Mutus Liber

Mutus liber, in quo tamen tota philosophia hermetica, figuris hieroglyphicis depingitur, ter optimo maximo Deo misericordi consecratus, solisque filiis [...]
Baulot, Isaac [1619-169-?] ; Savouret (Offizin, La Rochelle)
Rupellae [La Rochelles] : apud Petrum Savovret, 1677


revu le 9 janvier 2016


Plan : I. introduction [journal des Savants, 1677 - frontispice du ML - les versets du Pentateuque : Gen 28, 11, 12 - Gen 27, 28, 39 - Deut 33, 13, 28 - le sel végétal fixe - l'esprit volatil sulfureux - quaternité - l'esprit nitro-aérien - le sacrifice d'Abraham - la Philosophie - putrefactio - la Discorde - la source vive - planche quatrième : la fixation - Nemrod ou la parabole sur la cohobation - la tunique de Nessus - les cinq formes de renaissance] - tableau des planches - II. Explication des opérations - III. Mutus Liber : planches I - II - III - IV - V - VI - VII - VIII - IX - X - XI - XII - XIII - XIV - XV - IV. Epilogue : Soulat des Maretz - Isaac Baulot - bibliographie sommaire -

figures du Rosarium Philosophorum commentées : I - III - IV - V - VI - VII - VIII - IX - XI - XVII - XXI -

Abréviations : Myst. : Mystère des Cathédrales [Fulcanelli] ; DM I ou II : Demeures Philosophales [Fulcanelli et Eugène Canseliet] - BCC : Bibliotheca Chemica Curiosa [Manget] - TC : Theatrum Chemicum [Zetzner] - ML : Mutus Liber - Ros. Phil. : Rosarium Philosophorum - Ancien Testament : Gen (Genèse) ; Deut (Deutéronome) - | SH : Serge Hutin - Turba XXXV, 1 [Tourbe des philosophes, sermon 35, version 1] -



I. Introduction

Le 16, d'août 1677 paraît un article dans le Journal des Sçavants [pp. 193-196]

Journal des Savants

Du Lundi 16 Aout M. DC. LXXVII.

Mutus liber, in quo tatem tota

Philosophia Hermetica figuris hieroglyphicis depingitur, Aurore cujus nomen est Altus. In fol. Rupellae apud Petrum Savouret 1677.

Et se trouve à Paris chez Pierre le Petit et Estienne Michaller.

Tout le monde sait qu’Hermès est le premier qui a eu la Science de la Transmutation des Métaux, après laquelle on voit encore tant de gens inutilement occupés. L’Auteur de ce livre prétend montrer ici tout le mystère de cette haute Philosophie & tout le progrès de cet Art, par de seules figures hiéroglyphiques, sans aucun discours & sans nulle explication. C’est ce qui le fait appeler le Livre Muet, ne disant pas même le nom de celui à qui il doit le jour. Ceux qui se plaisent à se ruiner à la recherche du grand œuvre ne seraient peut-être pas fâchés qu’on donnât ici l’âme & la parole à tant de figures muettes qui composent ce Livre. Je me contenterai d’en déchiffrer quelques- une, laissant à l’Auteur la liberté de leur donner tel autre sens qu’il lui plaira. Un peu au-dessus du milieu de la deuxième planche on voit une Vessie de verre ou Œuf des Philosophes, dans lequel il paraît un Neptune, qui s’élève sur un Dauphin ayant sous ses bras deux figures humaines avec les caractères de l’or & de l’argent sur la tête. Il semble que l’Auteur veuille montrer par-là qu’il faut mettre ces deux nobles Métaux dans l’œuf des Philosophes pour s’y fermenter & s’ouvrir par le sel volatil du Nitre tiré du sel commun qui est très fixe, représenté par un Dauphin, duquel ce Neptune s’élève. Ce sel volatil nitreux qui est l’agent universel des Philosophes, et qui contient leur sel, leur soufre & leur mercure est excité par la douce & humide chaleur du Bain vaporeux à feu de lampe, comme on voit au bas de cette même Planche. Mais parce que ce sel nitre doit être parfaitement purifié, & tel qu’il se trouve partout dans l’air, séparé des soufres étrangers, de l’alun, & d’un sel fixe commun, la quatrième Planche semble montrer que lorsque le Soleil est dans le Signe du Bélier ou du Taureau, il faut ramasser sur des linges bien nets la Rosée céleste imprégnée de ce feu fixe, & sel solaire, que l’air condensé par la fraîcheur de la nuit laisse tomber sur la terre, ainsi qu’une éponge pressée rend l’eau qu’elle contenait dans ses pores. Lorsque ce sel Solaire qui n’est autre chose qu’un Nitre très purifié est concentré & pétrifié par une adroite préparation, il imbibe la lumière & devient un petit Soleil artificiel. Peut-être est-ce ce feu perpétuel des Urnes des anciens si célèbre dans l’Antiquité, & si recherché par les modernes : & peut-être aussi les nouveaux Phosphores de M. Krafft [p. 190 : Liqueur de Terre Seiche de sa composition qui jettent continuellement de grands éclats de lumière] dont nous avons parlé dans le journal précédent, ne sont-ils autre chose qu’une préparation de ce même Nitre. Ce même sel étant dûment réduit en liqueur devient l’alcaest, ou dissolvant universel tant caché par les Maître de l’art : aussi l’expérience fait voir que le sel volatil de la Rosée de Mai dissout l’or aussi facilement que l’eau chaude dissout la glace. On voit dans la huitième Planche ce mercure des Philosophes qui est le soleil & l’âme des plantes employé à ouvrir ces deux nobles Métaux à l’aide de la chaleur du Bain vaporeux, & par le moyen de deux substances qu’il contient, dont l’une est blanche & l’autre rouge. La blanche est la Lune des philosophes, & la rouge ou l’intérieure est leur Soleil ; & c’est de cette dernière que les  Maîtres de l’Art tirent avec de l’esprit de vin une teinture qui est le véritable Or Potable des Philosophes, après que le Nitre étant refroidi a pris une couleur bleue en quittant la verte, qu’il avait acquise dans le Creuset par deux heures de cuisson. C’est aussi cette partie intérieure du Nitre, qui est le soufre homogène à celui de l’or, puisqu’il acquiert sa couleur par degrés, & qu’étant préparé d’une façon il donne un très belle teinture d’or au Régule d’antimoine. Dans les quatre Planches qui suivent ce Sel Nitre ou menstrue universel est employé à disposer le mercure commun. La treizième Planche contient la Projection, & la quatorzième semble enseigner la façon d’une minière artificielle & perpétuelle, dans laquelle l’or & l’argent croissent comme les Plantes sur la Terre : Puisque l’expérience fait voir qu’une once d’argent de coupelle dissout dans l’esprit de Nitre croît dans une fiole en arbre Métallique, si on y ajoute demi-livre d’eau de fontaine, & environ deux onces de bon Mercure commun. Enfin la quinzième & dernière Planche semble montrer que le Mercure commun qui était autrefois indomptable comme un Hercule, sous la figure duquel cet Auteur le représente, est enfin terrassé, & qu’après sa mort il s’en forme le Soleil & la Lune, c’est-à-dire l’or & l’argent artificiel des véritables philosophes Hermétiques.

L'analyse du ML est pour le moins sommaire mais l'auteur dégage l'importance du Nitre [appelé sel volatil nitreux] ainsi que de la rosée céleste. Autant dire la substance et la forme du feu secret des alchimistes, autrement appelé Mercure .

Le 9, de mai 1686, Limojon de saint Didier, l'un des Français les mieux éclairés sur l'Art sacré écrit une Lettre d'un Philosophe Sur le fecret du grand Oeuvre écrite au fujet des Inftructions qu'Ariftée a laiffées à fon Fils, touchant le Magiftere Philofophique. Des passages de cette Lettre pourraient presque servir de sous titre à bien des planches du ML.

Pifcis pifce capitur, volucrifque avi,
Aer quoque capitur aere fùavi.


Remarquez  bien ces paroles, elles renferment tout le fecret de l'air des Philosophes que le Cosmopolite nous expofe fous le nom de l'aiman  Philofophique ; lorsqu'il dit, aer generat magnetem, magnes vero generat, vel facit apparere aerem noftrum ; c'eft-là ( dit-il ) l'eau de noftre rofée, de laquelle fe tire le falpetre des Philofophes, qui nourrit, & qui fait croître toutes chofes ;

On voit que la rosée est le processus dynamique qui conduit, progressivement, à l'obtention du dissolvant des métaux ou alkaest de Glauber. Rosée et salpêtre sont à l'identique de rose et croix, c'est-à-dire en langue hermétique, de fleur et étoile. Nous y reviendrons dans le § II touchant aux explications de certaines planches.

Le Mutus Liber ou Livre Muet est l'un des fleurons de l'iconographie alchimique. Eugène Canseliet en a établi une édition critique en 1958 [L'Alchimie et son Livre muet (Mutus Liber). Réimpression première et intégrale de l'édition originale de La Rochelle - 1677 - Introduction et commentaires par Eugène Canseliet, F.C.H., disciple de Fulcanelli. A Paris, chez Jean-Jacques Pauvert - cité in l'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, Pauvert, 1972, 1980, p. 37]. Il y revient dans l'Introduction de son Alchimie quand il évoque la composition gravée qui abrite le titre :

Le livre Muet, dans lequel cependant toute la Philosophie hermétique est représentée en figures hiéroglyphiques, consacré au Dieu miséricordieux, trois fois très bon et très grand, et dédié aux seuls fils de l'art, par l'auteur de qui le nom est Altus.

Mutus Liber, in quo tamen tota Philosophia hermetica, figuris hieroglyphisis depingitur, ter optimo maximo Deo misericordi consecratus, solisque filiis artis dedicatus, authore cuius nomen est Altus.


planche inaugurale du Mutus Liber, Bibliotheca Chemica Curiosa, Mangetus, 1702 [cliquez sur les nombres associés aux chapitres du Pentateuque pour accéder au verset correspondant]

Ce texte est suivi de nombres en chiffres arabes qui indiquent des passages du Pentateuque :

21. 11. 82. Neg. - 93. 82. 72. Neg. - 82. 31. 33. Tued. dont le rétablissement conduit à : Gen(esis) - Genèse - chap. 28, 11 et 12 - Gen(esis) - Genèse - chap. 27, 28 et 39 - Deut(eronomium) - Deutéronome - chap. 33, 13 et 28.

[certaines sources donnent Deut 33, 18 au lieu de 33, 13 mais la graphie indique bien 33, 13. Du reste, à prendre le verset Deut 33, 18 on se rendrait compte que le sens serait perdu].

La Bible a donné lieu à des interprétations très variées en dehors de son sens premier. On a voulu y voir, entre autre, des intentions occultes. Ce n'est pas là le message professé par des hermétistes comme Fulcanelli ou E. Canseliet qui ont su dégager l'alchimie de la gangue d'obscurantisme théosophique dans laquelle, vers la fin du XIXe siècle, des cercles de sectateurs égarés voulaient faire choir l'Art sacré. Le passage de la Bible qui a les rapports peut-être les plus immédiats avec l'alchimie est le suivant, repris maintes fois :

« C'est un feu que je suis venu apporter sur la terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé. » [Lc 12, 49]

Le verset se rapporte à la raison de la présence du Christ parmi nous; d'un autre point de vue, l'Artiste y voit une parabole sur le feu secret dont sa doit être mondée. Ce feu, c'est évidemment son Mercure dont l'obscurité radiante est la marque du sol niger qui, d'abord, marque l'oeuvre du sceau de la ténèbre [cf. alchimie et philosophie, II]. Sceau ou plutôt scel que la cabale autorise à rapprocher du vocable SEL. Mais déjà, l'égarement guette l'impétrant car les Adeptes ont dissimulé le fait suivant : il y a deux « S(C)ELS » dans l'oeuvre dont l'un sert de moyen - d'objet - alors que l'autre est la fin - et le sujet - des Sages. Comment démêler l'écheveau ? Le feu secret des alchimistes se présente comme une substance poudreuse voire porphyrisée, devant être tenue à l'abri de et de préférence, en dehors des rayons du . Cyliani s'exprime ainsi là-dessus :

« Je vis alors deux superbes vases en cristal reposant chacun sur un piédestal du plus beau marbre de Carrara. L'un de ces vases était en forme d'urne, surmonté d'une couronne en or à quatre fleurons; on avait écrit en lettres gravées dessus: Matière contenant les deux natures métalliques. L'autre vase en cristal était un grand bocal bouché à l'émeri, d'une forte épaisseur, on avait gravé pareillement dessus ce qui suit: Esprit astral ou esprit ardent, qui est une déjection de l'étoile polaire. Ce vase était surmonté d'une couronne d'argent ornée de neuf étoiles brillantes. » [Hermès Dévoilé, Introduction]

L'étude de nombreux textes du corpus permet de montrer que le premier vase contenant la nature métallique ressortit de la fleur ou anqoV ammonoV. La forme d'urne [qui est aussi celle du noeud ascendant du dragon ou ingrès ] atteste qu'il s'agit d'un tertre tumulaire où il n'est pas difficile de voir le tombeau récurrent des gravures du Ros. Phil. En d'autres termes, il s'agit de l'antimoine saturnin d'Artephius et de Tollius. Et les deux natures métalliques sont les corps du et de . Quant à l'autre vase, il s'agit du vase de nature qui est formé d'une substance d'origine ou plutôt d'essence céleste: les Adeptes la nomment crachat de Lune ou suc de la Lunaire : c'est la déjection de l'étoile polaire ou Aimant des métaux. Ce second vase est surmonté d'une couronne d'argent, dont le symbole n'est pas mais . Voilà qui permet de distinguer le SCEL de l'oeuvre du principe SEL dont l'idéogramme est . Nous avons ainsi trois principes qui sont, en toute virtualité, vifs : les corps mêlés sont réduits sous trois genres principaux, savoir le végétal, l'animal et le minéral. Le minéral joue un rôle particulier par sa relation aux terres et aux pierres : il forme donc la matrice du lapis [la résine ou toyson de l'or alchimique que certains appellent encore terra alba foliata]. Le végétal correspond au principe de multiplication du lapis et et permet de jeter quelque lumière sur l'obscurité des chiffres que l'on observe à la planche 13 du ML [100 - 1000 - 10 000, etc.] où, manifestement, un processus d'accroissement est à l'oeuvre, après que l'oeuf philosophique a été introduit dans l'athanor.


Baro Urbigerus, Besondere Chymische Schriften, Hamburg, 1705 - les deux natures métalliques et la matière minérale

À gauche, l'esprit astral dans la vision d'Urbigerus. À droite, les natures métalliques. L'esprit astral ou esprit ardent permet de spiritualiser les corps en les rendant glorieux, ce qu'atteste la forme stellaire prise par les métaux, de même que la couronne. De l'autre côté, le personnage affecte la même pose que le rêveur de la planche I du ML. Les Soufres des métaux dorment dans leur gîte, ce qu'on reconnaît à l'amande dans laquelle chacun se trouve reclus. Amande où là encore on devine sans effort celle des branches d'églantier ou de rosier qui ornent le frontispice du ML. Il n'est pas jusqu'au Monde, la lame XXI du tarot, qui ne puisse être évoquée [voir Antoine Court de Gébelin : Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne vol. 8, tome 1, Paris 1781, pp. 365- 410] mais nous ne pouvons, dans le cadre de cette section, développer une amplification là-dessus [voir tarot alchimique]. Quoi qu'il en soit, l'artifice mystérieux qui fait l'un des grands secrets des alchimistes permet de transformer une substance - ou un ensemble de substances - en sorte d'opérer sa transmutation [transfert] d'un état inanimé [état amorphe] à un état où l'âme a été infusée [état cristallin] où survient une circulation. Urbigerus [alias Borghese ou C. de Siebenb] a consacré son Circulatum minus Urbigeranum [London, 1690] au sujet. Il n'est peut-être pas inutile de donner un extrait de la Circulation Mineure Urbigurienne :

VI. La troisième manière commune consiste seulement en la conjonction d’un Sel Végétal fixe avec son propre Esprit volatil sulfureux, choses qui peuvent être aisément trouvées toutes préparées par tout vulgaire chimiste ; et puisque dans leur préparation le soufre le plus pur, contenant l’esprit, a souffert par leur manipulation non philosophique, ils ne peuvent être inséparablement liés sans un médium sulfureux, par lequel l’Ame étant renforcée, le Corps et l’Esprit sont aussi à travers lui rendus capables de la plus parfaite union.

C'est évidemment au mariage de et de que nous sommes invités. Le sel végétal fixe est évoqué dans la planche 4 du ML. Est-il besoin d'ajouter que l'encadrement de la scène par le Bélier [lieu d'exaltation traditionnelle du ] et le Taureau [exaltation de la ] abonde dans le sens de cette interprétation ? Il faudrait revoir la planche qui débute le Triomphe hermétique [Limojon de saint Didier]. L'esprit volatil sulfureux [il s'agit de l'esprit sulfureux volatile vitriolique de Stahl, obtenu dans la distillation du vitriol : l'exposition à l'air libre le rend à la qualité d'acide vitriolique - voir planches du Dictionnaire de Pernety, n° 166] se rapporte sans doute à celui qui est évoqué par Basile Valentin dans son Dernier Testament [voir Christophle Glaser, Traité de la Chymie, Paris, 1663, pp. 242-246 in http://pwp.netcabo.pt/r.petrinus/calc-destvitr-f.htm]. Le renforcement de l'Âme passe, on l'a vu, par un agent intermédiaire qui prend divers noms dont celui de rosée. Il s'agit là d'une partie du feu secret, véritable aqua viva ou fontaine de jouvence. Cette aurifontina est décrite dans l'une des gravures du Ros. Phil. et elle forme le chapitre I de Jung, Psychologie du Transfert [trad. Albin Michel 1980]. Des rapports nets s'établissent entre quatre planches [1, 4, 9, 12] du ML et cette première gravure. La fontaine est tripartite : la planche 1 du ML possède aussi ce caractère, quoique moins évident : le rêveur dont la tête repose sur le rocher est comme un trait d'union entre la Terre et l'air [entendu comme spiritus]. Il s'agit presque de la représentation d'un tableau dans un autre tableau puisque nous voyons ce que voit le personnage : un songe. C'est donc, d'une certaine manière, une réalité psychique. Peut-on en dire autant de la croyance en Dieu qui est l'expression numineuse d'une représentation éidétique ? Nous ne saurions aller jusque là, mais Jung, dans sa Réponse à Job [trad. Buchet Chastel, 1959] semble formel. C'est un point d'importance :

« La controverse est née du préjugé singulier selon lequel rien n'est vrai que ce qui se présente ou s'est présenté sous la forme d'une donnée physique. » [Réponse à Job, Lectori Benevolo, p. 13]

Si un rêve possède le statut de réalité tangible, ce qu'on ne saurait assurément lui refuser - et il s'agit du produit inconscient de notre psyché - prêterait-on un caractère moins réel à la partie de notre esprit accessible à la conscience en état d'éveil ? Ne peut-on point y voir les traits d'une réalité catégorielle ?

« Car le critère d'une vérité n'est pas seulement son caractère "physique" : il est aussi des vérités psychiques, vérités de l'âme qui, dans la perspective physique, ne sauraient pas plus être expliquées que récusées ou démontrées. » [idem, p. 14]

Il nous semble important d'insister sur cet aspect du rêveur et du songe quasi matérialisé qui nous est donné sur cette planche de frontispice du ML. On peut même aller plus loin si l'on tient compte que le feuillage de la roseraie [un clin d'oeil possible au Ros. Phil., i.e. la Roseraie des Philosophes] prend l'allure d'un opercule, d'une sorte d'oeilleton d'où la scène est vue non par accident mais de manière consciente. On pourrait croire qu'il s'agit là d'un jeu de miroir voulu du graveur et du commanditaire. Si nous avons évoqué la Foi, c'est que, le lecteur l'aura remarqué, la spiritualité est omni présente dans les quinze planches du ML. C'est aussi le cas pour certaines des gravures du Ros. Phil. et de toute manière, le parallèle est aisé à établir - on le verra bientôt - entre le ML et des versets de l'Ancien Testament. Le second point trinitaire est à établir entre le ciel firmamental [que le Philalèthe nomme l'Air des Sages, voir Introïtus, VI] et la Terre , via un système complexe où pas moins de trois éléments participent.


fig. 1 du Ros. Phil. - auri fontina

La figure de l'ange d'abord qui exprime la liaison entre le spirituel [versant humain] et le divin ; l'échelle visualise la liaison et, à son tour, représente une graduation [voir infra Michelspacher]. Le son, enfin, donne comme une troisième dimension à l'ensemble : les anges portent des buccins et l'on sait l'importance de la musique dans l'Art sacré [voir Atalanta fugiens]. Espace et temps sont ainsi représentés en une scène qui, certainement, est unique dans l'histoire de l'alchimie. Il manque un autre élément qui permette de transformer cette trinité en quaternité : on le trouve dans le phénomène de transformation intérieure, psychique. Cet élément n'est pas immédiatement perceptible et nécessite de résoudre un rébus très facile qu'Altus a fait inscrire sur la planche I. Ce rébus conduit à la lecture des versets bibliques inscrits à gauche du rêveur. Il s'agit de six extraits du Pentateuque, Gen (1, 2, 3, 4) et Deut (1, 2). Ce n'est pas un hasard si le nombre d'extraits est de six [d'autres versets évoquent en effet la rosée] mais il s'agit là d'un artifice pour signaler l'entrelacement du et de qui aboutit à l'étoile de Salomon ou digamma qui est l'image même du lapis. Cette lecture permet de comprendre qu'une transformation radicale s'opère dans la psyché de Jacob et qu'à la tripartition AER - TERRA - COELUM vient s'ajouter le transfert psychique dont le rêve forme la précipitation. Ainsi, d'un état corrompu et amorphe, Jacob passe-t-il d'un état dépuré à un état pour ainsi dire limpide, clair comme du cristal de roche. Désormais, il sera en paix avec sa conscience. Nous l'avons dit, c'est la rosée qui forme la trame ou le continuo des versets. L'intérêt d'un lien « externe » en direction du Pentateuque procède d'un double but : imposer la relation, exotérique, entre la Bible et la planche inaugurale du ML. Exposer une autre relation, ésotérique, entre le lecteur ainsi prévenu et l'ensemble des quinze planches, via la méditation des six versets. C'est là une entreprise ardue que seul, à ce sommet d'expression, saura égaler sans la dépasser, Michel Maier en son Scrutinium Chymicum [alias Atalanta fugiens, version datant de 1687]. Sur ce que nous disions de l'Hermès Dévoilé, nous relevons des points de convergence avec la fig.1 du Ros. Phil. dont l'exotérisme est suffisant pour que nous puissions y trouver la contre partie ésotérique dans la planche 1 du ML. Les quatre fleurons évoqués par Cyliani sont à trouver dans la

« quaternité carrée délimitée aux quatre coins par les quatre étoiles. Ces quatre sont les quatre éléments. En haut et au centre du bord supérieur se trouve une cinquième étoile... la quinta essentia. » [Jung, Psychologie et Alchimie, op. cit., p. 61]

La quaternité sera plus difficile à trouver dans la planche de frontispice du ML, même si l'on possède une lanterne et que l'on est chaussé de bonnes lunettes.


Chartier, le Plomb sacré des Sages, p. 59, d'après Hans von Osten, Eine grosse Herzstärkung für die Chymisten, 1771 [cliquez pour une autre version]

... & fi apres ces raifons & ces experiences confirmées par l'authorité de fi grands Philofophes & Chemiftes vous n'eftes affez illuminé, vous pouvez prendre les Lunetes, les Torches, & les Flambeaux du Hibou de Khunrath, pour vous conduire, puifque au recit d'Ariftote, la plus grande partie des Hommes eft de la nature des Chats-Huans, & ne peut voir clair en pleine lumiere; mefme aux chfes qui naturellement & vifiblement tombent d'elles-mefme en leur cognoiffance.

Nous allons examiner ce point . On connaît au moins deux versions de la planche 1 du ML : l'une dans laquelle le fond de la scène est représenté par la mer comme c'est le cas pour la version que donne Mangetus, dans sa Bibliotheca Chemica Curiosa. L'autre qu'E. Canseliet a présenté dans son Alchimie [Etudes de symbolisme, Pauvert, 1978] et où l'on voit un champ s'étendre jusqu'à l'horizon. Cette seconde version semble originale puisqu'on peut lire, au bas de la planche :

RVPELLAE apud PETRVM SAVOURET . cum  Privilegio Regis M . DC . LXXVII .

Il suit donc de cette observation, qu'il y a deux versions, dont l'une - originale - ne rend pas compte de la richesse conceptuelle véhiculée par cette parabole du songe de Jacob. Aussi avons-nous donné les deux versions, celle utilisée par Mangetus, sur laquelle porte l'analyse liminaire que nous voyons ici. L'autre [voir infra] a servi à une amplification antérieure. Pour en revenir à la quaternité de la planche posée en frontispice, on voit qu'elle ne se dévoile évidemment que si l'on a sous les yeux les planches du ML exposées dans la Bibliotheca Chemica Curiosa [elle est accessible sur le serveur de la bibliothèque Complutense madrilène]. Des quatre Eléments, deux sont immédiatement perçus : qui prend d'ailleurs des aspects variés : rochers [dont celui sur lequel est posée la tête du rêveur], sable [sel d'Ammon], et au loin, à droite, terre fertile comme en témoigne un bosquet de pins. tranquille, mer étale renfermant les sels dont l'Artiste a besoin, concentrés dans les salicornia. Baro Urbigerus est disert sur ce chapitre [Circulatum minus Urbigeranum] :

V - Notre seconde façon de préparer notre élixir végétal consiste en une manipulation exacte d’une plante du plus noble degré, se tenant à part, ou soutenue par d’autres : après la préparation de laquelle, sa putréfaction, réduction en une huile, séparation des trois Principes avec leur purification, union et spiritualisation, l’ensemble doit être transformé en une Fontaine spirituelle éternelle, renouvelant toute plante qui sera plongée en elle.

C'est de la préparation du dissolvant - alkali fixe - qu'il est question. Cet alkali peut être obtenu à partir de borith ou de natron [dans le cas des salicornia]. Urbigerus ajoute que de cette plante peut être extrait une substance bitumineuse et Fulcanelli [Myst.] précise une préférence pour le bitume de Judée, trait de cabale qui n'a nul rapport avec le lac Asphaltite voisin de la Mer Morte [voir Niepce et Chevreul]. Non. C'est du signe , du que l'Adepte entend nous parler, et de la façon d'incorporer un rayon igné qu'il prend à la matière sulfureuse, tirée de la vitreuse provision du . Cette façon nécessite l'emploi du lut philosophique par quoi il faut entendre le vase de nature. Du reste, l'asphalte ou bitume de Judée est une substance qui partage quelques traits externes avec la matière saline du : elle est solide, cassante, noire, sulfureuse, inflammable, exhalant en brûlant une odeur fort désagréable. Ne peut-on pas voir là quelques-uns des caractères du premier Mercure des alchimistes quand il ressemble au dragon babylonien ? Ce dragon qu'il faut que l'Artiste choisisse d'un beau noir, luisant, compact, plus dur que la poix. Ce n'est certes pas la vulgaire substance vendue dans le commerce qui fera son affaire : il est presque toujours le caput mortuum de la rectification de l'huile de succin. Les Hollandais ont en Hongrie des mines de succin dont ils retirent à part le sel  et l'esprit [animus ] et qu'ils dépurent; quant à l'huile [anima ], ils en obtiennent l'huile d'ambre [l'ambre jaune évoquée par Michel Maier dans l'Atalanta fugiens, emblème XXXII] dont se servent les maréchaux et cette substance, vendue presque pour rien, et nommée bitume de Judée. Le pouvoir remarquable qu'elle possède d'attirer à elle les corps légers était de nature à entretenir dans l'esprit l'idée d'une sorte d'action vitale, qu'elle partageait avec la pierre d'aimant. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la magnétite a souvent était confondue, par les rusés alchimistes, avec l'Aimant des Sages. On a aussi confondu l'ambre jaune avec la murrhe [voir idée alchimique, VI] mais il s'agit là d'une distinction déjà assez subtile [au vrai, de ses nombreux noms, myrritha ou même ambar pourraient prêter à confusion; il ne semble pas y avoir de rapport entre ambar et cambar, cf. Artephius, Turba et Senior, De chemia]. Lemery a, dans son Cours de Chymie, traité du succin en l'appelant karabé [chap. XXI, pp. 458-486]. Sous ce rapport, l'ambre végétal était l'objet de recherches dont on a pu affirmer qu'elles revêtaient, chez certains peintres [notamment les frères Van Eyck] un caractère quasi alchimique. En effet, on ne connaît pas de dissolvant adéquat à l'ambre, à l'instar du alchimique. Mais pour en revenir à la susbtance sulfureuse qui fait tout l'intérêt du Mercure, il s'agit du Souphre principe que Jung nomme sulphur . Ce principe se retrouve dans les Mixtes et affecte une forme sensiblement huileuse, à ce qu'en rapporte Homberg [Du Souphre principe, article troisième, Histoire de l'Académie royale des sciences avec les mémoires de mathématique et de physique tirés des registres de cette Académie, 1705, pp. 88-96]. Il n'y a manifestement que le qui puisse conserver, sinon intact, du moins sous forme vive, cette huile. Cette matière sulphureuse est mêlée ou enchassée dans le chaos de la prima materia et elle paraît alors sous une apparence protéiforme [voir Typus Mundi]. Le principe actif ne peut être dégagé que dépuré de tout élément étranger et nous arrivons alors au paradoxe, relevé par Homberg, que :

Tous les mixtes qui paffent par une Analyfe rigoureufe ou très-exacte, perdent, comme nous avons dit, le Souphre principe qui avoit compofé ce smixtes; en forte que plus l'Artifte fe met en epine de le débrouiller, moins il le trouve. Nous n'avons donc aucune connoiffance pofitive du Souphre principe par le moyen de nos Analyfes, ou par la décompofition des mixtes...

Le lecteur peut se demander pourquoi nous parlons du Souphre  alors que le sujet du ML est le , à n'en point douter. La lecture des quinze planches lui aura fait voir qu'un élément est présent qui, jusqu'à présent, n'a pas été étudié pour ce qu'il était : la lumière. Voyez ces rais aux planches 4, 9 et 12, décomposées à la façon d'un prisme.


Robert Fludd (1574-1637) - Philosophia moysaica, Gouda, 1638

La décomposition des mixtes donnent des indices permettant de montrer que c'est la matière même de la lumière qui est notre Souphre principe et, du reste, le seul principe actif de tous les mixtes. L'univers est rempli de la matière de la lumière [que les Modernes nomment photons] et le point crucial est que cette matière extrêmement ténue, peut pourtant faire augmenter de poids et de volume les autres principes. Voici, à cet égard, une expérience proposée par Homberg :

Le Mercure commun ayant été purifié fuffifamment par le fer & par l'antimoine, devient plus vif & plus liquide qu'il n'étoit avant cette purification : cependant en le mettant en digeftion à une chaleur qui lui convient, il arrive que ce Mercure, fans y ajouter aucune autre matière fenfible, s'arrête peu à peu & ne coule plus, contre le naturel de ce mineral , fe changeant en une poudre noire, blanche ou rouge, felon qu'il plaît à l'Artifte ; cet-te poudre devient plus pefante que n'étoit le Mercure quand on l'a mis en digeftion, & enfin de très-volatile qu'étoit ce Mercure, jufqu'à fe fublimer par un petit feu de lampe, il devient par une longue cuiffon fi pareffeux au feu, qu'il en fouffre la rougeur pendant plus de vingt- quatre heures, & en le pouffant vivement au feu nud, la plus grande partie s'en va à la vérité en fumée , mais il refte un petit grain de métail dur, qui s'eft formée dans ce Mercure.

Homberg considère à juste titre qu'il s'est introduit quelque chose dans ce mercure et qu'il y a eu transformation de la substance même du , attendu qu'il ne coule plus et devient - à l'instar d'une certaine variété de verre - malléable. Enfin, en dépit du 4ème degré de feu, il reste un bouton métallique irréductible. L'erreur de Homberg, le lecteur l'aura deviné, tient à ce qu'il confond la matière de la lumière et l'effet de la combustion. Erreur conceptuelle que seul Lavoisier saura rectifier pour faire sortir la science des ornières occultes [précédé par Mayow (1669), Boyle (1668) et Priestley (1774), cf. Chevreul - le ML, rappelons-le était sorti dans son édition rochelaise en 1677]. Mais il est possible, via la cabale hermétique, de poursuivre cette voie qui, en toute autre circonstance, conduirait à une impasse. Homberg ajoute :

Cependant en toute cette opération il n y a eu que le feu feul qui ait touché le Mercure, non pas immédiatement, mais au travers d'un vaiffeau de verre. Nous avons dit ci-deffus que le feu ou la flame n'eft autre chofe qu'un mélange de la matière de la lumière & de l'huile du charbon , ou de quelqu'autre corps qui brûle ; on ne pourra pas dire ici que c'eft l'huile de ce charbon qui a échauffé le fourneau, qui fe foit introduit & refté dans le Mercure pour le rendre plus pefant, puifque l'huile ne fçauroit paffer par les pores du verre : c'eft donc la partie du feu qui s'eft feparée de l'huile du charbon ; c'eft-à-dire, la matière de la lumière qui compofoit avec l'huile du charbon la flame qui a échauffé le fourneau, & cela doit ne-ceffairement être ainfi ; parce qu'aucune autre matière que celle de la lumière n'a pu paffer au travers des pores-du. verre pour fe joindre au Mercure.

Il est bien évident qu'un autre principe actif est présent dans le ballon de verre utilisé par Homberg, l'air atmosphérique, qui contient le gaz oxygène. Seul avant Lavoisier, John Mayow (1640 -1679) avait eu la prescience de ce fait :

« En effet, il prouve expérimentalement qu'il n'y a qu'une portion de l'air, pour un volume donné, qui entretient la combustion et la respiration, et que cette portion est l'esprit nitro-aérien. C'est encore à ce principe qu'est due la rouille du fer exposé à l'air. Toutes ces vues sont parfaitement justes ; mais, après avoir fait remarquer que l'esprit nitro-aérien diffère de l'esprit acide de nitre (l'acide azotique hydraté) en ce que celui-ci éteint la flamme et agit sur les animaux comme corrosif, il n'explique pas en quoi consiste la différence. Ainsi, en traduisant la manière de voir de Mayow en langage moderne, il avait vu deux gaz également élastiques dans l'air, l'oxygène et l'azote. » [Chevreul, critique de Hoefer, III]

Nous voilà au coeur du problème puisque c'est précisément cet esprit nitro-aérien que le couple alchimique du ML tente de s'approprier grâce aux toiles tendues [planche 4]. Les anciens chimistes supposaient qu'il y avait dans l'air un sel universel ou esprit subtil d'action incessante, tenant de la nature de et , nommé par eux nitre aérien ou nitre volatil ou enfin, esprit universel. Philalèthe le nomme Air des Sages [voir Introïtus, VI]. La , dans cette philosophie de la nature, serait formée d'un mixte de sel fixe  et de souphre , attirant cet esprit universel; l'ayant reçu en son sein, il s'y forme un corps appelé Nitre et dont l'hiéroglyphe est [il ne s'agit pas de la stibine qui n'en forme que l'enveloppe et pour ainsi dire, la coque]. Cet esprit nitre aérien est nécessaire à l'Artiste qui souhaite entretenir la flamme invisible de son feu secret et animer le sulphur en sorte d'en préparer un rayon igné qui teigne en masse sa terra alba foliata. Cette expérience fera voir une curieuse propriété de notre Nitre aérien [à propos du Tractatus  Quinque Medico Physici aut. Io. Mayovv. etc. Varennes, Paris, Journal des Sçavants, 1665, pp. 30-34] :

D'où vient que fi l'on enfonce dans l'eau une chandelle allumée, dune telle manière que le lumignon refte élevé d'un ou de deux doigts au deffus de la fuperficic de l'eau ,& qu'au deffus de la chandelle on mette une ventoufe qui s'enfonce auffi un peu dans l'eau , on voit d'abord l'eau s'élever dans la ventoufe ; parce que les parties nitreufes de cet air enfermé étant confumées par la flamme, laiffent le refte de. l'air affoibly & bcaucoup fort. Et de là vient encore que l'air qui eft le plus voifin de la flamme, fe trouvant plus foiblc par la perte de ces parties folides, ne fçauroit refifter à la preffion de l'air voifin. Ainfi il vient inceffamment de l'air nouveau auprès de la flamme.

Résumons :

Au XVe siècle, Eck de Sulzbach ayant chauffé six livres de mercure et d'argent amalgamés, dans quatre vases différents, pendant huit jours, constata que le poids de l'amalgame avait augmenté de trois livres. Cette expérience, fut répétée au mois de novembre 1489, Mais quelle est la cause de cette augmentation de poids? Cette augmentation vient, dit Eck de Sulzbach, de ce qu'un esprit s'unit au corps du métal ; et, ce qui le prouve, c'est que le cinabre artificiel (oxyde rouge de mercure), soumis à la distillation, dégage un esprit, (Hœfer, Histoire de la chimie).
J. Rey, en 1630, expliquait cette augmentation de poids par la fixation d'une certaine quantité d'air. A cette demande, pourquoi l'étain et le plomb augmentent de poids quand on les calcine,

« il respond et soutient glorieusement que ce surcroît de poids vient de l'air, qui dans le vase a été espessi, appesanti, et rendu aucunement adhésif par la véhémente et longuement continue chaleur du fourneau ; lequel air se mesle avec la chaux et s'attache a ses plus menues parties. »


frontispice du Tractatus Quinque Medico-Physici de Johannes Mayow

En 1669, Jean Mayow, médecin anglais, publia à Oxford un ouvrage intitulé Tractatus quinque medico-physici, quorum primus agit de sale nitro et spiritu nitro-aero ; secundus de respiratione, etc. Dans sa première dissertation, Mayow cherche à expliquer la composition du nitre, sa production spontanée dans la nature, l'analogie de son acide avec l'air, l'existence d'un principe dans l'atmosphère de la même nature que celui du nitre, qui entretient la combustion, la flamme et la vie.

« Il est d'observation, dit-il, que les sels fixes et les sels volatils, et môme les vitriols, ayant été calcinés jusqu'à expulsion totale de leurs esprits acides, absorbent, par une longue exposition à l'air, une certaine acidité. De plus, la limaille de fer, exposée à l'air humide, est corrodée comme si elle était attaquée par des acides, et se convertit en safran de mars apéritif. II semble donc qu'il existe dans l'air un certain esprit acide et nitreux. Cependant en examinant la chose plus attentivement, on trouve que l'esprit acide de nitre est trop pesant proportionnellement à l'air dont il se compose ; et puis, l'esprit, nitro-aérien, quel qu'il soit, sert d'aliment au feu et entretient la respiration des animaux, comme nous le démontrerons plus bas ; tandis que l'esprit acide du nitre est éminemment corrosif, et, loin d'entretenir la vie et la flamme, il n'est propre qu'à les éteindre. Bien que l'esprit de nitre ne provienne pas en totalité de l'air, il faut cependant admettre qu'une partie en tire son origine. D'abord, on m'accordera qu'il existe, quel que soit ce corps, quelque chose d'aérien, nécessaire a l'alimentation de la flamme. Car l'expérience démontre qu'une flamme exactement emprisonnée sous une cloche ne tarde pas à s'éteindre, non pas, comme on le croit communément par l'action de la suie qui se produit, mais par privation d'un aliment aérien. Dans un verre où on a fait le vide, il est impossible de faire brûler, à l'aide d'une lentille, les substances mêmes les plus combustibles, telles que le soufre et le charbon. Mais il ne faut pas s'imaginer que l'aliment igno-aérien soit tout l'air lui-même; non, il n'en constitue qu'une partie, mais la partie la plus active. Il faut admettre que les particules igno-aériennes, nécessaires à l'entretien de la flamme, se trouvent également engagées dans le sel de nitre, et qu'elles en constituent la partie la plus active, celle qui alimente le feu. Car un mélange de nitre et de soufre peut être très bien enflammé sous une cloche vide d'air, par conséquent d'où on a extrait cette partie de l'air qui sert à alimenter la flamme. Et ce sont alors ici les particules igno aériennes du nitre qui font brûler le soufre. Donc le nitre renferme en lui-même les particules igno-aériennes nécessaires à l'alimentation de la flamme. Dans la déflagration du nitre, les particules igno-aériennes deviennent libres par l'action du. feu, qu'elles alimentent puissamment. »

Mayow dit encore plus loin :

« Dans la combustion produite par l'action des rayons solaires (à l'aide d'une lentille), ce sont les particules igno-aériennes qui interviennent exclusivement. Car l'antimoine calciné a l'aide d'une lentille se convertit en antimoine diaphorétique, entièrement semblable à celui qu'on obtient en traitant l'antimoine par l'esprit acide de nitre. L'antimoine, ainsi traité par l'une ou par l'autre méthode, augmente de poids d'une manière à peu près constante. Et il est à peine concevable que cette augmentation de poids puisse provenir d'autre chose que des particules igno- aériennes, fixées pendant la calcination. » (Traduction du Dr Hoefer.)

Mayow dit positivement que le sang absorbe une partie de l'air, et que le changement du sang veineux en sang artériel est une conséquence du contact de l'air atmosphérique avec ce liquide. Ainsi donc, d'après Mayow, la respiration, la combustion dans l'air et le pouvoir comburant du salpêtre sont produits par un seul et même principe. Boyle entreprit, de 1668 à 1678, une série d'expériences sur la respiration, et en conclut qu'il y a quelque substance vitale, disséminée dans l'atmosphère, qui intervient dans la combustion et la respiration,

« Il est suprenant, dit-il, qu'il y ait quelque chose dans l'air qui soit seule propre à entretenir la flamme, et qu'une fois cette matière consommée, la flamme s'éteigne aussitôt; et pourtant l'air qui reste a fort peu perdu de son élasticité. »

Boyle pense, sans cependant oser se prononcer d'une manière bien nette, qu'une portion de l'air seulement est capable d'entretenir la respiration. Avec une grande sagacité, il prévit qu'en déterminant la composition de la rouille des métaux, on arriverait à connaître celle de l'air. Priestley découvrit l'oxygène, en cherchant, à l'aide d'une lentille, quelle espèce d'air pouvaient fournir différentes substances ; à cet effet, il mettait celles-ci dans un matras rempli de mercure et renversé sur la cuve à mercure.

« Le 1er août 1774, dit-il, je tâchai de tirer de l'air du mercure calciné per se (oxyde rouge de mercure), et je trouvai sur-le-champ que par le moyen de ma lentille j'en chassais l'air très promptement. Ayant ramassé de cet air environ trois ou quatre fois le volume de mes matériaux, j'y admis de l'eau, et je trouvai qu'elle ne l'absorbait point ; mais ce qui me surprit plus que je ne puis l'exprimer, c'est qu'une chandelle brûla dans cet air avec une flamme d'une vigueur remarquable. En même temps que je fis l'expérience que je viens de rapporter, je tirai du précipité rouge ordinaire une quantité d'air qui avait la même propriété ; et cette substance étant produite par une dissolution de mercure dans l'esprit de nitre, je conclus que cette propriété particulière dépendait de quelque chose qui lui était communiqué par l'acide nitreux ; et puisqu'on fait le mercure calciné, en exposant du mercure à un certain degré de chaleur, de manière que l'air commun ait un libre accès autour de lui, je conclus pareillement que cette substance, à ce degré de chaleur, avait reçu quelque chose de nitreux de l'atmosphère. Trouvant cependant ce fait beaucoup plus extraordinaire qu'il n'aurait dû me le paraître, je conservai quelque soupçon que le mercure calciné, sur lequel j'avais fait mes expériences, ayant été acheté a une boutique ordinaire, pouvait dans le fait n'être rien de plus que le précipité rouge ; quoique pour peu que j'eusse été praticien en chymie, je n'eusse pu concevoir un pareil soupçon. Mais je fis part de mon doute à M. Warltïre, et il me fournit du mercure calciné qu'il avait gardé pour modèle de cette préparation, et dont il m'assura qu'il pouvait garantir la composition. Je traitai celui-ci comme le premier, et en continuant seulement plus longtemps l'application de la chaleur, j'en tirai beaucoup plus d'air que de l'autre. Cette expérience aurait pu satisfaire un sceptique modéré. Mais cependant me trouvant à Paris au mois d'octobre suivant, et sachant qu'il y a de très habiles chimistes en cette ville, je ne manquai pas l'occasion de me procurer, par le moyen de mon ami M. Magellan, une once de mercure calciné préparé par M. Cadet, et dont il n'était pas possible de suspecter la bonté. Dans le même temps, je fis part plusieurs fois de la surprise que me causait l'air que j'avais tiré de cette préparation à MM. Lavoisier, Leroi, et autres physiciens qui m'honorèrent de leur attention dans cette ville, et qui, j'ose dire, ne peuvent manquer de se rappeler cette circonstance. »

Priestley pensait que ce gaz était le même que celui qu'il avait obtenu,une année auparavant, en maintenant, pendant longtemps, l'air nitreux (bioxyde d'azote) sur de la limaille de fer humide, c'est-à-dire qu'il confondit tout d'abord l'oxygène avec le protoxyde d'azote.

« Dans le même temps où j'avais obtenu l'air en question du mercure calciné et du précipité rouge, j'avais tiré la même espèce d'air du minium. Dans cette expérience, la partie du minium sur laquelle je fis tomber le foyer de la lentille devint jaune. Un tiers de l'air fut promptement absorbé par l'eau; mais une chandelle brûla très fortement et avec pétillement dans le résidu...... Cette expérience avec le minium me confirma davantage dans mon idée, que le mercure calciné doit emprunter de l'atmosphère la propriété de fournir cette espèce d'air; le procédé de cette préparation étant semblable à celui par lequel on fait le minium. Comme je ne fais jamais un secret d'aucune de mes observations, je fis part de cette expérience, aussi bien que de celles sur le mercure calciné et sur le précipité rouge, à toutes mes connaissances de Paris et ailleurs. Je ne soupçonnais pas alors où devaient me conduire ces faits remarquables...... Je restai dans l'ignorance de la nature réelle de cette espèce d'air, depuis ce temps (en novembre) jusqu'au 1er mars de l'année suivante...... Jusqu'à ce 1er mars 1775, j'avais si peu de soupçon que l'air tiré du mercure calciné fut salubre, que je n'avais pas même pensé a y appliquer l'épreuve de l'air nitreux. Mais réfléchissant (comme mon lecteur s'imaginera sans doute que je dois avoir fait souvent) sur la faculté qu'avait encore cet air d'entretenir la flamme d'une chandelle, après avoir été longtemps agité dans l'eau, il me vint enfin en idée d'en faire l'expérience; et ayant mis une partie d'air nitreux (bioxyde d'azote) dans deux de cet air, je trouvai non seulement qu'il était diminué, mais qu'il l'était tout-à-fait autant que l'air commun, et que la rougeur du mélange était égale à celle d'un semblable mélange d'air nitreux. et d'air commun.»

Raoul Jagnaux, Histoire de la chimie, tome I, Paris, 1892

Le décors est planté pour une étude entièrement rationnelle, quoique s'appuyant sur des principes obéissant à la plus pure orthodoxie hermétique, des arcanes du ML. Trois séries de planches permettent de dégager les idées phare suivantes :

a)- allégorie de la préparation d'un sel, de vertu céleste, aux époques où le - la par projection - traverse les signes du Bélier et du Taureau, envisagés dans le zodiaque tropical ; il s'agit d'un sel formé d'une terre où abonde le foie de soufre et le vitriol vert. [planches 5, 6, 7, 10, 13]
b)- allégorie sur l'esprit nitro aérien présidant à l'animation des choses vivantes ;  permet d'expliquer en quoi le feu secret des alchimistes brûle d'une flamme invisible et transforme les corps morts des métaux en un esprit corrompu dont l'idéogramme est . Le processus de transformation est expliqué en susbtance dans la Tabula Smaragdina. [planches 1, 4, 9, 12]
c)- allégorie des opérations hermétiques. [planches 2, 3, 8, 11, 14, 15] Nous les détaillons infra.

Homberg (1705) était sur le bon chemin mais n'avait pas tenu compte de ce que son verre contenait de l'air et il attribuait donc à l'imprégnation de la lumière l'excès de poids mesuré après la calcination. Peut-être était-il imbus, comme tant d'autres, d'idées occultes... ? Mais c'est à John Mayow (1669) que devait revenir le génie d'avoir pu, d'un seul tour, à la fois résoudre la question de l'esprit nitro aérien et du sel nitre; par là découvrait-il, peut-être sans le savoir, ce que les alchimistes avaient caché depuis mille ans ? Il serait téméraire de l'affirmer.

Voyons à présent le premier extrait de la Genèse dont Altus a fait disposer la référence dans la planche de frontispice :

Gen, 28, 11 : Il atteignit un certain lieu et s'y arrêta pour la nuit, car le soleil était couché. Prenant une des pierres du lieu, il en fit son chevet et se coucha en ce lieu.

Il s'agit de l'épisode du songe de Jacob. Naturellement, l'hermétiste ne verra pas dans ce texte ce qu'y voit le prêtre. Pour l'alchimiste, Jacob s'assimile à la matière même du Mercurius et le  couchant est pour lui l'aurore de l'oeuvre puisqu'il s'agit de la mise au tombeau des matières [voir Aurora consurgens et Ripley Scrowle]. La pierre que prend Jacob, dont il fait son chevet, n'est autre que la prima materia que l'Artiste doit élire au début de l'opus. On sait que Jacob lutte avec l'ange de Yahvé au gué de Jaabok. Jung insiste sur le fait suivant :

« L'agression de la violence pulsionnelle est un événement divin lorsque l'homme ne succombe pas à cette surpuissance, autrement dit ne la suit pas aveuglément, mais défend au contraire avec succès sa nature d'homme contre le caractère animal de la force divine. » [Métamorphoses de l'Âme et ses Symboles, trad. Georg, Pochothèque, p. 560]

Chose étrange ! Ne voit-on pas là une contradiction intrinsèque entre Yahvé, posé en « caractère animal », c'est-à-dire en forme pulsionnelle et instinctive pure, et l'homme doué de raison? Au lieu que la logique voudrait que Dieu ne soit pas habité par la Colère! C'est un thème récurrent chez Jung et il trouvera son épilogue dans sa Réponse à Job, bien plus tard... Mais nous aurons l'occasion d'observer que si Dieu peut être aimé, en tout cas, il doit être craint. D'une certaine manière, il s'agit là d'un truisme puisque Dieu, en toute hypothèse, n'est que la manifestation élémentaire de l'anthropos [envisagé bien entendu dans le contexte exclusif du petit  monde des alchimistes, i.e. l'unus mundus ; voir Ripley Scrowle]. Jacob [Ya-Aqob] signifie protégé de Dieu c'est-à-dire de l'Esprit ; il y a une autre relation entre le nom de Jacob et le mot hébreu 'aqeb, qui signifie talon. On a encore rapproché ce nom du verbe 'aqab qui signifie supplanter. Ce jeu de mot a bien sûr pour origine la scène de l'usurpation de la bénédiction promise à Esaü par Isaac [Gen, 27]. Voici qui nous amènera tout à l'heure à Gen 27, 28. Pour l'heure, il convient de rappeler que - dans Gen 28, 11 - Jacob vient d'arriver de Béer Shéva [Gen 11, 1 : 5]. Béer Shéva signifie le puits des sept [Gen 21, 25 : 32], expression dans laquelle - par cabale - il est difficile de ne pas imaginer les planètes, c'est-à-dire les métaux, assimilables à des brebis dont la toison représente l'écorce métallique. Expression dont se souviendra Valentin Andreae, quand il rédigera le premier chapitre des Noces Chymiques non moins que le compilateur du Musaeum hermeticum, dans cette gravure :


Musaeum hermeticum, p. 2

Béer Shéva prend le sens, tout autant, de puits du serment : en liaison avec la première acception, le doute ne semble plus possible : c'est de fusion qu'il est ici question. En effet, le serment renvoie en alchimie renvoie à la [crux] : nous pourrons noter au passage qu'il s'agit là de l'hiéroglyphe grâce auquel, sans doute, Jacob a combattu l'ange. Dès lors, si l'on se reporte à Gen 32, 25-33 et Gen 18, on remarquera sans doute ce qui lie, d'un entrelacs à la fois brûlant et incombustible, cette légende de Jacob à celle de Job [Jung, Réponse à Job] : le combat spirituel.

...et Jacob resta seul.
Et un homme lutta avec lui jusqu'à l'aurore. Voyant qu'il ne pouvait le vaincre, ll le frappa à l'articulation de la hanche et l'articulation de la hanche de Jacob se démit pendant qu'il luttait avec lui.
Il dit alors "Laisse-moi partir, car voici l'aurore", mais Jacob répondit : "Je ne te laisserai pas partir avant que tu ne m'aies béni".
Il lui demanda : "Quel est ton nom ? - Jacob". Il reprit : "On ne t'appellera plus Jacob mais Israël, car tu as été fort contre Dieu, et tu l'emporteras aussi contre les hommes".
Jacob demanda : "Révèle-moi ton nom, je te prie", mais il répondit "Pourquoi me demandes-tu mon nom ?" et, là même, il le bénit.
Jacob donna à cet endroit le nom de Phenuel, "car, dit-il, j'ai vu Dieu face à face et je ne suis pas mort". Au lever du soleil, il avait passé Phenuel... mais il boitait de la hanche.
Gen 32, 25-32

L'ange de Jacob est un messager, un envoyé - du moins peut-on a priori le supputer - du spiritus sanctus, de Dieu en un mot. L'hermétiste verra ici la marque du . Jacob prend ainsi le sens de prima materia : c'est une véritable transmutation spirituelle qu'il subit puisque l'ange, le combat ayant pris fin et l'onction ayant été administrée, lui assure qu'il ne sera plus appelé Jacob mais Israël [allusion à un jeu de mots entre le nom d'Israël et l'expression traduite par « tu as lutté avec Dieu » - le nouveau nom donné à Jacob marque un changement profond dans son existence]. L'image de la Force s'impose, plusieurs fois illustrée dans l'iconographie.


la Force, bas-relief de Notre Dame de Paris, portail central

Jung ajoute :

« Il est "terrible de tomber aux mains du Dieu vivant" et "qui est près de lui est près du feu, et qui est loin de lui est loin du royaume" car "Dieu est un feu dévorant", le Messie est "un lion qui est de la race de Juda". » [Métamorphoses de l'Âme et ses symboles, trad. Georg, Pochothèque, pp. 560-561]

C'est ce Juda qui est incrusté dans le bouclier tenu par la Force. Il s'agit d'une véritable offrande à Dieu [comprenez : il s'agit du moyen pour l'alchimiste d'allumer le feu, interne à sa materia prima. Il y a, dans la Vulgate, un jeu de mots entre Juda et l'expression : « je louerai le Seigneur », voir Gen 29, 35 ; 49, 9]. L'artifice permettant de pratiquer l'opération est représenté par le glaive de feu tenu en dextre par la Vertu. Glaive qui n'est pas sans rapport avec le sulphur : le combat de Jacob contre l'ange [Peniël] s'achève à l'auro hora [voir Aurora consurgens] : Jacob souffre de sa hanche [iscion] que son adversaire lui a luxée. Par cabale, il n'est pas absolument impossible de voir un coup d'arrêt mis à la mobilité naturelle du Mercurius [iscnoV, en proche assonance phonétique de iscion, a le sens de dessécher, rendre sec : les alchimisent traduisent cela par fixer le volatil]. Cette luxation de hanche est donc l'équivalent - si l'on nous entend bien - du grappin ou loup hermétique [lequel n'a alors plus rien, on le voit bien, de rapport avec le loup « ravisseur » des métaux, du moins à ce stade de l'oeuvre] qui est le symbole de la coagulation du Mercure en Soufre. Quelques mots sur Juda : le passage cité par Jung trouve son origine de Gen 49, 9-10 :

« Tu es un lionceau, ô Juda, ô mon fils, tu es revenu du carnage ! Il a fléchi le genou et s'est couché tel un lion et telle une lionne, qui le fera lever ? Le sceptre ne s'écartera pas de Juda, ni le bâton de commandement d'entre ses pieds jusqu'à ce que vienne celui auquel il appartient et à qui les peuples doivent obéissance. »

Nous pouvons y voir une allusion au Lion vert [lionceau], premier état de l'aqua permanens. L'eau permanente ou fons mercurialis représente l'animus rector dans lequel il n'est, là encore, pas interdit de voir le bâton de commandement ou la droite ligne à partir de laquelle l'oeuvre, à en croire les Adeptes, n'est plus qu'un jeu d'enfants [ludus pueorum] ou un travail de femme. Quoi qu'il en soit, par le biais du lion [d'abord assimilé à Juda puis à Dan], nous sommes en droite de rattacher Juda à Jean : de là, transition facile avec saint Jean l'Evangéliste et surtout Jean le Baptiste ou Précurseur. Quant à la correspondance entre le Christ et le lion, on la trouve dans Ap 5, 5 :

« Et l'un des vieillards me dit : Ne pleure point ; voici, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David, a vaincu pour ouvrir le livre et ses sept sceaux. »

Verset qui renvoie à Ap 3, 7 et Es. 22, 22 où l'on apprend que celui qui détient la clef de la maison de David est investi d'une mission de confiance et des pleins pouvoirs pour la remplir [dans Ac. 2, 30 il est par ailleurs précisé que le Christ descend du roi David]. La maison de David pour l'alchimiste est l'athanor, celui-là même que l'on aperçoit aux planches 2 et 11 [moitié inférieure, côté laboratoire] du Mutus Liber. Est-il besoin d'insister, enfin, sur l'ouverture du livre sacré [conçu en tant que materia prima] et les sept sceaux [les âmes métalliques, c'est-à-dire l'humide radical du métal, sa chaux vive] ? David fait de Jérusalem sa capitale et achète une colline : le mont Moria. C'est là que Jacob rêve d'une échelle s'élevant vers le ciel, ce qui nous ramène à notre planche.

Gen 28, 12 : Il eut un songe : voici qu'était dressée sur terre une échelle dont le sommet touchait le ciel; des anges de Dieu y montaient et y descendaient.

En ce lieu s'élève le dôme du rocher dont le sens musulman s'éloigne fort peu de la symbolique alchimique : il s'agit en effet de la « pierre de boisson » ou de « l'eau vivante ». Voilà qui rappelle la fons mercurialis, aqua vitae ou aqua permanens des vieux textes. C'est le temple d'où la présence du spiritus sanctus peut être le mieux perçue; on ne saurait le comparer qu'à l'omphalos de Delphes [voir blasons alchimiques] : c'est la porte du ciel chymique [Gen, 28, 17 et voir Tollius]. Comment donc ne pas évoquer ici la figure de l'olivier [moria : olivier sacré] à propos de ce verset coranique :

« [la lumière de Dieu] ... est une niche où se trouve une lampe, la lampe dans un verre, le verre comme un astre de grand éclat; elle tient sa lumière d'un arbre béni, l'olivier... dont l'huile éclaire, ou peu s'en faut, sans même que le feu y touche. » [24, 35]

qui, là encore, rejoint de manière surprenante la symbolique de l'athanor ou feu de lampe... Le Mercurius  n'est-il pas un vitri oleum [huile de verre] et sa nature sulfureuse, enfouie, n'est-elle pas évoquée par l'olivier ? Du reste, Jacob, lorsqu'il se réveille, prend la pierre dont il avait fait son chevet, l'érige en stèle et verse de l'huile à son sommet [Gen 28, 18 : en versant cette huile, Jacob la consacre et fait de l'endroit un lieu de culte]. Dans la même veine, nous devons évoquer Abraham : c'est aussi au mont Moria qu'il reçoit l'ordre d'immoler Isaac. Un bas-relief de Notre-Dame de Paris restitue cette scène :


le sacrifice d'Abraham, Notre-Dame de Paris, portail central [cliché Alain Mauranne]

Au dernier moment, un ange intervient qui substitue un bélier au fils du patriarche.

« Le bélier est... comme le serpent du paradis qui aurait été le Christ selon l'interprétation des Manichéens. Meliton de Sardes aurait enseigné que le Christ était un agneau comparable au bélier qu'Abraham sacrifia à la place de son fils. » [Jung, Métamorphoses de l'Âme, op. cit., p. 698, note 208]

Jung renvoie à l'Homélie sur la Pâque de Méliton de Sardes. Rappelons que ce fut Méliton qui employa pour la première fois, vers 180 ap. J.-C. l'expression de Livre de l'Ancien Testament et que l'assimilation du Christ à l'agneau renvoie à l'Apocalypse, ouvrage rédigé vers 95 ap. J.-C., dans lequel le Christ est comparé à l'agneau céleste ou à un enfant divin échappant au pouvoir d'un dragon [voir Ripley Scrowle]. Les anges du rêve de Jacob, par leur mouvement de va-et-vient, évoquent la cohobation, opération par laquelle le ciel entier devient le pélican de l'Artiste :

« Il monte de la terre au ciel, & derechef il descend en terre, & il reçoit la force des choses supérieures & inférieures. Tu auras par ce moyen la gloire de tout le monde ; & pour cela toute obscurité s'enfuira de toi. » [Tabula Smaragdina, verset VIII]

On peut encore voir dans cette échelle de Jacob un escalier monumental dont les alchimistes ont donné plusieurs variations iconographiques, tels Libavius [Alchemia, Tractatus quartus De Lapide Philosophorum, p. 56], Lambsprinck [De Lapide Philosophorum, planche IX] ou encore Michelspacher [Cabala, Spiegel der Kunst und Natur: in Alchymia]. D'autres en ont donné des variations symboliques sur des idéogrammes; ainsi dans l'Aurea Catena Homeri, chaque anneau de la chaîne d'Hermès forme l'une des marches qui conduit l'Artiste de la massa confusa du chaos au faîte de l'oeuvre [voir Aurora consurgens, II]. Enfin, maints bas-reliefs se ressentent à l'évidence d'une semblable symbolique, telle la Philosophie du portail central de Notre-Dame de Paris [voir Gobineau].


Vices et Vertus - la Philosophie

La Philosophie, de son air hiératique, nous présente les deux livres de la philosophie hermétique, l'un ouvert [exotérique] dont le sens est connu de tous et l'autre fermé [notre ML] dont l'expression ésotérique n'est reconnue que des Amoureux de science pour lesquels Limojon a écrit sa Lettre aux vrais disciples d'Hermès. La tête de la Vertu est panachée des nuées du flos coeli, en quoi il faut imaginer les étoiles et la qui encadrent le haut de la planche I du ML. L'échelle est posée des pieds à sa tête, exprimant la liaison entre et . Quant au sceptre, attribut de la Force mais aussi de l'Harmonie, il exprime assez qu'à la fin de son travail opiniâtre, toute obscurité s'enfuira de l'Artiste, c'est-à-dire que le sulphur sera dépuré de ses souillures et impuretés, héritées du Soufre comburant.

Gen 27, 28 : Que Dieu te donne de la rosée du ciel et de gras terroirs, du froment et du vin nouveau en abondance.

Ce passage est encore tiré de Jacob : celui-ci usurpe l'identité d'Esaü et Isaac, devenu vieux et aveugle, donne sa bénédiction à son fils cadet alors qu'il croit la donner à son aîné... Ce sont les quatre principes de philosophie qu'Isaac accorde ainsi à l'Artiste : la rosée du ciel représente le [voir Verba Aristei]; les gras terroirs forment la constellation du corps adamique [Adam pris comme prima materia, voir Splendor solis, planche VIII]. Le froment est l'or enté qui peut, par analogie, être rapporté à l'entrée royale de Jésus à Jérusalem :

«... si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance. »
[Jn 12, 24]

Les grains de froment étaient le symbole de la vie, et, par extension, le symbole de la résurrection et de la vie éternelle, non pas tant parce qu'ils servaient de principale nourriture à l'homme, mais plutôt parce qu'ils étaient employés pour ressusciter et revivifier les métaux morts ou réduits en cendre. D'après Louis-Claude de Saint-Martin [Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l'homme et l'univers, Chamuel, Paris, 1900], le froment est la substance passive, de base, c'est-à-dire le Mercure du grand oeuvre; il ajoute que le froment est désigné par un mot hébreu qui signifie pureté, tout de même qu'alliance et bénédiction. L'épi de blé est très anciennement connu comme le symbole de résurrection et il désigne l'or alchimique dans les textes. Quant au vin nouveau, c'est la représentation classique du second Mercure qu'il faut se garder de confondre avec le vinaigre décrit dans la Turba et d'autres anciens écrits [voir Artephius, Senior, etc.] L'explication hermétique de la parabole du grain de blé se trouve dans le passage suivant, à propos du corps des ressuscités :

«... Ce que tu sèmes, ce n'est pas le corps à venir, mais un grain tout nu, du blé par exemple… et Dieu lui donne un corps à son gré… on sème de la faiblesse, il ressuscite de la force ; on sème un corps  animal, il ressuscite un corps spirituel. » [1 Co, 15, 35-44]

Pour celui qui a étudié les textes alchimiques, il ne peut faire aucun doute que Dieu est assimilé à l'esprit Mercure [pour reprendre un titre extrait de Jung, Essais sur la symbolique de l'Esprit, trad. Albin Michel] en tant que rotundum et crux . Quant au corps, il renvoie à Adam kadmon [voir Ripley Scrowle] comme Jung en parle dans ses Paracelsica. La faiblesse vaut pour malakia [semé dans la mort, analogue de la nigredo] et le corps animal peut renvoyer au spiritus abscondus [voir Aurora consurgens, II] en tant qu'il est dépourvu d'âme [anima ]. Cette image se retrouve dans le Ros. Phil. : corruptio unius generatio est alterius [Aurora consurgens, Artis Auriferae, I, XII, d'après Jn 12, 24].


fig. 7 du Ros. phil. - putrefactio

«... le premier homme Adam fut un être animal doué de vie, le dernier Adam est un être spirituel donnant la vie... Le premier homme tiré de la terre est terrestre. Le second homme, lui, vient du ciel. » [1 Co, 15, 45-47]

C'est en substance ce que montre la planche de frontispice du ML : le rêveur, Jacob, se repose sur une lourde pierre : c'est l'Adam primordial. L'Adam kadmon [au sens jungien] est l'homme éveillé ou, si l'on préfère, individualisé [ce qui est manifesté par le processus de spiritualisation ou échelle de Jacob].

Gen 27, 39 : Alors Isaac prit la parole et dit : "Vois, hors du gras terroir sera ton habitat et loin de la rosée qui est au ciel..."

Il s'agit des versets qui terminent la bénédiction d'Isaac à Esaü. Il est clair que ces versets ne peuvent s'entendre pour l'alchimiste que tirés hors de leur contexte. Cet extrait n'a, du reste, plus le même sens que Gen 27, 28 où l'on peut déceler un objet numineux. Car, loin du sens d'onction que revêt la bénédiction d'Isaac à Esaü [Jacob], c'est presque un bannissement que celle, dramatique, que le patriarche accorde à Jacob [Esaü]. On remarquera le phénomène de miroir qui se produit dans cette intersection : dans la première partie de Gen 27, Jacob joue un rôle actif [agens] en usurpant l'identité d'Esaü et, dans cette mesure, il adopte la position du sulphur en face du mercurius senex [Isaac]. Tel n'est plus le cas dans la deuxième période de Gen 27 où Esaü en est réduit au rôle passif [patiens] de premier Mercure par lequel se signale le Soufre blanc ou Sel . Mais l'histoire montre que, progressivement, les rôles vont s'inverser : Jacob s'enfuit et prend alors le masque du Mercurius alors qu'Esaü prend les traits d'Ares . C'est ensuite que survient l'épisode du songe de Jacob [Gen 27, 10-22, voir supra] suivi, avant sa rencontre avec Esaü, de l'autre épisode de sa lutte contre Dieu [Gen 32, 23-33, voir supra]. C'est ainsi que, juste avant de rencontrer son frère, Jacob subit une conversion, une véritable transmutation, puisque désormais on le nomme Israël. La Genèse s'achève par la mort de Jacob [Gen 50].


La Discorde - Notre-Dame de Paris, portail central

Nous avons eu plusieurs fois l'occasion d'évoquer et de commenter ce chef d'oeuvre de cabale hermétique. Comment ne pas à nouveau le convoquer ici, en un moment de l'oeuvre où l'Artiste, de toute urgence, a besoin de son sel harmoniac, c'est-à-dire de son anqoV ammonoV : c'est nommer l'antimoine saturnin d'Artephius. C'est par son entremise que les Artistes parviennent à extraire la racine métallique du corps des métaux. C'est cette science d'Égypte qui vient de CHAM comme l'écrit justement Chartier dans son Plomb sacré des Sages [Senlicque et François Le Cointe, 1551, Paris]. La racine arabe CHAMMON signifie en effet le feu ; ce feu a cette particularité qu'il est dit « de repos » car il conserve les métaux comme les hommes [il faut comprendre un certain principe vital qui est semblable au monde minéral et animal : chez l'animal il s'agit de l'arch de nature dont notre moderne ADN est la contre partie. Dans le monde minéral, c'est l'orientation moléculaire des cristaux qui détermine la forme du minéral et le fait désigner par son nom]. La planche I du ML donne donc à voir les deux principes de philosophie sans lesquels il est impossible de préparer le : la pierre, tout d'abord, celle-là même qui est évoquée dans Gen 28,11 et plus tard dans Gen 29, 2 :

«... Une grande pierre fermait l'orifice du puits. Quand tous les troupeaux y étaient rassemblés, on roulait la pierre de dessus l'orifice du puits, on faisait boire le petit bétail et l'on remettait la pierre en place sur l'orifice du puits. » [Gen 29, 2-3]

Le puits a une grande importance dans la cabale hermétique [voir Mylius, Philosophia Reformata]. Ici, l'intérêt est redoublé en ce sens qu'il faut attendre que les circonstances soient favorables pour étancher la soif des brebis. Dans l'iconographie, nous avons vu que les Adeptes insistent sur le danger d'hydropisie qui doit prémunir l'Artiste contre l'excès d'eau [qu'il faut comprendre comme le dissolvant]. Dans Gen 29, 7 on lit :

« Voyez ! Il fait encore grand jour; ce n'est pas le moment de rassembler le bétail... Nous ne pouvons pas [faire boire le bétail] tant que les troupeaux ne sont pas tous rassemblés; alors on roule la pierre de dessus l'orifice du puits et nous abreuvons les moutons. » [Gen 29, 7-8]

C'est au crépuscule que paraît Hesperus : elle signale l'aurore de l'oeuvre et représente l'hiéroglyphe de la stibine ou plomb sacré. Celui-ci est considéré comme étant le fils naturel de et il est passionément aimé de que l'on aperçoit, à l'opposé, au Levant. De cet antimoine se forme l'alliage que les Sages ont appelé leur airain ou laiton; on sait que l'étain et le n'ont pas de subsistance assez forte pour servir aux ouvrages des hommes et résister à la violence du feu [Héphaistos] s'ils n'ont, au préalable, été alliés à l'antimoine. Éclat, dureté et lustre sont les qualités que l'on reconnaît communément à cet airain qui le font signaler comme l'Acier des Sages, ainsi que le fait observer Pernety [Fables Egyptiennes et Grecques, tome I]. E. Canseliet a assez parlé des rapports que la musique entretenait avec l'Art sacré pour que l'on ne soit pas surpris d'apprendre que les orgues qui servent à la musique n'auraient pas l'harmonie et la délicatesse du ton que l'on sait et ne seraient pas assez justes pour résonner telles si le forgeron divin n'avait par son mélange modéré l'aigreur de . Eh bien ! Le verset de Gen 29, 7 nous apprend qu'il faut attendre la nuit noire et sereine pour que l'influx astral descende, en forme de rosée, amenée par les anges et annoncée par la Clangor Buccinae [un des classiques du corpus, voir bibliographie]. Cette rosée est d'essence mercurielle : le mystérieux Adepte qui fit une transmutation sous les yeux d'Helvetius lui en a parlé ; il s'agissait d'Élie l'Artiste qui se présenta à son domicile le 27 décembre 1666 [voir Husson, Transmutations métalliques, J'ai Lu, 1974]. Helvetius fit une recension de cet épisode dans son Vitulus aureus. Cependant, la rosée est un ingrédient qui, s'il est indispensable, n'est pas le seul qui soit nécessaire. L'Artiste doit encore s'occuper à trouver les éléments du Lait de Vierge sans lesquels le Rebis, forme évoluée de l'Airain et du laiton, ne saurait s'épanouir. Précisément, ces éléments doivent être cherchés dans la Discorde qui oppose, si l'on nous entend bien, Jacob à Esaü. Fulcanelli a suffisamment insisté sur les deux ingrédients pour qu'il nous soit permis, ici, de passer outre. Nous ferons toutefois remarquer que Basile Valentin a noté que l'Artiste, pour peu qu'il trouve la prima materia, trouvera toujours un pot pour la cuire. Et que cette première matière est réputée être dans le même temps pierre et non pierre : son expression consacrée, par cabale, est donc l'hexagramme de Salomon qui signe l'alliance du et de la . Or, si l'on reprend les possibilités de nature, on remarque qu'une pierre ne peut être trouvée volant dans l'air que si elle y a été projetée de terre, expulsée du cratère de quelque volcan [où elle est donc, en ce cas, littéralement, à la fois pierre et non pierre, puisqu'à l'état pâteux] ou si elle a franchi les bornes de notre atmosphère,  en forme de météorite et
reliquat de quelque comète [voir nos symboles et le chapitre 9 consacré à la pierre noire]. Là encore, c'est l'état igné qui domine. Dans les deux cas, nous avons affaire à une pierre qui chute [cado, cassito : dégoutter] dont la masse de cabale rend, pour ainsi dire, le poids négligeable compte tenu qu'il s'agit là d'un poids de nature, mais non point de l'Art. Seul Dieu connaît, à ce qu'en disent les plus grands Adeptes, ce poids de nature. Nous terminerons ce bref exposé en faisant remarquer que la partie métallique, nécessairement l'étoile, est à chercher dans la pierre tandis que la partie minérale, la fleur, doit être recherchée dans le pot.

Deut 33, 13 : Pour Joseph, il dit : son pays soit béni du Seigneur ! Que le meilleur don du ciel, la rosée, et l'abîme qui gît en bas...

Il s'agit d'un extrait du Deutéronome où Moïse bénit les douze tribus d'Israël. Le don du ciel est, bien sûr, le don de Dieu, c'est-à-dire du soufre [assonance qeion - qeioV]. Rappelons que les alchimistes admettent la présence de deux Soufres parmi les métaux : l'un est combustible tandis que l'autre résiste au feu et préserve le métal contre toute élévation de degré du feu de fonte. L'antimoine, à ce qu'en dit Chartier [voir supra], gouverne ainsi les forges métalliques et par son Soufre incombustible, se joint aux métaux et purifie une partie de leur soufre impur et combustible : telle est l'oeuvre de la rosée de mai. C'est pourquoi les Sages l'ont appelée l'Aimant des métaux :

 Prenez, ont-ils dit, du Lyon noir qui ait les yeux étincelants comme Opalles.

Voici la clef minérale pour ouvrir les corps métalliques et faire voir les teintures. Chartier ajoute que les Hébreux appellent une pierre précieuse que nous nommons émeraude Nophech qui se tire de l'antimoine, selon ce que nous en avons dit. Ce mot veut que ce soit le même que les Arabes ont entendu par Atmadon : Nophech et Atmadon signifient Antimoine ou anqoV ammonoV. On peut, par cet artifice, extraire de la substance antimoniale des teintures et coloris divers pour les pierres précieuses, rubis, émeraudes, opales, etc. De ses entrailles, se tire des teintures différentes tant pour colorer les pierreries que pour conserver et embellir les yeux. La rosée est ainsi assimilable au porte flambeau [christophore] des métaux. En les spiritualisant, c'est-à-dire en les sublimant, elle permet de chasser la ténèbre du sang minéral et de faire ainsi sortir des cendres de ce phénix la vertu cachée du métal. C'est ce qu'exprime ces versets :

« Leur vigne sont des vignes de Sodome, des plantations de Gomorrhe; leurs raisins sont des raisins vénéneux, leurs grappes sont amères. Leur vin, c'est du venin de dragon, un cruel venin de cobra. » [Deut 32, 32-33]

Les alchimistes peuvent reprendre à leur compte ces paroles du Cantique de Moïse : le venin de dragon représente, en effet, le Mercurius senex de Jung ou, si l'on préfère, le vinaigre d'Artephius. D'où ce rappel à l'abîme [Deut 33, 13] où se devine une allusion au Tartare.

Deut 33, 28 : Confiant, Israël se repose; elle coule à l'écart, la source de Jacob, vers un pays de blé et de vin nouveau, et le ciel même y répand la rosée.

Cette dernière citation de l'Ancien Testament se situe à la fin du Cantique de Moïse. On a supputé que la source de Jacob pouvait être le peuple issu du frère d'Esaü. Mais l'hermétiste y verra plutôt la fontaine de vie qui sourd du pied de l'Arbor solari.


la sourve vive de Cadmos - Notre-Dame de Paris [cliché Alain Mauranne]

La source de Jacob est cette fontaine décrite par Bernard Le Trévisan où se viennent baigner et . Le corps dissous des métaux doit être imprégné en cette eau de rose que les Adeptes nomment encore le Lac virginis. Ses vertus que l'on remarque dans ce vinaigre antimonié sont en rapport avec ses écailles feuilletées et brillantes où l'on peut deviner les poissons argentés et sulfurés de D'Espagnet [voir Oeuvre secret d'Hermès]. Basile Valentin parle en son Char Triomphal de l'Antimoine de ce baume de la vie qu'il appelle Balsanum vitae & medentem Mumiam. Fulcanelli a insisté sur l'aspect feuilleté que devait avoir cette prima materia, qui doit posséder un aspect éclatant et nacré, semblable en cela aux yeux de poissons [voir Ripley Scrowle]. Notre matière première, quand elle a été dépurée de ses ordures, est mise en forme carrée ou tetragwnon par quoi on insiste sur le fait qu'elle possède, principiés, les quatre Éléments. C'est également insister sur son brillant par lequel on reconnaît qu'elle est chargée de régule étoilé ou sulphur , premier état de l'âme en voie de dépuration au sein du spiritus. L'obtention de l'anima se fait au prix de la destruction progressive de cet antimoine saturnin, d'où vient que le pseudo Geber affirme :

Eft generalis caufa inventionis calcinationis corporum a terreitate depuratio.

Il est donc de toute nécessité que l'Artiste fasse calciner les parties hétérogènes des Soufres imparfaits et combustibles, qu'il élimine les fèces  et que la vertu corroborative de ses parties plus déliées que sont les brillants de soient communiqués et transférés au avant qu'il soit déchargé de sa . On conçoit donc que la soit une terre façonnée en un Mixte puisqu'elle est le soutien du corps mêlé [airain, laiton] ; les parties contenues sont les trois autres éléments enfermés dans la terre du Mixte : on les a comparés aux sucs de la rose et scindés en Sel, Soufre et Mercure. Le Sel est pris comme la lie de vin ; la seconde est aqueuse ou moyenne substance [Mercure]. La troisième est aérée, volatile et comparée à la fleur du vin [sulphur]. Cette source est encore nommée toison de Gédéon par les Adeptes et il faut y deviner l'origine, probable, de la planche 4 du ML. La légende de Gédéon fait partie du livre des Juges et met en scène, là encore, la visitation d'un ange du seigneur. Cet ange voulut lui donner comme preuve de l'existence et de la force de Dieu cette expérience de la toison :

« ...voici, je mettrai une toison de laine sur l'aire: si la toison seule se couvre de rosée, et que tout le sol alentour reste sec, je connaîtrai que vous délivrerez Israël par ma main, comme vous l'avez dit. » [Jg, 6, 37]

La vocation de Gédéon a donné lieu à un article qu'E. Canseliet a fait paraître dans la revue Atlantis puis dans ses Études de symbolisme alchimique [Pauvert, 1978]. Il y évoque bien sûr le mythe de la Toison d'or et le bélier magique Chrysomelle [voir Trismosin, Splendor solis]. Sans vouloir raconter à nouveau la légende qui se rattache à Hellè et Phryxos, il semble utile de rappeler que le principe volatil ou mercuriel  [la lune à l'aurore] se rattache à Hellè : elle fait une chute vertigineuse dans la mer qui portera son nom, l'Hellespont [mer noire - nigredo]. Hellè [voir Atalante II] correspond au principe qui permettra à l'Adepte de faire circuler l'aqua permanens [et on peut la rattacher à l'allégorie des épisodes du voyage des Argonautes]. Quant à Phryxos, il correspond au point fixe emporté par le bélier magique. Selon les mythographes, Hellè eut de Neptune Paeon ou Edon [voir zodiaque alchimique, cité in Charles Dupuis, Origine de tous les cultes, ou Religion universelle. vol. 6, Paris : E. Babeuf, 1822]. Paeon est connu pour être un dieu de la médecine [Paeoniae herbae : herbes médicinales] et par cabale, on peut y voir un principe de purification, lié au sulphur [de Paihwn, Paian ou Péan, le dieu médecin, surnom d'Apollon] dont on a fait la figure du secours [paiwn] ce qui peut paraître surréaliste quand on connaît la perfidie d'Apollon... Quoi qu'il en soit, il s'agit d'un indice sur le processus de rubigo puisque paiwnia [les fêtes de Paeon] désigne notre pivoine. Remarquons qu'en chinois, le mot pivoine contient le mot tan [meoutan] ou cinabre, ce qui renvoie au dragon rouge des vieux alchimistes [le cambar - kinnabariV - d'Artephius  et de la Turba]. Basile Valentin l'a transcrit en IAMSUPH sur sa Clef X [voir Douze Clefs]. Selon Pline, Paeon découvrit les propriétés médicinales de la pivoine et s'en servit pour guérir les blessures d'Hercule [voir Fontenay]. On préconisait de cueillir la pivoine à la lune décroissante [par cabale lors de la chute d'Hellè] ainsi que le recommande Thessalus dans sa Lettre à Néron. De tout ce que nous venons d'écrire, il suit que la pivoine contracte des rapports avec le phénix, symbole suprême de l'individuation. Voyons à présent Edon. Nous pouvons le rapprocher de Hdwnoi dont la racine signifie réjouir ou charmer. La transition est facile à faire avec Orphée et sa lyre dont nous savons quel est le sens hermétique : il s'agit du lien du Mercure. C'est l'artifice dont l'Artiste a besoin afin que l'aqua permanens reste stable au feu du 4ème degré et que les éléments du Rebis évoluent vers le lapis. Cette fixation a donné le nom d'Aimant des sages à la matière capable, telle la lyre sur les animaux sauvages, de susciter de l'ordre dans le chaos primordial. C'est ce qui fait dire à Senior :

Je suis la lune, croissant humide et froide, et toi, soleil, tu es chaud et sec. Quand nous nous épousons dans la justice de notre état dans une maison qui n’est faite que d’un feu léger portant en lui ce qui est lourd, nous sommes là de loisir, comme sont de loisir une femme et un homme de noble naissance. Cette image est vraie. Et quand le soleil et moi aurons été unis pour demeurer en loisir dans le ventre de la maison fermée, je recevrai de toi l’âme avec tes caresses. Si tu ôtes ma beauté et mon aspect charmant en t’approchant de moi, nous nous réjouirons et l’esprit en nous s’exaltera quand nous serons montés dans l’ordre des vieillards. Alors la lampe de ta lumière versera ses rayons dans ma lampe. Il se fera de toi et de moi un mélange de vin et d’eau douce après que j’aurai recouvert ma couleur de la noirceur semblable à de l’encre après ma dissolution et ma coagulation. Quand nous serons entrés dans la maison d’amour, mon


Ros. Phil., fig. 17 - Revificatio

corps se coagulera et je serai dans ma vacuité. Le soleil répond à la lune : Si tu fais cela, si tu ne me causes pas de dommage, ô lune, mon corps reviendra et ensuite je te donnerai une nouvelle force de pénétration par laquelle tu seras puissante dans le combat du feu de liquéfaction et de purgation. Tu sortiras de ces épreuves sans diminution, et sans ténèbres, comme l’airain et le plomb, et tu ne lutteras pas, car tu ne seras pas rebelle.

Ros. Phil., Réponse de la Reine Lune, Artis Auriferae, t. II, pp. 133-253

Ce passage pourrait être tiré de l'Aurora consurgens, Septième parabole : conversation du bien-aimé et de la bien-aimée [voir M.L. von Franz, trad. la Fontaine de Pierre, 1982, p. 141]. Rappelons que l'Aurora consurgens, en bien des passages, est librement transcrite du Cantique des cantiques [certains comme M.L. von Franz ont été à deux doigts de l'attribuer à saint Thomas d'Aquin, voir AC] et le texte que nous avons cité fait partie des morceaux à la fois les plus beaux et les plus profonds de l'art d'Hermès. Avant de commenter ce passage du Ros. Phil., il paraît nécessaire de voir en quoi il se rapporte au ML. Nous avons vu que la planche de frontispice du ML formait comme une sorte de compendium concernant l'idée que l'on pouvait se faire quant au contenu inconscient véhiculé par les images des textes; c'est d'ailleurs l'une des raisons qui font que le ML est unique en son genre. Il est en effet possible, en se livrant à ce que Jung formule comme l'imagination active, de se livrer, dans l'examen des quinze planches du ML, à une introspection poétique permettant de saisir, en un processus d'interrelation archétypale, l'expression raisonnable tout autant que l'impression sensible. Ce fait a son importance, de l'interrelation archétypale, puisqu'il permet d'étendre notablement la signifiance sémiotique d'une figure qui ne passe pas seulement qu'en image. Voilà que se dégage la véritable richesse conceptuelle de l'alchimie, déjà relevée par Simon Diner [Louis de Broglie que nous avons connu, Fondation Louis de Broglie, Paris, 1988, pp. 59-64] : la pensée alchimique oscille sans cesse entre la corruption de la matière et la purification de l'esprit; elle s'exprime de manière lapidaire par la célèbre formule : SOLVE ET COAGULA. Cette oscillation trouve sa correspondance dans le phénomène de l'imbibition ou mondification : il fait l'objet, pour certains, des détails que l'on voit à la planche IV. En voici la belle version dans l'édition de Manget :


planche quatrième du Mutus Liber, Bibliotheca Chemica Curiosa, Mangetus, 1702

Voici les commentaires de SH :

Tendue sur des piquets, cinq draps reçoivent la rosée céleste (flos coeli) à la partie inférieure nous voyons l’alchimiste et son épouse recueillir cette rosée en tordant l’étoffe pour l’en exprimer : la divine liqueur tombe dans le récipient disposé à cet effet. Sur le sol, en remarquera des formations végétales d’allure curieuse. Or, flos coeli est le nom volontiers donné par les « fils de sciences » à une algue bleue, le nostoc, qui apparaît soudain - comme mystérieusement tombée du ciel (d’où son nom populaire lui-même aux résonances alchimiques : crachat de la lune) - dans les près ou les jardins après la pluie. Des alchimistes traditionnels ont effectivement employé le nostoc pour préparer la matière première de l’Œuvre. Mais la rosée proprement dite soigneusement recueillie (et d’ordinaire au printemps) de la manière bien indiquée sur la figure, est d’usage très courant en alchimie opératique; d’où le nom de « Frères de la rosée cuite » quelquefois donné aux alchimistes rosicruciens du XVIIe siècle. On remarquera la partie supérieure de la planche, où - entre le Soleil et la Lune - nous voyons descendre l’éventail des influences célestes (de deux polarités complémentaires). Le flos coeli peut également, en effet, désigner un mystérieux agent céleste de nature magnétique. L’alchimie opératique suppose en fait la connaissance précise des forces magnétiques: magnétisme solaire, magnétisme lunaire, magnétisme terrestre et même (semble-t-il) ce que les astronomes modernes nomment rayons cosmiques. D’autre part, il ne faut pas oublier que les alchimistes semblent (comme jadis les fulguratores étrusques) aussi avoir eu la maîtrise d’une source colossale d’énergie : celle provenant de la captation directe du « feu du ciel », c’est- à-dire de la foudre. Quant à la possibilité de capter directement cet autre « feu du ciel » que sont les rayons solaires, il semble bien que les adeptes en aient également eu la maîtrise. Voici, à ce propos, ce qu’écrit Magophon dans son commentaire à la planche précédente (car il se demande comment il doit être possible d’allumer la lanterne magique portée par la compagne de l’alchimiste) : Certains auteurs, et non des moindres, ont prétendu que le plus grand artifice opératoire consiste à capter un rayon de soleil, et à l’emprisonner dans un flacon fermé au sceau d’Hermès. Ce miracle, le photographe l’accomplit en quelque sorte, en se servant d’une plaque sensible qu’on prépare de différentes manières.

Sur le nostoc, voir infra [on trouvera de plus amples renseignements sur cette algue terrestre dans Atalanta XXXVII]. Il participe assurément des influences extérieures mais c'est en vain, comme l'affirme avec raison Pierre Dujols, qu'on y chercherait l'arcane mercuriel. C'est cet agent magnétique, l'Aimant des Sages, qui permet en effet de rassembler les restes épars de la prima materia, après qu'elle a été démembrée par le serpent Python [Typhon] à l'instar d'Osiris. La planche X du Splendor solis en donne une belle représentation. De fait, trois influences, principalement, se manifestent à l'Artiste dont il lui faut accorder les poids s'il veut éviter de « brûler les fleurs » : le rayon, l'ombre et l'étai. C'est ce que Fulcanelli a essayé de faire voir avec l'un des bas-reliefs du portail central de Notre-Dame où un chevalier défend son athanor - son vitri oleum - qu'un rayon cosmique va venir percuter. C'est à Nemrod que l'Adepte a fait appel.


Nemrod, Notre-Dame de Paris

Il n'est pas inutile de rappeler la légende de Nemrod, dont la Genèse fait le robuste chasseur devant l'Éternel. Fils de Chus et petit-fils de Cham : Cham était autrefois l'ancien nom de l'Égypte dont Kircher fait dériver le nom d'alchimie.[voir supra] Mais Cham, c'est aussi le petit fils de Noé et le neveu de Miçraïm dont Franck fait le premier roi d'Egypte [voir Paracelse].

« Koush engendra Nemrod. Il fut le premier héros sur la terre, lui qui fut un chasseur héroïque devant le Seigneur. D'où le dicton : "Tel Nemrod, être un chasseur héroïque devant le Seigneur." [Gen, 10, 8-9]

On traduit parfois « contre le seigneur » et non « devant le seigneur » pour affirmer le caractère d'orgueil et d'impiété accusé de Nemrod. La figure de Nemrod se profile comme l'ombre de Job. L'orgueil est lié par cabale à la cohobation, c'est-à-dire à la dépuration du par le , objet des laveures de Flamel qu'on appelle encore Aigles. Cette inflation de la matière spiritualisée, Nemrod ou ses semblables la transpose en bâtissant la tour de Babel [de la racine Bll : confondre] qui nous renvoie d'ailleurs à l'échelle céleste de Jacob [planche 1], en ce qu'il faut y voir l'artifice de la communication entre firmamental et . La construction de la tour de Babel apparaît ainsi comme un rêve éveillé, c'est-à-dire une illusion. Celle de l'adoration des valeurs matérielles. Sur le plan psychologique, il s'agit de l'inflation du MOI - anima, équivalent du sulphur - tout à fait préjudiciable à l'évolution de la psyché vers l'individuation puisqu'il résulte de cette inflation - dont le miroir terrestre est la tour de Babel - une carence des rapports entretenus normalement entre le MOI et le ÇA [voir Ripley Scrowle et Aurora consurgens]. On trouve dans le tarot l'arcane XVI ou Maison Dieu qui résume à merveille le symbolisme véhiculé par la ziggourat biblique [voir notre tarot alchimique]. La tour de Babel était un avertissement pour Dieu :

« Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu'ils n'entendent plus la langue, les uns des autres. - Et l'Éternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre; et ils cessèrent de bâtir la ville. - C'est pourquoi on l'appela du nom de Babel, car c'est là que l'Éternel confondit le langage de toute la terre, et c'est de là que l'Éternel les dispersa sur la face de toute la terre. » [Gen, 11, 8-9]

Il y a dans cette action une ventilation, un essaimage aux quatre vents d'où l'hermétiste tire sa cohobation; le moyen d'éviter une fixation trop précoce de sa matière dissoute. Le premier signe de la fixation - coagulation du  - est l'irisation, marque des couleurs de la queue de paon. Mais ici, victime de son inflation, c'est un coup de foudre qui guette l'impétrant par trop impatient, autrement dit l'explosion pure et simple de son creuset. Le rayon igné  dont l'Artiste a besoin doit être mesuré en sorte qu'il puisse l'imprimer - grajh - dans sa matière grave [voir héliographie]. Ce rayon est équivalent au phénomène psychique de la projection et dépendant de [voir Aurora consurgens, II]. C'est ce rayon victorieux, cette gloire divine largement étalée, que nous apercevons à la planche 4 du ML. Nous donnons infra les correspondances planétaires et zodiacales des rais de l'arc-en-ciel. SH poursuit son analyse :

« L’un des édifices figurés juste au bord de l’horizon (la construction conique à droite) est surmonté de la Croix de Lorraine : ce n’est pas seulement l’emblème d’une grande province française mais c’est un symbole ésotérique traditionnel. »

Rappelons que la croix d'Anjou ou de Lorraine, initialement, n'avait aucun sens ésotérique :  il s'agissait d'un reliquaire contenant une parcelle de la vraie croix, vénéré par les ducs d’Anjou, depuis Louis Ier (1339 -1384) qui le fit broder sur sa bannière. Ce reliquaire, conservé à Baugé, avait un double croisillon. La croix d'Anjou à double traverse en bois de la vraie croix du Christ fut rapportée en 1241 de Crête par Jean d'Alluye qui la cèda en 1244 aux moines de la Boissière. Cachée à Angers pendant la guerre de Cent Ans, elle devint le symbole du Duché d'Anjou. Après le mariage du roi René avec Isabelle de Lorraine, la croix d'Anjou devint la croix de Lorraine. Ce n'est que de façon détournée que certains hermétistes ont utilisé à des fins ésotériques la croix d'Anjou si l'on se souvient qu'elle passa dans le cou des aigles, support des armes. Et l'Aigle, en alchimie, est le symbole majeur de la sublimation. Quoi qu'il en soit, il nous semble bien difficile de distinguer une croix de Lorraine dans la construction conique signalée par SH.
Manifestement, la draperie de l'arc-en-ciel constitue un temple, érigé en partant de la jusqu'à la sphère du . Et le récipient apte à recueillir les effluves célestes est représenté par les toiles tendues entre le Bélier et le Taureau. Le faîte de ce temple est le ciel firmamental et son toit est tendu de cet arc-en-ciel zodiacal - ésotérique pour le coup - où se devine l'influence du symbolisme de la rota. Le centre de cette roue ou rose cosmique se situe en dehors du plan de la gravure : ce point central n'en a qu'une valeur plus virtuelle car nous ne savons pas, au vrai, faire la part de ce qui monte et de ce qui descend dans ces flux entrelacés  entre terre et ciel. Les commentateurs ont, en effet, raisonné sur cette planche en considérant que les rayons descendaient forcément. La Tabula Smaragdina, toutefois, est formelle :

« Il monte de la terre au ciel, & derechef il descend en terre, & il reçoit la force des choses supérieures & inférieures. »

La fig. 8 du Ros. Phil., par ailleurs, montre clairement que c'est un spiritus abscondus  [esprit caché] et corruptus qui monte, c'est-à-dire qui est sublimé [sur le sens à donner à cet « esprit Mercure » , voir Jung, Essais sur la symbolique de l'esprit, op. cit.]. D'où vient cet esprit ? Si nous regardons la planche 4 de façon élémentaire, il ressort clairement que cet esprit ne peut provenir que de la . Il ne saurait évidemment provenir du qu'il ne fût, au préalable, émané d'une production chthonienne. Il faut donc, en même temps que nous évoquons des effluves célestes, ne pas oublier les efflorescences salines [voir là-dessus l'arcanum duplicatum ; son caput mortuum ainsi que le caput corvii du Donum Dei]. Elles seules semblent capables de produire l'esprit - au sens d'animus - dont les alchimistes ont besoin, et pour préparer leur , et pour préparer leur . C'est ce qu'assure Batsdorff :

« Or la sublimation présuppose toujours la dissolution du corps , et tout corps est dissout par l'esprit avec lequel il est mêlé, et par lui il est fait spirituel ; et lorsque le corps est dissout, l'esprit se coagule par la même opération, qui est divine, surnaturelle et incompréhensible » [Filet d'Ariadne]


fig. 9 du Ros. Phil. Mundificatio

Cette ascension spirituelle - prélude à la dépuration - ne vaut donc pour autant, que le corps [i.e. la materia prima] ait été dissout [corrompu] dans et par l'esprit. On voit le paradoxe : l'accès à l'anima [MOI] purifiée passe essentiellement par une corruption du corps médiée par l'animus [SOI]. Le problème du Bien et du Mal paraît contenu - sous réserve des limites de notre analyse - dans cette antinomie, chose déjà relevée dans l'Aurora consurgens et le Ripley Scrowle. Nous terminerons cet examen sommaire avec une troisième planche, la quatorzième.


planche quatorzième du Mutus Liber, Bibliotheca Chemica Curiosa, Mangetus, 1702

Cette planche est bien connue des disciples d'Hermès par la maxime finale :

Ora
Lege Lege Lege Relege labora
et Invenies.

Le panneau supérieur de la planche donne à voir trois tours. Comme on le dit dans l'analyse de l'ensemble des planches, il est plausible, sinon probable, que les trois tours soient mises pour les signes zodiacaux signalés au deuxième panneau. Ces tours sont du reste à l'image de ces Mont- Joie que Fulcanelli évoque dans son Myst. Cath. [p. 68]. Nous avons indiqué ailleurs qu'il s'agissait d'une allégorie dont le sujet est la rosée qui s'élève jusqu'au mont de la Magnésie [par cabale, les sept boeufs de labour]. L'occasion nous est donnée de citer Appolonios de Tyane, également évoqué par Fulcanelli dans l'un de ses calembours,


Tableau des planches

Voici les quinze planches du Mutus Liber en grandes vignettes qu'accompagnent la gravure initiale et l'Incipit :

AU LECTEUR

Quoy-que celuy qui a fait les frais de l'Impreffion de ce Livre, n'ait voulu mettre à la telle ni Lettre dédicatoire, ni Préface, pour des raifons qu'il a par devers luy; j'ay cru, pourtant, qu'il ne trouveroit pas mauvais qu'il foit intitulé, Livre Muēt ; néanmoins toutes les Nations du monde, les Hébreux, les Grecs, les Latins, les François, les Italiens, les Efpagnols, les Allemans, &c. peuvent le lire & l'entendre. Auffi eft-ce le plus beau Livre qui ait jamais efté imprimé fur ce fujet, à ce que difent les Savans, y ayant-là des chofes qui n'ont jamais efté dites par perfonne. Il ne faut qu'eftre un véritable Enfant de l'Art, pour le connoître d'abord. Voilà (cher Lecteur) ce que j'ay cru devoir vous dire.

 
En 1677, apparut un ouvrage ne comportant aucun texte. Il fut édité à La Rochelle par Pierre Savouret. Une autre édition parut vers 1725 à Paris. C'est Eugène Canseliet qui en retrouva la trace dans le catalogue distribué en 1937 par un libraire parisien, Thiebaud, successeur de Nourry [les planches sont celles présentées dans l'édition de La Rochelle]. On connait aussi des planches dépareillées qui sont conservées dans la collection alchimique de l'université de St Andrews. Plus tard, vers 1702, le médecin genevois Jean-Jacques Manget inclut les planches dans sa Bibliotheca chemica curiosa ; il semble que la version de Manget soit la plus soignée. On suppose que l'auteur se serait dissimulé sous l'anagramme d'Altus, qu'en décodant, l'on peut transformer en Sulat : il s'agirait de Jacob Saulat, sieur des Marez. Celui-ci déclara en effet avoir découvert le manuscrit lorsqu'il sollicita le privilège de l'éditer à son compte. Il fut accordé par Louis XIV à Saint-Germain, le 23 novembre 1676. J. Van Lennep ajoute dans son Alchimie (p. 231) qu'un argument de poids fut ajouté par Serge Hutin quand il découvrit que les armoiries figurant sur la quinzième planche étaient celles du sieur Saulat des Marez. Nous commentons les planches du Mutus Liber en y ajoutant des commentaires de Magophon, alias Pierre Dujols, tirés de son Hypotypose. On verra que plusieurs passages de ce texte ont été repris à peu intacts dans le Myst., ce qui, de notre avis, laisse peu de doute quant à l'auteur présumé du Ier tome de la trilogie. Voici les commentaires de Magophon, avant qu'il entame l'examen des quinze planches :

"Il s’est formé autour du Mutus Liber une légende absurde. Une Ecole - qui n’a d’hermétique que le nom - a fait à cet ouvrage une réputation d’obscurité impénétrable et, de ce chef, le vénère comme un sacrement, sans le comprendre. C’est une erreur; de même que traduire Mutus Liber par le Livre muet, sans paroles, est un contresens philosophique. Tous les signes adoptés par l’industrie humaine pour manifester la pensée sont des verbes. Les Latins - ce mot entendu congrûment appellent le dessin, la peinture, la sculpture et l’architecture, au moyen desquels les Hiérogrammates réservent aux élus les arcanes de la Science, mutae artes, c’est-à-dire les arts symboliques.

Qu’est-ce qu’un symbole? Sumbolh est une convention, un signe de reconnaissance. Un symbole est donc ce que nous nommons aujourd’hui un " Code ", un système tacite d’écriture adopté pour la correspondance diplomatique, voire commerciale, les communications télégraphiques, sémaphoriques, etc. Pour un homme illettré, tout livre est mutus. Un volume en hébreu, sanscrit, chinois, est un mutus liber, un libre muet, pour le plus grand nombre, encore qu’ils soient instruits dans leur propre langue. Il faut donc se faire à cette idée, toute simple, que le Mutus Liber est un libre comme les autres et qu’il peut se lire en clair, si l’on en possède la grille.

D’ailleurs, les ouvrages d’alchimie, en vers, en prose, en latin, en français ou tout autre idiome, ne sont eux-mêmes que des cryptogrammes. Bien qu’écrits avec les lettres banales de l’alphabet et le vocabulaire commun, ils n’en demeurent pas moins indéchiffrables pour quiconque en ignore la clef. A dire vrai, entre les deux procédés sténographiques, celui du Mutus Liber est encore le plus transparent, car l’image objective est certainement plus parlante que les tropes littéraires et les figures de rhétorique, surtout en une matière aussi expérimentale que celle de la chimie.

En épinglant ces quelques pages de commentaires aux planches allégoriques du Mutus Liber, nous nous sommes proposé, sans quitter le manteau du philosophe, d’en faciliter la lecture, par une interprétation sincère, aux véritables inquisiteurs de science, probes, patients, laborieux comme les diligentes abeilles, et non aux curieux, désœuvrés et frivoles, qui passent leur vie à papillonner inutilement de livre en livre, sans jamais s’arrêter à aucun pour en extraire la mellifique substance.

Eh quoi ! La grammaire, la géographie, l’histoire, les mathématiques, la physique, la chimie et le reste ne deviennent accessibles qu’après de longs et pénibles efforts, et l’on voudrait entrer au débotté dans le " Palais du Roi " sans observer les convenances et se soumettre aux lois de l’étiquette ! Une lecture hâtive et superficielle ne saurait remplacer l’étude austère et grave. Les sciences profanes elles-mêmes ne sont pénétrables et assimilables qu’à la suite d’un travail soutenu et prolongé.

On peut nous objecter que l’Université compte d’illustres grammairiens, géographes, historiens, mathématiciens, physiciens et chimistes, mais qu’on n’y signala jamais le moindre alchimiste. Et si l’agrégé d’alchimie est inconnu, c’est que l’alchimie est une chimère. Cet argument ad hominem n’est pas sans réplique : une chose cachée n’est point pour cela inexistante, et l’alchimie est une science occulte  ; nous dirons mieux : elle est la science occulte tout entière, l’arcane universel, le sceau de l’absolu, le ressort magique des religions, et c’est pourquoi on l’a appelée l’Art Sacerdotal ou Sacré.

Il y a dans toutes les croyances imposées au vulgaire au moyen d’une mythologie appropriée: Bible, Védas, Avesta, Kings, etc., un substratum positif qui est l’assise des sanctuaires de tous les cultes répandus sur le globe. Ce mystère, reconnu dans le catéchisme comme l’apanage des Pontifes - qui ne sont pas les Dignitaires publics - est l’alchimie sur tous les plans: physique et métaphysique. La possession exclusive du sacrarium fait la force des Eglises; aussi veillent-elles sur le " secret maçonnique " avec un soin inquiet et jaloux, secondées par une police et une censure ombrageuse.

Nous n’avançons rien au hasard, et cependant ces allégations peuvent sembler gratuites, parce qu’invraisemblables, attendu que, depuis l’invention de l’imprimerie, les livres hermétiques ont toujours été publiés librement avec la licence des autorités civiles et religieuses. Et rien, en effet, ne s’opposait à la diffusion de ces libellés écrits en langues connues, mais en dedans; à telle enseigne que les plus grands chimistes de L’Ecole de Lavoisier à Berthelot- s’y sont brisé le front sans résultat. N’est ce pas ici le lieu de rappeler la méprisante apostrophe d’Artéphius et les avertissements hautains des Adeptes qui déclarent, sans ambages, n’écrire que pour ceux qui savent et leurrer les autres ! Ainsi fait-on parler le " Christ " dans les Evangiles, et les disciples se modèlent sur le " Maître ".

Mais, pour être une science cachée, l’alchimie n’en est pas moins une science réelle, exacte, conforme à la raison et, de plus, rationaliste. De tous temps, il y eut des " faiseurs d’or "; les " gentilshommes verriers ", même de nos jours, la transmutation opère encore des miracles. A la suite de débats sensationnels et peu distants [Cette introduction a été écrite avant la première guerre mondiale. (N. de l’Ed.)] on a laissé dire - et au milieu de quelle stupeur que l’Administration de la Monnaie aurait saisi, sans autre forme de procès - et pour cause ! - la production d’un alchimiste contemporain: - " Vous ne devez pas savoir pouvoir faire de l’or ! " Lui dit-on d’un air comminatoire, en le renvoyant les mains libres, mais vides. Est-il donc défendu d’être savant ou alors l’alchimie serait-elle un secret d’Etat ? Cela n’emporterait point cette conclusion naïve les ministres qui se succèdent soient au fait de la Kabbale. Les rois règnent, mais ne gouvernent pas, suivant un aphorisme célèbre. Et il semble bien, par moment, qu’il y ait encore, dans la coulisse, quelque éminence grise qui tire les ficelles! Le fameux " Galetas du Temple " n’est peut-être pas si aboli qu’on le suppose, et il y aurait un livre surprenant à écrire sur les filigranes des billets de banque et les sigles des pièces de monnaie.

Mais dans ce cas, dira-t-on, pourquoi l’or est-il devenu si rare que la vie sociale en est comme paralysée ? Les espèces ne se sont pas volatilisées, elles se sont déplacées, et il faut attendre qu’elles reviennent à leur point de départ par un mouvement économique inverse. Seulement, une trop grande lenteur dans ce retour peut avoir des conséquences incalculables.

La politique des peuples est réglée par un pacte métallique secret qui ne peut être violé sans entraîner les plus graves complications internationales. On tirera donc des billets à tour de bras, mais on ne frappera plus de pièces d’or. Et pourtant, ce n’est point que l’or manque : il s’étale ostensiblement, et avec quel faste, sur d’innombrables épaules, autour de poignets, de doigts et même de jambes dont d’élégance et l’esthétique laissent parfois à désirer. Rien ne serait, partant, plus facile pour l’Etat que d’échanger son papier contre de la matière précieuse et de mettre les " coins " à l’œuvre. C’est paradoxal, mais c’est la vérité. Il y a donc à cette éclipse momentanée du numéraire or une raison profonde fondée sur la sagesse. " Or est qui or vaut ", dit un adage. Si la frappe en était licite aux nations qui ont épuisé leurs réserves normales, la surabondance en entraînerait l’avilissement. L’étalon fiduciaire n’offrirait plus aucune garantie et équivaudrait à de la fausse monnaie. L’équilibre financier serait rompu; ce serait la mort des affaires, la ruine mondiale. C’est pourquoi la production " naturelle " de l’or est elle-même limitée, si bien qu’on refuse la concession de nouvelles mines et jusqu’à son extraction à pauvre rendement des sables fluviatiles et autres.

Cependant, l’heure est proche où la science réclamera intégralement tous ses droits, et ou l’occulte redeviendra manifeste comme il le fut jadis. Le savant Girtaner l’a annoncé en basant son opinion sur des lois ignorées, mais certaines: " Au XXème siècle, la Chrysopée sera dans le domaine public ". Cet événement considérable est subordonné, évidemment, à un statu social tout différent de celui qui nous régit; mais nous allons fort, le monde tourne vite, et qui peut prévoir la charte de demain !

Toutefois, si l’alchimie se bornait uniquement à la transmutation des métaux, ce serait une science inappréciable sans doute au point de vue industriel, mais assez médiocre au sens philosophique. En réalité, il n’en est pas ainsi. L’alchimie est la clef de toutes les connaissances, et sa divulgation complète est appelée à bouleverser de fond en comble les institutions humaines, qui reposent sur le mensonge, pour les rétablir dans la vérité.

Ces considérations préliminaires nous ont paru opportunes, avant de prendre charitablement le lecteur par la main pour le conduire dans les inextricables méandres du labyrinthe.

Comme notre désir est d’être utile aux chercheurs, mais que nous ne pouvons, en quelques pages, écrire un traité technique, nous devons, avant d’entrer en matière, orienter le disciple vers l’ouvrage qui semble le mieux correspondre aux figures du Mutus Liber. La plupart des manipulations indiquées dans ce recueil de symboles se trouvent assez bien décrites par le plus notoire des philosophes, dans L ‘Entrée Ouverte au Palais Fermé du Roy d’Eyrénée Philalèthe.

Ce n’est pas qu’il n’y ait plus rien à y ajouter. Loin de là, au contraire. La pratique de Philalèthe, qui nous est présentée sous des dehors aimables et persuasifs, compte parmi les fictions les plus subtiles et les plus perfides de la littérature hermétique. Elle renferme cependant la vérité, mais comme le poison recèle quelquefois son antidote, si on sait l’isoler de ses alcaloïdes pernicieux. Le cas échéant, nous signalerons les traquenards à mesure qu’ils se présenteront sous nos pas.

Le Mutus Liber se compose de quinze planches d’emblèmes, les unes véridiques, les autres sophistiques, et disposés dans un de ces beaux désordres qui, suivant le précepte de Boileau, est un effet de l’art."

Nous sommes dans l'ensemble d'accord avec ce qu'écrivait Pierre Dujols, même si nous ne pouvons pas partager ses vues quant à la possibilité même des transmutations. Ce n'est pas que nous ne le souhaitons pas, mais la raison a ses bornes là même où commence la poésie. Et même encore plus loin, si l'on veut bien entendre que la cabale hermétique a pour base une forme rare de poésie, celle qui dit par les mots du coeur et de la finesse d'esprit ce que d'aucuns voudraient ne prendre qu'à la lettre. Auquel cas, inutile qu'ils s'attardent sur l'alchimie, car, comme le dit Magophon, la " Philosophie ne leur est pas idoine ". Voici ce qu'écrivait E. Canseliet, en introduction à l'analyse de la Porte alchimique de la villa Palombara :

"Magophon, c'est la voie du mage : magou, magou, du mage et jwnh, phoné, voix, parole. Le pseudonyme dissimulait Pierre Dujols de Valois qui rédigea, pour la première fois, une excellente explication des planches du Livre muet - Mutus Liber.cette édition, la troisème depuis 1677, après celle de Jean-Jacques Manget, en 1702, qui fut achevée d'imprimer le 23 juin 1914, donna la naissance à 285 exemplaires, numérotés et paraphés par Emile Nourry. Parmi ceux-ci, nous possédons le numéro 22 dont Pierre Dujols fit hommage à notre Maître et dont nous donnons, en fac-similé, l'envoi manuscrit sur la page de faux titre. Cela sans commentaire, si ce n'est que nous traduisons ces petits vers latins, simplement pour détromper ceux qui veulent que le libraire-érudit, mort en 1926, ait été Fulcanelli :
 


 Ouverte aux ingénieux, - Et scellée pour les sots, - Je t'offre cette lecture - Pour nous élucidée." [Deux Logis Alchimiques, Pauvert, 1979]


Pierre Dujols de Valois (1862-1926)

Pierre Dujols était persuadé que l'alchimie spéculative était incomplète et trompeuse et que les textes, de même que les images, revêtaient des significations plus profondes, non pas par leur ésotérisme avoué mais par leur exotérisme caché. Il répondit un jour à son ami Paul le Cour, qui voyait l’alchimie comme une ascèse intérieure :

« qu’il était complètement dans l’erreur et qu’il ne pouvait pas comprendre l’intellectualisme hermétique sans travailler sur la matière, que la terminologie hermétique ne pouvait être remplacée par une terminologie scientifique »

Le 19 avril 1926, peu après qu'il eût terminé de lire Le Mystère des Cathédrales,  Pierre Dujols devait décéder, âgé de 64 ans.

"Je l'ai salué quelquefois, déclare Canseliet, entr'aperçu sur son grabat, où il gisait perclus, souffrant d'une arthrose - comme Scarron. Il ne pouvait pas plier les genoux ni, par conséquent, quitter la position assise. Alors, le soir, quand il s'étendait, ses genoux restaient en angle et lui servaient de pupitre."
 
Nous ne saurions passer sous silence le travail de Serge Hutin [SH] sur le ML, publié aux éditions Le Lien, à Maizière-lès-Metz en 1966. Rappelons que S. Hutin (1927-1997) fut un hermétiste de haut vol et qu'on lui doit plusieurs ouvrages d'importance sur l'Art sacré dont un Que Sais-je sur l'Alchimie, récemment réédité.


Serge Hutin

Il était tentant de reprendre le travail de Hutin à propos du ML, en miroir de celui que propose Dujols dans son Hypotypose ; après tout, le hasard a voulu que M. Hutin soit né l'année qui a suivi celle de la mort de Dujols. Nous avons donc amplifié l'analyse consacrée à chaque planche, en remployant les notes de Hutin, non pas in extenso car il y aurait eu de nombreuses redites, au regard de nos commentaires propres, mais en faisant ressortir l'acuité de ses remarques concernant tel point qui aurait pu nous échapper ou tel autre qui aurait dû mériter un développement spécial. Le texte de Hutin peut être trouvé dans ce site :

http://perso.wanadoo.fr/pensee.sauvage/telechrg/mutus.pdf.

[pour la commodité de la consultation, vous trouverez d'abord les planches en vignettes, à agrandir en cliquant dessus. Chaque planche est ensuite commentée, et peut être agrandie de même. Nous donnons d'autres planches, en couleur, dans la section des gravures.].

planche 1

planche 2

planche 3

planche 4

planche 5

planche 6

planche 7

planche 8

planche 9

planche 10

planche 11

planche 12

planche 13

planche 14

planche 15
 

II. Explications concernant les opérations qui se déroulent aux planches 4, 5, 6, 7 et 10 -

Pour un livre muet, le Mutus Liber [ML] peut être disert à un étudiant qui a lu ses textes. Posons d'abord que le ML est constitué d'une série de planches formant l'oratoire et d'une autre série formant le laboratoire. La planche 1 sert de portique et montre que c'est du Mercure qu'il sera question ici. La relation à l'airain ne fait aucun doute là-dessus. La planche 4 montre comment on obtient la première matière, celle qui donne accès au Mercure commun. Cette matière est formée de deux substances, l'une voilée par la figure d'Arès et l'autre par celle de Vénus-Aphrodite. La réunion des deux fournit une substance liquide [ou plus exactement pâteuse, objet de la sublimation philosophique], idéalisée par la rosée de mai, que le couple recueille dans de larges bassines. Ce sel fait l'objet d'une première calcination à la planche 5. On recueille un premier Caput mortuum, qui correspond à un sel en forme de D et sans doute de nature mercurielle, là encore purement idéalisé : il s'agit du Mercure commun. L'esprit, qui s'est condensé dans le gros ballon qui correspond au récipient est ensuite mis au fourneau au bain de sable. La planche 6 montre le recueil de la substance après qu'elle a été mise en digestion au bain de sable. Le matras ouvert est disposé au fourneau à réverbère et va donner, là encore deux produits, l'un sous forme d'un résidu qui correspond au Soufre, figuré par une | et l'autre sous forme d'un autre esprit qui va se condenser dans le récipient. A la fin de la planche 6, le Mercure D est mis à calciner au fourneau dans un pot. Vient la planche 7. Dans un premier temps, on mêle l'esprit obtenu précédemment et le Mercure commun qui a été calciné. Le tout est mis en calcination et on recueille un troisième sel, sous forme d'une ¯ qui correspond au double Mercure. C'est ce qu'exprime la scène de l'oratoire du bas de la gravure où l'on voit Saturne dévorer son propre enfant. Enfin, vient la planche 10. On prend le Soufre qui correspond à la | que l'on joint à ¯ qui correspond au double Mercure. Le tout {|¯} est pesé selon les proportions requises et mis dans un matras qui est scellé au feu de lampe : ce serait le fameux sceau d'Hermès. C'est manifestement la voie humide qui est ici exposée, celle que nous n'avons pu, jusqu'à présent, malgré une section entière, dévoiler autant que nous l'aurions voulu... Le matras est disposé ensuite dans l'athanor philosophique et la Grande coction démarre. On doit passer, selon la tradition, par trois couleurs, en débutant par le noir, puis le blanc et enfin le rouge. L'opération entière semble plus complexe que celle qui a été décrite, parce qu'il faut passer par des réitérations de la même technique, ainsi que semblent le montrer les planches intercalées, notamment les deux couples 8 - 9 et 11- 12. Les planches 8 et 11 ont un rapport évident avec la planche 2. C'est la partie supérieure qui diffère en ce que, à la planche 2, les acteurs hermétiques nous sont en quelque sorte présentés, de part et d'autre de Jupiter, tandis qu'aux planches 8 et 11, nous apercevons le Mercure philosophique et les aigles qui indiquent une sublimation. La planche 13 ne diffère de la planche 10 que par les chiffres qui apparaissent en bas et à droite. Ils indiqueraient le pouvoir de multiplication de la teinture... La planche 14 semble être comme un mode d'emploi. La partie supérieure montre trois tours qui correespondent à l'athanor. Il y a trois coctions. La vignette au-dessous montre les trois chiffres romains : VI - II - X qui correspondent au triangle de feu des astrologues, avec respectivement : Lion - Bélier - Sagittaire [cf. zodiaque alchimique]. Si l'on fait l'hypothèse qu'il y a concordance entre les tours et les 3 séries, la quenouille serait peut-être l'indice d'un feu qui doit être dosé en sorte que le contenu soit dans un état filant, mais alors on ne comprend plus pourquoi c'est la voie humide qui est exposée, car la température s'élève bien au-delà de 500 °C et le matras volerait en éclat. En résumé, il serait excessif d'observer dans ces gravures allégoriques le travail réel pour la voie humide. Mais il y a d'importantes indications à retenir concernant les questions de la séparation, de la conjonction et de la sublimation.
 
 

III. Mutus Liber
 
 

planche 1


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - I

Tel qu'en son rêve le dormeur : le rêve de Jacob [Gen, 28, 12]. On retrouve d'emblée le symbolisme hermétique : les anges sonneurs sont destinés à tomber [cado, cassito] ; une certaine idée de la convection [rappelons que le lit de roses hermétiques s'écrit et se prononce nigredo]. Aussi une image de la croix hermétique  puisque l'échelle peut être vue comme le Christ : une idée du creuset. Encore : la mandorle mystique ornée de roses ; l'idée virginale [Virgo paritura]. Enfin, la en son dernier quartier, annonçant l'aurora hora : Lucifer [cf. Aurora consurgens]. Ajoutons que le temps hermétique n'est pas le temps physique mais qu'il se rapproche du temps psychologique : la mandorle clôt un espace issu de deux cercles interceptés.

L'échelle des philosophes sépare en deux parties cette image, encadrée par des branches de rosier ; deux anges sonnent de la trompette ; un dormeur est étendu, allongé sur le côté droit sur une roche ; en haut, la lune en son dernier quartier.

L'échelle se retrouve à la planche II du Myst. et Fulcanelli la commente ainsi :

"Maintenue entre ses genoux et appuyée contre sa poitrine se dresse l'échelle aux neuf degrés -  scala philosophorum - hiéroglyphe de la patience que doivent posséder ses fidèles, au cours des neuf opérations successives du labeur hermétique..."

L'Adepte commente ici l'échelle de la Philosophie, au grand portail central de Notre-Dame de Paris. Et d'ajouter :

"La patience est l'eschelle des Philosophes, nous dit Valois [Oeuvres de Nicolas Grosparmy et Nicolas Valois, Mss. biblioth. de l'Arsenal, n° 2516 (166 S.A.F.)], et l'humilité est la porte de leur jardin ; car quiconque persévérera sans orgueil et sans envie, Dieu lui fera miséricorde."

Essayons de décrypter les mots-clefs ; la patience renvoie à patio [souffrir, supporter] qui est une indication sur l'un des deux principaux corps dont est composée la pierre : le patient d'abord, qui est le Corps ou Sel, dont l'animal fétiche est le cerf. L'agent ensuite, qui est le Soufre rouge et dont l'animal symbolique est la licorne. Nous avons identifié ailleurs le patient à une Terre et l'agent à une chaux métallique qui est la teinture de la Pierre.
L'humilité [humilis] de humus [sol, terre] nous indique qu'une substance ne s'élève pas du fond de la cuve lorsqu'elle est maintenue en solution : autrement dit, elle précipite. C'est la classique allégorie de l'état « humble et modeste » ou du caractère « boueux, limoneux » que les Adeptes emploient pour désigner la pierre des philosophes. Lorsque Nicolas de Valois dit que l'humilité est la porte du jardin, il s'agit de la stricte vérité puisque, sous l'humilité, se cache le dissolvant universel à son stade premier - Lion vert -, appelé aussi Mercure commun. Son animation, par infusion des Soufres, le transformera en Lion rouge.
L'orgueil ou la fierté [ferus] traduit un caractère sauvage, non cultivé mais aussi grossier, cruel et se rapproche par assonance de ferrum [le fer, au sens de glaive ou d'épée mais aussi au sens de rouilleà ferre] ; il s'agit là d'une indication sur le travail du 3ème oeuvre, en son début, là où le chevalier doit combattre le dragon écailleux qui figure le Mercure [on peut trouver dans l'emblème XLI de M. Maier en son Atalanta fugiens, une bonne analogie avec le sanglier de Calydon]. Ce dragon, d'ailleurs, est un symbole ubiquitaire. Il signifie dans une première acception l'une des matières premières qui se trouve dans un état feuilleté, friable et qui présente parfois des points colorés qui signalent une partie vitriolique. Dans une seconde acception, le dragon écailleux est le symbole du Mercure, comparable à Cronos ; c'est alors l'équivalent de la terre feuillée des Sages qui doit être ouverte avant que l'or puisse y être « enté ». L'une des gravures du De Lapide Philosophorum de Lambspinck [gravure 2] illustre parfaitement le devenir de ce dragon, à une phase avancée de la Grande coction.
L'envie doit être comprise dans le sens de désir [regretter, déplorer une perte] qui nous renvoie aux pleurs des mères du massacre des Innocents de N. Flamel, c'est-à-dire à l'époque de l'introduction du Corps et de l'Âme dans l'Esprit [comprenez la dissolution du Sel et du Soufre dans le Mercure].
Les neuf opérations, enfin, représentent le temps hermétique de la Grande Coction

[Léto souffre pendant neuf jours et neuf nuits les douleurs de l'enfantement, i.e. avant le début de la coagulation. Léto ou Latone fut assez heureuse pour aborder l'île de Délos, où elle accoucha d'Apollon et d'Artémis, autre nom de Diane aux cornes lunaires]

et les Anges, qui selon le pseudo-Denys, sont hiérarchisés en trois triades. Ces anges, nous les voyons, qui s'apprêtent à éveiller le dormeur, c'est-à-dire à animer le Mercure. Car cette scène n'est qu'une allégorie de l'animation du Mercure et nous donne le sujet du ML. cette scène se rapporte évidemment au Lion vert, la grande inconnue du problème ; cette allégorie se rapporte aussi à la dissolution des deux principes dans le Mercure philosophique et au laiton que certains auteurs ont appelé l’airain. Ce dormeur est sur le point d'être réveillé au son de l'airain. C'est l'opération de la transformation du Lion vert en Lion rouge qui est symbolisée. Les roses doivent être rapprochées de « nitri flore » qui désigne la fleur de nitre. On en récoltait jadis en Egypte et en Macédoine. Il s'agit probablemant d'un sel alcalin. Un doute subsiste dans l'interprétation du quartier lunaire dans la mesure où certains critiquent ont indiqué que la lune devrait plutôt être à son premier quartier ; nous nous rangeons à cette vision dans la mesure où le travail va commencer. La Lune en son premier quartier, nous l'avons montré dans la section de l'Olympe Hermétique, désigne le Mercure philosophique, alors que la Lune dans son dernier quartier désigne le Sel des philosophes. On connait une autre version de cette planche où l'on voit, d'après E. Canseliet, que :

"...l'alchimiste sommeille, paresseusement étendu, une énorme roche lui servant d'oreiller, non loin d'une nappe profonde qui alimente, en chute vive, le ruisseau coulant à ses pieds."

On ne saurait en vérité mieux parler du Mercure philosphique. Le ciel étoilé et serein renvoie évidemment à Jupiter, arbitre suprème dont le rapport avec Thémis est des plus étroits. Ce ciel serein est aussi celui de la rosée de mai, qui symbolise le dissolvant. De cette première planche, Magophon nous a donné l'interprétation suivante :

"La première, qui sert de frontispice, est vraiment capitale. De sa compréhension dépend tout le succès de l’Œuvre. On y voit, dans un cartouche formé de deux rosiers entrelacés, un homme endormi sur un roc où végètent des kermès rabougris. Une eau limpide s’en épanche avec des reflets métalliques. A côté du dormeur, sur une échelle - l’Escalier des Sages - deux anges sonnent de la trompette pour le réveiller. Au-dessus, un ciel nocturne propice au repos : les étoiles brillent et la lune découpe sa corne d’abondance.

Cette page initiale comporterait une critique non imputable à l’auteur instruit, mais à l’artiste profane qui, dans la reproduction des figures, a commis, sans s’en douter, un lourd contresens. Et c’est déjà un grand point que de le signaler, sans qu’il soit nécessaire d’insister davantage. Les gloses hermétiques en avertiront le disciple qui ne jugera pas inutile de s’informer.

L’Homme endormi est le sujet de l’Œuvre. Quel est ce sujet ? Les uns disent que c’est un corps ; d’autres affirment que c’est une eau. Les uns et les autres sont dans le vrai, car une eau, dénommée " la belle d’argent ", jailli de ce corps que les Sages appellent la Fontaine des Amoureux de Science. C’est le mystérieux selage des Druides, la matière qui donne le sel ( de sel pour sal et agere produire ). Le secret du magistère est d’en dégager encore le soufre et d’en utiliser le mercure, car tout est dans tout. Certains artistes prétendent s’adresser ailleurs pour cet effet, et nous ne nierons pas que l’hydrargyre de cinabre puisse être de quelque secours dans le travail, si on sait dûment le préparer soi-même ; mais on ne doit l’employer qu’à bon escient et à propos. Pour nous, celui qui parvient à ouvrir le rocher avec la verge de Moïse, et ce n’est pas une mince confidence, a trouvé la première clef opératoire. Alors, sur cette pierre abrupte fleuriront les deux roses qui pendent aux branches de l’églantier, l’une blanche et l’autre rouge.

On nous demandera, et non sans raison, quel verbe magique est capable d’arracher aux bras de Morphée notre Epiménide, qui semble vraiment sourd aux clameurs des buccins. Ce Verbe vient de Dieu, porté par les anges, les messagers de feu. C’est un souffle divin qui agit de manière invisible, mais certaine, et ce n’est pas une hyperbole. Sans le concours du ciel, le travail de l’homme est inutile. On ne greffe les arbres ni on ne sème le grain en toutes saisons, chaque chose a son temps. L’Œuvre philosophale est appelé l’Agriculture Céleste, ce n’est pas pour rien ; un des plus grands auteurs a signé ses écrits du nom d’Agricola, et deux autres excellents adeptes sont connus sous les noms de Grand Paysan et de Petit Paysan.

Le disciple devra donc méditer longuement sur cette première planche, la confronter avec les apologues en langue vulgaire. Puisse-t-il être assez heureux pour entendre lui-même la voix du ciel ; mais qu’il sache, auparavant, qu’il y prêtera l’oreille en vain, s’il n’est nourri lui-même des Saint Lettres."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Pierre Dujols, alias Magophon, manie la cabale hermétique avec une dextérité consommée. Certains prétendent que Dujols, le libraire-érudit, aurait pu être Fulcanelli... Il est certain que l'on trouve dans son Hypotypose des passages qui évoquent fortement Myst. et que le style de Dujols se rapproche étrangement de celui de Fulcanelli. Quoi qu'il en soit, il est facile de voir que ses propos se rapportent à la préparation du Mercure. Et qu'un sulfate [ou un sulfure] est nécessaire à l'oeuvre, sans lequel l'hydrargyre philosophique ne peut se manifester. Cette hydrargyre vient-il du cinabre ? Voilà une grave question à laquelle beaucoup d'apprentis alchimistes, et encore de nos jours, semblent avoir répondu de manière positive, puisqu'ils oeuvrent avec le « Dragon rouge », du cinabre, et d'autres avec le sublimé corrosif. Cette planche 1 représente l'allégorie du réveil du Mercure. L'évocation du kermès [voir ce terme en recherche] n'est pas innocente et ceux qui savent l'analogie qui existe entre le kermès, la noix de galle et l'étain grenaillé, en savent déjà assez sur le moyen de préparer le Laiton. Cette première figure a aussi été commentée par Armand Barbault dans son Or du Millième matin [J'ai Lu, 1969] :

"...vous y verrez un personnage curieux, endormi au creux d'une petite colline, tandis qu'en songe il perçoit le son de la trompette d'un ange qui lui apporte l'Annonciation. Cet ange, placé sur l'échelle de Jacob, reçoit l'écho d'un autre ange, situé lui, au sommet de l'échelle et qui, dans sa trompette, produit également le son que l'autre ange doit faire entendre à l'Adepte. Cette figure, placée à l'intérieur d'une couronne de roses, doit être méditée par quiconque désire entrer dans la citadelle alchimique..."

A. Barbault n'évoque pas le kermès. C'est donc une indication précise que nous donne Dujols : ceux qui ont lu Myst. sauront l'apprécier à sa juste valeur. L'Escalier des Sages, outre qu'il s'agit de l'échelle de Jacob, constitue un clin d'oeil aux Amoureux de science qui y reconnaîtront deux ouvrages majeurs : la Scala Philosophorum [Guido de Montanor, BCC, II, pp. 134-147; Artis Auriferae, vol. II, pp. 71-111 ; De Alchimia opuscula..., I, f. 101-135] et l'Escalier des Sages de Barent Coenders van Helpen [voir gravures]. Quant au son de la trompette, c'est évidemment une allusion au Clangor Buccinae [parfois attribué à Guido de Montanor, BCC, II, pp. 147-165; Artis Auriferae, vol. I, pp. 289-349; De Alchimia opuscula..., I, f. 19-69]. Notons encore une allusion à la Cassette du Petit paysan, attribuée à Grasseus [l'Arche ouverte ou Arca arcani in Bibliothèque des philosophes chymiques, IV, 186-234 ; BCC, II, 585-619 ; TC, VI, 294-323]. Quant à l'Artiste qui signait ses oeuvres Agricola, il ne peut s'agir que de Daniel Agricola. Voici ce qu'en dit Ferguson.

AGRICOLA (Daniel), Philopistius.

Galerazeya. Siue Revelator Secretorum. I. De Lapide Philosophorum. II. De Arabico Elyzir. III. De Auro potabili, & Pomis Paradisi. Authore Agricola Philopistio Germano Coloniae. Apud Petrvm Metternich, prope Augustinianos Anno M.DC.XXXI. 24°. pp. 109, 173 [8, 1 blank). This volume contains: title, pp. 2 ; Printer to the reader (explaining the deceptive title), pp. 3-8; origin and occasion of the book, pp. 9-14. Part I. consisting of the contents, pp. 15.17; first dialogue of Daniel and Joachimus, pp. 18-92: Contents, pp. 93.102; first part of the Galerazeya, called Lapis Philosophorum, subdivided into seven sections, pp. 1-173; Index and Errata, pp, [8] The remaining two parts (with their introductory dialogues) are not contained in this volume. Were they ever printed? In the first edition of the first part the introductory dialogue was somehow left out; but now in the second edition It has been put in its right place (p. 16),

This is considered an alchemical book, and is ascribed to "G. Agricola Philopistius" by Borel (Bibl. Chemica, 1654, p. 4), who gives "Lapis Philosophorum" as an alternative title and the date, Coloniae, 1531, 24°. Borel is copied by Dufresnoy (Hist. de la Phil. Hermétique, 1742. iii p. 82, who identifies the author with G. Agricola the metallurgist, adding the date 1534. Schmieder [Gesch. d. Alchemie 1832, p. 269) copies from these writers, but makes additional difficulty by ascribing the Rechler Gebrauch d' Alchimei, Köln, 1531 (q.v.), also to Agricola the metallurgist. None of these writers mentions the 1631 edition, and if it were not that reference is made in itself (p. 16) to a previous edition, I should incline to the belief that Borel had made a mistake in the date, which was copied by subsequent writers. The ascription of the book to George Agricola, and the statement by Schmieder that Agricola had pursued Alchemy in his youth, but that his books though printed then did not attract notice till after he had become otherwise distinguished, will not stand investigation. 1. The Rechler Gebrauch d' Alchimei is a book of miscellaneous receipts and treats very slightly of transmutation, and, although its date be 1531, the place of printing is not given; most likely it was printed by Egenolph at Frankfurt 2. The Galeraseya does not treat of Alchemy at all, but is a book of Roman Catholic controversy and beliefs, and it was recommended to be used for converting heretics. The Lapis Philosophorum spoken of is entirely symbolical, and signifies faith in the Roman Catholic church. 3. The nominal author is Daniel — not G. or Georg — Agricola Philopistius, 'lover of the faith,' — not Philopeusles, ' lover of enquiry or research,' as Schmieder gives it 4. The author or editor confesses frankly that the title is an ingenious one, a bait to catch readers, "esca in hamo, quo pisces capiuntur," as he says, so that those who buy or read the book in the hope that they will learn now to make gold, the gold that perisheth, will find that they have acquired instead a pearl of priceless value. 5. The origin of the book is described in the introduction and first dialogue. The author (Daniel Agricola), who was living in Germany some 50 years before the date of the book, after long study and making great acquirements, at the age of 30 travelled over all the world and learned all he could. After an absence of 60 years, he returned to Germany. A young men, called Joachimus. who had wasted his substance in searching for the philosopher's stone, and was forsaken of his kinsfolk and acquaintance, came to the town where Daniel was, and as luck would have it met him and told him his sorrows. Daniel consoled him and promised that he would reveal to him the true stone. After Daniel and Joachimus had lived together for so years, Daniel died calmly at the not immature age of one hundred and ten years. Joachimus then committed his teaching to writing, both for the guidance of others, and in memory of Daniel himself. This work came into the hands of the writer of the preface, whoever he was, who had it printed. 6. The dates now given will not suit George Agricola under any circumstances. If Daniel flourished 50 years prior to 1631, say in 1580, then he was alive twenty-five years after George Agricola was dead. If the book was published in 1531 and Daniel was alive 50 years before that time, say in 1480, he must have been ten years old at least, possibly fourteen, before George Agricola was born.
The whole story seems to be fictitious. The book is not by George Agricola, it is not about Alchemy, so that Schmieder's derivation of the name from galeroV and azo meaning the'' fortunate " or "joyful blackness," and referring to that product of "putrefaction" which the alchemists called "caput corvi," is mere nonsense. If the Galeraseya be the result of a hundred and ten years' study, travel, meditation, instruction, it is very small for its age. If Schmieder's statements about Agricola's youthful alchemical studies and publications were correct, and the Galeraseya were one of these printed in 1531, Agricola at that time was thirty-seven (possibly forty-one) years of age; not a youth, therefore, and he had already published the Bermannus, was settled at Chemnitz, and was a man of distinction for scholarship. The book hardly merits so much notice, but it has been so persistently ascribed to G. Agricola that it is as well that the account it gives of itself should be known, and the current errors rectified. Kopp, however, says (Die Alchemie, 1886, i, p, 41) that these works are erroneously ascribed to him, though he is not correct in saying that the Galeraseya is by a G. Agricola; but he quotes Schmieder as to the meaning of the word (Ibid, ii. p. 339), and does not seem to have been alware that the book does not deal with Alchemy at all.

Revenons un instant sur la planche 1 : SH rappelle opportunément cet ouvrage de Bernard Le Trévisan, le Songe Verd. Ce petit écrit fait partie de ces textes où le héros est endormi et fait l'objet de ses songes; citons d'autres exemples comme l'Hermès Dévoilé de l'Adepte Cyliani ou encore la Fontaine des Amoureux de science de Jean de Meun. Quand ce ne sont pas des rêves, ce sont des visions : celle de Zozime que Jung a analysée dans ses Racines de la Conscience [trad. Buchet Chastel] ou celles de Ripley [voir Ashmole, Theatrum Chemicum Britannicum ainsi que : Compound of Alchemy et Ripley Scrowle]. Zosime voit un prêtre blanc [Berthelot, Alchimistes Grecs, III, t. 2] dont le nom Iwn peut, à ce qu'en rapporte Jung [Psychologie du Transfert, trad. Albin Michel, p. 129, n. 13] être l'une des formes du Mercure, par le biais de la forme Merqûlius ou Marqûlius [il s'agirait d'un Sabéen].

« La conception primitive de l'alchimie apparaît sous une forme dramatisée dans la vision de Zosime, à peu près comme elle pourrait se présenter dans un rêve réel. » [Jung, Racines de la Conscience, op. cit., les visions de Zosime, p. 189, Pochothèque]

Jung ajoute que dans la première version de la Vision, le prêtre se soumet volontairement au sacrifice qui se trouve accompli par le hiérourgos [celui qui opère l'action sacrée] : il transperce Iwn de son épée. L'un des passage des Visions de Zosime peut être mis en relation avec la planche I du ML :

Avec peine, je fus pris du désir de gravir les sept degrés et de contempler les sept châtiments : et, comme il convient, en un seul des jours, je parcourus le chemin de l'ascension. En m'y reprenant à plusieurs fois, je me trouvai enfin sur la route. Au retour, je perdis complètement mon chemin et, plongé dans un grand découragement, ne voyant pas par où sortir, je tombai dans le sommeil.
Berthelot, III, V, 1


Ces degrés doivent être rapprochés de ceux de plusieurs planches, à commencer évidemment par l'échelle de Jacob. Citons l'une des gravures de l'Alchemia de Libavius [Tractatus quartus De Lapide Philosophorum, p. 56]. L'attention est attirée par la droite ligne de l'aller, l'ascension ne posant guère de problème tandis que le retour est marqué par l'installation de la confusion. Voilà qui nous rappelle la parabole du labyrinthe de Salomon dont Fulcanelli assure qu'il faut non seulement savoir accéder à la chambre centrale [le sel fixe ou sulphur ] mais encore trouver la sortie, c'est-à-dire le degré de coction permettant d'éviter de brûler les fleurs [autrement dit d'éviter que l'Esprit ne parte en fumée avec le  qui y est infusé]. Ce morcellement de la conscience qui consiste en une progressive domination de l'inconscient sur le conscient trouve évidemment sa résultante dans le sommeil, éclipse du MOI. C'est là que le prêtre Iwn apparaît à Zosime. Il joue le rôle de psychopompe c'est-à-dire de transporteur d'âme. Pour l'alchimiste, c'est le véhicule du ou spiritus corruptus. C'est ce que l'on aperçoit sur la gravure 8 du Ros. Phil. : l'esprit sortant du corps correspond à l'entrée du labyrinthe. Le sommet de la montagne est à mettre en relation avec la dépuration du ;


De Lapide Philosophorum, duodecima figura, Musaeum Hermeticum, 1678, p. 365

Voyons les rapports entre la planche I du ML et la figure 12 du De Lapide Philosophorum de Lambsprinck. Le rêveur trouve sa forme projetée dans le couple {} du sommet de la montagne là où le ciel se fait couleur d'azur [ioV]. C'est le cas du ciel étoilé du ML que l'on retrouve à droite, encadrant la . Dans le couple d'idéogrammes notés entre {}, nous avons fait figurer l'animus avec, en exposant, le Mercurius. Il faut nous attarder un peu sur un point, que nous avons déjà relevé dans l'analyse des aquarelles de l'Aurora consurgens et qui trouve ici un intérêt renouvelé. C'est à propos de l'ambiguité entre animus  et anima . Ambiguité que l'on retrouve par exemple chez Jung, depuis ses premiers écrits [Introduction au Yi-King, in Synchronicité et Paracelsica, trad. Albin Michel, 1990] jusque dans ses dernières oeuvres en relation avec l'Art sacré. Non pas que les concepts d'esprit et d'âme soient confondus; mais en tout cas, ils ne sont pas indépendants [voir Ripley Scrowle].

« La noirceur rougeâtre apparaît, et elle tombe en maladie et en rouille, puis meurt par la putréfaction. Normalement, elle n'est plus soumise à la fuite, puis quand elle est libre, elle se rassemble avec son conjoint et fait des prières sincères pour prendre sa couleur et pas seulement un ornement. Mais, avec une monnaie qu'on leur donne, ils deviennent de l'or. Cet esprit et âme, les philosophes l'appelèrent vapeur. Ils dirent aussi que ce noir humide était exempt de souillure, comme dans l'homme, il n'y a pas de l’humidité et de la sécheresse. Ainsi, notre œuvre que les envieux ont caché n'est que vapeur et eau » [Turba, sermon XXXV, version 1]

Il est difficile de tirer le grain de l'ivraie de cette version abominable de la Turba [BCC, I, pp. 445-465] qui, malheureusement, est encore la seule disponible en français [in Salmon, Bibliothèque des Philosophes Chymiques, vol. II, pp. 1-55]. Du moins, l'essentiel peut-il être retrouvé « vapeur et eau » ou si l'on préfère « spiritus & vapor ». Dans cette partie de l'opus correspondant à la fin de la nigredo , l'Esprit est encore maître des lieux [vas naturae : vase de nature, i.e. V.I.T.R.I.O.L.E.U.M. ou oelum vitri, alias huile de verre], sous forme visqueuse et encore corrompue - ce qu'exprime le vocable spirituel -. Il est d'habitude signalé aux impétrants comme un aigle, ainsi que Zosime le tire de la bouche d'Ostanès :

« Va vers le courant du Nil, tu trouveras là une pierre ayant un esprit; prends-la, coupe-la en deux, mets ta main dans l'intérieur et tires-en le cœur, car son âme est dans son cœur. »

(
MS. 2327 fol. 169 v° et 170. Voir Berthelot, DES ORIGINES DE L'ALCHIMIE ET DES OEUVRES ATTRIBUÉES À DÉMOCRITE D'ABDÈRE. JOURNAL DES SAVANTS. -- SEPTEMBRE 1884 - in Idée alchimique, I)

Il s'agit d'une allégorie sur le mystère de la sublimation. Diodore de Sicile [Histoire Universelle] en parle comme des crues du Nil pour visualiser cette vague déferlante qui apporte la terre noire, limoneuse et fertile, qui ensemence la terra alba foliata. La Turba
XXXV,1 est un commentaire sur l'or alchimique car la noirceur rougeâtre annonce l'horo aura [voir Aurora consurgens] et la rouille n'est autre que l'ioV, qui renvoie par effet de miroir l'image corrompue du prêtre blanc Iwn. L'iconographie nous montre au moins deux représentations du hiérourgos, que nous avons évoqué supra. L'une, dans Petrus Bonus [Pretiosa Margarita Novella], l'autre dans le Speculum veritatis [XVIIe siècle, Bibliothèque Apostolique du Vatican, Cod. Lat. 7286].


Speculum veritatis, Anonyme, XVIIe

Là encore, les symboles se rapprochent de ceux développés sur la planche I du ML. Le hiérourgos est représenté par l'élément : il transperce de son épée le Mercurius senex  contre le chêne. Rappelons que cet arbre, pour beaucoup, à cause de l'allusion au trisulfure d'antimoine, est une projection de la prima materia; nous sommes d'un autre point de vue [voir Symboles et Introïtus, VI]. Le chêne - aesculus - paraît se rapporter à la préparation de l'Airain des Sages, c'est-à-dire au Rebis. Fulcanelli a brodé là-dessus une allégorie sur la coagulation du . C'est nommer la noix de galle, d'où l'allusion au coq [gallus] que l'on voit si curieusement en train de couver [sic] dans un nid... À droite, c'est le serpent qui est fixé, à l'instar de celui des figures du Livre d'Abraham Juif [voir gravures]. Cette gravure du Speculum veritatis a le mérite de présenter une monade si l'on tient compte des deux couples {
} et {}. Par aes [cuivre, laiton], il est clair que le chêne se rapporte à l'airain ou hermaphrodite. Aes prend aussi le sens de solde [aes militare par exemple] expliquant d'ailleurs l'une des planches de la Philosophia Reformata de Mylius [gravure 28] : d'où l'allusion à la monnaie dans le sermon  de la Turba, 1, XXXV. Ce n'est pas tout :

« Que Diane ici te soit propice, qui sait dompter les bêtes sauvages et dont les deux colombes (qui ont été trouvées volant sans ailes dans les bois de la Nymphe Vénus) tempéreront de leurs plumes la malignité de l'air... » [Introïtus, VI]

Telle est la bénédiction du Philalèthe. Si l'on observe soigneusement les branches de rosier de la planche I, il est assez facile d'y trouver l'idéogramme de l'acide muriatique . Toutefois, la présence dans l'angle supérieur droit de la [qui devrait être comme le signale Canseliet en son premier quartier] donne à l'ensemble l'apparence de l'aes ustum. Sur le Speculum veritatis, nous en trouvons l'allégorie dans le serpent cloué au chêne, c'est-à-dire [sur l'arbre envisagé comme rotundum, voir Aurora consurgens, I]. C'est la galle de notre kermès :

« Prends le feu ou la chaux vive dont les philosophes disent qu'elle pousse sur les arbres... Dieu lui a accordé une force et une efficacité si grandes que la divinité elle-même est mêlée à ce feu. Et ce feu purifie tant au purgatoire que dans les enfers. » [Gloria Mundi seu Tabula Paradisi, Musaeum Hermeticum, 1678, pp. 203-305]

Sur le symbolisme de la galle, nous renvoyons à nos symboles. Il ne fait aucun doute que, pour les Adeptes, notre feu est celui du saint Esprit qui unit au en sorte d'en faire l'anima mundi . De cette rouille [ioV] du chêne, l'Artiste va tâcher de faire naître et prospérer le gui [ixoV], remède universel. C'est là ce Lion Verd que signalent tant d'auteurs comme Georg Ripley ou Basile Valentin. Les druides le cueillaient en hiver quand l'arbre est dépouillé, ce qu'atteste ce nid dans lequel trône le coq [gallus] du Speculum veritatis. Ce gui représente le véritable élixir de l'alchimiste, en ce qu'il est sa résine ou son humeur visqueuse [ixoV] dans lesquelles on reconnaît le Mercure philosophique. Et c'est en droite ligne [ixiV] que nous sommes conduits au sulphur et à sa réincrudation. Mais c'est là un terme encore lointain et nébuleux, que nous ne verrons se dévoiler qu'à la planche 15 : patience et humilité ! Poursuivons. SH décrit ensuite les couleurs - qu'il faut comprendre par l'entendement - des deux roses que l'on aperçoit à l'extérieur du mandala formé par les branches entre-croisées :

« On remarquera aussi les deux fleurs qui pendent en bas du la figure; la planche est en noir, mais leurs couleurs respectives ne font pas de doute pour l’Hermétiste; celle qui correspond à la polarité féminine est blanche, celle qui correspond à la polarité masculine est rouge. » [Vingt-cinq Commentaires sur le Mutus Liber, op. cit.]

La fleur de gauche pointe vers la ; celle de droite nous présente ses pétales et étamines. Elle rappelle la rose de Robert Fludd [Summum Bonum, 1629, voir Aurora consurgens, I] qui est tournée vers l'air et le et dont la forme suit celle de . La logique hermétique veut que la fleur blanche soit liée à la et la fleur rouge, à . La rose blanche est l'image du SEL tandis que la rose rouge est liée au sulphur [voir Fontenay pour plus d'explications]. Mais nous n'avons pas épuisé la symbolique du gui :

« Au moment de la mort hivernale, les tiges verts [du gui] se parent de boules blanches brillantes; la vie, l'âme du chêne... semble s'être réfugiée dans l'humble parasite qu'il supporte. » [A.-L. Mercier, la flore populaire de l'Île-de-France, Paris, 1954-1963]

Ces boules brillantes sont identiques aux yeux de poissons dont l'aspect de nacre, selon les alchimistes, signalent que la surface de la matière est bien disposée [voir Ripley Scrowle]. Certains Artistes y ont vu le :

«... C'est avec surprise que j'ai constaté que la partie de matière récupérée se présentait bien comme une masse noire mais constellée de petits cristaux formant à sa surface et dans sa masse de multiples points étoilés. La tradition me laisse penser qu'il s'agit là du Mercure prêt à sortir de son lit. » [Armand Barbault, L'Or du millième matin, J'ai Lu, 1969, Introduction aux préparations du second ordre, p. 161]


arbre alchimique et serpent Ouroboros

Il n'est pas question ici de discuter du point de savoir si cette massa confusa dont parle Barbault est ou non la prima materia. En revanche, il est presque assuré que cet aspect cristallin évoque ce que les Adeptes nomment le suc de la Lunaire dont l'idéogramme est [aspect, rappelons-le, que devrait avoir selon Canseliet la Lune dans la planche 1]. Or, ce suc de la Lunaire selon la Tradition, est le SEL. Quoi qu'il en soit, nous voilà au moment de l'horo aura selon ce qu'en dit l'antique formule celtique « Au gui, l'an neuf ! » C'est là le Golden Bough de Frazer ou rameau d'or; voilà l'alexipharmacon des Gaulois [omnia sanitatem]. En breton, on l'appelle encore deur derhue ou eau de chêne : il s'agit bien de l'eau du chêne creux [cava ilex] de Nicolas Flamel par laquelle on rejoint la légende du roi qui meurt de la main du hiérourgos. On assiste là au phénomène de transfert et de projection dont l'hiéroglyphe - sur la planche 1 du ML - est l'échelle de Jacob. Ce moyen de jonction entre et nous est offert par l'arbre philosophique de l'image précédente. Sans vouloir revenir de manière approfondie sur l'arbor vitae [voir Aurora consurgens, I], il semble important de faire voir que la liaison entre et est obtenue via l'artifice de la corruption ou putrefactio [ioV]. C'est ce que la graveur a voulu représenter par le mandala qui occupe le milieu de l'arbre, mandala formé par l'Ouroboros, dans lequel une scène récurrente est inscrite : celle du pélican s'offrant lui-même en pâture à sa couvée [voir Aurora consurgens, II - figure 22]. De part et d'autre du mandala, le tronc et les racines, qui s'épuisent dans la terre et constituent le reflet chthonien de la psyché [le ÇA - voir Jung, l'Arbre philosophique in Racines de la conscience]; et aussi le faîte de l'arbre qui en forme la partie spirituelle [le SOI]. Il est clair que le processus de transformation [qui tend vers l'individuation] est ce mandala où nous devons imaginer que réside le MOI. Les transpositions alchimiques sont les suivantes :

SOI = - MOI = - ÇA =

Ces réflexions permettent d'amplifier ce que nous avons déjà posé en conjecture dans l'Aurora consurgens et le Ripley Scrowle. Si nous reconsidérons, de ce point de vue, la planche 1 du ML, nous pouvons y voir également un mandala où l'idéogramme du muriate [issu du nitrum ] sert d'enveloppe spirituelle et d'image du SOI.

« L’une des clefs opératoires de l’alchimie est ainsi qualifiée : "ouvrir le rocher avec la verge de Moïse". Car, outre son sens initiatique, la figure a un sens très précis dans le domaine des manipulations de laboratoire. » [SH, op. cit.]

SH reprend le commentaire de Pierre Dujols. La verge de Moïse est un symbole de l'airain puisqu'elle se transforme, par le pouvoir spirituel de son possesseur, en serpent. Elle passe donc d'une forme solide et droite - sulphur - à une forme visqueuse et curviligne - mercurius . Cet objet présente les caractères décrits par Fulcanelli pour définir l'eau mercurielle, alternativement étoilée ou métallique. Quant au « sens initiatique », il nous paraît plus conforme à la cabale d'y voir un sens hermétique : la manipulation de laboratoire consiste à dissoudre dans le bain mercuriel [la fontaine du Trévisan] les natures métallique  et minérale . Elles sont disposées de part et d'autre de l'arbre et caractérisent les deux polarités élémentaires de la psyché : animus et anima . L'ouverture du rocher est une figure de style puisque l'Artiste doit préparer ses matières à l'état de poudre ou même porphyrisées; l'idée demeure, toutefois, pour signaler que l'effet du dissolvant agit jusqu'au tréfonds de la materia prima en sorte d'y puiser la matière sulfureuse. Dans l'Exode, Dieu révèle sa puissance à Moïse et lui indique trois signes qui témoignent de la manifestation des prodiges. Nous venons d'évoquer le premier, la transformation du bâton en serpent. Cette métamorphose ressortit de la nigredo . Le deuxième prodige consiste en une modification de la main de Moïse qui devient lépreuse et couverte de neige. Quant au troisième prodige, il renoue plus directement avec le symbolisme alchimique :

« Alors, s'ils ne croient pas plus à ces deux signes et n'entendent pas ta voix, tu prendras de l'eau du Fleuve  [du Nil] et la répandras à terre; l'eau que tu auras prise au Fleuve, sur la terre deviendra du sang. » [Ex, 4, 9]

Le Nil, on s'en souvient, est le symbole mercuriel qui a trait aux sublimations [voir Diodore de Sicile, Histoire Universelle] et les Aigles représentent les crues du fleuve. À ce qu'en rapporte Philalèthe, chaque Aigle est une sublimation. L'allégorie hermétique exprime l'effet de l'aqua permanens sur la vile ou materia prima : la préparation du . Il reste à évoquer les trompettes qui représentent - par le son émis - l'un des éléments dynamiques de cet ensemble. D'abord, leur nombre. Elles sont deux comme les éléments que l'Artiste doit traiter et ce n'est sans doute pas un hasard si le graveur a fait figurer l'un des anges au milieu de l'amande mystique [amugdaloV] et l'autre dont les ailes apparaissent en dehors de ce mandala. Nous l'avons déjà dit, il s'agit là d'un rêve, ni plus ni moins. Le rêve du moins - c'est un truisme - a sa propre logique et lorsque celle-ci est mise au service de l'alchimie, tous les espoirs sont possibles... Eh bien ! Nous devons croire qu'en 1677, l'auteur du ML appliquait les préceptes de Gerhard Dorneus quand, en 1570, il publiait son Lapis metaphysicus aut philosophicus [voir Jung, Synchronicité et Paracelsica]. Ceci pour rappeler que nous trouvons dans le ML - et sa première planche - l'un des derniers fleurons dans l'art symbolique appliqué à Hermès.


planche 2


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - II

Cette planche se compose de deux parties ; la partie supérieure où le soleil brille en plein ; au-dessous sont deux anges qui tiennent un matras ventru ; dans le matras un personnage que nous identifions comme Neptune, flanqué de Diane et d'Apollon : une étoile surmonte celui de gauche tandis qu'une fleur surmonte celui de droite. Cette partie supérieure est une évocation allégorique, en gloire. La partie inférieure nous montre un athanor auprès duquel est agenouillé le couple alchimique dans une attitude de prière. On notera que la femme a la main droite levée [indication possible pour une identification à Minerve ou à Junon] ; notez qu'elle semble tenir de la main gauche un objet invisible : on dirait d'une déesse à laquelle on aurait ôté ses attributs.

Cette planche a trait à la préparation du Mercure. Les deux principes en sont figurés par l'étoile et la fleur. L'attitude de prière et de louange se rapporte à l'action d'honorer [percolo = honorer, mais aussi filtrer, mettre en digestion]. Les deux anges sont identiques - dans leur symbolique - à ceux qu'évoque N. Flamel dans ses Figures Hiéroglyphiques [voir le commentaire que nous donnons de la figure VI, notes 151 à 156]. Ils sont semblables aux deux gnomes (1) de la cheminée alchimique du château de Fontenay-Le-Comte, au chien de Corascène et à la chienne d'Arménie d'Artephius, au loup et au chien de Lambsprinck. Ce sont encore Gabricius et Beia, Artémis et Apollon, les deux colombes de Diane. La femme a quelque rapport avec Minerve [associée à Junon et à Jupiter] : Minerve tient le globe [analogue en cabale hermétique au cercle crucifère] du monde de la main gauche et le bâton du pouvoir de la main droite [le bourdon du pélerin]. L'athanor montre un oeuf dont le contenu est symbolisé par la partie supérieure de la planche. Les anges qui tiennent l'oeuf philosophal expriment avec netteté la dissolution de la matière à cette époque de l'oeuvre; nous les avons déjà vus dans la planche I : le rêveur poursuit son songe. Les Soufres sont sublimés dans l'aqua permanens et ne sont pas encore réincrudés. La réincrudation est l'opération qui consiste en le retour à un état antérieur de substances, ici des sels à l'état d'oxydes, conjoints. Cette opération, en cabale hermétique, contracte d'étroits rapports avec la chute de l'Ange [voir section réincrudation]. Voici ce que pense Magophon de cette planche :

"La seconde planche n’est pas dans l’ordre des opérations. Elle représente l’œuf des philosophes, et pourtant rien, jusqu’ici, n’a pu faire connaître les éléments qui doivent le composer. Pour en donner une idée, nous devons enjamber délibérément un certain nombre de symboles.

Tout œuf comprend un germe - la vésicule de Purkinje qui est notre sel ; la jaune, qui est notre soufre, et l’albumine, qui est notre mercure. Le tout est enfermé dans un matras qui correspond à la coquille. Les trois produits sont personnifiés ici par Apollon, Diane et Neptune, le Dieu des eaux pontiques.

La tradition veut que ce matras soit - contenu dans un second, et celui-ci renfermé dans un troisième fait du bois d’un vieux chêne. Flamel dit expressément: " Note ce chêne ", et Vico, le chapelain des seigneurs de Grosparmy et de Valois, le recommande avec non moins d’intérêt. Cette insistance est significative, et nous rappellerons qu’à la première planche, sur le rocher des Sages pousse le chêne Kermès, l’Hermès des Adeptes, car, dans la langue hébraïque K et H ne sont qu’une même lettre, prises alternativement l’une pour l’autre. Mais qu’on y ait garde, le kermès minéral mène au piège tendu par Philalèthe. Artéphius, Basile Valentin et tant d’autres, et l’on ne doit pas perdre de vue que les philosophes se complaisent dans certaines collusions verbales. ErmhV est le mercure artificiel qui amalgame le compost.

La grandeur de l’œuf importe. Dans la nature, l’œuf varie de celui du roitelet à celui de l’autruche ; mais, dit la Sagesse, in medio virtus. Il nous faut dire aussi quelque chose du verre philosophique. Les auteurs en parlent peu, et encore avec réserve. Mais nous savons, par expérience, que le meilleur est celui de Venise. Il le faut de bonne épaisseur, limpide, sans bulles. On employait encore, autrefois, le gros verre de Lorraine fabriqué par les gentilshommes souffleurs ; mais un bon praticien doit apprendre à faire ses matras lui-même.

La figure inférieure de cette seconde planche représente un athanor entre un homme et une femme à genoux, comme s’ils étaient en oraison, ce qui a porté certains esprits faibles à croire que la prière intervient dans le travail comme un élément pondérable. C’est ici un facteur inopérant. Le principal, c’est d’employer les matériaux expédients ; mais l’élan de la créature vers le créateur peut influer favorablement sur les directives, puisque la lumière vient de Dieu. Qu’on s’affranchisse néanmoins de ces suggestions peu efficaces dans la pratique. La prière de l’artiste, c’est plus encore le travail, travail opiniâtre, souvent dur, dangereux et incompatible avec les mains trop blanches. Comptez donc surtout sur l’improbus labor."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

Magophon est au moins d'accord avec Fulcanelli sur un point : c'est que la stibine commune ne trouve point sa place dans l'oeuvre. C'est l'albâtre des Sages qui doit être utilisé ici, ou le véritable stibium de Tollius, pareil à l'antimoine saturnin d'Artéphius. Pour tous les alchimistes, à ce point du travail, le silence s'impose [« chut » en latin se dit st, premières lettres de stibium et stannum]. Mais l'étain, dans l'oeuvre, n'est pas non plus ce métal lépreux qui est utilisé dans les dissolutions auriques par la voie humide. Il s'apparente encore à l'Airain des sages, c'est-à-dire au Rebis. Voici ce qu'en dit A. Barbault :

"La gravure suivante [planche 2] du Mutus Liber représente ce que l'Adepte va percevoir : l'oeuvre complète sur la terre (en bas) à l'image de son archétype céleste (en haut). C'est pourquoi il faudra se cultiver sur tous les plans pour trouver la véritable porte d'entrée car, une fois engagé, on est seul sur le sentier et la route est longue et pénible." [l'Or du Millième matin, p. 58]

La planche 2 est bi partite comme sept autres de l'ensemble. Cette bi partition, Armand Barbault y voit comme l'oratoire et le laboratoire, ce que rappelle la Tabula Smaragdina. On peut encore y deviner la trace de la dichotomie archétypale entre animus et anima . À ce titre, il est clair que la partie inférieure de la planche 2 n'est pas exactement une représentation factuelle du laboratoire mais comme une exhortation à l'oratoire, dont le fourneau alchimique, le fameux athanor, ne constitue que le medium, l'intercesseur. L'athanor - que l'on retrouve sur six autres planches - est bien plus qu'un simple fourneau : il s'agit tout à la fois du vase de nature, du carburant et du comburant.

« On remarquera, tout en bas de l’athanor, le foyer -- alimenté non par du charbon ou du bois mais par une lampe à huile, pourvue de mèches d’amiante (en augmentant le nombre de celles-ci, en peut faire croître la chaleur à un rythme égal). À l’intérieur se trouve enclose la cornue de verre ou de cristal, fermement obturée (par le « sceau d’Hermes »), qui est l’oeuf philosophique; nous sommes ici devant le procédé alchimique dit de la "voie humide" pour l’accomplissement du Grand-oeuvre. (la "voie sèche", elle, se réalisant au creuset). » [SH, op. cit.]


Nicolas Valois,  la Clef du Secret des Secrets

Le fourneau  philosophique a été particulièrement bien décrit par Batsdorff [pseudo] dans le Filet d'Ariadne. Sur la figure ci-dessus, c'est l'athanor des Sages que l'on voit en coupe. Le matras représente l'oeuf des alchimistes. On trouvera un traité entier sur ce matras dans le Donum Dei. Observez que les éléments signalés par les lettres A - C et D sont disposés autour du matras exactement comme les éléments suivants : FEU - EAU et AIR. D'ailleurs, les lettres C et D sont disposées en croissant de Lune, ce qui lève toute équivoque sur leur sens. Le vaisseau de bois représente les cendres, c'est-à-dire l'alkali fixe. Seule la partie inférieure du fourneau paraît plus conventionnelle. L'intérieur du fourneau est organisé exactement comme un mandala et l'oeuf en occupe le centre. On se doute qu'un pareil fourneau n'existe que dans l'esprit de l'Artiste et c'est en vain qu'on irait lui demander de cuire la matière des alchimistes. Ceux-ci insistent, en général, sur l'importance qu'il y a de suivre la Nature en tout : aussi le feu du fourneau doit-il être bien proportionné [d'où l'allusion, fréquente, à la musique et aux tons, voir Atalanta fugiens, prolégomène et introduction], tel qu'en la minière on l'aura aperçu, à la trace qu'il aura laissé sur la materia prima.
Neptune, enfermé dans ce que Magophon nomme « la vésicule de Purkinje » a un signification multiple [voir humide radical métallique].


planche 3


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - III

C'est un compendium du 3ème oeuvre. En arrière-plan, Jupiter tient de la main droite un sceptre couronné ; à gauche le Soleil, à droite la Lune. Au centre, trois cercles circonscrits ; le cercle extérieur est lui-même séparé en trois parties : une première partie, la plus importante, est formée de trois séries de lignes horizontales, multipliées par deux, à chaque fois (2 - 4 - 6) ; un paon faisant la roue est en sommité, accompagnant une déesse. La partie inférieure montre une sirène ; la partie gauche dix oiseaux blancs qui sont peut-être des colombes. Le cercle moyen montre à sa partie supérieure des symboles du printemps et de la floraison ; la partie moyenne semble comme en arrière plan et représente le Bélier et le Taureau que l'on voit sur la planche 4. La partie inférieure nous montre le couple alchimique, avec à gauche la femme tenant une lanterne et à droite, l'homme tenant une canne à pêche qui tombe dans le cercle extérieur. Le cercle intérieur représente des bateaux évoluant dans la mer ; au premier plan, Neptune dans son char armé de son trident qui dépasse le cercle et se termine entre le couple alchimique ; plus loin, un bateau où l'on voit évoluer le couple alchimique.

Le paon est une image de la vanité [cf. Donum Dei] ; c'est l'oiseau d'Héra (Junon) et de Jupiter : c'est un symbole solaire. N. Flamel cite le paon toujours au chapitre consacré à la sixième figure (les Anges) :

"En cette Opération du Rubisiement, encore que tu imbibes, tu n'auras guère de noir, mais bien du violet, bleu, et de la couleur de la queue du Paon : car notre Pierre est si triomphante en siccité qu'incontinent que ton Mercure la touche, la Nature, s'éjouissant de sa nature, se joint à elle et la boit avidement..." [Fig. Hier.]

ce qui indique bien que nous sommes au 3ème oeuvre. La queue du paon indique évidemment les couleurs de l'arc-en-ciel ; cet arc-en-ciel a le sens de voûte ou arc et renvoie à Mercure par le truchement d'Arcas. Arcas est le fils de Jupiter et de Callisto, qui a d'étroits rapports avec l'étoile pôlaire et l'ours. À ce sujet, E. Canseliet s'est exprimé dans ses Deux Logis alchimiques, au chapitre de l'Ourse et les deux Singes :

"Aussi Messire du Plessis avait-il connaissance du rôle considérable joué par le magnétisme, dans l'élaboration philosophale, selon qu'en fait foi son blason qu'il inscrivit sur la dépouille du bélier...Dans le langage des poètes, qui est aussi celui des Dieux, l'ourse désigne le pôle, l'étoile pôlaire, sur laquelle l'artiste doit régler sa route..."


L'Ourse et les deux Singes, Deux Logis Alchimiques, Eugène Canseliet

La référence au magnétisme s'explique ainsi : autrefois, par magnésie étaient désignées des terres calcaires comportant du carbonate de calcium ; par ailleurs l'étoile pôlaire renvoie à celle qui désigne l'antimoine, autrefois appelé albaster [pour album astrum, c'est-à-dire astre blanc], que l'on peut - par la cabale phonétique - rapprocher d'alabaster [albâtre, variété de carbonate de calcium]. Le soleil est la lune indiquent les deux principes mâle et femelle, ou le Soufre et le Mercure ou enfin le fixe et l'humide. La séparation trinitaire s'explique d'elle-même par une référence implicite aux symboles sacrés véhiculés par le Christianisme ; on ne sait peut-être pas que les trois signes du zodiaque, qui constituent donc le quart du zodiaque - voyez l'emblème de Limojon de St-Didier - sont désignés en latin par tetartemorion, renvoyant par assonance à la musique en quart de ton (tetartemoria), au nombre 4 (tetartaeum) ou même, à la limite, à la colombe (teta)... La sirène est le symbole de la coagulation du compost. De même, le dauphin représente le principe humide et froid de l’œuvre, c’est-à-dire le Mercure qui se coagule au contact du Soufre. Ce dernier est souvent symbolisé par une ancre marine. Nous avons un commentaire précis de ce qui se produit dans cette partie de l’œuvre, aux DM, II, p.187 :

"La longue opération qui permet de réaliser l’empâtement progressif et la fixation finale du Mercure, offre une grande analogie avec les traversées maritimes... Le dauphin nage à la surface des flots impétueux, et cette agitation dure jusqu’à ce que le rémora... arrête enfin, comme une ancre puissante, le navire allant à la dérive."

Fulcanelli nous dépeint un processus de cristallisation progressif. Le Bélier symbolise Mars, qui fait référence à Arès et par conséquent à un vitriol ; la préparation du dissolvant peut se faire de différentes façons, en employant soit du vitriol vert [sulfate de fer ou couperose], soit du vitriol bleu [sulfate de cuivre], soit du vitriol blanc [sulfate de zinc]. On peut aussi utiliser des terres vitrioliques, c'est-à-dire des argiles ou encore des schistes alumineux et pyriteux. Ces derniers peuvent être décomposés par l'eau qui fait passer la pyrite à l'état de vitriol. C'est sans doute le véritable dragon écailleux, du moins dans l'acception sous laquelle il faut l'entendre, quand on désigne l'une des prima materia [dans une autre acception, le dragon écailleux est le Mercure commun ou 1er Mercure]. Quant au Taureau, c'est un symbole double qui peut aussi bien désigner Vénus-Aphrodite  que, renversé, une terre siliceuse ou alumineuse qui contient le Sel des Sages . A l'endroit, Vénus est l'hiéroglyphe consacré à un sel contenant des cendres de végétaux. On peut obtenir ce sel de bien des manières différentes et c'est, en partie, cela qui abuse les étudiants, trop pressés de résultat que de véritable compréhension de l'Art sacré. A l'envers, Vénus symbolise la Terre : il peut s'agir de terre vitrifiable, de terre argileuse [et dans ce cas, le kaolin se signale par sa pureté]. Ce peut être l'albâtre, enfin, qui désigne la terre de Jésus, semblable à la pointe de la flèche du Sagittaire. Voyons le commentaire de Magophon :

"La planche trois n’est pas davantage à sa place. Elle nous conduit dans l’empire de Neptune. On voit s’ébattre dans ses ondes le dauphin cher à Apollon, et des pêcheurs sur une barque qui tendent leurs engins. Dans une autre nef, un homme est allongé dans une pose nonchalante. Dans le second cercle, un paysage, avec, d’un côté, un bélier; de l’autre, un taureau, que nous retrouverons plus loin et étudierons en un moment plus opportun. Dans le bas, à gauche, une femme tenant un panier qui est le symbole de la lanterne grillagée des philosophes ; à droite, un homme jetant sa ligne dans la mer qui se trouve dans le troisième cercle (celui qui renferme les deux autres). Le troisième cercle est animé par un vol d’oiseaux à gauche ; une sirène au bas, et Amphitrite dans le haut. En marge, le soleil et la lune, et planant sur cette scène nautique, Jupiter porté par son aigle. Toute cette figuration a pour but de démontrer que l’opérateur doit déployer toutes ses facultés et mettre en œuvre toutes les ressources de l’art pour capturer le poisson mystique, dont parle d’Espagnet.

L’auteur aurait dû nous enseigner d’abord à tramer le filet nécessaire à cette Pêche miraculeuse. Réparons son oubli : le guideau doit être incombustible et demeurer inaltérable. L’appareil bien disposé dans les eaux profondes, on se munira d’une lanterne dont l’éclat attirera la proie dans les rets. On peut, suivant d’autres symboles, employer la ligne ; mais l’arcane est dans la préparation de la bourse, et le mot est de circonstance, car il ne s’agit rien moins que de prendre le poisson d’or.

On trouvera le secret de cette opération dans un ouvrage classique intitulé le Filet d’Ariadne, car nous ne pouvons résumer le procédé en quelques lignes dans ce cadre restreint. Quant à la manière d’allumer la lanterne magique indiquée par le panier, elle n’est décrite qu’en des ouvrages très rares et de manière confuse. Il nous faut donc en dire quelques mots.

Certains auteurs, et non des moindres, ont prétendu que le plus grand artifice opératoire consiste à capter un rayon de soleil, et à l’emprisonner dans un flacon fermé au sceau d’Hermès. Cette image grossière a fait rejeter l’opération comme une chose ridicule et impossible. Et pourtant, elle est vraie à la lettre, à tel point que l’image fait corps avec la réalité. II est plutôt incroyable qu’on ne s’en soit pas encore avisé. Ce miracle, le photographe l’accomplit en quelque sorte en se servant d’une plaque sensible qu’on prépare de différentes manières. [voir héliographie]

Dans le Typus Mundi, édité au XVIIème siècle par les PP. de la Compagnie de Jésus, on voit un appareil, décrit encore par Tiphaine de Laroque, [sic. Tiphaigne de La Roche dont les écrits sont visibles sur le serveur Gallica de la bnf] au moyen duquel on peut dérober le feu du Ciel et le fixer. Le procédé est on ne peut plus scientifique, et nous déclarons candidement que nous révélons ici sinon un grand mystère, du moins son application à la pratique philosophale.

Les aigles qui volent à gauche, dans le grand cercle, désignent les sublimations du mercure. II en faut de trois à sept pour la Lune, et de sept à dix pour le Soleil. Elles sont indiquées par le vol d’oiseaux et indispensables, car elles préparent la robe nuptiale d’Apollon et de Diane, sans laquelle leur union mystique serait impossible. C’est pourquoi Jupiter, le Dieu qui gouverne l’aigle, préside à ces opérations."  [Hypotypose, Pierre Dujols]

Ce qu'exprime Dujols, c'est le moyen de capter le Soufre avant de l'infuser dans le Corps de la Pierre. C'est cela qui est « capter un rayon de soleil, et à l’emprisonner dans un flacon fermé au sceau d’Hermès ». Le rayon de soleil est le Soufre rouge qui doit d'abord être dissous dans l'eau-vive prime de Limojon. On peut en trouver la source dans un animal mythique : la licorne dont le symbolisme exprime très bien l'opération. C'est par pure analogie qu'il faut y voir un rapport avec la photographie mais l'image - si l'on peut dire - est semblable. Simplement dans le premier cas, c'est une chaux métallique qui est capturée avant que d'être injectée dans le corps de la Pierre, alors que dans le second cas, ce sont des photons qui viennent modifier des sels d'argent. A propos, s'est-on jamais avisé que c'est le même Marc-Antoine Gaudin [voir héliographie], qui a proposé l'emploi de la gélatine pour préparer les premières émulsions au gélatino-bromure d'argent. La lanterne grillagée voile l'une des substances du dissolvant, par la combinaison de la lumière et du trémis qui signale à l'attention du cabaliste la structure en X, dont Fulcanelli nous dit qu'elle est celle qui apparaît à la surface du Mercure quand il a été canoniquement préparé. Quant aux sublimations du Mercure, il s'agit de l'un des plus hauts secrets de l'oeuvre au point que nous doutons que des alchimistes aient osé dévoilé l'arcane, tant il se révèle constituer le pivot de l'Oeuvre. De cette planche, A. Barbault a donné ce lumineux commentaire :

"La planche III du Mutus Liber complète l'enseignement traditionnel destiné à fournir à l'Adepte la connaissance de tous les éléments, de toutes les forces, de tous les secrets de la nature nécessaires à l'accomplissement de son OEuvre et à l'affirmation de sa puissance. Il est dit par ailleurs dans la Table d'Emeraude :

« Tu auras par ce moyen la gloire de tout le monde. Et pour ce, toute obscurité s'enfuira d'avecques toy. Et cecy est la force de toute force. Car elle vaincra toute chose subtile et toute chose solide pénétrera.»

Ainsi l'Adepte rayonnera-t-il en puissance sur le monde ainsi qu'il est symbolisé par le Père trônant au sommet de cette troisième planche et tenant entre ses mains le sceptre de la puissance et de la connaissance. Il dispose des deux polarités essentielles représentées par le soleil et par la lune situés de part et d'autre de cercles concentriques dont l'intérieur évoque tous les éléments de la nature, la Matière première qui entre dans la confection de l'oeuvre, l'irradiation d'en haut et d'en bas, les deux signes du Zodiaque - Bélier et Taureau - caractérisant l'époque où l'Adepte recueille la rosée, les perles d'émeraude qui entrent dans toutes les préparations, etc.

Ce qu'il faut retenir de ces indications symboliques qui sont de toute première importance, c'est que l'Adepte doit se préparer très longtemps à l'avance et qu'il serait insensé de croire qu'il suffit de jeter un coup d'oeil rapide sur les ouvrages d'alchimie pour aussitôt passer à l'action et partir en quête de la Matière première. Celle-ci ne contient au départ aucune des particules invisibles qui tôt ou tard devront s'y fixer pour que se produise sa métamorphose. [...] La plupart des auteurs qui se sont intéressés à l'alchimie ont totalement négligé les trois premières planches du Mutus Liber pour aborder
directement la quatrième où l'on voit l'Adepte et sa compagne occupés à tordre des toiles préalablement exposées au-dessus de l'herbe verte des prairies afin qu'elles s'imbibent peu à peu des perles de rosée ; ces dernières, on le sait, ne cessent de monter le long des tiges vertes au moment où la nature se trouve en pleine exaltation, au printemps, sous les signes du Bélier et du Taureau symbolisés par les deux animaux figurant sur cette quatrième planche. L'irradiation des forces vives est, elle, symbolisée par les faisceaux qui rayonnent du.sommet de la figure et qui contiennent les deux polarités solaire et lunaire dessinées à leur tour dans les coins supérieurs de la figure. Les nombreuses toiles étendues sur la prairie évoquent l'importance de l'opération ainsi que l'abondance de la rosée matinale qu'il faudra recueillir " [l'Or du Millième matin, pp. 125-126]
 
 

planche 4


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - IV

C'est assurément la planche la plus connue du ML. Nous y retrouvons le Bélier et le Taureau, le couple alchimique tordant une toile afin d'en extraire de la rosée de mai et des toiles étendues plus loin ; au dernier plan se projettent un prisme lumineux et les deux symboles du Soleil et de la Lune. Nous avons évoqué ailleurs cette allégorie qui se rattache à l'acquisition progressive du sel de la rosée de mai qui fait partie du Mercure préparé ou dissolvant universel [le Lion vert de Ripley] :

"Les Métaux, comme affirmé précédemment, contiennent un sel, duquel le feu et la sagacité de l'artiste peuvent extraire une eau que les Sages nomment eau Mercurielle, lait de la Vierge, Lunaire, rosée de Mai, le Lion Vert, le Dragon, le Feu des Sages. Cette eau Mercurielle, ils l'ont comparée à la corrosive eau-forte, car de même que ces eaux à base d'atrament, d'alun, de cuivre, d'arménite, etc, corrodent les métaux et les dissolvent, ainsi cetesprit Mercuriel, ou eau, dissout son corps et en sépare la Teinture." [E. Kelly, Théâtre de l'Astronomie Terrestre, chapitre IV :  préparation de la Terre Mercurielle]

La rosée de mai est un des composés particuliers du dissolvant universel ; ce que l'on sait moins, c'est que cette rosée est ni plus ni moins - par cabale - que de l'urine d'ange et que sa formation implique qu'une substance se trouvant dans l'atmosphère, monte d'abord de la terre jusque dans le ciel, avant de redescendre sous une forme légèrement différente : il s'agit donc d'une tentative d'expliciter par l'image une opération relevant de l'oratoire [l'échelle de Jacob et les anges, voir planche inaugurale] par une opération de laboratoire [le recueil d'un sel dans une large bassine]. E. Canseliet revient sur cette rosée de mai au chapitre de l'Inscription extérieure de la villa Palombara (Deux Logis alchimiques, p. 53) :

"Les ondes sont ces eaux que Moïse, en son premier livre ou la Genèse, qualifia de supérieures et qui génèrent le météore infiniment précieux au-dessus de tous les autres, dénommé la rosée, elle-même véhiculant l'esprit ou le sel harmoniac du ciel. Celui-ci est isomère du nitre ou isotope si l'on veut, pour parler le langage qu'utilisent les spagyristes actuels. La série des opérations se montre interminable autant que laborieuse, qui fut dépeinte, en ses moindres détails, par l'anonyme Altus."

Les ondes que Canseliet évoque sont directement palpables dans le faisceau lumineux qui jaillit de la voûte du ciel. Imaginons l'éther des Anciens, vibrant régulièrement à l'instar d'une harpe céleste, sous l'influence du vent . C'est ce vent, devenu visible par la magie de la gravure, que donne à voir Altus. Il l'a décomposé en un prisme où deux ensembles sont disitngués : l'un est en rapport avec les astres errants; il s'agit des sept bandes claires. L'autre, fait de douze bandes plus sombres, réunies en paires, ressortit des signes du zodiaque. Si l'on tient compte du fait que chaque planète, selon les Chaldéens, exerce une maîtrise sur deux signes [maîtrise diurne et nocturne], il est possible d'avancer que les bandes claires externes correspondent aux planètes qui n'ont qu'une seule maîtrise : et dont les idéogrammes sont disposés aux coins supérieurs de la planche. Selon le schéma ci-dessous, on peut donner un sens et un nom à chacun des rais de l'arc-en-ciel :


mandala des maîtrises planétaires

En effet, l'éventail se déploie en « lisant » chaque rai et sa correspondance dans le mandala, dans l'ordre des aiguilles d'une montre, à partir du . La signifiance hermétique de ces arcanes est étudiée dans notre zodiaque alchimique et la section humide radical analyse l'apport des planètes au grand oeuvre. Les planètes et les signes se complètent, l'une étant le spiritus rector de l'autre. Il faut entendre par là que les planètes en corps représentent les chaux des métaux, ouverts par le dissolvant des alchimistes. L'ouverture du métal est symbolisée par l'hiéroglyphe , la sublimation suivant cette ouverture ou « mort » du métal. La psychanalyse nomme transfert ce processus de sublimation : il consiste en l'abandon par l'animus  des défroques, vieux sequins, vieilles cuirasses en vue de l'animation [passage animus - anima] du spiritus qui passe par sa dépuration. Dans l'introduction, nous avons vu que la planche 4 devait être comparée à la fig. 9 du Ros. Phil., allégorie de la mondification [purification]. Ce terme de technique alchimique signifie nettoyer, blanchir et recouvre l'opération des laveures de Flamel. [on notera que les termes net, propre (mundus) et le monde, l'univers (mundus) sont homonymes en latin. Ceci est un trait de cabale qui explique pourquoi les Adeptes assurent qu'il existe un miroir d'où l'on peut contempler le monde, cf. blasons alchimiques ; d'autres écrivent qu'il faut blanchir Latone, laver le laiton, i.e. l'airain] L'allégorie est reprise dans l'épisode des écuries d'Augias qui forme l'un des Douze travaux d'Hercule [voir Fontenay]. À ce sujet, il convient de citer Pernety :

Tous les Philosophes parlent de la matière du grand œuvre ou de la médecine dorée, comme d’une matière extrêmement vile, méprisée, & souvent mêlée avec le fumier, ils disent même qu’elle se trouve sur le fumier, parce quelle a beaucoup d’ordures & de superfluités, dont il faut la purger. Il n’est donc pas surprenant que ce travail ait été imposé par Eurysthée à Hercule, qui est l’Artiste. Les témoignages des Philosophes le prouveront mieux que le raisonnement, Morien dit (Entretien du Roi Calid.) : « Les Sages nos prédécesseurs disent, que si vous trouvez dans le fumier la matière que vous cherchez, vous devez l’y prendre ; & que si vous ne l’y trouvez pas, vous devez vous donner de garde de tirer de l’argent de votre poche pour l’acheter, parce que toute matière qui s’achète à grand prix, est fausse & inutile dans notre œuvre. » Avicenne (De Animâ, dict. I. c. 2.) ; « Nous trouvons dans les Livres qu’Aristote a écrits sur les pierres, qu’on en trouve deux dans le fumier, l’une de bonne odeur, l’autre de mauvaise, toutes deux méprisées, & de peu de valeur aux yeux des hommes ; si l’on savait leurs vertus & leurs propriétés, on en ferait un grand cas ; mais parce qu’on les ignore, on les méprise, on les laisse sur le fumier & dans des lieux puants ; mais celui qui saurait en faire l’union, trouverait le magistère. » Gratien, cité par Zachaire, dit comme Morien : «  Si vous la trouvez dans le fumier, & qu’elle vous plaise, prenez-la. » L’Auteur du Rosaire cite Merculinus, qui dit : « Il y a une pierre cachée & ensevelie dans une fontaine. Elle est vile, méprisée, jetée sur le fumier, & couverte d’ordures. » Arnaud de Villeneuve (Novum lumen, c. I.) « Elle se vend à vil prix ; elle ne coûte même rien. » Bernard Trévisan (Philos. des Métaux.) : « Cette matière est devant les yeux de tout le monde & le monde ne la connaît pas, parce qu’elle est méprisée & foulée aux pieds. » Morien (Cap. 9.) : « Avant sa confection & sa parfaite préparation, elle a une odeur puante & fétide ; mais après qu’elle est préparée, elle en a une bonne.... Son odeur est mauvaise, & ressemble à celle des sépulcres. » Calid (Loc. cit.) : « Cette pierre est vile, noire, puante, & ne s’achète point. » [Fables Égyptiennes et Grecques, tome II, Livre V, chap. 8]

L'opinion d'Avicenne [pseudo] est notable : il parle de deux pierres dont l'une est odorante et l'autre puante. Voyons cela. La pierre de bonne odeur rappelle le baume de vie évoqué supra [Balsanum vitae] et la pierre fétide, le sulphur  en son premier état, c'est-à-dire ce spiritus abscondus que nous voyons à la fig. 8 du Ros. Phil.


fig. 8, Ros. Phil.

Par fumier, il ne faut pas entendre le commun, celui que l'on rencontre dans les fermes - encore qu'il ait un intérêt certain [voir Alexandre Sethon] - , mais bien plutôt la matière des Sages pour autant qu'elle renferme la proportion adéquate d'escarboucle [obtenue par distillation des urines selon ce qu'en rapporte Alchild Bechil], c'est-à-dire de sang de Nessus [voir Atalanta XXV], sorte de spath visqueux auquel on adjoint du foie de soufre et de l'air phlogistiqué [ = air corrompu dont le nom vulgaire est homonyme d'un traité que Fulcanelli attribue à Senior, voir Libavius]. Les Amoureux de science auront reconnu le vase de nature composé d'engrais [Lac virginis], de l'humide radical des métaux et de la déjection de l'étoile polaire appellée sputum lunae. Nous ne saurions mieux dire. Dans le Rosaire, Senior ajoute :

« L’eau que j’ai mentionnée est une chose qui descend du ciel ; la terre avec son humidité la reçoit et l’eau du ciel est retenue par l’eau de la terre, et l’eau de la terre la retient grâce à sa soumission et à son sable et l’eau retiendra l’eau et Albira sera blanchi par Astuna. » [Ros. Phil., premier blanchissement de la première pierre]

Jung indique [Psychologie du transfert, op. cit., p. 139, note 4] que le texte du De Chemia  est différent de celui du Ros. Phil. Albira est remplacé par Alkia et Astuna par Astuam. Alkia serait mis pour al-kiyan, principe vital, où l'on peut voir le sulphur . Quoi qu'il en soit, Albira et Astuna forment les opposés dont l'Artiste doit faire son airain. Notons qu'Albira est mis pour Albaras ou arsenic [qui caractérise le Sel ou corps de la pierre]. Un autre extrait du Rosaire, de Merculinus, permet de mieux comprendre le processus de dépuration :

« La conception transforme en sang ce qui était semblable au lait. Si la femme blanche est donnée en mariage à l’époux rouge tous deux bientôt s’embrassent et s’accouplent. Ils se dissolvent eux-mêmes et s’accomplissent aussi eux-mêmes afin qu’après avoir été deux, ils deviennent en quelque sorte un seul corps. » [Ros. Phil., La conjonction ou le coït]

On pourra revoir la gravure qui orne l'emblème XLI de l'Atalanta fugiens, sur la transformation des roses blanches en roses rouges, en liaison avec le mythe d'Adonis. C'est de Prudence [c'est-à-dire de Sagesse, voir Gobineau] et de feu que l'alchimiste doit être muni dans cette phase d'albification.

De cette planche 4, nous avons ainsi complété l'interprétation :  Il est clair que l'on peut imaginer la scène suivante : le couple alchimique est en train de tordre un linge dans une bassine ; certains critiques ont cru qu'il s'agissait de la rosée de mai ou rosée céleste. En arrière plan, nous voyons d'autres linges tendus : ils s'imprègnent peu à peu du sel précieux [que Dujols appelle selage, cf. supra]  ; à gauche le Bélier et à droite le Taureau : que l'on se rapporte à notre schéma de préparation du dissolvant. On y verra que le Bélier [Ariès] voile Arès, qui est cet acide  soi-disant vitriolique [en fait il s'agit de l'acide carbonique, nous le savons de nos jours] ; le Taureau voile le complexe Vénus-Aphrodite qui cache le composé K H dont la nature peut varier selon le mode de préparation : huile de tartre faite par défaillance [alkali fixe desséché], alkali fixe, nitre aérien, foie de soufre. Ces linges que l'on aperçoit, nous l'affirmons, ont été enduits au préalable d'alkali fixe et on les a laissés seulement alors s'imprégner de rosée, tout simplement parce qu'il s'agit d'eau distillée. Le couple alchimique recueille donc le tartre vitriolé dissous dans une bassine avant de soumettre le liquide à l'évaporation a siccite. C'est le principal composant du Mercure philosophique qui est ici exposé au vu de tous. Veuillez croire que ce ne sont pas les oligo-éléments de la rosée de mai qui pourront contribuer à préparer le Mercure des Sages... Magophon sera-t-il d'accord avec nous ?

"La quatrième planche montre comment s’opère la collection du flos coeli. Des draps sont tendus sur des piquets pour recevoir la rosée céleste. Au-dessous, un homme et une femme en opèrent la torsion pour en exprimer la divine liqueur, qui tombe dans un grand vase disposé à cette fin. A gauche, on voit le Bélier; à droite, le Taureau.

Le flos coeli a mis à la torture l’esprit des mauvais souffleurs. Les uns y ont vu une sorte d’influx magique, car pour ceux-là, la magie est une puissance surnaturelle acquise par le concours des esprits, bons ou mauvais. Les autres, plus réalistes et plus rapprochés du vrai, y ont reconnu la rosée matinale. Le flos coeli est appelé, en effet, l’eau des deux équinoxes, d’où l’on a déduit qu’il s’obtient au printemps et à l’automne et est un mélange des deux fluides. Certains, se croyant plus avisés, allaient recueillir ce mystérieux produit dans une sorte d’algue ou de lichénoïde dont le nom vulgaire est le nostoc. Dans les Sept Nuances de L’Œuvre philosophique, Etteilla, qui valait peut-être mieux que sa réputation, semble avoir obtenu quelque résultat satisfaisant d’une mousse analogue; mais il faut lire son opuscule avec de bonnes lunettes. [Etteilla alias Alliette (1750-1810), cf. Tarot alchimique]

Les Rose-Croix s’appelaient les Frères de la Rosée cuite, au témoignage de Thomas Corneille, bon hermétiste ainsi que son frère, le grand tragique. Néanmoins, Philalèthe raille dédaigneusement les collecteurs de rosée et d’eaux de pluie, dans lesquelles, nonobstant, l’abbé de Valmont reconnaît quelque vertu.

Au disciple de se faire une opinion d’après son propre jugement. Mais il est hors de doute qu’un agent tenu secret, dit " Manne Céleste ", joue un rôle important dans le travail.

Nous devons déclarer, de bonne foi, que le Bélier et le Taureau de la planche, qu’on prend toujours pour les signes du Zodiaque sous lesquels on doit recueillir le flos coeli, n’ont aucun rapport avec les symboles astrologiques. Le Bélier est l’Hermès Criophore, qui est le même que Jupiter Ammon; et le Taureau, dont les cornes dessinent le croissant, attribut de Diane et d’Isis, qui s’identifient avec la vache l’amante de Jupiter, est la Lune des philosophes. Ces deux animaux personnifient les deux natures de la Pierre. Leur union forme l’Azim des Egyptiens. L’Asimah de la Bible, monstre hybride désignant l’orichalque, l’oryx de laiton ou d’airain, le taureau de Phalaris ou de bronze, le veau d’or ou de chrysocale [Il n’est pas hors de propos de rappeler ici que Helvetius a écrit un traité d’alchimie sous le titre de Vitulus aureus (le Veau d’Or).] qui diffère, certes, du similor de Mannheim et tient en quelque sorte du mechior. Enfin, pour tout dire, c’est l’électrum des poètes; mais il faut bien entendre ce mot qui renferme l’arcane magique. Philalèthe enseigne que l’or des hermétistes est, en certain point, semblable à l’or vulgaire. Nous ajouterons encore que, suivant la Mythologie, la pierre dévorée par Saturne s’appelait betulus, qui est, en somme, le même mot que vitelus, nom latin du veau, et que vitellus, est le jaune de l’œuf. La pâte des azymes en était l’hiéroglyphe. Les prêtres des bords du Nil ne touchaient jamais aux pains du sacrifice avec un instrument tranchant d’acier ou de fer: Ils en faisaient un cas de sacrilège. De là cette ancienne coutume, encore en usage, de rompre le pain. De même, dans le rite catholique, l’officiant sectionne l’hostie avec la patène de vermeil. Toute cette logomachie cache le vermillon des Sages ou l’amalgame philosophique du mercure, de l’or et de l’argent de l’art, rendu indissoluble par le flos coeli.

On apprendra, non sans surprise, que les courses de taureaux sont une figuration dramatique du Grand Œuvre. Tous les jeux ont une origine hermétique. La cocarde rouge que porte l’animal, et à laquelle est attachée une prime accordée au vainqueur, est l’image de la Rose des philosophes. La grosse affaire, c’est d’être un bon Matador. Aussi, d’après la tradition espagnole, " pour accéder au Gouvernement, il faut triompher du taureau " - le taureau mystique, évidemment. Cette victoire conférait la " chevalerie ", la vraie noblesse, celle de la Science, et par conséquent le sceptre. C’est pourquoi, sous Louis XIII, les chefs de la Kabbale d’Etat étaient surnommés les " Matadors ". L’espèce n’est pas éteinte, bien qu’effacée et inapparente."  [Hypotypose, Pierre Dujols]

Là encore, on remarque des analogies avec le texte du Myst. : Etteilla est évoquée deux fois, p. 91 et p. 111 lorsque Fulcanelli nous parle des couleurs de l'Oeuvre [À propos d'Alliette, Le Denier du Pauvre ou la Perfection des métaux, Paris, c. 1785. Voir aussi le Psautier d'Hermophile]. Que le Bélier et le Taureau ne soient pas là comme signes zodiacaux exotériques, nous le savons depuis longtemps. En revanche, ce que l'on sait moins, c'est que le Bélier cache un vitriol et le Taureau, de la cendre... Pour la « manne céleste », voici ce que Pernety nous en dit :

"Manna Chymicorum ou Manna Mercurialis . C'est un précipité blanc de mercure, qu'on fait ensuite passer par l'alambic sous forme blanche comme la neige. On lui donne aussi le nom d'Aquila cœlestis . Blancard . Béguin dit, dans sa Chymie, que cette manne se fait en dissolvant le mercure dans de l'eau forte, qu'il faut ensuite le précipiter avec l'eau de mer, ou salée, et puis distiller ce précipité d'abord à petit feu.

Manne. Mercure des Philosophes. Ils l'ont aussi appelé Manne divine , parce qu'ils disent que le secret de l'extraire de sa minière est un don de Dieu, comme la matière même de ce mercure." [Dictionnaire]

L'électrum des poètes est le Laiton « non net qu'il faut blanchir », c'est-à-dire l'Airain qui est cette mystérieuse matière qui fait l'objet de la dissolution au début du 3ème oeuvre. A. Barbault s'est beaucoup étendu sur ce travail dans les champs :

"...Il vaut mieux rechercher des petites plantes très saines que des plantes plus belles, plus grosses mais cependant trop riches en éléments chimiques non assimilés. Il faut attacher une importance particulière aux plantes qui restent vertes longtemps, aux bourgeons de sapin, à certaines fleurs comme celles des genêts qui restent verts toute leur vie durant.
Parallèlement, quand le temps était clair et serein, en l'absence de vent, nous poursuivions la récolte de la rosée matinale. On le verra; nous ne procédions pas tout à fait comme il est indiqué dans le Mutus Liber (planche IV): nous faisions glisser une toile très fine mais très spongieuse sur l'herbe verte et en même temps suffisamment rigide des champs de blés ; la toile s'imprégnait des gouttes de rosée perlant à la pointe de l'herbe et, tous les vingt mètres environ, nous nous arrêtions pour éponger la toile que nous tordions à cet effet au dessus d'un récipient où nous recueillions à chaque fois quelques verres de rosée fraîche. La méthode indiquée par le Mutus Liber (des toiles fixes tendues sur l'herbe) est certainement préférable car la rosée recueillie de cette façon est plus pure et constituée par les gouttes les plus éthérisées. Notre méthode a toutefois l'avantage de fournir une quantité plus volumineuse. Après avoir filtré et purifié cette rosée fraîche, nous y faisions baigner les petites plantes et les bourgeons que nous avions ramassés. Ceci dura du début du printemps jusqu'à la Saint-Jean d'été, c'est-à-dire du 21 mars au 24 juin, période la plus propice à leur récolte. Cette récolte débutait parfois deux heures avant le lever du soleil, mais devait au plus tard être terminée une heure après. Depuis, nous procédâmes de même chaque année. Mais ce travail est délicat. Certaines années, durant toute une saison printanière, je n'ai pas trouvé plus de 10 à 15 jours où le temps fût vraiment serein, sans nuage et sans vent, et où la rosée fût abondante et fortifiée par un bon aspect de lune. Les plantes, pousses vertes, bourgeons, petites fleurs et autres éléments végétaux dynamiques et parfaits ainsi recueillis furent introduits dans des vases de terre préalablement remplis de rosée que nous scellâmes hermétiquement et que nous conservâmes au frais. Nous avons utilisé le contenu de ces vases, au fur et à mesure de nos besoins, de la manière suivante: le vase choisi était porté pendant quarante jours à la température de quarante degrés afin que se préparent la fermentation ainsi que le mélange de sève et de rosée. Après refroidissement, le contenu du vase était introduit dans la nacelle contenant la Terre sacrée ; puis cette dernière était placée dans un alambic afin que s'effectuent les premières digestions, processus ainsi nommé parce que plantes, sève et rosée servent d'aliments à la Matière." [l'Or du Millième matin, p. 69-70]

planche 5


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - V

Cette planche semble faire suivre directement à l'opération désignée à la planche 4. Nous avons vu que cette opération consistait à recueillir du tartre vitriolé ou de l'alkali fixe. Mais il peut s'agir aussi d'une allégorie touchant à la captation de l'Esprit universel, et alors l'opération désignerait le salpêtre ou sel nitre. Dans la planche 6, les cristaux sont mis à distiller avec le liquide [eau distillée] dans une bassine [en haut à gauche]. En haut à à droite, le feu va faire distiller le phlegme, que l'on recueille dans l'alambic puis dans le récipient. L'opération terminée, l'épouse recueille avec une cuiller le résidu, figuré par des cristaux en forme de triangle. A droite, l'homme nu, désigné par le croissant lunaire et tenant un nourrisson avec son bras gauche, montre que le produit désigne la part mercurielle. Il faut manifestement remployer le « phlegme » qui s'est dégagé dans le récipient et le mettre à chauffer dans un bain de sable, ce qui est désigné dans la partie inférieure de la planche. On peut sans peine imaginer quelle est la matière recueillie à la cuiller. Par contre, on ne sait trop à quoi sert ce qui est contenu dans le récipient. S'agit-il de phlegme ? S'agit-il d'acide nitrique ? Alors, ce serait la préparation de tartre vitriolé...

"La cinquième planche initie le disciple aux opérations de laboratoire. On y assiste à une suite de manipulations variées. Il est visible qu’il s’agit de la coction de la liqueur récoltée dans la planche précédente. Un homme et une femme la versent ostensiblement dans un pot mis sur le feu. Dans la figure au dessous, l‘homme y ajoute un produit visqueux et tient, de l’autre main, une substance qu’il n’est pas difficile de découvrir, si l’on songe que l’œuf d’Hermogène est analogue aux autres. Sur le même plan à côté, un personnage nu, décoré d’une demi-lune et accolé à un enfant, reçoit un flacon où se remarquent quatre petits triangles. Ils représentent les proportions des éléments mis en œuvre, à savoir un de soufre pour trois de mercure. Le corps lunaire intervient dans cette opération ; il est indiqué par un écu portant une lune d’argent sur champ de gueules.

La Lune des philosophes n’est pas toujours l’argent, encore que ce métal convienne au travail à un certain moment. Pour dérouter le profane, les Adeptes donnent ce nom au mercure et à son sel, dont la préparation présente les plus grandes difficultés. Pour que le mercure soit propre aux opérations, il est indispensable de l’animer. Cette animation se fait au moyen du soufre préparé à cet effet. On trouvera dans Philalèthe des indications pratiques qui, néanmoins, ne doivent pas être toujours suivies mot à mot. II est exact, cependant, qu’il faille purger le mercure de ses éléments hétérogènes en séparant le pur de l’impur, le subtil de l’épais. On voit, dans cette planche, la femme qui se dispose à écumer le compost. C’est une présentation changée du travail, mais exacte au fond. Dans l’Œuvre, c’est l’élément féminin, en effet, qui opère la sélection par ses vertus constitutives; mais l’artiste doit y prêter la main et seconder la nature avec prudence.

Les autres figures représentent les digestions et distillations. Nous n’apprendrons rien de nouveau au lecteur sensé en lui disant qu’un homme bourré de formules chimiques et aptes à résoudre sur le papier tous les problèmes d’école n’a aucun titre à se dire chimiste. II faut donc que la pratique accompagne la théorie, l’une est la conséquence de l’autre. La pratique du laboratoire seule donne la maîtrise, car qu’est-ce que la pratique, sinon le contrôle de la théorie. La rigueur de la première redresse les errements de la seconde. Le disciple devra donc s’efforcer de réaliser tous ses concepts." [Hypotypose, Pierre Dujols]

Nous ne sommes pas d'accord avec ce qu'écrit Dujols. Certes, la vignette supérieure de la planche semble montrer que c'est le flos coeli, recueilli à la planche 4, qui fait l'objet des opérations de laboratoire. Mais nous ne voyons pas que l'Artiste ajoute un produit visqueux sur la vignette centrale. Il enlève tout simplement le chapiteau de sa main gauche tandis que sa main droite tient le récipient qui contient, soit du phlegme, soit un acide. La femme recueille le produit qui s'est accumulé à la base de la bassine et qui correspond à un sel fixe et c'est ce même produit qui est symbolisé par l'homme nu avec l'emblème de la Lune. Il s'agit d'une matière qui a rapport avec le Mercure commun ou avec le Sel, ce qui paraît plus douteux. Quant à la vignette inférieure, il ne s'agit pas d'une distillation mais d'un chauffage au bain de sable, alimenté par le fourneau et c'est une coupe du dispositif que nous voyons. Le mystère réside dans le contenu du récipient.
 
 

planche 6


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - VI

Nous voyons la suite des travaux exposés sur la planche 5. Nous étions restés sur le mystérieux contenu du récipient, qu'on met dans des vases au bain de sable. Ici, la vignette supérieure montre l'Artiste en train de recueillir le contenu  de ces vases dans un ballon [on dirait presque un dessin animé car on voit les bouchons de ces vases en l'air, à droite, ce qui exprime l'idée qu'ils ont été vidés]. Le ballon est mis au feu de réverbère et un chapiteau avec son récipient sont adaptés et lutés. L'opération va consister à chauffer la substance, le résultat étant figuré par une fleur. Le résidu obtenu après calcination est recueilli et figuré par une fleur de marguerite. Cette fois-ci, c'est un personnage ayant les attributs du Soleil, donc du Soufre, à qui est donné symboliquement le vase contenant la substance figurée par cette marguerite. On démarre ensuite une autre opération, figurée par la partie droite de la vignette du bas, où l'on met au four à réverbère l'autre substance, tenant du Mercure, vue à la planche 5.

"La planche six est la continuation de la cinquième. On remarquera que les opérations y sont toujours effectuées par un homme et par une femme symbolisant les deux natures. L’action extérieure de ces agents indique le travail intérieur des corps réagissant l’un sur l’autre. Dans la première figure, l’agent féminin joue un rôle passif, et l’agent masculin un rôle actif. Celui-ci est le soufre; celle-là, la lune.

On désirera savoir, sans doute, quel est ce soufre mystérieux dont parlent toujours les philosophes, sans autrement le désigner. C’est le soufre des métaux. Le secret de l’art consiste à l’extraire des corps mâles pour l’unir aux corps femelles, ce qui suppose leur décomposition préalable. La science actuelle semble considérer ce fait comme une impossibilité absolue. De grands chimistes du XVIIIe siècle ont démontré, dans des communications adressées aux corps académiques, que l’opération est réalisable et qu’ils l’avaient réalisée. [Dujols fait peut-être référence à Geoffroy L'Ainé qui prétendait préparer du fer à partir d'argile et de lin ; Nicolas Lemery démontra que le fer obtenu par Geoffroy provenait bien sûr de l'argile ; Geoffroy se rendit aux arguments de Lemery, cf. infra et Fontenay] Nous avons en mains un magnifique soufre d’argent obtenu par un moyen analogue et qui se rapproche beaucoup de la teinture des Sages. Mais, pour arriver à ce résultat, il faut une certaine pratique et une connaissance approfondie du règne minéral.

Défiez-vous des auteurs qui parlent de broyages, de décantations, de séparations obtenues par ce qu’ils appellent des " tours de mains ". L’action manuelle ne concourt aux résultats qu’à la façon d’une cuisinière préparant son pot-au-feu. Lorsque les ingrédients sont dans la marmite, l’eau cuit le compost, portée à la température requise par le feu extérieur. La coction achevée, il n’y a plus qu’à extraire les produits et à les employer suivant la formule. Mais toute intervention intempestive est préjudiciable et nuit à l’Œuvre.

Nous devons signaler tout particulièrement la figure représentant la rose hermétique obtenue par les sublimations précédentes. Il y aurait ici beaucoup de choses à dire. Tous les traités d’alchimie ne sont que des " Romans de la Rose ", au propre comme au figuré. Le premier soin de l’artiste consiste à y faire la part du vrai et du faux. Celui-ci domine et constitue la littérature hermétique.

Qu’est-ce que la Rosée ? C’est la fleur de l’arbre philosophique qui présage le fruit. Or, l’arbre des philosophes est le mercure végétal ; la Rose est donc l’efflorescence de la sève métallique mise en mouvement par le feu extérieur, qui excite le feu interne des corps. Mais les Sages parlent de deux feux différents dévolus à cette fonction. Le disciple doit donc penser qu’il existe, en dehors du feu naturel, un autre agent ainsi dénommé, et ce feu secret est le ferment des métaux, qui joue dans le travail un rôle analogue à celui du levain dans la pâte du boulanger. Mais que l’adjonction de ce nouvel élément ne trouble pas la pensée du fils de science. De même que le levain est fait de farine et d’eau acidifiés, le ferment des métaux est un produit du soufre et du mercure, amenés par l’art à l’état convenable. Les proportions sont analogues à celles employées pour la panification. [cf. Chevreul - Résumé de l'Histoire de la Matière - sur l'analogie du levain et de la préparation de l'or alchimique]

Notre planche nous montre une seconde rose plus petite, et une troisième encore moindre. Y aurait-il plusieurs roses ? Oui et non. Il y a deux roses en principe, suivant qu’on opère pour l’or ou l’argent; et, au fond, il n’y en a qu’une. Cependant, le Mutus Liber en présente trois, bien déterminées. C’est exact; mais elles sont filles l’une de l’autre, c’est-à-dire à trois puissances différentes. Dans le régime de la coction, Philalèthe enseigne qu’on obtient d’abord la rose blanche, qu’il nomme la lune; la rose jaune ou safran; la rose rouge ou parfaite. Nous n’employons pas la terminologie exacte de cet auteur; mais nous parlons assez clairement pour nous bien faire entendre. [il s'agit là des régimes de planètes : la rose blanche correspond au régime de la Lune et au Soufre blanc ; le safran est la couleur de l'Aurora consurgens ; la rose rouge correspond au régime de Mars, lié au Soufre rouge...]

L’obtention des roses est subordonnée à la putréfaction. La putréfaction donne lieu à une succession de couleurs. La première est la noire; elle est la clef des autres. Pas de noir, point de putréfaction ; et sans putréfaction, nulle transformation. Si semblable accident venait à se produire, c’est que les matériaux mis en contact n’ont pas les qualités voulues ou sont mal préparés. Voir Philalèthe pour le reste et n’en prendre que la fin." [Hypotypose, Pierre Dujols]

Le Soufre des métaux les chimistes croyaient encore le tenir au XVIIIe siècle, ainsi qu'en témoignent des articles parus dans les Mémoires de l'Académie royale des sciences. Nous avons sous les yeux deux articles : Du Souphre Principe, par M. Homberg [22 avril 1705] dans lequel l'auteur croit que le Soufre n'est autre que la lumière et Sur la production artificielle du Fer, et sur la composition des autres métaux, par M. Geoffroy [11 mai 1707] où l'auteur croit que le Soufre des métaux n'est autre que la partie qui s'échappe du métal quand on le calcine. Il semble que Geoffroy ait confondu la teinture des métaux avec un métal dans un grand état de division. Mais jamais, on n'a pu obtenir le « Soufre » des métaux, comme croit l'entendre Magophon. Voici l'article Soufre que commente ainsi Pernety :

"Soufre. Nom que l'on donne en général à toutes les matières inflammables dont on se sert dans la Chymie, telles que sont le soufre commun, les bitumes, les huiles, etc. Quelquefois les Chimistes donnent ce même nom à des matières nullement inflammables, mais seulement colorées sans aucune autre raison, particulièrement dans les matières minérales, en sorte que l'on voit le mot de soufre attribué à bien des matières même très opposées entre elles. On donne le nom de soufre en particulier au soufre commun, qui paraît composé de quatre différentes matières ; savoir, de terre, de sel, d'une matière purement grasse ou inflammable, et d'un peu de métal. Les trois premières matières y sont à peu près en portions égales, et font presque tout le corps du soufre commun, quand on le suppose épuré par la sublimation de sa terre superflue; et c'est alors de la fleur de soufre. Mém. de l'Acad. de 1703, p. 32.

Les Chymistes admettent trois sortes de soufre, qui ne sont que le même, modifié différemment; le soufre volatil ou mercuriel, le soufre moyen, et le soufre fixe. Voyez MATIERE , SEL .

SOUFRE . (Sc. herm.} Lorsque les Philosophes parlent de leur soufre, il ne faut pas s'imaginer qu'ils parlent du soufre commun dont on fait la poudre à canon et les allumettes, ni aucun autre soufre séparé et distinct de leur mercure. Quoi qu'ils disent qu'il faut prendre un soufre, un sel et un mercure, ces trois choses se trouvent à la vérité dans leur matière, mais elles n'y sont pas sensiblement distinctes. Leur soufre est artificiel, leur mercure l'est aussi, et l'art manifeste leur sel. Mais tout cela ne fait qu'une chose qui les renferme toutes trois. Philalèthe.

Lorsqu'ils disent en général notre soufre, on doit les entendre de leur pierre au blanc ou au rouge ; dans ce cas ils les distinguent par la couleur. Leur rouge est leur minière du feu céleste, dit d'Espagnet, leur ferment, le principe actif de l'œuvre, dont le mercure est le principe passif. Ce n'est pas que le mercure n'agisse aussi, puisqu'il a un feu interne, et que partout où il y a feu, il y a action; mais on le compare à la femelle, qui dans la génération est censée passive.

Les Philosophes ont donné à ce soufre une infinité de noms, qui conviennent tous à ce qui est mâle, ou fait l'office de mâle dans la génération naturelle. C'est leur or, qui n'est point actuellement or, mais qui l'est en puissance.

SOUFRE BLANC . Corps composé de la pure essence de métaux, que quelques-uns appellent un argent-vif conduit de puissance en acte, et extrait, par les opérations du magistère, de tous les principes de la Médecine du premier ordre. Philalèthe.

SOUFRE ROUGE . Plusieurs Chymistes ont travaillé sur le soufre naturel, et de mine, appelé sulphur nativum par les Latins, comme étant la vraie matière des Philosophes ; mais quand ceux-ci lui ont donné ce nom, c'est dans le temps qu'elle est parfaite au rouge ou au blanc. Elle est alors proprement le soufre philosophique; car Raymond Lulle entre autres nous assure que le soufre des Sages n'est point distingué sensiblement de leur mercure, et leur mercure ne se fait point avec le soufre commun, naturel ou factice.

SOUFRE VIF . (Sc. herm.) C'est le même que soufre rouge. Rullandus donne le nom de soufre rouge à l'arsenic.

SOUFRE DE VITRIOL . C'est l'âme de ce minéral.

SOUFRE NOIR . Antimoine. Planiscampi.

SOUFRE ONCTUEUX . Soufre des Philosophes.

SOUFRE NARCOTIQUE du vitriol. Extrait du vitriol dont on trouve le procédé dans la Chymie de Béguin. Paracelse regardait ce soufre comme un excellent anodin, et le préférait à tous les autres.

SOUFRE AMBROSIEN est un soufre naturel rouge, beaucoup transparent, et ressemblant au grenat, mais formé en gros morceaux.

SOUFRE VERT . Huile de cinabre. Dict. Herm.

SOUFRE INCOMBUSTIBLE . C'est celui des Sages.

SOUFRE VRAI DES PHILOSOPHES . C'est le grain fixe de la matière, le véritable agent interne, qui agit, digère, cuit sa propre matière mercurielle, dans lequel il se trouve renfermé.

SOUFRE ZARNET . Soufre philosophique.

SOUFRE OCCULTE . Le même que celui de l'article précédent.

SOUFRE DE NATURE . C'est encore le même. Quelques-uns cependant donnent ce nom à la matière parvenue à la couleur blanche. L'Auteur du Dictionnaire Hermétique pourrait s'être trompé, lorsqu'il dit que le soufre de nature est le menstrue essentiel fait avec le mercure et l'esprit de vin sept fois rectifié, qui dissout la chaux du soleil et de la lune, ou du moins qui en tire la teinture, laquelle par des opérations faciles et occultes, on redonne à l'or. Le soufre universel est, selon le même Auteur, la lumière [Pernety cite l'article de Homberg évoqué supra] de laquelle procèdent tous les soufres particuliers."
[Dictionnaire mytho-hermétique]

planche 7


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - VII

Cette planche semble se rapporter à la fabrication de l'une des parties du Mercure philosophique. Les quatre tableaux du haut se réfèrent aux opérations « réelles », les trois scènes du bas représentent les allégories correspondantes. L'allégorie nous montre à gauche un personnage que l'on pense être Saturne, s'apprêtant à dévorer l'un de ses enfants. La scène se fait sous un feu soutenu ou du moins une chaleur certaine semble émaner du personnage - serait-ce une indication sur la chaux vive ? Au centre, le bain de Saturne - s'agit-il du « blanchiment » du laiton ? À droite, le produit obtenu ; notons que Saturne est à présent armé d'un glaive... En haut, dans les quatre tableaux, nous observons d'abord que l'on remplit une bassine de liquide. Ce liquide est ensuite mis au feu et des cristaux paraissent être récupérés à la cuiller et mis dans un flacon contenant des *.

"La septième planche est très importante, mais elle est difficile à comprendre. Nous retrouvons ici les quatre petits triangles qui indiquent les rapports déjà expliqués; mais nous arrivons à une opération délicate, car c’est ici que Saturne dévore son enfant.

On connaît la fable de Saturne et de Jupiter. Qu’est-ce que Saturne et qu’est-ce que Jupiter ? La nomenclature chimique, qu’on trouve chez les auteurs, vous fera connaître à quels métaux conviennent ces deux noms. Mais nous ferons remarquer, en toute conscience, que le Saturne et le Jupiter des Sages ne sont pas les mêmes que ceux des chimistes profanes. Qu’on y prenne garde, et que l’on n’aille pas faire de la soudure de plombier ou de ferblantier. Nous ne travaillons pas sur des produits bruts, et encore qu’ils soient tous empruntés à la famille des métaux, ils ne sont propres à l’œuvre qu’après avoir subi une préparation qui les rend " philosophiques ".

Si l’on adopte la voie humide, on procédera selon l’art en mettant en contact nos deux éléments, de telle sorte que l’un absorbe l’autre, ce qui donnera un produit nouveau qui tiendra des deux, sans qu’il soit possible désormais d’en faire l’analyse de manière chimique. La voie sèche suppose, évidemment, une combinaison obtenue par un procédé adapté à la nature des corps. Mais qu’on ne mélange pas les deux voies: les liquides s’unissent aux liquides, et les solides, aux solides. [Fulcanelli reconnaît pourtant à la voie sèche deux phases : la phase humide qui correspond à la dissolution et va jusqu'à la fermentation du Rebis ; la phase d'assation qui est le début de la coagulation de l'eau mercurielle, cf. Myst., p. 160 :

« la seconde période [...] commence alors, par un second tour de roue, se parfait et s'achève lorsque le contenu de l'oeuf [...] apparaît granuleux ou pulvérulent, en forme de cristaux, de sablon ou de cendre. »

Il y aurait là bien à dire puisque Fulcanelli nomme à la fois le lien du Mercure, cite la teinture et caractérise l'aspect de la Pierre]

Dans cette opération, le feu joue un certain rôle. Une des figures représente Saturne croquant son fils au milieu d’un brasier. II faut prêter ici la plus grande attention aux discours des philosophes. Celui-ci assure que le feu élémentaire est le destructeur des corps, et que leur fusion en volatilise l’âme; celui-là déclare que les Sages brûlent avec l’eau, mais prohibent en même temps les liqueurs corrosives, telles que les acides.

Le disciple se trouve donc enfermé dans un cercle vicieux, dont il lui est fort difficile de sortir à son avantage. Il faut prendre la moyenne des deux doctrines pour les accorder ensemble. Il est une eau qui renferme le feu du Ciel; c’est la rosée ou flos coeli, que nous avons vu étreindre dans une planche précédente. On sait que la rosée renferme un principe acide qui brûle à la lettre. Les objets soumis à son action ne tardent pas à tomber en poussière. Nous devons faire observer, cependant, que la rosée philosophale diffère, en réalité, de la rosée commune. Elle est, néanmoins, formée des véritables pleurs de l’Aurore unis à une substance terrestre, qui est le sujet de l’Œuvre. [on se reportera ici à Senior, De Chemia qui indique que : « Le soleil est la clé de toute porte... », voit Bibliotheca Chemica curiosa, II, pp. 216-235]

Lorsque Saturne a accompli son horrible festin, on doit, dit Philalèthe, faire passer sur lui toutes les eaux du déluge, non pas de manière à le noyer, mais à corriger les effets d’une digestion laborieuse en éliminant les toxines résultant de la fermentation. C’est ce qu’on appelle " blanchir le nègre ". L’opération est rude, mais efficace, si l’on y persévère, car il faut s’y reprendre à plusieurs fois. Ce lavage à grande eau dépouille le corps de ses impuretés, en corrige les humeurs et le rend dispos pour les opérations subséquentes. On le distille alors hermétiquement afin de n’en rien perdre; on en précipite le sel qui se présente en petits cristaux très hygrométriques, et qu’on doit soustraire aussitôt aux influences de l’air. C’est pourquoi on l’enferme, comme le montre une autre figure, dans un flacon bouché à l’émeri et qu’on tiendra, en réserve." [Hypotypose, Pierre Dujols]

De ce commentaire, on retiendra ces cristaux qu'il faut tenir à l'abri de l'air. Voyez ce qu'il faut en penser aux sections salpêtre et tartre vitriolé. Voyez également la section laboratoire 1 où l'on discute de la voie des carbonates. On ne sait au juste, ici ce qu'il faut entendre par « blanchir le nègre », car il ne peut s'agir, dans cette phase de l'oeuvre, du laiton, auquel cas nous serions au 3ème oeuvre. Pourtant nous sommes au 2ème oeuvre, au stade de la préparation du Mercure commun. Dans cette planche, le couple alchimique utilise le sel de Mercure dans une large bassine, qu'il faut soumettre à la calcination. Le produit de ce sel, représenté par des étoiles, est ensuite donné symboliquement à une femme qui porte à son front l'empreinte du croissant lunaire. Il s'agit donc d'un sel servant à préparer le Mercure. Revenons un instant sur le commentaire de Pierre Dujols et admirons à la fois le ton d'humour combiné à celui de l'érudition, où l'auteur fait preuve de virtuosité cabalistique. Voyons, par exemple, ce flacon bouché à l'émeri, qu'il faut tenir en réserve. Cyliani, dans son Hermès Dévoilé, parle aussi d'un tel flacon, formé d'ailleurs du meilleur marbre de Carrare. E. Canseliet écrit qu'il faut, à une certaine époque de l'oeuvre, se servir du bouton de retour issu de la vitreuse provision. On est en droit de se demander si les Adeptes ne parlent pas, ici, de la même chose. C'est-à-dire d'une substance cachée [apoqetoV : mis en réserve, mystérieux] ou qui s'est déposée [apoqesiV : action  de déposer].
 
 

planche 8


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - VIII

Cette planche se rapproche de la n° 2 mais nous sommes ici à un stade ultérieur. Dans le matras, nous voyons le Mercure, désormais animé. Des colombes volent aux pieds des anges ; le soleil et la lune sont aux pieds de Mercure. Dans cette image est symbolisée la dissolution radicale des composés que nous avons maintes fois envisagée (1, 2, 3, 4).

"La huitième planche nous fait voir le mercure des philosophes réalisé, tandis que la planche deux n’en présentait que les éléments constitutifs. Il est le produit du Soleil et de la Lune qui sont à ses pieds. Les aigles volent autour de lui parce qu’on lui fait subir dans le matras les sublimations nécessaires, ce qui est indiqué au bas de la planche par l’athanor ou l’on a mis l’œuf à incuber.

Le mercure des philosophes, animé et sublimé selon les règles, doit circuler longtemps dans le vase avant de produire les heureux effets qu’on attend de lui. Mais il y a plusieurs mercures dans l’œuvre, et Philalèthe en signale un second, tout particulièrement, sous le nom de lait de vierge. Celui-ci diffère du premier en quelque chose, bien qu’ils soient tous les deux de même essence. Philalèthe, Ripley et d’autres vont jusqu’à dire qu’il s’agit du mercure commun. Basile Valentin, au contraire, le bannit avec malédiction. Certains ont cru que le lait de vierge pouvait être obtenu par une combinaison des deux. Nous connaissons un artiste qui a réalisé ce tour de force pour le plaisir de vaincre la difficulté, sans prétendre en tirer d’autre conséquence. Nous sommes donc en mesure de certifier l’opération comme réalisable, ce qui n’implique pas que nous adhérions à son emploi dans la pratique. II faut accueillir avec la plus grande réserve tous les noms bizarres imposés par les philosophes à certains ingrédients. Ces différentes épithètes ne servent qu’à déguiser la suite des opérations. De telle sorte que le même produit, suivant qu’il est ou n’est pas exalté, porte tel nom ou tel autre. Et il est vrai, après tout, que l’alcool, bien qu’extrait du vin, en diffère et par le nom, et par l’aspect, et par la puissance, et par les effets, de même que le vin diffère du raisin, d’ou il est tiré..." [Hypotypose, Pierre Dujols]

Dujols aborde ici un important point de science : les deux Mercure. Mais sans donner d'explications outre mesure. Nous sommes en mesure de pouvoir afirmer que le Mercure commun ou 1er Mercure correspond à l'eau-vive prime de Limojon [1, 2, 3]. C'est le véritable Lion vert de Ripley, le Mercure non encore animé, avant le stade du bain des astres. Ramon Lull l'appelle, dans sa Clavicule le Mercure vulgaire - ce qui égare le sentiment vers le vif-argent vulgaire -. L'autre Mercure est celui dont les alchimistes ont le plus parlé : le second Mercure, appelé aussi double Mercure ou enfin, le Mercure philosophique. Ils l'appellent aussi le compost [mélange Mercure commun et Rebis], le Rebis, chose double, étant l'homme double igné de Basile Valentin, habituellement désigné par les alchimistes comme une substance hermaphrodite [voilée par quantités d'allégories : Apollon et Diane ; les deux chiens du Corascène et d'Arménie ; les gnomes de la cheminée alchimique ; le patient et l'agent, Gabricius et Béia, etc.]
 
 

planche 9


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - IX

Variation sur le thème de la rosée de mai ; on observera que des bassines se sont substituées aux toiles. La scène du bas montre à gauche le couple alchimique recueillant la rosée de mai et à droite l'allégorie correspondante : Mercure. On voit dans le lointain des champs labourés, indice que la terre est prête à acceuillir le Soufre.

"La neuvième planche nous ramène au flos coeli. Pourquoi ce retour, et à quoi bon y recourir de nouveau, puisque nous nous en étions approvisionnés ? Ce n’est pas que l’auteur du Mutus Liber veuille nous renvoyer à la campagne pour en avoir d’autre ; mais il était bien obligé d’en répéter le symbole, du moment que cet agent céleste doit entrer dans une nouvelle combinaison.

Nous voyons, dans une des figures de cette planche, Mercure en train d’acheter un pot de cette eau divine à une paysanne. C’est donc qu’il en a besoin pour quelque usage. Philalèthe prescrit, effectivement, de laver le mercure à plusieurs reprises, de façon à lui faire perdre une partie de sa nature huileuse. [cette étrange opération est décrite par plusieurs auteurs : il s'agit de guérir le Roi de son hydropisie. Michel Maier y consacre l'emblème XLVIII de l'Atalanta fugiens] Il décrit soigneusement cette opération, qui s’accomplit avec l’eau céleste portée à une certaine température, modérée néanmoins, car il faut un rien de trop de chaleur pour que la partie ignée du flos coeli reprenne le chemin des Astres. Philalèthe est un grand maître, sa parole fait autorité et il présente le travail avec une ingénuité si convaincante qu’aucun soupçon de fraude ne saurait vous effleurer. Mais nous devons éventer ici une ruse: cet auteur a confondu à dessein, dans son ouvrage, la voie sèche et la voie humide. [Dujols souligne ici un point de cabale absolument fondamental, car de nombreux alchimistes ont joué sur les deux voies pour égarer les impétrants ; c'est la raison pour laquelle  Fulcanelli conseille à l'étudiant, avant d'entrer dans le labyrinthe de Salomon, de se munir d'un fil d'Ariane, qu'il appelle Arachnè] Ce serait donc un tort d’appliquer à une technique ce qui convient à l’autre. Mais, cette remarque faite, nous reconnaissons que l’esprit astral joue un rôle permanent dans les opérations.

Et puisque nous employons la locution de Cyliani, arrêtons-nous aux interprétations invraisemblables auxquelles ce terme assez récent a donné lieu. Des écrivains d’hier ont vu dans cet esprit astral une émanation magnétique de l’opérateur. D’après eux, il faudrait, pendant une période déterminée, subir un entraînement physique et moral, pour pratiquer avec succès cette sorte de fakirisme ou de yoga. [sans aller jusque là, reconnaissons que la vision que Jung avait de l'alchimie, par la projection de la psyché qu'il y voit, à juste titre, abonde dans cette vue] La force du produit doit être proportionnelle à la puissance du fluide, de telle sorte que la poudre de projection obtenue multiplie à 100, 1.000 ou 10.000, etc., suivant le potentiel de l’artiste. Ces fantaisistes prétendent ainsi imprégner la matière d’esprit astral comme on charge un accumulateur d’électricité. Voilà ou mène l’analogie mal entendue et appliquée à tort et à travers. Nous ne nommerons pas ces théoriciens singuliers dont la sincérité est respectable; mais nous devions signaler le fait pour mettre en garde le disciple studieux, et trop confiant, contre les lectures hasardeuses d’auteurs sans mandat et sans consécration, qui n’ont jamais produit que des livres, mais passent dès lors pour des Maîtres." [Hypotypose, Pierre Dujols]

Nous sommes bien d'accord avec Dujols pour admettre la fourberie de Philalèthe. Fulcanelli, d'ailleurs, nous prévient sur l'outrance des allégories du mystérieux Adepte. quant au flos coeli, voyez l'article de Pernety :

"FLEUR DU CIEL, Flos Coeli. C’est une espèce de manne, que l’on trouve ramassée sur l’herbe au mois de mai particulièrement ; elle diffère de la manne, en ce que celle-ci est douce, et se recueille sur les feuilles des arbres en forme de grains; le Flos Cœli, au contraire se trouve sur l’herbe et n’a presque point de saveur. On tire par l’art chymique une liqueur du Flos Cœli, dont les propriétés sont admirables. Quelques Chymistes se sont imagines que c’était la matière dont se servent les Philosophes Hermétiques pour le grand œuvre, mais mal-à-propos." [Dictionnaire]

Quant aux propriétés magnétiques dont il faudrait que l'Artiste soit imprégné, elles nous font penser à la préparation spéciale dont Armand Barbault [l'Or du millième matin, J'ai Lu, 1969] préconise l'usage sans que l'on sache au juste s'il l'entend au sens propre du terme ou par cabale. Mais il convient de se méfier de Magophon comme des autres, et sous des airs méfiants et entendus, il se pourrait qu'il dise le vrai pour le faux... En tout cas, ce qu'il faut observer ici, c'est la largeur des bassines de la planche 9. Or, des bassines de cette largeur ne sont employées que lorsqu'on a en vue de faire cristalliser un sel, et la préparation du nitre relève de cette technique. Un dernier mot : sur cette accumulation d'électricité dont parle Dujols, on ferait bien de jeter un coup d'oeil sur la cage de Faraday de la tour Rivalland - cf. Fontenay - et de son aspect étrangement cristallin afin de mesurer de quelle nature peut être ce mystérieux ambre utilisé par les Adeptes.
 
 

planche 10


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - X

Cette planche capitale nous montre sans doute la préparation du Rebis . Considérons les quatre tableaux du haut, la scène du bas étant l'allégorie correspondante. En haut à gauche, préparation des deux matières de base : la chaux métallique à gauche est symbolisée par l'étoile ; à droite, la fleur [flos = sel très blanc] symbolise le soufre blanc, qui est absolument pur. On notera que ces deux substances ont été mises sur les deux plateaux d'une balance - symbole de Thémis - dont on aperçoit le fléau couché. Cela constitue une indication sur la période de l'oeuvre où l'Artiste essaye ses matières et espère que dame Nature veillera à établir les poids de façon canonique. Ces substances sont mises dans un matras puis le matras est scellé au feu de lampe ; il s'agit du sceau vitreux d'Hermès qui est apposé au vase de nature. Le matras est ensuite disposé dans l'athanor. L'allégorie du bas semble représenter l'alliance des deux principes ; la présence de l'arc peut être une indication sur Diane chasseresse, c'est-à-dire Artémis [lune cornée]. On distingue d'ailleurs un croissant de lune dans la partie supérieure, un peu à droite, du soleil.

"La dixième planche représente la conjonction. La première figure expose, dans les plateaux d’une balance, d’un côté, le sel indiqué par l’étoile, de l’autre le soufre désigné par une fleur qui, avec le cœur, forme sept pétales. [on peut se demander si Dujols n'est pas envieux : les textes sont unanimes à considérer que la part de soufre est beaucoup plus faible que celle du sel; mais sept ressortit du nombre des métaux connus par les Anciens. Il y a là un rapport à l'arbre solaire] Ce sont les proportions du rapport. Un homme verse sur cette fleur un liquide enfermé dan un flacon. C’est le mercure. II tient, de l’autre main, un autre récipient plein d’esprit astral pour l’utiliser selon le cas. La femme place tous ces produits dans un matras à long col; mais qu’on se rappelle ici ce que nous avons dit du rôle de la femme dans l’Œuvre: les deux agents personnifiés de la sorte sont les matières elles-mêmes, et les divers accessoires qui les accompagnent déclarent leur état d’exaltation.

À la seconde rangée, l’artiste scelle le matras au sceau d’Hermès. Il en présente le col à la flamme d’une lampe, de manière à ramener le verre à un état pâteux et ductile. Il doit l’étirer ensuite avec précaution de manière à l’amenuiser au point voulu, tout en s’assurant qu’il ne se produit aucune capillarité par ou pourrait s’échapper l’esprit du compost. Les choses en étant là, après avoir sectionné le verre, il en renverse sur elle-même la partie adhérente au matras pour en former un épais bourrelet. Aujourd’hui, cette opération s’exécute très facilement au gaz, à l’aide du chalumeau. Quelques praticiens, d’une habileté consommée, emploient un procédé automatique d’une plus grande perfection. Enfin, quel que soit le moyen adopté, l’on place ensuite l’œuf dans l’athanor et la coction commence. [c'est la préparation du vase de nature, autrement nommé maison de verre ou poulet d'Hermogène]

Nous ne dirons rien de l’athanor. Le Mutus Liber en présente la forme et les dispositions intérieures. Philalèthe le décrit soigneusement. Nous n’ajouterons aux dits de cet auteur qu’une remarque importante: la construction du fourneau est en partie, allégorique, et il a beaucoup à y apprendre au point de vue de la conduite du feu et du régime de l’Œuvre.

En dernier lieu, l’Ouvrage secret de la Philosophie d’Hermès, attribué à d’Espagnet et cité avantageusement, sera utile à suivre, car on y trouve le Zodiaque des Philosophes. [voir cap. 116-120]

La dernière figure de cette planche démontre que la conjonction est opérée: le Soleil et la Lune sont unis. Le travail a donné les couleurs requises. Elles sont ici synthétisées dans un cercle d’abord noir, puis blanc et enfin jaune et rouge. Le produit obtenu multiplie par dix, comme l’énoncent les chiffres." [Hypotypose, Pierre Dujols]

Nos premiers commentaires n'étaient pas satisfaisants. D'un certain côté, ils n'étaient pas complètement absurdes. Voici pourquoi : la chaux, telle que nous en parlons, n'est pas la chaux vulgaire mais une chaux métallique dont l'hiéroglyphe est . Mais plutôt que la préparation du Nitre de la sapience, c'est de la préparation du Rebis qu'il s'agit. L'étoile symbolise le Sel ou corps, c'est-à-dire une terre [de la nature du kaolin ou une terre vitrifiable]. Le Soufre rouge est indiqué de façon indirecte par la fleur à sept pétales : le rapport est en effet de sept parts de Sel pour une de Soufre. Dans un temps ultérieur, le Mercure s'anime [on voit l'Artiste verser le Mercure commun dans un matras à long col qui contient les natures métalliques]. La voie empruntée semble ici la voie humide, sans que l'on sache bien ce qui pourra résulter de cette Coction, à cause des conditions de température, et surtout de pression, qui règnent dans le matras. Voyez ici le Filet d'Ariadne de Batsdorff... Il est ici clairement évident qu'Apollon et Diane symbolisent les natures métalliques en réincrudation. Il faut donc voir, d'un côté de la balance, le sel en forme d'étoile, obtenu à la planche 9 et de l'autre côté, la fleur, symbolisant le Soufre, obtenu à la planche 6. Les deux substances mises en présence sont donc une chaux métallique et le salpêtre des philosophes. C'est alors que débute la Grande coction, mais par voie humide, après que le matras ait été scellé au feu de lampe.
 
 

planche 11


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - XI

Cette planche n'est qu'un reflet de la 8.

"La planche onze proclame que l’opérateur est entré dans le régime du Soleil c’est-à-dire qu’il a obtenu l’or des philosophes, qui n’est pas l’or vulgaire. Nous avons déjà parlé de cet or mystérieux. Bien que Jupiter joue un rôle nominal dans le processus opératoire, il ne s’agit point du bisulfure d’étain, mais du véritable " or mussif " ou secret. [cf. les expériences alchimiques d'August Strindberg et les relations épistolaires entre Strindberg et Jollivet-Castelot] Nous confesserons cependant, en toute vérité, que ce n’est pas un produit de la nature, mais de l’art. Des chimistes contemporains qui se sont indûment pris pour compétents, ont cru le rencontrer dans le vitriol commun, qu’ils se flattaient de rendre philosophique. Ils ont mal entendu Basile Valentin. Le stroma de la dissolution de ce sel, considéré par eux comme un " or naissant ", n’est qu’un mirage fugace et ne laisse, à l’analyse, que déception. [trait de cabale résultant d'un jeu de mot entre jenax et joinix, le phénix de l'oeuvre, c'est-à-dire le sulphur  en voie de réincrudation ; par jainw, on peut y deviner l'aurore de l'oeuvre puisque annonce , exactement comme dans la fable de Latone où Diane paraît avant Apollon]

Un auteur, célèbre à d’autres titres et qui a joui, dans certains milieux, de quelque prestige - il nous faut nommer Strindberg [cf. supra. Ajoutons qu'avant d'entreprendre ce travail, nous ignorions que Dujols connaissait les expériences de Strindberg] pour prévenir contre ses égarements - s’est échoué dans une technique puérile et ridicule. Son Livre d’Or est une aberration qu’appelait un charitable silence. Philalèthe et d’autres conseillent, à qui ignore l’or artificiel, de le chercher dans l’or vulgaire, en signalant toutefois ce travail comme long et ardu. Il faut, dans ce cas, lui faire subir des manipulations difficiles et dangereuses, car on peut transformer ce métal en fulminate [cf. voie humide] et les Mémoires du XVIIIe siècle rapportent plusieurs accidentes mortels consécutifs à cette préparation. Mais, si le disciple est instruit à la bonne école, il évitera cette embûche sophistique et opérera hermétiquement; il écartera ainsi ce péril redoutable. Les maîtres savent atteindre le but suivant par d’autres voies, qu’ils se gardent bien d’indiquer, mais qui ne sont pas introuvables, si l’on raisonne avec sa raison plutôt qu’avec les livres trompeurs des Sages. " Il faut de l’or pour faire de l’or ", dit l’axiome classique; c’est juste, encore qu’il y ait deux Or différents pour mener l’Œuvre à bonne fin. Cette planche fait voir qu’on recommence ici toutes les opérations précédentes. Il faut élever le mercure à un plus haut degré de sublimation au moyen des aigles, le redistiller pour lui donner une animation plus grande." [Hypotypose, Pierre Dujols]

Nous renvoyons le lecteur à la section sur la voie humide où est abordée la question des fulminates d'or et de la préparation des dissolutions auriques.
 
 

planche 12


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - XII

Là encore, cette planche est analogue à la 9.

"La planche douze nous enseigne comment on peut porter ce mercure à une échelle supérieure. Il faut, à cette fin, recommencer les imbibitions de flos coeli jusqu’à ce que le mercure, qui en est avide, en soit imprégné à saturation." [Hypotypose, Pierre Dujols]

Et comme on le voit, elle n'a pas inspiré Magophon outre mesure. Pour lui, il faut voir dans ces redites des réitérations d'une même technique, afin de concentrer davantage le produit. Mais il est possible que ces images identiques aient résulté de la confusion entre des éditions différentes du ML. ainsi, comme nous le dit J. van Lennep :

"La comparaison entre les planches reproduites par Laplace [Jean Laplace, avec des planches en couleurs d'un soi-disant manuscrit du Mutus, découvert à la bibliothèque du Congrès, à Washington in Altus, Mutus Liber (intr. et commentaires par J. Laplace, Archè, Milan, 1979] et celles de l'édition princeps ou de Manget, révèle des différences notables au niveau de tous les détails. La couleur a été appliquée grossièrement sur des planches vierges dont les sixième et septième sont identiques à celles qui furent découvertes par Elie Charles Flamand et qui furent attribuées par Canseliet à l'édition de 1725. Comme il le fut signalé pour celle-ci, cet exemplaire de Washington comporte des textes ajoutés à la série des planches : descriptions d'athanors et procédés de transmutation. ils sont en outre accompagnés par deux gravures." [in Alchimie, p. 233]
 
 

planche 13


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - XIII

Comme on le voit, la différence entre la planche 10 et la planche 13, tient aux nombres indiqués en bas, entre Apollon et Diane, qui témoignent de la multiplication accordée lors des réitérations de la technique de concentration.

"La treizième planche est une répétition de la dixième, car dans l’œuvre, toutes les opérations se suivent et se ressemblent; mais cette nouvelle conjonction, qui s’opère avec des matières sublimées à l’extrême, n’est autre que le commencement des multiplications. Le travail est le même que celui de la planche dix et, dans la coction, on verra reparaître des couleurs. La durée de celle-ci décroît à mesure que la puissance multiplicative augmente, de telle manière qu’il ne faut, à la fin, qu’un jour pour obtenir le résultat qui, au début, demandait des moins. Les chiffres de cette planche donnent les puissances des transmutations obtenues par les coctions subséquentes." [Hypotypose, Pierre Dujols]

Ces conjonctions successives ont été décrites dans les planches du Rosaire des Philosophes [à ne pas confondre avec le Rosarius minor parfois attribué à Arnaud de Villeneuve, voir Alchemia de 1541, p. 309 ; Theatrum Chemicum, 1659, ii, p. 466 et aussi Verae Alchimiae de Gratarole, 1561, i, p. 222 ]. Voyez d'abord les Douze Portes de Ripley pour une vue générale sur la Conjonction. Ce n'est pas moins de quatre conjonctions dont parle le Rosaire, chacune étant illustrée par une gravure. Jung a consacré un ouvrage entier au Ros. Phil. : la Pyschologie du Transfert [trad. Albin Michel, 1980]. Il n'entre pas dans nos vues de décrire ici par le menu les planches du Ros. Phil. ni de disséquer l'ouvrage de Jung. Toutefois, il nous a paru intéressant de donner un aperçu des quatre stades de la conjonction des principes.


fig. 3 du Ros. Phil.

Voici le couple alchimique, le roi et la reine surmontant chacun leur symbole. Une colombe crée le lien d'union entre eux, surmontée d'une étoile. Voici ce que pense Pernety de la colombe :

"Colombe. D’Espagnet et Philalethe ont employé l’allégorie de la Colombe, pour désigner la partie volatile de la matiere de l’œuvre des Sages. Le premier a emprunté de Virgile (Eneid. Liv 6.) ce qu’il dit de celle de Vénus, pour le temps de la génération du fils du Soleil ou regne de Vénus philosophique. Le second a dit que les colombes de Diane sont les seules qui soient capables d’adoucir la férocité du dragon ; c’est pour le temps de la volatilisation, où les parties de la matiere sont dans un grand mouvement, qui cesse à mesure que la couleur blanche, ou la Diane Hermétique se perfectionne. Les Souffleurs doivent bien faire attention à cela, s’ils ne veulent pas perdre leur argent à faire des mélanges fous d’argent vulgaire avec d’autres matieres pour parvenir au magistere des Philosophes." [Dictionnaire]

Dans cette première conjonction, les époux royaux conservent leurs vêtements, signe que les éléments sont seulement mis en présence, avant la dissolution. Ils tiennent en leur main des tiges végétales, qui expriment le phénomène d'une croissance minérale qui ne peut être le fait que de cristaux. Cette phase peut être illustrée par le texte suivant :

"Et si vous connaissiez mon secret, vous sauriez que je suis le grain semé dans la terre pure qui, en naissant, croît et se multiplie et apporte du fruit au semeur." [Parabole du soleil par le Philosophe Belin, in Ros. Philoosphorum]

Lors de la 2ème phase de la conjonction, les époux royaux sont mis à nu. On voit trois phylactères [qui ont eux-mêmes par l'étymologie une portée hermétique, voir en recherche] sur lesquels on lit :

"Ô Lune, donne-moi de devenir ton époux. Ô Soleil, il est juste que te sois obéissante. C'est l'esprit qui vivifie." [Ros. Phil., Francfort, 1550]


fig. 4 du Ros. Phil.

C'est alors la phase de dissolution et on peut compléter la figure de ce commentaire :

"C'est pourquoi Geber dit : Ce sont des fumées subtiles, et elles ont besoin d'une cuisson tempérée pour être épaissies en elles-mêmes d'une façon égale. Seule, en effet, la chaleur tempérée peut épaissir l'humidité et parfaire le mélange, mais elle ne doit pas dépasser la mesure. Car les générations et les procréations des choses naturelles ne se font qu'au moyen d'une chaleur très tempérée et égale, comme est le fumier de cheval humide et chaud." [Ros. phil., Francfort, 1550]

Vient alors la 3ème phase de Conjonction qui correspond au bain des astres. La colombe sert toujours de médiateur entre les deux Principes et on remarque que les tiges végétales s'entrecroisent à la façon d'un X, sans doute pour donner raison à Fulcanelli, qui voit dans cet X la surface du dissolvant quand il a été canoniquement préparé. La gravure est complétée de ce comentaire :


fig. 5 du Ros. Phil.

"Hermès : là s'effectue la conjonction des deux corps, et elle est indispensable dans notre magistère. Et si l'un des deux corps seulement manquait à notre pierre, elle ne fournirait de teinture en aucune manière. C'est pourquoi un philosophe dit : le vent l'a porté danss on ventre. Il est donc clair que le vent est l'air, et l'air est la vie, et la vie est l'âme, c'est-à-dire l'huile et l'eau." [Ros. phil., Francfort, 1550]

Par cette phrase sybilline, le pseudo-Hermès exprime simplement l'idée de la sublimation du soufre rouge dans le Mercure commun, par laquelle il devient le Mercure animé ou Mercure philosophique. L'âme est ici le symbole du soufre sublimé. Vient alors la 4ème phase de conjonction qui est le coït proprement dit : il correspond à l'accrétion du soufre rouge à la toyson d'or ou résine de l'or. Une légende commente ainsi cette scène :

"Ô lune, mon étreinte et mon suave amour - Te rendent, comme moi, forte et belle à ton tour. - Ô soleil, lumineux par-dessus tous les êtres. - Je te manque pourtant, comme la poule au coq son maître."


fig. 6 du Ros. Phil.

que l'on peut compléter de ce dernier commentaire :

"Arislée dans la vision. Unis donc ton fils Gabricus, qui t'est plus cher que tous tes autres fils, avec sa soeur Beya qui est une enfant radieuse, douce et tendre. Gabricus est mâle et Beya est femme, et elle lui donne tout ce qui vient d'elle [...] Car l'union de Gabricus avec Beya a provoqué la mort sur le champ. Beya monta en effet sur Gabricus, l'enferma dans son ventre, si bien que l'on ne put rien voir de lui. Et elle étreignit Gabricus avec un amour si grand qu'elle le conçut tout entier dans sa nature et le divisa en parties indivisibles. [...] C'est pourquoi Marie, soeur de Moïse, dit : Unis la gomme à la gomme en un vrai mariage, et transforme-les en une sorte d'eau brûlante." [Ros. phil., Francfort, 1550]

On remarquera que les textes de la Turba et du Ros. Phil. sont congénères.

planche 14


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - XIV

Quatre tableaux sont représentés ; le tableau supérieur montre trois tours qui peuvent symboliser les trois oeuvres traditionnelles [noir, blanc et rouge] ou la même réitération d'une technique particulière. Il est tout à fait possible aussi que les tours symbolisent les signes du zodiaque qui sont expressément nommés au panneau inférieur [tornus, faire le tour, la circonférence] en forme de trinité . Le second tableau montre le travail d'une fileuse ; nous connaissons l'importance du symbolisme de la fileuse ou de la pelote ; au milieu du tableau, un tamis. Les chiffres VI - II - X sont énigmatiques. Si nous établisssons une correspondance avec les signes du zodiaque, [cf. zodiaque alchimique] nous avons : Vierge - Taureau - Capricorne ; avec les mois : Cancer - Poissons - Scorpion ; avec les mois correspondant au début traditionnel de l'oeuvre (mars-avril) : Lion - Bélier - Sagittaire : nous obtenons les équivalents alchimiques suivants : le Lion est le lieu de la dissolution correspondant au Lion Vert de Ripley mais c'est sans doute le Lion rouge qu'il faut considérer. Le Bélier est le lieu d'exaltation du Soleil, celui où se tient le bélier Chrysomelle ou encore de la Toyson d'or ou Christophore, qui porte en son ventre l'Acier magique. Enfin, le Sagittaire est le lieu de la réincrudation. Ces trois signes nous indiquent que tout ici doit être fait, en sorte que l'or simplement enté, c'est-à-dire l'or mussif hermétique, devienne si l'on nous suit bien, le véritable or alchimique, celui qui correspond aux belles pousses de blé, que l'on peut moissoner aux époques propices. [le triangle de Feu se retrouve dans une aquarelle du Codex Vossianus, annexé à une version de l'Aurora consurgens]. Il s'agit donc, comme on voit, du triangle de  zodiacal.

Le troisième tableau nous donne à voir, à gauche, le principe volatil, correspondant à la Lune [Mercure], au centre, la balance, symbole de Thémis et du poids de nature, un mortier, un pilon et une spatule ou une cuiller de fer ; à droite, le principe fixe, correspondant au Soleil [Soufre]. Le quatrième tableau nous montre un récipient plus grand pour contenir le Mercure que pour contenir le Soufre, ce qui est conforme aux données que nous avons.

"La quatorzième planche est principalement consacrée à l’instrumentation. On y voit le matras scellé hermétiquement avec son bourrelet, tel que nous l’avons décrit; le mortier et le pilon pour les broyages; la cuillère à écrémer; les balances pour déterminer les justes poids; le fourneau des premières opérations avant l’emploi de l’athanor.

Nous rappelons qu’il faut entendre les broyages, la décantation, l´écrémage et tout le reste d’une manière philosophique, encore qu’une trituration, un décantage et écrémage soient positivement nécessaires pour rendre les matériaux propres au travail ; mais, par suite, ces opérations se font d’elles-mêmes et, pour ainsi dire, automatiquement par la réaction des corps les uns sur les autres. Le disciple devra méditer profondément sur la femme à la quenouille, et la suivre avec sagacité dans ses manipulations; elles ne sont pas indifférentes et tout y parle au vrai fils de science. Nous ne pouvons ici transgresser les volontés de l’auteur, qui témoigne de son dessein bien arrêté de laisser le symbole exprimer seul toute sa pensée. Si ces lignes tombent sous les yeux d’un Adepte, il approuvera notre réserve, qui frise pourtant l’indiscrétion. Mais, pour le surplus, qui potest capere capiat." [Hypotypose, Pierre Dujols]

Dujols ne nous parle pas du symbolisme des chiffres romains : VI - II - X. Ils correspondent tout simplement au triangle de feu du zodiaque des astrologues. Voyez la section prima materia. Le Lion correspond au Lion vert... qu'il faut comprendre là dans le sens de son évolution, celle qui le conduit à l'état de Lion rouge ; le Bélier à Ariès, toyson d'or [et non pas Arès, le sens du symbolisme ici est différent] et désigne le Sel que l'on a vu conjoint avec le Soufre, à la planche 10. Quant au Sagittaire, il est l'exact homonyme spirituel de la licorne [cf. Fontenay sur un examen hermétique complet sur la licorne] et symbolise la pénétration du Soufre rouge dans le Sel. Ces opérations doivent se réaliser au fourneau, à haute température. Le Mercure doit être à l'état filant, ce qui peut expliquer le travail de la quenouille. Ce n'est pas tout : la cabale autorise à deviner dans la quenouille [hlakath] le fuseau qui sert à la préparation de la salaison du Rebis. Le sel des Sages, nul ne l'ignore, est le Mercurius dont Fulcanelli assure qu'il constitue le fou de l'oeuvre [hlainw] : c'est un vagabond, un charlatan et un imposteur ; c'est le fameux larron dont parle Philalèthe [Introïtus, VI]. Il erre ça et là, sombre [alaomai], tel une nuée obscure. Aussi le compare-t-on à un mauvais génie [alastoV] et les souffleurs ont-ils toute raison de craindre les foudres de ce vengeur, comme l'enseignent les Adeptes. C'est assurément une fable qui ne manque pas de sel [alaV]...
 
 

planche 15


Mutus Liber, Rupellae [La Rochelles], 1677 - XV

C'est une apothéose. Les travaux d'Hercule sont passés, l'échelle est mise littéralement au rancard. Les conjoints tiennent les bouts d'un cordon présenté par Hercule, en gloire, que Jupiter enlève dans le ciel. Ce cordon et les bras du couple forment un carré. Le soleil et la lune ont été conquis. En bas de la gravure, se voit un blason de sable au chevron abaissé, accompagné en chef de trois coquilles et de trois besants, qui serait celui de Jacob Sulat, alias Saulat des Marez, à qui est attribué le ML.
 

"La quinzième et dernière planche représente l’apothéose de Saturne, victorieux de son fils Jupiter qui l’avait détrôné, et gît, inerte, sur le sol. C’est la solarisation du plus vil des métaux, sa résurrection et sa glorification dans la lumière. Les deux branches d’églantier du frontispice sont chargées de baies rouges et de baies blanches remplies de semences actives dont chacune a le pouvoir de muer en or ou en argent tous les métaux impurs. De soi-disant mystiques - qui nient la possibilité de l’œuvre métallique et n’ont trouvé dans les allégories des philosophes qu’un traité d’ascèse dont ils seraient fort embarrassés d’expliquer chaque symbole - ces pseudo-mystiques voient dans cette planche une image de la résurrection de l’homme et de son retour dans la patrie céleste, et ils s’extasient béatement sur cette découverte qu’ils ne sont pas loin de considérer comme géniale." [Hypotypose, Pierre Dujols]

Cette interprétation ne nous convainc pas. Pourquoi Saturne serait-il vainqueur de de combat hermétique, alors qu'en toute logique, c'est Jupiter qui doit l'emporter ? Si nous considérons les régimes planétaires, il est hors de doute que le 1er régime est celui de Mercure, ce qui est conforme aux données de la tradition. S'ensuit Saturne, puis Jupiter et la Lune. J. van Lennep, quant à lui, voit dans l'homme couché, non pas Saturne, mais Hercule, image de l'Artiste épuisé par les Douze travaux qu'il a dû accomplir. Le cordon et les bras du couple forment un carré où l'on peut voir soit les Quatre Eléments, soit la Terre. Nous ajouterons qu'Hercule terrassé symbolise le vaincu et sublimé : la pierre herculéenne était, en effet, une représentation du mercure chez les Anciens. La planche 15 montre Hercule portant la tunique de Nessus. Nous rappellerons la légende du centaure Nessus en empruntant le texte suivant à Pernety :

Hercule ayant vaincu Achéloüs, n’eut plus de compétiteurs. Il emmenait Déjanire avec lui, lorsqu’il fut arrêté dans son chemin par les eaux débordées & impétueuses, d’un fleuve. Ne sachant comment le traverser, il eut recours au Centaure Nessus, qui savait les gués, & le pria de passer Déjanire de l’autre côté. Nessus y consentit, prit Déjanire sur son dos, & la porta à l’autre rive ; mais en traversant la rivière, la beauté de Déjanire fit impression sur Nessus, au point de l’engager à vouloir lui faire violence, dès qu’il eut abordé le rivage. Déjanire se mit à crier, Hercule l’entendit, & se doutant du dessein de Nessus, il lui décocha une flèche empoisonnée du venin de l’hydre de Lerne, & le tua. Nessus en mourant donna sa robe, teinte de son sang, à Déjanire, qui en fit l’usage que nous verrons dans la suite.
Nous avons déjà parlé de ce Centaure, à l’occasion de Junon changée en nuée, il naquit d’Ixion & de cette nuée. Son nom indique ce qu’il était, c’est-à-dire, le mercure au rouge pourpré, puisque NesoV, veut dire une robe bordée de pourpre ce qui marque le temps où la couleur rouge commence à se manifester sur la matière, temps auquel Hercule lui décoche une flèche, après qu’il a passé le fleuve, c’est-à-dire, après que l’eau mercurielle ne peut plus se volatiliser, & l’emporter par l’impétuosité de ces flots. Hercule, dit-on, le tua, parce que la matière est alors fixe. Il donna sa robe, teinte de son sang, à Déjanire ; c’est la matière au blanc, signifiée par Déjanire, qui reçoit la couleur rouge, par l’action du mercure philosophique. Elle la fit porter à Hercule par Lichas, pour ravoir son amour, car elle le soupçonnait de l’avoir abandonnée, pour aimer Iolé, fille d’Euryte. Hercule la vêtit à mais au lieu d’amour, elle lui imprima de la fureur : il tua Lichas, & fit ce que nous dirons, lorsque nous parlerons de sa mort. Lichas domestique, porteur de la robe de Nessus, est le mercure philosophique. Les Philosophes, Trévisan entre autres (Philosoph. des Métaux.), lui donnent le nom de serviteur rouge, & Basile Valentin, avec plusieurs autres, le nomment loup, à cause de sa voracité & de sa propriété résolutive, ce qui convient très bien à Lychas, qui vient de luw dissoudre, & de cew fondre, se répandre. On dit que Déjanire devint jalouse d’Iolé, parce que cette Iolé signifie la couleur de rouille qui prend la place de la blanche, d’IoV, rouille des métaux, & de lawV, jouir ; c’est pour cela qu’on a suppose qu’elle avait supplanté Déjanire. On dit Iolé, fille d’Euryte, parce qu’il vient d’EuroV, nourriture, corruption, & que la rouille vient de la corruption. Déjanire se tua avec la massue de son amant ; c’est-à-dire, que la matière volatile, représentée par Déjanire, fut alors fixée par la partie fixe : Lychas fut changé en rocher par la même raison.

Fables Égyptiennes et Grecques, tome 2, livre IV, chap. XIX, pp. 451-453

Des points de cette fable s'accordent avec celle d'Atalante et d'Hippoménès, pour ce qui concerne la lutte du fixe et du volatil . Nessus, dans cette affaire, joue le rôle de transporteur à l'instar du saint Christophe ou Offerus [voir tarot alchimique]. Il est en outre marqué du signe de la corruption ioV ou . Cette corruption, il la porte jusque dans sa robe, tachée de son sang, c'est-à-dire du , qu'il donne à Déjanire au moment de mourir. Dans son explication de cabale, Pernety semble un peu confus : ce n'est qu'une partie de l'aqua permanens qui ne se volatilise pas, qui est fixée. Cette partie ressortit bien évidemment du par accrétion au Sel , l'ensemble formant le lapis naissant - qui est aussi le Rebis. La différence essentielle réside dans la forme de la matière : le Rebis dont on connaît plusieurs variétés [airain, laiton, cuivre, etc.] se présente sous un aspect visqueux [où nous trouvons l'équivalent de Lychas] tandis que la naissance du lapis est marquée d'un événement majeur dans le cours du grand oeuvre : la sursaturation de la solution, précipitant au sens propre du terme la coagulation de l'aqua permanens; Jung, par analogie, nomme ce phénomène individuation. Lychas [LicaV] se rapporte par ailleurs au système mésotonique si l'on veut bien voir que licanoV indique la note située au-dessus de la mèse [mesh]; c'est aussi la corde de la lyre donnant cette note et que l'on touche avec l'index: c'est avec cette note clef, s'il en est, qu'Orphée instaure le charme dans la nature et dompte les animaux sauvages. En d'autres termes, c'est la clef du sel harmoniac des Sages. Nous savons - les alchimistes même envieux ne peuvent taire cela - que le forme le milieu [mesoV] de l'oeuvre et que son symbole, de fait, pourrait tout aussi bien être ^ que l'idéogramme habituel. L'accent circonflexe - circumflexus pour « fléchi autour » - résume à merveille l'a et l'w du Mercure, comme nous l'avons montré dans l'Aurora consurgens, II.


Notons que dans cette fable, Déjanire ne joue pas tant le rôle de matière volatile que, plutôt, celui de Sel; nous avons déjà largement insisté dans nos sections sur l'ambiguité existant entre le Sel et le Mercure. Sur la massue d'Hercule, voir Atalanta XXV. Il s'agit de l'arc d'argent d'Apollon qui symbolise la conjonction radicale du sulphur et du principe salin ou toyson d'or. En somme, si l'on revient à l'interprétation que donne P. Dujols de la planche 15, si l'on considère les règles de la cabale hermétique, on peut admettre que c'est bien de la glorification d'un Saturne rénové qu'il s'agit. Il suffit d'ailleurs de se rappeler du titre d'un des classiques de l'Art sacré : Huginus a Barma ou le Règne de Saturne transformé en siècle d'or. Eh bien ! Ne voit-on pas, de la planche de frontispice à la planche finale, ce processus dynamique de transformation spirituelle, en quoi consiste l'individuation ? La transformation de la materia prima consiste, dans la tête de l'Artiste, à y consommer la projection d'éléments en partie inconscients de sa psyché. En l'occurrence, la fable d'Hercule et de Déjanire offre un exemple dramatique où la sublimation se termine en un feu dévorant qui n'a rien à voir avec celui, mesuré et prolongé, de la Grande coction. SH ajoute :

« On aura noté que la lune est figurée à droite de l’homme, le soleil à gauche de la femme : cette apparente discordance symbolique nous rappelle en fait que l’accomplissement des noces chimiques, du mariage des deux natures hermétiques opposées suppose toujours une phase où les deux polarités s’inversent, l’époux devient passif et sa compagne active »

Comme le montre Jung, il n'y a là nulle discordance: l'animus de la femme trouve sa contre partie dans l'anima de l'homme . Cette inversion de polarité survient, dans le processus alchimique, à l'époque de la dissolution : les Soufres sont dissous et seul le Soufre blanc, c'est-à-dire la salamandre ou Sel, résiste au pouvoir dissolvant du .


paon sortant d'une cornue - Ms. XVIIIe - Dr. C. Rusch,

Nous pouvons tenter de rendre compte de cette apparente antinomie par l'image. Ainsi, de ce paon qui figure dans le Psychologie et Alchimie [Jung, trad. Buchet Chastel, 1970]. Le paon, rappelons-le, apparaît à la planche 3 du ML. Son symbolisme est lié à la manifestation de l'albedo, lorsque les alchimistes affirment que leur matière ressemble aux yeux de poissons [voir Aurora consurgens, II]. Ainsi, la cornue est une représentation du vase de nature dans lequel le processus évolue; en témoignent l'entrelacs des idéogrammes où l'on reconnaît le , , et . Notez le signe z disposé à gauche de la flèche d'Ares qui signale l'animation du Mercure.

« La corde triple désigne tout d'abord le lien intime unissant la sapientia et son adepte... elle désigne aussi les trois parties du processus qui unit le corps, l'âme et l'esprit... de la substance de transformation en un accord impérissable... Ce composé est le résultat de l'opus, le filius philosophorum ou lapis, comparable eun sens au corpus mysticum de l'Eglise. » [Jung, Psychologie et alchimie, § 478]

La sapientia, il faut le rappeler expressément, désigne l'arcane secret du Mercurius . Nous l'avons dit, la corde triple dessine un quadratum qui est l'image du lapis. Quant au filius philosophorum, allégorisé dans les traits de l'Hercule porté en gloire, on le retrouve - selon Jung [voir Psychologie du Transfert, chap. 10, la Nouvelle naissance] - dans la figure 11 du Ros. Phil. Chose étrange ! La fig. 11 choisie par Jung ne correspond pas à la nouvelle naissance, c'est-à-dire au lapis, mais à celle du Rebis. Il est tout à fait notable que Jung ait choisi non pas tant la figure de la renaissance [voir Psychologie du Transfert, p. 178] comme symbole de l'individuation que celle de la transformation. On trouve dans l'Âme et le Soi, Renaissance et individuation [trad. Albin Michel, 1990] le chapitre À propos de la renaissance  [extrait du T. XI 1, pp. 125-162, Gesammelte Werke, 1976] avec un exposé sur les formes possibles de la « renaissance ». Jung distingue cinq formes possibles : la métempsychose, la réincarnation, la résurrection, la renaissance (renovatio) et la transformation. Il nous paraît assez évident que les deux premiers types de renaissance renvoient au transfert [métempsychose] et à la projection [réincarnation] dans un sens d'ailleurs assez superposable à celui que leur donnent les alchimistes. Le transfert [voir Aurora consurgens, II] est lié - selon notre lecture des textes - à ; la métempsychose est indissociable d'un concept que les Occidentaux ont des difficultés - en bons cartésiens qu'ils sont souvent - : le karma. Il n'entre nullement dans nos vues de nous livrer ici à une exégèse du samsara. Néanmoins, l'étymologie nous indique que ce terme sanscrit [dérivé de Sam-S R : couler avec] est lié à l'image occidentale du Mercurius et au flux de ce que l'on appelle la « roue du karma », là où les alchimistes évoquent la cohobation [Fulcanelli l'associe à un bas-relief du portail central de Notre-Dame, représentant l'Orgueil, voir Gobineau]. Une autre représentation vient d'instinct à l'esprit : celle de la roue où Ixion est enchaîné. La symbolique est superposable car elle véhicule des mythologèmes saturniens en rapport avec le temps [voir Mynsicht, Aureum Seculum redivivum et aussi 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10,]. Ixion est tenu en résidence aux Enfers où le vent fait tourner sa roue pour l'éternité. On rattache l'ensemble de son mythe au ; sa carrière fait voir des opérations conflictuelles : il assassine son beau-père puis, libéré par Zeus, tente de séduire Héra [pseudo Héra d'ailleurs puisque Néphélé en avait pris la forme].


fig. 21 du Ros. Phil.

Il semble qu'Ixion soit le symbole de l'entité psychique se perdant dans le dédale de l'espace intercepté entre la circonférence et le point solaire; entité dont le sulphur représente l'hiéroglyphe probable. C'est un spiritus qui finit mal, qui n'a pas trouvé le chemin du ciel firmamental de Philalèthe [l'eau étoilée et métallique est la quinta essentia au sens d'eau germinative, voir Mylius, Philosophia Reformata]. Ajoutons que c'est Hermès qui reçut mission d'appliquer à l'ingrat Ixion le châtiment : il le lia au moyen de serpents à la roue qui tourne sans relâche au fond du Tartare. Voyons à présent la deuxième forem possible de renaissance : la réincarnation. Elle correspond manifestement à une projection [en effet, la métempsychose ou transmigration, correspond à une conception cyclique où nous voyons l'action saturnienne] où se trouve engagé [voir là encore Aurora consurgens, II]. On voit que ces deux premières formes de renaissance sont liées et que leur formulation est primitive - au sens d'élémentaire. Mais il faut noter le progrès réalisé entre les deux, dans la mesure où la réincarnation envisage un temps davantage linéaire : il y a une schizogénie réalisée par l'incarnation de l'âme dans le corps mais elle ne constitue pas un événement singulier [il y a transfert de conscience où un être, parfaitement éveillé, peut revenir sur Terre en échappant au cycle du Samsara ou se fondre dans le Nirvana]. Il y manque un facteur qui n'apparaît qu'avec la troisième forme de renaissance : la résurrection.

« Ici vient s'ajouter une autre nuance : celle de transformation, de la transmutation de l'être... À un niveau supérieur, ce processus est une élévation du corpus glorificationis, du subtle body, à l'état d'incorruptibilité. » [Jung, l'Âme et le Soi, À propos de la renaissance, §203, op. cit.]

On pourrait penser que la différence est mince entre réincarnation et résurrection; tel n'est pas le cas puisqu'ici, on envisage que la réincarnation s'effectue in proprio corpore. La césure est donc nette d'avec la structure cyclique correspondant à la dialectique métempsychose - réincarnation. La flèche temporelle est sensée mais l'état de corps glorieux échappe totalement au principe de raison. En alchimie, cet état correspond au sulphur dépuré, prêt à être réincrudé dans un corps rénové [voir Mundificatio in Ros. Phil.] Le quatrième type est la renaissance (renovatio) qui correspond à un renouvellement - dans le sens d'un enrichissement - de la psyché où participent des facteurs de renforcement, d'amélioration ou de guérison; ici, le mot de transmutation peut être prononcé dans le sens de projection radicale. Nous n'en sommes plus, là, au stade du lapis, mais de la projection de poudre philosophale, assurant la guérison des corps et l'évolution des métaux en argent (argyropée) ou en or (chrysopée). Il faut toutefois comprendre que cette renovatio - stricto sensu - met en branle un processus de projection extérieure [la projection dont nous avons parlé jusqu'alors étant localisée dans le vase de nature de l'alchimiste; nous avons d'ailleurs attiré à plusieurs reprises l'attention sur la méprise des auteurs quant au sens du mot élixir, a fortiori de celui de projection]. Or, la projection extérieure a nom : mythes, oeuvres artistiques, etc., bref de tout ce qui ressortit de la part imaginaire de la psyché, c'est-à-dire de notre ombre [voir un essai sur le chef d'orchestre Sergiu Celibidache là-dessus]. La renaissance paraît indissociable de la cure, du traitement et l'on ne saurait en trouver meilleur équivalent alchimique que le rajeunissement subi par le roi dans la fons mercurialis. Là encore, la renovatio procède de la réincrudation et constitue une forme plus évoluée de résurrection au sens où elle peut être étudiée par les psychologues et les psychiatres [voir tout particulièrement Jung, la Vie symbolique et les Essais sur la symbolique de l'Esprit, 1er et 3ème volets d'une trilogie sur les rapports entre la psychologie analytique et le Christianisme; l'Âme et le Soi - 2ème volet - constituent une sorte de point d'orgue dans cette trilogie]. Le cinquième élément de la renaissance est constitué par la transformation rituelle telle qu'elle s'opère dans la messe [mystère de la transsubstantiation] ou les mystères d'Eleusis [illusion de l'immortalité] comme Jung le rapporte :

« En vérité, c'est un beau mystère que les dieux bienheureux proclament ! Pour les mortels, la mort n'est pas une malédiction, mais une bénédiction ! » [l'Âme et le Soi, note 2, À propos de la renaissance, épitaphe d'Eleusis]

C'est à peu près en ces termes que s'exprimait Cyliani :

« J'aperçus un effroyable dragon qui avait un énorme dard à trois pointes qui cherchait à me lancer son haleine mortelle. Je m'élançai sur lui en criant: "Lorsqu'on a tout perdu, que l'on a plus d'espoir - La vie est un opprobre et la mort un devoir". » [Hermès Dévoilé, ca. 1831]


fig. 11 du Ros. Phil.

En bref, il apparaît logique qu'en lieu et place de la fig. 21 du Ros. Phil., Jung ait proposé la fig. 11 en ce qu'elle illustre parfaitement bien la 4ème forme de la renaissance, qui est la rénovation ou transformation intérieure, dont le but est l'individuation.


planche finale


"Mais si nous redevenons pur esprit, c’est donc que notre corps en renfermait l’essence sous sa forme grossière et, dans ces conditions on ne saurait refuser aux métaux les mêmes propriétés. L’esprit ou le feu est partout si froid en apparence, dans les métaux qu’on transforme en fulminates inflammables et détonants au moindre choc. Or, la transmutation est un phénomène qui fait passer l’espèce, du plan inférieur au plan supérieur, au moyen d’un agent spirituel, véritable semence nommée poudre de projection. Ce produit merveilleux s’obtient par la mort et la putréfaction réelle d’une substance métallique, laquelle, transfigurée, à la propriété de modifier à son tour les êtres de sa nature. Ceux-ci, sous son action, subissent de même une mort et une résurrection promptes, qui les élèvent à leur plus haut degré de dignité. Les Hermétistes comparent cette transformation à celle du blé. [voir Chevreul et l'alchimie : 1, 2, 3, 4] Le grain se corrompt dans la terre, assimile les éléments grossiers du sol et, par le travail d’une longue digestion, les mue en pur romet dans le rapport de cent pour un. Cette digestion est plus ou moins activée par l’ambiance. Dans certains climats, la moisson a lieu trois mois après les semailles, et sous le tropique, la végétation a quelque chose de presque instantanée. Il est donc tout à fait rationnel qu’un ferment doué d’une grande puissance et projeté dans les corps soumis à une température élevée, puisse les faire évoluer avec une rapidité qui tient du prodige.

L’évolution est la loi de la vie : le minéral devient végétal et le végétal animal, par voie d’intrussusception; mais ce transit est subordonné à la médiation [terme repris de la Table d'Emeraude bien traduite. Rappelons que de nombreux textes font circuler la Tabula Smaragdina avec le mot « méditation » au lieu du mot « médiation », ce qui fausse le sens. Hortulain a rédigé son Commentaire sur la mauvaise traduction, de même qu'Eugène Chevreul. En revanche, Fulcanelli et Ferdinand Hoefer donnent la bonne traduction; notons que les versions traduites outre Manche donnent aussi une version exacte] d’un agent extérieur, plante ou bétail. Si donc les métaux sont admis de la sorte à passer d’un règne dans l’autre, avec l’aide d’un élément approprié, il est plus logique encore qu’un certain or parfait et quintessencié, ramené à son état radical et spermatique, ait la vertu d’exalter et de convertir en lui-même ses homogènes. N’est-ce pas ainsi que le germe humain, en gestation, assume et transforme la substance des être d’une origine moins noble ? La nutrition est une métamorphose continue. De même que, dans les trois règnes, tout converge vers l’homme, dans les minéraux, tous aboutissent à l’or. Mais il n’en faut point déduire que la nature, à la longue, fasse de l’or avec du plomb. Elle a besoin, pour cet effet, du secours de l’art, c’est-à-dire du ferment magique qui en opère la transmutation.

L’or est appelé le soleil, car en grec, aur est la lumière [aurion : demain, vers le matin, c'est-à-dire du côté de l'Orient] ; il est le ciel des métaux, la spiritualisation de l’espèce [aura : souffle d'air]. Les métaux deviennent donc or comme, à certains égard, notre corps devient esprit par le travail de la fermentation posthume.[les métaux sont transformés en chaux ] La putréfaction, nauséabonde et hideuse, est pourtant la prestigieuse fée qui opère tous les miracles du monde. C’est une grossière erreur de croire que, chez l’homme, l’âme abandonne le corps avec le dernier souffle. Elle est elle-même entièrement chair, car la matière est une modalité de l’esprit à différents états sous la dépendance d’une étincelle majeure et plus subtile, qui est le Dieu de chaque organisme et si la Science nie la réalité de l’esprit parce qu’elle n’en a jamais trouvé trace, elle déshonore son nom. [Jung n'a pas dit autre chose, en substance] Un cadavre, rigide et glacé, n’est nullement mort au sens absolu. Une vie intense, mais inconsciente heureusement et sans réflexes sensibles, continue dans la tombe, et c’est de cet horrible et plus ou moins long combat - qui est le Purgatoire des Religions - que la matière, distillée, sublimée, transmuée et vaporisée par l’action du Soleil, s’élance dans le plan amorphe, qui a ses degrés depuis l’air jusqu’à la lumière élémentaire et de celle-ci au feu principe où tout finit par se résoudre et d’où tout émane à nouveau.

Nous croyons avoir accompli notre tâche avec toute la probité requise, et fait luire quelques clartés nouvelles dans un domaine obscur. Au disciple, maintenant, de parachever l’Œuvre. Quant à ceux qui prétendent acquérir la Sagesse sans mérite et seulement de quelque obole vile et méprisable, nous leur disons, comme le saint Jérôme de la légende au riche et désœuvré Cratus: " La Philosophie ne vous est pas idoine ".

Pour vous, fils de science, souvenez-vous du signe éloquent que vous adressent les figures terminales de la quatorzième planche, et de la glose qui clôt le Mutus Liber: Si vous avez compris, travaillez dans le silence et fermez quelque temps encore la bouche sur le Mystère."
[Hypotypose, Pierre Dujols]

La fin de l'Hypotypose de Pierre Dujols ne reprend pas, bien sûr, la dernière planche de texte du ML, mais représente une Récapitulation de l'oeuvre. Nous ne commenterons pas ces lignes qui s'apparentent davantage à la pure cabale qu'à son application à l'alchimie « opératique ».

IV. Epilogue

On l'a vu, l'auteur du ML s'est caché derrière le pseudonyme d'Altus qui ne serait que l'anagramme de Saulat ou mieux de Soulat. Et le nom de guerre de notre Altus serait donc Soulat des Maretz. Voilà qui ne nous avance guère. Si nous reprenons la Lettre d'un Philosophe de Limojon de saint Didier, ainsi que notre analyse spécifique de la planche 4 du ML, nous sommes parvenus à ce passage où nous discutons du sel, évoqué ostensiblement par Altus :

Dans cette optique, nous sommes en droit si l'on rapporte la rosée au sens particulier que lui ont attribué les alchimistes, de reconnaître à notre menstrue des qualités que ne lui ont jamais connues ou reconnues les universités. Quel est l'usage réservé que l'Artiste fait de la rosée ? Nous l'avons dit, elle le sert comme dissolvant des métaux et des minéraux. On doit recueillir - voir la planche 4 du ML - ce fruit non encore mûr alors que le - comprenez la dont  n'est pour ainsi dire que le miroir - tient le milieu entre  et . Il s'agit donc d'un sel et il faut se garder de prendre cette matière saline pour le SEL des Sages dont l'hiéroglyphe, rappelons-le, est . Ce sel Nitre, curieusement, est apparu à La Rochelle, presque en même temps qu'était édité le ML : E. Canseliet l'appelle sel isotope de l'arcanum duplicatum : il a été découvert par Seignette, apothicaire, vers 1672 [l'édition originale du ML date de 1677].

Né à La Rochelle, le 4 décembre 1660, Pierre Seignette est mort dans la même ville le 11 mars 1719. Il était pharmacien dans sa ville natale, mais en 1686 il se convertit au catholicisme et, pour prit de son abjuration, fut admis au Collège des médecins de La Rochelle. II n'est connu que par la découverte du tartrate de potasse et de soude, découverte tout accidentelle, qu'il fit vers 1672. Il exploita longtemps, sous le nom de sel polychreste, ce composé dont il tint la préparation secrète; depuis lors le tartrate de potasse et de soudee est connu en chimie et en médecine sous le nom de sel de Seignette. On a de Seignette plusieurs brochures, où il exalte les propriétés merveilleuses de son arcane :

I. Ies  principales utilités et l'usage le plus familier du véritable sel polychreste. La Rochelle, 16..., in-4". — II. La nature, les effets et les usages du sel alcali nitreux de Seignette..., in-4°. — III. Le faux sel polychreste, les utilités de la poudre polychreste, etc. La Rochelle, 1675, in-8°                                                                                                                 
[L. Hv. Extrait du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Troisième série. Tome huitième, Scl-Sep, M. A. Dechambre, Paris, G. Masson, P. Asselin, 1880]
 
Le tartrate double de potasse et de soude est un sel congénère du tartre vitriolé. Un rapport de Boulduc, datant de 1731, qui examinait la nature de ce sel dont l'analyse s'était jusqu'alors dérobée aux regards des chymistes, permet de préparer cette susbtance. Nous avions alors ajouté :

Peut-on, en vérité, penser qu'il y ait quelque liaison entre Pierre Seignette et l'édition du ML ? Rien ne le fait supposer ni dans la littérature spécialisée, ni dans les supputations des historiens de l'Art sacré. Toutefois, il est impossible de ne pas remarquer que trois planches, au moins, du ML, se rapportent expressément à la préparation d'un sel : il s'agit des planches 5, 6 et 7. Nous en avons discuté dans l'introduction à l'étude du ML et prions donc le lecteur de s'y reporter.

Et à présent ? Eh bien ! Pierre Seignette peut avoir quelque rapport avec Soulat des Maretz. Voici pourquoi. Seignette a pour origine sagne, seigne et saigne : le mot sagne  est encore utilisé comme nom commun pour désigner une zone marécageuse ou humide où ne poussent que des herbes de marais que l'on utilisait autrefois pour faire de la litière, [du gaulois sagna, terre marécageuse]. Il s'agit là de toponymes jurassiens [voir http://home.worldcom.ch/pdelacre/toponymie_jurassienne.html]. Voyons à présent Soulat. On peut y voir le latin Sol ou soleil ou le latin solus, seul [en grec ion proche de ioV, rouille]. Quant au mot Maretz, il vient en droite ligne de Maret ou marais.
Ainsi, par cabale, peut-on voir en Soulat des Maretz l'anagramme spirituel du Soleil du marais, de la fange ou de la boue. Ce qui nous renvoie à la figure d'Adamas sortant de la boue dans la planche VIII du Splendor Solis [voir Ripley Scrowle pour une étude sur l'Adam primordial et l'Adam kadmon]. Ce n'est pas tout : en grec, marais se dit eloV tandis que s'épelle hlioV. On mesure le poids de cabale qu'Altus a insufflé à son pseudo patronyme. Il y a plus : en latin, marais se dit stagnum, qui n'est point éloigné de stannum  [plomb argentifère ou ] que l'on peut rapprocher de stagwn [liquide coulant goutte à goutte ou eau de mer]. Voilà qui nous ramène à la planche I où l'on a déjà parlé de cette mer étale, encalminée qui contient en son sein le natron dont l'Artiste a besoin pour son . Il existe une autre piste sur l'origine d'Altus : Ferguson [Bibliotheca Chemica, II] écrit que :

« L'auteur anonyme, dit Arcere dans son Histoire de la ville de la Rochelle, 1757, in-4, t. 2, p. 384, pourrait être Jacob SAULAT, sieur DES MAREZ, lequel demanda un privilége pour ce manuscrit. Je crois que le vrai auteur est TOLLÉ médecin de la Rochelle, grand chimiste ; le nom emprunté Altus le désigne assez. Quérard (Les Supercheries Littéraires Dévoilées, 1869, i. 282d) enters this book under Altus and agrees with Barbier in ascribing it to Tollé. Brunet (i. 203) also enters it under Altus, but prefers ascribing it to Saulat. May Altus not be meant for a kind or anagram of Saulat ? »

Tollé, « grand médecin de La Rochelle. » Ce nom rappelle aux Amoureux de science celui de Jacques Toll [voir le Chemin du Ciel Chymique] ou Jacobus Tollius mais il s'agit là d'une fausse piste puisque Tollius, s'il voyagea beaucoup, ne s'arrêta pas à La Rochelle. En revanche, on a peine à croire que Tollé ne connaissait pas Pierre Seignette... Récemment, on  a pourtant risqué l'hypothèse suivante :

Mutus Liber

Das „stumme Buch“ ist ein alchemistisches Werk, das von einem gewissen Altus verfasst wurde und mit dem Holländer Jacobus Tollius oder dem Franzosen Joseph du Chesne (Duchêne) identifiziert wird. Die Estausgabe erschien im Jahre 1677 unter dem Titel Mutus liber in quo tamen tota Philosophia hermetica figuris hieroglyphicis depingitur ... solisque filiis artis dedicatus, authore cuius nomen et Altus. Das Werk besteht ausschließlich aus Darstellungen, die die Herstellung des Steines der Weisen angeben.

http://www.ringbote.de/rollenspiele/spielhilfen/vermischtes/alchemie/alchemie_schriften.html

mais il semble bien s'agir là d'une confusion entre le médecin rochelais Tollé et Tollius. Quant à Joseph du Chesne, alias Quercetanus, il n'a jamais, à notre connaissance été pressenti comme l'auteur supposé - le commanditaire - du ML. Voici encore quelques commentaires :

Le Privilège du Roi indique : « Le Sieur Jacob Saulat, sieur des Marez, nous a présenté un privilège... » On peut d'abord noter que la première planche dit du Mutus Liber : « ...authore cujus nomen est Altus » (par l'auteur dont le nom est Altus). Altus (haut, élevé) est pratiquement l'anagramme du Saulat. Mais on n'est guère plus avancé sur sa véritable identité. Le Père Arcère, historien de La Rochelle au XVIIIe siècle, attribue l'ouvrage au médecin rochelais Daniel Tolle, sans fournir de preuves à l'appui de cette affirmation. Monsieur Jean Flouret, qui étudie avec rigueur et érudition 1'histoire intellectuelle de la cité, propose une hypothèse bien plus convaincante. La Bibliothèque Marsh de Dublin compte un fonds constitué par les livres d'Elie Bouhereau, médecin protestant rochelais qui avait fui son pays au moment de la Révocation de l'Edit de Nantes (1685). Le catalogue de cette bibliothèque indique, au sujet du Mutus Liber : « Authoris nomen est Isâcus Baulot, cujus Anagramma legitur in ultima Tabula : Oculatus abis. Fuit autem Pharmacopeus Rupellensis peritissimus », c'est-à-dire : « Le nom de l'auteur est Isaac Baulot, dont on lit l'anagramme dans la dernière planche : Oculatus Abis. Il fut aussi un pharmacien rochelais émérite ». D'autant que "Jacob Saulat", que porte le "Privilège du Roi", est aussi l'anagramme d'Isaac Baulot. De plus, dans l'exemplaire du Mutus Liber conservé à Dublin on lit, sous l'Avis au lecteur, l'indication manuscrite : « Author Isaac Baulot ». Jean Flouret pense que ces mots ont été inscrits de la main même de l'auteur. Ceci établi, que savons-nous d'Isaac Baulot ? Deux personnages rochelais connus ont porté ce nom au XVIIe siècle. Il s'agirait ici du fils de Jean Baulot, chirurgien, lieutenant des écoliers de Paris en 1603, de vieille souche rochelaise, et revenu s'établir dans la ville. Isaac Baulot, né en 1619, protestant, étroitement associé à la vie intellectuelle de la cité, connaît, à son époque, une grande notoriété en France et même au-delà, et lorsque le philosophe anglais John Locke vient dans notre pays, il lui rend visite à La Rochelle, en 1678. A la Révocation de l'Edit de Nantes, Isaac Baulot, se réfugie à Amsterdam, tout comme son éditeur Pierre Savouret (qui continuera à y exercer son métier). Nous ignorons s'il y est mort, ou s'il est revenu finir ses jours en France ; la date de son décès nous est également inconnue. Dès lors, la conclusion de Monsieur Jean Flouret mérite d'être reprise : « Finalement, ce Mutus Liber est surtout l'aboutissement des réflexions d'un petit nombre de "curieux" qui, par tradition, semblent toujours avoir existé à La Rochelle ».
Ouvrage de sagesse, fruit d'un travail collectif, somme de spéculations recueillies au fil du XVIIe siècle rochelais donc, le Mutus Liber n'a cessé de susciter l'intérêt des chercheurs versés dans l'alchimie et la symbolique. Les bibliothécaires rochelais ont ainsi accueilli, au milieu des années 80, un groupe de visiteurs vêtus de robes de bure brunes, la taille ceinte d'une cordelière, et chaussés de sandales, qui ont longuement, et silencieusement, étudié les planches du Mutus Liber.

Bernard Demay [L'Actualité, n°22 - septembre 1993, 46-47]


Bibliographie sommaire


1. Mutus Liber, La Rochelle, 1677, (Ferguson I, 29-30) (original, BM de la Rochelle, 18413B)

2. L'alchimie et son livre muet, Eugène Canseliet, Pauvert, Paris, 1967
3. Bibliotheca chemica curiosa, Genève, 1702
4. Histoire de la ville de La Rochelle et du pays d'Aulnis, La Rochelle, 1757
5. Commentaires sur le Mutus Liber, S. Hutin, Maizières-lez-Metz, 1966 
6. A propos de l'auteur du Mutus liber par M. Jean Flouret, revue française d'Histoire du livre, n°11, 1976, Taffard, Bordeaux