L'allégorie semble claire : la
prima
materia contient deux substances qui sont la chair
et le sang, c'est-à-dire le
sulphur
[
soufre rouge] et le
sal [
soufre blanc] ; l'opération de
l'aimant [
magnes
; il est possible que les initiales MS. disposées sur la table soient
les lettres initiale et finale, mais on pourrait tout aussi bien
conjecturer qu'il s'agit de Mercurius ou de Sulphur... en l'absence
d'éléments supplémentaires] attire bien sûr notre attention sur

. Il s'agit d'une séparation mécanique effectuée entre
des parties dont l'une est véritablement chérie par la magnétite [
cf. R. Halleux, les Lapidaires Grecs, Belles
Lettres, Orphei Lithica, p.
97 sq.]. On trouve une référence aux lettres
M et
S dans l'introduction à un traité du
sieur de
Nuysement, intitulé
Traittez de l'Harmonie et constitution
générale du vray sel... [
Perier et Byisard, Paris, 1621]
:
Au
lecteur
Sur la figure de l'Esprit général du monde
Il est
une partie de l'homme,
Dont le nom six lettres consomme;
Ausquelles
un p adioustant,
Puis s en m permutant;
Tu trouveras sans nuls
ambages,
Le vray nom du subject des sages.
Quoi
qu'il en soit, l'indication de la gravure d'Orthelius ou de l'aquarelle
de l'
Aurora ne
laisse planer aucun doute : c'est bien une mine [
metallon]
qui est signifiée, que l'on dérive immédiatement en métal, en prenant
garde, toutefois, de ne pas oublier le sens premier de
metallon, qui désigne une
cavité souterraine d'extraction [
cf.
R. Halleux, le problème des métaux
dans la science antique, cap. I, Belles Lettres, p. 19].
Tout de même qu'un autre sens, qui a une grande importance dans
l'alchimie spéculative : la recherche. Car, au sens figuré,
metallaw, c'est
chercher avec la
connotation de chercher à
savoir.
Si je reprends le symbolisme de base développé en
section I, cette recherche, ce mouvement est
analogue à ce qu'en alchimie on appelle la transition de la nigredo

à l'albedo et cette transition porte un nom : c'est la
sublimation. Autrement
dit : c'est l'ellipse qui succède au cercle [
cf. II, 1, d]. De ce point de vue, la sublimation correspond - au sens hermétique - à la naissance de la durée.
H. Figura
nona
Orthelius, caput ix, figura nonaDe
solutione vel apertione pororum corporis seu auri vive in Mercurio
philosophico duplicato ad spermatis sui emisionem. [TC VI, 423]
Cette
planche a trait à la préparation du Rebis et présente quelques points
communs avec la planche
X du
Mutus
Liber.
Nous voyons, notamment, un matras scellé au sceau d'Hermès ; à droite,
nous reconnaissons les traits de Diane aux cornes lunaires,
hiéroglyphe

du Mercure préparé. Il est donc probable que l'Artiste a
déjà disposé les deux natures, minérale et métallique, dans le matras.
Ces deux natures ne sont pas encore à l'état de conjonction radicale
mais seulement juxtaposées, un peu à la manière de deux idées avant que
ne vienne la phase de concept. Cette dualité se retrouve en
philosophie.
*
* *
Pour la période qui nous occupe c'est-à-dire celle allant de
Jean-Jacques Rousseau [
cf. Orthelius I, Essai 2]
jusqu'à Fichte, ce mouvement va, en effet, par un long cheminement
conduire Kant
d'une position « primitive » rationaliste et dogmatique jusqu'à une
position que Lewis Robinson caractérise comme empirico-sceptique [
cf. L. Robinson, Contributions à l'histoire de l'évolution
philosophique de Kant, revue de Métaphysique et de Morale, 1924,
année 31, n°4, pp. 269-353].
De là, l'évolution dernière et radicale, vers le criticisme.
C'est le mot radical qui attire l'attention en tant qu'il est porteur
du sens premier, de ce que Chestov, dans son
Memento Mori sur Husserl,
appelle les
rizwmata pantwn.
Il lie l'un et le divers, autrement dit, il vaut pour l'
en to pan
de la vieille tradition alchimique tout autant que pour la philosophie
dont Husserl va jusqu'à prétendre qu'elle est la science des vrais
principes. Le radical est dans l'alchimie opératoire le « résidu
méprisable » des opérations distillatoires que de nombreux souffleurs
jettent aux orties, tel l'enfant avec l'eau du bain. Mais l'Artiste
véritable reconnaît les principes des Sages à ce que l'un paraît à
l'aurore tandis que l'autre luit au crépuscule vespéral [
voir l'humide
radical métallique]. Il s'agit d'ailleurs de la même
substance mais sa forme a changé : il y a eu conversion ou si l'on
préfère inversion.
Cette évolution, en philosophie, marque la transition entre l'ontologie
et l'éthique. La psyché introduit, en cette occurrence, une brisure
dans son histoire pragmatique que je ne saurais comparer qu'à la brisure
de symétrie des physiciens quantiques ; le résultat :
l'apparition d'une téléologie, c'est-à-dire d'une singularité, quelque
chose qui apparaît «
de
soi-même des ténèbres ».
2. Tolstoï et l'inversionTolstoï
a toujours dit qu'il était avant tout redevable, dans son inspiration
et le but esthétique [
éthique
chez lui]
qu'il poursuivait, à la Bible et à Rousseau. De fait, Tolstoï comme
après tout bien des penseurs, est dualiste ;
c'est-à-dire qu'il est réaliste certes, mais qu'une
part de lui-même est habitée par le sentiment du sacré.
«
Tout
comme Nietzsche, Luther découvrit avec horreur que là où Socrate et
Spinoza avaient trouvé la suprême, la seule consolation possible,
s'ouvrait l'abîme de la mort éternelle... Mais comment s'est-il fait
que Luther et Nietzsche eussent aperçu un monstre là où le plus sage
des hommes, le juste, le saint voyait une divinité et priait ? Comment
le « summum bonum »
de Socrate, son « savoir » qui était pour lui la source de sa sainteté,
a-t-il pu se transformer aux yeux de Luther en « opinio justitiae », en
péché, en pourriture, en mort ? Nous ne devons pas chercher à nous
mentir : les foudres de Luther et de Nietzsche sont dirigées contre le dieu
de Socrate et de Spinoza. Luther maudit à chaque instant le bien de
Socrate et la vérité de Socrate. Spinoza, lui, était convaincu, nous
nous en souvenons, que celui qui outragerait la raison n'aurait plus
le droit de prier et que tous les autels lui seraient interdits. »
[
Lev Chestov, Dans le taureau
de Phalaris, revue
philosophique de la France et de l'étranger, 1933, cxv, pp.
252-308]
portrait
de Lev Chestov (1866-1936)
par Leonid Pasternak (1910)C'est
sans doute dans cette pseudo complémentarité de la morale et de la
religion qu'il faut chercher les causes du divorce dont Chestov, tel un
prophète moderne - «
le
pérégrin à travers les âmes » -, se fait l'écho. Car
l'on ne peut réaliser l'amalgame
entre le progrès social ou « l'évolution » d'une part et «
l'amélioration » de la morale d'autre part. De ce point de vue au
moins, Tolstoï
considère que la Morale est impossible si l'homme n'est qu'un animal et
qu'il est vain, pour ne pas dire nuisible, de prétendre bâtir une saine
morale sur une science exacte [
i.e. totale]. C'est en ce sens [
cf. supra Benrubi]
qu'il faut chercher l'origine de la métaphysique de Tolstoï. En
particulier les conséquences sur son oeuvre et peut-être
même jusqu'au détail des circonstances touchant aux derniers moments de sa vie. Pour finir
momentanément
là-dessus :
«
Le monde moral est le monde humain par excellence, créé par l'homme et
pour l'homme ; c'est essentiellement le monde de la loi. Et Chestov
s'attache à découvrir chez tous les penseurs qu'il étudie, de Plotin à
Nietzsche, cet élément moral, c'est-à-dire le besoin de créer un monde
particulier où l'homme soit le maître, de trouver cette "baguette de Mercure"
(selon l'expression d'Épictète), au moyen de laquelle l'homme peut
opérer la transmutation de toutes les valeurs et établir au-dessus du
réel un ordre idéal, autrement dit - essentiellement humain.
» [
Boris de Schloezer, in Revue
philosophique de la France et de l'Étranger, 1927, 1-6,
pp.150-152, sur : Léon Chestov, l'idée
du Bien chez Tolstoï et Nietzsche]
Cette
baguette de Mercure, Chestov en parle quand il explore le phénomène de
transformation spirituelle face à la Nécessité. Et l'on voit bien que
cette transformation n'opère pas dans un milieu commun mais qu'elle
exige de la psyché l'effort de pousser la limitation [
cf. section
I pour une synthèse] sans cesse renouvelée à son terme,
c'est-à-dire qu'elle exige le passage à la transcendance.
«
Si
vous voulez vous emparer de la baguette de Mercure,
vous devez apprendre à mépriser tout ce qui est hors des limites du
pouvoir de l'homme. Ce qui ne dépend pas de nous appartient au domaine
de l'adiajora, de l'indifférent et même ... de
l'inexistant. » [
Lev
Chestov, Qu'est-ce que la vérité ; ontologie et
ethique, Revue
Philosophique de la France et de l'Étranger, 1927, 1-6, p. 48]
Chestov
n'entend-il pas, ainsi, parler du néant et de son substitut,
l'arbitraire ? Au lieu qu'en vérité, Tolstoï n'a en vue que l'existence
[
i.e. la conscience d'être]
ET la Volonté. On voit se dessiner une image en négatif [
de l'ordre de la chiralité]
où se profile une conservation dans le sens de l'orientation : il n'y a pas
d'opposition formelle dans les couples {néant -
existence} et {arbitraire - volonté}. De même - mais peut-on même oser
en parler après Nietzsche ou Schopenhauer - qu'il n'y a pas non
plus d'opposition entre le Bien et le Mal...
I. Figura
decima
Orthelius, caput x, figura decimaL'athanor,
centre de l'oeuvre. Lieu aussi, dans la sphère psychique, de la
limitation. Lieu du sépulcre, de la rénovation. Lieu de la sublimation.
Image de la nigredo. Enfin, image de la résolution, c'est-à-dire de
l'inversion. J'ai suffisamment évoqué le concept d'inversion [
cf. surtout I, 7, b]
pour n'en plus dire que ceci : le passage, à la limitation,
de la conscience ; sorte de moment différentiel mettant en jeu ces deux
grands ennemis, le Moi et le Non-Moi en une lutte comparable à
Il Combattimento di Tancredi e Clorinda
[
cf. hypnérotomachie].
De
extractione seminis aurifici, tanquam formae Lapidis, quae est ejus
altera pars, in ejus compositione [TC, VI, 425]
Cette
lutte, a-t-on besoin de le préciser, ne se déroule pas dans le
monde phénoménal ; elle ressortit du plan transcendantal et son analyse
constitue, en somme, l'un des grands domaines d'oeuvre où tous les
philosophes ont remis leur métier. Chez Tolstoï, ce thème est récurrent
d'une façon absolument fascinante en ce qu'il apparaît en filigrane, et
plus qu'une mélodie : il possède une structure thématique en sorte de
formant, vu dans l'optique musicale. Il est le grand signe, l'objet du
style de Tolstoï. Il se dévoile dans les grands romans mais il
n'apparaît jamais à son état de plus grande pureté que dans les contes
et nouvelles. On peut même dire qu'à ce degré de virtuosité, l'écriture
n'est plus qu'un «
pré-texte
» en reprenant l'un des
leitmotive rhétoriques de l'alchimie. Si bien que le
personnage principal du conte, de la nouvelle,
EST
l'inversion ; et que celle-ci se drape des noirs vêtements de
Khr [
néantisation] ou qu'elle revête
ceux de la Maya [
sublimation]
:
«
...
la Maya existe-t-elle ? Oui, et non. Si nous nous plaçons au point de
vue de l'expérience, la Maya existe. C'est elle qui fait apparaître une
conscience personnelle dans la connaissance pure ... ; elle ainsi qui
rend raison de l'apparence universelle, de nous-mêmes. Elle existe donc
puisque l'univers, puisque nous-mêmes existons. » [
R.
Follet, Quelques sommets de la pensée
indienne, in Archives de
philosophie, 1923, p. 138, iii. § 7]
La Maya est
conçue comme une épiphanie [
cf.
Joyce sur ce concept : l'épiphanie désigne une révélation subite du
sens qui permet au lecteur de comprendre le caractère essentiel du
révélé contrastant souvent avec la forme triviale du révélateur]
; il s'agit du processus réfléchissant compris dans l'intuition pure du
sensible - au sens kantien de l'expression - par
lequel subitement la limitation est dépassée ; elle prend donc
exactement le sens d'une
révélation
subite du sens critique, par delà la Raison. Relisons là-dessus
Schopenhauer :
«
...
Sous ce mythe, il faut voir exactement ce que Kant nomme phénomène par
opposition à la chose en soi ; en effet, l'oeuvre de Maya
est justement présentée comme le symbole de ce monde sensible qui nous
entoure, véritable évocation magique, apparence fugitive, n'existant
point en soi, semblable à une illusion d'optique et à un songe, voile
qui enveloppe la conscience humaine, chose mystérieuse, dont il est
également faux, également vrai de dire qu'elle existe ou qu'elle
n'existe pas ... » [
Le Monde comme volonté et représentation,
trad. Burdeau, t. 2, appendice :
grandeur de Kant, 8, Paris, Alcan, 1909-1913]
Et
ce voile de l'illusion [
schleier
des Truges] prend le visage du masque dont nous parle avec tant
de talent Jean Starobinski [
La transparence et l'obstacle, op.
cit., cf. notamment II, 1].
J. Figura XI
Orthelius, caput XI, figura undecimaDe
Seminatione seminis aurifici in suam terram seu Mercurium Philosophicum
hoc est de Conjunctione materiae & formae lapidis salis solisque
centralis ad generationem supernaturalem filii solis. [TC,
VI, 426]
Nous avons déjà rencontré
cette allégorie : elle renvoie à la semence de l'or dans sa propre
terre, c'est-à-dire à l'allégorie de l'or enté [
greffé]. C'est la fin de
la nigredo [
cf. Aurora
consurgens, fig. X ; Basile Valentin, viii Clavis]. C'est déjà presque
l'
auro hora. Du
point de vue de la psychologie, Jung fait ici référence au mythe du
second Adam [
i.e. l'homme de
l'homme que l'on peut identifier à la figure christique, cf. Aurora consurgens].
Autant dire que nous sommes placés en ce lieu psychique de la prise de
conscience par où s'exprime le concept du mal radical [
I, 6,
§b]. Cette expression est marquée par une ambivalence
primordiale qui fonde, non seulement
de facto mais
de juris,
la complémentarité de son expression. Et c'est cette ambivalence qui
est à l'origine du phénomène de l'inversion, au plan
ontologique. Les choses se présentent d'une manière beaucoup plus
simple, considérées sous l'angle hermétique ou proprement alchimique :
l'expression de mal radical voile le concept d'
humide radical qui désigne toute chaux
métallique. Cet humide radical ou rhizome métallique représente le
sulphur 

dans son premier état : c'est ce que les alchimistes
nomment la
ponticité
du Mercure en affichant ainsi son idéogramme

. Ce Soufre à la fois vif et cru précède - comme donne à l'entendre
Orthelius - la « génération surnaturelle » du fils du

.
Si
à présent je reprends cette symbolique en l'appliquant au concept
d'inversion, il est possible de l'illustrer d'un exemple tiré du monde
de Tolstoï. Voyons la nouvelle
Maître
et serviteur. Elle date de 1895 et s'inscrit dans la dernière
période de création [
Tolstoï, Nouvelles, pp. 17-97, le Livre de
poche, 1967].
La
nouvelle décrit deux hommes pris au piège d'une tempête de neige. Par
une fin d'après-midi festive, alors que ses invités s'apprêtaient à
rentrer chez eux, Vassili Andréich Brékhounov, propriétaire terrien,
décida de se rendre dans un village voisin afin s'y faire l'acquisition
s'un bois dont il avait négocié l'achat pour une somme dérisoire. Il ne
pouvait se résoudre à attendre le jour suivant, de peur que s'autres
acheteurs ne se présentent et que la vente ne lui échappe. Son
serviteur, Nikita, lui prépara un traîneau auquel il attela un cheval.
« Il faisait froid, moins 10 degrés, nuageux et venteux ». Les deux
hommes prirent la route mais « à peine s'étaient-ils éloignés des
dernières isbas, qu'ils remarquèrent immédiatement que le vent
soufflait beaucoup plus qu'ils ne l'avaient pensé. La route n?était
presque plus visible » ... Alors que Nikita, sentant la mort venir, lui
demandait s'apporter un peu s'aide à ses proches, son maître, «
fermement résolu, sortit les mains de son manteau et commença à dégager
la neige qui reposait sur Nikita et dans le traîneau. Ayant ainsi
dégagé la neige, Vassili Andréich [...] s'allongea sur Nikita, le
couvrant [...] de son manteau et de son propre corps encore bien chaud.
[...]
» ... Il repense alors à ce qui a importé dans sa vie, à l'argent, mais
ne parvient à comprendre pourquoi cet homme que l'on appelle Vassili
Andréich s'est intéressé à cela et à cela uniquement. « - Maintenant je
sais. [...] Et il sent qu'il est libre et que plus rien ne le retient ».
extrait
de : Aurélie
GAUTHIER © Regard sur l'Est 2009, 1/01/2003
Je
ne souhaite pas ici résumer cette nouvelle. Elle est très connue mais
il y a un moment clef qui est celui de l'inversion et que personne
n'évoque en tant que tel. C'est ce moment où Vassili Brékhounov est mu
d'empathie, c'est-à-dire d'un sentiment d'entière gratuité ; d'un mot :
il
trouve la liberté.
Il faut
se rendre compte qu'intervient une véritable déconstruction des
valeurs - le mot effondrement est peut-être plus précis - qui ont forgé
jusqu'alors ce qu'il est convenu d'appeler «
l'histoire pragmatique »
du
MOI [
cf. I, 1, b] ; c'est
cet effondrement où Vassili Brékhounov est véritablement terrassé par
la charité :
«
... le plus grand mystère peut-être de la
charité, c'est qu'il faut que, dans un retour sur soi,
dont l'orgueil doit être à tel point exclu que ce retour devienne la
pulsation même de l'humilité, la charité reflue sur l'être qui la
secrète; et c'est à quoi un esprit sans pente peut le plus malaisément
consentir. » [
Charles Du Bos, le Dialogue avec André Gide, Au sans
pareil, 1929]
On le devine, il s'agit là du moment
différentiel [
II, 1, d] dont la
traduction - en terme de phénoménologie - est la prise de conscience [
I, 5, b].
Je viens d'évoquer un mot fort, celui de
liberté ; il est lié à un
autre mot qui en constitue son image : l'
égarement. Et cette situation d'égaré est celle que nous
dépeint Tolstoï sous les traits de Brékhounov : égaré d'ailleurs à deux
titres puisqu'il l'est dans sa vie où l'attrait de l'argent tient lieu
de dissolution et, dans la Nouvelle, égaré dans la neige, quand il
tente
en vain de trouver son chemin...
«
Sa
raison chancelle alors et Chestov souligne ce passage... La potestas
clavium,
le pouvoir de lier et de délier, la plus haute forme de la liberté, a
été arrachée des mains de Vassili, tandis que croyant avancer il
revenait sur ses pas. » [
A. Philonenko, la Philosophie du malheur, IV, Maître et serviteur, p. 97 sq.,
Vrin]
Potestas
clavium - le pouvoir des clefs -; c'est le titre de l'un
des ouvrages de Chestov [
Potestas Clavium. Trad. Boris de
Schloezer. - Paris, Ed. de la Pléiade (J. Schiffrin), 1928].
C'est aussi, en alchimie, l'artifice permettant à l'Artiste d'entrer
dans le palais fermé du roi [
voyez
Apertus, etc. de Philalèthe]. Ce
qu'en terme psychologique, on traduit aussitôt par l'inconscient [
le SOI de Jung], c'est-à-dire
et en se référant à la philosophie de Fichte, le
NON MOI
interne. Bien sûr, Chestov n'a nullement à l'esprit le monde hermétique
quand il évoque le
potestas
clavium.
Mais on ne peut pas affirmer qu'il est guidé par la Raison ; Chestov,
que l'on prend pour un prédicateur ou pour un philosophe, est en fait
un serviteur au sens de guide - un esprit mercuriel bienveillant - qui
nous prévient contre
le danger de « ce qui va de soi » ; non pas de l'évidence qui
caractérise la pensée lumineuse, scintillante mais bien plutôt de
l'aveugle banalité du pli qui est pris, de l'empreinte redondante, de
la consommation carriériste. Autant, Kant représente en définitive
l'apologue
de la Raison - la
CRP
est selon Chestov tout sauf une critique... -, autant Chestov se fait
le héraut du doute radical et ce qu'il conçoit de l'humain est mesuré à
l'aune de son intentionnalité...
En se perdant dans la neige,
Brékhounov revient sur ses pas et retrouve son serviteur Nikita dans le
chariot. Il
le sauve en le recouvrant de son corps. Vassili meurt. Le maître est
devenu serviteur. L'inversion est consommée.
«
L'homme n'est pas un, mais double... il cherche comme Vassili... une
raison qui dicte son chemin, sans prendre garde aux différentes options
qu'elle propose...c'est l'homme
d'Athènes ... Nikita est l'homme de Jérusalem,
comprenant l'immensité du sacrifice du Fils qui passe toute raison et
toute réflexion. » [
A. Philonenko, op.
cit., p. 102 sq.]
Ajoutons que cette inversion se
déroule dans le monde phénoménal ; Philonenko, dans son commentaire à
Maître et serviteur,
oublie peut-être trop vite que Tolstoï a placé ses héros dans une
tempête de neige qui est
réelle ; que l'écrivain romancier passe
avant le philosophe. En sorte que théoriser ainsi ce passage en
invoquant l'
Aufklärung,
c'est peut-être forcer un peu le trait... Il reste qu'à aucun moment,
Philonenko ne parle de l'inversion qui, pourtant, est ici le fait
caractéristique.
Maître et
serviteur fait l'objet d'une analyse très serrée de
Chestov qui se termine par ces lignes :
«
La
fin de Maître et Serviteur se trouva contenir une prophétie. Léon
Nicolaïévitch Tolstoï termina aussi ses jours dans la steppe, au milieu
des neiges et des tempêtes. Ainsi le voulait sa destinée. La gloire de
Tolstoï s'était répandue de son vivant dans le monde entier. Et malgré
cela, bientôt après son quatre-vingtième anniversaire, qui fut fêté
dans toutes les langues des cinq parties du monde, nul, jusqu'à
Tolstoï, n'avait encore connu cet honneur, il abandonne tout et par
une nuit obscure, s'enfuit de sa maison, sans savoir où, ni pourquoi.
Ses oeuvres, sa gloire, tout lui fait horreur ; c'est un fardeau
douloureux, insupportable. Il semble que d'une main impatiente et
frémissante, il s'arrache tous les signes extérieurs qui distinguent le
sage, le maître, et imposent le respect. Afin de pouvoir se présenter
l'âme légère ou tout au moins allégée devant le juge suprême, il dut
renoncer à tout son beau passé et l'oublier. » [
Chestov,
les Révélations de la mort,
Plon, 1958]
Curieusement, Chestov commet une erreur
puisqu'il écrit que «
Nikita part avec Brékhounov et ils trouvent
ensemble la mort dans une tourmente de neige ». En fait, Nikita
survit... vingt ans! à cet épisode ; mais Chestov a parfaitement raison
: l'agonie de Nikita dans la neige ne présente plus, pour nous, aucun intérêt
; tout se passe dans la tête de Brékhounov. Un observateur a noté :
«
Cet
admirable récit, à tous égards singulièrement moderne, nous décrit ce
que les philosophes appellent une palingénésie, c'est-à-dire
une seconde naissance, qui est source d'évolution et de
perfectionnement. » [
Henri Agel, Pour une mystique du serviteur, en guise d'introduction, 9, l'Âge
d'homme, 1990]
La remarque est intéressante : la
palingénésie, dans l'acception du philosophe, représente une solution
de continuité tandis que l'inversion, par le mouvement différentiel
même, respecte le continu. En d'autres termes, la palingénésie détruit
l'histoire pragmatique du
MOI au lieu que l'inversion
l'intègre tout naturellement. La mémoire se trouve tout simplement
anihilée dans le processus palingénétique. L'inversion est liée de façon irréductible à la durée, au temps.
K.
Figura XII
Orthelius,
caput xii, figura duodecimaDernière figure du
traité d'Orthelius, il s'agit d'une représentation éclatée de
l'oeuf philosophal dans l'athanor.
De
maturatione operis usque ad ejus perfectionem & complementum.
Finaliter textus hisce verbis concludit. Impone hoc in Athanorem seu
fornacem philosophicam, & sine ibi in calore levi per 7. menses,
tunc per Dei gratiam inveries id, quod hactenus quaesi vistu. [TC, VI,
428]
L'appareil qui entoure, en cercles
concentriques, l'
ove
philosophorum, est un condenseur permettant de
recueillir le
sal nitri
[
cf. figura quarta], c'est-à-dire
le
salpêtre des Sages. C'est le médiateur
qui assure les mouvements substantiels de la
materia prima dans
l'athanor : rétrogradation et
réincrudation
; il faut y voir la convection hermétique. Autrement dit, la
figura duodecima est un
résumé sur la nigredo

et l'époque du passage à l'albedo,
symbolisé par l'idéogramme
AZOTH 
[
cf. Azoth ; Aurora consurgens, I]. Je rappelle que l'
Azoth ou
Occulta philosophia
est un traité d'alchimie que Fulcanelli attribue à Senior Zadith ; il
contient un dialogue entre un vieillard -
Senior - et un jeune homme,
Adolphus.
L'analogie permet de considérer que, alchimiquement parlant,
Senior s'assimile à l'homme d'Athènes que je viens d'évoquer par la
référence à Chestov ; qu'Adolphus s'assimile à l'homme de Jérusalem.
Le
sal nitri -
i.e. l'Esprit universel - est représenté par la rosée de mai ou
Air des Sages dont traite
Philalèthe dans son
Introïtus, VI. Dans le
Ripley
Scrowle, j'ai assimilé cette convection à la
formation de Délos qui forme la partie du
MOI
directement en rapport avec la conscience « sensible ». Mais on peut
aller plus loin : ce mouvement convectif doit être relié au temps,
puisque la
materia prima
évolue dans l'athanor ;
nous retrouvons au plan symbolique la figure d'un cercle évolutif : il
s'agit d'une
spirale [
cf. II, 1, d].
1. Dynamique
et noumèneNotre aperception
fluctue car le sens interne - dépendant de l'attention - réclame la
volonté pour se manifester ; elle s'oppose en cela à la permanence
toute métaphysique de la forme nouménale que revêt l'objet, qui est idéel. Son évocation, ou si l'on
préfère son invocation, est à sursaut. Ce n'est pas l'objet considéré comme nouméne
qui change mais bien sa représentation idéelle, c'est-à-dire son expression métamorphique. À cela, il faut ajouter
les conditions qui suscitent la transformation du
sujet en
objet et, notamment,
l'interprétation phénoménale qui traduit la réception de l'objet par le
sens interne. Cette réception n'est pas univoque et s'inscrit dans un
cadre dynamique où l'objet - pour l'hermétiste - se dévoile
non seulement
par son sens exotérique mais encore par sa portée dite « ésotérique ».
Au plan philosophique, on
retrouve la dualité classique :
- grandeur extensive ;
- grandeur
intensive.