Minéralogistes et Chimistes Français

leurs rapports à l'alchimie
 


revu le 5 janvier 2004


Introduction :

Qu'on comprenne bien. Il n'est pas question d'affirmer ici que les savants dont nous donnons ci-dessous les Eloges se sont intéressés à l'alchimie. Ils ont cependant une particularité qui les distinguent de tous les autres, à nos yeux. Celle d'avoir été cités, soit directement, soit indirectement par Fulcanelli et son élève, E. Canseliet. Ainsi, Jean-Baptiste Dumas est cité par Fulcanelli [Demeures Philosophales, tome I] comme quelqu'un qui ne s'opposait pas de manière systématique à l'idée alchimique. Nous avons eu l'occasion d'en parler dans les sections suivantes :Mercure - notes sur Protée - alchimie en Alsace-Lorraine - bibliographie - voie humide - Quant à H. Sainte Claire Deville, il est cité indirectement par la relation au verre malléable [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18,] dans le tome I des Demeures Philosophales. Mais Sainte Claire Deville a aussi pratiqué de nombreux travaux de synthèse expérimentale [cf. notamment réincrudation] qui le désignent comme un de ceux, avec Jacques-Joseph Ebelmen et bien d'autres encore, qui ont pratiqué - sans le savoir - l'Art sacré dans sa forme la plus haute, c'est-à-dire par des procédés de nature. Le hasard a voulu que J.B. Dumas, par suite de son décès, n'ait pu prononcer lui-même l'Eloge des frères Deville. C'est l'une des raisons qui ont fait que nous avons tenu à associer Dumas aux Deville sur cette page. Une raison connexe a fait que nous avons inséré un Eloge sur Elie de Beaumont. Plusieurs fois, nous avons eu à signaler ses travaux sur les émanations volcaniques, en liaison avec les cristallisations - cf. Mercure de nature - outre qu'Elie de Beaumont est constamment cité par Gabriel-Auguste Daubrée et Achille Delesse. Une raison analogue nous a conduit à ajouter un Eloge de Jules Pelouze, prononcé par Jean-Baptiste Dumas. Nous avons cité longuement ses travaux sur la dévitrification, et sur le verre [cf. réincrudation]. En effet, les changements de couleurs dans la masse du verre, sur lesquels insistent J.B. Dumas, intéressent l'alchimiste au premier chef.

- On peut relever dans le premier Eloge sur Deville des relations à la mythologie et à la signification hermétique des hiéroglyphes célestes - en liaison avec les métaux - qui ne laissent pas d'étonner chez un chimiste réputé entièrement positiviste. Voyez les relations à Apollon, à Artémis. Voyez aussi comme l'argile joue le rôle d'une chose vile, de peu d'importance alors qu'elle recèle un trésor...Remarquez les qualités extraordinaires de ce métal, dont Lavoisier avait entrevu l'existence : léger comme le verre, aussi beau que l'argent, d'une noblesse comparable à l'or, et plus commun que le fer. Ne voit-on pas s'annoncer Artémis, Apollon et Arès ou même Mercure ? Mais ce métal ne se laisse pas obtenir sans un dur labeur : il faut aller le débusquer en employant un fin limier, qui tient de la matière des anciens vases murrhins [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10,]. Mais cela ne suffit pas : il faut encore employer un muriate. Et surtout, il faut être très riche. Condition que remplira l'Etat, quand on pense que Tibère fit sans doute périr le malheureux potier qui avait retrouvé sans le vouloir le tour de main nécessaire à l'opération. Ce n'est pas tout : Deville pose les conditions de la véritable séparation chimique, tenue pour mystérieuse, voire inconnue sous bien des aspects. Cette séparation dépend de conditions physiques ; voilà un point qui rapproche encore Deville de Fulcanelli, lorsque celui-ci, dans les Demeures Philosophales, parle des conditions réunies qui, à un moment, font que l'alchimie se démarque de la chimie. Voire. Encore un mot sur Deville. Il n'aura pas échappé aux Amoureux de Science, s'ils ont lu E. Canseliet, que le disciple de Fulcanelli affirmait que Pasteur avait connu « Fulcanelli » et que ce même Fulcanelli était reçu par les ministres...Évidemment, il est très peu probable que Canseliet voulait affirmer par là que Deville était Fulcanelli. Non. Ce qu'il avait peut-être en vue, c'était de nous orienter vers la piste de ce métal tenant à la fois de l'or, de l'argent et plus répandu que le fer. Un métal qu'on trouve dans de la fange ! Impossible...Et pourtant.
- Sur Jean-Baptiste Dumas, nous avons rappelé qu'il était cité directement par Fulcanelli comme pratiquement le seul savant qui n'était pas a priori hostile à l'idée alchimique. Là encore, il s'agit d'une piste possible sur Deville par l'amitié et la proximité de pensée qui unissait les deux hommes. Dans l'Alchimie en Lorraine, on a aussi cité un passage où Dumas se pose la question du fait de savoir si les métaux étaient réellement des corps simples.



Plan : Charles et Henri Sainte Claire Deville - Jean-Baptiste Dumas - Elie de Beaumont - Jules Pelouze - Achille-Joseph Delesse -

- notes supplémentaires
sur :
Jacques-Joseph Ebelmen - Henri de Sainte-Claire Deville - Henri de Sénarmont - Henry Debray - Edmond Fremy -

- sections complémentaires sur Ebelmen - Eugène Chevreul - Marcelin Berthelot -


Charles et Henri Sainte Claire Deville
 


Henri Sainte Claire Deville (1818-1881)

ÉLOGE LU PAR H.J. BERTRAND DANS LA SEANCE PUBLIQUE ANNUELLE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES LE 5 MAI l884.
MESSIEURS,
II est rare de voir deux frères unis déjà par la naissance, liés plus tard par l'affection et rapprochés enfin par l'étude, siéger à la fois parmi les membres de la même Académie; il est moins commun encore et plus touchant de les voir, obéissant à un mystérieux appel de la destinée, disparaître au même âge, après pareil nombre d'années d'une activité féconde.
Charles et Henri Sainte-Claire Deville, qui nous ont offert cet émouvant spectacle, avaient appliqué toutes les facultés de leur esprit aux mêmes recherches, toutes les forces de leur cœur aux mêmes sentiments. Entre eux, solidarité complète, dévouement sans limite. Celui des deux qu'on félicitait à l'occasion d'un succès rappelait avec vivacité les travaux de son frère. L'un était-il critiqué, l'autre se portait impatient à sa défense. L'éloge ou le blâme les trouvaient toujours en éveil; chacun avec son tempérament toutefois : Henri, ferme, calme, sceptique, n'acceptant jamais pour lui sans marchander la louange que, sans compter, il reportait sur son frère; Charles, impétueux, frémissant, levant au ciel des mains agitées par la joie ou protestant, l'œil en feu, contre l'iniquité. Car, chacun à sa manière, nos deux confrères étaient passionnés, l'un avec ténacité, l'autre avec élan; ne faisant qu'un, cependant, confondant avec abandon : pensées, projets, renommée, affections, familles.
Toujours d'accord et surtout quand il s'agissait de la dignité de la science, de l'honneur national et des destinées de la France, s'effaçant aux époques prospères, prêts à tous les dévouements au temps du malheur. Comment séparer dans l'histoire de l'Académie ceux qui ont voulu demeurer mêlés dans le travail, le souvenir de la postérité, l'amour de la patrie ? L'éloge de l'un ne semblerait-il pas inachevé si celui de l'autre ne venait s'y confondre ? Ne leur imposons pas après la mort, un divorce dont ils n'ont jamais connu la douleur pendant la vie. Leurs ombres attristées s'élèveraient au milieu de nous pour protester contre cet outrage posthume infligea leur union fraternelle ! La Section de minéralogie et de géologie à laquelle appartenaient Charles et Henri Deville offrait sous son double aspect une juste consécration à leurs travaux respectifs: le premier étudiant sur l'écorce de la terre le mode d'apparition et l'agencement des couches dont elle est composée ; le second séparant par l'analyse chimique les éléments des roches et reproduisant les espèces minérales naturelles par des moyens artificiels de laboratoire. Mais ces distinctions, ils ne les acceptaient pas; leurs recherches se pénétraient, et si l'un était un peu plus géologue, l'autre un peu plus chimiste, il est telles de leurs découvertes dont l'attribution entre les deux savants fait hésiter déjà leurs contemporains.
Originaire de Périgueux, la famille Deville s'était réfugiée à Bergerac à la suite des troubles de la Ligue. Vers la fin du XVIIe siècle, un de ses membres, s'étant fixé aux Antilles, y devint le chef de la branche à laquelle appartenaient nos deux éminents confrères. Nés, Charles Deville, en 1814, Henri en 1818, ils entraient dans la vie sous les plus favorables auspices. Le monde était en paix. Leur père, tout en conservant sa nationalité, s'étant établi à Saint-Thomas, des entreprises bien conçues lui avaient procuré une fortune considérable. Sa situation dans l'île était prépondérante; il remplaçait le gouverneur lorsque celui-ci était appelé en Europe.
Secourable à ses compatriotes fixés dans le pays; hospitalier aux marins dont les navires mouillaient dans le port; providence toujours prête pour les victimes des accidents ou désastres maritimes, si fréquents dans ces parages, la contrée, accoutumée à ses bienfaits, en a gardé la mémoire. L'île de Saint-Thomas, la plus grande des îles Vierges, offrait par la sûreté de son port, l'étendue de son commerce et la paternelle administration du Danemark, auquel elle avait été restituée, toutes les conditions de sécurité nécessaires à une famille laborieuse; mais M. Deville, resté Français, voulut rendre ses fils à leur patrie. Avec ce dévouement, qu'en attendait leur père, ils lui ont apporté, ce que rien ne faisait prévoir, une large part dans la gloire scientifique du siècle, et ils ont, à leur tour, élevé haut l'honneur de leur nom. Placés, à Paris, dans l'institution Sainte-Barbe, devenue le collège Rollin, les deux jeunes créoles excitaient la sympathie : petits, maigres, chétifs même, mais intelligents, vifs et précoces; l'un, rosé et blond, très nerveux, un peu timide ; l'autre, brun, aux yeux noirs pleins de vivacité et de malice; ils sortaient du commun. Quelque chose leur était resté de ces premières apparences pendant toute la vie; au déclin de l'âge, je retrouvais encore entre eux ces analogies et ces différences que j'avais remarquées, non sans intérêt, pendant les premières années de leur séjour à Paris.
Les études classiques des deux frères terminées, l'aîné fut reçu comme externe à l'Ecole des mines où, parmi d'autres maîtres illustres, se trouvait Élie de Beaumont, auquel il devait succéder dans sa chaire du Collège de France et dont les doctrines acclamées alors par l'Europe savante lui inspirèrent des sentiments de conviction et de respect qu'il conserva toujours. Du premier coup, il avait trouvé sa voie; la direction de ses études et celle de son esprit étaient fixées. Les cours de l'Ecole des mines lui offraient tous un enseignement positif et précis d'accord avec ses habitudes droites. Cependant, l'étude de la géologie ouvrant à son imagination des horizons étendus et variés, il y trouva bientôt un but pour ses travaux; il n'avait qu'à choisir. Rien n'est stable autour de nous. Les montagnes s'émiettent et comblent les vallées; la poussière des continents va former au fond des océans des dépôts stratifiés; ici, les terres s'inclinent, plongeant lentement dans la mer; là, elles en émergent en se relevant; ailleurs, des masses de granité, poussées par une force intérieure, montent vers le ciel; et ces altérations de notre domaine s'effectuent par les efforts d'une mécanique insensible, intéressant, dans ses manifestations, le globe tout entier. Il n'en est plus de même des phénomènes brusques et éclatants de la chimie des volcans et de ceux qui en dépendent. A une époque éloignée, ils ont laissé des traces ineffaçables à la surface de la terre ; ils en ont changé l'aspect. Depuis les temps historiques, ils ont montré leur pouvoir redoutable par la destruction soudaine des villes de la mer Morte, de Pompéi, d'Herculanum, de Lisbonne, de Caracas, de Chio, d'Ischia. Où se trouve l'origine de cette force locale et limitée dans ses effets, qui se ravive avec fureur quand elle semble éteinte ? Problème irritant offert à notre curiosité, qu'ont vainement tenté de résoudre Empédocle et Pline dans l'antiquité, Davy et Gay-Lussac dans les temps modernes, et que Charles Deville a eu l'audace d'aborder. Les souvenirs confus de son enfance, les récits de sa famille, la lecture des voyages entrepris dans les diverses îles du groupe des Antilles contribuèrent, sans doute, à fixer sa pensée sur les questions relatives à l'action des feux souterrains. Son parti pris, il visita l'Auvergne, le Gantai et le Vivarais, théâtres classiques des anciennes convulsions volcaniques dont la Franco a été le témoin dans des siècles éloignés. L'étude des effets produits pendant leur période ardente par ces foyers éteints devait, lui rendre plus facile l'analyse des phénomènes propres aux volcans actifs de l'époque actuelle. Il n'avait pas encore de plan, cependant, car il s'embarqua pour les Antilles, résolu à se partager entre celles de ces îles qui appartiennent aux formations volcaniques et celles ou l'on rencontre des terrains de sédiment. Après une exploration générale, abordant en 1841 à la Guadeloupe, il ne tardait pas à reconnaître qu'une topographie exacte de cette île devait précéder l'étude de ses régions volcaniques. Les circonstances n'étaient pas favorables à ce dessin : un sol tourmenté, des forêts épaisses à ouvrir la hache à la main; des cimes couronnées de vapeurs masquant les signaux, tout se réunissait pour rendre les observations difficiles. La carte générale de l'île fut dressée néanmoins et, pour la partie volcanique, elle repose encore sur les résultats obtenus par notre confrère.
Cette étude géodésique à peine terminée, il se rendait à Tenériffe, pour en étudier le groupe volcanique. Dès la sortie du navire, il organisait une expédition du Pic, dont il atteignait le sommet le quatrième jour au soleil levant. L'astre radieux colorait au loin de ses feux Canaria, Palma, Cornera et Ferro; plus près de lui, à ses pieds, les terres éclairées, dès l'aurore, se teignaient de tons vigoureux contrastant avec les parties de l'île que l'ombre portée du Pic couvrait de son grand voile. Mais, si la vive imagination de Ch.. Deville le préparait à jouir de pareils tableaux, il ne s'en laissait pas distraire de soins plus positifs. Huit jours lui suffirent pour contrôler la hauteur du Pic, déterminer la déclinaison magnétique de ce point du globe et réunir des échantillons en grand nombre représentant les roches dont il avait reconnu l'existence et la position. A cette époque, ou la théorie des soulèvements occupait tous les géologues, un élève d'Élie de Beaumont, placé sur le théâtre même un Léopold de Buch, son prédécesseur, avait vu les premiers linéaments do cette doctrine se former dans son esprit, pouvait-il échapper à la tentation de plaider leur cause ? On ne s'y attendait pas. Mais Ch. Deville fut sage; il raconta simplement ce qu'il avait vu, caractérisant les terrains observés et précisant leurs rapports dans une narration correcte et sincère. « Ce tableau restera toujours vrai, quelle que soit l'hypothèse à laquelle on s'arrêtera sur la manière dont la masse du cône central du Pic a reçu sa forme et sa position, » disait Elie de Beaumont, dans son rapport à l'Académie sur le mémoire du jeune géologue. L'élève n'avait pas flatté les sentiments du maître et celui-ci lui en faisait un mérite, ce dont il faut lui savoir quelque gré. Après une excursion rapide aux îles du Cap Vert et l'ascension du pic du Fogo, Ch. Deville, revenu à la Guadeloupe, avait entrepris l'élude des îles calcaires de la Grande-Terre et de Marie-Galante, lorsqu'il fut surpris à la Dominique par un tremblement de terre violent, celui du 8 février 1843. Du point élevé où il était placé, apercevant l'immense nuage de poussière couvrant la Guadeloupe, il comprit, le cœur serré, qu'une catastrophe épouvantable venait de la ravager. En effet, la ville de la Pointe-à-Pitre était en ruines; les maisons, les édifices même, s'étaient écroulés, et l'incendie, éclatant de toutes parts, avait achevé le désastre. Deux mille victimes, parmi lesquelles le premier magistrat de la cité, M. Deville, son oncle, dont la demeure renfermait la plupart de ses collections, une partie considérable de ses notes et de ses dessins ! Tout avait disparu ! Doublement atteint dans ses affections les plus chères et dans les résultats de ses travaux, en présence des ravages causés par !le tremblement de terre, des ruines couvrant le sol et des émotions déchirantes d'une population en deuil, Ch. Deville, chargé par l'amiral Gouboyre, commandant la station navale, de lui faire un rapport sur les causes, l'étendue et les conséquences du phénomène, ne se laisse pas en traîner à son émotion. C'est un désastre, dit-il, mais ce n'est pas un grand fait géologique. Les fatigues, les tristesses, le climat devaient cependant avoir raison des forces que Ch. Deville venait de prodiguer avec une généreuse imprudence. Une ophtalmie grave dont il guérit, un rhumatisme articulaire aigu dont les atteintes étaient destinées à se reproduire trop souvent pendant le reste de sa vie, exigèrent son retour en Europe. Son frère le reçut dans ses bras au Havre et le ramena à Paris, sur un brancard. Sa famille qu'il avait quittée, plein d'espoir, jeune homme prenant possession de la vie, il la retrouvait en deuil; il rentrait auprès d'elle presque aveugle, brisé par la souffrance; à ses maîtres qui l'avaient vu partir, au début de la carrière, le cœur gonflé de projets, il ne rapportait qu'une faible part de ses travaux, la meilleure ayant disparu dans les convulsions d'un tremblement de terre. Tout autre eût trouvé, dans ce concours de circonstances douloureuses, un prétexte de repos ou même un motif de s'écarter de la voie scientifique dont les abords se montraient d'un si rude accès; Ch. Deville, a peine rétabli, se mit à la recherche d'un laboratoire. A l'abondance des matériaux, il voulut suppléer par l'examen approfondi de ceux qu'il avait conservés. Chacun d'eux fut soumis à un triage microscopique de ses éléments minéralogiques; ceux-ci, à une étude cristallographique exacte et à une analyse chimique complète. Il sépara de cette manière les unes des autres des roches volcaniques, identiques par l'aspect, différentes par la composition et jusqu'alors confondues. Le soufre se montre souvent parmi les déjections volcaniques; l'attention de Ch. Devillc se dirigea particulièrement sur cet élément. Tout autre corps devient plus fluide quand sa température s'élève : celui-ci, liquéfié, s'épaissit quand on le chauffe. Prend-il l'état solide, il se montre tantôt dur et friable, tantôt mou et ductile. Ch. Deville, analysant ces circonstances, découvrit deux propriétés de la matière, dont l'une touche à la philosophie naturelle, dont l'autre éclaire certains incidents de la formation des terrains ignés.


Henri Sainte Claire Deville

On savait qu'un même corps peut revêtir des caractères extérieurs opposés; le diamant et le charbon noir, par exemple, n'en sont pas moins identiques, quoique l'un soit dur, dense, limpide, éclatant, tandis que l'autre est tendre, léger, opaque et terne. Si, pour la forme comme pour la couleur, ces deux matières se séparent, cependant, par leurs propriétés chimiques, elles se confondent. Ch. Deville a reconnu, le premier, qu'il existe des soufres différents, non seulement par des caractères physiques extérieurs, comme le charbon et le diamant, mais aussi par des propriétés chimiques plus intimes; on dirait non plus un même personnage ayant changé de vêtements, mais des êtres absolument distincts. L'un de ces soufres est soluble dans le sulfure de carbone, l'autre ne s'y dissout pas. Lorsque Schrôtter, le savant secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences de Vienne, annonçait, plus tard, l'existence d'un phosphore rouge ressemblant si peu au phosphore ordinaire, il donnait une sanction indirecte aux expériences de Ch, Deville. Le soufre soluble et le soufre insoluble, le phosphore inflammable et le phosphore ne prenant pas feu à l'air, sont toujours du soufre et du phosphore, dont les molécules diffèrent seulement par l'intensité des mouvements vibratoires dont elles sont agitées.
En passant de l'état vitreux à l'état cristallisé, le soufre se contracte et diminue de volume; Ch. Deville le constate et reconnaît qu'il en est de même des roches. Dans ses leçons, on a dû plus d'une fois retrouver le souvenir de ces expériences, car les phénomènes se rapportant à la fusion des masses cristallisées ou à la cristallisation des masses vitreuses ne sont pas rares, à la surface de la terre, elles changements de volume obtenus de la sorte peuvent produire des soulèvements ou des affaissements du sol plus ou moins étendus. Si de tels résultats témoignaient d'une forte préparation scientifique et d'une intelligence ouverte, le problème auquel notre confrère s'était voué n'en restait pas moins intact. On n'échappe pas à sa destinée cependant, et Ch. Devillc devait donner l'impulsion à la théorie des volcans. N'était-il pas juste qu'après avoir perdu dans sa jeunesse la meilleure partie de ses travaux scientifiques, par l'intervention brutale d'une éruption volcanique, plus heureux que Pline, il fit connaître, dans son âge mûr, par une revanche de savant, les principaux traits de ces convulsions du globe ? Pour y parvenir, il fallait abandonner l'exploration des volcans dans leur condition de repos et celle des laves refroidies. Mais, en présence des phénomènes produits pendant la période active, les méthodes du laboratoire de l'École des Mines ne suffiraient plus. Cependant la science, tandis que Ch. Deville parcourait les Antilles, avait acquis des procédés nouveaux applicables à la récolte et à l'analyse des gaz rejetés par les volcans en pleine éruption. Ce fut un trait de lumière pour notre confrère. Son plan et son programme, embrassant dans toute son étendue la mission qu'il avait à remplir, furent bientôt tracés. Il voulut étudier l'action volcanique avant, pendant et après ses manifestations dans un même lieu et dans des contrées diverses; dresser procès-verbal de l'apparition des matières volatiles, rejetées par les bouches volcaniques : vapeurs et produits gazeux. Leur nature fugitive, les dangers dont leur récolte est accompagnée, les difficultés que présente leur analyse avaient éloigné ou découragé les observateurs jusqu'à l'époque ou Ch. Deville, aidé de son savant ami M. Félix Le Blanc, entreprenait cette étude. Munis d'appareils spéciaux permettant de puiser les gaz et les vapeurs dans les crevasses de la lave brûlante, à la surface même de la lave en fusion, partout enfin où se manifestaient des émanations appréciables, ils parvinrent à réunir dans de pénibles et longues explorations les produits provenant des éruptions du Vésuve, des émanations des champs phlégréens et de l'Etna; plus tard; des îles Eoliennes : Lipari, Vulcano, Panaria, Stromboli; enfin, des lagoni de la Toscane. Ces explorations ne s'effectuaient pas sans péril. Au voisinage des laves incandescentes, une crevasse s'ouvrant tout à coup menaçait parfois de l'ensevelir vivant sous le flot de la matière en fusion ou de l'asphyxier par les vapeurs qui s'en échappaient. Dans les terrains volcaniques d'un régime plus calme, au fond des cavités où il cherchait à récolter les gaz, une brusque irruption d'acide carbonique ou d'hydrogène sulfuré l'obligeait souvent à prendre la fuite. Ce n'est pas tout. Ces contrées servent de refuge à une population de bandits : quelques naturels du pays avaient été enrôlés comme sauvegarde. Mais quels défenseurs dans l'Italie d'alors ! C'était bien le cas de s'écrier : Qui gardera mes gardiens ?  Ayant conçu quelques inquiétudes dans une de ses excursions, notre confrère réclama le secours des bersaglicri. À peine le premier uniforme était-il en vue, qu'il se trouvait seul avec ses compagnons français. Tout le reste avait fui, comme une volée de moineaux, et il n'était plus aisé de savoir où avait été le danger, si c'était parmi les brigands ou parmi les guides.
Ces voyages dans des contrées redoutées pour leur insalubrité ont plus d'une fois compromis la santé de notre confrère, mais rien ne pouvait l'arrêter; son dévouement a obtenu sa récompense. Ch. Deville a démontré qu'il existe un rapport constant entre la température des bouches volcaniques et la nature de leurs émanations : les tissures incandescentes rejettent des solides peu volatils, des sels de potasse et de soude; au-dessous de la chaleur rouge, la vapeur d'eau, les acides chlorhydrique et sulfureux deviennent prédominants; en s'approchant de la température ordinaire, la vapeur aqueuse elle-même diminue et l'hydrogène sulfuré, l'acide carbonique, prennent le dessus. Ces trois groupes de produits se manifestent à la fois dans un volcan en activité : les moins volatils au centre du foyer, les moins coercibles à la circonférence, les autres dans la zone moyenne. Dans les volcans éteints, les gaz permanents et particulièrement l'acide carbonique continuent à se dégager, et cela pondant de longs siècles, comme on le voit dans les volcans des bords du Rhin, de l'Auvergne, du Cantal et du Vivarais, ou dans ceux d'une extinction plus récente si bien étudiés par noire confrère M. Boussingault dans l'Amérique du Sud. Faut-il attribuer à l'expansion subite de ces vapeurs et de ces gaz les effets prodigieux des convulsions volcaniques ? Leur intervention est incontestable; elle ne suffit peut-être pas pour expliquer ces ébranlements formidables de la croûte terrestre. Pourquoi ce retour sur les mêmes points du globe, qui, dans les environs de Smyrne par exemple, lie, par une série non interrompue, des catastrophes remontant aux époques fabuleuses de Thésée et de Pélops, à la destruction récente de Chio ? D'où provient cette force qui, naguère, faisait disparaître en quelques minutes, autour de Krakatoa, des villages par centaines et leurs infortunes habitants, au nombre de 50 à 60000; soulevant des vagues assez hautes pour submerger l'Observatoire de Paris, les portant aux extrémités des Océans, imprimant à l'air une impulsion dont l'onde faisait le tour de la terre et lançant aux confins de l'atmosphère des poussières ténues dont la présence pendant de longs mois nous a dotés du spectacle magique des plus merveilleux crépuscules ? Notre planète n'est pas arrivée au jour du repos; elle recelé des énergies capables d'en bouleverser à chaque instant la surface; la moindre agitation de ses membres, le plus faible des soupirs exhalés de ses bouches enflammées, sont pleins de menaces et rappellent à l'homme qui prétend y régner en maître que son règne d'une heure s'évanouit dès qu'il plaît au vrai Maître de se manifester. Ces questions posées a l'homme depuis son apparition sur la terre, Ch. Deville ne pouvait songer à les résoudre toutes; le concours de nombreuses générations sera nécessaire. Mais il a créé la méthode d'observation; il en a fait une application heureuse, ouvrant à ses successeurs une voie large et sûre. C'est assez pour lui obtenir une place d'élite parmi les créateurs de la physique du globe, fondée sur l'expérience, et pour lui mériter un rang élevé parmi les représentants de la science française. Il n'est plus permis de considérer le feu des volcans comme le résultat d'une combustion. Tout indique, au contraire, que c'est la température élevée propre aux régions intérieures du globe qui détermine la formation brusque de vapeurs et de compositions chimiques secondaires qu'on signale dans chaque éruption et qui se produisent quand les masses incandescentes rencontrent l'eau des mers. Au sujet des manifestations volcaniques, Ch. Deville a donc fermé l'ère du roman et ouvert celle de l'histoire. Pendant ses premières explorations aux Antilles, Ch. Deville avait accordé une grande attention aux observations relatives à la température de l'air et à celle des courants de la mer. A la fin de sa vie, la météorologie devint l'objet principal et même exclusif de ses pensées. Il obtint la création de l'observatoire départemental de Montsouris et l'installation de nombreuses stations météorologiques sur des points bien choisis de la France africaine. Sans souci des ardeurs du climat, il allait de l'une à l'autre, organisant le service et vérifiant les instruments. De telles fatigues n'étaient plus de son âge. Dans une de ses savantes campagnes hydrographiques, notre confrère l'amiral Mouchez, arrivant à Tunis, apprenait que Ch. Deville s'y était arrêté presque mourant. Il s'empressait de le recueillir a son bord et, l'entourant de soins, il avait la joie de le ramener en France et de le rendre à sa famille. Elle ne devait plus le conserver longtemps; il succombait, le 10 octobre 1876, au milieu d'atroces souffrances, après une courte maladie, laissant, après lui, ses proches dans la douleur, ses amis attristés et, parmi ses élèves, un collaborateur fier de continuer son œuvre et jaloux d'honorer sa mémoire.
En perdant son frère, Henri Deville, accablé de chagrin, nous laissa voir combien l'affection qu'il lui portait était profonde; suivant d'un œil ému cette moitié de lui-même qui descendait dans la tombe, il semblait avoir comme un pressentiment de sa fin prochaine. Ses pensées si fermes, si calmes, étaient devenues hésitantes, inquiètes. L'avenir des siens l'occupait beaucoup. Le désir de terminer les travaux dont il poursuivait l'exécution avait pris un caractère impatient qu'on aurait traité de simple état nerveux, si l'on n'y avait reconnu l'expression d'un mal intérieur profond. Ses forces déclinaient; son âme restait sans atteinte, et jusqu'à la dernière heure, fidèle a ses habitudes, il continuait a partager, entre ses élèves et sa famille, les trésors d'intelligence et de bonté qu'il leur avait toujours prodigués. Henri Sainte-Claire Deville n'avait pas eu comme son frère le bénéfice de l'éducation scientifique d'une école fermée. Se destinant à la médecine, il prit place parmi les élèves de la Faculté de Paris, dont il suivit les cours avec assiduité et qui lui donna le titre de docteur en 1843. Mais l'enseignement de la Sorbonne l'avait attiré; ces leçons magistrales improvisées, où la foule se presse nombreuse, animée, échauffant par son attention émue la pensée du professeur, enflamment la jeunesse; il en avait reçu une vive impression. Ce genre d'éloquence, dont le pays latin garde surtout la mémoire, compte parmi ses représentants dans les temps éloignés Albert le Grand, Abeilard, et près de nous, Guizot, Villemain, Cousin, Saint-Marc Girardin. Les sciences n'y sont pas restées étrangères, et Berzélius, à la plus brillante époque de sa vie, sortant de la première leçon qu'il eût entendue à la Sorbonne, celle de Thenard, disait ingénument : « II y a vingt ans que je professe la chimie, je viens d'apprendre comme on doit l'enseigner. » C'est là, en effet, que Humboldt recommandait à ses protégés de chercher leur modèle; c'est là que les maîtres les plus éminents de l'Allemagne scientifique, Mitscherlich, Magnus, Liebig et bien d'autres encore sont venus s'inspirer, il y a un demi-siècle. L'Allemagne d'alors apprenait à la fois, de l'Ecole Polytechnique, à faire manipuler les élevés; de la Sorbonne, à remplacer la froide lecture d'un texte écrit par des leçons vivantes. Ne reprenons pas maintenant ce qu'elle abandonnait jadis et n'allons pas remplacer dans la chaire publique par des faits entassés, décrits en style de télégramme, les liantes pensées et le noble langage qui élèvent l'âme de la jeunesse, forment son esprit et maintiennent, dans leur plénitude et leur force, les traditions les plus pures du génie national. Henri Sainte-Claire Deville ne se contentait pas de suivre les cours de la Faculté des sciences. Il voulait en reproduire les démonstrations. Dans son petit laboratoire personnel, relégué dans un taudis de la rue de la Harpe, il ne se bornait même pas à répéter les expériences dont il avait été témoin; curieux et hardi, il cherchait à faire naître des réactions ignorées, à produire des composés nouveaux. A cette époque, la chimie organique, en pleine éclosion, absorbait l'attention; le jeune débutant ne pouvait hésiter dans son choix; son premier mémoire eut pour objet l'essence de térébenthine. Cette étude, exécutée avec méthode et précision, annonçait un talent déjà mûri, associé à une imagination en éveil; elle fut jugée digne de figurer parmi les publications de l'Académie. L'auteur avait à peine dépassé sa vingtième année, lorsqu'il obtenait cet honneur envié; une telle faveur ne l'enivra pas; il y vit l'obligation de se vouer à la science. Il serait hors de propos d'insister sur les travaux de ses premières campagnes scientifiques. Henri Deville s'était engagé dans l'étude des résines et des essences, labyrinthe ou les plus habiles pourraient s'égarer encore. Il n'en revint pas les mains vides. La découverte d'un carbure d'hydrogène nouveau extrait du baume de Tolu, celle d'un éther de l'esprit de bois provenant de la même source, n'ont pas perdu de leur importance. Le toluène a joué un grand rôle dans la fabrication de ces brillantes couleurs rouges dont la chimie a doté l'art de la teinture, et le benzoate de méthylène constitue le premier éther composé extrait d'un produit naturel. L'esprit inventif révélé par ces premiers travaux inspira confiance aux maîtres de l'époque. A peine Henri Deville avait-il obtenu le titre de docteur es sciences, qu'il fut appelé par Thenard, non seulement à la chaire de chimie, mais même au décanat de la Faculté de Besançon, nouvellement fondée. Il devait y laisser des souvenirs durables. La municipalité de Besançon désirait une analyse des eaux du Doubs et de celles des sources surgissant aux alentours de la ville. Elle s'adressa au jeune doyen, et celui-ci, étendant son travail sur les principaux fleuves de la Franco, constatait la présence de la silice et celle des nitrates dans la plupart des eaux courantes; ce dernier résultat n'a pas tardé à prendre place dans les préceptes de l'hygiène publique. Les eaux aérées, salubres, saines, sont caractérisées par la présence de quelques traces de nitrates; celles qui renferment des matières organiques altérées n'en contiennent pas. Des travaux de cette nature, d'une exécution longue et pénible, sont rarement récompensés par l'opinion, en proportion des soins qu'ils ont coûtés. Il n'en est plus de même quand, d'un coup d'éclat, on renverse les opinions admises et qu'on crève comme une bulle de savon quelque théorie trop légèrement conçue. Aussi, la belle expérience par laquelle Henri Deville mettait en évidence l'existence de l'acide nitrique anhydre, exécutée en quelques jours, eut-elle une tout autre influence sur la science et sur sa propre carrière que sa longue étude des eaux du Doubs. Il me semble entendre encore les applaudissements par lesquels l'intelligent et sympathique auditoire de la Sorbonne saluait, à la fois, le récipient tapissé de beaux cristaux d'acide nitrique anhydre que je mettais sous ses yeux en 1849, et le jeune doyen de la Faculté de Besançon qui lui offrait la primeur de ce produit nouveau. Cette découverte arrivait à point nommé. Elle faisait connaître dans sa forme pure un des anciens acides de la chimie, l'un des plus usuels, l'eau-forte des ateliers, l'un des plus remarquables, l'agent efficace de la poudre a canon. Henri Devillc attachait ainsi polir toujours son nom à celui d'un produit familier à la science et aux arts. Il détruisait, à peine née, une doctrine soutenue avec quelque solennité, tendant à établir que l'existence à l'état pur et sec de certains acides et de l'acide nitrique en particulier était inadmissible. C'était un coup de fortune : Henri Deville ayant marqué désormais sa place à Paris, l'Ecole normale supérieure lui offrait, avec le titre de conférencier, un laboratoire à constituer.
Cette Ecole, établie pour former le personnel destiné aux chaires de l'enseignement secondaire, n'avait rien préparé pour donner une éducation forte et pratique aux candidats au doctorat, aux futurs professeurs de Faculté. Sa bibliothèque pouvait suffire, sans doute, aux lettrés et aux géomètres; son modeste atelier de physique, aux apprentis physiciens. Délaissée, la chimie n'y possédait ni l'installation, ni le matériel nécessaires à toute opération délicate et à toute recherche nouvelle. Les événements politiques avaient dispersé mes propres collaborateurs; après vingt-cinq années d'activité, mon laboratoire des hautes études chimiques était fermé. Henri Deville recueillit ma succession ; mais, plus heureux que moi, il ouvrit le sien avec le concours de l'Etat, qui m'avait manqué, et s'y consacra sans réserve pondant trente ans à son tour. Il ne faut pas considérer la situation d'un chef d'école, s'il s'agit des beaux-arts, d'un directeur de laboratoire, s'il s'agit de science expérimentale, comme une fonction ou il suffirait de s'entourer d'élèves intelligents, laborieux et de les aider des conseils d'une expérience bienveillante. Ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Le chef de laboratoire ou d'atelier doit donner l'exemple de l'assiduité : tout entier à sa tâche, patient, travaillant de ses mains, le premier à la besogne et le dernier. Il faut que les élevés puissent s'honorer de leur maître; que des découvertes remarquées, des idées nouvelles mises en mouvement ou des chefs-d'œuvre applaudis, appellent sur son école l'attention du monde savant ou celle des hommes de goût. Sous une semblable influence, les dévouements se réunissent, les imaginations s'exaltent, des générations animées d'un même esprit marchent avec ensemble à la conquête du vrai dans la science ou du beau dans l'art; c'est à ce prix seulement qu'on fonde une école, qu'on est un maître, et un maître aimé, si, aux dons de l'intelligence imposant la confiance et le respect, on ajoute cette bonté souveraine du cœur, source ineffable de l'affection. Henri Deville ne s'est soustrait à aucune de ces obligations; il a réalisé avec éclat toutes ces conditions. Renonçant de bonne heure aux distractions dont la vie de Paris est si prodigue, il se proposa et il tint parole, de consacrer ses journées au travail matériel, ses soirées a la réflexion. Le dimanche, ses élèves et ses amis, réunis à l'Ecole normale, assistaient à la répétition des expériences qu'il avait imaginées ou de colles dont on voulait le rendre témoin. Géomètres, physiciens, chimistes, naturalistes, industriels, philosophes, historiens, gens de lettres et gens du monde, chacun se plaisait dans ce milieu sans prétention, ouvert à toutes les hardiesses, fermé à toutes les idées fausses. Dès le moment où il entra dans ce laboratoire de l'Ecole normale, jusqu'à celui où la maladie à laquelle il devait succomber vint l'en éloigner, il s'y montra le plus assidu, le plus simple et le plus heureux de ceux que l'amour de la science y réunissait. Toute morgue en était bannie, une camaraderie charmante y régnait; une gaieté franche et communicative en écartait les discussions. On sortait de là content des autres et de soi-même; on avait appris quelque chose; on avait fourni son contingent au progrès; on s'était vu entouré de grands talents et d'éminents esprits, ne marchandant pas l'éloge, prompts à l'admiration, étrangers à l'envie, ignorant la jalousie et pratiquant la plus large tolérance. Ces souvenirs seront l'honneur éternel de l'Ecole normale. Parmi ceux que la réputation du maître y attirait, les uns avaient leur carrière faite, les autres leur avenir assuré. Si, par aventure, dans le nombre se rencontrait quelque déclassé, notre confrère savait bien trouver le moyen et saisir l'occasion de lui ouvrir la route. N'ayant jamais rien demandé pour lui-même, aucune démarche, aucun effort ne lui coûtait pour les autres ; il ne se reposait qu'après le succès. L'Ecole normale, ignorée des chimistes jusqu'à ce moment, devint ainsi, sous l'influence d'Henri Deville et de son école, l'un des principaux centres, dans le monde entier, du haut enseignement de cette science et l'une des sources les plus fécondes en nobles vérités. La chimie minérale, qu'on disait épuisée, vint s'y rajeunir et briller d'un grand éclat. Après quelques études destinées à donner à son laboratoire l'assiette nécessaire et à s'entourer d'aides intelligents, Henri Deville eut la bonne fortune d'extraire

Sainte Claire Deville : dépuration de l'aluminium

l'aluminium de ses combinaisons, de l'obtenir sous forme métallique et de reconnaître ses principales propriétés. Déjà le savant professeur de Göttingue, Wöhler, avait isolé ce métal et constaté ses caractères physiques. Mais le chimiste français l'ignorait, et lorsqu'il en fut informé, au charme d'une intéressante nouveauté avait déjà succédé l'entraînement d'une étude pleine de promesses et riche en obstacles. Henri Deville s'y précipita comme un coursier généreux. Certains métaux se présentent dans leurs mines à l'état de pureté, comme l'or; il n'y a qu'à les ramasser. D'autres, tels que le fer, l'étain, le cuivre, le plomb, s'y trouvent à l'état de rouille ou bien unis au soufre; mais il suffit de chauffer fortement leurs minerais, soit au contact de l'air, soit au contact du charbon pour voir reparaître dans tout leur éclat les métaux qu'ils recèlent. D'autres, enfin, se montrent rebelles à ces influences; pour séparer de l'argile le métal qu'elle renferme, l'aluminium, la chimie de ces temps primitifs, ou Vénus était maîtresse de forges, ne suffisait pas; toutes les ressources de la science la plus moderne étaient nécessaires. L'homme a donc pu, dès les premiers temps de la civilisation, approprier a ses usages certains métaux faciles à extraire de leurs gangues et, utiliser des terres durcissant au feu. Aucune peuplade, aucune nation n'a pu se passer des services rendus par l'argile : briques, poteries, vases colorés et couverts de peintures, faïences et porcelaines éclatantes, ces productions prennent l'humanité à son berceau et l'accompagnent jusque dans les palais. L'origine de l'art du potier, cependant, se perd dans la nuit des temps; son inventeur n'a pas été admis dans l'Olympe. Les métaux, au contraire, ont leur place dans les cieux de la mythologie poétique et dans le firmament de l'astronomie positive : l'or, l'argent, le cuivre, le fer, le plomb, le vif-argent, c'est le soleil, la lune, les planètes; c'est Apollon, Diane, Vénus, Mars, Saturne ou Mercure. L'argile, humble servante de l'homme, malgré le rôle universel qu'elle a joué dans l'économie de la famille ou dans les conceptions architecturales, l'argile est restée dans un rang inférieur, jusqu'au moment ou Henri Deville, la touchant de sa baguette, est venu mettre en évidence le précieux métal qu'elle recelé. Cette argile, en effet, renferme un métal, ainsi que l'avait annoncé Lavoisier; mais, ce que Lavoisier ne pouvait prévoir, ce métal est léger comme le verre, presque aussi beau que l'argent, comme lui inaltérable à l'air, au feu, et résiste même à la plupart des agents chimiques. Ductile, malléable, fusible, exigeant cependant pour fondre une température assez haute et ne se volatilisant pas, c'est un métal noble de plus, prenant place à côté de l'or, du platine et de l'argent, et un métal prodigué par la nature, plus répandu que le fer dans les couches superficielles du globe, formant comme une réserve pour les besoins des époques les plus civilisées. Nous assistons à l'aurore de son introduction dans les habitudes de l'espèce humaine ; mais ses qualités et sa prodigieuse abondance le rendent propre à un si grand nombre d'usages qu'un jour ce sera le plus usuel et le plus répandu des métaux. On se rendra compte alors du service rendu à la civilisation par un des plus nobles efforts de la science, un des plus désintéressés et des plus dignes d'admiration. Que de conditions a remplir, en effet ! Il fallait une terre argileuse facile à purifier; le Midi de la France se chargea de la fournir, et le procédé de purification, bientôt découvert, ne varia plus. Convertir cette terre en un composé susceptible de permettre l'extraction du métal, c'était une industrie à créer avec son outillage; on s'y appliqua si bien qu'on n'y a rien changé. La libération de l'aluminium exigeait une température élevée et rendait nécessaire l'emploi d'un fondant; le Groenland, après l'avoir mis entre les mains de Deville, continue à alimenter les creusets de ses successeurs. Enfin et surtout, il s'agissait d'imaginer des méthodes pratiques pour la préparation du métal du sel marin, l'agent principal de la nouvelle industrie; elles furent portées du premier coup à leur perfection. Quel ensemble merveilleux ! Mais de telles études ne pouvaient s'accomplir sans de grandes dépenses, auxquelles n'auraient suffis ni les ressources d'un particulier ni celles d'un établissement public. Le chef de l'Etat intervint alors avec la générosité dont il a donné tant de preuves à ceux qu'il voyait occupés d'une recherche scientifique importante, ou d'un projet utile au pays; il mit, sur sa cassette, à la disposition d'Henri Deville, les sommes nécessaires à la poursuite de ces expériences et notre confrère eut la satisfaction de donner la forme pratique aux vues de son esprit, de faire passer les procédés du laboratoire dans le domaine de la manufacture, enfin de livrer au commerce des métaux usuels les raretés les plus précieuses de nos collections. Le premier kilogramme d'aluminium obtenu avait coûté plus de 10000 francs; aujourd'hui, ce métal revient à 80 francs le kilogramme et couvrirait dix fois plus d'espace que l'argent, avec la même dépense. Les usages auxquels on l'a jugé propre à l'état de pureté sont intéressants et nombreux; le bronze, auquel il donne naissance en se combinant au cuivre, trouve dans les arts mécaniques un emploi journalier plus varié et plus important encore. Ce n'est pas tout, le sodium nécessaire pour dégager l'aluminium de ses combinaisons se payait littéralement au poids de l'or; Henri Deville en a rapproché le prix de revient de celui du cuivre. Ce métal, que nous conservions autrefois en petits globules comme reliques précieuses dans nos cabinets réservés, manié par tonnes maintenant, intervient comme agent principal dans les études si fécondes par lesquelles la chimie organique multiplie ses créations. Henri Deville devait montrer le premier quel puissant instrument il venait de mettre aux mains des chimistes, en isolant à son aide, sous une forme qui les rapproche du diamant, le radical du cristal de roche et celui de l'acide borique.

Sainte Claire Deville - Balard - Wurtz

Après s'être mesuré avec les métaux les plus oxydables, H. Deville, tenté par une étude nouvelle de ceux qui le sont le moins, entreprit avec notre confrère M. Debray, son élève et son ami, l'examen du platine, ainsi que celui des cinq métaux curieux dont il est accompagné dans ses mines, parmi lesquels la substance la plus dangereuse de la nature, l'osmium, et la plus réfractaire, l'iridium. Au cours de ces études, riches en découvertes, en présence de métaux dont nos fourneaux ordinaires et nos forges les mieux alimentées ne pouvaient opérer la fusion, nos deux confrères furent conduits à chercher, dans la combustion du gaz de l'éclairage par l'oxygène, le moyen de produire sous une forme manufacturière un foyer de chaleur dont les arts n'avaient pas encore connu l'usage. Par un ensemble de dispositions ingénieuses, ils apprirent à manier avec autant de sûreté que d'économie ces appareils de chauffage d'une intensité extraordinaire et d'un genre nouveau ; l'industrie s'en est emparée. Sur ces entrefaites, la conférence diplomatique du mètre ayant adopté le système français des poids et mesures, au nom des nations réunies, on chercha, parmi les matières connues, la plus apte à fournir des prototypes inaltérables cl exacts. L'alliage de platine et d'iridium proposé par MM. Deville et Debray obtint la préférence, non seulement à cause de sa grande densité, mais aussi comme étant le moins fusible des solides propres à cet usage, et le plus capable de résister aux effets prolongés de l'humidité ou de l'air. Son grain fin, son poli parfait, sa dureté, sa malléabilité, le désignaient d'ailleurs aux préférences de l'assemblée. On a obtenu à son aide les prototypes du mètre et du kilogramme, comparables les uns au 1/1000e de millimètre, les autres au 1/100ede milligramme, précision dont on n'aurait jamais cru pouvoir approcher. Pour l'atteindre, il est vrai, il a fallu dix années d'études, soit pour amener le platine et l'iridium à un état de pureté irréprochable, soit pour constituer à leur aide un alliage exempt de tout corps étranger, soit enfin pour obtenir les masses destinées à fournir les prototypes des mètres et des kilogrammes réclamés par les diverses nations. H. Deville n'y avait épargné ni son génie inventif ni ses veilles; il y avait perdu sa santé ; il se consolait en songeant à la postérité pour laquelle il travaillait. Ces prototypes braveront, en effet, l'action des siècles, qu'ils soient conservés dans l'air sec, dans l'air humide ou même plongés dans l'eau. On les verrait sortir intacts des flammes du plus violent incendie. Ils ne peuvent être altérés que par des actions mécaniques intentionnelles : déformations ou pertes de substance, produites par le choc du marteau ou l'action de la lime. Cet ensemble de publications sorties du laboratoire d'Henri Deville, et si dignes d'intérêt, il ne m'est pas permis même de le parcourir, mais les élèves de notre confrère y ont pourvu ; leurs notices complètes me laissent la liberté de choisir et de me borner aux inventions magistrales. Pour obtenir des températures fixes, nous ne connaissons qu'une seule méthode consistant à faire usage d'une matière prise au moment on elle change d'état : la glace qui fond, l'eau qui bout; c'est-à-dire le zéro de nos thermomètres et le centième degré, choisis par Newton. Mais on ne s'était pas occupé de constituer des milieux à température fixe pour des chaleurs plus hautes. Les travaux de MM. H. Deville et Troost ont comblé cette lacune et mis à la disposition des expérimentateurs des appareils dans lesquels le mercure, le soufre, le sélénium, le zinc fournissent, à leurs ébullitions respectives, des températures fixes à 35°, 440, 650 et 1300 degrés. A leur aide, ils ont pu définir les propriétés des vapeurs des corps les moins volatils, écarter les anomalies offertes par la vapeur de soufre au voisinage de son point d'ébullition, déterminer les densités de vapeur d'un grand nombre de substances entrant en ébullition au-dessus de la chaleur rouge et fournir aux théories de la chimie moléculaire des informations indispensables. Mais ces travaux qui ne connaissaient pas le repos, ces découvertes frappant à coups redoublés l'attention de l'Europe éclairée et ramenant les esprits vers la chimie minérale, bases fondamentales de la science, n'atteignaient pas cependant les hauteurs d'une doctrine. Henri Deville mettant le complément à sa gloire, et c'est a dessein que j'emploie ce mot, eut le rare bonheur de s'arrêter devant un phénomène qu'on laissait passer inaperçu et d'en faire sortir, par une analyse délicate, pénétrante et rigoureuse la vraie théorie de l'union chimique des éléments.
Voici le fait. La flamme fournie par l'hydrogène et l'oxygène est capable de fondre le platine. La température produite par la combinaison de ces deux gaz au moment de leur conversion en eau atteint donc le point de fusion de ce métal. Un éminent physicien anglais, M. Grove, avait reconnu, cependant, que des globes de platine incandescents et presque en fusion, jetés dans l'eau froide, y déterminent un dégagement d'hydrogène et d'oxygène gazeux provenant de l'analyse de cette eau. Le point de fusion du platine représente donc une température au voisinage de laquelle la formation ou la décomposition de l'eau semblent s'opérer indifféremment. Sous l'influence de l'illustre chimiste suédois, Berzélius, on avait admis, sans preuves, l'existence d'une force capable de se manifester au seul contact des corps et n'empruntant rien à ceux-ci, soit comme matière pondérable, soit comme énergie.
Par un privilège spécial, le platine était considéré comme doué au plus haut degré de ce pouvoir mystérieux. Henri Deville avait en horreur les forces occultes, les mots vides de sens dont s'accommode trop facilement une science a ses débuts ; il n'acceptait donc pas l'explication complaisante donnée à la curieuse expérience de M. Grove. Il fit voir que le phénomène qu'elle présente, loin d'être une exception, est général ; que le platine n'y est pour rien; qu'il y a pour chaque combinaison une zone de chaleurs telle, que ses éléments se séparent ou se réunissent partiellement au gré des circonstances. C'est à cet état d'équilibre qu'il a donné le nom de dissociation. Il en a multiplié les exemples, précisé les conditions et créé la théorie. Autour de lui, ses élèves se sont appliqués avec vénération a compléter son œuvre. Dans les pays étrangers, on en a fait l'objet d'études nombreuses et importantes : on a écrit des volumes, mais on n'a rien changé à la doctrine sortie de l'Ecole normale. En quoi consiste la dissociation chimique produite par la chaleur ? Comment diffère-t-elle de la décomposition proprement dite, déterminée par une température élevée, dont les effets étaient depuis longtemps familiers aux chimistes et même aux artisans ? Ce n'est pas seulement à 100 degrés que l'eau entre en vapeur, et chacun sait qu'à une température bien inférieure, elle disparaît, prenant l'état aériforme et se mêlant à l'atmosphère; chacun sait aussi que, sous certaines conditions, il lui est indifférent de revêtir l'état gazeux dans un air sec ou de se précipiter sous forme de brouillard dans un air humide. Henri Deville, par une inspiration de génie, saisit l'analogie qui lie le changement d'état chimique au changement d'état physique. Il fit voir qu'aux approches de la température nécessaire pour déterminer la combinaison totale de deux substances, elles peuvent se réunir ou se séparer selon les conditions du milieu. Vers la température où l'eau cesserait d'exister, s'il y a excès des deux gaz qui lui donnent naissance, une portion de ceux-ci s'enflamme en s'unissant; la vapeur d'eau est-elle en excès, celle-ci se décompose partiellement au contraire. Telle est la loi de la nature. Changement d'état des corps, séparation ou réunion des éléments, ce sont effets d'une même force, la chaleur, produisant d'abord une action purement physique, atteignant ensuite la constitution chimique des êtres; isolant les atomes du chimiste, après avoir disjoint les molécules du physicien, et réduisant peut-être la matière dans le soleil, à un état plus ténu, dont la nature nous échappe sur la terre.
Laplace, Lavoisier, Berthollet et la plupart des géomètres, envisageant l'union des éléments au point de vue mécanique, ne pouvaient accepter le sens absolu sous lequel l'acte de la combinaison était envisagé par les chimistes. H. Deville leur a donné raison. Les corps volatils cessent d'émettre des vapeurs à une température basse, s'évaporent plus ou moins selon le milieu à une chaleur moyenne, prenant tout entiers l'état aériforme à l'ébullition. Il en est ainsi des composés chimiques absolument stables quand le froid est suffisant, plus ou moins décomposés selon le milieu quand la température s'élève, réduits à leurs éléments quand elle est assez haute. Grande et mémorable découverte ! En rattachant par un lien étroit la dissociation chimique à l'évaporation, la décomposition chimique à l'ébullition,
Henri Deville a réalisé l'une des plus belles inventions de ce siècle fécond. Les vues de Newton sur l'action chimique, si longtemps méconnues, y ont trouvé la plus éclatante confirmation ; et, lorsque la science mathématique viendra réunir, comme conséquences de l'attraction, les mouvements des éléments dans la formation des composés et les lois qui régissent le système du monde, les vues de l'immortel Newton et celles d'Henri Deville auront servi de base à cette évolution mémorable de la philosophie naturelle. Au sujet des affinités chimiques, notre confrère a donc aussi fermé l'ère des romans, ouvert celle de l'histoire et préparé l'union de la chimie et de l'astronomie. A peine énoncée, la doctrine de la dissociation jetait la plus vive lumière sur une foule de phénomènes demeurés sans explication; on ne comptait pas, en effet, les cas très nombreux dans lesquels on avait vu se produire des actions inverses entre des corps semblant obéir à quelque caprice, s'unissant par des noces passagères, se séparant par des divorces sans cause apparente. Mais, dans cette étude des éléments prêts à s'associer, des composés prêts à se détruire, il fallait saisir au passage des êtres fugitifs qu'un changement de décor allait faire disparaître. Henri Deville, avec une sûreté de vues extraordinaire, imagina une élégante méthode expérimentale : au gaz devenu libre, il présente un filtre qui le sépare de celui auquel il allait se combiner; aux vapeurs momentanément isolées, il offre des surfaces qui les condensent avant toute altération; il fait ainsi toucher du doigt les témoins irréprochables de ces phénomènes éphémères dont l'existence avait échappé jusqu'alors à l'attention. il reproduit, comme en se jouant, les effets les plus bizarres, les moins vraisemblables, ramenant au rang des plus simples tels problèmes rebelles depuis longtemps aux efforts de la science. Il rattache avec bonheur aux effets de la dissociation, la volatilisation apparente des matières les plus réfractaires. Il y trouve les conditions de la formation des filons métalliques; il fait voir que la dissociation jouait un grand rôle aux époques géologiques éloignées et qu'elle ne reste pas étrangère aux manifestations des volcans actuels. Si la théorie de la dissociation, si largement mise en lumière, avait pu laisser les moindres doutes, notre confrère M.


Henry Debray (1827-1888)

Debray, venant en aide à son maître et à son ami, par sa belle étude de l'action de la chaleur sur le carbonate de chaux, se fût chargé de les faire disparaître, en donnant à la fois à la physique l'un de ses meilleurs modèles, à l'art du chaufournier, remontant aux origines de la civilisation, le guide théorique dont il manquait. Un autre de nos confrères, M. P. Bert, y découvrait le complément de la théorie de la respiration et montrait les bicarbonates alcalins, incessamment produits dans le sang, venant perdre par dissociation une partie de leur acide carbonique en se mettant en rapport avec l'air pur dans les vaisseaux du poumon. Ce n'est pas tout. L'air qui nous environne contient de l'acide carbonique, en proportion très faible, mais constante, ainsi que l'ont démontré les analyses effectuées dans les contrées si diverses choisies comme stations pour l'observation du dernier passage de Vénus sur le Soleil. D'où vient cette fixité ? C'est, nous apprend M. Schlœsing, que depuis de longs siècles il s'est établi, entre les bicarbonates contenus dans l'eau des mers et l'acide carbonique atmosphérique, un équilibre qui, à peine troublé, tend à se rétablir. Si les eaux pluviales enlèvent à l'air une certaine quantité d'acide carbonique, les bicarbonates de la mer s'empressent de la restituer. Si le bicarbonate de chaux des eaux salées se décompose et forme ces dépôts crayeux où les géologues des races futures iront chercher les restes des animaux de l'époque actuelle, les eaux douces, chargées d'acide carbonique, parcourant la surface des continents, y trouvent le calcaire qu'elles convertissent en bicarbonate de chaux et qu'elles portent aux mers. Voilà certes un budget en parfait équilibre ! L'atmosphère rend à la mer tout ce qu'elle en a reçu ; celle-ci lui restitue tout ce qu'elle lui a pris et les eaux pluviales remplissent leur office d'honnête courtier, opérant sans frais le transport de l'acide carbonique de l'une à l'autre. Ainsi l'acide carbonique ne s'accumule pas dans l'air au point de le rendre irrespirable; les sels calcaires ne se concentrent pas dans l'eau des mers au point d'amener la mort de tous les êtres qui l'habitent; un simple équilibre, effet de la dissociation, entre l'acide carbonique de l'air, celui des eaux douces et celui des eaux salées, assure la permanence de la vie sur le globe, détermine l'érosion des continents et l'exhaussement du fond des Océans. Pour produire les plus grands effets, la nature, encore une fois, se contente des plus petites forces, mettant en mouvement des rouages si artistement combinés qu'on y sent la main d'un habile horloger et non le brutal effet du hasard. Henri Deville, placé, par cette mémorable découverte, au nombre des législateurs de la science, si peu nombreux en tout pays et en tout temps, n'avait plus qu'à jouir. Entouré d'élèves dévoués, d'amis fidèles, chef d'une famille heureuse et unie, il se vit frappé d'un mal dont la nature paraissait obscure, mais dont la gravité n'était que trop évidente. Bientôt, les soins les plus éclairés devenus inutiles, chacun comprit que la France allait perdre un de ses meilleurs fils, l'Institut un de ses membres les plus dignes de vénération. Envisageant sa fin prochaine d'un œil calme, après avoir reçu les adieux
de tous ceux qui l'entouraient de leur affection, il expirait au milieu des siens en pleurs, le 1er juillet 1881, dans la modeste retraite de Boulogne, où il avait été chercher, pour quelques jours, un air pur et le repos. Quel deuil ! La perte de la science était irréparable; elle fut cruellement sentie. Les voix les plus autorisées, préludant au jugement de la postérité, s'empressèrent de rendre hommage aux travaux d'Henri Deville. L'Académie des sciences, appelée à décerner le prix quinquennal, destiné à couronner, selon le vœu de sa noble fondatrice (Madame Jean Reynaud.), « une œuvre originale, élevée, offrant le double caractère de l'invention et de la nouveauté », n'avait pas hésité a l'attribuer à la découverte capitale du principe de la dissociation; elle eut la douleur de déposer cet hommage sur une tombe à peine fermée. La mémoire d'Henri Deville a donc été entourée d'honneurs. Son souvenir demeure vivant parmi nous. Il est pour ses amis l'objet d'un éternel regret, pour ses anciens élèves celui d'un véritable culte; il inspire un profond respect à tous les esprits éclairés. Ces sentiments sont la consolation de notre époque et de notre pays. A travers tant de changements, de troubles, de révolutions, on éprouve violemment le besoin de glorifier les génies heureux dont les œuvres marquent au genre humain sa voie, et de rappeler en même temps au monde prompt à l'oubli les droits de la France à sa gratitude. Plus que jamais, gardons avec un soin religieux la tradition des services rendus par nos prédécesseurs, par nos ancêtres; honorons nos grands hommes ! Toute nation manquant a eu devoir prépare sa ruine intellectuelle, morale et matérielle ; elle ne vivra pas longtemps sur la terre et ne laissera en périssant qu'une trace bientôt obscurcie parmi les peuples de l'avenir. Veillons donc sur les titres de nos morts, en héritiers attentifs; ne laissons ni dépérir ni envahir leur domaine ! Ne comptons pas sur la justice d'autrui. Les nations qu'on a initiées aux travaux de l'esprit, de même que celles qu'on a dotées de la liberté, ne se croient point obligées a la reconnaissance et ne craignent pas de donner de grands exemples d'ingratitude. Tel peuple qui, dans la première moitié du siècle, venait nous demander des leçons, se croit prêt à nous en donner aujourd'hui et jette un regard de commisération sur notre pays, comme si les sources de l'invention y étaient taries. Eh bien, non ! La France n'est pas morte ! La flamme d'une lampe peut en allumer mille autres, sans que sa propre lumière en soit affaiblie; leur éclat ne fera jamais pâlir le sien, il est son ouvrage. Les sillons profonds tracés par les frères Deville, la poussière du temps ne les comblera pas et, pour en méconnaître la maîtresse direction, il faudrait un aveuglement volontaire. Puissent leurs successeurs demeurer toujours fidèles, comme eux, aux traditions de la science française ! C'est près d'elle qu'ils trouveront, le plus souvent encore, ces inspirations claires, conformes a son génie, menant aux régions supérieures de la philosophie naturelle et conduisant aux découvertes dont l'éclat répandu sur notre patrie bien-aimée affirmera son rang parmi les nations.


Henri Sainte Claire Deville




DISCOURS PRONONCÉ AUX FUNÉRAILLES DE M. HENRI SAINTE-CLAIRE DEVILLE PAR M. PASTEUR.

« Cher Deville, Un jour, dans l'élan d'une amitié dont tu m'as donné tant de preuves,
voulant éloigner de moi l'idée de la mort qui avait de bien près et longtemps veillé à mon chevet, tu me demandais de parler sur ta tombe. Pour me donner l'espoir de vivre, tu cherchais à trahir ta pensée et la mienne. Je ne m'y trompais pas. Telle est cependant la fragilité de nos pressentiments, que ton aimable fiction est devenue la réalité. Me voilà devant ta froide dépouille, obligé, malgré le chagrin qui m'accable, de demander à des souvenirs ce que tu as été, pour le redire à la foule qui se presse autour de ton cercueil. A quoi bon, hélas ! Tes traits sympathiques, ta spirituelle gaieté, ton franc sourire, le son de ta voix nous accompagnent et vivent au milieu de nous. La terre qui nous porte, l'air que nous respirons, ces éléments que tu aimais à interroger et qui furent toujours si dociles à te répondre, sauraient au besoin nous parler de toi. Les services que tu as rendus à la Science, le monde entier les connaît, et tout homme que le progrès de l'esprit humain a touché porte ton deuil.

Messieurs,

Étienne-Henri Sainte-Claire Deville est né à Saint-Thomas des Antilles, de parents français, le 18 mars 1818. Ses études n'étaient pas terminées, qu'il manifesta une passion ardente pour les connaissances chimiques. Celles-ci brillaient alors du plus vif éclat dans notre chère patrie. Les immortels travaux des Thenard, des Gay-Lussac, des Chevreul, des Dumas, des Balard, des Pelouze, enflammaient la fiévreuse activité du jeune créole. Petit de taille, le front haut, l'œil vif, la démarche précipitée, lui aussi eût pu dire : « Mon sang bout dans mes veines comme les flots dans le Rhône. » A peine âgé de vingt ans, il marquait sa place par un travail original dont il agrandit le cadre, dans les années suivantes, en y mêlant tant de preuves d'un esprit inventif et sûr, qu'on eut la hardiesse de l'envoyer dans la capitale de la Franche-Comté, chargé d'organiser la Faculté des Sciences nouvellement créée dans cette ville et de la diriger comme doyen. Il avait vingt-six ans !... Un doyen de vingt-six ans !...Et pourtant comme il justifia vite la confiance de tous ! Le Conseil municipal de Besançon lui demande de faire l'analyse des eaux du Doubs et des nombreuses sources qui environnent la ville. Non seulement il accepte cette tâche ardue, sans gloire apparente possible, avec le dévouement de l'homme mûr qui cherche la considération dans la cité où il vient d'être accueilli, mais il y trouve l'occasion d'affirmer qu'il est un chimiste de premier rang. Aux procédés d'analyse en usage, le jeune doyen en ajoute de nouveaux et si exacts, qu'il découvre simultanément la présence des nitrates et celle de la silice dans toutes les eaux, faits confirmés plus tard par notre grand chimiste-agronome Boussingault, qui en signala l'importance agricole. Bientôt après, le même esprit d'exactitude que Deville apporte dans ses travaux lui permet de préparer, par une des opérations les plus simples, l'acide nitrique anhydre, vainement cherché jusque-là. Quel glorieux contraste ! la précision inventive dans cette jeune tête ardente, pleine d'imagination, de projets, qualités d'esprit parfois si dangereuses et qui paraissaient à tous devoir le conduire, lui personnellement, à la précipitation et à l'erreur ! Ce talent d'analyste hors ligne qui est un trait du génie de Deville ne l'abandonnera plus, et, si vous parcourez dans son ensemble le champ de son opiniâtre labeur, vous le trouvez, à chaque pas, jalonné par la recherche passionnée des méthodes analytiques les plus parfaites. Cette rigueur dans l'analyse, qui est la probité du chimiste, comme Ingres voulait que le dessin fût la probité de l'art, Deville la communiqua à ses élèves. On la voit briller dans les travaux de tous ceux qu'il a inspirés, Debray, Troost, Fouqué, Grandeau, Hautefeuille, Gernez, Lechartier et tant d'autres. Dans notre pays de centralisation excessive, Deville ne devait pas rester longtemps professeur d'une Faculté de province. A trente-trois ans, il succéda à Balard dans la chaire de Chimie de l'Ecole Normale supérieure. Que nos hommes politiques, que nos hommes d'affaires ou nos grands industriels, ceux-ci enrichis peut-être par les travaux de Deville, saluent en passant le désintéressement du savant ! Ce chimiste, déjà consommé, venait à Paris occuper une chaire dont les émoluments s'élevaient à 3000 F...Il était heureux cependant, parce qu'il allait redevenir le confident de ses maîtres et pouvoir donner à son activité les ressources de la grande capitale. Quelques années se passent dans des travaux distingués, au milieu de la jeunesse d'élite qu'il embrase de sa flamme, lorsque soudainement Deville se signale par la belle et populaire découverte des remarquables propriétés de l'aluminium, puis, sans désemparer, en quelques mois, par la solution vraiment prodigieuse de toutes les difficultés qui entravaient la fabrication industrielle du beau et curieux métal. Vinrent ensuite ses grandes recherches sur la métallurgie du platine, où l'on vit reparaître avec tant de puissance sentaient d'analyste, associé à celui de son éminent élève et ami M. Debray. Que n'ai-je le temps de m'y arrêter ! Que ne puis-je surtout mettre un instant sous vos yeux le plus beau fleuron de la couronne de notre illustre confrère, ces lois si fécondes de la dissociation, qui trouvent vraisemblablement une de leurs applications aussi surprenantes qu'inattendues et grandioses dans les phénomènes qui se passent à la surface du Soleil ! Permettez-moi de résumer par un trait la gloire durable de notre ami : pendant que les Wurtz, les Berthelot, les Cahours et leurs émules agrandissaient les méthodes léguées par les immortels travaux de nos illustres maîtres, les Chevreul et les Dumas, et assuraient à la Chimie organique ses plus beaux triomphes, Deville, trente années durant, a tenu, en France et en Europe, le sceptre de la Chimie minérale. Cher Deville, pardonne-moi cette esquisse si imparfaite de ton œuvre. Dirai-je maintenant ce que tu as été dans l'intimité ? A quoi bon, encore ! Est-ce à tes amis que je rappellerai la chaleur de ton cœur ? Est-ce à tes élèves que je donnerai des preuves de l'affection dont tu les enveloppais et du dévouement que tu mettais à les servir ? Vois leur tristesse. Est-ce à tes fils, à tes cinq fils, ta joie et ton orgueil, que je dirai les préoccupations de ta paternelle et prévoyante tendresse ? Est-ce à la compagne de ta vie, dont la seule pensée remplissait tes yeux d'une douce émotion, qu'il est besoin de rappeler le charme de ta bonté souriante ? Ah ! je t'en prie, de cette femme éperdue, de ces fils désolés, détourne tes regards en ce moment. Devant leur douleur profonde, tu regretterais trop la vie ! Attends-les plutôt dans ces divines régions du savoir et de la pleine lumière, où tu dois tout connaître maintenant, où tu dois comprendre même l'infini, cette notion affolante et terrible, à jamais fermée à l'homme sur la terre, et pourtant la source éternelle de toute grandeur, de toute justice et de toute liberté.
 
 

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Jean-Baptiste Dumas (1800-1884)

Jean-Baptiste Dumas


NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE JEAN-BAPTISTE DUMAS, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES, LUE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DU 16 DÉCEMBRE 1912
PAR M. PH. VAN TIEGHEM SECRETAIRE PERPETUEL

MESSIEURS,

Parmi les devoirs, chaque jour plus nombreux et plus difficiles, qui composent la tâche toujours grandissante de vos deux Secrétaires perpétuels, il en est un que leur impose une tradition déjà longue, puisqu'elle remonte à Fontenelle : c'est de venir à tour de rôle chaque année, dans notre séance publique, nous rappeler la vie et les travaux, nous redire les mérites, en un mot prononcer l'éloge de quelqu'un de nos confrères disparus. Par un juste retour, ne semble-t-il pas que tout Secrétaire perpétuel, surtout s'il lui a été donné d'exercer son ministère pendant de longues années, ait acquis par là quelque droit à recevoir, lui aussi, après sa mort, le tribut de louanges qu'il a payé à tant d'autres? Pourtant, s'il est ordinairement reconnu, si, en remontant quelque peu le cours des années, nous voyons M. Darboux nous retracer la vie de Joseph Bertrand, Vulpian celle de Flourens, Bertrand celle d'Elie de Beaumont, Jamin celle d'Arago, Flourens celle de Cuvier, Arago celles de Fourier et de Condorcet, ce droit à l'éloge académique n'est pas toujours respecté, et plusieurs anciens Secrétaires perpétuels attendent encore. Voici, par exemple, un chimiste illustre entre tous, Jean-Baptiste Dumas, le digne successeur de notre grand Lavoisier. Pendant seize ans, de 1868 à 1884, il a occupé parmi nous le siège de Secrétaire perpétuel pour les Sciences physiques, illustré par Cuvier et Flourens et dont il a su encore rehausser l'éclat. A ce titre, il a eu à prononcer l'éloge, et quels beaux éloges ! de dix de nos confrères regrettés. Eh bien ! il y a vingt-huit ans qu'il nous a quittés et l'on peut constater, non sans un étonnement profond, qu'il n'a pas encore reçu de nous ce qu'il a si libéralement donné à nos prédécesseurs. Non pas que notre Académie ait méconnu ou négligé ses grands mérites, loin de là. En plusieurs circonstances solennelles, elle s'est plu à les reconnaître et à les exalter : d'abord, de son vivant, en 1882, par le président Jamin, qui lui offrait la médaille commémorative de son cinquantième anniversaire académique, puis à ses obsèques, en 1884 par le président Rolland et le Secrétaire perpétuel Joseph Bertrand, et plus tard, en 1889, à l'érection de sa statue à Alais, par deux membres délégués : Pasteur et M. Armand Gautier. II n'en reste pas moins qu'ici, chez nous, sous cette coupole, nous gardons une dette envers cette grande mémoire. Aussi, sans vouloir rechercher ici la cause, peut-être trop personnelle, de ce long retard, ai-je pensé qu'il convenait, pour l'honneur de l'Académie, de combler au plus tôt cette regrettable lacune. Mais je me suis aussitôt souvenu que Dumas a écrit quelque part : « L'Académie veut que ceux qui l'ont honorée soient loués dignement.» Et l'exigence de cet avertissement m'a tout d'abord arrêté. Lui, qui l'a tant honorée, saurais-je le louer dignement ? Puis, sans consulter davantage les forces, les sachant par avance insuffisantes, mais comptant sur ma bonne volonté et sur l'indulgence de l'Académie, j'ai tout de même entrepris cette grande et belle tâche. Puisse-je n'être pas resté trop au-dessous d'elle !

I.

Dumas (Jean-Baptiste-André) est né le 14 juillet 1800 à Alais (Gard), ville qui ne comptait alors que quelques milliers d'habitants. Son père, dessinateur de talent et peintre distingué, après avoir séjourné plusieurs années à Paris, s'était retiré dans sa ville natale, où il exerçait les modestes fonctions de secrétaire de l'Hospice civil. Sa mère, sous des dehors très simples, était pleine d'intelligente et calme énergie. Il fit avec grand succès ses études classiques au collège d'Alais, estimé de ses maîtres, qui fondaient déjà sur lui de grandes espérances: un de ses discours français resta longtemps affiché dans le salon d'honneur; aimé de ses camarades, auxquels il faisait oublier sa supériorité en rédigeant souvent leurs devoirs en même temps que les siens. Il avait l'idée, encore un peu vague, de se préparer à l'Ecole navale. Mais, vers sa seizième année, le cours de ses études se trouva brusquement interrompu. Un jour, profitant d'une absence momentanée du maître, les élèves avaient fait du tumulte en classe. Étranger à toute cette agitation, Dumas, pensif et absorbé, suivait sur la carte de France, les Commentaires de César à la main, la marche des armées romaines, lorsque, attiré par le bruit, le Principal du collège arriva tout effaré et, saisissant le premier élève qu'il rencontra, le seul qui fût debout, le frappa violemment à la tête de son trousseau de clefs. C'était Dumas. Blessé jusqu'au sang et nullement coupable, il sortit aussitôt du collège et refusa d'y rentrer, malgré les supplications et les excuses qui furent faites par le Principal au père et à l'enfant.
Dès lors, grâce aux facilités que lui donnait la situation de son père, c'est la Bibliothèque de la ville qui lui remplaça le collège. II en devint pour un temps l'hôte assidu, et solitaire, car elle était abandonnée de tous, même de son gardien. Là, pour dire de lui ce qu'il a dit plus tard de son ami et contemporain Balard, au même âge et dans des conditions analogues, ce il vivait au milieu des grands écrivains de la France, il se familiarisait avec les hautes pensées de la morale, avec les méthodes de la logique, aussi bien qu'avec les jeux de l'imagination et les finesses de l'esprit ; il apprenait et retenait des pièces tout entières. Ces lectures abondantes, cette appréciation personnelle de chacune d'elles, cette habitude de suivre patiemment un auteur dans les développements auxquels il se livre, semblent mieux faites pour créer des inventeurs pénétrants et des esprits vigoureux qu'une éducation qui, voulant tout embrasser, ne pouvant rien approfondir, se borne à faire lire aux jeunes gens quelques pages d'élite et les oblige à accepter, sur l'œuvre entière qu'ils ignorent, des jugements tout faits qu'ils ne sauraient contrôler. Tout avantageuse qu'elle fût à la formation de son esprit, cette situation ne pouvait pourtant pas durer; il fallait songer à gagner sa vie. C'est alors que, sur les conseils d'un parent de Montpellier, Étienne Bérard, savant industriel, ami de Chaptal, il entra comme apprenti dans une pharmacie d'Alais. Apprenti pharmacien ! Comme avant lui Scheele, en même temps que lui Balard et Liebig, après lui Claude Bernard. Dès le matin, il ouvrait la boutique, lavait les vitres, balayait à terre, époussetait les flacons ; puis, tout le jour, il pilait les drogues, roulait les pilules, pulvérisait la rhubarbe: en un mot, il avait la charge de tous les travaux mécaniques de l'officine. Le moyen, avec tout cela, d'étudier la pharmacie et surtout de satisfaire le besoin impérieux qu'il éprouvait de compléter son éducation scientifique, que les circonstances avaient laissée si imparfaite ! Aussi en souffrait-il et s'en plaignait-il amèrement. D'autre part, son pays était à cette époque profondément troublé par des divisions politiques et religieuses, amenant des scènes sanglantes. Tout cela lui inspira bientôt un violent désir de quitter Alais. Après y avoir résisté, ses parents, émus de ses angoisses, cédèrent enfin à ses vœux. Mais où aller et que faire ? On consulta de nouveau le cousin de Montpellier. Etienne Bérard avait à Genève un compatriote, un ami, Le Royer, qui y avait fait d'abord de la pharmacie pour vivre, y avait réussi, était entré en relations avec tous les savants de la ville et s'y était définitivement fixé. Il proposa le jeune homme à Le Royer, qui l'accepta, et peu après, le 26 avril de l'année 1817, Dumas quittait sa ville natale, s'éloignait de sa chère famille et, riche d'espérance, confiant dans l'avenir comme on l'est à seize ans,. mais léger d'argent, partait à pied pour Genève, le bâton à la main et le sac au dos. Souvent, plus tard, conversant avec des amis, il a rappelé les impressions pénibles que ce premier voyage avait laissées dans son esprit. Tout le long du chemin, les tristes vestiges des guerres de l'Empire. Par surcroît, des pluies continuelles avaient dévasté le pays, détruit les récoltes et amené la famine avec toutes ses horreurs. Sur ce début de la vie de Dumas, qui lui en a fait le récit, il faut entendre Pasteur :

 « Ce voyage, dit-il, m'apparaît et m'émeut comme la tentative courageuse, presque héroïque, d'un jeune homme pauvre attiré vers l'étude. Il me semble le voir, ce petit commis, au fond de cette boutique d'un pharmacien d'Alais, rêvant, un formulaire en main, de science lointaine, comme un écolier rêve de voyages en lisant Robinson. Tout à coup, ses pensées méditatives sont troublées par le bruit de la rue : on est en 1816. La politique a tourné toutes les têtes et la religion, loin d'apaiser les âmes, les a jetées dans la violence. On se bat dans Alais. Trop jeune pour être mêlé à de telles luttes, trop indépendant pour s'y intéresser, Dumas, impatient de travail, déclare à ses parents qu'il veut quitter Alais et se rendre à Genève. Les parents effrayés essaient d'ébranler un pareil projet. L'enfant tient bon. Par un changement de rôle attendrissant, c'est le fils qui démontre à son père et à sa mère l'utilité de ce départ. Le voilà sur la grande route, doublant les étapes pour arriver plus tôt vers ce foyer d'études. »

II.

Aussitôt installé dans l'hospitalière maison de Le Royer, il a vite fait de gagner l'estime et l'affection de son nouveau patron, de son « noble maître », comme il l'appelle. Sous son intelligente direction, il s'applique d'abord à l'étude de la pharmacie et parvient en deux ans à posséder tous les secrets pratiques de son art. Mais il veut aller plus loin.

« On ne peut être pharmacien, écrit-il alors à son père, sans être chimiste, sans connaître l'ensemble des sciences naturelles et sans avoir étudié la marche générale de la médecine. »

Et encore :

 « II est bien facile de concevoir que, pour atteindre une certaine supériorité dans notre art, il faut se livrer à l'étude de la Chimie et à celle de l'Histoire naturelle. »

 Plus tard, en diverses circonstances et encore à la fin de sa longue carrière, il s'est plu à proclamer la grande influence que cette forte discipline a exercée sur la formation de son esprit.

 « Les opérations de la pharmacie, dit-il à l'Académie dans son éloge de Balard en 1879, constituent, on ne le sait point assez, la meilleure des écoles pour un esprit pénétrant et réfléchi. Elles s'exercent sur des productions provenant des minéraux, des plantes ou des animaux. Elles apprennent à observer les résultats de leur action réciproque, à tenir compte des effets de l'air, de la chaleur et des dissolvants sur chacune d'elles, c'est-à-dire à mettre à profit pour la défense de la vie de l'homme les matières et les forces dont il dispose. Ne laissons pas dégénérer cette profession, que l'Académie a si souvent associée à ses travaux. Elle opposa pendant de longs siècles les leçons de choses à l'esprit de système ; elle dissipa les rêves de l'alchimie, présida à la naissance de la Chimie moderne et donna l'essor à l'étude des plantes. Les plus humbles de ses laboratoires, souvent témoins de méditations solitaires et fécondes sur les lois de la nature, ne perdraient ce privilège qu'au détriment de la science et du pays. »

La générosité de Le Royer lui laissant tous les loisirs nécessaires, il cherche à compléter son éducation scientifique. Il suit le cours de Physique de Pictet, le cours de Chimie de Gaspard de la Rive, le cours de Botanique d'Auguste-Pyrame de Candolle. Il avait été recommandé à de Candolle et aussi à Théodore de Saussure par Étienne Bérard et par le maire d'Alais, baron d'Hombres-Firmas, à qui de Candolle écrivait peu de temps après : « Votre jeune protégé nous donne les plus grandes espérances. » Ces deux savants illustres lui témoignèrent de l'intérêt, l'encouragèrent dans ses études et enfin l'admirent dans leur intimité. A sa grande pharmacie, Le Royer avait joint un laboratoire assez vaste et assez bien outillé, où Tingry, peu de temps auparavant, avait travaillé et préparé son cours de Chimie pratique. Les étudiants en pharmacie, camarades de Dumas, qui se réunissaient souvent en été pour des excursions botaniques, eurent l'idée de former pendant la saison d'hiver une association pour les études scientifiques. On s'assemblait chaque mardi dans un petit local, qui coûtait trois francs par mois.

« Nous y faisons bon. feu, écrit Dumas à son père en 1817, et nous lisons par tour un Mémoire de notre composition. C'est là l'objet de nos discussions, qui sont toujours paisibles, par la conviction que chacun a de sa faiblesse. »

 Puis, profitant de ce qu'il avait un laboratoire à sa disposition, ses camarades lui proposèrent de leur faire un cours de Chimie expérimentale. Ce fut son début dans sa carrière de professeur. La tâche n'était pas aisée, car le laboratoire manquait de bien des choses, notamment des instruments nécessaires pour préparer et recueillir les gaz. Il fallut s'ingénier. En place d'éprouvettes, on se servit de verres de lampe qu'on bouchait à une extrémité avec des verres de montre mastiqués à la cire. Une vieille seringue en bronze fît l'office de machine pneumatique et des tubes de baromètre courbés à la lampe complétèrent l'assortiment. Le laboratoire se monta peu à peu et, son ambition croissant à mesure, le jeune professeur en vint à désirer une balance de précision. Avec l'aide d'un ouvrier horloger, il parvint à construire un instrument assez sensible pour apprécier le vingtième de grain et lui permettre de commencer des recherches analytiques. Ainsi se forma peu à peu l'admirable expérimentateur qu'il se montra plus tard dans tous ses travaux. En même temps, il poursuivait avec ardeur son instruction théorique dans les livres et les mémoires des savants les plus illustres. Dans le Traité de Physique de Biot, qui venait de paraître, il trouvait nombre de sujets d'étude sur l'art d'observer, d'expérimenter, de consulter la nature et de découvrir les lois de ses phénomènes. Les Annales de Chimie lui offraient de beaux modèles dans les Mémoires de Berzélius, de Davy, de Gay-Lussac et de Thénard, qui y paraissaient successivement. Il lisait avec un zèle infatigable les Mémoires de Lavoisier et la Statique chimique de Berthollet. La Théorie élémentaire de la Botanique de A.-P de Candolle et les conseils affectueux de son illustre auteur ne l'ont retenu que peu de temps, assez toutefois pour lui permettre d'écrire une monographie des Gentianées, de poursuivre avec Guillemin des observations sur l'hybridité des plantes et de projeter un voyage à Berlin

« qui lui aurait, dit-il, fourni les moyens de comparer la végétation de nos glaciers avec celle d'une contrée beaucoup plus rapprochée du pôle ».

En lui ouvrant les larges horizons de la science, cette forte éducation, à la fois pratique et théorique, le remplit d'un enthousiasme dont on trouve la preuve dans la lettre qu'il écrivait à son père le 8 novembre 1818, un an et demi seulement après son arrivée à Genève,

« Mon bon père, pendant la première époque de ma vie, pendant cette époque de bonheur que j'ai passée près de vous, la littérature seule m'occupait; elle embellissait mes jours, et ne me laissait même pas soupçonner l'existence des hautes sciences auxquelles je me livre aujourd'hui avec un enthousiasme sans bornes. Combien j'étais loin de supposer, lors de mon départ, qu'un horizon aussi vaste déploierait à mes yeux toute sa magnificence ! Quel serrement de cœur j'éprouvai lorsque je sentis toute ma nullité, lorsque je vis en un seul instant s'écrouler l'édifice étroit et borné de mon éducation de collège ! A cette première impression de découragement et de tristesse succéda bientôt une émulation ardente, qui ne m'a plus abandonné. Elle m'a fait supporter des veilles forcées, de pénibles études.... Ah ! s'il était possible que je perdisse un jour cette avidité de savoir et de connaître, cette soif de science que rien ne saurait éteindre, la vie ne m'offrirait plus aucune douceur. Quelles voluptés, quelles douceurs accompagnent le plein exercice de nos facultés intellectuelles ! Il en est sans doute du savoir comme de la puissance : c'est le banquet des dieux. »

Celui qui écrivait cela, ce jeune homme de dix-huit ans, était vraiment mûr pour la recherche personnelle. Il ne tarda pas à en donner la preuve en faisant coup sur coup deux petites découvertes, dont il a raconté le singulier destin. En analysant divers sulfates et autres sels du commerce, il remarqua que l'eau qu'ils renfermaient s'y trouvait en proportions définies. Après avoir généralisé l'observation, il alla un matin chez G. de la Rive, dont il suivait le cours, mais à qui il n'avait jamais parlé, et lui soumit timidement le manuscrit où elle était consignée. En le parcourant, le professeur ne put cacher sa surprise et lui dit :

« Berzélius a déjà vu cela, vous avez la bonne fortune de vous rencontrer avec lui ; mais il est plus âgé que vous, il ne faut pas lui garder rancune. »

 Puis, le voyant tout interdit, il lui prit le bras et, avec sa rondeur affable, l'emmena déjeuner avec lui. La glace était rompue, la conversation s'anima et Dumas sut gagner pendant ce déjeuner une amitié précieuse, qui ne se démentit jamais. Voici maintenant la seconde découverte. Il réfléchit que, si l'on connaît d'une part le poids atomique, d'autre part la densité d'un corps solide ou liquide, on arrive aisément à trouver le volume de l'atome solide ou liquide. Il fut conduit de la sorte à déterminer avec beaucoup de précision la densité d'un grand nombre de substances simples ou composées d'une pureté certaine. Après avoir travaillé quelque temps sur ce sujet, il rédigea un Mémoire qu'il présenta à de la Rive. Mais celui-ci, tout en admettant la nouveauté du point de vue auquel la question était traitée, n'engagea pas son jeune ami à poursuivre ses recherches dans cette direction. Aussi Dumas était-il découragé en quittant son professeur,

« La première fois, lui dit-il, mes expériences étaient bonnes, mais elles n'étaient pas nouvelles ; aujourd'hui, elles, sont nouvelles, mais il paraît qu'elles ne sont pas bonnes. C'est à recommencer ».

 Pourtant ce travail, continué avec le fils de Le Royer, fut publié plus tard. Ce qui en reste, c'est la méthode, encore actuellement usitée, pour prendre la densité des corps solides ; c'est surtout le principe sur lequel se sont basées toutes les recherches ultérieures relatives aux volumes atomiques des corps. Bientôt, en 1819, il eut à examiner la question que l'un des premiers médecins de la ville, le Dr Coindet, lui avait posée, de savoir si l'iode existe dans les éponges. La réponse ayant été positive, le médecin n'hésita plus à regarder l'iode comme un spécifique contre le goitre et pria Dumas de lui indiquer les différentes formes sous lesquelles, suivant lui, on pourrait administrer convenablement l'iode. Il proposa la teinture d'iode, l'iodure de potassium et l'iodure de potassium ioduré, inaugurant ainsi la médication iodée moderne. Ses recherches sur ce sujet furent l'objet de deux Mémoires, publiés en français en 1819 et 1820 dans le journal allemand de Meisner: imprimé à Berne, sous la double signature: « A. Le Royer, pharmacien, et J.-B. Dumas, son élève. ».C'est ainsi, très modestement, que le nom de J.-B. Dumas fit sa première apparition dans la Presse scientifique; il avait dix-neuf ans. La découverte du Dr Coindet fit sensation, circonstance qui contribua d'une part à faire connaître Dumas dans le monde savant de Genève, de l'autre à assurer pendant plusieurs années, dans là préparation des iodures pour l'usage thérapeutique, une source de bénéfices et de réputation à la pharmacie Le Royer. C'est à cette époque qu'il se lia d'amitié avec un parent de Le Royer, le Dr Prévost, jeune et savant médecin qui, après avoir parcouru la France et l'Allemagne et avoir passé de brillants examens à Edimbourg, Dublin et Londres, venait de rentrer à Genève. Sa grande fortune lui permettait d'entreprendre des travaux considérables, en rapport avec ses vastes connaissances. Il y associa Dumas, et les deux amis, tout en étudiant ensemble la Physiologie de Richerand, Ouvrage qui jouissait alors d'une grande réputation, et les Mémoires de Magendie, qui commençaient à attirer l'attention publique, se tracèrent un plan de recherches qui n'embrassait pas moins que le domaine entier de la Physiologie animale. Il était naturel de commencer par le sang, dont l'analyse approfondie et les conditions à remplir pour sa transfusion firent l'objet de trois Mémoires, publiés en 1821 et dont le premier fut encore signé par Dumas comme élève en pharmacie. La même année, ce fut la démonstration de ce fait capital que l'urée n'est pas formée par les reins, mais préexiste dans le sang, dont les reins ne font que la séparer. Aussi s'accumule-t-elle dans le sang après l'extirpation des reins, comme l'expérience l'a établi. La même année encore, ils entreprennent l'étude, poursuivie les deux années suivantes, de la fécondation chez les Vertébrés et en particulier chez les Mammifères. Ils y observent la formation des spermatozoïdes du mâle, des œufs de la femelle. Ils démontrent que non seulement le contact du sperme, mais la pénétration du spermatozoïde dans l'œuf est nécessaire au développement ultérieur de l'œuf en embryon et voient dans la segmentation du vitellus la première phase de ce développement. En un mot, ils découvrent et publient en quatre Mémoires successifs tous les traits essentiels de la génération des Vertébrés, devançant ainsi les recherches classiques de Baer, qui ont paru en 1827. En même temps, d'autres questions les attirent. Ils étudient tour à tour le développement du cœur, les phénomènes qui accompagnent la contraction musculaire, l'emploi de la pile dans le traitement des calculs de la vessie, le changement de poids des œufs pendant l'incubation, le développement du poulet dans l'œuf. Ils répètent aussi, en en vérifiant la parfaite exactitude, toutes les expériences de Spallanzani sur la digestion artificielle. Aucune tâche n'est trop ardue, aucune question n'est trop difficile pour ces vaillants travailleurs. Des recherches si étendues et si variées dans le domaine de la Physiologie animale exigeaient d'une part une profonde connaissance de l'anatomie comparée, de l'autre la pleine possession des méthodes employées en Physique et en Chimie. Il va sans dire que, durant cette précieuse collaboration, les opérations anatomiques étaient faites par Prévost, tandis que les observations microscopiques et les expériences de Physique et de Chimie étaient dévolues à Dumas. La nature délicate de ces expériences l'obligeait souvent à modifier ses appareils ou à en créer d'autres, de sorte que les travaux physiologiques de sa jeunesse à Genève lui fournirent d'amples occasions de développer cette faculté d'invention qu'il exerça plus tard avec tant de succès. Issus coup sur coup de cette collaboration féconde, tous ces travaux ne manquent pas d'attirer bientôt sur les deux jeunes physiologistes l'attention des savants de tous les pays. Ils sont célèbres. Mais voici venir le moment où cette célébrité même va provoquer dans la carrière de Dumas un changement aussi brusque que profond. Dans sa chambre d'étudiant, il est en manches de chemise, occupé à dessiner une préparation au microscope. Quelqu'un monte l'escalier, s'arrête à sa porte et frappe doucement. Entrez, crie-t-il sans s'interrompre. Levant la tête, il se trouve en face d'un homme élégamment vêtu : habit bleu barbeau à boutons de métal, gilet blanc, culotte nankin, bottes à revers. Évidemment un étranger de distinction. Vite il passe sa redingote, s'excuse, offre l'unique chaise qu'il possède.

 « Ne vous dérangez pas davantage, dit l'arrivant, je suis Alexandre de Humboldt et je n'ai pas voulu passer par Genève sans me donner le plaisir de vous voir. Je vais au Congrès de Vérone ; pendant les quelques jours que j'ai à séjourner ici, voulez-vous être mon cicérone ? Je vous avertis toutefois que mes courses commencent de bonne heure et finissent tard. Pouvez-vous être à ma disposition de six heures du matin à minuit ? »

Acceptée avec joie, naturellement, cette proposition fut pour Dumas une source de plaisirs inattendus. Humboldt se plaisait à parler et aimait à être écouté. Son jeune guide fut frappé notamment de ce qu'il lui disait de la vie parisienne, de ses facilités de travail, de l'heureuse collaboration des hommes de science. C'était tout un monde nouveau qui s'ouvrait à son esprit; il était sous le charme. Aussi, après le départ de a l'irrésistible enchanteur », comme il l'appelle, Genève lui parut vide et, au bout de quelques jours de réflexion, sa résolution fut prise : il irait à Paris.

III.

Il y arriva vers la fin de 1822, précédé par la jeune réputation due à ses beaux travaux physiologiques. Si le légitime désir d'étendre ses relations parmi les hommes de science de son temps l'avait poussé à quitter Genève, il fut satisfait au delà de toute espérance. Bien n'égale, en effet, la bienveillance avec laquelle il fut accueilli par des hommes comme Alexandre Brongniart, Arago, Laplace, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Ampère, Thénard, tous savants illustres vers lesquels il n'avait jusqu'alors levé les yeux qu'avec respect et vénération.

« Vous avez bien compris, Monsieur, a dit Pasteur recevant Joseph Bertrand à l'Académie française, ce que pouvait être pour Dumas la vision lointaine de tous ces grands hommes. Bien que vous accusiez de témérité le départ de ce simple étudiant qui signait encore ses Mémoires : Un élevé en pharmacie et qui pour l'amour de tels noms allait: se jeter ainsi en plein inconnu, on sent que vous eussiez fait comme lui. Tous, nous avons eu de ces entraînements et nous ne nous les reprochons guère. Il y a, en effet, dans la jeunesse de tout homme de science, et sans doute aussi de tout homme de lettres, un jour inoubliable où il a connu à plein esprit et à plein cœur des émotions si généreuses, où il s'est senti vivre avec un tel mélange de fierté et de reconnaissance que le reste de son existence en est éclairé à jamais. Ce jour-là, c'est le jour où il approche des maîtres à qui il doit ses premiers enthousiasmes, dont le nom n'a cessé de lui apparaître dans un rayon de gloire.Voir enfin ces allumeurs d'âmes, les entendre, leur parler, leur vouer de près, à côté d'eux, le culte secret que nous leur avions si longtemps gardé dans le silence de notre jeunesse obscure, nous dire leur disciple et ne pas nous sentir trop indignes de l'être! Ah ! quel est donc le moment, quelle que soit la fortune de notre carrière, qui vaille ce moment-là et qui nous laisse des émotions aussi profondes ? Dumas en avait gardé l'ineffaçable souvenir. »

Bientôt il se lia d'amitié avec trois jeunes gens de son âge : les zoologistes Victor Audouin et Henri Milne-Edwards, et le botaniste Adolphe Brongniart. L'affection de ces trois hommes, cimentée par des relations journalières et plus tard par des liens de famille, a toujours été regardée par lui comme un des plus grands bonheurs de sa vie. Avec deux d'entre eux, Audouin et Brongniart, il fondait en 1824 les Annales des Sciences naturelles. Recueil encore aujourd'hui vivant et prospère, dont les premiers volumes renferment les trois Mémoires sur la génération, exécutés à Genève en commun avec Prévost. La chaire de Chimie de l'Athénée, où Mignet enseignait l'histoire et Magendie la physiologie, étant devenue vacante en 1823 par la démission de son titulaire Robiquet, Ampère réussit à y faire nommer Dumas, sans même lui eu parler. L'année suivante, Arago le fait élire par le Conseil de l'Ecole Polytechnique à la place de répétiteur du cours de Chimie de Thénard, sans qu'il ait eu à poser sa candidature. Le voilà donc pourvu d'une chaire publique et d'un laboratoire. Son départ de Genève a fait cesser nécessairement sa collaboration physiologique avec Prévost et désormais c'est à la Chimie seule, dont les problèmes l'avaient déjà beaucoup occupé à Genève, comme on a vu, qu'il va pouvoir consacrer toute son activité. Mais ce n'est pas tout de suite qu'il parvient à s'y mettre. La préparation de ses leçons à l'Athénée, l'expérimentation en public pour le cours de l'Ecole Polytechnique, art difficile où il acquiert bientôt une rare maîtrise, enfin l'organisation de son laboratoire lui prennent beaucoup de temps. On se ferait aujourd'hui difficilement une idée du misérable réduit, décoré du nom pompeux de laboratoire, où était confiné le répétiteur de Chimie à l'Ecole Polytechnique quand Dumas prit ce poste. C'était une sorte de cuisine pour la préparation du cours et une petite chambre sans fourneau, munie d'armoires pour les échantillons. Les appareils et produits usités pour les manipulations et pour les démonstrations dans un cours de Chimie générale constituaient tout l'approvisionnement. Aucun instrument de précision pour les recherches. Aussi fut-il tout d'abord très désappointé. Mais ensuite, faisant appel au talent inventif et persévérant qui l'avait déjà tiré à Genève de semblables difficultés, il finit avec le temps par monter son laboratoire sur un pied convenable, de manière à pouvoir y exécuter, avec l'aide d'un préparateur, les recherches personnelles qu'il avait en vue. On arrive ainsi à l'année 1826, qui marque une date doublement mémorable dans la vie de Dumas. Il a trouvé sa voie dans la Science ; il est en pleine possession de ses méthodes et de son talent. Pour en donner la preuve, il publie, sous ce titre modeste : Sur quelques points de la théorie atomistique, un premier Mémoire sur l'ensemble de la Chimie. « Je m'occupe, y dit-il, d'une série d'expériences ayant pour objet de fixer les poids atomiques d'un grand nombre de corps en déterminant la densité de ces corps à l'état de gaz ou de vapeurs ». Ce mémoire admirable, devenu aussitôt et resté encore aujourd'hui classique, où il s'élève aux plus hauts sommets de la philosophie chimique, attire immédiatement sur lui les regards du monde savant. C'est le premier rayon d'une gloire scientifique dont l'éclat ira toujours croissant. En même temps, admis dans


portrait d'Alexandre Brongniart (1770 - 1847)

l'intimité de la famille d'Alexandre Brongniart, il épouse la fille aînée de l'illustre géologue, la sœur de son ami Adolphe et fonde avec elle cette maison aimable et hospitalière qui, pendant plus d'un demi-siècle, a été un centre d'attraction pour la société parisienne. C'est le commencement d'un bonheur domestique assuré sans nuages pour toute la vie. Puis, pendant vingt-deux ans, jusqu'en 1848, ses travaux se succèdent sans interruption, marqués par tout autant de découvertes. On ne peut en citer ici que quelques-uns parmi les principaux. C'est d'abord, en 1827, avec Boullay, l'étude approfondie de la constitution des éthers composés, qu'il avait déjà commencée seul à Genève. Il y démontre définitivement l'opinion qu'il avait naguère suggérée avec hésitation, à savoir que ces corps doivent être considérés comme des composés de l'éther avec des acides anhydres et non pas, comme le voulait Berzélius en 1825, avec des acides hydratés. C'est, bientôt après, en 1830, la découverte de l'oxamide, premier type du groupe des amides, corps dérivés par déshydratation des sels ammoniacaux correspondants, groupe sur lequel il reviendra plus tard. En 1834, avec son élève Péligot, il démontre que l'esprit de bois est un corps doué de toutes les propriétés de l'alcool, que c'est en réalité un second alcool, l'alcool méthylique, différant du premier, de l'alcool éthylique, par un atome de carbone et deux atomes d'hydrogène en moins. Puis, aussi avec Péligot, étudiant le blanc de baleine, il prouve que ce corps est un troisième alcool, l'alcool cétylique, se distinguant de l'alcool de vin et de l'alcool de bois par un multiple de la quantité de carbone et d'hydrogène qui les distingue l'un de l'autre. Enfin, sur ses conseils, son préparateur Cahours étudie l'huile de pomme de terre et en extrait un quatrième alcool, l'alcool amylique, occupant une place intermédiaire entre l'alcool de vin et l'alcool de blanc de baleine. La famille des alcools était fondée. Avec une rare perspicacité, il prévoit, dès cette époque, l'importance de cette classe de composés.

 « Découvrir ou caractériser un corps comme alcool, écrit-il, c'est enrichir la Chimie organique d'une série de produits analogue à celte que représente en Chimie minérale la découverte d'un métal nouveau, »

Le 13 janvier 1835 est une journée inoubliable dans l'histoire de la Chimie organique. Dumas lit à l'Académie un Mémoire ou il démontre que

« le chlore possède le pouvoir singulier de s'emparer de l'hydrogène et de le remplacer atome par atome »

 et il établit la règle suivante :

 « Quand un corps hydrogéné est soumis à l'action déshydrogénante du chlore, du brome, de l'iode, de l'oxygène, etc., pour chaque atome d'hydrogène qu'il perd il gagne un atome de chlore, de brome, d'iode ou un demi-atome d'oxygène. »

 C'est le premier énoncé de la loi dite des substitutions, dont la démonstration de plus en plus complète, achevée par la belle découverte de l'acide chloracétique en 1839, l'a occupé pendant nombre d'années, et qui, aboutissant enfin à la théorie des types, est la partie capitale de son œuvre chimique. A cette époque, dit Pasteur en 1885, la Chimie organique

« se trouvait entraînée dans les conceptions de Lavoisier, fortifiées par les travaux de Berzélius et consacrées par les théories électriques. Le dualisme était partout, c'est-à-dire que partout les espèces chimiques, même les plus complexes, semblaient pouvoir se ramener à un antagonisme de deux substances simples ou elles-mêmes déjà composées. Dumas déclara qu'il était d'une opinion entièrement différente. Il envisageait les espèces chimiques comme des édifices moléculaires unitaires, dans lesquels on pouvait remplacer un élément par un autre sans que l'édifice fût modifié dans sa structure, à peu près comme on pourrait substituer pierre à pierre aux assises d'un monument des assises nouvelles. Comme devant toute idée neuve; les contradictions se précipitèrent. Berzélius, comprenant que le système dualistique était en péril, déclara qu'il était impossible qu'un élément électronégatif, comme le chlore, pût prendre la place d'un élément électropositif, comme l'hydrogène. Mais le jeune chimiste français, comme Berzélius appelait Dumas, avec l'ironie un peu hautaine d'un vieux savant contredit, le jeune chimiste accumule les preuves. Il entraîne les convictions; il est suivi par Laurent, Regnault, Malaguti, Cahours, Deville ; il termine enfin par cet admirable travail sur l'acide acétique chloré, où .tout l'hydrogène du radical acétique est remplacé par du chlore, atome par atome. Le nouveau composé chloré, comparé à l'acide acétique dont il dérive, offre les propriétés les plus voisines, de sorte qu'à l'idée de substitution d'un élément à un autre vient s'adjoindre l'idée de parité dans les rôles chimiques des deux corps qui se remplacent, ainsi que Laurent l'avait pressenti et annoncé. Une grande révolution était faite en Chimie. Un mot de Liebig en indique la portée. A l'Exposition internationale de 1867, il y eut un grand banquet des présidents du Jury. Dumas, qui était à la place d'honneur, questionna Liebig sur les motifs qui l'avaient éloigné de la Chimie organique théorique pour s'occuper de Chimie agricole. J'ai renoncé à la Chimie organique, lui répondit Liebig, parce qu'avec la théorie des substitutions pour base, l'édifice de la Chimie peut être bâti par des ouvriers ; il n'est plus besoin de maîtres. »

Ainsi établie et à mesure qu'elle s'établissait, la théorie des substitutions conduisait Dumas à formuler la théorie des types chimiques, « la notion forte et juste » a dit Wurtz, à laquelle il a consacré, en 1840, 1841 et 1842, six Mémoires successifs, dont le troisième en commun avec Stas, le quatrième avec Péligot, le sixième avec Piria.

« Tels ont été, a dit Wurtz en 1884, les débuts d'une théorie qui devait exercer sur les progrès de la Science une influence décisive. Elle a pris sa place lentement et avec effort; choquant les idées reçues, elle a rencontré la plus vive opposition. Témoins émue de ces grands débats, les hommes de ma génération, ses élèves, n'ont pu oublier que c'est Dumas qui a soutenu le choc et supporté victorieusement le poids d'une lutte qui était inégalé et semblait désespérée. Il nous apparaissait comme un vaillant athlète, comme un triomphateur; quand nous l'entourions dans son modeste laboratoire. »

« il a aujourd'hui encore, à écrit Hoffmann en 1880, toutes les fois que nous étudions le passé et l'avenir d'une combinaison, que nous examinons la longue série des Corps reliés les uns aux autres, la manière la plus simple d'envisager les transitions est de les considérer comme des produits de substitution. Si, avec nos vues actuelles, la formation des composés par la substitution du chlore à l'hydrogène nous paraît si évidente par elle-même, c'était une noble audace, ne l'oublions pas, que d'avancer cette idée en 1835. Et si, aujourd'hui, nous nous réjouissons de la transparence de nos formules de structure, nous ne pouvons là regarder, souvenons-nous-en avec reconnaissance, que comme réalisant des conceptions dont Dumas était possédé il y a un demi-siècle, lorsque en opposition avec les idées du temps, il insistait sur ce fait que les substances chimiques doivent leurs propriétés beaucoup moins à la qualité de leurs atomes élémentaires qu'à l'ordre de position de ces atomes dans le composé, ordre que nos formules s'efforcent de représenter. »

En 1840, dans un travail exécuté en commun avec Stas, qui sera toujours regardé comme un modèle de perfection expérimentale et de critique, Dumas établit le véritable poids atomique du carbone, aussitôt universellement admis. Ce résultat le conduit bientôt, en 1842, à réviser le poids atomique de l'oxygène, c'est-à-dire à réviser la composition de l'eau. C'est ainsi que les nombres fondamentaux 1, 12 et 16, pour l'hydrogène, le carbone et l'oxygène, furent définitivement acquis à la Science. Ces rectifications du poids atomique du carbone et de l'oxygène doivent être considérées comme le prélude d'une longue série de recherches sur les poids atomiques des corps simples, entreprises par Dumas en vue de vérifier l'exactitude de l'hypothèse de Proust, d'après laquelle les poids atomiques des éléments seraient des multiples du poids atomique de l'hydrogène. Publiées beaucoup plus tard, en 1858, elles n'ont jamais cessé d'occuper sa pensée. En 1841, il s'associe à son ami Boussingault pour déterminer, avec une précision inconnue jusqu'alors, la véritable composition de l'air atmosphérique et pour en démontrer la constance malgré les changements de lieux, de saisons et d'altitude. Ce beau travail conduit les deux chimistes à rédiger cette même année leur Essai de statique chimique des êtres organisés, opuscule fameux, aussitôt répandu partout et traduit dans toutes les langues; on y reviendra tout à l'heure. Déjà, dans son étude des alcools, Dumas n'avait pas manqué de distinguer les rapports de propriétés et de composition qui relient ces divers corps entre eux, de sorte qu'il faut y voir l'origine de la classification des composés organiques en séries homologues. En 1842, comparant entre eux les acides issus de l'oxydation de ces alcools et les rapprochant des autres acides extraits par Chevreul des huiles et des graisses, il découvre une seconde série de cette sorte, la série des acides gras ou série aliphatique. Il remarque qu'entre l'acide formique et l'acide margarique s'y étagent régulièrement quinze termes, différant les uns des autres par un atome de carbone et deux atomes d'hydrogène et dont neuf seulement sont alors connus. Une fois signalés ainsi à l'attention, les six autres n'ont pas tardé à être découverts. Il faut citer encore : le perfectionnement qu'il a apporté à l'analyse organique par son procédé dit volumét-rique de dosage de l'azote, si simple et si facile qu'il est encore journellement employé aujourd'hui ; sa classification des métalloïdes en cinq groupes, universellement admise et que le temps a respectée; puis, tout un ensemble de recherches de Chimie physiologique, auxquelles ses travaux de physiologie exécutés à Genève avec Prévost au début de sa carrière l'avaient préparé, et qui en étaient comme la suite naturelle : sur les matières azotées neutres de l'organisation, en commun avec Cahours (1843) ; sur l'engraissement des bestiaux et la formation du lait, en commun avec Payen et Boussingault ( 1843 ) ; sur la production de la cire des abeilles, en commun avec H. Milne-Edwards ( 1843 et 1845 ) ; sur la constitution du lait des carnivores (1845); sur le sang (1846). Il faut signaler enfin ses recherches sur les amides et les nitriles, continuées en collaboration avec Malaguti et Leblanc (1847 et 1848), dernier anneau de cette longue chaîne. Mais une foule d'autres travaux secondaires, exécutés pendant la même période par cet infatigable chercheur, assez importants cependant pour suffire à eux seuls à illustrer un homme, ne peuvent même pas être mentionnés ici. Il y en a trop ; on en a compté 288. Au début, les recherches qu'on vient d'énumérer furent accomplies à l'Ecole Polytechnique dans le petit laboratoire ancien, amélioré à mesure. Mais bientôt le travail solitaire ne lui suffit plus. Il voulut expérimenter avec des élèves et, dans ce but, il fonda dans l'Ecole à ses frais, en 1833, et entretint de ses deniers un laboratoire privé, où il admit, en les associant à ses travaux, quelques élèves d'élite, comme Boullay, Péligot, Laurent et Malaguti. Plus tard, quand il quitta l'Ecole Polytechnique, en 1889, il transféra ce laboratoire privé dans une maison de la rue Cuvier, en face du Jardin des Plantes, mise à sa disposition par son beau-père Alexandre Brongniart. C'est là que se sont formés, sous sa direction, toute une pléiade déjeunes chimistes, français et étrangers : Piria, Stas, Melsens, Delalande, Wurtz, Lewy, Bonis, Leblanc, devenus plus tard des maîtres à leur tour, quelques-uns illustres. Ce fut le premier modèle de ces laboratoires de recherches de l'École pratique des Hautes-Études, créés plus tard par le ministre Duruy, précisément sous la persuasive influence de Dumas.
Aussi a-t-il pu dire, en 1870, dans son Éloge de Pelouze :

« Lorsque les directeurs des laboratoires de recherches libéralement créés par l'Etat se voient entourés d'élèves choisis, en possession de toutes les ressources de la Science, qu'ils n'oublient pas que la voie leur a été ouverte par des savants moins favorisés, dont la conviction font le seul appui et dont les travaux n'ont été soutenus qu'au prix de sacrifices au-dessus de leurs forces. »

Les premiers de cette longue série de travaux avaient déjà suffi à le faite élire à l'Académie des Sciences en 1832, à la place de Sérullas. L'Académie de Médecine, à son tour, se l'associa en 1843. Il était Correspondant de l'Académie des Sciences de Berlin depuis 1834 et Membre étranger de la Société royale de Londres depuis 1840. En 1843, la Société royale lui décerna la médaille si enviée de Copley et bientôt les Sociétés savantes du monde entier s'empressèrent de l'inscrire sur leurs listes. Grand-Croix de la Légion d'honneur, chevalier de l'ordre Pour le mérite, la plus haute distinction scientifique que l'Allemagne puisse accorder, il était, en outre, décoré d'un grand nombre d'ordres étrangers. Si nombreuses, si variées et si importantes qu'elles fussent, ces recherches étaient lion d'épuiser toute sa capacité de travail et d'absorber toute l'activité de son esprit, il en consacrait encore une grande partie à l'enseignement. Dès 1828, frappé de ce que l'enseignement scientifique, tel qu'il était donné jusqu'alors en France, avait de défectueux au point de vue des applications, il conçut avec trois de ses amis, Olivier, Péclet et Lavallée, le projet de fonder à Paris une école où cette lacune serait comblée. Sous le titre d'École centrale des Arts et Manufactures elle s'ouvrit en 1839. On sait quel en fut l'extraordinaire succès et les importants services qu'elle a rendus à l'industrie française dans toutes ses directions par la création d'un corps d'ingénieurs civils dont la compétence et la distinction ne sont pas moins appréciées à l'étranger qu'en France. Il y enseigna d'abord toute la Chimie: générale, analytique et industrielle ; plus tard, il se borna à la Chimie générale, qu'il professa jusqu'en 1833, époque à laquelle il résigna ses fonctions en faveur de Cahours. Cette même année 1829, il se retira de l'Athénée, où Bussy fut nommé. Mais ce fut pour prendre bientôt, en 1832, la chaire de Chimie de la Faculté des Sciences que Gay-Lussac venait de quitter. Il l'occupa jusqu'en 1853, ou il fut suppléé d'abord, puis en 1868 remplacé par Henri Sainte-Claire Deville; il fut pendant huit ans doyen de cette Faculté, fin 1835, il succéda à Thénard dans la chaire de l'École Polytechnique, dont il avait été le répétiteur pendant douze ans et l'occupa jusqu'en 1840, on il fut remplacé par Pelouze. En l836, il suppléa au Collège de France Thénard, empêché par la maladie. C'est là qu'il fit ces célèbres Leçons sur la. philosophie chimique, aussitôt publiées, où, dans un style d'une élégante clarté, s'élevant parfois jusqu'à l'éloquence, il retrace le développement des doctrines chimiques depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'au temps présent, ouvrage qui conserve encore aujourd'hui toute sa haute valeur. Enfin, en 1839, après la mort de Deyeux, il se présenta à la chaire de Chimie de la Faculté de Médecine et y fut admis après un très brillant concours. Il l'occupa avec éclat jusqu'en 1850, où il fut remplacé par Wurtz. C'est la dernière leçon de son cours de 1841 qui; résumant les résultats de ses recherches avec Boussingault, a été publiée, comme il a été dit plus haut, sous le titre de Essai de statique chimique des êtres organisés. Sous une forme simple et élégante, cet opuscule résume les principaux traits de la vie des plantes et des animaux, considérée au peint de vue chimique et telle que les deux auteurs la concevaient à cette époque, c'est-à-dire comme un antagonisme entre la plante, appareil de réduction, et l'animal, appareil de combustion. On sait que plus tard ce point de vue a dû être profondément modifié; l'antagonisme a fait place à une complète similitude, qui est devenue le fondement même de la Biologie générale. On le voit, il enseigne partout et partout il exerce une influence et suscite un enthousiasme dont rien ne peut donner l'idée. Partout, devant les auditoires les plus divers, auxquels pourtant il lui faut chaque fois s'adapter, il se montre un admirable professeur. Voyez-le à la Sorbonne.

« J'arrivais du fond de ma province, dit Pasteur, quand je l'entendis pour la première fois. Il avait alors 43 ans. J'étais élève de l'Ecole Normale. Nous suivions assidûment ses leçons à la Sorbonne. Longtemps avant son arrivée, la salle était pleine, les hauteurs couronnées de groupes d'auditeurs; les derniers arrivés étaient refoulés jusque dans l'escalier. A l'heure sonnante, il apparaissait. Les applaudissements éclataient de toutes parts, des applaudissements comme la jeunesse seule sait en donner. Toute sa personne avait quelque chose d'officiel : habit noir, gilet blanc et cravate noire ; il semblait qu'il se présentât devant le public comme devant un juge difficile, presque redoutable. La leçon commençait. On sentait dès les premiers mots qu'une exposition claire, facile, quoique mûrement étudiée, allait se dérouler. Comme il cherchait à rendre la Chimie populaire en France, il voulait à la fois être compris immédiatement de tous ses auditeurs et habituer les réfléchis à l'esprit d'observation. Nulle surcharge dans les détails, quelques idées générales, des rapprochements ingénieux, un choix d'expériences dont l'exécution était irréprochable. Son art consistait, non pas à accumuler les faits, mais à en présenter un petit nombre en demandant à chacun toute sa valeur d'instruction. Son respect pour le public était tel que si son préparateur laissait échapper la plus petite faute, il en était presque déconcerté. Autant il se fût imposé à chacun de ses auditeurs pris isolément, autant leur ensemble le dominait.... C'est au bas de cette chaire que j'ai éprouvé pour Dumas les sentiments qu'il avait éprouvés lui-même pour les grands maîtres de sa jeunesse. Cette éloquence, émue, cette raison hardie mais sûre d'elle-même, ces séries de vérités inductives aujourd'hui démontrées, cet enseignement aux grands horizons, tout cela faisait de lui un de ces éveilleurs d'idées qui suscitent les vocations scientifiques. »

Écoutez-le maintenant, à l'École de Médecine.

 « Au milieu d'un amphithéâtre envahi, débordant jusque dans ses approches d'une jeunesse avide d'idées et de spectacle, dit M. Armand Gautier, son second successeur dans cette chaire qu'il occupe encore aujourd'hui, Dumas arrivait, irréprochable de tenue, maître de son émotion, un peu solennel. Le tumulte se figeait aussitôt sur place. II commençait à voix basse, très basse, et de son auditoire silencieux l'ardente attention, montait et s'élevait lentement avec la pensée du maître. Peu à peu sa voix grandissait; sa parole prenait la couleur et l'éclat; sa période se déroulait plus large, plus pressante; puis, dans un merveilleux tableau, portait tout; à coup jusqu'au fond des esprits la vision intérieure d'une vérité nouvelle. L'amphithéâtre éclatait en applaudissements. A cette ardeur de la jeunesse, Dumas, s'il l'eût fallu, aurait réchauffé la sienne; mais, maître de sa flamme comme de son sujet, brûlant de sa passion contenue, à mesure qu'il parlait les choses s'animaient, se remplissaient de l'émotion, des doutes, du triomphe de chaque inventeur. L'auditoire suivait le drame, attentif, préoccupé et, triomphant à son tour, faisait résonner ses bravos.... La brillante leçon se poursuivait ainsi, vivante, mesurée, ne développant que l'indispensable, reliant, tous les faits à la pensée doctrinale qui en était l'âme et laissant aux esprits la pleine satisfaction d'une conquête faite par eux-mêmes. On se donnait rendez-vous à la leçon prochaine; on voulait. savoir la suite et la fin. Mais où est la fin de l'éternelle vérité ?... Ah ! la belle tradition que l'on garde dans notre Faculté de Médecine de ce puissant enseignement ! »

C'est encore, rappelons-le, un fruit de son multiple et fécond professorat lorsqu'il publie la série de ses onze Leçons sur la philosophie chimique, faites au Collège de France en 1836, lorsqu'il imprime son Essai de statique chimique des êtres organisés, dernière leçon de son cours de 1841 à la Faculté de Médecine, et surtout lorsqu'il tire progressivement de l'ensemble de ses leçons les matériaux de ce grand édifice qu'est son Traité de Chimie appliquée aux Arts. Le premier volume en a paru dès 1828 et renferme la substance de ses trois années d'enseignement à l'Athénée; le huitième et dernier n'a été publié qu'en 1846. Ce bel et si utile Ouvrage lui a donc coûté dix-huit ans d'efforts.

IV.

Comme savant à la fois et comme professeur, Dumas a donc atteint vers 1848 l'apogée de sa gloire scientifique. C'est à ce moment qu'une nouvelle carrière s'ouvre devant lui. Après la Révolution de Février, les habitants de Valenciennes lui demandèrent d'accepter la députation et d'aller défendre à l'Assemblée législative leurs intérêts industriels menacés. Il ne se déroba point.

 « Pensait-il, dit Pasteur, que, dans ces jours troublés, il pouvait rendre plus de services à son pays qu'en restant enfermé dans un laboratoire ? Rêvait-il, après avoir répandu tant d'idées fécondes du haut des chaires universitaires, d'en offrir aux assemblées du haut de la tribune ? II y eut de tout cela et peut-être aussi quelque grain d'ambition.... Il aimait le pouvoir. »

 Aussi lorsque, en 1849, le Prince Président lui offrit le Ministère de l'Agriculture et du Commerce en lui disant gracieusement « Vous serez mon Chaptal »,. accepta-t-il sans hésiter. C'est ainsi qu'il entra dans la vie politique et qu'il dut renoncer pour un long temps d'abord à ses recherches personnelles et à son enseignement expérimental en fermant son laboratoire de la rue Cuvier, puis à ses chaires de la Sorbonne et de l'Ecole de Médecine, où il fut remplacé par ses deux illustres élèves Henri Sainte-Claire Deville et Wurtz. Plus tard, lorsqu'il put reprendre et poursuivre ses recherches sur les poids atomiques des corps simples signalées plus haut, c'est au laboratoire de la chaire de la Faculté des Sciences, dont il était resté titulaire, et, après son départ définitif en 1868, au laboratoire de son École centrale qu'il dut installer son travail. Sénateur sous l'Empire, Président de la Commission municipale de la ville de Paris, Inspecteur général de l'Enseignement supérieur, Président du Conseil supérieur de l'Instruction publique, Président de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, Président de la Commission des Monnaies, puis, à la fin, Directeur de la Monnaie de France, dans toutes ces hautes situations, il sut rendre au pays pendant plus de vingt ans les plus nombreux et les plus éclatants services. J'en emprunte à M. Armand Gautier la brève énumération.

« Député, il défend l'industrie sucrière; il étudie et discute les méthodes de l'enseignement public. Ministre de l'Agriculture, il règle le commerce des grains, de la boucherie, des engrais ; il favorise l'élève du bétail; il encourage et vulgarise les pratiques de l'irrigation et du drainage; il fonde l'enseignement public de l'agriculture; il organise le Crédit foncier, etc. Sénateur, il lit de fréquents rapports sur l'assainissement des pays marécageux, la loi des brevets d'invention et marques de fabrique, l'exploitation des forêts, celle des eaux minérales. Il organise l'instruction primaire et supérieure, celle de la médecine et de la pharmacie. Il éclaire les discussions publiques sur les routes forestières, le reboisement des montagnes, la télégraphie, la refonte des monnaies de cuivre et d'argent. Président du Conseil municipal, il contribue à toutes les améliorations de la voirie parisienne. Il transforme l'hygiène de la ville, son système d'égouts, son éclairage. Il dote Paris d'eaux de source abondantes. Résultat surprenant ! car il avait contre lui le Conseil presque entier, tous les ingénieurs de la ville, sauf Belgrand, auteur du projet, plus que cela, la tradition ! La nymphe de la. Seine plaisait aux Parisiens. Ils oubliaient complaisamment que, sous les ponts de la Cité, elle recevait volontiers de compromettantes visites. Dumas montrait bien,.chiffres en main, que chaque trente mètres cubes d'eau de fleuve en recevait un d'eau d'égout; on pérorait, on pointillait, on hésitait, on invoquait l'usage immémorial. C'est alors qu'il eut l'idée d'une démonstration topique. Il fit remplir deux grands flacons semblables de dix litres d'eau du fleuve et de dix litres d'eau de la Dhuis, les fit sceller et mettre sous clef. Un mois après, il déposait ces deux témoins sur la table des délibérations du Conseil. L'eau de Seine était devenue verdâtre, marécageuse, puante ; c'est ce qu'on proposait de faire boire aux Parisiens. L'eau de source était restée claire, limpide, agréable. La Commission municipale comprit enfin cette leçon de Chimie à sa portée, le projet
Belgrand fut adopté et la vie de milliers d'hommes épargnée, grâce à cette heureuse inspiration. »

Dans le même temps et avec la même ardeur, il défendait la mémoire de Lavoisier, l'invention de Leblanc, la découverte de Daguerre. Il encourageait et soutenait les recherches de Pasteur, qui s'est plu en toute circonstance à reconnaître ce qu'il devait à son chaleureux appui.

« Une approbation de lui, disait-il en 1885, me payait de toutes mes peines. Ce qu'il fit pour moi, il le fît pour tant d'autres ! Il avait l'esprit ouvert à tout homme et à toute œuvre.... C'était là l'un des traits distinctifs de sa nature. Derrière les individus, il a toujours envisagé la France et sa grandeur. Comme il avait au plus haut degré la conscience des services rendus, soit par les hommes, soit par les institutions, il était toujours prêt à les défendre de son intelligence et de son cœur. A la moindre alerte, il avait l'instinct du danger et de ce qu'il fallait faire pour le déjouer ».

On le vit bien le jour où le Muséum d'Histoire naturelle fut à la veille d'être atteint par ce que l'Administration, par un de ses euphémismes habituels, appelait un projet de réorganisation: Sentant que la personnalité morale de ce grand établissement pouvait être menacée, Dumas pousse le cri d'alarme : « Comment oseriez-vous porter la main sur le Muséum ? » Puis il rappelle tous les services rendus par « les illustres fondateurs de la Science de la nature », avec une si vibrante éloquence que Pasteur, après avoir cité son discours, ajoute :

« Après l'évocation de tels souvenirs et ce ton même de prosopopée, quel Ministre eût osé toucher au Muséum d'Histoire naturelle, si ce n'est pour l'honorer et l'agrandir ? ».

Mais quelque reconnaissance que doivent à Dumas les institutions et les savants qu'il ne cessa de protéger et d'honorer durant ces vingt années de politique active, on ne peut pourtant pas se défendre d'un amer regret en songeant à ce grand espace de vie perdu pour la Science. Combien plus rapides eussent été les progrès de la chimie si, pendant tout ce temps, cette grande force créatrice avait été dépensée pour elle seule ? A ce regret, souvent exprimé, Dumas a répondu lui-même, vers la fin de sa carrière.

« Ma vie s'est partagée entre le service de la Science et celui de mon pays. J'aurais préféré demeurer le serviteur de la Science seule; mais, sorti des rangs obscurs de la démocratie, j'ai pensé que mon pays avait tant fait pour moi que je ne pouvais lui refuser aucun service. Si je me suis trompé, la Science elle-même ne m'en tiendra pas pour coupable. En me bornant à des recherches scientifiques, j'aurais été plus heureux, ma vie eût été moins anxieuse et peut-être aurais-je embrassé une vue plus large de la vérité. »

 Une autre fois, il a laissé percer le sentiment de tristesse que lui causait ce long détournement de sa vie.

 « Le vrai bonheur, disait-il dans une sorte d'examen rétrospectif de sa propre carrière, le vrai bonheur m'apparaît sous la forme du savant consacrant ses jours et ses veilles à pénétrer les secrets de la nature et à découvrir des vérités nouvelles. Laplace, Cuvier, Candolle, Brongniart, ajoutait-il en se reportant vers ses premiers et meilleurs souvenirs, ont connu la vie heureuse. Animés de l'amour de la vérité, indifférents aux jouissances de la fortune, ils ont trouvé leur récompense dans l'estime publique. »

V.

Avec la chute de l'Empire, en septembre 1870, la carrière politique et administrative de Dumas se trouva brusquement terminée. Malgré ses soixante-dix ans, ce ne fut pas pour lui le repos, mais seulement une autre sorte d'activité. Il revint à la Science, qu'à vrai dire il n'avait jamais quittée tout à fait. II avait été élu, en 1868, Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences pour les Sciences physiques, en remplacement de Flourens. C'est à nous désormais, dans ces hautes fonctions où il exerce une véritable magistrature, qu'il donne la meilleure part de sa vie. Quand il expose, à chacune de nos séances, les recherches d'autrui, il sait relever la valeur de ce qu'il communique en y ajoutant des observations tirées du trésor de sa propre expérience, et souvent il montre ainsi les choses sous un jour nouveau que n'avaient pas
entrevu les auteurs de ces recherches. C'est ce vif intérêt pour le travail des autres, cette pénétration dans leurs vues, cette profonde sympathie pour leurs aspirations qui ont conservé intacte jusqu'à la fin cette jeunesse intellectuelle que nous admirions en lui. Dans les discussions entre Confrères, il apporte une hauteur de vues, une modération, une sagesse qui calme les plus animés.

 « Il n'était pas homme de discussion, a dit Pasteur, qui en savait bien quelque chose, mais homme de persuasion. Sa sérénité dominatrice s'étendait sur toute une assemblée. »

Enfin,

« zélé pour tous ses devoirs académiques, dirons-nous avec son collègue Joseph Bertrand, il n'en remplissait aucun avec une joie plus émue que celui de louer les confrères regrettés et de mettre leur œuvre en lumière. Faraday, Pelouze, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Auguste de la Rive, les deux Brongniart, Balard, Regnault, les deux Sainte-Claire Deville, évoqués par la mémoire fidèle de l'ami qui les connaissait si bien, deviennent sous sa plume l'occasion des plus magnifiques leçons ».

Ces beaux éloges n'ont pas peu contribué à le faire élire en 1876 à l'Académie française, où il prenait la place de Guizot et où Saint-René Taillandier, chargé de le recevoir, le saluait ainsi :

« Il était le premier de son ordre, vous êtes le premier du vôtre. »

Et il ajoutait :

« Vous, qui secondez si bien les vivants, vous ne faites que continuer votre œuvre quand vous rendez aux morts de magnifiques hommages. Les éloges que vous avez prononcés de vos confrères de l'Académie des Sciences sont présents à tous les souvenirs. Quelle sûreté de vues et quelle largeur ! Vous jugez le savant comme le jugera l'avenir et, parlant de l'homme en contemporain, vous excellez à mettre en lumière les traits qui le font aimer...Toutes ces pages sont d'un écrivain, quelques-unes d'un peintre et d'un poète. Voilà des titres qui vous signalaient particulièrement au choix de l'Académie française. »

Et puisque l'Académie française a bien voulu reconnaître à sa prose quelque vertu poétique, c'est peut-être le moment d'avouer ce qu'il a toujours soigneusement caché : s'il était parfois poète en prose, il rimait aussi volontiers. Composer des vers était même pour lui un besoin, un repos nécessaire à certaines heures. Seulement, dans sa parfaite modestie, qui n'était peut-être après tout qu'une sage prudence, il jetait ses poésies dans un vieux meuble et les brûlait régulièrement tous les cinq ou six ans. Sa famille conserve pourtant de lui une pièce de soixante-dix vers alexandrins; rassurez-vous, je ne vous la lirai pas. Ce que j'en puis dire, c'est qu'elle est une imitation de Jocelyn, si parfaite qu'elle a tenu dans l'illusion et le ravissement pendant toute une soirée l'auditoire familial devant lequel il l'a récitée, en l'intercalant
habilement entre deux pages de vrai Lamartine. Ses fonctions académiques sont loin toutefois d'absorber toute son activité. Elle déborde de toutes parts. Pas de problème dans le domaine de la Chimie, de la Physique et de la Physiologie à la solution duquel il ne s'estime heureux de contribuer, pas de mouvement scientifique d'aucune sorte pour l'avancement duquel il ne s'empresse d'ouvrir le trésor de sa mûre expérience ou de prêter au moins le prestige de son nom. Mais c'est surtout sur les questions d'intérêt public qu'il concentre ses efforts. Déjà, en 1865, il avait, par sa pressante insistance, obtenu de Pasteur qu'il acceptât la mission d'aller dans le Midi étudier la maladie des vers à soie et rechercher le moyen de la combattre. C'est ainsi que, comme l'a si bien dit M. A. Gautier,

« prête à périr, cette belle industrie dut son salut à l'union patriotique de leurs communes préoccupations ».

 Maintenant, il fait nommer par l'Académie des Sciences une Commission permanente pour l'étude de la maladie de la Vigne provoquée par le phylloxéra et devient l'âme de cette Commission, qu'il préside.

 « Il envoie dans les départements envahis, dit M. A. Gautier, des savants délégués qui, sous sa haute direction, étudient sur place la nouvelle maladie. Il fait voter par l'État et les grandes Compagnies les fonds nécessaires pour les premiers travaux de défense. Bientôt, du haut de la tribune académique, il proclame la valeur de la méthode de la submersion et fait récompenser son auteur. Enfin, comme on ne peut pas tout submerger, il préconise le sulfure de carbone, signalé par P. Thénard; il découvre l'action des sulfocarbonates et crée l'industrie de la fabrication de ces sels, qui ont sauvé ou longtemps conservé nos vignes partout où la submersion est impraticable ».

Il est d'ailleurs comme voué aux présidences. Président à vie du Conseil de perfectionnement de l'École centrale depuis la fondation, Président de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, réélu chaque année depuis 1845, il préside en 1878 la Commission qui prépare l'expédition française chargée d'observer le passage de Vénus sur le Soleil en 1874 et de rectifier ainsi la grande unité de mesure astronomique, la distance de la Terre au Soleil. Il préside, en 1878, la Commission internationale du Mètre et fait accepter par dix-neuf Etats sur vingt le principe du mètre et du kilogramme français. Il préside en 1881 la Conférence monétaire internationale. La même année, il préside le Congrès des électriciens et y fait adopter les nouvelles unités modernes. Enfin, élu président de la Société des Amis des Sciences en 1873, en remplacement du maréchal Vaillant, il plaide en son nom la cause des petits, des imprévoyants, et vient à leur aide :

 « Ces talents trahis par le sort, s'écrie-t-il, ces inventeurs imprudents, ces génies imprévoyants, tous ces généreux insensés qui, s'oubliant eux-mêmes, n'ont pensé qu'à la grandeur et à la prospérité de leur pays, ont droit à notre protection...Ne répudions pas ce devoir sacré. »

 Partout il paraît nécessaire, partout on s'incline devant son autorité. Pourtant, il revient encore de temps à autre à des recherches personnelles. Ainsi, en 1872, après avoir demandé à Pasteur « avec un mélancolique sourire » l'hospitalité dans son laboratoire de l'Ecole Normale, il y entreprend une série d'expériences sur la fermentation alcoolique et sur les ferments du groupe des diastases.

« Malgré ses soixante-douze ans, dit Pasteur, il n'avait rien perdu des qualités qui avaient fait de lui un grand investigateur. Outre l'imagination qui, par les idées qu'elle éveille, est l'inspiratrice de toute recherche, il possédait encore dans sa force entière le don d'observer, d'interroger l'expérience et cet esprit de critique ingénieuse et décisive qui sait enfermer les faits dans une explication théorique. L'étude qu'il publia sur les fermentations mérite de prendre place à côté de ses lointains Mémoires précédents. Et en travaillant près de lui, avec lui, je retrouvais, moi son élève vieilli, toutes mes émotions et tous mes enthousiasmes de jeunesse. Ah ! pourquoi la politique de la Science ? »

En 1878 enfin, il découvre que l'argent, à l'état solide, occlut des quantités très appréciables d'oxygène, qui sont mises en liberté quand le métal est chauffé,à une haute température dans le vide, fait absolument inattendu et très important au point de vue de la fixation du poids atomique de l'argent. Deux ans après, en 1880, il étend ce résultat à deux autres métaux, l'aluminium et le magnésium, et montre que le gaz occlus par eux est de l'hydrogène, sensiblement pur dans le premier, mêlé d'une petite quantité d'oxyde de carbone dans le second. Le travail d'ensemble qu'il projetait et annonçait sur cette vaste et intéressante question n'a pas été publié. Ce fut là sa dernière découverte : le chant du cygne. Il avait toujours conservé la haute direction de son Ecole centrale. En 1872, il résolut d'en élargir le cadre en y introduisant un enseignement supérieur agricole, de manière que chaque année quelques élèves, spécialisés dans cette nouvelle direction, puissent à leur sortie obtenir le diplôme d'ingénieur agronome. Il voulut bien me charger de combiner avec lui les programmes des trois années de ce nouvel enseignement. Puis, sur sa désignation, le cours de Biologie aux élèves de première année me fut confié. C'était, pour le dire en passant, le premier cours de Biologie existant en France. Lorsque, quelques années plus tard, en 1876, fut fondé à Paris l'Institut agronomique, cette section agronomique de l'Ecole centrale fut supprimée comme faisant double emploi, mais, sur les instances de Dumas, le cours général de Biologie fut conservé comme étant d'une incontestable utilité pour tous les ingénieurs. C'est seulement après la mort de son fondateur et de son défenseur, en 1886, que le Conseil de l'Ecole en décida la suppression. Si je rappelle ici ce souvenir personnel, c'est parce que cette circonstance m'a permis, à moi l'élève de ses deux élèves aimés, Henri Sainte-Claire Deville et Pasteur, d'approcher Dumas de plus près et d'éprouver à mon tour et directement les effets de sa bienveillante sympathie. En 1879, il eut le rare bonheur de célébrer le cinquantenaire de l'École qu'il avait fondée et de voir à cette occasion réunie autour de lui la nombreuse famille des ingénieurs qui en sont sortis.

 « Un demi-siècle à peine écoulé, disait-il en commençant son discours, les élèves de l'École centrale l'ont rendue célèbre; de grands travaux exécutés sur leurs plans leur ont mérité l'estime universelle; d'innombrables usines fondées de leurs mains on perfectionnées par leurs soins occupent les premiers rangs de l'industrie nationale. Ils ont pris dans toutes les directions de l'activité sociale des places d'élite et l'on voit en ce jour des milliers d'ingénieurs se presser autour de leurs maîtres pour proclamer les bienfaits de cette École, leur mère, devant une noble assemblée, touchée de la plus vive sympathie pour leur filiale affection. »

Et en terminant :

 « Parvenu au terme d'une longue carrière, consacrée dans la mesure de mes forces à la Science et au Pays, je salue avec bonheur ces vaillants champions de l'industrie vieillis dans la lutte, cette jeunesse ardente qui se prépare à les seconder ou à les remplacer et, contemplant, réunis pour la première fois dans une même enceinte, les représentants de cinquante promotions venant fêter les noces d'or de l'École en pleine prospérité, je puis dire, au nom des fondateurs de l'Ecole et au mien : Notre tâche est accomplie, ma vie est finie. »

Sa vie n'était pas finie. Il allait fêter bientôt un autre jubilé, plus personnel et plus intime, plus près encore de son cœur. En 1882, il y avait cinquante ans qu'il faisait partie de l'Académie des Sciences et ses Confrères avaient fait frapper une médaille d'or en son honneur. En la lui remettant, le Président de l'Académie, Jamin, terminait ainsi son discours :

« Quand on récapitule les travaux que vous avez accomplis, les services de toute nature que vous avez rendus, les découvertes que vous avez faites, les leçons que vous avez données dans toutes les chaires, les œuvres littéraires que vous avez écrites, les idées que vous avez semées, toute cette existence enfin qui n'a jamais connu le repos, on s'étonne que vous n'ayez pris qu'un demi-siècle pour remplir un aussi vaste programme, et quand on a le bonheur de vous voir et de vous entendre, on s'émerveille qu'un demi-siècle de travaux sans trêve vous ait encore laissé tant de jeunesse à dépenser. C'est que, de toutes les passions humaines, celle de l'étude est la plus saine, qu'elle laisse aux organes toute leur force, à l'esprit toute sa sérénité, car elle est la sagesse. Jouissez, mon cher maître, jouissez de ces fruits. Tous les biens qui viennent de Dieu vous ont été donnés sans compter : le bonheur intime, une santé que rien n'a effleurée, la bienveillance de cœur envers tous, une vigueur d'esprit qui n'a cessé de grandir. Et toutes les récompenses humaines sont venues s'ajouter par surcroît : une autorité qui s'impose et survit à tous les régimes, un respect qui déconcerte l'envie, et l'affection de vos Confrères, qui leur a inspiré le don de cette médaille. Ce n'est qu'un petit fragment d'or; mais il vous sera précieux, parce qu'il est amalgamé avec notre reconnaissance. »

Dans sa réponse émue, Dumas disait :

 « Rien ne m'avait préparé à penser que, parmi mes Confrères, beaucoup voudraient bien aujourd'hui se dire mes élèves. Mes élèves ! De tous les témoignages auxquels pouvait prétendre un vieux maître, on a trouvé le secret de lui offrir le plus cher à son cœur. J'en demeure confus, reconnaissant, attendri. Ah ! mes élèves bien-aimés, je me reporte souvent vers ces trente années d'un apostolat qui n'a pas été stérile, grâce au talent de disciples tels que vous; mais j'en croyais le souvenir enfoui dans la tombe des compagnons de lutte que nous avons perdus, ou sorti de la mémoire de ceux qui leur survivent. Ces leçons d'un autre temps, d'un temps si heureux, elles ne sont donc pas encore oubliées.... Vous avez raison ! Il faut honorer le professorat, car la parole est une puissance; car, du haut de sa chaire publique, le professeur remplit une mission sacrée. Sa conviction loyale et pénétrante échauffe les cœurs et élève les âmes vers les régions désintéressées de l'idéal. Il réfléchit l'état présent de la Science comme un miroir fidèle, il prépare les découvertes de l'avenir, il fait revivre les grandes traditions d'un passé glorieux. Ouvrant son cœur tout entier et toute sa pensée à ses auditeurs, il leur apprend à aimer la vérité, à respecter le génie, à chérir la patrie et à la bien servir. Quiconque s'est vu entouré d'une jeunesse attentive, s'enflammant aux accents du maître, vibrant à ses émotions, s'élançant pleine de foi vers les conquêtes signalées à son ardeur, celui-là, croyez-le bien, a connu les plus nobles jouissances de l'âme humaine. »

Moins d'un an après cette touchante cérémonie, en novembre 1883, une légère bronchite, qui n'inspirait aucune inquiétude et que quelques jours de repos suffirent à dissiper, l'obligea par prudence à passer l'hiver dans le Midi. Il partit pour Cannes, accompagné de sa femme et de sa fille Mme Hervé Mangon. Il y passa quelques mois heureux au milieu de sa famille. Avec la santé, le goût du travail lui était revenu. Il y composait le bel éloge des frères Charles et Henri Sainte-Claire Deville qu'il nous a laissé et dont, après sa mort, Joseph Bertrand nous a donné lecture, au milieu d'une émotion profonde, à la Séance publique annuelle de l'Académie, le 5 mai 1884. Le 16 janvier 1884, il écrivait encore à Pasteur à propos du beau livre de son gendre, M. Vallery-Radot, Histoire d'un, savant par un ignorant, qui venait de paraître :

« Témoin assidu et sérieux admirateur de vos efforts heureux, de votre fécond génie et de votre méthode imperturbable, je considère comme un grand service rendu à la Science d'en avoir mis sous les yeux de la jeunesse l'ensemble exact et complet. »

Et le 20 février, agissant cette fois comme Secrétaire perpétuel, il s'efforçait de faire rendre justice au savant qui a créé, disait-il,

 « l'admirable instrument au moyen duquel il a liquéfié quelques-uns des gaz les plus rebelles et rendu possible la liquéfaction de tous ».

« Je voudrais, ajoutait-il, que l'Académie prît la décision de proclamer le service rendu par M. Cailletet en lui décernant le prix Lacaze. »

Dès que le printemps fit son apparition, il voulut rentrer à Paris et reprendre près de nous ses fonctions à l'Académie, quand tout à coup, au milieu des préparatifs du départ, ses forces s'affaissèrent, et tout de suite, le 11 avril, il s'éteignit doucement. Il n'y eut pas, à vrai dire, de maladie. Une belle mort couronna cette belle vie.

« Il a eu, a dit Wurtz sur sa tombe, le privilège de conserver jusqu'au bout la fraîcheur et la finesse de son esprit, la haute distinction de ses manières et par-dessus tout cet abord à la fois grave et bienveillant, signe visible des qualités de son cœur et qui inspirait à tous l'affection et le respect. »

Telle vient de se dérouler à nos yeux, dans ses quatre périodes successives, physiologique, chimique, administrative et académique, embrassant ensemble soixante-cinq années d'un labeur ininterrompu, la longue vie de Dumas, une vie pleine et glorieuse, à la fois fidèle à la Science et consacrée aux grands intérêts de l'humanité. On raconte qu'à la mort du grand Cuvier Arago s'écria :

« Cette mort nous rapetisse tous. »

En rappelant cette parole en 1883, Pasteur ajoutait :

« Je ne serai pas démenti si je dis à mon tour que la mort de Dumas nous a tous diminués. »

 Et plus tard il formulait sur son illustre maître et ami ce jugement définitif, que nous retiendrons en terminant :

« Il est un petit nombre d'hommes aussi bien faits pour le travail silencieux que pour les débats des grandes Assemblées. En dehors des études personnelles qui leur assurent dans la postérité une place à part, ils ont l'esprit attentif à toutes les idées générales et le cœur ouvert à tous les sentiments généreux. Ces hommes-là sont les esprits tutélaires d'une nation. Dumas en fut, dès sa jeunesse, un type souverain. »
 
 


Elie de Beaumont (1798 - 1874)
 
 

Elie de Beaumont



ÉLOGE HISTORIQUE DE ÉLIE DE BEAUMONT

Lu dans la séance publique annuelle de l'Académie des sciences le lundi 21 juin 1875 PAR J. BERTRAND SECRÉTAIRE PERPETUEL

MESSIEURS,

La famille d'Élie de Beaumont est citée, dès longtemps déjà, avec reconnaissance et respect ; le père de notre illustre confrère était Bis du défenseur des Calas ; sa mère était fille du président Dupaty, une des gloires les plus pures du Parlement de Bordeaux. Les hommes humains, disait Dupaty, croient plus difficilement au crime et se trompent moins. L'humanité est une lumière. Guidé par cette lumière, le grand-père maternel d'Élie de Beaumont plaçait la joie de sauver l'innocence plus haut que le devoir de convaincre le crime. Respectueux pour la loi, mais homme de bien avant tout, il prit en main la cause désespérée de trois infortunés, constamment innocents à ses yeux, et qui, condamnés par une injuste sentence, étaient conduits déjà vers le lieu du supplice. Une si haute protection obtint un délai, puis le renvoi devant de nouveaux juges. Quittant la robe de président pour celle d'avocat, il plaida pour eux, et, soulevant tout ensemble d'irréconciliables inimitiés et de touchantes actions de grâces, il l'emporta sur le Parlement de Paris, fort animé contre cet injurieux renversement de l'ordre des procédures, en faisant consacrer par un arrêt définitif le triomphe de l'équité sur le respect aveugle de la chose jugée. Léonce-Élie de Beaumont naquit à Canon, près de Caen, le 20 septembre 1798, dans le château seigneurial où sa famille aimée et respectée avait traversé sans inquiétude les années les plus périlleuses. Le nom de Canon les Bonnes Gens dont s'honore la paroisse de Canon rappelle le souvenir d'une institution touchante, qui, grâce à la libéralité du château, y entretenait une noble émulation de dévouement et de vertu.
Deux médailles d'honneur désignaient et récompensaient chaque année les plus méritants. Les habitants des trois paroisses voisines concouraient au jugement; le seigneur de Canon, en les associant ainsi à son bienfait, renouvelait la reconnaissance de tous et l'accroissait d'année en année. Vingt et un électeurs désignés par le suffrage universel classaient les candidats par ordre de préférence. M. et Mme Élie de Beaumont se réservaient huit jours pour examiner de nouveau les titres des trois premiers de la liste ; et, accroissant par ce délai même la solennité de la décision, chargeaient le curé de la paroisse de proclamer en chaire, le dimanche suivant, les noms, impatiemment attendus, du bon vieillard et du bon père de famille, ou ceux, de la bonne mère de famille et de la bonne jeune fille de l'année. Dans une salle immense, appelée aujourd'hui encore salle des Bonnes Gens, devant les trois paroisses solennellement réunies, le défenseur de Calas, après avoir ému et animé au bien les bonnes gens de Canon, en célébrant, comme il savait le faire , l'esprit de dévouement et de sacrifice, et loué, par le simple récit de leur vie, tourné en leçons pour tous, les lauréats confus de tant d'honneur, remettait à chacun, avec sa médaille, un cordon bleu, que le comte d'Artois, protecteur de la fête, avait daigné porter pendant une journée et une bourse pleine d'or, qui, pour de pauvres paysans, formait une petite fortune. De telles scènes se gravent dans les mémoires : la fortune ébranlée de la famille Élie de Beaumont ne permettait pas de les renouveler, mais on en parlait dans les chaumières et plus souvent encore au foyer du château. Les ingénieux emblèmes de la fête des Bonnes Gens, sculptés sur la façade, frappèrent les premiers regards de Léonce et de son frère Eugène. La grande salle, désormais sans usage, fut le théâtre de leurs premiers jeux; la visite fréquente des anciens lauréats, la rencontre des bons pères de famille, devenus de bons vieillards, devaient en même temps imprimer dans leur esprit de douces et pieuses émotions. Le père d'Élie de Beaumont, terrassé par une cruelle maladie, ne pouvait surveiller ni diriger lui-même l'éducation de ses deux fils. Sous les yeux d'une mère pleine de bonté, de grâce et de solide instruction, un maître habile, dom Raphaël de Hérino, capable de les élever en même temps dans les sciences et dans les lettres, déposa dans leur esprit les premières semences du savoir et le goût de l'étude. Charmé de leur zèle, fier de leurs progrès, se promettant tout de ces heureuses prémices, l'habile précepteur conduisit les deux frères à Paris, et, au concours général de 1817, Eugène remportait le prix d'honneur de philosophie , et Léonce le premier prix de mathématiques spéciales et celui de physique ; la même année il entrait le second à l'École polytechnique, dont il devait sortir, deux ans après, avec le premier rang et le titre d'élève ingénieur des mines. Exactement soumis à l'ordre et à la discipline, dans la variété de ses nouvelles études, Elie de Beaumont ne fit paraître aucune préférence ; avide de tout savoir et soigneux de bien faire en toute circonstance, il conserva à la sortie le premier rang de sa promotion. Lorsque, suivant les usages et la coutume constante de l'Ecole des mines, il entreprit le voyage d'instruction dont deux années de sérieux travaux forment l'utile préparation, son professeur de géologie, Brochant de Villiers, le recommandait en ces termes au savant ingénieur de Strasbourg, M. Voitz :

« C'est un de nos plus forts sujets présents et passés, éminent surtout en géologie. »

 L'École des mines prescrit pour toute loi à ses jeunes voyageurs de chercher et de mettre à profit les occasions de s'instruire. Le journal de voyage d'Elie de Beaumont, jugé digne d'instruire les autres, fut inséré dans les Annales des Mines. Un second voyage le conduisit l'année suivante en Suisse, en compagnie de son camarade Fournel, qui, plus tard, devait doter de puits artésiens notre colonie d'Alger. Recommandés par Brochant de Villiers, ils trouvèrent chez, le directeur des salines de Bex, M. Charpentier, un accueil bienveillant et cordial; mais, en insistant pour les retenir, ce savant géologue, d'un mérite fort au-dessus du commun, ne chercha bientôt que le plaisir d'enseigner et de conduire au milieu de ses chères montagnes deux jeunes gens pleins de distinction, prêtant à ses conseils, dont ils savaient le prix, une vive et sérieuse attention, et qui, consommés dans les études théoriques, se montraient dignes déjà de son commerce et de ses confidences scientifiques. Il ne soupçonnait, pas que l'honneur d'avoir été, dans l'art d'observer sur le terrain, le premier maître d'Elie de Beaumont, contribuerait un jour, en attirant sur lui l'attention, à préserver d'un injuste oubli ses consciencieux et solides travaux. En quittant, après un mois de courses continuelles, le toit hospitalier de Bex, les jeunes voyageurs, attentifs aux grands spectacles de la nature, mais poursuivant de cime en cime les seules beautés géologiques, allèrent terminer en Auvergne un voyage de quinze cents lieues, dont neuf cents, d'après leurs calculs, avaient été parcourues à pied. Brochant de Villiers, jaloux d'assurer le succès de la carte géologique de France dont l'exécution lui était commise, entre les jeunes ingénieurs ses anciens élèves, choisit Élie de Beaumont et Dufrénoy pour réclamer le concours de leur jeunesse et de leurs talents. Vigilants et actifs, sans affecter l'indépendance, les deux jeunes camarades devinrent bientôt les conseils de leur ancien maître, puis ses lumières et ses guides. Consentant, pour les mieux préparer, au retardement de leur grand travail, les soins prévoyants de Brochant de Villiers les invitèrent d'abord à étudier l'Angleterre. Les accidents naturels du sol y favorisent, en effet, plus souvent qu'en France, les études géologiques, et de nombreuses falaises y mettent à nu des couches difficilement accessibles sur nos côtes. Les savants auteurs de la carte géologique d'Angleterre, récemment terminée, tout pleins encore du souvenir des difficultés surmontées, ne pouvaient manquer de leur prêter libéralement un utile et cordial secours. Ingénieurs aussi bien que géologues, Elie de Beaumont et Dufrénoy, mettant à profit les occasions et les moyens d'étude offerts de toute part, s'appliquèrent à connaître, en même temps que le sol, les mines et les usines de la Grande Bretagne. Le voyage métallurgique en Angleterre, heureux commencement de leurs communs, travaux, attestait, dès l'année suivante, la variété de leur savoir et le succès de leurs efforts. Pour se distribuer également le travail, ils divisèrent la France en deux régions : celle de l'est échut à Élie de Beaumont; mais, suivant leur sage convention, chacun des collaborateurs, loin de se tenir rigoureusement dans les bornes du partage, devait, sur une bande commune, conférer les résultats pour constater l'accord des méthodes ou pour en faire .disparaître les divergences. Désireux d'associer les lumières, non de diminuer le labeur, on se décida bientôt, dans de communes excursions, à vider sur place les questions de fait pour rechercher ensemble la solution des difficultés et des doutes. L'assiduité de ces savantes études devint le lien nouveau d'une amitié déjà ancienne. La noble émulation de bien faire n'a pu l'altérer un seul instant, et, si les jeunes émules se sont efforcés tour à tour de se convaincre et de se surpasser l'un l'autre, on ne s'en aperçoit qu'à la perfection de l'oeuvre commune. Brochant de Villiers, leur maître et leur chef, assistait, arbitre respecté, aux conférences de ses anciens élèves ; plus d'une fois même, il étendit ses soins jusqu'à prendre part à leurs courses, pour s'assurer, dit-il dans un rapport officiel, de la manière nouvelle dont Elie de Beaumont envisageait l'étude des terrains les plus difficiles. L'accord dépassa les espérances, et, dans le fruit admiré de leur long travail, les deux amis, après la mort de leur maître, n'eurent à revendiquer, pour peu que ce fût, ni à décliner sur aucun point de responsabilité séparée. Emancipé par la contemplation des faits, et préférant ce qu'il a vu à ce qu'il a appris, Élie de Beaumont osa, dès l'année 1827, heurter de front la doctrine de ses maîtres ; avec la conscience de sa force et la franchise d'une âme droite et sincère, il n'hésita pas à les prendre pour juges en leur demandant publiquement de se condamner eux-mêmes. La Bruyère a dit :

 « Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis. »

La perspicace bienveillance de nos prédécesseurs a dans mainte occasion démenti ce trait de satire ; leur applaudissement, au contraire, a précédé, en la préparant, plus d'une renommée éclatante. Entre les beaux et solides rapports dont s'honorent nos archives, aucun, j'ose l'assurer, n'est plus fortement motivé ; aucun, relu après tant d'années, ne doit inspirer plus de respect, que les pages lumineuses et solides dans lesquelles Alexandre Brongniart, juge loyal en sa propre cause , relève avec bonheur et proclame avec assurance la valeur, les conséquences et le mérite du mémorable chef-d'œuvre qui, contredisant sa doctrine et ses leçons, ébranle la base de ses propres travaux.

 « Le mémoire de M. Élie de Beaumont, disait Alexandre Brongniart, expose certainement une des théories les plus nouvelles et les plus ingénieuses qui aient été proposées depuis longtemps ; elle semble même détruire des théories qui ont pour elles l'honorable présomption d'un nom illustre et qui ont été professées par plusieurs membres de cette Académie. Cependant votre commission n'hésite pas, non-seulement à vous proposer de sanctionner le travail de M. de Beaumont, mais elle vous demande de l'encourager par votre plus haute approbation. »

Un demi-siècle de retentissement et de vogue consacrait alors le système qu'Alexandre Brongniart désavoue solennellement et abandonne sans retour. Werner, avait dit Cuvier en 1818, laisse autant d'héritiers de ses méthodes qu'il existe d'observateurs sur le continent. Toutes les couches de l'écorce terrestre, suivant l'illustre Saxon, auraient été successivement formées au sein des eaux, dans leur position actuelle, par voie de sédiment et de cristallisation humide. La négation de ce principe trop absolu était le point de départ, non le résultat et le but du mémoire d'Élie de Beaumont. Plus d'un contradicteur convaincu de Werner avait opposé déjà des objections décisives à l'exagération d'un système trop restreint et trop simple ; le Danois Sténon, le Vénitien Lazaro Moro, Desmarets en France, Hutton, l'un des plus beaux génies de l'Ecosse, Léopold de Buch enfin, qu'Élie de Beaumont, avec une modestie qui l'honore, a nommé le plus grand géologue du siècle, avaient, avant et après Werner, signalé, dans l'invincible puissance du feu, la force nécessaire pour soulever les couches horizontales à l'origine. Suivant ces illustres exemples, Élie de Beaumont, en abordant l'étude des soulèvements, tenait leur réalité pour connue et prouvée. L'âge inégal des montagnes avait également frappé quelques esprits perspicaces. De Saussure les considérait comme d'autant plus anciennes que leurs couches, plus bouleversées, s'éloignent davantage de l'horizon. Son Agenda géologique, publié en 1786, contient cette note remarquable :

« Constater s'il y a des coquilles fossiles qui se trouvent dans les montagnes les plus anciennes et non dans celles d'une formation plus récente, et classer ainsi, s'il est possible, les âges relatifs et les époques de l'apparition des différentes espèces. »

Élie de Beaumont, dans son mémoire, renverse les termes de ce beau problème. A l'ordre de succession supposé connu des fossiles et des roches, il veut rattacher l'âge des montagnes, et sans compter, bien entendu, par années ou par siècles, leur assigner un rang dans la suite des périodes découvertes par Werner et dont la durée nous échappe.

« M. Cuvier, dit-il, a montré que la surface du globe a éprouvé une suite de révolutions subites et violentes. M. Léopold de Buch a signalé les différences nettes et tranchées entre les systèmes des montagnes qui se dessinent à la surface de l'Europe. Je ne fais autre chose qu'essayer de mettre en rapport ces deux ordres d'idées. »

L'applaudissement des juges les plus illustres consacra la réalisation de ce programme si modestement tracé, et la faveur publique fit rapidement du jeune ingénieur, qui n'y songeait guère, le représentant populaire de la géologie française. Ni le mémoire d'Elie de Beaumont, ni l'approbation solidement motivée de Brongniart, n'auraient franchi le cercle des géologues de profession. Le style sobre et l'exposition un peu lente du jeune novateur, le langage simple et sévère du rapport académique, s'adressaient aux seuls initiés ; mais l'Académie des sciences comptait alors parmi ses membres un savant aussi supérieur par le talent de comprendre, de juger et de faire retentir les vérités nouvelles, que par l'étendue du savoir et l'éclat de ses propres travaux. Héraut empressé de toutes les gloires et semblable au suffisant lecteur que Montaigne définit avec la grâce de son vieux style, Arago

 « descouvroit es escripts d'aultruy des perfections aultres que celles que l'auteur y avoit mises et aperçues et y prestoit des sens et des visaiges plus riches. »

 La théorie d'Elie de Beaumont fut appréciée et comprise par le vaste et lumineux esprit qui, le premier déjà, avait salué de son admiration entraînante les travaux, les découvertes et les brillantes conceptions de Fresnel et d'Ampère. Deux mois après la lecture du rapport de Brongniard, Arago, éclairant à son ordinaire et aplanissant la voie nouvelle, publiait sur l'âge des montagnes une de ces notices tour à tour élevées et familières où la science, présentée sous son vrai jour, apparaît, pour les simples, facile et brillante, pour les doctes, exacte et profonde. L'ingénieuse et savante analyse obtint le succès accoutumé. Elle fit beaucoup de bruit, et l'opinion, droitement conduite par Arago, accepta l'âge des montagnes pour une des découvertes les plus piquantes, les plus imprévues et les plus assurées de la science de la terre. Si la découverte de l'âge des montagnes éclate par son brillant et populaire succès au-dessus de ses autres ouvrages, l'esprit attentif d'Élie de Beaumont n'en séparait pas l'étude non moins importante et nouvelle de leurs directions. De Saussure, qui porta le premier, comme l'a dit Cuvier, un œil investigateur sur ces ceintures hérissées qui entourent le globe, avait depuis longtemps remarqué dans le Jura et dans les Alpes un grand nombre de chaînes, à peu près parallèles, séparées par des vallées qui suivent la même direction. Léopold de Buch divisait les montagnes de l'Allemagne en quatre systèmes caractérisés par les directions qui y dominent. Rapprochés par la conformité de leur génie, Élie de Beaumont, bien jeune encore, et l'illustre auteur de cette judicieuse analyse avaient exploré ensemble la Suisse et le Tyrol. Unis bientôt d'une amitié, pleine d'estime chez l'un, souvent d'admiration, reconnaissante et respectueuse chez l'autre, complètement d'accord sur les principes, ils suivaient ensemble la même carrière, et quand Elie de Beaumont se sépara de celui qu'il n'a cessé de nommer son maître, ce fut pour l'y devancer de bien loin. Ses idées sur la direction des montagnes sont d'abord celles de Léopold de Buch, et la nouveauté qu'il y ajoute, en insistant aux mêmes principes, est de les rattacher a l'âge des cataclysmes successifs du globe. L'effort, à chaque période géologique, s'est exercé suivant une direction déterminée, et les montagnes contemporaines suivent des directions parallèles. Quoique la forme arrondie du globe s'oppose à une identité géométrique, Élie de Beaumont étend ce parallélisme géologique aux régions les plus éloignées, et sa définition rigoureuse n'a rien à redouter du juge le plus sévère.
Dans la géométrie, a dit Descartes, chacun étant prévenu de cette opinion qu'il ne s'y avance rien dont on n'ait une démonstration certaine, ceux qui n'y sont pas entièrement versés pèchent bien plus souvent en approuvant des démonstrations fausses qu'en réfutant des véritables. En géologie, au contraire, l'autorité même des mieux instruits reste vivement contestée. Les théorèmes nouveaux d'Élie de Beaumont appelaient par leur généralité, comme par leur éclat, le contrôle des géologues de tous pays ; ils soulevèrent plus d'une résistance. L'accoutumance aux maximes de l'École anima plus d'un opposant à combattre et à affaiblir ces nouveautés mal connues, mais téméraires et suspectes. Les temps étaient bien loin où l'on pouvait appliquer aux géologues le mot de Cicéron sur les augures ; loin de rire en se regardant, ils s'abordaient souvent avec colère. Lorsque la Société géologique de France, fondée en 1830, tenait ses premières séances, aucun de ses membres n'aurait accepté le titre de Neptunien ni celui de Plutonien exclusif; mais, sans afficher des contrariétés aussi inconciliables que le feu et l'eau, les géologues ont conservé, surplus d'un point douteux, plus d'un sujet de continuelles disputes. L'enthousiasme sans mesure des uns pour les théories d'Élie de Beaumont et la répugnance souvent mal éclairée des autres partageait les esprits en entretenant l'incertitude ; l'éminent fondateur de la Société, M. Boue, l'un des plus savants géologues de l'Europe, résistait aux démonstrations nouvelles, mais, attentif à se montrer impartial, il hésitait, en apparence, sans se déclarer ni prendre parti. De toutes les hypothèses offertes récemment au public, dit-il dans son premier rapport sur les progrès de la géologie, celle de M. Élie de Beaumont est sans contredit une des plus fertiles en conséquences ; c'est un nouveau champ d'observations qui promet à notre Société des discussions intéressantes. C'était une courtoise déclaration de guerre. Beaucoup de combattants y apportèrent plus d'idées préconçues que de science solide, plus d'ardeur que d'esprit d'équité. La polémique cependant était variée et savante. On discutait avec chaleur, on raillait avec enjouement, les écrits se multipliaient. Ne ressentant rien en apparence du trouble qu'il avait ému, et se proposant pour objet de ses continuelles études, non de défendre sa théorie, mais de l'épurer et de l'accroître, Élie de Beaumont descendait rarement dans la lice. Attentif à toute objection sérieuse, il ne s'empressait pas d'y répondre. Les faits mieux observés et mieux connus étaient soutenus de preuves plus certaines : cela seul importait, car ils sont la seule règle pour mesurer toutes les autres, et, juges irréprochables, il leur appartient seuls de mettre fin aux disputes- Tout en redressant quelques assertions trop précipitées, en corrigeant sur quelques points sa doctrine encore imparfaite, il maintint résolument ses principes, et, affermi bien plus qu'ébranlé par l'ingénieuse et vigilante sévérité de ses plus ardents adversaires, il faisait d'eux, sans leur rien céder, d'utiles collaborateurs. Les géologues se partageaient alors et discutent encore avec ardeur sur le choix à faire entre les bouleversements brusques, produits désordonnés de subites explosions, et les transformations lentes, continuées, invisiblement en quelque sorte, par l'action toujours permanente des causes actuelles. Observateur assidu et perspicace, c'est en transportant son cabinet de travail de colline en colline et de carrière en carrière qu'Elie de Beaumont accroissait ses forces et rassemblait des armes nouvelles. Infatigable dans ses courses et patient dans ses recherches, ce sont les gorges inexplorées et désertes qui lui parlent et l'instruisent, c'est aux rochers du plus difficile accès qu'il demande des lumières et des preuves. Les montagnes de l'Oisans en Dauphiné lui fournirent les signes les plus certains, les arguments les plus décisifs. Jamais ses yeux n'avaient contemplé, dans une telle évidence, les marques visibles de bouleversements subits et violents. Au spectacle de tant de preuves ramassées dans un étroit espace, son enthousiasme lui dicte ces vives paroles, ce fier défi à ses adversaires :

« Au pied de ces murailles, de ces obélisques dont chaque face est une fente de quelques centaines de mètres de hauteur, quel géologue de cabinet songerait à plaider l'influence exclusive des agents qui opèrent sous nos yeux ? Des effets d'une grandeur égale n'ont été constatés nulle part depuis le commencement de la période actuelle. En quel lieu du globe un pareil horizon est-il en train de se produire ? »

Dufrénoy et Brochant de Villiers, inclinés dès longtemps, mais hésitant encore à se rendre, ramenés et convaincus dans les gorges de l'Oisans, y cédèrent enfin à leur jeune collaborateur. Élie de Beaumont leur montra, sur une longue étendue et sans aucun doute possible, la superposition du granit aux terrains de sédiment calcaire. Le granit, roche primitive par excellence, doit, suivant les idées anciennes, servir de base à toutes les autres. Les terrains stratifiés l'ont recouvert de leurs dépôts successifs, et, par une suite nécessaire, ne peuvent se rencontrer au-dessous. L'observation d'Élie de Beaumont, marque sensible d'erreur pour une expresse et formelle assertion de Werner, ébranlait l'autorité de toutes les autres. La méprise d'un guide peu habitué à diriger les touristes vers l'affleurement du granit sur le calcaire, en accrut l'intérêt en la renouvelant sur un nouveau point. La petite troupe s'était mise en marche avant le jour. Déroutée d'abord dans l'obscurité, elle fit appel aux souvenirs d'Élie de Beaumont : il prit la direction. Indifférent aux difficultés de terrain, sur un sol mouvant de roches éboulées, au milieu du fracas des pyramides de glace s'écroulant les unes sur les autres, épuisé de forces, mais triomphant, il lui fut donné bientôt de poser à la fois, devant ses compagnons, cédant à l'évidence d'une telle preuve, ses mains sur le granit, ses pieds sur le calcaire qui le supporte. Le but du voyage était atteint : c'était une incontestable victoire, mais non la fin de la guerre. Encore que les traces de soulèvement lui semblassent évidentes dans les massifs volcaniques de l'Auvergne, on s'appuyait, pour les révoquer en doute, sur des observations récentes faites sur les terrains analogues qui entourent l'Etna. Ce dissentiment le conduisit en Sicile; une occasion semblable et un même dessein y ramenaient en même temps Léopold de Buch, engagé plus encore dans cette querelle, et dont un disciple éminent, Hoffmann, en se déclarant incrédule aux soulèvements, avait tout récemment déserté la cause et excité de nouveaux doutes. Tout a été dit sur l'Etna depuis trois mille ans qu'on s'efforce de l'expliquer, et il semble difficile d'être original sur un tel sujet. Parmi les quatre cent cinquante volcans, actifs ou éteints, signalés à la surface du globe, aucun n'a été mieux étudié, plus attentivement surveillé dans tous les temps, que ce gouffre où jadis Homère plaçait l'atelier des Cyclopes. Les philosophes anciens n'accordaient nulle créance à ces poétiques fictions, non plus qu'aux efforts convulsifs d'Encelade pour soulever la masse qui l'écrase : les sages d'Athènes et les habiles de Rome s'accordent avec les modernes sur les plus minutieuses particularités de ce grand spectacle. La suite des faits est assurée et précise, mais nulle théorie n'explique encore ces torrents enflammés, incessamment vomis par la même source, sans l'épuiser ni l'affaiblir ; nul ne sait dire quelle étincelle vient périodiquement irriter l'incendie et l'animer à de nouveaux efforts ! Les plus brillants esprits s'arrêtent encore ou s'égarent devant cette énigme insoluble, qui irritait jadis et désespérait Empédocle ; mais, rendue moins présomptueuse par l'étude, l'ignorance, heureusement, est aujourd'hui plus résignée, l'aveu en est plus ingénu. Ne laissant pas de porter sa vue sur l'abîme où frémit impétueusement le mystérieux foyer, Élie de Beaumont n'en recherche pas l'origine, mais il croit pouvoir assigner l'âge géologique et le mode de formation d'une montagne singulière entre toutes. C'est là tout le but qu'il se propose. Deux hypothèses sont en présence : le cratère, suivant les uns , est dû au soulèvement d'un sol volcanique horizontal, à l'origine; suivant les autres, à l'accumulation des déjections vomies par une bouche qu'elles élèvent sans cesse. La question est de grande importance. Ceux qui, suivant la seconde théorie, jugent du massif entier sur son étrange écorce, commettent, s'il faut en croire Elie de Beaumont, la même erreur qu'en attribuant à la végétation d'un lierre l'existence d'un vieil arbre mort dont il enlace les rameaux. Le soulèvement de l'Etna n'est pas moins certain à ses yeux que ceux des Pyrénées et des Alpes. La question est la même, mais elle devient le centre et le nœud de la controverse, et, dernier retranchement de ses adversaires, elle excite entre toutes son ardeur et son zèle.
On le pressait en vain d'être moins affirmatif et d'adoucir quelques expressions trop hardies ou trop rudes. Il ignore l'art d'envelopper sa pensée dans des termes prudemment équivoques. Avec autant de fierté que d'obstination, il le déclare par ces courtes paroles :

 « Il n'y a pas d'accommodement possible ; la question ne peut être résolue que par oui ou par non. »

Sans attribuer aux soulèvements un rôle exclusif dans l'histoire de la terre, Élie de Beaumont s'appliquait, en toute occasion, à en signaler les traces, évidentes suivant lui, pour tout observateur impartial. En changeant les limites des mers, ils ont, à plusieurs reprises, promené sur les continents, pour en renouveler la face, une effroyable puissance de destruction. La fonte subite des neiges au contact des émanations volcaniques a procuré plus fréquemment encore des déluges partiels qui sont pour lui la clef et le dénoûment des problèmes les plus difficiles. Les blocs isolés ou erratiques, constamment étrangers au sol qui les supporte, ne peuvent quelquefois tirer leur origine que de régions fort lointaines. Elie de Beaumont les croit transportés, non par des glaciers, comme l'admet aujourd'hui plus d'un géologue, mais par des cataclysmes de ce genre. C'est à eux également qu'il rattache la présence si étrange, dans les glaces de la Sibérie, de rhinocéros et de mammouths, vestiges incontestés d'un monde disparu. Leur chair, d'une intégrité parfaite et vieille de plusieurs milliers d'années peut-être, est recherchée, de nos jours encore, sinon par les Esquimaux, du moins par leurs chiens. Tout système géologique doit expliquer ces faits aussi certains que singuliers et célèbres. Ces habitants des pays chauds sont nés, suivant Elie de Beaumont, renouvelant une assertion de Pallas, dans le sud de l'Asie, antérieurement aux temps historiques, et il a fallu, dit-il, pour les transporter, un événement d'une dimension colossale. Élie de Beaumont cherche les forces capables d'un tel effet dans l'éruption d'émanations volcaniques qui, faisant fondre tout à coup les neiges et les glaces longtemps accumulées, a précipité des flancs de l'Hymalaya une masse d'eau assez abondante pour engloutir et submerger les habitants de la plaine, assez impétueuse et violente pour les jeter d'une seule course de l'équateur au pôle, en y enveloppant de glaces éternelles leurs cadavres encore intacts.

 « Dans notre naturel désir de connoissance, nous essayons, dit Montaigne, tous les moyens qui nous y peuvent mener. Quand la raison nous fault, nous y employons l'expérience, qui est, ajoute-t-il, un moyen de beaucoup plus foible et moins digne. »

 Cette doctrine trouverait aujourd'hui peu d'approbateurs. L'expérience, si nous l'entendons, est mise ici pour l'histoire. Les géologues, d'un commun accord, l'écoutent au contraire, quand elle veut bien parler, comme la source assurée des connaissances les plus certaines ; mais, quand elle récite des faits semblables, ils prennent de bien minimes proportions. Bouguer et La Condamine, étant sur le Pinchincha le 19 juin 1742, remarquèrent un tourbillon de fumée qui s'élevait de la montagne du Coto Paxi.

« Nous apprîmes à notre retour à Quito, dit La Condamine, que cette montagne, qui avait jeté des flammes plus de deux siècles auparavant, peu après l'arrivée des Espagnols, s'était nouvellement enflammée le 15 au soir, et que la fonte d'une partie des neiges avait causé de grands ravages. »

L'incendie du Goto Paxi, dit Bouguer parlant de la même éruption, n'a causé de tort que par la fonte des neiges, quoiqu'il ait ouvert une nouvelle bouche à côté, vers le milieu de la hauteur. Il y eut deux inondations subites, celle du 17 juin et celle du 9 décembre, mais la dernière fut incomparablement plus grande. L'eau, dans sa première impétuosité, monta de plus de 120 pieds en certains endroits. Sans parler d'un nombre infini de bestiaux qu'elle enleva, elle rasa cinq à six cents maisons et fit périr huit à neuf cents personnes. Toutes ces eaux avaient 17 à 18 lieues de chemin à parcourir ou plutôt à ravager vers le sud dans la Cordillière avant de pouvoir en sortir par le pied de Tonguragua : elles ne mirent pas plus de trois heures à faire ce trajet. En 1744, le village de Napo, distant de plus de 30 lieues du volcan en droite ligne, peut-être de plus de 60 par les grandes sinuosités imposées au cours d'eau, fut enlevé entre minuit et une heure du matin, cinq à six heures après la grande explosion. Passionné pour ses recherches originales, Elie de Beaumont ne les allégua jamais cependant pour s'exempter d'un devoir. Ses élèves à l'Ecole des mines n'attendaient pas de lui l'exposition de ses propres découvertes, mais une instruction nécessaire dans la connaissance et dans la pratique de tontes les parties de la science. Successeur de Cuvier au Collège de France, suivant une tradition qu'il a transmise intacte, il devait de chaque auditeur s'efforcer de faire un disciple, et, les guidant par ses préceptes jusqu'aux bornes connues de la science, les animer par son exemple à marcher plus outre. Supposant chez eux la volonté de s'instruire, non le désir de rencontrer sans travail un inutile divertissement, il attachait peu de prix à la lumière qui effleure la surface des choses. L'étude minutieuse des faits était pour lui la seule clef qui pût en ouvrir l'intelligence ; s'efforçant de tout dire, croyant tous les détails essentiels et ne voulant pas abréger, il ne craignait les longueurs ni n'évitait les redites ; mais les auditeurs persévérants et capables d'une application soutenue pouvaient reconnaître, à la fin de chaque année, que, dans l'ordre et dans la proportion du tout, ces lenteurs et ces détours préparaient, non sans art, un ensemble où les plus minutieux détails, liés essentiellement au sujet, étaient utiles à la conclusion. Ses Leçons de géologie pratique semblaient promettre le plus complet comme le plus régulier de ses ouvrages. Elles resteront comme un modèle excellent de méthode et de clarté, préparation inachevée aux théories les plus hautes. Accusé de substituer à la patiente industrie de la nature le choc incertain d'explosions déréglées et subites, Élie de Beaumont, sans abandonner mais sans outrer ses principes, est bien éloigné de méconnaître ou d'exclure les actions lentes et continues. Elles font tout le sujet de son livre, et, s'il restreint leur influence dans d'étroites limites, on ne saurait sans injustice lui en refuser la parfaite connaissance, ni lui contester l'avantage d'avoir su habilement enchaîner leurs effets avec cette suite logique que recommande Horace et qui produit la lumière. Laissant pour un temps les grandes convulsions de la nature et les mystérieux abîmes du passé, il s'étend sur des phénomènes moins cachés et, pour ainsi parler, communs et vulgaires ; l'influence des vents et des eaux , ruisseaux, fleuves ou torrents sur la surface du sol; l'action de la mer, soit qu'elle recouvre, soit qu'elle abandonne de nouveaux rivages ; la formation et le changement d'embouchure des grands fleuves; et, dans le détail des occasions les plus communes, son esprit, curieux de toutes les causes, cherche surtout les traces de l'industrie humaine associée, pour les diriger, aux forces aveugles de la nature. Une autre série de leçons, plus originales par la méthode, sinon plus importantes par le sujet, fait admirer, en même temps que le savoir du maître, l'abondante richesse d'une imagination prudente et hardie. On y trouve, sous ce titre modeste : Note sur les émanations volcaniques et métallifères, un des chefs-d'œuvre de l'auteur, source et modèle aujourd'hui classique de plus d'un écrit admiré. Présent en esprit aux grands cataclysmes, l'éminent professeur dresse pour chacun d'eux, dans un dénombrement exact, la liste des corps simples amenés en présence et en
lutte. Son ingénieuse curiosité évalue leur abondance relative et analyse avec une savante précision l'effet de leurs actions mutuelles. Comme un historien attentif veut, dans le récit d'une bataille, assigner à chaque combattant sa place distinctement marquée, il examine d'une même suite les éléments des roches volcaniques anciennes et modernes, ceux des terrains granitiques, des filons métallifères et singulièrement ceux d'étain, où notre confrère M. Daubrée avait porté déjà son attention pénétrante. En présence de ce chaos tumultueux, mélange confus de tant de composés en puissance, il ose descendre au détail, à la variété véritablement infinie des actions particulières, choisissant dans cette abondance ce qui va directement à son but ; il sait, dans les justes bornes de la vraisemblance, sur ces grands problèmes scientifiquement ordonnés, proposer de larges vues, d'ingénieuses ouvertures et des conclusions sagement réservées, riches de conséquences pour l'avenir. Celui qui cherche, dit-on, est sûr de trouver. Élie de Beaumont cherchait sans relâche ; les années n'ont éteint ni refroidi son ardeur. L'œuvre de prédilection de sa vie était la loi des alignements géologiques et des cercles d'activité de la masse interne du globe. Suivant leur attrait, dès qu'elles étaient libres, ses pensées s'y appliquaient, comme par délassement. Il croyait fermement l'univers disposé avec poids, avec nombre et avec mesure, et que, dans les abîmes de la terre aussi bien que dans l'immensité des cieux, la confuse diversité des effets ne doit cacher qu'aux yeux inattentifs l'harmonieuse simplicité des causes. Il avait consulté sur ces lois mystérieuses les plus grands maîtres des sciences mathématiques et physiques. Ses fortes études lui permettaient de choisir son guide et de le suivre à toute hauteur; mais les temps ne sont pas venus, et les meilleurs esprits, incapables de ces hauts problèmes, laissent à la présomptueuse ignorance le périlleux honneur de les aborder sans crainte. Étonné d'abord et incertain, désespérant de créer une théorie, mais dédaignant de produire après tant d'autres un système vaguement plausible, Élie de Beaumont mit son imagination en campagne : loin de lui lâcher la bride il prétend l'enfermer dans le domaine des faits, l'épurer à chaque pas par l'observation, la corriger par le calcul; dans ce dessein de rattacher à un faisceau régulier les efforts successifs des agitations internes, il traça sur la sphère le réseau pentagonal. Je n'ai garde d'entrer ici au détail de ces cercles, ingénieusement enchaînés, qui se comptent par milliers, empruntant chacun à des règles invariables une importance numériquement assignée. Les savants qui, rebelles à ses preuves, ne purent consentir à ses conclusions, n'en admirèrent pas moins l'assiduité de son immense travail. Il n'est pas croyable avec quelle aisance et quel esprit de finesse il savait se jouer dans ce réseau toujours extensible, soumis à des lois sévères, mais flexible aux irrégularités les plus bizarres et compatible, sans donner de mécomptes, aux accidents les plus imprévus. Ceux qui n'ont voulu y voir qu'un jeu d'esprit doivent avouer qu'il était difficile. Il n'y a pas épargné sa peine : les triangles résolus, toujours par lui-même, se comptent par milliers, les logarithmes calculés par myriades. On alléguait en vain, dans la grossièreté et le vague des alignements géologiques, une limite nécessaire à la précision de leurs rapports : il n'en mettait aucune à celle de ses calculs; et, s'enfonçant toujours plus avant dans l'oeuvre abstraite de son imagination, il la faisait géométrique et pure, capable, par conséquent de la dernière perfection que sa persévérance a voulue et patiemment obtenue pour elle. Le succès, aux yeux d'Elie de Beaumont, répondit complètement à ses soins : tirant avantage d'ajustements nombreux et parfaits, alléguant d'exactes coïncidences révélées par des calculs qui ne peuvent tromper, ordonnant les faits particuliers sans rechercher les principes primordiaux qui les dominent, il ne croyait pas proposer un système, mais signaler des vérités démontrées et constantes. Le réseau pentagonal était pour lui le développement et l'épanouissement des règles droites et simples dont, sur les traces de Léopold de Buch, il avait, jeune encore, ébauché te premier dessein. De nombreux adversaires avaient, par leurs efforts mêmes , consacré l'importance de ses premiers travaux et accru leur retentissement. Le temps et la vérité, sans les réduire au silence, réfutaient peu à peu leurs objections en ramenant l'opinion à peine ébranlée ; elle ne le suivit pas jusqu'au bout. L'oeuvre travaillée avec tant de soins inspira le respect sans imposer l'attention; beaucoup jugèrent en un instant trente années de méditations et d'efforts. On ne vit plus s'élever ces discussions précises et serrées, cette opposition scrupuleuse et défiante qui, pour discuter toutes les conclusions, veut contrôler tous les détails. Il n'est pas donné à tout le monde de dire avec Lagrange : « Ceci est facile comme de l'algèbre. » Les esprits trop peu nourris à la trigonométrie sphérique pour le bien lire, et plus effrayés par la complication des calculs que choqués par l'incertitude des principes, refusèrent leur attention à une œuvre imparfaitement comprise et dont l'avenir seul jugera le vaste ensemble. Après la mort d'Arago, l'Académie des sciences choisit Élie de Beaumont pour secrétaire perpétuel. Les soins et les devoirs de cette laborieuse dignité, en changeant la conduite et l'ordre de sa vie, devaient interrompre les voyages, instruments nécessaires et continuels de ses travaux. La confiance de l'Académie les imposa à son dévouement; il accepta avec résignation. Armé de patience, de fermeté et de douceur, son esprit modéré et prudent sut, pendant vingt ans, s'y montrer juste et bienveillant pour tous, sans complaisance et sans faiblesse pour personne.
Héritier d'un nom célèbre dont ses talents avaient renouvelé le lustre et accru l'éclat, Elie de Beaumont aurait pu briguer dans les plus hauts rangs les postes les plus élevés. Sa jeunesse cependant ignora l'ambition, et son active vieillesse, dans l'éclat des honneurs simplement acceptés, ne vit que de nouveaux devoirs envers la science ; dans le crédit qui les accompagne, qu'une nouvelle force pour la servir. Gardien attentif de sa dignité personnelle et humble avec fierté, jamais cependant il ne laissa amoindrir par les apparences du dédain ou de l'indifférence une dignité qu'il avait reçue, une distinction qu'il avait méritée, un titre qu'il avait l'honneur de porter. Il a souffert cruellement de nos malheurs publics, sans vouloir en accuser ni rechercher les auteurs ; il avait accepté une part de responsabilité, et l'inflexible loyauté de son esprit ne lui permettait plus de s'ériger en juge. Le silence seul convenait à sa dignité, et son attitude savait s'imposer autour de lui. Pieusement fidèle aux enseignements de son enfance, la foi éclairée d'Élie de Beaumont les conciliait avec la hardiesse de ses études. Les pratiques commandées étaient accomplies avec l'assiduité tranquille qu'il apportait à tous ses devoirs; mais, responsable pour lui seul, il ne voulait connaître la foi ni scruter la conscience de personne : sa tolérance était sans limites. L'Académie hésitait un jour entre deux candidats éminents. Elie de Beaumont, après avoir donné les motifs scientifiques de sa préférence pour l'un d'eux, ajouta ces nobles paroles :

 « Le candidat que je soutiens est Israélite ; il serait honorable pour l'Académie de prouver une fois de plus qu'elle ignore les distinctions de culte aussi bien que les préjugés de caste. »

L'activité d'Élie de Beaumont est restée entière jusqu'à son dernier jour. Les savants collaborateurs à la carte de France, habitués à porter simplement vers leur maître leurs difficultés et leurs doutes, n'auraient eu nul besoin de décision officielle pour rester sous ses ordres après l'âge réglementaire de la retraite. M. le Ministre des travaux publics a été heureux, en lui demandant la continuation de son concours, de régulariser une exception, imposée plus encore par les besoins du service que par le respect de .tous. Uniquement soucieux de son grand ouvrage, il accepta, à la fin de sa glorieuse carrière, les fonctions d'ingénieur détaché à la carte de France, avec le même empressement qu'au jour où, un demi-siècle plus tôt, la confiance de Brochant de Villiers les lui avait offertes à la sortie de l'école. L'Académie des sciences l'a vu chaque lundi remplir jusqu'aux derniers jours de sa vie les fonctions de secrétaire perpétuel. Un long et beau rapport de lui sur les travaux géodésiques du corps d'état-major fait partie du dernier volume des comptes rendus publié sous sa direction. Chaque année , pendant quelques semaines, Élie de Beaumont cherchait à Canon, non le repos, mais le loisir de suivre sans distraction ses propres travaux. Le 21 septembre 1874, plein de force en apparence et d'activité, après avoir fait dans la matinée des calculs de trigonométrie sphérique, il se vît avec joie entouré par la jeune famille du fils de son frère, M. Félix Élie de Beaumont, venue à Canon pour célébrer le 70ème anniversaire de sa naissance. Chacun des enfants lui récita une fable apprise à son intention. Elie de Beaumont, pour les remercier, récita à son tour, sans oublier un seul vers, le Rat de ville et le Rat des champs. Ses pensées sans doute se reportèrent tristement vers le souvenir de l'excellente famille qui l'entourait au jour où, enfant lui-même, dans ce même salon, en la récitant pour la première fois sous la direction de dom Raphaël de Hérino, il avait fait sourire la tristesse de son malheureux père; il sortit alors et ne devait plus rentrer. On le retrouva privé de vie dans la cour du : château, tout auprès de la salle des Bonnes Gens.
 
 


Jules Pelouze (1806-1867)
 
 

Jules Pelouze

ÉLOGE HISTORIQUE DE JULES PELOUZE PAR M. DUMAS SECRÉTAIRE PERPÉTUEL - Lu dans la séance publique annuelle du 11 juillet 1870.

MESSIEURS,

Depuis le commencement du siècle, marchant avec ardeur dans la voie ouverte par le génie de Lavoisier, la chimie accomplit chaque jour un progrès nouveau. Perfectionnant ses méthodes, multipliant et précisant ses observations, elle élève le niveau de ses doctrines ; elle renouvelle le spectacle de la nature. La chimie n'est plus ce mélange confus des pratiques de la pharmacie et des rêves de l'alchimie que nos ancêtres ont connu. C'est une des assises de la philosophie naturelle. Elle nous fait assister aux transformations de la matière et nous en révèle les lois. Elle soumet à son analyse la terre que nous habitons, le soleil, les étoiles fixes, les nébuleuses, les comètes, et, retrouvant dans les astres les plus éloignés les éléments dont notre propre globe se compose, elle démontre ce que Newton avait soupçonné, l'identité de la matière dans l'univers visible. Elle fournit des armes à la physiologie, à la médecine, à l'agriculture, aux arts, à l'hygiène, multipliant à la fois les richesses des nations, les forces de l'industrie, les ressources de l'administration et les plus nobles jouissances des esprits cultivés. On ne le conteste plus, les laboratoires où se forment des chimistes sont des institutions publiques dignes des encouragements de l'État, et les maîtres qui consacrent leurs forces et leurs talents à les diriger méritent la reconnaissance du pays. Le temps n'est pas loin, néanmoins, où l'opinion était indifférente à leurs efforts, et ne les voyait pas d'un sentiment favorable. Elle comprenait qu'un peintre, qu'un architecte eussent des ateliers, s'entourassent d'élèves partageant leurs travaux, et fissent école. Elle n'acceptait plus cette ambition, lorsqu'il s'agissait d'un chimiste. Ces maîtres qui se prodiguaient n'étaient-ils pas dirigés par l'intérêt ou l'orgueil, disait-on, et non par l'amour de la vérité ? Ne fallait-il pas préférer les produits lentement élaborés du travail solitaire à ces ébauches rapides qu'engendre la fièvre du travail en commun ? Ces fruits, mûris à la hâte, en espalier, par une culture forcée, valaient-ils les fruits savoureux qui mûrissent à leur saison, en plein vent ? Ces facilités offertes, ces sujets de recherches, fournis par le maître et commentés entre camarades, ce relâchement de l'effort personnel, n'étaient-ils pas faits pour développer des prétentions plutôt que pour créer ou découvrir des talents ? L'expérience a répondu. Ces écoles mutuelles de chimie, où professeurs et élèves confondus interrogent ensemble la nature, ont produit, en cinquante ans, l'œuvre de plusieurs siècles; elles répandent sur toute la surface du globe des chimistes animés des plus nobles émulations, laboureurs nouveaux dont le travail intellectuel rend à la terre une fécondité que le travail de la main de l'homme avait épuisée. Lorsque les directeurs des laboratoires de recherches libéralement créés par l'Etat se voient entourés d'élèves choisis, en possession de toutes les ressources de la science, qu'ils n'oublient pas que la voie leur a été ouverte par des savants moins favorisés, dont la conviction fut le seul appui et dont les travaux n'ont été soutenus qu'au prix de sacrifices au-dessus de leurs forces. Parmi les chimistes français qui ne se sont pas contentés de l'enseignement oral, il est juste de signaler l'un de nos confrères les plus dignes de respect et de regret: M. Pelouze, enlevé prématurément à l'Académie, dans la force de l'âge et dans la plénitude du talent.
Professeur à l'École polytechnique et au Collège de France, président de la Commission des monnaies, conseil de la manufacture de Saint-Gobain, membre du conseil municipal de Paris, M. Pelouze a laissé, dans ces situations élevées, où ses lumières et les circonstances l'avaient successivement appelé, les mêmes souvenirs d'ardeur et de bienveillance, qui lui conciliaient l'affection ; de bon sens, de pénétration et d'amour du vrai, qui lui assuraient le respect. Sa vie, laborieuse et simple, n'offre aucun de ces événements propres à exciter la curiosité publique ; partagée entre les devoirs, la science et la famille, elle ne présente aucun de ces incidents qui appellent l'attention. Elle avait été calme, heureuse, enviable ; modeste à ses débuts, elle était restée pleine de modération aux jours de la prospérité ; et rien n'annonçait les coups précipités qui devaient frapper en quelques mois sa maison d'un triple deuil, dispersant par des catastrophes soudaines ses enfants unis jusqu'alors dans la paix du foyer paternel, qui leur avait donné et qui leur promettait encore une longue durée de bonheur. Théophile-Jules Pelouze était né, le 26 février 1807, à Valognes, ville de Normandie, dont sa mère était originaire et où son père dirigeait une fabrique de porcelaine fondée sur ses conseils. La jeunesse de notre confrère connut les privations et les inquiétudes. Son père était doué d'une intelligence incontestable et d'une énergie peu commune. Ses connaissances étaient variées et pratiques ; il avait l'appui de plusieurs savants bien placés pour le servir et celui de Fourcroy en particulier. Cependant il ne se fixait à rien. Son esprit mobile, sa susceptibilité exagérée, une certaine exaltation dans ses opinions, ne le lui avaient jamais permis. Il avait abandonné Valognes, pour entrer à la manufacture de Saint-Gobain ; celle-ci, pour passer successivement des forges de Charenton à la direction du Creuzot, et, plus tard, de la Compagnie anglaise du gaz à d'autres établissements moins notables. En présence de difficultés sans cesse renaissantes, devant lesquelles le foyer domestique perd sa paix et sa sécurité, le fils le plus respectueux est forcé de se recueillir et d'aviser, par lui-même, à son propre avenir et à celui des siens ; chaque mécompte est un avertissement ; chaque malheur, une leçon. De bonne heure, notre confrère apprit ainsi que le succès dans les entreprises veut de la suite dans les idées ; que la solidité dans les relations exige de la tenue ; que l'indépendance véritable n'est pas celle qui se manifeste par des prétentions impatientes, mais celle qui, fondée sur l'ordre et l'économie, repose sur le respect dont on s'entoure. Lorsque son père s'éteignait près de lui, dans l'asile que sa piété filiale lui avait préparé, il y avait longtemps déjà que les rôles étaient intervertis, et que le fils, gardant pour lui tous les devoirs et toutes les prévoyances du chef de famille, ne lui en laissait plus que les douceurs. L'enfance de M. Pelouze s'écoula paisiblement, toutefois, près de cette manufacture célèbre de Saint-Gobain, qui devait l'appeler plus tard dans son conseil. Ces vastes fours où des matières opaques, le sable, la chaux, le sel, sont convertis par le feu en verre limpide et incolore, offrent le spectacle le plus imposant. Le transport des creusets ardents, pleins de la masse vitreuse ; la coulée de celle-ci en nappe incandescente, sur les grandes tables de bronze, où l'action d'un rouleau pesant l'étalé en une galette immense ; la marche et les mouvements, d'une précision militaire, des ouvriers attentifs qui vont porter au four à recuire cette lourde et fragile plaque de verre, toujours prête à voler en éclats; les machines, qui, dégrossissant et polissant la glace brute, lui donnent, enfin, la transparence de l'air le plus pur, tout cet ensemble laisse dans l'esprit le moins ouvert aux sciences un souvenir profond. Comment s'étonner qu'un enfant, animé d'une curiosité vive, doué au plus haut degré du sens de l'observation et du juste sentiment de la nature, ait été ému par un tel spectacle, reproduit sous ses yeux chaque jour; qu'il ait cherché à se rapprocher de la chimie, dès ses débuts, et qu'au déclin de la vie, ses dernières pensées le ramenant aux heures de la jeunesse, aient été consacrées à éclairer l'art du verrier des vives lumières de la science ? Après s'être familiarisé avec les manipulations de la chimie pharmaceutique, à la Fère, chez M. Dupuy, son premier maître, et à Paris, chez M. Chevalier, professeur à l'École de pharmacie, il concourut pour le service des hôpitaux et fut nommé interne à la Salpêtrière. Ses devoirs l'ayant placé sous les ordres d'un membre illustre de cette Académie, Magendie, et lui ayant donné pour collègue un de ses futurs confrères, Jobert de Lamballe, un tel voisinage assurait de justes appréciateurs à ses facultés naissantes et des protecteurs sérieux à sa carrière encore très-incertaine. Ce ne fut pas dans ce milieu, cependant, qu'il trouva ce patronage puissant et amical qui, après avoir décidé de son avenir, l'accompagna pendant toute sa vie ; le hasard seul le lui donna, mais, dans la destinée d'un homme bien doué, tout hasard n'a-t-il pas son prix ? Lorsque ses devoirs à la Salpêtrière le lui permettaient, il allait passer quelques heures auprès de son père, alors employé aux forges de Charenton. En revenant d'une de ces visites, surpris au milieu de la route par une pluie inclémente, il veut prendre place dans une de ces voitures de banlieue dont le souvenir s'efface et que désignait un nom populaire et ironique. Circonstance peu commune, assurément, celle-ci ne contenait qu'un seul voyageur. Phé-nomène plus rare encore, le conducteur, loin de se montrer importun, allait droit son chemin, faisant la sourde oreille à la requête du jeune piéton mouillé. Celui-ci, cependant, court vivement, arrête le cheval et apostrophe avec indignation l'automédon mal-appris. Le voyageur intervient alors : c'était Gay-Lussac. Revenant lui-même des forges de Charenton, il avait loué le modeste équipage pour son usage personnel ; il permet à M. Pelouze d'y prendre place ; la conversation s'engage, prend un tour scientifique, et, comme conclusion d'une causerie qui sans doute ne lui déplaît pas, Gay-Lussac lui offre de le recevoir dans son laboratoire. Le premier pas, le pas décisif dans la carrière est ainsi accompli, non parce qu'il se trouve pour notre confrère et sur son chemin un hasard heureux, mais parce qu'il s'en rend digne, qu'il en comprend la valeur et qu'il sacrifie tout au désir de mettre à profit les exemples de son illustre maître. Levé dès l'aurore, refusant de donner des leçons particulières de chimie pour réserver tout son temps au travail, il poursuit ses études, insensible aux privations auxquelles le condamne la brusque démission de son père, qui venait d'abandonner son emploi avec son imprévoyance accoutumée. Notre confrère n'avait jamais oublié ces temps difficiles et ces dures épreuves ; il en avait gardé une grande sympathie pour toutes les souffrances et une active compassion pour les jeunes misères. Il se souvenait toujours de cette époque, où, logé rue Copeau, il y occupait une cellule si étroite que, pour allonger les bras ou passer un habit, il fallait en ouvrir la fenêtre. En ce temps, l'ordinaire plus que frugal du jeune cénobite se composait souvent de pain sec et de l'eau de la fontaine voisine : « L'on ne sait pas assez, » disait-il avec un sourire, en rappelant ces souvenirs, « combien l'esprit reste lucide, à ce régime. » Voilà comment le hasard ouvre le chemin du succès aux hommes faits pour parvenir ! A ceux qui manquent de talent, de volonté surtout et d'énergie, le hasard s'offre en vain ; pour eux, ce n'est plus qu'un mot. Quelques notes de chimie commençaient la réputation de notre confrère, lorsqu'un de nos correspondants, demeuré fidèle au culte de la science pure au milieu des devoirs positifs de la grande industrie, M. Kuhlmann, eut besoin d'un suppléant pour le cours de chimie dont l'avait chargé la municipalité de Lille. Désigné à son choix par M. Gay-Lussac, M. Pelouze fut nommé et s'empressa de se rendre dans le Nord. A dater de ce moment, notre confrère entrait dans la voie des succès. Il commençait l'apprentissage du professorat devant un auditoire bienveillant, mais sérieux. M. Kuhlmann lui ouvrait sa demeure, où il trouvait réunies les habitudes larges de l'homme d'affaires, les douceurs de la vie de famille, la passion de la science et le charme qu'une maîtresse de maison accomplie, pleine d'esprit et de grâce, savait répandre autour d'un foyer hospitalier. Lille est une capitale. Ses campagnes sont dignes par leur fécondité de servir de modèle aux agriculteurs de tous les pays ; son sol privilégié fournit la houille et le fer ; depuis le moyen âge, la fabrication des tissus y met en valeur une partie de ses propres récoltes et y attire un grand commerce ; la fabrication du sucre de betteraves, qu'elle a tant contribué à conserver à la France et au monde, à doublé ou triplé la valeur de son territoire ; nulle part l'agriculture et l'industrie se prêtant un mutuel secours, nulle part les applications de la science, n'offrent d'école plus sûre, de spectacle mieux fait pour la méditation. C'est au milieu de cette cité, passionnée pour les arts et aimant les lettres, d'où le génie des affaires n'a chassé ni les mœurs
polies, ni l'esprit de famille, que M. Pelouze allait débuter dans la carrière pratique de la vie. Gay-Lussac lui avait appris comment l'art d'expérimenter, dirigé par un esprit droit, mène à la découverte de la vérité ; comment le bon sens en prend possession et s'y arrête. Lille et sa population réfléchie, pleine de déférence pour la théorie, mais n'accordant confiance entière qu'à la pratique, achevèrent son éducation. Notre confrère puisa dans ce dernier milieu des préceptes qu'il n'a jamais mis en oubli. Il apprit à se maîtriser. Ceux qui n'ont connu que l'extérieur, l'apparence de M. Pelouze, ne savent pas que ce professeur voué au culte des faits, cet académicien si froid aux théories, était doué d'une imagination prompte à se passionner, même jusqu'à l'excès. La famille et les amis de M. Kuhlmann n'ont point oublié la gaieté expansive du jeune Pelouze. Parmi eux, sa bonne humeur et son entrain bruyant sont restés légendaires. Cet enthousiasme actif, qui cherchait plus tard avec pétulance des admirateurs pour toute nouveauté, partait d'un premier mouvement, souvenir des ardeurs paternelles; mais, bientôt, revenait la juste mesure, dont son séjour dans le Nord lui avait donné le goût réfléchi. A peine âgé de vingt-quatre ans, il se mariait à Lille avec la sœur d'un de ses amis, jeune personne qui, elle-même, n'avait pas dépassé la seizième année ; cette union fut sans trouble, comme sans nuage ; concentrée dans la vie de famille, prospère entre toutes, pendant quarante années, elle n'était pas prête pour le malheur, et le premier choc brisa du même coup ces deux existences, qui ne pouvaient être séparées ni dans la vie ni dans la mort.
Il serait impossible d'analyser toutes les productions sérieuses de la vie active de M. Pelouze ; elles ne représentent pas moins de quatre-vingt-dix mémoires ou notes, pour la plupart dignes d'être considérés comme classiques ; ses premiers travaux, cependant, sont des esquisses, des études, comme on en rencontre au début de toute carrière. Dès 1831, à la suite de nombreuses expériences, il publiait un mémoire que personne n'a oublié et dont il aimait, lui-même, à rappeler le souvenir. Déjà les sucreries de betteraves commençaient à acquérir dans le département du Nord une importance qui n'a fait que s'accroître. Mais l'industrie, naissante alors, connaissait mal sa matière première, hésitait sur ses procédés et doutait de sa fortune. Quelques agriculteurs éminents, dont les noms demeurent attachés à la fondation de la sucrerie indigène, Crespel, Hamoir, Demesmay, Blanquet, réclamaient le secours de la science pour diriger leurs opérations; M. Pelouze se livra à des analyses délicates et nombreuses, dont il fit sortir quelques vérités que le temps et des études plus approfondies ont consacrées. Une racine de betterave râpée et soumise à une pression puissante laisse couler les deux tiers seulement de sa substance, sous la forme d'un jus sucré; le tiers restant constitue la pulpe qu'on livre au bétail. M. Pelouze fait voir que cette pulpe elle-même, formée de fragments de betteraves que la râpe n'a pas divisés, est susceptible de se convertir presque tout entière en jus. Cette racine si consistante, si ferme, ne contient que des traces de tissu fibreux ou cellulaire ; si on pouvait déchirer toutes les outres microscopiques qui la constituent, la betterave serait liquide. Le bétail, chimiste délicat lorsqu'il s'agit d'aliments, ne
s'y était pas trompé ; il acceptait avec la même satisfaction la betterave en nature ou sa pulpe. Notre illustre confrère, M. Biot, qui était passionné pour l'agriculture, aimait à mettre en parallèle le fabricant de sucre retirant péniblement la moitié à peine du sucre contenu dans la betterave, et la vache n'en laissant rien perdre, le digérant en entier et rendant son équivalent en lait. L'estomac est un puissant instrument d'analyse, en effet, auquel il n'y avait rien à apprendre. Les industriels, au contraire, s'étaient fait illusion sur la puissance de leurs machines ; ils se corrigèrent. Une seconde vérité, également féconde en conséquences pratiques, fit mise en évidence par M. Pelouze. Il existe diverses espèces de sucres : le premier, toujours sirupeux; le second, farineux; le troisième, enfin, le sucre de la canne, fournissant seul des cristaux durs. C'est ce dernier que le commerce recherche. Le jus des betteraves, concentré, se solidifie et contient alors, non-seulement l'espèce de sucre, but de l'exploitation, mais d'autres qui colorent celui-ci, et qui contribuent à le changer en mélasse. Ces sucres inférieurs existaient-ils dans la racine ? certains manufacturiers le pensaient; en ce cas, le mal eût été sans remède. M. Pelouze et M. Péligot, plus tard, ont mis hors de contestation qu'ils se forment, par l'altération du sucre cristallisable primitif, pendant le séjour de la racine dans les silos, ou par l'effet de la chaleur sur le jus. La betterave fraîche ne contient que du sucre, capable de se transformer tout entier en candi ou en pain incolore et sonore. Ce fait établi par la science, l'industrie s'appliqua à prévenir les causes d'altération du sucre ; elle exagéra la propreté des appareils, abaissa leur chaleur et rendit le travail plus rapide. Le succès a couronné ces efforts. La betterave est-elle toujours également riche en sucre ? A côté des modifications produites par les saisons, n'en est-il pas qui tiennent aux races ? M. Pelouze démontre que le contenu de deux racines prises au hasard, peut différer du simple au double. La première variété serait la ruine ; la seconde est la prospérité. Cultiver les racines riches, c'est augmenter la valeur des récoltes, sans accroître la. dépense nécessaire pour les obtenir. Tel est le rôle de la chimie, à l'égard de l'agriculture et de l'industrie : elle signale des vérités abstraites ; c'est au fermier et au manufacturier à en tirer des formules pratiques. Enfin, M. Pelouze reconnaît que la racine de la betterave, si riche en sucre d'abord, n'en contient plus trace quand la plante est montée en graines. Que signifie ce changement ? Pourquoi la betterave produit-elle du sucre ? Pourquoi disparaît-il ? La vie de la betterave dure deux ans. Pendant la première année, elle produit du sucre qu'elle emmagasine dans sa racine; pendant la seconde, cet aliment, ainsi mis en réserve, devient un combustible qu'elle assimile ou consomme, tandis qu'elle élabore la graine destinée à assurer sa perpétuité. Pendant la première année, les larges feuilles de la betterave, étalées au soleil, travaillent donc pour la production de ce sucre que, pendant la seconde, la tige fleurie utilise ou convertit en chaleur. Sous forme de sucre, la betterave, pendant la première année de sa vie, condense une force, la lumière émanée du soleil; pendant la seconde, elle exhale une autre force, la chaleur rayonnante, qui se perd dans l'espace infini. Grand problème auquel, autour de nous, le moindre phénomène nous ramène sans cesse ! Le soleil perd ce qu'il nous envoie,
l'humble plante ne lui rend rien et rejette dans les profondeurs de l'univers, ce qu'elle en a reçu, témoignant, dans son humble sphère, par une image sensible, comment le soleil s'appauvrit et doit s'éteindre un jour. Les progrès de la chimie organique nous ont familia- risés avec les plus surprenantes métamorphoses, et pourtant les observations d'une netteté saisissante que M. Pelouze faisait connaître, au sujet de la conversion de l'acide prussique en ammoniaque et en acide formique, il y a près de quarante ans, demeurent encore comme un modèle de précision, de clarté et d'intérêt. L'acide prussique est le plus prompt et le plus sûr des poisons. Mêlé d'un peu d'eau, il ne perd guère de sa redoutable puissance. Cependant les éléments du mélange représentent alors une base, l'ammoniaque, et un acide, celui des fourmis, en justes proportions pour se neutraliser. M. Pelouze, guidé par une remarque de M. Kuhlmann, fait voir qu'à l'aide de quelques artifices, on peut, alternativement et indéfiniment, faire passer ces éléments de l'état d'acide prussique et d'eau à celui d'ammoniaque et d'acide des fourmis. Sous la première condition, poison effroyable ; sous la seconde, sel innocent; transformation tellement étonnante, qu'on ne lit pas sans quelque surprise, au milieu d'une phrase, cette remarque de notre confrère :

 « Curieux de connaître, dit-il, quelle action exerce sur l'économie animale un corps, le formiate d'ammoniaque, qui a la même composition que l'acide prussique dissous dans l'eau, j'en ai mis un gramme dans un demi-verre d'eau et je l'ai bu sans en être incommodé. »

 Les physiologistes sont plus prudents ! ils se contentent volontiers d'expérimenter in anima vili, et de tenter l'épreuve sur des animaux. Du reste, M. Pelouze fut bientôt averti qu'il ne convient de jouer, ni avec l'acide prussique, ni avec les substances de nature à se transformer en ce poison foudroyant. Peu de temps après, en effet, il découvrait l'éther prussique, combinaison moins vénéneuse que l'acide mais d'un maniement suffisamment périlleux, car il courut danger de la vie, le jour même où elle se manifesta pour la première fois entre ses mains. La réaction nécessaire à sa formation s'était présentée sans doute à son esprit pendant la soirée ; dès les premières heures, le lendemain, il était à l'École polytechnique, dans son laboratoire, pour la réaliser; voulant éviter toute distraction, il s'était installé au premier étage, et l'aide du laboratoire, venu pour son service à l'heure accoutumée, attiré par l'odeur de l'éther prussique, trouva M. Pelouze gisant sur le sol. Les dispositions de son expérience avaient été insuffisantes pour la condensation complète, soit des vapeurs de l'éther prussique formé, soit des vapeurs de l'acide prussique dont il était accompagné. Plongé dans cette atmosphère malsaine, notre confrère avait été asphyxié et sa chute était un péril de plus, les vapeurs de l'acide et celles de l'éther étant plus denses que l'air. C'est ainsi que se passe la vie du chimiste, au milieu des poisons, des substances inflammables, des produits détonants. Tous n'échappent pas au danger, et la plupart en portent les cicatrices ; le martyrologe de la chimie est long. J'attendrirais mon auditoire, si je cédais au désir de jeter, en passant, quelques fleurs sur les tombes où j'ai vu descendre prématurément tant de jeunes et nobles victimes de leur ardeur. Heureusement pour la science, qu'il devait enrichir de tant de belles découvertes, M. Pelouze ne fut pas arrêté au seuil de la carrière et ne vint pas en accroître le nombre. Les substances chimiques agissent les unes sur les autres, en vertu de certaines lois et sous la dépendance de certaines forces dont la connaissance est encore incertaine ; on a exprimé par un mot les faits observés, sans prétendre en définir la cause. Deux corps se combinent-ils, on dit qu'ils ont de l'affinité. Ne se combinent-ils pas, on dit qu'ils n'ont pas d'affinité. Mais qu'est-ce que l'affinité ? On l'ignore. Quelle définition en donner ? On n'en connaît pas. Or M. Pelouze fait voir que, si on dissout certains corps dans l'eau, ils manifestent des affections déterminées et agissent vivement sur d'autres corps; les dissout-on dans l'alcool, ces affections et ces manières d'agir, non seulement sont altérées, modifiées, mais renversées. En présence de l'eau, le vinaigre enlève la potasse à l'acide carbonique. En présence de l'alcool, c'est l'acide carbonique qui enlève la potasse au vinaigre. Les esprits n'étaient pas préparés, à cette époque, à comprendre et à poursuivre les idées de cet ordre. M. Pelouze, se conformant au langage de son temps, tire de ses curieuses et importantes expériences cette conclusion : que les affinités des corps, les uns pour les autres, sont susceptibles de changer avec la nature des dissolvants. Dire que l'action change avec les dissolvants n'exprimait que le fait ; dire que l'affinité change avec les dissolvants remontait à la cause. M. Pelouze donne, en adoptant la dernière formule, une nouvelle preuve de l'influence que les mots exercent sur les idées, même quand il s'agit des esprits les plus sûrs et les moins disposés à s'éloigner des faits. Si on met de côté toute hypothèse, les expériences de M. Pelouze offriront un sujet d'études du plus grand intérêt, au point de vue considérable et nouveau qui vient de prendre une si grande place dans la science, la dissociation. Jusqu'à ces derniers temps, personne n'était parvenu à mesurer l'action chimique. Notre éminent confrère M. Henry Sainte-Claire Deville, le premier, en a fourni le moyen. La chimie entre ainsi dans une voie que Laplace et Lavoisier auraient été heureux de connaître et dont la découverte marquera dans l'histoire de notre Académie. C'est à M. Deville à résoudre la question posée, il y a quarante ans, par M. Pelouze, et c'est à lui qu'il appartient de définir ce mélange d'alcool et d'eau, unique peut-être parmi les liquides, dans lequel la potasse incertaine demeurera en équilibre, sans pouvoir choisir, entre les deux acides, carbonique et acétique. C'est vers la même date que se placent plusieurs mémoires de M. Pelouze : sur l'acide lactique; sur le tannin, l'acide gallique et ses dérivés ; sur l'acide malique et ses congénères ; sur l'acide tartrique et l'acide pyrotartrique. A cette occasion, il soumet à la distillation sèche ces substances organiques non volatiles, qui se transforment par l'action du feu en produits secondaires, et il pose, comme conséquence de ses expériences, une règle confirmée par le temps et qui, par un bonheur peu commun, fut acceptée, dès le premier jour, par tous les chimistes, sans débat. Au milieu du dernier siècle, on croyait faire l'analyse d'une substance organique en la brûlant ou la distillant à feu nu. J'ai vu jadis ces collections de nos anciens laboratoires, où se trouvaient réunis les résultats uniformes de cette analyse : cendres, charbon, phlegme ou partie aqueuse, huile ou goudron. Toutes les substances d'origine végétale ou animale, soumises à cette épreuve, donnaient les mêmes produits : seulement, avec les premières, le phlegme était acide ; avec les secondes, alcalin. A cette différence près, qu'il fût question de rosé ou de fumier, de sucre ou de fiel, leur identité justifiait trop bien le doute de J.-J. Rousseau, à l'égard de la chimie de son temps, qu'il défiait de refaire un pain avec de tels débris. Cette simplicité et cette uniformité ne sont qu'apparentes. La distillation des substances végétales ou animales offre dans ses produits une complication extrême. La houille et le bois ont donné, par l'action du feu, une foule de substances diverses, parmi lesquelles figurent : la benzine, la créosote, l'acide phénique, la paraffine, l'esprit et le vinaigre de bois. C'est de là que proviennent ces éthers odorants dont l'art du parfumeur abuse. C'est de là que l'on extrait, enfin, ces huiles complexes d'où dérivent les couleurs brillantes que la chimie, rivale heureuse, cette fois, de la nature, oppose, sous le rapport de l'éclat, aux plus belles nuances des fleurs, mais qui, hélas ! fixées sur les étoffes, en ont aussi l'extrême fugacité. M. Pelouze abandonna ces distillations anciennes, noires, dans lesquelles le charbon et les produits bruns signalent l'intervention du feu, et dans lesquelles on voit naître, en un pêle-mêle confus, tous les produits qu'on vient de rappeler. Il inventa les distillations blanches, dont le nom indique le caractère dominant ; effectuées à une température constante, qui régularise leurs produits, elles fournissent, à chaque degré de feu, des matières distinctes, simples, toujours les mêmes et en très-petit nombre ; les unes, volatiles, se dégagent ; les autres, fixes, restent. Ainsi, à 312°, l'acide de la noix de galle perd de l'acide carbonique pur et se transforme tout entier en acide pyrogallique, qui, à son tour, à 250°, perd de l'eau pure et se convertit, tout entier aussi en acide métagallique. Une chaleur brusque eût fait naître, à la fois, tous ces phénomènes et d'autres encore, et n'eût pas permis de démêler les lois de l'action du feu sur ces deux corps. M. Pelouze prouve ainsi qu'une matière organique, engendrée par le feu sous ces conditions précises, à laquelle on ajouterait de l'eau et de l'acide carbonique, ou seulement l'un de ces deux corps, reproduirait celle qui lui a donné naissance. Il n'y a donc ni charbon noir, ni goudron, ni vinaigre, ni ammoniaque mis à nu, quand on prend les précautions nécessaires. La réaction se passe comme si, par une combustion intérieure, une partie de l'hydrogène ou du carbone de la matière, brûlée par une portion de son propre oxygène, se convertissait en eau ou en acide carbonique. L'histoire de la science doit une place réservée à cette généralisation, l'une des premières qui aient appris que la chimie organique, dans ses obscurités les plus rebelles, pouvait s'assouplir à des lois d'une saisissante clarté. Si ces phénomènes et leurs règles peuvent être considérés d'un œil distrait par des chimistes familiers maintenant avec les considérations générales, il n'est pas permis aux physiologistes de les négliger. Rien ne ressemble plus, en effet, aux transformations qui se manifestent dans les phénomènes de la respiration, que ces changements d'équilibre et ces dédoublements qu'une chaleur modérée et constante fait subir aux substances organiques soumises à la distillation blanche. Quand on voit s'exhaler du bec d'une cornue de l'eau et de l'acide carbonique, et se former dans sa panse une substance organique nouvelle, résidu de la réaction, on se représente involontairement ces combustions intérieures qui ont lieu chez un être vivant, dont l'appareil respiratoire exhale aussi de l'eau et de l'acide carbonique et dont chaque organe sécréteur retient aussi la nouvelle matière, résidu de cette élaboration. En étudiant les acides altérables par la chaleur, M. Pelouze faisait connaître non-seulement la règle que nous venons de rappeler, mais encore des faits particuliers très-importants. Ainsi, un procédé très-nouveau et même très-singulier, pour extraire le tannin pur de la noix. de galle, découvert par notre confrère, sortait bientôt de son laboratoire pour passer dans l'industrie. Il est mis à profit sur une grande échelle aujourd'hui, pour assurer la conservation des vins blancs et en particulier des vins de Champagne. Le tannin coagule et précipite la matière qui donnerait naissance à un ferment capable de les rendre filants et glaireux. M. Pelouze, dont les charges de famille étaient déjà considérables, abandonna son procédé à la libre exploitation du commerce, et celui-ci le désigne encore sous le nom de tannin Pelouze, juste récompense de son désintéressement. La préparation de l'acide pyrogallique, régularisée et fournissant des produits purs et abondants, a rendu service aux photographes, l'emploi de cet acide étant indispensable à la production de leurs épreuves. Elle a fourni à une autre industrie sa matière première, et, quand vous voyez sur des chefs vieillis des cheveux et des barbes d'un beau brun, vous pouvez, sans calomnie, soupçonner l'acide pyrogallique de ne pas être absolument étranger au phénomène.
Signalons, comme se rapportant à la même époque, la découverte des nitrosulfates, composés doublement remarquables, car ces sels, d'une instabilité surprenante,
renferment de l'acide sulfurique dans lequel une molécule d'oxygène, corps simple, est remplacée par une molécule d'un corps composé, le bioxyde d'azote. On commençait à soupçonner alors la disposition que celui-ci possède à jouer le rôle de corps simple ; la formation de l'acide nitro-sulfurique en donnait la démonstration, et cette découverte était destinée à prendre une grande place dans cette science élargie qui confond l'ancienne chimie minérale et la chimie organique nouvelle. Mais M. Pelouze, dans un travail excellent d'ailleurs, demeura très-réservé quant aux conclusions. La manière de diriger une recherche n'est pas la même dans toutes les branches de la science. Le géomètre n'a besoin de personne, et il poursuit seul, dans le calme de sa pensée, le développement des problèmes qui l'occupent. Les naturalistes s'associent rarement, lorsqu'il s'agit des études relatives à la classification des êtres. L'association des chimistes est fréquente, en France du moins. Sous le rapport matériel, la préparation des expériences est si longue ; elles exigent dans l'exécution une attention si soutenue; elles admettent si peu les interruptions, que, pour des professeurs réclamés sans cesse par leurs devoirs, une association est presque toujours indispensable. L'exemple célèbre donné par Gay-Lussac et Thenard, et les résultats éclatants de leurs travaux communs, séduisent d'ailleurs leurs imitateurs. Ce n'est pas tout : les travaux du chimiste obéissent rarement à un plan préconçu; les incidents se multiplient; la part de l'imprévu est large ; quand une exploration commence, l'horizon est nu, on n'a rien devant soi. Un premier résultat se présente-t-il, il est souvent inattendu ; il faut l'interpréter, le suivre, et si l'on s'est mépris sur sa signification, revenir sur ses pas. C'est la chasse, avec tous ses mécomptes, ses bonheurs et sa passion ! Quand la voie est ouverte et que la veine est heureuse, rien n'égale la satisfaction légitime du chimiste. Ne voit-il pas naître, sous l'impulsion de sa volonté, des corps nouveaux doués de propriétés inconnues, des formes matérielles que l'homme ignorait et que la nature n'avait jamais réalisées ? Cette satisfaction est expansive ; elle a besoin d'éclater, on la sent mieux quand elle est partagée par un ami, dont les pensées et les mains se sont confondues avec les vôtres dans les ardeurs d'une poursuite commune. A notre époque un peu pédante, oserait-on rappeler que Gay-Lussac et Thenard saluaient gaiement chaque découverte en dansant la bourrée au milieu du laboratoire de l'École polytechnique, et n'en travaillaient pas plus mal pour s'être oubliés jusque-là ? Ainsi que la plupart des chimistes actuels, M. Pelouze a eu de nombreux collaborateurs. Parmi eux il en est un, M. de Liebig, qu'il avait connu dans le laboratoire de Gay-Lussac et avec lequel il s'était lié d'une étroite amitié. Il lui fut associé quelquefois, lorsque cet illustre chimiste eut fondé l'école de Giessen, devenue si célèbre par ses découvertes, et dont il est sorti tant de chimistes et de professeurs éminents, qui ont porté dans les deux hémisphères la renommée de leur maître. Leur collaboration se manifesta particulièrement en 1833, par un mémoire considérable, dans lequel on remarque encore aujourd'hui la découverte de l'éther œnanthique et celle de son acide, c'est-à-dire d'une substance éthérée provenant de la distillation des lies de vin, possédant, à un haut degré, la saveur et l'odeur vineuse, et la communiquant aux liquides aqueux ou alcooliques : car l'odeur vineuse est caractéristique et distincte de celle de l'alcool, ainsi que de celle du bouquet des vins, variable du reste selon les crus et les cépages. L'éther œnanthique était le premier éther naturel ; l'acide œnanthique se rattachait aux matières grasses par l'ensemble de ses propriétés; aussi M. Laurent parvint-il bientôt à le produire artificiellement, à leur aide. Enfin on constatait qu'un litre de cet éther suffisait pour communiquer la saveur et l'odeur vineuse caractéristiques à deux cents tonneaux de vin ! En voilà plus qu'il n'en faut pour le sauver de l'oubli.On n'aurait qu'une idée incomplète de l'intimité scientifique de MM. Pelouze et de Liebig, si on la considérait comme bornée à cette publication. Leurs rencontres fréquentes, l'habitude de se communiquer leurs travaux respectifs, amenait entre eux une communauté de vues dont l'influence se fait sentir dans la direction de la pensée comme dans les procédés de l'exécution, pour certains travaux de M. Pelouze. L'amitié qui l'unissait à M. de Liebig lui avait assuré, d'ailleurs, celle d'un grand nombre de ses élèves et en avait fait le correspondant naturel des chimistes du Nord de l'Europe. Ces travaux de M. Pelouze, si fortement conçus, lui ouvraient les portes de l'Académie, en remplacement de M. Deyeux, en 1837. Ce fut pour lui un grand événement et une grande joie ; il avait à peine trente ans ; il avait ambitionné cet honneur avec passion, et il était préféré à des compétiteurs très-dignes des suffrages de l'Académie et plus anciens que lui dans la carrière. Mais l'Académie, entre les deux écoles qui se partagent la chimie : l'une qui, la rattachant aux sciences naturelles, s'occupe à isoler les principes des minéraux et ceux des plantes ou des animaux; l'autre qui, la ramenant vers la physique et la mécanique, cherche les lois qui président aux combinaisons, voulut manifester ses préférences pour la chimie de précision. M. Pelouze ne jugea pas que son entrée dans la compagnie où l'accueillait l'affection de Thenard, toujours assurée au talent, lui eût donné le droit de se reposer; il continua ses travaux avec une ardeur nouvelle et se montra plus exigeant encore pour en assurer la solidité et la perfection. Notre confrère n'avait pas besoin qu'on lui apprît ce que signifie le titre de membre de cette Académie et ce qu'il vaut; une circonstance dont il avait été vivement frappé lui aurait fait comprendre ce qu'on en pense dans le pays des lettres. Une année à peine écoulée depuis son élection, il avait été amené à demander en faveur de son père la protection de Béranger. L'illustre poète, qui connaissait M. Pelouze père et qui appréciait son intelligence et son savoir, s'excusant de ne pouvoir le servir dans cette occasion, répondait à notre confrère :

« Vous autres savants, vous n'avez pas toujours une idée bien exacte de ce que c'est que le monde et de l'importance que vous y avez. Un membre de l'Académie des sciences est un grand personnage, d'autant plus important que peu de gens sont de force à contester sa valeur. Usez donc de vos privilèges, et prenez un peu sur votre modestie pour faire valoir le mérite d'un père si digne de son fils. Je connais la tendresse que vous lui portez. Moi, qui depuis si longtemps répugne à tous les visages nouveaux, votre amour filial fut le premier titre qui vous distingua à mes yeux, titre que les autres n'ont pas effacé et n'effaceront jamais. »

Ces paroles consolèrent sans doute M. Pelouze de l'insuccès de sa démarche ; elles amenèrent, du moins, entre Béranger et lui des relations dont il fut touché ; mais il ne se fit illusion ni sur le vaste crédit que Béranger nous attribue, ni sur la facilité de créer une position stable à ce père toujours prêt à se dérober. Un de nos correspondants, M. Braconnot, chimiste éminent, professait la botanique à Nancy, où il a contribué à maintenir le goût des études sérieuses et le culte des traditions élevées. Il a laissé, entre autres découvertes curieuses, celle d'un produit obtenu, en 1833, en faisant agir l'acide nitrique sur l'amidon et sur la matière ligneuse. Il l'appelait xyloïdine, nom qui, rappelant qu'elle provient du bois, semble appartenir à quelque divinité champêtre et qui affiche un air d'innocence peu propre à faire deviner que son frère jumeau, le coton poudre, allait par le même enfantement faire sa première apparition dans le monde. M. Braconnot constate que la xyloïdine s'enflamme rapidement ; mais il ne lui apparaît pas qu'il ait entre les mains une matière fulminante. M. Pelouze, à son tour, étudie cette substance en 1838, et s'assure qu'en plongeant dans l'acide nitrique concentré du papier ou des tissus de toile ou de coton, on obtient un parchemin d'une extrême combustibilité. Ces premiers indices n'avaient pas attiré l'attention, lorsque les journaux politiques et la rumeur publique firent connaître, en 1846, la découverte d'un savant chimiste de Bâle, le professeur Schönbein, dont le nom demeure attaché aux plus étranges nouveautés de la chimie moderne ; il venait, disait-on, de transformer le coton en une poudre supérieure à la poudre de guerre. Tout chimiste exercé rattacha immédiatement la découverte de M. Schönbein aux travaux antérieurs de Braconnot et de Pelouze. Une série de publications s'engagea, de suite, sur ce thème curieux : Qui était le véritable inventeur du coton-poudre ? Schönbein ? il en avait signalé le premier les propriétés balistiques; mais il gardait secret son procédé. Pelouze ? il avait préparé le coton-poudre, huit années avant lui, mais il n'en avait pas reconnu le pouvoir explosif. Braconnot, enfin ? n'avait-il pas, en effet, découvert la xyloïdine cinq ans plus tôt ? Procès singulier, qu'il appartenait à M. Pelouze de juger et sur lequel ses expériences ont porté la lumière. M. Braconnot, en découvrant la xyloïdine, n'avait pas préparé le coton-poudre, quoiqu'il eût été bien près de l'obtenir; M. Pelouze l'avait produit, sans s'apercevoir qu'il réalisait une poudre à canon nouvelle; M. Schönbein signalait cette application inattendue, mais il n'inventait pas le produit. Douze années et trois chimistes avaient suffi, néanmoins, pour réaliser et pour conduire à sa perfection cette découverte ; depuis celle de la poudre jusqu'à son premier emploi dans les armes, au treizième siècle, il s'est écoulé des milliers d'années, et les Chinois, qui de toute antiquité ont connu la poudre, n'en ont pas moins laissé aux Européens le soin de leur apprendre à s'en servir. Le coton-poudre a été d'abord prôné à outrance, critiqué avec excès, délaissé avec indifférence. Il a eu le sort de toute nouveauté qui cherche sa place et qui, la trouvant prise, a besoin de compter avec les habitudes, les intérêts, les préjugés, l'esprit de corps. Des recherches récentes ont appris, d'ailleurs, que les premiers expérimentateurs n'avaient pas reconnu tous les aspects sous lesquels le coton-poudre a besoin d'être envisagé, pour tirer le meilleur parti de sa puissance explosive, et pour se mettre à l'abri de sa détonation spontanée. Le salpêtre, le soufre, le charbon, sont trois corps solides, qui, réduits en poudre et mélangés, constituent la poudre de guerre. Or quelle circonstance pourrait amener l'explosion d'un tel mélange, tant qu'il n'est soumis ni à l'action du feu, ni à celle du choc, ni à celle de la foudre ? Des amas de poudre peuvent demeurer inertes pendant des siècles, comme l'a prouvé l'explosion de l'ancienne poudrière de Rhodes, et ne détonent que lorsqu'un événement fortuit vient les soumettre à l'une de ces épreuves. Le coton-poudre, combinaison intime d'une matière éminemment combustible et d'un comburant éminemment énergique, est dans un état instable; la moindre circonstance pouvant provoquer réchauffement et l'inflammation d'un filament, et par suite l'explosion de la masse entière, on doit s'en défier. Si le coton-poudre est demeuré suspect, à plus forte raison la nitroglycérine, matière explosive formidable, découverte par un élève de M. Pelouze, M. Sobrero. C'est une combinaison liquide de glycérine et d'acide nitrique, dont nombre d'événements désastreux ont justifié la proscription. Or, s'il est vrai que l'action réciproque des corps solides est difficile, celle des liquides prompte, la poudre à canon et la nitroglycérine offrent les deux extrêmes parmi les matières détonantes. Aussi la première exige-t-elle un choc énergique ou une chaleur rouge pour détoner, tandis que la seconde fait explosion au moindre froissement. Le coton-poudre tient le milieu. Qui le croirait ? dans ces phénomènes dont la brutalité semble le caractère dominant et le trait exclusif, il y a pourtant une sensibilité d'artiste. Sur un bloc de coton-poudre, on peut faire détoner un flacon tout entier de nitroglycérine. Le choc violent réduira la masse en poussière. A vingt mètres à la ronde, le sol sera couvert d'une neige de coton-poudre floconneux, mais chaque parcelle aura gardé la propriété explosive intacte. Enflammez, au contraire, une amorce fulminante sur le coton-poudre, il disparaîtra soudain avec un éclat foudroyant. Les corps détonants sont donc impressionnables à certains chocs, insensibles à d'autres bien plus intenses cependant. L'explosion des amorces fulminantes se transmet au coton-poudre; celle de la nitroglycérine, plus violente encore, ne s'y transmet pas. Le coton-poudre semble sourd au bruit de la nitroglycérine; il ne l'est pas à celui des amorces fulminantes. Malgré les objections qui accueillirent le coton-poudre à son apparition, les deux inventeurs, MM. Pelouze et Schönbein, ne doutèrent jamais de sa fortune. Enlevés tous les deux à la science, il ne leur a pas été donné d'assister aux épreuves de la commission mixte anglo-française, exécutées dans l'île de Bréa. On y a comparé l'effet produit sur des rochers sous-marins de granite, par des charges de poudre de mine et par des charges de coton-poudre; l'explosion était déterminée au moyen d'amorces fulminantes, enflammées par un courant électrique. Là, où l'effet de la charge de poudre s'est montré faible et presque nul, celui du coton-poudre a été tel qu'un bloc énorme de granite a disparu, réduit en miettes. Un incident est venu mettre en pleine évidence la différence qui existe entre les deux explosions. La commission anglo-française, qui s'était rendue dans l'île de Bréa avec une confiance non justifiée par les ressources restreintes de son exiguë population, avait dû bientôt se résigner au jeûne, ne comptant pas sur les ressources que le coton-poudre devait lui fournir. Les premières explosions d'épreuve, effectuées à la poudre de mine, n'avaient rien amené d'extraordinaire et n'avaient pas préparé la commission au spectacle inattendu
que le coton-poudre allait lui offrir. Mais dès la première détonation, opérée avec cette matière nouvelle, la mer, soulevée d'abord, ayant repris son niveau, on vit apparaître à sa surface, et sur une grande étendue, une multitude de poissons de fond, que la masse d'eau, faisant coup de bélier, avait assommés ou étourdis ; le service des vivres était assuré; une preuve de plus de la rapidité et de l'énergie avec laquelle l'explosion du coton-poudre se manifeste était acquise; on avait appris, enfin, que la mortalité des poissons, qui accompagne si souvent les phénomènes volcaniques dont la mer est le théâtre, ne doit pas toujours être attribuée à l'élévation de la température ou au dégagement des gaz délétères, et qu'elle peut dépendre des soulèvements et des retours brusques de la masse des eaux. Le coton-poudre, comme agent de guerre, offre des inconvénients incontestables, qu'une longue série d'expériences dues à M. Pelouze et à un commissaire des poudres son digne collaborateur, M. Maurey, ont mis hors de doute, en 1863, dans un rapport officiel, qu'il convient de résumer. Cette explosion rapide, qui brise le granite, ne ménage pas les armes ; elles éclatent facilement sous ce choc. La poudre-coton est donc classée, par les artilleurs, dans la catégorie des poudres brisantes, qui doivent être écartées des arsenaux. Les poudrières ordinaires sautent, et même assez souvent ; mais il y a cette différence que, si la poudre à canon peut s'enflammer pendant qu'on la prépare, par suite de quelque choc accidentel, il n'y a pas d'exemple bien avéré de l'inflammation spontanée de la poudre en magasin. Une fois préparée, la poudre à canon n'offre d'autres périls que ceux qui naissent d'un maniement téméraire ou imprudent. Il en est tout autrement du coton-poudre : sa préparation est sans danger ; sa conservation périlleuse , ses éléments étant toujours près d'agir l'un sur l'autre.
En magasin, le coton-poudre dégénère souvent, d'ailleurs, perd son pouvoir explosif et se convertit en grande partie en matière sucrée. Au bout de quatorze années, sur vingt-huit échantillons exposés à l'air et à la lumière, seize, c'est-à-dire plus de la moitié, s'étaient décomposés, sans détoner, il est vrai : mais, avec ces substances, la décomposition tranquille et l'explosion sont bien près ; quand l'une apparaît, l'autre est imminente. Le coton-poudre reste donc encore ce qu'il a été, dès le premier jour : un agent propre à l'art du mineur plutôt qu'à l'usage des armes ; une matière qu'il n'est pas bon de conserver longtemps en magasin ; une substance explosive qui exige dans les armes de jet plus de précautions que la poudre à canon, la dose nécessaire pour lancer le projectile et celle qui ferait éclater l'arme étant beaucoup plus rapprochées. Si notre confrère n'a pas reconnu, le premier, le rôle du coton-poudre comme matière détonante, honneur qui appartient à M. Schönbein, le coton-poudre est né entre ses mains : il en a constaté l'extrême inflammabilité ; il l'a analysé ; il a étudié ses propriétés ; il a déterminé et précisé ses usages, et il a su, sans illusion, résister aux entraînements qui auraient compromis nos armements. Au commencement et à la fin de ce récit, nous retrouvons donc M. Pelouze, avec ce sens droit qui lui servait de guide. Dès le début du coton-poudre, les officiers les plus compétents des armes savantes le condamnent comme impuissant : M. Pelouze résiste; il montre que, dans les petites armes de jet, il lance la balle avec énergie. Lorsque, par une réaction exagérée, on proclame plus tard, à l'étranger le coton-poudre comme devant remplacer la poudre de guerre, M. Pelouze résiste encore; son patriotisme s'émeut, et il fait voir que l'instabilité du coton-poudre, aussi bien que ses effets brisants, doivent, à ce titre, l'éloigner de nos arsenaux. Parmi les travaux de M. Pelouze, l'histoire de la science accordera une place réservée à ceux qui ont pour objet les fermentations. Les liqueurs vineuses doivent leur alcool au sucre qu'elles contenaient; dans le moût de raisin comme dans le moût de bière, le changement s'est opéré par la fermentation
qui a converti la matière sucrée en alcool et en acide carbonique. Une seconde fermentation tourne bientôt à l'acescence la plupart des liqueurs vineuses exposées à l'air. C'est ainsi que les fruits ou les conserves sucrées qui fermentent offrent si souvent à la fois l'odeur de l'alcool et celle du vinaigre mélangées. Ces transformations du sucre ne sont pas les seules qu'il puisse éprouver par la fermentation. M. Pelouze en a étudié avec soin deux autres, la fermentation visqueuse et la fermentation lactique; il en a découvert une de plus, la fermentation butyrique. Ajoutons de suite, pour marquer l'intérêt qui s'attache à ces dernières, que la formation de l'alcool et celle du vinaigre sont des phénomènes qui ne s'accomplissent ni dans les tissus vivants des animaux, ni dans ceux des plantes d'un ordre supérieur. Il en est autrement des fermentations visqueuse, lactique et butyrique ; elles tendent à ramener le sucre vers une forme assimilable, et leurs produits se rencontrent parmi les matériaux de la vie dans les êtres organisés supérieurs, puisque l'acide lactique appartient à leur sang et à leur chair, l'acide butyrique à leur lait. Du sucre, de la craie, du gluten étant mis ensemble dans la quantité d'eau convenable et étant maintenus entre 10 et 40°, la liqueur perd sa limpidité, prend avec l'odeur du lait aigri la consistance du blanc d'œuf et la dépasse souvent, au point que l'on peut renverser le vase sans que le liquide s'écoule. C'est la fermentation visqueuse qui s'est accomplie et qui a converti le sucre en une espèce de gomme. La craie est restée intacte. Peu à peu la viscosité diminue, des gaz se dégagent, la craie se dissout, des cristaux apparaissent flottants dans la liqueur; ils augmentent en nombre, et le tout se prend en masse, comme le plâtre. La fermentation lactique est accomplie; le lactate de chaux est formé. A son tour, celui-ci se redissout ; les gaz continuent à se dégager, et, après plusieurs semaines, la liqueur étant redevenue limpide, l'acide butyrique y a remplacé l'acide lactique et l'on n'y trouve que du butyrate de chaux. Voilà les faits, c'est-à-dire trois changements complets, dans un court espace de temps et sans cause apparente.

Notre illustre confrère, M. Pasteur, que son courage seul éloigne de cette enceinte et qui a voulu continuer, au péril de sa santé et presque de sa vie, la mission dont le Souverain l'a chargé dans l'intérêt de l'industrie de la soie, M. Pasteur a complété ce tableau. Remontant à la cause, il a montré qu'à chacune de ces fermentations correspond un ferment spécial, qu'il, a reconnu, déterminé et décrit, et qui, semé dans le liquide, accélère singulièrement la marche des opérations dont il est l'agent. Il serait hors de propos d'analyser les mémoires que M. Pelouze a consacrés aux acides lactique et butyrique. Les faits qu'il a constatés sont enregistrés, d'ailleurs, dans tous les traités de chimie, et constituent l'histoire classique de ces deux corps. Cependant il est deux circonstances dignes d'être signalées. A l'égard de l'acide lactique et par une heureuse application de la distillation blanche, M. Pelouze parvient, non-seulement à lui enlever toute son eau et à l'obtenir anhydre, mais il en soustrait un équivalent d'eau de plus et produit ainsi un type nouveau de corps qui, sorti de la classe des acides en perdant de l'eau, peut y rentrer en la reprenant. Pour mettre dans tout son jour la découverte plus considérable qui se rattache à l'histoire de l'acide butyrique, il faut jeter un coup d'œil sur un autre mémoire de notre confrère. La glycérine était connue ; son rôle avait été défini par M. Chevreul; mais ses propriétés avaient à peine été examinées. C'est M. Pelouze qui a commencé l'étude de ce composé, devenu l'un des plus importants de la science. Le doyen des chimistes français et probablement des chimistes du monde, notre illustre confrère, M. Chevreul, avait démontré que les huiles et les graisses peuvent être considérées comme des sels, qui renfermeraient, comme base, la glycérine elle-même. Cette opinion fut confirmée par M. Pelouze; en combinant la glycérine à l'acide butyrique, il reproduisit une des matières grasses du beurre, la butyrine. Pour la première fois, la chimie reconstituait un corps gras neutre, et, s'il était juste que notre confrère vît couronner ses études sur la glycérine et sur l'acide butyrique par cette belle synthèse, il ne l'est pas moins de lui en réserver l'honneur. Si la glycérine est un alcool, ainsi que le pensait M. Chevreul, ainsi que M. Pelouze l'avait prouvé, il appartenait à M. Berthelot, cependant, de démontrer que c'est un alcool d'un type éloigné de l'ancien produit du vin, et à M. Wurtz, par une synthèse hardie, d'en découvrir un troisième, le glycol, intermédiaire entre eux. On a souvent comparé la formation des combinaisons chimiques, à un mariage. L'esprit-de-vin s'unit à une molécule d'acide et s'en contente ; le glycol en prend une ou deux à volonté; la glycérine, plus large dans ses affections, en prend une, deux et même trois. L'esprit-de-vin pratique donc la monogamie; le glycol, la bigamie ; la glycérine est trigame. C'est ce que signifient réellement les termes d'alcools monoatomique, biatomique et triatomique dont on fait usage à leur égard et dont on ne saisit pas d'abord le véritable sens. Ces adjectifs indiqueraient plutôt une qualité qu'une aptitude, et, de même que bimane signifie qui a deux mains et quadrupède qui a quatre pieds, on se représente ces alcools comme possédant déjà un, deux ou trois atomes et non comme pouvant les prendre et les fixer. La nouvelle nomenclature chimique serait pardonnée si elle n'avait que ce défaut. Heureusement, elle n'est que provisoire. M. Pelouze aimait l'Allemagne assurément, mais son esprit lucide était éminemment français, et ses rapports habituels avec la plupart des chimistes qui habitent l'autre côté du Rhin ne lui avaient pas fait oublier ce langage sobre, logique, inventé par Lavoisier, Guyton de Morveau et leurs contemporains, nos prédécesseurs. Plus il avançait dans la carrière et plus il s'attachait à rapprocher son style de celui de ces modèles immortels, et à épargner, comme eux, toute fatigue au lecteur, à force de clarté, de précision et de simplicité. On se souvient de ce cri, parti du cœur, d'un de nos plus illustres géomètres, qui, venant de lire pour la première fois l'ouvrage de Lavoisier, disait, en fermant le volume : « C'est clair comme l'algèbre ! » J'ai peur qu'en présence des formules compliquées et des noms raboteux sous lesquels la chimie moderne cache ses grandes et incontestables beautés, plus d'un lecteur, moins familier avec la langue des mathématiques, ne soit souvent tenté de dire, mais cette fois dans le sens populaire : « C'est de l'algèbre. » En 1850, M. Gay-Lussac, conseille la puissante manufacture de Saint-Gobain, résignait cette situation et présentait comme son successeur M. Pelouze, qui était accepté par la compagnie. Les quinze années que notre confrère a passées au milieu des usines qu'elle possède ont porté leurs fruits. Les procédés de la fabrication des glaces, très-perfectionnés au point de vue mécanique, étaient demeurés empiriques au point de vue de la vitrification. M. Pelouze a soumis ces derniers à une discussion scientifique, au grand profit de l'économie et surtout de la régularité du travail. Lorsqu'on voit un de ces spécimens merveilleux des glaces sorties des manufactures de Saint-Gobain ou de Cirey, on admire leur éclat, leur pureté, leur limpide transparence et l'absence complète de couleur de leur pâte vitreuse ; on les admirerait bien davantage, si on savait par quels soins et à travers quels périls ces qualités sont obtenues. Pour fondre ces grandes masses de verre, il faut d'immenses cuvettes en argile, capables, sans casser ni fondre, de résister à une chaleur énorme et prolongée ; rongées trop rapidement par le verre en fusion, elles pourraient le rendre opaque ou le colorer. La célèbre argile réfractaire de Forges-les-Eaux, en Normandie, alimentait Saint-Gobain et toutes les usines analogues pour la fabrication de leurs creusets. Mais le gîte s'épuisait et on n'en obtenait que des produits insuffisants ou douteux. M. Pelouze fit venir des argiles de tous les points accessibles de la France et de la Belgique, les analysa et les essaya sous le rapport de leur action réciproque, de leur résistance au feu et de l'action du verre sur elles : ces recherches, faites avec méthode, ont assuré la fabrication de creusets excellents et rendu la sécurité au verrier. Le verre à glace s'obtient au moyen de la soude provenant du sel marin. On ne peut pas se servir de ce sel directement; on le convertit par une première opération en sulfate de soude ; par une seconde, en soude brute ; par une troisième, en carbonate. Il n'est pas nécessaire de chiffrer ces opérations, pour démontrer que les éviter toutes les trois, serait une économie; et qu'il serait au moins utile d'en éviter deux, ainsi que l'avaient réalisé déjà les fabricants de verre à vitre. Mais la manufacture de Saint-Gobain, obligée à faire de beaux produits, répugnait à ce changement. Entre une glace de premier choix et une glace trouble, colorée, tachée, huileuse, suante, la différence de prix est telle, que nulle économie sur les matières premières n'équivaut à la certitude d'obtenir des verres irréprochables. Ce problème, notre confrère a eu le mérite de l'aborder
par la méthode scientifique et de le résoudre à la satisfaction entière de la pratique.
M. Pelouze était ainsi conduit à examiner les conséquences de l'intervention des sulfates dans la fabrication des glaces; il savait, comme tous les verriers, que le soufre ou les sulfures alcalins colorent les masses vitreuses en jaune, en brun ou même en noir foncé, et que le verre en fusion se colore des mêmes tons, en présence du charbon ou de la fumée. D'après lui, dans ce dernier cas, le verre contient des sulfates alcalins, qui passent à l'état de sulfures. Cette démonstration intéressante, donnée dans l'une des dernières œuvres de sa vie, obtint près de l'Académie un succès complet; la logique qui dirige les expériences et le sens juste qui en tire les conclusions font, de ce travail, un modèle du genre de discussion propre à la recherche des vérités de l'ordre chimique. Mais il ne suffit pas que le verre sorte du creuset et des fours à recuire limpide, incolore et brillant. Il faut encore le mettre à l'abri d'une altération que la lumière lui fait subir. Dans beaucoup d'anciennes habitations, on peut voir, à la même fenêtre, des vitres de luxe, les unes incolores, les autres teintes de violet, d'autres même d'un violet foncé. Faraday avait signalé à l'attention ce phénomène singulier, observé sur des verres de Bohême, qui, incolores au sortir de la fabrique, prenaient à la lumière des teintes passant du violet naissant au violet le plus foncé. D'après M. Pelouze, quelques heures d'insolation suffisent pour que l'action se manifeste ; il faut des années pour l'épuiser. Les verres qui possèdent cette propriété contiennent tous du manganèse, qui, faiblement oxydé, donne un produit incolore, et, fortement oxydé, les beaux violets des vitraux de couleur. Comment le manganèse incolore change-t-il d'état d'oxydation ? Où prend-il l'oxygène nécessaire pour se colorer en se suroxydant. Rappelons que, si les matières employées à la fabrication du verre renferment du fer, le verre en devient verdâtre, et que, pour le blanchir, on y ajoute du manganèse, le savon des verriers. Le verre, verdi par le fer, devient donc incolore par le manganèse et peut entrer dans la consommation. Mais, en ce cas, exposé au soleil, il passe au violet. Chauffé jusqu'au ramollissement, il redevient incolore. Une nouvelle insolation le rend violet de nouveau ; et on peut, indéfiniment, le blanchir par le feu et le teindre par la lumière. L'oxygène passe donc du manganèse au fer ou du fer au manganèse, selon que la chaleur ou la lumière, mises en jeu, décolorent ou colorent le verre, tour à tour. Combien le fait paraît plus surprenant encore, quand on songe que ces transports de l'oxygène, qui voyage ainsi du fer au manganèse et du manganèse au fer, s'effectuent au milieu d'une matière solide, à laquelle on attribue une résistance presque absolue à toute action chimique ! Lorsqu'un phénomène aussi saillant se manifeste, on peut être assuré qu'il en est du même genre, qui, moins éclatants, étaient restés inaperçus. Or le verre blanc commun offre les mêmes modifications; la teinte verdâtre tourne au jaune à la lumière et reparaît au feu ; la même lame de verre tourne alternativement et indéfiniment du vert au jaune et du jaune au vert, selon qu'on fait agir sur elle la lumière solaire ou la chaleur rouge. Ces effets ne sont pas rares. Quand on déplace une vitre ou une glace après quelques années d'exposition à la lumière, si on examine la portion cachée sous le mastic ou sous le cadre, on reconnaît qu'elle a gardé sa teinte verdâtre, tandis que le reste prenait le ton jaune. Mais ces changements restaient inaperçus, tant que l'œil d'un observateur capable d'en saisir l'intérêt ne s'était pas arrêté sur eux. Pour le vulgaire, les couleurs d'une étoffe qui passe, le verre qui devient violet, celui qui se décolore ou jaunit, tout cela se confond, et quand il s'est dit : « Ce sont des effets du soleil, » son esprit satisfait demeure en paix et n'en demande pas davantage. L'œil du chimiste va plus loin ; il analyse ces phénomènes ; il veut savoir quelles matières exige leur production, quelles matières y prennent naissance, quelles forces produisent ces transformations. Le philosophe va plus loin encore. En présence d'un mouvement intérieur qui agite et modifie une substance incorruptible comme le verre, dont les molécules semblent si bien soudées et dont pourtant l'arrangement se montre dans un état d'équilibre sans cesse changeant, il ne s'étonne pas que la lumière exerce une si grande action sur les plantes ou sur les animaux, bien plus impressionnables. Il ne s'étonne même pas que les roches se modifient sous l'influence de la lumière solaire qui les visite chaque jour, et il reconnaît que rien n'est en repos dans la nature. Ces altérations des moindres parcelles du sol sur lequel nos pieds reposent ne peuvent se constater qu'après des siècles; mais elles n'en sont pas moins réelles. Ce soleil qui revient tous les jours frapper les mêmes débris pierreux, c'est le temps qui marche; ces atomes qui se séparent ou s'unissent dans l'intimité des corps les plus durs, ce sont des signes de l'âge, des rides. Les verres passés au jaune ou au violet, sous l'action répétée du soleil, sont des verres vieillis. Seulement, par un privilège qui nous manque, ces verres, atteints par l'âge, retrouvent leur jeunesse en passant au feu.

A peu près vers le même temps, de concert avec notre savant confrère M. Cahours, M. Pelouze soumettait le pétrole, qui venait de signaler son importance, à une curieuse et savante analyse qui, en le montrant formé d'un grand nombre de composés, fait voir qu'ils sont homologues entre eux et avec le gaz qui s'exhale des marais. Les contemporains de M. Pelouze et lui-même avaient eu à remplir une tâche dont il faut garder le souvenir. Ils ont renouvelé l'armement des chimistes. Les chemins de fer rendent les communications si faciles, les journaux scientifiques sont tellement multipliés, qu'une école ou un pays ne peuvent plus s'approprier exclusivement les procédés, les méthodes ou les appareils de travail scientifique. Ce qui se fait au profit d'une nation s'étend maintenant à toutes, et on ne s'attend plus, quand on parcourt les diverses villes intellectuelles de l'Europe, à rencontrer dans chacune d'elles un matériel caractéristique. Il n'en était pas ainsi autrefois. Les laboratoires de Dalton ou de Davy en Angleterre, ceux de Gay-Lussac ou de Thenard en France, et celui de Berzélius dans le Nord de l'Europe, avaient chacun leur physionomie ; ils ne pouvaient pas tous servir de modèle, cependant, et parmi eux il fallait choisir. Dalton l'illustre inventeur de la théorie atomique, le physicien éminent à qui on doit la théorie des vapeurs et dont les vues ont répandu sur la théorie des gaz une lumière si vive, n'appartenait à aucun collège ou université ; il habitait une ville de fabriques, Manchester. Admis près de lui, vers la fin de sa vie, je me sentais pénétré de respect pour ce noble vieillard, dont la paralysie avait déjà frappé les membres, mais dont l'intelligence survivait tout entière à ce choc. Je lui témoignai discrètement le désir de visiter son laboratoire ; il voulut m'y recevoir lui-même et son fauteuil fut roulé dans le sanctuaire. Il n'avait probablement pas vu beaucoup d'autres laboratoires, et il appréciait son matériel à la grandeur des services qu'en avait reçus la philosophie naturelle. Mais, pendant que d'un regard satisfait il semblait me convier à prendre une idée de l'ensemble, et que du geste il me désignait plus spécialement quelques objets, je demeurais confondu. Je me trouvais en présence d'un si modeste assemblage de fioles ou de tubes et de quelques instruments d'une simplicité si primitive, qu'il me semblait voir Dalton grandir encore sous mes yeux. Quoi ! dans ce petit asile de quelques mètres carrés, au moyen de ces instruments empruntés à l'officine d'un droguiste ou au magasin de quelque marchand de baromètres, une pensée puissante avait su contraindre la matière à révéler les lois qui la gouvernent ! Avec un outillage de quelques écus, un homme de génie avait donné la vie et la réalité aux rêves de la philosophie grecque ; il avait, après deux mille ans d'oubli, tiré les atomes d'Empédocle des régions de la spéculation pure, et il en avait fait la base solide de la chimie moderne ! La découverte de Dalton lui a survécu ; son laboratoire ne pouvait servir qu'à lui ; c'était une relique. Davy n'a pas fait école non plus pour ses moyens de travail ; cependant c'était un bien grand maître. S'il était permis de comparer les choses de la science à celles de l'art, on pourrait dire que l'inventeur du gaz exhilarant, de la théorie électro-chimique, de la lumière électrique, du potassium, du sodium, de la lampe de sûreté, était un admirable coloriste. Toutes ses idées sont neuves, merveilleuses, et leur démonstration se traduit en phénomènes éclatants dont le spectacle étonne les générations qui se succèdent dans nos amphithéâtres. Mais il lui manquait l'exactitude du dessinateur, et, comme on ne pouvait lui emprunter ni son coloris ni son génie, il ne fallait propager ni son dessin, ni ses procédés incorrects. Gay-Lussac, Thenard, à la tête de la chimie française de cette époque, avaient, au contraire, porté loin le respect de la ligne, le goût de la pureté et de la forme mathématique. Les traditions de l'ancienne Académie et la grande influence de Laplace provoquaient à la recherche de lois et de rapports numériques absolus. La balance de Fortin, sensible au millionième, était, en conséquence, l'instrument préféré des chimistes français. Malgré les services qu'elle a rendus, on a dû l'abandonner pourtant, dans l'usage habituel, son maniement étant délicat, difficile et lent. Berzélius dont les analyses incalculables en nombre et merveilleuses en exactitude ont fondé la chimie atomique pratique et posé des règles à toutes les réactions matérielles des êtres, ayant compris l'utilité des pesées promptes, se contenta d'une balance sensible au cent-millième. Ce fut une révolution ! Le travail d'un jour se faisait en une heure ; celui d'un mois en un jour. La précision nécessaire au chimiste et la rapidité que ses opérations exigent, tout se trouve réuni dans l'usage de cet instrument, véritable fusil à aiguille du chimiste, mais arme de paix qui ne fait la guerre qu'à l'erreur et qui ne tue que l'ignorance. A son aide, les analyses se sont multipliées à l'infini, les modifications moléculaires de la matière se sont manifestées ; la connaissance des lois de la nature s'est révélée d'elle-même. Ceux qui assistent à ce spectacle avec la conscience de sa grandeur, aiment à se recueillir, à le contempler, et le proclament admirable, sans craindre d'être démentis par la postérité. Les chimistes actuels appartiennent tous pour la doctrine, à l'école de Lavoisier et de Dalton; pour la manipulation, à celle de Berzélius, quand il s'agit de peser, et à celle de Gay-Lussac, quand il s'agit de mesurer. Ils ne savent plus à travers quels obstacles les contemporains de M. Pelouze et lui-même ont fait prévaloir ces principes. Notre confrère prit naturellement parti pour Berzélius dans la discussion qui s'est élevée naguère, au sujet des poids atomiques des corps simples. Il s'agissait de prendre la défense d'un fait et celle d'un maître, c'est-à-dire, pour M. Pelouze, celle de deux amis. En effet on avait à choisir entre deux opinions : l'une, soutenant que les chiffres qui représentent le poids moléculaire des corps simples doivent être employés tels que l'expérience les donne ; l'autre, qui, les subordonnant à une loi, en néglige les fractions. L'illustre chimiste suédois, qui défendait le premier sentiment, avait adopté l'oxygène comme unité. Un savant anglais d'un rare mérite, M. le docteur Proust, partisan du second, avait fait, de son côté, une remarque dont il était impossible de méconnaître l'importance. Si, au lieu de prendre l'oxygène comme unité, on choisissait l'hydrogène, les rapports très-complexes admis par Berzélius se transformaient en nombres entiers d'une singulière simplicité, comme si tous les corps de la nature consistaient en hydrogène, plus ou moins condensé. La pratique du laboratoire et celle des ateliers ont donné raison au docteur Prout ; l'enseignement de la chimie en est devenu plus facile ; l'emploi de l'hydrogène, comme unité, est, à peu près, général aujourd'hui. Mais le côté philosophique de la question n'a pas été résolu aussi complètement en sa faveur. Soit que l'hydrogène ne représente pas la matière élémentaire et qu'il y ait à découvrir un élément plus léger que lui; soit que certaines perturbations troublent les rapports de poids que les corps simples offriraient naturellement, l'expérience démontre que, si le docteur Prout a souvent raison, tous les éléments et spécialement le chlore et le potassium, étudiés avec le plus grand soin par M. Pelouze, ne constituent pourtant pas des multiples de l'hydrogène par des nombres entiers. Si l'hydrogène peut être considéré comme une unité convenable à l'égard de certains corps, il faut employer, pour d'autres, une unité deux fois, quatre fois ou même huit fois plus faible. Mais on atteint et on dépasse alors la limite de nos moyens d'observation. Cette question a suscité les grandes et belles études de M. de Marignac, de M. Stas, celles de notre confrère; je lui ai donné moi-même quelques soins; elle n'est pas close. En exposant dans cette enceinte les travaux de Faraday, je montrais sa vie entière consacrée à mettre en évidence l'unité de la force, admise aujourd'hui par les physiciens, et démontrée, au moyen de la transmutation de l'une quelconque des forces en l'autre. La chimie est moins avancée, et, si l'unité de la matière doit être la fin de ses travaux, cette doctrine reste encore à l'état de pressentiment. Les corps simples qui se multiplient, les analogies qui se révèlent entre eux, le passage insensible de l'un de ces corps à l'autre par des intermédiaires qui en répètent les qualités confondues, tout indique la communauté de leur origine. Mais l'expérience est encore muette; la chimie tend vers l'unité de la matière, elle n'y est point parvenue. De telles questions sont faites pour alimenter longtemps la dispute. Ceux qui s'en tiennent au présent peuvent dire : « Je suis sûr que l'unité de la matière n'est pas démontrée ; » ceux qui croient qu'elle le sera peuvent se fortifier dans leur opinion, en contemplant le chemin parcouru depuis
un demi-siècle et la pente insensible qui semble conduire à cette conclusion. Quoi qu'il en soit et quelque parti que l'on prenne dans un tel débat, pourquoi le fermer ? Il ranime pour les chimistes, l'intérêt qui s'attache à la découverte de chaque nouveau corps simple ; il excite les physiciens à l'étude comparative de leurs qualités les plus intimes ; il convie les géomètres à tenter sur les molécules chimiques, véritables systèmes planétaires microscopiques, la puissance de ce calcul à qui les grands mouvements des corps célestes, assujettis par Newton et Laplace aux lois de la mécanique, semblent ne plus offrir désormais d'obstacles dignes des efforts d'une analyse perfectionnée. Je ne puis fermer ces pages consacrées à la mémoire de
notre regretté confrère, sans rappeler qu'en plus d'une occasion nous avons eu à débattre devant l'Académie des opinions concernant la chimie organique, au sujet desquelles nous n'étions pas toujours en complet accord. A la distance où nous nous trouvons de ces événements, connaissant d'ailleurs les impressions qu'en avait conservées M. Pelouze, je me sens libre d'en dire mon propre sentiment. Il n'y a pas un demi-siècle que la chimie organique est sortie de l'empirisme. Notre illustre doyen, M. Chevreul, le premier, a ouvert la route aux études qui, s'appuyant sur l'expérience la plus sûre, ont fait pénétrer l'esprit philosophique dans cette branche des connaissances humaines et en ont constitué les doctrines. Au terme du voyage, il m'est doux de pouvoir rendre cet hommage public, au nom des chimistes français et des chimistes du reste de l'Europe, à celui qui nous a tous guidés dans la carrière.
Dans ce domaine encore inculte, M. de Liebig et moi, nous nous étions élancés avec la plus vive ardeur. Le nombre des matières organiques, immense aujourd'hui, était déjà considérable alors. Leur étude, excepté dans le groupe de corps choisi par M. Chevreul comme objet de ses recherches, n'avait fourni que des règles sans portée. La nature de la plupart des combinaisons était ignorée; leurs différences, leurs analogies, leurs connexions étaient couvertes d'un voile. Pour voyager et pour nous reconnaître à travers ces terres inexplorées, nous n'avions ni boussole, ni guides, ni méthodes, ni lois. Nous avions été conduits à nous former des idées et à choisir des doctrines qui nous étaient absolument personnelles, que nous défendions avec chaleur et passion, mais sans mélange d'aucun sentiment d'envie ou de jalousie. Les découvertes à accomplir nous apparaissaient sans limites et la moisson suffisait à chacun. Ce que nous cherchions l'un et l'autre, c'était à poser des jalons, à ouvrir des chemins ; et je suis sûr que M. de Liebig éprouvait à lire mes écrits, alors, le même bonheur que me procuraient les siens. Peu importait qu'un échelon nouveau eût été placé par l'un ou par l'autre, puisque nous pouvions également nous en servir pour monter vers la vérité. Il restera, de ce demi-siècle d'ardentes études, quelques lignes pour l'histoire de la science : au point de vue du laboratoire, les procédés d'analyse rapide des matières organiques, la définition de leur état moléculaire par les densités de vapeur; au point de vue des doctrines, les radicaux composés, les types, les substitutions. M. Pelouze n'accepta pas la portée et l'avenir des opinions qui se manifestaient, cherchant leur place, hésitant d'abord, se raffermissant ensuite, et définitivement classées aujourd'hui. II s'en fit l'adversaire, et ce fut assurément au grand dommage de la science, car il éloigna de ses mains des armes qui lui auraient procuré de grands succès. Mais les deux formes de l'esprit humain, qui mettent sans cesse en opposition les faits et les idées, trouvent surtout leurs représentants dans les sciences. M. Pelouze était de ceux qui estiment surtout les faits et pour qui les idées représentent ce qui est mobile et vain. Il ne faut pas plus s'étonner de sa résistance, qu'il ne faut être surpris de l'oubli où le souvenir de ces luttes est tombé. Qui soupçonne aujourd'hui que les doctrines de la chimie organique n'existaient pas, il y cinquante ans, qu'elles sont lentement écloses au feu du laboratoire et non ailleurs, et qu'elles sont la traduction exacte de l'expérience et non le produit d'une abstraction ? On peut regretter que M. Pelouze, à la tête de nombreux élèves, n'ait pas dirigé leurs travaux dans la voie qui s'ouvrait naturellement devant eux : mais il y avait compensation, et par cela même que notre confrère s'enthousiasmait difficilement pour une idée, il était prompt à se passionner pour un fait, pourvu qu'il fût clair et précis. Son travail personnel, celui de ses élèves, sa correspondance avec les chimistes étrangers lui apportant quelque fait nouveau, chaque jour, lui procuraient le genre de jouissance qui convenait le mieux à son esprit. C'est ainsi que le laboratoire de M. Pelouze a enrichi la science d'un grand nombre de faits importants, dont la variété même me commande la réserve ; c'est ainsi qu'il a formé, sans chercher à faire école, des chimistes et des savants, dont quelques-uns occupent un rang distingué ou même éminent.Le souvenir des travaux exécutés dans ce laboratoire devait être conservé, cependant, ainsi que les noms des personnes que notre confrère y a successivement admises;je détache de la note que je dois à la piété de l'un de ses meilleurs élèves, M. Aimé Girard, deux noms seulement. Le premier est celui de M. Péan de Saint-Gilles, intéressant jeune homme, que le souffle de la mort a frappé dans sa fleur, dont les aimables qualités laissent à sa famille d'éternels regrets, et dont les premiers mémoires, touchant aux vues les plus générales de la science, et se soutenant à leur hauteur, avaient fait naître au sein de l'Académie des espérances que le destin a trompées.Le second est celui de l'homme illustre qui préside cette séance, et qui, à une époque où l'Allemagne nous disputait le sceptre de la physiologie expérimentale, l'a ressaisi et qui le conserve à notre pays. Notre président ne permettrait pas que Magendie fût privé de l'honneur d'avoir été son maître ; mais on serait ingrat envers le laboratoire de M. Pelouze, si l'on oubliait qu'il fut le théâtre de l'une des plus grandes découvertes de la physiologie moderne, et si l'on ne disait pas que dans cet asile, dont il était l'hôte assidu, M. Claude Bernard a découvert le vrai rôle du foie, organe fondamental dont la fonction restait obscure, et que c'est là qu'il a constaté la production du sucre qui s'élabore dans ce viscère, symbole populaire du fiel et de l'amertume. Ce n'est pas seulement dans son laboratoire et au milieu de ses élèves que M. Pelouze se montrait partisan du fait. L'ouvrage, si abondant en informations précises et en détails exacts, qu'il a publié avec la collaboration de notre confrère M. Frémy, l'un de ses premiers élèves et l'un de ses plus constants amis, présente ce caractère et lui doit une partie de son succès. En effet, les traités généraux des sciences expérimentales qui prennent les faits pour base durent longtemps ; ceux qui se fondent sur des doctrines vieillissent vite. Rien de plus solide qu'un fait; rien de plus mobile qu'une opinion. Aussi, tandis que le jeune savant n'hésite pas à chercher le fait dont il a besoin dans un ouvrage imprimé, s'il s'agît d'une opinion, il en demande, au contraire, l'expression à ce terrain mouvant de l'enseignement oral, de la discussion des Académies et de la conversation, où tous les points de vue viennent concourir. C'est ainsi que s'explique le grand rôle et l'utilité des Académies et des réunions scientifiques, où, non-seulement, les faits nouveaux s'enregistrent, mais où les doctrines, s'élaborant sans relâche, changent de physionomie à mesure que tout se meut autour d'elles. En ce sens, les savants isolés ont raison de se plaindre de leur éloignement des centres intellectuels, et de considérer comme un besoin de s'y retremper à courts intervalles.

M. Pelouze avait été nommé, au concours, essayeur de la monnaie de Paris ; il fut appelé à remplacer M. Persil, comme président de la Commission des monnaies. Placé à la tête de cette grande administration, comme Newton, Herschell, Graham, en Angleterre ; entouré d'un personnel d'élite, à tous égards, il eut à donner satisfaction à quatre exigences considérables de la circulation monétaire de la France, et il le fît avec un complet succès. Pendant les années 1848 et 1849, en effet, des besoins exceptionnels de numéraire, résultant des circonstances, s'étant manifestés, les hôtels monétaires déployèrent une activité qui ne s'arrêta qu'avec l'apaisement des difficultés commerciales. A peine était-on sorti de cette crise, que la refonte totale des monnaies de cuivre et leur transformation en monnaies de bronze venait exiger le réveil de nombreux ateliers monétaires, depuis longtemps au repos, et rendre aux autres un élément de travail important. En même temps, la Californie et l'Australie émettant l'or en abondance, une fabrication, sans exemple, en espèces de ce métal, donnait aux hôtels de Paris et de Strasbourg l'occasion de livrer à la circulation plus de cinq milliards en moins de quinze années. Enfin, la transformation des pièces divisionnaires d'argent ayant été décidée, M. Pelouze avait à pourvoir à l'exécution de cette mesure, objet d'une convention internationale dont il avait été l'un des principaux négociateurs. La haute estime qu'il s'était acquise au Ministère des Finances, il la retrouvait au Conseil municipal, dont il faisait partie depuis près de vingt ans, et où. il avait participé à toutes les grandes mesures de la transformation de Paris. A propos des problèmes qui se sont agités dans cette assemblée, au sujet de la voirie, des égouts, du service des eaux, de celui de l'éclairage, des asiles et écoles, des hôpitaux et des hospices, partout où les lumières de la science étaient invoquées, l'autorité de M. Pelouze intervenait avec un entier succès. Personne n'en sera surpris. Mais on sera peut-être étonné si j'ajoute que M. Pelouze se chargeait avec empressement de ces dossiers relatifs aux logements insalubres, qui se présentent au conseil par centaines, et dont l'examen serait une tâche bien pénible, si on n'était soutenu par ce désir d'être secourable à ceux qui souffrent, dont notre confrère était toujours animé. Son esprit de charité l'aurait conduit là où il acceptait d'aller par devoir. M. Pelouze n'était pas un de ces savants, plongés dans leurs études ou travaux personnels, qui semblaient autrefois considérer le reste du monde comme indigne de leur attention. Il aimait les lettres. Le style de ses mémoires est clair, ferme, convaincu; il peut être offert comme modèle à imiter. On sent que l'auteur remonte aux meilleures sources ; on ne s'étonne pas qu'il ait vécu dans la familiarité des classiques et qu'il ait toujours gardé pour Horace une prédilection particulière. Passionné pour le progrès des idées libérales, il prit aux journées de juillet une part très-active, comme orateur populaire, au milieu des faubourgs, et comme combattant, aux points les plus exposés du conflit. Il avait gardé d'illustres amitiés parmi les personnages politiques les plus en évidence dans ces temps troublés, et il en avait toujours conservé les opinions. Cependant, sous l'influence de causes diverses, et peut-être sous l'impression de cet avertissement secret qui nous met en doute de nous-mêmes, lorsque, un organe essentiel de la vie étant blessé, nous nous sentons menacés d'une fin prochaine, notre confrère, dans ses dernières années, s'était désintéressé de la politique et du monde. Il s'était consacré tout entier à l'accomplissement de ses devoirs spéciaux, et se repliait, chaque jour davantage, vers la vie de famille. Entouré de ses enfants, qu'il chérissait, et de ses petits-enfants, dont il était adoré, M. Pelouze semblait chercher, de plus en plus, à jouir des biens ineffables que renferme cette tendresse et regretter toutes les occasions qui l'enlevaient à ce milieu charmant et préféré. Il n'avait plus rien à désirer ; il possédait tout ce qui contribue au bonheur sur la terre : une indépendance loyalement acquise, une réputation européenne, les dignités et les honneurs, la considération et le respect. La simplicité de sa vie, la chaleur de ses affections, l'esprit de justice dont il était animé, lui avaient assuré partout des dévouements sincères et l'avaient entouré de cœurs reconnaissants. A Lille, à l'École polytechnique, au Collège de France, à Saint-Gobain, au conseil municipal, à la Monnaie, à l'Académie enfin, M. Pelouze avait su se concilier des amitiés durables, parmi lesquelles il faut compter, au premier rang, celle de notre président actuel, M. Liouville, à cause de son caractère fraternel et de la confiance scientifique sans bornes qui en avait scellé les premiers nœuds. Rien ne manquait à M. Pelouze; mais, avant de dire d'un homme qu'il fut heureux, il faut attendre qu'il soit mort. Lorsqu'il n'avait plus qu'à jouir, qu'à récolter ce qu'il avait semé ; quand, parvenu à l'âge de soixante ans, il avait le droit de compter encore sur des années d'une douée existence, la fin prématurée et subite de l'un de ses gendres vint porter le premier coup à cet édifice de prospérité. Ce fut un réveil épouvantable, au milieu d'un bonheur que rien ne menaçait ; mais ce fut aussi une occasion de montrer tout ce dont était capable sa tendresse. Les soins touchants dont il entourait sa fille et ses petits-enfants, devenus orphelins, disaient qu'il eût voulu prendre, pour lui seul, les douleurs qui pesaient sur ces têtes si chères. Plusieurs de ses petits-enfants disparurent à leur tour. La digne et sainte femme qui fut la compagne de sa vie lui fut enlevée, elle-même, d'une manière également soudaine et particulièrement cruelle ; il ne put, hélas ! lui survivre que trois mois. M. Pelouze, en effet, n'était pas préparé à ces catastrophes ; on le vit décliner, à mesure qu'elles se succédaient, et, malgré la force naturelle de sa constitution, succombant aux coups qui l'avaient frappé si durement, se sentant mourir, il avait encore des paroles d'espoir pour ses enfants, et il trouvait la force de leur sourire, au moment où chaque heure écoulée rapprochait l'heure suprême de la séparation. Cependant l'exposition amenait à Paris tous les chimistes de l'Europe et de l'Amérique, et parmi eux de nombreux amis de notre confrère, qu'il avait coutume de réunir à sa table. Il voulut que rien ne fût changé à cette habitude hospitalière ; il fit à son fils, au digne héritier de son nom, une obligation de les accueillir, et l'on aurait pu croire, à les voir réunis près de son lit de douleur, qu'il recevait, en leur personne, un douloureux et solennel hommage de la science universelle.

Dans ma dernière visite à notre confrère, alors déjà mortellement frappé, je recueillais avec émotion l'expression de ses désirs et celle de ses sollicitudes pour tout ce qui lui était cher, lorsque nos yeux, se rencontrant, se remplirent de larmes; une même pensée, que nous n'eûmes pas besoin d'exprimer, un même regret, nous avait frappés. Nos destinées avaient été confondues depuis quarante années; n'eût-il pas mieux valu que nos mains, accoutumées de bonne heure à une collaboration heureuse, unies aux premiers jours par l'amitié et aux derniers par la confiance, n'eussent jamais été séparées, même pour un moment ? Lorsque tout espoir semblait perdu, une dernière lueur relevant le courage de sa famille et le sien peut-être, il désira être transporté à la campagne, au milieu de la verdure et des fleurs. Dès son arrivée, il témoignait par de douces paroles l'impression que produisait sur son âme ce dernier aspect des beautés de la nature, auxquelles il avait toujours été sensible. Il cherchait à calmer les craintes de ses enfants, leur montrant une confiance qu'il ne partageait plus, lorsqu'une dernière et suprême angoisse mit un terme aux souffrances de ce cœur brisé. M. Pelouze, que sa famille et la Compagnie ont perdu le 31 mai 1867, a été, pendant trente ans, l'un des représentants les plus élevés de la science française ; il laisse parmi nous des souvenirs qui ne s'effaceront pas. Toutes les académies du monde savant ont été atteintes du même coup ; il leur appartenait depuis longtemps ; son nom demeure inscrit dans leurs annales. Ses travaux classiques, ses découvertes, la part qu'il a prise dans la transformation de la chimie organique, lui assignent un rang qui ne sera jamais contesté parmi les premiers et les plus éminents de ses fondateurs.

Achille-Joseph Delesse


Achille Delesse (1817 - 1881)

Delesse a été le type du travailleur acharné, ne reculant jamais devant la besogne, même la plus ingrate, et capable de s'engager, pour un intérêt scientifique, dans des voies où tout autre eût hésité, en face de la disproportion entre l'avantage probable et l'excès du labeur à affronter.

Né à Metz en 1817, Achille-Joseph DELESSE devint orphelin de très bonne heure et apprit, dès le jeune âge, à chercher dans le travail un refuge contre l'isolement. Après d'excellentes études, il fut admis en 1887 à l'Ecole Polytechnique, d'où il sortit le premier en 1839. Devenu élève-ingénieur des Mines, il reçut d'Elie de Beaumont et de Dufrénoy la mission de classer les collections de la Carte géologique, ce qui fut l'origine de son goût pour la Minéralogie. En 1844, comme il était déjà docteur ès sciences, on l'envoya en résidence à Besançon, où bientôt il se voyait chargé d'un cours à la Faculté des Sciences. L'étude des roches, alors presque entièrement délaissée à cause des difficultés de tout genre qu'elle soulevait, attira ses préférences. Il y préluda par d'intéressantes recherches sur divers minéraux. Puis, abordant en 1847 l'examen des porphyres des Vosges, il fit ressortir les rapports qui paraissaient exister entre l'âge de ces roches et leur composition chimique ou minéralogique.

Dès le début de ses travaux, Delesse eut le mérite de ne pas méconnaître le grand rôle que les phénomènes hydrothermaux avaient dû jouer dans la formation des roches éruptives, jusqu'alors trop complaisamment rapportée aux seules actions calorifiques. En 1858, il établit la classification de ces roches en ignées ou volcaniques, mixtes et plutoniques, ces dernières ayant dû se former, en présence de l'eau sous pression, à une température modérée. Le métamorphisme a été aussi, de sa part, l'objet de longues investigations.

L'oeuvre lithologique de Delesse est d'autant plus méritoire, que les délicates et fécondes méthodes de la pétrographie moderne n'étaient pas encore inventées ; de telle sorte que l'analyse chimique, appliquée à la suite d'un patient triage à la loupe, était le seul moyen de déterminer la composition des roches à grain fin.

Les fonctions que Delesse a remplies dans le Corps des Mines, notamment lorsqu'il était chargé de l'inspection des carrières de la Seine, lui ont fourni de nombreuses occasions de rendre service à la fois à la science et à la pratique. Ses cartes géologiques de Paris, de la Seine et de Seine-et-Marne, ne sont pas seulement de véritables trésors de renseignements relatifs à la composition du terrain; elles se font remarquer surtout par un essai de représentation souterraine des couches géologiques à l'aide de courbes de niveau, bien propres à faire apprécier les variations de leur allure, ces courbes imprimant à la définition du sous-sol une précision dont il est superflu de faire ressortir l'importance, non seulement au point de vue scientifique, mais encore en matière de constructions, de travaux publics et de recherches d'eaux. C'est ce dernier objet qui a déterminé Delesse à entreprendre les Cartes hydrologiques de la Seine et de Seine-et-Marne, où les nappes d'eau sont figurées par le même procédé. Comme d'ailleurs la connaissance du terrain importe pardessus tout à la solution des problèmes agricoles, on ne sera pas surpris que le savant ingénieur ait tenu à compléter son oeuvre en établissant, au prix de longues et fastidieuses analyses de sols, les Cartes agronomiques des environs de Paris, de Seine-et-Marne et de Seine-et-Oise. En même temps, il créait à l'Ecole des Mines l'enseignement de cette spécialité.

Le dernier grand Ouvrage de Delesse est la Lithologie du fond des mers, dans laquelle il a réuni tous les documents connus avant 1872, sur la nature des dépôts qui s'accomplissent dans le sein des Océans. C'est lui qui a créé, en collaboration d'abord avec M. Laugel, ensuite avec l'auteur de cette Notice, la Revue de Géologie, insérée de 1861 à 1880 dans les Annales des Mines. Par cette publication, où Delesse a déployé autant d'érudition que de conscience et de méthode, les savants français ont été tenus au courant des travaux accomplis par les géologues de toute nationalité.

Successivement professeur à l'École des Mines, maître de conférences à l'Ecole Normale supérieure, membre de la Société nationale d'Agriculture, président de la Société géologique de France et de la Commission centrale de la Société de géographie, enfin inspecteur général des Mines, Delesse fut appelé, le 6 janvier 1879, à l'Académie des Sciences, où il reçut la succession de Delafosse. Malheureusement il ne devait pas jouir longtemps de cet honneur qui comblait toutes ses ambitions. A la fatigue d'un travail excessif s'ajoutaient pour lui les suites d'un profond chagrin, causé par des deuils particulièrement douloureux pour son coeur de père. Sa santé déclina rapidement, et il mourut le 24 mars 1881. Si son passage à l'Académie a été court, du moins on y entendra longtemps encore retentir son nom. La compagne distinguée qui avait fait le charme de son foyer, et qui le soutenait si vaillamment dans les travaux comme dans les épreuves, a voulu que son souvenir demeurât associé à celui d'une oeuvre utile à la science. Tous les deux ans, le prix Delesse, en récompensant un travail de géologie ou de minéralogie, évoque la mémoire de ce savant, dont l'exemple est bien fait pour encourager les débutants, en leur montrant ce que peut produire l'intelligence unie à l'esprit de suite, à la droiture et à la passion du travail.

Albert de LAPPARENT [Bull. Soc. géol. de France, 3e série, t. X, p. 309, 1882]

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DISCOURS PRONONCÉS AUX FUNÉRAILLES DE M. DELESSE, membre de l'Institut, Inspecteur général des mines, le 29 mars 1881

publiés dans Annales des Mines, 7ème série, t. XIX, 1881.

DISCOURS DE M. DAUBRÉE, Membre de l'Académie des sciences, inspecteur général des mines.
AU NOM DE L'ACADEMIE DES SCIENCES, DU CORPS DES MINES ET DE L'ÉCOLE DES MINES.

Messieurs, l'Académie des sciences et le Corps des mines viennent de faire une perte bien douloureuse. C'est en leur nom et en celui de l'École des mines, où Delesse a été quinze ans professeur, que j'apporte à ce confrère, à ce collègue, à cet ami, le tribut de nos amers regrets.

Après de solides et brillantes études dans sa ville natale, à ce lycée de Metz qui fournissait tant d'élèves à l'École polytechnique, Delesse fut admis à l'âge de vingt ans à cette école, d'où, en 1839, il sortit le premier de sa promotion, pour entrer dans le Corps des mines.

Dès ses débuts, l'élève-ingénieur s'appliqua avec ardeur aux sciences auxquelles il devait vouer son existence entière. Les voyages qu'il fit alors et qu'il continua plus tard, en France, en Allemagne, en Pologne, en Angleterre et en Irlande, vinrent confirmer et féconder cette vocation. Il ne tarda pas à atteindre des résultats scientifiques remarquables, et, comme récompense, en 1845, l'Université lui confia le cours de minéralogie et de géologie à la Faculté de Besancon, où Delesse remplissait en même temps les fonctions d'ingénieur des mines.

Après cinq années, il revint à Paris, où il conserva des fonctions universitaires, d'abord comme suppléant du cours de géologie à la Sorbonne, puis en qualité de maître de conférences à l'École normale supérieure. En outre, il remplissait son service d'ingénieur des mines dans l'inspection des carrières de Paris.

Les premières recherches originales du jeune savant concernent la minéralogie pure; il a étudié un certain nombre d'espèces, dont la nature chimique était encore incertaine ou tout à fait inconnue, et son nom a été attribué à l'une de celles qu'il a définies. Il étudia aussi et avec succès les intéressantes modifications désignées sous le nom de pseudomorphases, le mode d'association des minéraux entre eux, ainsi que leurs propriétés magnétiques.

Ses qualités d'habile minéralogiste lui ont été d'un grand secours dans la culture d'une des branches de la géologie, à laquelle Delesse a rendu d'éminents services, dans la connaissance des roches d'origine ignée et d'autres qui s'y rattachent. Il a étudié dans la nature et suivi dans des investigations approfondies de laboratoire, pendant quinze ans, avec une intelligente et infatigable persévérance, et au moyen de centaines d'analyses, les masses éruptives les plus variées, dont la connaissance éclaire les principes mêmes de la science, depuis les granites et les syénites jusqu'aux euphotides, aux mélaphyres et aux basaltes.

Après trente ans d'étude et de progrès, d'autres savants, sans rien changer de ses conclusions, ont pu pénétrer plus avant dans la connaissance intime des roches; mais l'historien de la science n'oubliera pas que Delesse a été un précurseur pour cet ordre de recherches.

Longtemps encore ses études sur le métamorphisme honoreront le nom de Delesse. Les modifications mineralogiques que les roches éruptives ont fait subir aux masses à travers lesquelles elles ont été poussées, sont des témoins permanents, qui étaient bien faits pour attirer toute son attention. La comparaison chimique de la roche métamorphique avec la roche normale faisait nettement ressortir la nature des substances acquises ou perdues. L'un des principaux résultats de ces analyses a été de restreindre l'importance attribuée jusqu'alors à la chaleur seule et à signaler, dans plus d'un cas, l'intervention de sources thermales et d'autres émanations profondes, auxquelles les roches éruptives ont simplement frayé les voies.

Il n'est pour ainsi dire pas de sujet relatif à l'histoire des roches, que Delesse n'ait abordé, comme le témoignent encore ses travaux sur leur imbibition par l'eau, sur leur écrasement, ainsi que son volume, relatif aux Matériaux de construction, publié à l'occasion de l'Exposition universelle de 1855.

La nature des dépôts qui continuent à s'opérer chaque jour au fond des mers offre un fécond intérêt pour le géologue. Il y trouve, en effet, un précieux terme de comparaison avec les terrains stratifiés, qui, malgré l'énorme épaisseur avec laquelle ils constituent une partie des continents, sont d'origine analogue. Delesse a laborieusement étudié les produits d'innombrables sondages opérés dans la plupart des mers. Il en a coordonné les résultats dans un ouvrage devenu classique, avec le bel atlas de cartes sous-marines qui l'accompagne.

Sans ralentir jamais ses propres travaux, il aimait à faire valoir ceux des autres. La Revue des progrès de la géologie, dont il a enrichi les Annales des mines pendant vingt années, aurait peut-être suffi à absorber tous les instants d'un savant moins actif, et moins prompt à apprécier la portée d'une découverte.

Cet infatigable théoricien ne négligea jamais les applications de la science. La nature et la configuration des assises qui constituent le sous-sol, le cours et la profondeur des nappes d'eau souterraines, la composition minéralogique de la terre végétale ont été par lui représentées sur diverses cartes, dressées suivant des méthodes de notations qui lui sont propres. Ses coupes suivant le tracé de plusieurs de nos grandes lignes de chemins de fer, en éclairant la constitution du sol sur lequel elles sont établies, sont aussi d'une utilité journalière.

Tout en poursuivant ses nombreux travaux scientifiques, Delesse ne cessa pas de s'acquitter, avec une régularité parfaite, de ses fonctions dans le Corps des mines. Ayant en 1864, quitté le service des carrières de Paris, qu'il occupait depuis dix-huit ans, il fut nommé professeur d'agriculture, de drainage et d'irrigations à l'École des mines où il a créé cet enseignement, avant d'être appelé à fonder le cours de géologie à l'Institut agronomique.

Promu inspecteur général des mines en 1878, et chargé de la division du sud-est de la France, il a conservé jusqu'à la fin de sa vie ces nouvelles fonctions, pour lesquelles l'École des mines l'a vu, avec regret, abandonner ses excellentes leçons.

Pendant la guerre de 1870, Delesse a rempli ses devoirs de citoyen en concourant, comme ingénieur, à la fabrication des cartouches dans les départements.

Sa nomination à l'Académie des sciences, qui eut lieu le 6 janvier 1879, avait satisfait bien justement la noble ambition de toute sa vie.

Il fut, pendant deux années, président de la Commission centrale de la Société de géographie, dont il présida le congrès international de 1875. Il présida également Société géologique. Il appartenait à la Société nationale d'agriculture ainsi qu'à un grand nombre d'académies de sociétés étrangères.

Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1854, fut promu officier en 1876.

Il ne devait pas jouir longtemps de ces positions noblement conquises par son intelligence, son travail, sa science et la dignité de son caractère. Lorsque deux coups douloureux l'eurent frappé comme père, il avait ressenti une première atteinte de la grave maladie qui devait avoir des conséquences si funestes. Son activité d'esprit n'en fut point affaiblie; il n'a cessé de travailler sur son lit de douleur, ainsi que le témoignent les rapports qu'il préparait journellement pour le Conseil général des mines, et celui que, naguère encore, il adressait à l'Académie à l'occasion de ses concours.

L'étendue et la rectitude d'esprit de Delesse, son étonnante puissance de travail, sa science profonde, sa douceur symphatique, qui était associée à une modestie vraie et à une grande loyauté de caractère, l'ont fait estimer et chérir à toutes les époques de son utile carrière.

Cette douceur patiente ne l'a pas abandonné dans les étreintes de sa longue maladie. Les soins, aussi éclairés qu'affectueux, qu'il recevait d'une compagne digne de lui et d'un fils dévoué, furent impuissants contre ce mal, et lorsqu'il s'éteignit, le 24 mars, notre ami trouvait encore dans sa foi sincère la force d'une inaltérable résignation.

En disant un douloureux adieu au confrère, au camarade que nous pleurons, témoignons hautement du souvenir que nous conserverons toujours de ses belles qualités de coeur et d'esprit, et du culte qu'il a voué pendant toute sa vie à la science et au devoir.


DISCOURS DE M. BARRAL, Secrétaire perpétuel de la Société nationale d'agriculture de France,
AU NOM DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE D'AGRICULTURE DE FRANCE.

Messieurs, sous les coups répétés de la mort, qui dans moins d'une année, a frappé trois fois sur votre section de mécanique agricole, votre affliction est profonde ; aujourd'hui, elle est encore augmentée parce que c'est un confrère plus jeune qui disparaît. Vous deviez espérer, lorsque, à la fin de 1873, vous l'avez élu en remplacement de M. Amédée Durand, qu'il vous donnerait pendant de longues années le concours de sa science et de sa persévérance dans la recherche de la vérité et de l'utilité des choses. Et voici que la déception irrémédiable est venue. Notre chagrin est d'autant plus accru devant cette séparation nouvelle, que Delesse était le type de la bontée vraie, de la bienveillance inaltérable, de la loyauté absolue. A cet égard, c'était un caractère dans la force du terme. C'est, pour celui qui remplit la douloureuse obligation de parler en votre nom au bord de cette tombe, un devoir de dire l'étendue de cette bonté. Delesse ne croyait pas au mal, et d'ailleurs il ne s'inquiétait que de faire le bien, estimant qu'il fallait préférer une bonne action perdue à une bonne action refusée.

Vous voudrez bien me permettre de rappeler que, pendant plus d'un demi-siècle, j'ai été le camarade et l'ami de Delesse. Nous étions ensemble au lycée de Metz, et dans les jours de tristesse de là patrie démembrée, nous pleurions ensemble sur les destinées de notre ville natale. A l'École polytechnique, nous nous sommes retrouvés,et de là au moins nous n'avons retiré que de doux souvenirs, car notre chère nourrice commune est toujours florissante. Enfin, sans nous être jamais quittés, nous avons resserré les liens qui nous unissaient depuis notre enfance, au sein de la Société nationale d'agriculture. Partis du même point, ayant suivi des routes parallèles, nous avons éprouvé encore plus d'estime et d'amitié réciproques en cherchant d'un commun accord les meilleures solutions aux nombreux problèmes que la culture du sol pose chaque jour à la science, en lui demandant parfois, tant la confiance est grande chez qui appliquent les découvertes dans ceux qui recherchent uniquement la vérité pour la vérité, plus qu'elle ne peut donner.

Le caractère distinctif de Delesse était de ne se laisser arrêter par aucune difficulté. On pourrait dire que plus un travail était aride et exigeait de longs et patients labeurs, plus il se trouvait naturellement porté à l'entreprendre. Tel il était déjà dans sa jeunesse, excessivement laborieux, travailleur acharné, tel il s'est montré toute sa vie. C'est ainsi qu'au lycée, à l'École polytechnique, et plus tard comme ingénieur des mines et comme professeur, il finissait par conquérir et par garder le premier rang. Pour l'ardeur au travail et la persévérance, il n'eut jamais d'égal. Lorsque l'on considère l'énumération seule de ses recherches, de ses analyses minéralogiques, géologiques ou chimiques, qui viennent d'être rappelées avec tant d'autorité par notre confrère M. Daubrée, on demeure presque confondu de l'étendue de son oeuvre. Il fut un grand et souvent très ingénieux ouvrier de la science, comblant des vides, établissant de solides constructions sur des terrains qui étaient mouvants ou à travers des espaces où d'autres s'égaraient. Il trouvait ou appliquait des méthodes qui faisaient jaillir la lumière dans les ténèbres. C'est à des milliers que s'élèvent les analyses de roches, de minéraux, d'échantillons de terres, de dépôts marins, qu'il a trouvé le temps, d'effectuer et de classer d'une manière utile principalement pour l'agriculture.

De très bonne heure, Delesse a compris l'importance des applications agricoles de la géologie. Dans son professorat à l'École des mines, il s'attacha à montrer tous les services que l'ingénieur connaissant bien le sol pouvait rendre à l'agriculture, et il porta les mêmes préoccupations dans sa chaire de l'Institut national agromique. De grands travaux restent à accomplir dans la voie où il était entré et avec succès. On lui doit surtout trois sortes de cartes : des cartes agronomiques, des cartes agricoles et enfin des cartes hydrologiques.

Les premières cartes sont une étude minéralogique de la terre végétale. Après avoir reconnu la nature des roches composant le sol arable et déterminé leurs proportions relatives,il représentait, à l'aide de couleurs et de signes conventionnels, les données les plus importantes relatives aux propriétés physiques et chimiques de la terre végétale. C'est d'après ce système qu'il a dressé la carte agronomique des environs de Paris, à laquelle notre Compagnie a décerné en 1862, une de ses plus hautes récompenses, sur le rapport de notre illustre confrère Élie de Beaumont. On y trouve de précieuses indications sur les amendements dont ont besoin les diverses natures de terrains.

Les cartes agricoles que Delesse a commencé à exécuter sont basées sur la détermination que l'on peut faire des terres arables par les revenus qu'elles produisent, eu égard aux diverses cultures auxquelles on peut les soumettre. Il a établi, d'après ce système, la carte du département de Seine-et-Marne, et il a présenté à notre Compagnie une carte générale de la France où les agriculteurs et les agronomes ont trouvé de précieux renseignements sur les valeurs relatives des terres dans les diverses régions de notre pays, selon leur situation dans les vallées, sur les coteaux, sur les plateaux élevés ; on y lit en quelque sorte la loi de la distribution des richesses agricoles selon les modes de culture et d'après la nature géologique des régions.

Connaître les eaux souterraines, chercher leur influence sur les récoltes, est un problème de la plus haute importance. Sa bonne solution rend compte d'un grand nombre de difficultés culturales, et elle importe au propriétaire et à l'agriculteur non moins qu'à l'ingénieur chargé du bon aménagement des eaux du pays. L'étude géologique complète du sous-sol de la France permettra de résoudre un grand nombre de questions relatives à la salubrité, aux inondations au drainage, à l'exécution de tous les travaux souterrains.

Les cartes hydrologiques de la ville de Paris, des départements de la Seine et de Seine-et-Marne, de la Beauce, l'on doit à Delesse, sont des modèles.

Il y a un mois à peine, lorsque la maladie cruelle qui l'a emporté lui a interdit d'assister à nos séances hebdomadaires, il nous a envoyé son dernier travail, et il m'a chargé de vous en donner lecture. C'est une étude approfondie de l'influence du sol sur la composition des cendres des végétaux, étude ardue, exigeant un nombre immense de recherches ; il n'avait pas hésité devant cette nouvelle entreprise, sans se dissimuler les difficultés de la tâche.

Il avait déjà obtenu des résultats intéressants, après ceux qu'on doit à Théodore de Saussure, à Berthier, à Malaguti et à Durocher ; il a eu la consolation dernière de placer son nom à côté des noms de savants illustres, dont la mémoire sera vénérée tant que les sciences seront en honneur parmi les hommes. En le proclamant devant cette tombe, je remplis envers toi, cher et bon camarade, le devoir sacré d'un confrère bien affectionné, d'un vieil ami.

Depuis l'époque de notre enfance si gaie, si pleine d'espérances, où nous nous admirions ensemble, en nous jouant, les rives de la Moselle, jusqu'aux jours sombres où nous avons vu notre pays natal passer sous une domination qui nous en exilait, tu n'as jamais donné à tes compagnons de route que des exemples de fidélité au bien, au vrai, à la science. C'est un noble héritage que tu laisses à ta famille aimée, à la digne compagne de ta vie ; c'est un pieux souvenir que tes confrères emportent en te disant un dernier adieu.


DISCOURS DE M. FISCHER, Président de la Société géologique de France,
AU NOM DE LA SOCIÉTÉ GÉOLOGIQUE DE FRANCE.

Messieurs, les membres de la Société géologique de France ont été douloureusement émus en apprenant la mort de leur éminent collègue M. Delesse, qui, depuis 1843, année de sa réception, n'avait cessé de témoigner son attachement à notre Compagnie en l'honorant de ses communications les plus importantes.

Successivement secrétaire, vice-président, et président en 1862, M. Delesse avait su conquérir, dans ces différentes fonctions, l'estime que méritaient son savoir et son inaltérable bienveillance.

Les discours que vous venez d'entendre vous ont fait connaître la carrière brillante de l'ingénieur des mines et du professeur. Qu'il me soit permis maintenant d'apprécier, en peu de mots, la part que le géologue a prise au mouvement scientifique de ces trente dernières années.

Au début, Delesse est porté vers l'étude des roches ; il nous fait connaître par ses analyses plusieurs espèces rares ou insuffisamment observées : mais il ne s'attarde pas dans cette spécialité, et bientôt un champ plus vaste s'ouvre à ses investigations, celui de la géologie générale. C'est alors qu'il publie ses recherches sur les roches globuleuses, sur l'action de la chaleur et des alcalis, sur le métamorphisme, sur la présence de l'azote et des matières organiques dans l'écorce terrestre. Puis il aborde, pour la première fois en France, l'étude si intéressante du fond des rivages et des mers. A l'aide d'innombrables analyses, il peut dresser les caractères minéralogiques des roches qui rentrent dans sa composition. Dès lors cette branche de la géologie est constituée, et, sans nul doute, les grandes explorations sous-marines qui se poursuivent sur divers points du globe, vont apporter de nouveaux matériaux à l'oeuvre primitive de notre regretté collègue.

La confection des cartes agronomiques et l'examen des sols arables dans leurs rapports avec la constitution géologique des terrains sous-jacents ont été les derniers travaux de Delesse, ceux dont il s'occupait avec le plus d'ardeur. Son but a été, ce me semble, de chercher sans cesse de nouvelles applications à la géologie et d'agrandir le rôle de notre science en mettant en lumière les services qu'elle peut rendre non seulement à l'agriculture, mais aussi à l'économie domestique, à l'industrie publique ou privée. C'est dans cet ordre d'idées qu'il s'engagea, lors de la publication de ses cartes hydrologiques et géologiques souterraines de la ville de Paris.

Enfin, il n'est pas un géologue qui n'ait consulté avec fruit l'utile Revue de géologie, dont il inaugura la publication avec M. Laugel et qu'il continua avec M. de Lapparent. Dans ce recueil les questions les plus importantes de la stratigraphie, de la géogénie, de la pétrographie, sont présentées avec l'impartialité la plus complète et une érudition consommée.

Cette nomenclature bien rapide donne une faible idée de la laborieuse carrière de Delesse. A ces travaux scientifiques multipliés s'ajoutaient encore les fatigues inséparables de sa haute position dans le Corps des mines et du professorat à l'École des mines, à l'École normale supérieure et à l'Institut agronomique. Le fardeau devenait trop lourd pour notre cher collègue, cruellement éprouvé d'ailleurs dans ses affections les plus intimes par la perte prématurée de deux filles qu'il adorait : il succomba à la peine..... Mais les qualités de son esprit et de son coeur laisseront, parmi ceux qui l'ont connu et apprécié comme nous, les plus durables souvenirs.