils eussent examiné quelle est la femme qui m'est propre; qu'ils l'eussent cherchée et qu'ils m'eussent uni à elle; c'est alors que j'aurois pu teindre mille fois davantage. Bien que je m'aperçoive en general que ce passage a une entière relation avec le precedent je vous avoüe néanmoins que cette expression, d'une femme convenable à la pierre ne laisse pas de m'embarrasser.
 
 

EUDOXE.

C'est beaucoup cependant, que vous connoissiez déja de vous-meme que ce passage a de la connexité avec celuy que je viens de vous expliquer; c'est à dire que vous jugez bien que la femme qui est propre à la pierre et qui doit lui être unie, est cette fontaine d'eau vive, dont la source toute celeste, qui a particulierement son centre dans le Soleil, et dans la Lune, produit ce clair et precieux ruisseau des Sages, qui coule dans la mer des Philosophes, laquelle environne tout le monde; ce n'est pas sans fondement, que cette divine fontaine est appelée par cet Autheur la femme de la pierre; quelques uns l'ont représentée sous la forme d'une Nymphe céleste; quelques autres lui donnent le nom de la chaste Diane, dont la pureté et la virginité n'est point souillée par le lien spirituel qui l'unit à la pierre; en un mot, cette conjonction magnetique est le mariage magique du Ciel avec la Terre, dont quelques Philosophes ont parlé: de sorte que la source feconde de la teinture phisique, qui opere de si grandes merveilles, prend naissance dans cette union conjugale toute misterieuse.XXIV
 
 

PYROPHILE.

Je ressens avec une satisfaction indicible tout l'effet des lumieres, dont vous me faites part; et puisque nous sommes sur ce point, permettés moy, je vous prie, de vous faire une question, qui pour estre hors du texte de cet Autheur, ne laisse pas d'estre essentielle à ce sujet. Je vous supplie de me dire si le mariage magique du Ciel avec la Terre, se peut faire en tout temps; où s'il y a des saisons dans l'année qui soient plus convenables les unes que les autres à celebrer ces Nopces Philosophiques.XXV
 
 

EUDOXE.

J'en suis venu trop avant, pour vous refuser un éclaircissement si necessaire, et si raisonnable. Plusieurs Philosophes ont marqué la saison de l'année, qui est la plus propre à cette operation. Les uns n'en ont point fait de misteres; les autres plus reservez ne se sont expliqués sur ce point que par des paraboles. Les premiers ont nommé le mois de Mars, et le printemps. Zachaire et quelques autres Philosophes disent, qu'ils commencerent leur oeuvre à Pâques, et qu'ils la finirent heureusement dans le cours de l'année. Les autres se contentent de representer le jardin des Hesperides émaillé de fleurs, et particulierement de violettes et de hyacinthes, qui sont les premieres productions du Printemps. Le Cosmopolite plus ingenieux que les autres, pour indiquer que la saison la plus propre au travail Philosophique, est celle dans laquelle tous les êtres vivants, sensitifs, et vegetables paroissent animés d'un feu nouveau, qui les porte reciproquement à l'amour, et à la multiplication de leur espece, dit que Venus est la Deesse de cette Isle charmante, dans laquelle il vit à découvert tous les misteres de la nature: mais pour marquer plus precisement cette saison, il dit qu'on voyoit paistre dans la prairie des beliers, et des taureaux, avec deux jeunes bergers, exprimant clairement dans cette spirituelle allegorie, les trois mois du Printemps par les trois signes celestes qui leur répondent: Aries, Taurus, et Gemini.
 
 

PYROPHILE.

Je suis ravi de ces interprétations. Ceux qui sont plus éclairés, que je ne suis dans ces misteres, ne feront peut-être pas autant de cas que je fais, du dénouement de ces enigmes, dont le sens toutesfois a esté, jusques à present, impénétrable à plusieurs de ceux, qui croyent d'ailleurs entendre fort bien les Philosophes. Je suis persuadé qu'on doit compter pour beaucoup, un pareil éclaircissement, capable de faire voir clair dans d'autres obscurités plus importantes; en effet peu de personnes s'imaginoient que les violettes et les hyacinthes d'Espagnet et les bestes à cornes du jardin des Hesperides; le ventre et la maison du bélier du Cosmopolite, et de Philalethe; l'Isle de la Deesse Venus, les deux pasteurs, et le reste que vous venés de m'expliquer, signifiassent la saison du printemps. Je ne suis pas le seul, qui dois vous rendre mille graces, d'avoir bien voulu developper ces misteres; je suis asseuré qu'il se trouvera dans la suite des temps, un grand nombre d'enfans de la science qui beniront votre memoire, pour leur avoir ouvert les yeux sur un point, qui est plus essentiel à ce grand art, qu'ils ne se le seroient imaginés.
 
 

EUDOXE.

Vous avés raison en ce qu'on ne peut s'asseurer d'entendre les Philosophes, à moins qu'on n'ait une entiere intelligence des moindres choses qu'ils ont escrites. La connoissance de la saison propre à travailler au commencement de l'oeuvre, n'est pas de petite conséquence; en voicy la raison fondarnentale. Comme le Sage entreprend de faire par nostre art une chose, qui est au dessus des forces ordinaires de la nature, comme d'amolir une pierre, et de faire vegeter un germe metallique; il se trouve indispensablement obligé d'entrer par une profonde meditation dans le plus secret interieur de la nature, et de se prevaloir des moyens simples, mais efficaces qu'elle luy en fournit; or vous ne devés pas ignorer, que la nature dez le commencement du Printemps, pour se renouveller, et mettre toutes les semences, qui sont au sein de la terre, dans le mouvement qui est propre à la vegetation, impregne tout l'air qui environne la terre, d'un esprit mobile, et fermentatif, qui tire son origine du pere de la nature; c'est proprement un titre subtil, qui fait la fecondité de la terre et dont il est l'âme, et que le Cosmopolite appelle le sel-petre des Philosophes. C'est donc dans cette seconde saison que le Sage Artiste, pour faire germer sa semence metallique, la cultive, la rompt, l'humecte, l'arose de cette prolifique rosée, et lui en donne à boire autant que le poids de la nature le requiert; de cette sorte le germe Philosophique concentrant cet esprit dans son sein, en est animé et vivifié, et acquiert les propriétés, qui lui sont essentielles, pour devenir la pierre vegetable, et multiplicative. J'espere que vous serés satisfait de ce raisonnement, qui est fondé sur les loix, et sur les principes de la nature.XXVI
 
 

PYROPHILE.

Il est impossible qu'on puisse l'être plus que je le suis; vous me donnez des lumieres que les Philosophes ont caché sous un voile impenetrable, et vous me dites des choses importantes, que je pousserois volontiers mes questions plus loin, pour profiter de la bonté que vous avés de ne me rien déguiser; mais pour ne pas en abuser, je reviens à l'endroit de mon Autheur, où la pierre soutient à l'or, et au Mercure, qu'il est impossible, qu'il se fasse une veritable union entre leurs deux substances, parce, (leur dit-elle) (31) que vous n'estes pas un seul corps; mais deux corps ensemble, et par consequent vous estes contraires, à considerer les loix de la nature. Je sçay bien que la penetration des substances, n'estant pas possible selon les loix de la nature, leur parfaite union ne l'est pas non plus, et qu'en ce sens-là, deux corps sont contraires l'un à l'autre: cependant comme presque tous les Philosophes asseurent que le Mercure est la premiere matiere des metaux, et que selon Geber il n'est pas un corps, mais un esprit qui penetre les corps, et particulierement celuy de l'or, pour lequel il a une sympathie visible; n'est-il pas vray-semblable, que ces deux substances, ce corps et cet esprit peuvent s'unir parfaitement, pour ne faire qu'une seule et même chose d'une même nature ?XXVII
 
 

EUDOXE.

Remarqués qu'il y a deux erreurs dans vostre raisonnement; la premiere, en ce que vous croyés que le Mercure commun est la premiere, et simple matiere, dont les metaux sont formés dans les mines; cela n'est pas ainsi. Le Mercure, est un metail, qui pour avoir moins de souffre et moins d'impuretez terrestres que les autres metaux, demeure liquide, et coulant, s'unit avec les metaux, mais particulierement avec l'or, comme estant le plus pur de tous; et s'unit moins facilement avec les autres metaux à proportion qu'ils sont plus ou moins impurs dans leur composition naturelle. Vous devés donc sçavoir, qu'il y a une premiere matière des metaux, dont le Mercure mesme est formé, c'est une eau visqueuse, et Mercurielle, qui est l'eau de nostre pierre. Voilà quel est le sentiment des veritables Philosophes.
Je serois trop long, si je voulois vous deduire icy tout ce qu'il y a à dire sur ce sujet. Je viens à la seconde erreur de vostre raisonnement, laquelle consiste en ce que vous imaginez, que le Mercure commun est un esprit metallique, qui selon Geber peut penétrer interieurement, et teindre les metaux, s'unir et demeurer avec eux, apres qu'il aura esté artificieusement fixé. Mais vous devés considerer que le Mercure n'est appelé esprit par Geber, que parce qu'il s'envole du feu, à cause de la mobilité de sa substance homogéne: toutesfois cette propriété ne l'empeche pas d'estre un corps metallique, lequel pour cette raison ne peut jamais s'unir si parfaitement avec un autre metail, qu'il ne s'en separe toujours, lors qu'il se sent pressé par l'action du feu. L'experience montre l'evidence de ce raisonnement et par consequent la pierre a raison de soutenir à l'or, qu'il ne se peut jamais faire une parfaite union de luy avec le Mercure.XXVIII
 
 

PYROPHILE.

Je comprends fort bien, que mon raisonnement estoit erroné, et pour vous dire le vray, je n'ay jamais pû m'imaginer, que le Mercure commun fust la premiere matière des metaux, bien que plusieurs graves Philosophes posent cette vérité, pour un des fondemens de l'art. Et je suis persuadé, qu'on ne peut trouver dans les mines, la vraye premiere matiere des metaux, separée des corps metalliques, elle n'est qu'une vapeur, une eau visqueuse, un esprit invisible, et je crois en un mot que la semence ne se trouve que dans le fruit. Je ne sçay si je parle juste; mais je crois que c'est là le vray sens des éclaircissements que vous avez voulu me donner.
 
 

EUDOXE.

On ne peut avoir mieux compris, que vous avez fait ces verités connuës de peu de personnes. Il y a de la satisfaction à parler ouvertement avec vous des misteres Philosophiques. Voyés quelles sont les demandes que vous avez encore à me faire.
 
 

PYROPHILE.

Je ne sçay si la pierre ne se contredit point elle-même, lors qu'elle se glorifie, d'avoir (32) un corps impartait avec une ame constante, et une teinture penetrante ?ces deux grandes perfections me paroissent incompatibles dans un corps imparfait.
 
 

EUDOXE.

On diroit icy, que vous avés déja oublié une verité fondamentale, dont vous avés esté pleinement convaincu cy-devant; souvenez-vous donc que si le corps de pierre n'estoit imparfait, d'une imperfection toutefois en laquelle la nature n'a pas fini son opération, on ne pourroit y chercher, et encore moins y trouver la perfection. Cela posé, il vous sera bien facile de juger, que la constance de l'ame, et la perfection de la teinture ne sont pas actuellement, ni en état de se manifester dans la pierre, tant qu'elle demeure dans son estre imparfait; mais lorsque par la continuation de l'oeuvre, la substance de la pierre a passé de l'imperfection à la perfection, et de la perfection à la plus-que-perfection, la constance de son ame et l'efficace de la teinture de son esprit, se trouvent reduites de la puissance à l'acte; de sorte que l'ame, l'esprit, et le corps de la pierre également exaltez, composent un tout d'une nature, et d'une vertu incomprehensible.XXIX
 
 

PYROPHILE.

Puisque mes demandes vous donnent lieu de dire des choses si singulieres, ne trouvés pas mauvais, je vous prie, que je continuë. Je me suis toujours persuadé que la pierre des Philosophes est une substance réelle qui tombe sous les sens, cependant je vois que cet Autheur asseure le contraire, disant (33) nostre pierre est invisible. Je vous asseure que quelque bonne opinion que j'aye de ce Philosophe, il me permettra de n'estre pas de son sentiment sur ce point.
 
 

EUDOXE.

J'espère toutesfois que vous en sérés bien-tost. Ce Philosophe n'est pas le seul qui tient ce langage: la pluspart parlent de la mesme maniere qu'il fait; et à vous dire le vray, nostre Pierre est proprement invisible, aussi bien à l'égard de sa matiere, comme à l'égard de sa forme. A l'égard de sa matiere; parce qu'encore que nostre pierre, ou bien nostre Mercure, (il n'y a point de difference) existe réellement, il est vray neanmoins qu'elle ne paroist pas à nos yeux, à moins que l'artiste ne preste la main à la nature, pour l'aider à mettre au monde cette production Philosophique; c'est ce qui fait dire au Cosmopolite, que le sujet de nostre Philosophie a une existence réelle; mais qu'il ne se fait point voir, si ce n'est, lors qu'il plait à l'artiste de le faire paroistre.
La pierre n'est pas moins invisible à l'egard de sa forme; j'appelle icy sa forme, le principe de ses admirables facultés, d'autant que ce principe, cette energie de la pierre, et cet esprit dans lequel reside l'efficace de sa teinture, est une pure essence astrale impalpable, laquelle ne se manifeste que par les effets surprenants qu'elle produit. Les Philosophes parlent souvent de leur pierre considerée en ce sens-là. Hermes l'entend ainsi, lors qu'il dit que le vent la porte dans son ventre; et le Cosmopolite ne s'éloigne point de ce Pere de la Philosophie, lors qu'il asseure que nostre sujet est devant les yeux de tout le monde; que personne ne peut vivre sans luy; et que toutes les creatures s'en servent; mais que peu de personnes l'aperçoivent. He bien, n'estes vous pas du sentiment de vostre Autheur, et n'avoués vous pas que de quelque maniere que vous consideriez la pierre, il est vray de dire qu'elle est invisible ?XXX
 
 

PYROPHILE.

Il faudroit que je n'eusse ny esprit, ny raison, pour ne pas tomber d'accord d'une vérité, que vous me faites toucher au doigt, en me developpant en mesme temps le sens le plus caché, et le plus misterieux des écritures Philosophiques. Je me trouve si éclairé par tout ce que vous me dites, qu'il me semble que les Autheurs les plus abstraits n'auront plus d'obscurité pour moy; je vous seray cependant fort obligé, si vous voulés bien me dire vostre sentiment, touchant la proposition que cet Autheur avance, (34) qu'il n'est pas possible querir la possession du Mercure Philosophique autrement, que par le moyen de deux corps, dont l'un ne peut recevoir la perfection sans l'autre. Ce passage me paroist si positif, et si precis, que je ne doute pas qu'il soit fondamentalement dans la pratique de l'oeuvre.
 
 

EUDOXE.

Il n'y en a pas asseurement de plus fondamental, puisque ce Philosophe vous marque en cet endroit, comment se forme la pierre sur laquelle toute nostre Philosophie est fondée; en effet nostre Mercure, ou nostre pierre prend naissance de deux corps: remarqués cependant que ce n'est pas le mélange de deux corps qui produit nostre Mercure, ou nostre pierre: car vous venés de voir que les corps sont contraires, et qu'il ne s'en peut faire une parfaite union: mais nostre pierre naist au contraire de la destruction de deux corps, lesquels agissant l'un sur l'autre comme le mâle et la femelle, ou comme le corps et l'esprit, d'une manière autant naturelle, qu'elle est incomprehensible à l'artiste, qui y prête le secours necessaire, cessent entierement d'estre ce qu'ils estoient auparavant, pour mettre au jour une production d'une nature et d'une origine merveilleuse, et qui a toutes les dispositions nécessaires, pour estre portée par l'art, et par la nature, de perfection en perfection, jusques au souverain degré, qui est audessus de la nature même.
Remarqués aussi que ces deux corps qui se détruisent, et se confondent l'un dans l'autre, pour la production d'une troisième substance, et dont l'un tient lieu de mâle, et l'autre de femelle, dans cette nouvelle generation, sont deux agens, qui se dépouïllans de leur plus grossiere substance dans cette action, changent de nature pour mettre au monde un fils d'une origine plus noble, et plus illustre, que le pere et la mere, qui lui donnent l'estre; aussi il apporte en naissant des marques visibles qui font voir évidemment, que le Ciel a presidé à sa naissance.
Remarqués de plus que nostre pierre renaist plusieurs diverses fois, mais que dans chacune de ses nouvelles naissances, elle tire toujours son origine de deux choses. Vous venés de voir comment elle commence de naistre de deux corps: vous avés veu qu'elle épouse une Nymphe Céleste, apres qu'elle a esté dépouillée de sa forme terrestre, pour ne faire qu'une seule et mesme chose avec elle; sçachés aussi qu'apres que la pierre a paru de nouveau sous une forme terrestre, elle doit encore estre mariée à une épouse de son mesme sang, de sorte que ce sont tousjours deux choses qui en produisent une seule, d'une seule et mesme espece; et comme c'est une verité constante que dans tous les differents estats de la pierre, les deux choses qui s'unissent pour lui donner nouvelle naissance, viennent d'une seule et mesme chose; c'est aussi sur ce fondement de la nature, que le Cosmopolite appuye une verité incontestable dans nostre Philosophie, sçavoir, que d'un il s'en fait deux et de deux, un, à quoy se terminent toutes les operations naturelles et Philosophiques, sans pouvoir aller plus loin.XXXI
 
 

PYROPHILE.

Vous me rendés si intelligibles, si palpables ces sublimes véritez, toutes abstraites qu'elles sont, que je les conçois presque aussi évidemment, que si c'estoient des demonstrations Mathematiques. Permettés moy, s'il vous plait, de vous demander encore quelques éclaircissements, afin qu'il ne me reste plus aucun doute touchant l'interpretation de cet Autheur. J'ay fort bien compris que la pierre née de deux substances d'une mesme espece, est un tout homogene, et un tiers-estre doüé de deux natures, qui le rendent seul suffisant par luy mesme à la generation du fils du Soleil: mais j'ay quelque peine à bien comprendre, comment ce Philosophe entend, que (35) la seule chose dont se fait la medecine universelle est l'eau, et l'esprit du corps ?
 
 

EUDOXE.

Vous trouveriez le sens de ce passage evident de lui mesme, si vous vous souveniés, que la premiere et la plus importante operation de la pratique du premier oeuvre, est de reduire en eau le corps, qui est nostre pierre, et que ce point est le plus secret de nos misteres. Je vous ai fait voir que cette eau doit être vivifiée, et fecondée par une semence astrale, et par un esprit céleste, dans lequel reside toute l'efficace de la teinture Phisique: de sorte que si vous y faites reflexion, vous avoüerés qu'il n'y a point de verité plus evidente dans nostre Philosophie, que celle que vostre Autheur avance icy, sçavoir que la seule chose dont le sage a besoin, pour faire toutes choses, n'est autre que l'eau et l'esprit du corps. L'eau est le corps et l'ame de nôtre sujet; la semence astrale en est l'esprit; c'est pourquoi les Philosophes asseurent que leur matiere a un corps, une ame et un esprit.XXXII
 
 

PYROPHILE.



J'avoüe que je m'aveuglois moi-même, et que si j'y avois bien fait reflexion, je n'aurois formé aucun doute sur cet endroit: mais en voici un autre, qui n'est point cependant un sujet de doute; mais qui ne laisse pas pour cela, de me faire souhaiter que vous veuïllés bien dire vostre sentiment sur ces paroles-cy: sçavoir, que la seule chose qui est le sujet de l'art, et qui n'a pas sa pareille dans le monde, (36) est vile toutesfois et qu'on peut l'avoir à peu de frais.
 
 

EUDOXE.

Cette chose si precieuse par les dons excellens, dont le Ciel l'a pourveüe, est veritablement vile, à l'égard des substances dont elle tire son origine. Leur prix n'est point au dessus des facultés des pauvres. Dix sols sont plus que suffisans pour acquerir la matiere de la pierre. Les instrumens toutefois, et les moyens qui sont nécessaires pour poursuivre les operations de l'art, demandent quelque sorte de dépense; ce qui fait dire à Geber que l'oeuvre n'est pas pour les pauvres. La matière est donc vile, à considérer le fondement de l'art, puis qu'elle coute fort peu; elle n'est pas moins vile, si on considère exterieurement ce qui lui donne la perfection, puisque à cet égard, elle ne coute rien du tout; d'autant que tout le monde l'a en sa puissance, dit le Cosmopolite; de sorte que soit que vous distinguiés ces choses, soit que vous les confondiés (comme font les Philosophes pour tromper les sots, et les ignorants) c'est une vérité constante, que la pierre est une chose vile en un sens: mais qu'elle est tres-precieuse en un autre, et qu'il n'y a que les fols qui la méprisent, par un juste jugement de Dieu.XXXIII
 
 

PYROPHILE.

Me voila bien-tôt autant instruit que je puis le souhaiter; faites-moy seulement la grace de me dire, comment on peut connoistre, quelle est la veritable voye des Philosophes; puis qu'ils en décrivent plusieurs differentes, et qui paroissent souvent opposées. Leurs livres sont remplis d'une infinité de diverses operations; sçavoir de conjonctions, calcinations, mixtions, separations, sublimations, distillations, coagulations, fixations, dessications, dont ils font sur chacune des chapitres entiers; ce qui met les Artistes dans un tel embarras, qu'il leur est presque impossible d'en sortir heureusement. Ce philosophe insinüe, ce semble, que comme il n'y a qu'une chose dans ce grand art, il n'y a aussi qu'une voye; et pour toute raison, il dit, (37) que la solution du corps ne se fait que dans son propre sang. Je ne trouve rien dans tout cet écrit, où vos lumieres me soient plus necessaires, que sur ce point, qui concerne la pratique de l'oeuvre, sur laquelle tous les Philosophes font profession de se taire: je vous conjure de ne pas me les refuser.XXXIV
 
 

EUDOXE.

Ce n'est pas sans beaucoup de raison, que vous me faites une telle demande: elle regarde le point essentiel de l'oeuvre; et je souhaiterois de tout mon coeur pouvoir y répondre aussi distinctement que j'ay fait à plusieurs de vos autres questions. Je vous proteste que je vous ay dit partout la vérité; je veux en faire encore de même; mais vous sçavés que les misteres de notre sacrée science ne peuvent estre enseignés, qu'avec des termes misterieux: je vous dirai néanmoins sans équivoque, que l'intention generale de notre art, est de purifier exactement, et de subtiliser une matiere d'elle-même immonde, et grossière. Voilà une verité très-importante, qui merite que vous y fassiez reflexion.
Remarqués que pour arriver à cette fin, plusieurs operations sont requises, qui ne tendent toutes qu'à un même but, ne sont dans le fond considérées par les Philosophes, que comme une seule et même operation, diversement continuée. Observés que le feu separe d'abord les parties heterogénes, et conjoint les parties homogénes de nostre pierre: que le feu secret produit ensuite le même effet; mais plus efficacement en introduisant dans la matiere un esprit igné, qui ouvre interieurement la porte secrete, qui subtilise, et qui sublime les parties pures, les separant des parties terrestres et adustibles. La solution qui se fait ensuite par l'addition de la quintessence astrale, qui anime la pierre, en fait une troisieme depuration, et la distillation l'acheve entierement, ainsi purifiant, et subtilisant la pierre par plusieurs differents degrés, auxquels les Philosophes ont accoutumé de donner les noms d'autant d'operations differentes et de conversion des élemens; on l'éleve jusques à la perfection, qui est la disposition prochaine, pour la conduire à la plusque-perfection, par un regime proportionné à l'intention finale de l'art, c'est-à-dire jusques à la parfaite fixation.Vous voyés donc qu'à proprement parler, il n'y a qu'une voye, comme il n'y a qu'une intention dans le premier oeuvre, et que les Philosophes n'en décrivent plusieurs, que parce qu'ils considerent les differents degrés de depurations, comme autant d'operations et de voyes differentes, dans le dessein (ainsi que le remarque fort bien vostre Autheur) de cacher ce grand art.
Pour ce qui est des paroles, par lesquelles vostre Autheur conclut, sçavoir, que la solution du corps ne se fait que dans son propre sang; je dois vous faire observer que dans nostre art, il se fait en trois temps differents, trois solutions essentielles, dans lesquelles le corps ne se dissout que dans son propre sang, c'est au commencement, au milieu, et à la fin de l'oeuvre; remarquez bien cecy. Je vous ay déja fait voir que dans les principales operations de l'art, ce sont toujours deux choses qui en produisent une, que de ces deux choses l'une tient lieu de mâle, et l'autre de femelle; l'un est le corps, l'autre est l'esprit: vous devés en faire icy l'application. Sçavoir que dans les trois solutions dont je vous parle, le mâle et la femelle, le corps et l'esprit, ne sont autre chose que le corps et le sang, et que ces deux choses sont d'une même nature, et d'une même espèce; de sorte que la solution du corps dans son propre sang, c'est la solution du mâle par la femelle, et celle du corps par son esprit. Voici l'ordre de ces trois solutions importantes.
En vain vous tenteriés par le feu la véritable solution du mâle en la première opération, elle ne vous réussiroit jamais, sans la conjonction de la femelle; c'est dans leurs embrassemens reciproques qu'ils se confondent, et se changent l'un l'autre, pour produire un tout homogene, different des deux. En vain vous auriés ouvert, et sublimé le corps de la pierre, elle vous seroit entièrement inutile, si vous ne luy faisiez épouser la femme que la nature luy a destinée; elle est cet esprit, dont le corps a tiré sa première origine; aussi il s'y dissout, comme fait la glace à la chaleur du feu, ainsi que vostre Autheur l'a fort bien remarqué. Enfin vous essayeriés en vain de faire la parfaite solution du même corps, si vous ne reïtériés sur luy l'effusion de son propre sang, qui est son menstruë naturel, sa femme, et son esprit tout ensemble avec lequel il s'unit intimement, qu'ils ne font plus qu'une seule et même substance.XXXV
 
 

PYROPHILE.

Après tout ce que vous venés de me réveler, je n'ay plus rien à vous demander touchant l'interpretation de cet Autheur. Je comprends fort bien tous les autres avantages, qu'il attribuë à la pierre, au dessus de l'or et du Mercure. Je conçois aussi comment l'excez du dépit de ces deux champions, les porta à joindre leurs forces, pour vaincre la pierre par les armes, n'ayant pû la surmonter par la raison: mais comment entendés vous que (38) la pierre les dissipa, et les engloutit l'un et l'autre, en sorte qu'il n'en resta aucuns vestiges ?
 
 

EUDOXE.

Ignorés vous que le grand Hermès dit, que la pierre est la force forte de toute force ? Car elle vaincra toute chose subtile, et penetrera toute chose solide. C'est ce que vôtre Philosophe dit icy en d'autres termes, pour vous apprendre que la puissance de la pierre est si grande, que rien n'est capable de luy résister. Elle surmonte en effet tous les metaux imparfaits, les transmuant en metaux parfaits, de telle maniere, qu'il ne reste aucuns vestiges de ce qu'ils étoient auparavant.
 
 

PYROPHILE.

Je comprends fort bien ces raisons; mais il me reste nonobstant cela un doute, touchant les metaux parfaits; l'or par exemple est un métail constant et parfait, que la pierre ne saurait engloutir.
 
 

EUDOXE.

Vostre doute est sans fondement: car tout de même que la pierre, à proprement parler, n'engloutit pas les metaux imparfaits, mais qu'elle les change tellement de nature, qu'il ne reste rien, qu'il fasse connoistre ce qu'ils estoient auparavant; ainsi la pierre ne pouvant engloutir l'or ni le transmuer en un metail plus parfait, elle le transmuë en medecine mille fois plus parfaite que l'or, puisqu'il peut alors transmuer mille fois autant de metail imparfait selon le degré de perfection que la pierre a receuë du Magistere.
 
 

PYROPHILE.

Je reconnois le peu de fondement qu'il y avoit dans mon doute; mais à vous dire le vray, il y a tant de subtilité dans les moindres paroles des Philosophes, que vous ne devés pas trouver estrange, que je me sois souvent arrêté sur des choses, qui devoient me paraistre assés intelligibles d'elles-mêmes. Je n'ay plus que deux demandes à vous faire, au sujet des deux conseils que mon Autheur donne aux enfans de la science, touchant la maniere de proceder, et la fin qu'ils doivent se proposer dans la recherche de la medecine universelle. Il leur conseille en premier lieu, d'éguiser la pointe de leur esprit; de lire les écrits des Sages avec prudence; de travailler avec exactitude; d'agir sans précipitation dans un oeuvre si précieux: parce, dit-il, (39) qu'il a son temps ordonné par la nature; de même que les fruits qui sont sur les arbres, et les grappes de raisins que la vigne porte. Je conçois fort bien l'utilité de ces conseils mais je vous prie de vouloir m'expliquer comment se doit entendre cette limitation du temps.XXXVI
 
 

EUDOXE.

Vostre Autheur vous l'explique suffisamment par la comparaison des fruits, que la nature produit dans le temps ordonné; cette comparaison est juste: la pierre est un champ que le Sage cultive, dans lequel l'art, et la nature ont mis la semence, qui doit produire son fruit. Et comme les quatre saisons de l'année sont necessaires à la parfaite production des fruits, la pierre de même a ses saisons determinées. Son hyver, pendant lequel le froid, et l'humide dominent dans cette terre preparée, et ensemencée; son printems, auquel la semence Philosophique estant échaufée, donne des marques de vegetation et d'accroissement; son esté pendant lequel son fruit meurit, et devient propre à la multiplication; son automne, auquel ce fruit parfaitement meur console le Sage, qui a le bonheur de le cueüillir.
Pour ne vous rien laisser à desirer sur ce sujet, je dois vous faire remarquer icy trois choses. La première, que le Sage doit imiter la nature dans la pratique de l'oeuvre; et comme cette sçavante ouvrière ne peut rien produire de parfait, si on en violente le mouvement, de même l'artiste doit laisser agir interieurement les principes de sa matiere, en luy administrant exterieurement une chaleur proportionnée à son exigence. La seconde, que la connoissance des quatre saisons de l'oeuvre doit estre la règle, que le Sage doit suivre dans les differents regimes du feu, en le proportionnant à chacune, selon que la nature le demontre, laquelle a besoin de moins de chaleur pour faire fleurir les arbres, et former les fruits, que pour les faire parfaitement meurir. La troisieme, que bien que l'oeuvre ait ses quatre saisons, ainsi que la nature, il ne s'ensuit pas, que les saisons de l'art et de la nature doivent precisément répondre, les unes aux autres, l'esté de l'oeuvre pouvant arriver sans inconvenient dans l'automne de la nature, et son automne, dans l'hyver. C'est assés que le régime du feu soit proportionné à la saison de l'oeuvre; c'est en cela seul, que consiste le grand secret du Régime, pour lequel je ne puis vous donner de regle plus certaine.XXXVII
 
 

PYROPHILE.

Par ce raisonnement, et cette similitude, vous me faites voir clair sur un point, dont les Philosophes ont fait un de leurs plus grands misteres, car l'intelligence des regimes ne se peut tirer de leurs escrits; mais je vois avec une extreme satisfaction, qu'en imitant la nature, et commençant l'ordre des saisons de l'oeuvre par l'hyver, il ne doit pas estre difficile au sage, de juger comment par les divers degrés de chaleur, qui répondent à ces saisons, il peut aider la nature, et conduire à une parfaite maturité les fruits de cette plante Philosophique.
Mon Autheur conseille en second lieu aux Enfans de la science d'avoir la droiture dans le coeur, et de se proposer dans ce travail, une fin honnête, leur declarant positivement, que s'ils ne sont dans ces bonnes dispositions, ils ne doivent pas attendre sur leur oeuvre, la benediction du Ciel, de laquelle tout le bon succez depend. Il asseure que (40) Dieu ne communique un si grand don, qu'à ceux qui en veulent faire un bon usage, et qu'il en prive ceux qui ont dessein de s'en servir, pour commettre le mal. Il semble que ce ne soit là qu'une manière de parler qui est ordinaire aux Philosophes; je vous prie de me dire quelles réflexions on doit faire sur ce dernier point.
 
 

EUDOXE.

Vous estes assés éclairé dans nôtre Philosophie, pour comprendre, que la possession de la medecine universelle, et du grand Elixir, est de tous les biens de ce monde, le plus réel, le plus estimable, et le plus grand, dont l'homme puisse jouir. En effet les richesses immenses, les dignités souveraines, et toutes les grandeurs de la Terre, ne sont point à comparer à ce precieux tresor, qui est le seul des biens temporels capable de remplir le coeur de l'homme. Il donne à celuy qui le possede, une vie longue, exempte de toutes sortes d'infirmités, et met en sa puissance, plus d'or et d'argent, que n'en ont tous les plus puissants Monarques ensemble. Ce tresor a de plus cet avantage particulier, au dessus de tous les autres biens de la vie, que celuy qui en joüit, se trouve parfaitement satisfait, même de la seule contemplation, et qu'il ne peut jamais être troublé de la crainte de le perdre.
Vous estes d'ailleurs pleinement convaincu, que Dieu gouverne le monde; que sa divine Providence y fait regner l'ordre, que sa sagesse infinie y a établi, depuis le commencement des siècles; et que cette mesme Providence n'est point cette fatalité aveugle des anciens, ny ce prétendu enchainement, ou cet ordre necessaire des choses, qui doit les faire suivre sans aucune distinction; mais vous êtes au contraire bien persuadé que la sagesse de Dieu preside à tous les evenements qui arrivent dans le monde.
Sur le double fondement, que ces deux réflexions establissent, vous ne pouvés douter, que Dieu qui dispose souverainement de tous les biens de la Terre, ne permet jamais, que ceux qui s'appliquent à la recherche de ce précieux tresor, dans le dessein d'en faire un mauvais usage, puissent par leur travail parvenir à sa possession: en effet quels maux ne seroit pas capable de causer dans le monde un esprit pervers, qui n'auroit d'autre veuë, que de satisfaire son ambition, et d'assouvir ses convoitises, s'il avoit en son pouvoir, et entre ses mains, ce moyen asseuré d'exécuter ses plus criminelles entreprises; c'est pourquoi les Philosophes, qui connoissent parfaitement les maux et les désordres, qui pourroient arriver dans la société civile, si la connoissance de ce grand secret étoit revélée aux impies, n'en traittent qu'avec crainte, et n'en parlent que par enigmes; afin qu'il ne soit compris que de ceux, dont Dieu veut bénir l'estude, et le travail.XXXVIII
 
 

PYROPHILE.


Il ne se trouvera personne de bon sens, et craignant Dieu, qui n'entre dans ces sentimens, et qui ne doive estre entierement persuadé, que pour reussir dans une si grande, et si importante entreprise, il ne faille supplier incessamment la bonté Divine, d'éclairer nos esprits, et de donner sa benediction à nos travaux. Il ne me reste plus qu'a vous rendre de tres-humbles graces, de ce que vous avés bien voulu me traitter en Enfant de la science, me parler sincerement, et m'instruire dans de si grands misteres, aussi clairement, et aussi intelligiblement, qu'il est permis de le faire, et que je pouvois le souhaiter. Je vous proteste que ma reconnaissance durera tout autant que ma vie.
 
 

FIN.


Notes

I. Quand les Philosophes disent qu'il y a trois pierres, il faut entendre qu'il y a trois états de la Pierre et que celle-ci forme un tout quand bien même il est de fait que plusieurs matières doivent y être introduites. La première Pierre est celle par laquelle l'Artiste opère la dissolution radicale des corps. C'est la putréfaction. Elle est dirigée par les régimes de Mercure et de Saturne. La deuxième Pierre est celle par laquelle on fait la conjonction des Soufres. elle est dirigée par les régimes de Jupiter et de la Lune, jusqu'à la citrinité. La troisième Pierre est celle de l'augmentation, de la fermentation et de l'accrétion des Soufres. On y distingue trois régimes : celui de Vénus, de Mars et enfin, le régime du Soleil qui clôt l'Oeuvre et la Grande coction. Notez bien que les alchimistes ont brouillé soigneusement cette distinction et ont bien souvent fait croire que le 1er Oeuvre était en fait les deux remiers régimes desquels procède la putréfaction. Alors que le 1er Oeuvre est l'époque de la préparation des matières premières.
II. C'est-à-dire d'une matière qui est parfaitement anhydre tout en étant liquide. C'est l'Eau permanente qui ne volatilise pas, du moins dans la plus grande partie de la Grande coction.
IIIVulcain. Fils de Jupiter et de Junon, eut à peine vu le jour que son père le jeta du ciel en terre, parce qu'il le trouva trop laid et trop difforme. Il tomba dans la mer, où Thétis aux pieds d'argent, fille du vieillard Nérée, le reçut, et confia son éducation à ses soeurs (Homère). Vulcain devenu grand, fit son séjour dans l'île de Lemnos. Il épousa Vénus, ou une des Grâces.
Cicéron compte plusieurs Vulcains. Le premier était, dit-il, fils du Ciel ; le second du Ni l; les Egyptiens qui le regardaient comme un de leurs grands Dieux, le premier d'entre eux, et leur Dieu tutélaire, le nommaient Opas ; le troisième était fils de Jupiter et de Junon, ou de Junon seule, selon Hésiode ; le quatrième était fils de Ménalius.
Les Grecs regardaient Vulcain comme le Dieu des Forgerons, et Forgeron lui-même. C'est l'idée qu'en donne Diodore de Sicile, lorsqu'il dit que ce Dieu est le premier Auteur des ouvrages de fer, d'airain et d'or, en un mot, de toutes les matières fusibles.
Tous les ouvrages de ce Dieu étaient des chefsd'oeuvre, tels que le palais du Soleil, la chaise d'or à ressort qu'il envoya à Junon pour se venger d'elle, et dans laquelle cette Déesse se trouva prise comme dans un trébuchet, la ceinture de Vénus, la chaîne imperceptible dans laquelle il arrêta cette Déesse dans le temps qu'elle était avec Mars, le collier d'Hermione, les armes d'Achille et celles d'Enée, la couronne d'Ariadne, le fameux chien d'airain que Jupiter donna à Europe ; Pandore, cette femme qui a tant causé de maux à la terre; les cymbales d'airain dont il fit présent à Minerve, qui les donna à Hercule pour chasser les oiseaux du lac Stymphale; enfin sa propre maison d'airain.
Les Egyptiens sont ceux qui ont honoré ce Dieu avec plus de sentiments de grandeur et de magnificence. Ils lui élevèrent à Memphis un temple superbe, et une statue colossale haute de soixantequinze pieds. Les Rois d'Egypte furent pris pendant longtemps du nombre des Prêtres qui desservaient ce temple. Le boeuf Apis y était nourri avec beaucoup de soins. Voyez APIS.
Le lion lui était consacré.
Il n'est pas surprenant qu'on ait regardé Vulcain comme le Dieu de ceux qui travaillent aux métaux, puisqu'il est le feu même qui les forme dans les entrailles de la terre. Les chefs-d'oeuvre qu'on lui attribue sont des ouvrages purement fabuleux qui indiquent les qualités de ce Dieu, et la façon même de le représenter avec un bonnet bleu est assez remarquable. Ne serait-ce pas pour la même raison qu'on donnait à Neptune une espèce de manteau bleu ? Vulcain est le feu des Philosophes Hermétiques; c'est pourquoi Hermès et les Egyptiens l'avaient en si grande vénération. Voyez
l'explication des fables inventées à son sujet, dans les Fables Egyptiennes et Grecques dévoilées, liv. 1, sect. 3, ch. 1 et liv. 3, ch. 11. [Dictionnaire, Pernety]
IV. C'est-à-dire : « que les bois de Vénus et Diane aux cornes lunaires te soient favorables »
V. De la Pierre des philosophes - et non bien sûr de la pierre philosophale. Donc, de la pierre en puissance, c'est-à-dire du Mercure philosophique, encore appelé Compost, mélange du Mercure commun [1er Mercure] et des natures métalliques ou Soufres.
VI. C'est un bon résumé du 3ème oeuvre. Dans cette allégorie, le « bled » figure le pricnipe Soufre [qui englobe les deux Soufres], la farine est le résultat que les alchimistes opèrent par leur dissolution et qui résoud en leurs premières matières les natures métalliques ; le pain est le résultat final, c'est-à-dire l'équvalent de la Pierre au rouge et l'action de pétrir est égale aux imbibitions et réitérations dont nous avons parlé dans la section des Gardes du Corps.
VII. C'est assez dire par là que la Matière est composée de chaux métalliques. Ce n'est pas autrement que procède la nature, à ceci près que la voie humide y intervient très souvent, par le biais de conditions de pressions qui font de l'eau, à l'état de vapeur surchauffée, un remarquable agent minéralisateur - voir section du Mercure de nature.
VIII. C'est cette confusion, soigneuseemnt entretenue par les alchimistes qui induit l'impétrant en erreur. Il s'imagine tirer de la rosée de mai on ne sait quelle eau possédant des propriétés extraordinaires, alors que les Adeptes veulent simplement attirer l'attention sur des signes zodiacaux qui sont les hiéroglyphes célestes de leurs matières et des planètes qui sont leurs chaux métalliques.
IX. Le grain est l'Or en puissance, c'est-à-dire le Soufre rouge ou teinture. Le germe est l'association de la Terre adéquate et du ferment ; c'est l'équivalent du Mercure philosophique.
X. Artéphius [1,2] dit que : « notre art est entièrement cabalistique », mais cette cabale peut être réduite en principes qui permettent un décryptage. Nous espérons seulement ici que nos hypothèses, que nous développons et qui sont pures conjectures, puissent s'approcher de la réalité de l'alchimie opératique.
XI. Le Dragon est souvent l'épithète pour le Mercure dans son premier état qui résoud tous les métaux en leur humide radical. C'est le même dragon qui garde le Jardin des Hespérides.
XII. Il y a là ample matière à confusion. Car si la Pierre des philosophes est le Mercure dans son premier état [le Dragon babylonien], alors pourquoi la Pierre philosophale ne serait-elle pas l'état de la matière quand survient le régime de Vénus ou de Mars, où précisément semble correspondre à l'époque où les Soufres se réincrudent progressivement ? L'Elixir correspondrait alors au Mercure philosophqiue canoniquement préparé et la Pierre philosophale, thériaque suprême, correspondrait alors à la résurgence des natures métalliques en une beaucou plus noble, à l'évidence [cf. section soufre] que la première.
XIII. Un célèbre traité d'alchimie s'appelle Atalante fugitive et a été écrit, avec de superbes emblèmes, par Michel Maier.Mais là, Limojon veut parler du serviteur fugitif de l'oeuvre qui est le Mercure, et c'est son caractère volatil qu'il souhaite ainsi souligner.
XIV. Ce passage est redoutable car Limojon, comme dans sa Lettre, confond les parties du 3ème oeuvre avec les états de la Pierre. Ainsi quand il dit que la Pierre doit être volatile en son début parle-t-il de la dissolution qui donne leiu à la sublimation des Soufres dans la masse mercurielle.
XV. Limojon parle ici d'un sel fixe qui est l'Eau pontique mais il parle aussi du principe Soufre, qui dans son état élémentaire porte le nom de quintessence. Il est, par ailleurs, assez remarquable de voir l'analogie entre cet or élémentaire qui traverse tout et les conceptions de la physique moderne, touchant en particulier les neutrinos. Mais, évidemment, les alchimistes ne pouvaient en aucune manière avoir la moindre notion de ces particules. C'est donc par une simple analogie que nous avons voulu faire cette remarque, mais qui rejoint, comme par miracle, les résultats de la physique moderne.
XVI. Cela signifie qu'à un moment de l'oeuvre, il faut nécessairement que le Mercure commun soit conjoint au Soufre rouge, l'ensemble formant le Mercure philosophique mais la question reste ouverte de savoir à quel moment il faut joindre la toyson d'or à l'ensemble, pour former le Compost. c'est un problème qui ne trouve pas encore sa solution.
XVII. Revoyez à cet égard les expériences de J.J. Ebelmen alors qu'il travaillait dans des conditions de durée de cuisson qui n'étaient pas satisfaisantes, avant que M. Bapterosse l'invite à continuer ses opérations dans les fours à porcelaine.
XVIII. Cett allusion aux pierres précieuses, au rubis n'est pas si innocente que cela et nouss erions presque portés à penser que les alchimistes n'ont parlé de la possibilité chimérique de pouvoir préparer de l'or, que pour mieux cacher la possibilité, bien réelle, de préparer par artifice les véritables gemmes orientales. [cf. soufre - Mercure].
XIX. Ce passage est important. Il est bien évident que le Mercure n'est pas constitué d'une substance unique. il joue le rôle à la fois d'un ferment et d'une semence. Ferment, il doit l'être par sa qualité d'agent minéralisateur. Mais minéraliser quoi avec quoi ? Il faut forcément qu'il y ait un support de l'Or, c'est-à-dire un élément qui enveloppe le Soufre rouge. Nous avons opté pour l'hypothèse d'une substance qui tient à la fois de celle que l'on trouve sur les rivages côtiers et d'une autre qui est contenue dans la terre adamique. Le lecteur consultera à cet égard les sections utiles. Nous ajouterons que Limojon donne pratiquement la solution au problème des deux soufres quand il décrit d'une part un mercure possédant la nature du soufre d'une part et un mercure métallique d'autre part. en l'absence de cet élément décisif, toute l'alchimie opératique n'est qu'une chimère.
XX. Là encore, passage capital. Tous les alchimistes disent que leur substance est hermaphrodite et la mythologie vient même à leur secours, en l'espèce d'une part par le principe fixe que les Adeptes ont appelé Gabertin ou Gabricius, pour leur Soufre et Beja pour leur Mercure. Leurs équivalents sont Osiris et Isis. Dom pernety en a fait l'une de ses spécialités. Pour lui, Isis fut honorée sous des noms d'emprunt qui, finalement, ne désignaient que le même objet : Cérès, Junon, la Lune, la Terre, Proserpine, thétis, la Mère de sdieux, Cybèle, Vénus, Diane, Hécate, etc. Aussi les philosophes hermétiques n'entendaient-ils [Pernety] autre chose que la partie volatile, femelle, froide, patiente de l'Art sacerdotal. tout est dit ici, mais dans un désordre qui laisse un peu perplexe le lecteur moderne. Car il est bien vrai que cette partie femelle désigne le patient dont Fulcanelli nous parle dans l'évocation de la cheminée alchimique du château de Fontenay-le-Comte. L'un des eux gnomes y est le patient, l'autre l'agent. Il est désormais clair que le patient ne peut être autre chose que la toyson d'or, ou résine de l'or ; et que, ipso facto, l'agent y désigne le Soufre rouge, qui, à la manière du sperme, va coloniser, polliniser et littéralement « mondifier » à sa manière la résine que nous avons décrites supra, en désignant le bord de mer et la terre adamique. C'est donc bien de la terre toute simple qui est désignée ici et c'est de cette terre que notre Artiste tirera les plus beaux fruits [cf. section des blasons alchimiques]. Sans vouloir encore développer l'article Sel du Dictionnaire mytho-hermétique, du moins est-il nécessaire d'en tirer ceci : que les chymistes entendent par sel la matière substancielle du corps, dont le soufre est la forme. Il est impossible de résumer à plus grands traits la substance des deux Soufres et cette définition fait honneur à Dom Pernety.
XXI. Voila comment comprendre l'allégorie. La Pierre a un corps, c'est-à-dire qu'elle possède un squelette, sorte de matrice que l'on peut préparer à partir d'une terre tirée du sable de nos rivages côtiers et d'un limon rouge qui représente la terre adamique. L'âme est représentée par la teinture qui oriente la pierre : c'est le Soufre rouge. Enfin, l'Esprit est le moyen ou milieu qui sert de liaison entre l'agent et le patient.
XXII. Limojon veut parler ici de la pierre des philosophes, considérée en tant que premier sujet, c'est-à-dire en sujet minéral, autrement dit en Prima materia. Nous savons quil y a certainement plusieurs matières premières au nombre desquelles il faut vraisemblablement compter une terre cimolienne ou terre de Samos. Consultez à ce sujet : Vitriol, Tripied ; Semita semitae, de Villeneuve ; la Toyson d'or de Salomon Trismosin ; les Enigmes et Figure hiéroglyphiques de Gobineau de Montluisant ; la Clavicule de Lulle. Notez que Pernety est très proche de la vérité, quand il écrit à l'article Alun de son Dictionnaire :

"nom que les Philosophes ont donné quelquefois à leur sel, qui n'est pas l'alun vulgaire ; mais un sel principe de l'alun, des autres sels, des minéraux et des métaux [...]"

C'est presque nommer l'alumine dont Pernety ne devait pas avoir connaissance. Voir ce terme en recherche. Notez encore que le Sel des philosophes correspond exactement à la notion que nous avions donné, au début de travail, au 1er Mercure. Mais cette définition ne nous semble à présent que rien moins assurée.
XXIII. L'origine des teintures est, par cabale, d'essence céleste. Ce sont les fruits de l'Arbre solaire qui, par l'entremise du dissolvant, se subliment et constituent l'Âme de la pierre. Mais voyons ce qu'en pense Pernety, à l'article teinture de son Dictionnaire :

Teinture. En termes de Chymie, ne signifie pas l'extraction de la simple couleur des mixtes, mais les couleurs essentielles auxquelles sont adhérentes les vertus et les propriétés des corps dont ces teintures sont extraites. L'art Spagyrique distingue plusieurs espèces de teintures; les unes sont dîtes passives, parce qu'elles sont simplement extraites, comme la teinture de rosés; les autres se nomment actives, et ce sont celles qui servent à en extraire d'autres; telle est celle du magistère des Sages, ou leur mercure. On les divise encore en teintures naturelles et teintures artificielles. Dans celles-ci, les unes sont dites animales, quand elles sont extraites des animaux; métalliques, quand on les tire des métaux, etc. On les nomme quelquefois huiles, esprits, quintessences, selon qu'elles participent plus ou moins des qualités des choses qui ont ces dénominations. Manget, Béguin.
La teinture est le dernier degré de la transmutation des corps naturels. Elle conduit à la perfection toutes les choses imparfaites. Paracelse définit la teinture une matière très noble, qui teint les corps métalliques, et humains, et les change en une essence bien plus excellente et une manière d'être infiniment plus parfaite que celles dont ils jouissaient auparavant. Elle pénètre les corps et les fait fermenter comme le levain.
La teinture qui transmue les métaux doit être fixe, fusible comme la cire, et incombustible de manière que mise sur une lame rougie au feu, elle y fonde sans fumée, et y pénètre comme l'huile pénètre le papier.
La vraie teinture des métaux est le soufre métallique exalté. Le mercure est appelé le milieu ou moyen propre à joindre et à réunir les teintures. La pierre au rouge et la pierre au blanc réduites en élixir ou en poudre de projection, sont les deux seuls et vrais principes des teintures des métaux; toute autre teinture n'est que tromperie, supercherie et sophistication.

TEINTURE VIVE. Pierre au rouge.

TEINTURE ILLUMINANTE DES CORPS. Même chose que poudre de projection. Quelques-uns ont cependant pris ces expressions comme signifiant la pierre au rouge, ou le soufre aurifique des Philosophes, parce qu'ils le nomment Soleil, et que le soleil est comme le principe, ou le distributeur de la lumière. En vain les Chymistes cherchent-ils à tirer la teinture de l'or vulgaire pour en habiller d'autres métaux; la véritable teinture de l'or consiste dans son soufre radical, qui est
inséparable du corps même de l'or, suivant d'Espagnet. D'ailleurs quand la chose serait possible, cette teinture ne pourrait donner que ce qu'elle a, et ne pourrait teindre qu'un poids d'argent égal à celui de l'or duquel elle a été extraite ; au lieu qu'un grain seul de teinture philosophique poussée au point de perfection dont elle est suqceptible, teindra un million de grains de métal de quelque espèce qu'il soit

TEINTURE ROUGE OU TEINRURE DE POURPRE. Est la même que la Teinture illuminante.

XXIV. C'est ici, en toute hypothèse qu'il nous faut placer les articles du Dictionnaire se rapportant au Ciel et à la Terre. Voyons cela :

Terre. Matière pesante et poreuse, qui compose avec l'eau le globe que nous habitons. Le vulgaire prend communément pour la vraie terre, ce qui paraît à nos yeux, c'est-à-dire, l'excrément de la terre et des autres éléments qui entre dans la composition de tous les mixtes sujets à la mort ou à la corruption. Mais dans ces excréments il y a un noyau, une vraie terre principe, qui ne se détruit point, qui fait la base des corps, et qui les conserve dans leur manière d'être jusqu'à ce que quel qu'accident dissipe le lien qui unit cette vraie terre avec ses excréments. Cette terre se trouve dans taus les mixtes, plus abondamment dans les uns que dans les autres; c'est ce principe que tant de Sophistes cherchent en vain, et qu'ils trouveraient sans peine s'ils connaissaient la Nature. Cette terre est la terre vierge des Philosophes, et ce que l'on doit entendre par l'élément de la Terre.
Les Philosophes Hermétiques donnent le nom de terre à la minière qui renferme la matière d'où ils extraient leur mercure: et ensuite, dans les opérations, à la matière même d'où ce mercure a été extrait. Ils donnent encore ce même nom de terre à leur mercure fixé; et c'est dans ce dernier sens qu'y faut entendre Hermès lorsqu'il dit, dans sa Table d'Emeraude: il aura la force des forces lorsqu'il sera réduit en terre. Ils le nomment alors Eau qui ne mouille point les mains; parce que cette terre était premièrement eau, et redeviendra liquide toutes les fois qu'on la mêlera avec l'eau de laquelle elle était composée.

TERRE ADAMIQUE ou ADAMITE. C'est la matière de laquelle il faut extraire le mercure Hermétique.

TERRE BLANCHE FEUILLES. Matière de l'oeuvre parvenue à la blancheur.

TERRE CELESTE. Lune des Sages.

TERRE DAMNEE. Terre inutile, fèces d'une matière qu'on a purifiée. On donne aussi le nom de Terre damnée à ce qui reste au fond du vase après qu'on en a tiré le plus subtil par la distillation ou la sublimation.

TERRE DES FEUILLES. Hermès a donné ce nom à la matière de l'oeuvre en putréfaction; mais son nom propre, dit Flamel, est le Laton ou Laton qu'on doit blanchir.

TERRE D'ESPAGNE. Vitriol.

TERRE DES PHILOSOPHES. C'est leur soufre.

TERRE D'OR. Litharge d'or.

TERRE FECONDE ou TERRE FERTILE. Pierre parvenue au blanc.

TERRE FETIDE. Soufre sublimé. En termes de Science Hermétique, c'est le soufre des Sages en putréfaction.

TERRE FEUILLEE. Simplement dite, signifie la matière au noir.

TERRE FIDELE. Lune des Philosophes.

TERRE FIDELE. Argent philosophique.

TERRE FRUCTUEUSE. Magistère au blanc.

TERRE GLAISE. Gomme des Sages.

TERRE GRASSE. Voyez. MATIERE.

TERRE MERCURIELLE. Matière de laquelle les Philosophes extraient leur mercure. Cette terre n'est pas le cinabre naturel ou artificiel; mais cependant, une terre minérale et métallique.

TERRE NOIRE. Voyez POUDRE NOIRE.

TERRE POTENTIELLE. Magistère au blanc.

TERRE PUANTE. Voyez. TERRE FETIDE.

TERRE RESTANTE. Matière de l'oeuvre fixée à la couleur blanche.

TERRE ROUGE. Soufre rouge des Sages. Ce nom a été donné au bol armene [arménien] et à l'orpiment.

TERRE SAINTE. Antimoine vitrifié.

TERRE SAMIENNE. Argent-vif sublimé avec le talc.

TERRE SARRAZINE. Email. Planiscampi.

TERRE SOLAIRE. Matière de l'oeuvre fixée au rouge, appelée aussi Soleil des Sages, ou mine de l'or. Quelques-uns ont appelé Terre solaire le lapis lazuli.

TERRE SULFUREUSE. Matière des Sages en putréfaction.

TERRE VIERGE. Ce terme se dit du mercure des Sages fixé en terre par la cuisson philosophique, et de la matière de laquelle doit s'extraire ce mercure lui-même, appelé pour cela Eau sèche, qui ne mouille pas les mains, et qui ne s'attache qu'à ce qui est de sa propre nature. I1 y a dans le centre de la terre une terre vierge, de laquelle nous faisons notre Mercure. Raym. Lulle.

Le sens  à donner à la Terre des alchimistes est donc celui d'une cendre, c'est-à-dire d'un sel fixe. C'est à partir de ce sel fixe que l'on peut préparer le 1er Mercure, mais ce sel fixe ne suffit pas, en lui-même, à être le Mercure.

Ciel. Ce terme a différents sens chez les Philosophes Hermétiques. Il se prend en général pour le vase des Sages, dans lequel font leur séjour Saturne, Jupiter et tous les autres Dieux.

CIEL VEGETABLE, C'est leur eau mercurielle, leur quintessence céleste tirée du vin philosophique. Christophe Parisien.

CIEL DES PHILOSOPHES. Se prend aussi pour la quintessence ou matière plus épurée des éléments. Telle est la pierre philosophale et l'élixir parfait au rouge. Paracelse a fait un ouvrage qui porte pour titre . Coelum Philosophorum. [voir aussi le Ciel des philosophes de Phelipe Ulstade qui traite de la pierre philosophale sosu le dehors d'opérations distillatoires, cf. Char triomphal] Il y traite de tous les métaux sous les noms des planètes, et il y dit dans l'article de Saturne, que si les Alchymistes savaient ce qu'il contient, ils ne travailleraient que sur cette matière.

CIEL. Les Philosophes Hermétiques ont aussi donné ce nom au feu céleste qui anime les corps élémentés. Les corps sont plus forts ou plus faibles, selon qu'ils contiennent plus ou moins de ce feu; et leur longue durée dépend de la forte union de l'esprit céleste avec l'humide radical. Cette union est ce que les Philosophes appellent, le Ciel et la Terre réunis et conjoints, le Frère et la Soeur, Gabritius et Beja. l'Epoux et l'Epouse qui s'embrassent très étroitement : parce que l'esprit volatil ne sert de rien, s'il n'est rendu fixe en la nature duquel il doit passer.

Quant au ciel des alchimistes, il se rapporte très nettement à des substances sublimées quine peuvent être que des chaux métalliques. La réunion de la Terre et du Ciel forme-t-elle la Pierre ? Car Gabritius et Beja, c'est-à-dire le Soufre et le Mercure, masquent, d'après les Adeptes les deux principes de la Pierre. Mais il faut les prendre ici dans un contexte purement allégorique et comme Principe, non comme substance. Ce problème a été évoqué supra.

XXV. Ces mois sous lesquels il faut commencer l'oeuvre sont de pures allégories, comme nous l'avons montré à maintes reprises.
Le Bélier ou Aries ne désigne point, bien sûr, l'animal, mais le signe du zodiaque. Ce signe voile le vitriol, considéré de façon générale. [voir ce terme en recherche]. Il faut faire une distinction, par ailleurs, entre Ariès et Arès comme le recommande soigneusement Fulcanelli. Arès serait le dispensateur de la Nature, caché dans les trois principes soufre, sel et Mercure, dont les alchimistes disent que tout est composé dans le monde. Il s'agirait donc de l'Esprit universel mais Arès [Pernety] n'est pas l'Archée de la Nature ou iliaster. Arès succède et arrange les formes et les espèces des individus.
Le Taureau est un symbole plus complexe et nous en donnons ici l'article du Dictionnaire :

Taureau. Animal quadrupède d'un grand usage pour l'agriculture. Les Philosophes l'ont donné très souvent pour hiéroglyphe de la matière du Grand oeuvre. Les Egyptiens avaient en conséquence beaucoup de vénération pour cet animal, que les Prêtres présentaient au peuple comme le symbole d'Osiris, un de leurs grands Dieux. Les Philosophes Grecs, instruits par ces Prêtres de ce qu'ils entendaient par le taureau, inventèrent beaucoup de fables, dans lesquelles ils introduisirent cet animal, et indiquèrent la qualité chaude et solaire de la matière, en disant que ces taureaux jetaient du feu et de la flamme par la bouche et les narines. Tels sont ceux que Jason surmonta et mit sous le joug pour leur faire labourer le champ de Mars, afin de s'emparer par ce moyen de la Toison d'or suspendue dans la forêt de ce Dieu. Tel était celui dont Hercule débarrassa Vile de Crète. Les pieds des uns et des autres étaient d'airain. Europe fut enlevée par un taureau, Pasiphaé devint amoureuse d'un taureau; Cadmus suivit un boeuf, et bâtit une ville dans l'endroit où il s'arrêta. Le fleuve Achéloüs se changea en taureau pour combattre Hercule; Prothée prenait la forme de taureau, etc.
Les Prêtres d'Egypte nourrissaient avec beaucoup de soins un taureau noir ayant seulement une tache blanche, et le logeaient dans le temple de Vulcain, le plus grand de leurs Dieux. Osiris, dont ce taureau était le symbole, signifiait feu caché, et avait pour soeur et pour épouse Isis, ou une vache, qui avait Mercure pour Conseiller et Administrateur de tout l'Empire pendant les voyages d'Osiris son mari, et après sa mort. Osiris était lui-même le symbole du Soleil et Isis l'était de la Lune; mais du Soleil et de la Lune des Philosophes, et non des astres qui nous éclairent, ou des astres terrestres, l'or et l'argent, que les Chymistes vulgaires appellent Soleil et Lune.
Les Egyptiens parfaitement instruits des secrets les plus cachés de la Nature, imaginèrent en conséquence les signes du Zodiaque, toujours par allusion à leur Art Hermétique, que les Philosophes assurent être la clef de toutes les sciences. Ils assignèrent pour cet effet les trois signes du Bélier, du Taureau et de Gemini pour ceux qui président au commencement de l'année ou du printemps, parce qu'ils sont le commencement de l'oeuvre. Les Philosophes, en suivant le système des anciens Disciples d'Hermès, ont dit pour cette raison, qu'il fallait commencer l'oeuvre au printemps, quoiqu'on puisse le commencer en effet dans toutes les saisons. Ceux qui sont au fait de l'Astrologie en devineront aisément les raisons, pourvu qu'ils aient aussi lu attentivement les livres des Philosophes. Voyez ZODIAQUE.
Il paraît que l'Auteur du Dictionnaire Hermétique n'avait pas médité longtemps et sérieusement les ouvrages des Philosophes, et combiné leurs raisonnements sur les fables. lorsqu'il interprète les taureaux qui gardaient la Toison d'or, par le feu vulgaire entretenu dans des fourneaux chymiques, dont les registres représentent les narines de ces animaux. Le taureau furieux qui ravageait l'île de Crète, et qui avait des pieds d'airain comme ceux que Jason mit sous le joug, font voir clairement que ces allégories ou fables ne peuvent s'entendre des fourneaux chymiques, mais du fourneau secret des Philosophes.
Hercule après avoir pris le taureau de l'île de Crète, le conduisit à Eurysthée, c'est-à-dire, à la plus grande fixité, comme on peut le voir dans le livre 5, ch. 1, 7 et 10 des Fables Egypt. et Grecq. dévoilées. Tant que l'eau mercurielle des Philosophes demeure sur la terre des Sages, signifiée par Pisie de Crète, cette terre est ravagée par la dissolution, et incapable de rien produire ; mais sitôt qu'Hercule arrête le taureau, ou fixe cette eau, pour le mener à Eurysthée, elle devient propre à la végétation ; on peut la cultiver pour y semer l'or philosophique. [Pernety]

Quant aux Gémeaux, aussi étrange que cela puisse paraître, ils n'apparaissent pas comme article distinct dans le Dictionnaire mytho-hermétique. Pernety nous assure que le passage du Taureau aux Gémeaux masque un changement dans la température qui provoque la dessication de la Pierre. Il nous dit encore, à l'article Nature, que l'éleemnt Air est représenté par les trois signes du zodiaque : Gémeaux, Balance et Verseau et nous avons eu l'occasion de revenir sur cette question dans la section de la Prima materia. C'est, de même, dans le signe des Gémeaux, que survient la rosée, au mois de mai [voir blasons alchimiques pour ce point]. Remarquez encore ce que dit Basile Valentin dans sa Clef VI de philosophie :

"Remarque enfin qu'il te faut soulever la balance céleste, et mettre dans le côté gauche le Bélier, le Taureau, l'Ecrevisse, le Scorpion et le Capricorne, et au côté droit, les Gémeaux, le Sagittaire, l'Echanson, les Poissons et la Vierge, et faits que le Lion porte or, se jette au sein de la Vierge, et que ce côté là de la Balance pèse le plus. Bref  faits que les douze signes du Lion Zodiaque faisant leurs constellations avec les sept gouverneurs de l'Univers se regardent tous de bon œil, et se fasse (après que seront passées toutes les couleurs) la vraie conjonction et mariage, afin que le plus haut soit rendu le plus bas, et le plus bas le plus haut." [Douze Clefs de Philosophie]
Voir les Gémeaux en recherche.

XXVI. Evidemment, la rosée de mai n'est pas le salpêtre vulgaire. Mais si l'on associe du salpêtre à de l'Esprit universel, dont nous venons juste de parler, nous obtenons un sel de vertu céleste, c'est-à-dire qui aura le pouvoir de tenir sous forme dissoute des chaux métalliques naturellement infusibles à la chaleur blanche. Notez qu'à la place du salpêtre, on peut utiliser de l'huile de tartre faite par défaillance ou encore du tartre vitriolé ; du moment qu'il s'agit d'un sel contenant le résidu de la calcination de tendres arbrisseaux...Profitons de cette occasion pour insére ici l'article Sel du Dictionnaire :

Sel. Substance composée de peu de terre sulfureuse et de beaucoup d'eau mercurielle. Les Chymistes entendent par sel la matière substancielle de corps: dont le soufre est la forme. On compte en général trois sortes de sels principaux, le nitreux, le marin et le vitriolique, quelques-uns y ajoutent le tartareux.  Le marin passe pour être le principe des autres. De ce sel volatilisé se forme le nitre, du nitre le tartre, et du tartre cuit et digéré le vitriol. [il s'agit là d'une filiation inprobable. On sait que l'on peut former du nitre régénéré à partir du tartre, mais pas l'inverse. Quant au vitriol, sa substance même s'oppose au nitre et au tartre, puisque le vitriol est formé d'une partie acide tandis que les autres sont des bases, sauf bien sûr, le sel nitreux, sauf à entendre le neter] Ils partagent encore les sels en trois classes, qu'ils appellent sel volatil, sel moyen et sel axe. [le sel axe, le punctum, c'est l'alkali végétal et/ou minéral. L'alkali marin est volatil] Le premier ou le volatil mêlé avec la soufre volatil, est proprement le mercure, ou le principe des odeurs, des couleurs et des saveurs : le sel moyen qui en est la base, avec le sel fixe. qu'ils appellent proprement corps : de manière que le soufre et le sel fixe sont comme dans un tableau, la toile toute imprimée, et prête à recevoir l'ébauche; le sel et le soufre moyen sont l'ébauche même; et le sel avec le soufre mercuriels ou volatils, sont les couleurs fines ménagées, et le vrai coloris, ou la dernière main d'un tableau. [c'est une très astucieuse comparaison. Dans notre système, la toyson d'or ou soufre blanc est la toile toute imprimée ; les couleurs fines mélangées constituent les soufres mercuriels et volatils, mais à la place de volatil il faut mettre sublimé, et la nuance est grande, car une sublimation philoosphique n'est pas une volatilisation mais une disssolution]

SEL. Terre feuillée des Sages, ou pierre au blanc, qui est en effet un sel, mais le premier être de tous les sels, sans être tiré d'aucun sel particulier, comme nitre, alun, vitriol, etc.

SEL ALKALI. Le magistère des Sages est un Sel alkali, parce qu'il est la base de tous les corps; mais en vain pour le faire se servirait-on du sel de soude, ou de quelque autre sel alkali de quelque plante; car, comme dit Basile Valentin, le sel des plantes est un sel mort, qui n'entre point dans le magistère. [Pernety est ici aussi envieux qu'Artéphius ou surtout Philalèthe]

SEL ELEBROT. C'est la même chose que sel alkali, ou le magistère au blanc.

SEL FUSIBLE. Matière des Sages cuite et parfaite au blanc: elle est appelée Sel fusible, parce qu'elle est en effet un sel, et que ce sel fond comme la cire, quand on le met sur une lamine de métal rougie au feu.

SEL DES METAUX.Plusieurs Chymistes prenant ces termes à la lettre, se sont imaginés que la matière des Philosophes était les métaux réduits en sel ou vitriol, parce que les Sages donnent le nom de Sel des métaux à cette matière; mais il faut expliquer ces termes de leur magistère au blanc, parce que de même que le sel est le principe des métaux vulgaires, le sel des Sages est la racine et la première matière des métaux philosophiques. [on ne peut pas dire, stricto sensu, que la matière des sages est un métal réduit en sel ou en vitriol, mais ce métal est pourtant bien réduit en sel, et en Soufres]

SEL DES INDES. Sel gemme.

SEL ROUGE. Soufre rouge des Philosophes.

SEL ANDERON. C'est le nitre.

SEL ALLOCAPH. Sel armoniac.

SEL DE HONGRIE. Sel gemme.

SEL AMER. Alkali.

SEL DE GRECE.Alun.

SEL INDIEN. Mercure des Sages.

SEL DE NOM. Sel gemme.

SEL DE PAIN. Sel marin ou commun.

SEL ALOCOPH.Sel armoniac.

SEL ROUGE DES INDES. Anathron.

SEL DES SAGES. Sel armoniac naturel Mais le sel des Sages ou Philosophes Hermétiques, est leur matière parvenue à la blancheur.

SEL INFERNAL. Nitre.

SEL TABERZET.

SEL CRISTALLIN

SEL DE CAPPADOCE, Sel gemme.

SEL LUCIDE.
SEL ADRAM, i

SEL SOLAIRE. Sel armoniac des Philosophes.

SEL HONORE. Matière de laquelle se fait le mercure hermétique.

SEL FLEURI. C'est le mercure même, ou eau sèche des Sages. C'est pourquoi Marie (dans son Epître à Aros) dit, prenez les fleurs qui croissent sur les petites montagnes.

SEL BRULE. Matière de l'oeuvre au noir.

SEL SPIRITUALISE, ou Esprit de sel des Philosophes. C'est leur mercure préparé par la sublimation Hermétique.

SELPETRE DES SAGES. Nitre Philosophique.

SEL DE TERRE,

SEL DE VERRE, Mercure des Sages

SEL DE LA MER.

SEL ARMONIAC DES PHILOSOPHES. Matière de l'oeuvre pendant sa sublimation, et dans le temps qu'elle volatilise le fixe ou le soufre, ou l'or des Sages.

SEL ARMONIAC. Matière parvenue à la couleur blanche; ainsi appelée de ce que l'harmonie commence à s'établir entre les principes de l'oeuvre, qui pendant la putréfaction était un chaos plein de confusion.

SEL ACIDE. Mercure Philosophique.

SEL FIXE. Soufre des Sages.

SEL VOLATIL. Mercure Hermétique.

SEL VEGETAL. Sel de tartre.

SEL DE SATURNE. Plomb réduit en sel.

SEL UNIVERSEL. Mercure des Sages

Il est assez remarquable de voir que le salpêtre reçoit le qualificatif de « fou ». Fulcanelli n'a-t-il pas dit que le Mercure était le fou de l'oeuvre ? Notez soigneusement que des trois sels que nomment Pernety, le sel nitreux et le sel vitriolique sont des plus importants dans l'oeuvre. Le sel marin semble d'un apport moins appréciable, mais les salicornia fournissent un sel, le neter, congénaire du borith [voir ces mots en recherche]
XXVII. Cette pénétration par l'Esprit des corps en présence possède le sens « d'ouverture » des métaux et de leur transformation en chaux métalliques. Notez que c'est à Geber qu'on doit la préparation de l'acide nitrique [acide azotique, eau-forte, aqua sicca ; voir ce que nous en disons dans la section des Gardes du corps]
XXVIII. C'est préciser par là que le Mercure philosophique n'est que le milieu ou moyen capable d'opérer la jonction des deux extrémités du vaisseau de nature, c'est-à-dire, dans notre hypothèse, des deux Soufres. C'est là l'exposition de la voie sèche par volatilisation. Notez encore que le mercure commun dont parle Limojon n'est autre que le vif-argent vulgaire et qu'il doit être distingué du Mercure commun qui n'est autre que l'eau-vive prime de Limojon [voir la Lettre].Voyez ici l'article volatil du Dictionnaire :

Volatil. Qui vole, qui s'élève en haut. qui se sublime au haut du vase dans la distillation, ou qui s'évapore par l'action du feu commun, ou du feu inné dans la matière, cause de la fermentation. On dit volatil par comparaison avec les oiseaux.
Les Philosophes appellent en général volatil leur mercure ou eau mercurielle au commencement de l'oeuvre, par comparaison à la volatilité du mercure vulgaire. Cette volatilité leur a donné lieu de nommer ce mercure de tous les noms des choses volatiles, tels que ceux d'Aigle, de Vautour, de Dragon volant. d'Air, d'Eau, et d'une infinité d'autres noms qu'on trouve répandus dans ce Dictionnaire, particulièrement dans l'article Matière.

Volatiles. Les volatiles nous apportent la matière de la pierre. Ces expressions des Philosophes ont trompé bien des Chymistes, qui prenant les termes à la lettre, ont cru que volatile signifiait oiseau; mais les Adeptes ne parient que par similitudes, et donnent le nom de volatiles aux navires qui nous apportent l'or des Indes. Michel Majer l'explique dans ce sens-là au liv. 6 des Symboles de sa Table d'Or, page 270. La vraie teinture, dit-il, contient la vertu séminale de l'or, qui est le père de l'oeuvre, et le vrai or philosophique. Celui qui cherche cette pierre n'a que faire d'aller dans les Indes pour la chercher dans les creux des montagnes, les volatiles nous l'apportent de ce pays-là, non les petits oiseaux, mais les plus grands, et même les vaisseaux à qui les voiles servent d'ailes.

Volatilisation. Voyez SUBLIMATION.

XXIX. On peut difficilement exprimer avec plus de clarté, et sans perdre le masque de la cabale la plus authentique et la plus simple, la différence essentielle qui existe entre de simples minéraux où dominent l'élément corporel et d'autres plus rares, et, fatalement, nettement plus précieux, qui possèdent seuleemnt un peu moins de cet élément corporel dont Limojon nous dit qu'il est imparfait et un soupçon d'âme qui leur tient lieu de gloire. voyez sur ce sujet notre Mercure de nature, et notamment l'étude du poids de nature par laquelle nous croyons avoir trouvé la pierre de transition entre celles où l'élément mercuriel est beaucoup trop prédominant et les vraies Pierres philosophales qui sont préparées par la nature. Cette pierre n'est autre que le grenat.
XXX. Cette expression, comme quoi c'est à l'artiste qu'incombe la tâche de faire rendre « l'occulte manifeste », dans le vrai sens du terme est l'un des plus hauts mystères de l'alchimie. Quant au vent, voila ce qu'en dit Pernety :

Vent. Air agité. Hermès a dit que le vent l'a porté dans son ventre; Raymond Lulle l'a expliqué du soufre contenu dans l'argent-vif. Il a par conséquent pris le vent pour le mercure des Sages.

VENT BLANC. Argent-vif et animé des Philosophes.

VENT DU VENTRE. Quelques Chymistes l'ont expliqué de la matière en putréfaction; d'autres du soufre, par la raison apportée dans l'article Vent.

VENT CITRIN. Soufre.

VENT D'ORIENT. Pierre au rouge. VENT ROUGE. Orpiment.

VENT DOUBLE. Basile Valentin (sixième Clef) l'appelle Vulturnus, ou du Sud-sud-est, et dit qu'on a d'abord besoin de ce doublevent, et puis d'un vent simple qui se nomme Eurus ou Vent d'Orient, qu'il nomme aussi du Midi. Après qu'ils auront soufflé, l'air se convertira en eau. Tout cela indique la volatilisation de la matière qui monte en vapeurs au haut du vase, où elles se condensent, et retombent en pluie. Ce qui l'a fait appeler Vent du Midi, c'est parce que le vent qui souffle de ce côté-là nous donne presque toujours la pluie.

VENT DU NORD (le) est contraire à l'extraction du menstrue universel. Ces expressions font allusion à la rosée de mai et de septembre, qui ne tombe pas lorsque le vent du nord souffle. Les Philosophes entendent par ces expressions, que le froid serait contraire aux opérations, ce qui a engagé le Trévisan à donner au fourneau le nom de Gardefroidure. Flamel nous a conservé les figures emblématiques d'Abraham Juif. parmi lesquelles on voit un rosier planté au pied d'un chêne. et violemment agité par l'aquilon. On sait en général que la fermentation excite une datation de l'air renfermé dans le vase. et cette datation occasionne un vent violent, qui fait souvent casser les vaisseaux et les bouteilles. La bière et le vin de Champagne en sont des exemples bien sensibles. Le mélange de certains minéraux ou métaux produit le même effet. [Dictionnaire]

XXXI. « d'un il s'en fait deux et de deux, un, » C'est dire par là que la matière première fournit deux corps qui, par le moyen du Mercure, n'en formeront plus qu'un, après leur réincrudation.
XXXII. Article Esprit du Dictionnaire :

Esprit. Les Philosophes Hermétiques n'entendent pas par ces termes une substance immatérielle, mais une substance extrêmement ténue, subtile, pénétrante, répandue dans tous les mixtes, et spécifiée dans chacun d'eux suivant sa nature, ses qualités, et le règne de la Nature auquel il apparent. Ils reconnaissent aussi un esprit universel physique, igné, répandu dans tout l'Univers, qu'il vivifie par son action continuée sans interruption : ils lui donnent le nom d'Archée de la Nature, et le regardent comme le principe indéterminé de tous les individus. Voyez les Principes généraux de Physique dans les Fables Egypt.et Grecq.dévoilées. Quelquefois les Chymistes Hermétiques appellent aussi Esprit leur mercure, à cause de sa volatilité. Ils donnent encore ce nom à leur matière parvenue au blanc. Niais communément ils joignent une épithète à ce terme Esprit, comme on peut le voir dans les articles suivants.

ESPRIT FUGITIF. Nom que les Philosophes Hermétiques ont donné à leur mercure, quoiqu'il soit un corps métallique [le Mercure contient des chaux métalliques, mais ce n'est pas un corps métallique par lui-même, du moins le Mercure commun. Le terme qu'emploie Pernety peut se comprendre du Mercure philosophique]; mais ils  appellent esprit tout ce qui n'est pas dur, compacte, solide; et corps tout ce qui forme une masse coagulée et fixée, dont les parties sont difficiles à séparer. Tout ce qui est liquide et volatil est esprit, quand il participe du mercure commun. Tout ce qui est compact et fixe est corps. Tels sont les métaux parfaits, et le fixe des imparfaits, les sels fixes des trois règnes. L'âme est le milieu ou le lien qui lie le fixe avec le volatil. [Pernety fait ici un contresens. C'est l'Esprit, volatil, qui tient le milieu entre l'âme métallique et le corps ou Sel]

Les Chymistes ont aussi appelé leur mercure:
ESPRIT DE MERCURE.

ESPRIT CRUD,ESPRIT DU CORPS CUIT signifient la même chose que Mercure dissolvant des Philosophes.

ESPRIT DE VIE. Parce qu'il vivifie les métaux qui sont comme morts dès qu'ils ont perdu, en sortant de la mine, cet esprit qui les y vivifiait, et leur donnait une vertu multiplicative. [par sortir de la mine, il faut comprendre des métaux qui ont subi le grillage, comme l'antimoine par exemple]

ESPRIT DES PHILOSOPHES. Parce que les Sages seuls ont le secret de le rendre esprit en le délivrant de la prison ou corps dans lequel la Nature l'avait renfermé.

ESPRIT UNIVERSEL. C'est proprement le nitre répandu dans l'air, imprégné de la vertu des astres, et qui, animé par le feu de la Nature, fait sentir son action dans tous les êtres sublunaires. Il est leur aliment, il leur donne la vie, et les entretient dans cet état autant de temps que son action n'est point empêchée par le défaut des organes, ou par la désunion des parties qui les composent. [pour nous, l'Esprit universel serait plutôt un principe vitriolique : l'acide carbonique]

ESPRIT VEGETABLE. En termes de Chymie, signifie soufre.

ESPRIT PUANT. Terme de science Hermétique, qui signifie la même chose que soufre philosophique. C'est aussi la matière au noir et le mercure en putréfaction.

ESPRIT SUBLIME. Mercure des Sages extrait de sa minière et purifié.

ESPRIT DE L'OR, OU OR EN ESPRIT. Mercure des Philosophes Hermétiques.

ESPRIT DE MIEL. Glazer dit qu'il réduit tous les métaux en vitriol, c'est-à-dire, en mercure; mais la chose est fausse.

Lorsque Limojon assure que l'Eau est l'Âme et le Corps, il faut entendre que ces deux principes sont sublimés dans l'Eau permanente, qui est alors le Mercure métallique. Quant à l'Esprit, c'est le ferment de la Pierre qui assure son augmentation ; il s'agit donc, à proprement parler d'une semence astrale, ou plutôt de vertu céleste, ce pourquoi on l'a comparée à la rosée de mai.
XXXIII. Cette matière vile et qui ne coûte rien n'est autre que la terre adamique dont nous avons parlé bien des fois. On l'a nomme aussi terre de Chios ou terre de Samos [voir ces termes en recherche]
XXXIV. Quand Limojon énonce que la solution du corps se fait dans son propre sang, il faut comprendre dans le vase de nature qui est le Mercure métallique ou Philosophique. Voici l'article Solution du Dictionnaire :

Solution. Désunion naturelle ou artificielle des corps. La naturelle est de trois sortes, selon les trois règnes de la nature. La putréfaction est la solution du règne animal, la fermentation celle du végétal, et la liquéfaction celle du minéral. Les causes de la solution sont les mêmes que celles du mélange, mais dont les effets sont contraires, parce que leurs proportions sont différentes, et que la raréfaction fait dans l'un ce que la condensation fait dans l'autre. La solution se divise encore en solution du tout, et en solution dans le continu; la première se fait dans la quantité et la qualité, et la seconde dans la quantité seulement; comme lorsque d'un marc d'argent en en sépare la moitié, ou que d'une once de plomb on en sépare quelques parties, qui prises séparément, peuvent être regardées comme des tous.
Lorsque j'ai dit que la putréfaction est la vraie solution du règne animal, je rien exclus pas le règne végétal; mais parce que la putréfaction est le commencement du règne animal, et qu'elle est beaucoup plus violente que celle des végétaux, qui n'est proprement qu'une corruption analogue à la putréfaction.
La solution artificielle' est une division des parties d'un corps, faite par l'art, comme les solutions des métaux par les eaux fortes, la calcination par le feu élémentaire, etc.
Beaucoup de gens comprennent la dissolution et la résolution, sous le terme de solution. On fait communément succéder celle-ci à la sublimation et à la distillation, pour faire dissoudre la matière restée au fond du vase.
I1 y a deux sortes de solutions, l'une se fait au froid, l'autre à la chaleur; la première s'emploie pour les sels, les corrosifs, les corps calcinés, en un mot, tout ce qui participe du sel et du corrosif s'y réduit en huile, en eau ou en liqueur. Elle se fait à l'air, ou dans un lieu humide, à couvert de la pluie et de la poussière. Tout ce que le froid dissout se congelé au chaud en poudre ou en pierre.
La solution qui se fait par le moyen du feu, regarde les corps gras et sulfureux [voir d'Espagnet]. Tout ce que la chaleur dissout, le froid le coagule. Il est bon de remarquer que tout ce qui se dissout au froid humide cache dans son intérieur un feu corrosif; au contraire, tout ce qui se résout par la chaleur, a hors du feu une froideur adoucissante.
La solution philosophique est la conversion de l'humide radical fixe en un corps aqueux. La cause qui produit cette solution, est l'esprit volatil caché dans la première eau. Quand cette eau a fait la solution parfaite du fixe, elle est appelée fontaine de vie, nature, Diane nue et libre.
Les Philosophes ne comptent qu'une solution plusieurs fois répétée dans l'oeuvre; tout consiste à dissoudre et à coaguler. Ces solutions sont néanmoins différentes selon les opérations. Dans la première préparation de la matière, de laquelle presque aucun Philosophe n'a parlé, parce qu'ils ne la regardent pas comme philosophique, il se fait une solution du corps dur, et une liquéfaction qui réunit les deux corps dans un seul, en séparant les scories de l'un et de l'autre. Le corps de l'un prend seulement l'esprit de l'autre. sans augmentation sensible de poids, et les esprits ne pénètrent et ne s'unissent aux corps que dans la solution.
Les corps se subtilisent, leurs pores s'atténuent, et approchent plus de la nature de l'esprit. La première solution philosophique sépare l'esprit du corps, et le lui rend; d'où il arrive qu'il n'y a point de vraie solution des corps sans coagulation de l'esprit. Ainsi quoique les Philosophes parlent de la solution comme d'une opération séparée et différente de la coagulation, ce n'est cependant que la même.
La solution, dissolution et résolution, sont proprement la même chose que la subtilisation. Le moyen de la faire selon l'Art, est un mystère que les Philosophes ne révèlent qu'à ceux qu'ils jugent capables d'être initiés. Elle ne se fait, disent-ils, que dans son propre sang, c'est-à-dire dans la propre eau dont le corps même a été composé.

XXXV. Limojon résume ici 2000 ans de philosophie hermétique et résume l'oeuvre en quelques lignes. Il nous est impossible de commenter ce passage car il nous faudrait reprendre ici ce que nous n'avons cessé de dire dans ce site. Pour le lecteur débutant, qu'il voit nos Principes. Redisons donc ici que l'Esprit est le Mercure, envisagé comme le vase de nature ; que le Corps ou Sel est le Soufre blanc qui sert de toyson à l'Or ; qu'enfin, l'Âme est le Soufre rouge ou teinture qui oriente notre Pierre ; que les colombes de Diane sont les deux Soufres ; que la sublimation de ces colombes exprime leur dissolution dans le Mercure qui est un fondant alcalin ; qu'enfin, la fermeture hermétique est assurée par le Mercure lui-même et que le sceau vitreux d'Hermès n'est autre que les résidus mercuriels empâtant la Pierre, à la fin de la Grande coction. Car il faut encore briser ce sceau vitreux.
XXXVI. Voici venu le temps de la moisson, de la récolte. Limojon emploie ici quelques traits de cabale : aiguiser la pointe de son esprit veut dire préparer le Mercure canoniquement avec l'alkali fixe [eau pontique, punctum, pointe] ; la Prudence est l'une des quatre Vertus que nous avons examinées dans la section des Gardes du corps. Travailler avec exactitude veut dire avec précision. Cet arcane trouve son explication dans la Clef VIII de Philosophie de Basile Valentin. Agir sans précipitation fait, bien sûr, référence à des substances qui dégouttent [dégoûtent] ou qui fluent ou à des fèces dont nous avons parlé ailleurs [voir ce terme en recherche]
XXXVII. Les saisons de l'oeuvre sont indiqués sur le zodiaque par les triangles de Feu, d'Air, d'Eau et de Terre. [cf. section Prima materia et Olympe hermétique] Voyons ce que pense Pernety des saisons de l'Oeuvre :

Hiver. Les Sages ont donné quelquefois ce nom à leur mercure; mais ils s'en servent communément dans un sens allégorique, pour signifier le commencement de l'oeuvre, ou le temps qui précède la putréfaction. C'est pourquoi ils disent communément, qu'il faut commencer par l'hiver, et le finir par l'automne; parce que de même que la nature semble morte en hiver et ne produit encore rien, de même le mercure des Sages dispose seulement à la génération, qui ne peut se faire sans corruption, et la corruption ne survient que par la putréfaction. Le régime du feu est alors du premier degré. Le mercure dissout son corps. Et les Philosophes disent que ce degré du feu doit être semblable à la chaleur d'une poule qui couve; d'autres à la chaleur de l'estomac, à la chaleur du fumier; d'autres enfin à une chaleur semblable à celle du soleil au mois de mars ou dans le signe d'Aries. C'est pour cela qu'ils ont dit qu'il fallait commencer l'oeuvre au signe du Bélier, pendant que la Lune est dans celui du Taureau. [Nous sommes d'avis que les signes du Bélier et du Taureau sont les hiéroglyphes célestes des principales substances qui aident à préparer le dissolvant] Et tout cela ne signifie autre chose que la chaleur modérée philosophiquement au commencement de l'oeuvre. C'est dans ce temps d'hiver philosophique que le mercure se mortifie, que la terre conçoit et qu'elle change de nature. [régime de Mercure et de Saturne]

Printemps. Temps où le mercure prend le tempérament et la complexion chaude et humide de l'air ; ce qui se fait par un feu du second degré. Cette chaleur doit être médiocre et tempérée, mais plus forte que celle de l'hiver. Le soufre pendant ce régime dessèche le mercure. Il produit les herbes et les fleurs philosophiques, c'est-à-dire les couleurs qui précèdent le blanc, et la blancheur elle-même. La matière alors ne peut plus être détruite. Les Philosophes, pour déterminer ce passage du noir au blanc, l'ont nommé printemps, de même que la matière elle-même. [régime de Jupiter et de la Lune]

Eté. Matière au blanc ou régime du feu du troisième degré. Sa complexion est ignée. Ce troisième degré fixe le mercure, et sa chaleur est semblable à celle du soleil dans le signe du Lion. Il faut le continuer jusqu'au rouge. Lorsque ce rouge est absolument digéré, il est si fixe qu'il ne craint plus le feu. Notre Dragon, dit Philalèthe, est alors décoré de toutes les vertus célestes et terrestres. Souvenez-vous aussi que chacune de ces chaleurs doit être le double de l'autre. C'est dans ce régime que les fruits apparaissent, et qu'il monte au Ciel sur un char de feu ; car alors paraîtra la rougeur, qui sera permanente dans toutes les révolutions faites par cinq cuissons après la vraie blancheur. [régime de Vénus et de Mars]

Automne. Temps où l'Artiste recueille les fruits de ses travaux. il est d'une complexion froide et sèche. Souvenez-vous donc bien qu'il faut disoudre en hiver, cuire au printemps, coaguler en été, et cueillir les fruits en automne, c'est-à-dire donner la teinture. [régime du Soleil]

Comme on peut l'observer, il n'y a aucune concordance entre les saisons et les signes du zodiaque qui sont, paraît-il, sous la dépendance de chacune des sept planètes connues de la Tradition. Cela n'est pas pour nous étonner. Car il faut distinguer, relativement aux rapports hermétiques entre les planètes et les signes du zodiaque, les lieux d'exaltation où l'influence des astres se trouve maximale. Remarquez que tout ceci s'entend du zodiaque alchimique, c'est-à-dire du véritable zodiaque. Nous rappelons les lieux d'exaltation dans la section Prima materia, chap. triangles magiques. Ainsi, selon ce système, l'oeuvre doit être commencée dans la Vierge, poursuivie dans la Balance,  puis dans le Sagittaire et l'Ecrevisse. De là on passe au Taureau, au Bélier avant de finir l'Oeuvre dans le Lion. Mais si nous passons par le biais des exaltations, nous obtenons la séquence suivante : Vierge - Balance - Cancer [Ecrevisse] - Taureau - Bélier - Poissons - Capricorne - Bélier


FIGURE III
(le zodiaque hermétique)

Comme nous l'indiquions dans le § des triangles magiques, nous avons ici des correspondances qui cadrent bien avec ce que nous disent les alchimistes : 1 part de feu, 1 part d'eau, 3 parts de terre et 2 parts d'air. Où si l'on préfère : 1 part de Soufre rouge, 1 part de Mercure commun, 3 parts de Soufre blanc et 2 parts de double Mercure [Mercure philosophique]. Une fois n'est pas coutume et nous allons donner quelques réflexions de symbolisme hermétique, non de symbolisme alchimique. Mais nous allons y trouver d'étranges analogies. Pour cela, nous emprunterons quelques lignes d'un livre remarquable sur les Origines symboliques du blason, dû à Robert Viel [Berg International Editeurs, 1972] que nous avons déjà évoqué à la section des blasons alchimiques.

Il nous faut maintenant justifier, en quelque sorte, l'appel que nous allons faire aux sciences occultes pour l'explication des armoiries du Moyen Âge et même de beaucoup d'autres. Et, pour ce faire, nous ne saurions trouver mieux que les lignes suivantes extraites d'un ouvrage d'un savant helléniste qui s'est beaucoup occupé d'astrologie tout en en étant un des adversaires les plus résolus : A. Bouché-Leclerq, membre de l'Institut.

« On a cru longtemps et on croit peut-être encore, dit-il, que la divination en génération et l'astrologie en particulier ont tenu peu de place dans l'histoire. Sans doute, on constate que les oracles et les pronostics des devins interviennent à tout moment... mais on suppose que c'était là, pour les chefs d'État ou les chefs d'armée, des prétextes plutôt que des raisons, des moyens commodes d'utiliser la crédulité populaire... C'est un point de vue qui a pu paraître rationnel aux philosophes du siècle dernier, mais qui devait être, comme on dit aujourd'hui , dépassé... L'astrologie a mis parfois la main sur ces grands leviers qui sont la volonté des rois. Qui sait combien de desseins intéressant des millions d'hommes elle a entravés ou favorisés, quand elle avait prise sur la pensée d'un Auguste, d'un Tibère, d'un Charles Quint, d'une Catherine de Médicis, d'un Wallenstein ou d'un Richelieu ? Les historiens devront, à mon sens, rechercher avec plus de soin qu'ils n'ont fait jusqu'ici les traces cette ingérence et ne pas se persuader aussi facilement qu'elle a été d'effet négligeable. Ils n'ont pas même besoin d'aller bien loin pour rencontrer, dans l'observance de la semaine incorporée aux religions issues du judaïsme, la trace désormais indélébile d'une idée astrologique (L'Astrologie grecque, Paris, 1889). »

Ce passage montre, d'une manière claire, l'importance que l'occultisme  avait dans l'antiquité et dans des temps même assez rapprochés de nous : il n'en avait pas moins au Moyen Âge et les noms des Arabes Rhazés, Geber, Avicenne, Averroès, de l'Anglais Roger Bacon, du Souabe Albert  le Grand, de l'Espagnol Raymond Lulle [1,2], des Français Arnaud de Villeneuve, Nicolas Flamel [1,2,3], de l'Allemand Basile Valentin [1,2,3] pour l'alchimie, de l'Italien Thomas de Pisan et de l'Allemand Jean Muller, plus connu sous celui de Regiomontanus, pour l'astrologie, sont là pour le prouver. N'oublions pas qu'à cette époque les sciences étaient liées l'une à l'autre, que l'on ignorait les spécialisations si fort en honneur à l'heure actuelle, et que tel qui voulait étudier l'astrologie devait également apprendre l'alchimie ; la divination n'avait pas de secrets pour les alchimistes que nous venons de citer.
Mais les savants qui ont laissé la trace de leur passage par des oeuvres ou des écrits sont-ils les seuls qui aient été instruits dans les sciences hermétiques et les pratiques magiques ? Non certes, et les affiliés aux sociétés secrètes de l'Antiquité et du Moyen Âge ont été également admis à ces réunions cachées où leur étaient dévoilées de mystérieuses pratiques. De ce qui se passait dans ces assemblées, nous n'avons rien à dire ici ; mais nous voulons et nous devons montrer un peu quelles furent les doctrines des initiés de tous les temps et de tous les pays, quels étaient leurs symboles, qu'on retrouve ceux-ci assez fréquemment dans les armoiries du Moyen Âge et même du XVIIIe siècle, surtout dans les pays du Nord de l'Europe, enfin comment ces symboles peuvent être compris et expliqués.

La base fondamentale des doctrines de tous les initiés, depuis les Chaldéens, les Égyptiens, les Hindous, jusqu'aux Templiers, aux Rose-Croix, aux francs-maçons anciens, est l'analogie. Par l'analogie, on détermine les rapports qui existent entre les phénomènes. Prenons, par exemple, l'étude de l'homme ; deux méthodes s'offrent à nous : d'abord, l'étude des organes, ou du visible ; ensuite, l'étude de la vie, ou de l'invisible. La première est l'étude par induction, la seconde est l'étude par déduction. Mais, en les combinant entre elles, on en obtient une troisième par laquelle on considère le rapport qui existe entre les organes et la fonction, ou entre deux fonctions, ou entre deux organes : c'est l'étude par analogie.
[...] les principes sont exclusivement étudiés parle philosophe : dans l'antiquité et au Moyen Âge les initiés, se basant sur l'analogie, faisaient découler les principes des lois, comme les lois des faits. Et ainsi ils arrivaient à une connaissance sûre et approfondie de toute chose. [...] L'Univers sera donc, par rapport àl'homme, un grand organisme, et l'homme, par rupport à l'Univers, sera un petit monde, d'où les noms de microcosme donné à l'homme et de macrocosme donné à l'Univers par les Anciens. Nous allons voir maintenant l'importance hermétique de cette hiérarchie à trois termes connue en sciences occultes sous le nom de Ternaire.

1e ternaire est essentiellement constitué par les trois termes :

I) Un terme actif,
2) Un terme passif,
3) Un terme neutre, résultant de l'action des deux premiers l''un sur l'autre. [...]

Si l'on considère que l'on peut expliquer toute la nature par trois, ou par quatre, ou par sept (addition), ou par douze (multiplication), on admettra facilement l'importance considérable du nombre 3 et du nombre 4. Les trois règnes de la nature, les quatre éléments, les sept jours de la semaine, les douze mois de l'année, comprenant quatre saisons de trois mois chacune, les douze signes Zodiaque, répartis en trois groupes de quatre signes sont des exemples assez présents à la mémoire de tous pour nous dispenser d'entrer dans des détails inutiles, nous obtenons donc ainsi les douze premiers nombres, ceux qui servent à former tous les autres et qui sont, en quelque sorte, l'une des bases des sciences occultes. En voici la clé ternaire
 
 
1
l'unité
l'Être
2
le binaire
l'Union
3
le ternaire
la Génération

[tiré et adapté de : F. Cadet de Gassicourt et le Baron Du Roure de Paulin]
Il n'est pas difficile de trouver dans le terme actif, l'agent des alchimistes, c'est-à-dire l'Âme ou soufre rouge, et dans le patient le Sel que certains ont aussi appelé 1er Mercure, d'où il est résulté une facheuse confusion. quant au terme neutre, il faut y voir l'Esprit ou Mercure commun. Que le lecteur revoie notre image du zodiaque. La part de Feu et la part d'Eau représentent l'unité ou l'Être. L'Air qui a 2 parts représente les Soufres sublimés [c'est par envie que les alchimistes disent volatilisés, en confondant à escient la voie sèche et la voie humide, comme Philalèthe, ainsi que l'a fait remarquer Pierre Dujols dans son Hyptypose]. L'Air représente donc le binaire ou l'Union, après la phase de dissolution. C'est le Rebis dans son second état, équivalent du Mercure philosophique. Enfin les 3 parts de Terre représentent le ternaire ou la Génération et cette époque de l'Oeuvre où Délos surgit de la mer hermétique et où Latone accouche de Diane et d'Apollon.

Zodiaque. Cercle imaginé dans le Ciel, et qu'on suppose posé de biais entre les deux pares du monde. I1 est coupé à angles obliques de vingt trois degrés et demi par l'Equateur au commencement des signes du Bélier et de la Balance. Le Zodiaque partage le Monde obliquement à l'égard de l'Equateur,en deux parties égales, dont l'une est appelée septentrionale, dans laquelle sont les signes septentrionaux; on nomme l'autre pare méridionale, et elle contient les signes méridionaux.
L'obliquité du Zodiaque et le cours biaisant du Soleil contribuent à produire la diverse température des saisons. Ils servent à la génération des choses vivantes en montant vers notre Zénith, et à la corruption en descendant vers le Nadir.
On divise ordinairement le Zodiaque en douze pares égales qu'on appelle Signes, dont la suite se compte d'occident en orient, en commençant par le point où le Soleil avançant de son mouvement propre, passe de la partie méridionale du globe à la partie septentrionale. C'est le premier degré du premier signe du printemps appelle Aries ou le Bélier. Ces douze signes occupent les douze mois de l'année, et le Soleil entre tous les mois dans un de ces signes, dont les noms sont le Béher ou Aries, le Taureau ou Taurus, les Gémeaux ou Gemini,
l'Ecrevisse ou Cancer, le Lion ou Léo, la Vierge ou Virgo, la Balance ou Libra, le Scorpion ou Scorpius, le Sagittaire ou Sagittarius, le Capricorne ou Capricornus, le Verseau ou Aquarius. [il semble que Pernety ait oublié le signe des Poissons, Pisces]
Les trois premiers occupent les trois mois du printemps, les trois suivants ceux de l'été, la Balance, le Scorpion et le Sagittaire se trouvent dans l'automne, et les trois derniers dans l'hiver.
Les six premiers sont septentrionaux, et les six derniers méridionaux. On appelle encore les six premiers ascendants, parce que le Soleil depuis le premier degré du Capricorne jusqu'à la fin des Gémeaux, monte et s'approche de notre Zénith, ou point central; et les six autres descendons, parce que le Soleil, en y passant, s'éloigne de notre Zénith.
Les Astrologues disent que lorsqu'une planète se trouve dans certains de ces signes, elle a plus de vertu, que ses influences sont plus efficaces, et ce signe est appelé exaltation; le signe opposé se nomme déaction ou chute, comme si la planète y perdait quelque chose de sa vertu. Ainsi lorsque le Soleil se trouve dans le Bélier, il est dans son exaltation, et la Balance est sa déjection. Le Taureau est l'exaltation de la Lune, et le Scorpion sa chute. Le Lion est l'exaltation de Mercure, et le Verseau sa déjection . la Vierge est aussi l'exaltation de Mercure et les Poissons sa chute, parce qu'excepté le Soleil et la Lune, chaque planète, a deux signes d'exaltation et deux de déjection, comme elles ont aussi deux maisons. La maison propre du Soles est le Lion, celle de la Lune est l'Ecrevisse. Celles de Mercure sont les Gémeaux et la vierge :le Capricorne et le Verseau sont celles de Saturne, dont la Balance et le Scorpion sont l'exaltation, et le Bélier et le Taureau la chute. Jupiter a pour maisons les Poissons et le Sagittaire, pour exaltation l'Ecrevisse, et pour déjection le Capricorne. Les maisons de Mars sont le Scorpion et le Bélier, son exaltation est le Capricorne, et sa chute l'Ecrevisse. Vénus a pour maison le Taureau et la Balance, pour exaltation le Verseau et les Poissons, et pour déjection le Lion et la Vierge.
Ces signes ont aussi des qualités relatives à celles des éléments. Trois sont ignés ou chauds, savoir le Bélier, le Lion et le Sagittaire; trois aériens, les Gémeaux, la Balance et le Verseau: trois aqueux, le Cancer, le Scorpion et les Poissons; trois terrestres, le Taureau, la Vierge et le Capricorne.
On en compte aussi six masculins et diurnes, qui sont le Bélier, les Gémeaux, le Lion, la Balance, le Sagittaire et le Verseau: et six féminins nocturnes, savoir le Taureau, l'Ecrevisse, la Vierge, le Scorpion, le Capricorne et les Poissons.
Les Egyptiens qui avaient observé les Astres et mesuré leur cours, partagèrent l'année en mois et en saisons, la réglant sur le cours du Soleil, et les mois sur celui de la Lune, et divisèrent le Ciel en douze parties, à chacune desquelles ils donnèrent le nom d'un animal. Lucien (Traité de l'Astrologie judiciaire) ajoute que les Egyptiens révéraient le boeuf Apis en mémoire du Taureau céleste, et que dans l'Oracle qui lui était consacré, on tirait les prédictions de la nature de ce signe, comme les Africains de celle du Bélier, en mémoire de Jupiter Ammon qu'on adoraient sous cette figure.
Les Egyptiens crurent donc reconnaître quelques qualités semblables, quelque analogie dans ces signes et les animaux qui les représentaient; c'était sans doute ce qui leur avait aussi donné lieu d'inventer la fable dé la métamorphose des Dieux en animaux, pour éviter de tomber entre les mains de Typhon... [...]
Diane avait pris la figure d'une chatte [...] Bacchus celle d'un bouc, [...] Junon celle d'une vache
blanche, [...]; Mercure se cacha sous celle de l'ibis, [...]; Vénus sous celle d'un poisson, [...]
Ces qualités chaudes, froides, aqueuses ou sèches furent donc les raisons qui engagèrent les Egyptiens à donner aux planètes et aux signes du Zodiaque des noms d'animaux, et appelèrent ces constellations maisons ou lieux dans lesquels les planètes faisaient leur séjour passager pendant leur cours.
Quand Hermès ou ses Disciples eurent observé la même analogie entre les Planètes et les signes, ou du moins qu'ils eurent imaginé les mêmes qualités dans Vénus et le Taureau, par exemple, ils assignèrent le Taureau pour maison à Vénus, Aries pour celle de Mars, Gemini pour celle de Mercure, le Lion pour celle du Soleil, le Cancer pour celle de la Lune, et ainsi des autres.
Les Philosophes Disciples d'Hermès ont eu égard à toutes ces observations, et s'y sont conformés dans leurs raisonnements sur les sept planètes terrestres, ou les sept métaux. Ils les ont comparés aux planètes célestes, et leur ont supposé un cours qui forme l'année philosophique.
Paracelse dit qu'il faut faire parcourir à Saturne toutes les sphères des autres. Basile Valentin dit dans la 6e Clef :

« Remarque qu'il faut que tu souleves la Balance céleste, et que tu mettes dans le côté gauche le Bélier, le Taureau, l'Ecrevisse, le Scorpion et le Capricorne, et dans le côté droit les Gémeaux, le Sagittaire, le Verseau, les Poissons et la Vierge; fais que le Lion porte or se jette dans le sein de la Vierge, et que ce côté-là de la Balance pesé plus que l'autre. Enfin  que les douze signes du Lion Zodiaque faisant leurs constellations avec les sept Gouverneurs de l'Univers, se regardent tous de bon oeil, et qu'après que toutes les couleurs seront passées, la vraie conjonction se fasse, et le mariage, afin que le plus haut soit rendu le plus bas, et le plus bas le plus haut.»

Plusieurs Chymistes Hermétiques ont dit qu'il fallait commencer l'OEuvre au printemps, par le cours du Soleil dans les signes du Bélier, du Taureau et de Gemini; d'autres en hiver, par le Capricorne, le Verseau et les Poissons. C'est que les uns en s'exprimant ainsi, ont eu égard à la matière qu'il faut prendre pour faire l'OEuvre [C'est-à-dire Bélier et Taureau], et les autres aux premières opérations. Le Cosmopolite dit que leur mercure se tire du ventre d'Aries,au moyen de leur acier, que dans un autre endroit il appelle aimant; [Pernety fait ici une confusion : l'acier désigne la minière du soufre rouge alors que la matière est déjà dans le Mercure ; quant à l'aimant, c'est un autre nom du Mercure] et ajoute qu'il y a un second acier semblable au premier, créé par la Nature même: celui qui saura l'extraire des rayons du Soleil et de la Lune, trouvera ce que tant de gens cherchent.
Un de leurs hiéroglyphes représente Aidas [Atlas] portant sur ses épaules la sphère du Monde, sur laquelle est marquée une pare du Zodiaque, qui renferme les six signes dont j'ai parlé plus haut, et la figure du Soleil entre
les signes des Poissons et du Bélier, et la Lune s'y trouve placée entre le Verseau et les Poissons. Le Cosmopolite, de concert avec les autres Philosophes et les Astrologues, placent les planètes différemment des Astronomes. Ceuxci mettent Saturne le plus haut, ensuite Jupiter en descendant, puis Mars, le Soleil, Mercure, Vénus et la Lune.

« Afin que vous puissiez mieux concevoir comment les métaux s'allient et donnent leur semence, observez le Ciel et les sphères des planètes, dit le Cosmopolite, (Tract. 9). Voyez que Saturne est le plus élevé, Jupiter lui succède, puis Mars, ensuite le Soleil, Vénus, Mercure et la Lune. Considérez que les vertus des Planètes ne montent pas, mais descendent; et l'expérience nous apprend que de Vénus on ne fait pas Mars, mais bien de Mars Vénus, parce que celle-ci a sa sphère plus basse. De même on change aisément Jupiter en Mercure, parce que Jupiter est le second en descendant du Ciel, et Mercure le second en montant de la Terre; Saturne est le plus haut, et la Lune la plus basse. Le Soleil se trouvant au milieu, se mêle avec toutes les autres planètes.
Mais il ne saurait jamais être perfectionné par les inférieures. Sachez donc qu'il y a une grande correspondance entre Saturne et la Lune, au milieu desquels le Soleil se trouve placé; qu'il y a aussi beaucoup d'analogie entre Jupiter et Mercure, de même qu'entre Mars et Vénus, parce que le Soleil se trouve aussi entre ces planètes.» [cf. Olympe hermétique]

L'Anonyme qui a joint une figure hiéroglyphique à la Table d'Emeraude d'Hermès, a placé les planètes un peu différemment; il n'a pas eu en vue de présenter leur cours, mais seulement leur position relative. Il a mis au haut et sur la même ligne le Soleil et la Lune; au-dessous du Soleil, Mars et Saturne; de l'autre côté sous la Lune, Vénus et puis Jupiter, et Mercure au milieu de toutes.
 
 


FIGURE IV
(frontispice de la Table d'Emeraude, remployée de l'Azoth)

On voit par ce que nous avons dit jusqu'ici, que le Zodiaque des Philosophes n'est pas le même que le Zodiaque céleste, quoique le premier ait un grand rapport par ses qualités avec le second. Les signes des Philosophes sont les opérations de l'oeuvre qu'il faut parcourir pour parvenir à leur automne, dernière saison de leur année, parce qu'elle est celle où ils recueillent les fruits de leurs travaux. Vovez SAISONS. Ces qualités aériennes, aqueuses, chaudes et terrestres, sont les états différons où se trouve leur matière pendant le cours des opérations. L'aérienne marque la volatilisation, l'humide ou aqueuse la dissolution, la terrestre et l'ignée la fixation. La dissolution et la putréfaction de leur or est leur hiver; pendant ce temps-là leur Soleil cueilli au printemps, parcourt les signes du Capricorne, du Verseau et des Poissons. De-là il passe dans les autres signes en rétrogradant toujours, dans chaque saison, de manière qu'à la fin il se trouve dans le lieu de son exaltation d'où il était parti, et puis dans sa propre maison, qui est le Lion porte or, comme l'a dit Basile Valentin. C'est la raison pour laquelle cet Auteur a dit qu'il fallait le mettre dans la Balance, et le jeter dans le sein de la Vierge, faisant en sorte que ce côté de la Balance pesé plus que l'autre, c'est-à-dire, que le fixe l'emporte sur le volatil. Tous les signes aériens et aqueux sont volatils, et les chauds de même que les terrestres sont fixes. L'air des Phlosophes est caché dans leur eau, et leur feu dans leur terre. Celui qui veut étudier la Philosophie Hermétique, doit donc faire l'objet de ses méditations du Zodiaque des Philosophes, observer bien sérieusement les qualités relatives de leurs planètes et de leurs signes; voir en quoi ils différent et en quoi ils se ressemblent. pourquoi l'une trouve son exaltation dans un signe qui sert de maison à l'autre, et d'où cela peut provenir; pourquoi on a placé une planète dans un signe plutôt que dans un autre, et enfin quel rapport ont ces signes avec les saisons Philosophiques, et la correspondance des planètes relativement à leur position, tant dans les signes du Zodiaque, que dans le Ciel dont parle le Cosmopolite. [Dictionnaire, Pernety]

Cette figure dont parle Pernety n'est autre que la 3ème gravure de l'Azoth, attribué à Basile Valentin. La concordance entre les trois planètes situées à gauche - Soleil [Aries] - Mars [Capricornus] - Saturne [Libra] dessinent un triangle sur le zodiaque, dont les pointes sont espacées de deux signes et désignent un signe de Feu [Aries], un signe de Terre [Capricornus] et un signe d'Eau [Libri]. quant à la Lune [Taurus] - Vénus [Pisces] et Jupiter [Cancer], ils dessinent un autre triangle sur le zodiaque, dont les pointes sont espacées d'un seul signe et qui désignent un signe de Terre [Taurus], un signe d'Air [Cancer] et un autre signe d'Air [Pisces]. Mais, on peut faire d'autres remarques. En vis-à-vis, le soleil et la Lune sont les parents de la Pierre [Aries et Taurus = Feu + Terre], Mars et Vénus participent à la préparation du dissolvant [Capricornus et Pisces = Terre + Air], enfin Saturne et Jupiter se suivent dans l'ordre des opérations [Libra et Cancer = Eau + Air].
En définitive, ces signes du zodiaque, ces « dominations » planétaires qui ne sauraient avoir d'autre signification que rattachée à l'hermétisme alchimique, ne sont là que pour nous indiquer les correspondances entre les Quatre Eléments et les opérations clefs :

- Eau = Dissolution àHiver = Libra
- Air = Sublimation àPrintemps  = Pisces
- Feu = Exaltation àEté  = Aries
- Terre = Coagulation àAutomne = Capricornus

Voyez aussi les Enigmes et Figures Hiéroglyphiques de Gobineau de Montluisant. Récapitulons en donnant l'article Saison :

Saisons. Les Philosophes ont leurs quatre saisons, comme les quatre de l'année vulgaire; mais elles sont bien différentes. Ils entendent par saisons les divers états successifs où se trouve la matière de l'Art pendant le cours des opérations, et ces saisons se renouvellent chaque année Philosophique, c'est-à-dire chaque fois que l'on réitère l'opération pour parvenir à la perfection de l'oeuvre. Leur hiver est le temps de la dissolution et de la putréfaction : le printemps succède et dure depuis que la couleur noire commence à s'évanouir, jusqu'à ce que la couleur blanche soit parfaite : cette blancheur et la safranée qui suit, forment leur été; la couleur rouge qui vient après, est leur automne. C'est pourquoi ils disent que l'hiver est la première saison de l'année, et qu'il faut commencer l'oeuvre en hiver.  Ceux qui recommandent de commencer au printemps, n'ont en vue que la matière avec laquelle il faut faire l'oeuvre [Pernéty a ici parfaitement raison], et non le commencement du travail de l'Artiste, puisqu'il peut le faire dans tout le cours des saisons vulgaires. [Dictionnaire]

XXXVIII. Nous nous devons ici de faire en sorte que le lecteur ne s'illusionne pas. Car, à notre grand regret, il faut craindre que la médecine universelle et que le grand élixir ne soient que des expressions cabalistiques. La « médecine universelle » ne serait que la teinture, qui par son Soufre rouge peut « orienter » la Pierre - mais dans une certaine mesure seulement [cf. section Soufre] et le « grand élixir » voilerait le Mercure philosophique, c'est-à-dire le Mercure métallique. Pour des précisions, voyez la section du Mercure et celle du Dragon écailleux.