La révélation d'Eyrénée Philalèthe (V)



revu le 14 octobre 2004


Chapitre 5

Du Chaos des Sages

Que le fils des philosophes écoute les Sages, unanimes à conclure que cette oeuvre doit être comparée à la création de l'univers1. Car, au commencement, Dieu créa le ciel et la terre2, et la terre était vide et déserte, et les ténèbres couvraient l'abîme, et l'esprit de Dieu était porté sur la face des eaux. Alors Dieu dit: "Que la lumière soit!" et la lumière fut.

II

Ces paroles suffiront au fils de l'Art. Il faut, en effet, que le ciel soit conjoint avec la terre sur le lit de l'amitié et de l'amour3; ainsi pourra-t-il régner avec honneur sur toute la vie universelle. La terre est un corps pesant, la matrice4 des minéraux, parce qu'elle les conserve secrètement en elle- même, tout en portant vers la lumière les arbres et les animaux. Le ciel est l'espace où les grands luminaires, avec les astres, exécutent leurs révolutions et, à travers les airs, il communique sa force aux êtres inférieurs ; mais au commencement tous les corps confondus formèrent le Chaos.

III

Voilà, je vous ai dévoilé sincèrement et saintement la vérité : en effet, notre Chaos est comme une terre minérale, eu égard a sa propre coagulation5, et néanmoins c'est un air volatil à l'intérieur duquel se trouve le Ciel des Philosophes, dans son centre, lequel centre6 est véritablement astral, irradiant par sa splendeur la terre jusqu'à sa surface. Et quel est le Mage assez sage pour inférer de ce que je viens de dire qu'il est né un nouveau roi7, maître de toutes choses, qui rachètera8 ses frères de l'impureté originelle, qui doit mourir et être exalté afin de donner sa chair et son sang pour la vie du monde?

IV

O Dieu plein de bonté, que tes oeuvres sont admirables! Tu as fait cela, et c'est un miracle qui paraît à nos yeux. Je te rends grâce9, Père, Seigneur du Ciel et de la terre, d'avoir caché ces merveilles aux sages et aux prudents pour les révéler aux petits enfants10


1. Car c'est bien d'un microcosme qu'il s'agit, à l'échelle de l'alchimiste. Aussi, quand les Adeptes parlent du dissolvant universel, ne doit-on le considérer universel que dans le cadre de leur petit monde.
2. Pour le ciel et la terre, on pourra consulter le Traité du ciel terrestre de Vinceslas Lavinius de Moravie (1612). Ce texte semble avoir une certaine importance et Fulcanelli (DM, I, p.103) lorsqu’il évoque avec nostalgie l’ésotérisme égyptien renié et corrompu par la Renaissance, cite  Séthon, Denys Zachaire, Paracelse et Lavinius. Le grand adepte écrit enfin :

"Vinceslas Lavinius de Moravie donne le secret de l’œuvre, en une quinzaine de lignes, dans l’Enigme du mercure philosophal que l’on trouve au Traité du Ciel terrestre."

A noter que le texte de Lavinius n’est pas cité par E. Canseliet ni par J. Sadoul, ni par G. Ranque ou L. Gérardin. Il est cité par contre dans la préface de Canseliet aux Mystères. Lavinius nous décrit la matière première en terme habituel de condensé de Soufre, de Mercure et de Sel. Il insiste sur le fait que l’Eau pure (Mercure) n’est pas spontanément visible et nécessite une action de l’homme. Cette substance est double (hermaphrodite) ou du moins elle semble être obtenue de deux manières. Cette Eau reçoit aussi l’appellation de Ciel terrestre (Mercure). Lavinius nous décrit ensuite la façon dont se présente cette substance après action d’un limon terrestre sous la forme d’un « excrément » substantiel. Fait important, il assure que cette Eau, qui s’est propulsée dans les cieux (suite à une dissolution) est la première matière -à différencier de la matière première « brute »-. Lavinius nous dit qu’il faut considérer deux formes de son suc et de son venin (à propos de l’Esprit assimilé au Sel) et parle de sel amer. Il évoque ensuite la limbe (limbus : frange, bord, tous mots qui évoquent aussi selon la cabale hermétique le lieu où les âmes des justes attendent leur délivrance ; entendez le lieu où s’effectue une précipitation de substances en solution) et le chaos (c’est ainsi que les alchimistes qualifient leur matière première) d’où il faut tirer les substances nécessaires par dissolution avant leur réincrudation par voie hermétique. Le chapitre suivant de Philalèthe, toutefois, nous montrera que le Chaos des Sages est peut-être autre chose que la Prima materia tant cherchée. Le texte de Lavinius peut se comprendre aussi d'une façon plus exotérique : la substance double dont est constituée l'Eau pure, qu'il évoque, peut être assimilée à l'Arcanum duplicatum [double] ; cet Arcanum est effectivement extrait d'un limon terrestre qui n'est pas sans relation sprituelle avec la pariétaire. Le venin [ioV] évoque immédiatement le vert-de-gris et de façon plus générale, les rouilles. Enfin, les limbes revêtent une importance hermétique certaine et le lecteur voudra bien consulter, à cet égard, la section sur la réincrudation où nous discutons de la chute des Anges. La correspondance cabalistique passe par la similitude entre l'Âme et le Soufre ; considérons qu'une Âme est assimilable au divin, ayons à l'esprit que le divin n'est jamais très éloigné du soufre et nous saurons alors en quoi peut se traduire, en termes chimiques, la chute de l'ange et sa corporéification.
3. Philalèthe est redoutable car en deux mots qui semblent anodins, il nous parle du Lion vert : en effet, l'amour qui est aussi l'ardeur peut être traduit par studium (attaché à, serviteur) ; le Lion vert est en quelque sorte le « bras droit » de l'alchimiste. Ce Lion vert enveloppe et ceint littéralement le Rebis (amitié = amicita, proche phonétiquement de amicio = envelopper).
4. La semence métallique ; à ce sujet, la deuxième figure de Lambsprinck  représente effectivement l'une des matières premières à l’état brut qui doit d’abord être calcinée et dont on retire le sel ou semence, figuré par la tête. Toutefois, Le Breton assure qu'il y a plusieurs putréfactions dans l'oeuvre. Le sulfure d'antimoine ou le sulfure de fer traités d'une certaine manière par de l'huile de vitriol ou de l'esprit de sel peuvent conduire à une couleur noire...(1)

Toutefois, nous savons qu'il y a fort à parier pour que Fulcanelli et E. Canseliet aient voulu induire les insensés en confusion en leur faisant littéralement miroiter la stibine comme le corps à utiliser par excellence dans le Grand oeuvre. Nous verrions plutôt quelque corps resplendissant, admirable, à employer et que deux mots, en grec, peuvent signaler au lecteur : stibew et marmaroV. À propos du sujet des Sages, une des nombreuses dénominations hermétiques de la matière première, Fulcanelli dans les DM, I p.240 dit que :

"souvent même, on le rencontre classé parmi les corps rejetés comme impropres ou étranger à l’œuvre"

Ce corps rejeté comme résidu misérable , Albert Le Grand et Djabir en donnent le nom vulgaire dans leurs traités. Ailleurs, la matière première est appelée le chaos des Sages et figure sous les traits d’unvieillard ou est comparée à un dragon noir couvert d’écailles ou encore à un serpent venimeux ; mais nous avons déjà vu qu’il y a au moins deux « matières premières » dans l’œuvre : le Sel, ou semence métallique, dont le dragon écailleux constitue l’origine, le Mercure dont le vieillard constitue pour partie le symbole du dissolvant universel et enfin le Soufre qui correspond au métal qui doit être conjoint au Sel. Pour Philalèthe, le chaos des sages représente l'ensemble compost-dissolvant.
5. Voyez à ce sujet ce qu'en dit Tripied dans Du Vitriol philosophique et de sa préparation (Chamuel, Paris, 1896).
6. Par substance centrale, il faut entendre qui est au milieu. C'est donc le moyen ou stratagème dont Fulcanelli parle et qui permet de rendre l'eau permanente. Nous avons vu dans la section des blasons alchimiques qu'il doit se rapporter au bourdon du pélerin ou au sceptre du Roi, hiéroglyphes caractérisant le lien du Mercure.
7. C'est le Regulus, petit roi ou dauphin, qui fait l'objet de beaux sujets iconographiques. C'est le début de la coagulation de l'eau mercurielle qui va réaliser l'empâtement progressif du Compost en dissolution et la cristallisation. C'est là, comme nous l'avons dit ailleurs, que Newton s'est fourvoyé car le régule (regulus) était aussi dans la dénomination chimique de l'époque, le métal pur obtenu à partir d'un oxyde (voyez les expériences de Newton sur l'antimoine). C'est l'occasion de rapporter les propos du chimiste Jean-Frédérick Henckel qui avouait dans son Traité de l'Appropriation :

"Le régule d'antimoine est regardé comme un moyen d'union entre le mercure et les métaux ; en voici la raison : il n'est plus mercure et il n'est pas encore métal parfait ; il a cessé d'être l'un et a commencé à devenir l'autre. Cependant, je ne dois pas passer sous silence que j'ai entrepris inutilement de très grands travaux pour unir plus intimement l'or et le mercure par le moyen du régule d'antimoine."

Rappelons-nous aussi que Philalèthe a laissé une somme sur ses expériences avec le régule étoilé d'antimoine :

Expériences sur la pénétration du Mercure des Sages pour la pierre, par le régule de mars, ou fer, tenant de l'antimoine, et étoilé, et par la Lune ou l'argent

Jacques Sadoul en donne le contenu dans son Grand Art de l'alchimie, p.183. C'est un court traité de Philalèthe, traduit par Guillaume Salmon et publié au tome IV de la Bibliothèque des Philosophes chimiques (Paris, 1754).

 

EXPÉRIENCES SUR LA PÉNÉTRATION DU MERCURE DES SAGES POUR LA PIERRE, PAR LE RÉGULE DE MARS, OU FER, TENANT DE L'ANTIMOINE, ET ÉTOILÉ, ET PAR LA LUNE OU L'ARGENT

tirées du manuscrit d'un philosophe américain, dit Irénée Philalèthe, Anglois de naissance, habitant de l'Univers

I. - Secret de l'Arsenic philosophique.

J'ai pris une partie du Dragon igné [l'homme double igné de B. Valentin], et deux parties du corps magnétique [le Mercure], je les ai préparées ensemble par un feu de roue, et par la cinquième préparation, huit onces environ de véritable Arsenic philosophique ont été faites. [rappelons que l'Arsenic est en principe le CORPS du lapis, c'est-à-dire le SEL ]

Il. - Secret pour préparer le Mercure avec son Arsenic, et en ôter les forces impures.

Ma méthode était de prendre une partie de très bon Arsenic philosophique, que j'ai mariée avec deux parties de la Vierge Diane [autre nom du Mercure], et les ai unies en un seul corps, que j'ai trituré et réduit en menues particules ; avec cela j'ai préparé mon Mercure, en travaillant le tout ensemble à la chaleur requise, jusqu'à ce qu'ils fussent fort bien oeuvrés ; ensuite, j'ai purgé la composition par le sel d'urine pour en faire tomber les foeces, que j'ai recueillies séparément. [on ne voit pas l'intérêt d'utiliser du chlorhydrate d'ammoniaque. N'y aurait-il pas là une indication sur le sel d'Ammon ? Il semble que Phillalèthe parle ici de la préparation du double Mercure]
 

III. - Députation du Mercure des Sages.

Distillez trois ou quatre fois le Mercure préparé, et qui a encore quelque impureté externe, dans un alambic qui lui soit propre, avec une cucurbite calibrée, puis lavez-le avec le sel d'urine jusqu'à ce qu'il se clarifie, et qu'il ne laisse aucune queue en courant.
 

IV. - Autre purgation fort bonne.

Prenez dix onces de sel décrépité, et autant des scories de Mars, ou de fer, avec une once et demie de Mercure préparé ; triturez dans un mortier de marbre le sel et les scories, réduisez-les en très menues parties ; alors, mettez-y le Mercure ; broyez encore le tout avec du vinaigre, jusqu'à ce qu'ils soient si bien mêlés, qu'on ne les distingue plus ; mettez le tout dans un vase philosophique de verre et distillez-le dans un alambic aussi de verre par la médiation du nid qui lui sert d'arène, jusqu'à ce que tout le Mercure monte en sublimation, pur, clair et splendissant; réitérez trois fois cette opération et vous aurez le Mercure très bien préparé pour le Magistère. [il est clair que le sel décrépité est des parties de : il s'agit de l'alkali fixe. Le marier à signifie préparer le feu secret grâce au filet d'Hephaistos. Quant au nid qui sert d'arène, il peut s'agir du sel d'Ammon ou du vase de nature qui fait dire à Fulcanelli que l'alchimiste est avant tout potier.]
 

V. - Secret de la juste préparation du Mercure des Sages.

Chaque préparation du Mercure avec son arsenic est une aigle ; lorsque les plumes de l'aigle ont été purgées de la noirceur du corbeau, faites en sorte que l'aigle vole jusqu'à sept fois, c'est-à-dire que la sublimation se fasse autant de fois ; alors l'aigle ou la sublimation est bien préparée et disposée pour s'élever jusqu'à la dixième fois naturellement. [évoquer l'Aigle, c'est évoquer la sublimation, c'est-à-dire l'albification. Le sens « physique » des sept réitérations semble purement cabalistique.]

VI. - Secret du Mercure des Sages.

J'ai pris le Mercure requis et l'ai mêlé avec son vrai arsenic. La quantité du Mercure a été de quatre onces environ et j'ai rendu légère la consistance du mélange ; je l'ai purgé à la façon convenable, puis je l'ai distillé, et il m'a donné le corps de la Lune [la Lunaire est le nom consacré pour le SEL] ; ce qui m'a fait connaître que j'avais fait ma préparation selon l'Art, et fort bien. Ensuite, j'ai ajouté et augmenté à son poids arsenical de l'ancien Mercure [c'est-à-dire du premier Mercure ou Mercure de la voie commune : il correspond au Mercurius senex de Jung], autant pesant qu'il en a fallu pour que ce même Mercure rendît la composition fluide et légère, et je l'ai ainsi purgé jusqu'à ce que la noirceur et les ténèbres ayant été dissipées, même jusqu'à ce que l'oeuvre eut presque acquis la blancheur de la Lune. Alors, j'ai pris une demi-once d'arsenic, dont j'ai fait le mariage requis. J'ai ajouté cela avec le Mercure en l'y joignant, et il en a été fait une matière disposée en forme de terre à potier préparée [voyez les expériences de Böttger sur la préparation de la porcelaine], cependant un peu plus légère. Je l'ai purgée derechef selon l'usage requis. Cette purgation exigeait bien du travail ; ce que j'ai fait avec un long temps pour le sel d'urine, que j'ai trouvé très bon pour cet ouvrage.
 

VII. - Autre purgation très bonne.

La meilleure voie que j'ai trouvée pour purger la composition a été par le vinaigre et sel pur marin ; c'est ainsi qu'en douze heures je peux préparer une aigle, ou sublimation. [vinaigre, c'est-à-dire vitriol ; sel marin, natron : Philalèthe redit autrement ce qu'il a décrit dansi le chapitre IV]

1)- J'ai fait voler une aigle. Diane est restée au fond de l'oeuf philosophique, avec un peu de cuivre.

2)- J'ai entrepris de faire voler une autre aigle, et après avoir fait rejeter les superfluités, j'ai encore fait une sublimation, et de nouveau les colombes de Diane sont restées avec une teinture de cuivre.

3)- J'ai marié l'aigle, en faisant joindre la sublimation avec le compôt, et j'ai encore purgé en écartant les superfluités jusqu'à ce qu'il parut quelque blancheur; alors j'ai fait voler une autre aigle ou sublimation, et une grande partie de cuivre est restée avec les colombes de Diane, puis j'ai fait voler l'aigle deux fois séparément pour opérer toute l'extraction du corps total.

4)- J'ai marié l'aigle en faisant retomber la sublimation sur la confection, et y ajoutant de plus en plus et par degrés de son humeur ou humidité radicale ; et par là la consistance a été faite en fort bon régime; l'hydropisie qui avait régné dans chacune des trois premières aigles ou sublimations a cessé entièrement.

Telle a été la bonne voie que j'ai trouvée pour préparer le Mercure des Sages. [Philalèthe décrit ici la marche des sublimations philosophiques : il s'agit certainement du plus haut secret de l'oeuvre. Tout ici semble reposer sur le bon dosage de la température]

Ensuite, je mets dans un creuset, et au fourneau en place, la masse amalgamée et mariée selon l'Art ; je fais en sorte cependant qu'il n'y ait point de sublimation pendant une demi-heure ; alors, je la retire du creuset et la triture habilement ; puis je la remets dans le creuset et au fourneau, et après un quart d'heure ou environ je la retire encore et la triture, et alors je me sers d'un mortier échauffé. [il s'agit du traitement de l'hermaphrodite ; le creuset indique évidemment la voie sèche]

Dans cet ouvrage, l'amalgame commence à jeter beaucoup de poudre blanche ; je le mets de nouveau dans le creuset et sur le feu, comme la première fois, et pendant un temps convenable, de façon qu'il ne se sublime point, mais plus fort est le feu, meilleur il est.

Je continue ce travail en échauffant et broyant ainsi la masse, jusqu'à ce que, presque entière, elle paroisse en poudre ; puis je la nettoie, et ce qu'il y a de foeces se sépare facilement; alors, l'amalgame se prend à part ; après quoi, je le lave et purifie encore par le sel, le remets sur le feu, le triture comme j'ai fait auparavant. Je répète ce procédé jusqu'à ce qu'il n'y subsiste plus de foeces et d'impuretés. [il semble s'agir d'une variation sur le thème de la sublimation ; à mettre éventuellement en rapport avec ce que dit Fulcanelli du « poussier de charbon »

 VIII. - Triples épreuves de la bonté du Mercure préparé.

Prenez votre Mercure préparé avec son arsenic, par le travail de sept, huit, neuf ou dix sublimations; versez-le dans l'oeuf philosophique, lutez-le bien avec le lut de Sapience [sur la Sagesse, voyez l'Aurora consurgens, chapitre I, commentaire de M.L. von Franz, trad. Fontaine de Pierre, 1982] et placez-le dans le fourneau en son nid, qu'il y demeure dans une chaleur de sublimation, de façon qu'il monte et descende dans cet oeuf de verre, jusqu'à ce qu'il se coagule un peu plus épais que du beurre ; continuez ainsi jusqu'à une parfaite coagulation, jusqu'à, dis-je, la blancheur de la Lune.  

IX. - Autre et seconde épreuve.

Si le Mercure, en agitant le vase de verre qui le contient, se convertit naturellement avec le sel d'urine en poudre blanche impalpable, de manière qu'il n'apparaisse plus sous la forme mercurielle, et que derechef aussi naturellement il prenne consistance du sec et du chaud, comme un Mercure léger et volatile, cela suffit ; il est cependant meilleur, si on le fait passer en cet état en globules imperceptibles par l'eau de la fontaine des Philosophes : car si le corps réside en grains, il ne sera pas ainsi converti et séparé en particules légères. [il est fait allusion aux « yeux de poisson » qui signalent l'albedo, cf. Aurora consurgens, II ; Calid à Morien ; Clavicule du pseudo Lulle ; Récréations Hermétiques, Anonyme ; Désir Désiré, pseudo Flamel ; ]
 

X. - Autre et troisième épreuve.

Distillez le Mercure dans un alambic de verre, par le moyen d'une cucurbite aussi de verre; s'il passe sans rien laisser après lui, alors l'eau minérale est bonne.
 

XI. - Extraction du Soufre hors le Mercure vif, par le moyen de la séparation.

Prenez tout votre composé d'âme, d'esprit et de corps mêlés ensemble, dont le corps a été coagulé par la voie de la digestion et la vertu de l'esprit volatile, et séparez le Mercure de son soufre par le moyen du distillatoire propre de verre ; alors, vous aurez la Lune blanche fixe qui résiste à l'eau forte, c'est-à-dire l'Argent philosophique, qui est plus pesant que l'Argent vulgaire. [Lune blanche, c'est-à-dire SEL ; le distillatoire est le vase de nature ou pélican

XII. - Secret pour tirer l'Or magique de cet Argent.

Par la chaleur du feu, vous tirerez le Soufre jaune qui est l'Or, de ce Soufre blanc qui est Argent. C'est une opération manuelle qui aide à la naturelle, et cet Or est le plomb rouge des Philosophes. [absolument incompréhensible ; l'or alchimique ne peut être tiré que du Mercure ou Esprit. Il faut alors comprendre que le Soufre blanc dont parle Philalèthe n'est pas le SEL mais le Mercure... Nous touchons là aux limites de la cabale. Fulcanelli avait noté cette tendance - frisant le délire - de Philalèthe...

XIII. - Façon de tirer l'Or potable de ce Soufre aurifique.

Vous convertirez ce Soufre jaune en huile rouge comme du sang, en le faisant circuler selon l'Art avec le menstrue volatile, qui est le Mercure philosophique; c'est ainsi que vous aurez une panacée admirable.  

XIV. - Conjonction grossière du menstrue avec son Soufre, pour former la production du feu de nature.

Prenez du Mercure préparé, purgé et bien tiré par le travail de sept, huit, neuf ou dix aigles au plus; mêlez-le avec le Soufre rouge appelé Laton préparé, c'est-à-dire qu'il faut deux ou trois parties au plus d'eau philosophique pour une partie de Soufre pur, purgé et broyé. [Mercure préparé = Mercure philosophique. En principe, il s'agit donc du Mercure déjà acué de son Soufre. Quant au Laton préparé, il s'agit du Rebis... Seule la dernière phrase semble charitable.

XV. - Elaboration du mélange par un travail manuel.

Broyez et triturez le mélange sur un marbre en parties très fines, déliées et subtiles ; ensuite, lavez-le avec le vinaigre et le sel Armoniac, jusqu'à ce qu'il ait déposé toutes ses foeces noires ; alors, vous laverez toute sa piquante saline et son acrimonie dans l'eau de la Fontaine philosophique : fontaine de SaIacis, fontaine de Jouvence, piscine probatique ; puis vous le ferez sécher sur un carton propre, en l'y versant de place en place et l'agitant avec la pointe d'un couteau, jusqu'à parfaite fixité.  

XVI. - Imposition du foetus dans l'oeuf philosophique.

Maintenant, vous mettrez votre mélange bien sec dans un oeuf philosophique de verre, lequel sera fort blanc et transparent, de la grandeur d'un oeuf de poule. Que votre matière n'excède pas plus de deux onces dans cet oeuf, que vous scellerez hermétiquement ; c'est pourquoi pesez-le avant d'y introduire la matière et repesez-le après l'y avoir mise, pour en connaître et régler le poids. Sçachez que notre mélange en son origine est une eau sèche qui ne mouille pas les mains : en ceci est un grand secret.  

XVII. - Et dernière. Régime du feu.

Ayez un fourneau construit de façon que vous y puissiez conserver un feu immortel, c'est-à-dire une chaleur continuelle sans interruption, depuis le commencement de l'ouvre jusqu'à la fin ; vous aurez soin d'y entretenir une chaleur du premier degré à l'endroit du nid. Dans ce fourneau, la rosée de notre composé doit s'élever et circuler d'elle-même, c'est-à-dire par sa propre vertu, continuellement jour et nuit sans aucune intermission, et opérer naturellement toutes les merveilles de l'ouvre. Dans ce feu le corps mourra et l'esprit sera renouvelé; enfin, il en naîtra une âme nouvelle qui sera glorifiée et unie à un corps immortel et incorruptible; ainsi sera fait un nouveau Ciel.  

Note en forme de supplément et de conclusion.

Remarquez bien que les 16ème et 17ème expériences de Philalèthe contiennent ingénument et sincèrement l'analyse explicative de toute la conduite de l'oeuvre hermétique, simple et naturelle. Les autres expériences de ce Philosophe renferment de grandes vérités et instructions, mais elles sont bien fines et captieuses ; il semble avoir réservé à mettre sous un seul point de vue la description des deux articles principaux et essentiels, avec la vérité dont il se fait honneur et sans aucune obscurité, pour la bonne bouche et la fin de son traité, ce qui, dans l'ordre naturel, doit en faire le commencement. En quoi il a suivi l'usage des anciens Hébreux, qui commençaient leurs livres par la fin du volume, en remontant par suite à son commencement, où ils le finissaient... Cette révélation sera d'un grand secours pour les vrais Artistes. (Guillaume Salmon.)


8. Il ne faut pas oublier que le texte original -qui n'est pas à ma connaissance publié sur le Net- est écrit en latin. Curieusement, le verbe racheter (redimo) est très proche de redimio = couronner, ceint d'une couronne. C'est donc bien lors de la coagulation qu'apparaît cette couronne hermétique qui orne tant de gravures dans les traités.
9. C'est un classique de la littérature alchimique. A chaque fois que les Adeptes rendent grâce ou honorent Dieu, on peut être certain qu'il s'y cache quelque trace de filtrage ou de tamisage (percolo = honorer mais aussi percolo = filtrer, passer). il s'agit à l'évidence de purifications dont nous avons vu qu'elles étaient surtout ignées. Fulcanelli nous en parle aux DM, I, p.276 :

"Apprenez, vous qui savez déjà, que tous nos lavages sont ignés, que toutes nos purifications se font dans le feu, par le feu et avec le feu... Sachez aussi que notre rocher - voilé sous la figure du dragon - laisse d'abord couler une onde obscure, puante et vénéneuse, dont la fumée, épaisse et volatile, est extrêmement toxique".

Ce rocher, nous l'avons évoqué dans une autre partie. Quant au composé volatil très toxique dont parle Fulcanelli, il pourrait s'agir de gaz sulfhydrique ou d'un cyanure. Le processus que décrit Fulcanelli fait penser à une technique assez récente et que nous livrons à la sagacité du lecteur. En 1967, Pechiney a étudié un cycle d'attaque sulfurique des schistes. Le procédé H+ Pechiney met à profit la faible solubilité du chlorure d'ammonium en milieu chlorhydrique concentré. L'attaque acide du minerai conduit à un résidu siliceux facilement filtrable car non colloïdal. Cette attaque s'effectue par une solution d'acide sulfurique (SO3 à 800 g/l). L'attaque dure quelques heures à 140°C sous agitation. Les boues filtrées provenant de cette attaque par l'acide sulfurique subissent trois lavages successifs. le résidu rejeté contient environ 85% de silice et 5% d'alumine. Les eaux mères provenant de l'attaque et la liqueur du 1er lavage sont mélangées. Cette solution, qui contient 60 g/l d'aluminium est trop concentrée en acide sulfurique pour que l'on puisse précipiter le chlorure d'ammonium par addition de gaz chlorhydrique. Pour procéder à la dilution nécessaire, on recycle les eaux de lavage et de cristallisation qui ont servi à la purification du chlorure d'aluminium et qui contiennent beaucoup d'acide chlorhydrique. Au mélange refroidi à 40°C, on ajoute de l'acide chlorhydrique anhydre pour ajuster le titre en HCl (acide chlorhydrique) à 200 g/l. Le chlorure AlCl3.6H2O précipite et est séparé par filtration. Ce sel impur est lavé puis redissous dans une solution chlorhydrique diluée. Il est recristallisé par addition à refus d'acide chlorhydrique anhydre et filtré. Le chlorure d'aluminium purifié obtenu est décomposé par la chaleur selon la réaction :

2(AlCl3.6H2O) --> Al2O3 + 6HCl + 9 H2O

On obtient une alumine très pure. Ce procédé permet donc de s'appliquer au traitement des argiles et des schistes. Nous rappelons ailleurs que l'alumine pure cristallisée constitue le corindon. C'est une poudre blanche, fondant à 2050°C ; l'alumine hydratée est un précipité incolore gélatineux, soluble à la fois dans les acides et les alcalis.


schiste

Nous ne prétendons évidemment pas que les alchimistes avaient ainsi "découverts" et suivis à la lettre le procédé Pechiney ; ce serait vraiment naïf et stupide; simplement, il est de fait que l'on est surpris de certaines passages qui rappellent les textes des Adeptes et on ne laisse pas d'y trouver des analogies qui, rapportées à ce que nous avons dit ailleurs, sont troublantes :

 - l'attaque sulfurique des schistes évoque le combat du chevalier et du dragon ;
 - les filtrations évoquent les passages où les Adeptes "honorent" Dieu ;
 - les 3 lavages évoquent les 3 clous de la croix dont parlent Fulcanelli et bien d'autres (les 3 flèches de la rédemption, en outre, qui figurent sur un vitrail de l'église des Jacobains)
 - le résidu du début et les lavages du sel impur évoquent toutes ces impuretés et ces fèces dont nous parlent tant d'Adeptes, à commencer par Artephius ;
 - le sel très pur, blanc, n'est-il pas assimilable au résultat de l'oeuvre au blanc qui clôt la première partie du grand oeuvre ?
 - les acides nécessaires à l'opération sont : l'acide sulfurique qui était probablement connu des alchimistes dès le XIIIe siècle (il peut être préparé par action de l'acide nitrique sur le soufre) - l'acide chlorhydrique (esprit de sel) - l'acide nitrique (obtenu par action d'huile de vitriol sur du salpêtre). Djabir (le pseudo-Geber) connaissait déjà les sels ammoniacaux et leurs dérivés. En chauffant du salpêtre et des vitriols, on obtenait l'acide nitrique ; par calcination d'aluns, l'acide sulfurique ; par mélange d'acide chlorhydrique et d'acide nitrique, l'eau régale qui dissolvait l'or...
Ces analogies vont plus loin qu'on pourrait le penser initialement : la préparation de l'acide nitrique, en effet, recouvre un haut secret qui cache la préparation du principal composant du dissolvant des Sages : l'Arcanum duplicatum.
10. On rapprochera avec profit ce passage des évocations de Fulcanelli sur le ludus puerorum du 3ème oeuvre et d'autres où il nous apprend le maniement de la toupie ou de la marotte. Mais l'enfant peut être aussi le Sujet même comme ici (Myst., p.71) :

"...Vous trouverez un Enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche...".

Ailleurs, l'enfant évoque le sujet grossier des Sages, comme le nomme le Cosmopolite en en faisant un Enfant de Saturne, variation sur un thème, initié par Artephius lorsqu'il nous dit que :

"L'antimoine est des parties de Saturne...".

Enfin, cette autre citation :

"Un prêtre annonce que Junon a conçu. -Toutes les statues des dieux dansent et chantent à cette nouvelle.- Une étoile descend et annonce la naissance d'un Enfant Principe et Fin.- Toutes les statues tombent le visage contre terre.- Les Mages annoncent que cet enfant est né à Bethléem et conseillent au roi d'envoyer des ambassadeurs.- Alors paraît Bacchus qui prédit que cet Enfant chassera tous les faux dieux..." (in Myst., p.69, que Fulcanelli attribue à Julius Africanus, dans Patr. grecque, tome X, p. 97 et 107).


la Charité (Notre Dame de Paris, portail central)

C'est du dissolvant universel dont il est fait état ici et dont on trouvera dans la Charité l'incarnation selon Fulcanelli. Cette légende ne peut que nous inciter à la réflexion : Junon, si l'on peut dire, est des parties de Jupiter. Elle préside au mariage et on l'assimile à Héra, fille de Cronos (Saturne) et Rhéa (Cybèle). Elle protégea le navire Argo, en route vers la Toison d'or. On la représente souvent avec les attributs royaux traditionnels tels que le sceptre et le diadème ; en outre, sa tête est recouverte de voile et elle tient dans l'une de ses mains la pomme de grenades, emblème de la fécondité. Le paon est l'animal qui lui est consacré. Les statues qui dansent trouvent leur correspondance dans les Figures Hiéroglyphiques de Nicolas Flamel et singulièrement, celles se rapportant au Massacre des Innocents ;

 
le Massacre des Innocents, selon Flamel in alchimie de Flamel de Molinier

les statues qui tombent évoquent ces mères qui pleurent dans ce passage :

"A l'autre page du cinquième feuillet, il y avoit un roi avec un grand coutelas, qui faisoit tuer en sa présence par des soldats grande multitude de petits Enfants, les Mères desquels pleuroient aux pieds des impitoyables Gendarmes, et ce sang étoit puis après ramassé par d'autres Soldats, et mis dans un grand Vaisseau, dans lequel le Soleil et la Lune se venoient baigner".

Ce massacre est la représentation symbolique de la préparation du dissolvant. Fulcanelli - à l'occasion de l'examen du caisson 4, 3ème série, du château de Dampierre - conseille dans les DM, II, p.91, que l'étudiant :


"... porte, de préférence, son attention sur le mercure, que les philosophes ont tantôt appelé double, non sans cause, tantôt ardent ou aiguisé, et acué de son propre sel... qu'il s'efforce de comprendre l'allégorie du Massacre des Innocents, de Nicolas flamel, ainsi que l'explication qu'en donne Limojon... Dès qu'il saura ce que sont, métalliquement, ces esprits des corps désignés par le sang des innocents... il aura franchi le dernier obstacle et rien... ne pourra le frustrer du résultat espéré."

On ne saurait être plus clair. Voici la citation de Limojon extraite de sa Lettre aux Vrais disciples d'Hermès (troisième Clef) :

"... je veux vous révéler un secret... Les uns se sont contenté de dire, que de leur liqueur on en fait deux Mercures, l'un blanc, et l'autre rouge. Flamel a dit plus particulièrement qu'il faut se servir du Mercure citrin, pour faire les imbibitions au rouge ; il avertit les enfants de l'art de ne pas se tromper sur ce point ; il assure aussi qu'il s'y serait trompé lui-même, si Abraham Juif ne l'en avait averti... Je vous ai développé un grand mystère... le Cosmopolite l'a touché fort spirituellement par une fameuse allégorie en parlant de la purification [nous ne quittons pas notre sujet malgré les apparences] et de l'animation du Mercure : Cela arrivera, si tu donnes à dévorer à notre vieillard l'or et l'argent, afin qu'il les consume, et que lui-même enfin devant aussi mourir soit brûlé [nous ajouterons par de l'eau forte]..."

Les ambassadeurs sont là, bien sûr, pour les envoyés, les hérauts et désignent les composés du dissolvant universel. Nulle hésitation ensuite quant à l'arrivée de Bacchus : car Saturne, avant d'être très vite pour des raisons restées obscures assimilé au dieu grec Cronos, possédait des attributs proprement italiques : c'était le Dieu des Semailles et des Grains, parfois même de la Vigne. Il est représenté avec la faucille du moissonneur et la serpette du vigneron. Pour en revenir aux « jeu des enfants », il nous faut évoquer le ludus puerorum sur lequel insistent les Adeptes dans la conduite du 3ème oeuvre. C'est qu'en effet, passées les premières effervescences, tout paraît facile et un enfant jouant au cerceau serait capable de mener l'affaire. Que cache cette allégorie ? Nous nous sommes déjà penchés sur le feu de roue dans la page consacrée au rébus de l'église de Saint-Grégoire-du-VièvreNous avons vu que les travaux d'Hercule étaient terminés et que désormais seul l'entretien du feu était nécessaire :

"... ce qu'une femme filant quenouille peut facilement entreprendre et mener à bien"

comme l'assure Fulcanelli (Myst., p.159). C'est une autre image exprimant strictement la même analogie que l'Adepte analyse au plafond de la chapelle de l'Hôtel Lallemant :

 

elle figure là encore le ludus puerorum sous la forme d'un enfant qui fait caracoler son cheval de bois : "... le fouet haut et la mine réjouie". Le fouet renvoie à fou, issu du latin fagus, hêtre car au départ, il devait s'agir d'une baguette de hêtre pour fustiger. Nous avons souvent rencontré ce fou et vu qu'il avait d'étroits rapports avec le Mercure. Dans une autre traduction, virgae, il peut alors s'agir d'une baguette de lin. On connait un emplacement sur le mont Esquilin où il y avait un hêtre et un édicule dédiés à Jupiter. On trouve aussi au mont Esquilin (Exquilinus mons) un lieu de sépulture et l'on y a découvert plusieurs statues antiques dont la Vénus dite de l'Esquilin dont on aperçoit le torse ci-dessus. Fulcanelli revient (DM, II, p.78) sur ces jeux d'enfants quand il compare la voie longue, réservée aux riches et la voie courte -voie humide- qui est celle des simples et des pauvres. C'est à l'occasion de l'examen du caisson n°8 de la deuxième série :


FIGURE VII

Le phylactère indique : . ALIVD . VAS . IN . HONOREM . ALIVD . IN . CONTUMELIAM ce qui peut signifier : Un vaisseau pour des usages honorables, un autre pour de vils emplois. Pour nous se situe, dans l'image que donnent ces deux vases, le noeud gordien du problème. Nous en avons largement parlé ailleurs et ferons donc l'impasse sur cette énigme. Quoi qu'il en soit, un passage vaut d'être largement cité :

"La seconde voie ne réclame, du commencement à la fin, que le secours d'une terre vile, abondamment répandue, de si bas prix qu'à notre époque [ce devait donc être vers 1900 sans doute] dix francs suffisent pour en acquérir une quantité suffisante aux besoins... d'une extrême facilité, elle ne demande que la présence de l'artiste, car le mystérieux labeur se parfait de lui-même et se parachève en sept ou neuf jours au plus... C'est elle que les grands maîtres nomment un travail de femme et un jeu d'enfant... Une seule matière, un seul vaisseau, un seul fourneau...".

On peut aussi remarquer que le vase de gauche est un vase précieux ; la tentation serait forte d'y voir un vase murrin (spath fluor) donnant la clef de l'agent tandis que l'autre vase, fait de terre donne la clef du patient (terre alumineuse ou siliceuse). Fulcanelli fait certes mieux que Lavinius puisqu'il ne lui faut que cinq lignes pour décrire et emballer l'affaire. Néanmoins, nous tempérerons cette impression initiale et conseillerons au lecteur de méditer sur le sens pour le moins elliptique des paroles du maître. Des pistes, en voici : la terre vile est un bon sujet encore que l'on ne sache s'il vaut mieux - à comprendre par cabale - en rire ou en pleurer - ; l'extrême facilité ne vaut que spirituelle et pour qui a compris la différence entre les eaux visibles et les eaux invisibles ; la durée annoncée ne vaut que pour le bain des astres qui nécessite un limaçon, ainsi qu'il est bien spécifié par Lambsprinck :

légende :

"On parle de deux oiseaux dans la forêt alors qu'on doit comprendre un seulement."

texte :

"Mercure plus souvent sublimé, est enfin fixé afin de ne pouvoir davantage s'enfuir ni s'envoler par la force du feu ; en effet la sublimation doit autant que nécessaire être réitérée, jusqu'à ce qu'il soit fait fixe."

Le texte est tiré de la Pierre philosophale de G. Ranque (p.173) où était réédité pour la première fois,en 1970, ce Petit Traité sur la Pierre philosophale (De lapide philosophorum). C'est évidemment de sublimation philosophique à quoi il est fait allusion. Nos oiseaux sont des aigles mais nous anticipons un peu sur la suite de l'Introïtus. Revenons au jeux d'enfants. C'est un enfant batailleur, assurément, que celui que nous découvre Fulcanelli dans le caisson 8 de la sixième série.

Nous avons déjà aperçu des ruches, notamment celle figurant sur le poêle alchimique de Winterthur. Un détail alors nous avait échappé : une table tombée, fracassée et une matière noire répandue sur le sol... Quelle pouvait en être la signification ?  ici, c'est le sommet de la ruche qui est tombé. Il est curieux de constater un rapprochement possible entre ce sommet, tombé sur le côté et ressemblant au casque du gnome de droite que l'on voit sur la cheminée alchimique du château de Fontenay-le-Comte (dont on rappelle qu'elle est rapportée du château de Terre-Neuve, ce qui d'ailleurs, ne laisse pas, au sens propre du terme d'être un peu piquant, nous allions dire styptique...). Ce gnome, par parenthèse, se révèle une fausse piste que tend Fulcanelli ; il se pourrait qu'il se soit servi d'un miroir...nous donnons en vignette un agrandissement de ces gnomes :

On voit la ressemblance du motif entre le casque du gnome de droite et le sommet, tombé, de la ruche de la FIGURE X. Par notre erratum précédent, nous pouvons donc certifier que ce gnome de droite symbolise le patient. Par conséquent, cette ruche doit avoir quelque rapport avec le Sujet des Sages, c'est-dire le 1er Mercure. Cet acte bizarre que commet ce garnement s'apparente d'après Fulcanelli au premier travail qui est à proprement parler le frappement du rocher :

"On sait qu'après leur sortie d'Egypte, les enfants d'Israël durent camper à Réphidim... où il n'y avait point d'eau à boire... Moïse, par trois fois, frappa de sa verge le rocher Horeb, et une source d'eau vive jaillit de la pierre aride."

C'est un sujet que nous avons déjà évoqué (1, 2, 3, 4, 5). On peut en rapprocher bien sûr la légende de Pégase frappant de son sabot et en faisant jaillir une source (1). Il paraît qu'Apollonius d'Alexandrie a relaté le miracle du mont Dindyme (1, 2) où pareille chose insensée s'était produite... Le gladiateur tient donc ici la place du chevalier terrassant le dragon. L'allusion à la solitude - que devine Fulcanelli dans l'étymologie grecque de gladiateur - s'explique aisément quand on saura la proximité phonétique, en latin de solus (= seul) et solute (= en se résolvant, c'est-à-dire en se dissolvant). Quant au symbolisme de la ruche, nous l'avons également assez évoqué (1, 2, 3) pour qu'il nous soit permis de passer outre. L'allusion au sujet philosophique par le truchement d'un rapprochement phonétique entre ruche et roche n'est pas, à notre sens, du meilleur Fulcanelli, mais permet assurément d'en revenir au Sel des Sages. C'est même l'occasion pour lui d'évoquer le :

"second chaos, résultat du combat primitif, que nous dénommons cabalistiqument méli-mélo... -eau visqueuse et glutineuse des métaux,-... Car le sujet des sages n'est guère qu'une eau congelée, ce qui lui a fait donner le nom de Pégase."

Ce Pégase a été évoqué maintes fois sur ces pages. Il s'agit du second produit qui se dissipe après la décapitation de la Gorgone ; le premier produit est symbolisé par Chrysaor. Pour nous, ce chaos, qui permet de retrouver in fine celui qu'évoque Philalèthe, n'est en fait que le premier, se plaçant, manifestement, au début du troisième oeuvre ; on peut concevoir ce premier chaos par l'évocation de la sixième figure du Petit traité sur la pierre philosophale de Lambsprinck :

légende :

"Mercure correctement et chimiquement précipité ou sublimé, redissous dans sa propre Eau, et de nouveau coagulé"

texte :

"C'est là vraiment un grand miracle, où l'on erre aisément, que dans le Dragon vénéneux soit contenue la souveraine médecine."

C'est la façon canonique de préparer la pierre des philosophes, pierre envisagée ici. Revenons au jeu d'enfants ; E. Canseliet, dans les Trois flèches de la rédemption, l'évoque dans son examen du vitrail des Jacobins dont il nous dit, que, assurément, ce puzzle semble plus difficile encore à résoudre et n'est pas qu'un simple jeu d'enfants :

Au canton sénestre de l'écu apparaissent les trois flèches, rappelant les trois clous de la croix du Christ :

"Dans le labeur alchimique, le rôle de l'agent mâle, pénétrant la matière grave, c'est-à-dire la pierre brute qu'il convient d'équarrir, est toujours figurée par la lance ou l'épée ; l'une ou l'autre utilisée par le chevalier, au cours de son combat contre le dragon..." (L'Alchimie, p. 254).

E. Canseliet brouille ici les cartes en virtuose : rétablissons la séquence logique : la lance ou l'épée figure bien l'agent utilisé pour pénétrer le coeur du dragon. Il convient certes de l'équarrir, au sens propre du terme puisqu'il s'agit de cubes précipités que l'on obtient de ce " Mercure correctement et chimiquement précipité ou sublimé, redissous dans sa propre Eau, et de nouveau coagulé ". L'analyse complète du vitrail des Jacobins peut être trouvée dans la section du rébus de St-Grégoire. Cela d'ailleurs contribue à nous édifier sur le sens profond du symbolisme de l'équerre en alchimie. Voyez aussi ce que nous en disons dans la section Fontenay. Nous doutons par contre que cette pierre grave soit à mettre au même plan que la pierre brute. Nous aurions plutôt tendance à y voir un rapport avec l'introduction du culte de Cybèle à Rome et à revoir le symbolisme qui tourne autour de la météorite. On ne peut qu'admirer le tableau suivant, peinture à la colle sur lin, d'Andrea Mantegna, exécutée vers 1505.


National Gallery

Ici, le météorite de Cybèle, un buste de la déesse et une lampe sont transportées sur une civière par les prêtres de la déesse. L'impression qui se dégage du tableau, par un extraordinaire effet de perspective, donne l'illusion d'une sculpture vibrante de vie. Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à ce que Fulcanelli et A. Daubrée nous ont fait découvrir sur Cybèle (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8). E. Canseliet revient sur le jeu des enfants dans on examen de l'inscription extérieure de la villa Palombara (Deux Logis alchimiques, p.55) et s'étonne qu'avec des appareils destinés à des enfants, que l'on verrait volontiers figurer dans un beau coffret de chimie au pied d'un sapin, à Noël, l'on puisse manoeuvrer le feu réclamé pour entretenir le feu nécessaire à la conduite de l'Oeuvre par voie sèche ou même par voie humide ; c'est pourtant là dévoiler un grand point de science, qui vaut précisément pour ce que nous avons appris du commentaire de la sixième figure du traité de Lambsprinck Le chapitre consacré à la Jeune fille et la Tortue à la longue queue va nous permettre de revenir sur certains symboles déjà vus :

Dans ce caisson de l'hôtel du Plessis-Bourré, plusieurs éléments attirent notre attention : la tortue, certes, mais non moins les longs cheveux emportés par un vent violent ou le fer à cheval que cette amazone tient de sa main gauche. Nous avons vu dans le chapitre IV que les cheveux [ou leur absence] avait une importance hermétique certaine. Ainsi que le note E. Canseliet :

"Selon la Fable, la tortue était l'attribut ordinaire du dieu Mercure qui, l'ayant trouvée près d'un antre... la fit périr par le fer et grâce à la lyre - testudo - confectionnée de sa carapace..."

et ajoute plus loin :

"... l'image du Plessis, qui nous montre que la lente et terrestre tortue est devenue marine ; que le chaos primaire s'est changé en Saturne des Sages..."

C'est assez de précision pour que nous sachions être en face du Sujet des Sages d'où il nous faudra tirer le premier Mercure ou Sel des Sages. Relisons donc ce qu'écrit E. Canseliet, p.147, dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques :

"En effet, si ce n'était l'effort que réclame l'usage du mortier et de son pilon, rien n'apparaîtrait de plus ordinaire,que l'alchimiste réduisît une substance en poudre fine. C'est dans cet état de physique division que l'individu minéral s'offre convenable à la mystérieuse réincrudation... ajoutons que notre sulfure métallique..."

Ajoutons nous aussi qu'il s'agit bien d'un sel double mais nous pencherions plutôt pour un sulfate... quoiqu'il en soit, le fer à cheval que tient notre amazone en dit assez sur la nature du corps à utiliser pour cette première opération.

Pour terminer ces notes sur le jeu d'enfants, nous ne pouvons que citer ce commentaire de l'Evangile selon Saint Luc (verset 49, chapitre XII) tiré de l'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, p.271 :

"Je suis venu mettre le feu dans la terre, et que veux-je, si ce n'est qu'il s'allume ?"
 
Nous ajouterons que cette terre ne peut être mise à feu que par l'entremise de l'eau et de l'air, qui forment par cabale, les deux éléments du Mercure philosophique.

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