[
cf. aussi saint
Jean Baptiste]
Il est peine besoin de dire que les interprètes sont très
loin d'être d'accord sur les noms modernes qui doivent
correspondre aux termes hébreux. L'éloignement des temps,
et surtout l'absence d'une description suffisante, ne permettent
même pas d'espérer qu'on puisse jamais savoir, d'une
manière exacte, à quelles gemmes se rapportent la plupart
de celles dont la Bible fait mention. L'Exode nous apprend encore que
l'éphod d'Aaron était orné de deux onyx
montés en or, sur lesquels étaient gravés les noms
des douze tribus d'Israël. Nous trouvons donc là une liste
importante de pierres précieuses, mais surtout la preuve qu'a
cette époque si reculée, les hommes savaient polir et
môme graver les pierres dures. Il n'y a là, du reste, rien
d'étonnant, après ce que nous avons dit des
Égyptiens. On
rencontre dans les livres de Job quelques notions de
métallurgie, et les noms de quatre pierres précieuses. Ce
sont là des faits à citer, mais qui ne justifient
nullement l'opinion des interprètes, qui ont voulu voir dans Job
un grand métallurgiste, et qui n'ont pas craint de
présenter les livres qu'on lui attribue comme une école
de physique. [
quoi
qu'il en soit, on sait l'influence extrême des doctrines
chrétiennes sur le symbolisme alchimique, cf. à titre
d'exemple saint Jean Baptiste, le retable d'Issenheim, la Chrysopée
du Seigneur, les vitraux de
Bourges, etc.]
On retrouve encore dans la Bible les noms d'un certain nombre de
pierres précieuses, les unes en prenant ce mot dans un sens
moderne, les autres au moins assez rares, mais dont la correspondance
avec les pierres actuelles n'a pu être établie d'une
façon bien certaine. Il faut citer d'abord la pierre
dabir
qui, ajoutée plus tard au rational du grand prêtre,
était, selon toute probabilité, analogue à celles
qui s'y trouvaient déjà. On rencontre ensuite la pierre
abel ou
abela, sur laquelle on
déposa l'arche, après qu'elle eut été
rendue par les Philistins, la pierre de
Top ou
Tophis,
qui lançait du feu, la pierre de Moïse, d'où sortit
l'eau dans le désert, et que le P. Roxo dit sérieusement
exister dans l'église de Saint-Marc à Venise, la pierre
betyle
sur laquelle dormit Jacob. Nous arrivons, sept cents ans après
Moïse, au règne de Salomon qui, comme on le sait, fit
construire le fameux temple de Jérusalem. Il est bien probable
que certaines parties devaient être ornées de pierreries,
cependant le livre consacré a sa description n'en fait pas
mention. Deux autres productions extrêmement remarquables,
composées moins d'un siècle après Salomon,
l'Iliade et l'Odyssée, [
pour un essai d'interprétation
hermétique des récits homériques, cf. nos
commentaires à l'Atalanta fugiens]
nous font connaître plusieurs faits métallurgiques du plus
haut intérêt. La description du bouclier d'Achille, et
celle de la corbeille dont Alexandra fit présent à
Hélène, nous révèlent une industrie
déjà très avancée. Homère montre
aussi au nombre des objets qui composent la parure de Junon de
brillantes pierres précieuses. C'est, du reste, un fait
parfaitement connu que les Grecs se servaient de pierres
précieuses gravées pour leurs sceaux. Plusieurs intailles
grecques sur turquoises, onyx et même sur rubis sont
arrivées jusqu'à nous, comme on le verra dans le chapitre
IV. Dès les premiers temps de son apparition sur la terre,
l'homme a été sujet à la maladie et à la
mort : c'est dire que la médecine est aussi ancienne que
l'humanité. Il est vraisemblable que les premiers
médicaments ont été empruntés au
règne végétal, et plus tard au règne
animal. Quant aux substances minérales, on ne songea à
les employer en médecine que beaucoup plus tard. C'est
seulement, en effet, quelques années après la prise de
Troie, qu'on vit apparaître les premiers essais de
médecine empirique dans lesquels figurent des produits
minéraux.
On avait cru remarquer que certaines terres, généralement
alumineuses, administrées de diverses façons, produisaient sur les
malades des effets salutaires, ce qui, dans
certains cas, pouvait être vrai. On confectionna, avec ces
terres, des bols qu'on vendait sous des noms divers, mais rappelant en
général le lieu d'origine. L'idée fit son chemin,
et l'emploi de ces bols prit une extension considérable. Ce fut
alors que les prêtres des différentes divinités,
qui savaient si bien exploiter l'ignorance publique au profit de leur
influence et de leurs intérêts, s'emparèrent de la
fabrication et de la vente exclusive de ces bols. Pour atteindre plus
sûrement leur but, ils apposèrent, un cachet
spécial sur ces bols pendant qu'ils étaient encore
malléables. C'est de là qu'est venue l'expression de
terre sigillée (sigillum, cachet), appliquée à ces
substances qui se trouvent encore aujourd'hui dans la plupart des
pharmacies. [
cette terre sigillée est
appelée par les alchimistes la terra lemnios ou terre rouge signée.
Elle voile l'identité du CORPS de la pierre, cf. 1, 2, 3, 4,
5, 6. A noter
que c'est peut-être dans les manuscrits alchimiques de Newton que
cette terre dévoile son secret...]
L'une des plus célèbres était la terre de Lemnos,
vendue par les prêtresses du temple d'Éphèse, et
qui était marquée du sceau de la déesse Diane, une
chèvre [
rappelons le symbolisme de la chèvre
Amalthée rapportée à l'alchimie, cf. Figures
Hiéroglyphiques du pseudo Flamel].
Aussitôt que les minéraux furent compris dans la classe
des médicaments, ils acquirent une grande importance. Aussi
est-ce surtout dans les écrits des médecins qu'on
rencontre, à partir de l'époque dont nous parlons, les
documents les plus utiles sur les minéraux et les pierres
précieuses en particulier. A côté de la
minéralogie sacrée des Hébreux, de la
minéralogie poétique, de la minéralogie
médicale, il faut placer la minéralogie astronomique,
dont l'origine remonte aux Chaldéens.
Le Maure Abolays nous a laissé le catalogue des pierres connues
de cette nation. Elles étaient, en supprimant les redites, au
nombre de 325. L'ouvrage d'Abolays, traduit par Jehuda Mosca, vers le
milieu du treizième siècle, nous montre ces 325 pierres
réparties entre les douze signes du zodiaque, suivant les
rapports que l'on supposait exister entre les différentes
pierres et chacune des constellations. [
au
plan de la cabale hermétique, il faut rapprocher ces
réflexions de ce que les alchimistes désignaient par
« l'humide radical
métallique
» : on parvient alors à élaborer une
cartographie complète des rapports entre l'alchimie et
l'astronomie, sous le rapport des planètes et des
constellations, cf. zodiaque alchimique ] Plus tard, une
seule pierre fut plus spécialement consacrée à
chaque signe du zodiaque, et, par suite, à chaque mois de
l'année. Comme ces différentes pierres sacrées
avaient, pour leur possesseur, une foule de propriétés
bienfaisantes pendant que la constellation à laquelle elles
appartenaient se montrait sur l'horizon, on trouva un moyen bien simple
de rendre cette action permanente. On prit les douze pierres
sacrées et on les disposa toutes dans une amulette. De cette
façon celui qui la portait était toujours sûr
d'avoir avec lui la pierre sacrée correspondante à la
constellation visible, quelle que fût l'époque de
l'année. [
ces procédés s'apparentent
à ceux dont parle Frances Yates dans son Giordano Bruno et la Tradition
hermétique (Dervy, 1985) à propos des attributs
« talismaniques » des pierres et des mandalas]
Voici le nom de ces douze pierres avec leurs correspondances :
Hyacinthe ou grenat Verseau
Janvier.
Améthyste
Poissons Février.
Jaspe
Bélier
Mars.
Saphir
Taureau Avril.
Agate
Gémeaux Mai.
Émeraude
Cancer
Juin.
Onyx
Lion
Juillet.
Cornaline
Vierge
Août.
Chrysolithe
Balance
Septembre.
Aigue-marine
Scorpion
Octobre.
Topaze
Sagittaire Novembre.
Rubis
Capricorne Décembre.
[
on
voit que cette liste diffère quelque peu de celle
proposée par Anathasius Kircher. Cette liste diffère
aussi de celle de Henri Corneille - Agrippa (la Philosophie Occulte ou
la Magie, 1565). Pour des relations plus approfondies, on consultera
avec profit la notice au Damigeron -
Evax de Robert Halleux, in les
Lapidaires Grecs, p. 220 (Les Belles Lettres, 1985) ]
Il est infiniment probable qu'il faut chercher dans les douze
pierres
du pectoral du grand prêtre d'Israël l'origine de cette
superstition. Les Juifs du reste en avaient une autre bien plus
extraordinaire encore, et qui montre bien comment les choses les plus
manifestement fausses se maintiennent pendant un temps infini, quand
elles se trouvent placées sous l'égide sacrée des
idées religieuses. Ils croyaient que, le jour d'une de leurs
fêtes, quand le grand prêtre demandait au Très-Haut
la remise des péchés de toute la nation, si le pardon
était accordé, certaines pierres sacrées
paraissaient très brillantes, tandis que, si le pardon
était refusé, elles devenaient noires. Certainement ce
n'était pas là une illusion de la nation juive. Il est
évident que ces effets se produisaient, mais sans la
nécessité d'une intervention de la Divinité. On
comprend qu'il existait, pour obtenir ce résultat, une foule de
moyens. Il suffisait, par exemple, de disposer d'une certaine
façon les pierres par rapport au peuple et par rapport à
la lumière qui les éclairait, à augmenter
beaucoup, à diminuer ou même à supprimer cette
lumière. Dans tous les cas, c'était un
procédé aussi simple qu'ingénieux de maintenir
complètement la nation dans la main du grand prêtre ; mais
il fallait avoir la foi robuste des anciens âges pour croire
à l'origine surnaturelle de ces manifestations. Il est vrai que
quand on songe à beaucoup d'autres choses que le lecteur voudra
bien reconnaître en regardant autour de lui, nous n'avons peut-être pas
le droit de condamner bien haut la croyance juive
que nous venons de rappeler. Hérodote, né 484 ans avant
Jésus-Christ, cinq siècles après Homère,
nous a laissé un grand nombre de documents, souvent très
précieux, sur les substances minérales connues à
son époque ; mais on ne rencontre dans ses récits aucune nouvelle
substance appartenant à la
classe des pierres précieuses. Dans les poèmes
d'Orphée, attribués aussi à Onomacrite et qui,
dans tous les cas, remontent à 450 ans avant Jésus-Christ, on trouve
déjà la preuve que les
Grecs attribuaient aux pierres précieuses des
propriétés surnaturelles. Dans le siècle suivant,
Platon,
dont la vaste intelligence embrassa tant d'idées
supérieures, fut amené à examiner l'origine des
pierres précieuses. Il admit que, véritables êtres
vivants, [
ce genre d'idées saugrenues
était encore définie au XIXe siècle
positiviste, cf. Cristallogénie.
Naturellement, les Amoureux de science voient les choses de
façon différente et l'Esprit ne leur laisse pas Lettre
morte] elles étaient produites par une
espèce de fermentation déterminée par l'action
d'un esprit vivifiant descendant des étoiles. Il décrivit
le diamant, qu'il distinguait déjà des autres pierres
précieuses, comme étant un noyau formé dans l'or,
et supposa que c'était la partie la plus noble et la plus pure
qui s'était condensée en une masse transparente.
Aristote, né juste un siècle après
Hérodote, ne s'occupe qu'incidemment des minéraux
à la fin de ses quatre livres des météores, et ne
fournit sur eux aucune lumière nouvelle. Théophraste,
disciple d'Aristote, a écrit un traité sur les pierres,
dont une partie seulement nous est parvenue. Malgré les lacunes
considérables qu'il présente et dont les unes sont
l'oeuvre du temps, et les autres dues à l'auteur, on voit
figurer dans Théophraste un certain nombre de substances
minérales importantes inconnues jusqu'à lui. On trouve
aussi dans cet écrivain une idée qui, prise en soi, est
tout à fait singulière : il divise les pierres en deux
catégories, les pierres mâles et les pierres femelles [
il
y a là préfiguration des doctrines alchimiques, en ce que
certaines « pierres » ou certains minéraux sont
décrits comme étant le patient
ou l'agent, selon
qu'elles
représentent le principe
de teinture ou selon qu'elles représentent le support de la teinture.
C'est là l'un des secrets de l'alchimie, dont Fulcanelli -
à mots couverts - a beaucoup parlé dans sa trilogie.]
: mais en se reportant à ce que nous avons dit plus haut. il n'y
a là rien qui ne soit en harmonie avec les idées
générales des anciens. Malgré la grande valeur des
écrits de Dioscoride, qui vivait dans le premier siècle
de notre ère, ils ne nous fournissent, au point de vue
minéralogique, aucun document important. Mais à un autre
point de vue ils nous intéressent vivement, puisque c'est lui
qui a surtout développé cette idée que les pierres
précieuses possèdent une multitude de vertus
secrètes, idée admise sans contestation par tous ses
successeurs jusqu'à une époque très
rapprochée de nous, et qu'on trouve même encore
aujourd'hui répandue parmi les habitants des régions
montagneuses de l'Espagne et de l'Arabie. Mais, peu d'années
après Dioscoride, nous voyons apparaître une Suvre hors
de
toute comparaison avec ce qu'on avait fait jusque-là, l'
Histoire naturelle
de Pline Dans cette Suvre, l'une des plus précieuses que nous
ait léguées l'antiquité, on trouve un chapitre
exclusivement consacré aux pierres précieuses. Nous
aurons l'occasion d'y revenir dans les chapitres suivants. A partir de
Pline, il faut franchir dix siècles et arriver aux Arabes pour
voir apparaître des documents nouveaux sur les minéraux et
les pierres précieuses. C'est dans les écrits de Gerbert [
il
doit s'agir plutôt de Djabir ou Geber, et non pas du pape qui
s'intéressait à l'alchimie et qui se nommait Sylvestre II
... A noter que certains textes comme le Verbum dimissum donnent Gerber
pour Geber] et d'Avicenne qu'on les rencontre tout
d'abord. [
cf. prima
materia]
Ce dernier acquit de son vivant une réputation immense, et, bien
qu'elle fut due autant à son savoir-faire qu'à sa
science, elle se maintint sans rivale pendant plusieurs siècles.
On trouve dans les écrits d'Avicenne un traité sur les
pierres qui renferme des résultats d'une grande importance. Le
chapitre consacré à l'origine des montagnes mérite
surtout d'être signalé. C'est là, en effet que le
savant arabe, tout en conservant la forme hypothétique,
expose, avec une grandeur de vue et une clarté extraordinaires,
la théorie des soulèvements, celle du neptunisme, du
plutonisme et le mode de formation des alluvions, en devançant
ainsi de huit siècles les résultats de la science
moderne. Deux cents ans après Avicenne apparut l'une des plus
grandes figures du moyen âge,
Albert le
Grand.
Parmi les immenses travaux que nous devons directement à cet
homme de génie, ou du moins à son initiative et à
sa direction, il faut citer ici un Traite des minéraux dont
notre illustre chimiste, M.
Dumas, a
dit :
«
Ce qui caractérise le traité
De rebus metallicis,
c'est l'exposition savante, précise et souvent
élégante des opinions des anciens ou de celle des Arabes
: c'est leur discussion raisonnée où se
décèle l'écrivain exercé en môme
temps que l'observateur attentif. » (
Dumas,
Philosophie
chimique, p. 22. Paris, 1832)
C'est dans ce traité qu'Albert le Grand s'occupe des pierres
précieuses. Tout en faisant une part considérable aux
propriétés extraordinaires de ces belles productions, il
fait connaître avec soin un certain nombre d'entre elles, et
indique des méthodes permettant d'obtenir plusieurs pierres
précieuses fausses.
Une autre grande gloire du moyen âge, l'ami et le disciple
d'Albert le Grand,
saint Thomas d'Aquin,
dont les prodigieux travaux surpassent encore en étendue ceux de son
maître, a écrit un traité de la Nature des minéraux dans lequel on
rencontre quelques passages très
curieux, notamment sur la fabrication artificielle
des pierres précieuses. Nous y reviendrons dans le chapitre IX.
En parcourant les écrits d'
Arnault
de Villeneuve, de
Raymond Lulle,
de Paul de Canotanto, d'Isaac le Hollandais [
cf.
section Cambriel],
etc., on rencontre un certain nombre de documents sur les
minéraux et les pierres précieuses; mais ils n'offrent
rien de nouveau à signaler. On atteint ainsi la fin du
quinzième siècle et on sort du moyen âge. Au seuil
de la Renaissance on trouve un homme singulier, Jérôme
Cardan (né en 1501), qui nous fournit de précieuses
indications. Plusieurs ouvrages de Cardan, publiés après
sa mort, renferment certainement une foule de choses bien
extraordinaires ; mais dans son traité
de la Subtilité
que nous avons étudié avec soin, on trouve beaucoup d'idées qui
attestent chez leur auteur une grande
intelligence et, sous des dehors bonhomme, une véritable
sagacité. Cardan désigne sous le nom
générique de pierres gemmes toutes les pierres
brillantes, et réserve le nom de pierres précieuses pour
celles qui sont rares et de petites dimensions. Il divise ensuite les
pierres précieuses en trois classes :
l°
celles qui sont brillantes et
transparentes, le diamant;
2°
celles qui sont opaques comme l'onyx ;
3°
celles qui sont formées par la réunion des deux
précédentes, comme le jaspe, etc. C'est, à
très-peu de chose près, la classification employée
par Caire trois siècles après Cardan. D'après notre auteur, les pierres
précieuses sont
engendrées par les sucs qui distillent des pierres dans les
cavités des rochers «
de la
même manière que l'enfant est engendré du sang
maternel » [
ces considérations sont là
encore très proches des doctrines alchimiques, cf. notre Mercure de nature.
Notez que Cardan a entre autre participé à l'invention de
la photographie, puisqu'il eut l'idée de remplacer le stenope
d'Aristote par une lentille, - voyez la figure XV
- et cf. section sur l'Invention de la
Photographie
où nous assimilons la lentille, dispositif multiplicateur, au
Lion vert des alchimistes. Mais

Jérôme Cardan (1501 -
1576)
Cardan fut encore astrologue et on
affirme même qu'il se laissa mourir de faim pour faire
coïncider la date de son décès avec celle qu'il
avait déterminée sur son horoscope ! Sur les pierres
précieuses et Cardan, consulter : CARDANO, Gerolamo
[1501-1576] ca. 1576 : De geminis et coloribus in Opera omnia,
10 vol., vol. II, cap X, De geminis
et coloribus (Lyon, 1663)].
Le diamant, l'émeraude, l'opale procèdent, de l'or, le
saphir de l'argent, l'escarboucle, l'améthyste, le grenat, du
fer. Cardan énumère ensuite les défauts que
peuvent présenter les pierres précieuses, et à ce
sujet il fait une réflexion remarquable. Dans les pierres
précieuses, dit-il, les défauts sont en
réalité moins communs que dans les animaux et les
végétaux, et cependant elles semblent plus rarement que
ces derniers en être dépourvues. C'est que les
défauts sont d'autant plus apparents dans les pierres
précieuses qu'elles sont plus brillantes et plus rares. La
même raison fait que les hommes savants nous paraissent avoir
plus de vices que le commun des mortels ; mais c'est là une
illusion et une erreur. La splendeur de leurs noms et l'éclat de
leur renommée rendent seulement leurs défauts beaucoup
plus apparents, tandis que le populaire ignorant dissimule ses vices
à la faveur de son obscurité. Il faut remarquer que
Cardan, qui avait mené la vie la plus désordonnée,
défendait surtout sa propre cause en défendant celle des
savants en général. On admettait encore
complètement, au temps de Cardan, que les pierres
précieuses étaient des êtres vivants.
«
Et non-seulement les pierres
précieuses vivent, mais elles souffrent la maladie, la
vieillesse et la mort. »
II parle ensuite des diverses propriétés des pierres
précieuses. L'hyacinthe préserve du tonnerre, de la peste
et fait dormir. Cette dernière qualité lui avait
déjà été attribuée par
Albert le Grand.
Sans rejeter précisément ces idées, Cardan nous
dit qu'il porte ordinairement une pierre d'hyacinthe même
très grande, et qu'il ne s'est jamais aperçu qu'elle
contribuât à le faire dormir. Il ajoute aussitôt, il
est vrai, avec une naïveté parfaite, que son hyacinthe n'a
pas la couleur du véritable et qu'il doit être loin du
très bon. On admettait encore que l'hyacinthe faisait devenir
riche, augmentait la puissance, fortifiait le cSur, portait la joie
dans l'âme, etc. Il parle ensuite de la turquoise qui, montée dans un
anneau,
préserve le cavalier de tout accident, s'il vient à tomber de cheval ;
mais il se hâte d'ajouter :
«
J'ai
une belle turquoise dont on m'a fait cadeau, seulement il ne m'est
jamais venu à l'idée d'essayer son pouvoir, et je n'ai
garde, pour l'expérimenter, de faire une chute de cheval.
»
Le saphir, dit encore Cardan, possède un grand nombre de
propriétés et en particulier celle de guérir la
mélancolie. C'est bien possible. On assure qu'à notre
époque le saphir et les autres pierres précieuses ne sont
pas absolument dépouillées de cette
propriété. On cite même des cures
instantanées obtenues par l'exhibition faite à propos de
l'une de ces belles productions [
il
s'agit évidemment de belles manifestations de l'effet placebo,
partagé avec les médicaments pourtant actifs].
Ces quelques exemples suffisent pour donner une idée des
propriétés attribuées aux pierres
précieuses par l'antiquité ou le moyen âge. Nous
les compléterons par la remarquable appréciation
suivante, empruntée à M.Babinet :
«
Pour toutes les cures de maladies
nerveuses et morales, où l'imagination peut avoir une grande
influence, les
gemmes étaient certes un remède souverain. En disant
à un malade qu'une émeraude placée sous le chevet
de son lit devait le guérir de l'hypocondrie, éloigner le
cauchemar, calmer les palpitations du cSur, égayer
l'imagination, apporter la réussite dans les entreprises,
dissiper les peines de l'âme, on était sûr du
succès par la croyance seule du malade à
l'efficacité du remède. L'espérance de la cure
dans ces affections est la cure elle-même, et, dans toutes les
nombreuses circonstances où le moral a eu de l'influence sur le
physique, la cause imaginaire devait produire un effet très
réel. Enfin, cette éternelle déception de l'esprit
humain, qui n'enregistre que les guérisons et qui ne met pas en
ligne de compte tous les cas où les moyens curatifs ont
manqué le but, contribue à maintenir la croyance aux
vertus occultes des pierres précieuses. Il n'y a pas un
demi-siècle que l'on envoyait encore emprunter dans les familles
riches des pierres montées en anneaux pour les appliquer sur les
parties malades. Quand le bijou devait être introduit dans la
bouche pour cause de mal de dents, de mal de gorge ou de mal d'oreille,
on avait soin de le retenir par une ficelle assez forte, pour
éviter qu'il ne fût avalé par le malade. II est
inutile de dire qu'aujourd'hui si l'on demande ce que sont devenues
toutes ces croyances incontestables pour nos pères, on
répondra qu'elles sont allées, avec les influences lunaires, si puissantes au
temps de Louis XIV, prendre place dans le magasin immense des erreurs de l'esprit humain.
»
II nous reste maintenant à dire quelques mots de l'ordre que
nous avons suivi dans la description particulière des pierres
précieuses. Malgré toutes les discussions auxquelles on
s'est livré à ce sujet, et le grand nombre de
classifications présentées par les différents
auteurs qui se sont occupés de la question, il n'existe et ne
peut exister de classification générale et naturelle des
pierres précieuses. Et la raison en est bien simple : ces
substances étant ce qu'on peut appeler des cas particuliers
dans la nature, il n'est pas possible de les ranger en série. En
prenant un ou quelques-uns de leurs caractères
généraux, la forme cristalline, la réfraction
simple ou double, la composition, la valeur commerciale relative, etc.,
le géomètre, le physicien, le chimiste, le
commerçant pourront facilement établir une classification
qui réponde plus ou moins complètement à leur but;
mais ce ne sera pas une classification naturelle. Sans discuter ni
critiquer les différentes méthodes proposées, nous
adopterons dans ce livre la classification basée sur la
composition chimique des corps dont nous aurons à nous occuper.
C'est, sans aucun doute, celle qui convient le mieux au travail actuel
tel que nous l'avons conçu. Que l'on place en effet, sur une
table un échantillon de chacune des pierres précieuses
aujourd'hui connues, on pourra les séparer immédiatement,
à l'aide de la composition chimique, en trois groupes
parfaitement tranchés et d'ailleurs tout à fait
inégaux à tous les points de vue. Le premier ne comprend
qu'une seule pierre; le charbon est son principe constituant : c'est le
diamant.
Le deuxième, de beaucoup le plus important, renferme les pierres
à base d'alumine, les saphirs, les rubis, les topazes, les
émeraudes, etc. Le troisième comprend les pierres
à base de silice, les opales, les agates, etc.
Ainsi
charbon,
alumine et
silice, [
c'est
nous qui soulignons dans la mesure où voilà citées
les trois substances fondamentales dont usent les alchimistes, sous
leur
dénomination vulgaire. Notez toutefois qu'il n'est pas question
d'imaginer un seul instant que les alchimistes pouvaient obtenir du
diamant. Non. En revanche, le charbon, comme la chaux, leur
fournissaient l'indispensable agent de réduction sans lequel le
feu de leur fourneau n'aurait servi à rien : c'est un autre des
secrets, très réservés celui-ci, de l'alchimie]
voilà dans l'ordre d'importance les trois substances qui
fournissent aux pierres précieuses la presque totalité de
leurs principes constituants. Les trois chapitres suivants seront
consacrés à l'histoire des pierres précieuses
comprises dans chacune de ces trois divisions. Avant d'aborder cette
étude, nous devons ici expliquer deux expressions qu'on emploie
encore beaucoup aujourd'hui quand il s'agit de pierres
précieuses; ce sont celles de pierres orientales et pierres
occidentales.
Primitivement on appliquait ces mots dans leur sens littéral,
et, par suite, on croyait que les pierres précieuses de premier
ordre ne se rencontraient jamais que dans les contrées de
l'Orient. Il suffit de lire les livres des anciens et ceux du moyen
âge pour trouver partout cette opinion, et les raisons,
naturellement fantastiques, à l'aide desquelles on
prétendait les justifier. Ces deux expressions restées
dans le langage commercial [
et aussi dans le langage symbolique des
Amoureux de science]
n'indiquent plus les lieux de provenance des pierres auxquelles on les
applique, mais simplement la distinction à établir entre
les deux catégories de valeurs très inégales
existant généralement pour chaque genre de pierre
précieuse. Dans chaque genre l'espèce qui a la plus
grande valeur est appelée orientale; celle qui a la plus petite
valeur est l'espèce occidentale, [
les
alchimistes ont conservé cette distinction quand ils appellent
à eux leur Chien du Corascène ou leur Chienne
d'Arménie, cf. Artephius et l'Atalanta fugiens, emblème XLVII]
quels que soient d'ailleurs, dans les deux cas, les lieux de
provenance.
III
Diamant
Le diamant qui, depuis longtemps, occupe le premier rang parmi les
pierres précieuses, a été connu dès la plus haute antiquité. Le nom
adamas que les Grecs lui avaient
donné se retrouve aujourd'hui plus ou moins
altéré, mais toujours reconnaissable, dans la plupart des
langues de l'Europe et, par suite, de l'Amérique pour
désigner cette gemme. Ce mot adamas signifie dans la lange
grecque indomptable. [
le
mot adamas a une tout autre signification pour l'hermétiste. Il
désigne la terre rouge qui permet la préparation du
soufre ou teinture, cf. en recherche]
La dureté excessive du diamant justifie parfaitement cette
dénomination; mais nous voyons, par la Iecture des ouvrages de
l'antiquité, que les anciens,
procédant par induction, avaient prêté au diamant
plusieurs autres propriétés qu'il ne possède
nullement, celle de ne pouvoir s'échauffer sous l'action du feu,
et surtout celle de résister sans se briser au choc du marteau.
C'est ce que nous enseignent Lucrèce et Pline, pour ne pas
remonter plus haut.
.........
adamantina saxa
Pruna acie constant, ictus contemnere
sueta.
«
L'essai de tous ces diamants, dit Pline,
se fait sur une
FIGURE
XXVI
Vue d'un district diamantifère du Brésil
enclume,
à coups de marteau; et ils repoussent tellement le fer qu'ils le
font sauter de côté et d'autre, et que l'enclume se casse
même quelquefois. » (
Pline, Hist. nat,
livre XXXVII)
On voit par là, d'une manière d'autant plus
évidente que la question est plus restreinte, comment les
erreurs les plus faciles à détruire se maintiennent vivantes
à travers de longues suites de siècles toutes les fois
qu'une classe suffisante d'hommes est intéressée à
leur conservation. Qu'avaient à faire les anciens pour s'assurer
que le diamant se brise et même assez facilement sous le choc du
marteau ? Ce que font journellement les lapidaires modernes pour se
procurer de l'égrisée. Mais il aurait fallu pour cela
sacrifier un diamant et, dès lors, perdre le prix qu'on avait
mis à son achat; c'eût été, en outre,
dépouiller le diamant d'une propriété admise par
tout le monde comme réelle, et, par suite, diminuer la valeur de
ce corps. Cette opinion des anciens s'est maintenue pendant très
longtemps. Ainsi, en 1476, après la bataille de Morat, les
Suisses s'étant emparés de la tente de Charles le
Téméraire, y trouvèrent, entre autres richesses,
un certain nombre de diamants. Pour s'assurer, ils le croyaient du
moins, que ces pierres étaient de vrais diamants, ils les frappèrent à
coups de marteau et de hache,
persuadés qu'ils devaient résister s'il s étaient
véritables, et nécessairement ils les mirent en
pièces. Les diamants les plus anciennement connus des Romains
paraissent avoir été fournis par l'Ethiopie; mais, bien
avant l'époque à laquelle écrivait Pline (
On
sait que Pline périt, l'an 79 de notre ère, victime de
son dévouement pour la science en observant l'éruption du
Vésuve. Voir à ce sujet l'excellent livre de MM. Zurcher
et Margollé : Volcans et tremblements de terre. (Collection de
la Bibliothèque des merveilles.)),
on les tirait, déjà de l'Inde. Jusqu'au
dix-huitième siècle on ne connut de mines de diamants
qu'aux Indes, dans l'empire du Mogol et dans l'île de
Bornéo. Mais, à cette époque, la découverte
de terrains diamantifères au Brésil, dans la province de Minas Géraès,
après avoir, il est
vrai, jeté une profonde perturbation dans le commerce des
diamants, changea complètement cet état de choses.
Aujourd'hui c'est le Nouveau Monde qui fournit presque exclusivement
les diamants au commerce européen, surtout depuis la
découverte des mines de Bahia, qui, pendant un certain temps, ont été
extrêmement
riches. En 1859, on avait signalé la présence du diamant dans l'Oural,
mais depuis lors il n'en a plus été
question On en a également rencontré quelques indices
dans la Caroline du Sud et dans nos possessions françaises
d'Afrique. On trouve quelquefois le diamant isolé de toute
substance étrangère. Il est alors très brillant,
mais c'est là l'exception. Généralement il est
recouvert d'une croûte opaque, dure, appelée
cascalho,
et qui ne permet pas à la lumière de se transmettre. Il
est bien probable qu'elle est tout à fait
étrangère au diamant, non seulement par sa nature, mais
aussi par son origine. Les diamants se rencontrent le plus souvent dans
des sables, des alluvions provenant de la désagrégation
de roches anciennes qui ont été transportées par
les eaux à des distances souvent assez grandes des lieux
où elles auraient primitivement été
formées. Pour extraire les diamants dans les mines de cette
nature, on a longtemps procédé de la façon
suivante : On transportait les sables et les terres
diamantifères dans un espace entouré de murs
percés de petites ouvertures à la partie
inférieure, et on versait sur ces sables de l'eau qui
entraînait les parties les plus fines. Si les dépôts
FIGURE
XXVII
Premier lavage des sables diamantifères au Brésil
exploités étaient
très sableux, une seule opération suffisait. Mais s'ils
étaient mêlés avec des quantités notables
d'argile ou de terres analogues, il fallait, quand le lavage n'enlevait
plus rien, laisser complètement sécher le résidu
et le battre ensuite à plusieurs reprises avec des pilons de
bois, puis le traiter, dans un appareil tout à fait analogue au
van qui sert pour les céréales, de manière
à isoler le plus possible les parties fines qui, ne renfermant
rien de précieux, auraient singulièrement
gêné la recherche définitive du diamant. Nous
reproduisons, d'après un dessin original, une vue d'un district
diamantifère du Brésil (
fig. 26).
Aujourd'hui, de grandes compagnies, disposant de capitaux
considérables, exploitent les mines de diamants.
Des appareils de lavage et de séparation, à la hauteur
des progrès de l'industrie contemporaine, ont remplacé
les anciennes méthodes, mais le buta atteindre est toujours le
même : concentrer dans un résidu sableux et aussi petit
que possible la totalité des diamants renfermés dans les
dépôts traites. Nous donnons la vue d'un district
diamantifère du Brésil où s'exécute un
premier lavage (
fig. 27). Les ouvriers
étendent ces résidus sur une aire et, commençant
à une extrémité, ils s'avancent lentement vers
l'autre, de manière à ce que tout le sable leur passe
entre les mains. La surveillance devient alors extrêmement
rigoureuse, car, si les ouvriers peuvent dérober un diamant, ils
n'y manquent pas, et, malgré toute l'attention des agents, il se
produit encore bon nombre de soustractions. Pour arriver à ce
but, les travailleurs ne reculent devant rien. Aussi l'un des
moyens les plus ordinaires, employés par eux, consiste à
avaler les diamants qu'ils rencontrent. Tavernier a vu, dans l'une des
mines de l'Inde, un pauvre diable qui, pour s'approprier un diamant,
l'avait enfoncé, de manière à le dissimuler
complètement, dans le coin de son oeil. Or, comme ce diamant
était du poids de deux carats, qu'il était, selon toute
probabilité, entouré d'une certaine quantité de
gangue [...] Bien que les mines de l'Inde aient cessé d'envoyer
leurs produits en Europe depuis l'exploitation sur une grande
échelle des gisements de l'Amérique, l'Orient n'en reste
pas moins digne de toute notre attention dans la question qui nous
occupe, puisque tous les beaux diamants aujourd'hui connus
(l'Étoile du Sud exceptée) sont venus de ces
contrées. [
l'Etoile du Sud
est le titre éponyme d'un beau
roman de Jules Verne, publié en 1884 et dans lequel le
héros réussit la synthèse - bien sûr
impossible - d'un diamant noir de dimension remarquable. A cette
occasion, Jules Verne cite les travaux de Fremy sur la
synthèse des pierres précieuses ]
Nous empruntons tout ce que nous allons dire sur les diamants de
l'Inde, au Voyage si remarquable et si précis de Tavernier (
Voyage en Turquie, en
Perse et aux Indes (1679)), en citant, autant que nous
le pourrons, le texte même de l'auteur.
«
La première des mines où je
fus est sur le territoire du roi de Visapour, dans la province de
Carnatica, et le lieu
s'appelle Raolconda, à cinq journées de Golconda et
à huit ou neuf de Visapour. II n'y a que deux cents ans environ
que cette mine a été découverte.Tout autour du
lieu où se trouve le diamant, la terre est sableuse et pleine de
rochers et de taillis à peu près comme aux environs de
Fontainebleau. Il y a dans ces rochers
plusieurs veines, tantôt d'un demi-doigt, et tantôt d'un
doigt entier, et les mineurs ont des petits fers crochus par le bout, lesquels ils
fourrent dans ces veines pour en tirer le sable ou la terre qu'ils
mettent dans
des vaisseaux, et c'est ensuite parmi cette terre qu'on trouve le
diamant. Mais, parce que ces veines ne sont pas toujours droites, et
que tantôt elles montent et tantôt elles baissent, ils sont
contraints de casser ces rochers en suivant néanmoins la trace
des veines. Après qu'ils les ont toutes montées et qu'ils
ont ramassé la terre ou le sable qui y peuvent être, alors
ils se mettent à les laver par deux ou trois fois, et cherchent parmi cette terre ce qu'il peut y avoir de
diamants. C'est à cette source où se trouvent les pierres
les plus nettes
et les plus blanches d'eau. Mais le mal est que, pour tirer plus
aisément le sable de ces roches, ils donnent de si grand coups
d'un gros levier de fer que cela étonne le diamant et y met des
glaces. A sept jours de Golconde, tirant droit au levant, il y a une
autre mine de diamant, appelée Garri dans la langue du pays et
Couleur en langue persienne. Il n'y a que cent ans que cette mine a
été découverte par un pauvre paysan qui
bêchait. »
La troisième mine visitée par Tavernier se trouve dans le
royaume de Bengala; elle est située près d'un gros bourg appelé
Soumelpour, mais, en réalité, cette
mine n'est autre chose que le lit même de la rivière de
Gouel. Pendant la saison des pluies, la rivière entraîne
beaucoup de sable diamantifères qui se déposent dans les
parties moins inclinées, comme aux environs de Soumelpour, mais
il est très probable que les diamants sont pris par les eaux au
milieu des montagnes, loin des lieux où on les recueille.
Tavernier, parlant des moyens de visiter les mines et de la
manière dont se fait le commerce des diamants, nous trace un
tableau qui ne répond nullement à ce qu'on lui avait dit
en Europe avant son départ, et, quand on a lu son récit,
on reste très convaincu que les commerçants banians (
On désigne sous ce nom la caste
commerçante parmi les Hindous)
et même les représentants du roi sont d'assez
honnêtes gens. Sans doute les marchands indiens font tout ce
qu'ils peuvent pour dissimuler les défauts de leur marchandise.
Ainsi une pierre montre-t-elle une glace un peu apparente,
«
ils se mettent à la cliver, c'est-à-dire à la
fendre, ce à quoi ils sont beaucoup plus stylés que nous.
S'il y a quelques petites
glaces en quelques points, ou quelque petit sable noir ou rouge, ils
couvrent toute la pierre de facettes, afin qu'on ne voie pas les
défauts qu'elle a, et, s'il y a quelques glaces plus petites,
ils couvrent cela de l'arête d'une des facettes.
»
Parmi les habitudes et les faits curieux racontés par Tavernier
nous citerons les deux suivants :
Un
jour, sur le soir, un banian, assez mal couvert. n'ayant qu'une
ceinture autour de son corps et un méchant mouchoir sur la
teste, vint m'aborder civilement et s'asseoir auprès de moy. En
ce pais-la on ne prend pas garde au vêtement, et tel qui n'a
qu'une méchante aune de toile autour de ses reins ne laisse pas
quelquefois de tenir cachée une bonne partie de diamants. Je fis
de mon côté civilité au banian, et, après
qu'il eut esté quelque temps assis, il me fit demander par mon
trucheman si je voulais acheter quelques rubis. Le trucheman dit qu'il
me les falloit montrer, et alors il tira quantité de petits
drapeaux de sa ceinture, dans lesquels il y avoit environ une vingtaine
d'anneaux de rubis. Après les avoir bien regardez, je lui fis
dire que cela estoit trop petit pour moy et que je cherchois de grandes
pierres. Néanmoins, me ressouvenant que j'avois esté
prié d'une dame d'Ispahan de lui apporter un anneau de rubis
d'environ une centaine d'écus, j'achetay un de ces anneaux qui
me coûta à peu près quatre cents francs. Je
sçavois bien qu'il n'en valoit pas plus de trois cents ; mais je
hasarday volontiers cent francs de plus dans la croyance que j'eus
qu'il n'étoit pas venu me trouver pour ces rubis seulement, et
jugeant bien à sa mine qu'il désiroit estre seul avec moi
et mon trucheman pour me montrer quelque chose de meilleur. Comme le
temps de la prière des mahométans approchoit, trois des
serviteurs que le gouverneur m'avoit donnés s'y en
allèrent, et le quatrième, demeurant pour me servir, je
trouvay le moyen de m'en défaire en l'envoyant pour nous aller
chercher du pain, où il demeura assez longtemps, car tout le
peuple de ce pays-là estant idolâtre, ils se contentent de
ris sans manger de pain, et quand on en veut avoir, il le faut faire
venir d'assez loin, d'une forteresse du roy de Visapour où il
n'y a que des mahométans. Ce banian se voyant donc seul avec moi
et mon trucheman, après avoir fait beaucoup de façons,
tira sa toque et détortilla ses cheveux qui, selon la coutume,
estoit liez sur sa teste. Alors je vis sortir de ses cheveux un petit
morceau de linge, où estoit enveloppé un diamant pesant
48 ½ de nos carats, de belle eau, formé d'un cabochon,
les trois quarts de la pierre nets, hormis un petit chevron qui estoit
à costé et qui paroissoit aller un peu avant dans la
pierre, l'autre quart n'estoit que glaces et points rouges. Comme je
considérois la pierre, le banian, voyant l'attention que j'y
apportois : « Ne vous amusez
pas, me dit-il, à la regarder maintenant, vous la verrez demain
matin à loisir quand vous serez seul. Quand un quart de jour
sera passé (c'est ainsi qu'ils parlent), vous me trouverez hors
du bourg, et si vous voulez la pierre, vous m'apporterez l'argent,
» et il me dit alors ce qu'il en vouloit. Car il faut remarquer
en passant, qu'après ce quart de jour les banians, tant hommes
que femmes, rentrent dans la ville ou le bourg où ils demeurent,
estant allez dehors tant pour satisfaire aux nécessités
ordinaires de la nature et pour se laver ensuite le corps que pour les
prières que leurs prostrés leur font faire. Le banian
m'ayant marqué ce temps-là, parce qu'il ne vouloit pas
que personne nous vît ensemble, je ne manquay pas de l'aller
trouver et de luy porter la somme qu'il avoit demandée, à
la réserve de deux cents pagodes que je mis a part, Mais enfin,
après m'estre un peu débattu du prix, il fallut que je
lui donnasse encore cent pagodes. A mon retour à Surate, je
vendis la pierre a un commandeur hollandais sur lequel j'eus un profit
honneste. Trois jours après avoir acheté cette pierre, il
me vint un messager de Golconda de la part d'un apoticaire nommé
Boëte. Je l'avois laissé à Golconda pour recevoir et
garder une partie de mon argent, et au cas que le Chercef payât
en roupies, pour les changer en pagodes d'or (D'après les
indications de Tavernier, le poids de la pagode d'or était le
même que celui de la demi-pistole de France). Le lendemain qu'il
eut reçu le payement, il lui prit un si grand dévoiement
du ventre qu'il en mourut dans peu de jours. Par la lettre qu'il
m'écrivoit, il me faisoit
sçavoir sa maladie, et qu'il avoit receu mon argent, qui estoit
tout dans une chambre dans des sacs cachetés ; mais qu'il ne
croyoit pas vivre plus de deux jours, m'exhortant de hâter mon
retour parce qu'il ne croyoit pas que mon argent fût bien en
sécurité entre les mains des serviteurs que je lui avois
laissez. Si tost que j'eus receu cette lettre, je fus voir le
gouverneur pour prendre congé de luy; de quoi il fut
étonné et me demanda si j'avois employé tout mon
argent. Je luy répondis que je n'en avois pas employé la
moitié, et que j'avois bien encore vingt mille pagodes. Il me
dit que, si je voulois, il me les feroit employer, et qu'aucunement je
ne perdrois rien sur ce qu'il me feroit acheter. De plus il me demanda
si je voulois lui faire voir mon achat, bien qu'il ne l'ignorât
pas, parce que ceux qui vendent sont obligés de luy
déclarer tout, à cause des deux pour cent qui sont deus
au roy par ceux qui acheptent. Je lui montray donc ce que j'avois
acheté, et lui dis ce que tout m'avoit coûté, ce
qui se rapporta au livre du banian qui reçoit les droits du roy.
En même temps, je lui payay le deux pour cent pour les droits du
roy, ce qu'ayant receu, il me dit qu'il voyoit bien que les Frangins
estoient gens de bonne foy. Il en fut encore mieux persuadé,
lorsque, tirant la pierre de 48 ½ carats : Seigneur, luy dis-je,
cela n'est point sur le livre des banians, et il n'y a personne dans le
bourg qui ait sceu que je l'ai achetée, ny toy-même ne
l'aurais jamais sçû, si je ne te l'avois dit. Je ne veux
pas frauder les droits du roy, voilà ce qui lui revient selon ce
que m'a coûté la pierre. Le gouverneur parut fort surpris,
et tout ensemble fut édifié de mon procédé;
il m'en loua fort, et me dit que c'estoit agir en honneste homme, et
qu'il n'y auroit aucun marchand du pais, ni mahométan, ni
idolâtre, qui eu useroit de même, quand il croiroit qu'on
ne sçauroit rien de ce qu'il auroit acheté. Sur cela il
fit venir les plus riches marchands du lieu, et leur ayant
raconté la chose, leur commanda d'apporter les plus belles
pierres qu'ils pouvoient avoir; ce que trois ou quatre firent, et ainsi
j'employay mes
vingt mille pagodes dans une heure ou deux.
Le second fait que nous allons citer est non seulement en dehors des
habitudes, mais très probablement des aptitudes des peuples
européens. Il nous montre en effet que les principaux
négociants qui, dans l'Inde, réunissent d'abord les
diamants, sont des enfants dont le plus âge n'a pas plus de 16
ans.
II
y a du plaisir à voir venir tous les matins les jeunes enfants
de ces marchands et d'autres gens du pays, depuis l'âge de 10 ans
jusqu'à l'âge de 15 ou 16 ans, lesquels vont s'asseoir
sous un gros arbre qui est dans la place du bourg. Chacun a son poids
de diamant dans un petit sac pendu à un de ses costés, et
de l'autre, une bourse attachée à sa ceinture, où
il y a tel qui aura dedans jusqu'à six cents pagodes d'or. Ils
sont là assis en attendant que quelqu'un leur vienne vendre
quelques diamants, soit du lieu même ou de quelque autre mine.
Quand on leur apporte quelque chose, on le met entre les mains du plus
âgé de ces enfants, qui est comme le chef de la bande; il
regarde ce que c'est et, le mettant dans la main de celui qui est
auprès de lui, cela va de main en main jusqu'à ce qu'il
revienne à la sienne, sans qu'aucun d'eux dise un mot. Il
demande ensuite le prix de la marchandise pour'.en faire le
marché s'il est possible, et si par hasard il l'achète
trop cher, c'est pour son compte. Le soir venu, tous ces enfants font
une réunion de tout, ce qu'ils ont acheté et,
après, regardent- leurs pierres et les mettent à part
selon leurs eaux, leurs poids et leur netteté. Puis ils mettent
le prix, sur chacune, à peu près comme elles se
pourraient vendre aux étrangers, et, par ce dernier prix, ils
voient combien il est plus haut que le prix de l'achat. Ensuite, ils
les portent à ces gros marchands qui ont toujours
quantité de pierres à assortir, et tout le profit est
partagé entre ces enfants, celui-là seulement qui est le
premier d'entre eux ayant un quart pour cent de plus que les autres.
Tout jeunes qu'ils sont, ajoute Tavernier, ils savent si bien le prix
de toutes les pierres que, si l'un d'eux a acheté quelque chose
et qu'il veuille perdre demi pour cent, un autre lui rend son argent.
Le diamant est connu sous trois états moléculaires
différents, formant une série graduée des plus
remarquables. Il est cristallisé, cristallin et amorphe.
- Le diamant cristallisé est le diamant par excellence, celui
qui sert à la parure quand il a été taillé.
- Le diamant cristallin ne peut se tailler; il porte dans le commerce
le nom de bord : on le réduit en poudre
pour tailler les diamants cristallisés.
- Le diamant amorphe, d'une couleur gris d'acier, est tout à
fait opaque. Taillé, il n'aurait aucune utilité; on
le réduit en poudre comme le précédent. Il sert
aux mêmes usages, bien que, à poids égal, il
produise moins
d'effet. Il est désigné dans le commerce sous le nom de
diamant carbonique, carbone et carbonate.
Les diamants, dans l'état naturel, prennent le nom de diamants
bruts. Le commerce principal de ces diamants a surtout pour
marché Rio-de-Janeiro. C'est là que les mineurs viennent
apporter, par lots, aux maisons françaises, anglaises et
hollandaises qui y sont établies ad hoc, la presque
totalité des bruts qui arrivent. en Europe. On estime que le
Brésil exporte annuellement pour vingt à vingt-cinq
millions de francs de diamants bruts. Le diamant se vend toujours au
poids. L'unité de poids pour toutes les pierres
précieuses est la carat, valant 4 grains des anciens poids, ce
qui fait qu'en France le carat vaut en milligrammes 0g,205,5. Le carat
est universellement employé dans le commerce de la joaillerie,
mais il n'est pas rigoureusement le même dans tous les pays.
Brésil. .
........ 0g,
205,750
Angleterre. ...... . . 0g, 205,409
Hollande. ...... .... 0g, 205,409
Espagne. . ........ 0g, 205,393
Le carat se divise en
1/2, 1/4, 1/8, 1/16, 1/32, 1/64 de
carat. Le jeu de poids d'une balance de joaillier doit contenir depuis
le poids de mille carats jusqu'à ces fractions. La
balance employée dans le commerce des pierreries est une simple petite
balance qui se tient à la main, et,
cependant, telle est l'habileté du lapidaire, dit M. Helphen,
qu'à
1/64 de carat près, la balance de
l'essayeur ne le trouvera jamais en défaut. Les diamants
cristallisés bruts valent de 90 à 100 francs le carat
pour les parties assorties de telle façon qu'elles ne renferment
pas de diamants dont le poids soit supérieur à un carat.
Au-dessus de ce poids, c'est une tout autre affaire. En effet, une
règle émise il y a
près de deux cents ans, par Tavernier, et «
que
confirme généralement la pratique commerciale
» (M. Helphen), est celle-ci : les prix de deux diamants sont
dans les mêmes rapports que les carrés de leurs poids.
Ainsi, aujourd'hui, une pierre de belle eau, bien taillée, sans
défauts, etc., du poids d'un carat, valant environ 500 francs,
une pierre de deux carats vaudra quatre fois plus, c'est-à-dire
2,000 francs; une de trois carats vaudra neuf fois plus,
c'est-à-dire 4,500 francs. Malgré l'autorité si
grande de M. Helphen, il est certain que la règle
précédente, vraie au temps de Jeffries et de Tavernier,
n'est plus applicable aujourd'hui. Nous plaçons ici un tableau
qui nous permettra d'établir l'exactitude de l'assertion
précédente, et qui nous fournira quelques autres
résultats remarquables. C'est un tableau donnant les prix des
diamants, en 1606, en 1750, en 1865 en 1867.
FIGURE
XXVIII
Valeurs comparatives des diamants en 1606, 1750, 1865, 1867
Les prix du tableau précèdent se rapportent à des
diamants de premier choix et sans aucun défaut. Ce sont, on le
comprend, les seuls qui puissent servir à une comparaison
comme celle que nous voulons établir. On voit
immédiatement que la règle de Tavernier est
complètement en défaut. En effet, le diamant d'un carat
valant 529 francs, un diamant de deux carats vaudrait quatre fois plus,
c'est-à-dire 2,116 francs, tandis qu'il ne se vend que 2,017 francs; un
diamant de trois carats vaudrait neuf
fois plus, c'est-à-dire 4,761 francs, tandis qu'il ne se vend
que 5,529 francs; un diamant de cinq carats vaudrait vingt-cinq fois
plus, c'est-à-dire 15,125 francs, tandis qu'il ne se vend que 8,825
francs. L'application
de la règle de Tavernier conduirait, comme on le voit, à
assigner aux diamants un prix bien supérieur à celui
qu'ils ont réellement dans le commerce. Un autre point qui
frappe tout d'abord l'attention à l'inspection du tableau
précédent, c'est l'abaissement extraordinaire du prix des
diamants au milieu du dix-huitième siècle. Enfin ce
tableau nous montre encore que le prix des diamants était, d'une
manière absolu, il y a deux cent soixante ans, à peu
près le même qu'en 1867. Mais, en tenant compte de la
grande différence dans la valeur de l'argent aux deux
époques, on voit que le diamant était beaucoup plus cher
au commencement du dix-septième siècle qu'il ne l'est
aujourd'hui. Les gros diamants sont excessivement rares. Les lapidaires
et les amateurs estiment que, sur dix mille diamants, il s'en trouve
à peine un du poids de dix carats, c'est-à-dire ayant les
dimensions suivantes :
FIGURE
XXIX
Dimensions d'un brillant de 10 carats
Les anciens ne pouvaient même pas
soupçonner la véritable nature du diamant. Pour avoir
quelques notions à ce sujet, il fallait que les bases de la
chimie moderne fussent établies, ou que, tout au moins, le
phénomène complexe de la combustion eût reçu
sa véritable explication. Le diamant, le plus dur des corps
alors connus, placé par l'ensemble de ses propriétés à la
tête de la liste des pierres précieuses, devait
nécessairement être considéré comme
étant de la même nature qu'elles. C'est tout au plus s'il
était permis de le regarder, ainsi qu'on l'a fait jusqu'au
milieu du siècle dernier, comme la pierre formée de
matières pure par excellence (
Dans
un livre classique, le Dictionnaire de physique
du P. Paulin, imprimé en 1761, l'auteur, homme d'ailleurs fort
instruit, s'exprime ainsi au sujet de la nature du diamant : «
Les physiciens prétendent que ses parties
élémentaires sont la terre la plus pure et la plus
divisée, le feu le plus pur et l'eau la plus limpide.
» -
Si l'histoire des sciences ne peut qu'être d'accord avec ce
commentaire de l'auteur, en revanche la cabale hermétique est
parfaitement en harmonie avec cette note. Absolument inaccessible aux
alchimistes, le diamant ne pouvait qu'être disposé qu'avec
la TERRE, le FEU et l'EAU les plus dépurés.).
L'induction si souvent citée de Newton n'avait pas, à
beaucoup près, la portée qu'on lui a attribuée [
cf.
là-dessus l'article sur Newton et
Leibniz de Chevreul sur ces notions d'inductivisme et de positivisme].
Le premier fait important relatif à la nature du diamant fut établi par
BoyIe, et remonte au milieu du
dix-septième siècle. Le savant anglais montra que, sous
l'influence d'une forte chaleur, le diamant disparaissait. Un peu plus
tard, en 1694, Cosme III, grand-duc de Toscane, fit soumettre, à
Florence, un diamant à l'épreuve du feu, en employant
pour source de chaleur celle du soleil concentrée sur le diamant
à l'aide d'un miroir concave. Cette expérience fut
dirigée par les deux savants : Averani, précepteur du
prince Jean Gaston, fils de Cosme, et Targioni, membre de
l'académie del Cimento. Les spectateurs ne tardèrent pas
à constater, avec stupéfaction, que le diamant diminuait
peu à peu, et, au bout d'un certain temps, ils le virent
complètement disparaître. Cette expérience,
répétée plus tard à Vienne par un autre
grand-duc, François-Etienne de Lorraine devenu empereur
d'Autriche sous le nom de François I
er, en
remplaçant la chaleur du soleil par le feu d'un fourneau, donna
exactement le même résultat. Près d'un
siècle après l'expérience de Florence, d'Arcet,
Rouelle, Macquer, [
sur ces savants, cf. Chevreul critique de Hoefer]
etc., soumirent, en France, le diamant, à l'action du feu. Le 26
juillet 1771, ces savants firent à Paris une expérience
qui fut tout un événement; un beau diamant fourni par un
amateur distingué, Godefroi de Villetaneuse fut
brûlé dans le laboratoire de Macquer, et
l'étrangeté de ce résultat fut, pendant un certain
temps, l'objet des conversations dans tous les rangs de la
société. Il fallait bien accepter le fuit de la
disparition du diamant sous l'influence de la chaleur, mais pour
l'expliquer chacun apportait son opinion. Pour les uns, il avait
été brûlé, pour les autres, il avait
été seulement volatilisé. Au milieu de la
discussion survint un nouveau personnage, Le Blanc,
célèbre joaillier du temps. Sans tenir compte des
expériences de Florence, de Vienne et de Paris, il affirma que
le feu était sans action sur le diamant. Il appuyait, il est
vrai, cette opinion sur son expérience personnelle. Il avait,
disait-il, exposé fréquemment
des diamants à l'action d'une haute température pour
faire disparaître certaines taches, et jamais le feu n'avait
produit la moindre détérioration sur les diamants soumis
à son action. Voulant du reste apporter des faits à
l'appui de son assertion, il prit un diamant, l'entoura d'un
mélange de chaux et de poussière de charbon,
l'introduisit dans un creuset, et exposa le tout à l'action d'un
feu violent. Au bout de trois heures on arrêta
l'expérience, et on examina l'intérieur du creuset. Mais
on trouva seulement la petite loge que le diamant avait occupée.
Quant à celui-ci, il avait complètement disparu. Cette
expérience exécutée dans le laboratoire de Rouelle
y avait attiré un grand nombre de personnes, les unes
appartenant à la science et les autres au corps des joailliers. [
par
parenthèse, cette expérience prend complètement en
défaut le procédé utilisé par le
héros de Jules Verne pour préparer l'Étoile du Sud.
Quel roman Jules Verne n'eut-il pas produit s'il avait compris que les
alchimistes n'avaient jamais eu pour but que de préparer les
gemmes orientales !] Déjà les savants
étaient persuadés par les expériences
antérieures que le diamant disparaissait sous l'action de la
chaleur; aussi accueillirent-ils par des bravos et des battements de
mains la disparition du diamant de Le Blanc «
qui
se retira sans son diamant, mais non convaincu.
» Bien que le jour commençât à se faire sur
la question, il s'en fallait de beaucoup qu'elle fût
résolue. Ainsi un des hommes qui devaient bientôt se
placer au premier rang des créateurs de la chimie moderne,
l'illustre et malheureux
Lavoisier,
Cadet et Macquer préparèrent sur ce sujet de nouvelles
expériences. Mais alors un habile lapidaire. Maillard, vint
soutenir devant ces savants les idées de Le Blanc en
prétendant, comme son confrère, que le feu était
sans action sur le diamant. Il vint, comme le dit Lavoisier,
«
avec
un zèle vraiment digne de la reconnaissance des savants, nous
proposer de soumettre trois diamants qu'il avait apportés
à telle épreuve qu'on jugerait à propos ; il
consentait qu'ils fussent tourmentés par le feu le plus violent
et aussi longtemps qu'on voudrait, pourvu qu'on lui permit, comme
à M. Le Blanc, de les enfermer à sa manière.
Maillard prit un fourneau de pipe à fumer, y mit ses trois
diamants, les entoura de charbon bien pressé, recouvrit la pipe
avec un couvercle en fer, et enferma le tout dans un creuset rempli de
craie, après l'avoir recouvert d'un enduit siliceux. On soumit
le tout à une température telle, qu'au bout de quatre
heures la masse du creuset était complètement ramollie et
prête à couler. On arrêta alors le feu. »
Nous laissons Macquer
lui-même exposer les résultats de cette importante
expérience.
«
Cependant
M. Maillard, qui n'avait jamais vu ses diamants à une si rude
épreuve, prenait toutes les précautions possibles pour
les retrouver, et ramenait avec soin les cendres et les larmes de
matières fondues qui étaient tombées de la grille
du fourneau pendant l'opération. Je ne ferai nulle
difficulté d'avouer ici que, malgré l'espèce
d'inflammation du diamant de la réalité de laquelle je
m'étais assuré très positivement, et qui devait
m'ouvrir les yeux, ou me faire suspendre au moins mon
FIGURE
XXX
Disposition de l'expérience de Maillard
jugement
sur les procédés des joailliers, j'étais pourtant
très convaincu, par les expériences
précédentes, que le diamant devait se détruire
dans tous les cas, pourvu qu'on lui appliquât un degré de
feu assez fort et assez long; et, d'après la violence du feu de
quatre heures qu'avaient éprouvé les trois diamants de M.
Maillard, j'étais si persuadé qu'ils étaient
entièrement détruits, comme celui de M. Le Blanc, que,
voyant M. Maillard ramasser avec soin, comme je l'ai dit, les cendres
du fourneau, je lui dis en plaisantant que s'il voulait absolument
retrouver ses diamants, il ferait beaucoup mieux de faire ramoner la
cheminée, et de les chercher dans la suie plutôt que dans
la cendre. Mais ce petit triomphe fut aussi court qu'il avait
été anticipé. Il ne dura tout juste que le temps
qu'il fallait pour le refroidissement du creuset de M. Maillard. Ce
creuset ne formait plus, avec son enduit, qu'une masse presque informe
d'une matière vitrifiée, brillante, lisse et compacte. On
le cassa avec précaution, on retrouva dedans le petit creuset de
terre de pipe bien entier, la poudre de charbon dont ce dernier avait
été rempli, qui était aussi noire que quand on l'y
avait mise; enfin nous apperçûmes les trois diamants tout
aussi sains qu'ils étaient avant l'épreuve; ils avaient
conservé leur forme, les vives arêtes de leurs angles, et
jusqu'à leur poli; aussi, en les reposant avec des balances
d'essai très-justes, soit ensemble, soit
séparément, nous trouvâmes qu'ils n'avaient rien
perdu de leur poids. La seule différence qu'on pût
appercevoir était qu'ils avaient une teinte noirâtre, mais
elle n'était que superficielle, or M. Maillard les ayant fait
nettoyer sur la meule, ils redevinrent aussi brillants et aussi blancs qu'ils l'étaient avant cette
épreuve. »
Des diamants, préparés par Maillard et soumis pendant
vingt-quatre heures à l'action de l'énorme
température d'un four à porcelaine,
résistèrent comme les précédents. Des
expériences analogues furent faites en différents points
de l'Europe, et on obtint tantôt l'un, tantôt l'autre des
résultats précédents. Les faits restèrent
inexplicables jusqu'au moment où les phénomènes
principaux de la combustion étant établis, on reconnut
que le diamant avait disparu toutes les fois qu'il avait
été chauffé en présence de l'air, tandis
qu'il avait complètement résisté et n'avait
même éprouvé aucune modification quand, à
l'aide d'un corps comme la poudre de charbon, la chaux, etc., il avait
été soustrait à l'action de l'air pendant qu'on le
chauffait. La question arrivée à ce point ne pouvait plus
tarder d'avoir une solution définitive. [
Deux
remarques : point 1 : l'Adamas des Anciens, le diamant des Modernes,
est le corps le plus dur - ou l'un des plus durs qui soient.
Néanmoins, il peut-être brûlé et
disparaître sous l'effet d'une forte chaleur. Chose qui n'arrive
point au rubis ou à l'alumine qui est le corps le plus infusible
qui soit. Le diamant, substance excessivement dépurée,
est donc aussi très fragile et, s'il ne peut être
rayé, du moins il peut être brisé ou
brûlé : on voit les relations de cabale entretenues avec
l'alchimie : les Artistes n'avaient pas en leur pouvoir de
préparer ce corps, des plus purs qui soient, mais ils
disposaient de tout moyen de le détruire. Point 2 : c'est l'un
des secrets - nous l'avons dit, es mieux réservés - qui
est avoué dans ces lignes qui, il faut le dire
expressément, n'ont RIEN à voir avec l'alchimie : le
pouvoir des agents de réduction, en premier lieu le charbon.]
Deux des créateurs de la chimie, Lavoisier en France et Humphry
Davy en Angleterre, la fournirent bientôt en effet.
«
Qu'est-ce que le diamant ? C'est ce qu'il y a de plus précieux
et de plus cher au monde. Qu'est-ce que le charbon ? C'est la
matière usuelle la plus commune, et une de celles que l'on
trouve en dépôts immenses dans les entrailles de la terre
en même temps que les plantes, les arbres de toute espèce
en contiennent une inconcevable quantité. L'argent peut à
peine payer le diamant car si l'on imagine un diamant pur du poids
d'une pièce de 25 francs, il pèsera environ 120 carats,
et vaudra au minimum 4 millions de francs, tandis que un poids pareil
de charbon n'aura, même avec les pièces de cuivre les plus
petites, aucune valeur assignable. Et cependant le diamant et le
charbon sont identiques : le diamant n'est que du charbon
cristallisé. » (Babinet.)
Tout le monde connaît ce gaz piquant qui se dégage des
boissons fermentées, cidre, bière, vin, etc., ce gaz, car c'est encore
lui, que l'on introduit artificiellement dans l'eau de
Seltz et les limonades gazeuses ; il est formé par la
combinaison du charbon avec l'un des éléments de l'air
(l'oxygène), et il a été appelé par les
chimistes acide carbonique [
cet acide carbonique correspond
vraisemblablement à l'esprit universel dont parlaient les
anciens chimistes, cf. salpêtre].
Or ce composé se produit toutes les fois qu'on brûle du
charbon ou des substances qui en contiennent au contact de l'air, et
jamais, bien entendu, il ne s'en forme la moindre trace si la substance
qui brûle ne renferme pas de charbon. Quand le grand fait que
nous venons de formuler fut bien établi, il devint très facile de
savoir si, dans le
diamant, il y avait du charbon, et même si c'était
là son seul principe constituant. La première partie de la question fut
résolue par Lavoisier à l'aide de l'expérience
représentée figure 31.
FIGURE
XXXI
Combustion du diamant par Lavoisier
Une cloche remplie d'oxygène fut
renversée sur la cuve à mercure; une coupelle
placée a l'extrémité d'une petite colonne reçut le diamant, et une
lentille convergente
concentrait la chaleur du soleil sur le diamant placé à
son foyer. Le diamant disparut, et on constata alors que le ballon qui,
au commencement de l'expérience, ne renfermait pas trace d'acide
carbonique, en contenait une grande quantité après la
disparition du diamant. Donc le diamant renfermait du charbon au nombre
de ses éléments. Davy alla plus loin. Dans des
expériences analogues à la précédente, il
montra que la combustion du diamant dans l'oxygène donnait
seulement naissance à de l'acide carbonique. Donc le diamant ne
renfermait pas autre chose que du charbon. Quelques doutes sur ce
dernier point continuèrent encore de subsister; mais ils ont
complètement disparu depuis la publication (1841) du grand
travail de MM.
Dumas et Stass sur
l'équivalent du carbone. Dans leurs expériences ces deux
savants brûlèrent un grand nombre de diamants, mais ils
firent disparaître une erreur dont le maintien eût
été pour la science une véritable calamité (
Celle qui affectait l'équivalent
du carbone). L'importance capitale des résultats obtenus
par MM. Dumas et Stass justifie complètement l'emploi du combustible si
exceptionnel mis par eux en usage dans celte
circonstance. Il est très probable que le diamant absolument pur
est exclusivement formé de carbone. Mais il faut bien remarquer
que ces diamants sont on ne peut plus rares.
«
Tous
les diamants que nous avons brûlés ont laissé un
résidu, une cendre, si l'on peut s'exprimer ainsi. Ce résidu
consiste tantôt en un réseau spongieux d'une couleur jaune
rougeâtre, tantôt en parcelles jaune paille et
cristallines, tantôt en fragments incolores et cristallins
aussi.... Cette portion du diamant qui n'est pas du carbone pur ne
consiste pas en parcelles adhérentes à la surface du
cristal brûlé ou mêlé avec eux. Nous avons
retrouvé les mêmes résidus dans des combustions,
faites sur des cristaux très gros, bien lavés et bouillis
longtemps avec de l'eau régale. Ces matières
minérales appartiennent donc au cristal lui-même.
» (MM. Dumas et Stass.)
Ces mêmes savants, ont trouvé que les résidus de la
combustion du diamant variaient de
1/500 à
1/2000
du poids du diamant employé. On croyait que le diamant ne se
consumait qu'avec une extrême difficulté. C'est encore une
erreur. MM. Dumas et Stass ont reconnu que ce corps brûle
très facilement dans l'oxygène, bien plus facilement par
exemple, que certains charbons qui se forment dans les hauts fourneaux
pendant le traitement du minerai de fer. Voici du reste comment on peut
s'en assurer, tout en exécutant une des plus jolies
expériences de la chimie. Elle nous a été
signalée par un des physiciens français les plus
autorisés et les plus habiles, M.Morren, doyen de la
faculté des sciences de Marseille. On prend un fil de platine
et, à l'aide d'un petit cône en bois, on lui donne la
disposition suivante (
fig. 32,
à
gauche)
FIGURE
XXXII - XXXIIII
combustion du diamant dans l'oxygène
On fixe dans un bouchon l'extrémité supérieure du
fil et on place dans le petit récipient le diamant à brûler. Un flacon
rempli d'oxygène est à
la portée de la main. A l'aide du chalumeau on
élève jusqu'au rouge blanc la température du
diamant et de son support, et on plonge rapidement le tout dans le
flacon
d'oxygène. Le diamant s'allume aussitôt, et continue
à brûler, mais avec un éclat fixe et
infiniment plus vif que celui qu'on obtiendrait avec une autre
variété de charbon. De plus, la combustion est
très lente, de sorte qu'on peut se faire passer, de main en
main, d'un bout à l'autre de l'amphithéâtre, le
diamant en ignition, sans que le phénomène si remarquable
qu'il présente éprouve d'interruption (
fig.
33,
à droite).
M. Morren a aussi constaté que lu diamant brûle par
couches, car si on arrête la combustion à une
période quelconque, on voit que ce qui reste du diamant n'a pas
éprouvé le moindre changement, comme l'attestent les
triangles à arêtes vives et les plans réguliers,
dépendant, de la manière la plus évidente, les uns
et les autres du système cristallin spécial au diamant. C'est là un
point très important, puisqu'il paraît exclure toute
idée de fusion pour le diamant.
DIAMANTS EXCEPTIONNELS
Nous allons maintenant, passer en revue les diamants les plus
célèbres, donner leurs dimensions exactes, et, autant que
le permet le dessin, reproduire les dispositions de leurs tailles.
L'Asie est la patrie des pierres précieuses et en particulier
des diamants. C'est elle qui a fourni, ainsi que nous le verrons par la
suite de ce chapitre, la plupart des diamants hors ligne. D'un autre
côté, on sait à quel point le goût du luxe
est porté chez les Asiatiques : c'est donc dans cette partie du
monde que nous devons rencontrer les diamants les plus volumineux.
Disons toutefois que, depuis quelques aimées, on a
découvert, dans l'Afrique méridionale, de très
riches gisements de diamants. Une population qui dépasse
aujourd'hui 50,000 individus, est venue chercher fortune dans ces
placers d'un nouveau genre. Les premiers arrivants ont naturellement
exploité les couches superficielles qui qui n'ont pas
lardé à être épuisées; aujourd'hui
c'est à l'aide d'excavations artificielles
pénétrant en moyenne à quinze mètres, mais
allant parfois jusqu'à trente, qu'on recherche le diamant au
Cap. La terre désagrégée et piochée par les
ouvriers est mise dans des paniers, puis élevée
jusqu'à la surface du sol, à l'aide de cordes passant sur
des poulies; cette terre, mise d'abord en tas, est ensuite traitée
d'après la méthode que nous
décrirons plus loin en parlant des dépôts
diamantifères de l'Inde.
Un point très important à signaler, c'est que, d'une
manière générale, les diamants du Cap sont d'une
eau moins pure et d'une limpidité moins parfaite que ceux de l'Inde
; ils ont, dès lors, moins de valeur que ces derniers, à
dimensions et à poids égaux. Nous commençons la
description des diamants célèbres en citant ce que dit
Tavernier de ceux du Grand-Mogol.
«
La première pierre qu'Akel-Kau me mit dans la main fut ce grand
diamant qui est une rose fort haute d'un côté. A
l'arête d'un bout il y a un petit cran et une petite glace
dedans. L'eau en est belle, et il pèse 280 carats. Quand
Mirgimola, qui trahit le Grand-Mogol son maître, fit
présent de cette pierre à Cha-Gehan auprès duquel
il se retira, elle était brute, et pesait alors 787 ½
carats, et il y avait plusieurs glaces. Si cette pierre avait
esté en Europe, on l'aurait gouvernée d'une autre
façon, car on en aurait tiré de bons morceaux, et elle
sérait demeurée plus pesante. Ce fut le sieur Hortensio
Borghis, Vénitien, qui la tailla. De quoi il fut assez mal
récompensé, car, quand elle fut taillée, on lui
reprocha d'avoir gâté la pierre qui aurait pu demeurer
à plus grand poids, et, au lieu de le payer de son travail, le
roi lui fit prendre dix mille roupies, et il lui en aurait fait prendre
davantage, s'il en eût eu d'autres. Si le sieur Horlensio Borghis
eût bien su son métier, il
aurait pu tirer de
celte grande pièce quelques bons morceaux, sans faire tort au
roi et sans avoir tant
FIGURE
XXXIV
Diamant du Grand - Mogol