OPUSCULE
TRÈS EXCELLENT DE LA VRAIE
PHILOSOPHIE NATURELLE DES MÉTAUX
Préambule : ce
traité, fondamental dans la littérature alchimique,
n'avait pas reparu depuis des lustres. Aussi faut-il être
particulièrement redevable à l'équipe dynamique du
site
hermétisme
et alchimie d'avoir pu le faire surgir «
de
l'obscurité à la lumière » pour remployer
l'image de la
Lux Obnubilata.
Il vaut la peine de rappeler certains détails de la vie
extraordinaire de l'Adepte Zachaire, dont maints aspects le rapproche,
à n'en point douter, de celle de l'illustre Bernard Le
Trévisan. Pour cela, nous empruntons les lignes qui suivent
à Louis Figuier [
l'Alchimie
et les alchimistes, 3e édition, Paris, 1880],
dont on ne sait pas assez, par suite du dénigrement dont il fut
l'objet de la part de certains des disciples d'Hermès, son
rôle dans le renouveau du sentiment hermétique.
Rien
n'est plus propre à nous donner une idée exacte de la
persévérance ou plutôt de la passion extraordinaire
que les alchimistes apportaient dans leurs travaux, que la vie si
curieuse et si agitée de l'adepte Denis Zachaire. Nous allons en
rappeler les traits principaux. Les détails qu'il nous a
lui-même transmis sur ce sujet dans la première partie de
son Opuscule de
la philosophie naturelle des métaux,
nous
fourniront en même temps l'occasion de signaler plusieurs
particularités intéressantes sur la vie des alchimistes
français au seizième siècle. Denis Zachaire
appartenait à une famille noble de la Guyenne ;
mais son véritable nom est inconnu ; car, à l'exemple de
beaucoup de ses confrères, il s'est abrité, dans ses
ouvrages, sous le voile d'un pseudonyme. Il était né en
1510. Après avoir reçu la première instruction
dans la maison paternelle, il fut envoyé à Bordeaux pour
y étudier les lettres et la philosophie dans le collège
des Arts. On avait confié sa jeunesse à la surveillance
d'un précepteur. Malheureusement, ce dernier était un
adepte d'Hermès. Au lieu de conduire son élève
dans les tranquilles sentiers de la littérature, il ne l'initia
guère qu'aux pratiques du grand oeuvreSuvre. Le jeune Zachaire
fréquentait beaucoup d'écoliers qui, négligeant
comme lui les études du collège pour celles du
laboratoire alchimique, avaient déjà fait ample
collection de recettes pour la transmutation des métaux. Avant
de quitter Bordeaux, il en avait rempli tout un gros livre, et il
pouvait à son gré fabrique de l'or à toute
espèce de titres, à dix-huit ou à vingt carats, de
l'or de ducat ou de l'or d'écu, propre à soutenir
l'épreuve de la fonte ou de la pierre de touche. Même
résultat pour l'argent : on pouvait, avec ces bienheureuses
formules, obtenir de l'argent à dix ou à onze deniers, de
l'argent blanc de feu ou de l'argent à la touche. Ces diverses
formules portaient les noms d'oeuvre de la reine de Navarre, oeuvre du
Cardinal de Lorraine ou du Cardinal de Tournon. Les jeunes
écoliers, au collège de Bordeaux, employaient une partie
de leur temps à ces utiles occupations. Au sortir du
collège des Arts, le jeune Zachaire fut
envoyé à Toulouse, en compagnie de son précepteur,
pour y étudier le droit ; mais le maître et
l'élève n'avaient d'autre désir que d'y faire
promptement l'épreuve des précieuses recettes de
Bordeaux. Ils se mirent donc dès leur arrivée à
placer dans leur chambre plusieurs petits fourneaux propres aux
opérations chimiques. Des petits fourneaux on en vint aux
grands, si bien que la chambre en fut bientôt remplie. Sur
certains, on distillait ; dans d'autres, on calcinait diverses
matières : ici, l'on exécutait la fusion ; là, la
sublimation prescrite par les formules. Au bout d'un an, la somme de
deux cents écus, que le jeune Denis avait reçue de ses
parents pour s'entretenir pendant deux années, lui et son
maître, en la ville de Toulouse, s'était dissipée
en fumée. C'est qu'il avait fallu acheter une quantité
considérable de charbon, diverses drogues d'un prix
élevé, et pour six écus de vaisseaux de verre ;
sans compter deux onces d'or fin et trois marcs d'argent, que l'une des
formules avait recommandés comme indispensables à
l'exécution de l'oeuvreSuvre, et qui finirent par
s'évanouir en
entier à force de combinaisons et de mélanges. Il ne
faisait guère moins chaud dans la chambre du jeune
licencié es droit, que dans les fonderies de l'arsenal de
Venise, et le digne précepteur, qui ne sortait pas un moment de
cette fournaise, tant il apportait de zèle et d'ardeur à
son travail, fut pris, quand vint l'été, d'une
fièvre continue, pour avoir trop soufflé en buvant chaud.
Il mourut glorieusement sur son champ de bataille, au grand chagrin de
son élève, qui comptait sur son habileté pour se
procurer l'argent que ses tuteurs commençaient à lui
refuser. Ainsi livré à lui-même, Denis Zachaire ne
vit rien
de mieux que de se rendre dans son pays, afin d'obtenir le libre usage
de ses biens, administrés par ses tuteurs depuis la mort de son
père. Moyennant quatre cents écus, il afferma une partie
de ses propriétés pour une durée de trois ans, et
s'empressa de revenir à Toulouse, afin d'appliquer cette somme
à l'exécution d'une recette infaillible qu'un Italien lui
avait enseignée après en avoir vu de ses propres yeux les
merveilles. Ce procédé consistait à dissoudre de
l'or et de l'argent dans une eau forte, et à calciner le produit
pour en faire une poudre de projection. Mais deux onces d'or et un marc
d'argent, traités pendant deux mois suivant les
procédés de l'Italien, ne donnèrent qu'une poudre
tout à fait sans vertu. De la quantité d'or et d'argent
qu'il avait employée, Zachaire ne put recouvrer qu'un demi-marc
; aussi nous dit-il : « Tout l'augment que je reçus, ce
fut « à la façon de la livre diminuante. »
Ses quatre cents écus se trouvèrent ainsi réduits
à deux cent trente, et comme l'Italien offrait de se rendre
à Milan, où se trouvait l'auteur de cette recette, pour
obtenir de lui des éclaircissements complets, Zachaire lui remit
vingt écus, et demeura tout l'hiver à Toulouse pour
attendre son retour. « Mais, ajoute-t-il, j'y serais encore si je
l'eusse voulu attendre, car je ne le vis depuis. » Une grande
épidémie s'étant déclarée
à Toulouse, Zachaire se décida à abandonner la
ville ; mais, ne voulant pas se séparer de ses amis, compagnons
de ses recherches, il les suivit dans leur pays, à Cahors. Parmi
eux se trouvait un bon vieillard, adepte blanchi sous le poids du
travail et des années, et que l'on ne connaissait à
Toulouse que sous le nom du Philosophe. Zachaire lui communiqua la
collection de ses recettes, et demanda ses conseils, heureux de s'en
rapporter à l'expérience et au savoir d'un homme qui
avait manié tant de simples en sa vie. Le philosophe en nota dix
comme les meilleures : et, six mois après, à la cessation
de l'épidémie, notre jeune adepte étant revenu
à Toulouse, s'empressa de les soumettre à
l'expérience. Ainsi se passa l'hiver entier : mais aucune des
recettes mises en pratique ne fournit de résultat ; de telle
sorte qu'à la Saint-Jean ses écus se trouvèrent
réduits au nombre de cent soixante-dix. Cet échec,
éprouvé en dépit des conseils du
vieux philosophe, aurait sans doute découragé le jeune
alchimiste, si une circonstance heureuse n'était fort à
propos venue lui rendre la confiance et l'espoir. Zachaire avait fait
à Cahors la connaissance d'un jeune abbé qui, possesseur,
aux environs de Toulouse, d'une riche prébende, consacrait
honorablement ses loisirs et ses revenus à la recherche du grand
oeuvreSuvre. Cette conformité de goûts avait fait
naître
entre eux une vive sympathie. De retour à Toulouse,
l'abbé reçut de l'un de ses amis, attaché à
Rome au cardinal d'Armagnac, la communication d'une recette excellente
pour l'oeuvreSuvre hermétique. Ce procédé
consistait
à chauffer pendant un an de la poudre d'or calciné avec
de l'eau-de-vie distillée un grand nombre de fois ; son
exécution ne devait entraîner qu'une dépense de
deux cents écus. Les deux amis résolurent de
réunir, pour cet important travail, leurs efforts ainsi que leur
bourse, et, les termes de cette petite association bien
arrêtés entre eux, ils se mirent aussitôt à
l'oeuvre. Il importait d'abord de se procurer une eau-de-vie
très pure.
Ils achetèrent donc une bonne pièce de vin Gaillac,
qu'ils placèrent, pour en retirer l'eau-de-vie, dans un vaste
alambic. On employa un mois à distiller plusieurs fois cette
eau-de-vie dans le pélican ; on la rectifia ensuite dans des
vaisseaux de verre. Ainsi amenée à un haut degré
de concentration, l'eau-de-vie leur parut propre à la
dissolution de l'or. Ils prirent quatre marcs de ce liquide, qu'ils
placèrent dans une cornue de verre contenant un marc d'or, que
l'on avait préalablement soumis, pendant un mois, à une
forte calcination. Cette cornue, placée dans une seconde plus
grande, et tout l'appareil étant bien clos, on l'installa dans
un grand fourneau, et l'on se disposa à entretenir au-dessous le
feu pendant une année entière. L'abbé acheta, dans
ce but, pour trente écus de menu charbon. En attendant
l'expiration de ce long intervalle, les deux
opérateurs occupaient leurs loisirs à essayer quelques
petits procédés qui ne donnèrent pas d'ailleurs de
meilleur résultat que ne devait en fournir la grande
opération. Au bout d'un an, en effet, les deux amis reconnurent
avec douleur que
l'eau-de-vie n'avait pas dissous un atome d'or. Le métal
était demeuré au fond de la cornue dans l'état
même où il y avait été placé. On
essaya de s'en servir comme poudre de projection, en opérant sur
du mercure chauffé dans un creuset, comme l'indiquait la recette
; mais ce fut en vain. On comprend le désappointement des deux
alchimistes. Le plus
contrarié était l'abbé, qui, se croyant sûr
du résultat, l'avait annoncé d'avance aux moines de son
couvent, et avait écrit à la confrérie, la veille
même de l'opération, qu'il ne restait plus qu'à
fondre la belle fontaine de plomb qui ornait la cour du
monastère pour en tirer des lingots d'or. La belle fontaine fut
donc réservée pour une autre occasion : elle ne faillit
point, du reste, à sa destinée, car quelques
années après, on la fit passer au creuset d'un alchimiste
ambulant qui était venu montrer son savoir dans l'abbaye.
Cependant, loin de décourager l'abbé, cet échec ne
fit que redoubler son ardeur. Pour tenter un grand coup, il proposa
à Zachaire de se rendre à Paris avec huit cents
écus, dont ils fourniraient chacun la moitié, et d'y
continuer l'oeuvreSuvre commune en profitant des lumières des
innombrables artistes hermétiques qui remplissaient alors la
capitale de la France. Ayant accepté la proposition de son ami,
et trouvé, en affermant ses biens, la somme nécessaire,
Zachaire se disposa à se rendre à Paris,
décidé à perdre tout ou à découvrir
la pierre philosophale. En vain ses parents essayèrent-ils de le
dissuader de ce projet.
Pour éviter leurs remontrances, il prétexta que son
voyage n'aurait d'autre but que d'acheter à la cour une charge
de conseiller. Dès lors sa famille, qui avait toujours reconnu
en lui l'étoffe d'un grand légiste, ne s'opposa plus
à son dessein. Zachaire partit de sa province le lendemain de
Noël ; il arriva à Paris le jour des Rois de l'année
1539. De toutes les villes d'Europe, Paris était alors la plus
fréquentée par les alchimistes. Aussi l'adepte de Guyenne
y demeurait-il tout un mois inconnu, perdu dans cette foule immense
d'artistes de tout genre qui s'adonnaient en commun ou en particulier
à la recherche du grand oeuvreSuvre. Mais, au bout de ce temps,
il
s'était mis en rapport avec un si grand nombre d'ouvriers de
toute profession, tels que fondeurs, orfèvres, artisans de
divers métaux, fabricants de verre et de fourneaux, etc., qu'il
avait fait, grâce à leur intermédiaire, la
connaissance de plus de cent adeptes. Il trouva des enseignements
utiles à être témoin des diverses opérations
qu'exécutaient ces derniers :
« Les uns, nous dit-il,
travaillaient aux teintures des métaux par projection, les
autres par cimentation, les autres par dissolution, les autres par
conjonction de l'essence (comme ils disaient) de l'émeri, les
autres par longues décoctions ; les autres travaillaient
à l'extraction du mercure des métaux, les autres à
la fixation d'iceux. »
Au Moyen Age les alchimistes qui habitaient les grandes villes avaient
l'habitude de se réunir tous les jours sous le péristyle
des cathédrales, afin de se communiquer réciproquement le
résultat et l'état d'avancement de leurs travaux.
L'église de Notre-Dame-la-Grande,
à Paris, était
le rendez- vous des gens de cet état, et chaque jour, même
les dimanches et les fêtes, ils se rencontraient sous les
voûtes de la vieille basilique,
« pour parlementer des
besognes qui s'étaient passées aux jours
précédents. »
On s'assemblait aussi au logis de
l'un d'entre eux. La maison de Zachaire fut quelquefois le lieu de
leurs réunions, et c'est là que l'on pouvait entendre
s'exhaler à l'envi les plaintes, les espérances et les
regrets de tous ces hommes ardents, desséchés au feu
d'une passion commune, courbés sous le poids d'un même
joug. Cependant ces entretiens ne brillaient point par la
variété, car les paroles qu'on y entendait étaient
toujours les mêmes :
« Les uns, nous dit Zachaire, disaient
: Si nous avions le moyen de recommencer, nous ferions quelque chose de
bon. Les autres : Si notre vaisseau eût tenu, nous étions
dedans. Les autres : Si nous eussions eu notre vaisseau de cuivre bien
rond et bien fermé, nous aurions fixé le mercure avec la
lune ; tellement qu'il n'y en avait pas un qui fît rien de bon,
et qui ne fût accompagné d'excuse. »
Il fallait cependant faire un choix parmi un si grand nombre
d'opérateurs. Zachaire se décida à accorder sa
confiance à un Grec arrivé pendant l'été,
et qui prétendait savoir changer en argent le cinabre mis en
forme de clous. Il réduisait en poudre trois marcs d'argent, et,
avec un peu d'eau, faisait de cette poudre une pâte à
laquelle il donnait la forme de clous ; mêlant ensuite ces clous
avec du cinabre pulvérisé, il les faisait
sécher dans un vase bien couvert. Ensuite il fondait le tout et
soumettait à la coupelle le produit de cette fusion. Il restait
alors dans la coupelle plus de trois marcs d'argent,
c'est-à-dire un poids supérieur à celui du
métal employé. Dans cette opération, il y avait
donc, au dire de l'artiste, production artificielle d'une certaine
quantité d'argent. Selon lui, l'argent que l'opérateur
avait mêlé au cinabre s'était envolé en
fumée, et celui qui restait provenait de la transmutation du
cinabre. Mais on devine quelle était la véritable nature
de cette opération. Le cinabre (sulfure de mercure) étant
volatil, disparaissait au feu du fourneau de coupelle, et s'il y avait
dans certains cas une faible augmentation du poids primitif de l'argent
mis en expérience, ce résultat tenait à la
présence accidentelle d'une certaine quantité d'argent
dans le cinabre dont on avait fait usage. C'est ce que Zachaire dut
reconnaître, mais un peu tard ; car, nous dit-il,
« si
c'était profit, Dieu le sait, et moi aussi qui dépendis
des écus plus de trente. »
Cette affaire de la transmutation du cinabre fit cependant beaucoup de
bruit parmi les alchimistes parisiens.
« Cela fut tant connu en
Paris, nous dit Zachaire, qu'avant le Noël suivant, il
n'était fils de bonne mère, s'entremêlant de
travailler en la science, qui ne savait, ou n'avait entendu parler des
clous de cinabre ; comme un autre temps après il fut
parlé des pommes de cuivre, pour fixer là dedans le
mercure avec la lune. »
Zachaire, qui n'avait fréquenté jusque-là que des
opérateurs honnêtes, et comme lui, travaillant de bonne
foi, eut bientôt l'occasion d'être initié aux
fraudes des faux adeptes. Un gentilhomme étranger, venant du
Nord, et qui était peut-être Venceslas Lavin, arriva
à cette époque à Paris. Il n'était expert
qu'aux sophistications hermétiques, et vivait de ce genre de
ressources, vendant aux orfèvres les produits de ses
opérations suspectes. Zachaire suivit quelque temps la fortune
de cet aventurier, sans vouloir cependant s'associer à ses
manoeuvreSuvres. Possesseur d'une fortune encore assez belle, et ne
perdant
jamais de vue sa dignité de gentilhomme, Zachaire, loin de
chercher à s'enrichir du commerce de cet étranger,
dépensait largement avec lui son argent en expériences.
Au bout d'un an, son compagnon consentit enfin à lui
révéler son secret ; mais, comme Zachaire s'en
était bien douté, ce secret n'était qu'un leurre.
Cependant il entretenait toujours une correspondance avec son cher
abbé, le tenant au courant de ses succès et des
progrès de son entreprise. Il passa de cette manière
trois années dans la capitale ; au bout de ce temps, les huit
cents écus et d'autres sommes que lui avait envoyées
l'abbé étaient entièrement dissipés. Sur
ces entrefaites, Zachaire reçut une lettre de son ami, qui
l'engageait à revenir sans retard à Toulouse. Il partit
aussitôt, et dès son arrivée, il fut mis au fait de
la circonstance importante qui avait nécessité son
départ. Le roi de Navarre, Henri II, grand-père de Henri
IV, aimait à s'occuper d'alchimie. Le bruit des merveilles

Henri II, roi de Navarre
réalisées par le gentilhomme étranger, compagnon
de Zachaire, avait pénétré de Paris jusqu'au fond
du Béarn, et le roi Henri s'était empressé
d'écrire à l'abbé toulousain, le priant d'envoyer
Zachaire dans ses Etats, avec la promesse d'une récompense de
quatre mille écus en cas de succès. Ce mot de quatre
mille écus avait tellement chatouillé les oreilles de
l'abbé, qu'il croyait déjà tenir la somme dans son
escarcelle. Il n'eut point de repos que son cher Zachaire ne se
fût mis en route pour la Navarre. Notre adepte arriva à
Pau au mois de mai 1542, et fut parfaitement accueilli par le roi. Il
fut cependant obligé de demeurer six semaines avant de se mettre
au travail, parce que les simples qu'il fallait cueillir pour le
commencement des opérations ne croissaient point au pays de
Navarre. Au bout de ce temps, il se mit à l'oeuvreSuvre. Mais le
succès répondit mal aux espérances du roi, qui,
mécontent de l'artiste, le renvoya avec un grand merci pour
récompense. Et comme Zachaire, se plaignant d'un tel
procédé, réclamait l'exécution des
promesses qu'on lui avait faites, le roi lui fit cette réponse :
« Advisez, messire, s'il n'y a rien «en mes terres qui vous
puisse convenir, tel que « confiscation, prison ou autre chose
semblable ; je vous les donnerais volontiers. »
Zachaire et le
roi de Navarre ne pouvaient s'entendre : l'un demandait un alchimiste
qui le mît promptement en possession du secret de faire de l'or ;
l'autre cherchait un roi aux frais duquel il pût continuer ses
expériences tout à son aise. Aussi l'adepte reprit-il
incontinent le chemin de Gascogne. C'est pendant ce retour que Zachaire eut la fortune de rencontrer le
bienheureux conseiller qui devait le mettre sur la route de la
vérité qu'il poursuivait depuis si longtemps.
C'était un moine très savant, versé dans toutes
les connaissances de la philosophie naturelle, et qui avait
passé sa vie entière sur les écrits des anciens
maîtres. Zachaire l'ayant mis au courant de tous les travaux
qu'il avait exécutés jusque-là, le savant
religieux le plaignit grandement d'avoir dépensé tant
d'argent et de fatigues en des recherches mal inspirées. Il lui
conseilla de s'en tenir désormais à la méditation
des anciens philosophes, ajoutant qu'il était fâcheux
qu'un gentilhomme aussi instruit que lui, qui avait fait à
Bordeaux ses actes de philosophie, et avait été
reçu maître en cette science, se fût toujours
privé des hautes lumières que nous ont transmises sur
cette question les sages des temps passés. Ainsi ramené,
par les conseils du bon religieux, dans une voie certaine, Zachaire
s'empressa d'aller rejoindre son ami pour régler
définitivement avec lui les comptes de cette association qui
avait si tristement échoué. Tout
bien calculé, il restait une somme de cent quatre-vingts
écus, qu'ils partagèrent loyalement ; après quoi
l'association fut déclarée rompue,
à la grande tristesse de l'abbé, qui aurait voulu pousser
plus loin l'entreprise, et n'approuvait point le changement de
système qui s'était opéré dans l'esprit de
son compagnon. Lui, cependant, décidé à s'en tenir
désormais à la méditation et à la
comparaison des écrits des anciens philosophes, il prit la
résolution de revenir à Paris pour mettre son projet
à exécution. Le jour de la Toussaint de l'année 1546, Zachaire rentra dans la
capitale, où son premier soin fut d'acheter, moyennant dix
écus, divers traités philosophiques, tels que la Tourbe
des philosophes, la Complainte de Nature [Jehan de Meung], le bon
Trévisan et les oeuvres de Raymond
Lulle. Ayant loué une petite chambre au
faubourg Saint-Marceau, il s'y enferma, n'ayant auprès de lui
qu'un petit garçon pour le servir. Puis, sans vouloir
fréquenter aucun des adeptes dont fourmillait encore la
capitale, il s'appliqua jour et nuit à méditer sur ses
auteurs. Il employa dix-huit mois à ce travail pénible,
sans réussir néanmoins à s'arrêter
définitivement au choix d'aucun procédé. Il crut
alors nécessaire de se mettre en rapport, non avec les artistes
empiriques qu'il avait fréquentés sept ans auparavant
dans les réunions tenues sous les voûtes de Notre-Dame,
mais avec de véritables philosophes qui opéraient
d'après les recommandations des anciens. Cependant leur commerce
ne lui fut que d'une faible utilité, en raison de la
diversité extrême des procédés dont ils
faisaient usage. Ces opérateurs employaient en effet des moyens
si nombreux et si opposés que l'esprit courait le risque de
s'égarer dans leur infinie diversité. « Si l'un,
nous dit Zachaire, travaillait avec l'or seul, l'autre travaillait avec
or et mercure ensemble ; l'autre y mêlait du plomb qu'il appelait
sonnant, parce qu'il avait passé par la cornue avec de l'argent
vif ; l'autre convertissait aucuns métaux en argent vif avec
diversité de simples par la sublimation ; l'autre travaillait
avec un atrament noir artificiel, qu'il disait être la vraie
matière, de laquelle Raymond Lulle usa, pour la composition de
cette grande oeuvre. Si l'un travaillait en un alambic, l'autre
travaillait en plusieurs autres et divers vaisseaux de verre, et
l'autre de cuivre, l'autre de plomb, l'autre d'argent, et aucun en
vaisseaux d'or. Puis l'un faisait sa décoction en feu fait de
gros charbons, l'autre de bois, l'autre de raisins, l'autre de chaleur
de « soleil, et d'autres au bain-marie. » Cette variété d'opérations, jointe aux
contradictions continuelles qu'il découvrait dans les anciens
auteurs, avait fini par réduire au désespoir le
malheureux alchimiste, lorsque le Saint-Esprit lui inspira, nous
dit-il, la pensée d'étudier les oeuvres de Raymond Lulle,
et en particulier le Testament et le Codicille de cet auteur. Il
réussit à adapter si parfaitement ces deux ouvrages avec
une épître de Raymond Lulle au roi Robert, et avec un
manuscrit du même auteur, qu'il tenait du bon religieux, son
conseiller, qu'il fut dès ce moment certain d'avoir mis la main
sur le secret tant poursuivi. Tous les livres qu'il consultait
étaient en concordance parfaite avec son système, et tel
était, par exemple, le procédé ou
résolution que donne, à la fin de son Rosarium, Arnauld
de Villeneuve, qui fut, comme on le sait, le maître de
Raymond
Lulle. Zachaire passa un an entier à méditer jour et nuit
sur son procédé ; au bout de ce temps, il revint à
Toulouse pour le soumettre à l'expérience. Il arriva dans
sa province pendant la carême de 1549 ; son premier soin fut de
s'approvisionner de fourneaux et des appareils nécessaires, et,
le lendemain de Pâques, il commença sa grande
opération.
Cependant sa famille et ses amis ne voyaient pas sans un profond
chagrin toute cette ardeur apportée à un travail inutile,
et les folles dépenses auxquelles une malheureuse passion
l'avait entraîné depuis sa jeunesse. Il eut à
endurer de leur part plus d'un reproche amer :
« Que
prétendez-vous faire ? lui disait un voisin, et n'avez-vous pas
dépensé assez d'argent en de telles folies ? Prenez garde
qu'à vous voir acheter ainsi tant de menu charbon, on ne vous
accuse, comme on l'a fait déjà, d'être auteur de
fausses monnaies. »
« N'est-il pas étrange,
reprenait un autre, qu'étant docte comme vous l'êtes, et
déjà licencié ès droit, vous refusiez
encore de faire profession de la robe longue, afin de parvenir à
quelque office honorable en la ville ? »
Survenaient des parents,
à qui l'autorité de la famille permettait des
remontrances plus sévères :
« Pourquoi, lui
disait-on, ne pas mettre un terme à tant d'inutiles
dépenses ? Ne vaudrait-il pas mieux payer vos créanciers
ou acheter quelque bonne charge ? Il ne tient à rien, si vous ne
vous arrêtez, que nous n'envoyions en votre logis des gens de
justice pour y briser tout votre attirail d'ustensiles maudits. »
- « Hélas ! reprenait un autre, faisant appel à des
sentiments plus doux, si pour vos parents vous ne voulez rien faire,
ayez au moins égard à vous-même.
Considérez-vous. A peine âgé de trente ans, vous
semblez en avoir cinquante, tant commence à blanchir votre
barbe, qui vous représente tout envieilli des longues fatigues
que vous avez endurées en la poursuite de vos jeunes folies.
»
Tous ces discours ne faisaient qu'ajouter à l'impatience de
Zachaire ; il les supportait avec d'autant plus de déplaisir,
qu'il voyait de jour en jour se perfectionner son oeuvre et s'approcher
l'heure décisive qui devait le payer de tant de travaux et
d'ennuis. Aussi tout demeura impuissant à l'écarter de
son but. La peste, qui éclata à Toulouse pendant
l'été, et qui fut si terrible, « que tout
marché, tout trafic en fut interrompu, » ne put l'arracher
du feu de ses fourneaux. Il y demeurait jour et nuit occupé
à attendre « d'une fort grande diligence l'apparition des
trois couleurs que les philosophes ont écrit devoir
apparaître avant la perfection de la divine oeuvre. » Ces
trois couleurs attendues se montrèrent enfin aux yeux ravis du
philosophe, indiquant la perfection définitive de la pierre
philosophale. Si bien que le jour de Pâques de l'année
1550, avec un peu de cette divine pierre, il convertit, ainsi qu'il
nous assure, du mercure en très bon or.
« Si j'en fus aise, ajoute-t-il, Dieu le sait. Si ne m'en
vantais-je pas pour cela ; mais je rendis grâce à notre
bon Dieu qui m'avait tant fait de faveurs et de grâces par son
Fils notre rédempteur JÉSUS-CHRIST, et le priai qu'il
m'illuminât par son Saint-Esprit, pour en pouvoir user à
son honneur et louange. »
Dès le lendemain, Zachaire se mit en route pour aller annoncer
son triomphe à son ami et partager avec lui le trésor
après lequel ils avaient si longtemps soupiré d'un commun
accord. Il franchit d'un pas joyeux le seuil du monastère, et
jeta en entrant un coup d'oeil de regret sur l'emplacement vide de
cette
fontaine de plomb qui aurait si bien servi à témoigner sa
science aux pieux habitants de la maison. Mais une triste nouvelle
l'attendait. Le pauvre abbé était mort six mois
auparavant, sans avoir éprouvé la consolation
suprême que lui apportait son ami. Zachaire voulait au moins
aller témoigner sa reconnaissance au docte religieux dont les
conseils lui avaient été si profitables ; mais le bon
religieux venait aussi de mourir dans un autre couvent où il
s'était retiré. Zachaire se décida alors à
passer à
l'étranger pour y terminer en paix une carrière qui avait
été semée de tant de traverses. Il envoya à
Toulouse un de ses cousins pour y vendre tous ses biens, et payer ses
créanciers avec les sommes provenant de cette vente. Son
désir fut accompli, mais non sans exciter beaucoup de
lamentations et de plaintes de la part de ses parents, qui avaient
depuis longtemps prévu la ruine de cet obstiné
dissipateur. Ce dernier acte exécuté, Zachaire quitta la
France en
compagnie de son jeune cousin, et se rendit à Lausanne pour y
vivre, nous dit-il, « avec fort petit train, » ce qui ne
plaide pas en faveur de la vérité de son affirmation
relative à la découverte de la pierre philosophale. Nous
pourrions terminer là l'histoire de l'adepte Zachaire, que
nous n'avons racontée avec tant de détails qu'afin de
montrer par un frappant exemple à quel degré les
chercheurs alchimistes poussaient la patience, leur apanage essentiel.
D'ailleurs, dans la dernière partie de sa vie, notre
héros se montrerait moins digne de l'intérêt qu'il
a pu inspirer à nos lecteurs. La possession de ce trésor
prétendu semblait troubler ses sens et égarer sa raison.
Il devint infidèle à la promesse qu'il s'était
faite de faire tourner à l'honneur et à la louange de
Dieu le nouveau pouvoir qu'il avait acquis. S'abandonnant au courant de
tous les plaisirs, il donna un libre essor à ses passions,
comprimées par l'âpreté du travail pendant les
années de sa jeunesse. Epris à Lausanne d'une belle jeune
fille, il quitta avec elle la Suisse pour aller mener en Allemagne une
vie de dissipation et de folies. Après avoir suivi les bords du
Rhin, il s'arrêta à Cologne en 1556. C'est là que
l'attendait un triste sort. Amoureux à la fois de la jeune
compagne de Zachaire et des trésors qu'il lui supposait, le
traître cousin l'étrangla pendant qu'il était
plongé dans un lourd sommeil occasionné par l'ivresse.
Chargé des dépouilles de sa victime, il s'enfuit avec sa
complice. Cet événement fit beaucoup de bruit en
Allemagne ; mais on ne put retrouver les traces de l'assassin.
Mardochée de Délie, le poète de la cour de
Rodolphe II, composa plus tard sur ce sujet une pièce de vers
que nous rapporterions ici, si nous ne craignions de donner une
idée peu favorable des mérites de la poésie
hermétique.
De nombreux détails, repris par Figuier, avaient
déjà été développés par
Eugène Chevreul [
cf. section Cambriel
et Artephius].
Le point fondamental de ce traité - dont le titre se rapproche
d'un ouvrage apocryphe de Basile Valentin - est de donner des
précisions sur la préparation des perles et des pierres
précieuses [
cf. Diamants et pierres précieuses
de Louis Dieulafait].
Un autre point développé par Zachaire est le
développement du concept d'agent et de patient : nous avons eu
l'occasion d'approfondir ce point
de science sur lequel Fulcanelli a été fort disert dans
les
Demeures
Philosophales
; il met en exergue ce point important, qu'il faut que l'or alchimique
puisse disposer d'un receptacle idoine : c'est là un important point
de doctrine qui donne un peu de lumière sur l'un des grands
secrets de l'alchimie [
voyez à cet égard les
citations de Fulcanelli dans notre réincrudation].
Dans la
Lux Obnubilata,
Crasselame l'a fort bien vu :
«
[...]
Zachaire parle aussi fort doctement dans son Opuscule, de l'Argent vif
vulgaire comme étant privé de cet agent externe, et nous
enseigne qu'il n'est demeuré tel que nous le voyons, que parce
que la nature ne lui a pas joint son propre agent. Que se peut-il de
plus clair et de plus intelligible ? Si donc l'Or et l'Argent vif
vulgaires sont destitués de leur agent propre, que pouvons-nous espérer de bon de
leur cuisson ? »
La triste fin de Zachaire rappelle, par ailleurs, à maints
égards, le tragique destin d'Alexandre Sethon : car Zachaire fut
assassiné dans le but évident qu'on voulait lui soutirer
ses secrets [
Sendivogius
épousa la veuve de Sethon dans le but d'essayer de lui soutirer
d'éventuels secrets que son mari lui aurait légués
avant de disparaître, cf. Alexandre
Sethon].
Si Zachaire fait donc aussi figure de martyre de la science
d'Hermès, ne voit-on pas que son nom - Zacharie à peine
dissimulé - augurait déjà peut-être la
fatalité ? [
Cf. notre saint Jean
Baptiste].
Quoi qu'il en soit, cette fin tragique a été
racontée en 1600 par Mardochée de Delle, historiographe
à la cour de l'empereur alchimiste Rodolphe II d'allemagne (1576
- 1612) [
cf. Atalanta fugiens].
Rodolphe II
Sur les
détails biographiques
de Zachaire, nous renvoyons à la critique de l'
Histoire de la Chimie
de F. Hoefer par
Chevreul.
Son nom n'est évidemment qu'un pseudonyme et l'anonymat de ce
vrai disicple d'Hermès n'a pu jusqu'ici être percé,
cf. Tenney L. Davis :
The Autobiography of
Denis Zachaire, in
Isis,
nov. 1925, vol. 8, 2 pp. 287-299.
L'
Opuscule a
été publié pour la première fois à
Anvers en 1567, avec de nombreuses rééditions, dont celle
de 1612 qui figure dans le tome II de la
Bibliothèque des
Philosophes Chymiques de Salmon. Cyliani n'a pas
oublié la leçon de Zachaire et il le cite dans son
Hermès
Dévoilé : il ajoute qu'il a trouvé
le moyen :
«
... de faire le verre malléable, des perles et des pierres
précieuses plus belles que celles de la nature en suivant le
procédé indiqué par [Denis] Zachaire et se servant
du vinaigre et de la
matière fixée au blanc, et de grains de perles ou de
rubis pilé très fins, les moulant puis les fixant par le
feu dela matière...»
Sur le verre malléable, on consultera tout ce qu'en a dit
Sainte Claire Deville. Dans ce traité, Zachaire ne dépasse pas le degré
d'argumentation habituel des livres alchimiques : tout n'y est dit que
fort obscurément et de façon prolixe. Plusieurs auteurs
sont spécialement cités : Arnauld de Villeneuve et son
Grand Rosaire ; Raymond Lulle [
Testament, dont on peut lire l'Élucidation
dans ce site] ; la
Tourbe et
Morien. Bernard Le Trévisan [
1, 2]
- ce qui n'est pas très étonnant - est également
cité à plusieurs reprises. Ce n'est qu'en de (trop) rares
moments que Zachaire abaisse sa garde sur
trois thèmes :
a)- le concept de patient et agent ; [
cf. ma philosophie et alchimie là-dessus]
b)- soufre blanc et soufre rouge ;
c)- préparation des pierres précieuses artificielles. Mais
cette partie n'est, hélas, que bien peu développée.
Voici enfin quelques notes de John Ferguson sur Zachaire [
Bibliotheca chemica, II, pp. 561-563] :
ZACAIRE (Denis)
- Von der natürlichen Philosophia, vnd Verwandlung der Metallen in
Gold vnd Silber, durch das höchste natürliche Geheimnifs vnd
Kunststück, so man den lapidem Philosophorum nennet, drey Tractat,
erstlich in Französischer Sprach beschrieben. Durch den Edlen,
Ehrnvesten, Hochgelarten Herrn Dionysium Zacharium, einen
Französischen Edelman, vnd der Rechten Doctorem, welcher anno
1550. den lapidem selbst, wie er meldet, gemacht. Jetzund aber allen
kunstliebenden Deutzschen zur Warnung vnd Anleitung, auff den rechten
einigen Weg, die Metallen zu verwandeln, in Deutsche Sprach gebracht,
vnd mit kurtzen Summarien erkläret. Durch M. Georgium Forbergern
von der Mitweide aufs Meissen. Gedruckt zu Hall in Sachsen, durch
Erasmum Hynitzsch. In Verlegung Joachimi
Krüsicken. M.DC.IX.
8°. Pp. [126, 2 blank]. Other German editions: Dresden u. Leipzig, 1724, Wien, 1774.
- Von der natürlichen Philosophia und Verwandlung der Metallen in
Gold und Silber, durch das höchste natürliche Geheimnifs und
Kunststück, so man den Lapidem Philosophorum nennet, drey
Tractate, erstlich in französischer Sprache beschrieben durch den
Hochgelahrten Herrn Dionysium Zacharium, einen französischen
Edelmann, und der Rechten Doctorem, welcher Anno 1550. den Lapidem
selbst, wie er meldet, gemacht; Jetzund aber allen kunstliebenden
Deutschen zur Warnung und Anleitung, auf den rechten einigen Weg, die
Metallen zu verwandeln, in deutsche Sprach gebracht, und mit kurzen
Summarien erkläret, durch M. Georgium Forbergern, von der Mitweide
aus Meifsen. Frankfurt und Leipzig, bey Johann Paul Kraufs. 1773.
8°. Pp. 135 [1 bIank],
- Opuscule Très-Excellent, de la vraye Philosophie naturelle des
Métaux. Traictant de l'augmentation & perfection d'iceux.
Auec vn aduertissement d'euiter les folles despenses qui se font par
faute de vraye science. Par Maistre D. Zacaire Gentilhomme
Guiennois. Plus le traitté de M. Bernard Allemand Compte de la
Marche Treuisane. Dernière édition reueu &
corrigé de nouueau. A Lyon, Chez Pierre Rigaud, en rue
Mercière, au coing de rue Ferrandiere à l'enseigne de la
Fortune. M.DCXII.
16°. Pp. 280 [3, 1 blank]. Vignette of an alembic and receiver.
- Opuscule de la philosophie naturelle des Métaux,
See RICHEBOURG (j. m. D.), Bibliothèque des Philosophes Chimiques, 1740, ii. p. 447-
- Das Buch der natürlichen Philosophey der Metallen.
See DARIOT (CLAUDE), Die gulden Arch, Schatz und Kunstkammer, 1614, Th. iii., p. 169.
See Eröffnete geheimnisse des Steins der Weisen, 1708, p. 727.
- Opusculum philosophiae naturalis metallorum.
See DORN (GERARD), Trevisanus de Chymico miraculo, 1600, p. 49.
See THEATRUM CHEMICUM, l659, i. p. 710.
See MANGET (j. j.), Bibliotheca Chemica Curiosa, 1703, ii. p. 336.
Denis Zacalre (or Zeccaire) was born in Guierme in 1510. He was
educated by a man who was an alchemist, studied taw in Toulouse, went
to Paris and made the acquaintance of alchemists there. After long
study of Arnold, Bemhard, Lully and the ' Turba,' he transmuted mercury
into gold in 1550, He married, started on travel, but when he reached
Cologne he was murdered in his sleep by his servant, who escaped with
his wife and his store of transmuting powder. The story was tersely but
dramatically told in verse by De Delle, the Court poet of Rudolph II., and it was printed in Söldner's Keren Happuch, and then in Die Edelgeborne Jungfer Alchymia, in the Beytrag, by Schmieder, Gmelin, and Kopp. His story has been treated as a historical romance by Percy Ross.
A pother has been raised over the ' Annotate quiedam ex Nicolao Klamello Auctore Gallo,'
which follow the work of Zacaire in Dom's edition of 1583 and of 1600
(q.v.). It has been pointed out as a smart critical observation that
Flamel could not be the author, because he lived nearly two hundred
years before Zacaire. But the critics forget that Paul Lucas reported
Flamel alive in 1713, so that there could be no time difficulty in the
way of his commenting much later writers than Zacaire.The point,
therefore, is not whether Flamel lived before Zacaire, but whether
he died after him! But without discussing such recondite questions, the
whole difficulty is based upon a blunder, which the critics have
overlooked to their confusion. The Annotations merely happen to be
printed after Zacairc's work in Dorn's edition, and the whole of Dorn's
collection as it stands (except Dorn's preface) was swept
into the Theatrum Chemicum,
1659, i. pp. 683-794 q.v.), (or, 1602, i,
PP. 773-901; 1613, i. PP. 748-869). When Manget made his
reprint he modified this title (p. 350) to 'Nicolai Flamelli Galli Commentarius in Dionysii Zacharii Opusculum Chemicum'
without justification, and the anachronism involved was pointed out by
Gmelin, who said they were certainly by a later
writer. Schmieder's view is that the 'Annotata ex Flamello'
are comments by Zacaire on Flamell. These writers have overlooked
the fact that in Dorn's edition (and in the above quoted reprints) a
great many 'annotationes' by other writers — not having any
connection with Zacaire at all — have simply been slumped by the
editor, or printer, under Flannel's name.
Le temps nous manquant, il n'est pas question d'approfondir le texte de
la même façon que les autres. Le lecteur trouvera donc, en
renvoi hypertexte, les textes qui lui permettront d'aller plus loin...
Au lecteur débonnaire
Salut en Jésus Christ
Combien que tous ceux qui ont écrit en cette divine oeuvre
justement et à bon droit appelée philosophie naturelle,
ayant expressément défendu la profanation et divulguation
d'icelle, si est ce ami lecteur, qu'ayant lu et relu par diverses et
continuelles lectures les livres des philosophes naturels, et
pensé ordinairement à l'interprétation des
contradictions, figures, comparaisons, équivoque et divers
énigmes qui apparaissent en nombre infini en leurs livres, je
n'ay voulu sceller et cacher la résolution qu'en ay peu faire
après avoir longuement travaillé aux sophistications et
maudites recettes, ou pour parler plus proprement de cette, lesquelles
j'ai été un temps plus enfermé et enveloppé
qu'oncque Dédalus ne fut en son labyrinthe. Mais enfin,
par continuelle lecture des bons auteurs et approuvez en la Science,
j'ai dit avec Geber en sa Somme, retournant en nous même et
considérant la vrai voie et façon de laquelle nature use
sous terre à la procréation des métaux, avons
connu la vraie et parfaite matière laquelle nature a
préparée pour les parfaire sur terre ainsi que
l'expérience, grâces au seigneur Dieu qui m'a fait tant de
faveur et grâces par son cher fils et notre rédempteur
Jésus Christ, m'a puis après certifié comme je
dirai plus amplement en la
première
partie de mon présent
opuscule, où je déclarerai la façon par laquelle
je suis parvenu à la vrai connaissance de ce divine oeuvre. Car
en la
seconde je montrerai de quels
auteurs j'ai usé en
mon étude, rédigeant leurs autorités en bon ordre
et vraie méthode, afin de mieux connaître la
propriété et explication des termes de la Science.
Et en la
tierce et dernière partie,
je déclarerai la
pratique de telle sorte qu'elle sera cachée aux ignorants et
montrée comme au doigt aux vrais enfants de la Science, pour
lesquels je me suis grandement peiné à mettre et
rédiger le tout en meilleur ordre qui m'a été
possible, ne voulant point imiter en cela plusieurs qui nous ont
précédez, lesquels ont été tant envieux du
bien public et amateurs de la particularité, qu'ils n'ont voulu
déclarer leur matière que sous diverses et variables
allégories, non pas seulement montrer leurs livres, comme j'en
ay connu un de mon temps qui tenait tant chers et cachez des papiers
qu'il avait recouverts d'un gentilhomme vénitien que lui
même osait regarder à demi, se faisant croire que notre
grand oeuvre devait un jour sortir de là sans s'en tourmenter
d'avantage que la garder bien dans un coffre bien fermé. Mais
telle manière de gens doivent savoir que ce oeuvre tant divine
ne
nous est point donnée par cas fortuit, ainsi que disent les
philosophes quant ils reprennent ceux qui travaillent à
crédit comme font presque tous les opérateurs
d'aujourd'hui. Desquels je ne doute point que ne soie aigrement
reprints et taxé pour avoir publié mon présent
opuscule, disant que je fais une grande folie de publier ainsi mon
oeuvre même en langage vulgaire, attendu qu'il n'y a science qui
sait aujourd'hui tant haïe du commun populaire que ceci. Mais pour
leur répondre Je veux premièrement qu'ils sachent s'ils
ne l'ont encore connu, que ce divine philosophie n'est point en la
puissance des hommes. Moins ne peut être connue par leurs livres
si notre bon Dieu ne l'inspire en nos coeurs par son Saint Esprit ou
par
l'organe de quelque homme vivant, comme je prouverai bien amplement
à la seconde partie de mon opuscule ; tant s'en faut donc que je
la publie par ce mien petit traité. Et quant à ce que je
l'ay mise en langage vulgaire, qu'ils sachent que je n'ay riens fait en
ceci de nouveau, mais plutôt imité nos auteurs anciens,
lesquels ont tous écrit en leur langue, combien que depuis aient
été traduits en autres langues, comme Hamec philosophe
hébreu en langage hebraique, Thebot, Haly philosophes
chaldéen en leur langue Chaldée ; Homère,
Démocrite, Théophrastus et tant d'autres philosophes
grecs en leur langue grecque ; Abu Haly, Geber, Avicenne, philosophes
arabes en leur langue arabique ; Rasis,
Morienus,
Raimondus et
plusieurs autres philosophes latins en la langue latine afin que leurs
successeurs connussent ce divine science avoir été
baillée aux gens de leur nation. Si donc j'ai imité
tous ces auteurs et plusieurs autres en leurs écrits, ce n'est
pas de merveilles si les ensuit en leur façon d'écrire ;
afin mêmement que ceux qui sont aujourd'hui vivants et qui nous
suivrons après, connaissent que notre benoît Dieu a voulu
par sa sainte et divine miséricorde de gratifier en cela notre
bon pais de Guyenne, comme il a fait d'autres fois les autres nations,
au temps mêmement que le tout était troublé en
icelle par la mutinerie et révoltement des Bordelais qui avaient
tué leur lieutenant de roi , ensemble pour la grande peste qui
survint bientôt après cela. Et quant à ce qu'ils
disent que notre Science est haye du commun populaire, ce n'est pas
elle. Car la vérité étant premièrement
connue a été toujours aimée. Ainsi, ce sont leurs
tromperies et fausses sophistications, comme je déclarerai plus
amplement en la première partie. Mais, diront ils, puisque je
n'exprime bien clairement toutes les choses requises à la
composition de notre divin oeuvre afin que tous ceux qui verront mon
présent opuscule y puissent travailler assurément, quel
profit en rapporteront les lisant ? Je deys grand et double profit.
Premièrement, qui est aujourd'hui l'homme qui saurait exprimer
ni déclarer le grand bien qu'on dépend ordinairement en
la France à la poursuite de ses maudites sophistications ?
Desquelles, si c'est le bon plaisir de Dieu qu'ils en soient
retirés, mettant fin à tant de folles dépenses par
la lecture de mon opuscule, ne serait ce pas en rapporter un grand
profit? Sans compter le second, que les bons et fidèles lecteurs
en rapporteront en rangeant leur étude selon la vraie
méthode que j'en ai baillé en la seconde partie. Et si
Dieu leur fait tant de grâces qu'ils en puissent faire telle
résolution que je dirai ci après, la tierce ne leur sera
pas inutile pour avoir entrée et grand accès à ce
divine pratique. Je dis divine pour ce qu'elle est telle que
l'entendement des hommes ne l'a peut comprendre de soi, fussent-ils les
plus grand philosophes qui surent jamais, comme donne assez à
entendre Geber quand il taxe ceux qui veulent travailler en
considérant seulement les causes naturelles et la seule
opération de nature : En cela, dit il, taillent les
opérateurs d'aujourd'hui pour ce qu'ils pensent ensuivre nature,
laquelle notre art ne peut imiter du tout. Cessent donc,
désormais, tels et semblables calomniateurs, lesquels je veux
avertir qu'ils ne se peinent point à la lecture de mon
présent opuscule. Car ce n'est point pour eux que je l'ay
composé, mais pour les enfants bénévoles, dociles
et amateurs de notre Science ; lesquels je supplie très
humblement qu'avant se prendre à travailler, ils aient
résolu en leur entendement toutes et chacun des
opérations nécessaires à la composition de notre
divin oeuvre, et icelles adaptées tellement aux sentences,
contradictions, énigmes et équivoque qu'on trouve aux
livres des philosophes qu'ils ni trouvent aucune contradiction ni
variété quelconque, Car c'est le vrai moyen pour
connaître la vérité et principalement en ce divine
philosophie, comme trop mieux a écrit Rasis, disant celui qui
sera paresseux à lire nos livres ne sera jamais prompt à
préparer les matières . Car l'un livre déclare
l'autre et ce que défaut en l'un est ajouté en l'autre ;
pour ce qu'il ne se faut jamais attendre (et ce par jugement divin) de
trouver tout l'accomplissement de notre divin oeuvre écrit et
déclare par ordre, ainsi que a très bien écrit
Aristote au roi Alexandre, répondant à sa prière :
Il n'est pas licite, dit il, demander chose qui ne sait permis
l'octroyer. Comment donc penses tu que j'écrive au long en
papier ce que les coeurs des hommes ne pourraient porter s'il
était rédigé par écrit, donnant assez
à entendre par le refus qu'il faisait au roi son maître,
qu'il est défendu par l'ordonnance divine de publier notre
Science en termes tels qu'ils soient entendus du commun. Pourquoi
j'adjure par la présente tous ceux qui par le moyen de mon
présent opuscule, parviendront à la vraie connaissance de
ce divin oeuvre, qu'ils la manient tellement que les pauvres en soient
nourris, les oppressés relevés d'affaires, les
ennuyés soulagés, pour l'amour de notre bon Dieu qui leur
aura communiqué un si grand bien, duquel je les prie encore un
coup reconnaître le tout et comme venant de lui, en user selon
ses saints commandements. Ce faisant, il fera qu'ils
prospéreront en leurs affaires ; comme du contraire, il
permettra que le tout sait à leur confusion. Je te supplie
donc, ami fidèle, qu'en lisant nos livres, tu aies
toujours ce bon Dieu en ton entendement, pour ce que tout bien descend
de lui, et sans l'aide duquel il n'y a rien de parfait en ce bas monde.
Tant s'en faut qu'on puisse parvenir à la connaissance de ce
grand et admirable bien si son saint Esprit ne nous est baillé
pour guide. Il comme de vrai il le sera si l'avarice ne te mené,
et que tu sais vrai zélateur de Jésus Christ. Auquel sait
louange et gloire es siècles des siècles. Ainsi sait il.
LA
PREMIERE PARTIE.
En laquelle l'auteur déclare la façon par laquelle il est
parvenu à la connaissance de ce divin oeuvre.
Hermès justement appelle
Trismégiste qui est
communément interprété trois fois-grand, auteur et
premier prophète des philosophes naturels, après avoir vu
par expérience la certitude et vérité de ce divine
philosophie, a très bien et à bon droit laissé
par, écrit que n'eut été la crainte qu'il avait du
jugement universelle, que le souverain Dieu doit faire de toutes
créatures raisonnables es derniers jours à la
consommation du monde, qu'il n'eut jamais laissé riens par
écrit de ce divine science, tant il l'a estimée (et
à juste occasion) grande et admirable. En ce opinion ont
été tous les auteurs principaux qui l'ont suivi. Qui est
la cause qu'ils ont tous écrit leurs livres de telle sorte,
comme dit
Geber en sa Somme [
Somme de Perfection, ouvrage
apocryphe en deux volumes, attribué à Paul de Tarente, cf. prima materia], qu'ils concluent toujours
à deux
parties, afin de faire faillir les ignorants et déclarer dessous
ce variété d'opinions, leur intention principale aux
enfants de la Science. Lesquels il convient errer du commencement afin,
disent ils, que l'ayant acquise avec grand peine et travail de corps et
d'entendement, ils la tiennent plus chère et plus
secrète. Ce que de vrai est une grande occasion pour ne la
publier point, pour ce qu'il y faut une peine indicible à
l'acquérir, sans compter les frais et dépenses qui sont
fort grandes avant pouvoir parvenir à la parfaite connaissance
de ce divin oeuvre ; je parle de ceux qui n'ont autre maître que
les livres, attendant l'inspiration de notre bon Dieu, comme j'ai
été l'espace de dix ans.
Car premièrement pour compter le vrai ordre du temps et la
façon comment je y suis parvenu, étant âgée
de vingt ans ou environ, après avoir été instruit
par la sollicitude et diligence de mes parents, aux principes de
grammaire en notre maison, je fus envoyé par iceux Bordeaux,
pour ouïr les arts au collège, pour ce qu'il y
avait ordinairement des maîtres fort savants. Où je fus
trois ans étudiant presque toujours en la philosophie. En
laquelle je profitai tellement, par la grâce de Dieu et
sollicitude d'un mien maître particulier que mes parents
m'avaient baillé, qu'il sembla bon à touts mes amis et
parents, pour ce que pendant ce temps j'avais perdu père et
mère qui me délaissèrent tout seul, que je fusse
envoyé à Toulouse, sous la charge de mon dit
maître, pour étudier aux lois. Mais je ne parti pas
de Bordeaux que je ne pris accointance avec que d'autres
écoliers qui avaient divers livres de recettes ramassées
de plusieurs, lesquels me surent familiers pour ce que mon maître
s'entremêlait d'y travailler. Je ne fus pas si paresseux que je
laissasse une seule feuille à doubler de tous les livres que je
pouvais recouvrer. De sorte qu'avant d'aller à Toulouse, j'en
avais un livre bien grand et gros de l'épaisseur de trois
doigts, où j'avais écrit plus de projections un poix sur
dix, un autre sur vingt, sur trente, avec force tierceletz et
médecines pour le rouge, l'un à dix huit carats, l'autre
à vingt, l'autre à or d'écus, l'autre à or
de ducat, d'autre pour en faire de plus haute couleur que jamais n'en
fut. Les uns devaient soutenir les fontes, les autres la touche, les
autres tous jugements, et d'autres infinies sortes, de même pour
le blanc, si bien que l'un devait venir à dix deniers, l'autre
à unze, l'autre à argent de teston, l'autre blanc de feu,
l'autre à la touche. De sorte qu'il me semblait, si
j'avais une fois le moyen de pratiquer la moindre des dites recettes,
que je serais le plus heureux homme du monde. Et principalement de
teintures que j'avais recouvertes les unes portaient le titre
d'être l'oeuvre de la Reine de Navarre, les autres du feu
Cardinal
de Loraine, les autres du Cardinal de Tournon et d'autres infini noms,
afin, comme j'ai connu depuis, qu'on y ajoutât plus de fois,
comme de vrai je faisait pour lors. Car incontinent que je fus
à Toulouse, je me pris à dresser des petits fours,
étant avoué du tout par mon maître. Puis des petits
je devins aux grand, si bien que j'en avais une chambre toute
entournée, les uns pour distiller, d'autres pour sublimer,
d'autres pour calciner, d'autres pour faire dissoudre dans le bain
marie, d'autres pour fondre. De sorte que pour mon entrée,
je dépendis en un an deux cens écus qu'on nous avait
baillez pour nous entretenir deux ans aux études, tant à
dresser des fours que à acheter du charbon, diverses et infinies
drogues, divers vaisseaux de verre desquels j'en achetais pour six
écus à la fois, sans compter les deux onces d'or qui se
perdaient à pratiquer l'une des recettes, deux et trois marcs
d'or à l'autre. Ou bien si parfais s'en recouvrait, que sait
bien peu, il était aigre et noirci tellement de force de
mélanges que les dites recettes commandaient y mettre, qu'il
était presque du tout inutile. Si bien que à la fin de
l'année, mes deux cens écus s'en allèrent en
fumée. Et mon maître mourut d'une fièvre quarte
continue [
Bernard le Trévisan signale qu'il faillit mourrir d'une fièvre quarte, cf. Philosophie naturelle des métaux] qui lui print l'été de force de souffler et de
boire chaud, pour ce qu'il ne partait guères de la chambre pour
la grande ennuie qu'il avait de faire quelque chose de bon, où
il ne faisait guères moins de chaud que dedans l'arsenal de
Venise en la fonte des artilleries. La mort duquel me fut grandement
ennuyeuse, car mes prochains parents refusaient me bailler argent plus
que ne m'en faillait pour m'entretenir aux études ; et moi ne
désirais autre chose que avoir le moyen pour continuer. Ce
qui me contraignit aller vers ma maison pour me sortir de la charge de
mes curateurs, afin d'avoir le maniement de tous mes biens paternels,
lesquels j'arrêtais pour trois ans à quatre cens
écus pour avoir le moyen de mettre sur une recette entre autre,
qu'un Italien m'avait baillée à Toulouse et assuré
en avoir vu l'expérience. Lequel je retins avec moi pour
voir la fin de sa recette pour laquelle pratiquer il me fallut acheter
deux marcs d'or et un marc d'argent, lesquels étant fondus
ensemble nous fîmes dissoudre avec eau forte, puis les
calcinâmes par évaporation, nous essayant à les
dissoudre avec d'autres diverses distillations par tant de fois
que deux mois passèrent avant que notre poudre fut preste pour
en faire projection ; de laquelle nous en usâmes comme mandait la
dite recette, mais ce fut en vain. Car tout l'augment que j'en
reçu, ce fut à la façon de la livre diminuante.
Car de tout l'or et l'argent que je y avais mis, n'en recouvris qu'un
marc et demi sans compter les autres frais qui ne surent petits ; si
bien que mes quatre cens écus revinrent à deux cens
trente, desquels j'en baillis à mon Italien vingt, pour aller
trouver l'auteur de la dite recette qu'il disait être à
Milan, afin de nous redresser. Par ainsi je fus à Toulouse tout
l'hiver, attendant son retour. Mais je y serais encore si je l'eusse
voulu attendre, car je ne le vis oncque depuis. Cependant,
l'été vint accompagné d'une grande pestilence qui
nous fit abandonner Toulouse. Et pour ne laisser des compagnons que je
connaissais, m'en allai à Cahors où je fus six mois,
durant lesquels je n'oubliai pas à continuer mon entreprise. Et
m'accompagnais d'un bon vieil homme qu'on appelait communément
le philosophe, auquel je montrais mes brouillard, lui demandant conseil
et advis pour voir quelles recettes lui semblaient être les plus
apparentes, lui mêmement qui avait manié tant de simples
en sa vie ; lequel m'en marqua dix ou douze qui étaient à
son advis les meilleures. Lesquelles je commençai à
pratiquer incontinent que fus retourné à Toulouse
près la fête de Toussaints, après que le danger de
la peste fut passé et cessé. Si bien que tout l'hiver
passa tandis que je pratiquais les dites recettes, desquelles j'en
rapportais tel et semblable fruit que des premières, de sorte
que près la teste de la saint Jehan je trouvai mes quatre cens
écus augmentez et devenus à cent soixante dix, non que
pour cela je cessasse de poursuivre toujours mon entreprise. Et pour
mieux la pouvoir continuer je m'associé avec un abbé
près de Toulouse qui disait avoir le double d'une recette pour
faire notre grand oeuvre, qu'un sien ami qui suivait le Cardinal
d'Armagnac, lui avait envoyé de Rome, laquelle il tenait toute
assurée. Mais il faillait deux cens écus pour la faire,
desquels j'en fournis les cents et lui l'autre moitié, et
commençâmes à dresser les nouveaux fourneaux, tous
de diverse façon, pour y travailler. Et pour ce qu'il fallait
avoir d'une eau de vie fort souveraine pour dissoudre un marc d'or,
nous avons acheté pour la bien faire une fort bonne pièce
de vin de Gaillac, duquel nous tirâmes notre eau avec un
pélican bien grand, de sorte que dans un mois nous mêmes
de l'eau passée par diverses fois, plus que n'en avions besoin ;
puis nous fallut avoir divers vaisseaux de verre pour la purifier et
subtilier d'avantage. De laquelle nous en mîmes quatre
marcs dedans deux grandes cornues de verre bien épaisses,
où était le marc de l'or que nous avions
premièrement calciné par un mois, à grand force de
feu de flambe. Et dressâmes ces deux cornues l'une dans l'autre,
lesquelles étant bien luttées nous mêmes sur deux
fours ronds et grands, et achetés pour trente écus de
charbon tout à un coup pour entretenir le feu au dessous des
dites cornues un an entier, durant lequel nous essayâmes toujours
quelque petite recette, desquelles nous rapportâmes autant de
profit comme de la grande oeuvre, laquelle nous eussions gardé
jusque à présent si eussions voulu attendre qu'elle
se fut congelée au milieu du col des cornues, comme promettait
la recette, et non sans cause car toutes congélations sont
précédées des dissolutions. Et nous ne
travaillâmes point en la matière due, pour ce que ce n'est
pas l'eau qui dissout notre or, comme de vrai l'expérience nous
le monstre. Car nous avons trouvé tout l'or en poudre comme l'y
avions mis, fors qu'elle était quelque peu plus
déliée. De laquelle nous fîmes projection sur de
l'argent vif chauffé, en ensuivant sa recette, mais ce fut en
vain. Si nous en fumes marris, je le vous laisse à penser,
mêmement Monsieur l'abbé qui avait déjà
publié à ses moines (fort bons secrétaires
publics) qu'il ne restait que à faire fondre une belle fontaine
de plomb qu'ils avaient en leur claistre pour la convertir en or,
incontinent que notre besogne serait faite et achevée. Mais ce
fut pour une autre fois qu'il la fit fondre pour avoir le moyen de
faire travailler, en vain, un Allemand qui passa à son abbaye
quand j'étais à Paris. Combien que pour cela il ne
cessât de vouloir continuer son entreprise, et me conseilla que
je devais me mettre au devoir pour recouvrer trois ou quatre cens
écus et qu'il en fournirait autant pour m'en aller demeurer
à Paris (ville aujourd'hui la plus fréquentée de'
divers opérateurs en ce science que autre qui sait en toute
l'Europe) et là m'accointer avec;. tant de façon de gens,
pour travailler avec eux que je rencontrasse quelque chose de bon pour
le départir entre nous deux comme fidèles frères.
Et ainsi l'arrêtâmes, de sorte que j'arrêtais
derechef tout mon bien et m'en allai à Paris avec huit cens
écus en la bourse, délibéré de n'en partir
que tout cela je n'eusse dépendu ou que je n'eusse trouvé
quelque chose de bon. Mais ce ne fut pas sans encourir la mauvaise
grâce de tous mes parents et amis qui ne tachaient qu'à me
faire conseiller de notre ville pour ce qu'ils avaient opinion
que je fusse grand légiste. Si est ce que nonobstant leur
prière (après leur avoir fait accroire que j'allais
à la court pour en acheter un état je partis de ma maison
le lendemain de Noël et arrivai à Paris trois jours
après les Rais, où je fus un mois durant presque inconnu
de tous. Mais après que j'eu commencé à
fréquenter les artisans comme orfèvres, fondeurs,
vitriers, faiseurs de fourneaux et divers autres, je m'accointîs
tellement de plusieurs qu'il ne fut pas un mois passé que je
n'eusse connaissance à plus de cent opérateurs. Les uns
travaillaient aux teintures des métaux par projection, les
autres par cimentation , les autres par dissolution, les autres par
conjonction de l'essence (comme ils disaient) de l'émeri, les
autres par longues décoctions, les autres travaillaient à
l'extraction des mercures des métaux, les autres à la
fixation d'iceux. De sorte qu'il ne passait jour mêmement les
testes et dimanches, que ne nous assemblassions ou au logis de
quelqu'un et fort souvent au mien, ou à Notre Dame la Grand, qui
est l'église la plus fréquentée de Paris pour
parlementer des besognes qui s'étaient passées aux jours
précédents. Les uns disaient : si nous avions le moyen
pour y recommencer nous ferions quelque chose de bon ; les autres : si
notre vaisseau eut tenu, nous étions dedans ; les autres : si
nous eussions eu notre vaisseau de cuivre bien rond et bien
fermé, nous avions fixé le mercure avec la lune.
Tellement qu'il n'y en avait pas un qui fît rien de bon et qui ne
fut accompagné d'excuses. Combien que pour cela je ne me
hâtasse guères a leur présenter argent, sachant
déjà et connaissant très bien les grandes
dépenses que j'avais faites auparavant à crédit
et sur l'assurance d'autrui. Toutefois, durant l'été il
vint un Grec qu'on estimait fort savant homme, lequel s'adressa
à un trésorier que je connaissais, lui promettant faire
de fort belles besognes. Laquelle connaissance fut cause que je
commençai à foncer comme lui pour an-ester (ainsi qu'il
disait) le mercure du cinabre, Et pour ce qu'il avait besoin
d'argent fin en limaille, nous en achetâmes trois marcs et les
fîmes limer ; duquel il en faisait de petit doux avec une
pâte artificielle et les mêlait avec le cinabre
pulvérisé, puis les faisait de cuire dans un vaisseau de
terre bien couvert pour certain temps. Et quant ils étaient bien
secs, il les faisait fondre ou les passait par la coupelle, tellement
que nous trouvions trois marcs et quelque peu d'avantage d'argent fin
qu'il disait être sorti du cinabre ; et que ceux que nous y
avions mis d'argent fin s'étaient voliez en fumée. Si
s'était profit. Dieu le sait, et moi aussi qui y
dépendis des écus plus de trente;
Toutefois, il assurait toujours qu'il y avait du gain. De sorte
qu'avant Noël suivant, cela fut tant connu en Paris, qu'il
n'était pas fils de bonne mère s'entremêlant de
travailler en la science, c'est à dire aux sophistications, qui
ne savait ou avait entendu parler des clous du cinabre, comme un autre
temps après, fut parlé des pommes de cuivre pour fixer la
dedans le mercure avec la lune. Tandis que ces jeunesses passaient, un
gentilhomme étranger arriva, grandement expert aux
sophistications, si bien qu'il en faisait profit ordinairement et
vendait sa besogne aux orfèvres, avec lequel je m'accompagna le
plus tôt qu'il me fut possible, mais ce ne fut pas sans
dépendre, afin qu'il ne me pensais point souffreteux. Toutefois,
je demeurai près d'un an en sa compagnie avant qu'il me
voulût déclarer rien. Enfin, il me montra son secret qu'il
estimait fort grand, combien que de vrai il ne fut rien de profit.
Cependant, j'avertis mon abbé de tout ce que j'avais peu faire,
même lui envoyai le double de la pratique du dit gentilhomme. Il
me écrivit qu'il ne tint point à faute d'argent que je ne
demeurasses encore un an à Paris, attendu que j'avais
trouvé un tel commencement, lequel il estimait fort grand contre
mon opinion, pour ce que j'avais résolu en moi de n'user jamais
de matière qui ne demeurant toujours telle comme apparaissait au
commencement, ayant déjà très bien connu qu'il ne
se faillait tant peiner pour être méchant et s'enrichir au
dommage d'autrui. Pourquoi continuant toujours mon entreprise, je
y demeurai un an, fréquentant les uns puis les autres de quoi
l'on avait opinion qu'ils eussent quelque chose de bon ; et deux ans
que je y avais demeuré auparavant surent trois ans. Or, j'avais
dépendu la plus grand part de l'argent que j'avais, quand je
reçu les nouvelles de mon abbé, qui me mandait que
incontinent après avoir vu sa lettre, je l'allasse trouver. Ce
que je fis, pour ce que ne le voulais dédire en rien comme nous
avions jure et promis ensemble. Quant je fut arrivé, je trouvai
des lettres que le Roi de Navarre (qui était grandement curieux
en toutes choses de bon esprit) lui avait écrit, qu'il fis de
sorte, s'il avait jamais délibère faire rien pour lui,
que je allasse à Pau en Béarn pour lui apprendre le
secret que j'avais appris du dit gentilhomme et d'autres qu'on lui
avait rapporté que je savais, car il me ferait fort bon
traitement et me récompenserait de trois ou quatre mil
écus. Ce mot de quatre mil écus chatouilla tellement les
oreilles de l'abbé, que se faisant croire qu'il les avait
déjà en sa bourse, il n'eut jamais cessé que ne
fusse parti pour aller, à Pau, où j'arrivai au mois de
May et demeurai sans travailler environ six semaines, pour ce qu'il
fallut trouver les simples ailleurs. Mais quant j'eu achevé,
j'en reçu telle récompense que je m'attendais. Car encore
que le roi eut bon vouloir de me, faire dire bien, je mettais du bon
traitement que je reçu en son pays, si fais bien de
l'amitié bonne et grande que je connu d'aucuns gentil hommes de
sa court en mon endroit, mais bien peu en nombre, si est ce
qu'étant détourné par des plus grand de sa court,
même de ceux qui avaient été cause de ma venue en
icelle, il me renvoya avec un grand merci. Et que j'avisasse, s'il y
avait riens en ses terres qui fut en sa puissance me donner comme
confisque ou autre chose semblable, qu'il la me donnerait volontiers.
Ce réponse me fut tant ennuyeuse que sans m'attendre à
ses belles promesses pour en avoir été nourri d'autres
fois à mes dépens, je m'en retournai vers
l'abbé. Mais pour ce que j'avais oui parler d'un docteur
religieux qui était estimé et à bon droit fort
savant en la philosophie naturelle, je passai le voir en m'en revenant.
Lequel me détourna grandement de toutes ces sophistications et
âpres qu'il connu que j'avais étudié en la
philosophie et fait les actes de maître en icelle à
Bordeaux ainsi que je lui dis, il me dit d'un fort bon zèle
qu'il me plaignait grandement de ce que n'avais recouvré de bons
livres des philosophes anciens qu'on peut recouvrir ordinairement,
avant qu'eusse dépendu tant de temps et tant d'argent à
crédit en ses maudites et malheureuses sophistications. Je lui
parlai de la besogne que j'avais faite, mais il me sut très bien
dire ce que c'était et que ne soutenait point beaucoup d'essais.
Si me détournai tellement de toutes ces sophistications pour
m'occuper à la lecture des livres des anciens et savants
philosophes, afin de pouvoir connaître leur vraie matière
en laquelle seule gît toute la perfection de la science, que je
m'en allai trouver mon abbé pour lui rendre compte des huit cens
écus qu'avions mis ensemble, et lui communiquer la moitié
de la récompense que j'avais eue du Roi de Navarre. Étant
donc arrivai vers lui je lui comptai le tout, de quoi il fut grandement
marri. Et encore plus de ce que je ne voulais continuer l'entreprise
commencée avec lui, pour ce qu'il avait opinion que je fusse bon
opérateur. Toutefois, ces prières ne purent tant en mon
endroit que je n'ensuivisse le conseil du bon docteur, pour les grandes
et apparentes raisons qu'il avait adductes quant je parlai à
lui. Et lui ayant rendu compte de tous les frais que j'avais fait, il
nous resta quatre vingt dix écus à chacun. Et le
lendemain après, nous départîmes . Je m'en allai en
ma maison délibéré d'aller à Paris, et ne
bougeai là d'un logis que je n'eusse fait quelque
résolution par la lecture de divers livres des philosophes
naturels pour travailler à notre grand oeuvre, ayant
donné
congé à toutes ces sophistications. Pourquoi,
après que j'eu recouvré argent d'avantage de mes
an-entiers, je m'en allai à Paris où j'arrivai le
lendemain de la Toussaints en l'année 1546. Et là
j'acheté pour dix écus de livres en la philosophie tant
des anciens que des modernes. Une partie desquels étaient
imprimez et les autres écrits de main comme la Tourbe des
philosophes. Le Bon Trévisan, La Complainte de Nature et autres
divers traités qui n'ont jamais été imprimez. Et
ayant loué une petite chambre aux faux bourgs Saint Martial, fus
là un an durant, avec un petit garçon qui me servait,
sans fréquenter personne, étudiant jour et nuit en ces
auteurs. Si bien que au bout d'un mois je faisais une
résolution, puis une autre, puis l'augmentais, puis la changeais
presque de tout, en attendant que je en fisse une où n'y ,eut
point de variété ni contradiction aux sentences des
livres des philosophes. Toutefois je passai toute l'année et une
partie de l'autre sans pouvoir gagner cela sur mon étude, que je
pusse faire aucune entière et parfaite résolution.
Étant en ce perplexité, je me tournai mettre à
fréquenter ceux que je savais qui travaillaient à ce
divin oeuvre. Car je ne hantais plus tous les autres opérateurs
que je avais connu auparavant, travaillant à ces maudites
sophistications. Mais si j'avais contrariété en mon
entendement, sortant de l'étude elle était
augmentée en considérant les diverses et variables
façons de quoi ils travaillaient. Car si l'un travaillait avec
l'or seul, l'autre avec l'or et mercure ensemble, l'autre y
mêlait du plomb qu'il appelait sonnant pour ce que l'avait
passé par la cornue avec de l'argent vif, l'autre convertissait
aucuns métaux en argent vif avec diversité de simples par
sublimations, l'autre travaillait avec un attrament noir artificiel
qu'il disait être la vraie matière de laquelle Raymond
Lulle usa pour la composition de ce grande oeuvre. Si l'un
travaillait en un alambic, l'autre travaillait en plusieurs autres
et divers vaisseaux de verre, l'autre d'airain, l'autre de cuivre,
l'autre de plomb, l'autre d'argent, et les autres en vaisseau d'or.
Puis l'un faisait sa décoction au feu fait de gros charbon,
l'autre de boys, l'autre de raisin, l'autre à la chaleur du
soleil et d'autres au bain marie. De sorte que leur
variété d'opérations avec les contradictions que
je voyais aux livres m'avaient presque causé un
désespoir. Lorsque inspiré de Dieu par son Saint Esprit,
je commençais à revoir d'une fort grande diligence les
oeuvres de Raymond Lulle et principalement son Testament et Codicile,
lesquels je adaptais tellement avec une épître qu'il
écrivit en son temps au Roi Robert et à un brouillard que
j'avais recouvré du dit docteur, auquel il était inutile,
que j'en fis une résolution en tout contraire à toutes
les opérations que j'avais vu auparavant, mais telle que je ne
lisais rien en tous les livres qui ne s'adaptât fort bien
à mon opinion ; mêmement la résolution que Arnault
de Villeneuve a faite au fonds de son grand Rosaire, qui fut
maître de Raymond Lulle en ce science. Tellement que je demeurais
environ un an après sans faire autre chose que lire et penser
jour et nuit à ma résolution, en attendant que le terme
de l'acensement que j'avais fait de mon bien fut passé pour m'en
aller travailler chez moi, où j'arrivai au commencement de
Carême, délibéré de pratiquer ma dite
résolution, pendant lequel je fis provision de tout ce que
j'avais besoin et dressai un four pour travailler. Si bien que le
lendemain de Pâque, je commençai, mais ce ne fut pas sans
avoir divers empêchements, desquels (j'en sais les principaux),
de mes prochains voisins, parents et amis. L'un me disait : Que vouliez
vous faire ? N'avez vous pas assez dépendu à ces folies?
L'autre m'assurait que si je continuais d'acheter tant de menu charbon,
qu'on soupçonnerait de moi que je faisais de la fausse monnaie,
comme ils avaient déjà ouï parler. Puys venait un
autre me disant que tout le monde, même les plus grand de notre
ville, trouvait fort étrange que je ne faisais profession de la
robe longue , attendu que j'étais licencié es lais, pour
parvenir à quelque état honorable en la dite ville.
Les autres qui m'étaient de plus près, me
tançaient ordinairement, disant pourquoi je ne mettais fin
à ces folles dépenses et qu'il me vaudrait mieux
épargner l'argent pour payer mes créanciers ou pour
acheter quelque office, me menaçant qu'ils feraient venir la
justice en ma maison pour me rompre le coût. D'avantage, disaient
ils, si vous ne voulez riens faire pour nous, ayez égard
à vous même ; considérez que étant jeune de
trente ans ou environ, vous en ressemblés avoir cinquante, tant
se commence votre barbe à mêler qui vous
présente tout envieilli de la peine qu'avez endurée
à la poursuite de vos jeunes folies ; et mil autres semblables
avertissements desquels ils me importunaient ordinairement. Si ces
propos m'étaient ennuyeux je le vous laisse à penser,
attendu mêmement que je vois toujours mon oeuvre continuer de
mieux en mieux ; à la conduite de laquelle j'étais
toujours attentif, nonobstant tels et semblables empêchements qui
me survenaient ordinairement et principalement les dangers de la peste
qui fut si grand en l'été qu'il n'y avait marché
ni pratique qui ne fut rompue. De sorte qu'il ne passât jour que
je ne regardasse d'une fort grande diligence l'apparition des trois
couleurs que les philosophes ont écrit devoir apparaître
avant la vraie perfection de notre divin oeuvre. Lesquelles
grâces
au seigneur Dieu je vis l'une après l'autre. Si bien que le
propre jour de Paque j'en vis la vraie et parfaite expérience
sur de l'argent vif échauffé dedans un creuset, lequel y
convertit en fin or devant mes yeux en moins d'une heure par le moyen
d'un peu de ce divine poudre. Si j'en fut bien aise, Dieu le sait, si
ne m'en vantais je pas pour cela. Mais après avoir rendu
grâces à Dieu, notre bon Dieu qui m'avait fait tant de
biens, de faveur et de grâces par son saint fils et notre
rédempteur Jésus Christ, et l'avoir prié comme je
fais ordinairement qu'il m'illumina par son Saint Esprit pour en
pouvoir user à son honneur et louange, je m'en allai le
lendemain pour trouver l'abbé à son abbaye, pour
satisfaire à la fois et promesse que nous avions fait
ensemble. Mais je trouvai qu'il était mort six mois
auparavant, de quoi je fus grandement mary. Si fus je bien de la mort
du bon docteur dont fut averti en passant près de son convent.
Pourquoi m'en allai à Genève pour attendre là, un
mien ami et prochain parent, ainsi qu'avions arrêté
ensemble à mon parlement. Lequel j'avais laissé à
ma maison avec procure et charge expresse pour vendre tous et chacun
mes biens paternels que j'avais. Desquels il paya mes créanciers
et le reste distribua secrètement à ceux qui en avaient
besoin, afin que mes parents et autres sentissent quelque fruit du
grand bien que Dieu m'avait donné, sans que personne s'en print
garde. Mais au contraire, ils pensaient que moi comme
désespéré et ayant honte des dépenses que
j'avais fait, vendisse mon bien pour me retirer ailleurs, ainsi que m'a
dit ce mien ami, lequel me vint trouver à Genève le
premier jour du mois de juillet. Et de là nous en allâmes
à Lausanne, ayant délibéré voyager et
passer le reste de mes jours en plus renommées villes
d'Allemagne avec fort petit train. Et pour cause où j'ai
été nommé d'autre nom que le mien, même ay
fait des digressions en ce première partie de mon opuscule, qui
seront découvertes à l'advenir , afin que ne fusse connu
par ceux qui voyant et liront icelui, pendant ma vie, en notre pays de
France. Lequel j'en ay voulu gratifier, non pas pour être
auteur de tant de folles dépenses qu'on y fait ordinairement
à la poursuite de ce science qu'on estime communément
sophistique parce qu'on ne vois rien en icelle que sophistication,
d'autant que peu de gens travaillent à la vraie et divine
perfection, mais plutôt pour les en divertir et les remettre au
vrai chemin au plus qu'il m'est possible.
Pourquoi pour conclusion de ma première partie, je supplie
très humblement tous ceux qui liront mon présent
opuscule, qu'il leur souvienne de ce que le bon poète nous a
laissé par écrit, savoir : Ceux là être bien
heureux qui sont fait sages aux dépens et dangers d'autrui. Afin
que voyant le discours comment je suis parvenu à la
perfection de ce divine oeuvre, ils apprennent à cesser de
dépendre sous l'aveu des vaines et sophistique recettes, pensant
y parvenir par icelles. Car comme je les ay déjà
une fois avertis en mon épître liminaire, ce n'est point
par cas fortuit qu'on y parvient, mais par long et continuel
étude des bons auteurs, quand c'est le bon plaisir de notre1
Seigneur nous assister par son Saint Esprit ; car à grand peine
jamais ceux qui l'ont ainsi connu la publient ; lequel je supplie
très humblement qu'il lui plaise me donner la grâce pour
en bien user, comme je fais aussi d'assister à tous les bons
fidèles qui feront lecture de mon présent opuscule, afin
qu'ils en puissent rapporter quelque profit pour en user en son honneur
et à la louange de notre rédempteur Jésus Christ,
auquel sait honneur et gloire aux siècles des siècles.
Fin de la première partie. [
nous avons déjà
rédigé des commentaires sur ce long préambule dans
la section Cambriel]
LA
SECONDE PARTIE
Epître que l'auteur a écrit au M. R. D. docteur en
théologie
Monsieur, pour ce que suivant
votre bon conseil qu'il vous pleut me
donner quand je passai par votre convent, j'ai consommé tout mon
temps à la lecture des livres des sophistes. Etant à
Paris toujours depuis, je suis passé en m'en retournant
céans pensant vous y trouver, mais ma fortune qui m'a
été jusqu'à présent ennuyeuse n'a point
voulu que j'eusse ce bien de pouvoir conférer avec vous le
profit que je pense avoir fait par la résolution que j'ai peu
faire de la lecture des oeuvres des philosophes. Et pour ce que je n'ay
peu le vous dire de bouche, je vous ay voulu laisser le sommaire
d'icelle par la présente. Afin que si Dieu vous a fait la
grâce d'en avoir peu résoudre mieux, qu'il vous plaise le
corriger. À la charge que si le bon Dieu ne me fait tant de
faveur et grâce que j'en rapporte tel profit par la certaine
expérience comme je m'attends, qu'il ne vous sera rien
éconduit. Ma résolution est donc telle que notre divine
oeuvre est faite d'une seule matière que les philosophes ont
appelle l'argent vif animé pour ce qu'il est congelé par
son propre coagule, laquelle est parfaite par notre décoction
dans un seul four avec un seul vaisseau, pour parfaire tous les
métaux imparfaits par la grande et exubérante perfection
qu'elle a acquise par notre art. Je vous supplie donc, qu'il vous
plaise m'en avertir en m'écrivant les raisons par lesquelles
vous la pensez telle. Car je me suis délibère commencer
à la pratiquer au premier jour à notre maison, où
je m'attends vous présenter cet été d'aussi bon
cSur, comme je prie notre bon Dieu vous maintenir en sa
grâce, me recommandant bien humblement à la votre.
Écrit en votre convent le dimanche devant Carême prenant,
par votre bon et toujours ami M. D. Zecaire.
LA SECONDE PARTIE
En laquelle l'auteur démontre la vraie méthode pour faire
la lecture des livres des philosophes naturels
Aristote au premier livre de sa Physique nous a très bien appris
qu'il ne faut point disputer contre ceux qui nient les principes de la
science, mais contre ceux; qui les confessent. Lesquels se proposent
divers arguments qu'ils ne peuvent résoudre par leur ignorance,
et par ainsi demeurent toujours en double. C'est donc pour eux en
ensuivant notre bon maître, que je me travaille, et non pour les
autres. Car comme dit le même auteur, disputer avec telle
manière de gens c'est disputer des couleurs avec les aveugles
nés, lesquels pour ce qu'ils n'ont point le moyen, savoir la
vue, pour en juger, ne pourraient être persuadés qu'il y
eût diversité de couleurs.
Pourquoi, afin que les bons fidèles et enfants
débonnaires puissent rapporter quelque profit de mon opuscule,
trouvant en icelui soulagement et repos d'esprit, je me suis
peiné le plus qu'il m'a été possible et d'autant
que le sujet de notre divine science le permet, à rédiger
ceste seconde partie en vraie méthode, afin d'éviter la
grande variété et confusion qui se présente
ordinairement en la lecture des philosophes. Ce qui m'a fait user du
même ordre qu'ay tenu en mon étude, procédant par
divisions comme s'ensuit.
Premièrement, je montrerai avec l'aide de Dieu, par quels notre
science a été inventée, et de quels auteurs nous
avons usé en la compilation de mon opuscule, déclarant la
raison pourquoi ils ont écrit tant couvertement ; puis nous
prouverons la vérité d'icelle par divers arguments,
répondant aux plus apparents qu'on a de coutume faire pour
prouver le contraire, pour ce que le lecteur diligent pourra colliger
des autres membres de notre division toutes et chacune solutions de
tous autres arguments qu'on pourrait faire au contraire. Et
mêmement du tiers membre et du quatrième. Tiercement nous
prouverons en quoi notre science est naturelle et comment elle est
appelée divine en parlant des opérations principales,
où nous déclarerons l'erreur des opérateurs
d'aujourd'hui. Ce fait, nous déclarerons la façon comment
la nature besogne sous terre à la procréation des
métaux, montrant en quoi l'art peut ensuivre nature en ses
opérations. Puis nous déclarerons la vraie matière
qui est requise pour parfaire les métaux sur terre.
Déclarant en fin, les principaux termes de notre science,
où nous accorderons les sentences plus nécessaires des
philosophes et qui apaisement plus contraires en faisant la lecture de
ces livres. De sorte que les vrais amateurs de notre science en
pourront rapporter quelque fois un grand profit, et nos envieux et
détracteurs ordinaires en rapporteront leur grande contusion
témoignée par mon présent opuscule. Lequel j'ai
voulu confirmer par les autorités des plus savants et anciens
philosophes et bons auteurs, afin qu'ils ne prennent pour excuse que
c'est un auteur nouveau qui a entreprint d'éclairer leur
impiété et continuelles déceptions.
Pour bien donc déclarer ceux qui ont été les
premiers inventeurs de notre science, nous faut ramentevoir la doctrine
que l'apôtre saint Jacques nous a laissé par écrit
en sa canonique, c'est que tout don qui est bon et tout bien qui est
parfait nous est donné d'en haut, descendant du Père des
lumières qui est le Dieu éternel. Ce que je ne veux
prendre et adapter à notre propos en termes
généraux et tels qu'on les peut adapter à toutes
les choses crées. Mais singulièrement, je dis que notre
science est tant divine et tant super-naturelle, j'entends en la
seconde opération comme il sera plus amplement
déclaré au tiers membre de notre division, qu'il est et a
été toujours impossible et sera à l'advenir
à tous les hommes de la connaître et découvrir de
soi-mêmes, fussent ils les plus grands et experts philosophes que
jamais furent au monde. Car toutes les raisons et expériences
naturelles nous défaillent en cela. De sorte qu'il a
été justement écrit par les auteurs anciens que
c'est le secret des secrets, lequel notre bon Dieu a
réservé et donné à ceux qui le craignent et
honore comme dit notre grand prophète Hermès : je ne
tiens ceste science, d'autre que par l'inspiration de Dieu ; ce que
confirme
Alphidius, disant : sachez, mon
fils, que le bon Dieu a
réservé ceste science pour les postérieurs d'Adam,
et principalement pour les pauvres et raisonnables. Geber a
affermé le même en sa Somme, disant : notre science est en
la puissance de Dieu Lequel, pour être tout juste et bon l'a
baillé à ceux qui lui plait. Tant s'en faut donc qu'elle
soit en la puissance des hommes en tant qu'elle est super-naturelle,
moins inventée par eux, mais quant à ce qu'elle est
naturelle, c'est à dire en ce que en ses premières
opérations elle ensuit nature, il y a diverses opinions pour
voir qui en a été le premier inventeur, les uns disent
que c'est Adam, les autres Scalpius, les autres disent qu'Enoch l'a
connue le premier ; lequel d'aucuns ont voulu dire qu'est Hermès
Trismégiste, que les Grecs ont tant loué, mêmes lui
ont attribué l'invention de toutes leurs sciences occultes et
secrètes. De ma part, je m'accorderais volontiers à la
dernière opinion, pour ce qu'il est assez notoire que
Hermès était fort grand philosophe, comme ses oeuvres
nous
témoignent, et que pour être tel il a enquis diligemment
les causes des expériences es choses naturelles, par la
connaissance desquelles il a connu la vraie matière de laquelle
nature use aux concaves de la terre à la procréation des
métaux. Ce qui fait croire cela, c'est que tous ceux qui l'ont
ensuivi, sont venus par ce moyen à la vraie connaissance de
ceste divine oeuvre, comme sont Pythagoras, Platon, Socrates, Zeno,
Haly,
Senior, Rasis, Geber,
Morienus,
Bonus,
Arnaldus de Villanova,
Raymund Lulle et plusieurs autres
qui seraient longs à raconter.
Desquels, mêmes les plus principaux, nous avons compilé et
assemblé notre présent opuscule. Mais c'est avec peine,
leurs livres en pourraient témoigner. Car ils les ont
écrit de telle sorte, ayans la crainte de Dieu toujours devant
les yeux, qu'il n'est presque possible parvenir à la
connaissance de ceste divine oeuvre par la lecture de leurs
livres. Comme dit Geber en sa Somme : ne faut point, dit il, que
le fils de la science désespère et se défie de la
connaissance de cet divin oeuvre, car en sachant et pensant
ordinairement aux causes des composez naturels, il y parviendra. Mais
celui qui s'attend la trouver par nos livres, il sera bien tard quand
il y parviendra, pour ce, dit il en un autre lieu, qu'ils ont
écrit la vraie pratique pour eux mêmes, mêlant
parmi la façon de enquérir les causes pour venir
à la parfaite connaissance d'icelle. Ce qui lui a fait «
mettre » en sa dite Somme les principales opérations et
choses requises à notre divine oeuvre en divers et variables
chapitres, pour ce, dit il, que s'il t'avait mise par rang et
distincte, elle serait connue en un jour de tous, voire en une heure
tant elle est noble et admirable. Cela même a dit Alphidius,
écrivant que les philosophes qui nous ont précédez
ont caché leur principale intention sur divers énigmes et
innombrables équivoques, afin que par la publication de leur
doctrine, le monde ne fût ruiné comme de vrai il serait.
Car tout exercice de labourage et cultures des terres, tout trafique,
bref tout ce qui est nécessaire à la conservation de la
vie humaine serait perdu, pour ce que personne ne s'en voudrait
entremettre, ayant en sa puissance un si grand bien que
celui-là. Pourquoi Hermès, s'excusant au commencement de
son livre, dit: mes enfants, ne pensez point que les philosophes aient
caché ce grand secret pour envie qu'ils portent aux gens savants
et bien instruits, mais pour la cacher aux ignorants et malicieux. Car
comme dit Rosins, par ce moyen l'ignorant serait fait égal au
savant et les malicieux et méchants en useraient à leur
dommage et ruine de tout le peuple. Semblables excuses a fait Geber en
sa Somme au chapitre de l'administration de la médecine solaire,
disant qu'il ne faut point que les enfants de doctrine
s'émerveillent s'ils ont parlé couvertement en
Hermès, car ce n'est pas pour
eux, mais pour cacher leur secret
aux ignorants dessous tant de variétés et confusion
d'opération, et ce pendant entraîner et acheminer par
icelles les enfants de la science à la connaissance d'icelle
pour ce que, ainsi qu'il écrit en un autre lieu, ils n'ont point
écrit la science inventée sinon pour eux mêmes,
mais ont baillé les moyens pour la connaître. C'est donc
la raison pourquoi tous les livres des philosophes sont plains de
grandes difficultés, je dis grande pour ce qu'elles sont presque
innombrables. Car il n'est possible de voir au monde plus difficile que
de trouver une contrariété si grande entre tant d'auteurs
renommez et savants, mêmes dans un auteur seul y trouver
contradiction en sa doctrine ; comme témoignent assez les
écrits de Rasius quant il dit au Livre des lumières :
j'ai assez monstre en mes livres le vrai ferment qui est requis pour
les multiplications des teintures des métaux. Lequel j'ai
affermé en un autre lieu n'être point le vrai levain, en
délaissant la vraie connaissance à celui qui aura le
jugement bon et subtil pour le connaître. D'autre part si l'un
écrit que notre vraie matière est de vil pris et de
néant, trouvée par les fumiers comme dit Zeno en la
Tourbe des philosophes, incontiriant en ce
même livre Barseus dit
: ce que vous cherchez n'est point de peu de pris ; l'autre dira
qu'elle est grandement précieuse et ne se peut trouver qu'avec
grands frais et à dommage. Si l'un a appris à
préparer notre matière en divers vaisseaux et par
diverses opérations, comme a fait Geber en sa Somme, il y en a
un autre qui assurera qu'on n'a besoin que d'un seul vaisseau pour
parfaire notre divin oeuvre, comme dit Rasis, Lilium, Alphidius et
plusieurs autres. Puys, quant l'on aura leu en un livre qu'il faut
demeurer neuf mois à la procréation et faction de notre
divin oeuvre comme a écrit Rasis, l'on trouvera dans un autre
qu'il Viril y faut un an, comme dit Rosinus et Plato. Et puis l'on
trouve tous les livres d'iceux tant variables et barbares, j'entends en
apparence, et mal déclarés qu'il est impossible aux
hommes, comme dit
Raymond Lulle,
découvrir la
vérité d'entre tant de diverses opinions, si le bon Dieu
ne nous inspire par son Saint Esprit ou ne nous la révèle
par quelque personne vivante. Qui est la cause que nous ne voyons
jamais personne qui l'ait faite ni n'en savons rien jusque après
leur mort, pour ce que l'ayant acquise avec une si grande peine, je
crois fermement qu'ils la scelleraient à eux mêmes s'il
leur était possible, tant s'en faut qu'ils la communiquassent
à un autre. Pourquoi, en ensuivant les raisons ci dessus
amenées, ne faut jamais trouver étrange avec le commun
populaire, si l'on ne voit personne qui ait faite ceste divine oeuvre.
Ainsi, plus tôt s'émerveiller avec les savants comme il y
en y a aucun qui soit parvenu à la vraie
connaissance d'icelle.
Mais poursuivant notre ordre encommancé, il faut
déclarer le second membre de notre division, savoir que notre
science est certaine et véritable. Toutefois, avant commencer,
il faut que je contente les oreilles délicates des
calomniateurs, lesquels, pour être coutumiers à reprendre
les labeurs d'autrui pour ce que les leurs ne connaissent point la
lumière, diront ils que j'ai mal retenu la doctrine d'Aristote,
qui écrit au 7e de sa Physique que la définition
est la vrai forme du sujet défini. Et par ainsi, puisque j'ai
entrepris traiter la déclaration et vraie méthode
de ceste science communément appelée alchimie, je devais
commencer par la définition pour mieux déclarer la
propriété des termes d'icelle. Mais je renvoierai
volontiers tels calomniateurs aux auteurs que nous ont
précédez, lesquels s'étant mis au devoir d'en
bailler certaine définition, ont été contraints
confesser qu'il est impossible d'en donner, comme témoignent les
écrits de Morienus, Lilium et de plusieurs autres. Pourquoi ils
en ont assigné en leurs livres, diverses et variables
descriptions par lesquelles ils montrent les effets de notre science,
pour ce qu'elle n'avait point de principes familiers comme toutes les
autres sciences. De ma part, j'en dirai ce qu'il m'en semble.
C'est donc une partie de philosophie naturelle, laquelle
démontre la façon de parfaire les métaux sur
terre, imitant nature en ses opérations au plus près
qu'il lui est possible. Laquelle science nous disons être
certaine pour beaucoup de raisons. Premièrement, il est tout
résolu entre tous les philosophes qu'il n'y a rien plus certain
que la vérité, comme dit Aristote, appert là
où il n'y a point de contradiction. Or est il ainsi que tous les
philosophes qui ont écrit en ceste divine philosophie les uns
après les autres, les uns écrivent en hébreu et
les autres en grec, les autres en latin et en autres diverses
langues, se sont tellement entendus et accordez ensemble, encore qu'ils
aient écrit sous divers équivoques et figures pour
les raisons ci dessus amenées, que l'on jugerait à
bon droit qu'ils ont écrit leurs livres en même
langage par une même bouche et en un même temps,
combien qu'ils aient écrit les uns cent ans, les autres
deux cens voire mil ans après les autres. Comme dit Senior [
il
s'agit de Senior Zadith dont Fulcanelli pense qu'il est l'auteur de l'Azoth], les
philosophes; dit il, semblent qu'ils aient écrit diverses choses
sous divers noms et similitudes, combien que de vrai ils n'entendent
tous qu'une même chose. Rasis, au Livre des Lumières
afferme le même, disant que sous diverses sentences qui nous
semblent contraires du commencement, les philosophes n'ont jamais
entendu que une chose même. Desquels nous avons un autre
témoignage grandement évident, car ceux mêmes qui
ont écrit aux autres sciences des livres grandement savants et
approuvez en ont écrit en icelui, affirmant icelle être
fort véritable. Et quant bien nous n'aurions autre probation que
la sentence du Philosophe qui dit au second des Ethiques que ce qui est
fait bien se fait par un moyen , cela serait assez suffisant pour nous
assurer de la vérité de notre science. Car tous ceux qui
ont écrit d'icelle s'accordent en cela qu'il n'y a qu'une seule
voie pour parfaire notre divine oeuvre, comme dit Geber en sa Somme :
notre science, dit il, n'est point parfaite par diverses choses mais
par une seule, en laquelle nous n'ajoutons ni diminuons aucune chose
fors les choses superflues que nous en séparons en cette
opération. Cela même témoigne Lilium, quant il
écrit que toute notre maîtrise est parfaite par une seule
chose, par un seul régime et par un seul moyen. Autant en ont
écrit tous les autres philosophes, encore qu'ils apparaissent
divers en leurs sentences. D'avantage nous tenons pour plus que certain
notre science être très véritable par
l'expérience très certaine qu'en avons vu, qui est la
principale assurance quant à nous, comme dit Rasius et Senior.
Mais pour la démontrer telle au plus près qu'il nous sera
possible à ceux qui en peuvent justement doubler, il nous faut
accorder avec tous les philosophes que notre science est comprise sous
la partie de la philosophie naturelle, qu'ils ont appelée assez
proprement opérative, la conjoignant en cela avec la
médecine. Or est il ainsi que la médecine ne nous peut
montrer la vérité et certitude de sa doctrine que par
expérience. Qu'il soit vrai, quant nous lisons en ses livres que
toute colère est évacuée par la rhubarbe, nous
n'en pouvons croire rien plus avant de certain que ce que
l'expérience nous en monstre. Laquelle nous assure que la dite
colère est guérie par l'application du dit simple. Ainsi
nous dirons à notre propos, parlant par similitudes pour ce que
notre divine oeuvre ne peut recevoir aucune vraie comparaison, que si
l'expérience nous monstre que la fumée de plomb ou la
fumée des attraments congèlent l'argent vif, cela nous
peut assurer, j'entends nous induire à croire, qu'il est
faisable préparer une médecine grandement parfaite et
semblable au naturel et qualités des métaux, par laquelle
nous puissions arrêter l'argent vif et parfaire les autres
métaux imparfaits par sa projection, attendu mêmement que
les composés minéraux imparfaits congèlent
l'argent vif et le réduisent à leur naturel, par plus
forte raison donc, les parfaits par notre art et dûment
préparés par l'aide d'icelui, le congèlent et
réduisent semblablement à eux tous autres métaux
imparfaits par sa grande et exubérante décoction qu'ils
ont acquise par l'administration de notre art. Et pour contenter plus
avant les gens curieux d'aujourd'hui, nous adduirons quelques
autres arguments pour mieux les induire à croire la
vérité de notre science. Or est il certain que tout ce
que fait la même opération d'un composé est du tout
semblable à lui, comme dit Aristote au 4e livre des
Météores, quant il déclare que tout ce qui se fait
l'opération d'un oeil est oeil. Puisque donc que notre or, c'est
à dire celui que nous faisons pour montrer notre divine oeuvre,
est du tout semblable à l'or minéral, et que toute la
double est aujourd'hui en cela pour voir si l'or que nous faisons est
parfait, il me semble avoir assez monstre, en ensuivant
l'autorité des philosophes, que notre science est très
certaine. Mais diront ils il est vrai que c'est assez prouvé
pour ceux qui en ont une expérience, et non pour les autres,
pour lesquels, afin qu'ils n'aient aucun double, j'amènerai les
raisons suivantes. Aristote au 4e livre des Météores au
chapitre des digestions, dit que toutes choses qui sont
ordonnées pour être parfaites, lesquelles par faute de
digestion sont demeurées telles, peuvent être parfaites
par continuelle digestion . 0r est il ainsi que tous les métaux
imparfaits sont demeurés tels par faute de digestion. Car ils
ont été faits pour être convertis finalement en or,
et par ainsi pour être parfaits ainsi que l'expérience
nous témoigne, comme nous déclarerons ci après en
déclarant le quart membre de notre division. Ils pourront donc
être parfaits par continuelle décoction, laquelle nature
fait aux concaves de la terre et notre art les parfait sur terre par la
projection de notre divine oeuvre, comme nous déclarerons plus
avant, au pénultième membre de notre division.
D'avantage, si les quatre éléments qui sont contraires en
aucunes qualités sont converties l'un en l'autre comme dit
Aristote au 2e livre des Générations, par plus forte
raison, les métaux qui sont tous d'une même matière
et par ainsi non contraires en qualités, se convertiront l'un en
l'autre. Qui est la raison pourquoi Hermès a appelle leur
opération circulaire, mais un peu improprement comme lui
même le témoigne, pour ce que les métaux ne sont
point procréez par nature purs et parfaits pour revenir
imparfaits, et que de l'or fût fait plomb et de l'argent
étain et ainsi les autres, mais pour être faits parfaits
par ordre et par continuelle décoction, jusqu'à ce qu'ils
soient parfaits et par conséquent faits or, comme
l'expérience nous monstre évidemment. Et par ainsi, leur
génération n'est point du tout aride, combien qu'elle le
soit en partie. Ces raisons et autres semblables que je laisse pour le
présent, pour ce que mon petit opuscule ne pourrait comprendre
tout le discours qu'on pourrait faire sur ce propos, seraient
suffisantes pour démontrer la vérité et certitude
de notre science, n'étaient les arguments qu'on a
accoutumé de faire au contraire, qui troublent tellement les
entendements des bons enfants de doctrine, qu'ils sont toujours en
double, croyants tantôt en l'un puis l'autre, si bien qu'ils
n'ont jamais repos en leur esprit. Mais afin que désormais
ils puissent croire notre science être très
véritable, je leur yeux apprendre la vraie solution des plus
violents et plus apparents arguments qu'on a accoutumé de faire
au contraire, par laquelle ils connaîtront que leur argument et
tous autres semblables n'ont rien qu'une seule apparence de
vérité. Ils sont tous coutumiers faire un argument qu'ils
fondent sur l'autorité du Philosophe au 4e des
Météores, laquelle a été
premièrement d'Avicenne, comme dit
Albert
le Grand : en vain,
dit il, se travaillent les opérateurs d'aujourd'hui pour
parfaire les métaux. Car ils n'y parviendront jamais si
premièrement ils ne les réduisent en leur première
matière. Or est il ainsi que nous ne les y réduisons
point, par conséquent ne faisons rien que sophistication, comme
écrit le même Albert, disant : tous ceux qui colorent les
métaux par diverses façons de simples en diverses
couleurs sont vraiment gens trompeurs et déceveurs si ne les
réduisent en leur première matière. De ma part, je
sas bien que beaucoup de gens savants ont entrepris la solution de cet
argument, pour ce que c'est le plus apparent qu'on face, de sorte que
les uns disent qu'encore qu'en la projection de notre divine oeuvre sur
les métaux imparfaits nous ne les réduisons point en leur
première matière, si -est ce que à la composition
d'icelle nous l'avons réduite en soufre et en argent vif, qui
sont la vraie matière des métaux, comme nous
déclarerons au quatrième membre de notre division. Et que
pour la grande perfection qu'elle a acquise en sa décoction,
elle est suffisante pour parfaire tous les métaux imparfaits en
or par sa projection, sans les réduire particulièrement
en leur première matière. Telle a été
l'opinion d'Arnault de Villeneuve en son
Grand Rosaire,
lequel Raymond
Lulle a ensuivi en son Testament. Mais, sauf l'honneur et
révérence de ces deux savants personnages, il me semble
que c'est parler contre toute l'opinion des philosophes. Car,
puisqu'ils accordent qu'il faut réduire les métaux en
leur première matière, ce qui se fait par mouvements et
corruption, comme dit Aristote, ils veulent faire entendre que par la
seule fonte et projection de notre divine oeuvre sur les métaux,
ils sont corrompus, et demis de leur première forme, qui est une
chose indigne de tous les philosophes. D'autres ont amené
diverses et variables solutions, comme l'on peut voir en leurs livres.
Quant à moi, j'en dirai ce qu'il m'en semble. Il est trop vrai
que si nous voulions faire des métaux de nouveau, ou bien si
nous voulions faire d'iceux terres, pierres ou autres choses totalement
différentes des métaux, il les faudrait réduire en
leur première matière par les moyens ci dessus
déclarez. Mais puisque toute notre intention n'est autre que de
parfaire les métaux imparfaits en or sans les transmuer en
nouvelle matière différente de leur propre nature, mais
plutôt les purger et nettoyer par la projection de notre divine
oeuvre afin qu'ils soient parfaits par la grande et exubérante
perfection d'icelle, il n'est de besoin les réduire en leur
première matière. Car il est trop notoire que ce sont
deux choses grandement différentes « parfaire »
l'imparfait et le faire de nouveau. Autrement il s'ensuivrait qu'il
faudrait remettre toutes choses demi cuites en leur première
forme pour les achever de cuire, chose indigne de tous les
philosophes. Quant à d'autres arguments qu'on est coutumier de
faire, je m'en tais pour le présent pour ce qu'on trouve la
solution d'iceux dans les livres des bons auteurs, et puis le lecteur
diligent et étudiant en pourra inventer la plus grande part,
tant par ce que nous avons dit que par ce que nous
déclarerons ci après, attendu mêmement qu'il me
semble avoir déclaré les plus difficiles et
malaisés à résoudre qu'on ait accoutumé de
faire. Toutefois je ne veux pas oublier en ceci l'autorité
d'Avicenne, lequel parlant de la contradiction que Aristote a fait en
sa jeunesse à l'opinion de tous les philosophes anciens , dit :
je n'ay point d'excuse légitime pour ce que j'ai connu
l'intention de ceux qui nient notre science et de ceux qui l'affirme
être vraie; les premiers comme Aristote et plusieurs autres usent
de raisons qui ont quelque peu d'apparence mais non point
véritables ; les autres en ont fait d'autres mais grandement
éloignées de celles qu'on a accoutumé de voir aux
autres sciences, voulant dire par cela que notre science ne peu
être prouvée par certaines démonstrations comme
toutes les autres, pour ce qu'elle procède d'autre façon,
toute contraire aux autres, en scellant et cachant
là-propriété de ses termes au lieu que les autres
s'efforcent les déclarer. Pourquoi en continuant l'ordre de ma
division, je déclarerai le tiers membre d'icelle, montrant
quelles opérations sont nécessaires à la faction
de notre divin oeuvre, déclarant premièrement comment
notre science est naturelle et pourquoi elle est appelée divine.
En quoi on connaîtra les grandes et lourdes fautes des
opérateurs d'aujourd'hui.
Pour bien donc entendre en quoi notre science est naturelle, il nous
faut savoir ce que Aristote enseigna des opérations de nature,
lequel a très bien monstre qu'elle besogne sous terre en la
procréation des métaux, de quatre qualités ou pour
parler communément des quatre éléments appeliez
feu, air, eau et terre ; desquels les deux contiennent les deux autres,
savoir la terre contient le feu et l'eau contient l'air. Et pour ce que
notre matière est faite d'eau et de terre, comme nous dirons
plus amplement dans le pénultième membre de notre
division, elle est dite justement naturelle pour ce qu'en sa
composition ils y entrent les quatre éléments. Mais les
deux sont cachez aux yeux corporels, savoir le feu et l'air, lesquels
faut comprendre des yeux de l'entendement comme dit Raymond Lulle en
son
Codicille
: « considérez » bien, dit il, en
toi-mêmes, la nature et propriété de l'huile que
les sophisticateurs ont appelée air pour ce qu'ils disent
qu'elle abonde plus en sa propre qualité, car ton oeil ne te
montrera point la différence et propriété
d'icelle, montrant assez par cela que tous les quatre
éléments ne sont point évidents en notre divine
oeuvre comme plusieurs ont faussement estimé, ainsi que nous
dirons en déclarant les termes de notre science. D'avantage,
icelle est dite naturelle pour ce qu'en sa première
opération elle imite nature au plus près qui lui est
possible. Car elle ne la pourrait imiter du tout, comme dit Geber en sa
Somme ; qu'il soit vrai, les opérations des philosophes
naturels qui nous ont précédez nous en assurent.
Lesquels, après avoir diligemment connu, comme dit Raimond Lulle
en son Epître au roi Robert et Albert le Grand en son
Traité des simples minéraux, que la façon de quoi
nature besogne sous terre à la procréation des
métaux n'est autres que par décoction continuelle de la
vraie matière d'iceux, laquelle décoction sépare
le monde de l'immonde, le pur de l'impur ou imparfait, par
évaporations continuelles qui sont causes de la chaleur de la
terre minérale chauffée en partie par la chaleur du
soleil. Car il ne fait point tout seul l'entière et parfaite
décoction ainsi que a très bien déclaré le
Bon Trévisan comme mêmes
l'expérience nous monstre
ordinairement aux mines où il se trouve diversité de
métaux et de matières, les unes grossières, les
autres subtiles et pures qui sont volontiers élevées au
plus chaut. notre science donc, imitant en cela nature, procède
au commencement en sa première opération par
sublimations, pour purifier très bien notre matière pour
ce qu'il nous est impossible la préparer autrement, comme dit
Geber en sa Somme et Rasis au Livre des Lumières, quant il dit :
le commencement de notre besogne c'est sublimer, pourquoi elle est
diète à bon droit naturelle. Ce qui a fait
écrire à ceux qui nous ont précédez, que
notre divine oeuvre n'est point artificielle. Car ce que nous faisons,
c'est administrer par l'art à nature la matière due pour
la composition d'icelle. Laquelle nature n'a point su conjoindre pour
la perfection de notre divine oeuvre.
Pour ce que ces actions sont continuelles, comme dit Geber en sa Somme,
et pour raison de ceste admirable conjonction d'éléments,
notre science est appelée divine. Laquelle conjonction les
philosophes ont appelée la seconde opération et d'autres
l'appellent dissolution, disant fort proprement que c'est le secret des
secrets, comme dit Pithagoras en la
Tourbe des
philosophes, c'est le
grand secret que Dieu a voulu cacher aux hommes. Et Rasis au Livre des
Lumières dit : si tu ignores la vraie dissolution de notre
corps, ne commence point à travailler. Car icelle
ignorée, tout le reste nous est inutile. Laquelle il est du tout
impossible savoir par les livres, moins par la connaissance des s
causes naturelles, qui est la raison pourquoi notre science est
appelée divine. Comme dit Alexandre notre corps qui est notre
pierre cachée ne peut être connue ni vue de nous si le bon
Dieu ne le nous inspire par son saint Esprit ou apprend quelque homme
vivant, sans lequel corps notre science est perdue. Et c'est la pierre
de laquelle parla Hermès en son quatrième
traité, quand il dit : il faut connaître cette divine et
précieuse pierre, laquelle crie incessamment :
défends-moi et je t'aiderai, rends-moi mon droit et je te
secourerai. De ce même corps caché, il parle en son
premier traité quant il dit : le faucon est toujours au bout des
montagnes, criant : je suis le blanc du noir et le rouge du citrin [
cf. Diamants
et pierres précieuses sur ce problème,
crucial, des couleurs]. Or
la raison pourquoi notre science nous est inutile sans la dite
conjonction, c'est que à la naissance et projection de notre
divine oeuvre, la partie volatile en apporte quant et soi la fixe, et
par ainsi nous ne saurions faire qu'elle fût fixe et permanente
au feu, si nous ne faisions pas une admirable, voire super-naturelle
conjonction que le fixe retienne le volatil, afin que lors soit fait ce
que tous les philosophes commandent, savoir le fixe volatil et le
volatil fixe. Laquelle conjonction se doit faire sur l'heure
mêmes de sa naissance, comme dit Haly au livre de ses Secrets,
celui qui ne trouvera notre pierre sur l'heure de sa naissance, ne faut
point qu'ils en attendent une autre en sa place. Car celui qui a
entrepris notre divine oeuvre sans connaître l'heure
déterminée de sa naissance n'en rapportera que peine et
tourment. Cette même conjonction, Rasis appelle fort proprement
au Livre des Recettes, les poids et les régimes des philosophes,
nous conseillant que si nous ne les connaissions très bien de ne
nous entremettre point à travailler à notre divine
oeuvre,
disant que les philosophes n'ont rien tant caché que cela, comme
du vrai ils démontrent assez en leurs écrits. Car si l'un
dit que ceste divine conjonction doit être faite le 7e jour,
l'autre dit au 40e, l'autre centième, l'autre au bout de 7 mois,
l'autre à neuf comme Rasis, l'autre au bout de l'an comme
Rosinus. De sorte qu'il n'en y a pas deux qui s'en accordent, combien
que de vrai ne soit qu'un seul terme voire un seul jour ou une seule
heure à laquelle il faut faire notre conjonction par sa propre
décoction. Mais pour l'envie qu'ils ont de la tenir
secrète, ils ont de propos délibéré
écrit les termes différons les uns des autres, encore
qu'ils entendent bien entre eux qu'il n'y a qu'un seul terme, sachant
très bien que icelui connu, le reste n'est que oeuvre de femmes
et jeu d'enfants, comme dit Socrates : je t'ay monstre la vraie
disposition du plomb blanchi, c'est à dire la vraie
préparation de notre matière, qui apparaît noire au
commencement comme plomb, laquelle est faite blanche par notre
continuelle décoction. Et si tu l'as très bien connue, le
reste n'est que oeuvre de femmes et jeu d'enfants ; voulant dire par
cela, qu'il n'y a besogne plus aisée que la notre après
la dite conjonction, comme de vrai il est. Car puisqu'il n'est besoin
que de cuire les deux matières déjà
assemblées et que pendant icelle décoction l'on est en
repos, il est trop certain qu'on y a grand plaisir, comme dit le
Philosophe au 7e des Ethiques, qu'on a plus de plaisir en se reposant
qu'en travaillant. Et qu'il soit vrai que notre dernière
décoction se face en repos et sans se tourmenter. Rasis en son
Livre des trois Paroles, dit que toutes les dissolutions, sublimations,
déalbations, rubifications et toutes autres
opérations que les philosophes ont écrit être
nécessaires pour parfaire notre divine oeuvre se font dans le
feu
sans les bouger. Pithagoras en la
Tourbe des
philosophes a écrit
le mêmes, disant que tous les régimes requis à la
perfection de notre divine oeuvre sont parfaits par la seule
décoction. Barseus au même livre dit qu'il faut de cuire,
teindre et calciner notre divine oeuvre, mais toutes ces
opérations, dit il, se font par la seule, décoction.
Toutefois, afin que nos calomniateurs ne disent que toutes leurs
opérations ne sont que décoction, je suis contant leurs
aduire d'autres sentences des anciens philosophes pour leur ôter
toutes excuses et leur montrer comme à l'oeil leur erreur et
ignorance. Alphidius en son livre nous témoigne que nous n'avons
besoin en la composition de notre divine oeuvre qu'une seule
matière qu'il appelle assez proprement eau et une seule action,
c'est la décoction. Laquelle se fait en un seul vaisseau sans
jamais y toucher. Le roi Salomon témoigne le même quant il
dit qu'à la faction de notre divine oeuvre qu'il appelle notre
soufre, nous n'avons qu'un seul moyen. Lilium a écrit le
même disant que notre divine oeuvre est faite dedans un seul
vaisseau, par un seul moyen et par une seule décoction. Mahometh
déclare assez le semblable, disant que nous n'avons qu'un seul
moyen, savoir la décoction, et un seul vaisseau pour faire notre
divin oeuvre, tant le blanc que le rouge . Et Avicenne a
été de même opinion quant il parle plus proprement
que pas un, disant que toutes ces dispositions, c'est à dire
toutes les opérations requises à la composition de notre
divine oeuvre se font dans un seul double vaisseau [
il
s'agit d'un vaisseau de verre et de terre, cf. Figures Hiéroglyphiques
et le Trésor
des Trésors de Grosparmy, passim Artephius]. Si donc
notre divine oeuvre est faite dedans un seul double vaisseau et par une
seule
décoction, comme de vrai elle est, il faut nécessairement
que la plupart des opérateurs d'aujourd'hui confessent leur
grande faute et erreur, pour ce que je ne sache en avoir vu aucun qui
n'eût les trois et quatre fourneaux. Tel en avait dix et douze,
un pour distiller, l'autre pour calciner, l'autre pour dissoudre,
l'autre pour sublimer, accompagnés d'une infinité de
vaisseaux pour parfaire leur oeuvre. Mais ils y seraient encore et y
seront toujours s'ils ne corrigent leurs fautes avant qu'ils
parviennent à la faction de notre divine oeuvre. Je me tais d'un
tas de séparations qu'ils font, à ce qu'ils disent, des
quatre éléments, pour ce que cela fait plus à mon
propos quant je déclarerai la nature des quatre
éléments, en déclarant les termes de notre
science. Il me suffit pour le présent avoir monstre la
façon et vrai moyen pour connaître comme à l'oeil
ceux qui sont éloignés de la vérité de
notre science, ou ceux qui sont dedans le vrai chemin. Car comme nous
avons dit et monstre assez à plain ci dessus, et montrerons
encore ci après, il n'y a qu'un seul moyen, une seule
façon de faire, et ce dedans un seul vaisseau que
Raimond Lulle
appelle hymen , et dans un seul fourneau, lequel le
bon Trévisan
appelle feu doux, humide, vaporeux, continuel et digérant, sans
jamais y toucher que notre décoction ne soit parfaite. Tant s'en
faut qu'il y faille tant de fatras ni tant de folles dépenses
qu'on a accoutumé d'y faire. Je ne ignore point qu'il n'y ait
d'entre eux quelqu'un qui lisait les livres, combien que du vrai ils
sont bien clairs, car ils travaillent presque tous à
crédit, qui me dirait : pourquoi nous taxez vous ainsi, vu que
Geber en sa Somme nous apprend diverses préparations tant de
soufre que d'argent vif, ensemble des corps et de l'esprit. Et Rasis au
Livre du parfait Magistère témoigne que les corps et
esprits sont préparez par divers moyens, et en apprend de
beaucoup de manières. Mais il ne faut point me peiner grandement
pour leur répondre, leur ayant déjà répondu
par ce que j'ai dit auparavant. Car telles et semblables sentences ont
été écrites pour cacher la vraie opération
de notre divine oeuvre, comme nous avons dit au premier membre de notre
division ; ce que même Geber témoigne en sa Somme au
chapitre des différences des médecines : il y a, dit il,
une seule voie parfaite, laquelle nous relevé et soulage de nous
peiner à toutes autres préparations. Pourquoi, continuant
notre division, je déclarerai la façon comment nature
besogne aux concaves de la terre, dans les mines à la
procréation des métaux. En quoi l'on connaîtra en
quelles opérations l'art la peut ensuivre. Et
conséquemment quelle est la vraie matière requise pour
les parfaire sur terre. Mais pour ce que c'est le principal point de
notre science, comme dit Geber au commencement de sa Somme et Avicenne
qui défend de s'entremettre de la pratique d'icelle si l'on n'a
premièrement connu les vrais fondements de matières de
mines, j'ensuivrai en la déclaration d'icelle les principaux
auteurs et plus expérimentez en la pratique des mines comme
témoignent leurs écrits.
Si est il tenu pour tout résolu et plus que certain entre tous
les philosophes que tous simples qui sont congelez par le froid
abondent en sa première matière en humidité
aquatique, comme a écrit Aristote au 4e des
Météores. Pourquoi, puisque les métaux
étant fondus sont congelés par le froid, il faut dire
qu'ils abondent en sa première matière en humidité
aquatique. Toutefois Albert le Grand qui a enquis de plus près
les causes en la procréation des métaux que tout autre,
monstre très bien que ceste humidité aquatique n'est
point humidité comme celle que nous voyons en l'eau et en autres
simples. Car l'expérience nous monstre qu'elle est
réduite et convertie en fumée par la violence du feu. Est
il ainsi que les métaux étant fondus ne soient point
convertis en fumée. Il faut donc dire que leur humidité
est mêlée avec autre matière qui les retient
sur le feu et garde qu'ils ne soient convertis en fumée par la
violence d'icelui. Or il n'y a matière qui résiste tant
au feu que fait l'humidité visqueuse quant est
mêlée avec la partie terrestre et subtile, comme
témoigne Bonus philosophe italien, et aussi que
l'expérience nous certifie. Pourquoi donc, il faut dire que
l'humidité qui est aux métaux est telle. Mais pour ce que
nous voyons qu'il y a des humidités en iceux qui sont
consumés par le feu sans que pour cela ils soient
consumés comme l'expérience nous monstre en leur
purgation, il nous faut nécessairement confesser avec les
principaux auteurs de notre science, qu'en la composition des
métaux il y entre deux façons d'humidités
visqueuses, l'une au dehors qu'ils appellent extrinsèque,
l'autre au dedans qu'ils appellent intrinsèque, pour ce que la
première est grossière et n'est point bien et
parfaitement mêlée avec la matière terrestre et
subtile, elle est facilement arse et consumée par le feu.
Mais la seconde est grandement subtile et tellement mêlée
avec sa partie terrestre que toutes deux ensemble ne sont que une
simple matière, laquelle ne peut être en partie
consumée par le feu qu'elle ne le soit du tout
entièrement, et d'icelle est fait et procréé
l'argent vif que nous voyons communément, ce que ses effets nous
montrent par expérience, comme a très bien dit
Arnault de
Villeneuve, lequel nous certifie que les deux matières
susdites
sont conjointes parfaitement en soi. Car ou le terrestre retient
l'humidité avec soi, ou l'humidité l'emporte, ainsi que
dit
Albert le Grand, lequel en cherchant les
causes des composez
métalliques a très bien connu que la cause pourquoi
l'argent vif est toujours remuant, c'est pour ce que l'humidité [
cf.
notre humide radical métallique]
domine sur la partie terrestre, comme par même raison, savoir par
leur miction indicible et univoque, le terrestre dominant sur
l'humidité est cause que l'argent vif ne mouille point ce qu'il
touche ni le bois sur quoi il est mis. Pourquoi donc, il nous monstre
assez évidemment que la sentence d'Albert le Grand est fort
« véritable », quant il dit en son Livre des
Simples Métalliques que la première matière
des métaux est l'humidité visqueuse incombustible et
grandement subtile, mêlée par une miction forte et
admirable avec la partie terrestre et subtile dans les cavernes des
terres minérales. Ce que ne contrarie en rien ace que Geber a
écrit en sa Somme, disant que l'argent vif est la vraie
matière des métaux. Car nature qui n'est jamais oisive a
procréé l'argent vif de cette matière, qui est la
cause que Bonus a dit très bien qu'il est la plus prochaine
matière des métaux, mais que la première et
principale est la dite humidité visqueuse avec sa partie
terrestre et subtile, comme dit Albert. Geber a très bien
déclaré le même quant il dit en la
définition qu'il baille de l'argent vif en sa Somme : c'est, dit
il, une humidité visqueuse qui a été
épaissie par l'aide de la partie terrestre qui entre en sa
composition. Or à présent, nous faut considérer
bien subtilement la façon comment nature procède à
la procréation de toutes choses, en lesquelles elle a
mêlé une propre matière que les philosophes
appellent agent, pour ce qu'elle, comme dit Aristote, ne se produit
point soi-mêmes, c'est à dire ne monstre point ses effets.
Pourquoi nature en la procréation des métaux,
après avoir créé leur matière, savoir
l'argent vif, elle qui est toute savante lui a adjoint son propre agent
à savoir une façon de terre minérale qui est comme
la racine et graisse d'icelle, décuite et épaissie par la
chaleur qui est dans les cavernes des mines par longue
décoction. [
c'est dit, en termes de l'époque, le
résultat des exhalaisons chaudes dont parle Elie de Baumont, cf.
Mercure de nature] Laquelle
terre nous appelions communément
soufre, lequel est en même degré
en faisant comparaison de
lui à l'argent vif comme le caillé en le comparant au
lait, l'homme en le comparant à la femme et l'agent en le
comparant à la matière sujette, lequel les philosophes
ont dit être en deux sortes, l'un est facile à fondre de
sa propre nature et l'autre est tant seulement congelé et non
fusible. Pourquoi afin que nature montrât la puissance et force
de l'agent, savoir du soufre, en la matière à laquelle il
est conjoint, elle a fait par une admirable composition que les
métaux fussent congelez par l'action du soufre fusible, afin
qu'ils fussent fondants, comme elle a composé les autres simples
métalliques par l'action du soufre non fusible, afin que ne
fussent point fondants, comme la magnésie, les marcassites et
autres semblables. Mais pour ce que l'agent ne peut être
aucunement partie matérielle du composé comme dit
Aristote , nature en besognant sous terre à la
procréation des métaux après avoir
mêlé le dit soufre avec l'argent vif par une composition
indicible, en parfait et procrée le principal métal,
savoir l'or, en séparant d'icelui par une parfaite
décoction son agent, savoir le soufre, qui est la cause pourquoi
l'or est plus parfait que tous les autres métaux, pour ce que
c'est la principale et dernière intention de nature en leur
procréation, ainsi que l'expérience nous certifie quant
elle ne le transmue en meilleur. Et c'est la raison pourquoi l'argent
vif se mêle mieux et plus aisément avec l'or qu'avec tout
autre métal, pour ce que ce n'est rien qu'argent vif
décuit par son propre soufre et du tout séparé
d'icelui par ladite décoction. De mêmes, tout ainsi que la
séparation du soufre est cause de la perfection de l'or, aussi
de même qu'il en demeure aux autres métaux, de même
sont ils dits imparfaits. Et voila la raison pourquoi l'argent est plus
imparfait que l'or et le cuivre plus que l'argent, savoir par faute de
décoction ; car par elle seulement leur agent, savoir le soufre
en est séparé, En quoi est déclaré le
plus grand et principal secret de notre science. Car puisqu'il faut
qu'elle ensuive nature en ses opérations, il est
nécessaire qu'avant parfaire notre oeuvre nous en
séparions son agent, savoir le soufre. Ce que tous les
philosophes ont caché à leurs écrits, nous
renvoyant aux opérations de nature, lesquelles nous semble avoir
assez déclaré. Mais afin que l'on connaisse parfaitement
en quoi notre science peut ensuivre les opérations de nature, il
nous convient déclarer la façon principale et plus
coutumière de laquelle elle use en la perfection des
métaux. Nous avons déjà dit que la perfection et
imperfection des métaux est causée par la privation ou
mixtion de son agent, savoir du soufre, et avons monstre la
première façon de laquelle nature use en composant le
principal et plus parfait de tous qui est l'or. Mais elle en use d'une
autre, qui semble être diverse de la première, combien que
de vrai sont toutes unes si l'on considère la fin et vraie
intention de nature, laquelle n'est autre que purger et nettoyer les
métaux de leur soufre. Car ce qu'elle fait en la première
façon avec une parfaite décoction, elle le fait en la
seconde par une continuelle et longue digestion, digérant et
purifiant les métaux imparfaits peu à peu tant qu'ils
soient faits et réduits en or. Qu'il soit vrai,
l'expérience nous monstre qu'aux mines de l'argent l'on trouve
ordinairement du plomb et en aucunes l'on trouve tellement les deux
mêlées ensemble que ceux qui sont experts aux faits des
mines disent après avoir découvert l'argent qui
apparaît presque imparfait par faute de digestion qu'il les
faut laisser ainsi et refermer la mine afin que rien de la
matière subtile ne vaporât par trente ou quarante ans, et
que par ce moyen le tout soit parfait comme récite
Albert le
Grand
avoir été fait en son temps au Royaume
d'Esclavonye. Et moi j'ai ouï assurer le même à un
maître qui était grandement expert au fait des mines.
C'est donc en ceste seconde façon que nature tient pour parfaire
les métaux, que notre art besogne en ses opérations,
savoir en parfaisant les métaux imparfaits par la privation de
son soufre, lequel en est séparé par la projection que
nous faisons de ceste divine oeuvre sur iceux quant sont fondus,
laquelle les purifie de leur soufre et les parfait en fin or par sa
parfaite et exubérante décoction qu'elle a acquise par
l'administration de notre art. Et tout ainsi que les diverses
façons de quoi nature use à la purification des
métaux ne fait point que nous trouvions diverses façons
d'or, j'entends en perfection, aussi la diverse façon de quoi
nous usons pour les parfaire sur terre, qui est tout autre et
différente des opérations de nature, ne fait point que
notre or et le minéral soient en rien différons attendu
mêmement que nous usons de même matière
qu'elle use sous terre dans les mines. Ce que confirme Aristote
au 9e de sa Métaphysique, disant quand l'agent et la
matière sont semblables, les opérations sont toujours
semblables, encore que les moyens pour les faire soient divers. Car les
moyens et la matière sont deux choses, pour ce que si la
matière est une et du tout semblable, toutes les
opérations qui semblent au commencement contraires sont en fin
un même effet, comme témoigne le dit philosophe ; et qu'il
soit vrai que notre matière de laquelle nous usons pour parfaire
les métaux sur terre soit du tout semblable à celle de
laquelle nature use sous terre pour la procréation des
métaux. Geber en sa Somme dit que notre science ensuit nature au
plus près qu'il lui est possible. Le même disent
Hermès, Pythagoras, Senior et plusieurs autres. Puis donc
qu'elle ensuit nature, il faut nécessairement confesser qu'elle
use de semblable matière, laquelle ne peut être qu'une
seule même en notre science, tout ainsi que nous avons assez
monstre ci dessus qu'il n'en y a qu'une seule en nature. Laquelle
matière nous avons appelée l'argent vif, non pas en tant
qu'il est seul, mais quant il est mêlé avec son propre
agent qui est son vrai soufre. Cette même matière
donc, que les philosophes ont appelle l'argent vif animé, sera
la vraie matière de notre science pour parfaire notre divine
oeuvre, vu que celui mêmes sans autre est la vraie matière
de laquelle nature use aux concaves de la terre dans les mines en la
procréation des métaux comme nous avons assez monstre ci
devant. Or la raison pourquoi ils l'ont appelle argent vif
animé, c'est pour montrer la différence qui est entre lui
et l'argent vif commun qui a demeuré tel pour ce que nature ne
lui a pas adjoint son agent propre. Tant s'en faut donc que
l'argent vif commun ni le souffre commun soient la vraie
matière des métaux comme plusieurs ont faussement
estimé. Qu'il soit vrai, l'expérience nous
témoigne, que jamais on n'a trouvé l'argent vif commun ni
le soufre commun mêlés ensemble dans les mines. Comment
donc seraient ils la vraie matière des métaux aux
concaves de la terre et par conséquent de notre science, ainsi
que témoigne Geber en sa Somme, quant il parle des principes
d'icelle. Lequel en un autre lieu dit très bien que notre argent
vif n'est autre chose qu'une eau poisseuse épaisse par l'action
de son soufre métallique. Et c'est notre vraie matière,
laquelle nature a préparée à notre art comme dit
Valerandus Silvensis, et l'a réduite en une espèce
certaine, aux vrais philosophes connue, sans la transmuer d'avantage de
soi-même. Avicenne a témoigne le même quant il dit
nature nous a préparé une seule matière, laquelle
notre art ne peut parfaire ni composer de soi-même. Tant s'en
faut donc que toutes les matières que nous pourrions mêler
ensemble, fussent elles métalliques ou non, soient la vraie
matière de notre science, attendu que nature la nous a
déjà préparée. De sorte qu'il ne nous
reste que deux choses : purifier la dite matière et la parfaire
et conjoindre par sa propre décoction. Et c'est de ceste propre
matière que Rasis a écrit au Livre des Préceptes :
notre mercure, dit il, est le vrai fondement de notre science, duquel
seul l'on tire et extrait les vraies teintures des métaux.
Alphidius a déclaré le même quant il dit : regarde
bien mon enfant, car tous les livres des savants philosophes consistent
au seul argent vif. Qui est la raison pourquoi
Hermès nous
commande garder très bien ce mercure, lequel il appelle
coagulé et caché dans les cabinets dorés. Du
même mercure a parlé Geber quant il dit :
loué soit le Dieu très haut qui a créé cet
argent vif et lui a donné telle puissance qu'il n'y en y a
d'autre qui lui soit semblable, pour parfaire le vrai magistère
de notre science. Bref il n'y a auteur savant qui ait écrit, qui
ne soit de ceste opinion. Mais je sais bien que les opérateurs
d'aujourd'hui me taxeront, disant comment est ce que j'ose reprendre
tant de savants personnages qui nous ont
précédés. Lesquels nous ont laissé
par écrit, non pas la théorique seulement de notre
science, mais la pratique d'icelle, en laquelle ils apprennent de
sublimer l'argent vif qu'ils appellent mercure avec du vitriol et du
sel commun puis montrent comme il faut vivifier avec de l'eau chaude
afin de le mêler avec de l'or qu'ils appellent sol, et par ce
moyen le dissoudre, puis le fixer afin de le pouvoir parfaire par ce
moyen notre divine oeuvre, comme a écrit
Arnault de Villeneuve
en son
Grand Rosaire et
Raymond Lulle en son
Grand Testament.
Mais afin que je les contente, leur déclarant leur ignorance, je
ne veux que ensuivre les mêmes auteurs qu'ils allèguent,
les esprits desquels nous témoignent que toutes ces diverses
opérations, distillations, séparations, réductions
et autres semblables n'ont été écrites par eux que
pour cacher et envelopper là-dessous, la vraie pratique de notre
science. Qu'il soit vrai, après que Arnault de Villeneuve a eu;
pris toutes ces diverses opérations en son dit Rosaire, il dit
à la fin de son récapitulation : nous avons monstre la
vraie pratique et vrai moyen pour parfaire notre divine oeuvre, mais en
paroles fort courtes, lesquelles sont assez prolixes pour ceux qui les
entendront . Tant s'en faut donc qu'en parlant de tant de diverses et
longues opérations, il y ait toujours entendu parler de la vraie
préparation et pratique de notre divine oeuvre. Et le même
nous témoigne la fin du Codicille de Raymond Lulle, quant il
répond à ceux qui le voudraient demander pourquoi il a
écrit l'art puisqu'il a témoigne un peu auparavant qu'il
ne se faut point attendre parvenir à la vraie connaissance
d'icelui par la lecture de ses livres, pour ce, dit il, que le lecteur
fidèle soit introduit et habilité à là
vraie connaissance de notre divine oeuvre, la préparation de
laquelle nous n'avons jamais déclaré au vrai. Tant s'en
faut donc que les grandes et diverses préparations qu'il a
apposées en ses livres soit la seule et unique pratique qui est
requise pour parfaire notre divine oeuvre. Il y en aura d'autres qui
seront plus savants et me reprendront volontiers, disant pourquoi ay je
écrit que notre divine oeuvre est faite de une seule
matière, savoir du seul argent vif animé, vu que Geber en
sa Somme au chapitre de la coagulation du mercure dit qu'elle est
extraite des corps métalliques préparez avec leur arsenic
Rosins au contraire dit que c'est le vrai soufre incombustible duquel
notre divine oeuvre est faite Salomon fils de David témoigne le
même quant il dit : Dieu a préféré à
toutes les choses qui sont sous le ciel notre vrai soufre. Pythagoras
en la Tourbe des philosophes a écrit que notre divine oeuvre est
parfaite quant le soufre se conjoint l'un l'autre. Par ainsi elle est
faite de soufre et non de l'argent vif animé seulement. Mais
pour bien leur répondre et contenter leurs esprits
dévoyés de la vraie voie, il faut les ramentevoir ce que
nous avons déclaré ci devant, parlant de la
matière des métaux où nous avons monstre comment
nature a adjoint l'agent propre à l'argent vif dans les mines.
Or, pour ce que notre divine oeuvre n'a point de nom propre, les uns
lui
donnent un nom, les autres un autre, tellement que Lilium a très
bien écrit que notre divine oeuvre a autant de noms entre les
philosophes comme il y a de choses au monde, voulant dire par cela
qu'elle a des noms infinis. Car combien qu'elle soit toujours une
même, faite d'une seule matière, toutefois les philosophes
qui nous ont précédés lui ont donné divers
et variables noms selon la diversité des couleurs qui
apparaissent en la décoction d'icelle comme ceux qui l'ont
appelé argent vif animé comme nous, ont
considéré que notre première matière, que
les anciens philosophes ont appelée chaos, participe à
son commencement et est vraiment du tout semblable à la nature
et matière de l'argent vif, duquel nature compose et parfait les
métaux aux concaves de la terre comme nous avons assez monstre
ci devant. De mêmes ceux qui ont appelle notre divine oeuvre la
pierre philosophale (qui est le nom aujourd'hui le plus reçu de
tous) ont eu égard à la fin de la décoction de
notre matière, pour ce qu'en fin elle est fixe et ne s'envole
point du feu pour raison qu'ils ont ce terme commun entre eux d'appeler
toutes choses qui ne se sont point évaporées ni
sublimées au feu, pierre. D'autres ont inventé plusieurs
autres noms, les causants sur diverses raisons lesquels seraient longs
à réciter, comme dit Maluesciudus : si nous
appelons notre matière spirituelle, il est vrai ; si nous la
disons corporelles, ne mentons point ; si nous l'appelions
céleste, c'est son vrai nom ; si nous l'appelions terrestre,
nous parlons fort proprement Déclarant assez par cela que
la variété des noms que ceux qui nous ont
précédez ont baillé à notre divine oeuvre a
été causée par diverses raisons fondées sur
la diversité des couleurs et autres opérations qui
apparaissent en sa décoction. Ainsi ceux qui l'ont
appelée soufre comme témoignent les autorités que
l'on pourrait amener contre nous ont regardé la dernière
décoction en laquelle notre matière est fixe. Laquelle
tout ainsi que au commencement montrait la vraie apparence d'argent vif
pour ce qu'elle était volatile, aussi en fin elle est faite
fixe. Et lors, ce qui était au dedans inconnu, savoir ses
parties fixes que nous appelions le soufre, est fait manifeste par la
continuelle et dernière décoction en laquelle il
domine le volatile. Qui est la raison pourquoi notre -matière
n'est plus appelée volatile, j'entends de ceux qui
considèrent la dernière décoction, mais soufre
fixe comme dit
Arnault de Villeneuve
en son
Grand Rosaire quant il
parle de la dernière décoction de notre divin oeuvre :
c'est, dit-il, le vrai soufre rouge par lequel l'argent vif peut
être parfait en fin or. Par ainsi nous pouvons justement et au
vrai résoudre que la matière de laquelle nous composons
notre divine oeuvre n'est qu'une seule, du tout semblable à la
matière de laquelle nature use sous terre dans les mines en la
procréation des métaux, nonobstant les autorités
que nous avons adduites ci-dessus au contraire et toutes autres
semblables. Car comme dit Aristote et même l'expérience
nous témoigne, la diversité des noms ne fait point la
chose diverse. Pourquoi, pour mettre fin à notre division, il
nous reste déclarer les termes de notre science. J'entends
déclarer, c'est-à-dire conférer les sentences des
bons et principaux auteurs qui nous ont précédés,
lesquels usent, entre autres, de quatre termes en parlant de la
composition de notre divine oeuvre, savoir des quatre
éléments, du parfait levain, du vrai venin et du parfait
coagule qu'ils ont autrement appelle le mâle, le comparant aux
femelles comme ils comparent le caillé ou coagule au simple lait
[
cf.
Lait de Vierge à Artephius].
Pour bien donc déclarer qui est ce qu'ils entendent par les
quatre éléments, il nous faut savoir ce que tous les
philosophes naturels ont déclare touchant la première
matière qu'ils appellent chaos, en laquelle ils ont dit que tous
les quatre éléments étaient confus, mais que par
leur contrariété chacun en démontrant ses actions
se nous est manifesté, qui est la raison pourquoi Alexandre a
écrit en son Epître que tout ce qui s'est
démontré à nos entians être de
qualité chaude, ils l'ont appelle feu ; ce qui était sec
et coagulé, terre, et ce qui était humide et labile eau,
ce qui était froid et subtil venteux, ils ont appelle air.
Desquels les deux sont enclos dans les autres, comme dit Rasis au Livre
des Préceptes : tous composez sont faits de quatre
éléments, les deux cachez et les deux autres
apparents savoir l'air au dedans de l'eau et le feu au dedans de
la terre, comme nous avons dit ci devant. Toutefois, pour ce que les
deux enclos, savoir l'air et le feu ne peuvent montrer ces actions sans
les autres deux, ils les ont appeliez les deux éléments
débiles. Et les autres deux, les forts, qui est la cause
pourquoi ils disent que les composez sont parfaits quand
l'humidité et le sec, savoir l'eau et la terre sont conjoints
également par l'aide de nature avec le froid et le chaud, c'est
avec l'air et le feu, ce qui se fait par la conversion de l'un en
l'autre. Pourquoi Alexandre au Livre des secrets dit : si tu convertis
les éléments l'un en l'autre, trouveras ce que tu
cherches. Laquelle sentence il nous faut bien déclarer,
pour ce que icelle bien entendue nous monstre comme au doigt la vraie
matière et parfaite pratique de notre science [
Il
faut fixer le volatil et volatiliser le fixe. Pour trivial que cete
formule paraisse, elle n'en exprime pas moins une vérité
HERMÉTIQUE et PHYSIQUE où gît l'un des secrets du
processus alchimique : comment cuire et décuire ?].
Mais pour la bien
entendre, il nous faut parler un peu plus proprement des quatre
éléments et de la nature d'iceux en tant qu'ils sont
nécessaires à la composition de notre divin oeuvre.
Hermès, quant il en parle, dit
que de terre sont créez
tous les autres éléments. Du contraire, Alphidius dit que
l'eau est le principal élément de laquelle tous les
autres éléments requis à la composition de notre
divine oeuvre sont créés. En quoi il n'y a point de
contradiction comme il semble, pour ce que au commencement et
procréation de notre divine oeuvre, il n'apparaît rien que
eau, laquelle les philosophes ont appelée eau mercurielle ; et
d'icelle est procréé la terre, quant elle est
épaissie par la conjonction et décoction super-naturelle
sans laquelle elle nous est inutile. Hermès, donc, a fort bien
dit que de la terre sortent les autres éléments, pour ce
que en la seconde opération elle seule monstre «
ses
qualités, comme l'eau les montrait » au
commencement, ce
qu'a fait écrire à Alphidius et Valerandus et aux autres
qu'elle était le principal élément en la
composition de notre divine oeuvre. Et ce sont ces deux
éléments que les philosophes ont commandé
connaître avant s'entremettre de travailler, comme dit Rasis au
Livre des Lumières : avant, dit il, que commencer, il te faut
bien connaître la nature et qualité de l'eau et de la
terre, pour ce que en ces deux sont compris tous les quatre
éléments, autrement le volatile emportera le fixe et par
ainsi notre science nous sera inutile. Qui est la raison pourquoi il
nous est commandé convertir les quatre éléments,
afin que notre divine oeuvre soit bien qualifiée et finalement
faite fixe pour pouvoir résister à la violence du feu,
corruption de l'air, rouillure de terre, gâtement et pourriture
de l'eau non plus ne moins que fait l'or minéral pour raison de
sa grande perfection. Laquelle conversion d'éléments
n'est autre chose, comme dit
Raymond
Lulle, que faire la terre qui est
fixe, volatile, et l'eau qui est humide et volatile, la faire seiche et
fixe. Ce qui se fait par notre continuelle décoction dans notre
vaisseau sans jamais l'ouvrir de peur que nos éléments ne
soient gâtés et ne s'envolent en fumée. Cela
même témoignent les écrits de Rasis et d'autres
divers philosophes, quant ils disent que la vraie séparation et
conjonction des quatre éléments se fait dans notre
vaisseau sans y toucher des mains ni des pieds, pour ce, disent ils,
que notre pierre se dissout, se coagule, se lave, se purge, se
blanchît et rougît soi-même sans y mêler chose
quelconque d'étrange. Arnault de Villeneuve est de ceste
même opinion en son Grand Rosaire quant il dit en peu de paroles
: il ne faut que se peiner à tuer l'eau, c'est à dire
à la fixer, car si elle morte, tous les autres
éléments sont tuez c'est-à-dire; fixez. Tant s'en
faut que la fausse et sophistique séparation que font les
opérateurs aujourd'hui des quatre éléments comme
ils disaient, soit bien fondée sur ces écrits, moins sur
les sentences de tous les philosophes qui défendent
nommément de ne point gâter les simples en leur
séparation, pour ce, disent ils, qu'il est impossible à
l'art bailler les premières formes. Or est il tout résolu
que les quatre éléments ne pourraient être
séparez d'un composé sans le détruire. Pourquoi,
il n'est point besoin user de ceste sophistique et fausse
séparation d'éléments pour la composition de notre
divine oeuvre. Et qu'il soit vrai que telle séparation soit
fausse, il a été assez prouvé ci-devant que les
deux éléments sont enclos dans les deux autres. Tant s'en
faut donc que nous puissions connaître la parfaite
séparation d'iceux, moins leur vraie et due conjonction.
Et puis l'expérience nous monstre, comme a très bien
écrit Valerandus, que les éléments qu'ils disent
avoir séparez ne participent en rien de la matière des
vrais éléments ; témoin leur huile, qu'ils
appellent air, lequel mouille tout ce qu'il touche contre le vrai
naturel de l'air. Pourquoi, il me suffît d'avoir monstre ceci de
la nature et qualité des éléments et conversion
d'iceux qui est requise en notre science, pour découvrir
l'ignorance des opérateurs d'aujourd'hui et introduire les vrais
enfants de la science à la connaissance d'iceux.
Continuant donc notre dernière division, nous déchirerons
qu'est ce que les philosophes ont entendu par ce terme : levain [
Chevreul
a beaucoup écrit sur ce levain des alchimistes, cf. Idée alchimique, II].
Lequel
ils ont print en deux significations. En usant de la première,
quant ils ont compare notre divine oeuvre aux métaux pour ce que
tout ainsi que un peu de levain enaigrît et convertît
beaucoup de pâte à sa nature, ainsi notre divine oeuvre
convertît les métaux à sa nature et pour ce qu'elle
est or, elle les convertît en or. Mais pour ce qu'ils n'en ont
guères usé en ceste signification, car il n'y a point de
difficulté, nous parlerons de la seconde, en laquelle gît
toute la difficulté de notre science. Car ils entendent par ce
terme, levain, le vrai corps et vraie matière qui parfait notre
divin oeuvre. Lequel est inconnu aux yeux, mais le faut connaître
d'entendement. Car, au commencement, notre matière
apparaît volatile comme nous avons assez déclaré ci
devant. Laquelle il nous faut conjoindre avec son propre corps, afin
que par ce moyen il retienne l'âme, laquelle par ce moyen de
notre conjonction faite moyennant l'esprit, monstre ses divines
opérations en notre divine oeuvre, comme est écrit en la
Tourbe des philosophes : le corps a plus grand force que ses deux
frères qu'ils appellent l'esprit et l'âme. Non pas
qu'ils l'entendent ainsi qu'a déclaré Aristote et les
autres philosophes, ce qui est grandement notable, mais ils l'appellent
corps tout simple qui peut de son propre naturel soutenir le feu sans
aucune diminution, qu'ils appellent autrement fixe, et ont appelle
l'âme tout simple qui est volatile de soi, ayant puissance
d'emporter quant et lui le corps de dessus le feu, qu'ils appellent en
autre terme volatil, appelants l'esprit cela qui a la puissance
de retenir le corps et l'âme, et les conjoindre tellement
ensemble qu'ils ne puissent être séparez, soient ils faits
parfaits ou imparfaits [
il s'agit de la conjonction radicale des
parties, annoncée par les couleurs de la queue de paon].
Combien que de vrai en notre divine oeuvre n'y
entre rien de nouveau au commencement, j'entends après sa
première préparation, ni au milieu moins en la fin. Mais
les philosophes, selon divers respects et diverses
considérations, ont appelle une même chose corps,
âme et esprit, comme nous avons assez déclaré ci
devant. Ainsi, quant au commencement notre matière était
volatile, ils l'ont appelée âme pour ce qu'elle emportait
quant et soi le corps. Mais quant ce qui était caché a
été fait manifeste en notre décoction, lors le
corps a démontré ses forces par le moyen de l'esprit,
c'est à dire a retenu l'âme, et la réduisant
à sa propre nature qui est d'être fait or, l'a fait fixe
par sa puissance, étant aidé par notre art. En quoi est
déclaré la vraie interprétation de ce que
Hermès a écrit que nulle teinture ne se fait sans la
pierre rouge car comme dit Rosinus, notre vrai soleil apparaît
blanc et imparfait en notre décoction, et est parfait en sa
couleur rouge. Et c'est le levain duquel a parlé Arnault de
Villeneuve en son
Grand Rosaire,
lequel se monstre en ses deux couleurs
sans jamais y toucher ni mêler rien en notre matière comme
l'on pourrait penser par ses écrits. Qu'il soit vrai, Anaxagoras
dit que le soleil est rouge et ardent, lequel est conjoint avec la lune
qui est blanche et de la nature de l'âme par le moyen de
l'esprit, combien que de vrai le tout ne soit que l'argent vif des
philosophes. Cela mêmes déclaré
Morienus, disant
qu'il n'est possible parvenir à la perfection de notre science
jusqu'à ce que l'âme soit conjointe avec le soleil , sans
lequel notre science nous est inutile comme dit
Hermès et tous
les philosophes. Par ainsi donc, il appert comment il faut entendre ce
que Rasis dit au Livre dès Lumières : le serviteur rouge
a épousé la femme blanche à la fin de la
perfection de notre divine oeuvre ; ensemble ce que dit Lilium, que la
vraie union de corps et-de l'âme est faite en la couleur blanche
et rouge par un même moyen. Ce que se fait en certain temps par
l'aide de notre décoction, laquelle il faut gouverner
tellement que notre matière n'en soit point
gâtée, pour ce que ainsi qu'est écrit en la
Tourbe, le profit et le dommage de notre divine oeuvre provient de
l'administration du feu. Pourquoi je conseillerai avec Rasis, que
personne ne s'entremette de la pratique en notre science que ne
connaisse premièrement tous et chacun régimes du feu pour
ce qu'ils sont grandement divers, qui sont requis à la
composition de notre divine oeuvre, autrement le tiers terme qu'ils
appellent le venin [
c'est-à-dire la rouille : il faut
disinguer la rouille blanche ou
Soufre blanc qui est le CORPS de la pierre ; et la rouille
rouge ou Soufre rouge plus connu sous le nom de vert-de-gris]
lui sera appliqué, ce qui advient en la
seconde opération comme nous avons dit ci devant. Non pas
que pour cela il faille mettre aucune chose venimeuse en notre
matière, moins de la théria[qu]e ni autre chose
étrange comme aucuns ont pensé, s'arrêtant à
l'apparence de la lettre. Mais faut être soigneux et vigilant
pour ne passer point la propre heure de la naissance de notre eau
mercuriale, afin de lui conjoindre son propre corps que nous avons ci
devant appelle levain, et maintenant l'appelons venin pour deux
raisons, l'une quant à nous pour ce que le venin n'apporte rien
que dommage au corps humain, ainsi si nous taillons à le
conjoindre à son heure déterminée il ne vous
apporte que dommage comme nous avons déclaré ci
dessus. Par même ou semblable raison, il est dit venin
quant à notre mercure que nous appelions eau mercurielle, pour
ce qu'il le tue et fixe. En quoi est déclaré la vraie
interprétation de ce que
Hermès
a écrit, disant :
quand notre matière est parvenue à son terme, elle est
conjointe avec son venin mortifère, ensemble de ce que dit
Rosinus, que ce venin est de fort grant pris ; Haly,
Morienus et tous
les autres ont témoigné le semblable. Et quant à
ce qu'ils l'appellent thériacle, c'est par même.
comparaison (comme dit le même Morienus): ce que la
thériacle fait au corps humain, notre divine oeuvre fait au
corps
des métaux, combien que ce qu'ils ont écrit se puisse
adapter à la conjonction du parfait levain, quand elle est faite
sur l'heure déterminée pour ce que par icelle notre
divine oeuvre est parfaite. Telles et semblables autorités donc
se doivent entendre selon le sens allégorique et non point selon
l'apparence de la lettre, comme plusieurs ont faussement estimé.
Semblable est l'interprétation du dernier terme, qui est le plus
utile de tous et le plus mal entendu. Car la plupart l'entendent de
notre divine oeuvre quant elle est parfaite, disant que tout ainsi que
un peu de caillé ou coagule congèle beaucoup de lait,
ainsi un peu de notre matière jetée sur l'argent vif
lé congèle et réduit à sa propre nature.
Mais c'est s'éloigner grandement de la vérité, car
ils concluent par cela que notre matière ne pourrait être
comparée aux métaux pour ce qu'ils sont
déjà congelez. Pourquoi il faut entendre que quant notre
mercure apparaît simple, il est labile, lequel les philosophes
ont appelle lait, appelant son caille ou coagule ce que nous avons
ci-dessus appelle levain, venin ou thériacle, pour ce que tout;
ainsi que le caillé n'est est rien différent du lait que
d'un peu de décoction, ainsi notre coagule n'est en rien
différent de notre mercure que par la décoction qu'il a
acquise auparavant : qui est le grand et super-naturel secret qui a
causé les philosophes « appeler » notre science
divine, pour ce que tout sens humain et raisons humaines y
défaillent comme nous avons déclaré ci devant. Et
c'est ce coagule que Hermès a appelle la fleur de l'or, duquel
ils entendent parler quant ils disent qu'en la coagulation des esprits
est faite la vraie dissolution du corps, et du contraire en la
dissolution du corps est faite la vraie coagulation des esprits, pour
ce que par son moyen le tout est parfait, comme dit Senior : Lorsque
j'ai vu que notre eau, c'est à dire notre mercure, se congelait
soi-mêmes, j'ai cru fermement que notre science était
véritable. Par ceste même raison Alexandre a écrit
qu'il n'y a rien de créé en notre science que ce qui est
fait de mâle et de femelle, appelant le mâle notre coagule
pour ce qu'il agît et que tous les philosophes ont
attribué l'action au mâle et la passion à la femme,
appelant notre mercure femelle, pour ce que le dit coagule agît
et monstre sa puissance sur lui, qui est la raison pourquoi ils ont
écrit que la femme a des ailles pour ce que notre simple mercure
est volatile, lequel est retenu par son dit coagule. Ce qui les a
fait écrire qu'il nous faut faire monter la femelle sur le
mâle et le mâle sur la femelle, entendant le même
quand ils disent en la Tourbe des philosophes qu'il faut honorer notre
roi et la reine sa femme, et nous garder bien de les brûler,
c'est-à-dire de hâter notre décoction. Car comme
dit Arnault de Villeneuve en son Grand Rosaire, la principale
faute en la pratique de notre divine oeuvre, c'est la soudaine
décoction. Semblables et variables termes ont écrit les
anciens philosophes en leurs livres. Mais pour ce que ceux ci sont les
principaux, je mettrai fin à la déclaration d'iceux pour
ce que iceux bien entendus, la vraie matière est connue et par
ainsi tous les livres nous sont déclarez et faits faciles, comme
dit le
bon Trévisan.
Pourquoi je conclurai avec tous les bons auteurs, les écrits
desquels j'ai rédigé au meilleur ordre qui m'a
été possible, qu'il n'y a qu'une seule matière de
laquelle notre divine oeuvre est faite, laquelle est composée de
seul simple mercure (que les philosophes ont appelle en propres termes
et sans aucun équivoque l'eau mercurielle et congelée par
l'action de son propre soufre que Hermès a appelé fort
proprement la fleur de l'or) ayant acquis par notre longue et
continuelle décoction une perfection si grande et excellente
qu'elle peut parfaire tous corps métalliques imparfaits,
étant conjointe avec eux par sa projection, les convertissant
en fin or tel que le minéral, pour diverses raisons que nous
avons ci devant déduites, par lesquelles il est assez
déclaré pourquoi les métaux imparfaits sont
parfaits par icelle. Car d'autant qu'il n'y a simples au monde
différents en tous et contraires en qualités qui puissent
être conjoints et mêlés parfaitement ensemble, notre
divine oeuvre pour être faite du seul argent vif animé ne
peut endurer être mêlé avec le soufre qui a
demeuré aux métaux par faute de digestion comme nous
avons monstre ci dessus. Mais elle, étant toute puissante et
parfaite en très grande digestion, sépare le dit souffre
des métaux et parfait l'argent vif qui reste .en iceux en fin
or. Qu'il soit vrai, l'expérience nous monstre quant nous
faisons projection d'icelle sur l'argent vif commun, nous le trouvons
presque tout converti en or. Ce qu'advient du contraire sur les
métaux, car d'un marc d'aucun d'iceux ne s'en recouvre point six
onces. Mais tant plus sont décuits tant moins se diminuent pour
la même raison.
Pourquoi, en continuant mon petit opuscule, je mettrai fin à la
seconde partie pour commencer la tierce et dernière. En laquelle
je montrerai la vraie et parfaite pratique de notre science sous
diverses allégories, lesquelles notre bon Dieu manifestera s'il
lui plaît à ses vrais fidèles et parfaits amateurs
d'icelle, qui se peineront à la lecture de mon opuscule, la
vraie intelligence duquel il leurs donne par son Saint Esprit pour en
user à l'honneur de notre cher sieur et vrai rédempteur
Jésus Christ. Auquel soit louange et gloire aux siècles
des siècles. Ainsi soit il.
Fin de la seconde partie.
LA
TIERCE PARTIE
Epître de M. R. D. Réponse à l'auteur
Monsieur, étant arrivé de prêcher après
Pâques en notre convent, ay trouvé deux de vos lettres. La
première contenant la résolution qu'avez fait en votre
étude, laquelle m'est grandement agréable pourvu que
votre argent vif que j'appelle eau mercuriale soit bon et parfaitement
purifié avant l'animer et conjoindre avec son propre et parfait
coagule, et que l'heure de leur conjonction vous soit très
certaine. Je ne vous écrirai rien plus avant en ceci, mais si
votre pratique ne vous coûtait guères, je m'en sentirais
plus assuré et pour cause. Quand à la seconde lettre, il
m'est impossible y satisfaire pour raison de maladie. Si ne
m'arrêterai je pourtant vous mercier de tant d'honnêtes
présentations que vous avez pieu me faire, et louerai toujours
votre conseil quand avez résolu en votre dessein, mêmement
l'inversion et changement de votre nom ; lequel dessein et entreprise
je supplie le Seigneur qu'il lui plaise favoriser comme je crois
fermement que fera, pourvu que conduisiez bien sagement votre
décoction, afin, qu'ayons le moyen pour nous voir quelques jours
ensemble par de là, si mes vieux ans le peuvent permettre. Pour
la fin, je vous prie observer diligemment toutes et chacune choses que
vous surviendront en votre besogne et ne vous accointez de personne
pendant icelle, car c'est la raison seule qui m'a empêché
de pratiquer, pour être enfermé céans. Laquelle
même me fait trouver étrange que n'ayez pratique votre
résolution à Paris, pour beaucoup de raisons, attendu
mêmement que Dieu vous en a donné le moyen. Je pense que
vous entendez tout le contenu de ma lettre. Toutefois, s'il vous semble
en rien différent de la votre, mandez-le moi, car je ne vous
conseille point abandonner votre maison, et vous serez obéi
d'aussi bon cSur que je prie le Créateur vous assister par son
saint honneur et vous maintenir toujours en sa sainte grâce, me
recommandant bien humblement à la votre. En notre convent, le
dimanche d'après Pâques. Votre entièrement M. R. D.
LA TIERCE PARTIE
En laquelle l'auteur monstre, sous diverses allégories, la vraie
pratique pour travailler à la faction de la grand oeuvre.
Les philosophes et vrais cosmographes ont laissé par
écrit que la terre qui est aujourd'hui habitable, est partie et
divisée en trois principales parties : savoir l'Asie l'Afrique
et l'Europe, qu'ils ont dit être sous quatre régions, sur
l'Orient et Occident, sur le Midi et Septentrion. Lesquelles
régions sont régies et gouvernées par divers
empereurs, rois, princes et grands seigneurs, chacun desquels a
diverses et variables choses en grande recommandation, tant pour la
rareté d'icelles que pour la douceur et singularité
qu'ils ont trouvé en elles. Laquelle n'a point eu si grand
crédit en leur endroit comme la première, ainsi que
l'expérience m'a témoigné lorsque j'étais
voyageant par diverses contrées. Car la part où la
fréquence de gens de savoir était fort grande, je vis
à mon très grand regret et d'avantage, les gens savants
pauvres et grandement reculez, quant les ignorants étaient
avancez en toute sorte. Mais où la faute des gens de savoir
était grande et que l'ignorance y régnait tellement que
la plupart et presque tous n'étaient que gens ignares et mal
appris, là dis je, étaient les gens savants en fort bonne
opinion de tous et favorisez des plus grands.
Ainsi la faute des richesses et des mines desquelles l'or nous est
communiqué ensemble tous autres métaux, a causé
que aucun d'iceux a été et sera à l'advenir en
grande estime en la plus grande partie desdites régions, comme
l'abondance d'icelui a fait aux autres qu'il a été et
sera toujours méprisé des grands seigneurs d'icelles, au
lieu qu'ils ont en grande estime les choses de peu voire de
néant qui n'ont riens de parfait fors la seule apparence ;
laquelle leur a toujours ébloui les yeux, les empêchant de
connaître les choses grandes et
parfaites.
Lesquelles se fâchant de leur façon de faire comme font
volontiers les gens savants quant ils voient
que les ignorants leurs sont préférez, se retirent
ailleurs, délibérez de montrer leur savoir et puissance.
Or étaient elles comme une des parties du monde est aujourd'hui,
gouvernée par un qui les rangeât et renforçât
de telle façon et avec une si grande diligence qu'il se
fît croire qu'avant qu'il cessait, le reste du monde lui serait
assujetti par l'aide et faveur d'un de ses compagnies et principalement
le conseil de son fidèle Pourvoyeur. Mais ce pendant
qu'il était en ces délibérations, il s'accompagna
de divers et non fables étrangers. Lesquels
désirèrent d'être mieux reçus et mieux
récompensés des empereurs, rois et autres princes comme
font les épiées d'aujourd'hui, se retirant devers eux
pour leur découvrir ce qu'ils avoient peu apprendre de
l'entreprise de ce bon Gouverneur. De laquelle ils ne tinrent aucun
compte, se faisans accroire qu'il n'y avait puissance terrienne qui
peut résister à la leur, tant s'en faut que l'entreprise
du bon Gouverneur leur fût redoutable. Pourquoi, lorsqu'il ne se
parlait en leurs cours et grands palais que de rire, chanter et manier
l'amour, fréquenter ordinairement les festins, entreprendre
momeries, piquer chevaux, dresser tournois pour combattre pour les
couleurs et faveurs des dames, jouer à la paume, aller à
l'assemblée, priser les flatteurs, causeurs et
rapporteurs, se moquer des pauvres gens savants, les appelants par
moquerie philosophes, qui est le titre bien convenant aujourd'hui
à peu de gens mais tel que les grands monarques ne l'ont point
dédaigné anciennement, si ne feraient pas de ceux
d'aujourd'hui s'ils étaient bien conseillez. Lors, dis je,
ce bon prince tout chenu accompagné de ses bonnes compagnies et
fidèle Pourvoyeur fît battre aux champs et avait
déjà assiégé une des principales villes de
l'Empereur, quant l'Empereur fît assembler son camp,
accompagné de plusieurs rois et grands seigneurs, lesquels tous
ensemble le vinrent trouver, si lui firent abandonner le siège
bien tôt après qu'ils furent arrivez et non sans cause,
pour ce que son fidèle Pourvoyeur le fâchait
ordinairement, le voulant faire retirer dedans quelque fort qui
fût digne de lui, où il n'endurât pas si grand
chaut. Et puis, outre le secours que ceux dedans la ville leur
donnaient faisant continuellement de vaillantes sorties sur les
compagnons de ce bon prince, l'Empereur était accompagné
de cinquante mil hommes de pied et de six mil chevaux, comme l'on
disait, sans compter tant de noblesse et grands seigneurs qui suivaient
sa cornette, étant renforces d'un grand nombre d'artilleurs qui
faisaient merveilles de bien tirer.
Pourquoi ce bon prince, après avoir assemblé le conseil
de toutes ses compagnies, s'accordant au bon advis de son fidèle
Pourvoyeur, leva le siège de devant ladite ville, aussi
était elle défendue d'un fort qui était en partie
de fer, se retirant le mieux qu'il pouvait avec le meilleur ordre que
lui fut possible garder, pour ce qu'il se sentait encore faible, Qui
fut la cause qu'il laissa au derrière sur la queue, par le
conseil de son dit Pourvoyeur, des plus vaillants compagnies qu'il
avait pour entretenir toujours l'escarmouche avec les gens de
l'Empereur qui le suivaient de près pour garder et
défendre par ce moyen son arrière garde qui était
faible, n'eût été un ruisseau qui lui fut
favorable. Lesquelles compagnies firent si bien leur devoir qu'il n'y
en eut aucune des autres oui fussent occis, encore qu'elles eussent
bien des affaires, mêmes il y en y eut quelques unes d'abattues
qui furent relevées par la prouesse et valentise des
autres. Mais l'écheveau ne se démêla pas ainsi. Car
le lendemain l'Empereur suivi de si près lé bon prince
avec tout son camp, qu'il fut contraint, suivant en cela le bon conseil
de son fidèle Pourvoyeur gagner un petit fort qui a
été toujours estimé imprenable pour ce
qu'étant tout rond et assis sur un cerceau entouré de
murailles où il recevait tant de vivres et munitions qu'il
voulait d'une forte tour qui était tout joignant. Laquelle
était pourvue de tout ce qu'il avait besoin par le moyen d'un
seul homme, savoir du dit Pourvoyeur sans que personne s'en print
garde, non plus que le sultan Soliman ni ses gens souhaitaient faire de
ravitaillement qu'on faisait ordinairement à Neapoli de
Romanie, par dessous une roche, quand il la tint assiégée
vingt mois durant ou davantage. Or ce bon prince logea en l'environ de
cette tour, toutes ses compagnies se logeant dans le corps du
château en une belle petite chambre bien entourée et
garnie de toutes choses requises à la commodité d'une
chambre qui fut digne d'un si grand seigneur.
Et entre autres, elle était enrichie d'un beau cabinet
grandement excellent, semblable en partie à ceux qu'on voit en
le duché de Loraine, duquel il ne bougea -tant qu'il demeura
dedans le dit château jusqu'à la fin du siège, pour
le grand et singulier plaisir qu'il y reçut et pour ce
mêmement qu'il regardait par quatre fenêtres sans bouger de
là, par lesquelles il voit toute la contenance de ses ennemis.
Lesquels ne lui pouvaient nuire de rien pour ce que sa principale porte
était fermée tellement qu'il n'y avait personne qui la
sût ni peut ouvrir, fors son principal et fidèle
Pourvoyeur, qui donna tel ordre que rien ne leur faille durant un an
que l'Empereur le tint assiégé, lequel lui donna divers
assauts du commencement, par l'aide et faveur des grands seigneurs
qu'il avait quant et lui. Ce qui contraignit ce bon prince qui
avait déjà été tant rudement assailli,
partir toutes ses compagnies en: cinq enseignes colonelles, afin que
chacun fît la garde par rang et soutint les assauts qui se
présenteraient durant leur quartier, pour que par ce moyen il
résistas! à la force et ennui que l'Empereur lui faisait
ordinairement, étant conseillé de ceux qui étaient
auprès de lui. Car ils lui disaient : Si nous le laissons
ainsi, il aura juste cause pour se moquer de nous, lui mêmement
qui a été en notre puissance autrefois, attendu qu'il dit
s'en être retiré par le mauvais traitement qu'il y a
reçu ; ce que lui causera juste occasion de vengeance sur nous
et les nôtres s'il se peut une fois sortir d'ici. Tels et
semblables propos furent cause que l'Empereur se délibéra
l'avoir par famine et ce pendant le fâcher ordinairement par
divers assauts. Mais pour ce que l'hiver s'approchait, il se
retira avec une partie de l'armée, laissant le reste au devant
du château sous la charge d'un grand seigneur qui l'avait suivi
à ce voyage. Lequel ne chôma point, de sorte qu'ils ne
passaient guères jours qu'ils ne vinssent à l'assaut
jusqu'au combat de la main. Car de sortie, ceux de dedans n'en
faisaient point pour ce que leur prince l'avait défendu. Lequel
étant averti par son fidèle Prou voyeur de l'ordonnance
que l'Empereur avait faite à son parlement qu'on ne levât
le siège de la devant qu'un an entier ne fût passé
ou qu'il ne se fût rendu, ordonna tant pour la conservation de sa
personne que pour l'avancement de son règne que chacune de ses
enseignes colonelles lui apporterait, durant son quartier, une enseigne
qu'elle aurait conquêter aux assauts sur les ennemis, autrement
elle encourait sa malegrâce. Mais s'il advenait que par
leur diligence et hardiesse elles accomplissent ses commandements, il
leur assura que lui mêmes, étant aidé de son
fidèle Pourvoyeur, gagnerait l'enseigne colonelle des ennemis, y
dût il employer sa vie, et leur ferait telle part du butin
qu'elles porteraient sa propre et naturelle enseigne ; si seraient par
ce moyen plus riches que pas un de tous ceux qui l'avoient
assiégé. Si ceste ordonnance fût agréable
à ces bonnes compagnies, qui ne désiraient autre chose
que voir leur prince grand, pour en pouvoir augmenter,
l'expérience qui s'en ensuit en a rendu certain
témoignage. Car avant que leur terme passât, l'on lui
apporta les enseignes qu'il avait demandées, moyennant le bon
ordre que son fidèle Pourvoyeur y donna par la duplication du
cercle, qu'un grand personnage de France, voire admirable pour raison
de son savoir, l'avait appris un peu auparavant qu'il connût le
bon docteur qui fut cause de son avancement et étude D. Z. La
première enseigne était des pistolliers allemand. La
seconde était semée de diverses couleurs de l'amie, que
l'aimant avait porté à l'assaut. La tierce approchait
grandement en semblance la cornette du roi François. Et la
quatrième était celle même, enrichie d'un beau et
grand croissant. La cinquième était grandement semblable
à l'enseigne colonelle de l'Empereur, laquelle anima tellement
le cSur de ce bon prince que lui mêmes s'en alla le lendemain
sur
la brèche. II fut longtemps, ayant toujours près de lui
son fidèle proviseur qui était grandement soigneux des
affaires, où il endura une peine indicible et mêmement
grand chaut qui lui fâchait fort. Mais en fin il tint promesse
à ses compagnies et gagna la propre enseigne colonelle de
l'Empereur.
Pourquoi après avoir été bien nettoyé et
rafraîchi par son dit Pourvoyeur qui lui festoya grandement avec
ses premières viandes qu'il avait de Carême depuis le
commencement du siège, il mit en route tout le camp à la
sortie, laquelle il fit le lendemain, accompagné de son bon et
loyal Pourvoyeur et ses bonnes compagnies que portaient tous et avoient
en leur puissance la propre couleur naturelle de leur bon conducteur De
sorte qu'il n'y eut ni sera à l'advenir pape, empereurs, roi,
sultan, ni autres princes ou grand seigneur qu'ils ne se vinssent
rendre à lui et aux siens pour lui faire hommage, tellement
qu'ils l'en font encore et l'en feront tant qu'ils demeureront en ce
bas monde, par l'ordonnance du haut et souverain Dieu, qui distribue
ses grands et admirables biens à ceux qui le craignent et
honorent, gardant ses saints Commandements que son cher fils et
notre seul rédempteur Jésus Christ nous a déclarez
en son Saint Evangile, auquel soit louange et honneur aux
siècles des siècles. Ainsi soit il.
La façon pour s'aider de notre grand roi et conducteur.
Afin que notre opuscule ne demeure imparfait, il me reste
déclarer, pour mettre fin à la tierce et dernière
partie, la façon comment il faut faire projection de notre grand
roi sur ses compagnies, ensemble comment l'on en peut user sur les
pierres précieuses, déclarant enfin quel profit en
rapportent les corps humains pour la santé.
La façon
pour faire projection sur les métaux, de notre divine oeuvre.
Pour bien convertir tous les métaux imparfaits à la
nature de notre grand roi, en faut prendre une once d'icelui
après qu'il est multiplié et rafraîchi, et le jeter
sur quatre onces de fin or fondues, et trouverez toute votre
matière frangible ; laquelle pulvériserez et ferez de
cuire par trois jours dans un vaisseau propre et bien fermé, au
dedans de la montagne close, avec la chaleur du dernier assaut, et
d'icelle poudre en jetterez une once sur vingt cinq marcs d'argent ou
de cuivre, ou bien sur dix huit marcs de plomb ou étain, ou sur
quinze marcs d'argent vif commun échauffé dans un
creuset, ou congelé avec le plomb. Mais faut qu'ils soient
premièrement bien fondus et échauffés, et verrez
bien tôt après toute votre matière couverte d'une
écume bien épaisse, puis quant elle aura fait son
opération, il vous semblera que le creuset ait
éclaté. Lors, ferez refondre votre matière et la
trouverez convertie en fin or. Mais si d'aventure n'avez gardé
le poix susdit, vous ne trouverez point vos matières, comme en
.rien changées de leur première couleur, Par quoi
les faudrait passer par une grande coupelle, sans y mettre du plomb, et
dans trois heures après, la coupelle aura consommé tout
ce qui n'avait été parfait par faute de n'y avoir mis
assez de notre divine oeuvre. Et le reste demeurera au-dessus tout net,
lequel passerez par le ciment royal durant l'espace de six heures, et
trouverez tout l'or qu'aura été converti par l'aide de
notre grand roi, aussi fin que l'or minéral. Et c'est le moyen
que Raymond Lulle a appris en son Codicille, lequel apprend le second
en son Testament, comme s'ensuit.
La façon de
user de notre divine oeuvre sur les perles et sur les rubis.
Pour faire les perles rondes et de telle grandeur qu'on voudra,
faudrait nettoyer et rafraîchir notre grand roi,
incontinent après que ses bonnes compagnies lui ont
apporté ceste belle enseigne blanche semée de ce grand
croissant, sans attendre la fin du siège. Et quant aura
été rafraîchi une fois seulement, en prendrez deux
ou trois onces. Car c'est le mercure que Raymond Lulle appelle
exubéré, lequel mettrez sur les cendres dedans un petit
alambic bien propre et bien fermé, pour le distiller à
fort petit et lent feu, du commencement. Et quand ne distillera plus
par ce feu, changerez le récipient, lequel ; bien luté
lui donnerez bon et fort feu tant qu'il ne distille plus. Puis prendrez
ceste seconde liqueur et la mettrez dans un nouveau alambic, pour la
distiller bien proprement dedans un bain marie par trois fois l'un
après l'autre remettant chacune fois ce qu'aura distillé
sur les fèces qui seront visqueuses et se dissoudront chacune
fois avec la dite eau en peu de temps. Mais à la tierce fois,
ferez distillez le tout par cendres. Puis prendrez ce qui sera
distillé et la mettrez en un nouveau alambic pour le distiller
bien proprement par bain par quatre fois, mettant toujours les
fèces à part, tant que votre eau qui sera
distillée soit très claire et luisante en blancheur comme
de perles orientales, de laquelle userez comme ensuit : Mettez les
perles qui soient bien claire, mais tant menues que voudrez au fond
d'une petite cucurbite. Et mettez de votre eau au dessus, de
l'épaisseur d'un dos de cousteau, et la couvrires très
bien de sa chape, et dans trois heures après, les perles se
fondront en pâte blanche. Mais au dessus viendra une liqueur
claire, laquelle viderez doucement par inclination, sans rien troubler
ni sans mètre de ladite pâte dans un autre alambic. Lequel
étant bien couvert et luté, mettrez dans le bain comme si
la vouliez sublimer par trois jours puis l'ôterez. Ce fait,
faites faire un moule d'argent tout creux et rond, parti par le milieu
et doré au dedans, de la rondeur et de la grandeur que voudrez
vos perles, y faisant un petit trou par le milieu de l'entre deux, afin
qu'un petit fil d'or comme le poil en puisse passer, et remplir la
moitié du moule de la dite pâte avec une spatule d'or puis
l'autre tout incontinent, et mettrez bien le dit fil au milieu dans la
moitié de son trou. Et fermerez très bien le
moule en passant et repassant le fil par son trou afin que soient bien
percées. Puis l'ouvrires et mettrez une perle dessus une plate
d'or et la couvrirez d'un couvercle d'or, sans les toucher des mains,
faisant sécher à l'ombre sans que le soleil y touche. Et
quant aurez fait ainsi toutes vos perles et qu'elles seront bien
séchées, les enfilerez dans le dit fil d'or sans les
toucher des mains. Et mettrez le dit fil dans un tuyau de verre fait
comme un roseau qui ait un petit trou dans l'un bout et l'autre tout
ouvert. Lequel pondérez dedans un materas où sera
la liqueur sublimée sans qu'il y touche, puis lutez très
bien le tout afin que rien ne exhale, et le mettrez à l'air par
huit jours sans que le soleil y touche, puis au soleil par trois jours,
remuant votre matière de trois en trois heures également,
et par la vapeur de la dite liqueur, les perles seront parfaites.
De même façon pourrez faire les rubis de telle forme et
grandeur que voudrez, y procédant par même moyen avec le
mercure rouge, après l'avoir nettoyé et
rafraîchi une fois seulement.
La façon
de user de notre divine oeuvre sur les corps humains
pour les guérir des maladies et les conserver toujours en
santé.
Pour user de notre grand roi pour recouvrer la santé il en faut
prendre un grain pesant après sa sortie et le faire dissoudre
dans un vaisseau d'argent et de bon vin blanc, lequel se convertira en
couleur citrine, puis le faire boire au malade un petit après la
minuit, et il sera guéri dans un jour si la maladie est d'un
seul mois. Et si elle est de un an, il sera guéri dans onze
jours. Et s'il est malade de fort longtemps, il sera guéri dans
un mois, et en usant chacune minuit comme dessus. Et pour demeurer
toujours en bonne santé, il en faudrait prendre au commencement
de l'automne et sur le commencement du printemps en façon
d'électuaire confit. Et par ce moyen, l'homme vivrait toujours
joyeux et en parfaite santé jusqu'à la fin de ses jours
que Dieu lui aura ordonné, comme ont écrit les
philosophes. Lesquelles admirables opérations ils ont
attribué à notre divine oeuvre pour la grande et
exubérante perfection que notre bon Dieu lui a baillée
par notre décoction, afin que par ce moyen les pauvres et vrais
membres de notre seigneur Jésus Christ en soient soulagez et
nourrit. Auquel soit louange et gloire aux siècles des
siècles.
Ainsi soit il.
Fin du présent opuscule 1560
Tout ce que dessus a été écrit de la propre main
de l'auteur dans Basie où il séjourna un mois, traversant
les Allemagnes,
D. Zecaire
Avertissement
Faut que à la fin de ce livre y ait une douzaine de feuillets en
blanc sans y avoir riens fors en tête ; au lieu où aux
autres il y a Premier traité, mettrez en lettres assez grosses
ce mot, s'entend : Restituta.
Et au douzième feuillet au lieu milieu d'icelui mettrez ce qui
s'ensuit en fort grande lettre HEC DESIDERANTUR QUE MORS SOLA DECLARAVIT
Finis coronat opus