LA
VÉRITÉ
SUR L'INVENTION DE LA
PHOTOGRAPHIE.
-----
CONSIDÉRATIONS
SUR LA REPRODUCTION,
PAR LES PROCÉDÉS
DE M. NIÉPCE
DE SAINT-VICTOR, DES IMAGES GRAVÉES,
DESSINÉES
OU
IMPRIMÉES
Eugène Chevreul
-----
précédé d'un essai
sur le symbolisme
alchimique
appliqué à l'héliographie
Nicéphore Niépce. Sa vie, ses
essais, ses travaux; d'après sa correspondance et d'autres
documents inédits, par Victor Fouque, correspondant du
ministère de l'instruction publique pour les travaux historiques
; membre de plusieurs académies, et sociétés
savantes, etc.


revu le 13 juillet 2008

FIGURE
I
Nicéphore Niépce jeune, portrait par Laguiche, 1795
Sic vos non vobis - tulit
alter honores. Virgile
Paris,
librairie des auteurs et de l'académie des bibliophiles, rue de
la Bourse, 10. - Chalon-sur-Saône, librairie Ferran, rue de
l'Obélisque, 1867.
Plan :
A) - Préambule : alchimie et héliographie
[I. Introduction : 1. du point de vue de la
physique - 2. du point
de vue de la chimie - 3. du
point de vue de l'histoire : aperçu de
l'histoire de la photographie - II. La matière sensible : 1. la lune
cornée et la pierre infernale - 2. le bitume de Judée - 3. l'iode et les sels iodés
- le brome - 4. le
collodion - 5. chromates
associés aux substances organiques - III. Les dissolvants : 1. hyposulfite de soude - 2. huile de lavande et
pétrole - IV. Le Lion Vert
: 1. lentilles achromatiques
- 2. substances
accélératrices - V. le Rebis
: 1. du noir au blanc
- 2. fixation : du
blanc au rouge - conclusion] ||
B) - La Vérité sur
l'Invention de la Photographie par Eugène Chevreul : premier
article, Journal des Savants, février 1873 [avec des
considérations sur Abel Niépce de Saint-Victor] - deuxième article,
Journal des Savants, mars 1873 [généralités
servant d'introduction - première
section : de
l'héliographie, de la daguerréotypie et de la photographie
: §1. de
l'héliographie - §2. de la daguerréotypie
- §3. de la photographie
- deuxième section : perfectionnements
apportés à l'héliographie,
à la daguerréotypie et à la photographie
: §1. perfectionnement
de l'image héliographique - §2. perfectionnement de
l'image daguerrienne - §3. perfectionnement de la
photographie (papier à image
inverse - papier à image
directe) - troisième section
: De
l'héliographie, de la daguerréotypie et de la
photographie au point de vue théorique. Histoire de la
théorie de l'héliographie, de la daguerréotypie et
de la photographie : §1. Héliographie
- §2. Daguerréotypie
- §3. Photographie - quatrième section : différence
d'esprit de Claude et de Nicéphore Niépce, et
réflexions sur l'histoire de l'héliographie, de la
daguerréotypie et de la photographie : §1. les deux frères
Niépce - §2. résumé de
l'histoire de l'héliographie, de la daguerréotypie et de
la photographie ||
C) - Considérations
sur la Reproduction, par les procédés de M. Niépce
de Saint-Victor, des images gravées, dessinées ou
imprimées par Eugène Chevreul, Mémoire de
l'Académie des sciences, t. XX, 1849 : introduction
- §1. première
catégorie d'expériences (Reproduction, au moyen de l'iode,
d'une gravure, d'un dessin, d'un imprimé, etc., sur un papier
collé en cuve avec de l'amidon et du résinate d'alumine,
ou sur un enduit d'amidon cuit et adhérent à une surface
unie de verre ou de porcelaine) - §2. deuxième
catégorie d'expériences (Reproduction,
sur une
surface métallique polie, d'une gravure, d'un dessin, d'un
imprimé, etc., au moyen de divers fluides élastiques.)
- Réflexions - Action de vapeurs autre
que celle de l'iode sur les surfaces métalliques - §3. troisième
catégorie d'expériences (Reproduction
des images du foyer d'une chambre obscure, au moyen d'un composé
d'argent, appliqué sur un enduit d'amidon ou d'albumine au lieu
de l'être sur du papier.) - Résumé
- ||
Préambule : alchimie et héliographie
I. INTRODUCTION [dans ces notes, nous
mettons souvent à contribution un fort bon texte de
vulgarisation, Les Merveilles de la
Science, la Photographie,
de Louis Figuier - librairie Furne, Jouvet et Cie, Paris -, sur lequel
les alchimistes modernes ont beaucoup
médit ; ce texte est adapté, aménagé,
agrémenté de notes personnelles et complété
par des notes d'Arago - Les notes sont précédées
elles-mêmes d'un texte, remanié, dû à Pierre-Paulin Carles, Influence exercée sur les réactions chimiques par les
agents physiques autres que la chaleur, J.-B. Baillière
et fils, 1880 ]
Chacun sait que la lumière blanche, telle qu'elle nous arrive du
soleil, n'est pas simple, mais composée de sept couleurs
principales, qui sont, en commençant par la partie la moins
déviée, rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet. Ce fait est mis facilement en relief, soit par la
méthode analytique, soit par diverses méthodes
synthétiques. Dans le premier cas, on interpose un prisme sur le
passage d'un rayon de lumière solaire, et aussitôt ce
rayon se trouve divisé en plusieurs rayons colorés, qui
rappellent par leur ensemble les couleurs de l'arc-en-ciel et
possèdent les teintes énumérées plus haut.
Dans le second cas, c'est-à-dire par les méthodes
synthétiques, on reconstitue la lumière blanche
génératrice en réunissant les divers rayons du
spectre, soit à l'aide d'un second prisme identique au premier,
mais dont les faces sont dirigées en sens contraire, soit par
les lentilles convergentes ou les miroirs concaves, soit enfin par la
persistance des impressions lumineuses à l'aide du disque
coloré de Newton. Mais les
couleurs du spectre possèdent des propriétés plus
importantes que celles d'impressionner diversement la rétine; ce
sont des propriétés
éclairantes, calorifiques et chimiques. [c'est le point de
liaison dont parle Fulcanelli entre la CHIMIE et la PHYSIQUE, cf. nos symboles -]
D'après Fraünhofer et Herschell, le maximum
d'intensité lumineuse est placé dans le jaune, et le
minimum dans le violet. Quant à l'intensité calorifique,
elle irait en croissant, selon Leslie, du violet vers le rouge, et le
maximum aurait son siège dans le rouge même. Ce point
varie cependant avec la nature du prisme, et quand on se sert d'un
prisme de sel gemme, qui est le plus diathermane de tous les corps, le
maximum se forme tout à fait au delà du rouge. Dans un
grand nombre de circonstances, la lumière solaire se comporte
encore comme un agent chimique; ainsi le calomel, le chlorure d'argent noircissent par
l'action de la lumière. Les couleurs végétales
sont détruites. Mais cette propriété n'est pas
également l'apanage de tous les rayons simples. Ainsi, quand on
reçoit le spectre solaire sur une de ces substances
impressionnables à la lumière qui sont employées
en photographie, on reconnaît que les actions chimiques se
produisent diversement. A l'inverse des propriétés
calorifiques, les propriétés chimiques se manifestent
surtout dans les régions qui correspondent aux rayons les plus
réfrangibles, c'est-à-dire aux rayons voisins du violet [ion, proche par
assonance de ioV, poison, venin et
rouille].
Elles dépassent même du
côté de cette couleur la limite sensible du spectre, de
telle sorte que le soleil nous envoie, outre les rayons qui sont
à la fois chimiques et lumineux, des rayons chimiques obscurs,
doués d'une plus grande réfrangibilité que les
premiers. On a appelé ces rayons ultra-violets. Cette
caractérisation des rayons chimiques a été
établie en 1770 par Scheele, qui remarqua que le chlorure
d'argent
noircit surtout dans le violet ; mais c'est Ritter et Vollaston qui
indiquèrent le rôle des rayons ultra-violets (Becquerel. De la lumière,
ses causes, ses effets,
t I.), en montrant que dans cette région le même sel
d'argent y noircissait très rapidement. Il est vrai de dire que,
tout d'abord, on avait attribué à la chaleur qui
accompagne toujours la lumière, les phénomènes
chimiques observés; mais lorsqu'il fut bien constaté que
la décomposition du chlorure d'argent se manifestait plus vite
dans la région violette que dans les autres rayons, et que les
rayons calorifiques n'étaient point placés de ce
côté du spectre, il fallut bien se rendre à
l'évidence, et l'on admit enfin que clans le spectre la partie
chimique active était la région bleue-violette et
ultra-violette. Le chlorure d'argent, si sensible à la
lumière, ne résistait-il pas d'ailleurs à une
chaleur incomparablement plus forte, et ne pouvait-on pas le fondre
même sans altérer sa composition ? Mais on vit
bientôt que le chlorure argentique n'est pas la seule substance
susceptible de s'altérer sous l'influence de la lumière.
Aussi les pharmaciens du commencement du siècle, qui
étaient surtout à cette époque les
dépositaires de la science chimique, écrivaient-ils
(Morelot, Cours
élément. de pharm. chim.,
1803, t, I, p. 60,) qu'il n'est pas de substance simple ou
composée, quelque enfermée qu'elle soit, qui
n'éprouve de la part de la lumière une altération
plus ou moins sensible; les poudres végétales, les huiles
volatiles, les sels métalliques subissent, disaient-ils, les
modifications les plus singulières. Virey (Virey, t. Il, p.
170.) dit
« que
la
lumière agit souvent d'une façon remarquable sur les
substances chimiques ; qu'elle augmente la couleur verte des feuilles,
la rouge et autres des feuilles et des fruits; qu'elle y
développe en plus grande abondance le carbone et
l'hydrogène, corps combustibles; qu'elle enlève de
même à plusieurs oxydes métalliques une grande
partie de leur oxygène, et en réduit même
quelques-uns, tels que l'oxyde de mercure...; que l'acide nitrique s'y
altère aussi et donne des vapeurs rutilantes, etc. Tous ces
faits (indiqués par Bouillon-Lagrange) annoncent, dit Virey, que
la lumière a beaucoup d'affinité pour l'oxygène. »
En même temps, ajoute-t-il, elle favorise la combinaison de
l'oxygène avec différents corps, parce qu'elle agit comme
chaleur. Elle enlève de l'hydrogène sulfuré au
kermès minéral et lui ôte beaucoup de sa belle
couleur... C'est pourquoi il est nécessaire de tenir dans des
vases opaques la plupart de ces substances destinées à
l'usage médicinal. On connaissait du reste déjà,
à cette époque, des faits aussi précis et au moins
aussi curieux. Ainsi, en 1722,
« Petit
(Becquerel, De la lumière,
t. II, p. 46 - 47.) avait vu qu'une dissolution de salpêtre et de
sel ammoniac donne au soleil des cristaux plus beaux qu'à
l'ombre. Chaptal avait montré que des rayons lumineux tombant
sur une capsule décident la cristallisation à l'endroit
même où ils sont dirigés. Dorthez, avec des flacons
contenant du camphre en solution, avait constaté qu'ils
présentaient des cristallisations du côté
exposé à la lumière.
« On
savait encore que des cristaux prismatiques de sulfate de nickel,
séléniate de zinc, se transforment à la
lumière en octaèdres à base carrée; que du
phosphore étant mis dans le tube barométrique, le tube se
couvre de paillettes rouges brillantes; effets qui se produisent
rapidement dans les rayons violets du spectre, lentement dans les
rouges. »
Aussi s'ernpressa-t-on de mettre à profit l'action de la
lumière. C'est ainsi que commença la photographie.
1. du point de vue de la physique
: Il y a trois siècles, un physicien napolitain, Jean-Baptiste
Porta [cf. Idée alchimique, III et prima materia],
imagina la chambre obscure. En plaçant une lentille convergente
au devant de l'orifice percé sur l'une des parois d'une
boîte fermée, on obtenait, sur un écran
placé à l'intérieur, la reproduction exacte de
toutes les vues environnantes. Dans cet espace étroit venaient
se peindre, avec une fidélité et une précision
extraordinaires, le spectacle changeant, les aspects variés, du
paysage extérieur. Mais ces tableaux si parfaits
n'étaient qu'une fugitive empreinte, qui s'évanouissait
avec la clarté du jour. Trois siècles durant, on les
considéra d'un oeil d'envie, avec le regret de n'en pouvoir
fixer la trace éphémère : le petit nombre de
physiciens qui, dans ce long intervalle, avaient essayé
d'aborder un tel problème, avaient reculé tout
aussitôt, effrayés et comme honteux de leur audace. Plus
tard, la physique et la chimie naissantes vinrent s'exercer tour
à tour sur cet objet difficile. Le physicien Wedgwood, le
chimiste Humphry Davy, tentèrent de mettre à profit, pour
fixer et conserver les images de la chambre obscure, la modification
que les composés d'argent subissent au contact des rayons
lumineux. Mais Wedgwood et Davy furent contraints l'un après
l'autre d'abandonner l'entreprise.
2. du point de vue de la chimie
: La lune cornée, ou l'argent corné, en d'autres termes,
le chlorure d'argent, fut découvert par les alchimistes,
à l'époque de la Renaissance. Ce composé a la
propriété essentielle, de se colorer en bleu
foncé, quand il reste exposé au soleil, ou à la
lumière diffuse. Le premier opérateur qui eut entre les
mains, dans un laboratoire, l'argent corné, dut constater
aussitôt la modification qu'il subit par l'action des rayons
lumineux. D'après Arago, ce serait un alchimiste, nommé
Fabricius, qui aurait le premier, en 1566, obtenu l'argent
corné, en versant du sel marin dans une
dissolution d'un sel d'argent, et qui aurait remarqué la
coloration de ce produit, par l'action de la lumière. [dans l'ouvrage de
Fabricius, De Rebus Metallica,
imprimé en 1556, il est déjà longuement question
d'une sorte de mine d'argent qu'on appelait argent corné, ayant
la couleur et la transparence de la corne, la fusibilité et la
mollesse de la cire. Cette substance, exposée à la
lumière, passait du gris jaunâtre au violet, et par une
action plus longtemps prolongée, presque au noir :
c'était l'argent corné naturel. Ce sel jouit ainsi de la
propriété remarquable de noircir à la
lumière, de noircir d'autant plus vite que les rayons qui le
frappent sont plus vifs, ce qui sera à la base de l'une de ces
procédés « d'augmentation » ou de «
multiplication » mis au point par la suite et rappelant tant les
fameux « multiplex » alchimiques]
C'est donc dans le laboratoire d'un alchimiste qu'il faut chercher
l'origine historique du principe général de la
photographie. En 1777, le chimiste suédois Scheele reconnut que
l'argent corné est plus sensible aux rayons bleus et violets du
spectre solaire, qu'aux rayons rouges.

FIGURE II
Carl Wilhelm Scheele (1742 - 1786)
3. du point de vue de
l'histoire
: Dans les cours publics qu'il donnait, à Paris, vers 1780,
Charles montrait aux assistants le curieux spectacle que voici. Il
formait une image sur l'écran de la chambre obscure, recouvert
d'avance d'une feuille de papier enduite de chlorure d'argent, et les
parties lumineuses de l'image s'imprimaient en noir sur le papier.
D'autres fois, Charles s'amusait à former la silhouette de l'un
des assistants, en plaçant la personne dans un lieu fortement
éclairé. L'ombre du modèle se projetait sur
l'écran. Une feuille de papier enduite de chlorure d'argent,
disposée sur cet écran, recevait la silhouette, qui se
maintenait visible tant que la lumière ambiante ne l'avait pas
altérée. On se passait de main un main, ce papier qui
bientôt, noircissant en entier, offrait un second
phénomène aussi curieux que le premier. Charles
étant mort sans décrire la préparation dont il
faisait usage, il est - selon Arago - de toute justice de faire
remonter les premiers linéaments de ce nouvel art à un
Mémoire de Wedgwood, célèbre par le
perfectionnement des poteries et par l'invention d'un pyromètre
destiné à mesurer les plus hautes températures.
Wedgwood [physicien et
industriel anglais, bien connu par le pyromètre qui porte son nom et par ses
travaux dans l'art de la céramique]
copiait, au soleil, le profil d'une personne dont l'ombre était
projetée sur un papier enduit d'azotate d'argent. C'était
l'expérience de Charles, dans laquelle l'azotate d'argent
remplaçait la chlorure [le nitrate ou
azotate d'argent était auparavant connue sous le nom de pierre
infernale, cf. Alchimie en alsace-Lorraine
et l'affaire de l'Argentaurum].
En 1802, parut un mémoire posthume de Wedgwood, dans lequel
l'auteur faisait connaître le moyen de copier sur du papier
enduit d'azotate d'argent, des estampes et des vitraux d'église.
Humphry Davy essaya, à la suite de Wedgwood, de fixer sur le
papier imprégné d'azotate ou de chlorure d'argent, les
images de la chambre obscure. Mais l'azotate d'argent était trop
peu impressionnable à la lumière; Davy ne réussit
qu'en se servant d'un microscope solaire, c'est-à-dire en
éclairant les corps par les rayons du soleil concentrés
par une lentille [nous verrons plus
loin quelles sont les implications symboliques, au plan de l'alchimie,
de la lentille achromatique]
dans une chambre obscure. Seulement les images qu'il formait ainsi,
disparaissaient rapidement par l'action ultérieure du jour, car
les parties non influencées par la lumière dans la
chambre obscure, à leur tour sous l'influence de la
lumière diffuse, faisaient disparaître les dessins sous
une masse uniformément noire.
« II
ne manque, écrivait Humphry Davy, en parlant du
procédé de Wedgwood, qu'un moyen d'empêcher que les
parties éclairées du dessin ne soient colorées par
la lumière du jour, pour que ce procédé devienne
aussi utile qu'il est simple dans son exécution... La copie d'un
dessin, dès qu'elle est obtenue, ajoutait Humphry Davy, doit
être conservée dans un lieu obscur. On peut bien
l'examiner à l'ombre, mais ce ne doit être que pour peu de
temps. Aucun des moyens que nous avons mis en oeuvre pour
empêcher
les parties incolores de noircir à la lumière n'a pu
réussir.... Quant aux images de la chambre obscure, elles se
sont trouvées trop faiblement éclairées pour
former un dessin avec le nitrate d'argent, même au bout d'un
temps assez prolongé. C'était là cependant l'objet
principal des expériences. Mais tons les essais ont
été inutiles. »
- Description d'un procédé pour copier les peintures sur
verre et pour faire des silhouettes par l'action de la lumière
sur le nitrate d'argent {Journal de l'Institution royale de Londres,
1802, t. I, p. 170) -
APERÇU DE
L'HISTOIRE DE LA PHOTOGRAPHIE [Cet
historique a été pris en entier partie, dans le Dictionnaire de Wurtz, art. PHOTOGRAPHIE, partie dans le Dictionnaire de Pelouze et Fremy (id.) et notes de Becquerel,
Chastaing, etc. - tiré de Carles, cf. supra]
L'art de produire des images durables par l'action seule de la
lumière date des premières années de ce
siècle. Vers 1785, le physicien Charles obtenait bien des
décalques et des silhouettes à l'aille d'un papier
imprégné d'un sel d'argent, mais il ne savait pas fixer
cette épreuve, qui d'ailleurs était négative,
c'est-à-dire dans laquelle les endroits frappés par la
lumière étaient représentés par des noirs
et les ombres par des clairs. En 1802, Wedgwood et Davy
échouèrent devant le même problème.
[Thomas WEDGWOOD, (1771-1805, troisième fils du grand
céramiste anglais Josiah WEDGWOOD) est l’un des premiers, sinon
le premier, à avoir eu l’idée d’appliquer des produits
photosensibles à la chambre noire. C’est l’idée
même de la photographie. Il ne s’agit plus de tracer les contours
d’une image projetée par une chambre noire mais bien de laisser
la nature accomplir le dessin. Il réussit à obtenir des
copies d’objets en utilisant du nitrate d’argent mais ne réussit
pas à les fixer. Ses travaux, qui débutèrent en
1791, furent publiés en 1802 par son collaborateur, Humphry DAVY
(1778-1829, membre de la Société Royale de Londres en
1803, président de la Société Royale en 1820) dans
le « Journal of the Royal Institution of Great Britain » .
Ils ne furent connus en France qu’en 1851. Voici les passages les plus
importants du mémoire de juin 1802 :
Essai d’une méthode pour copier
les tableaux sur verre et pour faire des profils par l’action de la
lumière sur le nitrate d’argent.
« Du
papier ou du cuir blanc, mouillé avec une solution de nitrate
d’argent, ne subit aucune modification lorsqu’on le conserve dans
l’obscurité ; mais si on l’expose à la lumière du
jour, il change rapidement de couleur et, après avoir
passé par différentes teintes de gris et de brun, il
devient finalement à peu près noir. Les
altérations de la couleur se produisent avec une rapidité
proportionnelle à l’intensité de la lumière. Sous
l’action directe du soleil, deux ou trois minutes suffisent pour
produire pleinement l’effet ; à l’ombre il faut plusieurs heures
et la lumière transmise par des verres diversement
colorés agit avec des degrés différents
d’intensité » (voir les travaux de SCHEELE).
« La
considération de ces faits nous permet de comprendre
aisément la méthode par laquelle les lignes et les ombres
des tableaux sur verre peuvent être reproduits ou par laquelle on
peut se procurer des profils au moyen de l’action de la lumière.
Quand une surface blanche couverte avec une solution de nitrate
d’argent est placée derrière un tableau sur verre
exposé à la lumière solaire, les rayons transmis
à travers les parties diversement colorées de la surface
donnent des teintes distinctes de brun et de noir, différant
sensiblement en intensité suivant les ombres du tableau et,
là où la lumière n’était pas
altérée, la couleur du nitrate a atteint le maximum
d’intensité. Quand l’ombre portée d’une figure tombe sur
une surface préparée, la partie de cette surface qu’elle
cache reste blanche, tandis que les autres parties noircissent
rapidement.
Pour copier
des tableaux, la solution doit être appliqué sur du cuir
et, dans ce cas, elle est impressionnée plus rapidement que
lorsqu’on fait usage du papier. Quand la couleur a été
une fois fixée sur le cuir ou le papier elle ne peut plus
être enlevée par l’eau pure ou l’eau de savon et elle a un
caractère de grande permanence. Une copie de tableau ou un
profil, immédiatement après qu’ils ont été
obtenus, doivent être conservés dans l’obscurité.
On peut, à la rigueur, les examiner à l’ombre, mais, dans
ce cas, l’exposition ne doit être que de quelques minutes. A la
lumière des chandelles ou des lampes qu’on emploie
habituellement, ils ne subiront pas d’altération sensible. »
« Les
images formées à l’aide de la chambre obscure ont
été trouvées trop faibles pour produire, en un
temps modéré, un effet sur le nitrate d’argent. Copier
ces images, tel a été d’abord le but de M. WEDGWOOD dans
ses recherches sur ce sujet ; et, pour cela, il a fait usage du nitrate
d’argent qui lui a été indiqué par un de ses amis
comme une substance très sensible à l’action de la
lumière ; mais ses nombreuses expériences ont
été sans succès. »
WEDGWOOD n’a donc pas réussit à fixer les images
obtenues. Quasiment dans le même temps, un homme va pourtant
trouver une solution. Il s’agit de Nicéphore
NIEPCE. site consulté : http://www.ifrance.com/jcmarteau/historia/page8.htm
]
Comme
Charles, ils obtenaient des épreuves négatives, et comme
lui, ils ne pouvaient fixer l'impression lumineuse. Ils
songèrent bien à reproduire l'image fournie par la
chambre noire de Porta; mais leurs préparations n'étaient
pas assez sensibles pour leur permettre d'arriver à un
résultat satisfaisant. La même difficulté
arrêta longtemps Niépce et Daguerre. Nicéphore
Niépce avait créé un procédé
aujourd'hui entièrement oublié, mais qui constituait la
première méthode photographique complète,
l'héliographie. Il réussissait à fixer les dessins
en positif, et il reproduisait même en 1820 l'image de la chambre
noire; mais le temps d'exposition était si long qu'il
n'était possible de reproduire que l'image d'un paysage ou d'un
objet inanimé. La matière impressionnable était
l'asphalte ou bitume de Judée.
Ce carbure, dissous dans l'essence de lavande, était
étendu sur une plaque d'argent bien polie : à l'aide
d'une légère chaleur appliquée en dessous, on
faisait évaporer le dissolvant, et lorsque la matière ne
poissait plus, on l'exposait au foyer de la chambre noire pendant six
ou huit heures. Sous l'influence de la lumière, les parties du
bitume éclairées s'étaient oxydées,
étaient devenues insolubles, et résistaient alors
à un deuxième lavage fait avec du pétrole et de
l'essence de lavande. Les blancs étaient dès lors
formés par les reliefs du bitume et les noirs par la surface
polie de la plaque métallique. Pour noircir davantage le fond de
l'épreuve, Niépce eut l'idée d'exposer la plaque
aux
vapeurs d'iode ; mais il mourut peu après, en 1833, sans avoir
pu faire porter d'autres fruits à sa découverte.
Daguerre, qui depuis quelques années s'était
associé avec lui, continua ses essais, et peut-être
n'eût-il pas été plus loin que son collaborateur,
si un hasard heureux (mais qui n'accorde ses faveurs qu'à ceux
qui les méritent) n'était accouru a son aide. Une capsule
pleine de mercure avait émis dans une chambre obscure des
vapeurs qui, en réagissant sur une plaque d'argent iodée,
avaient produit une image que l'exposition à la lumière
avait été impuissante a développer. Daguerre
s'empara de ces faits et fonda sur leur emploi un procédé
photographique bien supérieur a celui de Niépce, et qui
permit à la fois d'atteindre une telle rapidité et une
telle finesse qu'on le préfère encore quelquefois dans
les recherches scientifiques à la photographie sur collodion.
Tel est ce procédé, qu'il publia dès 1838 :
- 1° On dégraisse la
plaque à l'aide de l'acide nitrique étendu et de la ponce.
- 2° On la polit.
- 3° On l'expose aux
vapeurs d'iode dans une pièce obscure jusqu'à la
production d'une couche jaune d'or d'iodure d'argent.
- 4° On la soumet à
l'action de la lumière au foyer de la chambre noire.
- 5° On
révèle l'image : pour cela, on place la plaque dans une
boîte contenant du mercure chauffé à 60
degrés. Les vapeurs mercurielles amalgament l'argent, mis
à nu par la lumière, et en rendent la présence
visible.
- 6° On fixe l'image en
dissolvant, à l'aide d'une solution concentrée de sel
marin, l'iodure non altéré, de façon à
empêcher toute action ultérieure de la lumière.
« On
paya en Allemagne jusqu'à 120 francs des images faites par
Daguerre. » (Vogel, Photographie et chimie de la
lumière.)
A partir de ce moment, on ne songe plus qu'à perfectionner la
découverte de Daguerre. Ainsi, Herschell
montre qu'il est plus
avantageux et plus sûr de remplacer le sel marin par
l'hyposulfite de soude pour dissoudre le sel d'argent non
altéré. Claudet exalte la sensibilité de la plaque
iodée en l'exposant aux vapeurs de chlorure d'iode; Fizeau
emploie l'eau bromée ; Foucault, le bromure de chaux; enfin,
Fiscau renforce l'épreuve en déposant de l'or à sa
surface. C'est à cette phase de l'histoire de la photo-chimie
que se rattachent les remarquables travaux de M. E. Becquerel sur la
reproduction des couleurs naturelles.
Mais le daguerréotype
présentait plusieurs défauts : les épreuves
étaient coûteuses, elles réfléchissaient
désagréablement la lumière, et surtout elles
exigeaient une pose nouvelle pour chacune d'elles; aussi, dès
1847, un changement notable commença à se produire dans
l'esprit des personnes vouées à l'étude de l'art
nouveau; et l'attention se trouva rappelée vers les
procédés indiqués par Talbot
dès 1839, au
moment même où Daguerre faisait connaître son
procédé à l'Académie des sciences. Fox
Talbot opérait sur papier. Chaque feuille était
recouverte d'une couche d'iodure d'argent mélangée
d'acide gallique [pensons aux références de
Fulcanelli sur la noix de galle et l'étain grenaillé, cf.
symboles]
et exposée dans la chambre noire; développée
ensuite et fixée, elle portait une image négative,
c'est-à-dire inverse de celle que formaient les objets naturels
et pouvait, parle contact des feuilles préparées de
même, fournir un nombre indéfini d'images inverses de la
première, c'est-à-dire positives. Le
procédé de Talbot n'avait guère qu'un
défaut, les négatifs manquaient de finesse. On chercha à leur en
donner en modifiant le grain du papier avec de l'amidon, de la cire, de
la gélatine [cf. Marc-Antoine
Gaudin]...
En 1848, Niépce de Saint-Victor, neveu de l'inventeur de
l'héliographie, obtint de meilleurs résultats en prenant
comme.couche sensible une pellicule d'albumine adhérente à la surface
d'une plaque de verre.
L'albumine de l'oeuf était additionnée d'iodure de
potassium, étendue sur la glace, séchée à
l'air, puis sensibilisée dans un bain d'acéto-nitrate
d'argent et soumise à une série d'opérations
analogues à celles qu'exige la production des épreuves
sur papier. Quelques personnes adoptèrent dès l'origine
ce procédé nouveau ; mais ses difficultés
pratiques et par-dessus tout celle de former une couche homogène
d'albumine, déconcertèrent un grand nombre de ses
partisans. Aussi, la méthode, malgré la beauté
exceptionnelle des épreuves qu'elle fournit, est-elle
restée monopolisée jusqu'aujourd'hui en un très
petit nombre de mains. Du reste, peu après la publication du
procède de Niépce de Saint-Victor, une substance
nouvelle, le
collodion, devait remplacer l'albumine avec des avantages tels, que son
emploi ne pouvait manquer de se généraliser rapidement,
à l'exclusion de tout autre.

FIGURE III
Gustave Legray (1820 - 1884)
[Contemporain
de photographes comme Nadar, Charles Nègre, Henri Le Secq,
Edouard Denis Baldus, les frères Bisson, Roger Fenton, il occupe
néanmoins une place à part. Comme la plupart d'entre eux,
il commence par une formation de peintre. Sa maîtrise absolue de
la technique photographique l'amène à mettre au point
deux inventions majeures, le négatif
sur verre au collodion en 1850 et le négatif sur papier
ciré sec
en 1851. Son sens de la composition hérité de la
peinture, adapté à l'esthétique photographique
naissante, le conduit à aborder de nombreux sujets : portraits,
vues d'architecture, paysages, nus et reproductions d'œuvres
d'art.
- site consulté : http://expositions.bnf.fr/legray/arret_sur/1/index.htm]
C'est à M. Legray, à Fry et a Scott Archer qu'est due
l'introduction du collodion dans les opérations photographiques,
et l'on peut dire qu'elle a été une des principales
causes du développement considérable que l'art
photographique a pris depuis cette époque (1850). La
simplicité des procédés, la rapidité des
opérations et l'excellence des résultats ont donné
une immense impulsion à la branche spéciale des
portraits. Le principe de son usage est du reste bien simple : le
collodion, additionné d'iodures et de bromures solubles, est
versé sur une glace. Dès que par évaporation
partielle il a fait prise, on plonge la glace dans un bain d'azotate
d'argent, de manière à l'imprégner d'iodure et de
bromure d'argent. Chargée de ces composés insolubles, et
couverte encore d'azotate libre, la glace est exposée au foyer
de la chambre noire pendant quelques secondes. Rentrée ensuite
dans une pièce obscure, elle est soumise à l'action
d'agents réducteurs susceptibles d'achever la
décomposition que la lumière a commencée, et de
transformer l'image latente en une image visible et négative. Le
sulfate de fer, l'acide pyrogallique, sont principalement
employés pour obtenir cet effet. Après ce
développement enfin, l'image est fixée,
c'est-à-dire débarrassée des sels encore
impressionnables au moyen de l'hyposulfite de soude ou du cyanure de
potassium. Préparé de cette façon, le
cliché, placé sur des feuilles de papier recouvertes de
composés argentiques, peut fournir autant de reproductions qu'on
le désire. Depuis, on s'est aperçu qu'au bout de quelques
années, toutes les épreuves aux sels d'argent manifestent
un commencement d'altération sensible ; leur tirage est lent et
minutieux. On a donc dû chercher à produire les
épreuves à la presse, et à employer l'encre au
charbon qui seule résiste à l'action des agents
physiques. C'était revenir à l'héliographie de Niépce.
Certains expérimentateurs se sont contentés de demander
au charbon seul son inaltérabilité. De la plusieurs
procédés au charbon, dans lesquels l'agent actif reste
toujours le rayon lumineux, mais dont l'action se manifeste par un
dépôt de carbone, qui se produit, grâce à des
artifices particuliers, aux seuls endroits frappés par la
lumière, c'est-à-dire sur les noirs. Si le positif est
produit à la surface d'un émail, et si le charbon est
remplacé par un émail foncé
pulvérisé, la chaleur du feu, en faisant fondre celui-ci,
l'incorporera intimement à la surface qui lui sert de support.
L'inaltérabilité de pareilles photographies est
certainement indéfinie, et c'est de ce côté que devront
désormais se concentrer toutes les recherches (Dict. Wurtz,
art, LUMIÈRE). »
Pendant toute cette période de temps, l'idée pratique
avait fait complètement oublier le côté
théorique de la
question : on poursuivait le résultat, mais on se
préoccupait peu des propriétés réelles des
radiations ; on étudiait l'effet, on négligeait la cause.
Bientôt cependant la science pure reprit son véritable
rôle. M. Berthelot (Berthelot, Ann. Chim. et phys.,
t. XVIII, 1869, et Mécanique
chimique,
t. II, p. 401.) montra en 1869 que les réactions produites par
la lumière pouvaient être rangées en deux
catégories, et il divisa les actions photo-chimiques en
exothermiques, et endothermiques. Dans les premières se placent
en première ligne la formation de l'acide chlorhydrique, sous
l'influence des rayons les plus réfrangibles, avec le
mélange de chlore et d'hydrogène, la formation des
produits chlorés, la réduction des sels d'argent par les
composés organiques, la décomposition de l'iodhydrique. La lumière
agit, il est vrai, comme la chaleur, mais elle n'est que
l'étincelle qui allume le bûcher (Berthelot) [l'amoureux
de science aura saisi la formulation essentiellement alchimique des
propos. Une marqueterie de Lorenzo Lotto où l'on aperçoit
deux béliers, jette des lueurs singulières sur ces
paroles, cf. section sur Lotto]. La nature gazeuse des
composants et le peu de chaleur développé par le
phénomène chimique, empêchent la combustion de se
propager, la chaleur étant absorbée au dehors. Cette
lumière dispose seulement des conditions d'exercice de la force
chimique. Ce n'est pas elle qui fait le travail principal, elle n'est,
comme dit M. Tyndall (Dictionn. Wurtz, art. AFFINITÉ, p. 81.),
que la force qui précipite les atomes penchés sur le bord
de l'abîme. Dans les actions endothermiques, au lieu de
production de chaleur, il y a au contraire absorption. Ici c'est l'acte de l'illumination qui
effectue le travail, c'est la force chimique qui se transforme, c'est
la force que produit la chute des atomes dans l'abîme. La
réduction par la seule lumière du chlorure d'argent, des
oxydes de mercure, de l'acide azotique; la fixation du carbone dans les
tissus végétaux, sous l'influence des rayons lumineux, en
sont des exemples; mais ils sont plus rares que les
précédents. Dans ses recherches, sur l'action
opérée par la lumière sur l'acide iodhydrique, M.
Lemoine fit voir quelle était l'importance du dégagement
ou de l'absorption de la chaleur qui suivent la formation ou la
dissociation des corps en réaction. M. Becquerel (Becquerel, De la lumière,
ses causes, ses effets.)
fit l'étude physico-chimique d'un certain nombre de corps et vit
combien les effets produits par la lumière sont nombreux. En
agissant sur les sels minéraux, la lumière
détermine ordinairement une réduction ; avec les
sels organiques elle est sans action ou bien elle les oxyde, surtout
lorsque le corps carboné est mêlé à un sel.
En séparant au contraire les radiations, l'effet constaté
doit être le plus souvent imputé aux rayons violets et
ultraviolets, qui restent encore les principaux rayons chimiques. [...]
-------------------------
Cette introduction fait voir, déjà, apparaître des
points de jonction évidents, vu sous l'angle historique, entre
l'alchimie et l'héliographie, c'est-à-dire la trace par le soleil
: voilà déjà, sous l'angle poétique, tout
un programme. C'est ce programme que nous souhaitons aborder ici par ce
nouveau système de relations symboliques que nous proposons aux
lecteurs. Et, à tout seigneur, tout honneur, nous
commencerons par le mystère de l'ARGENT CORNÉ et
de la PIERRE INFERNALE.
II. LA MATIERE SENSIBLE
1. L'ARGENT CORNÉ et la PIERRE
INFERNALE
Glaser, dans son traité de Chymie, n'aborde pas l'argent
corné mais parle du caustique perpétuel, alias l'azotate
d'argent ou pierre infernale. Voici la
préparation qu'il conseille d'adopter :
Prenez
deux onces d'argent de coupelle réduit en grenailles, ou
lamine, ou limaille,
faites le dissoudre dans un matras, avec le double ou le triple de
bonne eau
forte, versez la solution dans une cucurbite couverte de son alambic,
& la
mettez au feu de sable, & en retirez environ la moitié de
l'humidité de
l'eau forte, l'eau qui en sortira sera fort faible, parce que le corps
de
l'argent retient à soi les esprits les plus forts de l'eau
forte, laiffez
ensuite refroidir le vaisseau durant quelques heures, & vous
trouverez la
matière restante au fonds de la cucurbite en forme de sel,
lequel vous mettrez
dans un bon creuset d'Allemagne un peu grand, à cause que la
matière en
bouillant au commencement s'enfle, & pourrait verser & s'en
perdre, mettez
le creuset sur un petit feu, jusqu'à ce que les
ébullitions soient passées,
& que la matière s'abaisse au fond, & environ ce
temps-là vous
augmenterez un peu le feu, & vous verrez la matière
comme de l'huile au
fonds du creuset, laquelle vous verserez dans une lingotterie bien
nette, &
un peu chauffée auparavant, & vous la trouverez dure comme
pierre, laquelle
vous garderez dans une boite pour l'usage.
[Christophe Glaser, Traité de la
Chymie, Livre second ]
Voici ce que nous en dit Girardin, chimiste du XIXe siècle :
Azotate
d'argent. - C'est le seul des sels d'argent qui
ait
reçu des applications.
Si, après avoir dissous le métal dans l'acide azotique, on évapore
la liqueur jusqu'à la moitié de son volume primitif, elle
donne,
par le refroidissement, des cristaux en lames carrées, incolores et
transparenfes, que les anciens chimistes appelaient cristaux de lune. Ces cristaux anhydres
ont une saveur styptique et métallique des plus
désagréables. Les rayons solaires les
colorent assez promptement en brun, en
réduisant une partie de l'oxyde à l'état
métallique. Le métal
revivifié est brun, à cause de son extrême division. Le sel dont je
m'occupe, et qu'on trouve déjà mentionné au neuvième
siècle par l'Arabe Geber, éprouve la fusion ignée
au-dessous de la chaleur rouge,
et forme alors un liquide incolore qui, coulé dans une
lingotière, se fige en cylindres d'un gris de perle. Si le sel contenait du
cuivre, les cylindres auraient une couleur noire. C'est dans
cet
état que les chirurgiens font usage, depuis longues années, de
l'azotate d'argent, sous le nom de pierre infernale, pour
ronger les
chaire baveuses, en raison de l'action très caustique qu'il
exerce sur les tissus animaux.
C'est Glaser qui a parlé le premier, en
1663, de la
préparation de l'azotate d'argent fondu et coulé dans des
lingotières. Lorsqu'on pose un
cristal d'azotate d'argent sur un charbon ardent, il se
décompose avec déflagration, et laisse une couche mince
d'argent mat,
très-blanc, auquel on donne aisément, par le frottement,
le brillant
métallique. C'est là ce que Boerhaave nommait l'argent ardent. Mêlé
avec du charbon, ou du soufre, ou du phosphore, il détone violemment par le
choc.
Il est excessivement soluble dans l'eau. Cette dissolution est
promptement décomposé par tous les corps avides
d'oxygène, par les matières organiques, et voilà
pourquoi elle tache fortement la peau en noir, d'une manière
indélébile, ainsi qu'Albert le Grand
l'a remarqué le premier. [...]
Et voici pour la préparation de l'argent corné :
Chlorure
d'argent. - l'azotate d'argent est, pour les
chimistes, un des réactifs
les plus précieux, en ce qu'il leur fait reconnaître dans
les liquides 1/200 000e de chlore libre ou combiné,
en y occasionnant un trouble, et par suite un précipité
blanc qui a l'apparence du lait caillé. Ce
précipité consiste en chlorure d'argent tout à
fait insoluble dans les acides, mais très soluble dans
l'ammoniaque, l'hyposulfite
et le sulfite de soude,
dans les cyanures et iodures alcalins, ainsi que dans les chlorures
alcalins concentrés. Les anciens appelaient ce composé
Lune cornée, Argent corné, parce que, après avoir
été fondu, il est mou, flexible et assez semblable
à la corne.
Crollius connaissait déjà, à la fin du
seizième siècle, la précipitation de l'azotate
d'argent par le sel marin. C'est Boyle qui, le premier, a
proposé d'employer une dissolution d'argent dans l'eau-forte,
comme réactif et comme moyen de doser la quantité de sel
commun ou d'esprit de sel (acide chlorhydrique) contenu dans les eaux.
Le chlorure d'argent est le plus insoluble de tous les composés
métalliques; il faut peut-être plus de cent millions de
parties d'eau pour en dissoudre une partie. Celle circonstance est
éminemment
précieuse dans les analyses, en ce qu'elle permet de doser
l'argent, à l'état de chlorure, avec une très
grande exactitude. Gay-Lussac en a tiré un admirable parti, en
1830, pour l'essai des monnaies et autres alliages d'argent.
Nicéphore Niépce commença par faire usage du
chlorure d'argent, c'est-à-dire qu'il suivit les traces de
Charles et de Wedgwood,
mais que bientôt il abandonna ces substances impressionnables,
pour en chercher d'autres. Il copiait des estampes en soumettant
à l'action de la lumière cette estampe rendue transparente par un vernis, et l'appliquant sur la substance
impressionnable, préalablement étalée, en couche
mince, sur une planche d'étain. Il essayait, en même
temps, de faire usage de la chambre obscure, car dès l'année 1816, il avait construit une sorte de
chambre obscure, en adaptant une lentille à une boîte, qui
avait servi de baguier. Tout cela était fort grossier, fort
imparfait; mais pouvait-on faire mieux au fond d'une province et dans
une campagne isolée ? [...] Nous ne pouvons savoir quelle
était la substance impressionnable sur laquelle Niépce
recevait l'image de la chambre obscure ; mais il est certain qu'il
obtenait déjà par la lumière, de véritables
impressions à effet lumineux inverse, c'est-à-dire des
plaques sur lesquelles les tons blancs de la nature étaient
représentés par des noirs, et les ombres accusées
au contraire par des clairs.
[plusieurs
points intéressants : cette camera obscura qui est pour nous
l'exact équivalent de l'oeuvre au noir ; mais le plus important
est cette notion de DOUBLE INVERSION : inversion SPATIALE, le haut de
la réalité étant le bas de la fiction ; et le
BLANC représenté par le NOIR. N'a-t-on pas là, en
effet, l'allégorie du DÉLUGE - le renversement - tel que
l'exprime Fulcanelli et E. Canseliet ? Les vieux alchimistes ne nous
ont-ils pas dit que l'Artiste devait, par ailleurs, voir d'abord la
couleur NOIRE, faute de quoi rien de bon ne suivrait ? Cf. nos Symboles -]
Il est certain que Niépce n'était nullement satisfait du
chlorure d'argent ! Mais le fait est là et a son importance,
sous l'angle du symbolisme : voilà, en effet, Diane mise en
position de ressusciter au XIXe siècle et de jouer
son rôle, exactement comme l'exposent les alchimistes dans leurs
traités, de MATIÈRE SENSIBLE, c'est-à-dire de SEL
ou
CHRISTOPHORE [cf. la
légende de saint Christophe, qu'expose Fulcanelli au Myst.
Cath., reprise pour partie dans notre tarot
alchimique].
Il n'est pas jusqu'à la plaque qu'utilisait Niépce qui
n'entre dans le système symbolique tel que le fera voir le § suivant.
Nous avons insisté ailleurs - emblème
XLII de l'Atalanta Fugiens,
in chimie et alchimie
- sur l'importance qu'il y avait à bien saisir en quoi le
MERCURE PHILOSOPHIQUE doit être « commixé »
avec le SEL des SAGES, i.e. le PREMIER MERCURE. Nous reviendrons sur ce
point fondamental, clef de la réussite qui donne son plein sens
à cette maxime, l'un des grands classiques de l'alchimie, due au
pseudo Basile Valentin :
« l'Azoth et le Feu
en blanchissant Latone, paraîtra Diane sans vêtement. »
Voyez enfin la préparation de l'argent corné, très
originale, que donne Frédéric Kuhlmann, que nous
rapportons dans la section de la voie humide et
de l'or potable.
2. le BITUME de JUDÉE
En 1826, Niépce avait renoncé à tous les agents
chimiques expérimentés par lui pendant dix ans, et
s'était arrêté à l'emploi du bitume de
Judée, substance résineuse qui, étalée en
couche mince et soumise à l'action de la lumière solaire,
s'oxyde, blanchit, et reproduit en traits blanchâtres, quand on
la place dans la chambre obscure, l'image formée au foyer de cet
instrument. Après
ses déconvenues avec la résine de gaïac,
Niépce emploie une résine
d'origine minérale : l'asphalte, ou bitume de Judée.
Le bitume de
Judée, produit photosensible, est une
sorte de goudron naturel, connu depuis l'Antiquité. Les Anciens
le
récupéraient à la surface de la mer Morte (en
grec, lac Asphaltite, cf. 1, 2, 3),
où il remonte continuellement du fond des eaux. On s'en servait
pour
embaumer les momies chez les Égyptiens, pour calfater les
navires, ou
encore pour recouvrir le sol à Babylone. Au XIXe
siècle, on savait déjà
l'extraire des roches bitumineuses, si bien que le bitume
utilisé par
Niépce ne venait pas de Judée. Niépce montre que
sous l'action de la lumière le bitume de Judée devient
insoluble dans ses solvants habituels.
La
méthode permettait :
- 1° d'obtenir la
reproduction des estampes en les exposant à la lumière
extérieure ;
- 2° de fixer l'image
formée au foyer de la chambre obscure.
En
ce qui concerne le premier objet, Niépce prenait une estampe ;
il la vernissait sur le verso, pour la rendre transparente, et
l'appliquait sur une lame d'étain, préalablement
recouverte d'une couche de bitume de Judée. Les parties noires
de l'estampe arrêtaient les rayons lumineux; au contraire, les
parties transparentes ou qui ne présentaient aucun trait de
burin, les laissaient passer librement. Les rayons lumineux, traversant
les parties diaphanes du papier, allaient blanchir la couche de bitume
de Judée appliquée sur la lame métallique, et l'on
obtenait ainsi une reproduction fidèle du dessin, dans laquelle
les clairs et les ombres conservaient leur situation naturelle. La plaque
qu'utilise Niépce est faite de cuivre, sur laquelle il
dépose une lame d'argent. On comprend qu'il s'agit là du croissant de Lune que porte
l'idéogramme du Taureau dans le zodiaque alchimique, cf. supra.
Le procédé qui permit à Nicéphore
Niépce de fixer les dessins de la chambre noire, était
fondé sur la même action chimique qu'il avait
appliquée à la copie des gravures. Il reposait sur ce
fait, que le bitume de Judée, exposé pendant un certain
temps aux rayons lumineux, s'oxyde, [cf. ioV, venin, poison, et
aussi rouille du fer et vert-de-gris]
et devient insoluble dans certains liquides. L'inconvénient
capital de ce moyen, c'était le temps considérable
qu'exigeait l'impression
lumineuse
[repris in
http://etudesphotographiques.revues.org/index.html :
- Le principe physico-chimique de l'héliographie est la
sensibilité du bitume de Judée, basée sur un
phénomène de polymérisation (« durcissement
»).Ce principe constituera la base du contrat d'association entre
Niépce et Daguerre (cf..J. Roquencourt, Louis Daguerre ,
Vivre en Val d'Oise, n° 48, février-mars 1998,
p. 21-22). La sensibilité obtenue avec le combiné bitume
de Judée - essence de lavande dépend du dosage du bitume
dissout dans l'essence de lavande (ce dosage peut partir d'une
concentration nulle ; dans ce cas, la sensibilité minimale
est celle du résidu résineux contenu dans l'essence de
lavande). L'aspect obtenu sur une plaque de cuivre varie du positif au
négatif suivant la concentration du bitume :
négatif/positif à faible concentration (utilisable pour
les reproductions de gravure), négatif à forte
concentration (nécessaire pour la reproduction des
demi-teintes). L'effet négatif-positif est connu des
graveurs : une plaque faiblement gravée donnant ces deux
aspects par réflexion spéculaire, en faisant varier
l'inclination de la plaque. Il n'y a pas d'image latente :
à faible concentration, l'image est visible, elle est simplement
masquée par la coloration du bitume en cas de forte
concentration.
-
De nombreux essais de
reconstitution du procédé au bitume de Judée ont
eu lieu depuis ceux d'Abel Niépce de Saint-Victor en 1853 (Recherches
photographiques..., Paris, A. Gaudin, 1855). La plupart de ces
essais fournissent un faisceau d'indications concordantes, qui situent
le temps de pose entre 12 heures (Henry Baden Pritchard, " A
Fragment of History... ", Photographic News, 23 mai 1884,
p. 326), 14 heures (Joel Snyder, éléments
communiqués à la rédaction) et 18 heures
(cf. J. Roquencourt, Daguerre, artiste et inventeur de la
photographie, thèse de doctorat en cours, Paris X,
éléments communiqués à la
rédaction), dans des conditions de prise de vue similaires
à celles du " Point de vue du Gras ". Souvent
citées, les indications fournies par les expérimentations
de Jean-Louis Marignier, qui obtient des temps de pose de 40 à
60 heures, soit environ cinq jours (cf. J.-L. Marignier, Michel
Ellenberger, " L'invention retrouvée de la
photographie ", Pour la Science, n° 232,
février 1997, p. 42) représentent une exception dans ce
corpus. Une polémique opposera d'ailleurs à ce sujet
J.-L.Marignier et H.Gernsheim en 1990-1991 (cf.notamment J.-L.
Marignier, " Antwort auf die Kritik von Pr. H.Gernsheim... ",
Photo-Antiquaria, 1991, vol. 1-2, p. 17-21 ; H.Gernsheim,
" Nicéphore Niépces Heliographien. Replik auf Dr
Marigniers Thesen... ", ibid., 1991, vol. 3, 1991, p.
36-37).].
Le bitume de Judée est une substance qui ne se modifie par
l'action de la lumière qu'avec une lenteur excessive ; il ne
fallait pas moins de dix heures pour produire un dessin. Pendant cet
intervalle, le soleil, qui n'attendait pas le bon plaisir de cette
substance paresseuse, déplaçait les lumières et
les ombres avant que l'image fût saisie. Du reste, cela
sera sera à la base de l'idée de l'utilité d'une
sorte de photo multiplicateur, sur lequel nous reviendrons au § du
Lion Vert. Mais laissons parler Nicéphore :
La substance
ou
matière première que j'emploie, celle qui m'a
le mieux réussi, et qui concourt plus immédiatement
à
la production de l'effet, est l'asphalte ou bitume de
Judée, préparé de la manière suivante :
Je remplis à moitié un verre de ce bitume
pulvérisé.
Je verse dessus, goutte à goutte, de l'huile essentielle de
lavande
jusqu'à ce que le bitume n'en absorbe plus, et qu'il en soit
seulement
bien pénétré. J'ajoute ensuite assez de cette
huile
essentielle pour qu'elle surnage de trois lignes environ au-dessus du
mélange qu'il faut couvrir et abandonner à une douce
chaleur,
jusqu'à ce que l'essence ajoutée soit saturée de
la
matière colorante du bitume. Si ce vernis n'a pas le
degré
de consistance nécessaire, on le laisse évaporer à
l'air
libre, dans une capsule, en le garantissant de l'humidité qui
l'altère et finit par le décomposer. Cet
inconvénient
est surtout à craindre dans cette saison froide et humide, pour
les
expériences faites dans la chambre noire. Une petite quantité de ce vernis appliqué à froid,
avec
un tampon de peau très douce, sur une planche d'argent
plaqué
bien poli, lui donne une belle couleur de vermeil, et s'y étend
en
couche mince et très égale. On place ensuite la planche
sur
un fer chaud, recouvert de quelques doubles de papier dont on
enlève
ainsi, préalablement, toute humidité ; et, lorsque le
vernis
ne poisse plus, on retire la planche pour la laisser refroidir et finir
de
sécher à une température douce, à l'abri du
contact
d'un air humide. Je ne dois pas oublier de faire observer à ce
sujet
que c'est principalement en appliquant le vernis, que cette
précaution
est indispensable. Dans ce cas, un disque léger, au centre
duquel
est fixée une courte tige que l'on tient à la bouche,
suffit
pour arrêter et condenser l'humidité de la respiration. La planche, ainsi
préparée, peut être immédiatement
soumise aux impressions du fluide lumineux ; mais même,
après
y avoir été exposée assez de temps pour que
l'effet
ait eu lieu, rien n'indique qu'il existe réellement ; car
l'empreinte
reste inaperçue. Il s'agit donc de la dégager, et on n'y
parvient
qu'à l'aide d'un dissolvant.
[Notice de
Nicéphore Niépce, inventeur de la photographie. Fait
double, le
5 décembre 1829.]
Matière
première... Dissolvant...
Ne sont-ce point là les paroles
de l'alchimiste ? Mais le lecteur sait déjà qu'il faut
prendre nos paroles avec un grain de « SCEL » ! Voyons
à présent les matières avec lesquelles Louis
Daguerre a travaillé.
Tout d'abord, quelques mots sur le
personnage ne seront pas superflus : Daguerre était un artiste;
il n'était rien moins qu'un savant. Il appartenait à
cette classe d'infatigables chercheurs, qui, sans trop de connaissances
techniques, avec un bagage des plus minces, s'en vont loin des chemins
courus, par monts et par vaux, cherchant l'impossible, appelant
l'imprévu, invoquant tout bas le dieu Hasard : Daguerre, pour
tout dire, était un demi-savant. La race des demi-savants est
assez dédaignée , l'ignorance surtout aime à
l'accabler de ses mépris; cependant il est peut-être bon
de n'en pas trop médire. Les demi-savants font peu de mal
à la science, et de loin en loin, ils
font des trouvailles inespérées.
Précisément parce qu'ils sont malhabiles à
apprécier d'avance les éléments infinis d'un
problème scientifique, ils se jettent du premier abord, au
travers des difficultés les plus ardues; ils touchent
intrépidement aux questions les plus élevées et
les plus graves, comme un enfant insouciant et curieux touche, en se
jouant, aux ressorts d'une machine immense. Et parfois ils arrivent
ainsi à des résultats si étranges, à de si
prodigieuses inventions, que les véritables savants en restent
eux-mêmes confondus d'admiration et de surprise. Ce n'est pas un
savant qui a découvert la boussole, c'est un bourgeois du
royaume de Naples. Ce n'est pas un savant qui a découvert le
télescope, ce sont deux enfants qui jouaient dans la boutique
d'un lunetier de Middlebourg. Ce n'est pas un savant qui a
réalisé les applications pratiques de la vapeur, ce sont
deux ouvriers du Devonshire, le serrurier Thomas Newcomen et le vitrier
Jean Cawley ; et l'illustre James Watt, qui porta la machine à
vapeur à un si haut degré de perfection,
n'était, dans sa jeunesse, qu'un pauvre fabricant d'instruments
de la ville de Glasgow. Ce n'est pas un savant qui a découvert
la vaccine, ce sont des bergers du Languedoc. Ce n'est pas un savant
qui a imaginé la lithographie, c'est un chanteur du
théâtre de Munich. Il est donc prudent de ménager
un peu cette race utile des
demi-savants. C'est parce que Daguerre n'était qu'un
demi-savant, que la photographie existe. Assurément, s'il
eût été un savant complet, il n'eût pas
ignoré qu'en se proposant de créer des images par
l'action chimique de la lumière, il se posait en face des plus
graves difficultés de la science ; il se fût
rappelé qu'en France, le physicien Charles, en Angleterre
l'illustre Humphry Davy, et le patient Wedgwood, après mille
essais infructueux, avaient regardé ce problème comme
insoluble. Le jour où cette pensée audacieuse entra dans
son esprit, il l'eût donc reléguée aussitôt
à côté des rêveries de Cyrano Bergerac [Figuier cite ici un
extrait curieux d'un texte d'Arago... ]; il
eût tout au plus poussé un soupir de regret et
passé outre. Heureusement
pour la science et les arts, Daguerre n'était qu'un artiste, un
amateur de sciences.
Après avoir répété
diverses expériences
avec peu de succès (expériences qui consistaient à
perfectionner la
méthode de Niépce), un de ces hasards dont les esprits
supérieurs
savent seuls profiter, le mit sur la voie de la réussite. Une
cuiller
oubliée sur une plaque iodurée y laissa son
empreinte : ce fut une
révélation. Abandonnant dès lors tous les enduits
bitumeux utilisés par
Niépce, Daguerre s'attacha à l'emploi de l'iodure d'argent, substance
infiniment plus impressionnable à la lumière et d'un
maniement plus
facile. Mais la plaque iodurée,
après son
exposition dans la chambre noire, ne présente aucune
altération
visible ; l'image
y est pour ainsi dire latente ;
il faut la
faire apparaître au moyen d'un agent révélateur. [on
voit le point de jonction avec l'alchimie, qui consiste dans la
FIXATION, c'est-à-dire la RÉVÉLATION : rendre
l'OCCULTE MANIFESTE] Daguerre découvrit, et
c'est là le point capital de son invention, que si l'on place
une
plaque iodurée au-dessus d'un vase rempli de mercure chauffé, la
vapeur
métallique ne se dépose que sur les points que la
lumière a touchés, et
qu'elle s'y attache en quantité
d'autant plus grande que la lumière a
été vive. Sur cette plaque, qui, au sortir de la chambre
noire, ne
présente encore qu'une teinte jaune uniforme, on voit l'image se
développer comme par enchantement ; on dirait « qu'un pinceau de la
plus extrême délicatesse va marquer du ton convenable
chaque partie de la plaque. »
Nous pouvons à présent lire le § suivant où
est brièvement relatée la découverte de l'iode et
du brome, qui sert également en photographie, cf. Chevreul infra
[1, 2, 3, 4].
3)- L'IODE ET LES SELS IODÉS
Un salpêtrier de Paris, Courtois
(« Courtois, dit M.
Frémy, qui était un ami de mon père, que j'ai vu,
à la fin de sa vie essayer de
produire artificiellement les alcalis organiques, avait obtenu l'iode
très pur ; il en donnait des
échantillons à tous les chimistes : il montrait son
action corrosive sur les corps organiques et les
vapeurs violettes qu'il produisait en se volatilisant sur les charbons. On a
été injuste pour Courtois, en le traitant de simple
salpêtrier; c'était un chimiste très habile
; on aurait dû le récompenser après sa
découverte de l'iode et ne pas le laisser dans la
misère. » ),
[Bernard Courtois, né
à Dijon en 1777, fut d'abord élève en pharmacie,
vint à Paris, où il entra dans le laboratoire de Fourcroy
à l'École polytechnique, et, appelé aux
armées par la réquisition de 1799, servit quelque temps
dans les hôpitaux militaires. Il reprit ensuite ses travaux
chimiques sous Thenard et Séguin ; il eut part, avec ce dernier,
à la découverte de l'alcaloïde de l'opium. En 1801,
il établit une nitrière artificielle, où il obtint
le nitrate de soude en décomposant le nitrate de chaux par les
soudes de varechs; c'est en opérant sur ces soudes qu'il
découvrit l'iode. Ruiné par les événements
de 1815, il lutta longtemps contre l'infortune : ce fut seulement en
1831 que l'Académie des sciences lut décerna un prix de
6,000 francs. Des cotisations spontanées entre les savants, des
secours obtenus de l'Administration sont enfin venus en aide à
la veuve de Courtois, et plus tard la Société
d'encouragement assura dignement l'existence de l'unique
héritière de ce nom, cher à la science comme aux
arts et à l'industrie. - extrait de Girardin, Cours de Chimie]
qui demeurait rue du Regard, découvrit, en 1811, dans les
eaux-mères des cendres de varech, une matière solide
noirâtre, dont il ébaucha l'étude. Mais,
détourné des travaux de laboratoire par les soins
qu'exigeait une fabrication très active de salpêtre et de
plusieurs autres produits, il engagea Clément à continuer
ses recherches ; celui-ci en communiqua les résultats à
l'Académie des sciences le 6 décembre 1813. Les
eaux-mères des lessives de varech, dit Clément,
contiennent en assez grande quantité une substance très
singulière et
bien curieuse ; on l'en retire avec facilité: il suffît de
verser de l'acide sulfurique sur les eaux-mères, et de chauffer
le tout dans une cornue dont le bec est adapté à une
allonge, et celle-ci à un ballon. La substance qui s'est
précipitée sous la forme d'une poudre noire brillante,
aussitôt après l'addition de l'acide sulfurique,
s'élève en vapeur d'une superbe couleur violette quand
elle éprouve la chaleur ; cette vapeur se condense dans
l'allonge et dans le récipient, sous la forme de lames
cristallines très brillantes et d'un éclat égal
à
celui du plomb sulfuré cristallisé; en lavant ces latines
avec un peu d'eau distillée, on obtient la substance dans son
état de pureté. [observons que ces
opérations suivent celles que les alchimistes décrivent
dans leurs traités : PRÉCIPITATION - SUBLIMATION - LAVEURE]
La couleur admirable de la vapeur de cette matière suffit pour
la faire distinguer de toutes celles connues jusqu'à
présent ; mais elle a beaucoup d'autres propriétés
remarquables qui rendent cette découverte intéressante.
Elle est due à M. Courtois, salpêtrier à Paris, qui
en fit part à MM. Désormes et Clément, il y a
environ 18 mois, en les engageant à poursuivre les recherches
qu'il avait commencées. Clément fit connaître
quelques propriétés de l'iode, mais ses occupations ne
lui permirent pas d'en continuer l'étude. Cependant, il
était encore occupé de ses recherches lorsque Davy, qui,
par une faveur spéciale de Napoléon Ier, avait
obtenu la permission de traverser lu France pour se rendre en Italie,
arriva à Paris. Clément crut ne pouvoir mieux accueillir
un savant aussi distingué, dit Gay-Lussac, qu'en lui montrant la
nouvelle substance qu'il n'avait encore montrée qu'à MM.
Chaptal et Ampère. [...] On doi(t) conclure que c'est
évidemment Davy, et non Gay-Lussac, qui le premier a fait
connaître la nature de l'iode.
BROME. [le bromure joue un
rôle non négligeable en photographie ; aussi rangeons-nous
dans le même chapitre ces lignes]
Le brome a été découvert, en 1826, par Balard,
alors
préparateur de chimie à la Faculté des sciences de
Montpellier ; il lui donna d'abord le nom de muride. J'avais plusieurs
fois observé, dit Balard, qu'en traitant par la solution aqueuse
de chlore la lessive des cendres de fucus qui contiennent de l'iode,
après avoir ajouté une solution d'amidon, i! se
manifestait non seulement une zone bleue dont l'iode faisait partie,
mais encore un peu au-dessus d'elle une zone d'une nuance jaune assez
intense. Cette couleur jaune orangé s'était
montrée également lorsque j'avais traité de la
même manière l'eau-mère de nos salins ; et la
teinte était d'autant plus foncée que le liquide
était lui-même plus concentré. La manifestation de
cette nuance s'accompagnait d'une odeur vive particulière. Je
recherchai quelle pouvait être la nature de ce principe colorant,
et mes premières tentatives me conduisirent sur son compte aux
observations suivantes :
-1° L'eau-mère des
salins, traitée par le chlore, perd sa couleur et son odeur
caractéristiques par une exposition d'un ou deux jours au
contact de l'air, sans que le chlore puisse ensuite y reproduire le
même phénomène ;
- 2° Si on la traite par
les alcalis ou les sous-carbonates alcalins, l'odeur et la couleur
s'effacent également ;
- 3° Les mêmes effets
se produisent lorsqu'on ajoute au liquide coloré un
réactif propre à céder de l'hydrogène. ou
par lui-même ou avec l'intervention de l'eau. C'est ce que font
l'acide sulfureux, l'ammoniaque, l'hydrogène sulfuré, les
hydro-sulfates, mais surtout un mélange de zinc et d'acide
sulfurique qui présente au liquide de l'hydrogène
à l'état de gaz naissant ;
- 4° Dans le cas où
la décoloration est l'ouvrage des alcalis ou des corps
hydrogénés, l'addition du chlore peut rétablir la
nuance primitive,
Deux interprétations se présentaient naturellement pour
rendre raison de ces divers phénomènes. En premier lieu,
on pouvait supposer que la matière jaune était une
combinaison du chlore avec quelqu'un des matériaux contenus dans
l'eau-mère des salins. On pouvait admettre, en second lieu, que
la substance colorante avait été dégagée de
quelqu'une de ses combinaisons parle chlore qui avait pris sa place.
Pour savoir à quoi s'en tenir, il était indispensable
d'obtenir la matière colorante dans son état d'isolement.
Sa volatilité semblait faire espérer que la distillation
suffirait pour la séparer du liquide, et j'eus recours à
ce procédé. L'eau saline douée de sa teinte jaune,
soumise à la distillation, laissa effectivement dégager,
dès les premiers instants de l'ébullition, des vapeurs
rutilantes très épaisses qui se condensèrent par
le refroidissement en un liquide où je retrouvai la majeure
partie des propriétés de la liqueur colorée ; mais
ces propriétés étaient bien plus
prononcées. Ce liquide, d'une couleur
jaune-rougeâtre, d'une odeur que l'on serait tenté de
comparer à celle de l'oxyde de chlore, était
dépourvu d'acidité, et perdait sa teinte par l'action des
alcalis, des acides sulfureux, hydro sulfurique, etc. et de tous les
agents, en un mot, qui décoloraient l'eau des salins
elle-même après l'action du chlore. On ne pouvait douter
dès lorsque ce premier produit de la, distillation ne
contînt la matière qui m'occupait, d'autant que je reste
du liquide avait perdu sous ce rapport, toutes ses qualités
primitives. Sa couleur avait disparu : à la place de son odeur
vive, on ne trouvait plus qu'une odeur éthérée sur
laquelle je reviendrai par la suite. Le chlore n'avait plus la
faculté de loi redonner la teinte jaune.
Pour obtenir cette substance dans son état de pureté, il
ne s'agissait plus que de la séparer de l'eau qui se
volatilisait simultanément avec elle. A cet effet, je fis passer
les vapeurs rutilantes sur du chlorure de calcium. Elles se
condensèrent dans un petit récipient, en gouttelettes
d'une couleur rouge très foncée, très volatiles,
très rutilantes, remplissant le petit vase, où elles se
trouvaient contenues, de vapeurs comparables, pour la couleur, à
la vapeur nitreuse. Je crus avoir ainsi obtenu, dans sa pureté,
la matière colorante, mais le procédé était
peu productif. Je jugeai qu'une opération m'avait réussi
quand elle me donnait une goutte de liquide. Des quantités aussi
minimes de matières ne se prêtaient guère à
des expériences en quelque sorte microscopiques. Je leur dus
cependant d'éclaircir les premières conjectures que je
fus porté à essayer sur la nature de cette substance et
les recherches que j'ai pu exécuter ensuite plus en grand, sont
venues les confirmer.
Je fus tenté d'abord de prendre cette matière pour un
chlorure d'iode, différent à la vérité des
composés de cette nature signalés par les chimistes. Ce
fut, en vain que je dirigeai dans ce sens tous mes essais, le refus de
colorer en bleu la solution d'amidon, et de précipiter la
solution de sublimé ; la précipitation en blanc du
proto-nitrate de mercure, ainsi que du nitrate de plomb, etc., tout
m'assurait que l'iode n'était pour rien dans sa constitution.
D'un autre côté, j'avais successivement soumis cette
substance à l'influence de la pile voltaïque, aussi bien
qu'à celle d'une température élevée, et
dans aucun de ces cas, elle ne m'avait offert le moindre vestige de
décomposition. Une telle résistance ne put que me
suggérer l'idée que j'avais affaire à un corps
simple, ou se comportant à la manière des corps simples.
C'est en effet le sentiment que tous les traitements que je lui ai fait
subir sont venus encourager à l'envi. J'ai cru y apercevoir une
substance simple ; présentant, dans ses aptitudes chimiques, les
plus grands traits de ressemblance avec le chlore et l'iode ; se
prêtant à faire partie de combinaisons absolument
analogues ; mais offrant toutefois, dans l'ensemble de ses
propriétés physiques et de ses actions chimiques, les
plus fortes raisons pour en être distinguée.
Corrélat
alchimique
: à la lumière des notes précédentes, on ne
voit pas comment les alchimistes n'auraient pas pu, en manipulant les
plantes du littoral maritime, passer à côté de
cette
substance... Loin de nous de faire accroire qu'ils avaient
découvert l'iode. Non. Mais du moins est-il possible qu'ils
aient eu l'idée d'utiliser cette substance qui, à
l'instar de bien d'autres - découvertes par eux du fait du
hasard - devait être douées de propriétés
extraordinaires, comme le phosphore de Brandt...
4)- LE COLLODION
Dans une brochure qui parut en
janvier 1881, M. Gustave
Le Gray [1, 2]
annonçait avoir fait usage
du collodion, pour
remplacer l'albumine [1, 2, 3, 4], dans la
photographie sur verre ; mais il ne donnait aucun renseignement sur
son mode d'emploi. Pendant
la même année, un
photographe de Londres, M. Archer, publia une description
très-complète des procédés et moyens qui sont
nécessaires pour faire usage du collodion en photographie. Les
procédés
publiés par M. Archer furent aussitôt mis en pratique, et l'on
reconnut promptement toutes
les ressources que cette matière
nouvelle fournit aux opérateurs. Le collodion est le produit de
l'évaporation d'une
dissolution de coton-poudre
dans l'éther sulfurique
mélangé d'alcool.
En s'évaporant, cette
dissolution laisse un enduit visqueux, qui s'obtient en quelques minutes. Or,
cette pellicule organique
se prête merveilleusement aux opérations
photogéniques. Elle s'imprègne très-bien du
composé d'argent, et s'impressionne
au contact des rayons lumineux
avec une rapidité étonnante. Le collodion active à un tel point
l'impression photogénique,
que l'on peut reproduire, par son emploi, l'image des corps animés
d'un mouvement rapide, tels
que les vagues de la mer soulevées
par le vent, une voiture emportée sur un chemin, un cheval au trot, un
bateau à vapeur en
marche avec son panache de fumée
et l'écume qui jaillit au choc de ses roues. On comprend sans peine, dès
lors, que le collodion ait
été accueilli avec une grande faveur par les photographes. Le
portrait, qui ne pouvait
s'obtenir qu'à grand'peine sur la
glace albuminée, en raison
de la lenteur d'impression
de la matière sensible, s'exécute au moyen du collodion, avec la
plus grande
facilité ; aussi cette matière est-elle aujourd'hui la seule en usage pour
l'exécution des
portraits.
5)- CHROMATES MÉLANGÉS
AUX SUBSTANCES ORGANIQUES
Nous voulons parler des
observations de M. Auguste
Poitevin concernant la modification chimique qu'éprouvent, par
l'action de la lumière,
les chromates,
mélangés de substances
gélatineuses ou
albumineuses. Les
découvertes de M.
Poitevin ont donné le signal d'une foule d'applications nouvelles,
et ont conduit, en
particulier, à la solution du grand problème de la photographie,
c'est-à-dire à la transformation des épreuves
photographiques en gravures
semblables aux gravures en taille-douce.

FIGURE IV
Alphonse Poitevin (1819 - 1882)
[
Louis-Alphonse Poitevin fait ses études à Paris et
devient ingénieur chimiste en 1843. Il s'intéresse
beaucoup à la photographie et la pratique déjà
depuis 1842. Tout au long de sa vie, il va se consacrer à
l'amélioration des procédés de tirages, en vue de
pouvoir obtenir plusieurs exemplaires d'un même cliché.
C'est ainsi qu'il met au point diverses techniques comme la galvanoplastie en 1848, le négatif sur gélatine
en 1850 et la photo
lithographie
en 1855. C'est cette dernière qui connaîtra le plus de
succès. Il prend un brevet sur ce procédé qu'il
devra céder en 1857 à l'imprimeur - lithographe
Lemercier. Il brevète en 1860 un procédé de photographie au charbon
qui ne s'altère pas. Cinq ans plus tard, il travaille sur la
couleur sans arriver à ses fins. Il a reçu de nombreuses
récompenses pour ses recherches dans la photographie. Il meurt
en 1882.]
C'est en 1868 que M. Poitevin fit
la découverte de la
propriété que possèdent les matières gommeuses,
gélatineuses, albumineuses,
ou mucilagineuses, quand on les a mêlées avec du bichromate de
potasse, [il
s'agit de l'alun de chrome, que nous avons déjà
étudiés de multiples fois dans ces pages, voir en recherche] et qu'on les a exposées à
l'action de la lumière, de pouvoir prendre et retenir l'encre
d'impression. Cette
observation était fondamentale; elle devint le signal d'une foule de
recherches. Elle donna
d'abord le moyen de tirer des épreuves positives en
excluant les sels d'argent. On
n'a pas, en effet, tardé à reconnaître que les épreuves photographiques
positives, quand elles ne
sont pas tirées avec les soins nécessaires, surtout quand elles sont mal
lavées et retiennent
encore de l'hyposulfite de soude, s'altèrent, pâlissent, et
finissent, au bout de quelques années, par
disparaître en partie. De là le précepte
théorique qui avait été posé, d'effectuer le tirage avec l'encre
ordinaire d'impression,
qui sert à tirer les gravures et les lithographies. Le fait découvert
par M. Poitevin, de
l'impressionnabilité d'un mélange de bichromate de potasse et de
gélatine par la
lumière, de telle sorte que la gélatine ainsi modifiée peut retenir l'encre
d'imprimerie, vint
répondre à cette indication de la théorie, et
la gélatine chromatée fut appliquée au tirage des
positifs. Ainsi fut créée la méthode du tirage des
positifs inaltérables au charbon.
Mais là ne se sont pas bornées les applications de la
découverte de M. Poitevin. La gravure des épreuves
photographiques en a été la conséquence. M.
Poitevin lui-même est entré le premier avec éclat
dans cette voie, qui a ouvert un horizon imprévu à la
photographie. Il a, le premier, donné la solution du
problème général de la gravure héliographique.
M. Poitevin créa la photo - lithographie, c'est-à-dire
l'art de transporter sur pierre une épreuve photographique, et
de la tirer avec l'encre lithographique, comme une lithographie
ordinaire. Sur une pierre convenablement grainée, on
dépose un mélange d'albumine et de bi-chromate de potasse
; on place par-dessus le cliché négatif sur verre, d'une
épreuve photographique, et on expose le tout à la
lumière. La lumière modifie les parties de la pierre
gélatinée qu'elle touche, de telle façon que
l'encre ne pourra adhérer que sur les parties
éclairées. L'encrage et le tirage s'opèrent
ensuite comme pour une lithographie ordinaire.
M. Poitevin fit aussi cette autre découverte importante, que la
gélatine mélangée de bi-chromate de potasse, ne
peut plus se gonfler par l'eau, lorsqu'elle a été
frappée par lu lumière, tandis que les parties non
influencées par l'agent lumineux, se gonflent rapidement en
absorbant l'eau. En prenant une empreinte de cette gélatine
ainsi gonflée inégalement, et reproduisant ce moulage de
gélatine en une planche de cuivre, grâce aux
procédés galvanoplastiques, on arrive à former
d'assez bonnes planches pour la gravure ou la typographie. La
méthode de M. Poitevin, pour la gravure photographique, impose
donc sur la propriété que possède la
gélatine imprégnée de bichromate de potasse, et
soumise ensuite à l'action de la lumière, de perdre la faculté de
se gonfler dans l'eau, tandis que la gélatine ainsi
préparée, mais non impressionnée par l'action lumineuse, se gonfle
considérablement
(au point d'augmenter d'environ six fois son volume), quand on la
plonge dans l'eau. La curieuse modification subie, dans cette
circonstance, par la gélatine imprégnée de
bichromate de potasse, tient à ce que les sels d'acide
chromique, et surtout les bichromates, quand ils sont
mêlés à des substances organiques,
s'altèrent chimiquement au contact des rayons lumineux, l'acide
chromique passant, sous cette influence, à l'état d'oxyde
de chrome. L'acide chromique, réduit par l'action de la
lumière et changé en oxyde de chrome, transforme la
gélatine en une substance particulière, qui
diffère de la gélatine ordinaire en ce qu'elle n'est pas
pénétrable par l'eau et, par conséquent, n'est pas
susceptible de se gonfler par l'absorption de ce liquide. Grâce
à la propriété du mélange qui vient
d'être décrit, M. Poitevin transporte à
volonté une épreuve photographique sur une pierre
lithographique ou sur une lame de cuivre, pour en tirer des
épreuves lithographiques sur papier ou des gravures sur cuivre.
Pour le premier cas, c'est-à-dire pour la litho-photographie, le
procédé de M. Poitevin consiste à déposer
à la surface d'une pierre lithographique, de la gélatine
mêlée avec une solution de bichromate de potasse
; on laisse sécher, puis on recouvre cette pierre avec un
cliché négatif, et on l'expose à l'influence de la
lumière solaire : sous cette influence, le bichromate passe
à l'état d'oxyde de chrome et devient insoluble. Au moyen
de lavages à l'eau,
on enlève la gélatine qui n'a pas été
altérée ; on passe sur la pierre le rouleau
lithographique ou le tampon, et l'encre s'attache seulement aux
endroits où il est resté de l'oxyde de chrome.
III. LES DISSOLVANTS
1. hyposulfite de soude
On prépare d'abord du sulfite de soude : pour ce faire, on prend
une dissolution concentrée de carbonate
de soude, que l'on divise en 2 parties égales; dans l'une des
moitiés on fait passer un courant d'acide sulfureux, jusqu'au
moment où la liqueur rougit sensiblement le papier de tournesol,
et on ajoute à la liqueur l'autre moitié de la
dissolution alcaline [E.
Canseliet parle dans ses livres d'une phase ou, effectivement, l'une
des deux parties d'un certain composé doit être
réservée. Mais nous avons situé cette phase dans
le 3ème oeuvre, au lieu que là, nous parlons
du 2ème oeuvre qui a trait à la
préparation du dissolvant].
On évapore et on fait cristalliser le sel par le
refroidissement. L'acide sulfureux en excès a d'abord
transformé le carbonate de soude en bisulfite de soude, qui ne
rougit pas le papier de tournesol. On peut employer ce premier sel dans
la fabrication du sucre de betterave [Fulcanelli
parle au moins par deux fois de la betterave dans sa trilogie...]
pour arrêter la fermentation des pulpes ; mais là n'est
pas notre sujet. Puis, on prépare l'hyposulfite en faisant
bouillir la dissolution de sulfite neutre avec de la fleur de soufre
[oxyde de soufre]. On filtre, on évapore et, par
refroidissement, l'hyposulfite cristallise en grands pans
rhomboïdaux. L'intérêt de ce sel en
héliographie est qu'il a le pouvoir de dissoudre très
facilement le chlorure d'argent [lune cornée des vieux
alchimistes]. Il y a alors production de chlorure de sodium et d'un
hyposulfite double de sodium et d'argent. Il dissout très
facilement l'oxyde de mercure et il y a production de sulfure de
mercure. C'est un corps RÉDUCTEUR de premier ordre.
2. huile de lavande et pétrole
En 1832, Daguerre découvre les propriétés
photosensibles du résidu de l'essence de lavande, substance
résineuse qui durcit sous l'effet de la lumière.
Associée à d'autres composants, en particulier les
résidus des hydrocarbures comme le naphte ou le pétrole
(qui étaient considérés comme des bitumes), cette
substance forme un vernis plus sensible que le bitume de Judée,
que Niépce propose de dénommer "physautotype". Ce
procédé permet à Daguerre de mieux évaluer
les modifications apportées à ses optiques, comme il
l'explique à Niépce dans un courrier du 3 octobre,
où il décrit un nouvel objectif de 6 pouces de foyer (162
mm), résultat de ses recherches : " Il m'est bien
agréable de vous annoncer que j'ai fait une nouvelle combinaison
qui est tellement préférable, que j'ai mis tous mes
autres verres de côté, ne voulant plus m'en servir. La
combinaison qui réussit si bien est un achromatique à deux verres
qui, réunis et collés ensemble, n'en forment plus qu'un
de courbure périscopique ; il faut de même un
diaphragme dont l'ouverture est déterminée par le
diamètre du verre. La netteté qui en résulte est
telle qu'elle surpasse tout ce que nous avons obtenu même par le
contact des gravures. "
IV. LE LION VERT
Dans son acception alchimique, le LION VERT est un symbole qui a trait
au dispositif mercuriel. C'est lui qui dispose de la médiation
du SOUFRE et du SEL. Nous ne pouvons, dans le cadre de cette section,
rappeler tout ce que nous avons déjà dit sur le lion vert
; le lecteur pourra se reporter à l'outil
recherche sur la page d'index.

FIGURE V
Le LION VERT des alchimistes
[d'après une figure d'un mss du Rosarium Philosophorum]
Aussi bien peut-on considérer le lion vert comme l'intercesseur
ou MÉDIATEUR entre les deux Principes des philosophes. D'un
côté leur SOUFRE ou SOLEIL. De
l'autre côté, leur SEL ou LUNE. Le Soleil est
assimilé de tout temps à l'OR ALCHIMIQUE : c'est la
teinture de la PIERRE PHILOSOPHALE. La Lune est un symbole plus
complexe que le Soleil [cf. prima
materia et chimie et alchimie]
et elle recouvre aussi bien le principe SEL ou CHRISTOPHORE - c'est-à-dire au
sens propre du terme, la TOYSON D'OR - que
le Mercure - mais il ne s'agit, notez-le bien, que du PREMIER MERCURE -
voyez la section chimie et alchimie,
au chapitre du SOUFRE BLANC - ou Mercure dit COMMUN, qui n'a d'ailleurs
nul rapport avec le vif-argent vulgaire des chimistes [cf.
sur ce point complexe de doctrine le pseudo Lulle et sa Clavicule].
Si nous transposons ces propos au domaine de la photographie, il n'est
pas difficile de saisir l'allégorie qui n'est, au vrai, que
légèrement dissimulée : elle va nous renvoyer aux
recherches OPTIQUES de Nicéphore Niépce. [extraits
de : Daguerre et l'Optique, article de Jacques
Roquencourt; c'est nous qui
soulignons]
1. lentilles achromatiques
Le 28 mai 1816, Nicéphore Niépce envoie à
son frère Claude ses premiers essais d'enregistrement d'images
grâce au muriate (chlorure) [p. 27] d'argent, accompagnés
du commentaire suivant :
« Tu
trouveras une des deux grandes et deux petites moins colorées
que les deux autres quoique les contours des objets soient très
bien marqués ; ceci provient de ce que j'avais trop
rétréci l'ouverture
du carton qui couvre l'objectif. Il paraît qu'il y a des
proportions dont on ne peut pas trop s'écarter, et je n'ai
peut-être pas encore trouvé la meilleure. Lorsque
l'objectif est à nu, l'épreuve qu'on obtient paraît
estompée et le spectre coloré a cette
apparence-là, parce que les contours des objets sont peu
prononcés et semblent en quelque sorte se perdre dans le vague. »
Ces observations, encore approximatives, résument ce qui va
devenir pour Niépce l'une de ses préoccupations
majeures : la recherche
d'un objectif lui procurant des résultats
" convenables ", dans un temps " acceptable ", avec
une ouverture adéquate notions éminemment
subjectives qui dépendent, en dehors de tout moyen de mesure,
des exigences intuitives, culturelles et professionnelles de
l'expérimentateur. Niépce utilise alors de simples lentilles biconvexes,
qui ne sont pas corrigées des aberrations chromatiques et dont
la courbure de champ et l'astigmatisme sont importants.
Le problème auquel Niépce était confronté
résultait de la conséquence du temps considérable
exigé pour
l'impression lumineuse : en effet, un quart d'heure d'exposition
à une vive lumière, était indispensable pour
obtenir une épreuve. Aussi les premiers efforts de
perfectionnement eurent-ils pour but de diminuer la durée de
l'exposition de la plaque dans la chambre obscure. Ce résultat
fut obtenu très-vite par des modifications apportées
à l'objectif de la chambre noire. Daguerre avait fixé
avec beaucoup de soin les dimensions de l'objectif correspondant
à la grandeur de la plaque ; mais on reconnut bientôt que
les règles qu'il avait posées à cet égard,
excellentes pour la reproduction des vues et des objets
éloignés, ne pouvaient s'appliquer aux objets plus petits
ou plus rapprochés. On imagina alors de raccourcir le foyer de
la lentille. Par cet artifice, on condensa sur la plaque une
quantité de lumière beaucoup plus grande, et la plaque
étant ainsi plus vivement éclairée, on put
diminuer d'une manière notable la durée de l'exposition
dans la chambre noire. Et c'est là où surgit l'analogie évidente
entre la CONCENTRATION de la LUMIÈRE et le LION VERT des vieux
alchimistes. Car, l'objet de l'une des parties du Grand Oeuvre n'a
d'autre visée que de concentrer le principe SOUFRE afin qu'il
soit infusé en quantité suffisante - sous l'espèce
d'une véritable insémination, dont le résultat
s'appelle le REBIS hermétique - dans le principe SEL. Là
encore, rapporté à la photographie, il est évident
que le REBIS ou hermaphrodite alchimique, n'est autre que la TRACE
laissée par la lumière sur la MATIÈRE SENSIBLE.
Accru par le recours au bitume
de Judée, peu sensible, le souci de la durée de
l'exposition est réactualisé par Claude le 3 septembre
1824, lorsque celui-ci propose à son frère d'employer un miroir situé devant
l'objectif pour accroître l'intensité de la
lumière. Reprise par Nicéphore le 8 octobre, cette
" ingénieuse idée " va se traduire par la commande,
l'année suivante, d'un prisme ménisque à
l'opticien Vincent Chevalier,
inventeur de ce dispositif qui regroupe en un seul
élément objectif et miroir réflecteur (fig. 3.
Schéma du brevet du prisme ménisque Chevalier, 1823
(INPI)). Dans l'intervalle, le mariage du fils de Niépce,
Isidore, le 22 janvier 1825, avec la fille d'un notable d'Autin, a
introduit de nouveaux témoins de ses essais, en particulier
Adolphe Bataille, [p. 28] comte de Mandelot (1785-1864), voyageur et
excellent dessinateur, familier de l'emploi de la chambre claire et de
la chambre obscure (fig. 2. A. Brochet, A. Bataille, comte de Mandelot,
portrait carte, v. 1855). Grâce à ses connaissances du
milieu artistique parisien, c'est de Mandelot qui est à
l'origine des relations de Niépce avec Vincent Chevalier, ainsi
qu'avec le graveur Lemaître.

FIGURE VI
Charles Wheatstone (1802 - 1875) et Charles Chevalier (1804 - 1859)
[extrait de
Louis Figuier, les Merveilles de l'Industrie, etc. : Tout le monde a entendu parler de l'opticien Charles Chevalier. Sa boutique
était située
sur le quai de l'Horloge. Un jour, — c'était vers la fin de
l'année 1823 — comme Charles Chevalier était seul, il
voit entrer un jeune
homme, pauvrement vêtu, à l'air souffrant et timide, et dont
l'extérieur dénotait la misère. Le jeune homme
désirait connaître le prix d'une des nouvelles chambres
obscures que Charles
Chevalier venait de construire, en remplaçant l'objectif
ordinaire, par un objectif
à ménisque convergent. Le prix qui lui fut demandé fit
pâlir le visiteur;
car si son désir était grand de se procurer le précieux appareil
optique, ses goussets
étaient absolument vides. En sa qualité de marchand,
Charles Chevalier ne
pensa pas une minute à offrir à crédit la chambre obscure à un
pauvre diable dont la
mine et l'extérieur plaidaient peu en faveur de sa solvabilité.
Cependant il pouvait donner
ce qui ne lui coûtait rien, c'est-à-dire un conseil. Il demanda donc au jeune
homme ce qu'il voulait
faire d'une chambre noire.
« Je
suis parvenu, lui répondit l'inconnu, à fixer sur le papier
l'image de la chambre obscure. Mais je n'ai
qu'un appareil grossier, une espèce de
caisse de bois de sapin, garnie d'un objectif, que je
place à ma fenêtre, et qui me sert à
obtenir des vues de l'extérieur. Je voudrais me
procurer votre nouvelle chambre noire à
prisme, afin de continuer mes essais avec un appareil
optique plus puissant et plus sûr.
»
Charles Chevalier resta
frappé d'étonnement. Il savait que le problème
consistant à fixer
les images de la chambre obscure, était poursuivi, en ce moment, par bien des
expérimentateurs,
entre autres par M. Talbot, en Angleterre, et par Daguerre, à Paris.
Mais lui, Chevalier,
regardait ces tentatives comme des entreprises
chimériques, bonnes tout au plus à lui procurer, de temps
en temps, l'occasion de vendre des objectifs et des appareils optiques
à ces chercheurs de l'impossible. L'assurance et la
tranquillité avec laquelle l'inconnu lui annonçait une
découverte aussi capitale, bouleversaient notre opticien. Il
aurait cru que son interlocuteur était fou, s'il n'eût
été rassuré à cet égard par sa
contenance et par ses paroles. Il se borna donc à lui
répondre :
« Je
connais plusieurs physiciens qui s'occupent de cette question. Mais ils
ne sont encore arrivés à aucun résultat. Auriez -
vous été plus heureux ? Je serais charmé d'en
avoir la preuve, »
Pour toute réponse, le jeune homme tira de sa poche un vieux
portefeuille usé et rapiécé. Dans ce portefeuille,
il prit une feuille de papier enveloppée avec soin ; puis, la
dépliant, il la plaça sur la vitrine de l'opticien :
« Voilà
ce que je puis obtenir, »
dit-il avec simplicité. La surprise de l'opticien fut alors
à son comble. Ce qu'il avait sous les yeux n'était rien
moins qu'une photographiesurpapier, et non une image imparfaite, mais
une véritable épreuve positive, comme on l'appela plus
tard. Le dessin, quoique confus sur les bords, en raison de
l'imperfection de l'objectif employé, représentait une
vue de Paris, celle que le pauvre inventeur avait devant ses
fenêtres : une réunion de cheminées et de toits,
avec le dôme des Invalides au second plan. Cette image prouvait
que le pauvre jeune homme habitait quelque grenier des environs de la
rue du Bac.
« Pourrai-je
vous demander, dit l'opticien, avec quelle substance vous opérez
pour obtenir un tel résultat ? »
Le jeune homme fouilla encore dans sa poche. Il en tira une fiole
pleine d'un liquide noirâtre, et la posant sur la vitrine,
à côté de l'épreuve photographique :
«
Voilà, dit-il, la liqueur avec laquelle j'opère; et vous
pourrez, ajouta-t-il, en suivant mes
instructions, obtenir le même
résultat
que moi. »
Après avoir donné à l'opticien les indications
nécessaires pour opérer avec sa liqueur, l'inconnu se
retira, emportant son épreuve photographique, et lui laissant sa
fiole. Resté seul, Chevalier se hâta de mettre à
profit les indications de l'inconnu. Il exécuta les
opérations prescrites. Seulement, telle était alors
l'ignorance générale en fait de photographie, qu'il fit
maladresses sur maladresses, et par exemple, qu'il n'eut pas
l'idée de préparer son papier impressionnable, dans
l'obscurité. Il opéra en pleine lumière. Toute
réussite était impossible, car, nous n'avons pas besoin
de le dire, pour qu'un papier photogénique puisse fournir une
épreuve dans la chambre noire, il faut qu'il ait
été préparé dans une obscurité
complète. Charles Chevalier ne pouvait donc obtenir aucun
résultat en opérant comme il le fit, en plein jour. Il
attendait une seconde visite de l'inconnu; mais ce dernier ne reparut
pas, et on ne le revit jamais. Que devint ce pauvre inventeur ? La
misère et la maladie se lisaient sur son visage. Quoique jeune
encore, il était pâle et amaigri ; les privations
matérielles et les angoisses de recherches passionnées,
avaient altéré son organisation ; la lame avait
usé le fourreau,
Povreté empesche les bons
esprits de parvenir,
a dit Bernard Palissy (1). L'hiver était triste et froid ; la
vie était dure et difficile aux malheureux abandonnés
sans ressources, dans la grande et égoïste capitale...]
Bientôt l'opticien Charles Chevalier, le même qui a
joué, dans l'invention de la photographie, le rôle
accessoire que nous avons fait connaître [il
s'agit d'un épisode très curieux - cf. supra-
où un personnage
totalement inconnu semble avoir inventé un dispositif
révélateur. La façon dont cette histoire est
racontée par Louis Figuier rappelle en tout point celle
où un alchimiste donna quelques parcelles de sa poudre de
transmutation à Van Helmont :
selon Jacques Sadoul, il ne pouvait s'agir que de Philalèthe...],
imagina une modification de l'objectif, qui en doubla, pour ainsi dire,
la puissance. La chambre noire qu'avait employée Daguerre,
n'avait qu'un objectif. Charles Chevalier eut l'idée de
réunir et de combiner
deux objectifs achromatiques, pour en faire la lentille de
l'instrument. Cette disposition permit tout à la fois, de
raccourcir les foyers, pour concentrer
sur le même point une grande quantité de lumière,
d'agrandir le champ de la vue, et de faire varier à
volonté les distances locales. La disposition et la combinaison
de ces deux lentilles sont tellement ingénieuses, que, sans
même employer, si on le veut, de diaphragme, on conserve à
la lumière toute sa netteté et toute son
intensité. Le système du double objectif permit de
réduire de beaucoup la durée de l'exposition lumineuse ;
on put dès ce moment opérer en deux ou trois minutes.
Toutefois ce problème capital d'abréger la durée
de l'exposition lumineuse ne fut complètement résolu
qu'en 1841, grâce à une découverte d'une haute
importance. Claudet, artiste français qui avait acheté
à Daguerre le privilège exclusif d'exploiter en
Angleterre les procédés photographiques,
découvrit, en 1841, les propriétés des substances
accélératrices. [amplification
et accélération sont des constantes intervenant dans le
symbolisme alchimique. Il suffit de voir l'une des gravures du Mutus Liber
où l'auteur, Altus sans doute, parle de la MULTIPLICATION - il
s'agit de la planche XIII, volet inférieur.
Rappelons que, jusqu'à présent, aucune tentative faite
dans le sens d'une explication de ces « multiplications »
singulières n'a pu faire l'objet d'une interprétation
rationnelle.Voyez Ripley et ses
Douze Portes
là-dessus. Eugène Chevreul a beaucoup écris sur
cette multiplication : il l'associait au FERMENT des alchimistes qui,
pour lui, ne pouvait être que l'OR ENTE qui leur servait de
LEVAIN. La FERMENTATION de la PIERRE était, dans ce sens,
parfaitement assimilable à l'acte du boulanger lorsqu'il fait
lever sa pâte. Cf. Idée
alchimique.] On voit par là que :

FIGURE VII
Action du Soleil sur le SEL,
d'après mss. M79.2 BPH Amsterdam - on voit parfaitement le
dispositif concentrateur, expression vulgaire du LION VERT [Merci
à Alain Mauranne pour la gravure]
- 1° La concentration des
rayons solaires est parfaitement assimilable à l'idée de
la concentration de l'or alchimique, objet de la préparation du
Mercure philosophique ;
- 2° De ce pouvoir
concentrateur et amplificateur dépend la formation du REBIS ;
- 3° Outre cette
concentration, on trouve l'idée d'une amplification ou
MULTIPLICATION qui va dans le droit sens d'une formulation alchimique,
qui abonde du côté du symbolisme le plus orthodoxe de la
doctrine hermétique.
2. substances
accélératrices
On donne, en photographie, le nom de substances
accélératrices à certains composés qui,
appliqués sur la plaque préalablement iodée, en
exaltent à un degré extraordinaire, la sensibilité
lumineuse. Par elles-mêmes, ces substances ne sont pas
photogéniques, c'est-à-dire qu'employées
isolément elles ne formeraient point une combinaison capable de
s'influencer chimiquement au contact de la lumière ; mais si on
les applique sur une plaque déjà iodée, elles
communiquent à l'iode
la propriété de s'impressionner en quelques secondes.
Les composés capables de stimuler ainsi l'iodure d'argent, sont
nombreux. Le premier, dont la découverte est due à
Claudet, est le chlorure
d'iode ; mais il le cède de beaucoup en
sensibilité aux composés qui furent découverts postérieurement. Le brome
en vapeur, le bromure d'iode,
la chaux bromée,
le chlorure de soufre,
le bromoforme, l'acide
chloreux, la liqueur hongroise, la liqueur de Reiser, le liquide
de Thierry, sont les substances accélératrices les plus actives. Avec
l'acide chloreux on a pu obtenir des épreuves
irréprochables dans une demi-seconde. La découverte des
substances accélératrices permit de reproduire avec le daguerréotype l'image
des objets animés.
On put dès lors satisfaire au voeu universel formé depuis
l'origine de la photographie, c'est-à-dire obtenir des
portraits. Déjà, en 1840, on avait essayé de faire
des portraits au daguerréotype ; mais le temps
considérable qu'exigeait l'impression lumineuse avait
empêché toute réussite. On opérait alors
avec l'objectif à long foyer, qui ne transmet dans la chambre
obscure qu'une lumière d'une faible intensité ; aussi fallait-il placer
le modèle en plein soleil et prolonger l'exposition pendant un
quart d'heure. Comme il est impossible de supporter si longtemps, les
yeux ouverts, l'éclat des rayons solaires, on avait dû se
résoudre à faire poser les yeux fermés. Quelques
amateurs intrépides osèrent se dévouer, mais le
résultat ne fut guère à la hauteur de leur
courage. On voyait en 1840, à l'étalage de Susse,
à la place de la Bourse, une triste procession de Bélisaires, sous
l'étiquette usurpée de portraits photographiques.
Grâce aux objectifs à court foyer, on put réduire
l'exposition à quatre ou cinq minutes; alors le patient put
ouvrir les yeux. Néanmoins il fallait encore poser en plein
soleil. Ce soleil, qui tombait d'aplomb sur le visage, contractait
horriblement les traits, et la plaque conservait la trop fidèle
empreinte des souffrances et de l'anxiété du
modèle. On s'asseyait avec cet air agréable que prend
toute personne ayant la conscience de poser pour son portrait, et
l'opérateur vous apportait l'image d'un martyr ou d'un
supplicié. Pendant six mois, avec la prétention d'obtenir des portraits
photographiques, on ne fit guère que multiplier les copies d'un
même type : la tête du Laocoon.
Rien qu'à voir ces traits crispés, ces faces
contractées, ces spécimens cadavéreux, on
eût pris en horreur la photographie. C'est là qu'ont
trouvé leur source la plupart des préventions
défavorables que les productions daguerriennes eurent longtemps
à combattre. Les artistes passaient en ricanant devant ces
déplorables ébauches. Cependant toutes les
préventions durent disparaître, tous les préjugés durent tomber, en
présence des résultats qu'amenèrent la
découverte et l'emploi des substances
accélératrices.
Dès ce moment, la physionomie put être saisie en quelques
secondes, et reproduite avec cette continuelle mobilité
d'expression qui forme le signe et comme le cachet de la vie. Voyons
quelques-uns de ces agents accélérants, dont les rapports
avec Atalante et Mercure n'apparaîtrons point fortuits
aux Amoureux de science.
- COMBINAISONS DE L'IODE AVEC LE
CHLORE
PROTOCHLORURE D'IODE.
ICl.
Ce composé est liquide,
d'une couleur jaune rougeâtre, d'une consistance
oléagineuse; il a une odeur piquante, une saveur faiblement
acide et plutôt astringente. Il attire rapidement
l'humidité de l'air. L'alcool et l'eau le dissolvent en se
colorant en jaune ; l'éther le précipite sans
altération de sa dissolution aqueuse. Cette dissolution, soumise
à l'action de la chaleur, dégage du chlore et se colore
en brun en dissolvant l'iode mis en liberté. Le protochlorure
d'iode peut dissoudre une certaine quantité d'iode, qui s'en
sépare quand on le soumet à la distillation. L'ammoniaque
produit avec lui du chlorhydrate d'ammoniaque et le composé
fulminant connu sous le nom d'iodure d'azote. (M. MITSCHERLICH.) On
obtient le protochlorure d'iode en faisant agir le chlore sur l'iode en
excès. Il peut aussi être préparé en
distillant un mélange de 1 partie d'iode et de 4 parties de chlorate
de potasse. Il se forme de l'iodate et du perchlorate de potasse, et il
se dégage de l'oxygène et du chlorure d'iode. [rappelons
que ce produit tache la peau et la corrode]
PERCHLORURE D'IODE. ICl3.
Le perchlorure d'iode est solide
et cristallisable, d'une couleur jaune. Il est déliquescent, et
répand à l'air des fumées blanches qui rappellent
l'odeur du chlore et de l'iode. L'acide sulfurique le précipite
de sa dissolution aqueuse. L'alcool et l'éther anhydre
décomposent le perchlorure d'iode ; il se forme de l'acide
chlorhydrique, de l'acide iodique et du protochlorure d'iode. L'acide
iodique reste sous forme d'une poudre blanche. Le perchlorure d'iode se
décompose en partie quand on le soumet à la distillation;
il dégage une certaine quantité de chlore qu'il reprend
lorsque la température s'abaisse. Lorsqu'on dissout dans l'eau
le perchlorure d'iode et qu'on sature la dissolution par du carbonate
de soude, il se forme du chlorure de sodium et de l'iodate de soude; il
se précipite en même temps une grande quantité
d'iode. C'est ce qu'indique l'égalité suivante :
5ICl3
+18(NaO,C02) = 3(NaO,IO5) + 15NaCl + 2I + 18C02.
Si l'on fait passer du chlore dans de l'eau qui tient de l'iode en
suspension, il se forme d'abord du perchlorure d'iode ICl3;
sous l'influence d'un grand excès de chlore et d'une proportion
d'eau considérable, la liqueur se décolore et ne contient plus alors que de l'acide
chlorhydrique et de l'acide iodique. Mais si l'on ajoute de l'acide
sulfurique à cette dissolution, on voit se précipiter du
perchlorure d'iode qui se forme de nouveau.
Le perchlorure d'iode est préparé en soumettant l'iode
à l'action d'un courant de chlore sec et en excès.
Ce corps se combine avec certains chlorures métalliques, tels
que les chlorures de potassium, de magnésium et le chlorhydrate
d'ammoniaque. Ces composés ont pour formule
générale MCI,ICl3. Ils cristallisent en
prismes bien définis, de couleur jaune. Pour les obtenir, on
traite directement une dissolution saturée d'un chlorure
métallique par le chlorure d'iode ; on ajoute de l'acide
chlorhydrique chaud et concentré, qui détermine la
cristallisation du sel par le refroidissement. Ils peuvent se produire
dans un grand nombre de circonstances, et notamment dans l'action de
l'acide chlorhydrique sur les iodates.
- Bromure d'iode : cf. supra
- où nous voyons réapparaître la figure de Marc-Antoine Gaudin :

FIGURE IX
Marc-Antoine Gaudin, assis à droite (1801 - 1880) -
daguerréotype de Mmme Darlot
Marc Antoine, qui a fait des études de chimie,
s'intéresse beaucoup à la photographie. Il fabrique en
1839 un appareil avec lequel il fait son premier daguerréotype.
Il le nomme le " Daguerréotype Gaudin " et le commercialise. Il
ouvre alors un studio avec l'opticien Lerebours. Il invente en 1840 la
" liqueur Gaudin ", une
substance accélératrice
qui permet d'obtenir des clichés instantanés. Il publie
entre 1843 et 1850 plusieurs ouvrages techniques sur la photographie.
Il est récompensé en 1867 pour ses recherches en chimie
par le prix Trémont. Il publie en 1873 L'Architecture des Atomes
et meurt en 1880 -le 2 août - d'empoisonnement par les produits
chimiques qu'il
utilisait. Alexis Ignace ouvre lui aussi un studio et se lance dans la
fabrication de plaques pour daguerréotypes grâce aux
précieuses recommandations de son frère aîné
Marc Antoine.
- prolongation de la
sensibilité du collodion :
Un jeune physicien enlevé
prématurément aux
sciences, Taupenot, donna le moyen de communiquer aux plaques de verre recouvertes de collodion, la
propriété de conserver pendant plusieurs jours
leur sensibilité.
Quand on opère avec le
collodion, il faut agir extemporanément
; car la sensibilité de l'enduit disparaît au bout de peu de
minutes, par sa
dessiccation, ce qui prive le paysagiste et le photographe voyageur, de l'avantage d'emporter au loin, avec lui, des lames de
verre collodionnées
préparées d'avance. C'était là un grave inconvénient pour la
pratique de la
photographie. Taupenot a parfaitement obvié à cette
difficulté en ajoutant au collodion ioduré un peu d'albumine. Grâce
à cette addition,
la plaque sèche conserve toute la sensibilité de la plaque humide, et
on peut l'employer
après plusieurs jours de préparation. Il a été reconnu depuis,
que le miel et quelques autres substances
agglutinatives qui s'opposent
au fendillement qu'éprouve par la dessiccation, la couche de
collodion, produisent le
même effet, c'est-à-dire permettent de conserver pendant plusieurs
jours aux plaques
collodionnées, leur sensibilité à la lumière. Le collodion étendu sur une
lame de verre, est donc le
meilleur moyen que l'on possède aujourd'hui pour la production des
négatifs. Le cliché négatif
sur verre donne des images d'une
finesse presque égale à celle de la plaque daguerrienne.
V. LE
REBIS
Le Rebis est ce que les alchimistes nomment l'androgyne
hermétique, autrement dit, ne substance double, possédant
à la fois des traits propres à SOL et d'autres propres
à LUNA. C'est une constante du symbolisme et elle apparaît
dans tous les textes jusque et y compris dans la Table d'Emeraude.
Qu'est-ce que ce Rebis ? Il s'agit d'un AMALGAME PHILOSOPHIQUE - mais
non point d'un amalgame au sens où pas un atome de mercure
vulgaire n'y participe. Si l'on considère la voie sèche,
le Rebis passe par plusieurs phases où il est nommé
successivement LAITON, AIRAIN. Cela, jusqu'à ce que la
CONJONCTION entre les deux principes soit dite RADICALE, chose qui
opère lorsque les couleurs de la queue de paon sont visibles [cf. Mutus Liber].
Ce Rebis n'est autre que la PIERRE, encore à l'état
embryonnaire, qui va croître et se multiplier dans son liquide
nutritionnel qui est le MERCURE, l'ensemble formant le COMPOST ou MERCURE PHILOSOPHIQUE.
L'opération ultime, la FIXATION, va consister à faire
cristalliser la PIERRE par volatilisation progressive du dissolvant
[MERCURE]. Tâchons d'appliquer ces données à
l'IMPRESSION photographique et à son EXPRESSION secondaire.
1. De la noirceur à la
blancheur
Nous avons dit, plusieurs fois, que les sels d'argent, naturellement
incolores, particulièrement le bromure, le chlorure et l'iodure
d'argent, étant exposés à l'action de la
lumière solaire ou de la lumière diffuse, noircissent, [c'est
la condition sine qua non : la NOIRCEUR est la première couleur
que l'Artiste doit voir ; TOUS les textes s'accordent là-dessus.
Sur les couleurs de l'oeuvre, il semble que le plus fin connaisseur ait
été Jacques Tol -]
par suite d'une modification chimique ou physique provoquée dans
leur substance, par la lumière. D'après cela, si l'on
place au foyer d'une chambre noire, une surface imprégnée
d'iodure d'argent, une feuille de papier, par exemple, l'image
formée par l'objectif s'imprimera sur le papier, parce que les
parties éclairées noirciront, et noirciront d'autant plus
qu'elles recevront plus de lumière, tandis que les parties
obscures, soustraites à l'influence lumineuse, laisseront au
reste du papier sa blancheur. [cf. la Lux Obnubilata de Crasselame] L'empreinte, ainsi obtenue, n'est que très-peu visible au moment
où l'on retire la feuille de papier de la chambre obscure. [il
s'agit là du LAITON à proprement parler : c'est la
première révélation, fugitive, de la conjonction
des principes : SOL et MATIÈRE SENSIBLE.] -
cf. infra si l'on souhaite passer l'exemple.
Nous allons ici donner l'exemple du LAITON formé à partir
de l'association SOL et LUNE CORNÉE. La lune cornée
est de tous les composés d'argent celui qui est le plus sensible
aux rayons lumineux. Nous avons déjà établi
comment cette propriété avait servi de base à la
photographie. Les altérations que ce composé
éprouve à la lumière ont été
reprises dans ces derniers temps par M. Tomasi en Italie, et par M.
Riche en France. M. Tomasi (Comptes
rendus, Institut lombard, 1878, et Journ. pharm. et chim., mars 1879,
p. 293),
ayant mis du chlorure eu suspension dans l'eau et l'ayant exposé
à la lumière, a obtenu la réduction ordinaire;
mais il n'a pu constater que des traces d'acide chlorhydrique dans le
liquide, même en opérant sur 9 grammes de chlorure
d'argent. D'autre part, le chlorure violet desséché et
réduit par le zinc a donné une quantité le chlore
correspondant à AgCl et
non à Ag2Cl.
Ces expériences viendraient contredire l'opinion
générale des chimistes, qui pensaient que le chlorure,
par la lumière, perdait la moitié de son chlore. Dans une
seconde note, le même auteur prétend :
- 1° que le chlore mis en
suspension dans de l'eau saturée de chlore prend au soleil une teinte violette qui ne se
modifie plus :
- 2° que le chlore sec
enfermé dans un tube scellé devient violet à la
lumière, mais reprend sa couleur normale dans
l'obscurité;
- 3° que le chlorure violet
sec, agité dans l'obscurité avec de l'eau de chlore,
reprend sa couleur blanche
après quelques heures;
- 4° que le chlorure violet
bouilli dans l'acide azotique, puis lavé, redevient bleu au
contact de l'eau de chlore.
Dans une note postérieure à la précédente.
M. Riche (Journ, pharm. et chim,
t. XXIX, p. 392.)
n'admet pas que le chlorure argentique ne soit pas
décomposé par l'action solaire, et il publie en
réponse les résultats de diverses expériences
qu'il a entreprises sur la même question depuis douze ans. Ces
essais ont porté sur des poids de chlorure d'argent qui vont de
0.300 à 0.932; l'exposition à la lumière a
varié de huit mois à deux ans. A la fin de la
période d'expérience, ce savant a trouvé : qu'il
existait toujours du chlore en dissolution dans l'eau et que le poids
d'argent contenu dans le précipité insolé
était variable. De la comparaison des nombres relevés, il
conclut :
- 1° Que la lumière
attaque incontestablement le chlorure d'argent en présence de
l'eau; que la liqueur devient acide et à un moment donné
exhale même l'odeur du chlore; que l'action est très lente
; qu'il faut renouveler souvent les surfaces;
- 2° Que les
quantités d'argent contenues dans les divers chlorures
insolés ne correspondent ni à AgCl, ni à Ag2Cl, mais plutôt
à Ag8Cl2.
Il est permis, toutefois, de penser qu'à l'époque ou l'on
a arrêté l'opération, la réduction
n'était pas encore complète, et qu'il existait au centre
des flocons des parties non réduites, comme il était
facile de le prouver en traitant le chlorure par l'ammoniaque. Sous
l'influence de ce réactif, le chlorure insolé se scindait
effectivement en deux parties : chlorure d'argent qui entrait en
dissolution et argent métallique.
Plus récemment encore (Journ.
pharm. et chim., 8e série, t.1, p. 224.),
M. Tomasi a repris ses expériences et en tire ces conclusions :
que le chlorure d'argent éprouve sous l'influence des rayons
solaires une décomposition partielle proportionnelle à sa surface, au temps
d'insolation et à l'intensité de la lumière; si
bien que le chlorure insolé sérail formé d'un
mélange en proportions variables de AgCl, Ag2Cl et Ag.
Ces conclusions ressemblent beaucoup à celles de M. Riche.
Lorsqu'on projette un spectre sur un écran recouvert de chlorure
d'argent fraîchement préparé, on constate d'abord,
comme on pouvait le prévoir d'après ce que nous savons
déjà, que le sel noircit dans la partie la plus
réfrangible seulement. Mais si, avant l'action du spectre,
l'écran recouvert de chlorure a été soumis soit
à la lumière diffuse, soit à l'action des rayons
les plus réfrangibles, on s'aperçoit, dans la seconde
action du spectre, que la portion impressionnée est d'abord plus
grande; mais, fait plus remarquable, c'est qu'il s'est formé du
côté des rayons les moins réfrangibles d'abord une
teinte rose, suivie d'une couleur bleue, tandis que dans la
région la moins lumineuse il s'est produit une légère décoloration (E. Becquerel, De la lumière,
t. II, p. 84.).
Si l'on exalte la sensibilité de la couche de chlorure en
l'imprégnant d'azotate d'argent, le spectre de réduction
développé par la lumière s'étend encore
plus loin vers le bleu et arrive jusqu'au rouge en présentant
deux maxima bien marqués.
Les matières organiques susceptibles, sous l'influence d'une
légère température, de réduire le chlorure
d'argent, le sensibilisent
comme le nitrate. Bien mieux, Talbot [1, 2, 3, 4,
5, 6, 7]
a montré que l'action réductrice du composé
organique pouvait s'exercer aussi bien après que le chlorure
avait subi l'action de la lumière, et alors même que la
réduction était presque insensible a l'oeil nu. Dans ces
conditions, le produit organique révèle l'action de la lumière en
réduisant l'argent dans tous les endroits où elle a
frappé, et en proportion de son activité chimique (Talbot, Phil. Mag., t. XIV, p. 196.).
Cette curieuse observation a donné naissance à la
photographie sur papier.
Nous aurons soin à ce sujet de ne pas oublier une remarque de M.
Niépce de Saint-Victor (Journ. pharm. et chim., 5e
série, t. VI, p. 335) qui ne le cède certainement
pas à la première en intérêt. Au lieu
d'impressionner le chlorure d'argent le premier, dit ce physicien, on peut, au
contraire, soumettre d'abord à l'action de la lumière l'agent révélateur.
Il emmagasine l'activité chimique des rayons actifs, et,
lorsqu'on le mettra en contact avec le sel d'argent, il le
réduira dans les points impressionnés.
L'expérience est facile à réaliser avec un papier
imprégné d'acide
pyrogallique,
que l'on expose dans la chambre noire et que l'on met ensuite en
contact avec le sel d'argent dans l'obscurité. Mais voici qui
est encore plus remarquable : du papier non préparé et
insolé possède la propriété de noircir dans
l'obscurité le papier sensible sur lequel on le place. Il a fait
provision lui-même d'activité photo-chimique et il peut la
rendre manifeste, fut-ce même après trois mois de
conservation dans un étui de fer-blanc, ou dans n'importe quel
gaz. Cette activité persistante n'est pas cependant
générale à tous les rayons. Pour le
démontrer, on prend une feuille de papier
imprégnée d'azotate
d'urane ou d'acide
tartrique,
et on l'expose non pas à la lumière blanche, mais sous un
écran formé de plusieurs bandes offrant les diverses
teintes du spectre. Si, après avoir ainsi insolé ce
papier, on le porte dans l'obscurité et on l'arrose sous forme
de traînée par une solution de nitrate d'argent, il se
produira immédiatement une coloration très forte dans les
parties exposées aux rayons bleu, indigo, violet,
et nulle teinte dans les autres. Si l'on renouvelle la même
expérience avec du papier amidonné, et qu'après
l'avoir semblablement insolé on l'immerge dans une solution
d'iodure de potassium, il se produira une couleur intense sur les
parties influencées par les rayons les plus réfrangibles,
mais qui ira en décroissant et deviendra nulle dans les
régions correspondantes aux rayons moins réfrangibles.
Poursuivons : cette empreinte, on la fait apparaître à
l'aide de certains agents chimiques, qu'on nomme, pour cette raison, révélateurs :
tels sont l'acide gallique,
l'acide pyrogallique
et le sulfate de fer.
- Sur l'acide gallique : Nous commencerons par l'acide tannique
ou tanin, substance qui,
par sa faible acidité et par la nature de ses applications, pourrait, jusqu'à un certain
point, être rangée avec les substances colorantes.L'écorce
du chêne, du marronnier d'Inde, de l'orme, du
saule, les feuilles de certains arbres, plusieurs racines vivaces des
plantes dont les liges meurent annuellement, l'enveloppe de plusieurs
fruits charnus, quelques sèves, quelques sucs, enfin certaines
excroissances végétales, telles que la noix de galle
(Excroissance qui se montre sur les chênes), contiennent une
substance que l'on désigne sous le nom de tanin. Quelle qu'en
soit la provenance, le tanin jouit toujours de la
propriété de former des combinaisons insolubles avec
l'albumine, le gluten, la gélatine, la fibrine, les tissus,
l'épiderme et la peau des animaux; mais tous les tanins ne se
ressemblent pas, et toutes les plantes qui en contiennent en sont
différemment pourvues.
- Extraction et
propriétés de l'acide tannique ou tanin.
Le tanin de la noix de galle, ayant été le mieux
étudié, sera le seul que nous examinerons. Voici comment
on l'extrait : On tasse la noix de gallo, grossièrement
pulvérisée, dans une allonge dont le col est
bouché par un tampon de colon terminé par une
mèche; on introduit cette allonge dans le goulot d'une carafe;
on finit de la remplir avec de l'éther du commerce, et on la
bouche: l'éther filtre à travers la noix de galle, et
dissout, par sa partie aqueuse (L'éther du commerce renferme 10
pour 100 d'eau.), le tanin qu'il rencontre. Le liquide qui se
réunit dans la carafe se divise en deux couches : l'une lourde,
sirupeuse , ambrée et formée d'une solution aqueuse de
tanin, l'autre, légère, verdâtre et formée
d'une dissolution éthérée de quelques
matières organiques. On enlève cette dernière, on
lave plusieurs fois avec de l'éther la couche pesante, puis
on la transporte dans le vide de la machine pneumatique. On obtient
ainsi le tanin très-pur, sous forme d'une masse spongieuse,
légère, brillante, sans apparence de cristallisation,
rarement blanche, le plus souvent jaunâtre. Le tanin est inodore;
sa saveur est purement astringente et sans aucune amertume; il est
très-soluble dans l'eau; sa dissolution a une réaction
faiblement acide. L'acide
tannique
ou le tanin précipite presque toutes les dissolutions
métalliques, et les précipités ont souvent des
couleurs caractéristiques : aussi est-ce un réactif
très-souvent employé dans les laboratoires. Une de ses
réactions les plus importantes est
celle qu'il manifeste lorsqu'il est mis en contact avec une dissolution
de peroxyde de fer: la liqueur prend une coloration d'un bleu si
intense, qu'elle paraît noire. L'encre ordinaire n'est qu'un
tannate de sesquioxyde de fer tenu en suspension dans de l'eau
épaissie par de la gomme. Avec les sels à base de
protoxyde de fer, le tanin ne produit aucune réaction : cela
explique pourquoi les caractères tracés avec une encre
pâle noircissent en séchant. On prépare l'encre
avec du tanin et du sulfate de fer ordinaire (sulfate de protoxyde de
fer) (On prépare l'encre
en faisant bouillir une partie de noix de galle dans 15 parties d'eau;
on filtre la liqueur et on la mêle avec une demi-partie de
sulfate de fer, et autant de gomme, on y ajoute souvent du sucre et du
sulfate de cuivre. On abandonne le mélange à l'air
jusqu'à ce qu'il ait prit une teinte noire foncée.);
or, pour qu'un pareil mélange devienne noir, il faut que le
protoxyde de fer passe à l'état de peroxyde,
phénomène qui, dans le cas de ne peut avoir lieu que par
l'action lente de l'air. Le tanin ne se combine pas seulement avec les
bases minérales, mais encore avec un grand nombre
d'alcaloïdes et avec plusieurs acides minéraux : Il a une
affinité toute spéciale pour le derme des animaux. Ce
tissu, plongé dans une dissolution de tanin, l'absorbe d'une
manière si complète, qu'il pourrait servir à le
doser : on n'aurait qu'à le peser avant et après
l'absorption. Le tanin est employé spécialement pour le
tannage des peaux et pour corriger les vins qui ont tourné au
gras, c'est-à-dire qui ont subi un commencement de fermentation visqueuse. Introduit dans
l'économie animale, il paraît se transformer en acides gallique, pyrogallique et métagallique
(Wöhler et Frerichs).
- Préparation et
propriétés de l'acide gallique.
- Pour obtenir
l'acide gallique, on abandonne à la
température de 28 à 30° de la noix de galle
pulvérisée et humectée; après plusieurs
mois, la matière se recouvre de petits cristaux
blanchâtres : alors on laisse dessécher la masse, puis on
la traite par l'alcool bouillant, qui ne dissout que l'acide gallique,
dont il laisse déposer la plus grande partie par le
refroidissement. On peut également préparer cet acide on
introduisant du tanin dans de l'acide sulfurique, moyennement
étendu et bouillant, tant qu'il peut s'en dissoudre : pur le
refroidissement il se dépose de l'acide gallique coloré.
On le fait cristalliser plusieurs fois
pour le débarrasser d'acide sulfurique, et puis, après en
avoir fait une nouvelle dissolution, on le précipite par
l'acétate de plomb. Le gallate de plomb qui se formera sera
suspendu dans l'eau bouillante, que traversera un courant
d'hydrogène sulfuré; dès que tout le plomb aura
été converti on sulfure de plomb, on
filtrera la liqueur, qui, en se refroidissant, laissera déposer
l'acide gallique cristallisé et incolore. L'acide gallique
cristallise en prismes confus incolores, solubles dans 100 p. d'eau
froide et dans 3 p. seulement d'eau bouillante. Il
est très soluble dans l'alcool, très peu soluble dans
l'éther, ne précipite pas la gélatine et ne se
fixe pas sur les membranes animales: propriétés
négatives qui le séparent nettement du tanin. L'acide
gallique se comporte comme le tanin vis-à-vis des sels de fer.
Il ne précipite pas les sels au minimum et forme un précipité bleu noir
dans les sels au maximum. Sous l'influence de la lumière
solaire, il réduit rapidement l'azotate d'argent et le perchlorure d'or : aussi
est-il employé dans la préparation des papiers photographiques.
[on
voit, au plan hermétique, que ces révélateurs ont
pour fonction de rendre l'occulte manifeste ; là encore on
consultera avec profit la Lux Obnubilata de Crasselame]
Une pareille image ne pourrait être conservée en plein
jour, car le papier est encore imprégné d'iodure d'argent
non décomposé, qui noircirait à la lumière.
Il faut donc le débarrasser de ce sel d'argent. On y parvient en
plongeant l'épreuve dans une dissolution d'hyposulfite de soude ou de
cyanure de potassium ; le sel d'argent non impressionné par la
lumière est dès lors enlevé. Cette
opération s'appelle fixage.
[c'est
la phase ultime du processus, là encore en parfaite analogie
avec les opérations alchimiques où l'Artiste doit assurer
la parfaite fixation de sa matière] On obtient
ainsi une espèce de silhouette dans laquelle les parties
éclairées du modèle sont
représentées par une teinte noire, et les ombres par des blancs ; c'est ce que l'on nomme une image
négative. Maintenant, si l'on place cette image négative
sur une feuille de papier imprégnée de chlorure d'argent, et que l'on expose le
tout à l'action du soleil, ou de la lumière diffuse, l'épreuve
négative laissera passer le jour à travers les parties
transparentes du dessin, et lui fermera passage dans les portions
opaques. Les rayons lumineux allant ainsi agir sur le papier sensible,
placé au contact de l'épreuve négative, donneront
naissance à une image sur laquelle les clairs et les ombres
seront placés dès lors dans leur situation naturelle. On
aura formé ainsi une image directe ou positive. Bien entendu
qu'il faut fixer, comme on l'a fait pour le cliché
négatif, à l'aide des agents fixateurs déjà
employés pour l'image négative.
2. Fixation : de la blancheur
à la rougeur
Après la découverte des substances
accélératrices, le perfectionnement le plus important que
reçut la photographie sur métal, consista dans la
fixation des épreuves. Les images daguerriennes obtenues
à l'origine, étaient déparées par un
miroitement des plus choquants. En outre, le dessin ne
présentait que peu de fermeté, puisque le ton
résultait seulement du contraste formé par l'opposition
des teintes du mercure
et de l'argent. [il
s'agit exceptionnelelement du mercure vulgaire. Il est en effet
très rare de voir ainsi accolés l'argent et le mercure
pour la raison que les alchimistes ont voilé leurs
matières sous l'hiéroglyphe de la Lune qui se partage en
deux, si l'on nous suit bien, deux arcanes majeurs de l'oeuvre : le
PREMIER MERCURE - cf. chimie et alchimie
- ou SEL et le MERCURE PHILOSOPHIQUE]
Enfin (et c'était là un inconvénient des plus
graves), l'image était extrêmement fugitive [manifestant
là encore son caractère mercuriel accusé, cf. Atalante]
; elle ne pouvait supporter le frottement : le pinceau le plus
délicat, promené à sa surface, l'effaçait
en entier.

FIGURE X
Hippolyte
Fizeau (1819 - 1896)
[Fizeau
découvrit l’effet qui porte son nom et celui de Doppler, et fit
en 1848 la première mesure directe de la vitesse de la
lumière. L'effet Doppler - Fizeau est utilisé
quotidiennement en médecine pour évaluer les flux
vasculaires artériels et veineux ainsi qu'en astronomie, pour
évaluer le décalage dans le rouge des objets lointains. ]
Un physicien français, M. Fizeau, fit
disparaître tous ces
inconvénients à la fois, en recouvrant l'épreuve
photographique d'une légère couche d'or. Il suffit, pour
obtenir ce résultat, de verser à la surface de
l'épreuve, une dissolution de chlorure d'or mêlée
à de l'hyposulfite de soude, et de chauffer
légèrement : la plaque se recouvre aussitôt d'un
mince vernis d'or métallique. La découverte du fixage des épreuves,
faite par M. Fizeau, est le complément le plus utile qu'ait
reçu la photographie sur métal. Elle permit, tout
à la fois, de rehausser le ton des dessins photographiques, de
diminuer beaucoup le miroitage, et de communiquer à
l'épreuve une grande solidité, c'est-à-dire une
résistance complète au frottement et à toutes les
actions extérieures. Comment la dorure d'un dessin
photographique peut-elle communiquer à celui-ci la vigueur de
ton qui lui manquait, et faire disparaître en grande partie le
miroitage ? C'est ce qu'il est facile de comprendre. L'or vient recouvrir à
la fois l'argent et le
mercure de la plaque ;
l'argent, qui forme les noirs du tableau, se trouve bruni par la mince couche d'or qui se dépose
à sa surface : ainsi les noirs sont rendus plus sensibles, et le
miroitage de l'argent n'existe plus ; au contraire, le mercure, qui
forme les blancs, acquiert, par son amalgame avec l'or, un éclat
beaucoup plus vif, ce qui produit un accroissement notable dans les
clairs. Le ton général du tableau est, d'ailleurs,
singulièrement rehaussé par l'opposition plus vive que
prennent les teintes des deux métaux superposés. Tous ces
avantages ressortent d'une manière surprenante, si l'on compare deux épreuves daguerriennes, dont
l'une est fixée au chlorure d'or, et l'autre non fixée.
La dernière, d'un ton gris-bleuâtre, paraît
exécutée sous un ciel brumeux et par une faible
lumière ; l'autre, par la richesse de ses teintes, semble sortir
de la chaude atmosphère et du beau ciel des contrées
méridionales. Quant à la résistance qu'une
épreuve ainsi traitée oppose au frottement, elle
s'expliquera sans peine, si l'on remarque que le mercure, qui tout
à l'heure formait le dessin à l'état de globules
infiniment petits et d'une faible adhérence, est maintenant
recouvert d'une lame d'or, qui, malgré son extraordinaire
ténuité, adhère à la plaque en vertu d'une
véritable action chimique.
Conclusion
Nous ne pouvons développer plus avant cette section qui
prendrait rapidement un caractère démesuré...
Néanmoins, il nous semble avoir montré plusieurs points
intéressants qui, jusqu'à présent, n'avaient point
encore été développés. Résumons ces
points :
point 1 : il existe
des analogies incontestables entre des points touchant à la
photographie et à l'alchimie. Ces points de jonction sont
multiples et touchent, pour ce qui concerne l'alchimie, à des
points fondamentaux du symbolisme : SOL
et LUNA.
point 2 : on retrouve,
et sous une forme presque inchangée, les trois principes de
l'oeuvre : SEL, SOUFRE et MERCURE. Le SEL est représenté
par la MATIÈRE SENSIBLE.
Le SOUFRE est la LUMIÈRE du soleil. Le MERCURE, comme
d'habitude, est la partie la plus complexe. Il associe les moyens de
dissolution, de lavage et de fixation, ainsi qu'un principe nouveau :
celui de RÉVÉLATION.
point 3 : on retrouve
de nombreuses substances chimiques manipulées par les vieux
alchimistes et dont certaines ont été nommément
décrites par Fulcanelli et E. Canseliet. Ainsi en est-il de la
lune cornée, de la pierre infernale, du sucre de Saturne [acétate
de plomb].
La noix de galle, l'acide gallique méritent une mention
spéciale et nous incitons le lecteur à se reporter
à nos sections de symbolisme
général et au Philalèthe [Introïtus, VI : l'Air des Sages].
point 4 : le point
crucial est, là encore, comme dans d'autres
interprétations du symbolisme alchimique, le traitement
spécial du REBIS. Il apparaît
pour ainsi dire virtuellement lorsque la lumière touche la
matière sensible : c'est l'IMPRESSION. L'art consiste à
conserver l'image et à la restituer : c'est l'EXPRESSION.
Eugène Chevreul
PREMIER ARTICLE - JOURNAL
DES SAVANTS - FÉVRIER 1873.
Plus d'un
motif m'a engagé à rendre compte d'un ouvrage historique sur
l'héliographie, afin de montrer comment cette découverte
incontestable de Joseph
Nicéphore Niépce a donné successivement naissance
à la
daguerréotypie et à la photographie. En retraçant,
non les détails, mais les principaux
traits de la découverte mère et des deux arts ses fils,
je serai
juste envers l'inventeur dont le génie fut méconnu dans
son pays, sans manquer de
l'être à l'égard de l'appréciation du
mérite de ceux qui, à
l'exemple de Daguerre et de Talbot, ont
marché dans la route que
leur
avait ouverte Nicéphore Niépce. On parle
beaucoup d'inventions; elles sont le sujet d'un grand nombre d'écrits,
depuis l'histoire d'une science jusqu'aux articles d'une revue ou d'un journal;
mais, pour peu qu'on soit capable d'en apprécier la valeur, en dehors des
écrits relatifs à l'histoire des sciences
mathématiques dont les
éléments ont une précision réelle,
pense-t-on que, pour écrire l'histoire des
sciences naturelles ou celle d'une de leurs branches, il y ait beaucoup
d'écrivains qui soient à la hauteur de leur sujet ? Je ne
le crois pas. S'il
n'appartient qu'à quelques esprits d'écrire avec
succès sur l'histoire des
sciences mathématiques ou d'une de leurs branches, reconnaissons que
l'accomplissement de l'oeuvre présente moins de
difficultés que s'il
s'agissait d'autres sciences eu égard au nombre des
éléments à prendre en
considération, à la difficulté de les
démêler nettement, et à la
diversité de leurs origines; de sorte que ces
éléments ne se présentent point
à l'historien avec la simplicité des
éléments des sciences mathématiques;
malgré l'instruction qu'il pourra avoir, il arrivera rarement qu'il soit
capable de tirer parti de toutes les sciences dont la connaissance lui
serait cependant nécessaire pour mener son oeuvre à bonne fin. Il existe
une condition sans laquelle l'histoire d'une science laissera toujours à
désirer, si, comme la physique, la chimie, la physiologie, etc., elle
recourt à l'expérience, c'est que l'auteur connaisse
celle-ci par sa pratique
propre, et que lui-même ait fait des découvertes
originales dans les sciences
dont il veut retracer les progrès. Il est entendu, d'ailleurs, que tout
historien d'une science doit avoir la conscience du magistrat,
convaincu que ce serait forfaire à son ministère, s'il
négligeait de
s'éclairer des lumières indispensables pour que justice
soit rendue à qui le
mérite, quand l'heure est venue de prononcer un jugement définitif.
Je ne sache
pas de sujet dont l'histoire prête autant que celle de l'héliographie
pour mettre à découvert toutes les difficultés
qu'il faut surmonter quand
il s'agit de porter un jugement équitable autant qu'éclairé
sur les mérites respectifs de son inventeur et des hommes auxquels on
doit la daguerréotypie et la photographie. Nous avons vu en
France les grands corps de l'État décerner à deux personnes des
récompenses nationales inégales, dont la plus grande ne fut pas
donnée à l'auteur de la découverte originale, et,
pour justifier cette
préférence, nous avons vu le rapporteur du projet de loi
à la Chambre des
députés, Arago, se plaire à rabaisser le
mérite de Nicéphore
Niépce pour exalter celui de Daguerre dans le passage suivant, que nous
extrayons de son rapport (page 9).

FIGURE XI
François Arago (1786 - 1853)
« C'est que dans les produits d'une
méthode aussi défectueuse tous les effets
résultant des contrastes d'ombre
et de lumière étaient perdus; c'est que, maigre ces
immenses inconvénients, on n'était pas sûr de
réussir; c'est qu'après des précautions
infinies, des causes insaisissables, fortuites, faisaient qu'on avait
tantôt
un résultat passable, tantôt une image incomplète,
ou qui laissait
ça et là de larges lacunes; c'est enfin qu'exposés
aux rayons solaires
les enduits sur lesquels les images se dessinaient, s'ils ne noircissaient
pas, se divisaient, se séparaient par petites
écailles. »
Maintenant
voici le coup de grâce pour Nicéphore Niépce, et
l'exaltation
pour
Daguerre :
« En prenant la contre-partie de toutes ces
imperfections,
ajoute Arago, on aurait une énumération à peu
près complète de la MÉTHODE (sic) que M. Daguerre
a
découverte à la suite d'un
nombre immense d'essais minutieux, pénibles, dispendieux. »
Gay-Lussac,
honorable à tous égards, qui fut le rapporteur du projet de loi
concernant l'invention de l'hélioqrapnie, à la chambre
des
pairs, ne parla
pas, pour ainsi dire, de Nicéphore Niépce. Certes, en
m'abstenant de toute remarque sur les rapports faits à la Chambre des
Députés et à la Chambre des Pairs en 1839, je
craindrais qu'une
opinion différente des opinions des rapporteurs,
énoncée trente-trois ans
après la leur, fût considérée comme
insignifiante ou trop tardive, mais,
en soumettant deux remarques à mes lecteurs, je serai
justifié sans doute. La
première est qu'en 1889 un Anglais, membre de la
Société royale de Londres,
M. Bauër, qui avait connu Nicéphore Niépce en
1827 à Londres,
annonça des faits qui étaient loin d'être d'accord
avec l'opinion d'Arago.
«
Maintenant, dit M. Bauër, je ne pense pas que M. Niépce ait
pu donner
quelque idée imparfaite il y a quinze ans, car les
spécimens apportés par M. Niépce, et
exposés en Angleterre en
1827 (ET DONT QUELQUES-UNS
SONT ENCORE ENTRE MES MAINS) étaient tout aussi PARFAITS
que les
produits de M. Daguerre décrits clans les papiers
français de 1839, et
cependant c'est la première fois que le nom, dé M.
Niépce est mentionné
!...»
M.
Bauër avait donc vu en 1827 ce qu'Arago n'avait pas vu en 1839;
Nicéphore Niépce n'était donc pas IMPUISSANT, et
dès lors Daguerre n'était
pas l'inventeur de la reproduction permanente des images de la
chambre noire ! Je
vais plus loin : admettez l'opinion d'Arago, et supposez que, parmi ses
collègues les députés, il s'en fût
trouvé un, logicien animé de l'amour
de la vérité, n'eût-il pas été
fondé à dire au rapporteur qu'après
avoir montré l'impuissance de la méthode de M.
Niépce et l'EXCELLENCE de
celle de Daguerre, il ne trouvait pas conséquent de demander une pension
de 4000 francs pour le fils de M. Niépce et une pension de 6000
francs seulement pour Daguerre. Je passe
à la seconde remarque.
Il serait
vraiment superflu de revenir, en 1872, un tiers de siècle après
la récompense nationale décernée à Daguerre
comme inventeur de la
reproduction fixe des images de la chambre noire, si l'opinion en faveur de
laquelle j'écris fût devenue celle du public
éclairé par les réclamations
de Bauër et d'un grand nombre de Français en faveur de Nicéphore
Niépce. Mais il n'en est point ainsi, surtout quand un membre de
l'Institut, dans une séance des cinq académies,
a parlé de Daguerre comme
inventeur de cette branche de la physique devenue si féconde en si peu
d'années, et qui, chez tous les peuples dits civilisés,
satisfait à
tant de besoins divers. Je suis trop
partisan des libertés académiques et des convenances pour me
permettre la moindre réflexion critique sur ce qui se passe dans chaque
académie de l'Institut, aussi me garderai-je bien de la
moindre critique sur
le prix décerné, en 1714, par l'Académie
française, à l'abbé du Jarry,
dans la pièce couronnée duquel on lit le vers devenu
célèbre
Pôles
glacés, bruslants, où sa gloire connue
[(1)
De cendres
en ce jour couvrant son diadème,
Il
ignore
son rang, se le cache à lui-même.
Isles,
vastes climats, lointaines régions,
Dont
l'infidèle nuit couvre les nations,
Pôles
glacés, bruslants, où sa gloire, connue
Jusqu'aux
bornes du monde, est chez nous parvenue,
Puisse
la renommée, en louant ce grand Roy. ....
(P. 71 et
73, poème chrétien qui a remporté le prix de
poésie, au jugement de l'Académie française,
en l'année 1714, par l'abbé du Jarry.)
]
A cette
époque un lien commun ne réunissait pas ensemble les
académies, et,
d'ailleurs, le vers de l'abbé du Jarry ne
blessait personne, et devait plaire, je
ne dis pas aux amis de l'opposition, mais aux amis de l'antithèse.
Les choses ont changé; aujourd'hui cinq académies sont
les parties d'un
Institut de France, le lien commun qui les unit est consacré par
une séance
publique annuelle où chacune d'elles est
représentée par un lecteur de son
choix, qui a soumis son écrit à une commission
composée des bureaux
des cinq académies. Dans la
séance du 25 d'octobre 1871, je fus d'autant plus
affecté d'entendre
Daguerre proclamé l'inventeur de la photographie par le lecteur
de l'Académie
française, que M. Legouvé eut plus de succès par
la finesse de ses
observations sur les moeurs du jour et par le piquant des réflexions
qu'elles lui suggérèrent. Je savais trop l'histoire de
Nicéphore
Niépce, les obstacles qu'il avait dû surmonter
m'étaient trop connus, pour
ne pas faire des observations dans la séance de
l'Académie des sciences
du 30 d'octobre qui suivit la séance des cinq académies de
l'Institut. Je me sais d'autant plus de gré de ces observations
consignées
dans le compte rendu de la séance, que le général
Morin, lecteur de
l'Académie des sciences dans la séance du 20,
déclara avoir réclamé
au sein de la commission composée des bureaux des cinq académies.
Après avoir entendu la lecture de M. Legouvé,
après avoir entendu les
paroles de M. le général Morin, je ne doutai plus de
l'opportunité
d'une réclamation faite dans le Journal des Savants avec les
détails convenables
à porter la conviction dans tous les esprits. Voilà
l'origine des articles
qu'on va lire, et qui jamais n'auraient été
composés, si l'opinion
énoncée par M.Arago en faveur de Daguerre, au
détriment de Nicéphore
Niépce, n'avait pas encore des partisans; au sein même de
l'Institut,ainsi
que le témoigné la lecture faite dans la séance
annuelle du 25
d'octobre.
Mon opinion
n'ayant jamais varié sur les mérites respectifs de Joseph
Nicéphore
Niépce et de Daguerre, je l'exposerai, avec l'espérance
de la
faire
partager à mes lecteurs en leur soumettant les motifs sur lesquels elle
repose. Mais je ne le ferai pas dans cet article, exclusivement réservé
à l'examen du livre de M. Victor Fouque, dont on ne peut trop louer le
zèle à faire connaître tout ce qui se rattache
à la personne de l'inventeur de
l'héliographie, inventeur qui se recommande aux amis des sciences
par les qualités morales alliées aux facultés de
l'esprit. Les lecteurs
trouveront dans la quatrième partie de l'ouvrage de M. Victor
Fouque tous les détails désirables sur la famille
Niépce à partir de
l'année 1595. Je me bornerais à l'indication de ce
simple renvoi, si mon
intention n'était pas de dire quelques mots d'Abel Niépce
de Saint-Victor,
né le 26 de juillet 1805 et mort à Paris en 1870. Je l'ai
trop connu
et trop estimé pour passer ses travaux sous silence dans un écrit
consacré à la mémoire de son cousin
Nicéphore Niépce, qu'il appelait son
oncle, conformément à la mode de Bretagne, qui est aussi celle de
Bourgogne; en réalité, Nicéphore n'était
que le grand cousin d'Abel
Niépce de Saint-Victor, comme le montrera bientôt un
extrait du tableau
généalogique de la famille Niépce. La famille
Niépce, anoblie par une charge héréditaire
à la fin du XVIIe
siècle, était une des plus anciennes de
Chalon-sur-Saône; elle comptait de
nombreuses alliances avec la noblesse. M. Victor
Fouque en fait connaître la généalogie à
partir de Jean Niépce
qui vivait en 1595; en voici le résumé : Jean
Niépce eut deux enfants : Charlotte et Antoine. Antoine,
dont la fortune était considérable, eut onze enfants,
parmi lesquels M.
Victor Fouque distingue :
- 1°
CHARLES; il fut la tige des Niépce de Tournus, éteinte en
1814 ;
- 2°
CLAUDE; il fut la tige des Niépce de Saint-Ambreuil,
également éteinte;
- 3°
PIERRE, il fut la tige des Niépce de Senecey-le-Grand;
- 4° Enfin
BERNARD, cadet des onze enfants d'Antoine; il fut la tige de la branche
des Niépce de Châlon et de celle des Niépce de
Saint-Cyr.
Bernard
Niépce et Anne Nodot eurent trois enfants :
- 1° Une
fille devenue Mme de Marcenay;
- 2°
CLAUDE (Qu'il ne faut pas
confondre avec son oncle Claude Niépce, qui fut la tige des
Niépce
de
Saint-Ambreuil
),
père de Nicéphore, avocat, conseiller du
roi, mari de là fille de
Barrault, avocat. Elle avait apporté à Claude une dot de
trois cent
mille
livres.
Joseph
Nicéphore Niépce appartient à la branche des
Niépce de Châlon. Il naquit le
7 de mars 1765 à Châlon-sur-Saône, et mourut le 5 de juillet
1833. [notez que le
décès fut brutal ; rien ne le laissait deviner ; on
dispose d'une lettre datée de la veille où rien ne vient
transparaître d'un affaiblissement quelconque] Il eut une
soeur,Victoire; un frère aîné, Claude, né le
10 d'août 1763, et un
jeune-frère, Bernard, né en 1773. Les deux frères
de Nicéphore
moururent célibataires, et sa soeur, devenue Mme Maillard, n'eut pas
d'enfant. En
définitive, des quatre enfants de Claude Niépce et d'Anne
Claude Barrault, fille
aînée d'un célèbre avocat, conseiller du
roi, il n'y eut qu'une seule
branche fertile, celle de Nicéphore; son fils Isidore mourut après
1867 : il a laissé deux fils.
- 3°
BERNARD, dit Cadet. Il eut de Claudine Thérèse de
Courteville plusieurs
enfants, dont l'un d'eux fut Laurent Augustin, marié à
Mme Elisabeth
Pavin
de Saint-Victor. De ce
mariage naquit Abel Niépce de Saint-Victor, le 26 de juillet 1805. Il
mourut à Paris le 6 d'avril 1870; il appartenait donc à la branche
de Niépce de Saint-Cyr.

FIGURE XII
Abel Niépce de Saint-Victor (1805 - 1870) - photographie de
Nadar -
[M. Niépce
de Saint-Victor, que son nom prédestinait
aux études et aux recherches sur la
photographie, ne se voua pas, dès le début, à
cette carrière. Il entra à l'école de cavalerie de
Saumur,
d'où il sortit en 1827, avec le grade de
maréchal des logis instructeur. En 1842, il fut
admis, en qualité de lieutenant, au premier
régiment de dragons. À
cette époque, le goût lui vint des manipulations
scientifiques, et il commença de s'adonner
aux expériences de physique et de chimie. En 1842,
le ministre de la guerre manifesta
l'intention de changer en couleur aurore, la
couleur distinctive rose des premiers
régiments de dragons : on désirait n'être
pas obligé de défaire les uniformes confectionnés.
La question des moyens à employer
pour remplir cet objet délicat, ne laissait pas
que d'embarrasser l'administration, lorsqu'on
apprit qu'un lieutenant de dragons de la
garnison de Montauban s'offrait à remplir cette
condition difficile. Le lieutenant fut mandé
à Paris; on soumit à une commission le moyen
qu'il proposait, et qui consistait à passer
avec une brosse un certain liquide qui opérait
la réforme désirée, sans qu'il fût même
nécessaire de découdre les fracs.
L'exécution
de ce procédé expéditif épargna au
trésor un déboursé de plus de 100,000 fr. Après
avoir reçu, avec les compliments de ses chefs,
une gratification de 300 francs du maréchal
Soult, le lieutenant reprit le chemin de
Montauban. Ce
lieutenant était M. Abel Niépce de Saint-Victor,
cousin de Nicéphore Niépce, le
Christophe Colomb de la photographie.
Pendant son séjour à Paris, M. Abel Niépce de
Saint-Victor avait senti s'accroître son goût des
manipulations scientifiques. La découverte de son parent avait
jeté sur le nom qu'il portait une gloire impérissable,
et, comme par une sorte de piété de famille, il se
sentait instinctivement poussé dans les voies de la science. Il
commença donc à s'occuper de physique et de chimie, et
s'attacha particulièrement à l'étude des
phénomènes daguerriens. Mais une ville de province offre
peu de ressources à une personne placée dans la situation où se
trouvait M. Niépce. Convaincu que la capitale lui offrirait plus
d'avantages pour continuer ses recherches, il demanda à entrer
dans la garde municipale de Paris. Il y fut admis, en 1843, avec le
grade de lieutenant, et fut caserne, avec sa brigade, au faubourg
Saint-Martin. C'est alors que M. Niépce de Saint-Victor
découvrit les curieux phénomènes auxquels donne
naissance la vapeur d'iode quand elle se condense
sur les corps solides. Il démontra, en 1847, que
l'inégale absorption de la vapeur d'iode par les
différents corps qui la reçoivent, se trouve liée
à la couleur des
corps absorbants,
phénomène physique singulier, dont l'explication
soulève beaucoup de difficultés, et qui mériterait
d'être étudié d'une manière approfondie. A
la suite de ce premier travail, qui commença à attirer
sur lui l'attention, M. Niépce de Saint-Victor imagina le négatif photographique sur
verre,découverte
qui sera pour lui un titre de gloire durable. Ces intéressantes
recherches, qui apportaient un puissant secours aux progrès de
la photographie, M. Niépce les exécutait dans le plus
étrange des laboratoires. Il y avait à la caserne de la
garde municipale du faubourg Saint-Martin, une salle toujours vide : la
salle de police des sous-officiers ; c'est là qu'il avait
installé son officine. Le lit de camp formait sa table de
travail, et sur les étagères qui garnissaient les murs,
se trouvaient disposés les appareils, les réactifs et
tout le matériel indispensable à ses travaux.
C'était un spectacle assez curieux que ce laboratoire
installé en pleine caserne ; c'était surtout une
situation bien digne d'intérêt que celle de cet officier
poursuivant avec persévérance des travaux scientifiques,
malgré les continuelles exigences de sa profession. Nos savants
sont plus à l'aise d'ordinaire ; ils ont, pour s'adonner
à leurs recherches, toute une série de conditions
favorables, entretenues et préparées de longue main par un budget clairvoyant. Ils
ont de vastes laboratoires, où tout est calculé pour
faciliter leurs travaux ; après avoir eu des maîtres pour
les initier, ils ont des disciples auxquels ils transmettent les
connaissances qu'ils ont acquises. Quand le succès a
couronné leurs efforts, ils ont le public qui applaudit à leurs découvertes,
l'Académie qui les récompense, et au loin la gloire qui
leur sourit. M. Niépce était seul ; comme il avait
été sans maître, il était sans disciples ;
sa solde de lieutenant formait tout son budget; une salle de police lui servait de laboratoire. Le jour,
dans tout l'attirail du savant, il se livrait à des recherches
de laboratoire, entrecoupées des mille diversions de son
état; la nuit, il s'en allait par la ville, le casque en
tête et le sabre au côté, veillant en silence
à la tranquillité de la rue, et s'efforçant de
chasser de son esprit le souvenir inopportun des travaux de la
journée. En dépit des obstacles d'une position si
exceptionnelle, M. Niépce de Saint-Victor avançait dans
la voie scientifique, et tout faisait espérer qu'une
réussite brillante viendrait couronner ses efforts. Mais il
avait compté sans la révolution de février. Les
révolutions sont impitoyables ; elles n'épargnent pas
plus l'asile du savant que le palais des rois Le 24 février
1848, l'insurrection triomphante entra dans la caserne du faubourg
Saint-Martin ; elle commença par la saccager, puis elle y mit le
feu. Ce laboratoire élevé avec tant de soins et de
sollicitude, les produits, les spécimens de ses travaux, le
modeste mobilier du lieutenant, tout périt dans ce
désastre. Nous eûmes occasion de voir M. Niepce
après cette journée. Il s'était retiré dans
le haut du faubourg Saint-Martin, chez un ecclésiastique de ses
parents : peu de jours auparavant, sur la place de
l'Hôtel-de-Ville, quelques gardes municipaux, reconnus, avaient
manqué d'être victimes de la fureur d'un peuple
égaré. Il vivait donc chez son
parent, attendant des jours meilleurs ; et c'était, je vous
l'assure, un spectacle pénible que cet homme de coeur contraint
de suspendre à son chevet son épée devenue inutile
à la défense des lois, que ce savant réduit
à pleurer la perte de son sanctuaire dévasté.
Cependant, comme à la fin tout devait reprendre sa place, M.
Niépce de Saint-Victor fut incorporé dans la garde
républicaine, au moment de son organisation. Quand elle prit le
nom de Garde de Paris, M. Niépce de Saint-Victor reçut le
grade de capitaine, et en 1854 celui de chef d'escadron. En 1855 il fut
appelé par l'Empereur, au poste de commandant du Louvre,
où il continue de poursuivre ses travaux. Mais en acceptant ce poste de
confiance, M. Niépce de Saint-Victor dut renoncer à son
avancement dans l'armée et à une partie notable de son
traitement, par suite d'une décision du ministre de la guerre,
qui prescrit que les commandants des résidences
impériales ne peuvent entrer en fonction qu'après avoir
été mis en non-activité. Grâce à ses
nouvelles fonctions, M. Niépce de Saint-Victor trouve plus de
loisirs qu'autrefois, pour s'adonner aux études concernant la
photographie. [...] Son invention des négatifs sur verre a
été l'une des plus utiles, en ce qu'elle a rendu à
la photographie un service pratique d'une valeur incontestable.
Malgré tous les progrès qu'a faits la photographie, tous
les opérateurs s'en tiennent aujourd'hui à l'usage des
clichés négatifs sur verre, dont M. Niépce de
Saint-Victor eut le premier l'idée en 1848. - extrait de Les Merveilles de la
Science, la Photographie,
de Louis Figuier]
La
généalogie qui précède montre le
degré de parenté d'Abel Niépce
de Saint-Victor avec Joseph-Nicéphore Niépce. L'histoire
de Nicéphore Niépce, telle que la raconte M. Victor
Fouque, est
étroitement liée à celle de son frère
Claude; dans la maison paternelle
ils eurent le même précepteur, l'abbé
Montaugérand, et suivirent,
en outre, les cours des Pères Oratoriens. Leur jeune
frère fut
élevé comme eux. Les deux
aînés, enfants studieux, doux et timides, vivaient dans
leur famille,
et
s'occupaient, lors de leurs récréations, à
construire avec du bois de
petites machines qu'ils façonnaient au moyen de leurs couteaux et de leurs
canifs.
Nicéphore
et Hubert étaient destinés à l'état
ecclésiastique; et, parce que
Nicéphore eut achevé ses études avant l'âge
fixé pour recevoir l'ordre de
la prêtrise, il professa l'une des classes des Pères de
l'Oratoire
dans
leur collège d'Angers. Mais la Révolution changea ses
destinées
en le jetant dans la carrière militaire; le 10 de mai 1792 ,
il devint sous-lieutenant
au 42e de ligne, et le 6 de mai 1793, nommé lieutenant au 2e
bataillon de la 83° demi-brigade, il fit la campagne de Sardaigne; la
même année celle d'Italie. Enfin le 9 de mars 1791, il
fut adjoint
de
l'adjudant général Frottier. Nul doute que, si une
maladie épidémique
des plus graves ne l'eût atteint à Nice et mis dans la
nécessité
de renoncer à la carrière militaire, il fût parvenu
aux grades les plus
élevés, comme le témoignent les paroles du
général Kerveguen, qui, en
signant son congé définitif, lui dit :
« Je perds en
vous le plus beau
lustre
de mon état-major. »
Nicéphore
malade se trouva si bien des soins de Mme Roméro, chez laquelle il
demeurait, que, revenu à la santé, il lui demanda en
mariage sa fille,
dont l'âge dépassait le sien de quelques mois, et qui
déjà était veuve d'un
avocat.
La demande
agréée, le mariage se fit le 4 d'août 1791
à la satisfaction de
trois personnes. Trois mois et demi après, les
représentants du peuple, P.J.
Litter, Tureau et Cassanyas, le nommèrent membre de la commission
du district de Nice, mais, peu de temps après, le mauvais état
de sa santé l'obligea de donner sa démission. Il quitta
Nice et se retira dans
le village de Saint-Roch peu éloigné de la ville. C'est
là que, libre de
soins, sa santé devint meilleure, et qu'il eut bientôt le
plaisir de revoir
son cher Claude, le compagnon de son enfance ! Claude s'était embarqué
à Toulon comme volontaire; après deux ans de navigation et quelques
jours de repos, il prit encore du service, s'embarqua sur La Modeste
à Boulogne, navigua quelques mois, et quitta
définitivement le service pour
rejoindre son frère. Une anecdote
racontée par M. V. Fouque témoigne de l'estime dont jouissait
Nicéphore Niépce et son frère dans le pays de
Nice, qui cependant
n'était pas le soi natal ! Depuis six ans des brigands, voleurs
et assassins,
connus sous le nom de Barbets, portaient le trouble et la désolation dans
cette partie du midi de la France; un jour la nouvelle d'une
irruption de Barbets dans le village de Saint-Roch se répand, la
population
effrayée se retire à Nice; les frères
Niépce, sans peur et sans reproche,
restent chez eux. Le soir de l'envahissement, se promenant dans leur
jardin, au détour d'une allée un inconnu les aborde et leur dit
avec politesse :
« Messieurs, je vous connais, je suis le
chef des Barbets ; il ne
vous sera fait aucun mal, vous pouvez rester ici
sans crainte. »
Et, après un court entretien plein de
courtoisie, il gagne la
petite porte par laquelle il était entré dans le jardin
et disparaît. C'est
à Saint-Roch que naquit l'enfant unique de Nicéphore,
Jacques-Marié-Joseph-Isidore
Niépce. C'est à Saint-Roch encore que Nicéphore et son
frère Claude eurent l'idée de trouver une force capable
d'imprimer
le
mouvement à un grand bateau, à un navire,sans recourir ni
à la voile ni
à la rame. Mais souvent l'argent leur manquait, et, d'ailleurs, l'amour du
sol natal se réveillait de temps en temps, et on le sentait d'autant
plus que ce malheureux directoire n'existait plus, et qu'au vif éclat
du consulat se rattachait l'espérance d'un heureux avenir,
sentiment
si cher
au coeur de l'homme ! Le 23 de
juin 1801, après plus de dix ans d'absence, ils revirent la maison de
leurs pères. Ils y retrouvèrent leur mère et leur
frère Bernard. Ils
habitèrent tour à tour Châlon et le
Domaine-Niépce situé au Gras,
commune de Saint-Loup-de-Varennes, et c'est dans leur pays natal qu'ils
achevèrent ce qu'ils avaient commencé à
Saint-Roch, la réalisation d'une
machine propre à mettre en mouvement les grands bateaux et les navires,
sans le secours des voiles ni des rames. Ils la nommèrent pyréolophore. La
force qui l'animait naissait de

FIGURE XIII
plan du premier pyréolophore
l'inflammation soudaine du lycopode par
l'air. Un brevet d'invention de dix ans leur fut délivré
par un
décret de Napoléon, daté de Dresde, 20 de juillet
1807.
Un bateau,
muni d'un pyréolophore, fut vu naviguer sur la Saône
et sur
l'étang de Batterey, au milieu des bois de la Charmée
à Saint-Loup-de-Varennes.
On lit dans
un rapport fait à la première classe de l'Institut par
Berthollet
et Carnot, que les auteurs pouvaient remplacer le lycopode par la poussière
de houille mélangée, au besoin, avec une
très-petite portion de résine. La
conclusion du rapport est que la machine proposée par MM.
Niépce est
ingénieuse, et peut devenir très-intéressante par
ses résultats physiques et économiques,
et qu'elle mérite l'approbation de la classe. Les
frères Niépce concoururent pour les plans d'une machine
hydraulique
destinée à remplacer celle de Marly; ils
proposèrent une pompe très-ingénieuse
et très-simple, qu'ils qualifiaient d'hydrostatique;
mais, en réalité,
elle n'était pas exempte de défauts. Enfin,
lors du blocus continental, ils se livrèrent à la
préparation de l'indigo,
du pastel, sur laquelle le gouvernement de l'Empereur appelait alors
l'attention publique, avec l'espérance qu'on parviendrait
à remplacer par
une plante indigène une des matières colorantes les plus renommées
pour teindre les étoffes en bleu vraiment solide.
Personne
mieux que moi ne pouvait prévoir l'inutilité des efforts
tentés alors pour
atteindre ce but; car, dans un mémoire sur l'indigo, lu à
la
1ère classe
de l'Institut le 13 de juillet 1807, en démontrant, contrairement
à l'opinion de Fourcroy, que l'indigotine, le principe
colorant essentiel de
l'indigo, existe tout formé dans le pastel, il ne
pouvait dès lors
être le produit de l'altération de la plante; de plus
j'avais mis en évidence
que là quantité en était trop faible pour qu'on
pût l'en extraire avec
avantage (Annales de
Chimie, t. LXVIII, p. 284; Annales
du Muséum d'histoire
naturelle, t. XVIII, p.
251
). Le temps, en
faisant justice de toutes les publications officielles relatives
à l'avantage de l'extraction de l'indigo du pastel, m'a
donné raison. Plus d'un
demi-siècle s'est écoulé depuis que les
frères Niépce essayaient de
préparer l'indigo avec le pastel; 1814 vint et montra le néant
du pouvoir le plus formidable pour créer une industrie qu'une simple
analyse de laboratoire avait condamnée avant sa naissance, en prouvant que
la proportion de la matière utile était trop faible dans
la plante
pour que l'extraction fût jamais susceptible de
rémunérer celui qui
l'entreprendrait au point de vue industriel, tandis que le sucre
découvert dans la
betterave par Margraff [rappelons
les allusions répétées de Fulcanelli au sucre de
betterave, cf. section sur les carbonates]
s'y trouvait en une proportion assez forte
pour qu'on pût espérer avec raison qu'un temps viendrait
où l'extraction
en serait possible pourvu qu'elle fût avantageuse. Si les
frères Niépce ne purent faire l'impossible, ils ont
laissé dans leur pays des
témoins de leurs efforts à l'égard du
botaniste qui parcourt le domaine
qu'ils habitèrent et les campagnes au centre desquelles il est situé.
Non-seulement les jardins de l'habitation, mais les champs voisins; les
vieux fossés, véritable terre promise pour les
voyageurs amis des
plantes, offrent partout aux regards le pastel en possession
du sol;
il s'y
multiplie sans culture tantôt isolément, tantôt par
groupes plus ou moins
étendus.
Nous voici
arrivé à la deuxième partie de l'ouvrage, la plus
longue;
elle
comprend cent trente-cinq pages consacrées presque exclusivement
à
la
découverte de l'héliographie. Les
frères Niépce se livraient encore à la
préparation de l'indigo-pastel en 1813,
lorsque la lithographie excita l'étonnement, frappa
les esprits
et
inspira ai plusieurs l'idée de l'établir en France.
La découverte de cet art
remonte à la fin du XVIIIe siècle; mais son auteur,
Aloys Senefelder,
venu en 1802 en France avec l'intention de l'exploiter, fut accueilli trop
froidement pour y rester. Il alla à Munich,
où l'art nouveau se
développa rapidement, et c'est alors que plusieurs
Français pensèrent
à fonder des établissements à Paris;
l'homme dont les efforts furent les plus
grands pour en faire une industrie française est le comte de
Lasteyrie-Dussaillant, gendre du général de Lafayette. Après
avoir fait un voyage à Munich en 1812, y
être retourné à la paix de 1814, il
revint en France, avec d'habiles ouvriers, fonder
un établissement
vraiment modèle. Ce que je
raconte de l'établissement en France de la lithographie n'est pas une
digression, surtout au point de vue où je me place pour faire connaître
l'esprit de Nicéphore et ce qui le distinguait de son
frère Claude; c'est cette
différence qui va nous montrer comment celui-ci quitta
son pays en 1816; il le quitta, et ne le revit plus;
entraîné par sa passion pour
la mécanique pratique, il s'y abandonna absolument, et sembla en
proie à une idée fixe, qui, en définitive, devait
aboutir
au mouvement
perpétuel;
après avoir consommé argent, temps et santé
à Paris, il alla mourir
en Angleterre sans plus de succès, mais avec
la pensée
peut-être d'avoir trouvé ce qui avait été
cherché avant lui sans succès.
Nicéphore
Niépce, malgré sa participation aux travaux de
mécanique de son cher
Claude, à l'invention du pyréolophore et de la pompe
hydrostatique, avait
une disposition qui l'entraînait du côté des
sciences, dont le but est la
connaissance des actions moléculaires ; ou, ce qui est plus exact, les
applications de ces sciences fixaient surtout son attention, et,
sans lui,
jamais Claude n'aurait pensé au pastel; Nicéphore
dut à cette même
disposition l'idée de s'occuper de la lithographie.
La première recherche
à laquelle il se livra en s'engageant dans cette voie fut celle
de pierres
calcaires d'un grain fin susceptibles de se prêter à
l'impression, et à
peine crut-il en avoir trouvé qu'il chercha à s'en servir
lui-même pour reproduire
des dessins; on ne peut en douter en lisant les indications données
à M. Fouque par son fils Isidore, qui, comme dessinateur, coopérait
à ses essais. En les lisant, il devient évident que c'est
surtout en cherchant
à composer des vernis propres à la lithographie qu'il fut
conduit
à découvrir l'héliographie, dont son
nom sera toujours inséparable. Quoique je
ne veuille parler que de ce qui a trait à cette
découverte dans la
correspondance des deux frères, dont M. V. Fouque a
publié une partie,
cependant la correspondance des deux frères a tant
d'intérêt
par l'expression de l'affection la plus vive; les sentiments du
frère, du
père et de l'époux, exprimés, par
Nicéphore, ont tant de vérité, et l'esprit y
est confondu si bien avec la sensibilité du coeur le plus
tendre,
que
je me
reprocherais de taire quelques réflexions que m'a
suggérées l'amitié
des deux frères. Élevés ensemble, livrés
aux
mêmes études et obéissant
aux mêmes goûts dans leurs récréations, ils
savaient que l'aîné
jouirait de la fortune pour continuer la famille, tandis que le cadet, avec
le jeune frère, prendraient les ordres;
voilà ce qui était réglé,
et chacun d'eux le trouvait bon, conformément à l'usage
des anciennes
familles. Mais la
Révolution arrive. La Constitution de 1791 proclame
l'égalité des parts
dans les héritages, et crée un état de choses
absolument nouveau en
abolissant l'ancien qui comptait des siècles de
durée. Que va-t-il arriver
dans la famille Niépce ? l'union de Claude et de
Nicéphore serait-elle
brisée ? Non, assurément; l'amour de la patrie anime les
deux frères,
évidemment partisans des nouvelles idées; ce sont des
patriotes de 89, et je
sais la valeur de cette expression et le sens qu'on y attachait encore dans
un département de l'Ouest, où, en 1843 j'avais le bonheur aussi
d'entendre des hommes qui, ayant pris quelque part aux événements de la
Révolution, se faisaient un point d'honneur de n'être pas confondus avec
les hommes de 93 [allusion
à la Terreur et à ses massacres qui ont hanté les
jeunes années de Chevreul, cf. biographie].
Les frères Niépce partageaient ces idées, dit
M. V. Fouque; et, dès qu'il fallut défendre la France
contre l'invasion de
l'étranger, l'aîné s'engagea sur la flotte, et le
cadet, Nicéphore, servit
dans l'armée, ainsi que nous l'avons vu. Enfin le
futur oratorien, après avoir payé sa dette à la
patrie
comme
militaire,
devint père de famille, et l'aîné, destiné
à continuer le nom de
Niépce, garda le célibat, en devenant un second
père pour son neveu', de
sorte que le nouvel état de choses, loin d'avoir affaibli
l'amitié mutuelle des
deux frères, l'avait, au contraire, augmentée près
des personnes
qui
avaient pu l'apprécier avant et après la
Révolution. C'est le 21
de mars 1816 que commence l'intérêt de la correspondance des
deux frères relativement à l'héliographie.
Nicéphore a fait des essais dont
il augure de bons résultats. Dès le 1er d'avril il pense
à fixer les couleurs
des images; le 12, il parle d'une espèce d'oeil artificiel qui n'est, en
définitive, qu'une chambre noire ; le 22, il entretient son
frère d'un
accident qu'il a eu bien des peines à réparer : il a
cassé l'objectif dont le
foyer était le plus convenable à ses expériences,
et il faut le remplacer. Sa
lettre du 5 de mai raconte les difficultés qu'il a
rencontrées; il a
quitté la campagne pour aller à la ville chercher une
lentille; il n'est pas jusqu'au
nom italien de Scotti, marchand de lunettes chez lequel il a trouvé
une lentille, mais différente de celle qu'il
fallait rencontrer par un foyer
plus long, qui m'a rappelé qu'une douzaine d'années
auparavant
un
Italien aussi était le marchand unique de lunettes dans le chef-lieu d'un
département de l'Ouest où la population s'élevait
à trente-deux mille
âmes, et Dieu sait quels étaient les baromètres et
les thermomètres
qu'il vendait avec ses instruments d'optique ; mais il avait l'avantage
d'être seul, comme son compatriote de Châlon, Heureusement
que le fils de
Nicéphore, Isidore, avait un baguier; et que le
grand-père Barrault avait
laissé un microscope solaire muni de
ses lentilles, et qu'une
d'elles avait un foyer convenable; voilà un malheur
réparé, et le 9 de mai
il annonce à Claude qu'il a obtenu DES IMAGES sans que
le soleil
luise, et dès lors, sans que le mouvement de l'astre occasionne
des
changements dans la distribution des ombres de l'image. Dix jours
après, un dimanche, le 19 de mai, il écrit ces lignes
à son cher Claude :
« Je m'empresse de répondre à
ta
lettre du 14 , que nous
avons reçue avant-hier et qui nous a fait un bien grand
plaisir. Je
t'écris sur une simple demi-feuille, parce que la messe ce
matin, et ce soir une
visite à rendre à Mme de Morteuil, ne me laisseront
guère de
temps; et, en second lieu, pour ne pas trop augmenter le port de ma
lettre, à laquelle je joins deux gravures faites d'après
le PROCÉDÉ QUE TU
CONNAIS. La plus petite provient du baguier, et l'autre de la
boîte dont
je t'ai parlé, qui tient le milieu entre le baguier et
la grande boîte.
»
Me
blâmera-t-on d'être profondément touché de la
lecture de ces lignes
écrites sans que Nicéphore eût la pensée
qu'un jour elles seraient rendues
publiques ? La pureté, l'honnêteté des sentiments
et la simplicité
de l'homme de famille parlant d'une manière si modeste de
l'oeuvre qui assurera
l'immortalité à son nom, ne donne-t-elle pas de
Nicéphore l'idée
d'un homme excellent, et cet homme, après avoir porté
l'épée, devenu
père de famille, s'amoindrit-il lorsqu'il parle de la messe
à laquelle il
assiste, dans les lieux mêmes où, enfant et jeune homme,
il l'entendait
avec la pensée de la célébrer lui-même un
jour comme prêtre ?
Je ne le pense pas. Le 28 de
mai, quatre nouvelles épreuves sont adressées à
Claude. De nouveaux
succès ont été obtenus ; il s'est aperçu de
l'heureuse influence d'un
carton percé au centre qui, placé devant l'objectif, en
diminue
le
diamètre, et contribue ainsi à la perfection de
l'image
en la rendant
et
plus vive et mieux dessinée. Le 2 de
juin, nouveaux détails. Il parle, sans la nommer, d'une substance
excessivement sensible pour retenir les moindres impressions de la
lumière, et enfin de l'espérance de pouvoir graver, au
moyen des acides, les
images obtenues sur une plaque métallique, qui deviendrait ainsi propre
à les multiplier.

FIGURE XIV
première photographie de Nicéphore Niépce, prise
en 1826 :
« point de vue de la fenêtre, à Gras » [photo
découverte en 1952 par Helmut Gernsheim], cf. fig. XXIV
Cette lettre
est remarquable, puisqu'elle témoigne que, dès 1816, Nicéphore
ne s'occupait pas seulement de fixer l'image peinte par la lumière
dans la chambre noire, mais qu'il concevait nettement encore la
possibilité que cette image , une fois reçue sur une
plaque métallique convenablement
préparée pourrait être gravée en recourant
à un
acide, et qu'ainsi
il multiplierait les épreuves de l'image en la rendant
inaltérable. Le
nom d'héliographie était donc clairement dans l'esprit de
Niépce dès
1816, et nous verrons bientôt qu'en 1824 la conjecture avait
passé dans le
domaine de la réalité. M. V. Fouque
cite des passages de diverses biographies de Nicéphore Niépce
dont il ne nomme pas les auteurs, mais qui, par leur malveillance,
semblent continuer le passage reproduit plus haut du rapport d'Arago
à la Chambre des Députés; passons outre, ils ne
valent pas la peine qu'on
prendrait en les réfutant. La
correspondance des deux frères, du 16 de juin 1816 au 11 de juillet
1817, contient beaucoup d'indications de résultats
d'expériences. Après
de nombreux essais, Nicéphore renonce au chlorure d'argent, au chlorhydrate
de peroxyde de fer, dont la solution jaune blanchit à la lumière,
il croit que le bioxyde de manganèse, qui, de brun
étendu sur le papier,
devient blanc par le contact de l'acide muriatique
oxygéné , donnerait
peut-être un bon résultat. Il a soumis à plusieurs
essais la résine
de gayac, connue par la propriété de devenir verte sous
l'influence
de
la lumière. Mais reconnaissons que ce qui ôte de
l'intérêt à cette
correspondance est la crainte qu'avaient les deux frères de la
violation
du
secret de leurs lettres; en un mot ils se tinrent constamment en garde
pour qu'un étranger ne profitât pas de leurs travaux
par la lecture de
leur correspondance, aussi étaient-ils convenus de
n'écrire que ce
qu'ils considéraient comme indispensable à ce que l'un
comprît
l'autre. Dans cette
correspondance est un fait qui, pour n'avoir pas conduit Nicéphore
à son but, ne doit pas être omis, lorsqu'il s'agit
de donner une preuve
de la justesse d'esprit qui présidait à ses recherches.
Il avait lu dans une
note de Vogel, insérée dans la traduction du dictionnaire
de chimie de
Klaproth et de Wolf, que le phosphore pur et incolore, exposé
dans le vide à la lumière du soleil, devient rouge, en
perdant la
propriété de se dissoudre dans divers liquides, notamment
dans le sulfure de
carbone; et que devenu rouge, il a perdu son inflammabilité
à l'air. Cette
simple indication de Vogel lui suggéra la pensée
d'enduire une plaque d'une
couche mince de phosphore incolore et de l'exposer ensuite dans
la chambre noire, espérant que la lumière d'une image qui
toucherait
le
phosphore en le rougissant le rendrait insoluble dans le sulfure de
carbone, par exemple; et que, dès lors, le phosphore de la plaque qui
n'aurait pas été éclairé, ayant
conservé sa solubilité, serait enlevé par
le liquide, et qu'on aurait pour résultat l'image
de la chambre noire
de couleur rouge. Si les
nombreuses expériences auxquelles Nicéphore
soumit son idée ne répondirent pas à ses
espérances, il n'en est pas
moins vrai que l'esprit qui le dirigea était celui d'un
véritable inventeur. Après
avoir renoncé au phosphore, il reprend la résine de gayac
et constate
le
fait que la partie sensible à l'action dé la
lumière réside dans la partie
résineuse que l'alcool dissout, de sorte qu'il faut n'employer la
résine de gayac qu'après en avoir
séparé la partie soluble dans l'eau.
C'est au
mois d'août 1817 que Claude quitta définitivement Paris pour aller
en Angleterre, où il mourut. Il avait alors complètement renoncé
à l'idée de tirer parti en France du
pyréolophore comme agent moteur. Quelques jours
après le départ de son frère,
Nicéphore reçut une lettre de
Jomard, secrétaire de la Société d'encouragement,
dans laquelle
on le
remerciait de l'envoi de ses pierres propres à la lithographie. Cette
lettre ne lui fut point agréable. M V. Fouque
exprime ses regrets de n'avoir eu aucune lettre de Nicéphore
depuis juillet 1817, au mois de mai 1826 ; il n'a eu entre les mains, dans
ce laps de temps, que des lettres de Claude à Nicéphore,
et il
se
borne à en extraire ce qui concerne les travaux
héliographiques. Des lettres
de Claude nous n'en citerons que deux. La
première constate, qu'avant le 19 de juillet 1822,
Nicéphore avait reproduit
sur verre un portrait de Pie VII, qui faisait l'admiration de tous ceux
qui le voyaient. Le général Poncet du Maupas, cousin par alliance des
frères Niépce, voyant ce portrait, le demanda avec
tant d'instances
à Nicéphore, qu'il l'obtint. Il le fit encadrer par
Alphonse Giroux, de
manière que l'on pouvait voir l'image sur les deux faces du verre;
malheureusement, ne pouvant s'en séparer, il l'emportait dans ses voyages,
et ce qui devait arriver arriva; un jour un admirateur du
chef-d'oeuvre l'ayant saisi, le laissa tomber, et l'oeuvre de
Nicéphore fut
détruite. La seconde
lettre, du 3 de septembre 1824, témoigne que Nicéphore avait
réussi à reproduire, d'une manière fixe, les
points de vue qui se dessinent
dans la chambre noire. Enfin le
musée de Chalon-sur-Saône possède deux plaques
d'étain, dont l'une
montre l'image d'un PAYSAGE, et l'autre l'image d'un CHRIST PORTANT SA
CROIX, avec l'indication dessin héliographique,
inventé par J. N.
Niépce, 1825 ; et à cette occasion, je suis heureux de
mettre sous les yeux de
la conférence du Journal des Savants le portrait du cardinal Georges
d'Amboise, avec le

FIGURE XV
cardinal Georges d'Amboise d'après une
Gravure de Briot
(1460-1510), épreuve, vers 1820 -
Don d'Isidore
Niépce (vers 1864)
certificat d'origine de
Niépce de Saint-Victor, qui
a bien voulu se dessaisir de cette épreuve en ma faveur,
sachant la profonde estime que j'ai toujours eue pour l'illustre inventeur
de l'héliographie. Elle a d'autant plus de prix pour moi, que Isidore
Niépce, le fils de Nicéphore, écrivit le 10
de mars 1867 une lettre que
M. V. Fouque a insérée dans son ouvrage, où se
trouve décrit le
procédé tel qu'il fut exécuté par son
père
pour obtenir ce portrait (Invention
de la photographie, par V. Fouque, p. 122 et 123). Je
me dispense d'en parler maintenant, me réservant de le faire dans le
second article, où j'examinerai l'héliographie comme
invention.
Nous sommes
arrivés à l'époque des relations de
Nicéphore avec Daguerre.
Voici comment elles s'établirent. Le colonel
Niépce, de la branche de Sennecey-le-Grand, allant
à Paris, fut
chargé par son cousin Nicéphore de l'acquisition de
divers objets, une
chambre obscure à prisme ménisque entre autres, chez Vincent et
Charles Chevalier. Ces deux
artistes furent émerveillés d'une épreuve
héliographique de
Nicéphore, représentant une jeune fille filant sa
quenouille. Le colonel prononça
le nom de Nicéphore Niépce, l'auteur de l'épreuve,
et Charles Chevalier
celui de Daguerre, le peintre associé à Bouton; auteur de
l'idée
mère du diorama. Le lecteur trouvera tous les détails désirables dans
désirables dans l'ouvrage de M. V. Fouque, ainsi que dans l'acte
d'association de Nicéphore avec Daguerre. Je me bornerai, dans
cet
article, à établir que la découverte de
l'héliographie, tout à fait originale, appartient
entièrement à Nicéphore Niépce,
quelle que soit l'estime qu'on professe pour Daguerre ; d'un autre
côté, tout en reconnaissant le tort de Daguerre dans
l'acte
qu'il passa,
après la mort de Nicéphore Niépce, avec son fils
Isidore, de substituer
son nom à celui de Nicéphore Niépce, je ne serai
point injuste à son
égard lorsque je parlerai de la manière de fixer l'image

FIGURE XVI
camera obscura (ca. 1820 -1830)
de la
chambre
obscure par le procédé auquel on a donné son nom,
je parlerai donc de Daguerre
avec la même impartialité que de Talbot,
auquel on doit la
photographie sur papier. Mais je
ne peux omettre, avant de terminer
cet article de dire quelques mots de la vie de
Claude et de
Nicéphore Niépce, mon intention étant d'examiner
les deux frères dans un
second article, relativement à ce qu'on appelle l'esprit
d'invention. Nicéphore,
ayant appris que son frère était malade en Angleterre,
n'hésita point à se rendre près de lui dans la
seconde quinzaine du mois d'août 1827 avec Mme Niépce. Il
s'arrêta quelques jours à Paris ; il y vit non seulement
M. Daguerre, mais encore M. Lemaître, artiste graveur aussi
distingué par le talent que par l'honnêteté de ses
sentiments. Déjà des rapports existaient entre lui et
Nicéphore, et, depuis la mort de l'inventeur de
l'héliographie, la famille Niépce, et
particulièrement Niépce de Saint-Victor, n'a eu
qu'à se louer de M. Lemaître. Une lettre de
Nicéphore, adressée de Paris à son fils, et
publiée pour la première fois dans l'ouvrage de M.
Fouque, a un véritable intérêt. A cette
époque Nicéphore parlait avec enthousiasme du diorama de
Daguerre et l'on peut d'autant moins suspecter sa
sincérité, que les détails qu'il donne sur le
travail de Daguerre n'ont, comme il le remarque lui-même, aucun
rapport avec l'héliographie ; il y a plus, c'est que je ne
conçois pas comment Daguerre les citait comme preuve de
recherches analogues à celles de Niépce. Je reviendrai
plus tard sur cet objet. Nicéphore
partit enfin pour l'Angleterre. En y arrivant, il trouva son frère
bien plus gravement malade qu'il ne s'y attendait ; non-seulement Claude
était hydropique, [c'est-à-dire
qu'il était probablement atteint de cirrhose éthylique]
mais il y avait encore affection mentale, et certes
l'idée fixe qui le préoccupait, surtout dans les
dernières années. de
sa vie, la recherche du mouvement perpétuel, n'avait, pas peu contribué
à ce résultat.
C'est
à Kew que Nicéphore connut M. Bauër, membre de la
Société royale de
Londres, dont j'ai cité plus haut une lettre honorable en faveur de
l'inventeur de l'héliographie; il ne tint pas à M.
Bauër que Nicéphore
publiât en Angleterre sa découverte ; mais
Nicéphore la quitta en
janvier 1828 sans s'y résoudre. Claude mourut à
Kew-Green, le 10 de
février de la même année. Enfin, c'est
le 5 de décembre 1829 qu'un traité
d'association pour exploiter
l'héliographie fut passé entre Joseph-Nicéphore
Niépce et Daguerre. Le
traité est reproduit intégralement
par M. V. Fouque; il
me suffit de citer les
articles 1 et 5 ainsi conçus :
« Art. 1. Il y aura entre MM.
Niépce et Daguerre société
sous la raison
de commerce Niépce-Daguerre, pour coopérer au
perfectionnement
de ladite découverte, INVENTEE par M. Niépce et
perfectionnée par M.
Daguerre.
Art.
5. M. Niépce met et abandonne à
la société, à titre de mise, son invention,
représentant la valeur de la moitié des
produits dont
elle
sera
susceptible; et M. Daguerre y apporte une nouvelle combinaison de
chambre noire ; ses talents et son industrie équivalent à
l'autre moitié des susdits produits. »
Si l'on
admet que Nicéphore a obtenu des images héliographiques
qui ont excité l'admiration, en Angleterre, des Baüer, en
France, du général Poncet et des nombreux amateurs des
beaux-arts qui visitaient les magasins de la maison Alphonse Giroux (la vérité
sur l'invention de la photographie, par V. Fouque, p. 108 et 109),
etc., les articles 1 et 5 prouvent, sans discussion, que
Nicéphore Niépce a inventé l'héliographie.
Ajoutons que, conformément à l'article 3 du
traité, les procédés sont fidèlement
décrits. il ne peut donc y avoir doute sur l'auteur de la
découverte. En outre,
l'article 5 ne porte comme invention de Daguerre qu'une nouvelle
combinaison de chambre noire, expression qui, n'étant pas définie
par le traité, est tout à fait étrangère
à l'invention de l'héliographie. Tels sont
les faits d'après lesquels je démontrerai,
j'espère, dans le second
article :

FIGURE XVII
Louis Jacques Mandé Daguerre (1787-1851)
-1° Que
l'honneur de la découverte originale de l'héliographie
appartient
absolument à Joseph-Nicéphore Niépce, et qu'il a
parfaitement établi
les conditions de la réalisation de la découverte ;
- 2° Que
Daguerre a eu le mérite incontestable, en
observant ces conditions, de substituer au bitume de Judée, la
matière sensible à l'action de la lumière,
l'argent ioduré, beaucoup plus impressionnable ;
-
3°
Enfin, que Talbot a eu le mérite incontestable de substituer aux
métaux et au verre, employés par Joseph-Nicéphore
Niépce et Daguerre, le papier, de sorte qu'aujourd'hui le
daguerréotype n'est plus d'usage.

FIGURE XVIII
Henry Fox Talbot
Nicéphore
mourut au Gras, dans sa maison de campagne, à l'âge de soixante-huit ans
et quatre mois, le 5 de juillet 1833. [il s'est agit selon toute vraisemblance
d'une mort subite, cf. supra] Ses restes mortels
reposent dans le cimetière de Saint-Loup-de-Varennes,
près de Châlon - sur - Saône. La IIIe partie de
l'ouvrage de M. V. Fouque a pour objet de montrer que Joseph
Nicéphore Niépce est bien l'auteur de
l'héliographie, et que Daguerre a eu le grand tort de forcer
Isidore Niépce, le fils de Nicéphore, à signer un
traité après la mort de son père, dans lequel il
est dit qu'un procédé nouveau de fixer les images de la
chambre obscure portera le nom seul de Daguerre, par la raison que
jamais, sans l'intervention de Nicéphore, Daguerre n'eût
imaginé le daguerréotype. Enfin la IVe partie est un
exposé généalogique de toutes les branches de la
famille Niépce. Je ne puis terminer le compte que je viens de
rendre de l'ouvrage de M. Victor Fouque sans le féliciter, au
nom de la vérité et de la science, d'avoir attaché
son nom à une oeuvre consciencieuse et tout à fait
patriotique en faveur d'un de ses concitoyens, je m'estimerai heureux
si, dans l'article qui suivra celui-ci, j'apporte quelques raisons
scientifiques en faveur d'un homme de génie, qui eut toutes les
vertus du père de famille et du citoyen.
E. Chevreul.
DEUXIEME ARTICLE -
JOURNAL
DES SAVANTS - MARS 1873.
Lorsqu'on
veut exposer des faits scientifiques dont on ne peut rattacher les
causes à un système de principes propres à
satisfaire un esprit rigoureux, l'ordre chronologique de leur
découverte doit être préféré à
tout autre, par la raison qu'il est conforme à la
vérité ; il va sans dire que, de rigueur, au point de vue
de l'histoire des sciences, on ne peut lui en préférer
aucun autre ; de sorte que le
lecteur d'une telle oeuvre n'aura rien à désirer, si en
outre, l'auteur a étudié le passé avec l'intention
de rattacher à chaque découverte tout ce qui peut avoir
de l'analogie avec les faits qu'elle concerne, soit qu'il veuille
relever un mérite oublié, soit qu'il s'agisse du cas
contraire où les faits
rappelés relèvent le mérite de l'auteur de la
découverte dont on parle.
Généralités
servant d'introduction
En appliquant cette
manière de voir à l'histoire de la découverte de
l'héliographie, je parlerai avant tout d'un composé que
l'on connut d'abord sous le nom de lune cornée [voir l'introduction en commentaire de toute
cette séquence]; lune parce que
c'était le nom de l'argent, et cornée, à cause de
la ressemblance apparente du composé avec la corne [cf. l'article ARGENT du traité de
chimie de Girardin].
Les alchimistes et les
métallurgistes anciens le connaissaient sous cette
dénomination. La nomenclature de Lavoisier le nomma muriate
d'argent, le supposant formé d'acide muriatique et d'oxyde
d'argent. Aujourd'hui, il porte le nom de chlorure d'argent, parce que
le chlore et l'argent en sont considérés comme les
éléments. Lorsque ce composé se produit par la
réaction de l'acide chlorhydrique et de la solution aqueuse d'un
sel d'argent, de l'azotate, par exemple, il apparaît sous la
forme d'un précipité du blanc le plus beau, susceptible
d'éprouver, sous l'influence de la lumière, une
coloration d'autant plus vive et plus rapide jusqu'au noir que la
lumière sera plus vive, ou si, diffuse, l'action en sera
prolongée davantage. Il y a longtemps que, dans les cours de
chimie, on rendait cette propriété évidente en
opérant un précipité de chlorure d'argent à
l'obscurité dans un vase de verre sur lequel on avait
appliqué un papier noir découpé de manière
à représenter une figure ou des caractères
d'écriture. En exposant ensuite le chlorure
précipité au soleil, la découpure laissant arriver
la lumière à certaines parties du chlorure seulement,
reproduisait en noir sur fond blanc l'image de la découpure, et
l'effet frappait tous les yeux, si l'on avait enlevé le papier
noir après l'insolation. Faut-il s'étonner,
d'après la connaissance de ces faits, que le physicien Charles,
à la fin du XVIIIe siècle, et, au commencement de
celui-ci, Wedgwood d'abord et H. Davy ensuite, aient essayé de
tirer parti de cette propriété du chlorure d'argent ?
Mais leurs essais n'aboutirent à rien, par la raison que la
conservation de l'image, une fois produite, exigeait
nécessairement la séparation de la portion du chlorure
qui avait été préservée de l'insolation pan
le papier noir dont il
était couvert ;car le papier une fois enlevé, la
lumière le noircissant, l'image cessait d'apparaître sur
un fond blanc. De là cette conclusion : pour obtenir l'image
dessinée par la lumière dans une chambre obscure sur une
matière sensible à son action, il ne faut pas seulement
une matière sensible, mais il faut encore connaître un
moyen de séparer la PARTIE INSOLÉE DE CETTE MATIÈRE, DE
LA PARTIE QUI NE L'A PAS ÉTÉ. Ajoutons que, si la
matière sensible était, comme le chlorure d'argent,
susceptible de noircir sous l'influence de la lumière,
l'épreuve serait dite inverse, puisque les parties
frappées alors parla lumière, dans l'image du
modèle de la chambre noire où étaient les clairs,
se trouveraient, sur l'épreuve, reproduites en noir : en ce cas,
la qualification d'inverse donnée à l'image est donc de
toute justesse, puisqu'une reproduction fidèle de l'image
eût exigé que les clairs et les ombres fussent
disposés comme ils le sont dans le modèle, pour que
l'épreuve reçût la qualification de directe. Ainsi,
avant Nicéphore Niépce, on avait cherché à
fixer l'image de la chambre obscure sur le chlorure d'argent, et nous
avons dit pourquoi on n'avait pas réussi. En mentionnant
maintenant un second procédé, qui aurait pu être
employé, si on l'eût voulu, nous aurons passé en
revue tout ce qui est relatif à l'héliographie
considérée avant les recherches de Nicéphore
Niépce. Dans un mémoire lu à l'Académie des
sciences (le 2 de janvier 1837), où j'ai
examiné l'influence de la lumière sur les étoffes
teintes mises dans différents gaz et le vide, je suis
arrivé à la conclusion que la plupart des matières
colorantes d'origine organique fixées par la teinture sur les
étoffes ne sont, en général,
décolorées qu'à la double condition de recevoir
l'influence de la lumière dans l'air atmosphérique ou le
gaz oxygène, de sorte qu'elles conservent leur couleur dans le
vide éclairé par le soleil et dans l'air obscur. Une
application de ce principe pour conserver les étoffes teintes,
les tableaux, etc., c'est de les soustraire à la lumière
du soleil au moyen de housses, si ce sont des meubles, ou de rideaux,
si ce sont des
tableaux encadrés, de les couvrir avec des étoffes
vertes, bleues foncées ou noires, et, à l'appui de cette
application, j'extrais le passage suivant du mémoire
précité :
« Un croisé de coton teint à
l'indigo, couvert d'une bordure de la même étoffe teinte
également en bleu d'indigo, mais dans laquelle un dessin blanc avait été
réservé sur les deux faces, ayant reçu, pendant plusieurs années, l'action du
soleil, de manière que toute la face de la bordure qui y était exposée
fût entièrement passée en fauve grisâtre, a présenté le
résultat suivant : lorsqu'on a eu détaché la
bordure qui le recouvrait,
les parties du croisé bleu correspondantes au dessin blanc de la bordure étaient
décolorées par la lumière que le dessin blanc avait transmise, de manière
que ce même dessin était reproduit sur le croisé, et, d'un autre
côté, les parties bleues de la face de la bordure qui touchaient le croisé
n'étaient pas sensiblement affaiblies. Cette observation est donc une preuve
évidente de l'influence exercée
par une toile de couleur foncée, pour préserver des
matières altérables
par la lumière. »
Je mets sous les yeux de la conférence le croisé bleu
dont je viens de parler. Cette observation, faite avant le 2 de janvier
1837 et plus d'un an avant la publication du procédé de
Daguerre, montre qu'on aurait pu recourir à un
procédé de cette catégorie comme
moyen
héliographique, auquel je l'avoue, je ne pensais nullement
alors. Si l'on alléguait
maintenant que la figure de la bordure laisse beaucoup à
désirer, je répondrais par un second exemple où
des lettres d'une couleur, orangée rabattue ont
été fidèlement reproduites en rose sur une feuille
de papier de cette couleur dont la matière colorante
était très-altérable par les actions
simultanées de l'air et de la lumière. La feuille blanche
imprimée en caractères de couleur orangée rabattue recouvrait la
feuille rose; or la lumière transmise à celle-ci par la
partie blanche de la première agissant avec l'oxygène de
l'air, ayant détruit toute la couleur rosé
correspondante, tandis que la couleur rose correspondante aux lettres
ne l'avait pas été, ces lettres ayant fait fonction
d'écran, on voit comment les caractères orangés
furent reproduits en rose sur la feuille de cette même couleur.
La conférence pourra juger de la fidélité de cette
reproduction par le fait matériel que je mets sous ses yeux : je
le dois à un honorable instituteur de la commune de Gentilly,
qui, après l'avoir observé, m'en demanda la cause. En
rapportant ces deux faits plus de quarante ans
après la découverte de Nicéphore Niépce,
loin d'avoir l'intention d'affaiblir en quoi que ce soit le
mérite de l'illustre inventeur de l'héliographie, je veux
encore le relever, en disant bien haut qu'il fut le premier à
chercher par l'expérience à fixer les images de la
chambre noire en recourant à des procédés de
décoloration plus ou moins analogues aux deux faits que je viens
de citer. Je rappelle encore avec la même intention l'esprit
d'investigation qui lui suggéra l'idée, pour atteindre
son
but, de profiter de l'observation de Vogel relativement à la
modification que subit le phosphore exposé dans le vide à
la lumière; alors le combustible se colore en rouge et perd sa
solubilité dans des liquides qui le dissolvaient avant sa
modification, observation que l'on a peut-être perdue de vue
depuis les travaux du chimiste de Vienne, M. Schroetter. Certes, plus
les essais de Nicéphore, qui n'ont pas répondu à
ses espérances ont été nombreux, plus il a
donné de preuves de son esprit d'invention, en même temps
qu'il a montré à tous les savants capables
d'apprécier les actes de cet esprit, combien le but qu'il a
atteint était difficile à toucher; et c'est cette
réflexion qui,
développée plus loin relativement au
procédé de Daguerre, nous montrera l'extrême
différence qu'il y a entre une découverte vraiment
originale et un procédé qui l'a reproduite plus tard avec
quelque avantage réel; et tel est le mérite incontestable
du procédé de Daguerre, quoique, dès à
présent, nous fassions la remarque que ce procédé
a des inconvénients, ou, en d'autres termes, n'a pas, au point
de vue pratique, tous les avantages de l'héliographie.
En résumé, à Nicéphore Niépce
revient incontestablement l'honneur d'avoir découvert
l'héliographie, de laquelle dérivent la
daguerréotypie et la photographie sur papier, due à
Talbot.
PREMIERE
SECTION
DE
L'HÉLIOGRAPHIE, DE
LA DAGUERRÉOTYPIE ET DE LA PHOTOGRAPHIE
§
I - De l'héliographie
C'est Nicéphore Niépce qui a rempli le premier les deux
conditions nécessaires à fixer l'image de la chambre
obscure, à savoir :
-1° l'emploi d'une
matière sensible a l'action de la lumière, laquelle
après avoir été appliquée sur une surface solide, est exposée au foyer de
la chambre obscure, là où se peint l'image;
- 2° l'emploi d'un liquide
capable de dissoudre toute la matière sensible qui n'a point
été modifiée par la lumière à
l'exclusion de celle qui l'a été.
Nicéphore Niépce, après plusieurs années
d'essais, donna la préférence, comme matière
sensible, au bitume de Judée [rappelons
que Fulcanelli parle du bitume de Judée pour assurer la jointure
des cornues... N'est-ce pas là cabale de la part de l'Adepte et
n'avait-il pas autre chose à l'esprit en lançant
l'expression ? Cf. le Livre secret d'Artephius -],
qu'il appliqua sur une plaque métallique en le
pénétrant d'abord d'huile volatile de lavande, puis le
faisant dissoudre dans un mélange d'une partie en volume d'huile
de lavande et de neuf parties d'huile de pétrole. La plaque
enduite de la solution de bitume, après l'évaporation du
dissolvant, était exposée au foyer de la chambre noire; il
arrivait alors que toutes les parties du bitume que frappait la
lumière perdaient leur solubilité dans l'huile de lavande
et de pétrole, [parlant
par cabale, il faut dire leur volatilité ; on rejoint ainsi la
notion d'AIR des SAGES, développée par Philalèthe
dans son Introïtus
: ce milieu dissolvant, dans le cas présent, est
représenté par cette huile mixte de lavande et de
pétrole] et que dès lors, en
plongeant la plaque, à la sortie de la chambre obscure, dans le
liquide huileux, tout le bitume non insolé se dissolvait, tandis
que celui qui échappait à l'action du dissolvant
était la portion de bitume qui, ayant été
frappée par la lumière, [fixation du Mercure par le Soufre :
voilà la fable d'Atalante et
d'Hippoménès ; voilà encore Appolon, aux
chaussures d'or, vainqueur de Mercure à la course... Est-il
besoin d'en dire plus ?]
conservait les traits de l'image, et la modification étant
proportionnée à l'énergie de la lumière, on
avait des clairs et des ombres de différents tons, qui
produisaient le relief de l'image. [N'a-t-on
pas là, de même, l'image de cet athanor sur lequel
l'artiste, transformé en chevalier bardé de fer,
protège des rigueurs du soleil, symbolisé par un rayon
igné, un four que l'on voit distinctement, sis au portail
central de Notre-Dame de Paris ? Cf. Gobineau
de Montluisant]
On conçoit que la matière du dessin était le
bitume modifié qui restait fixé sur la partie de la
plaque où la solution avait été appliquée.
Telle est la manière dont Nicéphore Niépce a
réalisé la fixation de l'image, mais là n'est pas
toute la découverte. Il s'est dit : si le bitume qui recouvre le
métal représente l'image de la chambre obscure,
n'arrivera-t-il pas qu'en faisant mordre par un acide le métal
mis à nu après l'apparition de l'image, j'aurai ainsi une
planche gravée de telle sorte qu'en enlevant le bitume
modifié qui a protégé lé métal
contre l'action érosive de l'acide, l'image apparaîtra,
les reliefs du métal en seront les clairs et les parties creuses
en seront les ombres ou les traits correspondants.
Eh bien, l'expérience a justifié la conjecture de
Nicéphore Niépce, et je rappelle la reproduction du
portrait gravé de Georges, cardinal d'Amboise,
exécuté en 1824 sur plaque d'étain, en faisant
remarquer que cette épreuve est une des premières
obtenues par le procédé que je viens de décrire.

FIGURE XIX
Cardinal d'Amboise, plaque d'étain - vers 1820 - cf. figure XV
On ne
peut donc pas refuser à Nicéphore Niépce
l'invention de l'héliographie, ni celle de la gravure
héliographique. Et, quoi qu'en ait dit Arago dans la citation
que nous avons faite d'un
passage de son rapport, le procédé de Nicéphore
Niépce mérite parfaitement la qualification de
méthode, car il est de toute évidence que la
daguerréotypie et la photographie sur papier, de Talbot,
ne font que répéter la découverte mère avec
des matières sensibles différentes sur des subjectifs
dont la nature peut varier. Après avoir donné les raisons
pour lesquelles Nicéphore Niépce doit être
considéré comme l'inventeur de l'héliographie, je
vais examiner son oeuvre au point de vue des difficultés qui
naissent des matières qu'il a employées, acte de justice
pour reconnaître les véritables perfectionnements
apportés à l'oeuvre originale, sans atténuer la
gloire de l'inventeur, puisqu'elle doit être
considérée comme incontestable, par les raisons que nous
en avons données (Dans le premier
article, février 1873, p. 81 et 82).
La durée de huit heures qu'exigeait l'exposition du bitume
à la lumière, pour que l'image de la chambre obscure
fût satisfaisantes, était un inconvénient à
cause des changements de la répartition des clairs et des ombres
dans la reproduction de l'image. Mais cet inconvénient
n'était point inhérent à la méthode, comme
le démontra, en 1853, le petit-cousin de Nicéphore, Niépce de Saint-Victor,
en donnant au bitume de Judée plus de sensibilité
à la lumière. Si, en outre, on tient compte de la
position de Nicéphore, habitant à la campagne, loin des
ressources d'une grande ville comme Paris, et à une
époque où la facilité des communications
était si différente de ce qu'elle est aujourd'hui, de
sorte que, pour réparer un accident de chambre obscure,
Nicéphore n'avait que l'opticien Scotti, de Châlon et le
baguier de son fils Isidore (premier article, p. 76), on
a une idée vraie des difficultés contre lesquelles il a
lutté sans succomber ! Ajoutons encore que la passion de Claude
pour construire des machines propres à démontrer,
croyait-il, le mouvement perpétuel, mit trop souvent à
l'épreuve le désintéressement de Nicéphore;
si la générosité fraternelle allait trop loin,
l'excellent père de famille, pénétré de ses
devoirs, se croyait obligé à faire passer
l'économie sur la dépense même
qu'entraînaient incessamment ses propres recherches et n'oublions
pas que, commencées dès 1814, la mort seule y mit un
terme le 3 de juillet 1833. Parlons maintenant de la
daguerréotypie et de la photographie.
§2 - De la
daguerréotypie

FIGURE XX
Historique et Description des procédés du
Daguerréotype et du Diorama - 1839
Après avoir mis hors de doute, dans l'article
précédent, la découverte de l'héliographie
par Nicéphore Niépce, j'ai montré que Daguerre, en
s'associant avec lui pour exploiter les avantages de la
découverte, n'avait apporté à la
société que son talent personnel et les connaissances
pratiques du peintre mises en évidence par les Tableaux du
Diorama; car les perfectionnements de la chambre obscure, tout à
fait étrangère à l'invention de
l'héliographie, et dont cependant l'acte
faisait mention, remontaient à 1812 (11 de juin),
et avaient pour auteur Wollaston, et quant à l'achromatisme des
verres, opéré plus tard, on le devait à l'artiste
Charles Chevalier. N'oublions pas que Nicéphore, en 1827 et
1828, ne vit jamais aucun essai héliographique de Daguerre, et
qu'en 1835 son fils Isidore, venu à Paris pour une
révision de l'acte passé avec Nicéphore , que la
mort avait frappé en 1833, comme nous l'avons dit, n'en vit pas
davantage, et cependant alors il était de l'intérêt
de Daguerre de prouver qu'il avait trouvé un
procédé en réalité supérieur
à celui de Nicéphore, puisque, dans le nouveau
traité, le nom de Daguerre devait précéder celui
de Nicéphore Niépce. Mais ce ne fut que de 1835 à
1837 qu'après beaucoup de travaux Daguerre fut en droit de se
dire auteur du procédé qui porte son nom. Quelles
conclusions tirais-je de ces faits, en m'abstenant de toute
réflexion
relative à la conduite de Daguerre, à l'égard des
changements au traité primitif qu'il imposa au fils de
l'inventeur de l'héliographie ?
- La première, c'est que Daguerre jusqu'à la mort de
Nicéphore, n'avait fait aucune recherche qui eût trait
à l'héliographie.
- La seconde, c'est qu'il mit beaucoup de temps à
découvrir le procédé qui porte son nom,
procédé qui lui appartient incontestablement.
- La troisième, c'est qu'incontestablement, à mon sens,
il n'aurait point imaginé ce procédé, s'il
eût ignoré les recherches originales de Nicéphore
Niépce, qui avait démontré par le fait la
possibilité de fixer l'image produite par la lumière dans
la chambre obscure, au moyen d'une matière sensible [notons
qu'il s'agit là du point crucial dans le développement
que nous entendons donner au symbolisme alchimique, appliqué
à l'héliographie], de laquelle on
séparait ensuite la portion de cette matière sur laquelle
la lumière n'avait point agi.
[nous montrons que cette
séparation est en tout point semblable à celle des
alchimistes. Il n'est bien sûr pas question d'établir le
fait - d'ailleurs impossible - que les vieux alchimistes aient
pratiqué l'héliographie ! Non. Ce serait une
absurdité et rien, ni dans l'histoire des sciences ni dans l'histoire de l'alchimie,
ne prête en quoi que ce soit de point en ce sens. Du moins
pouvons-nous émettre des conjectures, posées non en
hypothèse mais en pure allégorie, en pure
métaphore spirituelle, qui permettent d'établir des
points de jonction des plus curieux et des plus intéressants
entre les couleurs de l'oeuvre - voyez là-dessus Jacques Tol
- et les couleurs qui se dégagent, par l'entendement, des
procédés techniques des pères de la photographie,
c'est-à-dire de l'héliographie. Et Chevreul met justement
l'accent sur les difficultés extrêmes qu'éprouva
Nicéphore Niépce à progresser, sur sa solitude -
qui s'inscrit en filigrane dans la correspondance qu'il échange
avec Claude, toqué du mouvement perpétuel... - et sur le
fait, non moins important que Nicéphore fut le SEUL et VERITABLE
inventeur, le père fondateur, de ce qui allait, en un sens,
révolutionner le monde en le faisant verser progressivement, et
comme par avance, vers le XXe siècle. Nous développons
ces points dans le préambule aux articles de Chevreul]
Je ne puis donc admettre, d'après la manière dont je me
représente l'esprit humain [voyez
là-dessus deux autres articles de Chevreul, consacrées
aux connaissances du ressort de la philosophie naturelle : 1, 2]
lorsqu'il fait des découvertes vraiment originales, que le
procédé de Daguerre, quelque admirable qu'en paraisse le
résultat, soit une découverte originale susceptible
d'amoindrir en quoi que ce soit la découverte vraiment
mère de l'héliographie. Effectivement, les recherches de
Nicéphore Niépce ont le caractère d'une
découverte absolument originale; nombreuses et variées,
poursuivies des années avec la plus vive
persévérance, elles aboutissent enfin au but que l'auteur
s'était proposé, et sans précédent. [on
ne se rend plus compte de la SIGNIFICATION, du SENS philosophique, qui
s'inscrit sous une héliographie moderne... Il serait vain d'en
dire plus là-dessus ] Daguerre
lui-même, avant d'en connaître le résultat, le
disait impossible. Quelle que soit la beauté de l'image
daguerrienne, elle est produite, comme l'image héliographique,
par une matière sensible, l'argent iodé [matière
éminemment alchimique, termes mêmes qu'emploie Louis
Figuier quand il traite de Daguerre, cf. préambule
: qu'on en juge. La lune
cornée - Diane aux cornes lunaires, Diane chasseresse - jointe
à l'IOV
grec,
c'est-à-dire au venin, au poison, à la rouille, au
vert-de-gris, etc. par la cabale phonétique, et aussi
à
ION, c'est-à-dire à la couleur
violet, si souvent peinte
et décrite par les vieux - et les modernes, voyez Fulcanelli et
E. Canseliet - traités
alchimiques.], et celui-ci, après avoir
reçu dans la chambre obscure [évidemment
réductible à la fameuse « putréfaction des
philosophes chymiques », cf. supra et nos symboles. La chambre obscure tient ici lieu de
tombeau : c'est celui que l'on voit sur les gravures et dessins du Rosaire des Philosophes]
l'impression de la lumière [le Soufre rouge
ou teinture : c'est une autre version du
rayon igné solaire de Fulcanelli], est
soumis à un dissolvant [le Mercure],
l'hyposulfite de soude, qui, en dissolvant la matière sensible
que la lumière n'a pas frappée, assure la durée de
l'image. [nous trouvons
là l'exact équivalent des laveures ignées de Nicolas Flamel].
La
différence des procédés est celle-ci : dans le
procédé de Nicéphore, l'image apparaît en
traitant la plaque, à sa sortie de la chambre obscure, par un
dissolvant formé de six volumes d'huile de pétrole
blanche et d'un volume d'huile de lavande, tandis que, dans le
procédé de Daguerre, l'image, avant d'être soumise
à l'hyposulfite de soude, est exposée à la vapeur
de mercure, qui la rend visible. Si le procédé de
Daguerre a une valeur incontestable, s'il a reconnu la
sensibilité de la plaque iodée, il est certain que
Nicéphore a pensé le premier à recourir à
l'iode pour ses travaux héliographiques, et, s'il n'en a pas
tiré autant parti que Daguerre, les difficultés eussent
été, pour l'artiste parisien, bien plus grandes dans le
cas où il eût ignoré que l'argent iodé
pouvait servir en héliographie. Cette seule remarque suffit pour
apprécier combien la position où Daguerre se serait
trouvé aurait été différente, s'il
n'eût pas connu le procédé héliographique de
Nicéphore Niépce, ou que, l'ayant connu, il eût
ignoré que l'iode, en se portant sur l'argent, pouvait
contribuer au
progrès de l'héliographie. Quoi qu'il en soit, Daguerre a
raconté, dans une lettre imprimée
dans le compte rendu de la séance du 23 de septembre 1839,
comment il découvrit la sensibilité de l'argent
iodé à la lumière et l'usage de la vapeur de
mercure pour faire apparaître l'image sur la plaque à sa
sortie de la chambre obscure. Il dit avoir reconnu la
sensibilité de l'argent iodé à la lumière
dans le mois de mai 1831, et l'action de la vapeur de mercure en 1835.
Cette lettre est loin d'être claire et précise, mais, en
l'écrivant, l'intention était évidente, il
prétendait avoir perfectionné le procédé
héliographique de Nicéphore en substituant le
résidu de la distillation de l'huile de lavande au bitume de
Judée, et, en second lieu, n'employa la vapeur de mercure avec
l'intention de se servir de la plaque iodée passée au
mercure, pour la graver au moyen d'un acide. En définitive, il
concluait que la gravure héliographique serait toujours
imparfaite. Nous verrons plus loin que l'auteur du daguerréotype
ne fut pas heureux dans sa conclusion; mais cette lettre fait
connaître que l'exposition convenablement prolongée de la
plaque iodée dans la chambre obscure donne lieu à une
image inverse. Si j'ai bien interprété la lettre de
Daguerre, lorsqu'il observa ce fait il ignorait que l'image est
déjà produite sur la plaque avant que la vapeur de
mercure la rende visible. Tel est de récit de Daguerre : il
ajoute que l'image inverse produite sur la plaque par une exposition
convenablement prolongée revient directe par l'exposition de la
plaque, légèrement mouillée, au contact de l'acide
carbonique, parce qu'alors, dit-il, le gaz acide produit, par sa
combinaison avec les parties de l'iode frappées par la
lumière, un composé
très-blanc. Si le fait est vrai, l'explication a besoin de
contrôle pour être admise définitivement comme
l'expression de la vérité.

FIGURE XXI
Louis
Daguerre par Jean Baptiste Sabatier-Blot, 1844
L'auteur d'une histoire de la photographie attribue au hasard la
découverte de la sensibilité de l'argent iodé. Une
cuiller placée sans intention sur une plaque d'argent
iodé exposée à la lumière, y laissa son
image. Pour comprendre ce fait, il faudrait admettre que
l'exposition eût
été suffisamment prolongée, puisque ce
n'est qu'alors que l'image apparaît, d'après Daguerre,
dans la chambre obscure; mais évidemment alors l'image
n'eût pas été produite comme elle l'est dans la
chambre, car c'est l'argent iodé placé en dehors de la
cuiller, recevant directement l'influence de la lumière, qui
eût été bruni par elle. Et en effet,
l'expérience que j'ai répétée ne m'a pas
donné l'image de la cuiller, mais, en plaçant une spatule
de platine parfaitement plane sur une plaque daguerrienne
exposée à la lumière, j'ai eu l'image de la
spatule, effet qui est le contraire de l'image héliographique ou
photographique, puisqu'il provient de ce que la spatule, en faisant
écran, a préservé la partie de la plaque qu'elle recouvrait de l'action de la
lumière, tandis que le reste de la plaque s'est colorée
en la subissant. Cet exemple justifie bien ce que j'ai dit de la
difficulté d'écrire l'histoire d'une science quand on est
étranger à ses procédés.
§ 3. - De la Photographie.
Lorsque l'héliographie fut connue, quelques personnes revinrent
à l'idée de chercher les moyens de fixer l'image de la
chambre obscure sur un papier sensible, de préférence
à une plaque métallique. Parmi elles M. Talbot assure s'être livré
à ce travail dès 1835, mais il ne fit
connaître son procédé que de mai à juin
1841, c'est-à-dire après Daguerre; mon intention n'est
pas de le décrire, mais seulement d'en montrer l'analogie avec
l'héliographie relativement à une matière sensible
et au moyen d'enlever, après l'exposition à la
lumière du soleil, la partie de la matière non
insolée, à l'exclusion de la partie qui l'a
été, ce qui, selon moi, sont les deux conditions qui
justifient la qualification de découverte MÈRE, que j'ai
donnée à l'invention de l'héliographie. M. Talbot
prépare un papier sensible en plongeant un papier
imprégné de nitrate d'argent dans de l'iodure de
potassium. Ce papier, renfermant de l'iodure d'argent, est passé
dans une solution de nitrate d'argent, d'acide acétique et
d'acide gallique, appelée gallo-nitrate d'argent. On
opère
à la lueur d'une bougie. Ce papier ainsi préparé
est exposé une minute environ au foyer de la chambre obscure
puis, à la lumière d'une bougie, il est replongé
dans le gallo-nitrate d'argent, puis chauffé doucement, et
l'image apparaît; on le lave, on l'humecte avec une solution de
bromure de potassium, puis on le lave et on le sèche. L'image ainsi obtenue est inverse;
pour l'obtenir directe, on applique le papier inverse sur le papier
sensible qui doit reproduire l'image directe; les deux papiers sont
pressés fortement pendant l'insolation, puis on les
sépare, et on traite le papier à image directe comme le
premier.
DEUXIEME
SECTION.
PERFECTIONNEMENTS
APPORTÉS À L'HÉLIOGRAPHIE, À LA
DAGUERRÉOTYPIE ET
À LA PHOTOGRAPHIE.
Il entre dans ma manière d'écrire l'histoire des
découvertes, d'exposer chacune d'elles d'abord telles que
l'auteur en a parié, et d'exposer ensuite les principaux
perfectionnements dont elle a été l'objet. Cette
manière de procéder a le grand avantage de montrer
clairement qu'une découverte, qu'une invention, quelque
surprenante qu'elle paraisse, quelque favorable que soit le jugement qu'on en .porte, prête
à recevoir promptement des modifications propres à la
perfectionner davantage.
§ 1 -
Perfectionnement de l'image héliographique.
Nous avons dit plus haut (p. 282), que Niépce de Saint-Victor,
le petit-cousin de Nicéphore, avait montré, en 1853, que
la durée de huit heures d'exposition à la lumière,
de la plaque rendue sensible par le bitume de Judée,
n'était point inhérente au procédé de
Nicéphore : c'est maintenant l'occasion de dire que Niépce de Saint-Victor,
en enduisant la plaque à graver d'un vernis formé de
benzine anhydre, 90 grammes, d'essence de zeste de citron, 16 grammes,
de bitume de Judée pur, 2 grammes, a réduit la
durée de l'exposition de la plaque sensible, dans la chambre
obscure, de vingt-cinq minutes à une heure, seulement de quatre
à huit minutes, lorsqu'il s'agit de copier une gravure
appliquée contre la plaque sensible. Et, en rappelant les
progrès de la gravure héliographique, nous aurons un fait
de plus à citer de la persévérance que Daguerre a
mise à discréditer les travaux de l'inventeur de
l'héliographie, car nous avons vu plus haut (page 285) que, des
expériences auxquelles il s'était livré, il avait
conclu, que la gravure héliographique serait TOUJOURS
imparfaite, ne pouvant croire que, si le succès n'avait pas
couronné ses recherches, personne désormais pût
dépasser la limite qu'il posait avec tant d'assurance ! Les
publications de gravures héliographiques qui suivirent la
recherche de Niépce de Saint-Victor témoignent que le
sentiment de la famille, qui l'avait porté à
perfectionner la gravure héliographique, n'était point
une illusion du coeur, mais un sentiment d'accord avec une raison
intelligente, bien plus près de la vérité que ne
l'était la passion sous l'impression de laquelle Daguerre
déclarait impossible le perfectionnement de la gravure
héliographique. Parmi les publications de gravures
héliographiques, je citerai :
- Celle des cuivres d'Albert Dürer, et la reproduction de
quelques-unes
des estampes de Marc-Antoine Raimondi, par Benjamin Delessert (neveu) ;
- Celle des eaux fortes de Lepautre, par Baldus ;
- L'Iconographie zoologique, par MM Deveria et Louis Rousseau,
d'après les clichés des frères Bisson ;
- Les publications de M. Riffaut.
Parmi les savants qui se sont occupés de perfectionner la
gravure héliographique, je citerai M. Donné comme un des
premiers qui s'en occupa avec quelque succès, et surtout M.
Fizeau, qui, par un ingénieux procédé, montra une
fois de plus la sagacité de son esprit.
§ 2 -
Perfectionnement de l'image daguerrienne
Si de notables perfectionnements ont été apportés
à l'héliographie, des perfectionnements non moins
notables l'ont été à la production de l'image
daguerrienne, et cela à une époque bien plus
rapprochée, par le temps, de l'origine de la
daguerréotypie, que les perfectionnements apportés
à la gravure héliographique que ne l'ont
été de l'invention de Nicéphore Niépce, et,
fait curieux, lorsque Daguerre insistait sur le grave
inconvénient d'une durée de huit heures d'exposition de
la plaque héliographique dans la chambre obscure, il
était loin de prévoir qu'un des premiers
perfectionnements de son procédé aurait pour objet de
réduire la durée de l'exposition de la plaque
métallique de quinze minutes à quelques minutes, et
même à quelques secondes, comme il est possible de le
faire aujourd'hui. Pour être juste, il faut reconnaître que
ce résultat a été obtenu par le perfectionnement
apporté à la chambre obscure et par la découverte
des substances accélératrices [comment
là encore ne pas voir un parallèle avec les fameuses
« multiplications » des alchimistes où, lors des
réitérations de certaines phases du grand oeuvre, ils
voient leurs matières subir une évolution de plus en plus
rapide... Cf. Ripley et nos symboles].
Charles Chevalier est l'auteur du premier perfectionnement : c'est
d'avoir appliqué à la chambre obscure un objectif qui,
composé de deux verres achromatiques, a une puissance
considérable de lumière relativement à l'ancien.
La découverte de la première substance
accélératrice est due à Claudet
: il reconnut que
l'argent iodé reçoit du chlorure d'iode une
sensibilité qu'il n'avait pas auparavant. On sait aujourd'hui
que le chlore, le chlorure de soufre, le brome, le bromure
d'iode, la
chaux bromée, le bromoforme, l'acide chloreux, etc., etc.,
jouissent de cette propriété. La chaux bromée est
généralement, employée, et l'acide chloreux l'est
quand on désire réduire la durée de
l'exposition à moins d'une minute. Ainsi, le reproche que
Daguerre faisait à Nicéphore Niépce sur la lenteur
avec laquelle la matière sensible de sa plaque
héliographique recevait l'impression de la lumière put
lui être adressé, puisque c'est grâce aux
perfectionnements apportés à son procédé
que la reproduction fidèle de la figure humaine, par le
daguerréotype, est devenue possible, ainsi que la reproduction
fidèle de l'image d'un corps quelconque en mouvement. L'image
daguerrienne avait le grave inconvénient de s'altérer par
certaines vapeurs, par exemple, celles de plusieurs composés
sulfurés, et l'argent amalgamé manquait
d'adhérence au métal
qu'il recouvrait. Grâce
à un ingénieux procédé de M. Fizeau, ces
inconvénients n'existent plus : il suffit, pour les
prévenir, de dorer la surface de la plaque daguerrienne par un
procédé très-simple. L'image daguerrienne est
passée au bain d'hyposulfite de soude, puis soumise, soit
à l'action de l'hyposulfite de soude auquel on a ajouté
du chlorure d'or, soit à une solution d'hyposulfite d'or et de
sodium de Fordos et de Gelis; enfin on fait chauffer convenablement,
jusqu'à dégagement de bulles gazeuse; l'argent
désiodé par l'hyposulfite se dore, ainsi que l'argent uni
au mercure, mais ces deux métaux conservent leur blancheur et
deviennent en même temps assez adhérents à la
plaque pour résister à un frottement qui aurait
détaché l'argent amalgamé non doré. Enfin,
Niépce de Saint-Victor eut l'heureuse idée, en 1847, de
préparer des images inverses sur plaques de verre enduit d'une
couche d'amidon cuit ou de blanc d'oeuf préparé de
la manière suivante : à l'eau tenant en solution l'amidon
cuit ou l'albumine, il ajoute de l'iodure de
potassium, puis le liquide
est étendu uniformément sur le verre; la couche
étant sèche, il la rend sensible en la plongeant dans
l'acéto-nitrate d'argent de Blanquart-Evrard,

FIGURE XXIII
(daguerréotype de Louis Désiré Blanquart-Evrard,
ca. 1860)
puis il l'expose
à la chambre obscure, conformément au
procédé de cet habile photographe. L'image inverse, ainsi
produite, sert de cliché pour reproduire autant d'images
directes qu'on le veut. En parlant de ce procédé à
l'Académie,
dès 1847, j'insistai sur la beauté de l'image, eu
égard à la pureté du dessin et à la
dégradation de la lumière, qualités dont la cause
est l'homogénéité de l'enduit; mais, à
l'époque où je le préconisais, le
daguerréotype était en grande faveur, et l'on ne
prévoyait pas encore le service qu'il rendrait à la
photographie et combien il contribuerait à en étendre
l'usage.
§ 3. - Perfectionnement
de la photographie.
Le procédé de Talbot,
tout-ingénieux qu'il est, et
toute simple et économique qu'en est aussi l'exécution,
quand on le compare au daguerréotype, ne restreignit pas
sensiblement l'usage de ce dernier; mais, à partir de la
publication d'un simple amateur de Lille, Blanquart-Évrard,
faite en 1847, le procédé de Talbot reçut quelques
modifications qui, sans être considérables,
ajoutèrent à la facilité de son exécution,
et dès lors l'image sur papier, ou la photographie proprement
dite, se développa, et, grâce à de nouveaux
perfectionnements, elle finit par se substituer absolument à la
daguerréotypie. Voici le procédé
abrégé de Blanquart-Évrard pour préparer
d'abord le papier à image inverse (ou cliché) et le
papier à image directe.
Papier à image
inverse.
Un papier est pénétré d'une solution de nitrate
d'argent; il est égoutté et séché, puis
plongé dans une solution d'iodure de potassium additionné
de 1/25 de bromure.
Ce papier, lavé et
séché, est
étendu sur une glace horizontalement; il y adhère en
même temps qu'il reçoit quelques gouttes d'une solution
aqueuse d'acide acétique et de nitrate d'argent; on couvre le
papier d'une ou plusieurs feuilles de papier buvard humecté; on
presse avec une seconde glace et on porte l'ensemble dans la chambre
obscure, de manière que la première glace reçoive
l'impression de la lumière ; l'exposition ne dure que le quart
du temps qu'exigerait une plaque daguerrienne; le papier
impressionné est étendu sur un plateau de verre
légèrement mouillé et soumis à l'action
d'une solution saturée à froid d'acide gallique; à
l'instant, l'image apparaît. La solution est retirée avant
que les blancs du papier perdent leur blancheur. Le papier est
lavé.
Papier à image
directe.
Il est passé dans une solution de chlorure de sodium,
séché sur le papier buvard, puis plongé dans un
bain de nitrate d'argent et lavé. On le place sur la surface du
papier-cliché, on couvre d'une glace et on expose vingt minutes
au plus au soleil. On porte le papier impressionné dans une
pièce obscure, on le tient plongé un quart d'heure dans
l'eau pure, puis deux heures dans l'eau d'hyposulfite de soude. Je
note, sans réflexion, que Blanquart-Evrard n'a pas cité
le nom de Talbot. Le reproche réel qu'on pouvait faire à
ce procéda tenait à la structure du papier, si
hétérogène, physiquement parlant, quand on
lecompare à l'homogénéité d'une surface
métallique polie ; dès lors on ne pouvait
prétendre avoir la pureté de trait et la
dégradation de la lumière de l'image sur métal.
Heureusement cet inconvénient disparut en grande partie par
l'heureuse idée de Niépce de Saint-Victor, qui substitua
au papier-cliché une glace enduite d'albumine
de l'oeuf rendue
sensible par de l'iodure de potassium ; mais l'enduit albumineux
péchait par la sensibilité. Heureusement, G. Le Gray
indiqua le collodion (C'est le pyroxyle
ou coton-poudre qu'on a dissous dans un mélange d'alcool et
d'éther et obtenu ensuite en feuille homogène par
l'évaporation du dissolvant); mais c'est
à Fry et à Arche qu'est dû le meilleur mode
d'employer cette matière. Le collodion, bien
préparé, a le grand avantage d'être fort sensible
à l'action de la lumière : il en reçoit
l'influence en une seconde de temps, ce qui le rend éminemment
propre à recevoir l'image de la figure humaine et celle d'un
corps quelconque en mouvement. Enfin, la gélatine a
été employée en 1850 par Poitevin, et Baldus, en
l'étendant sur un papier pour en faire un cliché, s'en
est servi avec un grand succès pour copier les monuments.
TROISIÈME
SECTION.
DE
L'HÉLIOGRAPHIE,
DE LA DAGUERRÉOTYPIE ET DE LA PHOTOGRAPHIE AU POINT DE VUE
THÉORIQUE. HISTOIRE DE LA
THÉORIE DE L'HÉLIOGRAPHIE, DE LA DAGUERRÉOTYPIE ET
DE LA PHOTOGRAPHIE.
§
I. - Héliographie.
Nicéphore Niépce croyait que la lumière modifie
les corps en se combinant avec eux.
« Ainsi,
dit-il, elle augmente la consistance naturelle de quelques-uns de ces
corps; elle les solidifie même, et les rend plus ou moins
insolubles, suivant la durée ou l'intensité de son action. Tel est en peu de mots le principe
de la découverte. » (La
vérité sur l'invention de la photographie, page 167.)
Eh bien, cette explication est inexacte comme je l'ai
démontré en 1864. Les recherches citées dans ce
journal (Compte rendu de
la séance de l'Académie des sciences du 28 d'août
1864.),
qui m'ont occupé depuis que je suis aux Gobelins, sur la
réaction de la lumière et des corps colorés,
démontrent qu'en la plupart des cas où des
matières d'origine organique éprouvent quelques
changements de la part de la lumière, ces changements n'arrivent
que par l'intervention de l'oxygène atmosphérique, de
sorte qu'ils n'ont pas lieu dans le vide où la lumière
pénètre, et, de plus, lorsque les mêmes corps sont
mis dans des vases opaques remplis d'air, à l'abri de la
lumière : deux causes, la lumière et l'oxygène,
agissent donc simultanément. Je dis l'oxygène, parce
qu'ils se manifestent dans ce gaz et non dans l'azote,
l'hydrogène, etc. La modification que le bitume de Judée,
qui enduit la plaque de métal de Nicéphore Niépce, ne devient insoluble
sous l'influence de la lumière qu'à la condition
d'opérer au sein de l'air, j'en ai fait faire
l'expérience aux Gobelins par Niépce de Saint-Victor. Une
plaque sensible enduite de bitume de Judée fut insolée
dans le vide où la lumière pénétrait, et,
après une insolation prolongée, la plaque soumise au
dissolvant de pétrole et d'huile de lavande n'a
présenté aucun dessin, tout le bitume, malgré
l'insolation, ayant conservé sa solubilité. Cette
expérience a été contrôlée
rigoureusement.
§
2. - Daguerréotypie
L'histoire de la théorie de la daguerréotypie est bien
moins avancée que celle de l'héliographie. Daguerre n'a
absolument rien publié de précis sur la théorie de
son procédé. Avant d'aller plus loin, donnons une
idée précise de l'image daguerrienne telle que je l'ai
exposée dans un mémoire lu à l'Institut, le 25
d'octobre 1847. L'image daguerrienne, quant à l'explication des
clairs et des ombres qu'elle montre au spectateur placé de
façon à la voir de la manière la plus distincte
possible, est dans la position où se trouverait un damas de soie
monochrome, lorsque le fond, armure satin, paraîtrait à ce
spectateur, ombrée et le dessin, armure taffetas, clair
relativement au fond satin. Le satin est formé de fils de soie
parallèles réfléchissant surtout la lumière
régulièrement ou, comme on dit, spéculairement,
à la manière d'un miroir. Lorsque le spectateur voit le
satin dans le sens de la lumière réfléchie
spéculairement, il le voit comme l'étoffe de soie qui a
le plus de brillant; mais dans la position diamétralement
opposée, le satin lui apparaît comme la plus obscure des
étoffes de soie, et c'est dans cette dernière position que ce satin lui semble
obscur à la manière du métal poli de l'image
daguerrienne, et que l'armure taffetas, dont il voit à la fois
la chaîne et la trame, présente des parties
inégalement brillantes, mais qui se détachent en clair du
fond satin à l'instar des parties de l'image daguerrienne qui
ont été amalgamées par la vapeur du mercure.
Voilà ce qui est vrai. Mais que se passe-t-il lorsque l'argent
iodé reçoit l'action de la lumière ? Se
dégage-t-il de l'iode comme on l'a pensé d'abord ? Et
dans quel état se trouve l'argent après l'insolation et
avant l'amalgamation ? Les tentatives que j'ai faites pour rendre
visible l'iode qui pourrait se dégager de l'argent iodé,
exposé à la lumière des heures entières
dans un tube ou plongeaient des papiers amidonnés humides, ont
échoué. Mais j'ai constaté de fait observé
dès 1841 par M. Donné, c'est, après l'insolation,
le défaut d'adhérence de la surface iodée au
métal qu'elle recouvre; le moindre frottement la déplace
en poussière, tandis que la surface non insolée conserve son brillant jaune d'or.
Les explications théoriques de l'image daguerrienne
données jusqu'ici se réduisent à deux principales.
La plus ancienne veut que l'argent iodé exposé à
la lumière soit réduit en sous-iodure; mais s'en
dégage-t-il une portion d'iode, ou l'iodure produit à
l'ombre passerait-il à l'état de sous-iodure en
s'unissant à une proportion d'argent. Voilà ce qu'on n'a pas dit.
Quoi qu'il en soit, on ajoute qu'en exposant la plaque insolée
à la vapeur de mercure à une température qui ne
doit pas dépasser 60 degrés, alors le mercure s'amalgame
à l'argent qui est en excès de l'iodure neutre, et,
dès lors, cet iodure est enlevé par l'hyposulfite de
soude comme l'iodure de la partie de la plaque non insolée. Une
nouvelle explication a été donnée, de 1866
à 1867, par M. Carey-Lea [cf. l'affaire
de l'argentaurum].
L'auteur suppose que la lumière n'agit que mécaniquement
sur l'argent iodé, elle le presse comme le ferait un corps qui
serait placé dessus, et c'est en raison de cette action que, si
la plaque est soumise, en sortant de la chambre obscure, à la
vapeur de mercure, Celui-ci s'amalgame aux parties de la plaque qui ont
été insolées. Dans l'état actuel de mes
connaissances, où je n'aurais que des expériences
négatives à exposer comme critique de l'une ou de l'autre
des explications que je viens de rapporter, il est convenable de ne pas
aller plus loin que ce que je viens de dire.
On a parlé de globules de mercure ou plutôt de globules
d'amalgame d'argent constituant les clairs de l'image daguerrienne, je
suis loin d'en nier l'existence, le microscope avec lequel j'ai
cherché à les voir pouvant avoir été trop
faible; mais ce qui m'a étonné, c'est qu'une feuille
d'or, appliquée aux clairs de plusieurs images daguerriennes
développées sous mes yeux dans mon laboratoire, n'a point
blanchi.
§
3. - Photographie.
La théorie de la photographie laisse autant à
désirer que celle de l'image daguerrienne. Ainsi l'on ignore ce
qui se passe dans la production de l'image inverse, lorsque l'acide
gallique la fait apparaître sur le papier qui sort de la chambre
obscure. De ce que les désoxydants agissent pour faire
paraître l'image comme fait le sulfate de protoxyde de fer, cela
ne suffit pas pour expliquer le phénomène. On ne se rend
pas compte du passage du papier après l'apparition de l'image
dans l'eau de bromure de potassium, ensuite on
ne donne pas la raison
pour laquelle on se dispense de passer le papier dans le bain
d'hyposulfite de soude lorsqu'on le fait pour l'image directe. Après avoir
montré ce que la fixation de l'image de la chambre obscure
laisse encore à désirer au point de vue de la science
théorique, je ne puis trop insister, dans l'intérêt
de l'art et du public, sur la nécessité de
connaître, avec certitude, les meilleurs moyens d'assurer la
durée des images photographiques; car j'ai constaté, par
ma propre expérience, l'inégalité de
stabilité de diverses photographies choisies avec soin dans le
commerce. La conférence en jugera elle-même par les
exemples que je mets sous ses yeux, et j'ajouterai qu'un certain nombre
de photographies, qui m'ont été données par leurs
auteurs, ont considérablement perdu, quoique conservées
à l'abri de la lumière. Tant qu'on ne sera pas plus
avancé sur le point de la photographie dont je parle, il
importera de publier, aussi promptement que possible, les images
photographiques reproduites en dessins indélébiles, afin
d'éviter les inconvénients que je signale.
QUATRIÈME
SECTION.
DIFFÉRENCE
D'ESPRIT DE CLAUDE ET DE NICEPHORE NIÉPCE, ET RÉFLEXIONS
SUR L'HISTOIRE DE
L'HÉLIOGRAPHIE, DE LA DAGUERRÉOTYPIE ET DE LA
PHOTOGRAPHIE.
§ I. - Les deux
frères Niépce.
Malgré la sympathie mutuelle de Claude et de Nicéphore
Niépce, malgré la conformité d'esprit que
semblaient leur donner des recherches accomplies en commun, durant
vingt ans au moins, lorsqu'on les juge tous les deux après leur
mort, l'examen comparatif montre bientôt que la conformité
est apparente, tandis qu'une différence, incontestable les
distingue l'un de l'autre, et cette différence apparaît
déjà dans leurs travaux communs. En effet, comme je le
rappelle (Journal des
Savants, 1873, p. 74 et 75),
Claude eut évidemment l'initiative dans les travaux relatifs
à la construction de nouvelles machines, et évidemment
encore, à mon sens, Nicéphore, plus porté que son
frère à l'étude de sujets du ressort des sciences
physico-chimiques, eut l'initiative des recherches sur l'extraction de
l'indigo du pastel; enfin Nicéphore seul s'occupa de lithographie, et
n'oublions pas que l'étude des vernis que cette sorte
d'impression exige le conduisit à la découverte de la
fixation de l'image héliographique, et maintenant n'est-il pas
vraisemblable que cette diversité d'aptitude qui distingue les
deux frères ne fut point étrangère à la
résolution que prit Claude, en 1816, de quitter
Châlon-sur-Saône pour se livrer,seul à des
recherches de mécanique ? Quoiqu'il en soit, Claude, une fois
séparé de son cher Nicéphore, ne fit rien à
Paris de ce qu'il espérait; aussi le quitta-t-il pour
l'Angleterre, et là, toujours sous l'illusion qu'il ne devait
jamais abandonner, après avoir perdu fortune et santé, il
mourut, et l'idée d'avoir découvert le mouvement perpétuel adoucit, prétend-on, la misère
de ses derniers moments ! Une chose malheureusement vraie est la
disposition des hommes, en général, à amoindrir le
mérite réel de celui dont ils ne connaissent pas la
personne, lorsqu'ils se croient intéressés, par un motif
quelconque, à grandir un homme qu'ils jugent susceptible de
perdre par la comparaison qu'on fait de lui avec l'inconnu. Telle est
l'histoire de Nicéphore Niépce et de Daguerre. La
découverte d'avoir fixé le premier l'image de la chambre
obscure lui appartient incontestablement, un traité authentique
en fait foi (Journal des
Savants, 1873, page 67), ainsi que le témoignage d'un membre de la Société royale
de Londres, possesseur de spécimens dont QUELQUES-UNS SONT
ENCORE ENTRE SES MAINS , écrit-il, et deux grandes
autorités scientifiques, en France, la patrie de
Nicéphore Niépce, méconnaissent la grandeur de
l'invention; l'une d'elles la déprécie avec passion,
autant que possible, et l'autre en parle à peine ! (Idem, pages 77 et
78)
La découverte est vraiment originale parce qu'on ne pouvait la
déduire de ce qui était connu. Elle n'est point le fruit
du hasard, c'est une oeuvre réfléchie, et nous demandons
si la découverte de la matière sensible, et si, ensuite,
la nécessité d'enlever, après l'insolation,
la partie de la matière sensible non insolée, ne sont pas
le résumé vrai et concis de l'invention de
Nicéphore ! Nous demandons si ce résumé ne
s'applique pas au procédé de Daguerre comme au
procédé de la fixation de l'image sur papier ? Nous
demandons enfin si, ces faits rappelés, nous avons eu tort de
qualifier l'invention de Nicéphore Niépce de mère
de la daguerréotypie et de la photographie ? On a dit, non pour
le louer, Nicéphore ne fut pas un savant; en répondant
affirmativement qu'on ne s'étonne pas du commentaire. Il ne fut
pas un savant de profession, sans doute, mais, à mon sens, il
fut un savant d'invention. Une fois l'idée de fixer l'image de
la chambre obscure arrêtée dans son esprit, il recherche
partout ce qui peut la réaliser, et, pour exemple, je cite ses
recherches sur le phosphore devenu rouge dans le vide, sous l'influence
de la lumière, en même temps qu'il a perdu sa
solubilité dans les liquides où il se dissolvait avant
l'insolation (Idem, p. 81).
Il ne donne rien au hasard; après avoir
expérimenté de toutes les manières possibles sur
le phosphore, il y renonce et continue ses essais en employant d'autres
matières. Qu'on sache bien la différence existant entre
le savant de profession, en quoi que ce soit, dont le savoir
s'arrête à ce que les autres ont fait, et l'homme de
génie qui recherche curieusement dans les connaissances acquises
ce qui a trait à une pensée nouvelle, avec l'intention de
la faire passer de l'idéal au réel, et qui, doué
de l'esprit éminemment scientifique, du bon sens, n'abandonne
une recherche qu'après en avoir reconnu le néant par
l'expérience; ce n'est qu'après des essais de ce genre
qu'une grande découverte est faite. Eh bien, voilà
Nicéphore Niépce tel que je me le représente dans
son domaine du Gras ! Voilà l'homme de génie dont les
essais multipliés et consciencieux aboutissent à
l'héliographie ! Voilà ce qui le distingue
éminemment de son frère Claude ! Sans doute, Claude avait de l'imagination, l'invention de plusieurs
machines, en général, et du pyréolophore, le
prouve; si on le veut, il avait même de l'esprit d'invention,
mais il manquait du bon sens de Nicéphore, bon sens aussi
précieux dans la science que dans la famille, parce qu'on lui
doit la distinction du vrai d'avec le faux. Claude, dominé par
l'imagination, ne savait pas s'arrêter dans ses recherches
lorsque le résultat était hors de ses prévisions,
et c'est ainsi qu'il s'abandonna à la chimère du
mouvement perpétuel.
§ II. -
Résumé de l'histoire de l'héliographie, de la
daguerréotypie et de la photographie.
Résumons à grands traits l'histoire de
l'héliographie et des développements qui furent la
conséquence de la découverte de Nicéphore
Niépce, en insistant sur l'intérêt qu'elle
présente au point de vue de l'entendement aussi bien qu'au point
de vue moral. Nous avons vu comment la beauté de l'image
daguerrienne avait contribué à reculer l'époque
où, justice fut rendue à l'inventeur de
l'héliographie. Nous avons vu Daguerre, méconnaissant la
découverte originale, signaler ce que l'exécution
laissait souvent à désirer. Mais, deux ans au plus
après la publication du procédé de Daguerre,
Talbot fit connaître le
procédé qui donnait la
première SOLUTION de la fixation de l'image de la chambre
obscure sur papier. Cependant, malgré la facilité des
manipulations, l'économie de toutes sortes, comparativement avec
la daguerréotypie, le procédé de Daguerre ne cessa
point encore d'être universellement pratiqué. A la
vérité, deux grandes améliorations furent
apportées à son procédé : ce fut
l'augmentation de sensibilité de la plaque daguerrienne par
l'emploi du chlorure d'iode, puis l'usage du brome, proposé par
Fizeau, et enfin la dorure de l'image daguerrienne, due encore à cet illustre physicien. Ce ne fut
qu'après 1847 que Blanquart - Évrard publia son
procédé qui, en définitive, n'était que
celui de Talbot avec quelques heureuses modifications, que
commença la révolution, accomplie aujourd'hui, de
l'abandon absolu de la daguerréotypie en faveur de la
photographie. Si, en ce moment, infidèle aux principes qui nous
guident dans l'appréciation de l'esprit de découverte ou
d'invention, nous jugions Daguerre comme il a jugé
Nicéphore Niépce, si nous disions qu'il ne reste plus
rien de son invention dans la science, nous serions passible
d'injustice; mais tout en faisant remarquer que, si Talbot ne semble
pas avoir profité du procédé de Daguerre,
indubitablement il a servi Blanquart-Évrard, et celui-ci est
bien répréhensible auprès de la justice de
l'histoire de ne pas avoir parlé du procédé de
Talbot. Mais ce procédé de Blanquart-Évrard, qui
commence à montrer que le daguerréotype n'avait pas
toutes les qualités que lui attribuaient les partisans de
Daguerre lorsqu'ils ne parlaient que de l'héliographie, ce
procédé de Blanquart-Évrard, dis-je, est-il
supérieur par ses produits à ceux du daguerréotype ? Oui, au point de vue de
l'économie, de la facilité de son exécution et de
l'absence du miroitage, si désagréable des images sur
argent poli ; mais il lui est inférieur quant à la
pureté du trait et à la dégradation des clairs et
des ombres. Quelle est la cause de cette infériorité ?
Elle réside tout entière dans la contexture
hétérogène du papier comparée à
l'homogénéité de la surface de l'argent poli.
C'est précisément cette infériorité qu'il
fallait faire disparaître ou atténuer, au moins, et c'est
le service que rendit Niépce
de Saint-Victor en imaginant la
photographie sur verre au moyen de son enduit d'albumine
sensible parfaitement homogène; l'épreuve négative
du cliché, en photographie, ne fut plus du papier, mais un verre
dont l'enduit était parfaitement homogène. Voilà
donc un véritable progrès que la photographie doit
à Niépce de Saint-Victor; mais l'albumine avait un
défaut : trop paresseuse à recevoir l'impression de la
lumière, elle se refusait à la reproduction de l'image de
la figure humaine ou même à celle d'un corps quelconque en
mouvement.
Heureusement que trois personnes, Le Gray, Fry
et Arche, en 1850,
contribuèrent, à des titres divers, à substituer
le collodion (Journal des
Savants, 1873, p. 67)
à l'albumine, et, grâce à cette substitution,
quelques secondes au plus suffisent aujourd'hui pour satisfaire aux
deux cas précédents. Si les détails dans lesquels
je suis entré, si les réflexions et les
considérations auxquelles je me suis livré, paraissaient
trop étendues à mes lecteurs, j'invoquerais comme excuse
mon amour pour la vérité et la justice, et mes voeux pour
le progrès des connaissances humaines. N'y a-t-il pas, dans
cette histoire d'une branche de science dont l'origine est
contemporaine et dont le développement a été si
rapide, un enseignement précieux pour tous ceux qui pensent que
les véritables éléments d'un livre sur
l'entendement sont les faits précis et exactement définis
dont la manifestation s'est faite successivement dans le
développement des différentes branches du génie de
l'homme.

FIGURE XXIV
photographie non retouchée de Nicéphore Niépce,
prise au « Gras », cf. fig. XIV
L'histoire dont nous avons tracé un résumé rapide
montre comment une découverte originale fut faite, par un
penseur doué de toutes les qualités du citoyen et du
père de famille, dans une campagne solitaire durant de longues
années, et comment la découverte de l'homme modeste,
inconnu du monde parisien, fut si longtemps à être
appréciée à sa juste valeur. Est-il superflu,
lorsque la justice tarde tant à prononcer un arrêt en
faveur de l'homme dénué d'ambition et travaillant sans
l'espoir d'une récompense, qu'une voix s'élève
pour combattre les passions intéressées et triompher de
l'indifférence de la masse, jouissant du bienfait sans
s'inquiéter de l'auteur, à qui elle devrait, au moins, sa
reconnaissance ! Est-il inutile de proclamer bien haut la
différence existant entre le mérite d'une
découverte originale, dont le caractère est
l'imprévu, comme l'héliographie, et les inventions
secondaires, conséquences de la première, telles que sont
la daguerréotypie et la photographie. N'est-il pas conforme
à la justice, à la vérité, comme à
la morale, d'insister sur l'exaltation si injuste du
daguerréotype au détriment passionné de
l'héliographie, de montrer combien les procédés de
Fizeau, de Claudin, etc., ajoutèrent de perfections à la
daguerréotypie; d'insister sur la disparition du
daguerréotype devant la photographie par une succession de
perfectionnements dont les derniers annulent les
précédents ! Une conséquence morale ne
découle-t-elle pas de cette succession si rapide de faits
auxquels l'héliographie a donné lieu comme
découverte mère ? Le daguerréotype sembla, pendant
quelques années, devoir durer toujours, surtout avec les
premiers perfectionnements dont il fut l'objet. Cependant, la
photographie de Talbot, accueillie froidement
d'abord, se perfectionna
peu à peu, et enfin elle remplaça le daguerréotype
définitivement. N'est-ce pas un exemple frappant de la faiblesse
de l'esprit humain dans l'individu, lors même du cas d'une
découverte mère, et, en prenant en considération
l'intervention d'une foule de personnes qui viennent la perfectionner,
n'est-on pas conduit à atténuer la gloire de l'inventeur
? Le perfectionnement rapide des inventions originales est dans
l'intérêt de la société; mais, en le
reconnaissant, il faut parler en faveur des inventeurs et mettre un
grand intervalle entre leur mérite et celui des auteurs de
simples perfectionnements; aussi ne puis-je dire trop haut : c'est aux
corps savants à juger les inventeurs; à eux incombe le
devoir d'appeler l'attention des gouvernements sur les services qu'ils
rendent à la société et d'être leur
intermédiaire auprès du public, pour lui apprendre ce
qu'il leur doit de gratitude ! C'est sous l'influence de cette
pensée que cet article et le précédent ont
été composés.
E
CHEVREUL.
-----------------------------------
CONSIDÉRATIONS
SUR LA REPRODUCTION, PAR LES PROCÉDÉS DE M. NIÉPCE
DE SAINT-VICTOR, DES IMAGES GRAVÉES, DESSINÉES OU
IMPRIMÉES. - Mémoire de
l'Académie des Sciences, tome XX, 1849 -
PAR M. E. CHEVREUL.
LUES dans la séance du 5 octobre 1847,
INTRODUCTION.
1. Si la nouveauté et l'imprévu suffisaient pour donner
à des expériences tout l'intérêt qui peut
satisfaire une pure curiosité, je n'aurais rien à ajouter
à l'exposé qu'on vient d'entendre des travaux de M.
Niepce de Saint-Victor, tel qu'il l'a
rédigé et déposé à l'Académie
; mais par l'originalité des résultats, par les
conséquences qu'ils ont déjà et celles qu'ils
auront encore tôt ou tard , ces travaux m'ont paru se
prêter à des considérations que ne jugeront pas
superflues les personnes qui s'efforcent de lier les faits nouveaux
avec ceux que l'on connaissait déjà, afin
d'établir la
contiguïté des efforts par lesquels s'étend
incessamment le champ de la science, comme si une seule intelligence le
cultivait.
2. Il s'en faut beaucoup que les chimistes et les physiciens aient
donné une égale attention aux différentes sortes
d'actions moléculaires que la matière présente
à l'observation.
3. Les actions en vertu desquelles se font les combinaisons
définies ont occupé les chimistes, pour ainsi dire,
à l'exclusion des physiciens, soit qu'il s'agisse des
composés résultant des affinités les plus
énergiques en vertu desquelles des corps comme l'oxygène,
le chlore, etc., s'unissent au potassium, au sodium , etc., ou des
composés résultant de la neutralisation mutuelle des
acides et des alcalis ; soit qu'il s'agisse
des composés ternaires ou quaternaires définis, dans
lesquels on expulse un de leurs éléments,
l'hydrogène, par exemple, par un autre corps, tel que
l'oxygène, le chlore, etc.
Les chimistes n'ont pas borné leur étude aux
phénomènes passagers de ces actions ; ils l'ont
étendue encore aux propriétés de leurs produits.
4. Les actions moléculaires en vertu desquelles
se font les composés indéfinis, tels que la plupart des
alliages métalliques , la solution de corps solides ou de
fluides élastiques dans les liquides neutres, et des
composés solides produits d'une cémentation, comme
l'acier, ont fixé à la fois l'attention des chimistes et
celle de plusieurs physiciens, parce qu'il semble en effet que, dans
les composés indéfinis, l'affaiblissement de l'action
moléculaire rapproche les phénomènes de ceux qui
sont du domaine de la physique. [Fulcanelli a
écrit que l'alchimie, à un certain moment, se
démarquait de la chimie pour prendre la voie de la physique et
qu'un certain procédé se signalait par la grande lenteur
de son processus]
5. Les actions moléculaires par lesquelles des corps dissous
dans des liquides se fixent à des solides, sans que la forme de
ceux-ci en paraisse changée, comme cela arrive aux
étoffes
teintes dans des bains colorés, n'ont guère
été examinés jusqu'ici que par le petit nombre des
chimistes qui se sont livrés à l'étude de la
théorie de la teinture. Je cite particulièrement ces
composés pour exemple des combinaisons chimiques que je rapporte
à l'affinité capillaire, parce que c'est essentiellement
par les molécules de sa surface qu'un solide entre sans
désagrégation de ses molécules en
combinaison avec un corps.
6. Quant aux actions moléculaires en vertu desquelles l'eau
donne aux tissus des animaux les propriétés
nécessaires à remplir le rôle que l'organisation
leur a imposé dans les phénomènes de la vie, et
à divers corps
pulvérulents inorganiques la propriété de
constituer des pâtes tenaces et ductiles, elles ont
été l'objet d'études plus rares encore que les
précédentes.
7. Enfin, des chimistes aussi bien que des physiciens
se sont occupés de l'examen des actions que certains solides,
particulièrement ceux qui sont poreux ou réduits en
poudre impalpable, exercent par leur surface sur des fluides
élastiques; leur attention s'est particulièrement
fixée sur les phénomènes manifestés pendant
l'action plutôt que sur les propriétés permanentes
acquises par les corps qui y ont pris part; résultat tout simple
quand on considère qu'aux yeux de beaucoup de chimistes,
l'affinité de laquelle on fait dépendre les combinaisons
définies n'existe pas dans les cas dont nous parlons.
8. En définitive, nous voyons comment, à une certaine
limite des actions moléculaires, le chimiste et le physicien
interviennent dans l'étude de phénomènes qui, au
dire de plusieurs, seraient affranchis de l'affinité proprement
dite, et rentreraient d'après cela dans la classe des actions
purement physiques. Quoi qu'il en soit de cette opinion, les produits
de ces actions n'ont point un caractère de permanence dans leurs
propriétés, ou une constitution susceptible d'être
déterminée d'une manière tellement précise,
qu'on puisse les comparer aux composés chimiques proprement
dits, à ceux même dont les proportions des
éléments sont indéfinies.
9. J'ai cru devoir rappeler cet état de la science, dans
l'espérance d'en faire comprendre les rapports avec les
recherches de M. Niepce de
Saint-Victor ; car dans les
expériences qu'il a décrites, l'influence de
l'affinité est incontestable. Il se forme des composés
définis, des composés analogues à ceux qui sont
produits en teinture lorsque des étoffes se combinent à
des acides, à des bases, à des sels, à des
principes colorants, sans changement de leur état solide; en
outre, des vapeurs se fixent à des solides en vertu d'une force
attractive suffisante pour vaincre une partie de leur tension
seulement, de sorte que, dans le vide ou dans un espace qui est
au-dessous d'une certaine limite de saturation de cette même
vapeur, les solides qu'on y place laissent exhaler la totalité,
ou du moins une portion de celle qu'ils avaient fixée d'abord.
10. Pour plus de clarté, je ferai trois catégories des
expériences de M. Niepce de Saint - Victor.
- Dans la première,
je comprendrai celles qui concernent la reproduction, au moyen de
l'iode, d'une gravure, d'un dessin, d'un imprimé, etc., sur un
papier collé en cuve avec de l'amidon et du résinate
d'alumine, ou sur un enduit d'amidon cuit et adhérent à
une surface unie de verre ou de porcelaine.
- Dans la seconde,
je comprendrai les expériences dont l'objet est la reproduction
d'une gravure, d'un dessin , d'un imprimé, etc., sur une surface
métallique polie, au moyen de divers fluides élastiques.
- Dans la troisième,
je parlerai de la reproduction des images du foyer d'une chambre
obscure, au moyen d'un composé d'argent appliqué sur un
enduit d'albumine au lieu de l'être sur du papier.
§1-PREMIÈRE
CATÉGORIE D'EXPÉRIENCES.
Reproduction, au moyen de l'iode,
d'une gravure, d'un dessin, d'un imprimé, etc., sur un papier
collé en cuve avec de l'amidon et du résinate d'alumine,
ou sur un enduit d'amidon cuit et adhérent à une surface
unie de verre ou de porcelaine.
11. Lorsqu'on expose à la vapeur d'iode un papier bien sec
sur
lequel se trouve une image quelconque, gravée, dessinée
ou imprimée, la vapeur se fixe aux parties noires du papier, de
préférence aux parties blanches: cependant, il s'en fixe
un peu sur ces dernières; aussi s'y manifeste-t-il une teinte
jaune lorsque l'exposition à la vapeur a été
prolongée comme il convient à la réussite de la
reproduction de l'image sur papier. Si l'on applique l'image
convenablement iodée sur un papier qui contient de l'amidon et
mouillé d'eau aiguisée d'acide sulfurique pur, ou, ce qui
est bien préférable, sur un enduit uni d'amidon cuit
fixé au verre ou à la porcelaine, et également
mouillé d'eau acidulée, l'iode quitte la matière
de l'image pour constituer avec l'amidon le composé bleu ou bleu
violet connu de tout le monde. Les premières épreuves
doivent toujours être rejetées, parce que les blancs sont
colorés par la petite quantité de vapeur d'iode qui s'est
fixée aux parties blanches de l'image originale; on ne peut voir
sans étonnement la fidélité avec laquelle les
traits les plus délicats du modèle se retrouvent dans les
épreuves
que l'on obtient ensuite. [au
point de vue du symbolisme alchimique, on ne peut qu'être
étonné par cette similitude où les Artistes sont,
d'assurer que l'impétrant doit d'abord remarquer la NOIRCEUR :
et c'est bien l'iode - c'est-à-dire par cabale le violet, ion - qui s'imprime sur le NOIR en
RÉVÉLANT l'image inscrite sur le papier. ]
12. Au point de vue scientifique, l'étude de cette reproduction
est très-intéressante. En effet, lorsque le modèle
se trouve exposé à la vapeur d'iode, celle-ci se porte
sur les noirs de préférence aux blancs: mais cela ne veut
pas dire que ce soit à l'exclusion des blancs ; car en
prolongeant l'exposition, ceux-ci se colorent en orangé
jaune-brun par de la vapeur d'iode qui s'y condense. Qu'est-ce qu'il y
a donc de vrai dans
les expériences de M. Niepce ?
-1° C'est que les noirs
absorbent la vapeur d'iode plus vite que les blancs, et en proportion
plus considérable ; dès lors, en n'exposant une gravure
à la vapeur d'iode qu'un temps insuffisant à la
coloration des blancs, les noirs iodés
seuls peuvent reproduire leur image.
-2° C'est que si une
gravure a été exposée à la vapeur d'iode
assez longtemps pour que les blancs se soient iodés, en la
tenant ensuite à l'air libre un temps convenable, l'iode
abandonne les blancs, tandis qu'il en reste assez dans les noirs pour
que ceux-ci reproduisent leur image.
13. Tous ces effets se manifestent en prenant les corps à une
même température, en les mettant en présence
à la lumière diffuse ou dans l'obscurité, au
milieu de l'air ou dans le vide.
14. Conclusion. Il y a une force attractive dans la matière des
noirs capable de surmonter la force répulsive de la vapeur
d'iode. Cette force existe dans la matière blanche du papier,
mais à un degré plus faible. [il est assez
remarquable de voir postulé l'un des éléments
fondamentaux de la doctrine alchimique, selon quoi la couleur NOIRE
doit d'abord apparaître, c'est-à-dire être
située au premier plan : n'est-ce pas là ce qui est
réalisé, lorsque Chevreul parle comme d'une FORCE
ATTRACTIVE de la matière des NOIRS ?]
Elle est identique à celle qui opère la condensation des
fluides élastiques à la surface des corps. Si on la
confond avec l'affinité, son action est des plus faibles dans
les phénomènes dont nous parlons [(4) et
(7)].
15. La force attractive en vertu de laquelle les noirs fixent la vapeur
d'iode se manifeste encore lorsqu'on plonge une gravure dans l'eau
d'iode pendant 4 minutes : celui-ci quitte son dissolvant pour s'unir
à la matière des noirs, et la
gravure passée dans l'eau pure reproduit ensuite son image sur
enduit d'amidon, comme si elle eût été
préalablement exposée à la vapeur de l'iode. [exemple
d'un déplacement qui reproduit l'image de l'eau mercurielle,
c'est-à-dire du Mercure philosophique]
16. Ces expériences sont du plus grand intérêt pour
la théorie de la teinture, car une gravure est, par rapport
à l'iode dissous dans l'eau que ses noirs attirent plus
fortement que ne le font les blancs, ce qu'une toile de coton, sur
laquelle on a appliqué la matière d'un dessin
mordancé d'alumine, de peroxyde d'étain, de peroxyde de
fer, etc., [notons au passage que Chevreul cite, dans
la voie sèche, ce que les alchimistes nomment leur SEL et leur SOUFRE ROUGE. Le cas de l'étain rejoint,
lui, la voie humide qui ouvre l'accès
au soi disant or potable et, surtout, au pourpre de Cassius]
au moyen d'une planche ou d'un rouleau gravé, est par
rapport aux principes colorants de la cochenille , de la garance, de la
gaude, etc., dissous dans un bain de teinture, que fixent les parties
mordancées. Si l'opération ne se prolonge pas, si les
principes colorants ne sont point en excès, les parties de la
toile non mordancées pourront ne point se colorer, ainsi que les
blancs de la gravure peuvent ne pas prendre d'iode. Mais dans le cas
contraire, les blancs perdront leurs principes colorants par
l'exposition aux agents atmosphériques ou par un bain
léger de chlore, comme les blancs d'une gravure iodée
perdront leur iode par l'exposition à l'air ou par un simple
lavage à l'eau.
17. Les noirs d'une gravure fixant l'iode à l'état de
vapeur aussi bien que l'iode en solution dans l'eau,
établissent un nouveau rapport entre le phénomène
de la condensation d'un fluide élastique par un solide, et le
phénomène de la fixation par un solide d'un corps dissous
dans un liquide. [c'est
le phénomène dit d'accrétion dans la voie
sèche, qui est sa deuxième phase, comme Fulcanelli l'a
bien montré dans le Myst.
Cath.]
18. Enfin l'iode fixé aux noirs les abandonne, du moins en
partie, pour se fixer sur l'amidon humecté formant enduit sur
papier, sur plaque de verre, ou encore sur plaque de porcelaine, et il
reproduit l'image des noirs en iodure d'amidon d'un bleu violet, connu
de tous ceux qui s'occupent de chimie. Si l'amidon humide a une
supériorité d'affinité pour l'iode sur la
matière des noirs, le cuivre à son tour en a une plus
grande que l'amidon pour le même corps. Rien de plus
intéressant que les deux expériences suivantes de M.
Niepce de Saint-Victor, qui le prouvent :
- Première expérience.
On applique une gravure iodée sur un enduit d'amidon humide
adhérent à une plaque de cuivre ; l'iode quitte les
noirs, passe au travers de l'amidon , se porte sur le métal, s'y
unit et y dessine l'image.
- Deuxième
expérience. Une image d'iodure d'amidon
bleu-violet sur verre est mouillée, puis appliquée sur
une plaque de cuivre. L'image colorée s'évanouit peu
à peu, pour se reproduire sur la plaque de cuivre en iodure de
ce métal.
19. Certes, au point de vue de la mécanique chimique, il est peu
de phénomènes aussi remarquables que cette succession de
fixations et de déplacements de l'iode relativement à
une série de corps doués chacun à son égard
d'une force attractive différente; ainsi, la matière
noire d'une gravure l'attirant plus que ne le fait le papier blanc,
rappelle à la fois
l'action des corps poreux sur les vapeurs et celle des étoffes
mordancées sur des principes colorants dissous dans l'eau ;
l'amidon humide, enlevant l'iode à la matière noire des
gravures, forme un iodure bleu dont la composition paraît bien
définie; enfin, le cuivre, enlevant à son tour l'iode
à l'amidon, constitue sans doute encore avec lui un
composé défini, et, fait digne d'attention, dans tous ses
déplacements, l'iode constitue toujours l'image produite par la
matière noire qui l'a absorbé en premier lieu !
20. La vapeur d'iode se fixe aux noirs produits sur papier blanc avec
de l'encre grasse, de l'encre aqueuse non gommée, de la
plombagine, du charbon de fusain, de préférence aux
blancs ; elle se comporte d'une manière analogue à
l'égard du bois d'ébène relativement au bois
blanc, de la soie noire relativement à la soie blanche, enfin
des parties noires des plumes blanches et noires de pie et de vanneau
relativement aux parties blanches de ces mêmes plumes.
21. Avant de passer outre, je crois utile d'ajouter quelques faits
propres à démontrer que c'est bien à une force
attractive qu'il faut attribuer la cause de la condensation de la
vapeur sur les matières noires dont je viens de parler; qu'en
conséquence, on ne pourrait admettre que la vapeur d'iode
s'arrêterait aux noirs comme sur un obturateur, tandis qu'elle
filtrerait sans obstacle au travers des blancs.
- (a) Si on
applique une gravure iodée entre deux plaques de cuivre pendant
8 ou 10 minutes, l'image apparaît sur chacune des plaques. La
plaque qui touchait le recto de la gravure présente l'image en sens inverse de celle du
modèle, tandis que la plaque qui touchait le verso
présente l'image en sens direct. Si les noirs étaient
imperméables à la vapeur d'iode, s'ils faisaient fonction
d'obturateur à son égard, il n'y aurait pas eu d'image
reproduite sur cette dernière plaque.
- (b) M. Niepce
a parfaitement constaté encore que cette reproduction de l'image
a lieu au delà du contact apparent, fait important pour la
théorie des images de Moser.
- (c) On colle
le verso d'une gravure sur plaque de verre; on expose la gravure
à la vapeur d'iode. Il est évident qu'il n'y a plus de
filtration possible par les blancs du papier. Eh bien, la gravure imprime son image sur l'enduit d'amidon.
- (d) Une
gravure pénétrée d'un corps gras, exposée
à l'iode, reproduit toujours son image; seulement, celle-ci est
plus faible que si la gravure n'eût pas été
imprégnée de corps gras.
- (e) Une
différence de porosité entre des parties noires et des
parties blanches ne peut expliquer la condensation de l'iode sur les
unes de préférence aux autres. En effet, si une règle d'ébène juxtaposée à une
règle de bois blanc poreux reproduit son image sur une plaque de
métal, à l'exclusion de celle de la seconde, une
règle du même bois blanc, teinte en noir avec la teinture de chapelier, juxtaposée à une
règle de bois bien compacte, reproduit son image, tandis que
celle-ci ne la reproduit pas. Il est donc évident, par cette
double expérience, qu'une différence de porosité
ne suffit pas pour expliquer la différence d'aptitude à
se pénétrer de vapeur d'iode que possèdent deux
bois, dont l'un est noir et l'autre est blanc.
22. Je ferai observer maintenant que les images produites par le
procédé de M. Niepce, au moyen de l'iodure d'amidon,
n'ont pas la stabilité d'une image produite avec une encre ou un
crayon dont le charbon est la base. Cette remarque ne diminue en
rien le mérite du travail de M. Niepce , car il est de toute
évidence que, s'il n'existe pas aujourd'hui de moyen de faire
une image stable sur papier par son procédé, la
possibilité d'en trouver un est incontestable, et des essais
commencés par l'auteur donnent l'espoir que les obstacles ne
sont pas insurmontables.
23. La couleur de l'iodure peut être modifiée suivant que
l'amidon a été plus ou moins cuit; et la couleur
bleue-violette de l'iodure ordinaire peut, au moyen de l'ammoniaque ,
se changer en couleur bistre ou marron.
24. Si une gravure est soumise à l'action de la vapeur de
mercure, de la vapeur du soufre ; si elle est imprégnée
d'azotate d'argent, d'azotate de mercure, de sulfate de zinc, de
sulfate de cuivre ; si elle est passée à l'eau de gomme,
à l'eau de gélatine, à l'eau d'albumine, elle perd
la propriété de s'ioder. Mais M. Niepce peut la lui
restituer par des moyens très-simples, particulièrement
en recourant à l'ammoniaque dans certains cas. M. Niepce
reproduit les caractères du recto ou du verso, à
volonté, d'une feuille imprimée des deux
côtés. Il a reproduit l'image d'un tableau en exposant
celui-ci à la vapeur d'iode, sauf certaines couleurs qui ne
prennent pas l'iode, ou qui le fixent de manière à ne pas
s'en séparer ; tels sont l'oxyde de cuivre, le minium, la
céruse, l'orpin, le cinabre, l'outremer. Il reproduit aussi les
gravures coloriées non gommées, dans la coloration
desquelles on n'a pas employé les matières
précitées.
25. Il a fait un grand nombre d'observations intéressantes sur
la propriété qu'a l'iode de s'attacher aux reliefs, aux
pointes, aux arêtes, que les corps solides peuvent
présenter. C'est en vertu de cette propriété qu'il a reproduit sur
métal l'image des timbres secs, et même, dans plusieurs
cas, sur papier amidonné.
26. L'affinité élective en vertu de laquelle un corps
simple ou composé chasse un corps qui est son analogue d'une de
ses combinaisons pour en prendre la place, se retrouvant dans les
aptitudes diverses d'une même vapeur à se combiner
avec des corps divers, ou des vapeurs diverses à se combiner
avec un même corps, on peut dès lors concevoir que si
l'iode se combine ou se condense de préférence sur la
matière noire d'une gravure, d'un dessin, d'une impression,
plutôt que sur le papier blanc, il pourra y avoir telle autre
vapeur qui présentera le résultat contraire. De sorte que
si cette vapeur, après s'être fixée sur le blanc du
papier, s'en dégageait ensuite pendant qu'on la presserait
contre une surface dont la matière constituerait avec elle un
composé coloré, il est évident que l'image qu'on
obtiendrait alors présenterait les ombres et les clairs
répartis inversement de ce qu'ils sont dans l'image originale.
27. M. Niepce a vu qu'en plongeant dans une solution d'hypochlorite de
chaux des lettres noires imprimées à l'encre grasse sur
papier blanc pendant cinq minutes, on obtient, après les avoir
exprimées entre deux papiers-brouillard, contre un papier de
tournesol imprégné d'eau pure, des lettres bleues sur un
fond blanc. Il est donc incontestable que le corps décolorant a
pénétré le blanc du papier, et qu'ensuite il a
réagi sur la matière bleue de ce dernier, tandis qu'il ne
semble pas s'être fixé aux noirs; ou s'il s'y est
fixé, une affinité plus forte que celle du papier blanc
l'y a retenu. Quoi qu'il en soit, l'effet est inverse de celui que
produit l'iode.
28. Puisqu'une vapeur exposée au contact des parties
hétérogènes d'un même objet peut se
condenser en beaucoup plus grande quantité sur les unes que sur
les autres, si elle ne se condense pas sur les premières,
à l'exclusion absolue des secondes, on conçoit la
diversité d'un grand nombre d'effets susceptibles d'être
produits par cette même cause; et je fais surtout allusion à des effets ressentis par des corps vivants,
en vertu des propriétés de la matière que
j'appelle organoleptiques. [cf. 1
et 2]
J'induis donc de là la possibilité des effets suivants :
-1°
Différents corps étant exposés à une
même matière odorante, les uns ne l'absorbent pas, tandis
que les autres l'absorbent. Ceux-ci pourront donc devenir odorants dans
des circonstances où les premiers ne le seront pas.
-2° Un corps
doué de la propriété d'absorber une vapeur
vésicatoire, est distribué d'une manière
symétrique à la surface d'un autre corps
dénué de cette propriété. Si on expose les
deux corps à cette vapeur et qu'on les applique ensuite sur
la peau d'un animal, les ampoules qui naîtront par cette
application seront l'image de la manière dont le premier corps
était distribué à la surface du second.
-3° Des
poisons, des virus, des miasmes à l'état de vapeur sont
en contact avec des corps susceptibles de les absorber et de les
céder ensuite aux organes d'un animal; dès lors il
arrivera qu'ils seront les véhicules de ces poisons, de ces
virus, de ces miasmes, tandis que d'autres corps qui auront
été exposés en même temps que les premiers
à cette même vapeur sans pouvoir l'absorber n'auront
aucune action sur les animaux.
-4°
Dans les
trois cas précédents, j'ai supposé les effets
produits par des vapeurs qui, absorbées d'abord par un corps
à l'exclusion d'un autre, s'en séparent ensuite; mais
très probablement il y a des corps qui, après avoir
absorbé une vapeur, ne la laisseraient pas dégager dans
des circonstances où d'autres corps, doués aussi de la
faculté de l'absorber, mais n'ayant pas pour elle une
affinité aussi forte, la laisseraient dégager.
Conséquemment, on pourrait se tromper si l'on concluait toujours
de ce qu'un corps, après son contact avec une vapeur, ne produit
aucun effet susceptible de dénoter la présence de cette
vapeur condensée, qu'il n'existe pas d'affinité mutuelle
entre les deux corps.
§ II. DEUXIEME
CATÉGORIE
D'EXPERIENCES.
Reproduction, sur une
surface métallique polie, d'une gravure, d'un dessin, d'un
imprimé, etc., au moyen de divers fluides élastiques.
29. Pour celui qui ignorerait les résultats des
expériences de la première catégorie, il serait
difficile de se rendre compte des effets produits par les
expériences de la seconde, et dès lors serait
extrême la surprise qu'ils causeraient. Mais si les
expériences dont je viens de parler diminuent cette surprise, il
y a au moins compensation, en considérant que le lien dont elles
servent à celles qui vont nous occuper, satisfait au
besoin qu'éprouve tout esprit élevé de coordonner
les connaissances précises récemment acquises avec celles
qu'il possédait déjà. Mais avant tout, parlons des
expériences de la deuxième catégorie, afin
d'insister sur les effets dont il s'agit d'expliquer les causes.
30. - (a)
On
expose pendant cinq minutes à la vapeur d'iode,
développée à la température de 20°, le
papier sec sur lequel se trouve l'image qu'on veut reproduire. La
vapeur, comme nous l'avons vu dans les expériences de la
première catégorie, se fixe sur les noirs.
- (b) Le papier
ainsi iodé est appliqué pendant cinq minutes contre une
plaque de cuivre sèche, récemment polie et
préalablement nettoyée à l'eau aiguisée
d'acide azotique d'abord, et à l'eau pure ensuite. L'iode
quitte, en partie du moins, le papier pour le métal. Dès
lors, en découvrant la plaque, le dessin apparaît,
lorsqu'on la regarde dans un certain sens. Les clairs sont produits par
la surface même du métal, et les ombres le sont par une
couche de cuivre iodé qui est mate et de couleur de rouille.
- (c) On fait
chauffer de 50° à 60°, dans une capsule, de l'ammoniaque
fluor; après la dissipation de la vapeur vésiculaire, on
expose à la vapeur élastique et invisible la plaque de cuivre (b) qu'on vient de séparer du papier qui l'a
iodée. Deux ou trois minutes suffisent pour accomplir l'effet de
la vapeur. Voici ce que la plaque présente à
l'observateur. Les clairs où le métal était
à nu sont devenus mats, de brillants qu'ils étaient, et
d'un gris clair fort différent de la couleur du cuivre; les
ombres du cuivre iodé ont pris plus d'intensité, de
manière que le contraste entre les clairs et les ombres est bien
plus prononcé qu'il n'était avant le contact de la vapeur
d'ammoniaque ; aussi, sous toutes les incidences où l'on regarde
l'image, les clairs et les ombres conservent invariablement leurs
places respectives. Mais j'ai hâte de dire que le dessin a perdu
de sa finesse ; les traits ont été transformés en
un véritable pointillé, semblable à celui de
certaines miniatures en camaïeu qui n'ont pas été
finies.
- (d) On passe
sur la plaque du tripoli, au moyen d'un flocon de coton humecté
d'eau pure, dans le sens primitif du poli, et alors les traits du
dessin reparaissent, mais sous l'incidence la plus favorable à
la vision distincte de l'image, les clairs sont produits, non par la
surface du cuivre pur, mais par la surface du métal qui a
été modifiée par l'ammoniaque, c'est-à-dire
qu'en vertu de cette modification elle est devenue mate et d'un gris
blanchâtre; quant aux ombres, elles sont produites par le cuivre
qui a été iodé dans l'origine. En définitive

(61)
Tel est le procédé de M. Niepce.
31. Si on passait la plaque qui vient d'être soumise à
l'ammoniaque dans de l'eau très légèrement
aiguisée d'acide azotique,
- Les clairs seraient toujours le cuivre qui n'a pas
été iodé.
- Les ombres, le cuivre qui a été iodé.
Si on passait au tripoli la plaque qui a été soumise
à l'eau aiguisée d'acide azotique, les effets seraient
encore les mêmes; mais les ombres paraîtraient moins
intenses, parce que la
modification produite par l'ammoniaque aurait été
affaiblie. Avec de l'eau trop fortement acidulée l'image
s'affaiblirait beaucoup; car l'acide, à une densité de
1.34, fait disparaître l'image.
32. Remarque. Lorsqu'un papier iodé a été
appliqué encore humide sur la plaque de cuivre, et que les
clairs de l'image étaient pénétrés d'une
certaine quantité d'iode, les parties de la surface de la plaque
correspondant aux clairs prennent de l'iode comme les parties
correspondant aux ombres, quoique beaucoup moins. Il arrive dès
lors que les clairs de la plaque, au lieu du gris blanchâtre
qu'ils auraient présenté dans le cas où le papier
iodé eût été appliqué parfaitement
sec, ont une couleur d'un gris jaunâtre. Après avoir
passé l'image au tripoli, l'influence de l'iode dans les
clairs se fait encore sentir; ils sont moins brillants, plus mats ou
plus gris que ne l'est le cuivre non iodé, poli après
avoir été exposé à l'ammoniaque.
Explication des effets
précédents.
33. Il y a cinq ans, si on m'eût communiqué les
expériences de M. Niepce, en m'engageant à en expliquer
les effets, alors que je ne m'étais point encore occupé
de la théorie des phénomènes optiques que
présentent les étoffes de soie, j'aurais certainement
refusé d'entreprendre une pareille recherche, dans la conviction
où j'aurais été d'y consacrer un trop long temps. Mais ayant connu ces expériences, lorsque mes
études antérieures m'avaient suffisamment
préparé à les examiner, j'ai pu me livrer au
travail que je vais présenter, avec des détails minutieux
sans doute, mais que justifieront, j'espère, la nouveauté
du sujet et l'exactitude de mes explications.
34. Je commencerai par rappeler quelques faits de la réflexion
de la lumière par des surfaces métalliques planes plus ou
moins bien polies, parce qu'ils serviront de base aux explications que
je donnerai des effets observés dans la deuxième
catégorie des expériences de M. Niepce.
On prend deux plaques de cuivre identiques, plus longues que larges,
non que les dimensions aient de l'influence sur les effets dont je veux
parler; mais la différence des deux dimensions rend la
description de ces effets plus claire, lorsqu'on les observe
comparativement. Les plaques sont posées sur un plan horizontal
éclairé par la lumière diffuse du jour, de
manière que le spectateur puisse les voir sous un angle compris
entre 30° et 40°, soit face au jour, soit en lui tournant le
dos. Ces plaques sont placées de manière que la longueur
de l'une d'elles p se trouve
comprise dans le plan vertical de la lumière incidente, tandis
que la longueur de l'autre plaque p'
est perpendiculaire à ce même plan. Maintenant en
regardant p, et ensuite p' successivement, face au jour
d'abord, et en sens contraire ensuite, on a les quatre circonstances 1,
2, 3 et 4 dans lesquelles j'ai placé chaque échantillon
d'une étoffe pour en définir les effets optiques, tels que je les ai
étudiés (Voyez
THÉORIE DES EFFETS
OPTIQUES DES ÉTOFFES DE SOIE. page 18.)
Je vais examiner les effets de deux plaques identiques pour les quatre
cas suivants :
- Premier cas.
Les deux plaques ont été polies, dans le sens de la
longueur, avec une matière assez grossière pour qu'elles
présentent des raies parallèles et des sillons fins et
également profonds.
- Deuxième cas.
Les deux plaques ont été polies, dans le sens de la
longueur, avec une matière assez fine, comme le tripoli, pour
qu'elles ne paraissent pas rayées, quoiqu'elles le soient réellement.
- Troisième cas.
Les deux plaques ont été également rayées,
dans le sens de la longueur et dans le sens de la largeur, d'une
manière sensible.
- Quatrième cas.
Les deux plaques ont un poli parfait.
PREMIER CAS.
Plaques rayées sensiblement dans le sens longitudinal. (Fig. l. )
DEUXIÈME CAS. Plaques
rayées excessivement finement dans le sens longitudinal.
Résultats semblables à ceux du premier cas.
TROISIÈME
CAS. Plaques sensiblement et également rayées dans le
sens de la longueur et dans le sens de la largeur. (Fig. 2.)
QUATRIÈME CAS.
Plaques ayant un poli parfait.
Les résultats correspondent à ceux du troisième
cas. Ainsi il y a identité d'effet dans la première et la
troisième circonstance comme dans la deuxième et la
quatrième ; mais il y ci cette différence, dans le quatrième cas, qu'il y a le
maximum de clarté et le maximum d'obscurité qu'il est
possible d'observer lors de la réflexion de la lumière
par des surfaces planes.
35. Deux conséquences se déduisent des observations
précédentes. La première,
c'est que, pour toutes les plaques métalliques destinées
à recevoir des images délicates, le poli est une
condition indispensable; mais, dans le cas où il n'est pas
parfait, il faut que la surface ait été polie dans un
même sens. Les expériences dont cette conséquence
est le résultat, expliquent donc parfaitement la raison de polir
les plaques daguerriennes dans un même sens. La seconde, c'est que, pour
s'assurer si une surface métallique sur laquelle on
n'aperçoit pas de raies a un poli parfait, il faut l'observer le
dos tourné à la lumière, afin de voir si elle
conservera dans deux positions rectangulaires le même
degré d'obscurité.
36. La première recherche a été de
reconnaître d'une manière précise la
différence existant entre la surface d'une plaque de cuivre
polie dans le sens longitudinal avec le tripoli, et
-1° La
surface de ce même cuivre, modifiée par le contact de
l'iode ;
-2° La
surface de ce même cuivre modifiée par le contact de
l'ammoniaque;
-3° La
surface de ce même cuivre modifiée par le contact
successif de l'iode et de l'ammoniaque. Pour cela, on a appliqué
sur trois plaques de cuivre un papier épais
découpé en forme de trèfle ; dès lors,
après les opérations auxquelles chacune des plaques a
été soumise, on a pu, sur la même plaque, constater
les effets qu'on se proposait de définir ;
-4° Deux
surfaces de ce même cuivre, modifiée, l'une par l'iode et
l'ammoniaque, appliqués successivement, et l'autre
modifiée seulement par l'ammoniaque. Pour cela, on a
appliqué deux trèfles en papier épais, l'un
près de l'autre, sur une plaque de cuivre ; la plaque a
été passée à la vapeur d'iode. On a
ôté un des trèfles, et on a passé à
la vapeur d'ammoniaque. Par là, on a pu comparer ensemble les
modifications produites d'abord par l'iode et par l'ammoniaque
appliqués successivement, et ensuite par l'ammoniaque seulement,
avec le cuivre non modifié.
Plaque
exposée
à l'iode et trèfle réservé (n° 1). Fig.
3.
37. L'iode en vapeur se combine au cuivre. La combinaison la plus
convenable pour le succès de l'opération de M. Niepce,
doit être, suivant lui, mate et couleur de rouille. Mais en la
conservant au milieu de l'air, et surtout au contact du soleil, la
couleur se fonce en passant au bleu des ressorts de montre; et il
semblerait, sous l'influence solaire, qu'il se dégagerait de
l'iode, car j'ai senti l'odeur de ce corps en flairant une plaque
iodée qui venait d'être frappée par le soleil. En
même temps que cet effet a lieu sous l'influence de la
lumière, le cuivre des clairs se ternit en passant à
l'état de protoxyde (Note.
Expérience. Dessin sur une plaque dont la moitié est
couverte d'un papier noir. Après quatre mois, la partie couverte
présente une image parfaitement distincte, quoique sensiblement
altérée, et la partie découverte une image
effacée ; on n'aperçoit que quelques traits jaunes
provenant de l'altération du cuivre iodé. En passant la
plaque au tripoli et à l'eau pure, la partie
préservée de la lumière présente une
légère image, tandis que tout est confus dans l'autre
partie.).
Il est évident que l'image du trèfle tranche sur le fond
par la différence qui existe entre une surface spéculaire
et une surface mate, et qu'il y a toujours moins d'opposition, entre le
fond vu dans la première circonstance et le fond vu dans la
deuxième, qu'il n'y en a entre le trèfle vu dans la
première circonstance et le trèfle vu dans la seconde.
Ajoutons que la couleur du cuivre iodé tranche encore sur la
couleur du cuivre par moins de rouge. Il y a donc plusieurs causes de
la production de l'image par la réserve.
38. Observation microscopique. Lorsqu'on examine au microscope, sur la
platine tournante de George Oberhauser, la plaque numéro 1 de manière
qu'elle soit vivement éclairée par le soleil dans la
partie iodée et dans la partie où le cuivre est pur,
- Le cuivre iodé présente des dessins extrêmement
fins, circulaires en général; les uns sont bleus et
violets, les autres oranges et jaunes, ces derniers dominant; le fond
du cuivre iodé est jaunâtre.
- Le cuivre pur présente des sillons rectilignes
parallèles, couleur de cuivre, avec quelques traits circulaires
et irisés.
De sorte que la différence est extrême quand on observe
simultanément ces deux effets. Seulement en faisant tourner la
platine, on constate parfaitement les effets optiques des
sillons parallèles du cuivre pur par un maximum de clarté
ou d'ombre, suivant la position où on, les voit ; la structure
comme grenue du cuivre iodé ne présente rien de semblable.
Plaque
exposée à l'ammoniaque et trèfle
réservé (n° 2).
39. Le cuivre, exposé au contact de la vapeur d'ammoniaque
fluor, perd de sa couleur et son brillant métallique. Que se
passe-t-il ? C'est ce que j'ignore encore. Quoi qu'il en soit,
l'opposition entre l'image réservée et le fond produit un
effet tout à fait analogue à celui de la plaque n° 1.
La production de l'image par la réserve s'explique pour cette
plaque de la même manière que pour la plaque n° 1 ;
seulement l'opposition est plus grande, parce que le cuivre
ammoniaque est plus mat encore que le cuivre iodé, et la couleur
en est moins prononcée.
40. Observation microscopique. Par rapport au cuivre pur, le cuivre
ammoniaque présente moins de différence au microscope que
le cuivre iodé; cela provient principalement de ce que les
sillons se montrent encore dans le cuivre ammoniaque.
41. L'eau mise sur le cuivre ammoniaque paraît ne lui rien
enlever de matière soluble sensible à l'hématine
et à la teinture de violette, du moins en opérant
comparativement avec une plaque de cuivre non modifié. L'eau passée sur
l'enduit ammoniaque à plusieurs reprises ne paraît avoir
produit aucun effet lorsque la plaque est complètement
séchée. En passant du coton humecté sur le cuivre
modifié, il se colore sensiblement en vert bleuâtre,
tandis qu'il ne produit presque rien sur le cuivre non ammoniaque. Le
coton bleu verdâtre, touché par le cyano-ferrite de
cyanure de potassium acidulé , se colore fortement en marron. La
solution de cyano-ferrite ne produit aucun effet sur l'enduit. Si on
verse sur l'enduit une goutte d'acide acétique, d'acide
phosphorique, etc., aussitôt apparaît le cuivre
métallique, et le cyano-ferrite versé dans l'acide
produit un précipité abondant rouge marron. L'enduit a
donc été dissous. L'acide retient, en outre, de
l'ammoniaque. En passant à l'acide la moitié d'un cercle
ammoniaque produit sur une plaque carrée, lavant cette
moitié, puis la passant à l'émeri; elle se confond alors avec le cuivre
pur des angles de la plaque, tandis que la moitié simplement
passée au tripoli mouillé d'eau pure montre toujours une
image distincte du cuivre métallique. Enfin, on fait
disparaître l'image au moyen de l'eau acidulée.
Plaque
exposée
à l'iode, puis à l'ammoniaque, trèfle
réservé (n° 3).
42. Le cuivre exposé au contact de l'iode d'abord, puis à
celui de la vapeur d'ammoniaque fluor, prend une couleur brune plus
foncée que le n° 2, même
lorsque celui-ci a été exposé à l'air et au
soleil. Nous ignorons ce qui se passe entre le cuivre iodé et
l'ammoniaque.
43. Observation microscopique. La différence est tout à
fait analogue entre le cuivre pur et le cuivre iodé puis
ammoniaque, qu'entre le cuivre pur et le cuivre simplement iodé
de la plaque n° 1
; seulement le cuivre iodé et ammoniaque tranchant davantage par
sa couleur brune, l'image est plus apparente.
Plaque
exposée à l'iode avec deux trèfles
réservés, exposée ensuite à l'ammoniaqne
avec un seul
trèfle réservé (n° 4).
44. Cette plaque représente plus que les effets obtenus par le
procédé de M. Niepce, puisque le trèfle
réservé, que je nommerai trèfle pur, permet de
comparer la surface du cuivre non modifiée avec la surface du
cuivre modifiée seulement par l'ammoniaque, laquelle surface
présente les clairs, et que je nommerai trèfle ammoniaque.
Ainsi, il y a cette différence essentielle, que dans la seconde,
et surtout la quatrième circonstance, le trèfle
ammoniaque paraît plus clair que le fond, tandis que le
trèfle pur paraît plus obscur; mais dans la quatrième la
différence est très-faible.
45. Un point bien remarquable, qu'il s'agit d'examiner, c'est
l'intensité de la résistance que le cuivre modifié
par le contact de l'iode ou de l'ammoniaque, et par le contact
successif de l'iode et de l'ammoniaque, présente lorsqu'on
soumet le métal au frottement d'un flocon de coton
imprégné d'eau pure et de tripoli.
Plaque n° 1.
46. Lorsqu'on passe au tripoli une plaque n° 1 dans le sens
longitudinal, aussitôt qu'elle vient d'éprouver l'action
de la vapeur d'iode, la modification disparaît, et le cuivre
soumis à l'action de la vapeur ammoniacale présente une
surface homogène. La modification que le cuivre vient
d'éprouver de la part de l'iode n'a donc pas de
résistance au frottement du tripoli humide. Mais il en est
autrement lorsque la plaque, après avoir été
soumise au contact de la vapeur d'iode, est abandonnée à
elle-même pendant 48 heures dans un lieu éclairé.
Si le dessin a perdu de sa netteté, cependant en passant la
plaque au tripoli dans le sens longitudinal, l'image du trèfle
est conservée, quoique le mat du fond ait disparu, et que
celui-ci ressemble au cuivre pur. Si on passe de nouveau au tripoli la
plaque dont je parle, la surface en paraît homogène; cependant, en la regardant
sous certaines inclinaisons dans une chambre à parois noires, on
peut apercevoir le trèfle. Après avoir fait
disparaître tout vestige d'image au moyen du tripoli, on parvient
souvent à la faire reparaître en soumettant la plaque
à la vapeur de l'ammoniaque. J'ai eu l'occasion de constater par
l'odorat le dégagement de l'iode dans cette circonstance. Enfin,
on peut, au moyen d'un nouveau passade au tripoli, faire
disparaître tout vestige d'image.
Plaque n° 2.
47. La plaque n° 2, passée au tripoli, a
présenté les effets suivants :
En définitive, dans les plaques n° 2,
dont le trèfle a
été rëservé, le fond, malgré le
passage au tripoli, a toujours
paru plus mat que la partie réservée. Dans le cas
où la plaque n'aurait été
exposée que quelques minutes à la vapeur de l'ammoniaque
fluor froide, l'image disparaîtrait par le frottement du tripoli,
et il pourrait arriver qu'une nouvelle exposition à l'ammoniaque
le fît
reparaître.
Plaque n° 3.
48. Les résultats sont analogues aux précédents.
Plaque n° 4.
49.
Lorsque le trèfle réservé lors du passage à
l'iode a été découvert pendant l'exposition
à l'ammoniaque, il y a
moins d'opposition entre le trèfle et le fond, qu'il y en a
lorsque le
trèfle a été préservé du contact de
l'ammoniaque, ainsi que cela a eu lieu pour le n° 3.
50. Lorsqu'on examine au microscope, soit à la lumière
diffuse, soit au soleil, les plaques n° 1,
n° 2 et n° 3,
passées au tripoli, on n'aperçoit pas de
différence sensible
entre le cuivre pur et le cuivre qui a été simplement
iodé
ou ammoniaque, ou successivement iodé et ammoniaque.
51. Justifions maintenant ce que j'ai dit de l'application de la
théorie des effets optiques des étoffes de soie
à l'explication des effets optiques des plaques de cuivre
présentant des images produites par le procédé de
M. Niepce de Saint-Victor.
52. L'opposition la plus grande que l'on puisse faire naître dans
une étoffe monochrome, est d'opposer le satin par la
chaîne au satin par la trame, par la raison que lorsqu'un des
deux apparaît le plus brillant, en vertu de la réflexion
spéculaire dont il est doué, l'autre
réfléchit la
lumière spéculaire dans un sens où elle n'arrive
pas à l'oeil du spectateur. On obtiendrait un effet
correspondant
à celui-ci, en opposant sur une plaque de cuivre, par exemple,
une image à raies parallèles extrêmement fines
à un fond
également rayé, mais dans un sens perpendiculaire aux
raies de l'image. Cet effet n'est pas celui des images de M. Niepce de
Saint-Victor.
53. On peut produire des effets bien sensibles sur des étoffes
de soie, quoiqu'ils ne le soient pas autant que ceux dont je viens de
parler, en opposant sur fond de satin par la chaîne des images
dont l'armure se rapporte au taffetas. En effet, supposons l'opposition
de ces deux tissus dans une même étoffe, voici ce qu'on
remarquera : en regardant l'étoffe de manière
à voir le satin
à son minimum de clarté dans la deuxième
circonstance, le taffetas sera vu
éclairé, parce que la trame qui le constitue
apparaîtra avec le maximum d'éclat dont elle est
susceptible ; mais par la raison que cette trame est mêlée
de chaîne, et que dans le
taffetas l'effet de la chaîne domine sur celui de la trame, toutes choses
égales d'ailleurs, le contraste de l'image taffetas avec le fond
satin sera, dans la circonstance dont nous parlons, moindre que si le
contraste eût résulté de
l'opposition d'un satin par la trame au satin par la chaîne
formant le fond de l'image.
54. Je vais appliquer cette théorie aux images de M. Niepce
telles que nous en avons étudié les effets sur les
plaques n° 1, n° 2,
n° 3, en distinguant le cas où
elles
n'ont pas été passées au tripoli du cas où elles l'ont
été.
PREMIER CAS. Plaques
n° 1, 2 et 3, non passées au tripoli.
55. La grande opposition existant entre la surface du cuivre poli dans
un même sens d'une part, et d'une autre part, celle du cuivre
iodé ou ammoniaque, ou iodé d'abord
et ammoniaque ensuite, que l'on observe si bien au microscope,
indépendamment de toute couleur, démontre parfaitement
que la première surface avec les sillons fins et
parallèles, réfléchit la lumière à
la
manière du satin, tandis que la seconde, plus ou moins grenue,
la réfléchit à
la manière du taffetas.
DEUXIÈME CAS.
Plaques n°' 1, 2 et 3, passées au tripoli.
56. L'opposition des images de M. Niepce
de Saint-Victor est bien plus
faible après le passage des plaques au tripoli qu'elle
n'était auparavant, par la double raison que l'opposition de la
couleur entre les deux parties de cuivre a diminué, et que
l'action du tripoli a sillonné la surface de cuivre que les
réactifs avaient rendue grenue. Dès lors on
conçoit parfaitement la raison des effets suivants : La vision
dans la première et même la troisième
circonstance est peu distincte, à cause du vif éclat de
la
lumière réfléchie; elle est peu distincte encore
dans la deuxième
circonstance, parce qu'alors peu de lumière arrive à
l'oeil
du spectateur. Il résulte de cet état de choses, qu'il
existe des positions intermédiaires entre A et B, fig. 4, où la
vision des images est plus distincte qu'elle ne l'est en celles-ci. On
pourra aisément s'en convaincre en se plaçant
successivement en C et en C, c'est-à-dire, dans des
directions telles, que CP fait
avec PA un angle de 45°,
et EP avec PA un angle de 135°.
Effectivement, en C la plaque
est moins obscure qu'en A, et
la vision du trèfle est plus distincte; en E, où la
lumière réfléchie spéculairement est
moindre qu'en B et
plus grande qu'en C, l'opposition du
trèfle et du fond étant
portée au maximum, l'image apparaît de la manière
la plus distincte ; enfin, en D,
où l'angle DPA est de
45°, la vision est moins
distincte qu'en C et en E.
57. Reprenons maintenant le procédé de M. Niepce, pour en
expliquer les effets, conformément aux actions chimiques et aux
principes de la réflexion de la lumière que nous
venons de rappeler. Lorsqu'on a appliqué un dessin iodé
sur une plaque de cuivre, l'iode quitte le papier pour le métal
; l'iodure de cuivre reproduit les traits et les ombres du dessin, et
le cuivre non iodé les clairs. L'action de l'iode est donc la
même que dans l'expérience précédente, où une plaque de cuivre avec un
trèfle réservé a été exposée
à la vapeur d'iode. Les
traits sont parfaitement distincts et continus; mais l'iodure de cuivre
s'altérant
à l'air et à la lumière, et la surface du cuivre y
perdant
son brillant métallique, l'image n'est pas dans une condition
satisfaisante de conservation. Si on passait la plaque au tripoli
légèrement, l'image serait faible; et en la frottant
beaucoup, elle disparaîtrait.
58. Lorsqu'on vient à exposer à la vapeur de l'ammoniaque
la plaque de cuivre iodée, la vapeur agit, comme je l'ai dit,
-1° Sur les
clairs, en abaissant beaucoup la couleur propre au métal, et en
lui ôtant tout brillant spéculaire;
-2° Sur le
cuivre iodé, en en fonçant la couleur. Ce
résultat, pour être obtenu, ne demande que deux ou trois
minutes de contact du métal avec l'ammoniaque. L'iodure
éprouve une modification dans sa couleur et dans sa composition;
mais, comme je l'ai fait observer, les traits ne sont pas purs.
59. Si on passe la plaque au tripoli, le cuivre pur ammoniaque conserve
son gris blanchâtre et reste mat, tandis que le cuivre
iodé devient brillant comme le cuivre pur. Or, comme le premier
est dénué de brillant spéculaire
et qu'il est blanchâtre, il n'est point étonnant qu'il
fasse les clairs
du dessin ; tandis que le cuivre iodé, qui a repris toute
l'apparence du cuivre pur, produit les ombres du dessin lorsque la
lumière spéculaire qu'il réfléchit ne
peut arriver à l'oeil du spectateur; et c'est alors que la
vision
de l'image est la plus distincte. L'image de M. Niepce est donc alors
tout à fait analogue aux images photographiques sur
métal, où les ombres sont produites par le métal
doué du poli spéculaire.
60. L'image que présente la plaque de cuivre, après
le contact de l'iode et celui de l'ammoniaque, et après avoir
été polie, est fort différente de l'image produite
simplement par l'iode. Celle-ci est beaucoup plus perceptible, et l'est dans bien
plus de positions que la première; et d'un autre
côté, les clairs et les ombres rappellent plutôt la
peinture,
c'est-à-dire que les traits ont disparu de plus en plus depuis
l'impression de la gravure iodée, jusqu'au passage au tripoli de
la plaque iodée d'abord et ammoniaquée ensuite.
61. Puisque les clairs de la plaque simplement
iodée sont
le cuivre nu, et que les ombres de la plaque iodée,
ammoniaquée et polie sont, sinon le cuivre absolument pur, du
moins du
cuivre bien moins modifié que le cuivre ammoniaque, il doit
nécessairement y avoir des positions identiques pour les deux
dessins, où les clairs et les ombres apparaîtront
d'une manière inverse. C'est en effet ce que l'expérience
confirme parfaitement, en regardant convenablement une plaque de
cuivre, dont chaque moitié présente le même dessin
obtenupar les deux procédés dont nous comparons les
résultats. Pour cela, on se place dans l'embrasure d'une
fenêtre; la plaque est tenue d'abord verticalement, de
manière que le plan idéal où elle se trouve fasse un angle dièdre
de 135° avec une des vitres, puis on la regarde dans le sens de la
lumière incidente et non dans celui de la lumière
réfléchie, en l'inclinant très-légèrement vers le ciel. Je mets
sous les yeux de l'Académie une plaque de cuivre, sur les deux
moitiés
de laquelle on a imprimé une même gravure passée
à l'iode. La moitié qui est à la droite du spectateur présente
le dessin simplement iodé; la moitié qui est à sa
gauche,
après avoir reçu l'iode de la gravure, a
été exposée
à l'ammoniaque, puis passée au tripoli. C'est la preuve expérimentale de ce
que j'ai avancé plus haut (30). On voit,
d'après cela,
combien il est nécessaire, pour s énoncer avec
précision
lorsqu'il s'agit de décrire des images analogues à celles dont je parle,
de définir les positions où on les observe, quand il
s'agit de les qualifier d'inverses ou de directes, ou, ce qui est la
même chose, de négatives ou de positives.
REFLEXIONS.
62. Un fait, à mon sens bien remarquable, après la
cémentation du métal par la vapeur d'iode, la vapeur
d'ammoniaque, etc., cémentation en vertu de laquelle le poli
donné
jusqu'à une certaine profondeur n'efface pas le dessin, c'est le
fait que, le poli ayant été poussé plus loin, mais
seulement ce qui est suffisant pour faire disparaître l'image
sous toutes les inclinaisons, cette image redevient sensible par l'exposition du
métal à une vapeur, celle de l'ammoniaque, par exemple.
En effet, supposons le trèfle réservé dont le fond
a été passé à l'iode, puis effacé
avec le tripoli
jusqu'à la disparition de l'image. Comment la surface du cuivre
en apparence homogène, exposée à l'ammoniaque,
présente-t-elle un trèfle plus blanc que le fond ?
L'effet n'est-il pas remarquable, soit qu'il soit produit par l'iode
resté dans le cuivre, lequel empêche le métal de
blanchir par l'ammoniaque, comme cela a lieu pour le cuivre pur, soit,
ce qui est bien moins probable, que, tout l'iode ayant
été enlevé par le
frottement du tripoli à l'état d'iodure, les particules
de cuivre
situées au-dessous de la couche iodée aient subi un
arrangement tel, qu'en absorbant la vapeur d'ammoniaque elles ne
produisent pas un composé aussi blanc que les particules du
cuivre pur. Enfin, fait bien remarquable encore : c'est que la
modification ait lieu dans le sens perpendiculaire à la surface
de la plaque soumise à la vapeur.
Action de vapeurs
autres que celle de l'iode sur les surfaces
métalliques.
63. M. Niepce de Saint-Victor
a constaté que le chlore gazeux et
sec, dans lequel on plonge un papier imprimé, se fixe sur les
noirs. Il en est de même de la vapeur qui se
dégage de l'eau de chlore ; mais le papier exposé
à cette
vapeur n'imprime pas d'image sensible sur le cuivre ; il faut l'exposer
à la vapeur de l'ammoniaque fluor pour la faire
apparaître. Dans tous les cas , les effets du chlore sont bien
plus faibles que ceux de l'iode. Un imprimé plongé dans
l'eau de chlore, appliqué
contre un papier de tournesol bleu, reproduit l'impression en lettres
rouges, parce qu'il s'est produit vraisemblablement de l'acide
chlorhydrique. M. Niepce, en chauffant de l'hypochlorite de chaux
à sec dans une capsule de porcelaine, a observé
quelquefois que les premières vapeurs dégagées
donnent au papier
imprimé la propriété de reproduire les lettres en
rouge, et que
les vapeurs dégagées plus tard, étant
absorbées
par le papier blanc, reproduisent les lettres en bleu sur fond blanc,
le chlore ayant décoloré le tournesol.
64. Le brome n'a pas paru à M. Niepce avoir d'action bien
sensible pour se porter sur les noirs d'une gravure.
65. Une gravure exposée 5 à 10 minutes à la vapeur
du soufre contenu dans une capsule de porcelaine chauffée pur
une lampe à alcool, de manière à produire une
vapeur qui ne contient pas d'acide sulfureux sensible à l'odorat
et au papier de tournesol, acquiert la propriété
d'imprimer une
image parfaitement nette sur une plaque de cuivre, contre laquelle on
la presse pendant 10 minutes. La vapeur qui a été
absorbée par les noirs forme les ombres de
l'image, et le cuivre métallique en fait les clairs.
66. La vapeur de l'orpiment produit le même effet.
67. Le résultat est encore le même en employant le
bisulfure de fer; mais l'opération est plus difficile.
68. Une gravure plongée dans un flacon de gaz sulfhydrique
absorbe ce gaz par les noirs, et lorsqu'on la presse contre une plaque
de cuivre , l'image est reproduite en sulfure.
69. Lorsqu'on expose une gravure à la vapeur de l'acide azotique
d'une densité de 1,34 pendant cinq minutes environ, et qu'on
l'applique ensuite contre une plaque de cuivre, ce ne sont pas les noirs, mais les blancs qui cèdent au
métal la vapeur qu'ils ont absorbée. Le résultat
de l'impression
sur la plaque de cuivre est une matière blanchâtre et mate
correspondant aux clairs de l'image, tandis que le cuivre
métallique correspond aux ombres. La preuve que les blancs ont
absorbé la vapeur acide, c'est qu'en appliquant la gravure sur
un papier de tournesol, le dessin est produit en bleu sur un fond
rouge, si l'exposition de la gravure à la vapeur acide a
été faite convenablement. Cette expérience ne
prouve pas que les noirs n'ont pas absorbé la vapeur acide ; car
les phénomènes
seraient encore les mêmes, conformément à ce que
j'ai dit (28
-4°), dans le cas où les noirs, attirant la
vapeur plus fortement que ne le font les blancs, la conserveraient,
tandis que les blancs la céderaient à d'autres corps. L'existence d'une attraction
élective de la vapeur acide, relativement à une
série de
corps, n'en existerait pas moins.
70. Enfin, j'ajouterai que les noirs des plumes de pie ou de vanneau,
qui absorbent l'iode et qui le cèdent au cuivre, ne prennent pas
l'acide azotique; car ces plumes, plongées dans cet acide, impriment au contraire leurs parties blanches sur le
métal.
71. Si on met quelques grammes de phosphore dans une capsule de
porcelaine à une température de 18
degrés environ , et qu'on expose une gravure à la vapeur
qui s'en exhale pendant 5 ou 10 minutes, la gravure, appliquée contre une
plaque de cuivre, n'y imprime pas d'image sensible; mais celle-ci se
manifeste par l'exposition de la plaque à la vapeur de
l'ammoniaque fluor , et l'aspect en est des plus agréables. Les
clairs produits par le cuivre ammoniaque sont d'un blanc vaporeux
remarquable. Quant aux ombres, elles seraient, suivant M. Niepce, le
produit de la vapeur phosphorée
fixée au cuivre. L'image ainsi produite n'est pas susceptible de
résister à l'action du tripoli.
72. Il paraît bien, d'après cette expérience, que
les noirs d'une gravure exposée à la vapeur du phosphore
brûlant lentement, absorbent une matière capable de se
porter sur le cuivre et de s'opposer à ce qu'il devienne blanc
par l'ammoniaque. Mais quelle est cette vapeur ? Elle ne paraît
pas être acide ; du moins, la gravure appliquée contre un
papier bleu de tournesol ne le rougit pas.
73. Il serait bien curieux de rechercher si la matière active de
la vapeur de phosphore est différente réellement de
l'acide phosphatique. S'il en était ainsi, l'étude des
images de M. Niepce de Saint-Victor
conduirait, dans certains cas,
à distinguer des matières différentes, où
jusqu'ici
on n'a admis qu'une espèce de corps. Et, à ce sujet, je
rappellerai combien nous sommes peu avancés dans la connaissance
des odeurs de plusieurs matières métalliques, telles que
celles du cuivre, du fer, de l'étain, et de plusieurs de leurs
composés.
74. M. Niepce de Saint-Victor a produit avec l'iode des figures sur le
fer, le plomb , l'étain, le laiton et l'argent ; mais avec ce
dernier métal, il a substitué l'exposition
à la vapeur du mercure à l'exposition à la vapeur
de l'ammoniaque fluor.
75. Il y a, sans doute, de l'analogie entre certaines images de Moser
et certaines images reproduites par les procédés
de M. Niepce ; mais il me semble très-difficile de la
définir, en voyant la diversité des
procédés
indiqués par le physicien allemand, et surtout le manque de
développement d'une analyse précise des effets de chaque
sorte de
procédé , et si l'on considère en outre
l'intention bien évidente
où il est de ramener en définitive les
phénomènes qu'il
décrit à des actions physiques et non à des
actions chimiques. Toutes les expériences de M. Niepce, bien plus circonscrites à la
vérité, sont au contraire essentiellement fondées
sur des effets de contact, produits entre des corps placés dans
des circonstances qui relèvent de la chimie. Et en cela
même elles viennent à l'appui de l'opinion de M. Fizeau,
qui, rejetant la théorie des radiations d'une lumière,
latente, pour
expliquer la production des images de Moser, l'attribue à des
émanations de vapeurs dont la matière est
déposée à la surface du corps qui donne son image
à la surface d'un autre corps placé vis-à-vis du
premier.
§3. TROISIÈME
CATEGORIE D'EXPERIENCES.
Reproduction des images du foyer
d'une chambre obscure, au moyen d'un
composé d'argent, appliqué sur un enduit d'amidon ou
d'albumine au lieu de l'être sur du papier.
76. Si les images produites sur papier au moyen d'un composé
d'argent sensible au contact de la lumière,
laissent tant à désirer, l'inégalité de la
surface
où apparaît l'image en est la cause, puisqu'il y a
impossibilité que les détails
s'y peignent avec fidélité. Sans doute, cet
inconvénient a fait préférer à son usage en
photographie les plaques
métalliques, malgré leur cherté, leur poids et
l'effet de la
réflexion spéculaire. Dans cet état de choses, M.
Niepce de Saint-Victor a eu
l'heureuse idée d'enduire des
plaques de verre transparent ou dépoli d'une couche mince
d'amidon cuit ou d'albumine de blanc d'oeuf, et de s'en servir au lieu
de papier. Les épreuves négatives, ou , pour parler plus
correctement, inverses , qu'il a obtenues, ne permettent pas de douter
qu'il n'ait atteint le but qu'il s'était proposé. Il
emploie 5 parties d'amidon délayées parfaitement dans 100
parties d'eau, auxquelles il ajoute 5 parties d'une solution renfermant
0,25 d'iodure de potassium ; c'est cet amidon cuit qu'il coule sur des
plaques de verre où il sèche
rapidement , soit au soleil, soit à l'étuve. Ou bien il
ajoute l'iodure de potassium à du blanc d'oeuf frais
parfaitement
limpide, et ce liquide est coulé sur les plaques de verre. Ces
plaques sont ensuite imprégnées de la liqueur
d'acéto-nitrate d'argent de M. Blanquart-Evrard, puis soumises
à l'action de la lumière dans la chambre noire,
conformément au procédé décrit par cet
auteur. L'Académie prendra une idée du perfectionnement
apporté dans la photographie par les manipulations
précédentes,
en voyant les épreuves inverses obtenues par M. Niepce de
Saint-Victor. On a tout lieu d'espérer que, dans beaucoup de
cas, il sera possible de reporter l'image sur bois ou sur pierre
lithographique , sans qu'il soit nécessaire de la reproduire
d'abord par le dessin pour la graver ensuite sur bois, ou en tirer des
épreuves au moyen de la lithographie.
RÉSUMÉ.
Les recherches dans lesquelles M. Niepce
de Saint-Victor a fait preuve
de tant de persévérance et de talent, me
paraissent devoir fixer l'attention des savants sous les rapports
suivants :
-1° Sous le
rapport de l'attraction élective avec laquelle
une même vapeur peut être fixée par
différents
corps. Ainsi, l'iode a plus de tendance à se fixer à
plusieurs
matières noires qu'au papier blanc, soit qu'il agisse à
l'état de vapeur, soit qu'il agisse à l'état de
solution liquide.
Dans le premier cas, les noirs agissent à l'instar des solides
poreux condensant des vapeurs ; dans le second , comme des mordants
fixant des matières colorantes à des tissus. D'un autre
côté, les matières noires cèdent leur
iode à l'amidon, et celui-ci le cède enfin à des
métaux ;
-2° Sous le
rapport de l'attraction élective de certaines vapeurs qui se
fixent au papier blanc de préférence aux
parties noires d'une encre grasse, ainsi que cela arrive à la
vapeur de l'acide azotique ;
-3° Sous le
rapport de la rapidité avec laquelle peuvent réagir une
vapeur et des corps solides aussi compactes que le sont les
métaux, comme on l'observe entre la vapeur de
l'ammoniaque fluor et le cuivre , par exemple ;
-4° Sous le
rapport de la distance à laquelle une vapeur qui se
dégage de la matière d'une image est susceptible de
reproduire cette image sur un plan où la vapeur vient à
se
condenser ;
-5° Sous le
rapport de l'influence très-diverse que
différents solides pourraient exercer sur l'économie
animale , après avoir été exposés a une
même
vapeur.
Malgré l'étendue des détails
précédents, il me reste, pour remplir la tâche que
je me suis prescrite, à dire quelques
mots de l'auteur des recherches dont je viens de parler. Si
l'Académie est toujours disposée à accorder son
approbation et ses encouragements à ceux qui lui communiquent
des faits nouveaux, cette disposition ne doit-elle pas se manifester
surtout lorsque ces faits lui sont présentés par une
personne
qui, étrangère à la classe des savants , est
engagée dans une carrière où tout le temps de
celui qui la suit appartient
à l'État ? Telle est la position de M. Niepce de
Saint-Victor, digne à tous égards de porter le nom de son
oncle,
Joseph-Nicéphore Niepce, à qui revient l'honneur d'avoir
fixé, dès
1826, les images de la chambre noire sur un métal enduit d'une
matière sensible à la lumière, le bitume de
Judée préalablement dissous dans l'huile de lavande.
M. Niepce de Saint-Victor, à sa sortie du collège,
s'engagea, et entra comme simple
cavalier à l'école de Saumur. Deux ans après, il
passa maréchal des logis dans le 1er régiment
de dragons, où il devint
successivement sous-lieutenant et lieutenant, sans cesser d'y remplir
les fonctions d'instructeur. Il y a cinq ans, l'administration de
l'armée ayant manifesté l'intention de changer en
couleur aurore la couleur distinctive rosé des premiers
régiments de cavalerie, à la condition cependant de ne
pas
défaire les uniformes déjà confectionnés,
on apprit
au ministère de la guerre qu'un lieutenant de dragons en
garnison à Montauban disait avoir trouvé le moyen de
remplir cette condition difficile. Ce lieutenant était M. Niepce
de Saint-Victor. Mandé à Paris pour répéter
son
procédé devant une commission nommée par le
ministre de la guerre, le
résultat en fut tel qu'il l'avait annoncé; un peu plus
tard, l'exécution qu'on en fit en grand dans plusieurs
régiments eut un
égal succès. Il faut savoir que jamais M. Niepce, avant
cette
époque, ne s'était occupé de teinture. De retour
à Montauban, M. Niepce commença à se
livrer aux recherches dont l'Académie connaît maintenant
les
résultats. Convaincu que Paris lui offrirait plus de ressources
pour les continuer que les garnisons de province, il demanda son
admission dans la garde municipale, quoiqu'il sût bien qu'en
changeant d'arme il perdrait de ses chances à l'avancement. En
considération de ses bons services, on fit droit à sa
demande. C'est depuis son séjour à Paris que
j'ai pu apprécier ce que l'intelligence de M. Niepce a de
qualités rares et distinguées, par les confidences qu'il
m'a faites de ses travaux ; le plus grand nombre ont été
exécutés au quartier de cavalerie du faubourg
Saint-Martin, dans la salle de police , qui, étant pour ainsi
dire constamment libre, à cause de
la sévérité du choix des hommes appelés
à composer la garde municipale, a pu recevoir ainsi la nouvelle
destination que M. Niepce lui a donnée. Ces détails sur
un homme qui pendant vingt-trois ans a constamment satisfait à
toutes les exigences de la profession militaire, sans jamais reculer
devant aucun sacrifice que son goût des recherches scientifiques
lui a imposé, ne
paraîtront pas déplacés, et j'ose espérer
que
l'Académie accordera un témoignage d'estime à M.
Niepce de Saint-Victor, qui
honore doublement le titre d'officier français.

