Cette
section est composée d'un premier essai (*) sur la
possibilité formelle d'un rapport entre alchimie et philosophie
critique. Puis d'un deuxième essai (**), sur les relations
catégorielles des symboles alchimiques mis en perspective avec
l'évolution d'une pensée : celle de Jean-Jacques
Rousseau. L'articulation entre les Essais tient à un symbole
qu'en alchimie on nomme la
nigredo

et qui exprime la dissolution [
sur le sens à donner à ce
mot, en alchimie, voir mes symboles].
* Dans le 1
er essai, je tente
une approche permettant de lier le symbole alchimique et la forme, par
l'apport conceptuel d'Ernst Cassirer.
** Dans le 2
ème
essai, les résultats de cette approche
sont projetés sur une figure emblématique de la
pensée française, Rousseau ou Jean-Jacques selon que
lui-même s'est présenté tel, au fil des moments de
son oeuvre.

Abraham Eleazar, Uraltes
chymisches Werk, Erfurt 1735 ; Leipzig, 1760
l'Ouroboros
alchimique comme hypostase de l'intuition transcendantale
Je montre dans
I, 2 que la
dissolution, que l'on
peut encore appeler
fusion,
exprime le sentiment de l'
intuition transcendantale :
«
on
appelle intuition cette espèce de sympathie intellectuelle par
laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet
pour coïncider
avec ce qu'il a d'unique et d'inexprimable.
» [
Henri Bergson, L'intuition transcendantale, Revue de
Métaphysique et de Morale, 1911, 6, 809-827 et la Pensée et le mouvant,
Genève, Albert Skira, 1933 ; Paris, Alcan, 1934]
L'intuition dont parle
Bergson est
celle du temps intérieur et n'a point de rapport avec
l'intellect. Elle constitue l'horizon de notre Moi [
cf. infra, chapitre
5, b] et a en somme fort à voir avec le sentiment de
la loi morale qui nous habite [
cf.
infra]. Bergson ajoute :
«
Qu'il (le monde matériel) se
rattache à l'esprit par ses origines ou par sa fonction, dans un
cas comme dans l'autre il relève de l'intuition par tout ce qu'il
contient de changement
et de mouvement réels. Nous croyons précisément
que l'idée de différentielle, ou plutôt de fluxion, fut
suggérée à la science par une vision de ce genre.
» [
ibid., introduction
; de la position des problèmes, durée et intuition]
Cette idée de fluxion sera reprise lorsque je viendrais,
dans le II
ème Essai, à parler de
Prométhée
considéré comme symbole éidétique de la
Révolution. Mais déjà, un mot sur ce Titan : Prométhée est-il le fils de Thémis ? On connaît au moins trois légendes
qui en font soit le frère de Cronos [
hypothèse séduisante
quand on connaît la suite et qui va dans le sens de son origine
védique, cf. Ier Essai, 1, c],
soit le fils de Thémis, soit enfin le fils de Héra. Si je
me place au plan de la philosophie hermétique, il me plait de le
considérer comme fils de Thémis. Eh certes ! D'imaginer
ainsi l'enfant de la Justice apportant aux hommes la lumière de
la Vérité n'est pas petite chose.
«
Croirais-tu
par hasard que je doive haïr la vie et fuir au désert,
parce que toutes les fleurs de mes rêves nont pas
donné ? Ici je reste à fabriquer les hommes à
mon image, une race qui me ressemble pour souffrir et pour pleurer, et
te dédaigner, toi, comme je fais ! » [
Johann
Wolfgang von Goethe, Prométhée,
3ème acte, Prométhée
dans son atelier, Hachette, Oeuvres
de Goethe, tome II, trad. Porchat, 1860, p. 98]
Ainsi Prométhée défie Zeus et ce défi prend
la forme du mépris, parce que les maux que le dieu envoie aux
hommes sont arbitraires. Ce mépris annonce la rébellion
qui nourrit l'idée même de la Révolution. Dans le
même temps, l'homme qui a créé le dieu à son
image avant de se créer en quelque sorte lui-même, ne se
retourne-t-il pas, aussi, contre lui-même ? C'est ce que laisse
entendre Fichte :
«
Prométhée
se rit de Jupiter, qui demeure au-dessus des nuages, et de tous les
tourments qu'il amasse sur sa tête, et il voit sans trembler les
ruines du monde tomber sur lui. » [
J.-G.
Fichte, Méthode pour arriver
à la Vie heureuse, trad. Bouilher, Paris, Ladrange, 1845,
septième leçon,
p. 234]
Prométhée représente
l'hypostase d'un mouvement de libération : celui où
l'homme se détache du divin au sens ontologique ; autrement dit,
celui de la liberté de la volonté, c'est-à-dire
d'une
prise de conscience
nette de la difficulté de concilier cette liberté avec la
nécessité de l'ordre universel [
i.e. la contingence]. De
là cette entrave, cet embarras où le Titan
EST
[
dans lequel il faut voir l'homme
spirituel (Jung),
assimilable à « l'homme de l'homme » (Rousseau)
dès l'instant de la rébellion] : l'aigle [
ou le vautour, oiseau d'Apollon]
dévorant le foie de Prométhée, c'est encore une
allégorie de la lutte du mobile contre le fixe, où l'on
est en droit de trouver le combat incessant que décrit
Empédocle : celui de l'Amitié contre le
Désordre [
cf. Ier
Essai, chapitre 1, c]. Seul un vent
de Justice est capable de mettre un terme à la passion de
Prométhée et c'est là une différence qui
l'oppose, de façon radicale, à la passion du Christ [
le message est que si le MOI est
éphémère, le SOI est éternel]. En
cela d'ailleurs, la philosophie de Feuerbach procure une dimension
singulière puisqu'elle dégage les éléments
constitutifs de ce que l'on peut appeler « l'illusion religieuse
» [
voir A. Philonenko, la jeunesse de Feuerbach, introduction
à ses positions fondamentales, Vrin, 1990, 2 vol.].
Illusion où il y a lieu de considérer un processus
d'
inversion - de l'ordre de la morale - qui intervient dans la
conscience de soi [
cf. Ier
Essai, chapitre 5]. On retrouve
cette inversion lorsqu'on est amené à examiner le
symbolisme alchimique de Prométhée [
cf. Ier Essai, chapitre 7, b].
«
La
vérité de la religion ne se trouve donc pas dans la
religion elle-même, en Dieu, mais dans le rapport religieux,
c'est-à-dire imaginaire,
que l'homme entretient avec sa propre réalité.
» [
Philippe Sabot. «L'anthropologie
comme philosophie». Methodos, 5 (2005), La
subjectivité. http://methodos.revues.org/document320.html]
L'analyse de ce processus d'
inversion conduit à
démasquer, à dévoiler le religieux, non pas qu'on
soit amené à le considérer comme une
aliénation du sens mais bien plutôt comme
pharmacon à ce qu'il
faut bien se résoudre à nommer la maladie de «
l'ontogenèse
du divin » dans l'expression consciente du
SOI.
Ce mal, fort ancien, remonte aux Grecs :
«
Tant
que vivaient encore les dieux olympiques, dieux cependant élémentaires
et imparfaits, on pouvait espérer qu’ils parviendraient à secourir
l’homme d’une façon ou d’une autre. Mais les dieux mouraient, lentement
il est vrai, mais sûrement, et du temps de Socrate il fallait déjà
avoir recours aux menaces pour les défendre contre les critiques et les
railleries des gens instruits. Socrate lui-même fut accusé d’avoir
manqué de respect aux dieux. » [
Lev Chestov, Qu'est-ce que la Vérité ? Ontologie et Éthique, Revue philosophique de la France et de l'étranger, 1927, tome ciii, pp. 36-74]
Chestov
reprend cette idée de Fichte où l'homme comprend que le secours
ne peut décidément venir que de lui. Autrement dit, à la mort des
Dieux, qu'il faut comprendre comme confrontation de l'homme à
l'inconscient [
i.e. le Non Moi interne],
l'homme doit se charger lui-même de leur tâche. Et notamment d'une
tâche paraissant être absolument au-dessus des facultés humaines,
res quae in nostra potestate non sunt [
Spinoza, Ethica, II. De natura et origine mentis, propositio xlix],
la capacité à créer le monde, c'est-à-dire l'activité démiurgique où
l'on retrouve l'idée alchimique. Notons que cette activité se retrouve
également dans l'art de faire de la musique, où se découvre la capacité
à créer du temps [
cf. Hugues Dufourt, Mathesis et subjectivité, Éditions MF, Paris, 2006]
: la musique savante occidentale s'est constituée en se débarassant de
la pensée antique grecque, construite sur une représentation
discontinue du temps.
«
La pensée la plus profonde et la plus secrète de Socrate fut exprimée
par les stoïciens; Épictète dit : "Le commencement de la philosophie
est la conscience de sa propre impuissance et de l’impossibilité de
lutter contre la nécessité." Chez aucun
des philosophes, je crois, on ne trouverait une déclaration aussi
franche. Mais chez ce même Épictète on lit "Voici la baguette de
Mercure. Touche avec elle ce que tu veux : tout se transformera en or.
Donne-moi quoi que ce soit : je transformerai tout en bien ... Apporte
la maladie, la mort, la misère, apporte la honte, le procès juridique
le plus difficile, grâce à la baguette de Mercure on en retire
avantage." » [
L. Chestov, ibid, p. 48]
Il
est absolument remarquable de lire chez Épictète à la fois un
prolégomène à toute philosophie et l'exposé de la doctrine alchimique
la plus pure dans la projection [
la baguette de Mercure 
]. Mais Épictète, non avare de ses paroles, semble nous livrer le secret de nature :
«
L'essence du bien est en ce qui dépend de nous ... La seule voie qui y conduit est le mépris de ce qui ne dépend pas de nous. » [
Diatribai, livre II]
C'est nommer le
devoir
en des termes à peine différents de ceux qui seront employés, des
siècles plus tard, par Kant dans son impératif catégorique. La voie
sacrée pour Epictète, prix du suprème effort, consiste à se sentir
indépendant, c'est-à-dire à penser par soi-même : il ne dépend donc que
de nous d'être libres comme Dieu lui-même et de devenir ses égaux d'une
certaine manière, par la force de la volonté. Mais sans idée
d'imposition et c'est là où Épictète manifestement se dissocie de la
figure socratique. Et surtout, l'homme selon Épictète, et c'est là le
point crucial, trouve en lui-même l'idéal divin : ce n'est pas
toutefois sa raison ou sa conscience. C'est bien à la rencontre de son
inconscient qu'il est convoqué, c'est-à-dire du Soi. Doctrine à vrai
dire bien ascétique où l'on retrouve le stoïcisme propre aux
alchimistes spéculatifs. Le retour à Soi, c'est encore l'entrée dans la
caverne mais je ne rappellerai plus ici ce qui se découvre sous
l'acronyme
V.I.T.R.I.O.L. «
On voit maintenant, sans doute, ce qu’ont fait la raison et la sagesse née de la raison. Celle-ci vit que la nécessité était insurmontable, autrement dit, qu’il lui était impossible
de s’emparer de l’univers créé par les dieux défunts. La sagesse qui
n’osait jamais discuter avec la raison, qu’elle considérait comme le
principe de toutes choses ... accepta tout ce que la raison tenait pour
évident; il ne lui restait donc plus qu’à déclarer que le bien et même la réalité ne consistaient que dans ce qui dépend de la raison, et à repousser comme le mal
ou l’irréel, tout ce qui n’est pas soumis à la raison. C’est ainsi que
dans la philosophie antique l’éthique prit la place de l’ontologie... » [
L. Chestov, ibid., pp. 48-49]
C'est
donc à un transfert que nous devons la prise de conscience de cette
impossibilité radicale et de ce que l'on peut encore nommer une
illusion religieuse. Or, il semble que les alchimistes, par la
projection des
éléments du
SOI qu'ils effectuent dans la
matière [
voir mes symboles],
parviennent en cette occurrence [
i.e.
ce qu'il convient presque d'appeler le « traitement »
de cette ontogenèse] à sublimer cette illusion
religieuse par interversion du sujet et de l'objet [
cf. Ier Essai, cap 4 et 3ème Essai, cap. 1] ; c'est en substance le
message que délivre C.-G. Jung dans ses travaux
d'herméneutique appliqués à la matière
alchimique [
je veux notamment
faire allusion à Réponse
à Job, cf. Ier Essai, chapitre
1, b] : Jung met en lumière le bien et le mal qui,
à part égale, procèdent du
sens du divin et donnent
à Yahvé cette stature « terrible. » En cela,
on se tromperait du tout au tout en ne voyant en Dieu qu'un
idéal concentrant des qualités humaines positives auquel
l'homme s'adonne [
voir
là-dessus Ludwig Feuerbach, l'Essence
du Christianisme, Leipzig, Wigand, 1841 ; Gallimard, Tel, 1992]
«
L'homme n'a pas d'autre besoin et d'autre
volonté que de n'avoir pas à se mépriser
lui-même. La satisfaction de ce besoin dépend
entièrement de lui-même, car une loi absolue dans laquelle
l'homme doit s'absorber suppose nécessairement que l'homme est
libre. » [
Fichte, op. cit., p. 233]
Immanuel Kant (1724-1804), peinture de Doepler,
1791 Cette loi absolue correspond à
l'impératif catégorique de Kant : une action ne doit pas
être seulement conforme au devoir, mais encore faite par devoir [
Fondements
de la métaphysique des moeurs, 1ère
sect.] - le devoir est ici conçu, faut-il le dire, comme
nécessité
intérieure - et de cette proposition, Kant conclut que
l'action morale tire sa valeur, non du but qu'elle se propose, mais du
principe qui la détermine; en d'autres termes, le principe moral
agit sur la volonté par sa forme, et non par sa substance. Le primat de la forme conditionne ici l'identité éidétique et
fonde,
de juris,
la
liberté essentielle
de la volonté par la formule :
«
Agis
de telle sorte que la maxime de ton action puisse être
érigée par ta volonté en une loi universelle.
» [
Kant, Critique de la
Raison pratique, l. I
Analytique de la Raison pure pratique, c. 1 des principes de la raison
pure pratique, § 7 loi fondamentale de la raison pure pratique,
Ladrange, 1848, p. 174, ]
Le principe de l'impératif catégorique conduit Kant
à deux considérations de la plus haute importance, qui lui
servent de fondement. Le premier est le principe de l'humanité
considérée comme fin en soi [
Selbstzweck];
le second est le principe de l'autonomie de la volonté [
cf. Paul Janet, Histoire de la science politique dans ses
rapports avec la morale, Alcan, 1887, chap. ix, la philosophie allemande, Kant
et Fichte, p. 573 sq.]. De ces deux principes, Kant déduit comme
règle absolue ce qui ne parait constituer, après tout, qu'une aporie :
«
L'homme, dit Kant, et en
général toute créature raisonnable, existe, comme fin en soi, et non pas
simplement comme moyen
pour l'usage arbitraire de telle ou telle volonté.
» [
Fondements de la
métaphysique des moeurs, Ladrange, 1848, sect. II, p. 69 sq.]
Cest pourtant dans ce principe qu'est la justification et la raison
d'être de la philosophie du XVIII
e siècle. Elle
doit beaucoup dans sa genèse aux idées de Rousseau [
cf. notamment Émile ou de l'Éducation,
Profession de foi du vicaire savoyard, livre IV, Garnier- Flammarion,
1966, pp. 375-378] : pour lui, en effet, la
loi morale est consubstantielle
de la conscience. Elle ressortit en outre de ce que l'on entend sous le mot « nature » :
«
Ainsi une seconde considération était nécessaire, qui ne prenait plus
pour base la nature de l’homme, mais la nature du droit. Le penseur
qui, pour la première fois depuis Socrate et Platon, recueillit cette
idée et s’efforça de la féconder fut J.-J. Rousseau. La question qu’il
prit comme problème est la suivante : Comment, à la puissance
arbitraire que nous voyons régner partout, une domination légitime du
droit peut-elle se substituer ? Cela n’est possible que quand on
conçoit la fin suprême de la vie collective dans le sens d’un contrat
social : "Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa
puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous
recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout."... » [
Rudolf Stammler, Notion et portée de la volonté générale chez Jean-Jacques Rousseau, in Revue de Métaphysique et de Morale, 1912, année 20, n°3, pp. 383-389]
Concilier la Nature et l'Esprit implique la réalisation d'un transfert et fait intervenir le concept de
limitation par réduction. La limitation est inhérente au sens : c'est la condition même de toute représentation en ce qu'elle permet :
«
... l'immédiate actualisation de l'Infini par réduction... » [
Xavier Léon, la philosophie de Fichte, revue de Métaphysique et de Morale, 1902, t. X, pp. 23-68].
Dans
cette opération, on assiste à une inversion du rapport sujet/objet.
L'Absolu, qui est la manifestation de l'Idéal, agit sur le sujet parce
qu'il est porteur de sens ; dès lors, le sujet
est agi comme l'entend
Kant avec le concept de l'impératif catégorique. De là, la notion de
Devoir. Le Devoir manifeste la dialectique - dans l'ordre de la Morale - qui s'établit
entre Non Moi et Soi ; cette dialectique dépend de la transcendance :
«
Fichte fait voir dans la nécessité de la Nature le produit, d'ailleurs inconscient, de la liberté. » [
idem, p. 44]
Deux remarques importantes :
- la relation consubstantielle entre Soi et inconscient ;
- l'instauration
de la liberté, comme modalité dans certaines déterminations théoriques
du monde, ce qui nous renvoie à la troisième antinomique kantienne qui
fonde de juro la liberté
«
thèse
: La causalité d’après les lois de la nature n’est pas la seule dont
nous puissions dériver tous les phénomènes du monde; il est nécessaire
d’admettre encore une causalité par liberté pour l’explication de ces phénomènes. » [
François Evellin, la dialectique des antinomies kantiennes, revue de Métaphysique et de Morale, troisième antinomie, 1903, t. XI, pp. 455-494]
L'application
de la liberté tient ainsi à l'expression d'un choix esthétique :
Éthique et esthétique ont partie liée dans l'établissement de la
Morale. En effet, la morale du Devoir est, pour Kant, un fait
inexplicable. Fichte tâche de rendre ce fait intelligible. L'analyse
critique montre que la dialectique Non Moi - Soi passe nécessairement
par le truchement d'un agent où s'exprime le Moi : deux niveaux
catégoriels apparaissent. D'une part pour la forme qui met en action
les ressorts de l'intelligence : le mot seul d'
évidence semble être de mise. D'autre part pour l'expression qui ressortit du
Devoir
et qui est du domaine de la volonté. C'est dans la conjonction de ces
motifs catégoriels que prend naissance ce que Kant nomme l'
impératif catégorique qui n'est autre que la représentation nouménale où se manifeste l'Idéal. Corrélativement, apparaît un phénomène : la
prise de conscience
dont d'autres équivalents - mais qui n'ont pas lieu d'être ici - sont
la grâce et la foi. La relation entre Soi et inconscient trouve sa
correspondance si l'on veut bien admettre l'opposition entre l'impératif catégorique et la «
volonté bonne » chère à Kant [
cf. Fondements de la Métaphysique des moeurs, in Critique de la raison pratique, trad. J. Barni, Paris, Ladrange, 1848, p. 20 sq.]. La «
volonté bonne
» pose en droit l'idéal transcendantal et force ainsi le primat du Soi.
L'Idéal apparaît alors non point comme manifestation mais bien plutôt
comme but. Dans cette affaire, le jugement - qui est réflexion -
se pose en arbitre avec le secours de l'intuition intellectuelle [
cf. Alexis Philonenko, Jean-Jacques Rousseau et la pensée du malheur, t. III, iv. le clos et l'ouvert, p. 67 sq.].
buste de FichteAu
plan alchimique, il est possible de trouver des équivalents de cette
pensée dialectique où la
Morale joint les extrémités que sont la
Volonté et le Droit. Les alchimistes nous ont habitué à voir dans leur
matière une chose une, indivisible, qui cuit dans l'athanor. Le grand
thème de l'unicité du sacrifice de soi a fait l'objet tout aussi bien
des recherches alchimiques que philosophiques :
«
... Fichte ... a prétendu rattacher ses spéculations à la pensée
chrétienne ou plutôt la pensée chrétienne à ses spéculations. En
particulier, dans l’ouvrage intitulé la Théorie de l’État, il invoque
un grand nombre de textes pour justifier ce rapprochement. Il s’efforce
d’établir que l’idée du royaume des cieux qui est, à ses yeux,
l’essence même du Christianisme, n’était dans la pensée de son
fondateur que le règne de la Raison sur la terre, dont la Théorie de la Science a fait le but de la Moralité
et que jamais le Christianisme quand il parle de mort et de
résurrection, n’entend pas là la mort physique et l’existence d’une
autre vie dans un autre monde, mais tout simplement cette conversion
morale, cette élévation à la vie de l’esprit qui est exposée dans sa
philosophie. » [
X. Léon, op. cit., p. 34]
Dans
le même temps, la thèse selon laquelle « la raison humaine est
auto-insuffisante » semble très fragile. En effet, c'est par la
transcendance que la liberté se réalise dans le genre humain. La
liberté, en termes alchimiques, peut correspondre au mercure

et alors, nous voyons le thème de la sublimation se développer ou encore à la terre

et c'est le thème chthonien de la corruption du monde qui se déploie.
Le but que poursuit l'alchimiste est sa propre régénération
psychique en une sorte d'analyse muette [
voir le Mutus Liber] où la projection d'éléments issus du Soi dans la matière minérale procède d'une numinosité [
cf. Aurora consurgens, Ripley Scrowle].
Lorsque je dis que les alchimistes tentent, plus ou moins consciemment
dans leurs travaux, une projection d'éléments numineux, il faut
entendre par là d'éléments de leur psyché qui s'intègrent dans le Non
Moi ; de cette partie du Non Moi que l'on appelle le Soi et qui est
certainement constitutive de la personnalité en tant qu'unicité éidétique. Et cette même partie
forme, en définitive, comme la racine de notre être. Tout en échappant
au contrôle de la conscience, c'est-à-dire à la pensée réflexive, ces
rhizomata ou formants de l'Être
nous sont en partie dévoilés par l'intuition :
«
L’idée de cette intuition
en soi, détachée du fait de conscience, et à laquelle il est difficile
d’apercevoir d’autre base que l’emploi syntaxique du substantif,
Aristote, après l’avoir adoptée pour sa psychologie, l’a transportée,
en vue d’un usage métaphysique, du plan du sensible dans le plan de
l’intelligible : La nhsiV nohseoV se doublera donc de l’intuition d’un noeton ou, suivant la terminologie kantienne, d’un nooumenon destiné à lui servir de fondement. » [
Léon Brunschwicg, l'idée critique, le système kantien, revue de Métaphysique et de Morale, t. xxxi, n°2, 1924, p. 197]
J'ai parlé tout à l'heure [
cf. Bergson] de l
'
intuition transcendantale ; elle ne doit point être simplement confondue avec l'
intuition intellectuelle
laquelle, à partir d'un certain moment de condensation d'idées, devient
réductrice et trouve pour ainsi dire en elle-même le terme de sa
finalité [
par quoi on est ramené à un processus purement cyclique : c'est la nigredo
alchimique] :
«
Tout d’abord il faut qu’il ait été établi ou au moins posé que l’être est d'une manière générale présent
dans l’esprit, ou encore qu’il lui est accessible. Cette affirmation
doit être prise dans son maximum de généralité. Le mode de relation
exact qui existe entre l’être et la pensée n’est pas et ne doit pas
être encore spéculé; tout ce qu’on se borne à poser, c’est qu’il y a
entre l’un et l’autre une relation (que nous appellerons l’immanence au sens général), que l’un n’est pas étranger à l’autre. » [
Gabriel Marcel, les conditions dialectiques de la philosophie de l'intuition, revue de Métaphysique et de Morale, 1912, n°6, pp. 638-652]
Cette
relation générale à l'Être ou cette immanence comme l'appelle G.
Marcel , est la pierre de touche de ce moment dialectique. Dans
cette
relation, le problème du
savoir absolu est posée et sa résolution fonde l'histoire pragmatique du Moi [
cf. I, 1, b]. En ce sens, l'immanence peut être interprétée comme le moyen qui réunit les opposés, tout à fait analogue au Mercure

alchimique, dans la relation du
SOI au MOI. En outre, ce moyen permet la complémentarité de l'esprit et
de l'être, en faisant reposer l'objectivité du savoir absolu sur sa forme [
cf. J.-G. Fichte, Nouvelle présentation de la Doctrine de la science, trad. Thomas-Fogiel, Vrin, 1999], dont l'image se rapproche de la nigredo

. Ce rapprochement peut être d'autant mieux suggéré que l'image éidétique véhiculée par la
Wissenschaftslehre [
nova methodo 1798] n'est autre que le cercle :
«
Un
principe est épuisé, déclare Fichte, lorsqu'un système complet ... est
fondé sur lui, c'est-à-dire lorsque le principe conduit nécessairement
à toutes les propositions établies et que toutes les propositions
établies reconduisent nécessairement au principe ... La Doctrine de la
Science est donc un cercle. » [
A. Philonenko, la Liberté humaine dans la philosophie de Fichte, Vrin, 1966, vi. la problématique et le système, la critique hégélienne, p. 102]
Naturellement,
il ne s'agit point, si j'ose dire, d'un cercle statique et le terme de
circulation prend sa place quand on envisage son aspect dynamique. À
cela s'ajoute un autre caractère : la synthèse quintuple :
1 -> 2 -> 5 <- 3 <- 4Ce schéma ne fait que traduire le développement indiqué par Philonenko, de la série des sections de la
Wissenschafslehre.
On peut considérer que ce schéma quintuple trouve son origine dans le
fonds théosophique de la franc-maçonnerie, ou plus exactement dans le
paracelsisme, tel que je l'ai évoqué dans mes
symboles. Philonenko indique comme source possible à la synthèse quintuple de Fichte l'un des vers de Dante :
«
DILIGITE IUSTITIAM ... QVI IVDICATIS TERRAM » [
la Divine Comédie, Paradis, chant XVIII, in la Pléiade, trad. André Pézard, 1965, p. 1533]
Aimez la justice, vous qui jugez la terre. C'est le premier verset du
Livre de Sapience
attribué à Salomon. A. Pézard souligne que la lettre finale M doit se
voir sous sa forme romane et qu'il s'agit de l'initiale du mot
Monarchia. On doit comprendre par là qu'en droite ligne, la Vertu s'informe d'elle-même :
Et
je vis descendre d'autres lumières sur le sommet de l'M, et s'y reposer
chantant, je crois, le bien qui vers soi les attire ; puis comme,
lorsqu'on frappe des tisons ardents, s'élèvent d'innombrables
étincelles, d'où les sots ont coutume de tirer des augures, de là
parurent surgir de mille lumières, montant l'une beaucoup, l'autre peu,
selon le partage que lui assigna le Soleil qui l'enflamme, et, chacune
en son lieu s'étant arrêtée, je vis la tête et le cou d'un aigle se
former de ce feu distinct. Celui qui peint là n'a point de guide, mais
il guide lui-même, et reconnaît qu'elle est de lui, cette vertu qui
dans les nids est la forme.
Paradis, XVIII, Flammarion, 1880
L'aigle est, en alchimie, le symbole même de la sublimation qui est l'étape suivant la nigredo

. Il s'agit de l'albedo. Au plan philosophique, on y trouve les éléments de l'intégration du
MOI [
cf. I, 4].
Chez Fichte, cette intégration s'organise dans le système de la
synthèse quintuple et débouche sur la Vertu. Ce que les alchimistes
nomment le soufre dépuré,

tiré de leur sulphur

[
cf. Aurora consurgens].
Je ne saurais mieux comparer l'intuition, dans son formalisme, qu'à l'attraction
gravitationnelle qui forme des masses de plus en plus importantes à
partir de corpuscules élémentaires, comme les nomme Kant [
Du Ciel, Essai sur la constitution et l'origine mécanique de l'univers, 1755, trad. C. Wolf, in les Hypothèses cosmogoniques, Paris, Gauthier-Villars, 1886].
Les
idées sont comme ces particules qui forment des mondes, et qui
s'emboîtent en matière de concepts. Mais la forme de l'intellect en
détermine un objet replié ou pour mieux dire condensé, qui n'a de
connexion avec les autres objets que par l'entremise du vecteur
qui produit l'attraction. Au lieu que la forme philosophique ne
s'adresse point à l'objet déterminé par un agrégat d'idées mais bien
plutôt au vecteur même qui en est le primum movens
; qui en ourdit la trame. C'est là que nous pouvons deviner la
différence essentielle entre Platon et Aristote : d'un côté, l'eidoV ou
caractère de la forme ; de l'autre côté, la forme immuable [Platon dit que l'idée est la quintessence de la réalité, l'être catexochn dont les images de la réalité ne nous présentent qu'une pâle copie] qui n'est
pas accessible à l'intellect seul ou au sens seul et qui, pourtant, est
de l'ordre du sensible. C'est ce que Luc Brisson appelle :
« le raisonnement "bâtard" menant à l'hypothèse de l'existence d'un troisième terme... » [La Matière dans le Timée, in l'Alchimie et ses racines philosophiques, Vrin, 2005, dir. Cristina Viano, p. 17]
Ce troisième terme, les alchimistes en ont fait l'intermédiaire ou Mercure
. Les philosophes en font l'objet de leurs recherches transcendantales en tant que :
« ... elle (la troisième entité) ne peut être appréhendée par la pensée comme le serait une forme intelligible, ou par les sens comme le serait une chose sensible.
En faire un objet de pensée s'avère impossible, tout comme en avoir une
représentation sensible. Cette entité échappe même à toute désignation
unique et univoque... » [ibid., p. 23]
Par
chose sensible, il faut entendre une chose accessible au sens mais bien
sûr, en aucun cas à la sphère du sensible puisque, précisément, il
s'agit d'une chose qui échappe à la sphère de l'intelligible. C'est, on
en conviendra, un point de vue profondément romantique où le monde se
veut « poétisé » au sens exact où l'entend Ernst Cassirer dans le Mythe de l'État [Gallimard, 1993] :
« Pour les penseurs des Lumières, le mythe est une masse aberrante d’idées confuses et superstitieuses, il ne peut y avoir aucun point commun entre mythe et philosophie. Les romantiques, au contraire, considèrent le mythe comme la source principale de la culture humaine, qui s’enracine dans cette nécessité supérieure métaphysique. Le mythe est pour eux l’allié et l’achèvement de la philosophie, et il est à l’origine de l’art, de l’histoire et de la poésie. La glorification romantique du mythe a pour but de faire pénétrer l’esprit poétique dans toutes les sphères de la vie humaine, et ainsi
poétiser le monde. L’universalisme, littéraire comme religieux, est valorisé. Cela en conservant l’individualité des nations et des cultures, ce qui les écarte du totalitarisme. Le mythe devait pour eux poétiser le monde et non le politiser. » [Sociologie générale: National-socialisme comme crise de la modernité - Prof. R. Lucchini]
Le
mythe représente la clef du monde transcendantal en ce qu'il permet -
au-delà de la croyance, de la foi - d'avoir accès aux arcanes du sacré
: la poésie est l'un de ces arcanes [cf. I, 2, a]
et l'intuition transcendantale relève du même critérium. C'est cette
intuition qui permet d'englober dans le même sujet éthique et
esthétique en donnant forme à cette réflexion de M. Guéroult :
« Une même liberté crée la nature, et, sous la forme de moralité, tend à réaliser dans ce monde le royaume de Dieu. Comment la même liberté peut-elle donner naissance à la nécessité du monde sensible et à l'obligation morale? Comment naissent des intuitions
d'où provient un ordre contraire à la Liberté. Comment la même liberté,
présente à la fois dans le sujet et dans l'objet, peut-elle à la fois
produire le monde sensible, qui s'oppose à la Liberté, et l'Autonomie
qui, dans un impératif, exige la réalisation de la liberté dans le
monde ? » [M. Guéroult, l'antidogmatisme de Kant et de Fichte, revue de Métaphysique et de Morale, t. xxvii, 2, 1920, p. 219]
Cette philosophie du dictamen - où Rousseau d'ailleurs se fait précurseur de la doctrine kantienne de l'impératif moral - trouve dans le concept d'inversion son vecteur idéal. Il ne s'agit pas, comme on l'écrit trop souvent, du retour à l'ignorance [voir là-dessus P. Burgelin, la Philosophie de l'Existence de J.-J. Rousseau, PUF, 1952, iii. la philosophie du dictamen, p. 62] mais plutôt de la mesure la plus précise possible du décalage entre les connaissances empiriques et la vertu, c'est-à-dire en somme, du savoir que nous pouvons recueillir de - et sur - nous-mêmes :
« La
vérité générale et abstraite est le plus précieux de tous les biens,
sans elle, l'homme est aveugle ; elle est l'oeil de la raison. » [Rousseau, les Rêveries du promeneur solitaire, IV, p. 682, in la Pléiade, 1951]
S'agit-il de cet « oeil vivant
» qu'évoque avec tant d'art et de subtilité Jean Starobinski ? Cette vision interne - plus qu'intérieure - est peut-être
ce qui pourrait le mieux caractériser ce que je veux faire voir par l'expression « intuition transcendantale
». Toutefois, la raison seule s'avérerait impropre à rendre compte du
mécanisme de l'inversion ; c'est aux résonnances spectrales du
sentiment qu'il faut faire appel pour en dégager la structuration,
c'est-à-dire pour rendre évident l'occulte, l'invisible, à la manière
de ce qu'un alchimiste écrit dans sa Lumière sortant par soy-même des Ténèbres.
I. ALCHIMIE ET PHILOSOPHIE CRITIQUE
Afin d'illustrer le propos par un exemple tiré de l'imagerie
alchimique, je commente les gravures d'Andreas Orthelius. Il s'agit,
comme si souvent chez les alchimistes, d'un nom de cabale : Andreas
Orthelius se récrit
androV
orqo hlio [
cf.
Henning Witte : Memoriae renovatae
decades. Königsberg, Frankfurt, 1674-1679 ; Vita Sendivogii Poloni nobilis baronis Ex Relatione Ipsius
quondam Oeconomi, IOHANNIS BUDOWSKI. Cui accessit Epistola DN.
DE NOYERS, Ex Gallica lingua in Latinam conversa, pp. 615-628]
orqo hlio,
c'est-à-dire le « vrai soleil » ou soufre
dépuré comme en parlent des Adeptes comme Batsdorff [
le Filet d'Ariadne, cap. II, les minéraux et les
métaux], Albert Le Grand (pseudo) [
le Composé des composés,
pratique du Mercure des Sages]
ou encore Denis Zachaire [
Opuscule
de la philosophie naturelle, seconde partie]. On
pourrait encore citer Ramon
Lull ou
Georges
Ripley. Devons-nous y voir le
sulphur

? Ce n'est pas évident car
les textes se contredisent ; certains évoquent
l'opération de la projection et alors les expressions de «
vrai
soleil et vraie lune » correspondent à l'or
et à l'argent tandis que d'autres en tiennent pour
l'évolution même du processus alchimique [
i.e. période de l'albedo, de la
rubedo, etc.]. Il serait d'ailleurs intéressant
d'établir une recension des textes où
l'interprétation diffère afin de vérifier que
l'opération de la projection est citée pour l'essentiel
dans des textes pseudépigraphes... Ce n'est là qu'une
hypothèse. Quant à
androV, l'homme, il est
évidemment séduisant d'y deviner «
l'homme
sauvage » de Rousseau par opposition [
ou complémentarité]
à «
l'homme de
l'homme », c'est-à-dire à l'homme
éclairé par la vraie lumière [
cf. infra Prométhée].
Le sens exact - i.e. de cabale - d'
androV orqo hlio est donc
celui de l'homme éclairé par la raison des
lumières, si j'ose dire. Nous voici déjà,
mutatis mutandis, aux
portes de la Révolution... Quoi qu'il en soit, quelques notes,
sur cet alchimiste, tirées de Ferguson [
Bibliotheca
Chemica, vol. II, p. 157] ne seront pas de trop :
ORTHELIUS. - Epilogus
& Recapitulatio in Michaelis Sendivogi Poloni Novum Lumen Chymicum Opera & Studio 'AndroV OrqoV HhlioV'.
In gratiam genuinorum Hermetis filiorum publici juris facti. Anno
M.DC.XXIV. 8'. Signatures F to V in eights. Pp. [1] 230 - This is the appendix to the edition of
Sendivogius' Lumen Chymicum novum, by Orthelius. See SENDIVOGIUS
(MICHAEL), Lumen Chymicum Novum,
1624. - Commentarius in Novum Lumen Chymicum Michaelis
Sendivogii Poloni, xii. figuris in Germania repertis illustratum. See THEATRUM CHEMICUM, 1661, vi. p.
397. See MANGET (J. J.), Bibliotheca Chemica Curiosa, 1702, ii. p. 516.
- Commentatio in Epistolam Joh. Pontani
de Lapide Philosophorum. See
THEATRUM CHEMICUM, 1661, vi. p. 489. - Discursus de
Epistola Andraeae de Blawen. See
THEATRUM CHEMICUM, 1661, vi. p. 470. - Explicatio
Verborum Mariae Prophetissae See THEATRUM CHEMICUM. 1661. vi. p. 480.
Little more is said about Orthelius than that he wrote the
commentary on Sendivogius, but rather different opinions have been
expressed about the author's merits. Lenglet Dufresnoy found him to be
not so complicated as others, but to have written simply and naturally.
His remarks deserve the attention of' artists, and by close scrutiny of
the commaitary and comparison of it with the epilogus of Sendivogius they may even ascertain what
is the "first mercury of the philosophers." But forty years earlier a
different opinion was expressed in the Fegfeuer, the adoption of which may
possibly save the intending reader some fruit' less study: "Ortel is a stupid 'bletherskite' without
skill or understanding." Ce n'est pas chose
courante de voir un traité consacré à une
amplification sur
Sendivogius. De
même, voir figurer
Pontanus est
assez rare pour être noté ; n'oublions pas que Fulcanelli
en parle comme l'un de ceux qui ont le mieux parlé du
Mercure philosophique [
le second Mercure]. Nous avons
déjà rencontré ce philosophe hermétique
dans l'
Introïtus III, avec
une citation d'Alexandre Sethon [
le
1er Cosmopolite] à propos de l'Acier des
Sages. Le traité d'Orthelius se distingue encore par une
série de douze planches décrivant les opérations
alchimiques. Elles sont réunies en deux feuillets dans la
Bibliotheca Chemica curiosa
[
II, 521 et 525] ; on les
retrouve dans le
Theatrum
Chemicum [
VI, 405,
409, 410, 411, 413, 414, 415, 417, 420, 424, 425, 427, 428].
Voici le
plan du traité, avec le
renvoi au site où le
Theatrum
Chemicum est édité :
http://www.wbc.poznan.pl/dlibra.
Andreas
Orthelius, Commentator in Novum lumen chymicum Michaelis Sendivogii
Poloni, XII. figuris in Germania repertis illustratum (1624) [p. 397]
- Praefatio
Orthelii [p.
397]
- Commentator in
Novum lumen chymicum Sendivogii [p. 398]
- Epilogus
et recapitulatio in Novum lumen chymicum Sendivogii [p. 430]
- Andreas
de Blauwen (Andreas Orthelius ed./comm.), Epistola Andreae de Blavven
scripta ad Petrum Andream Matthiolum in qua agitur de multiplici auri
potabilis parandi ratione [p. 458]
- Discursus
Orthelii de praecedente Epistola Andreae de Blawen [p. 470]
- Epistola
anonymi de principiis artis Hermeticae [p. 474]
- Expositio
et practica lapidis adrop, collecta ex Plinii philosophi libro qui
intitulatur: Aromaticum philosophorum thesaurus et secretum secretorum [p. 477]
- Excerpta
ex interlocutione Mariae Prophetissae sororis Moysis et Aaronis, habita
cum aliquo philosopho dicto Aros de excellentissimo opere trium horarum
[p. 479]
- Orthelius,
Explicatio verborum Mariae Prophetissae [p. 480]
- Joannes
Pontanus, Epistola in qua de lapide quem philosophorum vocant agitur [p. 487]
- Orthelius,
Commentatio in epistolam Joh. Pontani de lapide philosophorum [p. 489]
- Haimon,
Epistola Haimonis de quatuor lapidibus philosophicis materiam suam ex
minori mundo desumentibus [p. 497]
1. les planches d'Orthelius,
1ère série :
Bibliotheca
Chemica curiosa, II, 521 A.
La figura prima [
Lutum triplici sale dotatum]
nous indique le lieu où la dragon babylonien tient sa
résidence. C'est ce qu'écrit en susbtance Orthelius :
Unde Philofophi illud, quod
verfus Orientem aut Solis ortum effoditur, & quod juxta metalli
fodinas fitum eft, nobilius & optimum exiftimaverunt, quod
triplicem falem in fe reconditum gerit, quorum unum volatile & Sali
armorniaco fimile eft, alterum vero mediae naturae & nitrofum. [TC,
VI, 405]
Ce sel harmoniac est l'une de
ces énigmes désespérantes dont parle Fulcanelli [
DM, I, 107]. Il prépare
en droite ligne la théorie des Aigles du Philalèthe [
Introïtus,
VI] et mène jusqu'à la rosée de mai
dont il est l'adjuvant secret [
blasons alchimiques]. Les
Colombes de Diane en forment le noumène idéel [
Myst, 136] ; elles
amènent ainsi la philosophie hermétique à un point
esthétique absolument remarquable. Dans le même temps, ces
colombes et les aigles constituent la représentation sensible du

dans un point de technique des plus communs où
la réitération d'une même technique amène au
poids de l'art voulu par l'Artiste. Saint Jean et saint Luc peuvent ici
se montrer de quelque secours à l'impétrant [
tarot
alchimique - Bourges].
Dans la préparation de son sel harmoniac, l'Artiste devra garder
en mémoire que les époux royaux {

,

} dont ces idéogrammes décrivent la forme
substantielle
avant
qu'ils ne se dévêtent, doivent pénétrer dans
un bain de sable [
voir l'Enfant
hermaphrodite du Soleil et de la Lune, §8].
C'est ainsi que chût, jadis, la pierre noire de Pessinonte,
celle-là même que
Cybèle
tient encore
in senestra manu.
Orphée, au plan mythique, est le symbole de ce sel : il dompte
le dragon de Colchide [
que l'on
comprenne : il domine le dragon babylonien] ; il voyage en
Égypte [
il parcourt la
nigredo] ; il s'initie aux mystères d'Osiris [
le démantèlement du
Soufre solaire
, prélude à sa renaissance
en sulphur
ou Soufre réincrudé].
B.
La figura secunda est une
représentation de la sublimation philosophique. À droite
se dresse l'athanor où le feu

disjoint la
materia prima,
projetant ainsi ses parties en accomplissant une véritable
rétrogradation. La première matière des
alchimistes ne doit point être confondue avec la
prima materia dont on voit
l'image
infra, dans le
De Lapide Philosophorum de
Lambsprinck. Notons encore que la sublimation est ici réduite,
chez Orthelius, à sa plus simple expression. Seul le ciel, en
arrière-plan, avec ses nuages, peut donner une faible
idée de la
rotondité
de la matière dissoute, à ce stade de l'oeuvre :
... apposito vasto recipiente,
primo ignem lenem, deinde fortiorem ad retortae ignitionem usque
subministraverunt, quo facto varii colores apparuerunt, sicque octo vel
decem mensuras aquae destillaverunt, rum etiam Sal in collo retortae
supensum liquori addiderunt. [caput II, de terrae rubrae seu adamicae
destillatione in liquorem, TC, VI, 409]
Les couleurs variées qu'évoque Orthelius sont celles de
Diane aux cornes lunaires, l'un des emblèmes de la dissolution.
On ne connaît qu'une période, dans l'oeuvre, où
apparaissent de telles couleurs : les Artistes les signalent comme
celles de la queue de paon et ils professent qu'elles constituent la
marque de la conjonction radicale des principes. Ces couleurs seraient
donc celles qui imprègnent les vêtements royaux, leur
teinture en somme. Bref, il s'agirait de l'
humide radical métallique. Le
corbeau est ici transformé en oiseau de Junon et la scène
allégorique correspond à l'Artiste écorchant le
dragon écailleux en morceaux dont les couleurs sont
variées [
cf. Livre de
Crates]. Certains auteurs ont aussi pensé aux
allégories géographiques en faisant provenir ces couleurs
de royaumes lointains comme ceux de Turquie ou des Indes. Lambsprinck
fait même, dans un poème extraordinaire parce que
surréaliste avant la lettre, parler «
Alexandre,
qui écrit de Perse... ».
C.
La
figura tertia illustre la
présence immanente des deux
sulphur 
dans l'oeuvre :
De duplici rectificatione
liquoris destillati, qua nimirum media spiritualis substantia, a duobus
suis extremis, aqua phlegmatia & sorditie terrestri, separatur :
... Cum textus iste ipsa meridiana luce clarior fit... [caput III, TC,
VI, 410]
Cette « lumière
méridienne » émanée du cadran solaire

de l'oeuvre est la représentation du sulphur

comme force agissante, c'est-à-dire comme
expérience au sens philosophique. Le passage du Soleil

sur la ligne indique le midi vrai ; ce que du point de vue alchimique
nous pouvons interpréter comme le point fixe ou
(ré)solution de l'eau pontique

. C'est rappeler ici que les Philosophes nomment
punctum
leur magistère au blanc ; ils ne manquent pas de rapporter aussi
dans leurs propos cette maxime :
dealbate latonam ... & apponite liberos
[
cf. Atalanta,
XI]. Peut-on deviner cette étrange opération
dans la gravure d'Orthelius ? Deux fours ou athanors sont
disposés au sol, l'un plus petit que l'autre ; de chacun sort
une flèche qui est la représentation formelle du sulphur

. Apposés à ce signe, on voit deux
récipients tandis qu'une fumée blanche s'échappe
dans l'air. Il y a là quelque séparation radicale en
train de s'effectuer qui touche à la sublimation en même
temps qu'on y devine le recueil d'une matière fixe dont le nom
vulgaire n'est pas signifié. Quoi qu'il en soit, les alchimistes
enseignent qu'il y a dans l'oeuvre deux sulphur, l'un blanc, l'autre
rouge. Que l'un est comme la résine de l'or tandis que l'autre
en est la teinture. En termes philosophiques, les équivalences
sont à chercher du côté de l'idée pour ce
qui est du soufre blanc

et de sa
réalisation pour ce qui est du
sulphur ou soufre rouge.
D.
la figura quarta est un rébus
sur la dépuration de la matière et un autre point de
science sur lequel bien des Artistes ont réservé leurs
opinions : le barattage. Dans le
Songe
de Poliphile, j'ai donné quelques notes sur cette
opération et souhaite apporter des remarques
complémentaires. Voyons d'abord les notes annexées
à la
figura quarta
:
De extractione salis fixi ex capite mortuo, ejusdemque
resolutione in suis spiritibus rectificatis. [caput IV, TC, VI, 410]
Nous renouons avec les arcanes habituels de l'imagerie
alchimique spirituelle : de l'extraction du sel fixe du
caput mortuum et de sa
résolution dans l'esprit rectifié. Ou : comment parler du
vice, de la vertu et du « chemin du milieu »
représenté par la sagesse ?... On voit ici se fondre des
éléments issus du monde occidental et oriental. Et ce
n'est point un hasard que nous rencontrions Bouddha à ce moment
de notre quête et [
cf.
sermon de Bénarès, premier enseignement du Bouddha
Çakyamouni ; voir
aussi le Songe de Poliphile].
Si l'on y songe bien, l'opération décrite sur la figura
quarta constitue la clef de la préparation du Soufre solaire

dont le
sulphur

ne représente qu'un état
intermédiaire : le sulphur s'établit, en effet, d'un sel

et de nitrum

; par le sel et le nitre, l'Artiste
modèle l'
ioV
des Sages

, premier maillon dans la quête du

à l'état de dépuration. Quel est le lien entre la
figura quarta et Bouddha ?
Pour répondre à cette question, il me faut revenir
à une très ancienne légende : le
barattage de la mer de lait.
Apparu dans les
Brahmana,
commentaires des
Veda
composés vers le V
e av. J.-C., ce mythe est repris,
avec des variantes, par le
Mahabharata,
grande épopée sanskrite composée entre le IV
e
av. J.-C. et le V
e ap. J.-C., par le Ramanyana, autre
épopée du début de notre ère, et
divers récits anciens,
Purana, compilation du
fonds mythologique hindou. Nous allons voir le cousinage entre les
symboles véhiculés par ce mythe et l'alchimie
occidentale, non moins qu'avec certains éléments propres
à la pensée de Rousseau [
cf. A. Philonenko, Jean- Jacques Rousseau et la pensée
du malheur, 3 tomes, Vrin, 1984 - cf. IIème
Essai].
a)-
le barattage de la mer de
lait Pour
qu'ils ne soient plus menacés d'extinction par les anti-dieux
Asura et les titans
Danava, le suprême
Vishnu conseilla aux dieux,
les
Deva,
d'extraire l'
ambroisie d'immortalité
amrita de la
mer de lait Ksirôda, et, pour ce
faire, de s'unir temporairement à leurs
ennemis.
Ainsi
Deva,
Asura et
Danava
soulevèrent-ils ensemble le mont
Mandara pour le poser
sur la tortue
Kurma,
incarnation de
Vishnu
lui-même, solidement établie au fond de la mer. Puis,
ayant enroulé le serpent
Vasuki Sesha autour du mont et
saisi, les uns la tête, les autres la queue du gigantesque
reptile, et tirant alternativement, ils firent tourner le mont
Mandara sur lui-même
pour baratter la mer.
Le «
beurre divin » parut sous forme de trésors :
Surabhi,
céleste vache d'abondance;
Varuni, déesse des
Liqueurs; l'arbre paradisiaque
Parijata
parfumant le monde; le dieu-lune
Chandra Kutila dont
Shiva orna son front;
Hala, terrifiant poison que
Shiva
neutralisa en l'absorbant et qui bleuit sa gorge;
Ucchaisshravas, merveilleux
ancêtre des chevaux terrestres;
Shri, déesse de la
Beauté et de la Fortune, que
Vishnu épousa;
Airavata,
éléphant blanc à six défenses dont
Indra fit sa monture; les
nymphes célestes
Apsara
et enfin
Dhanvantri,
médecin des dieux, tenant entre ses mains la coupe d'
amrita.
Asura et
Danava ayant réussi
à s'en emparer les premiers,
Vishnu, pour distraire leur
attention, se transforma en
Mohini,
la femme la plus séduisante du monde, et la leur reprit.
Toutefois le démon
Rahu
y avait trempé ses lèvres et symbolise depuis les
éclipses de lune et de soleil qu'il « avale »
parfois, sa queue donnant naissance aux comètes. Pour leur part,
ayant bu l'
amrita,
les dieux devinrent éternels et purent dès lors vaincre
les puissances maléfiques.
Ce résumé
offre tous les éléments permettant d'établir des
rapports de force entre structure mythologique et
phénoménologie alchimique. Certains de ces
éléments ont d'ailleurs été
étudiés dans le
Songe de
Poliphile [
cf. notamment ce
que nous disons sur Babylone].
*
- Posons d'abord
que l'
ambroisie [
voir Atalanta, VI et XLIV]
est une représentation archétypale du
lapis philosophorum : ce
breuvage est identique à l'
amrita - liqueur
d'immortalité des Dieux - des
Vedas. C'est
Hébé qui dispensait en des temps immémoriaux
l'éternelle jeunesse et l'immortalité en versant aux
dieux de l'Olympe le nectar ou ambroisie. Elle fut remplacée
dans cette fonction par Ganymède lorsque celle-ci épousa
Hercule. Hébé [
Hbh] est le symbole de la
fleur du printemps de l'oeuvre et de la flamme ardente. Autrement dit,
pour l'hermétiste, voici l'alliance de la fleur et de
l'étoile ; elles dispensent alternativement leur force dans
l'athanor - creuset cosmique - à ce qu'en dit Fulcanelli.
*
- la
mer de lait
Kshirodadhî est une
des nombreuses représentations idéelles du Mercure
philosophique

. On connaît le Lait de
Vierge d'
Artephius qui en est
l'exacte transposition dans l'alchimie occidentale, vers le XIII
e
siècle. Les Adeptes ont accoutumé de le nommer encore la
fontaine de magnésie et l'on peut encore apercevoir cette
fontaine fabuleuse en se tournant vers le Septentrion. L'
amrita peut alors
être sans problème assimilé au Sel de Vierge qu'il
faut savoir, par un artifice spécial, extraire de l'eau
étoilée et métallique qui sourd de cette fontaine
occulte. D'un mot, pour aider l'impétrant : l'Artiste doit
rendre cette eau permanente. Aussi bien son esprit doit être
d'une constance remarquable et tenir le milieu, ainsi que nous l'avons
dit supra, entre la terre

et le ciel firmamental du
Philalèthe

. En ce ciel, les corps célestes
se trouvent emportés par le
primum mobile [
cf. l'Olympe
hermétique], en forme d'humide radical.
Inépuisable est la capacité de la mer de lait à
engendrer, sous la loi de ce rythme de barattage qui permet de passer
de l'informe bouillon originel à l'apparition de formes ou
d'énergies individualisées possédant une
consistance et une définition propres. Je montre au
chapitre 4 que cette projection
protéiforme est la marque d'un mouvement ouranien : on y a vu
une cosmogonie où le mont
Mandara serait
un
phallus pénétrant
le milieu maternel pour appeler le monde

à l'
ÊTRE [cf. infra le § sur la pierre phallique].
On pourrait encore en rapprocher l'omphalos de Delphes, en
communication avec le Ciel [
cf.
Atalanta fugiens, XLVI et blasons alchimiques].
*
- ainsi, l'union aux
ennemis procède-t-elle,
précisément, de ce milieu particulier qui sert à
conjoindre les extrémités du vaisseau de nature dont nous
redonnons les idéogrammes élémentaires {

,

}. La fusion de ces parties avec le milieu suit en
définitive, dans l'alchimie spirituelle, la formulation exacte
employée par la
Tabula smaragdina. Si
l'on veut utiliser la terminologie propre à l'école
psychanalytique, et notamment de l'école jungienne, il
paraît clair que ce milieu trouve son équivalent dans le
SOI
et que les extrémités en sont représentées
par le
MOI [

] et le
ÇA [

].
C'est, en somme, le sentiment de l'altérité reconnue qui
s'exprime dans cette dialectique du combat entre les opposés [
voir Aurora
consurgens]. Ici, un nom vient à l'esprit : Fichte ;
nous y reviendrons [
cf. aussi
études artistiques d'Échecs, II,
III et IV].
*
- le mont
Mandara
est non seulement transporté mais renversé sur la tortue.
Il a le rôle de matière [
au sens de materia prima mais non point
de prima materia ; la nuance est
d'importance. Nous y avons insisté dans de nombreuses sections],
et aussi de pôle en tant qu'il est le pivot de la manoeuvre.
Fondement de l'oeuvre qui consiste à rassembler les
opposés, le
Mandara
prend une valeur solaire

, considéré comme point
fixe dans ce va-et-vient incessant et annonce l'
anima consurgens 
. Ce renversement du compost est l'une des
opérations qui ont été si voilées de cabale
par les Adeptes que c'est à peine si l'on arrive à
démêler le grain de l'ivraie : plusieurs textes insistent,
en l'occurrence, sur la parabole du Déluge ; d'autres, sur cette
observation que

peut être dessiné

[
cf. Aurora consurgens]. Ce
renversement a été étudié par Fulcanelli
dans le
Myst. Cath.
quand il signale à l'étudiant le bas-relief du
Bain des astres [
p. 137].
condensation de l'Esprit
universel [cliché Alain Mauranne] Il s'agit de l'un des bas-reliefs
situés sous le Portail de la vierge de Notre-Dame de Paris,
côté gauche sous les arcades. Fulcanelli désire
sous cette occurrence nous entretenir du massacre des Innocents,
allégorie voilant l'ouverture des métaux,
c'est- à-dire leur «
mise à mort chymique ».
Ainsi, apparaît-il clairement que cet épisode du
renversement ou du bouleversement [
revoir
la gravure II du Typus Mundi]
renvoie non point tant à une technique particulière de
l'art que, bien plutôt, à un artifice de nature
opérant dans certaines conditions de température et
à force de temps [
cf. la croix cylique d'Hendaye]. Le mont
en alchimie n'a pas que la valeur d'une masse ; il a encore celui de
l'élévation en tant qu'il représente d'une
façon pour ainsi dire naturelle le rapprochement entre la
terre

et le ciel où
sont entraînés les métaux

en forme d'humide radical. Les Adeptes parlent dans
leurs textes de la coloration violette -
ion - de cette partie du
ciel, teinte annonçant la conjonction des principes [
cf. infra, De Lapide philosophorum, 43r.].
*
- Examinons à
présent la tortue
Kurma. Une association
d'idée élémentaire nous la fait rapprocher
d'Atlas. Ce rapprochement se montre moins fortuit qu'il n'y
paraît puisqu'Atlas est frère de
Vesper. Si nous
considérons en un acte dynamique le renversement du mont Mandara
sur la tortue Kurma, force est alors d'intégrer Atlas et
Vesper comme les deux
éléments de l'ensemble

,
c'est-à-dire l'entrelacement radical des hiéroglyphes
célestes de Vénus

et de la stibine

.
«
Le
principal de ces dits consiste en cela, prenez la Lune du firmament, change
là du lieu supérieur en eau, & la réduit
en terre, & alors
tu perpétueras un miracle émerveillable à tout le
monde. Si vous conduisez l'opération jusqu'à la fin, &
de son principe la jetez en terre
sacrée, laquelle en notre art est comparée
à la terre boueuse,
purgez & la nettoyez de cette saleté, alors elle reluira dun
rayon plus clair &
splendide. » [
Atlas in Aureliae Occultae Philosophorum,
alias Azoth,
1613]
Ce texte est l'un des nombreux
apocryphes attribués à
Basile
Valentin. Si nous l'avons disposé pour illustrer, par le
propos, cette réflexion sur l'inversion de sens de la croix et
du serpent dans l'idéogramme rattaché à
Vesper, c'est pour bien
faire voir que le symbole de la lune cornée

est équivalent au processus dynamique qui
opère dans le renversement qui nous occupe ici ; il faut
d'ailleurs en rapprocher son complémentaire, la
luna veneris 
. Le symbole est alors complet puisqu'il associe les
valeurs idéelles de l'ensemble {

,

et

}, où se remarquent les
idéogrammes des principaux opérateurs du
mercurius 
. Dans cette idée de terre sacrée, il
faut deviner la fille d'Atlas,
AtlantiV
où il n'est point difficile de deviner l'Atlantide, comme terre
fabuleuse des alchimistes. Le point d'ancrage, pour
l'hermétiste, est à chercher dans la figure taurine

de la Crète minoenne : à la fin du
Critias, on trouve
évoqué le sacrifice d'un taureau par les rois Atlantes ;
scène probablement représentée sur des coupes de
Vapheio [
cf. Critias, introduction, trad. Luc Brisson, p.
316, GF, 1992]. Quoi qu'il en soit, ce récit de Platon
sur l'Atlantide correspond en toute vraisemblance à un mythe [
P. Vidal-Naquet, in le Chasseur noir, Maspero, Paris,
1983, pp. 335-360] et qu'il nous serve à y trouver des
fragments archétypaux ne peut aller , en droite ligne, que dans
la logique adaptative de notre argumentation. Mais voyons que cette
symbolique s'enrichit d'elle-même puisque, de la tortue
Kurma, nous avons
dérivé vers Atlas et que, de là, nous voici rendus
au
Critias et
au taureau minoen. Examinons en premier lieu la tortue [
celwnh].
La jeune fille et la tortue à
longue queue - château du Plessis-Bourré
Selon les mythologues, la tortue est
l'attribut de Mercure : l'ayant trouvée près d'un antre
caverneux, mangeant de l'herbe [vellum],
il la fit périr par le fer et se servit de sa carapace pour en
confectionner la caisse de résonance de sa lyre. C'est en
substance ce qu'E. Canseliet nous en dit dans ses Deux Logis alchimiques [Pauvert, 1979, p. 232] :
« Quant à ce point de science,
combien est généreuse l'image du Plessis, qui nous montre
que la lente et terrestre
tortue est devenue marine
; que le chaos primaire s'est changé en Saturne des Sages.
» [ibid., p. 235]
Canseliet fait de la
tortue l'emblème du sujet minier qui serait ainsi la
véritable materia prima
de l'oeuvre, alors que nous avons considéré ce point si
important, que les textes abordent la matière en ne
considérant celle-ci que sous l'état, déjà
principié, de prima
materia ou première matière.
Considérons d'abord que, par cabale, la tortue c'est aussi
Artémis puisque celutiV,
la déesse à la tortue, est le nom que prend
Artémis à Sparte ; ensuite que l'écaille [celwnion]
retentissante de la lyre [celuV] s'apparente à
la voûte du ciel [celunion] et que ses cordes
ont ce son d'airain qui caractérise les métaux
disposés en forme d'eau étoilée, dans cet athanor
cosmique. Ensuite, l'on voit parfois Isis accompagnée d'une
tortue ou d'un lézard [cf.
infra Antoine Pluche, Histoire du ciel,
etc.]. C'est signe que l'eau va bientôt gagner sur la
terre et qu'il est temps pour les habitants de gagner des
régions plus élevées. L'hermétiste peut
interpréter ceci dans le sens d'une dissolution : c'est
l'inverse que l'Artiste doit réaliser dans l'opération
préconisée dans l'Atlas de l'Azoth.
La
tortue est un symbole chthonien, constellé par Saturne - Cronos

. Sa longévité, réputée
assez extraordinaire, renvoie en alchimie à l'archétype
du
mercurius 
disposé en forme d'
aqua permanens. La Chine
ancienne a associé la tortue à l'Eau

et à la
nigredo
[
le noir est en Orient la couleur
de la pureté] : on remarque l'interférence des
éléments symboliques puisque la
nigredo 
pour l'alchimiste est le moyen unique d'obtenir la
dépuration de sa matière.
Kurma
Cette représentation rejoint en
bien des points celle que l'on trouve dans l'iconographie alchimique
traditionnelle : le serpent se mordant la queue symbolise la course du

dans le ciel : c'est l'
Ouroboros
de la Chrysopée de Cléopâtre. La tortue est le
punctum que j'ai
déjà évoqué
supra.
Il s'agit, en quelque sorte, du support de la réalisation
où il faut voir la raison pratique à l'oeuvre [
i.e. en définitive, la Virtus, cf. A. Philonenko, trad.
Kant, Fondements de la
Métaphysique des moeurs, tome II, Vrin, 1984].
L'expression « support de la réalisation » peut
d'ailleurs se résumer en « incarnation ». Je
pourrais faire d'autres observations, notamment sur les
éléphants qui portent le monde, c'est- à-dire la
stibine

hermétique. Un autre caisson
du château du Plessis-Bourré complète l'image de la
tortue :
l'éléphant, le singe et
les deux bahuts - château du Plessis-Bourré
et donne à voir un véritable
cosmophore. C'est la stabilité qui est ici requise dans un
processus dynamique univoque dans sa forme et d'un
pléiomorphisme soutenu dans sa présentation puisque,
aussi bien, ce dynamisme se retrouve, en chimie, dans la
réaction d'oxydo- réduction ou en psychologie dans le
rapport
MOI -
ÇA. Dans les deux
cas, nous avons affaire à un rapport de force et, revenant au
cas précis de la symbolique alchimique, à la
Tempérance [
cf. les Gardes du corps de François II].
Quand on lit Rousseau, la Tempérance prend le nom de
sagesse ; elle tient lieu
de pivot dans la médiatisation de la dialectique
MOI
-
ÇA et constitue, en cela, une tentative pour
subsumer le
SOI via un concept transcendantal. Ce
concept est développé au
chapitre
5.
*
- le
serpent
Vasuki Sesha est un
analogue quasi direct de l'
Ouroboros
alchimique. Au même titre que le
mercurius 
des alchimistes, il sert à baratter leur grande
mer.
Vasuki [
celui dont l'essence est divine]
est tiré alternativement par les démons [
asura] et les dieux [
deva] : il est
assurément difficile de mieux faire collaborer, dans cette
opération, le Bien et le Mal ! Ils sont comme les deux faces
d'une pièce de monnaie, complémentaires de la même
réalité.
Vasuki
est représenté comme ayant une ou sept têtes [
voir l'hydre]. Il porte parfois
sur son front le
nagâmani,
joyau qui guérit de tous les maux [
panacée universelle qui rejoint
les pouvoirs attribués à la pierre philosophale].
On peut le rapprocher de l'
ananta
dont le sens est sans limite, infini : on y retrouve la nigredo

. Il sert de couche à
Vishnu lorsque celui-ci se
repose après la dissolution [
pralaya] d'un univers ancien,
en attendant que
Brahmâ
renaisse de son nombril et crée un univers nouveau. On a
là encore une analogie avec l'hermétisme occidental qui
voit dans la dissolution une révolution des principes [
voir le chapitre
5, c]. Quant à
Shesha, autre
désignation de
Vasuki,
son nom signifie vestige ou résidu : on peut y voir la terre
brûlée

des alchimistes après la
séparation initiale [
caput]
: c'est ce qui reste après la dissolution des époux
royaux et qui contient en germe le
BasileuV. Vasuki est
considéré comme le soutien du Monde

en ce sens qu'il s'agit d'un milieu où baigne
la
prima materia à
l'état de dissolution totale : elle est alors fluide comme de
l'eau.
*
- la
vache parfumée,
Surabhi, est peut-être
l'équivalent de la chèvre Amalthée car elle est
marquée du signe de l'abondance. Surabhi représente
la fertilité et labondance, symbole de la Terre
nourricière dont la traduction alchimique est le Lait de Vierge [cf. Artephius,
Senior]. On peut en rapprocher Hathor [voir le Songe
de Poliphile, I] qui en partage le symbolisme en tant
qu'elle est la mère céleste du soleil. Essence du
renouveau, elle se fait l'écho de la révolution que
j'aborde au chapitre 5, c. Abondant en ce
sens, elle est dans tous les lieux où les Grecs virent les
cités d'Aphrodite. Ce n'est pas tout :
on la trouve dans la mythologie qui précède les Dieux :
«Chez les Germains, la vache
nourricière Audumia est la première compagne d'Ymir,
premier géant, née comme lui dans la glace fondue... Ymir
comme Audumia sont antérieurs
aux dieux. » [Mythologies des Montagnes, des Forêts
et des Îles, P. Grimal coord., Paris, 1963]
L'antériorité aux dieux est peut-être un
élément en faveur de l'origine ouranienne de ce mythe :
symbole de la nébulosité des eaux célestes, la
vache se défait au ciel et se reforme sur la terre : n'est-ce
pas là le propre de la rosée de mai [voir Mutus Liber et mes blasons alchimiques] ? Et cette
transition d'un élément dans un autre [
> >
] ne marque-t-elle point la séparation de
Gaiä d'avec Ouranos, prélude à l'instauration de la
nigredo
[cf. chapitre 5, b]
? La corne d'abondance en est l'un des symboles et les pluies d'or de
Rhodes, la manifestation tangible. Je signalerai, à
l'égard de la nigredo, combien la robe de la vache est
importante à noter quand elle est noire, où elle joue le
rôle de psychopompe ; en effet, la vache noire correspond
à l'aurore primordiale et
à l'un des aspects de Phaéton : elle désigne alors
le principe féminin qui est à l'origine du ciel et de la
terre [on retrouve un
côté ouranien] et les alchimistes y ont vu le
Mercure
tiré du Soufre
, autrement dit l'âme du métal ouvert : ioV [
cf. Berthelot, Chimie
des Anciens]
. Évidemment, le
point intéressant est ici l'assimilation de Hathor, chez les
Grecs, à Aphrodite [origine
sémitique, à rapporter à Ishtar, Astarté,
voir Aurora consurgens, III].
Surgie des flots, on la nomme encore l'Anadyomène. Le
cousinage paraît possible à établir entre Surabhi et Aphrodite.
Il est vraisemblable
qu'il a existé en Grèce, dès une époque
très ancienne, une divinité d'essence analogue à
celle de l'Aphrodite historique ; mais cette dernière offre
de telles analogies avec plusieurs divinités orientales
d'âge antérieur, qu'on doit admettre qu'elle en
dérive pour l'essentiel. Même chez Homère qui lui
attribue une ascendance proprement hellénique, le souvenir de
son origine étrangère subsiste : elle porte le nom de kupriV dans l'Iliade [Il. V, 330, 422, 458, 760, 883]
; l'Odyssée connaît son sanctuaire de Paphos [Od. 8, 362], et les deux
poèmes font allusion à celui de Cythère [Il. XV, 432 ; Od. 8, 288 ; 18, 193].
Or, Chypre et Cythère, colonies et comptoirs phéniciens,
ont été comme les deux seuils par lesquels la
déesse a pénétré dans le monde grec [le mythe hésiodique (Theog.
192-93) unit les deux îles dans le récit de la naissance
d'Aphrodite. La déesse est nommée KupriV, Kupria, KuprogenhV, Kuprogeneia,
Pajia. Elle est dite aussi Kuqereia. Rappelons
qu'Herodote assimile Aphrodite-Uranie à Mylitta et qu'il la
reconnaît dans la divinité d'Ascalon.]. Elle venait
de l'Asie, où presque tous les peuples sémitiques ont
adoré une divinité lunaire, principe de la
fertilité et de la fécondité animale.
C'était Atargatis-Derkéto à Ascalon, Mylitta
à Babylone, Istar en Assyrie, et surtout Astarté chez les
Phéniciens. De Chypre et même, parfois, directement de
Phénicie, cette religion se répandit, dès
l'époque préhomérique, sur la plus grande partie
de l'Asie Mineure et jusqu'aux rives de la mer Noire, puis aussi du
côté de la Crète, vers les Cyclades, l'Attique et
la région béotienne ... Uranie est identique à
l'Astarté lunaire des Sémites, qui reparaît
à Carthage sous le nom de Virgo
Caelestis. Les rapports d'Aphrodite avec l'astre nocturne sont
encoreimpliqués
dans le mythe de Phaéthon, que la déesse a ravi pour en
faire le gardien de son temple. Phaéthon est, en effet,
l'étoile du matin et du soir, astre que son vif éclat
fait naturellement associer à la lune dont il semble être
le brillant acolyte. Cette étoile, d'ailleurs, est aussi
nommée étoile de Vénus, et l'assimilation de la
déesse à cet astre double a peut-être
contribué, à Chypre et en Pamphylie, à la
conception d'une Aphrodite androgyne ...
Aphrodite recueillie par les Heures
On ne
saurait être surpris qu'Aphrodite, déesse de l'astre qui
produit la rosée et souveraine de la mer, soit encore le
principe de la fertilité terrestre [c'est peut-être en tant que
déesse de la végétation qu'elle a les Heures pour
compagnes]. Grâce à elle, les forces
végétatives sont réveillées à chaque
printemps, quand le ciel s'épanche en tièdes
ondées pour féconder le sein de la terre, qui donnera ses
fruits aux mortels. Aussi les poètes ont nommé l'arbre de
mai en son honneur; et nous avons signalé son culte cnidien sous
le vocable de ewritiV,
qui rappelle ses bienfaits. Quand la déesse aborde à
Chypre, un vert gazon se déroule sous ses pas ...
Dictionnaire des Antiquités grecques
et romaines, Charles Darembert et Edmond Saglio,
Hachette, 1877-1919, pp. 721-724
Nous verrons plus bas l'importance que revêt Phaéton dans
l'établissement du mouvement prométhéen.
Pour
Jung, la vache est une transformation du logos où se
dévoile la mère enceinte des dieux ; le trait
ouranien persiste par le biais du symbole de l'abondance [Métamorphoses
de l'âme et ses symboles, vii, le sacrifice, Georg, p. 596 de
la Pochothèque, 2004] qui annonce, paradoxalement, une
séparation :
«Un
hymne égyptien (Erman, Ägypten, 1885, p. 360 sq.)
élève une plainte contre Isis, la mère, parce
qu'elle fait périr par trahison le dieu solaire Rê ...
l'hymne décrit comment Isis forma un serpent, le mit sur le
chemin de Rê et comment ce serpent blessa le dieu solaire ... il
ne guérit jamais de cette blessure et dut s'aliter sur le dos de
la vache céleste. » [ibid, p. 392]
L'analogie avec la symbolique alchimique est évidente :
Isis est l'instrument de la perte du
,
c'est-à-dire la stibine
. Le serpent est le mercurius
qui transforme le soleil en sulphur
: le métal est ouvert et transformé en ioV. La vache céleste
est le psychopompe où l'on retrouve le Mercure philosophique des
Sages. Le Mercure dans cet état [contenant en son sein le sulphur]
est encore nommée eau étoilée et métallique
; je rappellerai que Nun, la déesse du ciel, est
représentée comme vache céleste et aussi comme un
corps étoilé. Jung ajoute :
« Quand
donc le dieu solaire se retire peu à peu sur le dos de la vache céleste, cela
signifie : il retourne dans sa mère pour
réapparaître sous la figure d'Horus. Le matin la
déesse est mère, le midi soeur-épouse et le soir
à nouveau mère, recevant la mort dans son giron.
» [ibid, p. 402]
Horus, dans cette
aventure, est le soufre dépuré prêt à
être projeté dans un corps rénové : c'est l'anima consurgens
comme je l'ai dis à plusieurs reprises dans ces
pages [cf. Aurora consurgens]. Quant au
parcours de la mère d'Horus, il dessine le cours que
décrit Cronos
au firmament : c'est l'arc où
se tend
qui en forme la corde, la
flèche étant symbolisée par la croix qui leur
est commune. Nous verrons dans le chapitre 5
la richesse conceptuelle de cette association dont j'avais
déjà donné une autre formulation [cf. Aurora consurgens, II -
VII. Les aquarelles du Codex
Vossianus 29 de Leiden : transfert et projection].
*
b)- la pierre phallique
En liaison avec le texte que je viens de citer sur Aphrodite, je
souhaite approfondir un autre symbole : celui de la pierre phallique.
D'abord, ce symbole s'inscrit dans la légende du barattage de la
mer de Lait si l'on tient compte du mont Mandara [cf. supra]
qui joue le rôle d'un axe. Mais surtout, il permet de
préparer la suite [voir chapitre 5] sur le mouvement
ouranien. L'un des symboles les plus ordinaires de Çiva est le linga ou
pierre phallique qui répond, en quelque sorte, à la
sublimation des alchimistes [krdhvâtman
= celui dont le principe vital monte vers le haut] où
est subsumée une idée d'énergie.
L'hermétiste y voit un axe central ou point fixe qui rappelle le
punctum du
symbole solaire
[mâle]
et sulfureuse tandis que l'élément
périphérique de ce véritable hermaphrodite en est
la partie mobile
et mercurielle.
linga,
Patan museum,
Nepal 11th century - Bronze Le
linga
est la forme incarnée de
Shiva et, en l'occurrence,
la nature duelle du dieu. Le linga est associé au
yoni, symbolisant lunion
des principes masculin et féminin. Il incarne la Création
et, en ce sens, il peut être rapproché du mythe d'Ouranos
et de Gaïa, tous deux saisis dans l'unité. À cet
égard, et sur le rapprochement indo-européen qu'il y a
lieu de suggérer, voici quelques réflexions :
«
... si l'on veut bien se souvenir que le
nom de Mitra signifie ami en védique, non
seulement, sa personnalité religieuse, mais même son nom
s'éclairent de façon singulière sitôt que
l'on y voit une simple traduction par un autre mot du nom de Çiva.
» [
Charles Autran, Mithra,
Zoroastre et la préhistoire aryenne du christianisme, IV. esquisse de l'histoire de l'expansion
d'un grand culte chalcolithique, Payot, Paris, 1935, p. 83 sq.]
Autran pense que l'étymologie
s'explique en considérant que Çiva se traduit par favorable, propice, gracieux, bienveillant
... amical [cf.
Dictionnaire sanskrit de Monier Monier-Williams, Oxford, 1899, p. 1074]
où il y a lieu de voir le sens ami du Mitra védique. Ce
n'est pas tout : il y a lieu de rapprocher le Temps Kronos de
l'avestique Zrvan et du Père-aux-quatre-visages
de la grandeur, c'est-à-dire à la
tétrade que les alchimistes occidentaux identifient à
leur terra quadrata
.
« ...
ces quatre visages ne sont ... que le dieu Temps lui-même,
manifesté sous trois aspects différents, le
quatrième aspect n'étant autre que lui-même. Zervan est donc, tout comme
Çiva, le dieu aux quatre visages ... L'un comme l'autre sont l'énergétique
mystérieuse qui soutient et maintient le devenir du monde ... Et
c'est là, très probablement, la raison pour laquelle la
tétrade, qui se retrouve, hors du manichéisme, dans le
monument d'Antioche de Commagène, est la pierre angulaire de la
théologie zervanite (H.S. Nyberg, Journal asiatique,
juillet-septembre 1931, pp. 47-68) » [ibid,
p. 87]
Autran veut parler de Nemrut Dai.
[Au sommet du Nemrut Dai, le Roi
Antiochus Theos de Commagène batit son mausolée
entouré de grandes statues (8-9 mètres de haut) à
son effigie, ainsi que divers dieux grecs et perses en -62. La tombe
contient des sculptures de dieux, tel par exemple une tête
d'aigle. - site consulté]
Il est possible de rapprocher Ouranos - qui en est en quelque
sorte le « négatif
» - d'Ormuzd dont la substance consiste en lumière et dont
la manifestation représente le corps universel. Ormuzd veut le Bien [et il représente pour nous
l'intuition primitive au sens de nigredo
alchimique] alors que l'Ouranos grec n'est
délivré de son indifférence
primordiale [comprise comme
pouvoir de fécondité éternel et informel]
que par le geste castrateur de Cronos.
« Voilà
la dualité en Dieu, voilà les deux principes, Ormuzd et Ahriman ; et voilà
du même coup Dieu hors du monde, voilà le ciel et l'enfer.
C'est en partie ce point des anges et des diables qui faisait dire
à Jean-Jacques, après avoir reconnu " la sainteté
de l'évangile comme un argument qui parle à son coeur, " que " avec tout cela ce
même évangile est plein de choses incroyables, de choses
qui répugnent à la raison, et qu'il est impossible
à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre. "»
[Pierre Leroux, De
l'humanité, de son principe et de son avenir, où se
trouve exposée la vraie définition de la religion et
où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du
mosaïsme et du christianisme, Perrotin, 1840, p.
]
P. Leroux cite la
Profession de foi du Vicaire savoyard [in Émile
ou de l'éducation, 1762]. Si
Mitra est une sorte d'ange de lumière, serviteur d'Ormuzd,
Cronos, d'évidence, s'en distingue :
« Mais
le vieux dieu Temps, à la faux exterminatrice ... n'a
cessé de susciter la mort pour renouveler la vie. Il ne
devait point épargner ses premiers apôtres
méditerranéens, en dépit de leur long et ample
succès. » [Ch. Autran, op. cit., p.
87]
N'oublions pas que Cronos [le KronoV grec]
est assimilé au Jehova hébreu, celui-là même
dont parle Jung dans l'un de ses derniers livres :
« C'est
pourquoi on ne peut douter de la connivence de Yahvé. Son
consentement à abandonner Job
à l'entreprise criminelle de Satan prouve qu'Il doute de Job,
parce qu'il projette sur un bouc émissaire Sa propre tendance
à l'infidélité. »
[Réponse à Job,
Buchet-Chastel, 1964, notamment p. 72.]
On est ainsi,
logiquement, amené à établir une filiation
mythologique entre Kronos - Yahvé d'une part et entre Dieu le Père des
Chrétiens et le Dyaus
Pitar védique [alias Varuna
= Ouranos, cf. James Darmesteter, Ormazd et Ahriman : leurs origines et leur histoire, Vieweg, 1877, vi. Varuna, ses attributs matériels, § 51, p. 53] d'autre part,
dont on a fait le Jupiter romain. À cette filiation formelle correspond un
ordonnancement qui se répercute jusque dans l'histoire
pragmatique du MOI : il est impliqué dans la
perception du temps en tant que durée et, surtout, dans le
concept de « prise de conscience ». J'en parle au chapitre 5.
c)- Pramantha
Retournons à la figura quarta d'Orthelius :
j'ai dit que le personnage maniait un bâton

Orthelius, figura quarta, TC,
VI, 411
comme pour assurer une sorte de
barattage.
Dans cette opération, c'est encore l'Artiste qui prépare
son feu secret, c'est-à-dire l'artifice qui donne vie et
animation au Mercure. Voilà qui me conduit à
évoquer
Prométhée
vu sous l'angle alchimique. Le bâton que manie l'alchimiste peut
s'écrire
pramentha [
en sanscrit le bâton qui tourne
dans un trou pratiqué au centre d'un disque de bois] et
pramathyus désigne
celui qui obtient le feu par ce procédé. Ce rapprochement
est dû à F. Baudry.
[
cf. Journal
des Savants, 1867, p. 787 à propos de : les Dieux et les Héros,
George William Cox, contes
mythologiques traduits de l'anglais par F. Baudry et E.
Délerot, Paris, Hachette 1867, in-8° - à noter que Fox est
donné pour Cox dans l'article du Journal des Savants ;
Mallarmé s'est largement inspiré de ce livre dans ses Dieux antiques (Rothschild, 1880)].
Les Grecs dérivaient son nom de
PrometheuV,
connaître en avance, prévoir : Prométhée est
le prévoyant et son frète Epiméthée,
l'imprévoyant. Eschyle l'appelle le «
prévoyant » [
Prométhée, v. 85],
«
le fils
ingénieux de Thémis aux sages conseils
» [
ibid, v. 18],
«
le rusé,
l'artificieux » [
ibidem, v. 62] tous
qualificatifs où nous ne manquons pas de trouver ceux
consacrés au
Mercure
philosophique. Le point intéressant dans l'histoire du mythe est
que le nom grec de Prométhée paraît n'avoir point
de rapport étymologique avec le feu et nous tenons là un
exemple de cabale phonétique typique
[
Charles Autran indique que c'est
à une assimilation fautive de Pramâtha-Pramatha avec
pramantha = baguette servant à engendrer le feu par friction
qu'est dû le rôle de dérobeur du feu attribué
au Titan (Prométhée
enchaîné, vv. 7-8)]. :
«
D'ailleurs,
Prométhée, lui-même, reconnaît que les hommes
connaissaient le feu et qu'il n'eut à leur enseigner qu'à
tirer les présages de la flamme (ib., V. 499 et qu'un "peuple
sauvage, les Chalybes,
savaient forger le fer" (ib., V. 709-710). Prométhée
n'avait donc pas à communiquer le feu aux Hellènes
préhistoriques, ni à leur enseigner l'usage : il faut
chercher une autre interprétation au mythe. » [
Paul Lafargue,le déterminisme économique de
Karl Marx : recherches sur l'origine et l'évolution des
idées de Justice, du Bien, de l'Âme et de Dieu, V.
Giard et E. Brière, 1909, appendice
- le mythe de Prométhée - pp. 338-381]
Il est donc plus juste de supputer que
Prométhée ne personnifie pas linvention du feu ;
mais que les épisodes de son mythe, rapportés par
Hésiode et Eschyle, sont des souvenirs archétypiques de
luttes qui déchirèrent les tribus de lHellade
préhistorique.
«
Hésiode
désigne les deux générations divines qui
précédèrent Zeus sous les noms d'Ouranos et de Kronos; on pourrait
supposer qu'il croyait que de tout temps la filiation s'était
faite par le père et que la famille patriarcale était
instituée. Eschyle au contraire accuse Zeus d'avoir révolutionné
l'Olympe et d'y avoir introduit un ordre nouveau. Il ne nomme jamais le
père de Prométhée, qui pour lui devait être
inconnu ou incertain, bien qu'Hésiode le prétende fils de
Japet. Son Prométhée ne connaît que sa mère,
Thémis, "l'antique déesse" ... » [
ibid,
p. 350]
P. Lafargue oriente manifestement le
récit du mythe prométhéen dans un sens qui abonde
avec la thèse qu'il défend sur Marx. Il est
néanmoins évident qu'à l'archétype
classique du pyrophore [
porteur
de feu] se surperpose l'image du catalyseur [
cf. Atalanta fugiens, VII] et que c'est du contact de deux
Éléments que provient la déflagration [
i.e. la Révolution].
Nous allons envisager à présent une autre origine de
Prométhée :
«
...
pour choisir ici comme personnage principal Promêtheus, Eschyle
avait ses raisons. Car ce Titan, qui fait partie de l'entourage de
Kronos, grand dieu-Temps, phénicien et oriental ; qui symbolise
ici les aristocraties déchues ... n'est autre que le seigneur
des Pramathas (aussi
Pramâthas). » [
Autran, op. cit., esquisse de l'histoire, p. 89 sq.]
Le grec Promêtheus signifie «
celui
des Pramâthas» : pramâtha est le nom
des démons qui font partie de l'entourage rituel des desservants
de Çiva. Quoi qu'il en soit, c'est au sommet du Caucase que
Prométhée souffre sa passion, aux extrêmes confins
de la Scythie :
«
C'est en effet sur le Kailāsa, l'un des
sommets les plus élevés de l'Himalaya que se trouvait,
d'après l'aspect indou de la légende, la résidence
de Çiva et de sa parèdre ... » [
Autran,
op. cit., p. 90]
Autran ajoute que c'est dans le
Caucase himalayen qu'il faut transférer la grandiose
évocation d'Eschyle, véritable extrémité du
monde. C'est au
Gaurisankar,
ultima thule,
qu'il faut chercher le lieu où Prométhée fut
rivé par les liens «
d'un infrangible acier
»
[
le Gaurisankar ou Gaurishankar a d'abord
été considéré comme l'ancien nom du mont Everest, mesuré en 1847 par
le major Everest. John Herschel lui donne encore les noms de Disdunga
et Chingopamari, cf. Louis Figuier, La
terre et les mers ou Description physique du globe, Hachette,
1864, p. 138. En fait, H. Wood (Report
on the identification and nomenclature of the Himalaya Peaks as seen
from Katmandu, Nepal, Calcutta, 1904) a montré que l'Everest et le Gaurisankar étaient distants
de 57 km, le Gaurisankar
étant situé plus à l'est et ne dépassant pas 7143 m ; par
ailleurs, on distingue deux pics, le Gauri
(ou Parbatch) et le Sankar ou pic XX, plus haut
situé : in la
Géographie, 1904, tome X, 315-318. Autran indique bien que le Gaurisankar donne l'impression d'un
trône double se dressant dans ce « Caucase »
lointain. L'antiquité, jusqu'à l'époque de Pline,
a attribué le nom générique de Caucase à
notre Caucase actuel et aussi au long massif montagneux qui, par
l'Azerbeidjan rejoint, via le Chorasan,
la chaîne des Pamirs et de l'Himalaya (Autran, op. cit., p. 90 sq)].
Si l'on reprend la légende de Prométhée selon
Hésiode, l'accent est mis sur :
«
...
la rupture du lien qui unissait les hommes aux dieux : désormais
les hommes disposent d'un feu qui leur est propre et, par là
même, d'une relative autonomie ... à l'état de
dépendance naturelle succède une situation dialectique
à deux foyers. » [
René
Schaerer, l'Homme antique,
Payot, 1958, II. Hésiode, 1.
la Théogonie, p. 69]
Le fait
fondamental et qui, de façon surprenante, n'est pas sans
rappeler la genèse de l'univers selon la physique actuelle [
voir Aurora
consurgens, II] est le phénomène de brisure
de symétrie : avec Hésiode, à la
génération par ségrégation
d'éléments confondus succède une
génération par association d'éléments
hétérogènes et au règne de la Discorde, qui
éparpille, succède celui de l'Amitié [
voir le sens exact de Mitra],
qui unifie. On comprendra peut-être mieux l'analogie si l'on
substitue à la Discorde,
Chaos et à
l'amitié,
Eros.
Ces deux mots, Discorde et Amitié, sont selon Empédocle [
voir Berthelot, les
Origines de l'alchimie et Chevreul, in l'Idée alchimique, II]
les représentations des puissances qui régissent la
matière : elles se combattent sans trêve entre
l'émiettement total et l'unité absolue.
«
Ainsi
Empédocle distingue pour ainsi dire deux hauts et deux bas dans
ce mouvement de flux et de reflux : victoire de l'Amitié, suivie
de la croissance de la Discorde; victoire de la Discorde, suivie de la
croissance de l'Amitié. » [
Theodor
Gomperz, les penseurs de la
Grèce, histoire de la philosophie antique, Paris,
Alcan et Lausanne, Payot, 1908, chap.
v Empédocle, p. 241 sq.]
On retrouve
très logiquement le modèle de l'agent et du patient des
alchimistes. On peut en rapprocher l'activité et la
passivité de Fichte telles qu'il les présente dans sa
philosophie théorique. Du reste, ce rapprochement est d'autant
plus intéressant qu'Empédocle, dans ses fragments,
distingue deux raisons dans l'homme, l'une inférieure qui ne
s'élève pas au-dessus des sens [
c'est notre entendement],
l'autre divine, commune à tous et qui seule peut s'élever
à la conception de l'invisible et de l'unité absolue [
le transcendantal kantien].
Ajoutons que ce mépris des sens, affiché par
Empédocle, est une doctrine indo-persane étrangère
au génie grec et importée par les Pythagoriciens. Par la
suite, ayant trouvé la sagesse, Empédocle ne cherche
point à la faire partager et
«
...
la retient par devers lui comme un mystère incommunicable et
dont il craint de laisser échapper plus qu'il ne faut ... Cette
transformation de la science en une doctrine secrète
était tout à fait contraire avec le libéralisme
hellénique ... Au contraire, c'était à cette
époque plus que jamais, l'idée indienne ...
» [
Émile Burnouf, Histoire de la littérature grecque,
Delagrave, 1869, I, section iv,
période des guerres médiques, p. 349]
Remarquons que ce mystère se retrouve dans l'alchimie depuis ses
origines jusqu'à Fulcanelli et atteste de la permanence
formelle, dans sa structuration conceptuelle, d'éléments
védiques dont
Mitra est
l'élément central [
voir
Aurora consurgens, III].
La coopération entre le Moi et le
Non Moi exige l'introduction d'une synthèse ou
catégorie qui est la réciprocité [
voir infra, IIème
Essai, chapitre 1, b] ; elle
introduit une dialectique où le Non Moi va déterminer
activement le Moi, ce dernier se déterminant lui-même
comme sujet [
sur la traduction en
termes alchimiques de ce concept, voir chapitre 4].
On aboutit ainsi à une structure formée
d'éléments stables dont l'ensemble demeure
essentiellement instable :
«
À
mesure que la Discorde se retirait et que le doux immortel élan
de l'amitié victorieuse s'avançait d'autant,
aussitôt devenaient mortelles les choses auparavant immortelles
et mélangées celles qui auparavant ne l'étaient
pas. » [
Empedoclis
Agrigentini fragmenta, ed. H. Stein, Bonn, 1852, fr. 35
cité in Schaerer, op. cit., p. 159]
Dans cette
rythmicité dont la période ne peut pas être
définie, il y a deux éléments à
considérer :
- le fixe ou Amitié, que
Parménide nomme l'unité-masse [l'unité se cache sous la
diversité] ; les alchimistes en ont fait leur sulphur
; - le volatil ou Discorde,
qu'Héraclite appelle encore l'unité vibratoire [la diversité se cache sous
l'apparente unité] ; les alchimistes en ont fait leur
mercurius
;
Nous avons là deux aspects
complémentaires de la réalité que nous retrouvons
jusque dans la physique quantique, avec le double aspect corpusculaire
et ondulatoire d'une particule. De même en alchimie : Fulcanelli
assure que le Soufre et le Mercure des philosophes ne sont que la
même substance, considérée en des moments
différents de l'oeuvre. Mais comment passer de l'un à
l'autre sans médiateur ? Une première réponse est
possible et elle se base uniquement sur des considérations
alchimiques : les Artistes, pour désigner leur matière
embrasée - leur
materia prima -
en parlent comme de leur feu aqueux ou de leur eau ignée [
1, 2, 3,
4, 5, 6, 7, 8, 9,
10]. Cet aspect dual et
ambigu peut paraître propre à la phraséologie
hermétique ; toutefois le pléiomorphisme de la formule
n'échappe à personne : la dualité est, si l'on
peut dire, l'une des constantes les plus stables de la psyché...
E.
figura quinta La gravure
montre un lieu clos, de nuit, que l'on devine éclairé par
les rayons de la Lune, sous un ciel serein. À gauche est
disposé un récipient qui doit recueillir l'Esprit
universel tandis qu'à droite, on aperçoit l'athanor,
clos. Les notes annexées à la figura quinta indiquent
qu'ici, l'Artiste doit capter l'
humide
radical émané des étoiles de son eau
métallique. Cette opération exige un artifice particulier
ou médiateur.
De attractione aqua aereae,
tanquam legitimi medii quo liquor ille corporalis & terrenus
astralibus radiis animatur atque impraegnatur [caput V, TC, VI,
413]
Orthelius, figura
quinta, TC, VI, 413 Ce
médiateur, vu dans l'athanor des Sages, se signale avant tout
par une qualité : le pouvoir de rendre fluide et de maintenir en
état de mixité des substances. Ce pouvoir ne peut
être assuré que par un tiers-agent dont l'un des plus
avisés parmi les Artistes, Philalèthe, a dit qu'il
était l'
Air des Sages
[
cf. Introïtus,
VI]. Diogène d'Apollonie, dans lequel on n'a vu
qu'un philosophe inférieur à Anaxagore, a eu
là-dessus une vue prophétique :
«
...
tous les phénomènes ne sont que les modifications d'une
substance unique et se résolvent ensuite dans cette même
substance ... cette substance, qui est l'air, est intelligente et
divine ... c'est par elle que le multiple naît de l'un et les
structures de l'indifférencié. » [
Schaerer,
op. cit., 5. Diogène
d'Apollonie, Leucippe, Démocrite, p. 162 sq.]
Par rapport à Anaxagore, Diogène cherche aussi un
principe pensant à l'explication du monde mais il ne
sépare pas ce principe de l'univers matériel. Il
considère que le principe moteur est le feu

sans lequel il ne saurait y avoir d'animation ; et que
l'élément simple de la matière est l'air

,
mais un air pensant et organisateur du monde [
cf. Burnouf, op. cit., I, p. 344 sq.].
Voilà quel est ce moyen, cet artifice qui permet de conjoindre
les extrémités du vaisseau de nature :
«
On ne
montre pas sa grandeur pour être à une
extrémité, mais bien en touchant les deux à la
fois, et remplissant tout l'entre-deux. » [
Blaise
Pascal, Pensées, 1670, III. Marques de la grandeur de l'homme,
4. la grandeur de l'humanité est dans le milieu,
(Brunschvicg 323, Chevalier 353), la Pléiade, 1954, p. 1169]
Citation de Pascal qui paraîtrait contingente si Schaerer [
l'Homme
antique, op. cit, p. 159] ne l'avait donné en
suite d'un schéma illustrant le thème de la Discorde et
de l'Amitié. Cet air pensant et organisateur, les anciens
chimistes en parlaient comme de l'Esprit universel et les alchimistes
le cherchaient dans la rosée de mai [
voir Mutus Liber, planche 4]. C'est Nicolas Le
Fèvre qui ajouta ce nouvel élément à
ceux de Paracelse :
«
...
cette substance radicale et fondamentale de toutes choses, est
véritablement unique en essence, mais ... triple en nomination ;
car, à raison de son feu naturel, elle est appelée soufre
; à raison de son humide, qui est le propre aliment de ce feu,
elle est nommée mercure ; enfin, à raison de ce sec
radical qui est le ciment
et la liaison de cet humide et de ce feu, on l'appelle sel. »
[
Nicolas Le Fèvre, Cours
de Chymie, tome premier, Leloup, 1751, LIVRE PREMIER.
Chapitre
Premier. De l'esprit universel, pp.
21-22 ; cité in Raoul Jagnaux, Histoire
de la chimie, tome premier, Paris, librairie polytechnique
Baudry, 1891, p. 27]
Les alchimistes ont
cherché dans l'air un certain esprit susceptible de se
corporéifier. Cet
esprit, selon eux, était ubiquitaire et pouvait rendre compte
des productions minérales et métalliques de nature. En
effet, leurs expériences avaient montré que la racine de
toutes choses était une
substance
vitale, nommée
humide
radical ou
entéléchie.
La révolution opérée par Lavoisier a mis à
bas ces considérations et nous savons que les changements que
les alchimistes observaient, notamment de poids [
ils l'appelaient le poids de nature
pour le différencier du poids de l'art : en effet, ils
observaient un accroissement du poids de leur matière],
étaient en relation avec de simples réactions
d'oxydo-réduction :
«
Ainsi
nous voyons qu'après avoir tiré du vitriol beaucoup de
différentes substances qu'il contient, si on expose la tête morte de ce
vitriol à l'air, en quelque endroit qui soit à couvert
des injures de l'eau, que cet esprit ne manque pas d'y reprendre sa
place ... » [
Le Fèvre, op.
cit., pp. 22-23]
L'humide radical métallique
est cet état du Mercure que les alchimistes nomment leur double
Mercure ou Mercure philosophique. C'est leur eau permanente qui tient
le milieu entre la Discorde et l'Amitié : une fixation
précoce empêcherait l'or enté de pousser dans le
coeur de la matière ; inversement l'agitation des
éléments conduirait à sublimer les composants
essentiels et à les perdre sans espoir de retour [
ce que les Adeptes appellent « brûler les fleurs »].
L'obtention de cet équilibre métastable passe, nous
l'avons-vu, par un tiers-agent qui tient autant du ciment et de lien :
il s'agit du principe
SEL, que le pseudo Djabir nomme
Arsenic et que Fulcanelli appelle le corps du
lapis. Ce point de science
est voilé dans les textes sous l'étiquette mercurielle [
voir Ripley
Scrowle].
F. figura sexta
La
figura sexta
combine deux aspects de la même opération qui renvoient
à cette étiquette duale que je viens d'évoquer.
De materiae Lapidis
Philosophici parte superiori h. e. Influentia Solis, Lunae &
stellarum, quibus praedictus liquor corporalis astrificatur per
commixtionem aquae aereae, & apertam expositionem sub dio, quod fit
ratione Sympathiae & correspondentiae utriusque shaerae scilicet
superioris & inferioris. [caput V, TC, VI, 415]
Orthelius, figura
sexta, TC, VI, 415 C'est une
figuration originale des
Quatre
Éléments : à gauche, la Terre et l'Eau ; à
droite le Feu et l'Air. Revenons, pour cette occasion, à
Empédocle.
«
Empédocle
est explicitement désigné comme le premier qui ait
posé ces quatre éléments, et ce que nous savons de
ses prédécesseurs confirme l'exactitude de cette
indication. Les philosophes antérieurs parlent sans doute de
substances premières dont tout a été formé;
mais à ces substances premières manque la détermination qui
seule pourrait en faire des éléments au sens
d'Empédocle, je veux dire l'immutabilité qualitative n'admettant
qu'une séparation et une juxtaposition dans l'espace. De
même, les philosophes antérieurs ont sans doute
l'idée de toutes les substances qu'Empédocle
considère comme des éléments; mais ils ne les
réunissent pas en ce sens, à l'exclusion de toutes les
autres substances. La plupart n'admettent qu'une seule substance primordiale;
Parménide seul en admet deux, dans la seconde partie de son
poème; aucun n'en admet quatre ... » [
Eduard
Zeller, La philosophie des Grecs
considérée dans son développement historique,
Hachette, 1877-1884, II. I.
EMPÉDOCLE ET L'ATOMISME., p. 206 sq., trad. E. Boutroux]
Les éléments sont regroupés en deux
catégories par Parménide ; on les retrouve dans la
figura sexta d'Orthelius.
Dans son poème
De la
Nature, dont nous ne possèdons que des fragments,
c'est en substance l'idée de
décision critique qui forme
l'élément du discours de Parménide : l'homme doit
choisir entre le jour et la nuit, engagé en cela sur les
impulsions de Thémis [
la
Justice, au sens ontologique] et de Dikè [
le Droit, i.e. la justice au sens
téléologique].
Mais c'est au commencement du monde, à Okéanos le dieu-fleuve, qu'il
faut chercher l'origine des Éléments. Après avoir enfanté toutes les
choses, situé au lieu même de l'origine des dieux [
Iliade, 14.201] et de l'origine de tout [
Iliade 14.246],
Okéanos continue de couler à la limite extrême de la terre et ses flots
se déversent en eux-mêmes : nous retrouvons le symbole

de la nigredo. Nous pouvons y deviner le tracé d'une orbite,
c'est-à-dire d'une portion d'espace-temps où une masse, corrélativement
à une autre, est source d'attraction et de perturbation. Okéanos est le
prototype du Mercure des Sages

et Téthys est son double

[
la terre animée] ; cette dualité primordiale s'exprime dans la complémentarité des éléments et leur appariement [
cf. Atlas de Chevreul, notamment tableau I, II et III]. Le Mercure des alchimistes est l'eau animée, l'eau permanente et étoilée, encore appelée par
Artephius Lait de Vierge. Quant à la terre animée, nous y voyons les particules élémentaires que décrit Kant dans son traité
Du Ciel [
cf. supra, intro.], particules qui n'ont de cesse de s'agréger sous l'influence de la gravitation. L'eau

et la terre

apparaissent ainsi comme des éléments privés de leur vecteur d'animation,
†. C'est, en définitive, la privation du feu

qui a permis à l'eau et à la terre de prendre une forme stable [
cf. là-dessus nos considérations sur l'ellipse]. Quant à l'air

, s'il représente l'aliment du feu substantiel, il n'est point l'aliment du feu élémentaire

: c'est le seul des Quatre Éléments qui pose un problème ontologique en
ce sens qu'intrinsèquement, il est dépendant d'une notion non
conceptuelle : l'espace. Lors donc que l'eau et la terre trouvent leurs
correspondances conceptuelles ; que le feu représente le vecteur de
leur forme sublimée [
en alchimie, le Mercure et le Sel], l'air ne peut être conçu, sous le principe de la contingence, qu'en tant que lieu, c'est-à-dire qu'en forme d'espace.
commentaire
à suivre
*
* *
2. sur la possibilité théorique d'une
interprétation critique du symbolisme alchimique
a.
introduction : l'apport d'Ernst Cassirer
Le symbolisme alchimique passe par la tentative de poétiser le
monde si je considère sa phénoménologie. Elle
s'appuie sur des éléments qui relèvent du mythe et
de la nature, le plus souvent mis en situation de
décalage nouménal, c'est-à-dire
comme le dit Jung, essentiellement constellés. Le symbole
s'exprime - texte ou image - dans une conception transcendantale
d'un
mundus imaginalis
où le sens cherche à se constituer dans une
tonalité en décalage par rapport à l'empirisme [
cf. infra]
au sens où l'alchimiste ne distingue pas l'image du sens de
l'image. À cet égard, Ernst Cassirer a fondé une
partie de son oeuvre sur la mise en perspective du formalisme
symbolique. La
Philosophie des
formes symboliques
de Cassirer tente d'objectiver la double nature sensible et
intelligible du mythe ou du symbole, relativement à
l'affirmation de la reconnaissance du réel. Voici deux articles
parus respectivement dans la
Revue philosophique en
1907 [
1-6, 63, pp. 533-534] et en
1926 [
7-12,
102, pp. 299-304], qui font le point là-dessus :
E.
Cassirer. Das Erkenntnissproblem in der Philosophie und Wissenschaft der neueren Zeit.
1er Bd. (Verl. von Bruno Cassirer,
Berlin, 1906).
Il faut savoir gré à M.
C. d'avoir senti que notre époque réclamait une
étude de la faculté de connaître, malheureusement
cette étude n'est pas faite de la manière qu'on pouvait
espérer. La conception de la science évolue, les
définitions, les formules changent, les exigences de l'esprit
également et nous sommes parvenus à un tournant de
l'histoire où il est intéressant de résumer le
chemin parcouru et de constater la situation actuelle. C'est donc
à un double point de vue, à la fois systématique
et historique que se placera l'auteur; par suite, il n'exposera pas
seulement la suite des systèmes philosophiques, mais s'efforcera
de replacer chacun dans le grand courant de culture auquel il
appartient. C'est aux temps modernes que se borne l'étude de
Cassirer; il a cru, cependant, devoir la faire précéder
d'une introduction dans laquelle est rapidement passé en revue
le problème de la connaissance dans l'antiquité. Les
introductions de cette sorte pèchent toujours par le même
défaut : elles n'ont pas une suffisante raison d'être et
ne font pas partie organique du tout. Entre la préface courte et
nette et l'exposé de la « Renaissance du
problème de la connaissance », les vingt pages
consacrées à la philosophie grecque sont trop ou trop
peu, en tous cas leur nécessité ne s'impose pas. L'auteur
est obligé, dans cet espace restreint, de choisir entre les
théories grecques et parmi celles qu'il passe sous silence, il y
en a d'aussi importantes, par rapport aux théories modernes, que
celles dont il est parlé. C'est ainsi que Protagoras est
négligé, malgré l'intérêt qu'il
présente, non seulement par ses propres vues, que Platon n'a pas
dédaigné d'examiner, mais encore comme
intermédiaire entre Heraclite et les sceptiques,
Enésidème en particulier. C'est cependant Protagoras qui,
selon Natorp [La
théorie de l'expérience chez les sceptiques],
aurait élucidé le concept d'expérience et c'est
à lui qu'il faudrait rattacher la théorie de l'induction;
de pareils titres ne doivent pas être négligés dans
une histoire de la théorie de la connaissance. Enfin, M. C.
passe sous silence toute la philosophie post-aristotélicienne.
Cependant la théorie stoïcienne est intéressante et
elle eût fourni à l'auteur, qui use volontiers des
rapprochements entre anciens et modernes, l'occasion d'un rapprochement
avec Locke. Et enfin, la théorie sceptique était de
toutes la plus importante, car celle des sceptiques empiristes
conduisait tout naturellement au point de vue moderne. L'auteur en est
d'ailleurs convenu quand il a fait de Sextus le précurseur de
Montaigne, et si, comme il le dit, la pensée moderne se rattache
plus directement aux théories de la Grèce finissante
qu'aux grands systèmes de la belle époque (p. 163),
pourquoi ne nous avoir pas esquissé celles-là
plutôt que ceux-ci ? C'est cependant une autre voie que C. a
suivie et c'est la reprise de l'aristotélisme par la scolastique
qui le conduit aux temps modernes. Nicolas de Cuse, avec qui s'ouvre la
période moderne, mérite de nous retenir. Il inaugure, en
effet, une méthode nouvelle et dans l'emploi qu'il fait du
doute, il sera suivi par tous ses successeurs; c'est grâce
à lui que le scepticisme s'introduit dans la philosophie, non
pas « à côté » des systèmes,
mais dans la trame même de toutes les recherches. La Docta Ignorantia fait pressentir
Descartes et fait de Cuse un précurseur de Copernic. Les
problèmes dont s'occupe Cusano sont encore ceux du moyen
âge, mais la méthode est nouvelle et ce sont des rapports
nouveaux qui sont affirmés entre Dieu et le monde, comme entre
la sensibilité et l'entendement.
Après Cusano, tous
les efforts de la spéculation et de la science ne s'expliquent
que par rapport aux grands systèmes grecs dont s'est
occupé le moyen âge : le platonisme et
l'aristotélisme. Un écho du premier se retrouve dans la
théorie de l'âme de M. Ficin, comme dans les sonnets de M.
Ange; quant au second, c'est le problème de l'âme qui y
paraît central et
« l'analyse
dialectique du concept aristotélicien d'âme devient un
facteur important dans la formation de la notion moderne de conscience
» (p. 109).
Bien que l'idée de concilier Platon
et Aristote soit la gloire de l'Académie de Florence (Bessarion,
Pic de la Mirandole), l'aristotélisme est surtout combattu et la
psychologie aristotélicienne réformée. Elle
aboutit à un dualisme sans issue, qu'accentuent encore les
Commentateurs arabes et que Pomponace s'efforce d'atténuer. Dans
le conflit entre Alexandristes et Averroïstes ce n'est pas la
question de l'immortalité mais, en réalité, le
problème de la connaissance qui sépare les deux camps.
Après une période « philologique », la
Renaissance en traverse une autre « mathématique et
sceptique » : Valla, Vives et Ramus figurent trois étapes
dans le mouvement humaniste. Avec le dernier, la logique passe du type
grammatical au type géométrique, la conception de
l'histoire elle-même se renouvelle avec les sceptiques; puis
c'est la nature qui se révèle et la révolution qui
s'accomplit conduit à des points de vue nouveaux sur les
sciences morales. On peut dire que les efforts qui aboutissent à
de nouveaux principes de recherche se confondent avec ceux qui
amènent la conception astronomique actuelle de l'Univers : les
sciences exactes deviennent des normes, pour L. de Vinci la
mécanique, pour Kepler la géométrie. Il s'ensuit
que les concepts d'espèce et de genre sont remplacés par
ceux de rapport et de loi
: l'idée de relation domine la science.
Jusqu'à Descartes, la méthode n'a été qu'un
moyen de nous conduire à la source de la connaissance : jamais
encore le point de départ de la science. C'est là la
grande nouveauté qu'apporte le cartésianisme : ses
conquêtes en mécanique et physique ne seront encore que
les fruits de la méthode. M. C. expose bien le point de vue
cartésien et les conséquences de la mathématique
universelle fondée sur la géométrie : le «
point » devient un absolu, la connaissance ne s'exprime qu'en
fonction de la grandeur spatiale. Quant à la philosophie
ultérieure (jusqu'à Bayle) en donne-t-on une juste
idée en disant que c'est un mélange de
cartésianisme et d'augustinisme ? Dans cette étude, la
philosophie de la Renaissance tient peut-être une place
exagérée; l'auteur semble près de le
reconnaître quand il avoue que la philosophie n'a joué
à cette époque, qu'un rôle effacé. Et
d'ailleurs c'est le reproche que j'adresserai à l'ensemble de
son ouvrage, d'être trop développé; ce n'est plus,
à proprement parler, l'histoire de la théorie de la
connaissance, c'est une histoire de la philosophie faite d'un point de
vue un peu spécial, mais d'où ne se dégage pas
assez le problème particulier qu'il s'agissait de circonscrire.
L'ouvrage est d'ailleurs très nourri, témoignant partout
de connaissances approfondies, riche en détails instructifs (sur
Fracastoro, Burthogge) et en vues intéressantes (Montaigne, par
exemple, y est étudié dans ses rapports avec Shakespeare,
avec Herder et Rousseau, puis avec le protestantisme).
C. Bos.
Ernst
Cassirer (1874-1945)
LA PENSÉE MYTHIQUE D'APRÈS M. CASSIRER [Ernst Cassirer. Philosophie der symbolischen Formen. Zweiter
Teil. Das mythische Denken. Berlin, Bruno Cassirer Verlag, 1925,
xvi-320 p. in-8°.]
Dans la première partie
de cette Philosophie des formes symboliques (dont M. Meillet a
rendu compte ici, voir Revue Philosophique, mai-juin 1925, p. 463), il
était question du Langage. Le présent ouvrage est
consacré au Mythe. M. Cassirer rappelle, dans l'introduction,
que Schelling1 voyait
dans les formes mythiques des créations autonomes de l'esprit,
qui devaient être « comprises par
elles-mêmes », et représentaient « un moment
nécessaire du développement de l'absolu ».
Depuis, on a renoncé à chercher les raisons du mythe dans
un absolu métaphysique. La « Völkerpsychologie »
considère les mythes comme des objets psychiques, qu'il s'agit
d'expliquer par des lois de causalité, au même titre que
les autres réalités naturelles. Mais une telle
psychologie empirique, qui s'appuie sur les lois d'association et de
reproduction des images, n'atteint que les produits de
l'activité spirituelle, et non cette activité
créatrice dans sa nature et son jeu efficace2. M. Cassirer prétend aborder le
problème même que posait Schelling, mais en le
transplantant sur le terrain de la philosophie critique. On peut
expliquer les mythes au moyen d'une analyse critique de la conscience
qui les produit. Ainsi, M. Cassirer se place d'emblée à
un point de vue kantien. De fait, les chapitres successifs de son
ouvrage correspondent presque aux diverses parties de la Critique de la raison pure. Il
étudie successivement le mythe comme forme de pensée,
comme forme d'intuition (l'analytique vient ici avant
l'esthétique transcendantale), et le dernier chapitre est
intitulé : la dialectique de
la conscience mythique. Disons tout de suite que la partie la
plus positive de cette étude, c'est l'analyse des diverses
catégories de la pensée et de l'intuition chez les
primitifs : l'espace, les distinctions spatiales et l'opposition entre
la lumière et l'ombre, l'orientation dans l'espace, les
divisions du temps, les nombres sacrés, le rapport
d'équivalence entre la partie et le tout, les notions
d'affinité et de ressemblance mystiques qui sont à la
base de l'alchimie et de l'astrologie3.
M. Cassirer s'inspire ici des travaux de M. Lévy-Bruhl sur la
mentalité primitive, auxquels il se réfère
à maintes reprises. Sous une terminologie nouvelle, on retrouve
en effet les notions, qui nous sont devenues familières, de
« participation » et de « pensée
prélogique ». Il s'appuie sur de nouveaux faits, et
témoigne d'une connaissance étendue des travaux
d'ethnographie et d'histoire des religions les plus récents.
Mais, sauf sur quelques points de détail, et en dépit
d'un grand effort systématique, on ne peut dire qu'il ajoute ici
rien d'essentiel aux conclusions du philosophe-sociologue
français.
La partie la plus originale de cette étude,
c'est la quatrième section, intitulée : « la dialectique de
la conscience mythique ». On peut décrire ainsi
cette dialectique. La pensée mythique ne distingue pas,
primitivement, les formes imaginatives qu'elle a créées
et les réalités du monde sensible. Mythes et rites ne
sont pas des représentations plus ou moins symboliques. On ne
distingue pas de l'image le sens de l'image : mais l'image se confond
avec la réalité4.
On n'imite pas un dieu ou un esprit, mais on s'identifie à eux,
on prend leur nature. Mythe et nature se compénètrent
étroitement. Pour que naisse la conscience religieuse, il faut
que le mythe se détache de la réalité, et devienne
un signe. Toute religion, pour se constituer, traverse donc une crise :
crise de négation ; mais elle ne nie que pour affirmer5. Elle y parvient par des voies assez
différentes (p. 295 suiv.). Dans le prophétisme
hébraïque, par l'interdiction du service des images, par la
condamnation absolue des idoles. Dans la religion des Perses-Iraniens,
dans le mazdéisme, sans doute Ahura-Mazda n'est
désigné que par les deux prédicats abstraits de
l'existence et de la bonté morale. Cependant la religion ne se
détache pas entièrement de la nature. Chacune des grandes
forces et chacun des grands éléments naturels participe
au combat qui se livre entre le bien et le mal. C'est pourquoi on
protège l'eau et le feu contre toute souillure. Les formations
mythiques descendent au rang de démons inférieurs. Mais
elles gardent quelque réalité. Dans la doctrine indienne
des Upanishads, le seul nom qui reste pour désigner l'absolu,
c'est la négation. Le bouddhisme s'engage plus avant dans cette
voie. Il nie non seulement l'objet, mais le sujet. La forme du moi
semble au bouddhiste aussi accidentelle et extérieure que toute
autre. Il faut nier l'action, parce que l'action, le karman, attache l'homme à la
roue des naissances. En même temps que l'âme, Dieu
disparaît. Le bouddhisme est une religion athée. Dans le
christianisme qui demeure si chargé de matière mythique,
à toutes les phases du développement religieux le
même conflit se reproduit entre les représentations
sensibles et le sens pur de l'absolu divin. La dialectique de la
négation et de l'opposition explique donc, et explique seule, le
passage du mythe à la religion. Il serait injuste de
méconnaître le mérite d'une oeuvre semblable, qui
est assez riche, réellement, de contenu. Mais le
catégorisme kantien et néokantien pèse lourdement
sur cet exposé. L'auteur s'efforce d'y raccorder les lieux
communs de la philosophie critique et les données positives.
Mais trop souvent il veut à tout prix faire rentrer les faits
dans des cadres assez arbitraires. Il observe, par exemple, que
beaucoup de peuplades sauvages ou à demi sauvages croient qu'un
même individu peut posséder à la fois deux, trois
et jusqu'à sept âmes (p. 201). Et il pense en trouver
l'explication dans la croyance, également répandue, qu'au
moment de l'initiation le jeune homme meurt, et renaît avec une
âme nouvelle. La multiplicité des âmes dans le
présent et, en quelque sorte, dans l'espace, répondrait
à une tendance de la pensée mythique, qui divise la
durée en un certain nombre de phases qualitativement distinctes
et multiplie les âmes dans le temps. Il est vrai qu'il a
remarqué, d'autre part, que la même pensée mythique
n'analyse pas, mais confond en un tout indifférencié les
objets et les faits les plus dissemblables.
« Après y
avoir réfléchi, ajoute-t-il, je constate qu'il n'y a
là que deux moments alternatifs de la pensée, qui, loin
de se contredire, s'accordent l'un avec l'autre et se
complètent. Tandis que la pensée scientifique rapproche
synthétiquement ce qu'elle a distingué par analyse, la
pensée mythique ne connaît ni l'analyse, ni la
synthèse. Ou bien elle nie purement et simplement les
différences, quand elles ne lui paraissent pas essentielles, et
alors elle se représente les choses distinctes comme identiques,
ou bien, lorsque les différences sont telles qu'elle ne peut les
nier, elle attribue à des êtres substantiels distincts ces
attributs ou propriétés qui ne peuvent se fondre en un
tout indifférencié » (p. 204, note).
Mais il n'est pas du tout établi, loin de là, que la
croyance à la multiplicité successive et à la
multiplicité simultanée des âmes chez le même
individu se retrouve chez les mêmes peuplades (les exemples qu'il
donne de l'une et de l'autre sont empruntés à des
sociétés très différentes). Et l'on ne voit
réellement pas ce qu'un tel raisonnement dialectique peut nous
apprendre sur l'origine de ces imaginations. On n'est pas, ou bien on
n'a pas été kantien impunément. Pour M. Cassirer,
les « fonctions » de la pensée mythique ne sont pas
des données de l'expérience. Elles conditionnent
l'expérience6. La pensée
mythique est une sorte de cadre a priori. L'explication qu'il propose
du totémisme procède à la fois du pragmatisme et
de l'idéalisme transcendantal. Si l'homme se confond avec les
bêtes, les plantes, ou d'autres objets, cela résulte d'un
besoin fondamental d'unité : « l'unité de
l'aperception sensible », tel est, dans les esprits
primitifs, le principe régulateur des représentations. Si
cependant les divers clans se sentent unis mystiquement à tels
animaux, à telles plantes ou à tels objets, plutôt
qu'à d'autres, cela résulte des directions
différentes de leur activité. On trouve des
sociétés où le chasseur, le pâtre, le
cultivateur ont ainsi pour totem l'animal ou les animaux avec lesquels
leur genre de vie les met habituellement en rapports. Ailleurs, il y a
un mana des guerriers, des chefs, des prêtres, des
médecins. Remarquons que les faits sur lesquels peut s'appuyer
une telle explication sont très peu nombreux (voir p. 228, note,
p. 230, note), et qu'il s'agit le plus souvent d'interprétations
mythiques traditionnelles qu'il importerait de critiquer. La raison qui
a conduit tel clan à adopter tel totem est aussi obscure, pour
nous, que la raison qui a conduit tel groupe d'hommes à
désigner un objet par tel assemblage de sons. Mais cette
hypothèse vient à l'appui d'une conception plus
générale, que M. Cassirer oppose à l'explication
sociologique du totémisme. Durkheim croyait que, derrière
le totem, le culte religieux s'adresse à la
société, dont le totem ne serait qu'une expression
figurée. Plus généralement toutes les
catégories de la pensée religieuse sont, d'après
Durkheim,
« des produits non de
la pensée individuelle, mais de la pensée sociale
».
Pour les comprendre, il faudrait partir de la
division du groupe primitif en clans. Mais, d'après M. Cassirer,
la théorie de Durkheim prend en réalité la cause
pour l'effet. C'est un usteroV
proteroV. Loin d'être donnée d'abord,
l'organisation sociale résulte d'un courant de pensée
mythique. M. Cassirer reprend ici à son compte la formule de
Schelling :
« Ce n'est pas
l'histoire d'un peuple qui détermine sa mythologie, mais, au
contraire, c'est sa mythologie qui décide de son histoire.
»
Seulement, lorsqu'on se demande ce que peut bien
être cette pensée mythique primitive, qui serait le
fondement de toute communauté sociale, on trouve qu'elle se
réduit, d'après M. Cassirer, à une sorte de
confusion essentielle7.
L'homme ne se distinguerait pas des animaux, des plantes, des autres
objets. Les hommes ne se distingueraient pas les uns des autres. Mais,
en fait, si les primitifs confondent des objets que nous distinguons,
nous savons aussi qu'ils en distinguent, que nous rapprochons. Ils
classent les choses à leur manière, et non seulement se
distribuent en clans séparés, mais encore rattachent
à ces divers clans des classes d'objets distinctes. Si l'on
suppose au point de départ une indifférenciation totale,
il faut expliquer comment s'introduisent de telles distinctions. Mais
cela est bien impossible. Il n'existe aucun rapport constant de
ressemblance entre tels animaux ou telles plantes et les groupes
d'hommes qui les ont adoptés pour totems. Cette
difficulté, d'ailleurs, n'en est une que dans la théorie
de M. Cassirer. Dans la théorie de Durkheim, au contraire, du
moment que les totems sont seulement des emblèmes ou des
symboles, il importe assez peu que tel clan choisisse telle plante ou
tel animal, plutôt que tout autre : l'essentiel est que chacun
d'eux choisisse une plante ou un animal qui n'a pas été
choisi par un autre. Mais la principale objection que soulèvent
la thèse et la méthode de M. Cassirer, c'est qu'on ne
voit pas comment il explique que la pensée mythique
évolue. Toute religion, dit-il, résulte d'une crise de la
pensée mythique. Celle-ci, à un moment donné,
éprouve le besoin de se dégager des images sensibles
qu'elle a elle-même créées, et qu'elle prenait pour
des réalités. Du Jour où elle interprète le
mythe, où elle lui donne un sens, elle oppose ce sens aux
images, elle est sur la voie qui conduit aux religions proprement
spirituelles8. Mais
pourquoi, et par l'effet de quelle cause, se produit cette crise?
Pourquoi la pensée mythique ne s'enfermerait-elle pas
indéfiniment dans ses « formes » et ses «
catégories »? Pourquoi en sort-elle? Si elle en sort en
vertu d'un mouvement dialectique interne, comme le pense M. Cassirer,
c'est sans doute qu'il y a en elle dès le début une
contradiction latente. Mais pourquoi, par l'effet de quelles causes
prend-elle conscience de cette contradiction ? Et pourquoi, comme le
montre M. Cassirer, s'engage-t-elle, à partir d'un même
état de confusion psychique totale, dans des voies si
distinctes, qui comportent une part si inégale d'analyse et de
réflexion abstraite ?
Si nous insistons sur ce point, c'est
que M. Cassirer croit pouvoir décidément rendre compte
des modes de pensée mythiques et religieux sans les replacer
dans les milieux sociaux où ils se développent. Dans tout
le cours de son étude analytique, il oppose la pensée
mythique et la pensée rationnelle comme deux formes de
pensée données ou concevables a priori. Mais à
aucun moment il ne se demande quel rapport autre que d'opposition il a
pu y avoir entre l'une et l'autre: Celle-ci s'est-elle
substituée à celle-là, ou bien en est-elle sortie
par voie d'évolution ? En devenant religieuse, la pensée
mythique s'écarte-t-elle ou se rapproche-t-elle de la
pensée scientifique ?9
Ce que nous reprocherions à M. Cassirer, ce n'est point de ne
pas poser un tel problème, c'est d'adopter une méthode
qui ne permettrait ni de le poser, ni de le résoudre. M.
Lévy-Bruhl a relevé les traits distinctifs de la
mentalité primitive. Il a même indiqué
quelques- unes des lois psychologiques qui permettraient d'en rendre
compte. Mais M. Cassirer va bien plus loin. Il pose a priori les
conditions de la pensée mythique. Il en déduit les
catégories de cette pensée. C'est une forme de
pensée logiquement possible, et, comme telle, elle comporte
peut-être une évolution, mais dans un cadre bien
défini. On ne conçoit pas comment la pensée
scientifique pourrait prendre appui sur elle, ou sortir d'elle.
M.
Cassirer essaie de montrer, par exemple, en quoi la notion
d'espèce, serait radicalement différente chez les
primitifs et chez les modernes. Pour la science moderne,
l'espèce est définie par la génération,
qu'on explique elle-même, analytiquement, par un
enchaînement de causes et d'effets physiologiques ou
physico-chimiques. Pour les primitifs, c'est le contraire : la
génération s'explique par l'espèce, ou par le
clan. Elle résulte de ce que le clan représenté
mythiquement par les ancêtres veut se perpétuer. Dans
certaines tribus d'Australie, la conception se produit lorsque la femme
passe près d'un lieu où résident les esprits des
ancêtres. Ceux-ci pénètrent dans la hanche de la
femme, s'ils reconnaissent qu'elle est de leur clan. Ce sont là
deux types d'explication inverses. Pour passer de l'un à
l'autre, il a fallu que toutes nos catégories, nos idées,
nos méthodes de raisonnement se renouvellent du tout au tout. Il
a fallu passer d'un système de. pensée à un autre
entièrement opposé. C'est du moins ce qui semble
résulter d'une telle opposition apparente. Mais, à
observer ces deux explications d'un peu plus près, on
s'aperçoit qu'il y a entre elles plus d'analogies qu'il ne
paraît. Après tout, quand on définit
l'espèce : l'ensemble des animaux qui se ressemblent, et qui
dérivent de parents communs, est-on tellement
éloigné de la conception primitive du clan? Les
recherches les plus récentes sur l'hérédité
conduisent à admettre que ce qui se transmet d'un ascendant
à ses descendants, c'est une sorte de « patrimoine
physiologique » commun. Le germe est conçu comme une
partie de l'organisme qui reproduit les traits essentiels de celui-ci.
Est-on si loin de la conception du « ratapa » des
Australiens; germe également, bien qu'on lui prête
certaines vertus mystiques ? C'est à l'aide d'images
matérielles, par une suite de processus physiologiques, que les
Australiens expliquent la génération, bien qu'ils s'en
fassent une idée inexacte. Mais cette idée est-elle si
éloignée de telles hypothèses qui ont
été longtemps acceptées ou défendues par
des savants, et dont s'inspirent encore les conceptions les plus
modernes des mêmes phénomènes? Entre les deux
explications M. Cassirer n'a-t-il point tracé une ligne de
séparation à la fois artificielle et infranchissable,
précisément parce qu'il les rattachait à deux
formes de la pensée conçues comme distinctes a priori,
c'est-à-dire en vertu de raisons supérieures à
l'expérience ? En dépit de cet excès de
dialectique, il y a profit à lire cet ouvrage.
Précisément parce que les faits nous sont
présentés suivant un ordre et dans des cadres auxquels
les historiens et les ethnographes ne nous ont pas habitués, il
s'établit entre eux des rapports et des rapprochements nouveaux
et curieux, qui font réfléchir.
Maurice
Halbwachs.
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notes
personnelles
1.
Rappelons que Schelling avait comme objectif de dépasser
la limite imposée - comme le fondement de la philosophie
critique - par Kant et Fichte, savoir que nous n'avons de
l'activité de la Raison qu'une conscience pour ainsi dire
négative [la limite entre
l'idéalisme et le subjectivisme peut être
considérée comme un empirisme bien tempéré],
au sens que nous posons comme raisonnables uniquement les actions qui
nous paraissent non empiriquement déterminées. Le
principe positif [l'activité]
de la Raison nous est entièrement inconnu et relève de
l'inconscient, que d'autres nomment Dieu [que l'on peut encore nommer SOI]
en ce qu'il est absolument transcendant et qu'il s'inscrit comme un
fait à accomplir dans l'histoire pragmatique du MOI.

Friedrich Wilhelm Joseph Schelling (1775-1854)
(daguerréotype datant de 1850)
[cf. Schelling, F. W. J., Exposition de mon
système de la philosophie, suivi de Schelling, F. W. J. Sur le vrai concept
de la philosophie de la nature, et Fichte, J. G. Sur lexposition du
système de lidentité de Schelling, traduction et présentation par
Emmanuel Cattin, Paris, Vrin, 2000]
De fait,
l'attitude de Schelling qui consiste à énoncer que
« ...
à l'essence de la raison absolue appartient l'être
» semble de ce point de vue non pragmatique. Il est possible d'y
voir un élément primordial de type ouranien tel que je le
développe infra. Dans quelle mesure,
en effet, peut-on rendre équivalentes l'intuition [cf. infra]
et l'imagination ? Si ce n'est précisément dans une
tentative d'aperception a
priori des formes symboliques ? Et n'y a-t-il pas alors
réellement confusion dans ce programme, où l'on doit
d'une part cesser d'opposer, comme on l'avait fait jusqu'alors, le
monde idéel et le monde réel, et de chercher, se faisant,
comment l'esprit passe de l'un à l'autre ; et d'autre part
postuler qu'il y a identité entre les idées et les
choses, entre la pensée et l'être, le sujet et l'objet, le
moi et le non moi, l'humain et la nature... ? L'idéalisme
apparaît ainsi, quand on le force à n'être -
ontologiquement - qu'un subjectivisme, comme la philosophie
première où la liberté se pensant elle-même [il ne s'agit pas ici de l'intuition,
c'est-à-dire de la
nigredo
des alchimistes] s'affirme comme identité absolue du
penser et de l'être, quitte à rencontrer la scission, la
finitude de la conscience comme le problème majeur de la raison.
Mais Le problème majeur est rencontré immédiatement si
l'on veut bien considérer que la liberté est intemporelle [cf. A. Philonenko, l'oeuvre de Kant, II, la critique de la raison pratique, ratio
essendi et ratio cognoscendi, p. 154 sq., Vrin, 1997]. Le temps-
durée ne saurait être lié à la
liberté [il est « tout à fait impossible d'admettre
une temporalité pratique » (A. Philonenko, op.
cit., p. 154)] et dès lors, la liberté se pensant
elle-même est une chimère. En revanche, il faut
très soigneusement distinguer la liberté pratique de la
liberté transcendantale en gardant à l'esprit que «
La
liberté chez Kant ne devient jamais un phénomène.
» [J. Hersch, R. Poirier, Entretiens sur le temps, Mouton
& Co, Paris, 1967] mais que, bien plutôt, on doit lui
trouver une relation nouménale aux choses [kant parle de duratio noumenon dans
l'opuscule sur la Fin de toutes choses].
Or, le noumène [numen =
puissance agissante] - par essence - ne peut « se penser
» mais peut uniquement être « saisi » par la
raison pure du sensible [cf. mes
Échecs artistiques, notamment II
et III].
2. L'activité créatrice peut
être définie dans le sens où on peut l'entendre
d'un élément primordial ouranien. Voilà qui
paraît exclure - a priori - la liberté transcendantale
dans la mesure où si l'on est capable de canaliser cette
activité, en revanche sa source nous reste inaccessible et a
fortiori le moyen d'en moduler l'expression. C'est peut-être
d'ailleurs, ici, que la phrase de Schelling « ... à
l'essence de la raison absolue appartient l'être » [cf. note 1]
trouve son sens. F. Alquié écrit :
« ... Kant assimile
la liberté à la loi, et la sépare par là de
l'individualité, qu'il semble réduire à
l'existence empirique... [in A. Philonenko, Kant II, la critique de la Raison pratique, de la
liberté, p. 140 sq.]
et J.L. Bruch d'ajouter :
« ...
il est pour le moins singulier que Kant n'ait jamais aperçu sur
ce point une contradiction aussi dirimante. » [Bruch, la philosophie religieuse de Kant,
1968]
Bruch emploie le terme dirimant pour signifier
l'annulation radicale - i.e. en fait et en droit -
provoquée par la contradiction de Kant. Le danger est tel que
Philonenko n'hésite pas à envisager cette conclusion, que
:
« Ce n'est pas
seulement la possibilité de la raison, animée par son
moment pratique qui s'effondrerait, c'est le système entier en
tant que philosophie. La philosophie transcendantale ... serait au
tombeau. » [Philonenko, Kant
II, op. cit., p. 141]
La liberté
transcendantale, pour Kant, doit avoir deux conditions qui en gagent
l'être : l'indépendance et la spontanéité.
Toutefois, l'indépendance signifie que la raison va faire en
sorte - l'impératif catégorique - d'équilibrer les
« penchants » de notre sensibilité, en sorte que
l'on tombe dans l'ornière de la liberté pratique sans que
le caractère transcendantal apparaisse ici nettement. Quant
à la spontanéité, elle définit le
caractère ouranien même qui est tout le contraire de la
liberté au sens où « l'on ne pense en
fait jamais ce à quoi l'on veut penser vraiment »
et nous n'avons jamais que la sensation de la spontanéité
d'une idée : la spontanéité définit
uniquement le caractère de production et d'activité quasi
automatique de notre imagination mais ne gage en aucune manière
la conceptualisation. Or, la raison ne peut se donner sa loi que si,
derrière l'idée, apparaît le concept. Cela dit, on
peut adopter une attitude moyenne consistant, sans aller aussi loin que
Nietzsche, à promouvoir l'idée de l'illusion de la
liberté. Fichte énonce que l'Être est absolu [J.-G. Fichte, Méthode pour arriver à la vie
bienheureuse, Ladrange, 1845, p. 243, 8ème
Leçon] ce qu'on ne peut entendre qu'en
énonçant : le SOI est inaccessible. Pris dans cette
acception, on peut concevoir le mouvement ouranien [cf. infra] comme la production par le SOI de «
psychèmes » si l'on me permet ce néologisme
transcodés par le MOI lorsqu'ils parviennent à
l'aperception. Fichte écrit :
« Au commencement,
entièrement indépendante de toute possibilité du
contraire, de toute volonté arbitraire, de tout hasard,
indépendante du temps, était la forme fondée sur la nécessité intime
de lêtre divin lui-même. » [op. cit., p. 246]
N'est-il pas possible de voir ici l'Être tel qu'en
lui-même, c'est-à-dire notre SOI, la partie la plus intime
de notre psyché ? Remplaçons être divin par
inconscient ; posons que la nécessité
intime est la représentation spirituelle - à lire
idéelle - et nous aurons, dès lors, la perception d'une
« illusion » de liberté transcendantale.
« L'être
absolu se pose lui-même dans son existence comme cette
liberté absolue, et comme cette indépendance à
l'égard de sa propre essence. Il ne crée pas, comme on
pourrait le penser, une liberté en dehors de lui-même,
mais dans l'élément
de la forme, il est lui-même sa propre liberté hors de lui.
» [ibid]
L'essence de la liberté, puisqu'il
s'agit bien de cela, consiste en une production incessante de
l'activité naturelle du SOI. Et l'on voit que, de la
liberté à la pure pensée il n'y a qu'un pas...
3. Cf. là-dessus
les travaux développés par M. Berthelot et Chevreul.
4. l'image se confond avec
la réalité en ce sens qu'il y a projection du contenu
idéel de l'image mentale au contact d'un support
matériel : tel est le cas dans l'astrologie
[l'horoscope] où
l'astrologue tire des rapports a priori ; tel est le cas dans l'alchimie [le métal] où
l'Adepte se transforme lui-même en tâchant de transmuter sa
materia prima... Seule l'oeuvre d'art
répond à ce programme, de la conjonction de l'image et du
réel. On peut donc affirmer que la conscience mythique, c'est
d'abord une vision esthétique qui ne dit pas son nom.
5. C'est l'exemple même du
mouvement prométhéen sur lequel je reviens dans le chapitre 5.
6. Remarque fondamentale en ce qu'elle fait voir
d'une part que le mythe se fonde comme création autonome de
l'esprit et en ce qu'elle fait aider, d'autre part, à en
apprécier le caractère de liberté transcendantale
qui lui est essentiel et pour ainsi dire consubstantiel, cf. note 2.
7.
On retrouve là cette ambivalence que signale Rousseau : «
l'homme sauvage » contre « l'homme de l'homme. »
Cette confusion essentielle apparaît comme la signature
ouranienne dont je développe les traits infra, au chapitre 5. Ernst Cassirer a donné
sur cette question une vue approfondie dont les Annales de la Société J.-J.
Rousseau se sont fait l'écho :
Archiv fur Geschichte der Philosophie.
Berlin. Band XLI (1932), S. 177-213, 479-513 : Ernst CASSIRER, Das Problem Jean-Jacques Rousseau. Dans la lutte passionnée autour
de Rousseau, il fallait lesprit puissant et impartial de Cassirer pour
rendre à la discussion léquilibre et la dignité.
Lauteur démontre combien la vie de Rousseau avait
été longue et difficile avant quil pût donner
à son expérience personnelle lexpression supra-
personnelle, et avant quil fût arrivé à une
doctrine philosophique proprement dite. Toute idée chez Rousseau
est ancrée dans son expérience. Ordonner lensemble de ses
idées en un système rigoureux nétait pas son but
et ne pouvait pas lêtre, car cétait une nature
sentimentale, impulsive, incapable de poursuivre une pensée
jusquà sa dernière conséquence.Tel le penseur, tel lécrivain.
Son style ne se plie pas aux exigences du classicisme français.
Constamment, il trahit la logique classique. Il va jusquà
combattre lexpression classique, quil appelle glaciale. Jamais il ne
cède la parole aux choses mêmes. Il veut être leur
interprète, leur porte-parole à sa façon à
lui seul. Comment donc
saisir cet homme, ce penseur, ce rêveur, cet artiste qui se
dérobe sans cesse? comment le définir, comment le
classer? Certains le considèrent comme précurseur de
lindividualisme moderne, dautres le déclarent père du
socialisme dEtat ; les uns le veulent près du calvinisme,
dautres encore le rapprochent du catholicisme ; on la comparé
à Newton, on la appelé le saint de la nature...
Pour
le juger en toute sérénité, il faut revenir
à la source, cest-à-dire à ses oeuvres, qui, il
est vrai, ne peuvent être séparées de lhomme, tout
en suivant leurs propres lois. En réalité, Rousseau
demeure un « cas unique » . Il sen est du reste
vanté dans les Confessions.
Rousseau nest pas un « cas historique », que nous pouvons
saisir et décrire. Sa doctrine nest pas un système
déterminé que nous pourrions incorporer à
lhistoire de la philosophie. Tous ceux qui ont considéré
lhomme et son oeuvre sous cet angle ont faussé lun et lautre.
Non, cest la richesse de la vie même ; cest le rythme
passionné du sentiment et de la pensée ; cest une forme
délan naturel, dimpulsion vitale, échappant à
celui qui voudrait le réduire aux méthodes rationnelles :
cest la nature, avec tous ses contrastes et toutes ses contradictions,
cristallisée en un homme.
Ce grand solitaire est toujours
présent, toujours prêt à sentendre avec les autres
et à collaborer avec eux. Ce grand isolé a même
reconnu quil existe une morale commune, une vérité
absolue. Et sa vie entière devient instrument de cette
idée. Retiré en lui-même, il sabandonne aux autres
; replié sur lui-même, il pousse jusquaux problèmes
de portée universelle ; ces problèmes nont rien perdu de
leur importance et survivront à la forme que, par hasard, en son
temps, un homme leur avait donnée. Lanson se rencontre avec
Cassirer lorsquil parle de « manifestations
successives de tendances profondes et constantes », dans
son étude sur lunité de la pensée de Rousseau.
(Annales, tome VIII.) [W. M.].
Annales de la
Société Jean-Jacques Rousseau, Genève : A.
Jullien, 1905- ; 1932, tome 21, 264-265
*
* *
Bulletin de la Société
française de Philosophie. Paris, 32e année, n° 2,
avril-juin 1932. P. 45-85 : LUnité
dans loeuvre de Jean-Jacques Rousseau.
L'exposé de M. E. Cassirer (p.
46-66) suscite de multiples observations (p. 66-78) de MM. V. Basch
(Rousseau a appliqué en quelque sorte la théorie du
primat de la raison pratique à la politique et à la
sociologie; son oeuvre, toute dun poète et dun romancier, offre
une unité datmosphère, celle du sentiment, source de son
génie); Et. Gilson (Rousseau fut sous linfluence de Condillac et
imagina une morale sensitive) C. Bouglé (le conflit
intérieur de Rousseau dérive de sa double conception de
la liberté) ; R. Lenoir (Rousseau crut à la
perfectibilité indéfinie de lhumanité). Dans sa
réplique (p. 79-85) M.
Cassirer renvoie ses critiques à son étude à
paraître, das Problem Rousseau (en
voir le compte rendu ci-dessus); son point de vue peut se
résumer comme suit (p. 80) : « Rousseau na pas eu
lesprit de système, mais bien lesprit systématique
». [L. J. C.].
Annales de la Société
Jean-Jacques Rousseau, Genève : A. Jullien, 1905- ; 1932, tome
21, 291
8. Le mythe de Prométhée est formellement
inséparable de celui d'Aphrodite ; je
détaille cette symbolique spéciale dans un chapitre
ultérieur.
9.
La pensée mythique se conceptualise et c'est le concept qui
déclenche l'état critique qui débouche, en
l'occurrence sur la pensée religieuse, par orientation des
éléments structurants du mythe. C'est cet état
critique dont je parle infra et auquel on
peut décrire deux moments, sous-tendus [cf. note 8]
par les figures de Prométhée et d'Aphrodite.
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b.
forme symbolique et alchimie
Je donne d'abord cet extrait pour une définition du concept de
forme symbolique :
«
Par
"forme symbolique", il faut entendre l'énergie universelle de
l'esprit par laquelle un contenu de signification spirituelle est
accolé à un signe sensible concret et
intrinsèquement adapté à ce signe. En ce sens, le
langage, l'univers mythico-religieux et l'art se présentent chacun
à nous comme une forme symbolique particulière. Tous en
effet portent la marque dun phénomène fondamental ; notre
conscience ne se satisfait pas de recevoir une impression de
l'extérieur, mais elle lie chaque impression à une
activité libre de l'expression et l'en imprègne. Un monde
de signes et d'images qui se sont créés deux-mêmes
s'avance au devant de ce que nous appelons la réalité
objective des choses et s'affirme contre elle dans sa plénitude
autonome et sa force originelle. » [
Cassirer,
Trois Essais sur le symbolique,
le concept de forme symbolique dans
l'édification des sciences de l'esprit, Éditions
du Cerf, Paris, 1997, p. 13]
La multiplicité
évidente des représentations symboliques résulte
de ce que Cassirer nomme «
l'énergie universelle de l'esprit
». Par là, il faut entendre que l'intuition pure du
sensible permet de dépasser d'une part l'ensemble des
impressions que nous soumet le monde extérieur [
le ÇA jungien ou le Non Moi de
Fichte] et d'autre part de projeter, par véritable
transfiguration, l'expression en miroir qu'en procure la Raison. Par
conséquent, l'intuition et l'imagination sont ici les vecteurs
fondamentaux de cette véritable lutte des opposés qui se
révèlent d'ailleurs, pour partie, complémentaires.
Le symbole, pris dans cette optique, ressortit d'un schème
kantien où s'opère un conflit : le concept idéel
s'oppose à l'image nouménale -
eidwla - que supporte une
expression pléiomorphe. C'est dans cette opposition que
réside, dans l'alchimie, toute la difficulté
d'intégration logique de la forme symbolique.
«
Toutes
les fonctions de l'esprit engendrent ainsi leurs propres configurations
symboliques qui, bien que fort différentes des symboles de
l'intellect, ne leur cèdent en rien quant à la valeur de
leur origine spirituelle. [&] Il convient donc de voir en elles non
pas les différentes manières qu'aurait un
réel-en-soi de se révéler à l'esprit, mais
bien les diverses voies que suit l'esprit dans son processus
d'objectivation, cest-à-dire dans sa révélation
à lui-même. » [
Cassirer, Philosophie des formes symboliques 1; Le Langage, Paris,
Éditions de Minuit, 1972]
Cette
révélation - peut-on l'appeler objectivation ? - est le
but que poursuit l'alchimiste dans sa quête tortueuse. C'est
cette
Entrée ouverte au
Palais fermé du Roi du
Philalèthe.
Mais au lieu que la forme symbolique soit l'instrument d'une grille de
lecture opérant à partir d'éléments de la
réalité sensible, dans le monde des alchimistes, elle en
constitue la substance.
De
Lapide philosophorum, Lambsprinck, Salzburg,
M I 92 - 25r, 1607 [cliquez pour une autre version]
Cette image du
Mercurius
dévorant sa queue est une représentation de l'
intuition, moins mythique que,
à proprement dire, symbolique.
«
véritable
condensation métaphorique au fondement de toute mise en forme
» [
Cassirer, Langage et
mythe : à propos
des noms de dieux, Paris, Éditions de Minuit]
Aussi bien faut-il distinguer dans ce dragon
Ouroboros ce milieu
informel - mais non point aformel - précédant la
perception dans l'intuition pure du sensible, du signifiant. Du
même coup je dois ici renoncer à toute expression possible
de causalité [
ce qui ne
veut pas dire que je renonce pour autant aux deux autres
synthèses que sont la réciprocité et la
substantialité] parce que la description de
l'émergence [
i.e. de
l'expression] du symbole en présuppose toujours la
forme. C'est cet aspect essentiellement dual qu'exprime l'image de l'
Ouroboros alchimique. La
fonction signifiante propre à la forme symbolique doit
être considérée comme le résultat dun
ensemble de
gestes
pour la production dobjets signifiants, à caractère
nouménal, qui ne sont pas le reflet dobjet naturels
préexistants [
donnés
ou data]. Ainsi en
est-il de toutes les figures spirituelles représentées
dans l'espace de notre imaginaire : leur synthèse successive est
au fondement du caractère apodictique qui s'élabore en
vue d'en tirer des formes substantielles, c'est-à-dire des
représentations logiques rejoignant l'intuition empirique et,
partant, la réalité sensible mais toujours en situation
décalée compte
tenu que le symbole, en alchimie, ne tire point son origine
substantielle [
i.e. signifiante]
d'un objet naturel mais idéel, et dont la modalité
expressive est nouménale.
«
Un
concept ne peut avoir de sens qu'en se rapportant à quelque
objet donné, et un objet ne peut nous être donné
qu'au moyen de l'intuition empirique, dont l'intuition pure n'est que
la forme. » [
J. Barni, Analyse de la Critique de la Raison pure,
LI, Ladrange, Paris, 1848]
On voit le paradoxe
réalisé en situation empirique : pour l'alchimiste un
objet n'est jamais donné a priori mais pensé et souvent
même, ressenti. Dans ces conditions, l'intuition empirique lui
manque à l'origine... Ainsi, il est admissible de
considérer que la forme symbolique ne ressortit pas de
l'intuition pure mais bien de l'intuition sensible. Et que c'est la
transformation - au sens de transmutation - du geste en signe qui est
au fondement même de sa forme. On remarque que le décalage
plusieurs fois relevé [
1, 2] trouve
son expression formelle en ceci que le geste finit par subsumer le
concept. Mais que représente au juste cette gestuelle ?
L'esthétique du sens. En effet, l'efficience de la forme
symbolique se manifeste dans le geste de l'intuition et la
pensée mythique, dont la pensée des alchimistes est
proche d'un point de vue conceptuel, n'est pas une forme
particulière de réflexion sur le monde, mais une forme
particulière d'être-au-monde [
l'Être-là de Cassirer ; la
dualité Moi - Non Moi de Fichte]. Cette réflexion
sur le monde pourrait bien être le premier état de la
forme symbolique saisie par ce que j'ai appelé «
l'idée alchimique
» : l'intuition au sens de
nigredo. L'intuition comme
relation mystique au réel supposé accessible par
delà le monde des symboles... Et l'intuition tire sa source des
profondeurs ouraniennes du
SOI ; à cela s'ajoute
que l'obscurité

trouve sa correspondance dans la
nigredo alchimique. [
Jung commet à mon sens une
erreur en situant la nigredo
après la conjunctio
alors que, précisément, la conjonction est
annoncée par les couleurs de la queue de paon, après la
période de noirceur.] La
nigredo symbolise seulement
la dissolution qui, ne l'oublions pas, est la
solution de la conjonction.
Rien en effet n'est possible que cette période de noirceur n'ait
été atteinte puis dépassée [
épisode des roches
cyanées du voyage des Argonautes] : c'est la clef du
processus d'individuation.
«
...
la fonction "inférieure"
serait l'intuition... L'expérience montre que la fonction
"inférieure" est toujours l'opposé de la fonction
principale, qu'elle la compense, la complète et
l'équilibre. » [
l'Âme et le Soi, §77, une expérience du processus
d'individuation, p. 76]
Par inférieure,
bien sûr, nous devons entendre basale, primitive, presque
instinctive. L'intuition, si elle se rapproche de la
nigredo, est
incontestablement d'essence

puisque les textes prescrivent
de dissoudre le corps du

dans le sel de la Lunaire

, dont le nom vulgaire -
ajroselenithV -
est isotrope spirituel de la pierre de Jésus [
cf. réincrudation].
Les Adeptes assurent, à cet endroit, que l'on ne connaît
pas, du reste, de corps plus fixe et plus pur que ce sel,
représenté par l'hiéroglyphe

qui annonce l'
Aurora consurgens. Ce
sel apparaît comme la contre partie alchimique exacte du
SOI
de la psychologie jungienne et de l'objet kantien, revu dans la
perspective symbolique de Cassirer : invincible, invisible, il domine
de son emprise le sulphur

comburant et ne consent
à s'en séparer que lorsque l'impétrant manifeste,
par efforts répétés, les assauts d'une
pensée qui reste en éveil, sensible à la moindre
onde spirituelle.
«
C'est pourquoi son rôle est la
plupart du temps celui du Deus ex machina. Elle n'est pas sous la
dépendance du moi, mais du Soi... Elle écarte le moi et
dégage un espace pour un facteur auquel le moi lui-même
est subordonné... Depuis toujours ce Soi était là,
mais en sommeil, tel "une sculpture qui dort dans la pierre"
(Nietzsche). » [
ibid., §77, pp. 76-77]
L'intuition représente en réalité la
prima
materia, considérée sous l'angle
gnostique. C'est dans
Psychologie
et Alchimie [
trad.
Buchet-Chastel, 1970] que Jung développe les
thèses relatives à cette permanence, cette immanence du
Soi qu'il voit dans la forme symbolique du mandala [
voir encore le Commentaire au mystère de la Fleur
d'or, trad. Albin Michel, 1979]. Cet Esprit-Mercure [
allusion aux Essais sur la symbolique de l'Esprit]
qui sommeille dans le
lapis
philosophorum, n'est-ce pas aussi notre fonction
intuition-sensation que l'on ravive par l'éveil ou
Auferklärung kantien ?
Et ne peut-on y deviner la sublimation philosophique des alchimistes ?
De
Lapide philosophorum, Lambsprinck, Salzburg,
M I 92 - 28r, 1607 [cliquez pour une autre version]
Davantage que dans la version du
Musaeum
hermeticum, la gravure fait voir sa parenté
avec l'arbre alchimique dont parle Jung dans les
Racines de la conscience [
cf. Aurora
consurgens, I]. Ce qu'elle ne peut pas en revanche montrer,
c'est l'hypostase extraordinaire que donne le
Codex Vossianus [
29, fol.
94a] ou le
Donum Dei. Je renvoie
à l'
Aurora consurgens, II
pour une étude approfondie de ce matériel. Ce que nous
devons retenir, c'est l'opposition formelle entre le f.
25r
et le f.
28r. Dans le f.
28r,
on donne des ailes à l'aigle, ainsi qu'invite à le faire
Philalèthe [
Introïtus, VII] ; ce qui
équivaut à faire mourir les colombes de Diane [
ouvrir le corps des métaux = ioV].
«
La définition de l'homme comme
microcosme donne à entendre qu'il existe une intuition
universelle selon laquelle l'homme "total", l'Anthropos, est aussi
vaste que le monde... » [
ibid, §86, p.
81]
Jung fait précéder cette
réflexion de considérations où il écrit que
l'homme médiéval s'exprimait déjà comme
correspondentia du monde,
non pas en tant qu'empirique, mais en tant que totalité
psychique et spirituelle. Dès lors, il ne semble pas impossible
d'envisager que la métaphysique gnostique proposée par
les alchimistes s'inscrive dans le cours du lent déclin de la
métaphysique scholastique et dogmatique, au sens exact où
Kant entend, dans la
CRP,
en parler. Les alchimistes auraient-ils pu projeter ainsi des formes
symboliques éidétiques relevant de l'intuition pure du
sensible ? Et relèveraient-elles alors davantage d'une
interprétation, à proprement parler, plus du ressort de
la philosophie que de l'hermétisme traditionnel ? Voilà
deux questions qui valent d'être posées.
3. la fonction inférieure :
Comme l'a écrit
Jung, dans les
Types
psychologiques [
Buchet-Chastel,
1951], notre conscience semble édifiée dans une
structuration quaternaire où l'un des quatre maillons voit son
expression atténuée : l'un de ces éléments
ne semble pas situé « en niveau » de conscience ;
quoi qu'il en soit, ce quaternaire est distribué en deux
couples : sensation-intuition d'un
côté et pensée-sentiment de l'autre
côté. La 4
ème fonction est
appelée par Jung la fonction inférieure et paraît
représentée par l'intuition [
cf. 1].
Elle est
«
... contaminée par l'inconscient ...
» [
voir Marie Louise von
Franz, Aurora consurgens, commentaire à la 4ème
Parabole, trad. la Fontaine de Pierre, 1982, p. 299-300]
et manifeste des traits à la fois primitifs et
archaïques où l'alchimiste est fondé à voir
Cronos

dont j'ai montré dans l'
Aurora, II qu'il correspondait
à la fonction de transfert.
«
...
elle (la fonction inférieure) établit le lien avec
l'inconscient collectif et son vaste réseau de significations et
d'associations symboliques. » [
Essais sur la symbolique de l'Esprit,
op. cit., pp. 340 et 367]
C'est souvent
l'élément
TERRE 
qui fait défaut dans les systèmes
trinitaires ou à quaternité atténuée. Jung
a montré que la 4
ème pose la question de la
réalisation [
i.e.
matérialité du monde] ou de la projection que
j'étudierais plus tard. Cela ne saurait étonner : les
trois autres éléments ont une substance mobile, fluide ou
ténue [
sensation, de
l'intuition ou du sentiment] ; par quoi nous devons leur
reconnaître les traits de l'Entendement. Manque la pensée,
c'est-à-dire la Raison dominée par
l'élément chthonien. Cette façon de voir est
manifestement un peu trop binaire et je tâcherais de l'affiner
ultérieurement.
«
S'il
s'agit par exemple de l'une de ces représentations romanes
relativement fréquentes du fils de Dieu en compagnie de trois
anges à têtes d'animaux et d'un (quatrième)
à tête d'homme, le plus simple serait de supposer que le
fils de l'homme signifie l'homme ordinaire et que le problème - un contre trois - fait
allusion au schéma bien connu de l'unique fonction
différenciée et des trois indifférenciées.
» [
Aïon, Symboles gnostiques du Soi,
§305, p. 214]
où l'on voit Jung en
apparente contradiction avec ce qu'il écrit du
Geist Mercurius dans la
citation précédente. Cette contradiction est
réelle pourtant, et elle s'inscrit dans les idées
cosmologiques que Kant définit dans la
CRP [
cf. infra].
De
Lapide philosophorum, Lambsprinck, Salzburg,
M I 92 - 46r, 1607 [cliquez pour une autre version]
Quant à l'archaïsme que je viens
d'évoquer, il prévaut sur la
decimatertia figura de
Lambsprinck :
«
Ici, le Père dévore le Fils.
L'Âme et l'Esprit s'écoulent du corps.
».
Elle correspond vraisemblablement au retour de
l'Âme dépurée sous forme de sulphur

dans le corps

du
lapis
[
j'ai eu l'occasion ailleurs de
dire que l'ordre des symboles n'était pas à sa place
habituelle dans le De Lapide
Philosophorum de Lambsprinck dans la mesure où manque
tout élément féminin, ce qui inciterait à
penser que quelque moine est à l'origine du traité ; ce
point, à ma connaissance, n'a jamais été
examiné], chose que nous revoyons dans l
'Ortus
seu sublimatio du
Rosarium Philosophorum.
Le point à discuter dans ce § est la différence
entre intuition
pure
et intuition
empirique
vue sous le point de vue de la philosophie critique. La forme pure de
la sensibilité ressortit du
Mercurius 
des philosophes, c'est-à-dire du moyen de
fondre en
UN les opposés {

,

} principiels. Du
Mercurius, quelle
représentation peut-on se faire ? Il n'a ni étendue ni
figure réelle. La seule image qu'on lui connaisse donne
l'apparence monstrueuse et thériomorphe de quelque
chimère que l'on croirait extraite de l'univers d'Howard Philips
Lovecraft [
voir Typhon in Giovanni Battista Nazari, Della transmutatione metallica,
Brescia, 1589]. C'est donc l'exacte inverse de la
représentation d'un corps que me donne l'image du
Mercurius ; celle d'un
chaos mouvant : substance, force et divisibilité en
forment comme l'apparence ou la sensation de ce que sa forme offre
à mon entendement tandis que sa représentation spatiale
échappe à ma Raison. En bref, le
Mercurius n'existe tout
simplement pas dans la réalité empirique ; pour autant,
peut-on affirmer qu'il n'existe pas dans l'intuition pure du sensible ?
Rien n'est moin sûr et je n'oublie point que Berthelot
évoque le Mercure des vieux alchimistes en refermant ses
Origines
de l'Alchimie. Pour ce qui est de l'intuition
empirique, elle requiert l'unité de l'espace et du temps sans
lesquels il n'est pas de synthèse possible et c'est là
que se situe la principale difficulté dans l'appréhension
critique de l'objet alchimique : son temps est à écrire
et son espace n'existe que dans la sphère du sensible.
«
Le quaternion espace-temps est la
condition archétypique indispensable de la connaissance
physique. Il est, parmi les quaternités psychiques, le
schéma d'ordre par excellence. Il correspond dans sa structure
au schéma physiologique des fonctions... On trouve un
parallèle individuel... aux quaternités ordonnées
l'une sur l'autre, rattachée à l'idée de
l'ascensus et du descensus... » [
Aïon, Structure et dynamique du Soi,
§§ 398-399, p. 273]
Les fonctions
évoquées par Jung sont celles qui sont définies en
deux couples [
cf. supra]. De ces quatre fonctions, Jung
rappelle qu'il en ait une, l'intuition, qui est peu ou non
différenciée ou dite «
de
moindre valeur » [
Types
psychologiques, op. cit. et Psychologie
de C.G. Jung, trad. Neuchâtel, Paris, 1950]. Par
moindre valeur, il faut naturellement entendre cela d'une fonction qui
n'est point en niveau de conscience ; cette expression est
singulièrement proche de celle qu'utilisent les alchimistes
quand ils parlent de leur
prima materia,
objet de peu de valeur et que l'on peut trouver même dans les
latrines [
cf. salpêtre]. On peut sans doute
trouver des superstructures psychiques se rattachant aux deux couples
dans les figures de l'animus

et de l'anima

. Elles rejoignent
l'antagonisme fondamental entre conscient et inconscient et,
in fine, entre sujet et
objet qui se posent - ou s'opposent

- comme complémentaires. On ne saurait
cependant y trouver un équivalent avec le
MOI et
le
SOI puisqu'il s'agit des infrastructures psychiques
qui sont à la base de la psyché dans le processus
d'aperception.
«
Certes, les effets de l'animus et de
l'anima peuvent être rendus conscients ; mais ils sont
eux-mêmes des facteurs transcendants
par rapport à la conscience, soustraits à l'opinion et
à l'arbitraire. Ils restent donc autonomes, malgré
l'intégration de leurs contenus, et, pour cette raison, on ne
doit jamais les perdre de vue. » [
Aïon, §40, p. 34, la syzygie : anima et animus]
Jung évoque l'
ascensus
et le
descensus,
concepts que l'on peut rapprocher du
progressus et du
regressus dont parle G.
Lebrun dans son
Kant et la fin
de la Métaphysique [
Armand Colin, 1970]. Ces
notions introduisent les quatre idées
cosmologiques de Kant, suivant les quatre
titres des catégories, si l'on s'en tient à celles qui
impliquent nécessairement une série dans la
synthèse du divers [
CRP, Logique transcendantale, Dialectique
transcendantale, Livre II, chap. 2, Sect. 1, p. 332] :
- L'intégralité absolue de l'assemblage du tout
donné de tous les phénomènes (1) ;
- L'intégrité absolue de la division d'un
tout donné dans le phénomène (2)
;
- L'intégrité absolue de l'origine d'un
phénomène en général (3) ;
- L'intégrité absolue de la dépendance de
l'existence de ce qu'il y a de changeant dans le
phénomène. (4)
Il est
possible d'y voir des relations avec le processus alchimique. Ainsi
l'assemblage du tout (
1) peut-il être
rapproché de la formation du lapis [
progressus]
et la division d'un tout (
2), par
regressus, de la
dissolution ou putréfaction. L'origine (
3) se
rapporte à l'
Ouroboros
par rapport à l'intuition tandis que le changement (
4)
ressortit du transfert

et de la projection

. On peut noter une apparente redondance entre (
2) et (
3) mais elle n'est pas factuelle
au sens où si l'on peut ramener par division un
phénomène à l'origine de lui-même - ce qu'on
nomme en alchimie la
réincrudation -
en revanche comme le but que poursuit l'Artiste n'est pas en
regressus mais en
progressus, autrement dit
compte tenu de la flèche du temps [
ce que l'on peut encore écrire :
l'histoire pragmatique du MOI], on conçoit que le
serpent
Ouroboros
ne constitue pas le symbole de la putréfaction (
2),
mais bien celui de la circulation [
à
rapporter à (4)].
De
Lapide philosophorum, Lambsprinck, Salzburg,
M I 92 - 43r, 1607 [cliquez pour une autre
version] Cette merveilleuse gravure -
43r - doit être mise en relation avec la
figura
septima d'Orthelius et son symbolisme est
superposable : il s'agit de la sublimation philosophique. Le
BasileuV de l'oeuvre est
conduit dans les hautes couches azurées de l'Air

par le conducteur ou
spiritus.
Nous avons donc l'opposé de la gravure
46r
qui exprime un état primaire. Toutefois, les deux sont
liées en tant qu'elles sont complémentaires [
cf. Jung sur le concept de privatio boni in 1, 2].
L'origine, le changement et la division s'opposent en toute logique
à l'assemblage des parties comme le rappelle le mythe d'Osiris
que j'ai évoqué dans ces pages à maintes reprises [
1, 2, 3].
La cabale autorise dès lors les associations suivantes [
voir tarot
alchimique et Bourges, hôtel
Lallemant] :
- origine =
[aqua] = aquila = saint
Jean ; - changement =
[aer] = angelus = saint
Matthieu ; - division =
[ignis]
= leo = saint Marc ;
et nous trouvons
l'élément chthonien

[
terra = taurus
= saint Luc] dans l'assemblage des parties où il faut
voir aussi le noumène [
i.e.
le lapis philosophorum], c'est-à-dire la fin.
La transition de l'origine au changement se nomme en alchimie la
sublimation et implique un transfert ; son médiateur est
toujours la division mais non plus dans le sens d'un
regressus [
putréfaction] mais d'un
progressus comme donne
à l'entendre le texte de la
Tabula smaragdina.
4. le patient et l'agent
Dans mon analyse du
texte d'Orthelius, je suis la version de la
Bibliotheca Chemica curiosa.
Le
Commentarius
d'Orthelius débute par le résumé de quelques
chapitres de la NLC avec le sous-titre :
Sendivogius in
Aenigmate
-
tractatus iii où Sethon insiste
sur la double nature des métaux, l'une humide tenant du
Mercurius

, l'autre chaude [
qu'il faut entendre par sèche]
tenant du sulphur

. La conduite de l'oeuvre implique
que l'on sache marier les principes dans la Mer des philosophes.
De
Lapide philosophorum, Lambsprinck, Salzburg,
M I 92 - 10r, 1607 [cliquez pour une autre version] J'ai dans ces pages mis largement en
avant l'apport de la psychologie moderne dans la connaissance du grand
oeuvre [
voir Aurora consurgens, Ripley Scrowle, Hypnerotomachie] par le biais
des travaux de
Jung. Je ne saurai
toutefois passer sous silence son incapacité à envisager
l'oeuvre alchimique sous l'angle opératique mais il est vrai que
Jung ne s'est pas intéressé aux symboles alchimiques dans
cette optique. Ainsi, après avoir rapporté l'histoire de
Moïse et de son serviteur Josua ben Nun (Josué) [
in le
Coran, sourate 18, 59 à 81], Jung écrit-il
:
«
Le poisson qu'ils voulaient consommer est
un contenu de l'inconscient qui rétablissait la relation
à l'origine. Il représente l'homme qui vient de
renaître et de s'éveiller à une vie nouvelle, ce
qui s'est fait, disent les commentaires, par contact avec l'eau vitale.
» [
l'Âme et le Soi,
À propos de la renaissance,
§47, p. 47, trad. Albin Michel, 1990]
Cette eau
vitale, c'est le Mercure philosophique ou eau étoilée et
métallique [
voir Mercure et humide
radical]. Dans
Aïon,
Jung explique longuement le parallèle entre le Christ et le
poisson [
cf. le signe des Poissons, p. 104, n.
84 où Jung cite nommément les deux poissons dans les
symboles de Lambsprinck (Mus. herm.,
p. 343), ceux-ci représentant les
opposés qu'il faut unir]. Jung poursuit :
«
Elle aussi, l'alchimie connaît dans
la mer un poisson étrange, le "poisson rond sans os ni peau",
qui représente "l'élément rond", le germe de la
"pierre vivante", du filius philosophorum. L'eau vitale a sa
correspondance dans l'aqua permanens des alchimistes.
» [
l'Âme et le Soi,
op. cit., §48, p. 47]
Ce «
poisson
sans os ni peau » se rencontre dans plusieurs
traités : on peut y voir la représentation
archétypique d'un principe élémentaire que j'ai
déjà évoqué à la
prima
figura d'Orthelius. Jung cite à son sujet l'
Allegoria super turbam [
Artis
auriferae, I, 141] mais on peut encore évoquer
Lambsprinck [
commentaire sur la
prima figura] et surtout l'
Arcanum Hermeticæ Philosophiæ
Opus de Jean d'Espagnet [
cap. 54].
Le passage exact de l'
Artis
auriferae est :
«
Il y
a dans la mer un poisson rond, qui n'a ni arêtes ni
écailles, et il a en lui de la graisse, une force merveilleuse
qui, si le poisson est cuit à feu doux jusqu'à ce que sa
graisse et son humidité fondent totalement, est imbibé
d'eau de mer jusqu'à ce qu'elle luise. » [
Aïon, le poisson dans l'alchimie, I. la
méduse, §195, p. 141]
Cet aspect
luisant de la surface est à mettre en relation avec la nacre [
ou « yeux de poisson »]
que les traités décrivent comme l'aspect de l'eau
mercurielle parvenue à un point de saturation idéal qui
la fait ressembler à de la serpentine [
voir Mercure de
nature ; cf. encore
l'Aurora consurgens, II]
et signale la phase d'albedo.
Parvenu à ce point de
l'analyse, on remarque dans le
processus alchimique trois états :
- un état indifférencié, quasi
protoplasmique, que les alchimistes évoquent comme leur prima
materia [qu'il faut soigneusement
distinguer de la materia prima ou première matière de
l'oeuvre] ; ce stade indifférencié, primaire en
ce qu'il est riche de possibilités, même les plus
grotesques et d'ailleurs le plus souvent avortées, est celui
d'Ouranos. Typhon en réalise, si l'on peut dire, une hypostase :
c'est une projection [cf.
Atalanta fugiens, XLIV]. Sur
le plan de la psyché, c'est l'imagination libre [voir chapitre
5, b] ;
- un 2ème état,
élémentaire mais différencié qui est
l'intuition ou nigredo
[cf. §
suivant] ; il correspond classiquement à la dissolution
des matières ; c'est aussi la fusion, prélude à la
conjonction des principes. Les idées se mettent en forme et le
concept trouve sa place ; c'est le temps du subjectivisme qui
correspond encore à l'idéalisation naïve ; - un
3ème état qui va marquer la
substantialité : la révolution ou albedo. C'est l'époque d'une épiphanie
dans le mouvement spirituel. Les alchimistes y voient la
dépuration de leur matière, désormais materia prima [cf. 2ème essai, chapitre 1]. En philosophie, l'albedo
est représentée par la copule [ex. : « Socrate est un homme »
où le verbe être énonce
le sens qui lie le prédicat au sujet] en ce que
la prise de conscience s'y découvre et provoque, dans l'histoire
pragmatique du MOI, une intégration.
Dans
sa trilogie, Fulcanelli s'exprime par cette expression «
patient et agent »
quand il veut désigner par là les termes
sulphur et
mercurius. Ces deux grands
principes de l'oeuvre expriment la transformation d'une substance
ubiquitaire, le Mercure philosophique, en une autre substance,
désormais fixe et qui est le résultat de la coagulation
de l'eau mercurielle [
cf. mes symboles]. Il y a là,
assurément, matière à réflexion quand d'un
côté on tient les grands
textes
alchimiques comme la
Novum Lumen Chymicum et
que d'un autre côté, l'on dispose de quelque teinture de
philosophie critique [
voir une
amplification à propos des études
artistiques d'échecs]. On se rend compte que
l'espace et le temps tiennent, dans l'expression idéelle des
symboles alchimiques, une place toute particulière parce qu'ils
s'y trouvent amalgamés [
en
assurant la réduction au niveau phénoménal]
et qu'ils assurent aux «
objets
alchimiques » une forme décalée dont
le symbolisme tire, en grande partie, son expression.
La
transcription ou le décodage de ces symboles passe ainsi par une
lecture où espace et temps, à l'instar d'une étude
d'Échecs, doivent être véritablement
formatés [
en tant que l'un
est le produit de l'autre] pour donner sens [
existence] et
interprétation [
réflexion].
Cette interprétation permet seule de comprendre en quoi la
quête de l'impétrant est unique et en quoi, surtout, l'on
est en droit d'y voir une expérience esthétique [
au sens kantien exact du terme, cf. A.
Philonenko, l'Oeuvre de Kant, tome II, la beauté et l'ordre,
p. 180 sq., notamment p. 194] Qu'est-ce, en effet, que
cette expression de «
patient
et agent » ? On sait que le processus alchimique
consiste d'abord dans la conjonction de deux opposés,
moyennant un tiers agent où réside, selon les Adeptes la
partie la plus importante et la plus réservée du secret
de l'oeuvre. Et que cet agent, ils l'ont voilé sous l'arcane
thériomorphe du loup [
mis
par cabale pour mors, voir un exemple dans l'Hypnerotomachie].
De
Lapide philosophorum, Lambsprinck, Salzburg,
M I 92 - 22r, 1607 [cliquez pour une autre version]
J'aurai encore là-dessus matière à
amplification mais pour l'heure je reviens sur la conjonction des
opposés. On peut les concevoir soit avec Jung comme le
MOI
et le
ÇA [
cf.
Aurora consurgens] en tant
que manifestation élémentaire de l'altérité

, soit avec Kant comme l'
objet et le
sujet en tant que
représentation élémentaire de la perception ; et
enfin avec Fichte comme l'affrontement entre Moi et Non Moi [
cf. chapitre 1, c].
Les deux premières conceptions ont quelque parenté sans
que leur représentation soit absolument superposable ; l'une
prend une tournure empirique [
Jung]
tandis que l'autre est plutôt réaliste [
Kant]. La conception de Fichte
se démarque de celle de Kant par un ton plus idéaliste
mais qui, de façon
a
priori paradoxal, prend en compte le subjectivisme par
le biais de la dialectique activité/passivité. Le sujet
est conçu comme le

et sa ponticité porte la
marque du
MOI. L'objet est essentiellement volatil tant
qu'il n'a pas été saisi par l'aperception [
c'est la prise de conscience, cf. supra révolution et albedo] et on
peut le représenter par l'idéogramme lunaire

.
En alchimie, je rappelle que le symbole lunaire est pléiomorphe
et dans sa nature
et dans sa
représentation ; cet aspect dual est fondamental à
étudier dans la relation sujet - objet.
Jung signale dans
les
Racines de la conscience
[
trad. Buchet-Chastel, 1971, p.
94, note 26] que les formes a priori de représentations
portent le nom de catégories [
Hubert et Mauss, Mélanges d'histoire des religions]
par référence à Kant en ce :
«
...
qu'elles existent sous la forme d'habitudes directrices de la
conscience elles-mêmes inconscientes. » [
Jung,
op. cit.]
Jung dénie ici au langage toute
valeur informative
a priori
car, pour lui, l'archétype n'est pas communicable par le
truchement du langage au plan historique. Cette conception le rapproche
de Kant dans la mesure où c'est le sens et la pure intuition du
sensible qui nous font valoir le phénomène, à
l'instar d'une épiphénie. C'est l'une des raisons pour
lesquelles la « révolution » peut aussi être
conçue grâce aux formes symboliques [
dans l'acception où Cassirer les définit].
«
... jusqu'ici nous n'avons pas seulement
parcouru le pays de l'entendement pur, en examinant chaque partie avec
soin; nous l'avons aussi mesuré, et nous avons assigné
à chaque chose sa place. Mais ce pays est une île que la
nature elle-même a renfermée dans des bornes immuables.
C'est le pays de la vérité (mot flatteur),
environné d'un vaste et orageux océan, empire de
l'illusion, où, au milieu du brouillard, maint banc de glace,
qui disparaîtra bientôt, présente l'image trompeuse
d'un pays nouveau, et attire par de vaines apparences le navigateur
vagabond qui cherche de nouvelles terres et s'engage en des
expéditions périlleuses auxquelles il ne peut renoncer,
mais dont il n'atteindra jamais le but. Avant de nous hasarder sur
cette mer pour l'explorer dans toute son étendue et
reconnaître s'il y a quelque chose à y espérer, il
ne sera pas inutile de jeter encore un coup d'oeil sur la carte du pays
que nous allons quitter, et de nous demander d'abord si nous ne
pourrions pas, ou peut-être même si nous ne devrions pas
nous contenter de ce qu'il nous offre, dans le cas, par exemple,
où il n'y aurait point au delà de terre où nous
puissions nous fixer ; et ensuite quels sont nos titres à la
possession de ce pays, et comment nous pouvons nous y maintenir contre
toute prétention ennemie. » [
Kant, CRP, Analytique transcendantale, Du principe de
la distinction de tous les objets en général en
phénomènes et noumènes, trad. J. Barni,
Germer-Baillière, Paris, 1869]
J. Barni note
lui-même que Kant s'exprime dans un langage métaphorique
qui ne lui est pas habituel [
CRP, op. cit., Analyse de la Critique, L].
Cette remarque ne nous autorise évidemment pas à
dévier de leur sens premier les paroles de Kant. Toutefois, pour
qui est au fait des textes hermétiques et, en l'occurrence, de
la
Novum Lumen Chymicum,
comment ne pas faire la relation avec l'île du Cosmopolite dans
la
Parabole ou Énigme
philosophique ? Il est clair en tout cas que les
réflexions de Kant marquent une grande réserve, en
attirant l'attention sur le danger à quitter des rivages pourvus
d'amers en direction de l'inconnu. C'est là que s'enclenche le
mouvement
prométhéen. Pour
Kant, ce sera la révolution de l'esthétique
transcendantale, premier moment dans la constitution subjective du
monde phénoménal qui trouve son objet [
sa fin] dans le
noumène.
-
tractatus
iv : les Éléments disposent leur vertu vers le
centre pontique et l'archée les sublime à la superficie
par mouvement convectif. Le
mercurius
s'unie au
sulphur
en un mixte que les Adeptes nomment graisse de rosée [
Atalanta, xxxvii, Introïtus, ii]. La première
opération peut être idéalisée par le sceau
de Salomon

ou hexagramme : les quatre
Éléments y sont disposés en leur forme
principielle [
voir Chevreul]. L'archée [
Aurora consurgens, I] est une sorte de principe
vital où l'on doit chercher des échanges dynamiques [
feu central terrestre] aussi
bien que le principe de génération d'espèce [
Fulcanelli en parle comme d'un principe
minéral, cf. Myst, p.
171 et voir note 21 de la NLC].
-
commentaire à suivre -
5. la conscience de soi est la conscience du
mal a.
introduction ll
importe ici de préciser que les bornes conceptuelles de
l'alchimie se trouvent entièrement et radicalement
dépassées ; je restreins toutefois le propos au domaine
de la philosophie hermétique appliquée à
l'étude d'un mouvement tout à fait particulier : la
révolution ; l'une
de ses nombreuses hypostases est la figure de
Prométhée, que je prendrais en tant
qu'initiateur éidétique de ce moment. Mais je dois dans
un premier temps mieux cerner le sens du titre de ce § : «
la
conscience de soi est la conscience du mal. »
Si nous avons conscience de nous-même, en tant que nous vivions [
i.e. que nous durons], en
revanche notre inconscient reste à peu près inabordable
et, à ce titre, nous ne nous connaissons tout simplement pas. Il
y a des circonstances dans lesquelles nous prenons néanmoins
conscience - au sens propre du terme - par le sentiment sinon par le
sens, d'émotions qui nous assaillent : tel est le cas de
situations où la psyché est placée dans des
conditions limites où un horizon est franchi [
cf. infra sur la nature
de cet horizon]. Quoi qu'il en soit de la contingence
intervenant dans la genèse de ces conditions aux limites, tout
se passe comme si, alors, une barrière était
brisée entre le
MOI et le Non Moi. Dès
lors, il y a rupture de l'équilibre qui jusqu'alors existait [
cf. A. Philonenko, J.-.J. Rousseau et la pensée du
malheur, tome I, le
traité du Mal, p. 194, op. cit.] entre
l'activité du
MOI et la passivité du Non
Moi, selon ce qu'en dit Fichte. Le
MOI actif est
à l'égal du sulphur

alchimique en ce qu'il est dissous au sens de «
fusible,
fusant » : cette activité doit être
compensée par la passivité de la terre

qui représente l'Acier des alchimistes [
voir Novum Lumen chymicum, Sendivogius]
où vient se fixer le sulphur dans le processus de
réincrudation.
On remarque
que cette opération de fixation a fort à voir avec un
mouvement dialectique où d'un côté, nous avons la
passion [
dans le sens où Rousseau l'emploie : « forte tendance de l'âme
»] , et de l'autre côté le besoin [
pris comme ontologie de
complétude]. En poursuivant l'analogie dans la
même veine alchimique, le sulphur ressortit de la passion tandis
que la terre [
que l'on peut
encore sous certaines conditions nommer SEL, voir ici mes symboles] ressortit
du
besoin, exactement comme si d'une part nous avions un aimant [
le besoin] et de l'autre un
morceau de fer [
l'acier].
Le moment dialectique est ici, on le voit bien, de l'ordre de
l'affinité. Prenons un exemple : celui du cercle,
symbolisé comme le
serpent
ailé qui se mord la queue. Je ne reviendrai pas sur les
représentations « classiques » que les alchimistes
en donnent dans leurs traités ; j'en ai parlé dans
d'autres sections [
voir, par
exemple, symbolisme]. Ce qui
m'intéresse dans le cas présent, c'est la
possibilité de réduction transcendantale du
SOI
via la
thériomorphose appliquée à ce serpent [
qui a même valeur que la croix,
il suffit d'en relever les nombreuses présentations dans l'art
pictural].
Cette réduction se
complète d'une deuxième hypostase signalée par
Jung [
cf. Aurora consurgens, II] :
la figure de l'
ophis - christos.
Coupe
laconique représentant Prométhée et Atlas.
Cerveteri
560-550 avant J.-C. céramique figurée - musée
du Vatican La coupe
laconique représentée ci-dessus montre les protagonistes
du drame métaphysique qu'exprime le titre du
chapitre et j'ai en vue d'établir une
relation entre plusieurs de ces figures, notamment le serpent et
Prométhée via le thème de la Passion, i.e. du Mal [
le sentiment essentiel de l'Être].
b.
l'intuition métaphysique en tant que nigredo
Rappelons que l'intuition prise dans le sens où nous la
considérons s'appelle encore la réflexion, la
méditation ou mieux, l'observation interne [
L. Bautain, l'Esprit humain et ses facultés,
Didier, 1859, § 89, p. 50]. Cette observation
idéelle est une représentation plausible de ce que Jung
et M.-L. von Franz ont défini comme
l'imagination active [voir M.L. von Franz, l'Imagination active, trad. la
Fontaine de Pierre, 1989 où l'auteur commente l'oeuvre de
l'alchimiste Gerhard Dorn,
en particulier le De Tenebris contra Naturam et Vita brevi,
in Theat. Chem., 1602, vol. I,
pp. 457-472]. On peut
définir ce concept d'imagination
active comme le commerce que nous pouvons
échanger avec le monde idéel ou métaphysique par
le biais de la raison sensible et/ou de l'intelligence orientée
par la contingence du MOI et/ou du ÇA.
« Les abstractions ne se laissent point
imaginer; elles sont représentées ou plutôt signifiées par un
mot, un chiffre, par une simple lettre, qui donne peu de prise aux sens
et à l'imagination, et c'est à cet os sec et
décharné que l'esprit doit s'attacher pour trouver sa
nourriture. Cependant cet os peut reprendre vie, chair, figure et
mouvement par la vertu de l'attention, et tel signe abstrait, comme le roc frappé par la verge de
Moïse, devient soudainement sous le regard de l'esprit la
source d'un développement abondant. » [Bautain,
op. cit., p. 52]
L'allusion à la verge de
Moïse peut servir de point d'ancrage pour l'allégorie et le symbole : le
bâton du patriarche doit frapper trois fois le rocher [Ex
17, 6- il est
précisé que Moïse frappe le rocher avec le saphir
disposé à l'extrémité du bâton]
qui symbolise la nigredo
en tant que materia prima [matière
indifférenciée]. Ce repliement de la conscience
du MOI, ce retrait en un mot, s'accompagne
nécessairement du rapprochement d'éléments
archaïques où le sujet se voit comme objet et cette
relation [qui peut prendre une
qualité nouménale] réflective nous
autorise, par analogie, à employer le serpent comme
élément thériomorphe [voir supra]
:
« Cest vraiment un état contre nature.
Aussi ce travail de la réflexion psychologique est-il le plus
funeste à la santé du corps. Il en trouble les fonctions,
l'use et l'épuise, quand il est intense et prolongé. C'est
surtout dans ce cas qu'on peut dire avec Rousseau : Si la nature a
destiné L'homrne à être sain, à coup
sûr l'homme qui médite est un animal dépravé.
» [ibid, p. 53]
J'ai
établi
supra une relation entre
l'intuition et l'idéogramme de la nigredo

. Cette relation peut être explicitée de
la manière suivante : si l'on suppose que l'homme dans son
état primitif - celui que Rousseau a accoutumé d'appeler
«
l'homme sauvage
» [
l'Adam kadman de Jung,
cf. Aurora consurgens, I et Ripley
Scrowle] - est satisfait de son état, sinon de son
sort, en revanche «
l'homme
de l'homme » [
le
second Adam de la terminologie jungienne] n'a de cesse
de prendre bientôt ses désirs pour des
réalités et n'est jamais satisfait de son état. La
projection de ces états successifs passe par la médiation
d'Ouranos et de Cronos

[
cf. pierre phallique, supra]. Ouranos, chacun le sait,
représente l'inconséquence [
comprenez une non orientation dans le
temps et non point seulement un manque d'orientation] dans une
acception proliférante, qui n'est pas loin d'évoquer
certains aspects de Protée. Il est important de bien comprendre,
ici, que le stade alchimique de la nigredo

ne constitue pas l'étape primordiale du
processus alchimique : elle représente, en revanche, le stade
- et je me place là sur un plan plus général
- où un processus prend du sens en tant qu'il est
appréhendé par la conscience. Le stade antérieur
relève du chaos ou, pour mieux dire, du néant en tant
qu'il s'agit d'un état non défini [
i.e. non saisi] par
l'aperception. Et, comme tel, on ne peut lui attribuer aucun
ÊTRE.
Ce n'est pas tout : dès lors qu'il s'agit d'un être
dépourvu de matérialité et a fortiori de
représentation phénoménale dans le monde du
sensible [
cf. supra,
1], il s'agit par conséquent - pour autant qu'il ait
été conçu idéellement - d'un
ÊTRE
métaphysique possèdant les traits d'un
EN SOI.
À titre d'exemple iconographique, la figure
ci-dessus est une représentation tout à fait originale de
la castration d'Ouranos par Cronos. Elle est tirée d'une page
où j'analyse les sculptures d'une cheminée de la
Renaissance que l'on peut voir à la chapelle du Collège
des Jésuites [
voir aussi
l'analyse réalisée sur le site de la Librairie du Merveilleux]
à Avignon.
Si donc je remonte au stade primordial, je
trouve l'équivalent de ce que Kant évoque dans la
CRP :
«
Il
faut donc remonter plus haut encore, c'est-à-dire " à ce
qui contient le principe de l'unité de différents concepts
au sein des jugements et par conséquent de la possibilité de
l'entendement lui-même (p. 160)." Ce principe, Kant le
trouve dans l'unité de cette conscience de soi-même qui
s'exprime par le " je pense, " et qu'il désigne sous le nom d'aperception pure ou
originaire. » [
Analyse de la Critique de la Raison pure,
J. Barni, xxxii, in Kant,
CRP, Germer-Baillière, Paris, 1869]
Cette unité de conscience réunit ainsi toute la
diversité du donné d'un objet dans l'intuition - je parle
ici uniquement d'un objet phénoménal. Comme je l'ai dit
plus haut, le problème avec l'alchimie, c'est que nous devons
faire face à un objet qui ne trouve pas sa traduction [
ou sa résolution]
sensible en termes de phénomène. La question qui se pose
est donc dans un premier temps, de savoir ce que recouvre ce concept de
stade [
ou d'état ?]
primordial ouranien. Une
première
réponse ressortissant du mythe est de poser qu'Ouranos a
comme pendant, dans la longue chaîne de l'Olympe, Apollon, figure

. Ouranos dans ce contexte possède une texture
nébuleuse à l'origine de la figure solaire. D'abord,
c'est une gueule, la bouche d'ombre de Hugo, dont on trouve trace dans
la statuaire de toutes les civilisations. L'ordre s'instaure ensuite
brutalement par la mutilation :
«
...
la mutilation d'Ouranos met fin à une odieuse et stérile
fécondité, introduisant dans le monde, par l'apparition d'Aphrodite... l'ordre, la
fixité des espèces et rendant ainsi impossible toute
procréation désordonnée et nocive.
» [
P. Mazon, in Hésiode, Théogonie. Les Travaux et les Jours.
Le Bouclier, Paris, 1928]
Deux points fondamentaux,
parce qu'élémentaires, sont à signaler :
- l'enclenchement d'un mouvement de rupture, de type
prométhéen [cf. supra], qui va devenir pour ainsi dire
rythmique, quoiqu'apériodique ; ce mouvement obéit
à la loi générale du transfert jungien [voir Jung, Psychologie du transfert, trad.
Albin Michel, 1980 ; Aurora consurgens, I - II pour une amplification et III pour des notes à
caractère historique] ;
- un second mouvement
qui succède au premier, apparenté à la projection,
où il faut voir l'introduction d'un ordre nouveau : c'est
là que se manifeste une troisième hypostase,
médiatisée par la naissance d'Aphrodite.
De
plus, on se retrouve [
cf. 4, a] en définitive avec
trois caractères hypostasiés :
- Prométhée
;
- Aphrodite ;
- l'ophis - Christos.
auxquels
s'ajoutent des caractères accessoires [
à titre d'exemple, Atlas...]
permettant d'élaborer des transitions entre trois moments
principaux dans la série de
KronoV. Je rappelle
l'idée fondamentale qui m'anime : du temps informe,
dégager le
temps- durée
qui correspond au concept de la « prise de conscience » ;
et montrer en quoi la césure qui en résulte est
assimilable, de façon archétypale, à certains
éléments du mythe de Prométhée. En quoi
enfin, l'orientation qui résulte de ce
caput peut être
trouvée dans les éléments du mythe d'Aphrodite. La
formalisation entre ces états de la psyché passe
nécessairement par le temps qui s'écoule. Pour autant que
l'on puisse lui trouver, par l'aperception, un ordonnancement ;
celui-ci, dis-je, n'est que pur artifice résultant de
l'apposition réflective de nos spéculations. Il se nomme
l'idéalisme [
il est
important de noter, pour éviter toute équivoque, que
l'idéalisme doit être soigneusement distingué du
subjectivisme psychologique, comme Cassirer l'a montré] :
«
Que subjectivement la vertu puisse se
donner comme une chimère,
ne signifie pas encore qu'au niveau de la pure pensée
éthique elle ne soit un Idéal indestructible
(in E. Cassirer, Leibniz' System, Marbourg, 1902, p. 432 et sq.)
» [
A. Philonenko, J.-J.
Rousseau et la pensée du malheur, I, p. 98]
Autrement dit, on est de façon apodictique en droit de
considérer que l'idéalisme n'est pas une illusion et
qu'il trouve sa réduction au plan phénoménal [
i.e. réaliste]. Il en
résulte une formulation qui n'est pas éloignée de
celle proposée par Fichte, à ceci près et ce n'est
pas mince, que l'on soit capable de trouver un moyen terme permettant
que s'établisse une dialectique entre le réel et
l'idéel. Ce moyen terme n'apparaît autre que la
conceptualisation du temps qui passe par la notion de causalité.
Toutefois, si la causalité est ferme pour tout ce qui touche
à la macro-physique, elle est plus lâche touchant à
la micro-physique ; elle est encore plus vague, si l'on ose dire,
dans l'exploration de la psyché. À cela, une explication
: le choc entre le Réel [
fini]
et l'Idéel où entre en jeu l'élément
ouranien rémanent : l'
imagination.
«
L'idéalisme exige ... une
activité inconsciente du Moi. Il faut donc admettre dans le Moi
une faculté tenant le milieu entre le Moi infini et le Moi fini
qu'elle crée. C'est l'imagination,
puissance finie puisqu'elle limite le Moi et crée les objets,
mais puissance infinie aussi, car elle multiplie sans cesse les
objets, recule les limites, emploie sa spontanéité
à poursuivre l'impossible équation du fini et de
l'infini... » [
E. Beurlier, J.-G. Fichte, Bloud, Paris, 1905, p.
27]
Nous tenons là une
deuxième réponse
possible à ce que revêt le stade primordial ouranien. Et
du coup, à la réduction de deux hypostases ; j'en donne
d'abord les résultats avant d'en développer l'analyse :
Prométhée est assimilable à l'
IDÉE
et Aphrodite à la
FORME. Cette réduction
permet,
in fine,
l'assimilation de l'intuition métaphysique à la

nigredo dans l'acception même où
l'entendent les alchimistes si l'on veut bien voir que l'intuition
(métaphysique) correspond à un moment singulier de
l'aperception, à caractère nouménal, où
l'imagination se trouve arrêtée en ce qu'elle entre en
«
résonance
schématique » avec la sphère du sensible [
du MOI] et qu'elle est
portée par (et dans) l'histoire pragmatique du
MOI
:
«
Nous devons avoir constamment à la
pensée deux vérités : la première que les
actes qui vont être saisis par la réflexion sont en
eux-mêmes inconscients ; la deuxième que si l'exposition
en est successive,
leur production est simultanée.
» [
ibid, p. 27]
On me permettra
d'établir une restriction : ici, ce ne sont pas, à
proprement parler les
actes
qui sont saisis, mais bien les
pensées,
envisagées comme produits de l'inconscient et assimilables
à de véritables « donnés ». Fichte
parle de «
sensation comme passion
» dans le cadre de la déduction de l'intuition
s'intégrant dans l'
Histoire
pragmatique du Moi. Il semble que l'on puisse trouver
cette déduction dans le cadre de la résonance
schématique évoquée
supra.
«
Dans le fait de sentir, l'activité
est posée et déterminée ... Or, si
l'activité ne peut pas être la passion elle-même ...
elle peut déterminer celle-ci, lui tracer des limites. La limitation est une action qui n'est pas
possible sans passion, car, le Moi ne pourrait lui-même supprimer
une partie de son activité, et a besoin pour cela du Non Moi ;
mais à son tour la passion est incompréhensible sans
l'activité, attendu qu'elle n'est qu'une limitation de
l'activité. » [
ibid, p. 29]
Et ces lignes de Beurlier sur Fichte abondent dans le sens d'une
interaction où se dessine le chemin de cette résonance.
La limitation inférée dans la proposition de Fichte donne
la clef du processus idéel, complémentaire du processus
réel, par lequel le Moi parvient à reconnaître le
Non Moi et, chose non moins importante, par lequel le Non Moi s'affirme
comme
ÊTRE [cf. infra sur l'imagination créative]. L'activité idéelle
n'est donc que très partiellement inféodée au
MOI
et l'on doit y voir la marque de l'activité subsumée du
SOI
et du
ÇA [
équivalent
au « sur MOI » de Freud] : en définitive, on
peut poser par hypothèse que cette activité subconsciente
s'organise de manière structurée et arrive au
MOI
via le filtre adaptatif de la limitation critique. La structuration de
cette activité passe par ce que Kant nomme le
schématisme de l'entendement pur
:
«
C'est le temps qui nous permet de
donner aux concepts purs de l'entendement la forme qui les rend
applicables aux phénomènes. Soit, par exemple, la
catégorie de la quantité; comment la déterminer
dans le nombre et faire qu'elle puisse s'appliquer aux
phénomènes, sinon par le moyen du temps? Kant
désigne cette forme sous le nom de schème, et il appelle schématisme de
l'entendement pur le procédé général
que suit l'esprit dans cet acte par lequel il donne cette forme
à ses concepts purs. Le schème n'est toujours par
lui-même qu'un produit de l'imagination ...
» [
Analyse de la
Critique de la Raison pure, J. Barni, op. cit., xxxii]
Le schème n'étant qu'un produit de l'imagination, on
conçoit que cette opération, accomplie par la Raison, se
pose nécessairement [
i.e.
le réel] dans l'histoire pragmatique du
MOI,
là où l'équilibre est établi dès
lors qu'une forme a été limitée par un concept au
fil du mouvement idéel. C'est de cette manière, sans
doute, qu'il faut entendre la limitation dont parle Fichte [
cf. supra
sur la déduction de l'intuition]. Il faut y voir la
naissance de la subjectivité comme
horizon de l'Idéalisme [
cf. Jean Starobinski, J.-J. Rousseau : la transparence et
l'obstacle, Gallimard, 1971 - notamment pp. 20-23]. Le
voile de la séparation évoque tout à fait cette
limite où se trouve l'Idéalisme, quand poussé
à la limite formelle de l'aperception, il vient à
prendre, précisément, le masque du
subjectivisme.
De
Lapide philosophorum, Lambsprinck, Salzburg,
M I 92 - 13r, 1607 [cliquez pour une autre version] La légende de l'aquarelle ci-dessus
porte la mention
Putrefactio
et la version du
Musaeum hermeticum - en
lieu et place du loup - donne un dragon ce qui apparaît
d'ailleurs plus conforme au symbolisme. C'est l'image de la
séparation alchimique, l'obtention de ce que les Adeptes nomment
le
caput.
Cette
séparation, je
puis l'inscrire dans l'histoire pragmatique du MOI dans un fait : la
prise de
conscience.
Pour illustrer cette réflexion, voici cet exemple, tiré
de Jean-Baptiste-Claude Delisle de Sales :
Diodore s'accorde avec
Evhemère, sur les événements de la vie mortelle
d'Ouranos. Suivant cet historien, ce prince fut le premier souverain
des Atlantes ; il retira les hommes des fanges de la vie sauvage,
où ils croupissaient ; les rassembla dans les villes, et
enrichit son siècle de plusieurs découvertes. Ce qui le
distingue, surtout, dans les annales de la raison, ce sont ses
connaissances en astronomie; il mesura lannée par le cours du
soleil , et les mois par la révolution de la lune. Ses peuples,
qui, jusquà lui, avaient ignoré les lois constantes qui
règlent le retour périodique des astres, frappés
de la justesse de ses observations, le regardèrent comme une
intelligence suprême, lappelèrent le Roi éternel
des êtres, et firent son apothéose. Diodore a dit que son
Empire s'étendait presque par toute la terre mais la terre
à cette époque, nétait peut-être
formée encore que des trois Isles du Plateau de la Tartarie , de
la Chaîne de l'Atlas et du Caucase.
Histoire
philosophique du monde primitif, Paris, 1793, pp. 120-123
Que lit-on, sinon qu'Ouranos tire de sa vie de nature l'
homme sauvage ? Qu'il lui
fait prendre conscience du temps-durée ? Qu'en bref, il en fait
l'
homme de l'homme
selon l'expression consacrée par Rousseau... On l'aura compris,
il est impossible de croire un mot de Diodore mais il est essentiel
pour l'hypothèse que j'analyse - du mouvement ouranien
primordial - qu'une telle légende ait été
rapportée par les Anciens et qu'elle s'en trouve, ainsi, comme
instruite d'une assise historique. Mais il y a plus :
Ouranos, sous un Ciel
brûlant, qui fait fermenter lamour dans les coeurs et l'exalte
dans les têtes, ne put réprimer la fougue de ses sens ...
Titaea jalouse, parce quelle aimait, refusa de partager son lit avec
des rivales, et se sépara de son époux; celui-ci,
tourmenté par lamour- propre, plutôt que par lamour,
revint plusieurs fois auprès de Titaea, osa lui faire violence,
et ensuite labandonna de nouveau. On ajoute même quil tenta de
faire périr les enfants de ce commerce; atrocité qui
semble peu compatible avec lidée dun roi juste, bienfaisant, et
astronome, tel que le peint Evhemère.
ibid., p. 125-126
Il est question ici d'un autre point fondamental qui est l'amour-propre
: seul l'
homme de l'homme
peut le posséder, tel Prométhée le feu du ciel.
Ainsi, deux éléments apparaissent sous l'effet du
mouvement ouranien, qui manquaient, auparavant, à l'homme
sauvage :
- l'appréciation du temps en tant que
durée ; [Prométhée]
- le désir en tant que plaisir. [Aphrodite]
Le
sentiment double ou dual né du conflit essentiel entre la durée et le
plaisir conduit les Anciens à admettre l'existence intuitive de deux
principes :
«
Quatre siècles avant Plutarque, Aristote parlait des deux principes que
reconnaissent les mages, "le bon génie et le mauvais, l’un nommé Zeus
et Oromasdês, l’autre Haides et Areimanios" » [
James Darmesteter, Ormazd et Ahriman : leurs origines et leur histoire, Vieweg, 1877, Introduction, p. 1]
On trouve le passage entre "..." dans Diogène de Laerte [
Proœmium 8, d’après un livre perdu d’Aristote, le peri jilosojiaV]. Ces réflexions rejoignent en tout point celles d'Empédocle [
cf. I, 1, c]
sur le principe dual de l'Amitié et de la Discorde se projetant en
situation dynamique. Elles sont de conception indo-iranienne et
ressortissent sur le plan thématique de deux religions, le Mazdéisme et
le Védisme :
II
suit de là que les deux religions dérivées, Mazdéisme et Védisme, se
composent de deux couches différentes de dieux, de mythes et d’idées ;
la première comprend tout ce qui existait déjà à l’état formé dans la
religion indo—iranienne, dans la période d’unité; la seconde tout ce
qui s’est produit depuis l’époque de la séparation. Par suite, dans le
Mazdéisme, pour nous en tenir à notre objet spécial, l’on doit
distinguer deux sortes d’éléments, d’âge différent les éléments
indo—iraniens et les éléments, iraniens proprement dits. Sans doute
cette distinction est purement historique, et l’esprit mazdéen n’a pas
exercé une action moins puissante sur les premiers que sur les seconds;
II a été aussi original en transformant les uns qu’en mettant au jour
les autres; il a fondu les uns et les autres en une parfaite unité et
le Destour de nos jours, pas plus que le Mage d’autrefois, ne soupçonne
les phases successives que sa religion a traversées, l’âge différent de
ses dieux et de ses démons, et, les rôles changeants qu’ils ont joués
dans le cours des siècles ...
J. Darmesteter, op. cit., p. 4
Darmesteter
poursuit en émettant l'hypothèse que dans la période d'unité, Ormazd
existait, alors qu'Ahriman est né après cette période, c'est-à-dire en
Iran. On en vient ainsi à une véritable génèse de l'histoire
pragmatique du
SOI, quand on la compare à l'histoire pragmatique du
MOI [
cf. I, 1, b].
6.
le mal radical
a.
radical
et regressus Par la transformation de l'homme sauvage
en homme de l'homme, c'est l'altérité qui se
dévoile : c'est l'apparition du Même et de l'Autre en un
basculement radical de l'
imago
mundi dont le reflet, jusqu'à ce moment de la
prise de conscience, ne renvoyait point à cette
imago animi que Kant nomme
le mal radical [
cf. A.
Philonenko, l'oeuvre de Kant, tome II, v. la religion et l'histoire,
Vrin, 1972, pp. 223-252]. La symbolique alchimique
décrit un moment semblable, sorte d'apologue archétypal :
l'humide radical [
cf. mon Olympe hermétique]. Sous
cette expression se cache d'un côté ce que les alchimistes
nomment un état de la matière sous une forme
dépourvue de
substance, à ceci près que cette forme en
subsume la disposition :
elle en fonde les apprêts et en ventile les contours. Autrement
dit, lorsque les alchimistes emploient l'expression «
humide radical »,
quand ils l'appliquent à la matière métallique,
ils veulent dire que, par un artifice connu d'eux seuls, ils tirent de
cette matière l'archée de nature. Lorsque j'écris
que l'humide radical définit - chez l'alchimiste - une
forme non substantielle, il est nécessaire d'ajouter
aussitôt que la forme a été
déshabillée de tout caractère allant dans le sens
d'une intégration : c'est un peu comme si l'alchimiste
réussissait à trouver la molécule ou l'atome, en
somme le premier
Être
formel en tant qu'il est parvenu à un degré
conceptuel que je ne saurais comparer qu'à la procédure
de recherche du pgcd [
cf. G.W.
Leibniz, Mathematische Schrifften,
Berlino-Halle, 1849-1863, 7, p. 267], c'est-à-dire
qu'à la recherche d'une proportion congruente ou
élémentaire [
forcément
incommensurable parce que la psyché est développée
dans un continuum spatio-temporel, cf. Échecs artistiques, VI, 4]. Parvenue à
un stade réputé élémentaire, c'est-
à-dire ramenée pour ainsi dire en
regressus ad libitum, la
materia prima ou nigredo

principielle [
voir Chevreul
critique d'Artephius pour une définition] offre
à l'Artiste les qualités d'un Protée
minéral. C'est là le véritable airain des Sages ou
antimoine saturnin des vieux textes.
D'un autre côté,
nous savons qu'il n'est pas tenable d'en rester à cette analyse
primitive : Jung dans le domaine de la psychologie appliquée [
cf. Aurora
consurgens, Ripley Scrowle],
Cassirer dans le domaine des formes symboliques ont montré l'un,
que les alchimistes projettent la partie sensible de leur psyché
dans cette nigredo

; l'autre [
cf. supra chapitre
2, a] que le symbole parvient à acquérir un
contenu formel par un processus complexe où sensible et raison
sont disposés en situation de réflexivité [
cf. infra sur l'apport de Fichte :
Essai II, chapitre 1]. On peut, en bref,
développer cette idée (
*),
que la nigredo [
i.e. intuition
primordiale, cf. introduction]
permet, dans un processus d'élaboration formelle, de
conceptualiser les formes imaginatives relevant d'un schème
général, essentiellement protéiforme, où
s'exprime l'archée comme principe de base [
analogue à l'ulh des alchimistes ou
arch tupoV].
De Lapide philosophorum, Lambsprinck, Salzburg,
M I 92 - 31r, 1607 [cliquez pour une autre version]
_______________
(
*)
Afin de montrer par l'exemple l'image même de cette forme
éidétique, j'établis une digression. Le lecteur
trouvera dans la section consacrée au
sulphur un long
chapitre consacré à Marc-Antoine Gaudin, génial
précurseur de la théorie atomique. Eh bien ! Gaudin
réussit à anticiper nombre de découvertes en
cristallographie ou en chimie minérale [
par exemple la structure de l'anneau
benzénique ou serpent de Kékulé ; il est encore
possible que Gaudin ait eu la prescience de l'organisation
périodique des éléments, cf. Theron M. Cole, Jr.
Early Atomic Speculations of Marc Antoine Gaudin: Avogadro's Hypothesis
and the Periodic System Isis, Vol. 66, No. 3 (Sep., 1975), pp. 334-360]
par le biais d'une approche purement structurale [
cf. par exemple : SCHEIDECKER-CHEVALLIER M., Marc-Antoine Gaudin, Alexandre-
Édouard Baudrimont, Auguste Laurent et l'approche structurale en
chimie, Revue d'histoire des sciences,
2000, vol. 53, no1, pp. 133-167].
Ce type d'approche structurale, pourvu que l'on veuille bien le
replacer dans son contexte historique, se rapproche
singulièrement d'une conception de l'archée
considéré du point de vue formel : il s'agit d'une
projection qui n'est pas éloignée de l'
éidos alchimique.
Par ses synthèses mentales sur la morphogénie
moléculaire, Gaudin parvient par exemple, à
idéaliser le squelette de la molécule de grenat [
voir mon Mercure
de nature pour un développement].
________________
Le mot radical possède deux sens :
- de «
ce qui est
complet » quand on en a établi le principe
dans le sens d'un
progressus
;
- de «
ce qui est
la racine » quand on en a dégagé la
substance dans le sens d'un
regressus.
Je rappelle que les alchimistes entendent parler du terme
radical dans la seconde
acception. C'est par
regressus
qu'ils procèdent dans leurs opérations et le terme de
réincrudation n'a de sens que si l'on
tient compte de la marche de leur raisonnement. La nigredo

est donc une représentation au sens radical de
ce mouvement de dépouillement substantiel où les Adeptes
trouvent un principe dont le nom vulgaire, en chimie, est le
vert-de-gris [
ioV]. Ce principe, ils
l'obtiennent par fusion à la fois ignée et aqueuse
dans leur
Mercure 
, qui est aussi leur athanor.
«
Telle
est la différence de nature entre les deux progressions, - car
il serait meilleur de parler d'une progression indifférente et
d'une progression régressive.
Celle-là est une synthèse "engendrée par une
répétition toujours interrompue" d'unités
déjà données, alors que dans celle-ci, le quantum
- temps ou espace - m'apparaît comme une suite de limitations,
non plus comme une somme de parties constituantes.
» [
Gérard Lebrun, Kant
et la fin de la métaphysique, Armand Colin, 1970, III - le mirage du monde, p. 121 et
sq.]
C'est de cette subtilité conceptuelle que
procède la difficulté de représentation critique
du processus alchimique, de cette entreprise de
démantèlement
ad
libitum qui s'impose par le fait même du
caractère incommensurable de la psyché. La nigredo

,
l'Oeuvre au
noir de Marguerite Yourcenar, consiste ainsi dans une
éidétique de la régression où :
«
La relation considérée n'est
plus "être-partie-de", mais "être-contenu-dans" (qui
implique celle-là sans être impliquée par elle ...
L'unité n'est plus le "Stück" indépendant, mais la
forme délimitée par rapport à son fond ...
» [
G. Lebrun, op. cit., p. 122]
Au lieu
que, dans le « sens commun », le radical procède
d'une sorte d'illusion de l'ordre de la contingence [
la progression indifférente],
celui des alchimistes exprime que :
«
...
comme la progression
est régressive,
la totalité qui, dans la progression "partes extra partes"
s'offrirait comme somme, est maintenant présentée comme
"successivement infinie" ; cela même qui me serait donné
comme simultané - si je comptais ou mesurais - est maintenant
explicité comme essentiellement
successif. » [
G. Lebrun, idem, p. 122-123]
On peut concevoir qu'une telle organisation conceptuelle puisse
participer d'une phénoménologie de l'ontogenèse du
divin [
cf. introduction]
et que, dans ce sens, elle puisse s'intégrer,
de juris, dans le processus
alchimique. Dans ces conditions, la nigredo

peut être considérée
aussi,
de facto, comme l'un des
vecteurs où s'exprime, par l'intuition pure du sensible, le
sentiment métaphysique. Ainsi, le « sens alchimique
» ne procédant plus par un usage absolument logique de
notre entendement, est-il concevable de renverser cette proposition :
«
... on ne peut éviter de
détacher en quelque sorte ce qui peut changer dans l'existence
d'une substance,
tandis que la substance reste, et de le considérer dans son
rapport avec ce qui est proprement permanent et radical.
» [
Kant, CRP, Analytique transcendantale,
Première analogie, principe de la permanence de la substance,
trad. J. Barni, p. 403]
L'être radical de la
substance ne représente plus, pour l'alchimiste, que l'image
même de sa forme rendue à l'
éidos. C'est mesurer
avec quelle force, quelle vigueur, la pensée alchimique est
résolument platonicienne [
cf.
là-dessus Luc Brisson, la
théorie de la matière dans le Timée, pp.
15-35 in l'Alchimie et ses racines
philosophiques, Cristina Viano dir., Vrin, 2005] ; si
j'osais, elle prend une qualité à ce point volatile que
l'on pourrait davantage y trouver un sens ondulatoire que corpusculaire
[
section à venir sur le
sens alchimique de la mécanique ondulatoire de Louis de Broglie]
:
«
Mais ce en quoi chacune de ces choses, qui
se trouvent en un devenir
incessant, apparaît, et ce dont elle disparaît, de
cela seulement on peut parler en utilisant le terme "ceci" ou le terme
"cela". À l'inverse, ce qui est, de quelque sorte que ce soit, chaud ou blanc ou n'importe lequel
de leurs contraires et tout ce qui vient d'eux, aucune de ces
appellations ne doit lui être assignée.
» [
Luc Brisson, op. cit., à propos de : Timée, 49 e7-50 b5]
Le
radical
alchimique est une tentative d'appropriation critique de la contingence
du sensible [
sans rapport avec la
contingence empirique ou la contingence intelligible] en vue
d'établir une projection du divin [
compris comme le contenu de
l'inconscient dont la forme transcendantale passe communément
pour une vérité de fait] ; autrement dit, c'est
une ontogenèse :
«
La "substantia phaenomenon" est
alors métamorphosée en "ousia", le substrat du
monde sensible en un être nécessaire. Raison de plus pour
voir dans le panthéisme la vérité de l'ontologie
classique : si l'on ose proclamer que "Dieu est tout", c'est que,
depuis toujours, on discourait sur l'être en sous-entendant
'l'être-du-monde" - et il
n'est pas d'ontologie peut-être qui évite ce
malentendu. » [
G. Lebrun, op. cit., p. 169]
De
Lapide philosophorum, Lambsprinck, Salzburg,
M I 92 - 49r, 1607 [cliquez pour une autre version]
Pourtant, la 4
ème antinomie de la
CRP, où est
traitée la question de savoir si tout est contingent ou si un
« Être » primordial est nécessaire, peut
passer pour une réponse :
«
...
la solution consiste à montrer, en s'appuyant sur la distinction du sensible et
de l'intelligible, que les deux thèses peuvent être vraies
en même temps, l'une dans un sens, l'autre dans un autre. Il est
vrai que, par rapport au monde sensible, tout a une
existence dépendante d'une condition empirique, et qu'à
ce point de vue nous devons toujours remonter de condition en condition
sans nous arrêter jamais à une condition qui, à
titre de substance
existant par elle-même ou absolument indépendante,
formerait le dernier terme de la série, ou serait placée
en dehors de cette série ... » [
J.
Barni, Analyse de la CRP, lcii]
b.
le mal radical chez Kant C'est sans
doute chez Alexis Philonenko que l'on trouve la meilleure recension sur
la conception, et le problème, du «
mal radical » chez
Kant. Dans le
§ précédent,
j'ai montré que selon la définition, plus exactement la
copule spirituelle que l'on
y devine, il est possible de décaler du tout au tout le sens
même du terme
radical
et que, sous ce rapport, les alchimistes lui donnent une acception dont
la conjugaison avec le terme
mal
conduit à un rebondissement inattendu quand on confronte le sens
de l'expression ainsi formée à celui que lui
découvre Kant.
«
Que
signifie le mal radical
? Nous l'avons dit c'est l'impuissance
humaine d'ériger en lois
universelles ses maximes,
impuissance que nous constatons dans l'expérience,
anthropologique, pédagogique et historique.
» [
A. Philonenko, l'Oeuvre
de Kant, II, Vrin, 1972 - la religion et l'histoire, §49,
p. 224 et sq.]
Le point de vue est orienté
dans un sens essentiellement empirique et relève d'un constat :
le mal radical se pose avant tout comme une fatalité. Il est
essentiellement (re)lié à la nature humaine comme en
témoigne, pour Kant, la relation quasi-naturelle des mots
radical et inné :
«
Le
terme radical relève de toute une tradition
néoplatonicienne, augustinienne, - il ne faut pas oublier
Leibniz et toute l'école qui le suit. Radical signifie limitatio ... Le radical
c'est donc comme chez Leibniz la finitude originelle de la
créature. » [
Philonenko, op. cit.,
p. 226 et sq.]
Le grand thème de la limitation
est abordé au chapitre
5, b. Je
rappelle que ce thème entrelace métaphysique et intuition
en vue d'une intégration :
«
Que
notre raison connaissante soit bornée aux seuls
phénomènes, c'est un résultat essentiel de la
Critique, - mais qu'elle "doive se situer par rapport à
l'espace qu'elle voit autour d'elle" (Prolèg., IV, 353), c'est
sa motivation.
» [
G. Lebrun, op. cit., Nouvelle
naissance de la métaphysique, p. 55 et sq.]
Ce que les alchimistes ont en vue est d'outrepasser cette limitation :
«
... "la limite des
phénomènes appartient aux phénomènes" ;
"mais la chose qui
forme la limite est en dehors de celui-ci" (Rx 4958). Or c'est la
présence de cette "chose" qui nous impose de tracer la ligne,
c'est parce que l'Océan s'étend à perte de vue que
nous parcourons le rivage. » [
G. Lebrun,
ibid., p. 56]
Ces belles lignes de G. Lebrun
permettent à nouveau, par analogie, de représenter ce qui
constitue l'originalité du symbole de la nigredo

. L'alchimiste ne se contente pas de parcourir le
rivage : il affrête le vaisseau Argo, déniche la
Toison d'or et combat le dragon babylonien
es cavernes vitrioliques.
Dans cette lutte contre lui-même, en un dialogue singulier
où il s'oppose à son image [
Adolphus contre Senior ainsi que le
montre l'arbre philosophique de Mylius],
la projection idéelle vient consteller la
prima materia. Guidés par Diane
aux cornes lunaires

, les alchimistes, en cette
introspection fabuleuse, regardaient monter du fond de l'océan
mercuriel

les étoiles
métalliques :
horo aura.
*
* *
Si l'on
reprend le sens de
limitatio
comme sens de radical, on remarque avec A. Philonenko [
Kant, II, op. cit., la finitude, p. 227] qu'il
s'y attache une résonance conceptuelle évoquant Leibniz
en tant que l'on y trouve l'infinitésimal. En cela, la
démarche de Kant fait contraste :
«
Si la
vertu = + A, le manque de vertu (faiblesse morale) = 0, lui est
opposé comme logiquement contradictoire, en revanche le vice = -
A lui est opposé comme son contraire. Aussi bien demander si de
grands crimes n'exigent point peut-être plus de force d'âme
que de grandes vertus, ce n'est pas seulement poser une question qui
n'est pas nécessaire, c'est aussi poser une question choquante.
» [
Kant, Doctrine de la
Vertu, introduction,
II, pp. 54-55 cité in Philonenko]
en ce que sa
vision morale est essentiellement qualitative et, pour ainsi dire,
corpusculaire. Or, le problème de la vertu est loin d'être
constitué en vérité de raison en dépit de
l'axiomatique imposé par «
l'impératif catégorique
» dont la réduction phénoménale, selon Kant,
est «
la bonne
volonté ». Il peut être envisagé
aussi comme une vérité de fait. Selon Leibniz cela
revient à se demander si l'on peut,
de juris, démontrer
l'inhérence du prédicat [
radical = limitatio] au sujet [
mal]. Dans cette optique,
c'est-à-dire si l'on est fondé à pratiquer une
inversion [
cf. introduction], la mesure doit
être appliquée quantitativement en tant que la logique
n'impose pas que vertu et vice soient apodictiquement opposés.
En somme :
«
Ainsi les lois de la moralité nous
font entrer dans le monde spirituel et libèrent notre
existence des conditions de l'espace et du temps ; dès lors,
rien ne s'oppose à l'immortalité de l'âme, et cette
immortalité est même requise pour qu'il nous
soit possible d'accomplir le devoir dans sa perfection absolue, puisque l'union de
l'âme avec le corps nous empêche, dans cette
vie, d'être adéquats à la moralité.
» [
Kant, la Religion
dans les limites de la simple raison, trad. Tremesaygues, Paris,
Alkan, 1913, avant-propos, ix]
Kant n'atteint-il pas
sa propre finitude quand il énonce des vérités
dont le moins que l'on puisse dire est que leur caractère
axiomatique peut être
révoqué en doute ? Kant fonde une partie de son
argumentation sur cette idée, que :
«
...
si, comme être raisonnable, l'homme est voué à la
vertu, sa nature d'être sensible lui fait désirer le
bonheur, et le souverain bien
ne peut consister pour lui que dans l'union de la vertu et du bonheur. Mais cette union
n'est pas de celles que l'on connaît analytiquement, car bonheur
et vertu sont des choses hétérogènes et ne peuvent
être liés, d'une manière
synthétique, comme l'effet est uni à la cause, que
grâce à l'intermédiaire "de l'auteur intelligible
de la nature" et dans un monde intelligible. » [
ibid.,
xv]
et Tremesaygues ajoute :
«
Dès qu'il se demande :
« Que dois-je faire ? », l'homme voit aussitôt
s'offrir à lui la loi
morale, dont la conscience est immédiate, et la
moralité, sans intermédiaires, le mène au concept
de la liberté : Nous nous reconnaissons libres par le fait
même que nous jugeons pouvoir accomplir le devoir. Ce concept de
la liberté sert de clef
de voûte à tout le système; c'est de lui que
part la morale et c'est encore lui qu'on trouve à l'origine
comme au terme de la science,
bien qu'il soit pour elle incompréhensible. C'est que
Liberté et Raison sont une seule et même chose qui a
besoin, pour être saisie avec netteté, de se montrer
à l'état pur,
dégagée du monde des phénomènes.
» [
ibid., xiii]
De
Lapide philosophorum, Lambsprinck, Salzburg,
M I 92 - 34r, 1607 [cliquez pour une autre version]
Une grande partie de ce qu'il faut bien appeler la
doctrine
de Kant s'appuie
sur l'idée qu'on ne saurait faire d'amalgame entre le bonheur et
la vertu, attendu que ces concepts ne jouent pas dans la même
sphère de réalité. Ils sont séparés
du fait même des éléments qui en codifient la
forme et donnent sens, sous le rapport légiférant,
à la dialectique liberté-raison. Ainsi,
prenons le bonheur : en énoncer les conditions n'y conduit pas
dans la mesure où il s'agit d'un état particulier du
sens. Voyons la vertu : on y est conduit ou on y adhère par des
dispositions spécifiques de la raison mais ces dispositions
touchent aussi à la sphère du sensible ; on voit par là le
rôle que joue l'intuition dans l'appréhension critique des
éléments qui ont partie liée dans la conception du
bonheur
et de la vertu. L'intuition pure du sensible peut être
à cet égard considérée en tant que «
médiatrice » de l'
imagination créative. Elle
assure une activité discriminante, ainsi que le montre Fichte,
par une véritable réification ontologique et constitue la
clef de ce labyrinthe :
«
Elle
est ce par quoi l'esprit s'affranchit de la réalité,
s'élève au-dessus du donné, assurant ainsi son
développement. C'est par cette prééminence
accordée à l'imagination productrice sur le goût qui se contente de juger le donné que Fichte réoriente la théorie du beau vers une théorie de la production artistique et opère sa révolution copernicienne. » [
E. Lièvre, L'esthétique naît-elle au XVIIIe siècle ?, coordonné par Serge Trottein, Paris, PUF, collection " Débats philosophiques ", 2000]
Le
décalage opéré par Fichte permet d'analyser ce
moment révolutionnaire de la moralité : «
bonheur ou vertu ?
» par d'autre moyen que le support de la raison du sensible : il
s'agit d'y adapter l'imagination créative dans un processus
d'intuition.
7. Prométhéea.
introduction J'ai
abordé le mythe de Prométhée [
1, 2, 3,
4, 5,
6, 7,
8, 9,
10] à de nombreuses
reprises mais sans en avoir encore examiné la contexture hermétique.
Fils de Japet et de
l'Océanide Clymène, ou, selon d'autres, de la
Néréide Asia, ou encore de Thémis, sSur
aînée de Saturne, Prométhée, dont le nom en
grec signifie prévoyant, ne fut pas seulement un dieu
industrieux, mais plutôt un créateur. Il remarqua que,
parmi toutes les créatures vivantes, il n'y en avait pas encore
une seule capable de découvrir, d'étudier, d'utiliser les
forces de la nature ; de commander aux autres êtres,
d'établir entre eux l'ordre et l'harmonie, de communiquer par la
pensée avec les dieux, d'embrasser par son intelligence non
seulement le monde visible, mais encore les principes et l'essence de
toutes choses : et du limon de la terre il forma l'homme.
Pierre Commelin, Mythologie grecque
et romaine, Bordas, 1991, les
dieux subolympiens, p. 116 sq.
D'abord, il
est nécessaire d'isoler le sens du mythème,
c'est-à-dire la structure archétypale.
Les interprétations diffèrent : pour les uns, le Titan a
bien créé l'homme à partir d'un limon boueux et
c'est ce que donne à voir l'une des aquarelles du
Splendor
solis. Pour d'autres, il a apporté la
lumière à l'homme et a modifié ainsi radicalement
sa nature. Mais n'est-ce pas là presque dire qu'il l'a
inversée ? Il me
faut revenir sur le concept du Même et de l'Autre ou
anima mundi :
«
Lorsqu'il en décrit la
constitution, Timée se trouve, en quelque sorte, à
définir la situation de l'âme du monde dans
l'échelle des êtres. L'âme du monde est en fait
issue d'un mélange où interviennent ces trois
notions fondamentales : l'Être, le Même et l'Autre.
» [
Platon, Timée,
introduction de Luc Brisson, p. 36, GF, 1992]
Il est
aisé d'effectuer la transposition qui consiste à
retrouver les éléments classiques de la psyché :
le Même équivaut au
MOI, l'Être est
le
SOI, l'Autre est le
ÇA. Il en
résulte, fort logiquement, que du temps de l'homme sauvage, le
monde se réduisait au Même :
«
Celui
qui voulut que l'homme fût sociable toucha du doigt l'axe du
globe et l'inclina sur l'axe de l'univers. À ce léger
mouvement, je vois changer la face de la terre et décider de la
vocation du genre humain... » [
Rousseau, Essai sur l'origine des langues,
cap. ix, cité in Philonenko, J.-J.
Rousseau et la pensée du malheur, tome I, vi.
le traité du mal, Vrin, 1984 - p. 140]
Cette réduction dimensionnelle de la psyché où Rousseau prétend confiner l'homme sauvage semble ne pas pouvoir aller sans
une autre réduction, temporelle celle-ci, dans le sens du
temps-durée comme le perçoit Bergson [
cf. supra, introduction].
On le voit, la psyché de l'homme sauvage a plus à voir
avec la sphère du sensible qu'avec celle de l'intelligible.
À un autre niveau, c'est la même différence que
l'on observe entre discret et continu :
«
...
comme l'âme du monde doit jouer le rôle
d'intermédiaire entre le sensible et l'intelligible, chacun de
ses éléments constitutifs se situera en elle à un
niveau intermédiaire entre l'indivisible, caractéristique
essentielle de l'intelligible, et le divisible, caractéristique
essentielle du sensible. » [
Platon, Timée, Luc Brisson, intro.
op. cit., p. 36]
Au plan alchimique, on retrouve la triade
Mercurius 
[
intermédiaire,
anima mundi],
Sulphur

[
indivisible,
discret] et
Sal

[
divisible,
continu]. Je rappelle qu'il s'agit là de principes
principiés [
cf. 1, 2, 3, 4] et qu'il serait erroné
de considérer les principes radicaux {

,

} des philosophes.
«
Au-dessous
du Firmament est le troisième Ciel, ou l'élément
de l'air; dans lequel
paraissent trois enfants environnés de nuages.Ces trois enfants
signifient les trois premiers éléments de toutes choses,
appelés par les sages principes principians, dont les trois
principes inférieurs, sel, souffre, et mercure, tirent leur
origine, et qu'on nomme principes
principiés, pour les distinguer des premiers, quoique
tous ensemble, ils descendent du Ciel archétypique, et partent
des mains de Dieu, qui de sa fécondité, remplit toute la
nature, mais toutes les influences spirituelles et célestes
semblent être émanées des deux premiers Cieux,
avant de s'unir à aucun corps sensible ; ce qui fait que toute
émanation spirituelle du premier Ciel ou de
l'Archétypique, est appelée Âme, et celle du
second Ciel, ou Firmament est nommée Esprit.
» [
Esprit Gobineau de Montluisant, Explication très curieuse des
énigmes et figures hiéroglyphiques, etc., in Jean
Maugin de Richebourg, Bibliothèque
des philosophes chymiques, tome 4, II, pp. 307-393]
J'ai, à de nombreuses reprises, attiré l'attention sur
l'ubiquité du principe Sel, apparenté par bien des
côtés au Mercure. En effet, si le Mercure philosophique
est la mer des philosophes, c'est-à-dire leur eau permanente, il
ne s'agit point du principe de
liaison
qui est à chercher ailleurs.
Cette gravure de Michael
Maier [
cf. Atalanta fugiens, V et XLIV]
est l'une des gravures illustrant ce point de science : le lien du
Mercure

. Je ne reviens pas sur le sens
hermétique ou même physique [
voir laboratoire,
3] à donner à ce principe de liaison [
voir mes symboles
et les blasons alchimiques]. Le
crapaud est le symbole du sulphur corrompu -
bufo rubea - ou premier
état du Soufre des philosophes. On trouve la même image
éidétique dans le
Rosarium philosophorum [
impregnatio]
avec le
spiritus abscondus
[
voir Aurora consurgens, II]. Le batracien retient
un aigle par une chaîne : c'est l'image même du double
mercure ; double en ce que tantôt il manifeste les traits de la
fixation, tantôt les traits du
servus
fugitivus comme le nomme Fulcanelli [
Myst.
Cath., p. 126]. Ce dualisme dynamique s'inscrit dans le
cadre d'une inversion comme je l'ai déjà mentionné
en introduction. Il se complète d'un dualisme éthique puisque le crapaud peut aussi symboliser [
au sens trivial] le mal.
b.
l'inversion
Prométhée peut être considéré
comme archétype de la manière suivante : outre la fable qui conte déjà
une belle légende, terrible à bien des égards,
Hésiode, Eschyle puis Platon ont servi la structure du
mythème en l'enrichissant. Le mot de révélation
convient peut-être le mieux pour résumer l'apport de ce
mythe au domaine de la psychologie et de la philosophie mais sa
polysémie est telle qu'il figure en bonne place au
panthéon du symbolisme alchimique : une belle aquarelle de la
Toyson d'or montre l'homme
sortant du limon :
Cette image pourtant n'exprime pas exactement l'acte
perpétré par Prométhée, quand les
mythographes assurent que le Titan sort l'homme du limon ; phrase
à prendre au second degré. Dans les faits, le fils de
Japet transforme l'homme sauvage en homme de l'homme et c'est
l'irruption de la conscience [
plus
exactement de la prise de conscience]
qui est la marque de
cette révolution. J'ai évoqué tout à l'heure Aphrodite : on sait que sa
naissance est conditionnée par la mutilation d'Ouranos. Le phallus
tombe dans la mer et de ce contact entre la semence écumeuse [
ajroV] et le sel [
alV = sel = mer] naît
Ourania, à proprement parler la Céleste. Ce n'est donc pas du membre viril que naît Aphrodite [
cf. Charles Kerényi, la mythologie des Grecs, les histoires des Titans, Payot, Paris, 1952, p. 25]
mais bien plutôt d'une humeur où l'on est en droit de trouver - par analogie - la rosée
de mai des alchimistes. À côté de cette semence où se devine déjà l'or
enté [
cf. Orthelius, II, 2ème série des gravures], le sang issu de la blessure infligée par Cronos à son père est l'instrument de la naissance des Géants :
«
Notre
Hésiode ajoute qu'ils étaient "luisants dans leurs armures d'airain et
tenaient de longues lances à la main". Pourtant, ils étaient surtout
considérés comme les fils de leur mère, la Terre ... comme des hommes sauvages,
vêtus de peaux de bêtes, lançant des rochers et des troncs d'arbres ;
ou bien encore comme des géants ayant deux serpents enlacés en guise de
jambes. » [
Ch. Kerényi, op. cit., 5. le combat avec les géants, p. 31]
Comment ne pas reconnaître, dans cette description, les
spartoi nés des dents du dragon tué par Kadmos ? Kerényi ajoute que ces Géants seraient apparus en un endroit appelé
Jhlegrai [
la péninsule Pallène, cf. aussi Atalanta fugiens, xxxvii]. Tout ceci pour l'hermétiste présente un rapport avec le sulphur

,
avant que sa dépuration ne soit intervenue dans la masse mercurielle.
Par analogie, voilà encore Persée terrassant la Gorgone. Du sang de la Méduse,
deux principes apparaissent dont j'ai examinés la substance dans la
section sur
Fontenay-le-Comte : Pégase et Chrysaor. Les correspondances sont les suivantes :
- Pégase = Aphrodite = sel + semence [or enté ou fermentation] ;
- Chrysaor = Géants = sulphur [teinture ou projection] ;
- Persée = Cronos [sublimation ou transfert].
Je
n'insisterai ici que sur la seconde équivalence parce qu'elle donne la
clef du sens que détient, pour l'hermétiste, Prométhée. Remarquons
d'abord que sous la plume d'Euripide [
Ion, 455],
Prométhée est confondu avec Héphaistos. Autrement dit, il sert de
parèdre à Pallas-Athéna qui, sortie tout armée du cerveau de Zeus,
s'élance cuirassée d'or étincelant :
«
Le
vaste Olympe trembla violemment sous le poids d'Athéné aux yeux de
chouette. La terre résonna profondément aux alentours et la mer se
gonfla furieusement dans le déchaînement de se vagues pourpres. Les
flots salés se jetèrent sur le rivage et le merveilleux fils d'Hypérion
tint longtemps arrêtés les rapides chevaux du soleil, jusqu'à ce
qu'enfin Pallas Athéné, la vierge, eut enlevé de ses épaules
immortelles l'armure divine. » [
Ch. Kerényi, op. cit., Métis et Pallas Athéné, pp. 119-120]
Tout dans cette légende se rapporte au

et au

: l'allusion aux vagues pourpres, par exemple, est pour l'hermétiste une indication de choix sur le sulphur prêt à être
réincrudé.
Si Prométhée comme l'assure le mythographe a donné le feu à l'homme, en
tout cas il ne peut s'agir du feu vulgaire : c'est, ainsi que je l'ai
dit, de l'
irruption de la conscience dans l'esprit de l'homme
sauvage
qu'il s'agit. Quel était cet homme qui, de l'état sauvage, devait être
transfiguré ?
Clermont-Ferrand - BM - ms. 0084, f. 027
Heures à l'usage des Antonins - l'homme sauvage -Peut-être Alalkomeneus, héros béotien qui passe pour
avoir élevé Athéna [
Pausanias, periegeta, 9.33.5 -
pour certains, Alalkomenai serait l'une des filles d'Ogygos, rescapé de l'un des Déluges] :
«
Il aurait surgi de la terre près du lac Kopais et aurait eu comme
épouse une Athénaïs ... Enfin un roi primitif d'Arcadie, nommé Pallas,
aurait aussi été un éducateur d'Athéné. Il avait deux filles : Niké et Chrysé.
On sait que Niké est la déesse ailée de la victoire, et, que dans un
autre récit, elle est la fille de Pallas, le fils du Titan Krios. » [
Kerényi, op. cit., p. 121-122]
Il est difficile de ne pas introduire d'analogie entre d'une part le couple {
Pégase-Chrysaor} et {
Niké-Chrysé} d'autre part. Quand on sait que le
Gorgoneion [
la tête coupée de Méduse]
fut portée par Athéna sur son bouclier, on peut penser que ces légendes
sont congénères. On trouve encore sa trace chez les disciples d'Orphée
qui désignaient ainsi le visage dans la

...
Quand on dit que l'homme sauvage élève Athéna, il faut comprendre
qu'il s'élève lui-même et c'est évidemment là qu'il faut
chercher la source primitive, archétypale, de Prométhée. C'est du reste
bien ainsi que l'on peut entendre ce que nous disent les mythographes :
«
Hésiode
raconte que leur (les Titans) père Ouranos les nomma d'un juron, qui
était à la fois un jeu de mots : "Titans", comme si ce mot venait de
titainein, "s'étirer", et de tisis, "punition" ; les Titans s'étaient
"étirés" dans leur témérité, afin de mener à bien une grande oeuvre, et
en furent châtiés plus tard. » [
Kerényi, ibid., xiii, Prométhée et la race humaine, p. 205]
C'est
là que se situe le thème de l'inversion. Dans la transition de l'homme
sauvage à l'homme de l'homme. C'est le type même du moment différentiel
[
cf. II, 1, d]
où nous voyons s'ébaucher le concept de limitation et de séparation
dans le Non-Moi, entre ce qui ressortit à la Nature et ce qui ressortit
au Monde, dès lors que s'y introduit, de façon subreptice, la conscience.
«
Le Non-Moi n'est plus la Nature, mais le Monde et celui-ci finit par
rassembler les hommes, simplement parce qu'il possède des limites. Une
limite n'est jamais un principe actif, mais toujours passif et qui oblige une activité à se réfléchir en elle-même. » [
A. Philonenko, Jean-Jacques Rousseau et la pensée du malheur, t. I, ix - le traité du mal, Vrin, 1984, p. 195]
Dans cette réflexion, on est tenté de voir la marque d'une attraction et, partant, d'un
foyer
susceptible de procurer un infléchissement. De là ensuite, des
variations sur le thème de l'inversion qu'on trouve amplifiées dans
l'oeuvre de Jean-Jacques et analysées, notamment, par A. Philonenko et
P. Burgelin [
cf. infra II, 1]. La réflexion est un moment singulier dans l'élaboration de l'intuition

en ce qu'elle en constitue pour ainsi dire l'appropriation critique. On
peut considérer que cette prise de conscience est, dès l'origine,
d'essence prométhéenne :
«
Leur (il s'agit des Titans) caractéristique, la témérité
- atasthalia -, était aussi celle des hommes qui, pour cette raison,
étaient menacés toujours à nouveau d'anéantissement par les dieux ...
La description de ces Titans ennemis de Zeus et des dieux précède
l'histoire de la race humaine. » [
Kerényi, op. cit., p. 205-206]
La témérité que l'on peut encore traduire -
atasqalia - par orgueil insensé possède les traits du premier Mercure des alchimistes. C'est le Nemrod que Fulcanelli décrit dans le
Myst. Cath.
au chapitre de l'athanor : le chevalier dépeint sur le bas-relief doit
protéger le vase de nature contre l'agression des rayons du

.
l'Orgueil, Notre-Dame de Paris - Nemrod, Gen 10.9 Nemrod est considéré comme le premier héros sur la terre : «
Tel Nemrod, être un chasseur héroïque devant le Seigneur. » ; en tant que tel c'est un archétype. Dans
Gen 10.2 on voit apparaître la figure de Japhet, en écho de celle de Japet, père putatif de Prométhée [
le Noé grec, Deucalion, est petit-fils de Japet]. Le maître mot est bien sûr, ici, celui d'
expansion.
«
Buffon
remarquait déjà que l'homme est infidèle à la double vocation de sa
nature : il se détourne du sens intérieur pour se dissiper dans le
monde ... Nous venons de voir de même Rousseau rappeler l'âme à sa
véritable nature : pour chercher le bonheur elle doit premièrement se
trouver, donc se replier sur soi, y adhérer et en jouir ... pour obtenir l'ineffable extase et le sentiment de la pureté et de l'éternité de soi. » [
P. Burgelin, la philosophie de l'existence de J.J. Rousseau, PUF, 1952, chap. V, l'Expansion, p. 149]
Cette
image de la lutte contre les influences extérieures, on en trouve la
trace dans la lutte que Nemrod mène contre l'ardeur des rayons

: il n'est point besoin de beaucoup d'imagination pour voir dans cette
lutte l'affrontement entre le sens et la raison, c'est-à-dire entre
l'Esprit et le Verbe. En somme, l'alchimie ne représente que la
conceptualisation, plus ou moins réussie selon les Adeptes, de ce
renoncement à la jouissance humaine, autrement que par :
«
... le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection (qui) suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce. » [
Rousseau, Rêveries, V, 703, la Pléiade, 1951 ; cité in Burgelin, op. cit., p. 150]
Et ce sentiment qui vient si bien se confondre avec l'intuition

du temps intérieur [
cf. introduction] est, selon Jean-Jacques, ce qui procure une sensibilité morale [
i.e. une éthique], analogue à l'attraction universelle :
«
...
qui n'est autre chose que la faculté d'attacher nos affections à des
êtres qui nous sont étrangers ... Il est très naturel que celui qui
s'aime cherche à étendre son être et ses jouissances, et à s'approprier
par l'attachement ce qu'il sent devoir être un bien pour lui. » [
Rousseau juge de Jean- Jacques, Second Dialogue, Oeuvre complètes de J.J. Rousseau, Dialogues, tome I, Paris, Dalibon, 1826, pp. 243-244]
où
l'on peut deviner comme une anticipation des travaux de Fichte. Si je
reviens à présent au symbolisme de Nemrod, je peux y trouver
l'antithèse de ce que développe Rousseau.
«
Le Livre du Juste
... compilation de légendes juives relatives à l'histoire sainte,
depuis la création jusqu'au début des Juges, et qui semble dater du XIIe
siècle, raconte qu'au moment où Nemrod construisait la tour de Babel,
les hommes du haut de la tour lançaient des flèches contre le ciel ;
elles retombaient teintes de sang et ils se disaient l'un à l'autre :
"Ah, nous avons tué tout ce qui est dans le ciel". » [
James Darmesteter, la flèche de Nemrod en Perse et en Chine, Journal asiatique, 1885, série 8, tome 5, p. 220]
Ce
combat des hommes contre le ciel, dans leur ardeur à bâtir, est le même
au fond que celui de Jacob contre l'ange du Seigneur [
Gen 32.23, cf. Mutus Liber]
ou que la révolte de Job contre Yahvé. Remarquons, d'ailleurs, que
l'athanor du bas-relief de Notre-Dame est une Babel stylisée. Le point
commun, quoi qu'il en soit,
repose sur le principe de la confusion des sentiments [
je rappelle que la racine Bll, d'où est dérivé Babel, a le sens de confondre].
Dans cet orgueil où est porté l'homme, de construire la porte du ciel,
il y a tout autant un besoin de ressentir les influences célestes que
d'y participer par
expansion.
L'homme sauvage, dans cette vision analogique, se transforme en «
homme
de l'homme » : en effet, la tour de Babel à l'instar du mont Mandara [
cf. supra] a l'essence d'un axe et participe de ce moment différentiel que je viens d'évoquer. En cette polarisation des trois éléments

,

et
mundus subterraneus [
la figure du Ploutos grec] s'organise l'opposition à Zeus. On comprend mieux, ainsi, le symbolisme de la Maison- Dieu, XVI
e arcane majeur du tarot [
cf. le tarot alchimique].
la Maison-Dieu, version DodalCette
lame, version renouvelée de la tour de Babel, est une allégorie sur le
châtiment ouranien frappant l'édification de la psyché. C'est, si l'on
veut, l'archétype de l'inversion : la ruine touchant la couronne
humaine, c'est le geste de Prométhée donnant le feu

à l'homme sauvage, c'est-à-dire lui
insufflant l'étincelle divine :
«
... le symbole de la Maison-Dieu ... devient ... comme le suggère Virel la prise de conscience
véritable, la chute de la foudre sur la couronne de l'édifice rappelant
le coup de hache de Vulcain sur le front de Jupiter sans lequel
Minerve, incarnation de la Raison, ne pourrait voir le jour. » [
Dictionnaire des symboles, dir. J. Chevalier et A. Gheerbrant, Laffont, 1982, p. 605]
On
peut, dès lors, mieux définir le thème de l'inversion comme relevant
avant tout d'une césure ou d'une rupture radicale dans le processus d'
expansion de la psyché et dont la traduction philosophique, relevée notamment par Fichte, est la limitation [
cf. en particulier Essai II, 1, d]. Rien d'étonnant à ce que l'on trouve, conjointement au thème du feu

, celui du sang, c'est-à-dire pour l'alchimiste, le sulphur

. C'est en effet au sommet des montagnes que se développe le violet [
ion], couleur de la conjonction [
i.e. de la sublimation]. À cela s'ajoute que la confusion de Babel représente :
«
... le châtiment de la tyrannie collective qui, à force d'opprimer
l'homme, fait exploser l'humanité en fractions hostiles ... Yahvé
serait aussi ... une expression de la conscience humaine révoltée contre le despotisme. » [
ibid., p. 93]
Par
là s'affirme l'essence même de la limitation que j'ai en vue ; il
s'agit d'une hiérophanie, autrement dit d'une manifestation du sacré
dans un univers mental :
«
...
le sacré se manifeste sous n'importe quelle forme, même la plus
aberrante. En somme, ce qui est paradoxal, ce qui est inintelligible,
ce n'est pas le fait de la manifestation du sacré dans des pierres ou
dans des arbres, mais le fait même qu'il se manifeste et, par conséquent, se limite et devient relatif. » [
Mircea Eliade, Traité d'histoire des religions, Structure et morphologie du sacré, Payot, 1959, p. 38 - les mots soulignés sont mis en exergue par M. Eliade]
Eh bien ! Cette polarisation, cette fixation du sacré, au point où l'on peut parler de
numina avec G. Dumézil [
ibid., préface, p. 7] constitue la
représentation même que l'on peut percevoir dans le phénomène de l'
inversion en tant qu'il s'agit de restes, ou plutôt de transfigurations, de
mana. J'emploie ce terme dans le sens restrictif considéré par M. Eliade :
«
...
la théorie qui considère le mana comme une force magique impersonnelle
n'est nullement justifiée. Imaginer sur cette base une étape
préreligieuse (dominée uniquement par la magie) est implicitement
erroné ... la magie ne domine pas partout la vie spirituelle des
sociétés "primitives" ; c'est, au contraire, dans les sociétés plus évoluées qu'elle se développe d'une façon prédominante. » [
ibid., structure et morphologie du sacré, p. 33]
Il
s'agit, en quelque sorte, d'une tentative de retour à l'homme sauvage
mais sous une forme dont on ose dire qu'elle est dénaturée en tant
qu'elle n'est plus sous tendue par une structure archétypale. C'est une
partie de la question de l'inversion. Il paraît plus juste d'associer
le
mana au concept de prise de possession dans le sens de la prise de
conscience [
cf. supra] et d'y voir un archétype «
non constellé » dans l'acception où l'entendent Jung et M.-L. von Franz [
cf. Aurora consurgens et Hypnérotomachie]. On touche ici, sans doute, à ce qu'il y a de plus basal, à la racine même de ce que j'ai évoqué [
cf. supra Cassirer in I, 2, a] touchant la projection formelle du symbole.
C.G. Jung et M. Eliade, Casa Eranos, 1952Le ciel, de tout temps, a été divinisé pour des raisons tenant à son immédiateté sensorielle, chose plus difficile à réaliser,
a priori, pour les étoiles du monde souterrain [
Anathasius Kircher, Mundus subterraneus, 1678].
Aussi bien a-t-on disposé le souverain Bien aux étoiles du ciel et
plongé, de même, le Mal dans l'Hadès où Pluton tient encore sa
résidence. Le geste des bâtisseurs de tour ne peut donc s'interpréter,
au plan symbolique, que si l'on considère que la tour de Babel [
c'est l'archétype] elle-même se pose comme épiphanie ou
mana de l'antithèse d'une hiérophanie, c'est-à-dire d'une désacralisation.
c.
la rivalité avec Zeus et le vol du feuLa
désacralisation conçue comme essence même du processus d'inversion :
tel est le lieu où se constitue le moment différentiel. L'aperception
de ce moment nécessite la mise en perspective de plusieurs éléments :
- la situation d'un phénomène ;
- le rapport du sens interne à l'objet phénoménal [i.e. transformation du phénomène en noumène et ses conditions] ;
- le
concept d'objet dynamique en tant que l'appropriation procède autant de
la réalité que du sens que l'on appose à cette réalité [i.e. dialectique sens interne - intuition pure du sensible] ;
Un
phénomène est, par définition, représenté dans le temps, substance
transcendantale s'il en est, au sens où elle peut subir une
transformation radicale dans la psyché : la projection, c'est-à-dire
l'anticipation.
«
Les
noms de Prométhée, "celui qui sait d'avance", "le prévoyant", et
d'Epiméthée, "celui qui n'apprend qu'ensuite", "l'étourdi", se
rapportent déjà à des êtres ayant besoin de prévoyance et menacés
d'étourderie ; ils montrent surtout que l'étourdi et le prévoyant sont indissolublement liés. » [
Kerényi, op. cit., p. 212]
L'inversion
est ici, envisagée en situation archétypale : elle repose sur cette
constante, définissant l'humain, que tout en se reconnaissant
pour ce qu'il est l'homme ne sait pas se reconnaître
en ce qu'il est. [
confinement objet-sujet].
Le «
Je suis donc j'existe » de Descartes peut à cet égard être avantageusement remplacé par le «
Qui suis-je ? Je sens mon coeur » de Rousseau [
Confessions, I, Pléiade, p. 5 cité par J. Starobinski in J.-J. Rousseau, la Transparence et l'obstacle, op. cit., vii. les problèmes de l'autobiographie, p. 216], ce qui fait poser à A. Philonenko la question de savoir «
si l'homme est à la hauteur de son essence » [
cf. infra, II, 1, c]. C'est poser immédiatement le problème de la liberté puisque c'est elle qui médiatise l'inversion :
«
...
Kant visiblement répugne à l'idée qu'un être doué de raison quoique
sensible puisse commettre de grands crimes dans un état d'esprit sain
... Cette perte d'esprit ... se trouve dans la force des penchants qui
affaiblissent la raison. Mais ces penchants dont naissent les vices ne sont pas encore les vices. » [
A. Philonenko, l'Oeuvre de Kant, II, v. la religion et l'histoire, la négativité en morale, Vrin, 1972, p. 228-229]
Cette projection

« anticipative » se retrouve dans l'imprécation de Prométhée :
«
Un
jour viendra, j'en réponds, où Zeus, pour opiniâtre que soit son coeur,
sera tout humble ... elle sera dès lors de tout point accomplie, la
malédiction dont l'a maudit Cronos, son père, le jour où il tomba de
son trône antique. » [
Eschyle, Prométhée enchaîné, trad. Mazon, Les Belles-Lettres, 1949, vers 907-912, p. 193]
On
prend ici la mesure de Prométhée christophore. L'homme est certes
éclairé mais la lumière ne va jamais qu'à une certaine limite, analogue
à un terminateur, où la zone de pénombre ne renvoie bien souvent à la
Raison, en écho, que la statue voilée de Pygmalion et où la
conscience perçoit le chant d'une sirène là où ne règne que le
plus pur silence sidéral.
Pygmalion et Galatée,
Agnolo di Cosimo di Mariano Tori (Bronzino), Galerie des Offices de FlorenceCette pénombre de la Raison, ou si l'on préfère de l'entendement [
les termes ne se recouvrent pas absolument], est l'un des facteurs principaux qui déterminent ce qu'il est convenu d'appeler «
liberté », alors que les philosophes l'appellent limitation. Or, qu'est- ce que cette limitation, sinon cette ombre où
MOI et
SOI mêlent
in fine leur histoire propre ? [
cf. I, 5, b]
Les opposés cèdent leur énergie dans le foudre de Zeus, à l'image du
ciel qui n'est point la seule patrie de l'éclair : il naît du ciel mais
il naît aussi des eaux de l'orage. Entre Air

et Eau

: c'est le lieu mercuriel

où l'embryon hermétique est conçu :
«
C’est
ainsi que l’arme de Zeus s’incarnant devient la fille de Zeus, la
guerrière Athéna, qui, sous la hache d’airain d’Héphaistos déchirant le
crâne du ciel, bondit, brandit dans ses mains ses armes d’or
resplendissantes, et pousse un cri formidable qui fait retentir le ciel
et la terre. » [
Ludwig Preller, Carl Robert, Griechische Mythologie, III, p. 56]
Je vais
développer ces points dans le II
ème Essai en
mettant au premier plan des éléments spécifiques
de la pensée de Rousseau, placés en situation
parallèle avec les héros des légendes et mythes
que j'ai évoqués.
II.
LES ÉTATS SYMBOLIQUES DE ROUSSEAU
1.
la
révolution comme épiphanie
J'ai exposé quelques considérations sur la nigredo

perçue comme intuition en gardant à
l'esprit que ce mouvement n'était pas primordial mais qu'au
contraire, une phase préparatoire décidait de son
orientation. Et que cette phase s'organisait dans ce que j'ai
nommé une nébuleuse ouranienne. Cette terminologie, pour
abstraite qu'elle paraisse, fait voir, ce me semble mieux que toute
autre, le flou
essentiel
qui est à la base d'une
détermination
quelconque, envisagée dans son acception transcendantale. Le
« pléïomorphisme » même - si l'on me
permet ce néologisme - des symboles alchimiques permet de donner
un point de vue radicalement nouveau sur des moments de l'histoire,
quelque domaine qu'elle recouvre, y compris celui qui est propre
à l'histoire pragmatique du
MOI. Sans vouloir
redonner des analogies dont on trouve maints exemples dans mes pages [
voir par exemple : symbolisme], je vais
tâcher de préciser ce que j'appelle les «
états
symboliques » de Rousseau, éclairage qui je
l'espère, permettra de clarifier le concept de mouvement
ouranien.
De tous les philosophes qui se sont penchés sur la
question de l'histoire du
MOI,
Fichte a rassemblé les idées les plus pragmatiques.
Qu'est-ce qu'il y a donc de commun entre un mouvement populaire dont on
peut dire qu'il est « radical » - la Révolution - et
la symbolique alchimique ?
«
la
conscience honnête s'attache à la chose vide (Hegel,
Phénoménologie de lEsprit, Ed.Aubier, trad. JP. Lefebvre,
p.421), elle est "inculte
irréflexion"et réduit les tensions et les
antagonismes du monde à la platitude des commandements qu'il
faudrait observer attestant par là même de son impuissance
... » [
Nicole-Edith
Thévenin, pouvoir,
domination et liberté chez Kant, Fichte, Hegel.
février 1995]
La «
chose vide » recouvre
ce qu'en philosophie l'on pourrait nommer la «
vacuité conceptuelle.
» Mais la «
chose
vide », c'est encore, par exemple, le
progrès technologique qui n'est plus accompagné de
l'enrichissement culturel. C'est enfin le véritable ensemble
vide séparant l'être du paraître. Voici Jean-Jacques.
M.
Rousseau, citoyen de Genève - Maurice Quentin de La Tour, 1753
En Allemagne, de même que dans
les autres pays occidentaux, on était tellement enivré du
progrès de la civilisation, quon faisait de ce progrès la
mesure de toutes choses et que le conventionnel, lapparence trompeuse
et frivole, semblait étouffer toute vie intime. La culture de l
« Aufklärung
» paraissait régner en despote. Cest
précisément à cette époque que les livres
de Rousseau sont tombés entre les mains dun des admirateurs les
plus résolus de l « Aufklärung
» Kant. On connaît la célèbre page où
le philosophe de Koenigsberg décrit la révolution que
Rousseau effectua dans sa conception du sens de la vie. Il fut un temps
où Kant croyait, avec la plupart de ses contemporains, que la
dignité de lespèce humaine consistait dans le
progrès purement intellectuel et où il méprisait
le peuple ignorant.
« Rousseau ma
tiré de mon erreur, dit Kant. Je vois combien cette
prétendue supériorité est vaine. Japprends
à connaître le véritable prix de lhomme, et je me
croirais beaucoup plus inutile que les travailleurs vulgaires si je ne
croyais que ce qui donne une valeur à tout le reste des choses,
cest la considération des moyens pour restituer à
lhumanité ses droits. »
Annales de la société J.-J.
Rousseau, tome 8ème, Jullien, Genève,
1912 - I. Benrubi, Rousseau en
Allemagne, p. 101.
a.
Octobre
1749 C'est sur le chemin pour rendre visite à
Diderot, alors emprisonné à la Bastille, que survient
l'illumination qui donnera lieu au
Discours sur les sciences et les arts
[
juin 1751. Mercure de France, tome II
-
repris dans les Oeuvres complètes de
Rousseau, tome I, Dalibon, 1826].
Page de titre de la
première édition
Bibliothèque Publique et
Universitaire, Genève.
Ce n'est pas du
Discours
que je veux parler mais de l'intuition première de Rousseau :
à l'en croire, il eut le choc de sa vie en lisant l'annonce du
Mercure de France :
«
Si le progrès des sciences et des
arts a contribué à corrompre ou à épurer
les moeurs. »
Pourvu que Rousseau
ait dit la vérité [
et
l'on est en droit de se poser des questions objectives là-dessus
puisqu'il existe au moins trois versions de la lecture de l'annonce du
Mercure de France, cf. Henri Gouhier, Rousseau et Voltaire. Portraits dans deux miroirs, Vrin, 2002], on peut croire que le choc qu'il
reçut en ce mois d'octobre 1749 porte bien la marque de
l'inconditionné [
cf. nos
études échiquéennes, surtout II et III].
Il y eut, à cet instant, une véritable révolution.
On pourrait penser que ces mots sont excessifs mais ils ne font que
traduire directement l'émotion de Rousseau, telle qu'il la
décrite lors du sentiment de « prise de conscience
». Toutefois, avant même la révélation
d'octobre 1749, on peut évoquer un autre événement
qui eut lieu dans l'enfance [
cf. Confessions, liv. Ier,
O.C., I, 18-20] et sur lequel insiste Starobinski :
«
La révélation du mensonge de l'apparence est subie
à la façon d'une blessure. Rousseau découvre le
paraître en victime du paraître. À l'instant
où il aperçoit les limites de sa subjectivité,
elle lui est imposée comme subjectivité calomnieuse.
» [
Jean Starobinski, Jean-Jacques
Rousseau, la transparence et l'obstacle, Discours sur les sciences et les arts,
p. 20 sq., op. cit.]
Outre la limitation de la
subjectivité [
cf. chapitre 5, b] où vient se
briser le mouvement de l'idéalisme vierge, c'est encore la
marque temporelle de la souffrance, dans l'histoire pragmatique du
MOI,
qui laisse sa trace indélébile. Starobinski nomme
justement ce moment critique «
le temps divisé et le
mythe de la transparence » [
op. cit., p. 22
sq.] et insiste sur «
le
voile de la séparation
» d'avec la seule époque où l'on est,
peut-être, d'accord avec soi-même : l'enfance insouciante.
Cet épisode dans la vie de Jean-Jacques possède un
véritable caractère archétypal.
«
...
autrefois, avant que le voile ne se soit interposé entre le
monde et nous, il y avait des "dieux
qui lisaient dans nos coeurs", et rien n'altérait la
transparence et l'évidence des âmes.
» [
Starobinski, op. cit., p. 22]
Ces
dieux que Rousseau semble rappeler de ces voeux ou implorer, pour ainsi
dire, de cette nostalgie qui lui est si particulière, n'est-ce
pas ceux-là même du panthéon olympien ? Et ne
peut-on deviner dans ces ombres, le crépuscule de ces idoles qui
demeurent, à nos coeurs, innocentes parce qu'elles n'ont
été façonnées que de main d'homme ? Dans ce
moment où le subjectivisme primaire vient à sombrer,
c'est le temps qui se découvre, où se dévoile
indirectement la trace du mouvement ouranien.
«
Alors
commence une nouvelle époque, un autre âge de la
conscience. Et ce nouvel âge se définit par une
découverte essentielle : pour la première fois la
conscience a un passé.
Mais en s'enrichissant de cette découverte, elle découvre
aussi une pauvreté, un manque
essentiels. » [
ibid., p. 22]
Par l'exemple de Rousseau, il est possible de conceptualiser
l'ordonnancement des époques où bourgeonne la conscience [
où l'on trouve un lien avec les
époques mythologiques, cf. processus
alchimique] et je ne peux cacher plus longtemps que le
degré le plus élevé en a été
dépeint à propos de l'éducation :
«
Émile est un traité de la bonté naturelle,
parce qu'il propose une théorie du progrès de la
conscience, déjà peut-être l'ébauche d'une
phénoménologie de l'esprit : la bonté naturelle,
l'unité originelle et immédiate sont susceptibles d'un
développement qui permet d'atteindre, par le simple jeu de successives prises de
conscience, l'unité au-delà de la multiplicité en
une série d'intégrations
qui, en même temps, situent le moi dans l'ordre universel.
» [
P. Burgelin, la
philosophie de l'existence de J.J. Rousseau, chapitre xix, Émile, PUF
1952, p. 504; Vrin 2005]
Je veux néanmoins un instant revenir sur la pensée de
Fichte pour dire quelques mots de la
réflexibilité : ce concept représente l'un des
acquis les plus originaux de son oeuvre et se rapporte à la
transition entre la philosophie de la vision [
Sehen] et
celle de l'action [
Tun]. Ce
passage, cette transition, je les trouve naturellement
réalisés dans la nouvelle époque
évoquée par Starobinski et ce «
nouvel
âge » consiste dans la reconnaissance du
processus de limitation [
cf.
supra chapitre 5, b]. Chez Rousseau,
on voit que cette opération -
du moins, à ce qu'il
nous en rapporte - a commencé de prendre forme à
l'occasion de la révélation du
mensonge.
Et que cette formulation a décidé pour partie du tour
pris par son caractère. En définitive, c'est d'une vision
numineuse qu'il s'agit et ce caractère nouménal est la
signature d'un moment singulier, c'est-à-dire d'une fixation au
sens alchimique du terme.
«
Fichte
précise que "la réflexivité
comme comprendre du
comprendre" est "une réalisation qui est exigée",
et qu'ainsi : "l'unité du comprendre" est "une unité
construite". Construction, réalisation, production, tels sont
donc les premières expressions qui viennent remplir ce terme de
réflexibilité, et il serait loisible ici de multiplier
les citations, puisque, quasiment à chaque paragraphe des
premières conférences, surgissent des qualificatifs qui
tous relèvent de l'agir productif. Ainsi la
réflexibilité doit se produire elle-même comme : "comprendre du comprendre"
et non dévoiler une nature antécédente.
» [
in Isabelle Thomas-Fogiel, LA NOTION DE «
RÉFLEXIBILITÉ » DANS LA WL DE 1813.
Université de Paris 1, Panthéon-Sorbonne, octobre 2003.]
C'est un effort de synthèse de l'aperception que
Fichte exige sur la base de l'entendement. Il s'agit d'une
intégration phénoménale et pas, à
proprement parler, d'une simple observation du phénomène
; elle se rapproche d'une vision psychologique au lieu que
l'intégration procède d'une optique métaphysique.
Il y a pour ainsi dire la même distance entre la
compréhension « simple » et la
réflexibilité qu'entre l'être et le paraître.
Ce que l'on peut encore faire comprendre en caractérisant ce
processus par l'objectivation radicale du
MOI.
«
Fichte estime, dans la WL de 1813, qu'avant
lui : "le comprendre n'est qu'un reflet mort et passif de ce qui
est posé, donnant par ce rapport un hiatus, une scission dont tout ce qu'on
a vu dépend » [
Isabelle
Thomas-Fogiel, idem]
Nous sommes ainsi
renvoyés à la séparation [
voir chapitre 5,
b] qui forme la base formelle du mouvement
ouranien.
Mouvement se définissant tout entier par l'accomplissement d'un
acte dans lequel est manifesté l'avènement de soi par
soi, dans le sentiment de l'unité même [
en kai pan].
Ce que Fichte précise comme «
événement
qui se fait "parce qu'il se
fait" » : on aurait tort de ne voir ici
qu'une
tautologie puisqu'on
est bien au centre du processus transcendantal défini par :
«
la conscience de soi EST la conscience du mal
». Car ce qui est le plus difficile à comprendre chez
Fichte, c'est le caractère de saisie - par essence dynamique -
qu'il imprime à sa vision eidétique : la
réflexivité peut, à cet égard, être
comparée à l'horizon de l'idéalisme que j'ai
évoqué
supra : en effet, elle se
pose comme asymptote - i.e. comme limite - de l'
ÊTRE
dans la mesure où l'on ne peut définir de mouvement qui
en produirait ou qui en contiendrait la manifestation, sauf à
dire : «
le MOI EST. »
b.
l'opposition comme réflexivité
À présent, quel rapport entre la philosophie de
Fichte et l'enfance de Rousseau ? La prise de conscience
envisagée comme opposition entre
MOI et Non
MOI.
les Charmettes, habitation de Jean-Jacques Rousseau
(entre 1734 et 1740)
«
Le Non Moi ne peut limiter le Moi que s'il
existe, et le Moi ayant été posé comme la seule
réalité, l'existence du Non Moi se présente comme
quelque chose de paradoxal. » [
E. Beurlier,
J.-G. Fichte, Bloud, 1905, p.
19, philosophie théorique]
Le
MOI est posé comme seule
réalité en tant qu'il procède de
l'intégration du temps- durée dans son histoire
pragmatique [
cf. chapitre 1]. Et, point
essentiel, le Moi se pose comme déterminé par le Non Moi.
Au plan théorique, «
l'histoire du Moi pratique
» [
Beurlier, J.-G. Fichte, op. cit., p. 37]
résulte de la mise en place entrelacée de trois
éléments catégoriels [
ou synthèses] : la
réciprocité et la causalité en sont les deux
premiers. La substantialité est le 3
ème
élément : bien qu'il s'agisse d'une catégorie de
relation [
cf. Kant, CRP, Analytique transcendantale, table des
catégories, in trad. J. Barni, Gibert], ne
relève-t-elle pas plutôt d'une modalité en tant
qu'elle est médiatisée par l'interaction
spatio-temporelle ? :
«
La
permanence est ... une condition nécessaire, qui seule permet de
déterminer les phénomènes, comme choses ou comme
objets, dans une expérience possible. Mais quel est le
critérium empirique de cette permanence nécessaire et
avec elle de la substantialité
des phénomènes ? » [
Kant, CRP, Analytique transcendantale,
deuxième analogie, trad. J. Barni, op. cit., p. 249]
On voit que,
mutatis
mutandis, la permanence du
MOI où
se trouve l'
ÊTRE, d'abord comme
MOI
naïf puis comme
MOI réfléchi, rend
possible par réflexivité de subsumer la conscience de l'
ÊTRE
[
le sentant] comme
conscience de l'
ÉTANT [
le senti], c'est-à-dire
in fine comme sensation
corrélative au phénomène :
«
L'acte
de celui qui élabore un produit artificiel est le phénomène
lui-même, puisque la matière n'agit pas; toutefois la
relation de celui qui a institué une expérience, n'est pas
le phénomène lui-même dont il est question, mais son
concept
» [
J.-G. Fichte, Seconde Introduction
à la Doctrine de la Science, in Oeuvres choisies de Philosophie
Première (1794-1797), trad. A. Philonenko,
Vrin,1972, p. 266]
Cette sensation régit le
degré de réalité qui entoure le
MOI,
ce qu'il faut comprendre en fait comme ce même degré qu'il
abolit, par réciprocité, dans la nécessité
où le
MOI est de l'affrontement au Non Moi. De
là, cette dialectique de «
la
transparence et de l'obstacle » qui définit
bien ce
chiaroscuro
où se pose la relation comme modalité
catégorielle. L'irruption de la réalité dans le
Non Moi peut paraître à tout le moins paradoxale si l'on
considère que la réalité siège - par
définition - dans le Non Moi. Fichte dissipe l'équivoque
d'une manière radicale :
«
Indépendamment
de toute condition de temps
et de relation à un objet
quelconque, le Moi est l'origine de toute activité. Par le Moi,
et avec lui, est donnée toute réalité : il est,
parce qu'il se pose, et il se pose, parce qu'il est.
» [
Beurlier, op. cit., p. 21]
Il n'y a
là aucun paralogisme non plus que de sophisme. Simplement,
Fichte touche ici nécessairement aux limites de l'indicible [
que l'on comprenne :
l'esthétique du sens ou sentiment transcendantal] et
cette incertitude essentielle qui fonde notre
ÊTRE
se ressent d'abord du caractère de son infinitude. Elle
relève de cette disjonction entre
MOI et Non Moi
: l'irruption de la réalité, c'est alors
l'avènement de «
l'oeil vivant » [
voir notamment J. Starobinski, la Relation critique, Gallimard, 1970],
du regard extérieur par complémentarité au regard
intérieur où se tient, comme limitation ultime, la
transcendance :
«
Préalablement à toute
théorie et à toute hypothèse sur l'état de
nature, il y a l'intuition
(ou l'imagination) d'une époque comparable à ce que fut
l'enfance avant l'expérience
de l'accusation injustifiée ... le drame de la chute ne
précède ... pas l'existence terrestre ; Rousseau
transporte le mythe religieux dans l'histoire elle-même ...
» [
J. Starobinski, la
Transparence et l'obstacle, op. cit., I. Discours sur les sciences et les arts,
p. 24]
Starobinski emploie ici indifféremment
les mots intuition et imagination. Pourtant, ils ne sont pas
équivalents : l'intuition paraît relever d'un niveau
organisationnel postérieur à celui où
l'imagination agit [
voir supra, chapitre 5, b]. L'intuition, selon
Fichte, est une «
contemplation muette et sans conscience
où (le Moi) se perd dans son objet. » et
c'est par l'image envisagée comme réflexion
éidétique - i.e. l'imagination ou perception que s'en
fait l'entendement - que l'intuition est transférée de
l'Inconscient [
SOI, partie du Non
Moi] au Conscient [
MOI].
Deux remarques :
- lorsque Fichte énonce que
le Moi se détermine lui-même, il sous-entend implicitement
que c'est du fait de son activité absolue. Cette activité
« existentielle pure »
est à l'égale de ce qu'en Morale, Kant nomme
l'impératif catégorique ; elle fait partie de ces
limitations naturelles où le MOI conscient se
perd dans la transcendance ;
- la limitation construite, en
revanche, est la défense naturelle où le MOI
se trouve d'interposer une limite à la contradiction
émanée du Non Moi. L'apport de la
désobéissance est fondamentale dans l'élaboration
de cette structuration. C'est en ce sens que s'inscrit la solitude de
Rousseau comme point d'ancrage de ce que Starobinski appelle « la
négation de la négation » [Transparence et obstacle, op. cit., III. la solitude, p. 49 sq.],
où l'on peut voir comme la rénovation de
l'Idéalisme ou mieux, comme un regressus ou une réincrudation au sens alchimique du
terme :
«
Lorsqu'il se console des déboires
de la vie en évoquant le souvenir du bonheur passé, sa
mémoire s'oriente toujours spontanément vers ces moments
privilégiés qui ... semblent échapper à
l'érosion du temps : Bossey, Annecy, l'idylle de Thônes,
celle des Charmettes, l'Ermitage, le
Petit-Château de Montmorençy, l'île Saint-Pierre...
» [
Georges May, Rousseau
par lui-même, coll. Écrivains
de toujours, Seuil, 1961, la
paix de l'âme, p. 179]