La révélation d'Eyrénée Philalèthe (VI)



revu le 15 juin 2007




Chapitre 6

L'Air des Sages

L'étendue ou le firmament, est appelé AIR1 dans les Saintes Écritures. Notre Chaos2 est aussi nommé Air, et cela n'est pas un secret notable3, car comme l'air firmamental, notre air est le séparateur des eaux4. Notre oeuvre est donc véritablement un système harmonique5 au monde majeur. En effet, les eaux qui sont sous le firmament6 nous sont visibles, à nous qui vivons sur la terre ; mais les eaux supérieures échappent à nos regards en raison de leur éloignement. De même, dans notre microcosme, il y a des eaux minérales issues du centre7 qui apparaissent, mais celles qui sont enfermées à l'intérieur nous sont invisibles, et pourtant elles existent réellement.

II

Ce sont ces eaux dont parle l'auteur de la Nouvelle Lumière : elles existent, mais apparaissent seulement quand l'artiste le juge à propos8. Ainsi, de même que l'air fait une séparation entre les eaux, de même notre Air empêche que les eaux excentrales ne pénètrent jusqu'à celles qui sont dans le centre. Car si elles y parvenaient et s'y mêlaient, aussitôt elles se joindraient d'une indissoluble union9.

III

Je dirai donc que le soufre externe10, vaporeux, comburant, adhère tenacement à notre Chaos11, à la tyrannie duquel il n'a pas la force de résister, si bien que, pur, il s'envole du feu sous l'apparence d'une poudre sèche. Mais si tu sais irriguer cette terre aride avec une eau de son propre genre, tu élargiras les pores de cette terre, et celarron externe sera chassé au-dehors avec les opérateurs du désordre, l'eau sera purgée par l'addition d'un soufre véritable12 de ses ordures lépreuses et de son humeur hydropique13 superflue; et tu auras en ta possession la fontaine du comte Trévisan14, dont les eaux son proprement dédiées à la vierge Diane15.

IV

Ce larron16 est un vaurien, armé d'une malignité arsenicale17, que le jeune homme ailé abhorre et fuit18. Et quoique l'eau centrale soit sa fiancée, il n'ose montrer l'amour si ardent qu'il éprouve pour elle, à cause des embûches du larron dont les ruses sont presque inévitables. Que Diane19 ici te soit propice, qui sait dompter les bêtes sauvages et dont les deux colombes20 (qui ont été trouvées volant sans ailes21 dans les bois de la Nymphe Vénus22) tempéreront de leurs plumes la malignité23 de l'air ; parce que le jeune homme entre aisément par les pores, ébranle aussitôt les eaux polaires supérieures, qui n'ont pas été étonnées par les mauvaises odeurs24, et il suscite une nuée noire : tu y verseras des eaux, jusqu'à ce qu'apparaisse la blancheur de la Lune25. Ainsi les ténèbres qui étaient sur la face de l'abîme seront-elles dissipées par l'esprit se mouvant sur les eaux26.

V

Donc, sur l'ordre de Dieu, paraîtra la lumière. Sépare sept fois27 cette lumière des ténèbres et cette création philosophique du Mercure sera achevée; le septième jour sera pour toi un sabbat de repos28. Depuis ce temps jusqu'à la fin de l'année révolue, tu pourras attendre la génération du fils du Soleil29 surnaturel qui viendra dans le monde vers la fin des siècles30 pour libérer ses frères de toute leur impureté.


Notes

1. On notera avant tout la proximité phonétique de aer (air) et aes (cuivre, bronze, laiton). Il nous faut faire ici un effort de réflexion : il est évident que ces propos sur l'air représentent une allégorie qui doit nous donner une indication en rapport avec ce que Sendivogius écrivait ailleurs dans sa Nouvelle lumière Chymique :

"(L'air) est la matière des anciens philosophes... C'est l'eau de notre rosée, de laquelle est extrait le Salpêtre des philosophes... c'est notre pierre d'aimant... [à laquelle] j'ai donné le nom de Chalybs ou Acier...et que ce que le vent porte dans son ventre, à savoir le Sel Alkali, que les philosophes ont appelé Sal Armoniacum, et végétal, est caché dans le ventre de la Magnésie".

et qui n'a pas de rapport direct avec l'atmosphère. Air, en latin, se dit aer ; nous risquons un rapprochement avec aes par l'intermédiaire de area signifiant aire, espace public. La transition nous mène à aerarium, trésor public placé dans le temple de Saturne, outre les dérivés de la racine aes = airain, bronze qui sont des amalgames. [cf. section chimie et alchimie pour des développements sur l'aes]. Le Sal Armoniacum renvoie à  Ammon, dieu égyptien, parce qu'on préparait cette substance autrefois près de son temple en Lybie, ce qui conduit à Hammon, nom de Jupiter chez les Lybiens. Le sel ammoniac était déjà connu du temps de Pline et de Dioscoride. Aétius, qui vivait au Ve siècle, parle de sels ammoniacaux, sans entrer dans aucun détail. Synésius, évêque de Ptolémaïs, qui vviait à la même époque, dit, dans l'une de ses lettres, que le sel ammoniac [alV ammoniakoV] est très utile, et qu'il se rencontre naturellement dans la nature [Epistol. 147]. Il faut faire observer que le sel ammoniac des Anciens, et même celui dont parlent Avicenne, n'est pas toujours le véritable sel ammoniac, mais le sel gemme. Geber [Djabir, Djafar] dit à ce sujet :

"Le sel ammoniac s'obtient en chauffant dans un vase de sublimation [in alto aludele] un mélange de deux parties d'urine humaine, d'une partie de sel commun, et d'une partie et demie de noir de fumée".

Notre observation se rapproche d'une note de bas de page (DM, I, p.350) où l'on nous précise que Ammon-Râ était ordinairement représentée avec une tête de bélier et parfois avec des cornes spiralées. Fulcanelli rappelle que :

"... le bélier est l'image de l'eau des sages... Ammon, médiateur salin"

qui réalise la concorde, l'unité et la perfection dans la pierre philosophale. Ce bélier, ces cornes spiralées nous rappellent aussi les noms adoptés pour qualifier le 1er signe du zodiaque : Arès, Ariès. Fulcanelli insiste sur la distinction capitale que l'étudiant doit faire entre les deux termes qui ne se rapportent point au même sujet. Précisons donc ici qu'Ariès est le symbole du signe du Bélier et qu'il en porte donc les attributs hiéroglyphiques : le bélier, chacun le sait, porte une toison de laine. Cette toison a fait l'objet d'une part d'une allégorie mythique : c'est le voyage des Argonautes, partis à la recherche de la toyson d'or ; d'autre part, d'une allégorie hermétique : c'est la toyson d'or qui se rattache au Splendor Solis. Arès serait plutôt des parties de Mars : il s'agit d'un agent destructeur dont la particularité est d'être opposé, en particulier, aux divinités solaires [du Soufre], personnifiées par Zeus, etc. C'est ici qu'il faut évoquer le chêne. Nous renvoyons à une autre section sur le sujet. Que l'on sache en substance que aesculus (= chêne rouvre) est consacré à Jupiter.


hêtre, chêne rouvre et chêne yeuse

Cette histoire de chêne a été l'objet de contre-sens étonnants par association avec la kermésite, du nom d'une variété de chêne méditerrannéen, dit kermès. La kermésite est du trisulfure d'antimoine. Elle est présente dans beaucoup de traités d'alchimie, à commencer par le Char de Triomphe de l'antimoine, attribué à Basile Valentin. Voici ce qu'en dit J. Sadoul dans son Trésor des alchimistes :

"Ne concluons pas  toutefois trop rapidement que Fulcanelli condamne définitivement le sulfure d'antimoine et lisons le commentaire de ce même passage du maître par Eugène Canseliet dans son édition du Mutus Liber [édition princeps, La rochelle, Rupellae, 1677] : « Que le disciple, en ce lieu, conserve pourtant toute sa prudence ; la mise en garde, résolument développée par Fulcanelli sur près de cinq pages [Canseliet évoque le passage que nous avons commenté aux DM, I, pp. 396-401] à l'occasion du même problème, pourrait fort bien ne cacher que le dessein d'enlever aux indignes le bénéfice d'une base solide, sûre et de facile acquisition... Nous pourrions équitablement reprendre à notre bénéfice la parole du vieux Dujols et déclarer que, de la confidence, nous avons passé nous-mêmes presque à la répréhensible divulgation »..."

Il est possible de trouver un rapport entre la confection du dissolvant universel et le sulfure d'antimoine (cf. Mercure philosophique et la Pierre philosophale). La stibine (stibnite, antimonite), de formule Sb2S3, cristallise dans le sytème orthorhombique.


stibine

La stibine était connue et utilisée dans l'Antiquité comme fard pour les yeux, ainsi que l'indique le mot grec stibi qui désigne ce fard d'après les notes de Pline.  Elle a été également utilisée comme pierre décorative au Japon.  Les cavités des filons de minerai de l'île de Shikoku (Ishinokawa) renfermaient de nombreuses druses de cristaux linéaires, dont certains mesuraient 1 m de long et plusieurs centimètres de large. Ces baguettes étaient utilisées par les Japonais pour l'entourage de leurs jardins miniatures, comme tuteurs pour les plantes et en décoration de leurs intérieurs. La stibine existe dans des filons spéciaux de quartz comme principale composante, habituellement aurifère ; on la trouve également dans certains gisements hydrothermaux de minerai de plomb et d'argent.  Elle est souvent accompagnée par le cinabre, l'orpiment et le réalgar.  Mais les grands gisements de stibine dans le monde résultent du remplacement métasomatique des calcaires et des schistes, comme au Mexique (San José del Oro), en Algérie (Hamman Meskoutine), et en Chine (Si-Kvan-Tchan, dans la province du Kiang Si).  Les filons de minerai représentent le type de gisements le plus nombreux.  Ils sont abondants en France (Auvergne, Vendée, Corse), en Allemagne (Wolfsberg, Goldkronach), en Toscane, en Tchécoslovaquie (Bohu-tin, Magurka, Kremnica), en Roumanie (Cavnic, Sacaramb, etc.) et en Russie (Nikitovka).  Certains de ces gisements sont célèbres pour la beauté et la taille des cristaux, comme Kostajnik (Yougoslavie), Pereta et Cetina (Italie) et Lubilhac (France).

Que peut-on retenir de l'antimoine de ces propriétés chimiques qui pourraient plaider en faveur de son utilité dans le grand oeuvre ? Voyons d'abord les sels : on retiendra les sulfate Sb2(SO4)3 et nitrate Sb(NO3)3 ; on sait aussi que l'antimoine est soluble dans plusieurs acides organiques dont l'acide tartrique. Alors que le trisulfure naturel - décrit explicitement par E. Canseliet - et celui qui est préparé par voie sèche sont noirs, le produit obtenu par précipitation aqueuse a une belle couleur rouge-orangé ; il cristallise par chauffage en noircissant ; si la vapeur est refroidie très brutalement, le sulfure vitreux orangé est obtenu. Des dérivés organiques peuvent être obtenus tels que les distilbines qui sont de synthèse délicate : on utilise la méthode de Paneth qui consiste à utiliser des radicaux libres méthyle ou éthyle sur un miroir d'antimoine déposé dans un tube de verre. L'antimoine peut être employé dans des alliages, comme élément durcissant à base d'étain et surtout de plomb. Voila les éléments que nous avons assemblés qui peuvent plaider en faveur de l'antimoine... E. Canseliet semble parler d'or à propos du stibium comme dans La Femme sans tête (l'Alchimie, p.86) :

"Si l'on a connaissance assez communément, que le cercle crucifère demeure le signe de la terre, on ignore plus généralement, que ce symbole astrologique évoquait aussi, en alchimie, la première matière du Grand Oeuvre, tandis que le même petit dessin désignait, en spagyrie, l'antimoine ordinairement débité dans les drogueries".

D'abord, en astrologie - et nous savons de quoi nous parlons - on oublie trop souvent que le soleil ne fait rien d'autre que refléter le mouvement apparent de la terre, considéré précisément dans son mouvement géocentrique ; dès lors, il serait beaucoup plus logique que ce symbole soit remplacé par celui de la terre : autrement dit, le symbole hermétique du  est... . Poursuivons... L'air auquel il est fait allusion se rapporte à l'airain, c'est- à-dire à l'amalgame philosophique ou Mercure préparé. Toutefois, nous allons évoquer ici la figure du philosophe Thémiste [qui aurait peut-être été l'ami de l'empereur Valeus, c. 364 av. J.-C.] dans un extrait tiré d'un de ses ouvrages : Des éléments actifs, l'air et le feu :

"L'air universel est le ciel. Les vertus des autres corps y passent comme par un crible. C'est le premier corps diaphane qui reçoit toutes les qualités et n'en retient aucune. Il approche de la nature spirituelle et pour cela il est sous-entendu dans le magistère des sages sous le nom d'ange, de génie, de démon, d'esprit. La région inférieure de l'air est comme la gorge d'un alambic, par où les vapeurs montent jusqu'à sa partie supérieure, où elles se condensent en nuées par le froid, et, réduites en eau, elles retombent aussitôt. C'est ainsi que la nature, en sublimant et cohobant l'eau par une distillation assidue et réitérée, la rectifie et la fortifie. Dans ces opérations, la terre est à la fois la cucurbite et le récipient."

F. Hoefer [Histoire de la chimie] considère que cette image, aussi vraie que grandiose, suppose une connaissance trop approfondie de la pratique et de la théorie de la distillation pour pouvoir appartenir à Thémiste le sophiste. La rosée de mai évoque l'une des substances servant à préparer le dissolvant : il s'agit sans doute d'un carbonate, peut-être le natron [carbonate de soude] ou le borith [carbonate de potasse]. L'eau de la rosée est le dissolvant à l'état liquide, tel qu'il est obtenu à une haute température. Cette rosée de mai se rapporte à  et à Thémis dont nous avons montré dans la


Clef VI des Douze Clefs de Philosophie

section sur les Gardes du corps de François II, qu'elle représentait l'allégorie masquant la chaux ou le carbonate de chaux. On peut en voir de nombreux exemples dans l'iconographie [Douze clefs de Basile Valentin, etc.] Le salpêtre des philosophes se rapporte au sel alkali qui constitue le Mercure philosophique ; il n'a donc à voir qu'indirectement avec le nitre dont l'emploi est antérieur et se place au 2ème oeuvre qui a trait à la préparation du Mercure. Le texte de Sethon se place donc à un moment du travail qui se situe au début du 3ème oeuvre et dont l'objet est d'abord d'animer ce Mercure qui, seul, peut « ouvrir » les métaux. Quant au bélier qui est le symbole de l'eau des sages, il se rapporte à cet antimoine saturnin dont nous avons dévoilé l'identité dans la section sur la prima materia et aux Gardes du corps. Cette eau des sages, c'est aussi le lait de la Virgo paritura dont le nectar nourrit Apollon au 2ème oeuvre. Le sens du chêne est connu par le truchement de son parasite, la galle. Cette noix de galle a des rapports avec l'ionosphère dont parle E. Canseliet dans ses Etudes de symbolisme. En effet, sous le rapport même du volume, on ne sera pas étonné que les proportions soient presque semblables entre d'un côté la masse du Compost augmentée de celle du Soufre, et de l'autre côté celle du chêne et de la galle qui contient le kermès ou teinture. Sous cette allégorie d'une grande poésie, les alchimistes ont caché un haut point de science sur lequel nous pouvons donner quelque éclaircissement. Et d'abord, prenons le chêne ; en latin, on a vu qu'il en existait de plusieurs sortes : le chêne kermès ou chêne méditerranéen, le chêne rouvre, dédié à Jupiter [donc à Thémis] et le chêne robur [
variété très dure qui symbolise l'airain, i.e. l'amalgame philosophique]. En grec, le chêne [
druV] contracte des rapports, par voie d'assonance avec priV, la fleur du chêne kermès, c'est- à-dire le kermès par le truchement de prinoV [chène yeuse et aussi chêne kermès] et aussi avec l'action de « fixer, attacher, serrer fortement » par priw. Le chêne constitue donc cet airain sur lequel vient se fixer la « noix de galle » traduit par khkiV [matière qui fond sous l'action du feu : il s'agit de la matière philosophique qui se dissout dans l'airain par l'intermédiaire du feu secret ; elle permet par khkaV de comprendre pourquoi les adeptes parlent par cabale « d'outrages, d'insultes »]. Le pseudo-Flamel dans les Figures hiéroglyphiques écrit à un moment qu'il faut se souvenir « d'un vieux chêne creux ». Or, en grec, un vieux chêne creux se dit sarwniV  [qui se rapproche de Sawnitikh : syrte, qui a rapport avec le sable, c'est-à-dire la silice]. Et nous avons vu, dans les expériences d'Ebelmen, que la silice servait de fixateur au médiateur salin qu'elle empêche de se volatiliser précocément. Nous reverrons bientôt l'emblème du chêne en liaison avec le bouclier à l'occasion de l'écu de Tentzel.

2. Ici, Philalèthe parle du deuxième chaos, c'est-à-dire du mélange Lion vert-Rebis. C'est bien ainsi qu'il faut comprendre Fulcanelli (Myst., p. 95) :

"Quant à l'allégorie du mélange ou de la combinaison de cette eau primitive issue du Chaos des Sages, avec une seconde eau de nature différente... [résulte] une troisième eau qui ne mouille point les mains, et que les Philosophes ont appelée tantôt Mercure, tantôt Soufre, selon qu'ils envisageaient la qualité de cette eau ou son aspect physique".

A priori, il semblerait bien qu’en fait, deux substances soient appelées Mercure  ou Soufre  en fonction de leur qualité (liquide ou solide) ou de leur couleur (blanc ou rouge). Le Chaos des Sages représente le sujet minéral brut. Ce sujet, symbolisé par le globe crucifère, n'est autre chose que cette « terre damnée » ou Lucifer [Vénus - Aphrodite]. L'eau primitive, issue de ce chaos, n'est autre que de l'eau de chaux. Cette première eau est utilisée dans une 2ème solution qui procure de la potasse caustique. Une autre interprétation - peut-être plus proche de la vérité compte tenu des possibilités de nature - consiste à considérer deux opérations : dans la première, le Chaos des Sages symbolise des matériaux salpêtrés qui fournissent le nitre [cf. section sur le salpêtre] ; l'eau primitive résulte de l'opération par laquelle le salpêtre se trouve purifié ; dans un second temps, ce salpêtre purifié est mis à fondre dans un creuset (2ème eau) qui procure l'alkaest de Glauber : il correspond sans doute au borith des Anciens. Enfin, la troisième eau est le dissolvant réputé universel ou Mercure philosophique dont l'animation procure l'ouverture des métaux. L'expérience montre qu'un autre corps doit être ajouté au Mercure afin de le fixer ; nous avons parlé plus haut de cette substance qui est universellement répandue. Par combinaison avec le 1er Mercure et le Sel des Sages, ces deux solutions donnent lieu à un 3ème mélange qui, à froid, est « une eau qui ne mouille point les mains » ; il faut entendre ici une eau ignée. Pour le reste, les alchimistes ont souvent dit que deux matières étaient nécessaires à l’ouvrage, un minéral et un métal. Il y a donc lieu d’être prudent et il est presque certain qu’à un moment donné, le métal, qui doit correspondre au Soufre, est incorporé au Mercure ; dans un premier temps, le Mercure, à l’état hydraté, doit apparaître sous une forme pâteuse ou gélatineuse après sa séparation d'avec le sujet minéral, lequel est proprement détruit lors de cette opération ; ce premier Mercure, ensuite, est oxydé et réduit à l’état anhydre où il possède alors une qualité qui le rapproche du Soufre et du principe fixe. C’est peut-être ce qu’évoque Fulcanelli quand il parle du soufre corporifié (Myst., p.138) :

"C’est pourquoi les Sages, sachant que le sang minéral dont ils avaient besoin pour animer le corps fixe et inerte de l’or n’était qu’une condensation de l’Esprit universel, âme de toute chose ; que cette condensation sous la forme humide, capable de pénétrer et rendre végétatifs les mixtes sublunaires, ne s’accomplissait que la nuit, à la faveur des ténèbres, du ciel pur et de l’air calme... les Sages, pour ces raisons combinées, lui donnèrent le nom de rosée de Mai ".  

Mais le soufre corporifié, c'est encore le Mixte formé du sulphur  et du Sel ou principe de liaison . Ce sang minéral trouve son équivalent hermétique dans la noix de galle ; le corps fixe et inerte de l'or renvoie au squelette silicato-alumineux ou « résine de l'or ». La condensation sous la forme humide va consister à animer le Mercure, c'est-à-dire à le fondre ; le problème est d'arriver à faire en sorte qu'il ne se volatilise pas précocément. Autrement dit, il faut arriver à trouver un lien pour ce Mercure afin de le fixer assez longtemps. Voyez encore les réflexions précédentes sur la rosée de mai (1, 2, 3). Fulcanelli revient sur le chaos métallique (Myst., p. 168) quand il tente de donner une description charitable du premier agent :

"Pour obtenir le premier agent, il faut se rendre à la partie postérieure du monde, là où l'on entend gronder le tonnerre, souffler le vent, tomber la grêle et la pluie ; c'est là qu'on trouvera la chose si on la cherche" (d'après Haymon, Epistola Haimonis de quatuor Lapidibus Philosophicis, pp. 497-501, t. VI du Theatrum Chemicum).

Comme d'habitude, on aura intérêt à prendre cette recommandation avec un grain de sel... et à renverser la proposition : c'est une version originale du renversement des pôles. Pour obtenir le premier agent, nous aurons donc besoin d'un lieu serein et d'un ciel pur (1, 2, 3, 4), à l'époque de l'équinoxe du Printemps et de préférence la nuit [arcana nox]. Nous ajouterons expressément deux choses :
- que la préparation du sulfure d'antimoine a d'étranges analogies avec ce que décrit Haymon dans son Epistola (cf. la Pierre philosophale) ;
- que ces « fèces » mercurielles sont considérées habituellement par les alchimistes comme de peu de valeur et doivent être rejetées [cf. section du tartre vitriolé] ;

Quant au sujet grossier de l'Oeuvre, on sait qu'on lui a donné tous les noms imaginables afin d'induire les insensés en confusion. Les uns l'ont confondu avec le Mercure commun (
l'un des composés du dissolvant universel) tandis que les autres l'ont identifié au hiéroglyphe céleste réservé au signe astronomique du Bélier (Ariès). Ici, toutefois, on l'a dit, c'est momentanément le second chaos qui retiendra notre attention. Nous relèverons au passage cete sage remarque de Fulcanelli (Myst., p.198) :


Toyson d'or, hôtel Lallemant, Bourges [cliché Alain Mauranne]

"Vous comprendrez pourquoi la Toison d'or est suspendue au chêne, à la manière de la galle et du kermès, et vous pourrez dire, sans offenser la vérité, que le vieux chêne hermétique sert de mère au mercure secret."

Voilà du grand Fulcanelli ! Il en est de ces phrases comme de démonstrations mathématiques, qui nous semblent musicales à force d'être belles. On pourrait dire la même chose à propos d'un fragment de poème de Mallarmé, véritable épitaphe :

"Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change" (Poésies, Hommages et tombeau, le tombeau d'Edgar Poe).

Pour notre propos cependant, ce fragment nous serait plus utile :

"De l'éternel azur, la sereine ironie" (Poésies, l'Azur).

[Pour la galle, voir 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 ; pour le kermès, voir 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8; pour le chêne, voir 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 ]

Ce chaos des Sages, dans lequel les quatre éléments sont enfermés, est dénommé - d'après Fulcanelli - pierre des philosophes (DM, I, p. 241) ; l'Adepte se livre ensuite à une énumération de minéraux que nous avons évoqués ailleurs, digne de Jules Verne ou de Georges Pérec, avant de dire l'essentiel :

"On l'appelle encore dragon noir couvert d'écailles, serpent venimeux, fille de Saturne et « la plus aimée de ses enfants »."

L'examen de la postérité de Cronos ne nous laisse le choix que d'une seule hypothèse : . N'oublions pas que Zeus ne dut d'échapper à la mort que grâce à sa mère, Rhéa, qui substitua une pierre enveloppée de langes à l'enfant. Beaucoup plus tard, il entra en rébellion contre son père et le força à restituer ses frères et se soeurs. Avec leur aide, il combattit les Titans fidèles à Cronos et s'empara pour toujours du pouvoir. Il n'est pas difficile de comprendre que la phrase de Fulcanelli doit être renversée en genre et qu'il faut lire : "fils de Saturne, le moins aimé de ses enfants". Il faut prendre garde, au texte qui suit immédiatement (p. 241) et à la page qui suit (p. 242 donc), où Fulcanelli évoque le Chaos de la Création (qui est alors le Chaos originel, i.e. le 1er chaos, soit le 1er Mercure) :

"Cette substance primaire a vu son évolution interrompue par interposition... d'un soufre infect... qui en empâte le pur mercure, le retient et le coagule."

et p. 242 :


Madathanus, Aureum seculum redivivum, 1677

"C'est la raison pour laquelle ils ont dépeint symboliquement leur matière en son premier être sous la figure du monde, qui contenait en soi les matériaux de notre globe hermétique, ou microcosme, assemblés sans ordre, sans forme, sans rythme ni mesure".

ce qui correspond à un monde proprement corrompu. L'emblème de Madathanus est un classique de l'iconographie alchimique : on y voit une digamma ou sceau de Salomon, symbole double [eau ignée et feu aqueux], un globe crucifère [la Terre, hiéroglyphe de Thémis, voilant un sel de chaux qui est la pierre de Jésus, ancien nom du gypse]. Le point central représente l'élément fixe, peut-être l'alkali fixe de Lémery. [cf. aussi la porte alchimique de la villa Palombara]. Cette figure représente le résumé du 1er oeuvre ; on y trouve en effet le sujet original et la façon de le traiter afin de réaliser la préparation du Mercure philosophique. Le stibium symbolise la Terre damnée qui, traitée par l'épée du chevalier, servira à oindre les enfants de Latone ; cette Terre sera ensuite préparée par l'eau et par le feu, dans le même temps : par là se trouve définie la première matière. D'autres précisions sont données dans la section sur les Gardes du corps. On pourrait dire bien d'autres choses sur ce sujet des Sages : il est, en effet, assimilable aux Titans [titan, proche de titanoVchaux], fils d'Ouranos et de Gaïa ; Ouranos est le firmament qu'évoque Philalèthe ; Cronos [assimilable à l'épée du chevalier] libère les Titans du sein de la Terre [Gaïa]. Après la chute de Zeus, ils sont plongés dans le Tartare [TartaroV= Tartaros personnifié s'unit à Gaïa et engendre Typhée ( = Tujwn) ; le monstre de Cilicie fut précipité dans le Tartare par Zeus]. Au plan hermétique, on peut y voir les correspondances suivantes : Zeus représente avant tout l'air [aes], c'est-à-dire l'Esprit. Or l'esprit en alchimie a toujours été assimilé au Mercure philosophique, c'est-à-dire au dissolvant universel. Typhon n'est pas étranger à Héra dont la légende rapporte qu'elle aurait pu enfanter ce monstre, se vengant ainsi de Zeus : alors qu'elle était enceinte d'Athéna, la déesse Métis fut en effet avalée par Zeus qui craignait que l'enfant qu'elle portait ne vint à le détrôner. Nous voyons l'évidente correspondance hermétique. Zeus est bien assimilé au Mercure, qui, son temps révolu, doit laisser place à plus jeune que lui. Dans la légende, c'est Athéna qui sort tout armée de la tête [Caput] de Zeus. Cette légende a été utilisée par Michel Maier dans l'Atalanta fugiens [cf. emblème XXIII]  N'oublions pas qu'Athéna est la déesse qui veille, avec une bienveillance particulière, sur l'agriculture. Or, en alchimie, véritable « agriculture céleste », la pousse des épis est assimilée à la naissance des cristaux. Il y a plus : Athéna est la déesse qui garantit l'équité des lois et leur juste application : elle tient donc de Thémis [la Justice] mais aussi de la Prudence [n'oublions pas qu'elle est fille de Métis, qui personnifie cette vertu] et de la Tempérance. Athéna possède donc toutes les caractéristiques d'un Compost canoniquement préparé. Son casque [cassus = cassito = dégoutter] atteste de son caractère chaulé et ouvert. Il n'est pas sans intérêt de savoir que c'est Héphaïstos qui permit la naissance d'Athéna en fendant d'un coup de hache le crâne de Zeus et Héphaïstos présente des correspondances hermétiques : il semble qu'il soit fils d'Héra qui le conçut sans père par jalousie vis-à-vis d'Athéna ; il serait alors frère de Typhon, à moins qu'il ne s'agisse de Typhon lui-même. Quoi qu'il en soit, Héphaïstos a un aspect gnomique [reportez-vous aux deux gnomes de la cheminée alchimique du château de Fontenay-Le-Comte] et est particulièrement hideux, littéralement « dégoutant ». On dit qu'Héra, effrayée d'avoir engendré un tel monstre, le précipite dans la mer où il est élevé par Téthys, la mère nourricière de l'Oeuvre. Il est encore l'époux d'Aphrodite qui le trompe avec Arès ; Héphaïstos surprend les deux amants en flagrant délit et les emprisonne dans un filet. Héphaïstos est le dieu de la métallurgie et le forgeron officiel des héros. Héphaïstos joue donc, en langage hermétique, le rôle d'un agent qui catalyse la cristallisation et permet de conjoindre les deux extrémités du vaisseau de nature [l'allégorie de la prise au filet d'Arès et d'Aphrodite étant la stricte réplique de la prise au filet des poissons de la gravure de Lambsprinck qui nagent dans la mer hermétique].

Ce rôle d'agent - qui consisterait à lier et délier - semble attesté par la légende qui veut que ce dieu magicien enchaîne sa mère - Héra - sur un trône d'or qu'il vient de lui offrir. D'une certaine façon, il semble que les destins d'Héphaïstos et de Typhée soient liés, puisque c'est sous la masse de l'Etna que Typhée, démon des volcans, passe, en général, pour expier, dans la chaleur et le fracas d'Héphaïstos, sa révolte contre Zeus. Dans une des îles Lipari, selon Pythéas, où officie le dieu boiteux, il s'accomplie des prodiges : si l'on dépose près de certaines crevasses du fer brut avec un peu d'or comme salaire, on retrouve le matin suivant, merveilleusement façonné, le travail qu'on avait souhaité. On peut continuer ainsi à gloser sur le symbolisme ; par exemple, nous pourrions ajouter que la tête de Zeus [kraV] peut être assimilée au sommet d'une montagne, celle que l'on voit sur une autre des gravures de Lambsprinck où l'on aperçoit le fils et le conducteur et que cette époque de l'oeuvre est contemporaine de l'apparition de l'alliage [krasiV] ou amalgame philosophique. Fulcanelli, [p. 400 des DM, I] cite l'Introïtus mais continue à parler du Chaos original alors que Philalèthe parle de l'un des constituants du Lion vert (ou dissolvant universel). E. Canseliet, dans son Alchimie, au chapitre de l'Arbre alchimique dit ceci du second chaos :

"... de l'arbre sec, hiéroglyphe du corps mort... qu'il faudra ressusciter et animer par son eau vive."

puis évoque le chêne :

"Quand on sait que les alchimistes appelèrent du nom de chaos leur matière, leur mater, on comprend mieux que le petit Jésus [comprenez le Regulus] soit venu au monde dans une caverne..."

Nous conseillons au lecteur d'examiner la planche xxiii de l'Aurora consurgens sur le sens à donner à cette allégorie, et notamment sur le pélican. On rapprochera de cette description les remarques de laboratoire de P. Berthier et surtout de J.J. Ebelmen. Nous prendrons garde, cependant, de ce que cette scène de la crêche puisse masquer au contraire un stade très précoce de l'oeuvre ainsi qu'on l'a dit dans un des chapitres précédents [Introïtus, III, le petit- Jésus] Les cristaux apparaissent en effet dans des « cavernes » [argilla] au sein de la masse mercurielle. Dans la Toison d'or, c'est plus précisément qu'E. Canseliet entretient l'équivoque :

"De même devons-nous nous souvenir de ce que nous rapporte Fulcanelli de cette tête de diable qui se voyait à Notre-Dame de Paris, que le peuple de Paris appelait Maistre Pierre du Coignet... offrant... le saisissant hiéroglyphe du chaos primordial...et là reposent en outre la cause secrète... de la nativité nocturne, à l'abri d'une caverne profonde, du tout petit enfant de Bethléem de Juda."


la Nuit

La Nuit ou Nyx, chez les Latins, n'a pas l'aspect policé des divinités de l'Olympe. Elle est la fille de Chaos, combattant sans cesse les forces de lumière, en forme de furie désordonnée et mystérieuse. Ainsi, contre toute apparence, la naissance dont nous parle E. Canseliet est pleine de bruit et de fureur, s'effectue au sein de la tempête et naît dans une première phase de grande instabilité. Là encore, on s'épuiserait en vain à trier le bon grain de l'ivraie [au sens propre de l'expression d'ailleurs] et il est fort possible que la Nuit symbolise, là encore, cette arcana nox, inséparable de la préparation de l'Arcanum duplicatum. Cela, du coup, expliquerait aussi le caractère double de l'étoile des sages dont parlent les Adeptes. Quant à la pierre du coignet, c'est du début de l'oeuvre qu'il s'agit : c'est la maîtresse pierre du coin ou de l'angle, cette pierre angulaire qu'évoque Fulcanelli (Myst., p. 61) :

"Quant à la taille de cette pierre angulaire, - nous entendons sa préparation -, on peut la voir traduite en un fort joli bas-relief de l'époque, sculpté à l'extérieur de l'édifice, sur une chapelle absidiale, du côté de la rue du Cloître-notre-Dame."

Nous ajouterons que cette pierre angulaire a pour nom cabalistique le Gay sçavoir :

"Les anciens Incas l'appelaient Langue de cour, parce qu'elle était familière aux diplomates, à qui elle donnait la clef d'une double science."  (Myst., p. 58)

3. c'est-à-dire, traduit de la Langue des Oiseaux, il s'agit d'un mystère scellé. Le "scel" est bien sûr le vase de nature. Mais la portée du symbolisme s'étend bien au-delà de ce terme. N'oublions pas que l'Introïtus est écrit en latin : « un mystère notable » se traduit donc par « insigne arcanum ». En deux mots, Philalèthe révèle la nature du feu secret. Arcanum renvoie au tartre vitriolé et insigne veut dire « remarquable, signé » ; nous avons vu dans d'autres sections [Gardes du corps notamment] que deux signes brillants apparaissaient très souvent, traduits du grec stibew ou marmaroV qui se signalaient ainsi très souvent à l'attention des lecteurs. Nous ferons dans le chapitre 8 d'autres commentaires qui viendront étayer un peu plus ce que nous disons ici.
4. c'est littéralement l'appariteur, le grand ordonnateur. Nous avons déjà envisagé ce point de science ; on retrouve souvent cette image dans l’iconographie, par exemple dans la VIe Clef de Basile Valentin.


VIe Clef de Basile Valentin

Un évêque consacre le mariage des époux royaux. On doit ici se rappeler d'une autre image, tirée du Théâtre de l'Astronomie terrestre d'Edward Kelly ; il écrit au chapitre neuvième

 
"Les anciens philosophes ont énuméré plusieurs types de conjonction, mais afin d'éviter une vaine prolixité je dirai, sur la foi du témoignage de Marsile Ficin, que la conjonction est l'union de qualités distinctes ou une équation de principes, à savoir, le Mercure et le Soufre, le Soleil et la Lune, l'agent et le patient, la matière et la forme. Lorsque la terre vierge, ou féminine, est totalement purifiée et purgée de toute superfluité, vous devez lui fournir un époux adéquat; car lorsque le mâle et la femelle sont conjoints au moyen du sperme, une génération peut survenir dans le menstrue. La substance du Mercure est connue des Sages comme la terre et matière dans laquelle le Soufre de la Nature est semé, qu'il s'y puisse putréfier, la terre étant sa matrice.[La conjonction du Soleil et de la Lune]


[Marcile Ficin était un humaniste italien (1433-1499) ; encouragé par Cosme de Médicis, il traduisit Platon et publia en 1482 une Théologie platonicienne. Son rôle dans l'hermétisme de la Renaissance est capital puisqu'on lui doit la traduction du Corpus Hermeticum ; il effectua cette traduction en quelques mois, du vivant de Cosme qui mourut en 1464, et  appela sa traduction le Poimandres (du nom du premier traité du Corpus Hermeticum). On trouvera cette histoire bien détaillée dans le Giordano Bruno et la Tradition hermétique de Frances A. Yates (Dervy, réed. 1996 dont la traduction française, toutefois,  n'est pas sans défaut) ainsi que dans la Révélation d'Hermès Trismégiste (A.J. Festugière, Les Belles Lettres, réed. 1990, 3 vol.). Marcile Ficin peut être considéré comme l'homme le plus savant de son époque et, comme on l'a dit, le propagateur le plus zélé de la philosophie de Platon [outre Platon, on lui doit des traductions des oeuvres de Plotin, Jamblique, Proclus, etc.]. Il était, de plus, mis au nombre des alchimistes. Il se livra à des occupations astrologiques, concurremment à ses études philosophiques ; elles devaient le conduire aux théories de l'alchimie. Le De arte chemica [Bibliotheca Chemica Curiosa, t. II, pp. 172-183] ne semble pas renfermer des observations originales ; il ne ferait [c'est l'opinion de F. Hoefer] que reproduire les idées spéculatives et allégoriques des alchimistes de l'école arabe.]

Ce texte d'E. Kelly est assez clair : le principe mercuriel est bien une
Terre ; il est issu de deux substances ; le Soufre est cette chaux métallique qui trouve son équivalent dans la noix de galle : de là, ce sang minéral et ce sang des Innocents [cf. Fig. hiér.] évoqué plus haut. La Terre est bien cette matrice qui assure la dissolution des époux royaux - la vraie putréfaction - avant la « renaissance » ou rajeunissement du Corps : le vieillard doit alors faire place à plus jeune que lui ; c'est la vraie sublimation philosophique.
C'est donc bien au mariage royal que nous convie E. Kelly ; notez la similitude entre ce

"... vieil homme [qui] transvase le contenu d'un second urinal, à savoir du sang ainsi qu'un enfant ailé, dans un troisième qui repose sur de la paille et contient la Lune couchée sur le dos dans de l'eau noirâtre"

et le geste que fait le vieillard, à la droite du sacrement royal, dans la VIe Clef de B. Valentin. Voici donc l'infusion du Rebis, en son premier état, dans le vase de nature, l'eau noirâtre évoquant le Lion vert. Rapprochons cette image de la figure XI du traité de Lambsprinck.

légende :

"Le Père et le fils sont unis par les mains avec le conducteur. On doit sous-entendre ici le corps, l'Esprit et l'Ame".

texte :

"Le père, un vieillard est issu d'Israël, - Il n'a qu'un fils unique...- Un conducteur lui impose douleur sur douleur...- Le conducteur a parlé en ces termes au fils : - Je suis venu ici afin  de te conduire en tous lieux, - A l'extrême cime de la montagne la plus haute..." (in G. Ranque, la Pierre Philosophale, pp. 180-181).

Le conducteur, figurant sous l'aspect d'un vieillard avec des ailes (un ange) représente une partie du dissolvant universel, donc le Mercure philosophique au même titre que l'évêque de B. Valentin. Il s'agit du messager, de l'appariteur (viator), i.e. le moyen, milieu ou procédé par lequel le principe Soufre peut être uni au principe Mercure ou Sel (il s'agit du 1er Mercure). L'extrême cime de la montagne représente une couleur bleu foncé (caerula, caeruleus), violette, qui n'est pas sans nous rappeler la couleur de la fève, noir bleuâtre. C'est le résultat de la conduite bien tempérée du feu secret à la toute fin de la Grande coction. Nous ajouterons que l'objet de la Grande coction est de réaliser la conjonction des deux extrémités du vaisseau de nature, c'est-à-dire la cristallisation progressive des chaux métalliques [Âme] au sein de la matrice formée de Terre [Corps] dont nous parlons surtout dans la section sur le Mercure (1, 2). Une autre image de cette scène a été saisie dans une des planches de Johann Daniel Mylius en son recueil, Philosophia reformata, paru en 1622. 


Philosophia reformata, planche 5
J. Van Lennep (Alchimie, p.207) y voit un adepte ailé. Nous avons de bonnes raisons d'y reconnaître notre appariteur dont le bonnet phrygien nous laisse deviner le lien avec Cybèle ; et plutôt qu'un réchauffement près du brasier, ses mains évoquent davantage une sanctification des deux principes sur lesquels il n'y pas lieu de s'étendre.
5. C'est là une allusion, par assonance, au « sal harmoniac » que l'on a déjà évoqué mais c'est non moins une allusion à l'harmonie et à la concorde. Il y a donc là double allusion que nous avons retrouvée dans ce texte d'Artephius :

"... Prenez, dit-il, de l'or brut feuilleté ou calciné avec du mercure, et jetez-le dans notre vinaigre [acetum : vinaigre, esprit caustique], fait d'antimoine saturnien, de mercure et de sel de Jupiter dans un grand vaisseau de verre...".

E. Canseliet, dans son Alchimie (L’arbre alchimique, p.105-125, in Atlantis, 1934) évoque aussi ce pouvoir narcotique ou sédatif appliqué aux éléments :

"Portant ainsi, sur une branche supérieure, un oiseau noir, l’arbre symbolise, plus clairement encore, cette racine métallique qui résiste à merveille au pouvoir d’oxydation, et qui assure, dans l’harmonie, la naissance du corbeau, de cette terre obscure et nettement distincte de la partie sous-jacente, blanche et volatile. Deux hommes, âgés et remplis d’expérience, discutent, avec animation, sur le problème de la capture pour laquelle vigueur et habileté sont nécessaires".


Splendor solis, 5ème figure, André le Sage

Avec son esprit rationnel et systmatique, Isaac Newton s'est tourné vers tous les procédés "d'ouverture" des métaux et s'est servi notamment de la voie sèche ; il s'agissait d'utiliser du sublimé corrosif [chlorure de mercure HgCl2, appelé encore sublimé vénitien] pour ouvrir les corps de l'antimoine, de l'argent et de l'étain, cela faisant suite à une idée de Robert Boyle d’utiliser de manière conjointe le sublimé mercuriel et le « Sal Armoniack » (chlorure d’ammonium NH4Cl) afin d’augmenter le pouvoir d’ouverture des métaux. Ce sel ammoniac des sages - donc de vertu philosophique - ou sel d'Ammon, Fulcanelli nous en parle (DM, I, p. 350) :

"... que l'on écrivait jadis avec plus de vérité harmoniac, parce qu'il réalise l'harmonie, l'accord de l'eau et du feu, qu'il est le médiateur par excellence entre le ciel et la terre... C'est encore le Signe... le sceau qui révèle... par certains linéaments superficiels, les vertus intrinsèques de la prime substance philosophale".

On ne peut être plus clair ; pour les linéaments superficiels, nous renvoyons le lecteur à l'analyse magistrale du maître sur la galette des rois (Myst., p.190) dont la fève n'est autre que ce petit baigneur évoqué supra (1, 2). C'est l'occasion d'évoquer ici un symbole dont nous n'avons pas encore parlé : le X sur lequel revient à trois ou quatre reprises l'Adepte. C'est précisément au sujet du sel ammoniac dont la traduction reviendrait au X dont il nous dit sur la même page (p. 350) que cette lettre est l'hiéroglyphe grec du verre. Il revient encore sur ce X à la p. 341 ; disons d'abord que X a comme correspondance grecque le c ( soit ks, xi), l'initiale des mots creuset, or, et temps, de même que Christ. On peut en rapprocher la croix de Saint-André X dont le résultat est cet entre-croisement qui signale [qui signe de ce scel] la préparation canonique du dissolvant. Plus loin, nous avons encore droit à une de ces allégories dont Fulcanelli a le secret, où le Sujet des Sages est mis en équation : sXkOH et commenté de cette remarque lapidaire :

" Soufre et potasse pour l'X.. "

C'est encore pour lui l'occasion d'insister sur les moustaches du chat dont l'aspect radié évoque assez bien une mérelle.  Cette mérelle est l'une des inconnues du problème : il s'agit d'une coquille (testa = tuile, vase en terre cuite, écaille, carapace de tortue mais aussi concha = coquillage d'où l'on tire la pourpre de Cassius (1, 2, 3) ; calyx = coquille, carapace, corolle des fleurs). C'est aussi une ammonite (pour Jupiter Ammon). Elle désigne aussi un métier, celui d'enlumineur (argent en coquille) et elle est enfin assimilée à la mère de la lumière (DM, I, p. 414).  Fulcanelli nous décrit bien sûr la mérelle de Compostelle (Myst., p.179)


mérelle de l'Hôtel Jacques Coeur, Bourges [cliché Alain Mauranne]

dont la symbolique renvoie au Mercure, voyageur ou pèlerin. Dans les DM, I, p. 339, la coquille Saint-Jacques, appelée aussi bénitier, est décrite comme le qualificatif appliqué à l'eau mercurielle. À cette occasion, Fulcanelli nous assure que la proportion régulière exige deux parts de dissolvant contre une du corps fixe. Ce corps fixe, enfin, on l'obtient en se rendant dans une demeure souterraine [argiloV] ce qui est conforme à ce qu'écrit Balinous ; ce n'est pas un travail de tout repos [argia] car il s'agit rien moins que de renverser la terre [argiloV] afin d'en extraire cette substance qui se signale [stibew] par sa blancheur [arginoeiV] ; il serait vain [argoV] d'en dire davantage. C'est donc un symbole complexe puisqu'il figure à la fois le Sujet des Sages dont nous donnons sur la figure qui suit  l'exacte teneur encore que sa forme soit un peu différente, mais c'est aussi un réceptacle, en l'occurrence le vase du composé et le composé du vase (le dissolvant). Et ce dissolvant, nous savons qu'il présente d'étroits rapports avec Diane aux cornes [keraoV, proche de keramoV = terre de potier] lunaires ou lune cornée hermétique. Une indication sur ce composé nous est fournie par E. Canseliet (Deux Logis alchimiques, au chapitre : La rosée des philosophes et la Toison d'or) à la Toison de Gédéon mondée par la rosée du ciel. C'est enfin, le résultat final, qu'évoque la pourpre de Cassius. Sans doute devrons-nous aussi méditer cette recommandation :

"... l'artiste de la voie sèche... [ne doit pas trop] pousser vers la pureté, le sel blanc qu'il extrait du tartre des tonneaux. Il convient, en effet, que sa crême de tartre contienne, encore et suffisamment, le carbonate de calcium, indispensable à la coquille". [E. Canseliet, l'Alchimie expliquée sur ses textes classiques, l'Oeuf philosophique]

Dernière indication sur cette coquille ou « testa » dans l'Inscription extérieure (idem, p. 61) :

"... voici donc la photographie (pl. VI) sur laquelle on remarquera, qui surmonte la muraille, le chaperon des tuiles dites canal, qualifiées aussi rondes ou romaines..."



Nous discutons de la crème de tartre dans une section consacrée au Mercure philosophique et à la confection de la Pierre ; il se trouve que le composé, qui par synthèse nécessite le tartre des tonneaux, n'est autre que le carbonate de potasse. On doit l'obtenir pur, ce qui est contrôlé par sa couleur qui doit être parfaitement blanche. Retournons à notre inconnue : X. On l'a dit, x est une consonne complexe formée de k et s, qui, par cabale, renvoient au potassium et au soufre. La matière première serait donc représentée par un sulfure ou un sulfate de potassium. Poursuivant dans la même voie, on pourrait presque dire qu'il s'agit d'un AlK lié. KOH, nul ne l'ignore, est la potasse caustique, base forte. Son étymologie vient de Pottasche, cendres de pot et de Pott, pot. Quant aux potasses carbonatées, elles existent dans les cendres de bois... On pourrait très bien envisager une combinaison avec un sulfate ; dès lors, on ne peut que rester perplexe devant cette attirance des étudiants vers le nitrate, qui, au vrai, ne peut conduire qu'au salpêtre (voir 1, 2, 3)... Nous ajouterons que, parfois, manque de pot, ce ne sont point des météorites mais bien des tuiles qui tombent : Savinien De Cyrano Bergerac en a fait, hélas, l'amère expérience... Cet X, Fulcanelli y revient aux DM, II, p. 315 quand il examine le Sundial du palais Holyrood à Edimbourg où il nous assure que :


"Les alchimistes grecs... assemblaient... deux consonnes du mot CLWROS(vert), le X et le P juxtaposés. Or, ce chiffre typique reproduit exactement le monogramme grec du Christ, extrait de son nom CRISTOS."

Nous devons à celui qui nous a révélé le rébus de l'église de St Grégoire-du-Vièvre d'avoir insisté sur l'importance, en héraldique, du sinople (= vert) :

"On pourrait, accessoirement, citer la Fête du Loup Vert, réjouissance populaire dont l'usage s'est longtemps maintenu à Jumièges, et qui se célébrait le 24 juin, jour de l'exaltation solaire, en l'honneur de Sainte-Austreberthe. Or Jumièges n'est éloigné de Saint-Grégoire que d'une quarantaine de kilomètres...
« Une légende raconte que la sainte blanchissait le linge de la célèbre abbaye, où un âne la transportait. Un jour le loup étrangla l'âne. Sainte-Austreberthe condamna le coupable à faire le service de sa victime, et le loup s'en acquitta à merveille jusqu'à sa mort. » (DM, II, p.316) Pourquoi la couleur verte? La légende ne le dit pas mais alchimiquement « le loup devint vert en étranglant et en dévorant l'âne. »

Cela est dû au fait que par la cabale le vert résulte du rouge. En effet le mot sinople (terme héraldique) vient du bas-latin sinopis qui désigne d'abord la terre rouge de Sinope, avant de prendre, au XIVème siècle, le sens de vert pour des raisons inexpliquées et qui signifiait à la fois rouge et vert ! La vertu secrète du vert vient de ce qu'il contient le rouge. C'est le sang du Lion Vert des alchimistes, le sang du dragon (vert comme un reptile) qui est l'or des philosophes."

Ce sel harmoniac permet à E. Canseliet - toujours dans la Toison d'or (Alchimie, p.204) - de se livrer à une variation sur le thème de Phryxos :

"... quelle étrange et mystérieuse parturition minérale s'accomplit sous la surface bouillonante du bain incandescent... Néphélé disparaît pour laisser la place à Ino [Ino fut appelée Leucothéa] qui tient le rôle du mercure mondé par les sublimations... Ino était la fille de Cadmos et d'Harmonie s'identifiant... le premier à leur cadmie (terre noire), la deuxième, à leur sel harmoniac auquel le labeur philosophal doit d'avoir été nommé art de musique..."


Argus, gardant Io,
Ovidius, Metamorphoseon libri XV , Belgique, Flandre, XVe siècle


Harmonie est le fruit des amours d'Arès et d'Aphrodite, c'est-à-dire, en équivalent chimique de l'acide vitriolique et du potassium ; seuls deux candidats s'offrent à nous : l'alun et le gypse. Nous n'avons plus besoin d'insister sur Arès, qui ne renvoie à Aries que de façon détournée - signe du Bélier (1, 2, 3, 4, 5, 6) et de l'époque canonique du début de l'oeuvre. Sur Aphrodite, allusion directe d'E. Canseliet, dans la 2ème préface aux DM, I, p.24 :

"Retourné sur sa croix, le signe de la Terre  devient celui de Vénus , de cette Aphrodite que les adeptes désignent, plus précisément comme étant leur sujet minéral de réalisation."

Il faut prendre garde aux propos, souvent envieux, de Canseliet ; Lucifer est certes le sujet minéral en tant que dragon babylonien assimilé au Chaos des Sages ; c'est donc en vain que l'on oeuvrerait sur la stibine vulgaire. Fulcanelli, DM, II, p.197 :

"Mais pourquoi Aphrodite etArtémis dominent-elles le cuivre et l'argent, sujets de Vénus et de la Lune ?... Devons-nous accepter ces relations comme véritables... ?"

conclue à une confusion voulue et préméditée. Par notre travail, nous l'espérons, le lecteur aura été convaincu de l'excellence du jugement de Fulcanelli, qui, sans trahir la promesse d'un silence assumé, a eu assez d'audace et d'intelligence pour éclairer d'un regard pénétrant cet arcane. On n'en dira pas autant d'E. Canseliet qui, somme toute, se révèle moins charitable que son maître et dont il faut scruter les notes de bas de page et les préfaces redondantes... Aphrodite renvoie donc non pas au cuivre, ainsi que nous le pensions initialement, mais à un sel de potassium [tartre, salpêtre] ; cela n'est pas étonnant au vu de ce que nous savons désormais : voyez là-dessus le tournoiement du monde et à la parabole du Déluge. Aphrodite est le symbole du sujet des Sages compris en tant que 1er Mercure, c'est-à-dire en tant que Chaos original. Ses pouvoirs sont immenses : entre autres, elle fertilise les champs et protège les mariages. Mais son pouvoir peut aussi s'inverser et elle devient alors une déesse fatale dont la ceinture magique donne à celui qui la ceint un étrange pouvoir de désir perpétuel ; des fruits comme les grenades et les pommes lui sont consacrés ; parmi les oiseaux qui traînent son char, on trouve le cygne ou la colombe, emblème de la fidélité conjugale. c'est ensuite à un compendium du grand oeuvre auquel on assiste : on pense qu'Aphrodite est née du creux d'une vague, aussi blanche et belle que l'écume. Elle a conçu un amour passionné pour Arès, mais surprise par son époux, elle est emprisonnée ainsi que son amant dans un filet.


Vénus et Mars, surpris par Vulcain, Français 137 , Fol. 46v
Ovidius, Metamorphoseon libri XV , Belgique, Flandre, XVe siècle

On retiendra aussi ces lignes d'E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses textes classiques, p.141 au chapitre de La matière prochaine et de sa préparation :

"L'étudiant... devra noter qu'Aphrodite montre sur son bustier, à la hauteur de l'ombilic, le globe crucifère, qui était réservé, dans l'ancienne notation, à la stibine de même qu'à la terre."

Nous attirons l'attention du lecteur sur le bustier, car notre agrandissement montre plus qu'un simpletorse. L'ombilic, nous le savons, correspond à l'origine du monde ; par cabale, on peut aussi le mettre pour omphalos, pierre conique sacrée ; elle était vénérée à Delphes et associée à Apollon dont on aura garde d'oublier que sa soeur était Artémis. E. Canseliet revient sur la signification de l'ammoniac, p. 168, et conseille au lecteur de rechercher sur les images 8 et 11 de son édition du Mutus Liber deux petits symboles dont l'un est celui du tartre et l'autre, précisément, celui de l'ammoniac dont il est assez charitable pour révéler qu'il faut l'entendre, en cabale, comme l'harmoniac des traités anciens, pour désigner le deuxième sel.
6. Ce passage est des plus complexes sur le plan des correspondances ; aussi est-ce avec réserve que nous écrirons ces quelques remarques : sur le plan étymologique, le firmament renvoie à appui (firmamentum), de firmare (= rendre solide au sens métaphorique de la Vulgate). Le firmament de Philalèthe semble donc être la surface du compost qui, de liquide, doit progressivement s'empâter.
7. Il faut comprendre : "le milieu ou moyen permet d'obtenir une eau permanente [le dissolvant universel]".
8. Bien au contraire, Fulcanelli semble formel pour certifier qu'à partir d'un certain moment, l'oeuvre se parfait de lui-même moyennant bien sûr un certain régime de température.
9. Cette union, au contraire, est le pivot du troisième oeuvre. Encore devrait-on parler plutôt de réunion ou de réincrudation. Fulcanelli insiste sur ce point dans  Myst., p.129 :

"Les alchimistes font allusion à cette opération lorsqu'ils parlent de réanimer les corporifications, c'est-à-dire rendre vivants les métaux morts... nous devons voir en ce motif une variante de l'allégorie des Lions vert et rouge, du dissolvant et du corps à dissoudre".



La quinzième figure de Lambsprinck  vient à propos nous exprimer cela :
légende :

"Ici le Père et le Fils sont couplés en un seul afin de demeurer éternellement ensemble."

poème :

"Ici le Père en dormant - Est entièrement changé en Eau limpide - Et par la vertu de cette Eau - Est préparé un bien unique - En même temps qu'un Père nouveau fort et beau - Qui fait aussi un nouveau Fils - C'est ainsi qu'en diverses choses - Ils produisent des fruits innombrables - ... - Le Père, avec le Fils, résident en un seul trône, - Et la forme du vieux maître - Se montre au milieu [moyen] - Vêtue d'un manteau couleur de sang..."

Ici, nous assistons au début de la coagulation ; la phase de la putréfaction est passée ; l'Eau limpide renvoie à la dissolution complète dans le bain des astres ; le bien unique est le Rebis qui est l'objet de la grande coction. Il faut comprendre que ce dissolvant qui - selon certains Adeptes - ne comporterait pas la moindre trace d'acide ou de base, est nourri d'un feu extérieur bien conduit dont Fulcanelli nous indique la température : 1300°C. Cette température est conforme aux observations que nous avons par ailleurs recueillies et qui peuvent être consultées ici. Ce dissolvant permet :

"la réincrudation de l'or naturel... sous la forme saline, friable et très fusible... L'or perd sa couronne... durant un certain laps de temps... il en hérite alors d'une seconde, infiniment plus noble que la première..." (Myst., p. 181).

Les couronnes ne s'empilent pas l'une sur l'autre mais sont acquises successivement.
10. Ici commencent véritablement les opérations pratiques ; il est question d'un soufre particulièrement tenace, qui infeste le chaos primordial ; ce chaos primordial ou originel, nous avons maintes fois montré qu'il ne pouvait être qu'un sel double de potassium et d'un autre métal, celui-ci trivalent. Voyons d'abord comment procéder à la synthèse de l'alun ou sulfate d'alumine et de potasse. Les deux textes que l'on va lire ont été adaptés des Notions préliminaires de chimie (M.F. Malaguti, 1866) et du tome premier du cours de chimie : l'histoire des sels. La chimie végétale et animale de M. Gay-Lussac (Pichon et Didier, Paris, 1828).

Alun I

L'alun s'obtenait ordinairement avant de l'alunite ou alun de Rome de forme cubique. Dans presque toute l'Europe, il pouvait se fabriquer aussi à partir d'un sel de potasse avec le sulfate d'aluminium artificiel. Ainsi, à Paris, pouvait-on obtenir ce dernier sel en chauffant ensemble l'argile de Vanves et de l'acide sulfurique. Les argiles se composent avant tout d'alumine et de silice ; elles renferment aussi de l'eau et de l'oxyde de fer. Par calcination, on rend l'argile facilement attaquable et on "sur-oxyde" le fer qui pourra se séparer ensuite facilement. Dans d'autres localités de France, en Allemagne et en Angleterre, on extrait le sulfate d'alumine des schistes alumineux, ou ardoisiers ou d'autres minéraux contenant des pyrites de fer et des matières charbonneuses. Ainsi, les schistes sont-ils des matières minérales argileuses et qui contiennent de l'alumine.

 


Schistes primaires

Si l'on calcine à l'air un mélange de schistes et de pyrites de fer, les schistes se désagrègent et leur composé argileux se modifie en sorte qu'il devient facilement attaquable par les acides ; les pyrites, quant à elles, se combinent avec l'oxygène de l'air : le fer s'oxyde et le soufre se convertit en acide sulfurique. De la sorte, toute la portion de cet acide -qui ne se combine pas avec le fer- oxydé- va produire du sulfate d'alumine, par action sur l'alumine du schiste. A noter que pour des schistes facilement altérables, on se contente de les mettre en plein air et de les humecter de temps en temps : ils s'échauffent alors spontanément, s'affaissent et se transforment en une masse pulvérulente que l'on peut lessiver. D'autres schistes peuvent être stratifiés avec des fagots ou des branchages : on met le feu au centre et l'on conduit la combustion en ouvrant par endroits des évents. Les cendres qui en proviennent sont concentrées par évaporation jusqu'à cristallisation. Les eaux mères contiennent le sulfate d'alumine. Si on ajoute alors du sulfate de potasse ou du chlorure de potassium, on obtient de l'alun. On peut aussi former de l'alun à partir d'argiles pyriteuses qu'on laisse effleurir à l'air ; on peut trouver ces pyrites en Picardie. On les abandonne au contact de l'air : le soufre se change en acide sulfurique, l'alumine prend une portion de cet acide et forme du sulfate d'alumine. En faisant évaporer, on obtient une cristallisation  de sulfate de fer et les eaux-mères contiennent le sulfate d'alumine, avec un peu de sulfate de fer. On peut traiter ces eaux-mères par le sulfate de potasse ou le sulfate d'ammoniaque pour avoir l'alun. Le grand avantage de traiter par du sulfate d'ammoniaque va consister en la formation d'alun à base d'ammoniaque : exposé à la chaleur, il se décompose totalement . Il se dégage alors de l'oxygène, du gaz sulfureux et du sulfate acide d'ammoniaque ; il reste de l'alumine pure.

Arrétons-nous ici un instant : on voit que l'on pouvait facilement se procurer du sulfate d'alumine à partir d'un grillage de schistes avec de la pyrite ou simplement en laissant à l'air libre et en humectant certaines variétés de schistes. Voila qui rappelle singulièrement des textes alchimiques dont on se rend compte, par là, que loin de renvoyer au travail du troisième oeuvre par ce travail d'imbibition, ils portent sur le travail initial, c'est-à-dire l'équarrissage de la pierre des philosophes. Nous retiendrons pour l'instant que le sulfate d'alumine peut s'obtenir soit à partir de l'alun soit directement à partir de schistes argileux, ce qui est en accord avec nos remarques précédentes sur le sujet (1, 2, 3, 4). L'emploi de fagots ou de branchages évoque fortement ce passage des Figures Hiéroglyphiques de N. Flamel quand il évoque l'acquisition du livre d'Abraham Juif:

"... il me tomba entre les mains... un Livre doré, fort vieux et beaucoup large. Il n'étoit point de papier ou parchemin, comme sont les autres, mais il étoit fait de déliées écorces (comme il sembloit) de tendres Arbrisseaux... Quant au dedans, ses feuilles d'écorces étoient gravées, et d'une grande industrie, écrites avec un burin de fer..."

Il est évident que Flamel ne nous décrit pas un livre mais la préparation probable d'un des corps du Grand Oeuvre, peut-être celle du Sujet des Sages ; par ailleurs le mot arbrisseau renvoie à cistos (ciste) et cistophoros (pièce de monnaie qui portait l'empreinte de la corbeille sacrée de Bacchus ; on peut y voir éventuellement une allusion aux sarments). Quant au burin de fer, il renvoie directement à caelum [ciel, mais aussi ciseau, burin], outil qui permet de travailler le marbre statuaire. Le burin de fer est une allusion à un sel qui tient le milieu entre le gypse et l'alun.
En regardant ces schistes, on s'aperçoit qu'au détours d'un chemin, en se promenant dans la campagne, on rencontre souvent de telles formations, d'aspect fibreux, écailleux et qui évoquent quelque carapace... Le problème est maintenant d'isoler l'alumine, donc de lui ôter son soufre. Un des moyens consiste, à partir du traitement de pyrites argileuses, à traiter les eaux-mères résultant du lessivage de ces pyrites - s'effeuillant au contact de l'air - qui contiennent du sulfate d'alumine. Ce qui est remarquable est alors ce procédé par le sulfate d'ammoniaque qui permet - in fine - de récolter de l'alumine pure. Reprenons :

Alun II

Quand on ne trouve pas de l'alun tout fabriqué dans la nature, on le prépare soit en lessivant de l'alunite calcinée soit en mêlant du chlorure de potassium avec du sulfate d'alumine. On vient de voir que ce sulfate pouvait s'obtenir en traitant directement des argiles calcinées ou bien encore par voie ignée et à l'air, à partir de schistes alumineux et pyriteux. Ainsi, on trouve en Hongrie et en Italie une pierre nommée alunite ; en chauffant cette pierre et lorsqu'on la lessive après calcination, on dissout de l'alun. Cet alun est cristallisé en cubes et est très pur. L'alun est beaucoup plus soluble dans l'eau bouillante que dans l'eau froide. Ainsi chauffé, il se décompose en deux sulfates : le sulfate de potassium qui reste inaltéré et le sulfate d'alumine qui se détruit : après la calcination, la matière est constituée d'un mélange d'alumine et de sulfate de potasse. L'alun est soluble dans l'eau, en quantité variable en fonction de la température ; si l'on élève la température, il se boursoufle et présente une matière poreuse que l'on appelle alun calciné. Si l'on continue à chauffer l'alun, il se décompose : le sulfate d'alumine peut lui-même donner de l'acide sulfureux, de l'oxygène et de l'alumine qui reste mélée avec le sulfate de potasse. On peut ensuite séparer l'alumine. Pour cela, il ne faut pas trop chauffer ; chauffé avec du charbon, l'alun donne le pyrophore de Homberg. Il suffit de prendre de l'alun avec un corps végétal, par exemple la farine ou le sucre. On mêle 3 parties d'alun à 1 partie de farine, la matière se boursoufle et il faut attendre qu'elle se dessèche avant de l'introduire dans un matras. On obtient une masse que l'on réduit en poudre et qu'on verse donc dans le matras en ayant soin de bien le luter ; on le fait alors reposer dans un creuset rempli de sable : on chauffe jusqu'au rouge. L'alun se décompose et la matière végétale agit sur l'acide sulfurique par son charbon qui absorbe l'oxygène pour former de l'acide carbonique avec obtention d'un sulfure. Le sulfate d'alumine se décompose tout-à-fait car l'alumine n'a point d'affinité pour le soufre : l'acide sulfurique sera donc détruit et le potasse deviendra potassium. Le degré de calcination du mélange est très important à bien calibrer : on remarque en effet dans le pyrophore bien réalisé une combustion qui ressemble à celle du soufre. L'opération doit être arrêtée quand il se produit une flamme bleue mais il faut la laisser persister quelques instants. On bouche ensuite le matras. Le pyrophore se présente à nous comme une masse noire qui est combustible au contact de l'air. On notera que ce phénomène ne survient pas dans de l'air sec ou au contact d'oxygène sec : il faut que l'air soit humide. Explication : au contact de l'air humide, le sulfure de potassium brûle facilement et cette inflammation nécessite du charbon et du soufre en excès (ce qui est le cas car l'alumine est très divisée). Si l'on jette dans l'eau le pyrophore, il brûle immédiatement et l'on obtient du charbon et de l'alumine.


Arrêtons-nous ici encore : cette fois, le procédé d'obtention de l'alumine pure passe par l'utilisation d'une matière végétale ; on ne peut pas ne pas faire le rapprochement avec certains textes qui nous parlent de pierre végétale ou d'autres, plus récents, dus en particulier à Armand Barbault (l'Or du millième matin, J'ai Lu, 1969). Cette masse noire n'est pas non plus sans nous évoquer l'une des putréfactions de l'oeuvre [il y en a quatre selon qu'on croit Le Breton]. La décomposition de l'alun permet de séparer le Soufre blanc de l'Arcanum duplicatum [cf : tartre vitriolé et chimie et alchimie].
11. Il s'agit donc bien d'ôter son soufre à la matière première. Encore faut-il distinguer le Soufre puant dont parle Nicolas Flamel du soufre "comburant" dont parle Philalèthe. Le Soufre puant semble être l'enveloppe minérale qui entoure comme une gangue le métal ; l'autre soufre est lié au composé lui-même et s'apparente à un sulfure ou plutôt à un sulfate. Notons à ce sujet que l'hydrogène sulfuré était connu des Anciens [cf. section réincrudation].
12. Ici, Philalèthe nous parle du soufre "vulgaire" qui s'incorpore au corps désiré sous forme de sulfate, dans le premier oeuvre. Ce Soufre, nous en avons longuement parlé à plusieurs reprises. Au point où nous en sommes, nous pouvons distinguer trois sortes de Soufre :
1)- le principe Soufre, c'est-à-dire l'élément fixe, métallique, partie mâle du Rebis. Il est introduit dans le dissolvant en même temps que le principe Mercure qui renvoie, lui, à la toyson d'or ; on l'appelle aussi arsenic ; c'est la partie fixe ou centrale du Rebis qui explique l'une de gravures de l'Atalanta fugiens de M. Maïer où l'on voit un adepte tracer un cercle au compas : le cercle s'apparente ainsi à la partie "mobile" ou volatile du Rebis et figure le Mercure ;


emblème XXI de l'Atalanta fugiens

2)- le soufre vulgaire qui définit des sels existant sous forme de sulfures ou de sulfates ; nous avons toute raison de penser que le Sel des sages est un sel double où participe le potassium ;
3)- le soufre hermétique : c'est celui dont parle Fulcanelli en disant que la matière des philosophes a tantôt été appelée Mercure, tantôt Soufre, selon la présentation physique qu'elle affectait au cours des opérations ;
On conçoit donc la difficulté à plusieurs siècles de distance et sans pouvoir travailler sur le texte latin, traduit en anglais et retraduit en français, d'analyser les "scels" divers et autres embûches que Philalèthe a dû semer tout au long de l'Introïtus...
13. Philalèthe envisage ici la déshydratation de l'alun : on a vu qu'il se dissout dans 18.4 parties d'eau froide. L'alun renferme beaucoup d'eau d'hydratation ; lorsqu'on le chauffe, il subit la fusion aqueuse - ce qui nous rappelle là encore les textes anciens ; refroidi dans cet état, il prend le nom d'alun de roche ; chauffé davantage, il perd toute son eau - débarassé donc de son « humeur hydropique » - , se boursoufle, augmente considérablement de volume et devient anhydre : on l'appelle alors alun calciné. Si la température est très élevée, il se décompose sans subir la fusion ignée.
14. Philalèthe fait allusion au Verbum dimissum de Bernard, conte de la Marche Trévisane, (in Trois Traitez de la philosophie naturelle, Paris, 1618). A noter que dans sa Parole Délaissée, Le Trévisan ne parle pas du premier oeuvre et n'envisage que la description de l'Eau permanente (i.e. le dissolvant universel ou Lion vert).
15. Diane en Tauride (Artémis) dont je rappelle qu’elle porte un flambeau et que son front est surmonté d’un croissant de Lune (Lune cornée). D’autres dérivés de la racine aes permettent de comprendre l’allusion au chêne si chère à N. Flamel et à Fulcanelli : aesculatum (forêt de chênes), aesculus (chêne rouvre consacré à Jupiter qui se dit aussi robur dont une autre traduction est l’olivier). Artémis (Diane) est aussi la fille de Latone :

"L'azoth et le Feu en blanchissant Latone, paraîtra Diane sans vêtement" ; [E. Canseliet, Deux Logis Alchimiques, porte alchimique de la villa Palombara]

Sous l'épithète de Lune des philosophes (blancheur, éclat argentin, voir à ce sujet les DM, II, p. 150) se cache Diane ; ce corps a été placé sous la protection de Diane aux cornes lunaires (Lune cornée) et il participe assurément du dissolvant universel. C'est enfin sous l'appellation de Lune des Sages, de ce Mercure ou dissolvant, qu'il est question dans les DM, I, p. 290 où l'Adepte décrit la captation progressive de la teinture que le roi abandonne pendant son immersion et qui est la propriété spécifique de cet agent ou moyen. Diane symbolise donc le réceptacle du 1er Mercure et représente le vase de nature. On a déjà indiqué que des étrangers lui étaient sacrifiés (peregrinus = étranger, voyageur), c'est-à-dire le 1er Mercure.
16. Littéralement, ce voleur [latro = voleur mais aussi garde du corps ; on joue sur les assonances phonétiques : le « garde du Corps » ne peut être que le Mercure]. Le larron renvoie aussi au verbe latro [aboyer] et a donc quelque rapport avec le chien du Corascène d'Artephius (cf. la section sur le Soufre). Notons aussi, et il s'agit d'une transition inattendue avec le rébus de St-Grégoire-en-Vièvre, que jouer aux échecs se dit en latin « ludere latrunculis » (de latro = voleur) ; certes, les Romains ne connaissaient pas le jeu d'échecs, mais ils jouaient à un jeu semblable, les latroncules (site du rébus). Quoi qu'il en soit, Fulcanelli nous en dit quelques mots (Myst., p.136) :


"Voici, en allant de l'extérieur vers le pied-droit, le chien et les deuxcolombes, que nous rencontrerons décrits dans l'animation du mercure exalté ; ce chien de Corascène, dont parlent Artephius et Philalèthe... et ces colombes de Diane, autre énigme désespérante..."

Dans les DM, I, p. 322, il revient sur ce chien, mieux appelé chien de Khorassan (pour : Khurasan, « lieu du soleil », région de l'Est de l'Iran) :

"...le chien de Khorassan, ou soufre, tire son appellation du mot grec Korai, équivalent du corbeau [note : que les Latins nommaient le corbeau Phoebeius ales, l'oiseau d'Apollon ou du soleil], vocable qui servait encore à désigner un certain poisson noirâtre sur lequel, si nous en avions licence, nous pourrions dire de curieuses choses."

Ce poisson, c'est le chabot ; c'est par analogie la fève du gâteau des Rois. C'est le signe du début de l'empâtement progressif de l'eau mercurielle. Il s'agit donc du Soufre dont Fulcanelli nous parle, avant, p. 234, quand il évoque Nicolas de Valois -au sujet duquel il précise p. 324 qu'il fut pratiquement le seul, avec Quercetanus [alias Joseph Du Chesne, cf. Aureum Seculum Redivivum de Mynsicht] :

"[à révéler] l'épithète verbale du soufre, or ou soleil hermétique."

On trouve deux manuscrits attribués à Nicolas Grosparmy et Nicolas de Valois :

1)- MS. Français 19072 [Saint-Germain français 1642] 17th Century. 133 folios. Paper. 260x177mm.
[Alchemical collection: summarie and extracts from works of Nicolas Grosparmy, by Nicolas Le Valois and Pierre Vicot.]
[Cf. MSS. Français 12246, 12298-9 and 14789.]
2)- MS. Français 12246 [Supp. Fr. 2526] 18th Century. 126+151+4+65 pages. Paper. 278x180mm.
1. Abrégé de théorique [and] Secret des secrets [of Nicolas de Grosparmy].
2. Le cinq livres de Noël de Valois, qui a laissé de grandes terres en Normandie, l'an 1449, amy et compagnon de Grosparmy, seigneur et comte de Flers. (d'après levity.com)

Fulcanelli nous en dit beaucoup sur ces alchimistes de Normandie :

Un siècle environ avant la construction du Manoir de Lisieux trois compagnons alchimistes labouraient à Flers (Orne) et y réalisaient le Grand OEuvre, l'an 1420. C'étaient Nicolas de Grosparmy, gentilhomme, Nicolas ou Noël Valois, nommé encore Le Vallois, et un prêtre du nom de Pierre Vicot ou Vitecoq. Ce dernier se qualifie luimême « chapelain et serviteur domestique du sieur de Grosparmy ». Seul, de Grosparmy possédait quelque fortune, avec le titre de Seigneur et celui de comte de Flers. Ce fut pourtant Valois qui découvrit le premier la pratique de l'Oeuvre et l'enseigna à ses compagnons, ainsi qu'il le donne à entendre dans ses Cinq Livres. Il avait alors quarante-cinq ans, ce qui reporte la date de sa naissance à l'an 1375. Les trois Adeptes écrivent différents ouvrages, entre les années 1440 et 1450. Aucun de ces livres n'a d'ailleurs jamais été imprimé. D'après une note annexée au manuscrit n° 150 (125) de la bibliothèque de Rennes, ce serait un gentilhomme normand, M. Bois Jeuffroy, qui aurait hérité de tous les traités originaux de Nicolas de Grosparmy, Valois et Vicot. Il en vendit la copie complète à « feu M. le comte de Flers, moyennant 1 500 livres et un cheval de prix ». Ce comte de Flers et baron de Tracy est Louis de Pellevé, mort en 1660, qui était arrière petit-fils, du côté des femmes, de l'auteur Grosparmy. Mais ces trois Adeptes, qui résidaient et travaillaient à Flers dans la première moitié du XVe siècle, sont cités sans la moindre raison comme appartenant au XVIe siècle. Dans la copie que possède la bibliothèque de Rennes, il est cependant dit clairement qu'ils habitaient le château de Flers, dont Grosparmy était propriétaire, « auquel lieu ils firent l'Oeuvre philosophique et composèrent leurs livres ». L'erreur initiale, consciente ou non, provient d'un anonyme, auteur des notes intitulées Remarques, écrites en marge de quelques copies manuscrites des oeuvres de Grosparmy, ayant appartenu au chimiste Chevreul. Celui-ci, sans davantage contrôler la chronologie fantaisiste de ces notes, fit état des dates, systématiquement reculées d'un siècle par le scripteur anonyme, et tous les auteurs, marchant à sa suite, colportèrent à l'envi cette erreur impardonnable. Nous allons, brièvement, rétablir la vérité. Alfred de Caix, après avoir dit que Louis de Pellevé mourut dans la détresse en 1660, ajoute :

« D'après le document qui précède, la terre de Flers aurait été acquise de Nicolas de Grosparmy ; mais l'auteur des Remarques est ici en
contradiction avec M. de la Ferrière L, qui cite à la date de 1404 un Raoul de Grosparmy comme seigneur du lieu.»

Rien n'est plus vrai, quoique, d'autre part, Alfred de Caix paraisse accepter la chronologie falsifiée de l'annotateur inconnu. En 1404, Raoul de Grosparmy était effectivement seigneur de Beuville et de Flers, et, bien qu'on ne sache à quel titre il en devint propriétaire, le fait ne saurait être révoqué en doute.

« Raoul de Grosparmy, écrit le comte Hector de la Ferrière, doit être le père de Nicolas de Grosparmy, qui, de Marie de Roeux, laissa trois fils, Jehan de Grosparmy, Guillaume et Mathurin de Grosparmy, et une fille, Guillemette de Grosparmy, mariée le S janvier 1496 à Germain de Grimouville. A cette date, Nicolas de Grosparmy était mort, et Jehan de Grosparmy, baron de Flers, son fils aîné, et Guillaume de Grosparmy, son second fils, accordèrent à leur soeur, en considération de son mariage, trovs cens livres tournoys argent comptant, et une rente de vingt livres par an, rachetable pour le prix de quatre cens tivyestouynoys. »

Voilà donc qui est parfaitement établi : les dates portées sur les copies des divers manuscrits de Grosparmy et de Valois sont rigoureusement exactes et absolument authentiques. Dès lors, nous pourrions nous dispenser de rechercher la concordance biographique et chronologique de Nicolas Valois, puisqu'il est démontré que celui-ci fut le compagnon et le commensal du seigneur-comte de Flers. - Mais il convient encore de découvrir l'origine de l'erreur imputable au commentateur, si mal informé, des manuscrits de Chevreul. Disons aussitôt qu'elle pourrait provenir d'une homonymie fâcheuse, à moins que notre anonyme, en truquant toutes les dates, n'ait voulu faire honneur à Nicolas Valois du somptueux hôtel de Caen, construit par l'un de ses
successeurs. Nicolas Valois passe pour avoir acquis, vers la fin de sa vie, les quatre terres d'Escoville, de Fontaines, de Mesnil-Guillaume et de Manneville. Le fait, cependant, n'est nullement prouvé ; aucun document ne le confirme, sinon l'affirmation gratuite et sujette à caution de l'auteur des Remarques susdites. Le vieil alchimiste, artisan de la fortune des Le Vallois et seigneurs d'Escoville, vécut en sage, selon les préceptes de discipline et de morale philosophiques. Celui qui écrivait, en 1445, pour son fils, que : « la patience est l'échelle des philosophes, et l'humilité la porte de leur jardin », ne pouvait guère suivre l'exemple ni mener le train des puissants sans faillir à ses convictions. Il est donc probable qu'à soixante-dix ans, dépourvu d'autre préoccupation matérielle que celle de ses ouvrages, il acheva au château de Flers une existence de labeur, de calme et de simplicité, en compagnie des deux amis avec lesquels il avait réalisé le Grand oeuvre Ses dernières années furent, en effet, consacrées à la rédaction des oeuvres destinées à parfaire l'éducation scientifique de son fils, connu seulement sous l'épithète du « pieux et noble chevalier », auquel Pierre Vicot donnait l'instruction initiatique orale. C'est le prêtre Vicot qui est effectivement sous-entendu dans ce passage du manuscrit de Valois :

« Au nom de Dieu Tout puissant, sçache, mon fils bien aymé, l'intention de nature par les enseignemens cy apres declarez. Quand, aux derniers jours de ma vie, mon corps prest d'abandonner mon âme, ne faisoit plus qu'attendre l'heure du Seigneur et du dernier soupir, desir me prins de te laisser comme un Testament et derniere volonté, ces paroles par lesquelles te sera enseigné plusieurs belles choses touchant la très digne transmutation metalique... C'est pourquoy je t'ay fait enseigner les principes de la Philosophie naturelle, afin de te rendre plus capable de cette sainte Science. »

Les Cinq Livres de Nicolas



l'hôtel d'Escoville, Caen

[C'est Nicolas le valois d'Escoville, riche négociant et, parait-il, le plus opulent de la ville qui se fit construire cette belle demeure renaissance de 1535 à 1538. Derrière une façade sévère se cache une cour. En y entrant, on peut y admirer un ensemble élégant largement inspiré de l'influence italienne. Il faut remarquer, entre autres, les statues de Judith tenant la tête d'Holopherme, et de David tenant celle de Goliath. Acquis par Moisant de Brieu, celui-ci y fonda en 1652 l'Académie de Caen. De 1754 à 1792, l'hôtel d'Escoville servit de mairie à la ville de Caen. L'hôtel d'escoville, l'une des plus belles productions normandes de la première renaissance a été irrémadiablement mutilé par la seconde guerre mondiale. ]

Valois, au commencement desquels figure ce passage, portent la date de 1445, sans doute celle de leur achèvement, ce qui donnerait à penser que l'alchimiste, contrairement à la version de l'auteur des Remarques, mourut dans un âge avancé. On peut supposer que son fils, élevé et instruit suivant les règles de la sagesse hermétique, dut se contenter d'acquérir les terres du domaine d'Escoville, ou d'en toucher les revenus s'il les avait héritées de Nicolas Valois. Quoi qu'il en soit, et bien qu'aucun témoignage écrit ne vienne nous aider à combler cette lacune, une chose demeure certaine, c'est que le fils de l'alchimiste, Adepte lui-même, n'a jamais fait bâtir tout ou partie de ce domaine ; il ne fit point davantage de démarche pour l'entérinement du titre qui s'y trouvait attaché ; personne, enfin, ne sait s'il vécut à Flers, comme son père, ou s'il fixa sa résidence à Caen. C'est probablement au premier possesseur reconnu des titres d'écuyer et seigneur d'Escoville, du Mesnil-Guillaume et autres lieux qu'est dû le projet d'édification de l'hôtel du Grand-Cheval, réalisé par Nicolas Le Valois, son fils aîné, en la ville de Caen. En tout cas, nous savons de source certaine que Jean Le Vallois, premier du nom, petit-fils de Nicolas,

« comparut le 24 mars 1511, en habillement de brigandine et de salade, à la montre des nobles du bailliage de Caen, suivant un certificat du Lieutenant général dudit bailliage, daté du même jour ».

Il laissa Nicolas Le Vallois, seigneur d'Escoville et du Mesnil-Guillaume, né l'an 1494, et marié le 7 avril 1534 à Marie du Val, qui lui donna pour fils Louis de Vallois, écuyer, seigneur d'Escoville, né à Caen le 18 septembre 1536, lequel devint, par la suite, conseiller secrétaire du roi.

C'est donc Nicolas Le Vallois, arrière-petit-fils de l'alchimiste de Flers, qui fit entreprendre les travaux de l'hôtel d'Escoville, lesquels exigèrent une dizaine d'années, de 1530 à 1540 environs. C'est au même Nicolas Le Vallois que notre anonyme, trompé peut-être par la similitude des noms, attribue les travaux de Nicolas Valois, son ancêtre, en transportant à Caen ce qui eut Flers pour théâtre. Au rapport de de Bras (Les Recherches et antiquitez de la ville de Caen, p. 132), Nicolas Le Vallois serait mort jeune, l'an 1541.

« Le vendredy jour des Roys, mil cinq cents quarante et un, écrit le vieil historien, Nicolas Le Vallois, sieur d'Escoville, Fontaines, Mesnil-Guillaume et Manneville, le plus opulent de la ville lors : ainsi qu'il se devoit asseoir à sa table, à la salle du Pavillon de ce beau et superbe logis, pres le Carrefour Saint-Pierre, qu'il avoit fait bastir l'an precedent, en mangeant une huistre à l'escalle, luy a agé deviron quarante sept ans, tomba mort subitement d'une apoplexie qui le suffoqua.»

Oeuvres manuscrites de Grosparmy, Valois et Vicot. Bibl. de Rennes, ms. 160 (124); fol. 90, Livre second de Me Pierre de Vitecoq, prebstre : « A vous, noble et valleureux chevallier, j'adresse et confie en vos mains le plus grand secret qui fut jamais aperceu d'aucun vivant...» Fol. 139, Récapitulation de Me Pierre Vicot, avec préface adressée au « Noble et pieux chevallier », fils de Nicolas Valois.
Oeuvres de Grosparmy, Valois et Vicot. Bibl. nat., mss. 12246 (2526), 12298 et 12299 (435), XVIIe siècle. - Bibl. de l'Arsenal, ms. 2516 (166, S.A. F.), XVIIe siècle. - Cf. bibl. de Rennes, ms. 160 (124), fol.139 : « S'ensuit la recapitulation de 'le Pierre Vicot, prebstre... sur les precedens ecrits qu'il a fait pour instruire le fils du sieur Le Vallois en cette Science, apres 12 mort dudit Le Vallois, son père. »

[cf. bibliographie et Chevreul, critique d'Artephius]


Dans les sculptures de l'hôtel du Grand-Cheval ayant appartenu à Nicolas de Valois, on remarquait deux bas-reliefs :

"...L'homme qui est dessus [sur le cheval] ...tient en sa main droite une longue verge de fer..."


sculpture de l'Hôtel du Grand Cheval (scène de la vie de saint Georges)

[La porte d'entrée de l'hôtel était ornée dans son tympan d'un remarquable bas-relief qui représentait "un homme à cheval, en petit, sur un tas de corps morts et des chevaux que des oyseaux mangent, il est tourné du côté de l'orient ... et, au-devant de luy le faux profette y est représenté, et le dragon à plusieurs testes et des cavaliers contre lesquels le cavalier semble aller. Il tourne la teste en derrière, comme pour voir la représentation du faux profette et du dragon qui entre dans un vieux château, d'où il sort des flammes, dans lesquelles ce faux profette est desja à moitié corps".

Ce bas-relief était surmonté par un "grand cheval en l'air ayant des nuées soubs ses pieds de devant. L'homme qui est dessus avoit une espée devant lui mais elle n'y est plus. Il tient en sa main droite une longue verge de fer; au-dessus de luy et derrière luy il paroist en l'air des cavaliers qui le suivent et devant luy et au-dessus un ange dans le soleil ... Il y a de l'écriture sur la cuisse du grand cavalier et à plusieurs endroits comme le roys des roys, le seigneur des seigneurs et autres tirés du XIXe chapitre de l'Apocalypse."
]

L'analyse du caisson 6 de la série n°7 du château de Dampierre  permet à Fulcanelli de revenir sur ce symbole :


"... les deux serpents montrent des têtes canines, l'une de chien, l'autre de chienne, version imagée des deux principes contraires, actif et passif... mis au contact du médiateur figuré par la baguette magique... Artephius nomme ces principes chien de Corascène et chienne d'Arménie... les seuls agents... [qui] donnent naissance au mercure hermétique vivant et animé... Et comme ce double mercure possède double volatilité, les ailes du pétase, opposées à celles des talonnières, sur le caducée, servent à exprimer ces deux qualités réunies..."

Ce double Mercure correspond donc à la liaison du Mercure commun (qui est le médiateur) et du 1er Mercure (ou Sel des Sages) ; la double volatilité rend compte d'abord du caractère « dissolu » des principes présents dans le dissolvant. Le problème réside dans la faculté que l'on a de maintenir à l'état dissous et liquide un composé qui normalement devrait se volatiliser ; ensuite du caractère volatil du 1er Mercure dont la réincrudation va marquer le début de l'empâtement du compost avant la coagulation. Cette image doit être rapprochée de celle qu'évoque Nicolas Flamel dans ses Figures Hiéroglyphiques :


"Premièrement, au quatrième feuillet il peignoit un jeune Homme avec des ailes aux talons, ayant une Verge caducée en main, entortillée de deux Serpens, de laquelle il frappoit un Casque qui lui couvroit la tête. Il sembloit, à mon avis, le Dieu Mercure des Payens. Contre lui venoit courant et volant à ailes ouvertes, un grand Vieillard, qui avoit sur la tête une Horloge attachée et en ses mains une faux comme la Mort, de laquelle, terrible et furieux, il vouloit trancher les pieds à Mercure."

Ce jeune homme avec ces ailes singulières aux talonnettes est bien sûr le Mercure (1er Mercure). Le caducée a été étudié ailleurs. Nous rappellerons néanmoins qu'il représente dans l'iconographie le pivot ou axe sur lequel viennent s'enrouler les deux serpents qui symbolisent le double Mercure. C'est le centre ou moyen, véritable milieu qui permet l'empâtement progressif des deux principes et la naissance du Regulus. Le casque, qui est, au vrai, son pétase, renvoie à cassis (casque en métal, mais aussi rets, filet de chasse, toile d'araignée), proche de cassiterinus (étain) qui n'est pas sans avoir des rapports importants avec le composant du vase de nature, si on l'entend avec un grain de sel... Le grand vieillard, auquel on attribue trop souvent le caractère propre au sujet des sages- représente en réalité le Mercure qui va s’animer. Ses ailes ouvertes expriment sa volatilité naturelle. Sa faux qui coupera les ailes au Mercure ailé est l'équivalent de la lyre d'Orphée qui apaise le tumulte et domestique les animaux sauvages. L'horloge -du grec hôrologion (qui dit l'heure)- a peut être un rapport avec les Heures, déesses qui président aux saisons (régimes de température) et qui gardent les portes du ciel. Les Romains disposaient de clepsydres qui étaient des horloges d'eau (il était en outre d'usage d'en avoir deux). L'horloge peut également indiquer un processus devant être répété périodiquement : un passage du chapitre Alchimie et Spagyrie de Fulcanelli (DM, I, p.205) peut être cité à cet égard, à propos de St Vincent de Paul, pris par des pirates barbaresques :

"... et attaquez si vivement que deux ou trois des nostres estant tuez et tout le reste blessés, et mesme moy, qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie..."

Le chien de Khurasan a fait l'objet d'une étude dans les Deux Logis alchimiques  (Canseliet) intitulée : les Deux Chiens à l'occasion de l'examen de l'un des caissons du château du Plessis-Bourré.


il nous y parle  du principe mâle. On notera la disproportion évidente entre le mâle et la femelle, ce qui est conforme à ce que nous supposons du résultat de la grande coction. Le principe Mercure est nettement plus important en masse que le principe Soufre, celui-ci n'intervenant qu'à l'état de trace, véritable teinture de la "résine de l'or". La note qui commente la peinture est importante :

"Quand le soleil, avec Sirius, se lève et se couche dans le grand Chien, la chaleur grandit à l'extrême, qui est indispensable à tout mûrissement... l'étudiant se reportera... à ce que dit Calid, au chapitre De la force du feu...-en son Livre des Secrets."

Outre l'image, qui ne déparerait pas dans un poème du cercle des Surréalistes - on ne sait pas assez que nombre d'entre eux s'intéressèrent à l'alchimie et René Char non des moindres - , c'est très exactement la grande coction qui nous est ainsi dépeinte et à laquelle on peut ajouter cette note de Fulcanelli dans Myst., p.162 :

"Au quatrième degré de feu, en opérant par voie sèche, il devient nécessaire d'entretenir une température voisine de 1200°C, indispensable aussi dans la projection."


La Licorne et le Grand chien, atlas de  Flamsteed - Fortin, 1776

Comme on peut le voir, il n'est pas indifférent à notre propos d'examiner les constellations de la zone qu'évoque E. Canseliet. Car ces quatre constellations évoquent bien des choses à l'étudiant : certes d'abord, Canis Major et Canis Minor ; mais aussi le Monoceros (Licorne ou unicorne) qui est flanqué du Petit Chien tandis que le Grand Chien, dont Sirius se projette sur sa gueule, suit le Lepus. Le nom de Licorne apparaît en 1624 sur le planisphère réalisé par Bartsch, gendre de Kepler. Cette licorne fait partie des animaux visibles sur le Petit traité de la Pierre philosophale de Lambsprinck, au côté du cerf dont, nul ne l'ignore, les bois sont caducs. Ce sont des animaux qui, avant, se prenaient au filet. Donc, ce chien -exprimant le Soufre- est de proportion minuscule vis-à-vis de la masse mercurielle le retenant prisonnier. Mais, d'après E. Canseliet, :

"le vocable Khorassan, du grec Korax, corbeau, évoque l'origine de cette âme métallique... extraite de la partie ténébreuse... [désignée]... par l'expression tête de corbeau."

Par là peut est évoqué le lien du Mercure, soufre fixe [à rapprocher de uncus = grappin, crochet et de uncino = pêcher à l’hameçon ; en grec, le grappin se dit korax, qui signifie aussi corbeau]. De là, ces ancres, ces pêches à la ligne que l’on retrouve sur les planches du Mutus liber ou sur le poêle alchimique de Winterthur. E. Canseliet nous dit encore que le chien :

"renifle les fesses du fou, ésotériquement les fèces du mercure qui... est... le maître du Grand Oeuvre."

Cela pour expliquer que le 1er Mercure, au cours de sa préparation, abandonne nécessairement un corps subtil dont l'obtention est indispensable à la poursuite de l'oeuvre. Cette substance aurait-elle pu être connue des anciens alchimistes ? là est toute la question. Le lecteur se rapportera aussi à ce que nous avons écrit à propos du sulfure d'antimoine et de son mode de captation (1,2). Nous avons trouvé dans les traités de chimie évoqués supra des passages fort intéressants à propos du chrome dont nous avons extrait et adapté quelques textes :


le chrome (voir aussi notre section Soufre)

1)- Peut-on trouver du chrome en France ? : le chrome fut découvert par Vauquelin (1797) dans des échantillons de plomb rouge venant de Russie. En France, un minerai contient plus du tiers des son poids d'oxyde de chrome ; on l'a trouvé pendant longtemps dans le département du Var et il en existe des mines aux Etats-Unis, en Suède, dans l'Oural ; ce minerai porte le nom de fer chromé. Cette substance est considérée comme une combinaison d'oxyde de fer et d'oxyde de chrome (FeO.Cr2O3) et représente la source principale d'où l'on tire, par traitment spécial, le chrome à l'état de chromate alcalin. Si l'on calcine dans un four à réverbère 2 parties de fer chromé avec 1 partie d'azotate de potasse, ce dernier sel se décompose. Comme le fer chromé est associé à de la gangue quartzeuse, il se forme un silicate de potasse. La solution de ces deux sels, traitée par un excès d'acide acétique, se décompose ; il se dépose de l'acide silicilique et il se forme du bichromate de potasse (alun de chrome) que l'on fait cristalliser par évaporation. Ses principaux sels sont le sesquioxyde et le sesquichlorure de chrome.

2)- préparation du sesquioxyde de chrome : on peut le préparer par voie sèche et par voie humide. On l'obtient anhydre par le premier procédé et hydraté par le second.

a)- par voie sèche : si dans un creuset, ou dans une cornue, on chauffe à une température ménagée, deux parties de bichromate de potasse [de l'alun de chrome] et un peu plus d'une partie de soufre, on obtient du sulfate de potasse et du sesquioxyde de chrome. Par des lavages à l'eau bouillante, on enlève le sel alcalin ; l'oxyde de chrome qui reste sera ensuite desséché et un peu grillé pour éliminer pour le débarasser du peu de soufre qui pourrait lui être mélé. Ainsi préparé le sesquioxyde de chrome a l'aspect d'une poussière verte, non cristallisée. On pourrait l'obtenir sous forme de petits cristaux rhomboédriques, isomorphes avec l'alumine cristallisée, en dirigeant à travers un tube chauffé un liquide appelé acide chlorochromique qui produirait cette forme particulière de sesquioxyde cristallisé. Quelle que soit sa forme, il est inaltérable par la chaleur. Il n'est pas attaquable par les métalloïdes et n'est que difficilement attaquable par les acides, propriétés qu'il partage avec l'alumine et le sesquioxyde de fer. Son comportement s'apparente aussi à l'oxyde de manganèse. Il sert principalement à colorer en vert le cristal, le verre et les pâtes céramiques.

b)- par voie humide : on ajoute à une dissolution concentrée de bichromate de potasse une certaine quantité d'acide chlorhydrique. On fait arriver dans le mélange un courant de gaz acide sulfureux : bientôt, le liquide devient d'un beau vert-émeraude ; couleur qui annonce le sesquichlorure de chrome. En versant de l'ammoniaque dans la liqueur devenue verte, on détermine un précipité gris-bleuâtre de sesquioxyde de chrome hydraté. Lorsqu'on le chauffe graduellement, il devient tout d'un coup incandescent avant la température rouge. Dès ce moment, les acides n'ont plus prise sur lui. Le phénomène d'ignition qu'il manifeste avant d'atteindre la chaleur rouge indique un changement dans sa constitution moléculaire. Lorsqu'on abandonne pendant plusieurs semaines dans un flacon mal bouché, 8 parties de sesquioxyde de chrome hydraté desséché à +100° avec 10 parties d'acide sulfurique concentré, on obtient un sel violet : par une simple ébullition, ce sel devient vert et à + 260°, il devient rouge. Par ailleurs, l'oxyde tiré du sulfate violet est gris-verdâtre et celui qui est tiré du sulfate vert est gris-bleuâtre.


D'abord, ce texte nous permet d'observer au §1 que, même avant d'être identifié comme un métal particulier, on avait connaissance de gîtes métallifères contenant du fer qui possédait une couleur ou une texture bien singulière. Au travers du §2, nous avons des indications sur des couleurs auxquelles se réfèrent souvent les alchimistes : le vert et le violet. Rappelons-nous à cet égard la légende de Sainte-Marthe que Fulcanelli évoque dans les DM, II, p.318. On remarque dans ces textes une nette prédominance de la couleur purpurine ce qui ne laisse pas d'étonner... Par ailleurs, on a vu que les Adeptes disent que leurs opérations doivent se dérouler dans l'obscurité. Certes, par cabale, on peut comprendre qu'un ciel pur, la nuit, sera propice à la condensation de la rosée, dont nous avons maintes fois parlé [Arcanum duplicatum]... Reprenons : une particularité rendrait-elle compte de l'utilité de protéger un composé des rayons solaires ? L'examen des textes précédents nous apportera la réponse :
Préparation de l'acide chromique

Si l'on verse 1/2 volume d'acide sulfurique sur 1 volume d'une dissolution de bichromate de potassium, saturée à + 50°, la masse s'échauffe et devient d'un rouge ardent. En refroidisssant, elle laisse déposer de belles aiguilles rouges cramoisi  d'acide chromique. La chaleur décompose cet acide en oxygène et sesqui-oxyde de chrome ; la lumière en fait autant mais avec lenteur. Si l'on expose du linge ou du papier qui auraient été plongés dans une solution d'acide chromique, ils verdissent promptement. Tous ces faits ...placent l'acide chromique au rang des corps très oxydants et apprennent aux chimistes qu'il ne faut jamais filtrer à travers le papier ses dissolutions, ni les mettre en contact avec des matières organiques...


Ainsi donc, la préparation de l'acide chromique, à partir de l'alun de chrome, nécessite la mise à l'obscurité du composé ; ne nous faisons cependant pas trop d'illusion : on trouverait quantité d'autres composés qui doivent rester à l'abri de la lumière sans que pour autant ils puissent être utiles de quelque façon que ce soit à l'élaboration du Grand Oeuvre. Un autre point singulier, qui sera le dernier que nous observerons, ne laisse pas de présenter des analogies avec le caractère quasi-enzymatique des transmutations métalliques que nous avons vu décrites ailleurs : nous faisons allusion à la très petite quantité de poudre de projection par laquelle on arrive à obtenir -soi disant- une quantité et une qualité d'or à nulle autre pareille dans la nature.
Le sesquichlorure de chrome

- Quand on fait passer du chlore sur un mélange intime d'oxyde de chrome et de charbon, il se forme du sesquichlorure de chrome en paillettes couleur fleur de pêcher. Chauffé dans un tube qui serait traversé par un courant d'hydrogène, il abandonne le tiers de son chlore et se transforme en une matière blanche qui est le protochlorure de chrome. Tandis que celui-ci est soluble, l'autre chlorure ne l'est pas, mais il le devient instantanément si l'on jette dans l'eau où il se trouve suspendu, une quantité infiniment petite de chlorure soluble. Un corps qui, dans de pareilles circonstances, devient tout à coup soluble, constitue l'un des faits les plus bizarres de la chimie. On a voulu l'expliquer en disant que cette faible quantité de protochlorure de chrome enlève au sesquichlorure le chlore nécessaire pour [le maintenir, le texte dit pour devenir] à l'état de sesquichlorure lui-même : se formant au milieu de l'eau, il s'hydrate et s'y dissout : le sesquichlorure, ainsi réduit à l'état de protochlorure, exerce une action semblable sur une nouvelle portion de sesquichlorure insoluble ; de sorte que toute la masse est de proche en proche, d'abord réduite à l'état de protochlorure, ensuite à l'état de sesquichlorure hydraté, et par conséquent soluble.

 

Par cette citation, nous voulions montrer une simple analogie entre certains processus chimiques nettement codifiés, rendant compte de propriétés singulières -de l'avis même des meilleurs chimistes de leur époque- , et les nombreuses descriptions des résultats du traitement des métaux par les poudres de projection des Adeptes. C'est souvent que l'on aperçoit certains termes que nous avons relevé parfois (cf. supra) qui donnent à penser que bien des récits de transmutations cacheraient en fait des procédés chimiques connus -à l'époque- uniquement des anciens alchimistes. Nous ne disposons pas de preuve évidente pour conforter notre hypothèse mais lors de l'examen de quelques cas de transmutations, nous avons vu que se déposait contre toute attente parfois un petit rubis au fond du creuset...d'autres fois, c'est de l'étain combiné avec du plomb qui se trouve transmuté "en masse" lorsqu'on y précipite la poudre de projection. Les rapports de transmutation seraient-ils donc un autre mode crypté de la transmission du savoir des alchimistes ? On peut se poser la question.
A propos du fer, nous avons trouvé ce texte dans l'un des traités de chimie :

- A propos du sulfate double d'alumine et de potasse (alun) : 
on peut aussi préparer artifciellement l'alun. a cet effet, on fait agir l'acide sulfurique sur l'argile qui est un mélange de silicate d'alumine et de silicate de fer. De l'alumine se dépose et des sulfates d'alumine et de fer entrent en dissolution. Il suffit d'ajouter du sulfate de potasse à cette liqueur et de faire cristalliser ; l'alun se sépare alors du sulfate ferrique qui cristallise mal. L'alun ainsi préparé renferme toujours un peu de fer qui nuit dans la teinture ; comme l'alun cubique préparé au moyen de l'alunite est beaucoup plus pur, les consommateurs le préfèrent sous cette dernière forme. Connaissant les motifs qui rendent plus pur l'alun de Rome, on peut purifier l'alun artificiel : pour cela, on verse une petite quantité de carbonate de potasse dans une dissolution d'alun saturée à 45°. Il se précipite ainsi un peu d'hydrate d'alumine. Cet hydrate décompose les sels ferriques que la solution renferme. 
  - Le carbonate de potasse :
Il s'obtient en brûlant les plantes qui croissent sur le bord de mer et en lessivant ensuite les cendres mais ce carbonate, ainsi obtenu, n'est jamais pur. On le purifie de la façon suivante : il faut le transformer en bicarbonatequi est peu soluble. Il pourra ainsi cristalliser en abandonnant tous les sels étrangers qui demeurent en dissolution dans l'eau-mère. Il suffit ensuite de laver ces cristaux à l'extérieur pour avoir le bicarbonate pur qu'on pourra ensuite soumettre à la chaleur pour le faire passer à l'état de carbonate. Si l'on veut obtenir immédiatement le carbonate de potasse, on prend un sel que l'on nomme crême de tartre. En le calcinant seul ou en mettant dans une chaudière de fer rougi un mélange de 2 parties de crême de tartre et de 1 partie de nitre, on obtient le carbonate de potasse pur, mais encore faut-il connaître la quantité d'alcali renfermée dans le carbonate de potasse. La crême de tartre est le résultat  d'un dépôt qui se forme dans le vin et se fixe aux parois des récipients vinaires (le tartre est essentiellement formé de bitartrate de potassium que l'on nomme crême de tartre ou tartre blanc).

 - Le nitre :

C'est l'autre nom du salpêtre, ou nitrate de potasse. Ce sel, exposé à une température de 380°C entre en fusion. Il n'éprouve pas d'altération, coule comme de l'eau et se prend en masse par le refroidissement. On le nomme alors cristal minéral. Ce sel n'éprouve à l'air d'altération que s'il est placé dans un air très humide ; dans les caves, il tombe en déliquum.S'il est projeté sur du fer, il y aura un phénomène d'oxydation. Par contre l'or et l'argent ne sont pas attaqués. C'est d'après cette propriété qu'on fait ce qu'on appelle le départ ou la séparation de ces métaux d'avec les autres. L'acide nitrique (eau forte, Aqua fortis) est extrait du nitrate de potasse. Pour décomposer ce sel, il faut verser 2 parties d'acide sulfurique (à proportions égales, on obtiendrait une quantité inférieure d'acide nitrique parce qu'il faut pour cela qu'il se forme du bi-sulfate). Pour décomposer le nitrate de potasse, on se servait autrefois des argiles contenant un peu d'eau. Les Anciens fabriquaient ce sel pour la poudre et non pour l'obtention d'acide nitrique. Ce sel existe dans la nature tout formé et on le reconnaît à sa saveur piquante et amère. De façon générale, on a remarqué que le nitrate de potasse ne se formait que dans les lieux où il y avait de la chaux, de la potasse, de la soude et lorsque ces matières pouvaient entrer en contact avec des matières animales en dissolution. On le trouve dans tous les lieux habités, dans les écuries, les étables, sur les murs des habitations jusqu'à une hauteur de 2 à 3 mètres car l'humidité est une des conditions de sa formation. Le sol des caves, des celliers, des bergeries, en donne beaucoup. Des voyageurs en ont découvert en Amérique, dans des cavernes où il est en couches très épaisses.

 - L'acide nitrique

Il sert principalement à dissoudre les métaux et les alliages. L'or et le platine ne sont pas attaqués par l'acide nitrique. L'acide nitrique du commerce contient souvent de petites quantités d'acide chlorhydrique ; on découvre cette impureté par du nitrate d'argent qui y occasionne un précipité de chlorure d'argent : tant qu'il se forme un précipité, on laisse déposer celui-ci et l'on décante l'acide dans une cornue où on le distille presque à siccité [jusqu'à sec]. Ensuite on étend d'eau l'acide distillé jusqu'à ce qu'il ait la densité voulue. La figure suivante représente une distillation d'acide nitrique (a : cornue - b : récipient - c: vase contenant de l'eau qui s'écoule sur le récipient pour le refroidir).



Adapté du Cours de chimie de Gay-Lussac
 
Ce texte est intéressant en ce qu'il nous donne une technique d'obtention du fer-c'est-à-dire du métal- à partir de l'alumine. Les sels de fer contenus dans l'alun sont décomposés par du carbonate de potasse. Celui-ci s'obtient soit par lessivage de cendres, soit par traitement à partir de la crême de tartre ; il faut ajouter du salpêtre pour obtenir du carbonate de potasse pur. Par ailleurs, le salpêtre permet d'obtenir de l'acide nitrique. Le salpêtre, enfin, peut être retrouvé partout où il y a une activité humaine : c'est exactement ce qu'écrivent les anciens traités. Simplement, les Adeptes induisent une confusion en faisant croire qu'ils indiquent la provenance du sujet des Sages alors que nous venons de voir que le salpêtre ne joue un rôle qu'en tant que "comburant" et composant accessoire permettant notamment la séparation des métaux et l'obtention d'acide nitrique auquel ne résistent pas des métaux comme le plomb ou l'étain, contrairement à l'alumine (Al2O3). La préparation de l'acide nitrique peut se faire, par la distillation, en grand, de l'acide sulfurique [huile de vitriol] et du salpêtre. Ce mode d epréparation requiert d'employer un peu plus d'acide sulfurique qu'il faut, afin d'obteni du sulfate acide de potasse pour résidu [que l'on pourra ensuite chauffer afin d'obtenir du sulfate neutre de potasse ou tartre vitriolé]. Pendant cette action, la cornue se remplit d'une vapeur rouge qui est de l'acide hypoazotique [nitreux] et qui pourrait avoir quelque rapport avec le dragon rouge des Anciens [et non pas avec le sublimé vénitien qui n'est d'aucune utilité dans l'oeuvre]. Dans les arts, on prépare l'acie nitrique [ou azotique] en chauffant un mélange de sulfate de fer [vitriol vert è Mars, Arès] et du salpêtre [Vénus è Taureau]. Il se produit d'abord du sulfate de potasse et du nitrate de fer. Celui-ci se décompose ensuite par le contact de la chaleur et donne d el'acide nitrique. L'acide nitrique n'existe pas dans la nature à l'état de liberté. Celui qui peut prendre naissance dans les temps d'orage sous l'influence de la foudre [Zeus] se trouve toujours combiné avec une base, telle que la chaux ou l'ammoniaque.

17. L'arsenic en alchimie a toujours exprimé le qualificatif consacré au principe Soufre et donc mâle (en grec arsenikon de arsên, mâle). Cela indique - pour le larron- que c'est bien du principe Soufre qu'il s'agit. Le lecteur se rendra compte (cf. l'introduction) que cette étude est bien a "work in progress" car je signale exprès toute erreur commise afin que l'on se fasse une idée des pièges que sèment aux détours d'une phrase les Adeptes... Je me suis trompé dans l'interprétation de ce larron. Il s'agit du Mercure. Le jeune homme aîlé peut renvoyer (cf. infra) à Zéphyre mais aussi à Eros, qui était le plus jeune des dieux et que l'on considérait comme l'enfant de Vénus. En réalité, inconnu à l'époque homérique, Eros apparaît comme le fils d'Erèbe et de la Nuit que nous avons déjà rencontrée. Primitivement, il a pour rôle de coordonner les éléments constitutifs de l'univers (ici, du microcosme philosophique) : c'est lui qui apporte l'harmonie dans le chaos. Philalèthe semble donc jouer ici d'une part avec la symbolique primitive d'Eros et d'autre part avec la symbolique qu'on lui connaît et dont la physionomie ne s'est constituée que tardivement. En effet, il est aussi connu comme un enfant aîlé dont les caprices et les espiègleries causèrent maints tourments. Sa malice ne respectait même pas sa mère. Celle-ci devait parfois le punir en le dépouillant de ses ailes et de son carquois [c'est-à-dire en le calmant, en l'adoucissant]. Le mythe d'Eros est inséparable de celui de Psyché dont Aphrodite (Vénus) était jalouse. Un oracle, notamment, avait enjoint au père de Psyché de la conduire au sommet d'une montagne ; parvenue à ce sommet, elle se sentie soulevée par les bras de Zéphyre qui la transporta dans un magnifique palais (on remarquera l'analogie avec le texte de Cyliani, Hermès dévoilé, lorsque la nymphe enlève le héros endormi). Le mythe de Psyché semble renvoyer à la période d'instabilité  des composants du Rebis dans le "vase de nature".
18. Philalèthe envisage ici la difficulté dont parlent les textes pour unir les deux principes Mercure et Soufre. Le jeune homme ailé, contre toute attente, n'est pas le Mercure mais une allégorie déguisant l'arrivée du printemps -entendez les prémices de la fertilisation de la semence métaliique ou de la "résine de l'or"- par l'entremise de Zéphyre, connu par les romains sous le nom de Favonius.
19Diane symbolise le feu secret ou dissolvant (voir notamment 1,2,3,4,5,6,7). Nous la voyons apparaître dans un des articles d'E. Canseliet, L'Arbre alchimique, où il nous la dépeint -en détaillant cette planche de J.D. Mylius, Philosophia reformata, coiffée d'un ménisque d'argent (lunaire) et armée de son arc : elle monte un dauphin en amazone et est précédée d'un aigle.


détail d'une planche de la Philosophia Reformata


20. La colombe est un symbole associé à la paix et dans le christianisme, c'est l'image de l'Esprit-Saint ; c'est en outre l'oiseau de Vénus. Fulcanelli parle de ces colombes dans Myst., p.136 :

"...et ces Colombes de Diane, autre énigme désespérante, sous laquelle la spiritualisation et la sublimation du mercure philosophal sont cachées."

et p. 206 :

"L'industrie du potier vous serait plus instructive ; voyez les planches de Piccolpassi, vous en trouverez une qui représente une colombe dont les pattes sont attachées à une pierre".


Puis, dans les DM, II, p.150, nous trouvons cette autre allusion quand l'Adepte détaille le caisson 9 de la cinquième série :

"On peut donc envisager les Colombes de Diane comme deux parties de mercure dissolvant -les deux pointes du croissant lunaire- contre une de Vénus, laquelle doit tenir étroitement embrassées ses colombes favorites. La correspondance se trouve confirmée... par la matière même d'où provient le mercure, terre rocailleuse, chaotique, stérile sur laquelle les colombes se reposent".


La spiritualisation, en alchimie, fait toujours référence à la fusion d'un composé. Nous sommes d'accord avec les deux composés du dissolvant que l'on a déjà évoqués. L'adjectif « favorites » mérite par contre un examen attentif. La faveur en latin se dit favor (pour sympathie, c'est-à-dire attraction au sens figuré) et la racine de favor est faveo. Or, le vent d'Ouest, i.e. le zéphyr est aussi tiré de faveo et se traduit par Favonius, au sens figuré « léger et tiède » comme le zéphyr ; le zéphyr annonce le printemps et la fonte des neiges. Là, au contraire, c'est le début d'une coagulation ou accrétion qui est commentée ; il apporte la pluie. Jeune homme ailé, il glisse doucement dans l'espace et annonce l'humide printemps. La légende raconte qu'il s'unit à Chloris, déesse de la Végétation, qui donne le jour à un fils, Carpos, le Fruit (carpo = cueillir, mais aussi tourmenter, assaillir par des attaques répétées). C'est une autre illustration du combat des deux natures. L'allusion au fait que Vénus embrasse et enveloppe inséparablement ses colombes tient peut-être au caractère astringent du sel désigné par ce symbole. Quant au sol rocailleux, c'est une allusion à un minéral de la nature du calcaire. Fulcanelli a la bonté quand il achève son examen du caisson de nous révéler que :

"Disons cependant que les plantes appelées ornithogales sont des... fleurs d'un beau blanc, et l'on sait que le lis est, par excellence, la fleur emblématique de Marie".

On peut citer à nouveau pour nous éclairer le Théâtre de l'Astronomie Terrestre d'Edward Kelly où le chapitre IV traite de la préparation de la Terre Mercurielle et le chapitre V de la conversion du Mercure préparé en terre Mercurielle :

"car à partir de métaux parfaits tu peux obtenir, par juste séparation des éléments, le Sel de Nature, ou Minerai des Philosophes, que certains nomment Lis Philosophique, sans lequel l'oeuvre des Sages ne saurait être accomplie. Car l'Art présuppose une substance créée par la Nature seule, dans laquelle l'Art assiste la Nature et la Nature assiste l'Art".

Il est ici clairement évoqué un certain sel grâce auquel l'Adepte pourra faire progresser de manière très rapide un processus naturel qui met des millions d'années à se réaliser naturellement. Du lis (ou lys), nous retiendrons le symbole de pureté qui va de pair avec sa blancheur. Le sel auquel nous pensons est blanc et il doit être absolument pur (1). Ce symbole a été évoqué aussi par l'auteur d'Azoth (Paris, 1624, d'après l'Occulta Philosopha, etc. in Bibliotheca Chemica Curiosa, t. II, pp. 198-216) ; Dans son Alchimie, J. Van Lennep évoque :


 

"Le "héraut rouge" désigné comme le fils très puissant du soleil et de la lune apparaît soutenant ces astres, debout sur une plante s'épanouissant d'un côté en rose (rouge) et de l'autre en lys (blanc)".

La même image, avec quelques variantes, est trouvée dans la Philosophia reformata de J.D. Mylius (planche 15, 7). Le lis, en grec, se dit krinon, dont les autres acceptions sont : mendiant [qui renvoie au Mercure, un mendiant n'est-il pas un vagabond qui erre ?] et mort [putréfaction]. On peut, par cabale, rapprocher le lis de krinw

[séparer : séparation initiale qui est réalisée dans la préparation de l'Arcanum duplicatum ; mais on trouve aussi : trancher, décider, juger :Turba philosophorum]

Ce sont là des images très classiques des principes Soufre et Mercure. Le roi figure le Mercure philosophique. Ces colombes de Diane trouvent leur équivalent dans la lyre d'Orphée. Elles sont évoquées par E. Canseliet dans les Deux logis alchimiques, lors de l'examen de la porte alchimique de la villa Palombara, à Rome dont nous ne retiendrons pour l'instant que la partie touchant Saturne :


QUANDO IN TVA DOMO - NIGRI CORVI - PARTVRIENT ALBAS - COLVMBAS - TVNC VOCABERIS SAPIENS

ce qui peut se traduire par :

"Quand, dans ta maison, les noirs corbeaux auront enfanté les blanches colombes, alors tu seras nommé le sage"

E. Canseliet en dit :

"... [Saturne évoque] spagyriquement, la mystérieuse matière, très souvent appelée par les auteurs, le plomb des sages... ces blanches colombes naissent du mercure ... et forment la couche douillette et nécessaire à l'union parfaite des deux jeunes et royaux époux du Grand Oeuvre".

Le plomb des sages est le Mercurius . Dans la Dame du Philosophe, E. Canseliet revient sur ce symbole :

"La palombe...  c'est aussi la colombe, c'est-à-dire l'emblème de l'esprit."

Enfin, dans les Deux Logis alchimiques, l'allusion se fait plus précise :

"Sur ces hautes-lisses, la sentence de Rolin se complète de la colombe qui est perchée sur une branche de chêne"

quand il traite, p. 160, de l'Hôtel-Dieu construit à Beaune par Nicolas Rolin, chancelier de Bourgogne.

Cette colombe, perchée sur ce chêne, est l'exact équivalent du Mercure fixé sur le chêne que nous dépeint Nicolas Flamel dans ses Figures Hiéroglyphiques ; c'est aussi Cadmos perçant le python, c'est enfin une très curieuse allégorie figurant dans l'ouvrage de Bernard Husson dans les Transmutations alchimiques [J'ai Lu, 1974], où, p.203, on voit figurer un médailler saxon rédigé parTentzel :


"La première médaille de la 70e planche... est une énigme... Elle représente à l'avers le Duc vêtu à la romaine, clouant sur un chêne, au milieu d'une forêt, un bouclier portant ses initiales. Au revers on lit, en lettres calligraphiées, En mémoire perpétuelle."

De ce duc, nous parlerons d'abord : Frédéric Ier de Saxe-Gotha (1646-1691) est une des figures les plus attachantes parmi les Princes Philosophes du Grand siècle. Ce monarque a voulu faire connaître à la postérité, mais en accord avec le dû secret, sa qualification de philosophe hermétique grâce à plusieurs médailles où il révèle de grandes connaissances dans le maniement de la symbolique alchimique. J. Van Lennep a, de cette médaille, une interprétation qui me semble un peu sommaire :

"... on pourrait également y voir le guerrier hermétique fixant les armes de son art sur l'arbre de la philosophie."

Si nous prenons un par un les éléments de cette médaille, nous distinguons : -le personnage lui-même, habillé à la romaine - son marteau - le bouclier cloué sur le chêne - un chien au pied de l'arbre sur la droite, un chapeau, une trompette et à gauche un troupeau de moutons. On note enfin qu'un des rameaux de l'arbre est mort et qu'il apparaît noirci. Tous ces éléments nous donnent des indications claires sur la nature de l'allégorie : il s'agit de la composition du dissolvant universel.

1)- le chêne : évoqué à maintes reprises, nous savons qu'il se rapporte à Jupiter (chêne rouvre et chêne yeuse) (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7). Nous avons également plusieurs indications qui permettent d’expliquer la liaison entre le chêne et le bélier, dont Fulcanelli nous dit dans Les Mystères qu’il s’agit de la même substance mais de qualité différente selon le stade de l’œuvre. Nous pensons que la solution de cette énigme peut être trouvée dans l’oracle de Dodone qui fut ensuite supplanté par l’oracle de Delphes. A Dodone, l’oracle était annoncé par les bruissements des chênes dont les frondaisons étaient équipés de dispositifs en airain. Nous avons vu que aes signifie airain et que le chêne rouvre était consacré à Jupiter (symbole de l’électrum –alliage d’or et d’argent- puis de l’étain) ; une étude plus approfondie des textes tend cependant à nous rendre plus circonspect et à voir dans le chêne rouvre le symbole de Jupiter ammon, c'est-à-dire du sable. La variété kermès du chêne renvoie alors à la stibine qui, dans certaines conditions, peut donner du gaz sulfhydrique qui permet d'obtenir du sulfure de potassium ; cette interprétation nous semble à présent fautive : il est en effet improbable que les anciens alchimistes aient pu avoir connaissance de l'hydrogène sulfuré et bien difficile d'admettre qu'ils aient eu l'idée de pratiquer l'attaque de la stibine par de l'huile de vitriol. Le chêne est l'allégorie sous laquelle est présenté l'ensemble du compost : le dissolvant, le lien du Mercure et les colombes. Le dissolvant est sans doute du borax, du carbonate de soude ou du tartre vitriolé, en tout cas un sel alcalin ; l'une des colombes de Diane est représentée par l'alumine, tirée de l'alun. Cette alumine n'était pas connue des Anciens qui, pourtant, en manipulant du kaolin, devaient l'avoir souvent sous les yeux. L'alumine ne pouvait donc être identifiée qu'à l'argile. Mais il fallait que cette argile fût alors bien particulière : Les Grecs retiraient de Mélos une terre qu'ils calcinaient et lavaient ; ils obtenaient alors une poudre blanche, légère, connue sous le nom de terre de Samos, terre de Chio, terre Cimolienne : c'était l'alumine... A l'époque donc, l'alumine était appelée par les Romains lutum [boue, fange et par extension, chose de vil prix ou méprisable]. Ce que les Anciens ignoraient aussi, c'était le comportement spécial de l'alumine quand on la porte à un feu violent. Marc-Antoine Gaudin, dont nous avons évoqué les belles recherches dans la section sur le Soufre [cf. notamment la cristallogénie], a fait remarquer que les pierres obtenues par ses procédés -et présentées à l'Académie des sciences- sont intermédiaires, pour la dureté, entre le strass et les authentiques gemmes orientales. C'est ce que note J. Rambosson, dans son ouvrage sur les pierres précieuses [Firmin-Didot, 1884]. A cette époque, en effet, il n'avait pas été possible à M.A. Gaudin de produire des pierres orientales transparentes, c'est-à-dire exclusivement à base d'alumine, à cause de la tendance excessive de cette substance à se dévitrifier. Ce qui empêche également de manier l'alumine comme on le désirerait, c'est qu'elle ne fond qu'à une très haute température ; elle devient tout à coup fluide comme de l'eau, sans passer par l'état pâteux ; elle se met en ébullition en lançant des étincelles, puis se vaporise et disparaît rapidement, comme du camphre. On peut bien lui donner de la ductilité en y ajoutant une très forte proportion de silice qui l'empêche de cristalliser mais alors la dureté du composé se trouve considérablement diminuée : bien qu'approchant de celle du cristal de roche, elle ne peut jamais l'atteindre sans passer à l'état pierreux par le refroidissement. On touche ici, n'en doutons pas, au plus haut secret de l'oeuvre : à ce stade, le lecteur aura intérêt à revoir les travaux de Jacques-Joseph Ebelmen concernant l'usage de la silice dans la préparation du corindon. Cette action fixante de la silice est illustrée par la figure qui représente une remarquable allégorie de cette volatilisation qu'il faut « contrarier ». Une autre difficulté réside dans la quantité suffisante et non excessive de silice qu'il faut infuser à l'alumine, en sorte que ne se produise pas ou peu le phénomène de tendance à l'amollissement signalé par M. Gaudin. L'autre colombe est sans doute une chaux métallique telle qu'en parle E. Canseliet dans ses Deux Logis alchimiques (p. 53) :

"Les ondes sont ces eaux que Moïse... qualifia de supérieures et qui génèrent le météore infiniment précieux au-dessus de tous les autres, dénommé la rosée, elle-même véhiculant l'esprit ou le sel harmoniac du ciel. Celui-ci est isomère du nitre ou isotope si l'on veut... "

Cette rosée [drosia], cette gelée blanche [drosoV] vient nécessairement de la mer, eau salée [alV], et se présente à nous comme une écume, une cendre ou une efflorescence [knooV]. Son devenir est d'être transformé par l'art en une forme liquide [kaoV], aidé en cela par les traits d'Artémis à la courte tunique [kitwnh], symbole du dissolvant secret : c'est Artémis en effet qui dirige alors le char, tient les brides du cheval [ruthr] et qui exerce un support, un soutien [ereisma] permanent au travail ; cette permanence de l'action sous tend l'allégorie du cercle [guroV : assonance phonétique avec gujoV = gypse, chaux vive] à l'Ourobouros car c'est un travail actif qui se produit et où, effectivement, le Mercure, peu à peu, se dévore lui-même par sublimation.

2)- Le troupeau de moutons est là pour : bélier, qui renvoie à Jupiter Ammon (= qui a la forme d’un bélier) et aux volutes des cornes de Jupiter Ammon. Enfin, quercus, le chêne, a comme traduction possible le vaisseau Argo, c’est-à-dire le vase de nature qui constitue le Mercure philosophique dans lequel est cuit le compost (rebis philosophique) ;

3)- Le bouclier symbolise la Toison d'or ; cet écu que le Duc fixe au tronc du chêne renvoie à scutum qui est un bouclier ovale et convexe puis long et creux, comme une tuile faîtière. Par extension, la tuile indique testa = coquille, tuile, vase en terre cuite, écaille, carapace de tortue. Le bouclier par sa racine grecque aspiV a la valeur d'abri. En latin, abri se dit apricus (= exposé au soleil) auquel se rattache aperte (= clairement, à l'air libre). On peut ajouter que le bouclier tire aussi son origine de l'Air, c'est-à-dire de Zeus : en effet, Zeus possédait un bouclier qui avait été confectionné par Héphaïstos. Il était constitué de la peau de la chèvre Amalthée [dont nous avons eu déjà l'occasion de parler dans le commentaire qui accompagne les Figures Hiéroglyphiques], garnie de franges [kraV = tête, i.e. Caput : krasiV = alliage] bordée de têtes de serpent et porte en son milieu une tête de Gorgone, sans doute Méduse [cf. la section des Gardes du corps]. Ce bouclier a aussi la valeur d'une tempête, d'une nuée orageuse. Là encore, nous remarquons la nature mercurielle de ce bouclier magique.

4)-
Le chien, endormi, docile rappelle étonnamment celui qui figure au pied du navire Argo qui figure sur le bas-relief de la fontaine du Vertbois. Fulcanelli nous en disait que :

"le chien était consacré à Mercure comme au plus vigilant et au plus rusé de tous les dieux...". (DM, II, p.50)

Le chien renvoie aussi à celui, provenant du Corascène (1), évoqué par Artephius. Par parenthèse, nous voila ramené au texte de Philalèthe quand il écrit : « à cause des embûches du larron dont les ruses sont presque inévitables » ; ce larron ou voleur pourrait donc être tout simplement... Mercure. Fulcanelli dit plus loin :

" [ce sont] les seuls agents dont l'assemblage, le combat et la mort, réalisés par l'entremise du feu philosophique, donnent naissance au mercure hermétique vivant et animé" (DM, II, p.201).

5)- Le chapeau : il rappelle le pétase ou le bonnet phrygien. Dans ce symbole gît un grand secret. E. Canseliet l'évoque en ses Deux Logis à la fin du chapitre La Fontaine indécente :

"L'indication est précieuse... que l'harmoniaque eau de jouvence doive remplir le chapeau, à savoir le caput qui est la terre noire et élevée au-dessus de l'eau blanche, lors de la première séparation".

Ce chapeau évoque  le chapiteau de la cucurbite. Il faut notamment remarquer la coupelle couverte et


planche 7 du Dictionnaire de Pernety

large, dans laquelle se condensent les vapeurs. En effet, elle rappelle le chapeau particulier que Fulcanelli décrit lorsqu'il nous parle du bonnet phrygien ( Myst., p.93) ; Dans les DM, I (p.374) Fulcanelli évoque à nouveau ce pétase (chapeau et attribut d'Hermès) :

"On sait, d'autre part, que les souffleurs appelaient leur alambic homo galeatus - l'homme coiffé d'un casque - parce qu'il était composé d'une cucurbite couverte de son chapiteau."

Comme d'habitude, c'est avec prudence qu'il faut prendre cette réflexion de Fulcanelli, car le casque (= cassis) peut fort bien renvoyer à l'étain par assonance phonétique (= cassiteris). Le pétase est aussi, on le sait, inséparable du mythe de Cybèle. Nous renvoyons donc le lecteur à notre exposé sur Cybèle qui, pour nous, est un compendium de l'athanor secret, c'est-à-dire du vase de nature.
6)- la trompette : elle renvoie à aes (=airain, cuivre) et indirectement à Chypre ; voir notamment (1, 2, 3, 4, 5).
7)- le bouclier : nous avons déjà étudié ce symbole dans la page consacrée à l'église où se trouve un rébus (St Grégoire-de-Vièvre) qui s'avère être un compendium du Grand Oeuvre.
8)- l'hâbit à la romaine : c'est le point faible de l'interprétation. Nous y verrions en effet une allusion au vitriol romain, c'est-à-dire à de l'alun de Rome (1, 2, 3, 4, 5) sur lequel nous avons déjà écrit suffisamment pour qu'on nous permette de faire ici une impasse.
9)- la branche morte nous rappelle l'arbre mort du caisson de Dampierre.
10)- la mémoire perpétuelle évoque le caractère permanent de l'eau mercurielle.

Enfin, on notera que ces colombes ont fait l'objet d'une analyse d'Isaac Newton (cf. Newton, Richard Westfall, Flammarion, 1994), d'abord p.399 :

"Le 10 mai 1681, je compris que l'étoile du matin est Vénus et qu'elle est la fille de Saturne et l'une des colombes. Le 14 mai, je compris Neptune. Le 15 mai, je compris... qu'il y a... une autre colombe : c'est-à-dire un sublimé qui est complètement féculent s'élève de ces corps blancs [sel ammoniac] (extrait de Keynes, MS 3975, p.121)

et plus loin :

"Le 18 mai, j'ai perfectionné la solution idéale. C'est-à-dire que deux sels égaux portent Saturne. Ensuite il porte la pierre et joint le malléable Jupiter, donne également * [sel ammoniac] et ce dans de telles proportions que Jupiter s'empare du sceptre. ensuite l'aigle élève Jupiter... " (idem, p.122)

Une autre citation nous éclaire sur l'apport d'étain au plomb :

"Il [Newton] illustrait ainsi par les phénomènes chimiques le phénomène de médiation au moyen duquel les substances insociables snt conduites à se mélanger. Le plomb fondu ne se mélange ni au cuivre ni au régule de Mars [le métal fer], mais par la médiation de l'étain, il se mélange avec les deux. Par la médiation des esprits salins, l'eau se mélange avec les métaux... "

Tout cela s'accorde avec le fait que le plomb et l'étain mélés sous une certaine forme permettent à deux substances d'être dissoutes (putréfaction) avant plus tard, de "réémerger" sous une forme cristalline, par un phénomène d'accrétion progressif (réincrudation). Le secret réside évidemment dans la manière de préparer ces substances et le dosage du feu.
21. Ces colombes volant sans aile évoquent ce que nous avons dit supra concernant Eros dont sa mère, pour le rendre supportable devait parfois le dépouiller de ses ailes.
22. La nymphe Vénus, en grec, est Aphrodite à laquelle elle fut assimilée à partir du IIe siècle av. J.-C. En fait, par calembour, Aphrodite a valeur d'écume (du grec ajroV). Donc, à chaque fois que Vénus ou Aphrodite sont citées par les alchimistes, on doit penser à une écume qui surnage. La naissance d'Aphrodite est bien connue : Cronos, à l'instigation de sa mère, Gaïa, mutile de sa harpê son père


naissance de Vénus, S. Botticelli, c. 1485

Ouranos et jette dans la mer les débris de la virilité paternelle. Ceux-ci surnagent et il s'en dégage une blanche écume d'où naît Aphrodite. Portée par le souffle de Zéphyre, elle aborde le rivage de Chypre où elle est parée de riches vêtements et de bijoux merveilleux. C'est, au vrai, l'exacte description du résultat progressif de la grande coction : la coagulation. La coquille représente le carbonate qui sert tout à la fois de réceptacle et de vase de nature.
23. Il s'agit peut-être de vapeurs de plomb. On rappelle que le plomb (Pb) fond à 335°C et qu'il répand des vapeurs au rouge clair. Sa volatilité est telle qu'il perd 9% de son poids à la température d'un feu de porcelaine (1300°C).
24. C'est ici d'odeur sensible à l'entendement et non à l'odorat qu'il s'agit. Fulcanelli (Les Mystères, p.104) nous dit que la putréfaction se déclare quand la noirceur apparaît et que c'est le signe d'un travail régulier et conforme à la nature. Il cite aussi un manuscrit anonyme du XVIIIe siècle (La Clef du Cabinet hermétique) :

"Quelques Philosophes l'ont aussi marqué. Morien dit : il faut qu'on y remarque quelque acidité et qu'elle ait quelque odeur de sépulcre. Philalèthe dit qu'il faut qu'elle paroisse comme des yeux de poisson... et qu'il paroisse qu'elle écume ; car c'est une marque que la matière se fermente et qu'elle bout. Cette fermentation... se fait par notre feu secret, qui est le seul agent qui puisse ouvrir, sublimer et putréfier".

C'est dans cette partie de l'oeuvre que les alchimistes appellent leur matière le laton non net ou le plomb fondu. E. Canseliet revient sur cette noirceur (L'Alchimie expliquée sur ses textes classiques, p.205) :

"L'artiste, à ses débuts, se tromperait grossièrement, si l'idée lui venait qu'il fallût rejeter comme inutile et sans valeur, ce chaos surprenant et curieusement homogène, lequel est aussi dénommé la tête morte -caput mortuum."

Fulcanelli nous dit exactement l'inverse dans ses DM, I, p.391 :

"Quant au bucrâne, sculpté sur le même axe... il indique ce caput mortuum immonde, grossier, terre damnée du corps, impure, inerte et stérile, que l'action du dissolvant sépare, rejette, précipite comme un résidu inutile et sans valeur".

Le chapitre Alchimie et Spagyrie, aux DM, II, p.190 nous en dira peut-être un peu plus sur ces Esprits et sublimations dont parlent les textes classiques. Fulcanelli nous indique une technique d'extraction du soufre métallique à partir d'une dissolution d'argent dans de l'acide nitrique et un passage, en particulier, vaut d'être cité :

"Il faut d'abord... éviter surtout la fusion des sels. Or, si la température reste inférieure au degré requis pour déterminer et maintenir la fluidité du mélange, il ne se produit pas de sublimation. D'autre part... le chlorure d'argent... acquiert, au contact du sel ammoniac, un tel mordant qu'il passe à travers les parois du verre... Il y a donc, en cette méthode... certains secrets de pratique que les archimistes se sont prudemment réservés. L'un des meilleurs consiste à diviser le mélange des chlorures en interposant un corps inerte... il est indispensable aussi qu'on puisse facilement l'isoler du caput mortuum. On employait autrefois... la potée d'étain... Cette technique s'applique également au plomb... Le seul côté facheux... vient de ce que le sel ammoniac forme, avec le soufre du plomb, une couche saline compacte... quant à l'extrait lui-même, il est d'un beau rouge... mais très impur comparativement à celui de l'argent."

E. Canseliet dans son Alchimie expliquée... (p.237) nous reparle de ce caput mortuum :

"L'épais magma, qui a été recueilli de l'industrieuse calcination du caput, a été calciné dans le têt à rôtir et s'y est transformé en une poudre érugineuse, grasse et peut-être isotope du colcotar ; en tout cas, fort semblable au sesquioxyde qu'on appelle aujourd'hui oxyde ferrique."

et encore, p.258 :

"L'oeuf des Philosophes s'est constitué des deux résultats qui ont été réservés à l'issue des premier et second oeuvres. D'un côté, le beau sel obtenu du caput, grâce à l'agent de liquation, désigné en toute logique... "

et enfin, p.261 :

"Il est vrai que ce n'est pas le lion vert, ou vitriol philosophique, qui constitue directement la partie la plus importante du vaisseau de nature, mais bien les deux sels qui en découlent, et dont l'un vient du caput mortuum, et l'autre, un peu plus tard, de la vitreuse provision, après qu'elle a livré... le bouton de retour."

C'est encore une fois avec une maîtrise consommée qu'E. Canseliet brouille les cartes. Il est clair qu'est d'abord décrit -de façon envieuse- l'un des composés du feu secret ou vase de nature : c'est un oxyde. Le beau sel qu'il évoque après semble se rapporter au Sel des Sages qui, selon notre hypothèse, est de l'alumine anhydre. Enfin, le bouton de retour évoque la coupelle qui permet la détermination du titre d'un alliage : l'aloi d'un alliage cuivre-argent-or peut être estimé en coupellant avec 2 ou 4 grammes de plomb exempt d'argent ou plomb d'oeuvre, permettant d'obtenir un bouton dit de retour après l'éclair, bref éclat jeté par le bouton chauffé dans un courant d'air à l'intérieur d'un moufle, sorte de manchon réfractaire au moment où il est libéré de la couche d'impuretés fondues dans la litharge (oxyde de plomb) liquéfiée. Il semble que là, Canseliet évoque le principe Soufre.
25. La Lune, chacun le sait, représente la partie mercurielle du Rebis. En alchimie, on distingue la Lune suivant sa couleur, bleu sombre ou blanche et fixée. E. Canseliet dans son Alchimie expliquée... nous cite un passage des Récréations hermétiques dues à un artiste anonyme :

"La lune est par conséquent le réceptacle ou foyer commun dont tous les philosophes ont entendu parler ; elle est la source de leur eau vive. Si donc vous voulez réduire en eau les rayons du soleil, choisissez le moment où la lune... est pleine... vous aurez par ce moyen l'eau ignée des rayons du soleil et de la lune dans sa plus grande force."

La Lune est inséparable du principe humide - compris au sens alchimique du terme bien sûr. Cela signifie qu'à chaque fois qu'elle se trouve évoquée - elle, ou son équivalent, le principe Eau -, on prendra garde qu'il s'agit du dissolvant universel - en tout ou partie - dont on nous parle. Une fois n'est pas coutume, nous commenterons un article remarquable paru sur le site Contrepoints, dû à Fabrice Bardeau. Tout d'abord, c'est le Mutus Liber qui est évoqué :

"L'auteur inconnu du Mutus Liber (Altus ? 1760 ou peut-êtr plutôt Saulat des Maretz), dans sa première planche, attire notre attention sur un influx d'origine cosmique qui se manifeste sur terre la nuit, par un ciel serein et la Lune bien apparente, en la saison ou fleurissent les roses..."

Ici, nous avons attiré l'attention sur le fait que se trouvait évoqué Jupiter (1), la saison évoquée, le mois de mai où le soleil traverse -si l'on se réfère au zodiaque tropical qui est celui qu'emploient les astrologues- le signe du Taureau : c'est donc la Terre par excellence (2).

"Autre considération, donnée dans le « Rituel des Elus, Cohen de Martinez de Pasqualy -1768, sur l'influence de la Lune : « Le travail ne peut se faire que depuis le renouveau de la Lune, jusqu'à la fin du premier quartier, et jamais depuis le commencement de la pleine jusqu'au renouveau de la Lune suivante »..."

Si l'on assimile Diane (3) au dissolvant, il est clair que les cornes lunaires (4) font chacune renvoi à l'un des composés du feu secret -alias le dissolvant- ; il apparaît donc logique que le travail se fasse à partir de la nouvelle Lune, puisque la grande coction qui est le travail du 3ème Oeuvre, va aboutir à un empâtement, puis une coagulation progressive aboutissant par accrétion à un accroissement et une multiplication. Dès lors, symboliquement, on voit davantage la lune aller vers son plein plutôt que le contraire. On doit donc non seulement considérer la couleur mais aussi la phase de la Lune ; il est possible que les phases lunaires indiquent des degrés de température, la pleine lune pouvant correspondre à une température maximale ; cela n'est qu'une hypothèse.
26. Parabole tirée de la Genèse, quelle est sa signification concrète ? L'Esprit se mouvant sur les eaux fait penser à celui qu'évoque Fulcanelli (Myst., p.120) :

"Mais les textes donnent le même nom [le Lion] à la matière réceptive de l'Esprit universel, du feu secret dans l'élaboration du dissolvant."

et il ajoute, p.138 :

"Sans entrer par le menu dans la technique opératoire, -ce qu'aucun Auteur n'a osé faire, - nous dirons cependant que l'Esprit universel, corporifié dans les minéraux sous le nom alchimique de Soufre, constitue le principe et l'agent efficace de toutes les teintures métalliques".

Nous avons déjà parlé de cet Esprit (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12). Il entre dans la symbolique qui a trait au dissolvant et il en constitue l'une des parts mercurielles ; aussi n'est-ce que d'un demi-mensonge dont se rend coupable Fulcanelli quand il assimile dans la dernière citation le Soufre à l'Esprit universel (notons qu'il parle ici du second Soufre (1), i.e. le Soufre corporifié)
27. Il faut d'abord s'entendre sur cette séparation (sépare sept fois cette lumière des ténèbres). Elle figure dans notre texte d'abord quand nous évoquons la 2ème figure de Lambsprink (1) dont la légende indique « putréfaction » ; nous n'étions pas sûr alors de la situation de cette putréfaction dans l'oeuvre, attendu que Le Breton nous assure (est-ce bien exact ?...) qu'il y a 4 putréfactions. Celle de la 2ème figure semble se situer au IIe Oeuvre. E. Canseliet revient sur la séparation dans la préface aux DM, I, p.55 où il nous assure qu'elle est diamétralement opposée à la dissociation des éléments et plus encore à leur désintégration. Nous douteux de sa franchise quand il nous dit que l'opération soit celle par laquelle commence l'oeuvre... Fulcanelli, lui, nous parle de la séparation en virtuose de l'allégorie ; qu'on en juge :

"Quant à l'arme d'attaque, c'est la lance... ou l'estoc - séparation - qu'il devra employer."

On ne retiendra rien ou presque de l'Alchimie expliquée... d'E. Canseliet sur ce point de science où il prétend nous expliquer la séparation à coup de marteau... Du moins, n'est-ce certainement pas là une séparation philosophique. Dans ses Deux Logis alchimiques, il revient sur le thème au chapitre de la Conversion des Eléments mais, là encore, pour nous certifier qu'elle absorbe toute la première partie du Grand Oeuvre. Si notre hypothèse de base est correcte, il est vrai qu'au départ, il nous faut récupérer le Sel des Sages ou Toison d'or d'un corps qui est lui-même un sulfate double participant d'un composé d'aluminium et de potassium. Nous devons donc nécessairement effectuer une séparation de ce composé d'avec le « Soufre puant » auquel il est lié. Mais est-ce la véritable séparation ? Nous en doutons. Néanmoins, Canseliet nous rappelle par deux fois, dans ce chapitre, que l'élément doit être retourné afin que s'en dégage le symbole tant recherché :  que nous avons maintes fois abordé et qui ramènerait à un minerai d'antimoine... Passons. Cette séparation fait aussi - ne l'oublions pas - partie du texte fondateur de l'alchimie, la Table Smaragdine, comme la nomme avec sa façon ampoulée coutumière E. Canseliet :

"Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l'épais, doucement, avec grande industrie."

Dans son article la Toison d'or (Alchimie, p.211) :

"L'image de cette séparation nous est offerte par le bélier Chrysomelle dont la merveilleuse dépouille devait éveiller plus tard la convoitise des Argonautes... «La Toison d'or est la matière employée à l'Oeuvre philosophale et le nom symbolique de la pierre philosophale» S'il est digne de remarquer que le bélier Chrysomelle ait été le fruit des amours de Neptune (Poséidon) et d'une vierge... Ainsi, du moins, la nature aqueuse et mercurielle de ce bélier, issu du dieu des mers, nous est-elle suffisamment précisée, comme l'est sa vitalisation par l'esprit universel..."

Le bélier Chrysomelle, c'est littéralement le bélier à la Toison d'or et aussi la pomme d'or (mhlon, probablement le coing). Notons au passage que certains mots latins renfermant la syllabe chryso font référence à une sorte de topaze (chrysolithus). Neptune fait référence à l'eau de façon générale et, nous l'avons supra, Newton l'utilise explicitement comme symbole. La vierge fait référence - du moins de façon purement formelle - à Vénus-Aphrodite et nous voyons apparaître rapidement le symbole de la Terre . L'Esprit universel, nous venons d'en parler (cf. note 26). Cette phrase de Philalèthe est-elle donc purement allégorique, veut-elle égarer encore un peu plus le lecteur ou exprime t-elle un procédé de séparation chimique décryptable ? Nous savons que ce chapitre a trait au dissolvant universel et nous avons vu que ce dissolvant était formé de deux substances qui doivent être très pures. Prenons le cas du procédé d'épuration de l'étain au XIXe siècle dit le procédé saxon :

Epuration de l'étain

Dans les terrains les plus anciens, au milieu des roches granitiques, on trouve de l'étain oxydé. Les principaux gisements de ce minerai sont en Saxe, en Bohême et dans le comté de cornouailles. Il y en a aussi dans le Morbihan qui sont largement exploités. Pour détacher une grande partie des gangues [substances stériles mélangées aux minéraux utiles dans un filon], il faut d'abord bocarder les roches et les laver. On procède alors au grillage des résidus de lavage qui sont composés d'étain oxydé et de minéraux très denses [sulfures, arsénio-sulfures, etc.] pour enlever les minéraux métalliques et en faciliter le bocardage. Un second lavage rend l'oxyde d'étain assez riche pour fournir 50 % de métal. Dans le fourneau, le charbon et le minerai sont chargés par couches alternées. A mesure que la réduction avance, le métal liquide passe dans un creuset avec les scories. Celles-ci, étant pâteuses et moins denses que le métal, occupent la partie supérieure du bassin et sont enlevées sans difficulté. On fait alors passer le métal liquide dans un autre bassin de réception où il est épuré par un procédé assez singulier qui évoque une séparation ou une sublimation "philosophique" : on brasse le bain à plusieurs reprises avec un bâton de bois vert qui, étant très chauffé, dégage beaucoup de gaz. Il se manifeste alors un bouillonnement qui entraîne à la surface les crasses disséminées dans la masse liquide ; en même temps, la portion d'oxyde qui s'y trouvait dissoute ou suspendue, se réduit. Le métal est alors enlevé avec de grandes cuillères de fer.

 
Ce procédé assez étonnant se rapproche beaucoup de techniques secrètes dont parle Fulcanelli à propos de certains stratagèmes ou procédés ressortant plutôt de la physique que de la chimie. Un autre procédé de préparation du métal se rapproche aussi d'allégories iconographiques se rapportant à la sueur ou à la mise sous étuve du Roi ; on peut citer à titre d'exemple les gravures de Lambsprinck



légende :

"Ici le Père sue violemment, de lui s'écoule l'Huile et la vraie Teinture des Philosophes."

(De Lapide Philosophorum) et d'autres de M. Maier (Atalanta Fugiens). Voici l'un de ces procédés :

Suite

Par un autre procédé d'extraction de l'étain -dit procédé anglais- le métal obtenu n'est pas aussi pur que celui préparé par le procédé saxon ; pour le purifier, on le soumet à une liquation [il s'agit d'un procédé où l'on met à profit la température différente de fusibilité d'un métal par rapport à d'autres d'où il résulte que l'on obtient le métal qui sourd de la masse] : dans un fourneau à réverbère, on range près de l'autel les pains (saumons) d'étain à purifier et on les chauffe modérément. Le métal pur qu'ils renferment fond le premier et suinte littéralement  à travers la masse. Le résidu est un alliage très ferrugineux. On affine alors l'étain provenant de la liquation en le fondant et en le brassant avec un bois vert comme dans le procédé saxon.


On voit bien, par là, les liens possibles que l'on peut caractériser entre des détails iconographiques parfois singuliers et des procédés classiques utilisés en métallurgie. Pour le plomb, là encore, on peut trouver des analogies :
Considérations sur le plomb

On sait que les alchimistes lui ont donné le nom de Saturne car ils appelaient voracité ce qu'on désigne par tendance à s'allier : le métal s'allie au plomb et semble perdre toutes ses propriétés. Le plomb s'altère rapidement au contact de l'eau pluviale, contrairement à l'eau ordinaire (qui renferme des matières salines, telles que sulfates, chlorures, etc.) Il suffit de projeter de la limaille de plomb dans une pareille eau ou dans de l'eau distillée pour voir apparaître des traînées blanches qui partent des parcelles métalliques qui ne sont pas tombées au fond. Ces traînées sont du carbonate de plomb. Des conduits de Versaille datant de Louis XIV ont été trouvés intacts alors que des toitures de plomb ont été rapidement endommagées ; l'explication est que ces toitures ont reçu de l'eau pluviale qui ne renferme d'autre sels que des azotates. Les eaux de puits ou de rivière contiennent une quantité notable de matières organiques azotées qui donnent lieu, par leur contact avec le plomb, à une production spontanée et continue de sels solubles par suite d'une réaction qui donne naissance à de l'acide nitreux.


Nous avons cherché dans les livres traitant de l'histoire de la chimie et dans des ouvrages fondamentaux comme l'Histoire Naturelle de Pline l'Ancien ou De l'Architecture de Vitruve des textes qui pouvaient se rapprocher en quelque manière avec certains détails d'iconographie des vieux textes alchimiques. Notre attention a été attirée par deux textes ; le premier est de Vitruve (De Architectura) et se place au chapitre 12 du livre VII. En voici le texte :
"chapitre 12 : Céruse et vert-de-gris 1. Pour la céruse et le vert-de-gris que nous appelons chez nous aeruca, il n'est pas hors de propos de dire comment on les prépare. A Rhodes, on place des sarments dans des jarres au fond desquelles on a versé du vinaigre, et sur les sarments on place des saumons [type de lingot métallique tel qu'il sort du moule des fonderies (surtout de plomb et d'étain)] de plomb ; puis on bouche les jarres avec des couvercles pour empêcher les vapeurs de s'échapper. Après un temps déterminé, on ouvre, et l'on trouve la céruse qui s'est formée à partir des saumons de plomb. Selon la même méthode, mais en plaçant sur les sarments des lamelles de cuivre, on obtient le vert-de-gris que nous appelons aeruca."
Dans une histoire de la chimie,on trouve un texte adapté de cette traduction de Vitruve qui parle non pas de jarre mais de tonneau. Il paraît que le produit, ainsi obtenu, servait de fard aux dames romaines. L'auteur ajoute que le procédé se retrouvait à Corinthe et à Sparte. Cela n'est pas sans rappeler la Clef XII de B. Valentin :


Suite I

Préparé par des procédés industriels, il contient toujours de l'oxyde deplomb hydraté, i.e. du carbonate basique de plomb. Il porte alors le nom de céruse, de blanc de plomb ou de blanc d'argent. Sa formule est 2Pb.CO3Pb.(OH)2. Il est obtenu par action conjuguée sur le plomb des vapeurs d'acide acétique, de l'oxygène et de l'acide carbonique. Dans un cours de chimie, professé au XIXe siècle, nous avons trouvé un autre procédé de préparation de la céruse où là encore, on peut faire quelque rapprochement avec des textes alchimiques. Il s'agit du procédé hollandais ; il consiste à exposer des lames de plomb, sous l'influence d'une température de 35° à 40°, à l'action simultanée de l'air, de l'acide carbonique et des vapeurs de vinaigre. L'air oxyde le plomb, la vapeur de vinaigre se combine avec cet oxyde et forme de l'acétate basique, l'excès de base de ce sous-sel se combine avec l'acide carbonique et produit du carbonate de plomb maintenu à l'état de sel basique. Dans ce procédé, l'acide carbonique et la chaleur sont fournis par la fermentation du fumier. En effet, on introduit des lames de plomb tournées en spirale dans des pots faits de telle sorte que les lames restent suspendues sur le vinaigre qui se trouve dans le fond. Fermés grossièrement par une plaque de plomb, les pots sont disposés dans une couche de fumier de cheval et recouverts par de la paille. On peut former une série d'étages superposés et arranger ainsi un grand nombre de vases sur un petit espace. La céruse obtenue est opaque et amorphe.


On relève plusieurs analogies avec les textes alchimiques. Ceux-ci font souvent référence au fumier pour qualifier l'ubiquité extrême du corps qui doit servir au Grand Oeuvre ; de même, cet aspect spiralé est-il évoqué dans une des gravures du Théâtre de l'Astronomie terrestre d'E. Kelly ou dans l'un des Ripley's Scrowle. La forme spiralée des cornes de Jupiter Ammon est aussi évoquée. Nous allons à présent parler de l'une des trois méthodes d'extraction de la galène ou sulfure de plomb : la galène peut être traitée soit par le charbon (il s'agit alors de minerais impurs et peu riches) soit par le fer (réservé aux galènes très siliceuses) soit par réaction (fondée sur l'action réciproque d'oxyde, de sulfure et de sulfate de Pb). C'est la seconde méthode qui nous intéresse car elle n'est pas sans nous rappeler certains textes où il est dit en substance que la matière première doit être taillée par le fer :

Suite II

Cette méthode est fondée sur l'affinité du fer pour le soufre et rend inutile de soumettre le minerai à un grillage préalable. Le minerai passe dans des fours à réverbère ou dans des fours à manche, conjointement avec de la fonte de fer grenaillée et des scories provenant d'opérations antérieures. Les scories ont pour but de provoquer la formation de silicates et la fusion de la gangue siliceuse. Le plomb que l'on obtient est toujours accompagné d'une certaine portion de matte [substance métallique sulfureuse résultant de la première fusion d'un minerai traité et non suffisamment épuré] plombeuse que l'on soumet à son tour à l'action du fer.


L'aspect de la pierre philosophale a été décrite à de nombreuses reprises par les Adeptes ou par les témoins des soi-disant transmutations métalliques en or. Voyons ce qui arrive lorsqu'on prépare du protoxyde de plomb (litharge) :
Suite III

Quand on calcine du carbonate ou de l'azotate de plomb, on obtient une poudre jaune que l'on appelle massicot ; si l'on chauffe assez le massicot pour le fondre, il cristallise en se refroidissant et porte alors le nom de litharge. Cette litharge a des aspects variés : il y en a de blanc, de jaune, de rouge et de rose. Ces différences tiennent à la manière dont la litharge a été préparée. Lorsqu'on fait bouillir une dissolution de soude caustique avec un excès de litharge, il se forme par refroidissement des cristaux très petits et très lourds dont la couleur est rouge ; si après avoir chauffé ces cristaux, on les refroidit subitement, ils deviennent jaunes ; ainsi connait-on une litharge d'or [chrysitis cité par Pline, 33, 106] et une litharge d'argent.


Cela nous laisse perplexe sur l'apparence de la pierre philosophale qui présenterait -aux dires des témoins- une structure rappelant singulièrement l'aspect de la litharge d'or...
28. Philalèthe fait-il ici allusion au Ludus puerorum et à la roue qu'il convient de tourner après les travaux d'Hercule ? (1,2,3,4)
29. Le Regulus dont nous avons parlé. Il faut prendre garde ici à la "concordance des temps" ; à un siècle, en langage hermétique, correspond un jour ou plutôt une génération. La durée d'une génération (saeculum, 33 ans et 4 mois) est souvent cité comme le temps "allégorique" qu'il faut pour aboutir au grand oeuvre). Fulcanelli, dans Myst., p.198 explique aussi à propos de la génération que :

"La mort du corps laisse apparaître une coloration bleu foncé ou noire... Tel est le signe et la première manifestation de la dissolution, de la séparation des éléments et de la génération future du soufre, principe colorant et fixe des métaux... Le corps mortifié, tombe en cendre noire ayant l'aspect du poussier de charbon..."

E. Kelly évoque aussi la génération dans son Théâtre... (chapitre neuvième : la conjonction du soleil et de la Lune):

"... car lorsque le mâle et la femelle sont conjoints au moyen du sperme, une génération peut survenir dans le menstrue."

Enfin, on trouve un passage dans la Table d'Emeraude :

"Tout ce qui est dans le monde est en mouvement soit pour augmenter, soit pour diminuer. Puisque ce qui est en mouvement est aussi en vie, même la terre, par le mouvement de la génération et de l'altération, est donc vivante."
qui parle aussi de cette génération.
30. Cette fin des siècles qui correspond à l'Apocalypse est évoquée par Fulcanelli dans l' Embrasement (DM, II, p.350) :

"... le monde d'alors périt, étant submergé par le déluge des eaux. Or, les cieux et la terre d'à présent... sont réservés pour être brûlés par le feu, au jour du jugement... Or, comme un larron vient durant la nuit, aussi le jour du Seigneur viendra tout d'un coup... les éléments embrasés se dissoudront, et la terre sera brûlée avec tout ce qu'elle contient" (Seconde Epître, III).