La révélation d'Eyrénée Philalèthe (VIII)
Chapitre 8Du travail et de l'ennui de la première préparation1
I
Quelques ignorants, qui jouent aux Chimistes, s'imaginent que l'oeuvre entier, du début à la fin, n'est que pure récréation2, où l'on ne trouve que du plaisir3, et décrètent que la difficulté réside au-delà de ce travail ; qu'ils profitent donc tranquillement de cette opinion ; dans l'ouvrage qu'ils estiment si facile, ils ne rencontreront que du vent4, grâce à leurs opérations oisives5. Quant à moi, je sais par expérience qu'une fois acquise la bénédiction divine et un bon principe6 de départ, on ne peut réussir qu'avec beaucoup de peine7, d'ingéniosité8 et d'assiduité9.
II
Et certes, il n'est pas de travail si facile qu'on puisse considérer qu'il est un divertissement ou un jeu d'esprit10, et qu'il mènera au but tant recherché. Au contraire, comme dit Hermès, il ne faut épargner aucune peine, ni d'esprit, ni de corps11. Sinon, ce qu'a prédit le Sage dans ses paraboles se vérifiera : le désir du paresseux12 le fera périr. Aussi ne doit-on pas s'étonner que tant de gens se mêlant d'alchimie soient réduits à l'indigence13, puisqu'ils fuient le travail sans craindre la dépense.
III
Mais moi qui connais l'opération pour l'avoir pratiquée avec soin, je sais à n'en pas douter qu'il n'est pas de travail plus ennuyeux que notre première préparation. C'est pourquoi Morien avertit sérieusement le roi Calid que beaucoup de sages se sont plaints de l'ennui que leur causait cette opération. Et je ne voudrais pas que cela fût pris métaphoriquement, car je ne considère les faits tels qu'ils apparaissent au commencement de l'oeuvre surnaturel, mais tels qu'on les rencontre dès l'abord. Rendre la masse bien disposée, dit le poète, c'est cela le travail, l'oeuvre. Et il ajoute : L'un (Jason), depuis un sommet connu (te montre) la toison d'or... L'autre (Hercule) (t'enseigne) quel fardeau tu dois subir et par quel labeur soumettre cette masse épaisse et ce poids énorme. C'est ce qui fait dire au célèbre auteur du Secret hermétique que le premier travail est un travail d'Hercule.
IV
On trouve en effet dans nos principes de nombreux éléments hétérogènes superflus qu'il est impossible d'amener à la pureté (la pureté qui convient à notre oeuvre) et qu'il faut donc complètement éliminer, ce qu'on ne peut faire si l'on ignore la Théorie de nos secrets, grâce à laquelle nous enseignons le moyen de tirer du sang menstruel de cette prostituée le Diadème Royal. Et quand on connaît ce moyen, il reste encore un grand travail, si lourd que, comme dit le Philosophe, plusieurs, épouvantés par les difficultés, ont abandonné l'ouvrage inachevé.
1. La première opération peut se rapporter soit à l'acquisition des éléments du Mercure philosophique soit à l'acquisition du Sel des Sages ; nous avons vu que ce Mercure était constitué de plusieurs parties : un sel alcalin, le lien du Mercure et le feu secret proprement dit. Des expériences de P. Berthier et de J.J. Ebelmen, il est clair que le sel alcalin ne peut être que du borax [atinckar] ou un carbonate de potasse ou de soude. V
Ne crois pas cependant qu'une femme ne puisse entreprendre cet ouvrage, si elle le considère comme un travail sérieux et non comme un jeu. Mais une fois préparé le Mercure, que Bernard de Trévisan appelle sa fontaine, on trouve enfin le repos qui, selon le Philosophe, est bien plus désirable que tous les labeurs.
Nous avons cependant de bonnes raisons de croire que ce chapitre renvoie à la préparation du Sel des Sages. Le terme « ennui » est évidemment un mot-clef. Il s'agit de l'oisiveté de l'esprit ; or l'oisiveté, le repos se disent en grec argia, proche par assonance phonétique de argiloV [argile, terre glaise] directement en rapport avec la terre de Samos, c'est-à-dire l'alumine.
2. De otiosus = oisif, tranquille, voir note 1.
3. De placeo = être agréable et placidus = doux, calme, paisible ; c'est une allusion au 3ème oeuvre, une fois accomplis les travaux d'Hercule, dus à l'artiste ;
4. Il s'agit d'une indication sur le risque de volatilisation des composés ; Fulcanelli insiste sur l'importance qu'il y a à maintenir sous une forme liquide ou dissoute des corps qui, normalement, à la chaleur blanche employée, auraient dû se volatiliser depuis longtemps ;
5. otiosus = oisif, de otium ; homonyme d'otium è otion = coquillage è carbonate de calcium
6. principe = source, c'est-à-dire fontaine [fons]. Nous avons parlé déjà plusieurs fois de la fontaine que Pégase a fait jaillir sous le choc de son sabot (cf. section sur les textes et le rébus] ;
7. Cette peine peut, par cabale phonétique, renvoyer à la grenade ; en effet, la peine se dit en latin poena (= peine, tourment, souffrance) mais la peine a une autre acception è distiller [sudo] ; renvoie ausi à aerugo = cupidité qui ronge le coeur è rouille de cuivre et par aerumna à peines, misère, épreuve ;
8. Le mot ingéniosité se dit en latin sollers, de sollus [en grec oloV è liquide trouble : nous savons que la préparation du salpêtre nécessite à un moment que l'on trouble le la solution de façon que se forment uniquement de petits cristaux]. Par ailleurs, ingéniosité veut dire vivacité de l'esprit [agcinoia, proche de agci-nejhV è voisin des nuages, traduisant une sublimation ; le terme d'ingénuosité a donc valeur comme valeur hermétique l'animation du Mercure].
9. L'assiduité est voisine de la permanence qui est l'épithète du Mercure : c'est en effet la permanence de sa forme liquide qui est gage de la cristallisation de la Pierre.
10. Le 3ème oeuvre est -par cabale- un véritable jeu d'esprit : le Mercure -principe Esprit- doit être « retenu » suffisamment longtemps pour permettre aux deux extrémités du vaisseau de nature de pouvoir se conjoindre.
11. Philalèthe exprime par là les « tourments » que devront subir l'Esprit [le dissolvant ou Mercure philosophique] et le Corps [la résine de l'or, composée vraissemblablement de silice et d'alumine ou d'alumine seule, selon la nature de la Terre].
12. Le paresseux se dit piger [qui répugne à, indolent] et proche de piget [être contrarié, chagriné, ennuyé en liaison directe avec le titre du chapitre]. L'allégorie décrit donc une substance qu'il ne faut pas malmener sous peine de « brûler les fleurs » comme l'assurent de nombreux artistes.
13. De egero [emporter dehors], avec idée de répandre ou d'exhaler, par cabale de « rendre l'âme », c'est-à-dire de perdre par volatilisation précoce le précieux dissolvant. Le sens est presque le même en grec, puisqu'on trouve aporew [être sans ressource] proche, phonétiquement de aporrew [s'échapper, disparaître].