ALCHIMIE ET PHILOSOPHIE
I - II

Sur les rapports entre alchimie et philosophie critique, à propos du

Commentarius in novum Lumen Chymicum d'Andreas Orthelius

suivi d'un essai sur les rapports entre Rousseau, Kant et Tolstoï


Lev Tolstoï (1828-1910)


en cours, le 17 décembre 2011

Plan :

Préambule -

ALCHIMIE ET PHILOSOPHIE CRITIQUE II

-
Essai II, suite : 1. le plan et les gravures du Commentarius d'Orthelius, 2ème série : G. figura octava - H. figura nona -
2. Tolstoï et l'inversion - I. figura decima - J. figura undecima
K. figura duodecima -

- Essai III :
1. Dynamique et noumène - 2. forme et substance d'un donné -







abréviations
: NLC = Novum Lumen Chymicum - Myst = Mystère des Cathédrales - DM = Demeures Philosophales - BCC = Bibliotheca Chemica curiosa - TC = Theatrum chemicum - CRP = Kant, Critique de la Raison pure - WL = Fichte, Wissenschaftslehre -  





Préambule

Cette section étend les réflexions sur les rapports entre alchimie et philosophie critique. Dans un premier Essai, l'analyse des gravures ornant le traité d'Orthelius [cf. section I sur Orthelius] est complétée. Dans un troisième Essai, je poursuis l'analogie entre certains points de l'alchimie et des moments clef de la pensée du XIXe siècle qui a vu, notamment, s'établir une conjonction remarquable entre trois figures : Rousseau, sorte de Prométhée spirituel de la Révolution ; Kant, théoricien de la pensée critique et Tolstoï, admirateur passionné de Rousseau dont on sent l'influence de Fichte. En parallèle se tiennent donc deux discours : l'un qui se base sur l'analyse de gravures alchimiques ; l'autre, en filigrane, qui se réfère d'abord aux réflexions de Schopenhauer et de Lev Chestov pour entamer une autre carrière avec Schelling... Dans le 3ème Essai, j'insiste d'abord sur la relation entre la dynamique et la mise en situation nouménale d'un donné. J'entreprends notamment de montrer en quoi il y a véritablement progression du sujet à l'objet via l'intégration de l'intuition, médiatisée par ce que Kant appelle la grandeur intrinsèque, par opposition à la grandeur extrinsèque [tous ces termes et expressions sont explicités dans le corps du texte]. Et non seulement progression mais superposition dans le sens où les alchimistes aiment à dire que soit la fleur, soit l'étoile est visible dans le creuset selon comme va l'opération du grand oeuvre. C'est ainsi, notamment, qu'ils évoquent leur materia prima en lui trouvant une qualité de soufre ou de mercure quand ils considèrent la forme de la matière à une époque donnée du travail.




IIème ESSAI - suite


I. ALCHIMIE ET PHILOSOPHIE CRITIQUE

1. Les planches d'Orthelius, 2ème série



G. Figura octava

De unione Superioru ac inferioru h. e. de generatione  Salis Centralis seu cristallorum in aqua mixta, corumque exceptione, qui dicuntur Mercurius duplicatus & aqua non madefaciens manus, aqua congelata [caput VII, TC VI, 416]

Dans ce chapitre, Orthelius aborde la phase du grand oeuvre qui suit la sublimation ; il s'agit de la réincrudation ou accrétion progressive du sulphur au sel . Cette opération se déroule dans le vase de nature, i.e. athanor [vitri oleum] ou Mercure philosophique [on parle encore de double Mercure], ces termes étant semblables. J'ai déjà longuement évoqué le sel central dans la section précédente [cf. notamment II, 1, d] à propos de la limitation envisagée dans son acception critique, et développée en I, 6. La large bassine sur laquelle est penché l'Adepte évoque celle du Mutus Liber, servant à recueillir la rosée de mai [cf. planche 4]. Considérée de la sorte, la rosée de mai serait l'une des formes symboliques que prend l'eau mercurielle lors de la phase d'empâtement ; autrement dit, la captation de l'esprit vital par la vertu de l'Aimant [cf. II, 1, e] :

Item aqua nostra pontica coagulatur in Sole & Luna, chalybe nostro, artificio Philosophico miris modis per prudentem artis filium. [caput VII, TC VI, 417]

L'Acier est assimilé par Orthelius à l'hermaphrodite en tant que sa préparation procède d'un Mixte où sont liés les corps du et de . On peut voir au plan symbolique, dans cette gravure, que la coagulation de l'eau mercurielle, suivant la sublimation, symbolise un processus d'inversion. Il n'est d'aucune façon propre aux arcanes alchimiques mais recouvre, plus largement, l'expression d'un archétype dont l'importance est fondamentale pour la philosophie critique ; on en trouve trace chez Rousseau :

« Comme Rousseau, Tolstoï est un dualiste. Il voit dans l?homme d?une part un animal, d?autre part un être pensant et divin. Pour vivre selon la nature nous devons nous rappeler cette double origine et avant tout ne point oublier que "nous venons de Dieu et que nous allons à Dieu."  Sinon il n?est point de véritable religion ni de véritable morale. Tolstoï pourrait dire avec Goethe: " S?il n?y avait pas du soleil dans notre oeil, jamais il ne pourrait voir le soleil. Si la force de Dieu n?était point en nous, comment le divin pourrait- il nous ravir ? " Si l?on considère la religion et la morale comme les simples résultats de l? « évolution » ou du « progrès social », on renverse l?ordre des choses. Tolstoï, comme autrefois Rousseau, s?oppose énergiquement au matérialisme et au positivisme. Le fondement de la morale de Darwin est pour lui un pur sophisme: toute loi morale devient impossible si l?homme n?est rien de plus qu?un animal. » [Isaac Benrubi, Annales J.-J. Rousseau, 1907, t. III, Tolstoï continuateur de Rousseau, l'idéal religieux de Tolstoï, p. 85]

Il est bien difficile pourtant de ne pas voir un positivisme de facto quand Tolstoï proclame que « ... nous venons de Dieu et que nous allons à Dieu. » mais cette formule peut encore s'interpréter comme une hyperbole. En considérant notre inconscient, nous sommes logiquement conduits à admettre la limitation naturelle de notre entendement et à adopter, selon Kant, la « loi morale dans notre coeur ». Le recours au divin tient lieu, dans ces conditions, de substitution éthique et, pour ainsi dire esthétique à cet effondrement de la causalité qui seule règle notre vie consciente en lui procurant force de loi. Autant dire qu'il s'agit d'une substitution transcendantale. Fichte a su donner de cette conception une approche pragmatique :

« La vision morale du monde selon la loi n'était, en un sens, que "négative"; la moralité supérieure cherche à établir une loi qui soit en elle-même création ... "sa fin, affirme Fichte, peut se résumer ainsi : elle veut, chez celui qu'elle saisit et par lui en les autres, faire effectivement de l'humanité ce qu'elle est selon sa destination." » [Alexis Philonenko, la liberté humaine dans la philosophie de Fichte, Vrin, 1980, les visions du monde, p. 31]

Le génie de Fichte est, qu'à côté de ce pragmatisme par lequel il affirme que la morale possède une finalité à proprement parler téléologique, il lui trouve de surcroît un but - ou plutôt une visée comme on le dit d'un télescope - ontologique : faire en sorte que l'homme parvienne à la hauteur de son essence [cf. II, 1, c]. Autrement dit, et cela recouvre la conception kantienne de la morale, l'homme doit-il agir par devoir ou par savoir ? Voilà où se situe la différence entre l'homme se considérant lui-même comme « être pensant » ou en tant que « sublimation du divin ».

« (Tolstoï) éprouve à son égard (la métaphysique) une méfiance analogue à celle de Rousseau et loue fort Spinoza ou Kant, qui ont su établir en dehors d?elle leur éthique. Il estime en effet inutile, voire nuisible, une métaphysique qui s?attache uniquement aux qualités les plus générales de l?être. Incapable d?aboutir à un résultat, elle risque de pousser l?homme aux pires désespoirs. Mais, avec Rousseau, Tolstoï juge indispensable de rechercher les principes suprêmes et le sens de la vie humaine. Il faut pour cela une science dégagée de tout empirisme, une science aussi qui dépasse l?expérience. C?est elle qu?il désigne sous le nom de religion. C?est par elle qu?il essaye de résoudre la question suprême: celle du sens de la vie. Il aboutit du reste bien ainsi à une métaphysique, au sens que Fichte donnait à ce mot. » [I. Benrubi, ibid., p. 86]

Le point soulevé par Benrubi met en exergue cette dualité essentielle, en même temps que cette complémentarité entre le sens et la raison, considérées sous l'angle de la transcendance. Fichte va au-delà des prescriptions de Kant [voir là-dessus la Religion dans les limites de la raison, Paris, Alcan, 1913] et l'on est en droit de trouver dans la WL les germes d'une nouvelle métaphysique tenant compte à la fois des deux catégories de l'entendement. La démarche de Fichte, toutefois, ne va pas sans contradiction : comment construire une néo-métaphysique dégagée de tout élément transcendantal ? Comment s'assurer que le résultat d'une expérience soit interprété indépendamment du sens de l'observateur ?

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Revenons un instant à la rosée de mai [cf. Mutus Liber, planche 4]. Il s'agit du sel de Jupiter mais l'on se tromperait en n'y voyant que du vulgaire chlorhydrate d'étain [sur le protochlorure d'étain hydraté, cf. Aurum potabile] ; il faut plutôt chercher du côté d'un sel terrestre ayant le pouvoir de rehausser les vertus célestes de l'eau mercurielle. Nous opterions volontiers pour l'étoile de terre nécessaire à la préparation du lapidis adrop. [voir Guido de Monte in TC, VI, 543-565].


Orthelius, caput viii, figura octava

À la recherche de la prima materia. Le thème se trouve évidemment dans tous les traités d'alchimie mais, en liaison avec la philosophie critique, il prend ici une tournure renouvelée.

De subjecto formae lapidis, hoc est de auro minerali adhuc vivo & praeparatione ejus in limaturam.[Caput VIII, TC VI, 420]

Quelle est donc cette matière qu'il faut limer subtilement ? Nous savons que les alchimistes parlent toujours avec subtilité ; aussi bien faudra-t-il ici ouvrir un autre traité, l'Atalanta fugiens, cap. xliii, où nous relirons ceci :

« rapprochez smurna [myrrhe] de smuriV [terre sèche et poudreuse pour polir, en latin smyris] ; rapprochez encore le mot nitor [le fait de luire, le poli] de nitraria [lieu où se forme le nitre] ou bien encore limo [aiguiser, frotter] de limus [limon, boue]. Voyez le sujet du chapitre LXXXII [Lapis limeris] du Damigeron-Evax [in Lapidaires Grecs] qui doit être rapproché de lapide smiride. » [note 13]

D'une part donc, la partie gauche de la gravure est une allégorie de la forme de la matière - qui doit s'entendre par la cabale - ; d'autre part la partie droite correspond au laboratoire et à l'extraction proprement dite [cf. Aurora consurgens, fig. XXII]. Mais l'extraction de quelle matière ? Puisque nous savons que l'oeuvre contient trois matières ? Nous pensons qu'il ne peut être question en l'occurrence que d'une allusion à la séparation des deux Soufres, dont l'un est attirable par l'aimant [magnes] alors que l'autre y est insensible. Buffon dit qu'il s'agit d'une espèce de quartz  mêlé de particules ferrugineuses. Dans l'Aurora consurgens, on trouve à la partie droite de la fig. XXII, un pélican qui nourrit sa progéniture.


Aurora consurgens, figure XXII

L'allégorie semble claire : la prima materia contient deux substances qui sont la chair et le sang, c'est-à-dire le sulphur [soufre rouge] et le sal [soufre blanc] ; l'opération de l'aimant [magnes ; il est possible que les initiales MS. disposées sur la table soient les lettres initiale et finale, mais on pourrait tout aussi bien conjecturer qu'il s'agit de Mercurius ou de Sulphur... en l'absence d'éléments supplémentaires] attire bien sûr notre attention sur . Il s'agit d'une séparation mécanique effectuée entre des parties dont l'une est véritablement chérie par la magnétite [cf. R. Halleux, les Lapidaires Grecs, Belles Lettres, Orphei Lithica, p. 97 sq.]. On trouve une référence aux lettres M et S dans l'introduction à un traité du sieur de Nuysement, intitulé Traittez de l'Harmonie et constitution générale du vray sel... [Perier et Byisard, Paris, 1621] :

Au lecteur
Sur la figure de l'Esprit général du monde

Il est une partie de l'homme,
Dont le nom six lettres consomme;
Ausquelles un p adioustant,
Puis s en m permutant;
Tu trouveras sans nuls ambages,
Le vray nom du subject des sages.


Quoi qu'il en soit, l'indication de la gravure d'Orthelius ou de l'aquarelle de l'Aurora ne laisse planer aucun doute : c'est bien une mine [metallon] qui est signifiée, que l'on dérive immédiatement en métal, en prenant garde, toutefois, de ne pas oublier le sens premier de metallon, qui désigne une cavité souterraine d'extraction [cf. R. Halleux, le problème des métaux dans la science antique, cap. I, Belles Lettres, p. 19]. Tout de même qu'un autre sens, qui a une grande importance dans l'alchimie spéculative : la recherche. Car, au sens figuré, metallaw, c'est chercher avec la connotation de chercher à savoir. Si je reprends le symbolisme de base développé en section I, cette recherche, ce mouvement est analogue à ce qu'en alchimie on appelle la transition de la nigredo à l'albedo et cette transition porte un nom : c'est la sublimation. Autrement dit : c'est l'ellipse qui succède au cercle [cf. II, 1, d]. De ce point de vue, la sublimation correspond - au sens hermétique - à la naissance de la durée.

H. Figura nona


Orthelius, caput ix, figura nona


De solutione vel apertione pororum corporis seu auri vive in Mercurio philosophico duplicato ad spermatis sui emisionem. [TC VI,  423]

Cette planche a trait à la préparation du Rebis et présente quelques points communs avec la planche X du Mutus Liber. Nous voyons, notamment, un matras scellé au sceau d'Hermès ; à droite, nous reconnaissons les traits de Diane aux cornes lunaires, hiéroglyphe  du Mercure  préparé.  Il est donc probable que l'Artiste a déjà disposé les deux natures, minérale et métallique, dans le matras. Ces deux natures ne sont pas encore à l'état de conjonction radicale mais seulement juxtaposées, un peu à la manière de deux idées avant que ne vienne la phase de concept. Cette dualité se retrouve en philosophie.

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Pour la période qui nous occupe c'est-à-dire celle allant de Jean-Jacques Rousseau [cf. Orthelius I, Essai 2] jusqu'à Fichte, ce mouvement va, en effet, par un long cheminement conduire Kant d'une position « primitive » rationaliste et dogmatique jusqu'à une position que Lewis Robinson caractérise comme empirico-sceptique [cf. L. Robinson, Contributions à l'histoire de l'évolution philosophique de Kant, revue de Métaphysique et de Morale, 1924, année 31, n°4, pp. 269-353]. De là, l'évolution dernière et radicale, vers le criticisme. C'est le mot radical qui attire l'attention en tant qu'il est porteur du sens premier, de ce que Chestov, dans son Memento Mori sur Husserl, appelle les rizwmata pantwn. Il lie l'un et le divers, autrement dit, il vaut pour l'en to pan de la vieille tradition alchimique tout autant que pour la philosophie dont Husserl va jusqu'à prétendre qu'elle est la science des vrais principes. Le radical est dans l'alchimie opératoire le « résidu méprisable » des opérations distillatoires que de nombreux souffleurs jettent aux orties, tel l'enfant avec l'eau du bain. Mais l'Artiste véritable reconnaît les principes des Sages à ce que l'un paraît à l'aurore tandis que l'autre luit au crépuscule vespéral [voir l'humide radical métallique]. Il s'agit d'ailleurs de la même substance mais sa forme a changé : il y a eu conversion ou si l'on préfère inversion. Cette évolution, en philosophie, marque la transition entre l'ontologie et l'éthique. La psyché introduit, en cette occurrence, une brisure dans son histoire pragmatique que je ne saurais comparer qu'à la brisure de symétrie des physiciens quantiques ; le résultat  : l'apparition d'une téléologie, c'est-à-dire d'une singularité, quelque chose qui apparaît « de soi-même des ténèbres ».

2. Tolstoï et l'inversion

Tolstoï a toujours dit qu'il était avant tout redevable, dans son inspiration et le but esthétique [éthique chez lui] qu'il poursuivait, à la Bible et à Rousseau. De fait, Tolstoï comme après tout bien des penseurs, est dualiste ; c'est-à-dire qu'il est  réaliste certes, mais qu'une part de lui-même est habitée par le sentiment du sacré.

« Tout comme Nietzsche, Luther découvrit avec horreur que là où Socrate et Spinoza avaient trouvé la suprême, la seule consolation possible, s'ouvrait l'abîme de la mort éternelle... Mais comment s'est-il fait que Luther et Nietzsche eussent aperçu un monstre là où le plus sage des hommes, le juste, le saint voyait une divinité et priait ? Comment le « summum bonum » de Socrate, son « savoir » qui était pour lui la source de sa sainteté, a-t-il pu se transformer aux yeux de Luther en « opinio justitiae », en péché, en pourriture, en mort ? Nous ne devons pas chercher à nous mentir : les foudres de Luther et de Nietzsche sont dirigées contre le dieu de Socrate et de Spinoza. Luther maudit à chaque instant le bien de Socrate et la vérité de Socrate. Spinoza, lui, était convaincu, nous nous en souvenons, que celui qui outragerait la raison n'aurait plus le droit de prier et que tous les autels lui seraient interdits. » [Lev Chestov, Dans le taureau de Phalaris, revue philosophique de la France et de l'étranger, 1933, cxv, pp. 252-308]


portrait de Lev Chestov (1866-1936) par Leonid Pasternak (1910)

C'est sans doute dans cette pseudo complémentarité de la morale et de la religion qu'il faut chercher les causes du divorce dont Chestov, tel un prophète moderne - « le pérégrin à travers les âmes » -, se fait l'écho. Car l'on ne peut réaliser l'amalgame entre le progrès social ou « l'évolution » d'une part et « l'amélioration » de la morale d'autre part. De ce point de vue au moins, Tolstoï considère que la Morale est impossible si l'homme n'est qu'un animal et qu'il est vain, pour ne pas dire nuisible, de prétendre bâtir une saine morale sur une science exacte [i.e. totale]. C'est en ce sens [cf. supra Benrubi] qu'il faut chercher l'origine de la métaphysique de Tolstoï. En particulier les conséquences sur son oeuvre et peut-être même jusqu'au détail des circonstances touchant aux derniers moments de sa vie. Pour finir momentanément là-dessus :

« Le monde moral est le monde humain par excellence, créé par l'homme et pour l'homme ; c'est essentiellement le monde de la loi. Et Chestov s'attache à découvrir chez tous les penseurs qu'il étudie, de Plotin à Nietzsche, cet élément moral, c'est-à-dire le besoin de créer un monde particulier où l'homme soit le maître, de trouver cette "baguette de Mercure" (selon l'expression d'Épictète), au moyen de laquelle l'homme peut opérer la transmutation de toutes les valeurs et établir au-dessus du réel un ordre idéal, autrement dit - essentiellement humain. » [Boris de Schloezer, in Revue philosophique de la France et de l'Étranger, 1927, 1-6, pp.150-152, sur : Léon Chestov, l'idée du Bien chez Tolstoï et Nietzsche]

Cette baguette de Mercure, Chestov en parle quand il explore le phénomène de transformation spirituelle face à la Nécessité. Et l'on voit bien que cette transformation n'opère pas dans un milieu commun mais qu'elle exige de la psyché l'effort de pousser la limitation [cf. section I pour une synthèse] sans cesse renouvelée à son terme, c'est-à-dire qu'elle exige le passage à la transcendance.

« Si vous voulez vous emparer de la baguette de Mercure, vous devez apprendre à mépriser tout ce qui est hors des limites du pouvoir de l'homme. Ce qui ne dépend pas de nous appartient au domaine de l'adiajora, de l'indifférent et même ... de l'inexistant. » [Lev Chestov, Qu'est-ce que la vérité ; ontologie et ethique, Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 1927, 1-6, p. 48]

Chestov n'entend-il pas, ainsi, parler du néant et de son substitut, l'arbitraire ? Au lieu qu'en vérité, Tolstoï n'a en vue que l'existence [i.e. la conscience d'être] ET la Volonté. On voit se dessiner une image en négatif [de l'ordre de la chiralité] où se profile une conservation dans le sens de l'orientation : il n'y a pas d'opposition formelle dans les couples {néant - existence} et {arbitraire - volonté}. De même - mais peut-on même oser en parler après Nietzsche ou Schopenhauer - qu'il n'y a pas non plus d'opposition entre le Bien et le Mal...

I. Figura decima


Orthelius, caput x, figura decima

L'athanor, centre de l'oeuvre. Lieu aussi, dans la sphère psychique, de la limitation. Lieu du sépulcre, de la rénovation. Lieu de la sublimation. Image de la nigredo. Enfin, image de la résolution, c'est-à-dire de l'inversion. J'ai suffisamment évoqué le concept d'inversion [cf. surtout I, 7, b] pour n'en plus dire que ceci : le passage, à la limitation, de la conscience ; sorte de moment différentiel mettant en jeu ces deux grands ennemis, le Moi et le Non-Moi en une lutte comparable à Il Combattimento di Tancredi e Clorinda [cf. hypnérotomachie].

De extractione seminis aurifici, tanquam formae Lapidis, quae est ejus altera pars, in ejus compositione [TC, VI, 425]

Cette lutte, a-t-on besoin de le préciser, ne se déroule pas dans le monde phénoménal ; elle ressortit du plan transcendantal et son analyse constitue, en somme, l'un des grands domaines d'oeuvre où tous les philosophes ont remis leur métier. Chez Tolstoï, ce thème est récurrent d'une façon absolument fascinante en ce qu'il apparaît en filigrane, et plus qu'une mélodie : il possède une structure thématique en sorte de formant, vu dans l'optique musicale. Il est le grand signe, l'objet du style de Tolstoï. Il se dévoile dans les grands romans mais il n'apparaît jamais à son état de plus grande pureté que dans les contes et nouvelles. On peut même dire qu'à ce degré de virtuosité, l'écriture n'est plus qu'un « pré-texte » en reprenant l'un des leitmotive rhétoriques de l'alchimie. Si bien que le personnage principal du conte, de la nouvelle, EST l'inversion ; et que celle-ci se drape des noirs vêtements de Khr [néantisation] ou qu'elle revête ceux de la Maya [sublimation] :

« ... la Maya existe-t-elle ? Oui, et non. Si nous nous plaçons au point de vue de l'expérience, la Maya existe. C'est elle qui fait apparaître une conscience personnelle dans la connaissance pure ... ; elle ainsi qui rend raison de l'apparence universelle, de nous-mêmes. Elle existe donc puisque l'univers, puisque nous-mêmes existons. » [R. Follet, Quelques sommets de la pensée indienne, in Archives de philosophie, 1923, p. 138, iii. § 7]

La Maya est conçue comme une épiphanie [cf. Joyce sur ce concept : l'épiphanie désigne une révélation subite du sens qui permet au lecteur de comprendre le caractère essentiel du révélé contrastant souvent avec la forme triviale du révélateur] ; il s'agit du processus réfléchissant compris dans l'intuition pure du sensible - au sens kantien de l'expression - par lequel subitement la limitation est dépassée ; elle prend donc exactement le sens d'une révélation subite du sens critique, par delà la Raison. Relisons là-dessus Schopenhauer :

« ... Sous ce mythe, il faut voir exactement ce que Kant nomme phénomène par opposition à la chose en soi ; en effet, l'oeuvre de Maya est justement présentée comme le symbole de ce monde sensible qui nous entoure, véritable évocation magique, apparence fugitive, n'existant point en soi, semblable à une illusion d'optique et à un songe, voile qui enveloppe la conscience humaine, chose mystérieuse, dont il est également faux, également vrai de dire qu'elle existe ou qu'elle n'existe pas ... » [Le Monde comme volonté et représentation, trad. Burdeau, t. 2, appendice : grandeur de Kant, 8, Paris, Alcan,  1909-1913]

Et ce voile de l'illusion [schleier des Truges] prend le visage du masque dont nous parle avec tant de talent Jean Starobinski [La transparence et l'obstacle, op. cit., cf. notamment II, 1].

J. Figura XI


Orthelius, caput XI, figura undecima

De Seminatione seminis aurifici in suam terram seu Mercurium Philosophicum hoc est de Conjunctione materiae & formae lapidis salis solisque centralis ad generationem supernaturalem filii solis. [TC, VI, 426]

Nous avons déjà rencontré cette allégorie : elle renvoie à la semence de l'or dans sa propre terre, c'est-à-dire à l'allégorie de l'or enté [greffé]. C'est la fin de la  nigredo [cf. Aurora consurgens, fig. X ; Basile Valentin, viii Clavis]. C'est déjà presque l'auro hora. Du point de vue de la psychologie, Jung fait ici référence au mythe du second Adam [i.e. l'homme de l'homme que l'on peut identifier à la figure christique, cf. Aurora consurgens]. Autant dire que nous sommes placés en ce lieu psychique de la prise de conscience par où s'exprime le concept du mal radical [I, 6, §b]. Cette expression est marquée par une ambivalence primordiale qui fonde, non seulement de facto mais de juris, la complémentarité de son expression. Et c'est cette ambivalence qui est à l'origine du phénomène de l'inversion, au plan ontologique. Les choses se présentent d'une manière beaucoup plus simple, considérées sous l'angle hermétique ou proprement alchimique : l'expression de mal radical voile le concept d'humide radical qui désigne toute chaux métallique. Cet humide radical ou rhizome métallique représente le sulphur dans son premier état : c'est ce que les alchimistes nomment la ponticité du Mercure en affichant ainsi son idéogramme . Ce Soufre à la fois vif et cru précède - comme donne à l'entendre Orthelius - la « génération surnaturelle » du fils du .

Si à présent je reprends cette symbolique en l'appliquant au concept d'inversion, il est possible de l'illustrer d'un exemple tiré du monde de Tolstoï. Voyons la nouvelle Maître et serviteur. Elle date de 1895 et s'inscrit dans la dernière période de création [Tolstoï, Nouvelles, pp. 17-97, le Livre de poche, 1967].

La nouvelle décrit deux hommes pris au piège d'une tempête de neige. Par une fin d'après-midi festive, alors que ses invités s'apprêtaient à rentrer chez eux, Vassili Andréich Brékhounov, propriétaire terrien, décida de se rendre dans un village voisin afin s'y faire l'acquisition s'un bois dont il avait négocié l'achat pour une somme dérisoire. Il ne pouvait se résoudre à attendre le jour suivant, de peur que s'autres acheteurs ne se présentent et que la vente ne lui échappe. Son serviteur, Nikita, lui prépara un traîneau auquel il attela un cheval. « Il faisait froid, moins 10 degrés, nuageux et venteux ». Les deux hommes prirent la route mais « à peine s'étaient-ils éloignés des dernières isbas, qu'ils remarquèrent immédiatement que le vent soufflait beaucoup plus qu'ils ne l'avaient pensé. La route n?était presque plus visible » ... Alors que Nikita, sentant la mort venir, lui demandait s'apporter un peu s'aide à ses proches, son maître, « fermement résolu, sortit les mains de son manteau et commença à dégager la neige qui reposait sur Nikita et dans le traîneau. Ayant ainsi dégagé la neige, Vassili Andréich [...] s'allongea sur Nikita, le couvrant [...] de son manteau et de son propre corps encore bien chaud. [...] » ... Il repense alors à ce qui a importé dans sa vie, à l'argent, mais ne parvient à comprendre pourquoi cet homme que l'on appelle Vassili Andréich s'est intéressé à cela et à cela uniquement. « - Maintenant je sais. [...] Et il sent qu'il est libre et que plus rien ne le retient ».

extrait de : Aurélie GAUTHIER © Regard sur l'Est 2009, 1/01/2003

Je ne souhaite pas ici résumer cette nouvelle. Elle est très connue mais il y a un moment clef qui est celui de l'inversion et que personne n'évoque en tant que tel. C'est ce moment où Vassili Brékhounov est mu d'empathie, c'est-à-dire d'un sentiment d'entière gratuité ; d'un mot : il trouve la liberté. Il faut se rendre compte qu'intervient une véritable déconstruction des valeurs - le mot effondrement est peut-être plus précis - qui ont forgé jusqu'alors ce qu'il est convenu d'appeler « l'histoire pragmatique » du MOI [cf. I, 1, b] ; c'est cet effondrement où Vassili Brékhounov est véritablement terrassé par la charité :

« ... le plus grand mystère peut-être de la charité, c'est qu'il faut que, dans un retour sur soi, dont l'orgueil doit être à tel point exclu que ce retour devienne la pulsation même de l'humilité, la charité reflue sur l'être qui la secrète; et c'est à quoi un esprit sans pente peut le plus malaisément consentir. » [Charles Du Bos, le Dialogue avec André Gide, Au sans pareil, 1929]

On le devine, il s'agit là du moment différentiel [II, 1, d] dont la traduction - en terme de phénoménologie - est la prise de conscience [I, 5, b]. Je viens d'évoquer un mot fort, celui de liberté ; il est lié à un autre mot qui en constitue son image : l'égarement. Et cette situation d'égaré est celle que nous dépeint Tolstoï sous les traits de Brékhounov : égaré d'ailleurs à deux titres puisqu'il l'est dans sa vie où l'attrait de l'argent tient lieu de dissolution et, dans la Nouvelle, égaré dans la neige, quand il tente en vain de trouver son chemin...

« Sa raison chancelle alors et Chestov souligne ce passage... La potestas clavium, le pouvoir de lier et de délier, la plus haute forme de la liberté, a été arrachée des mains de Vassili, tandis que croyant avancer il revenait sur ses pas. » [A. Philonenko, la Philosophie du malheur, IV, Maître et serviteur, p. 97 sq., Vrin]

Potestas clavium - le pouvoir des clefs -; c'est le titre de l'un des ouvrages de Chestov [Potestas Clavium. Trad. Boris de Schloezer. - Paris, Ed. de la Pléiade (J. Schiffrin), 1928]. C'est aussi, en alchimie, l'artifice permettant à l'Artiste d'entrer dans le palais fermé du roi [voyez Apertus, etc. de Philalèthe]. Ce qu'en terme psychologique, on traduit aussitôt par l'inconscient [le SOI de Jung], c'est-à-dire et en se référant à la philosophie de Fichte, le NON MOI interne. Bien sûr, Chestov n'a nullement à l'esprit le monde hermétique quand il évoque le potestas clavium. Mais on ne peut pas affirmer qu'il est guidé par la Raison ; Chestov, que l'on prend pour un prédicateur ou pour un philosophe, est en fait un serviteur au sens de guide - un esprit mercuriel bienveillant - qui nous prévient contre le danger de « ce qui va de soi » ; non pas de l'évidence qui caractérise la pensée lumineuse, scintillante mais bien plutôt de l'aveugle banalité du pli qui est pris, de l'empreinte redondante, de la consommation carriériste. Autant, Kant représente en définitive l'apologue de la Raison - la CRP est selon Chestov tout sauf une critique... -, autant Chestov se fait le héraut du doute radical et ce qu'il conçoit de l'humain est mesuré à l'aune de son intentionnalité...

En se perdant dans la neige, Brékhounov revient sur ses pas et retrouve son serviteur Nikita dans le chariot. Il le sauve en le recouvrant de son corps. Vassili meurt. Le maître est devenu serviteur. L'inversion est consommée.

« L'homme n'est pas un, mais double... il cherche comme Vassili... une raison qui dicte son chemin, sans prendre garde aux différentes options qu'elle propose...c'est l'homme d'Athènes ... Nikita est l'homme de Jérusalem, comprenant l'immensité du sacrifice du Fils qui passe toute raison et toute réflexion. » [A. Philonenko, op. cit., p. 102 sq.]

Ajoutons que cette inversion se déroule dans le monde phénoménal ; Philonenko, dans son commentaire à Maître et serviteur, oublie peut-être trop vite que Tolstoï a placé ses héros dans une tempête de neige qui est réelle ; que l'écrivain romancier passe avant le philosophe. En sorte que théoriser ainsi ce passage en invoquant l'Aufklärung, c'est peut-être forcer un peu le trait... Il reste qu'à aucun moment, Philonenko ne parle de l'inversion qui, pourtant, est ici le fait caractéristique. Maître et serviteur fait l'objet d'une analyse très serrée de Chestov qui se termine par ces lignes :

« La fin de Maître et Serviteur se trouva contenir une prophétie. Léon Nicolaïévitch Tolstoï termina aussi ses jours dans la steppe, au milieu des neiges et des tempêtes. Ainsi le voulait sa destinée. La gloire de Tolstoï s'était répandue de son vivant dans le monde entier. Et malgré cela, bientôt après son quatre-vingtième anniversaire, qui fut fêté dans toutes les langues des cinq parties du monde, nul, jusqu'à Tolstoï, n'avait encore connu cet honneur, il abandonne tout et par une nuit obscure, s'enfuit de sa maison, sans savoir où, ni pourquoi. Ses oeuvres, sa gloire, tout lui fait horreur ; c'est un fardeau douloureux, insupportable. Il semble que d'une main impatiente et frémissante, il s'arrache tous les signes extérieurs qui distinguent le sage, le maître, et imposent le respect. Afin de pouvoir se présenter l'âme légère ou tout au moins allégée devant le juge suprême, il dut renoncer à tout son beau passé et l'oublier. » [Chestov, les Révélations de la mort, Plon, 1958]

Curieusement, Chestov commet une erreur puisqu'il écrit que « Nikita part avec Brékhounov et ils trouvent ensemble la mort dans une tourmente de neige ». En fait, Nikita survit... vingt ans! à cet épisode ; mais Chestov a parfaitement raison : l'agonie de Nikita dans la neige ne présente plus, pour nous, aucun intérêt ; tout se passe dans la tête de Brékhounov. Un observateur a noté :

« Cet admirable récit, à tous égards singulièrement moderne, nous décrit ce que les philosophes appellent une palingénésie, c'est-à-dire une seconde naissance, qui est source d'évolution et de perfectionnement. » [Henri Agel, Pour une mystique du serviteur, en guise d'introduction, 9, l'Âge d'homme, 1990]

La remarque est intéressante : la palingénésie, dans l'acception du philosophe, représente une solution de continuité tandis que l'inversion, par le mouvement différentiel même, respecte le continu. En d'autres termes, la palingénésie détruit l'histoire pragmatique du MOI au lieu que l'inversion l'intègre tout naturellement. La mémoire se trouve tout simplement anihilée dans le processus palingénétique. L'inversion est liée de façon irréductible à la durée, au temps.

K. Figura XII


Orthelius, caput xii, figura duodecima


Dernière figure du traité d'Orthelius,  il s'agit d'une représentation éclatée de l'oeuf philosophal dans l'athanor.

De maturatione operis usque ad ejus perfectionem & complementum. Finaliter textus hisce verbis concludit. Impone hoc in Athanorem seu fornacem philosophicam, & sine ibi in calore levi per 7. menses, tunc per Dei gratiam inveries id, quod hactenus quaesi vistu. [TC, VI, 428]

L'appareil qui entoure, en cercles concentriques, l'ove philosophorum, est un condenseur permettant de recueillir le sal nitri [cf. figura quarta], c'est-à-dire le salpêtre des Sages. C'est le médiateur qui assure les mouvements substantiels de la materia prima dans l'athanor : rétrogradation et réincrudation ; il faut y voir la convection hermétique. Autrement dit, la figura duodecima est un résumé sur la nigredo et l'époque du passage à l'albedo, symbolisé par l'idéogramme AZOTH [cf. Azoth ;  Aurora consurgens, I]. Je rappelle que l'Azoth ou Occulta philosophia est un traité d'alchimie que Fulcanelli attribue à Senior Zadith ; il contient un dialogue entre un vieillard - Senior - et un jeune homme, Adolphus. L'analogie permet de considérer que, alchimiquement parlant, Senior s'assimile à l'homme d'Athènes que je viens d'évoquer par la référence à Chestov ; qu'Adolphus s'assimile à l'homme de Jérusalem. Le sal nitri - i.e. l'Esprit universel - est représenté par la rosée de mai ou Air des Sages dont traite Philalèthe dans son Introïtus, VI. Dans le Ripley Scrowle, j'ai assimilé cette convection à la formation de Délos qui forme la partie du MOI directement en rapport avec la conscience « sensible ». Mais on peut aller plus loin : ce mouvement convectif doit être relié au temps, puisque la materia prima évolue dans l'athanor ; nous retrouvons au plan symbolique la figure d'un cercle évolutif : il s'agit d'une spirale [cf. II, 1, d].


ESSAI III



1.  Dynamique et noumène

Notre aperception fluctue car le sens interne - dépendant de l'attention - réclame la volonté pour se manifester ; elle s'oppose en cela à la permanence toute métaphysique de la forme nouménale que revêt l'objet, qui est idéel. Son évocation, ou si l'on préfère son invocation, est à sursaut. Ce n'est pas l'objet considéré  comme nouméne qui change mais bien sa représentation idéelle, c'est-à-dire son expression métamorphique. À cela, il faut ajouter les conditions qui suscitent la transformation du sujet en objet et, notamment, l'interprétation phénoménale qui traduit la réception de l'objet par le sens interne. Cette réception n'est pas univoque et s'inscrit dans un cadre dynamique où l'objet - pour l'hermétiste - se dévoile non seulement par son sens exotérique mais encore par sa portée dite « ésotérique ». Au plan philosophique, on retrouve la dualité classique :
  • grandeur extensive ;
  • grandeur intensive.

La grandeur extensive représente une « quantité dénombrable », c'est-à-dire ce que l'on peut essentiellement saisir par le sens compris - de façon restrictive - comme entendement. La grandeur intensive procède de la notion plus subtile de ce qui se rapporte à l'infinitésimal [A. Philonenko, Kant, II, infiniment petit et grandeur intensive, 197, Vrin, 2003]. Un exemple pris dans le domaine du symbolisme alchimique va permettre de comprendre ces concepts : soit le symbole pris comme noumène. J'ai rappelé en I, 7, a la raison pour laquelle il faut y voir la représentation d'un principe à l'état radical, au sens d'archétype [j'entends par là qu'on n'y peut point dissocier l'orbis du punctum]. Ce symbole peut être décrit en tant que grandeur extensive : c'est la teneur éidétique qui est inscrite au cercle solaire ; c'est la part mercurielle que les Anciens appelaient encore premier Mercure pour l'opposer au second Mercure [qui est le Mercure philosophique ou double Mercure ]. Certains l'ont appelé « résine de l'or » et ils ont souligné avec raison, par là, sa forme substantielle. D'autres, jouant de cabale, l'ont nommé christophore selon la légende du géant Offerus. Il a même servi de titre à l'un des plus emblématiques des traités sur l'art chymique : le Splendor solis ou Toyson d'or. Quoi qu'il en soit, pour l'hermétiste, il s'agit d'un objet bien réel au sens où il est « actuellement » présent dans la masse mercurielle [cf. section Mercure] ; et il s'agit bien d'un objet que l'on peut concevoir par le principe d'entendement.

« Procéder du tout vers les parties... c'est procéder... logiquement, si l'unité de ce tout est celle d'un simple concept logique ou empirique de l'entendement (sous la catégorie de la quantité). » [Frank Pierobon, Kant et les Mathématiques, la conception kantienne des Mathématiques, période critique, p.100 sq., Vrin, 2003]


Mercurius recte & chymice praecipitatus vel sublimatus, in sua propria Aqua
resolutus
& rursum coagulatus [Musaeum hermeticum, 353] - Bacstrom delincavit

Je rappelle ici le principe fondamental de l'alchimie : en to pan. J'en ai développé le sens ailleurs [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10] mais il me faut le reprendre sous une autre orientation pour l'adapter à l'explicitation des concepts de grandeur extensive et intensive. Cette formule ressortit d'une « duplicité dans l'unité » et traduit comme une sorte de complémentarité où, d'un côté, est visé un objet dans l'espace [cf. la formulation platonicienne = Un le Tout] et d'un autre côté, est visé un objet dans le temps comme « un mouvement courant en soi-même ». Cette contradictio in adjecto trouve sa solution si l'on veut bien voir que les objets évoqués sont des décalques du MOI et du NON MOI fichtéen ; ou encore des dérivés du MÊME et de L'AUTRE de Platon. Traduits en langage alchimique, il s'agit des opposés sulfur  et sal  dont le médiateur - Mercurius  - assure la jonction. L'image de ces objets, focalisée par le prisme mercuriel, correspond au symbole . La question est de savoir ce qui, dans cette opération de « réfraction », peut être rapporté - par analogie - à ce que Kant nomme la grandeur intensive et la grandeur extensive.

le processus alchimique

Ce schéma est une représentation du processus alchimique. À partir des relations symboliques, il est possible d'établir une dynamique de liaison, en sorte de saisir les concepts de grandeur intensive et extensive. Ce qui est suggéré, c'est d'abord une symétrie autour d'un axe mercuriel . Et c'est un cercle, celui de la nigredo  où la dynamique s'opère entre le facteur de la sublimation [] et celui de la projection [] - je renvoie à la section Aurora consurgens pour des explications là-dessus. Le temps est introduit dans ce système par le symbole [i.e. la dynamique, cf. Mutus Liber] et l'ensemble porte, en alchimie, le qualificatif d'ESPRIT. C'est encore, dans ce dispositif, le principe médiateur ou SEL des Sages. De part et d'autre, le SUJET considéré sous l'espèce de la dualité, enfin l'OBJET considéré dans l'unité. À présent, si j'envisage l'intuition appliquée à l'esprit, c'est déjà un pas que je réalise vers la grandeur intensive ; voyons cela.

Autant sujet et objet peuvent être rencontrés dans le monde phénoménal, réel - sans considérer pour l'instant la question de leur existence - autant l'esprit ne peut être perçu que dans la transcendance. Sur le plan alchimique la liaison, entre l'esprit d'une part et le couple {sujet - objet} d'autre part, est assurée par les formes intermédiaires des principes radicaux encadrant la nigredo . Il s'agit de :  = ioV [chaux métallique],  [sel ou minéral] et  [nitrum]. Ces symboles manifestent comme l'asymptote tripartite qui limite « de l'extérieur » la dissolution. Autrement dit, la limite du champ de vision que nous pouvons appréhender sur notre MOI intérieur. Cette limite est figurée, dans le schéma,  par les parenthèses {-}. Ainsi, les éléments situés immédiatement près de ces parenthèses sont constitutifs du début de la dissolution et, en cela, s'inscrivent dans le plan de la grandeur intensive. Dès lors, on remarque que le processus alchimique consiste à réaliser la transformation d'un RÉEL [non existant en tant que non idéalisé] en un ÊTRE de raison. Le produit de cette transformation est ce qu'on appelle, en philosophie, un EN-SOI. Bien entendu, tout donné ne peut accéder au statut d'en-soi et la limite qui s'impose est la forme nouménale que peut revêtir, dans notre psyché, la réalité. C'est au niveau même de cette limitation [à l'interface conscient ¦ inconscient] qu'opère le concept de grandeur intensive. Nous sommes ainsi logiquement conduits à introduire dans notre schéma le concept de grandeur infinitésimale, car élaborer la signification critique de la réalité ne peut se faire que grâce à la notion d'intensité infinitésimale [le principe de la méthode infinitésimale et son histoire, Hermann Cohen, Marc Buhot de Launay, p. 50, Vrin, 1999]. La dynamique est introduite au moyen de l'anticipation qui s'articule à l'intuition intellectuelle. La question est à présent de savoir ce que recouvrent les deux principes élémentaires {, } au plan conceptuel ; pour cela il est nécessaire de revenir sur la figure du processus alchimique qui appelle deux ordres de commentaire :


Mercurius saepius sublimatus... [Musaeum hermeticum, 355] - Bacstrom delincavit

et un corrélat : notre conscience ne parvient à conceptualiser un donné que pour autant qu'elle perçoit - dans l'intuition pure du sensible - des prolégomènes schématiques. C'est, par exemple, dans ce sens même que j'interprète symboliquement le couple {, }. On peut ainsi considérer qu'il s'agit d'une manifestation - plutôt à ce stade que d'une représentation - intuitive d'un donné.

2. forme et substance en tant que prolégomènes d'un donné

Le schéma du processus alchimique est articulé - d'un point de vue théorique - sur trois plans. Toutefois, l'articulation telle que présentée est purement fictive car il n'est pas possible d'y faire voir l'aspect dynamique encore que cet aspect soit marqué. Surtout, ce schéma ne peut faire voir - il serait alors redondant - que le SUJET n'est jamais que l'envers de l'OBJET ; qu'il n'est ainsi représenté sous forme duale que faute de mieux. Enfin, comme je viens de l'expliciter à la fin du dernier §, il convient, à l'interprétation symbolique, d'apposer une détermination conceptuelle. Le mixte spirituel ainsi réalisé constitue une « dualité réversible », présente en alchimie dans ce que Fulcanelli nomme la réincrudation.


À suivre


double Mercurede la marcassite aurifèredu lut philosophiqueathanorde la semence aurifique (or enté)fermentation et réitération