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- l'Hôtel Lallemant : la cour intérieure et la chapelle (oratoire) - esquisse d'interprétation alchimique -


l'alchimiste de Bourges (cliché Alain Mauranne)

- Fulcanelli et Bourges
- essai, avec des vues du Palais Jacques Coeur





revu le 17 janvier 2005


Plan : I. Préambule - II. L'Hôtel Lallemant : 1. façade et cour intérieure [figures de corniche : lions - homme rouge - miroir de Saturne - Pégase - Taureau de Crète - centaure au limaçon - Pooh - cerfs-volants - griffon -- médaillons de façade : Jason - Harpyie - Phinée -- piliers et colonnes : Fou - Poissons - Aiglon - Vautour -- salles : plaque de cheminée aux armes de Jean - détails de tapisserie ] - 2. chapelle ou oratoire avec une interprétation des 30 caissons alchimiques [l'alchimiste de la chapelle - la fleur et le glaive - le serpent et les Soufres - le soldat et les limaçons - crédence - armes de Jean Ier - 30 caissons - guirlande - Evangélistes : Matthieu - Jean - Marc - Luc - Tétramorphe] - III. Fulcanelli et Bourges - avec XXXV photographies originales d'Alain Mauranne -

I. Préambule

Dans le Mystère des Cathédrales, première partie de sa trilogie hermétique, Fulcanelli avait fait voir l'intérêt alchimique de certains des caissons d'un vieil hôtel de Bourges ; il en avait analysé quelques-uns mais la plupart était restée dans l'ombre... C'était bien dommage et le manque de place seul, dans cet ouvrage déjà fort dense, avait contraint l'alchimiste de la IIIe République à entrer plus avant dans l'analyse herméneutique de cette belle demeure philosophale. Son disciple, Eugène Canseliet, avait repris l'étude de quelques caissons mais là encore pas d'étude systématique [in Alchimie, Pauvert, 1978, recueil d'études de symbolisme divers]. Dans notre quête, nous avons trouvé tout naturellement Bourges sur notre route : c'est la cathédrale et ses beaux vitraux qui avait déjà attiré notre attention [vitraux alchimiques de Bourges] mais nous n'avions oublié ni le Palais Jacques Coeur, ni l'Hôtel Lallemant, et c'est à de nombreuses reprises que nous avons cité l'un ou l'autre, illustrations à l'appui quand le besoin se faisait sentir, dans une section, de commenter un point de science précis. Voici ce qu'on peut lire dans les Deux Logis Alchimiques d'E. Canseliet [Pauvert, 1978], au sujet de ce qu'écrivait Fulcanelli dans le Myst. Cath. :

« Véritable bijou, ciselé et guilloché avec amour par d'admirables artistes, cette petite pièce en longueur, si nous en exceptons la fenêtre aux trois arcatures redentées conçues dans le style ogival, est à peine une chapelle. Toute l'ornementation est profane, tous les motifs qui la décorent sont empruntés à la science hermétique. Un superbe bas-relief peint, exécuté dans la manière du saint Christophe de la loggia, a pour sujet le mythe païen de la Toison d'or. Les caissons du plafond servent de cadres à de nombreuses figures hiéroglyphiques. Une jolie crédence du XVIe siècle propose une énigme alchimique. Pas une scène religieuse, pas un verset de psaume, pas une parabole évangélique, rien que le verbe mystérieux de l'Art sacerdotal. » [Myst. Cath.]






FIGURE I
(reconstitution des 30 caissons de la chapelle de l'hôtel Lallemant)
Aussi bien faut-il parler, plus que d'une chapelle, d'un oratoire ; les alchimistes font souvent allusion en effet à leur oratoire, qui s'oppose à leur laboratoire. L'explication en est simple à donner pour qui est un peu au fait du travail des Sages. Il suffit de jeter les yeux sur un vieux traité d'alchimie pour se rendre compte, instantanément, que l'on ne peut entrer dans la matière sans faire d'abord un sérieux effort personnel et, souvent, nous avons eu l'occasion de dire que les textes se défendaient en quelque sort eux-mêmes de l'intrusion, surtout lorsqu'elle était le fait de mercantis... En dépit de centaines de lignes et de milliers de pages, ce sont en fait des prisons dressées en forme de labyrinthe qui sont offertes au lecteur ; nul secours ne viendra aider l'impétrant s'il n'est muni de bonnes lunettes et du bourdon de pèlerin, ustensiles auxquels il faudrait ajouter d'ailleurs la mérelle de Compostelle. Aussi, est-ce le plus souvent, comme les enfants, vers les livres d'images que les adultes vont se tourner, quêtant quelque secours de ces livres muets où l'auteur a gravé sa pensée ou l'a dessiné, peinte, etc. Le plus célèbre de ces livres muets est évidemment le Mutus Liber, mais on ne parle hélas ! pas assez de tant d'autres qui le valent bien. Et encore parlons-nous ici d'instruments de l'Art qui sont désignés comme tels. Mais combien sont plus nombreux ceux dont les alchimistes se sont servis comme « pré texte ». Car c'est bien ainsi qu'il faut considérer les allusions singulières de Fulcanelli concernant les bas-reliefs du portail central de Notre-Dame de Paris, dans lesquels le vulgaire ne voit que les Vices et les Vertus. Dites lui donc que l'athanor est signifié sur tel objet de sculpture ou encore que tel médaillon explique la préparation du dissolvant universel... Il vous regardera d'un oeil étrange en se demandant si vous n'êtes pas devenu toqué... ou fou ! C'est l'une des raisons qui ont fait que les Adeptes - i.e. les alchimistes qui avaient découvert « leur » pierre philosophale - se sont tus et ont réservé leurs mystères pour les impétrants assidus et modestes. Car l'esprit fort, qu'on le sache bien, n'est pas le propre des enfants de science. Non. Cest à ses qualités d'assiduité, de persévérance, de patience, de force morale, à ses qualités de coeur et à sa tempérance que l'on reconnaît le véritable disciples d'Hermès. Mais il semble que les temps soient révolus des hauts faits de chevalerie hermétique et que le profane, désormais, puisse à loisir saccager le jardin des Hespérides qui n'est plus, depuis longtemps, gardé par le valeureux dragon Ladon ! Il peut encore, dans les musées, contempler le bestiaire hermétique, les dieux de l'Olympe qui ont tant compté, jadis, pour les alchimistes et se repaître des révolutions des astres... Seul peut-être l'amour de la musique peut donner une idée du type d'esprit qui est idoine à l'oeuvre. Mais en ces temps agités, les jeunes gens ont même perdu le sentiment du beau et ont cessé de percevoir la nécessité du silence. Tout s'agite, tout se précipite et c'est tout juste si l'on ne perçoit pas le sentiment d'une culbute à venir... La fin des Demeures Philosophales, qui s'achève par des chapitres lapidaires sur le Déluge, sur la légende de l'Atlantide, serait-elle donc prémonitoire ? L'ange de l'Apocalypse sonnerait-il donc de sa trompette à nos portes ? Non, que l'on se rassure... Nous ne versons pas dans quelque ésotérisme de bas aloi. Ce que nous voulons faire bien comprendre, c'est l'utilité où l'on se trouve, peut-être, de reprendre en main notre boussole et de refaire le point sur l'état de la mer... Mathurin Eyquem serait bien surpris de savoir que l'on fait ainsi référence à son traité, si singulier, pour faire percevoir le tournoiement de notre monde, agité par « l'argent roi. » Poésie pour pouvoir ! Voilà ce qu'on pourrait dire, faisant écho à René Char et à Pierre Boulez, sur la nécessité de spiritualité accusée où l'on se trouve, dans notre monde désemparé. Qui donc, à présent, ira peindre les Ex-voto dont, nautoniers imprudents, nous avons le plus grand besoin ?

Remerciements : cette section, comme tant d'autres, n'aurait pu voir le jour sans M. Alain Mauranne qui nous a généreusement prodigué toutes les photographies collectionnées sur cette demeure philosophale.

II. l'Hôtel Lallemant

Nous ferons appel, en premier lieu, à « un journal de bord » entre deux lycées - ceux de Vierzon et de Prato - dont le sujet est, précisément, consacré à l'hôtel Lallemant et ses rapports avec l'alchimie. Il semble que, dans leurs pages, les auteurs nous aient emprunté une vignette, consacrée à l'alchimie qui faisait, auparavant, office de bristol à qui voulait faire porter notre enseigne dans ses pages. Les lignes qu'on lira - adaptées - sont extraites de cette adresse :

http://www.comune.prato.it/scuole/copernico/arianna/due/elahine2/lalleme.htm

La famille Lallemant, originaire de l'Allemagne (Nuremberg), s'est établie à Bourges vers le XIIIe siècle. Soldats à l'origine, ils sont devenus de riches commerçants en draps. La famille fut au service du roi, en travaillant comme des percepteurs. La maison qu'ils occupèrent en 1468 fut détruite par un incendie en 1487. Guillaume Lallemant épousa Marie Petit de la riche famille des Barillet de Sancoins. C'est Guillaume qui fit édifier l'hôtel, mais il meurt avant que la structure soit finie. Le fils Jean Lallemant fait finir la construction de l'hôtel. Celle-ci a été commencée en 1490 et  finie en 1518. Jean réussit à obtenir l'une des charges de finances royales la plus haute, en conservant son métier. L'hôtel restera à la famille jusqu'en 1651 et puis il deviendra en 1951 un musée des arts décoratifs pour les objets d'art français et étranger. Succédant à deux maisons détruites par les incendies de 1467 et 1487, l'actuel hôtel Lallemant a donc été construit autour de 1500. Sa situation sur la muraille gallo-romaine explique le passage incliné reliant la cour basse - donnant sur la rue Bourbonnoux - à la cour haute qui était à l'origine l'entrée principale - rue de l'hôtel Lallemant. La famille Lallemant, installée à Bourges depuis deux siècles, appartenait à l'élite cultivée de son temps, un milieu de financiers en relation avec les artistes italiens. La majeure partie du décor sculpté est une manifestation précoce - 1506 - de la Renaissance en France : oves, rinceaux, candélabres, etc. D'exceptionnels motifs emblématiques ornent également l'intérieur de cet hôtel. Actuellement, musée des Arts décoratifs, l'hôtel Lallemant présente mobilier, tapisseries, peintures et objets d'art du XVIe au XVIIIe siècle.

Avant d'examiner le plafond de l'oratoire, nous consacrerons quelques instants à la façade extérieure et à la cour.

1. façade et cour intérieure


FIGURE II
(au frontispice de l'oeuvre : les lions)

Nous reconnaissons ici les deux lions de la tradition : lion vert et lion rouge ; au centre, posée en blason, la pierre cubique ; au-dessus le casque qui indique d'où elle se tire ou, plus exactement, d'où elle se peut puiser. Plus haut, une sorte de griffon. En bas, le résultat espéré : les fruits du jardin des Hespérides.


FIGURE III
(l'homme rouge vermillon et le sagittaire)

A gauche, une sculpture qui rappelle étrangement l'une de celles que Nicolas Flamel a fait graver dans ses Figures Hiéroglyphiques : l'Homme rouge vermillon et le lion. Chez Flamel, le lion est ailé et ici nous avons affaire à un dragon, ce qui est équivalent. A droite, le Sagittaire, cf. notre zodiaque alchimique. Les deux sujets se rapportent au Soufre rouge, cf. Fig. Hier., notes 162 - 164. Pour être plus précis, c'est l'extraction du Soufre qui est réalisée à gauche - homme rouge vermillon - et la projection en masse dans le SEL, à droite - le sagittaire. Avec deux sujets, ce sont deux points de l'oeuvre, fort délicats, qui sont abordés ici. Détaillons un peu : l'extraction du Soufre, qu'est-ce à dire ? Il ne s'agit pas ici de l'extraction du sujet métallique, tel qu'on peut le prendre aux gîtes miniers, mais de l'extraction philosophique, i.e. celle qui procède de la minière du Soufre, c'est-à-dire de notre Aimant, par opposition à notre Acier qui est le réceptacle de ce Soufre. A droite, nous l'avons dit, c'est la projection. Il y a là un malentendu. En effet, on estime d'habitude que la projection est réalisée lorsque l'Artiste, possédant enfin l'objet de sa quête, la Pierre Philosophale, va tenter d'en apprécier l'efficacité en la « projetant » dans une masse en fusion de métal « vil » comme le plomb, le mercure ou l'étain. Mais ce n'est là qu'une de ces légendes dorées que l'on rencontre du côté de l'alchimie chimérique. Et nous ne voulons, dans ces pages, que défendre l'idée d'une alchimie positive, débarrassée des haillons de l'ignorance, qui l'encombrent et la surchargent inutilement. Aussi bien voyons-nous dans cette projection le pendant direct de l'extraction. Car ce Soufre rouge, cette teinture, une fois extraite de sa minière - le lion rouge - doit aussitôt être réincrudé dans un CORPS neuf en y étant projeté en masse : voilà l'objet du Sagittaire.


FIGURE IV
(le miroir de Saturne et le dragon)

C'est l'oeuvre de Saturne [d'après un traité éponyme des Hollandais auquel tenait beaucoup Eugène Chevreul, cf. Cambriel et Artephius] qui est évoqué par ce beau sujet. Notre chevalier à gauche, à qui l'on peut prêter les traits de Persée, brandit le miroir que lui a offert Apollon pour terrasser la Gorgone. Dans cette opération l'Artiste doit user de prudence et de persévérance. Tenant son miroir à l'instar d'un écu protecteur, pour le protéger des fureurs du dragon, c'est l'épée à la main qu'il doit gagner l'entrée ouverte au palais fermé du Roi - Introïtus, où si l'on préfère, le seuil du jardin enchanté des Hespérides. Observez ce dragon écailleux à droite : il symbolise le Mercurius senex ou premier Mercure, celui-là même qu'Artephius appelle le « vinaigre très aigre » des Philosophes. Notre chevalier - Cadmus - s'apprête à occire le dragon, c'est-à-dire à ouvrir la terre feuillée - terre sigillée afin d'y planter les dents et de construire sa thébaïde - d'en faire sa maison de verre que les vieux alchimistes appellent le Poulet d'Hermogène.
Passant sur d'autres détails de la façade extérieure - cf. Atalanta IX - nous allons à présent pénétrer dans la cour. On y voit un sujet analogue à celui de la figure II, que nous avons déjà rencontré dans l'Atalanta, XLIV mais sur la façade interne ; il a d'ailleurs mieux résister que l'autre à plusieurs siècles de rafale... Huit sujets se présentent à nous, qui forment autant d'hiéroglyphes hermétiques.


1

2

3

4

5

6

7

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FIGURE V
(les chimères de la cour de l'hôtel Lallemant)

Sur ces sujets, deux ont déjà reçu une interprétation : le lion rouge [6], dans l'Atalanta, XLIX et la sirène [3], dans l'Atalanta, XXXI. En [5] nous trouvons une chimère qui tient du dragon et du cheval ailé. Il s'agit de la transition entre le dragon primitif et notre eau permanente. Voyons ce point, avec cet extrait du tome II des Fables Egyptiennes et Grecques, de Joseph-Antoine Pernety [le texte suit immédiatement l'épisode où Persée décapite la Gorgone]

Du sang qui sortit de la plaie, naquit Pégase sur lequel Persée monta, & volant à travers la vaste étendue des airs, il eut occasion d'éprouver la vertu de la tête de Méduse avant son retour vers Polydecte. Andromède, fille de Céphée & de Cassiopée, avait été exposée, attachée à un rocher sur le bord de la mer d'Ethiopie, pour être dévorée par un monstre marin, en punition de ce que sa mère avait eu la témérité de dire que sa fille pouvait disputer de beauté avec les Néréides. Persée ému de compassion, & épris d'amour, délivra Andromède, & l'épousa dans la suite. Ce Héros fut ensuite en Mauritanie, où il changea Atlas, qui l'avoit mal reçu (Ovid. Métam. l. IV.), en cette montagne qui depuis a porté son nom. Atlas eut une fille, nommée Mera, de laquelle parle Homère dans le premier Livre de son Odyssée (Métam, l. IV.). La Fable dit qu'Atlas commandait aux Hespérides, & que Thémis interrogée, lui répondit qu'un des fils de Jupiter lui enlèverait les pommes d'or (Métam, l. IV.). Persée après son expédition, emmena son épouse à Seriphe, où il fit périr Polydecte, & prit le chemin d'Argos. La renommée ayant appris à Acrise les heureux succès de Persée, il s'enfuit d'abord, & se retira à Larisse, où Persée se rendit & engagea son aïeul de retourner à. Argos. Notre Héros ayant voulu faire montre de son adresse avant leur départ, on y proposa un combat d 'Athlètes & différents jeux ; Persée ayant jeté son palet avec force, le malheur voulut qu 'il en atteignît Acrise, qui mourut aussitôt de ce coup, comme l 'Oracle l'avait prédit, sans que la cruauté qu'il avait exercée contre sa fille & son petit-fils, l'en pû garantir. Pégase ne fut pas le seul qui naquit du sang qui sortit de la blessure de Méduse ; Chrysaor y prit aussi naissance, & devint père du célèbre Geryon, qu'Hercule fit mourir de la manière qui sera rapportée dans le cinquième Livre. A peine Pégase fut-il né près des sources de l'Océan (Hesiod. Theog.), qu'il quitta la Terre, & s'envola au séjour des Immortels. C'est-là qu'il habite dans le Palais même de Jupiter, dont il porte les éclairs & les tonnerres, Pallas le confia à Bellérophon, fils de Glauque, dont Sisype fut père, Eole grand-père, & Jupiter bisaïeul. Bellérophon, monté sur Pégase, fut combattre la Chimère, monstre de race divine, selon Homère (Iliad. 1. 6.), ayant la tête d'un lion, la queue d'un dragon, & le corps d'une chèvre. De sa gueule béante il vomissait des tourbillons de flammes & de feux. Hésiode le dit fils de Typhon et d'Echidna.
Pégase frappa la terre de son sabot ; à cet ébranlement, une source d'eau claire surgit et c'est là que Persée - Cadmus - bâtit Thèbes. De même Thèbes est l'endroit que doit choisir l'Artiste pour planter sa tente et se déterminer avec force et persévérance au jeu de patience que constitue la conduite du feu dans cette partie linéaire de la Grande Coction, où les Adeptes disent qu'il faut cuire et décuire la matière dans leur eau permanente. En [4], nous voyons une sorte de taureau. Cela va nous permettre d'approfondir un arcane peu jusqu'à présent, qui se rapporte au Taureau furieux de l'île de Crète :


Chapelle de l'Hôtel Lallemant - Toison d'or
CHAPITRE X.
Le Taureau furieux de l'Ile de Crète.

Plusieurs Auteurs ont confondu ce taureau avec le Minotaure ; Apollodore dit qu'il était le même que celui qui enleva Europe. Neptune, irrité envoya ce taureau, qui jetait du feu par les narines, pour ravager l'île de Crète. Eurysthée envoya Hercule pour délivrer cette Ile de ce taureau, & le lui amener. Hercule toujours prêt à obéir, particulièrement quand il s'agissait de quelque action dont le péril devait augmenter sa gloire, partit, à l'instant ; car il était infatigable. Suivant ces paroles qu'Ovide (Métam. 1. 9. Fab. 3.) lui fait dire : Ego sum indefessus agendo. Il arrive dans l'île ; il cherche l'animal, le combat, le saisit, le lie, & le conduit à Eurysthée. A propos de cette conduite, ou de ces monstres menés par Hercule à Eurysthée, il me vient une réflexion qui aurait sans doute fait perdre aux Mythologues l'envie d'expliquer historiquement ou moralement, ou suivant les principes de la Physique vulgaire, tous les travaux d'Hercule ; la voici. Eurysthée, ordonne à Hercule, non de tuer, d'exterminer, ou d'anéantir tous les monstres contre lesquels il l'envoie combattre, mais de les lui amener. Quel est le Prince dans le monde, dont on n'aurait pas envie de se moquer, risum teneatis antici, s'il donnait des ordres pareils ? Pourrait-on applaudir à un Roi qui enverrait purger les autres pays des monstres furieux qui y ravagent tout, pour en peupler le sien ? On le regarderait lui-même comme un monstre pire que ceux qu'il enverrait chercher. Telle est cependant l'idée que la Fable nous donne d'Eurysthée, & néanmoins pas un seul Auteur ne s'est avisé de décrier ce Roi de Mycènes à ce sujet. Sans doute qu'Eurysthée avait le don de les apprivoiser, ou, qu'il en décorait sa ménagerie : mais il eût fallu autant d'Hercule pour en avoir soin, & les mettre à la raison ; ce Prince n'en avait qu'un, qu'il occupait sans cesse ailleurs. Un taureau qui jette le feu par les narines, un lion furieux descendu de l'orbe de la Lune, un sanglier; envoyé par une Déesse, ne sont pas des animaux fort aisés à conduire. Je ne vois guère qu'Eurysthée eut pu remplacer Hercule, à moins qu'il ne se soit trouvé pour lors dans son Royaume quelqu'un aussi adroit & aussi intrépide que ceux (M. l'Abbé Banier, Myth. T. III. p. 277 & 278.) qui ne voient dans ce taureau flammivome qu'un taureau d'une grande beauté ; Eurysthée en aurait eu grand besoin : car le bon Eurysthée, selon le même Auteur, n'était pas trop brave, puisqu'à la vue du sanglier d'Erymanthe, il s'enfuit dans sa chambre, & se ferma, sous la clef. Voilà comment ce Mythologue explique l'endroit de la fable, qui dit qu'Eurysthée se cacha dans un tonneau d'airain. Il paraît que cet Auteur connaissait peu le courage d'Eurysthée ; il lui prête une peur qu'il n'avait point ; car sans doute s'il l'avait eue, il se serait bien gardé de donner de nouveaux ordres semblables à Hercule. Un taureau qui vomit du feu, n'est pas moins à craindre qu'un sanglier. Hercule le lui amena, & la Fable, ne dit pas qu'il s'enfuit à sa vue. Il n'avait garde : il était trop ferme & trop intrépide depuis qu'il s'était mis dans le tonneau d'airain ; le Lecteur en sera convaincu, s'il veut se rappeler tout ce que nous avons dit jusqu'ici de la nature de cet airain & de celle d'Eurysthée. Je le renvoie aussi, pour abréger, à ce que nous avons dit d'un semblable taureau dans le chapitre de la Toison d'Or. Il est bon seulement d'observer que ce taureau avait été envoyé par Neptune, & que ce prétendu Dieu, qu'on explique communément par la mer, doit s'entendre de la mer des Philosophes, ou de leur eau mercurielle, comme nous l'avons prouvé plus d'une fois.

Que cache donc ce taureau ? Là encore, on comprend mieux si l'on part du principe qu'il faut y voir une chimère tenant à la fois de la force du taureau et du feu du lion. Il s'agirait alors d'un état intermédiaire du dissolvant où l'on trouve les deux éléments que nous venons d'évoquer : Cybèle et son char, traîné par Atalante [force, i.e. rapidité, mobilité, acharnement] et Hippoménès [feu ou plutôt Soufre sublimé qui procède de l'Esprit, ou de Mercure : fixation, pommes d'or]. C'est dire encore qu'il faut associer le Taureau au dieu solaire et au principe de fécondité. Nous trouvons dans les vieilles légendes des éléments qui mettent en lumière son caractère mercuriel ambivalent : son sang passait pour être un poison [ioV] alors qu'il constituait un alexipharmacon pour l'âme. Ne reconnaît-on pas là le caractère dual du Mercure qui, de dragon se transforme au gré de l'Artiste en vierge... ? Quoi qu'il en soit, le Taureau est équivalent par cabale à la Terre, mais vue sous l'angle mercuriel : c'est alors à une terre noire qu'il faut penser et qui fait décrire cette partie du magistère comme l'Oeuvre au Noir [cf. le roman éponyme de Marguerite Yourcenar]. Le Taureau sacré est encore comparé à l'Evangéliste saint Luc, dans lequel les alchimistes voient leur SEL : on y décèle comme un équilibre entre l'AZOTH et la quintessence, exprimé par le pouvoir attractif de la Magnésie, hiéroglyphe minéral de l'Aimant. Le Taureau étant le signe d'exaltation - du moins est-ce là supputation des Chaldéens - de la Lune, nous comprendrons mieux alors cet extrait de l'Evangile selon saint Luc que glisse E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques :

« Je suis venu mettre le feu dans la terre , et que veux-je, si ce n'est qu'il s'allume ? » [Luc, XII, 49]

Les cabalistes affirment que le Taureau est lié à l'une des cartes du jeu de tarot : l'Amoureux, cf. Tarot alchimique. Soit la Concorde. Voilà qui ne cadre - a priori - pas très bien avec le fier taureau de Crète, qui ne se laisse point dompter. Mais ce serait sans compter avec les ressources de l'Artiste et ce n'est pas pour rien que rares sont les élus qui arrivent déjà à ce point de l'oeuvre où leur Mercure est réduit à l'état d'eau permanente, après les embûches posées par le larron - cf. Introïtus. En revanche, par cabale, taureoV- de tauroV -se rapproche de Poséïdon et donc, de l'eau mercurielle. En définitive, on a tout lieu de croire que le Taureau est, comme bien d 'autres un emblème dual : il exprime par sa force une résonance lunaire, qui est d'ordre mercurielle et qui se réfère à ce qu'il y a de plus acerbe, de plus âpre du vieux Mercure ; et il exprime aussi un élément solaire, caché, voilé, qui ressortit au Soufre sublimé.

Dans le tome II des Fables Egyptiennes et Grecques [FEG], on trouve d'autres notes sur le taureau et sur le symbolisme qu'on est en droit d'y trouver :

« Etabli dans l’Enfer ou sa partie inférieure du vase, Pluton était comme méprisé des Déesses qui faisaient leur séjour avec Jupiter dans la partie supérieure. Il se trouva donc dans la nécessité d’enlever Proserpine de la manière que je l’expliquerai dans le Livre suivant. La situation du Royaume de ce Dieu fit feindre qu’il se précipita avec elle dans le fond d’un lac ; parce que cette terre, après s’être sublimée à la superficie de l’eau mercurielle, se précipite en effet au fond d’où elle était élevée, lorsqu’elle est parvenue à la couleur blanche désignée par le nom de Perséphone, de Proserpine. Le taureau était consacré à Pluton, par la même raison que le taureau Apis l’était à Osiris, puisque le nom de celui-ci signifie un feu caché, & que Pluton en est la minière. » [FEG, cap. VI, Pluton et l'Enfer des Poètes]


la salamandre de l'Hôtel Lallemant (chambre basse, 1er étage)


Cet extrait permet de relever cete différence - essentielle - à faire entre le Ploutos grec et le Pluton latin, cf. humide radical métallique. Relevons en outre qu'affirmer que le taureau est consacré à Pluton abonde dans le sens développé supra, à savoir qu'il faut y trouver non pas seulement une connotation de destruction, mais aussi et bien plutôt dirions-nous, de synthèse ou de croissance, telle celle que nous voyons tous les jours opérer dans les entrailles de la terre. Et que ce feu caché - eau surchauffée sous pression ou éléments plutoniens, les deux d'ailleurs étant congénères - est fait d'éléments que les Anciens prenaient pour un reste qui ne pouvait être décomposable, et qui n'était pas non plus un corps simple. Au XIXe siècle, un érudit, Pierre Béron, dans sa
Physique symplifiée par la découverte de l'origine du mouvement et de l'affinité [Mallet-Bachelier, 1861-1870], envisage très curieusement la décomposition de corps que nous savons être simples, comme le soufre ou le potassium. Il y a plus : dans le chapitre VI consacré à l'origine des étoiles filantes, il en vient au § IV à considérer l'origine alchimique des aérolithes :

§ 1052. Depuis la découverte de la nouvelle mine qui consiste en résidus obtenus par l'élimination des éléments de certains produits chimiques qui forment des branches de l'industrie, le nombre des métaux a augmenté rapidement; le rubium, le caesium et le thallium, ont été découverts dans ces résidus on un espace de temps très-court. Nous avons annoncé que les masses métalliques des aérolithes sont produites dans les foyers volcaniques. Il s'agit de prouver 1° si les nouveaux métaux découverts sont composés des éléments qui existent comme tels dans les corps dont on élimine les éléments des produits chimiques de l'industrie, ou 2° si les nouveaux corps ne sont que les restes de l'élimination d'un élément primitif dont résulte non pas un combiné qui serait décomposable, mais un reste qui ne peut être un corps décomposable ni un corps simple.
§ 1053
. Mode de l'extraction du thaIlium. Dans
la fabrication de l'acide sulfurique on emploie le soufre pur ou la pyrite qui est un combiné d'un atome de fer avec deux atomes de soufre; cette pyrite chauffée abandonne 1 atome de soufre qui se transforme en vapeur et se combine avec l'oxygène de l'air pour former l'acide sulfurique qui se combine avec la vapeur d'eau et se dépose dans la couche d'eau. Parmi les minerais c'est le plomb seul qui résiste le mieux à l'acide sulfurique ; pour cette raison, la vapeur de l'eau et du soufre sont conduites dans des chambres tapissées de lames de plomb d'une épaisseur de quelques millimètres, qui se conservent plusieurs années pendant la consommation de centaines de mille de kilos de soufre ; ainsi a été constatée la petite consommation du plomb qui paraît ne pas trop différer de la quantité de thallium obtenu dans le résidu de la vapeur du soufre et du plomb. Ce résidu est sous forme d'un sulfate de thallium ThOSO2 ; au moyen de zinc, on précipite le thallium à l'état métallique en formant le sulfate de zinc ZnOSO2.

OBSERVATIONS. Tant que le thallium n'était observé que comme une raie verte dans le spectre, les chimistes n'hésitaient pas, contre toute raison, à admettre l'existence des éléments hétérogènes en minime quantité et pour cela imperceptibles. Mais depuis que Lamy a commencé a extraire des lingots du thallium des résidus provenant de la vapeur du soufre et du plomb, certains chimistes s'aperçurent que de telles quantités de thallium ne peuvent exister ni dans le soufre ni dans le plomb, sans qu'elles soient décelées par les réactifs chimiques; autrement, on serait forcé de renverser tous les résultats basés sur les calculs de la stœchiométrie chimique. S'ils veulent rester conséquents, les chimistes, sans s'écarter de la loi physique, sont conduits à se convaincre que la nouvelle mine est inépuisable, parce que les métaux qu'on y découvre résultent précisément de l'élimination de quelques éléments primitifs, et chaque nouveau métal est indécomposable, parce qu'il est un reste et non un combiné. Soit, par exemple, le combiné PbS7HO4 composé d'un atome de plomb, de 7 atomes de soufre et de 4 atomes d'eau, si l'on en éloigne 4 atome de soufre et 4 atomes d'oxygène, au moyen du zinc, il résulte un reste PbS7H4, qui est le thallium indécomposable. En considérant le soufre comme un corps qui contient les mêmes éléments matériels que le gaz des marais, le thallium est un reste du combiné PbS7 — C9 de 1 atome de plomb avec 7 atomes de soufre, dont s'est séparé 1 atome double de carbone. Alors la différence entre le soufre et le gaz des marais ne résulte que de leurs éléments électriques, comme cela se manifeste dans plusieurs corps et dans les propriétés du soufre solide ou liquide, qui est un combustible comme l'hydrogène et le carbone, tandis que la vapeur du soufre entretient la combustion des métaux.

[extrait de  :
Panépistème, ou Ensemble des sciences physiques et naturelles et des sciences métaphysiques et morales, devenu possible par la découverte de l'origine du mouvement et de l'affinité]
Que voilà des propos bien singuliers, en plein XIXe siècle positiviste ! Admettre l'existence d'un résidu - d'un reste - auquel se voit attribuer une vertu protéiforme, n'est-ce pas là presque affirmer la possibilité de transmutations ? Et ne retrouve-t-on pas ce concept de phlogistique qui fut cher à Sthal et à Becher ? Ne peut-on y voir ce feu secret qu'évoque Pernety dans ses FEG ? Nous serions tentés, d'un côté, de le croire. Mais d'un autre côté, les propos de Béron relèvent évidemment d'un autre âge où Mendeleiv n'avait pas encore fait connaître sa classification des éléments en séries périodiques, où la notion même d'atomes était controversée - cf. la chapitre final des Origines de l'Alchimie de Marcelin Berthelot. Un chimiste aussi réputé que Jean-Baptiste Dumas avait fait paraître un ouvrage de Philosophie Chimique où la possibilité des transmutations ne semblait pas révoquée en doute.. Poursuivons notre tour des chimères du Palais Lallemant.

En [1],  il paraît qu'on voit un centaure sortant d'un escargot. Que recouvre-t-il ? D'abord posons que cet escargot est un limaçon - cokloV. Nous voilà en terre connue puisque le limaçon, comme le cygne ou le lièvre sont des emblèmes lunaires - cf. septième gravure de Lambsprinck. On trouve une autre image de limaçon dans une figure du Typus Mundi. Cette image est associée à la figure de l'aigle. Autant dire de l'EAU. Il existe par ailleurs une assonance phonétique entre le limaçon - semeloV - et Sémélé - Semelh, cf.Atalanta XLIV. On doit y voir un rapport avec les sublimations philosophiques, cf. escalier hermétique de Charles de Lorraine. Enfin, on ne saurait ignorer que le limaçon - la lumachelle - est l'une des figures des nombreuses empreintes d'ammonite qui font référence aux roches métamorphiques. A l'Hôtel Lallemant comme au Palais Jacques Coeur, nous ne sortons vraiment jamais du pèlerinage de Compostelle et les deux demeures philosophales, sous ce rapport au moins, sont cousines. On trouve un très curieux texte attribué à Ripley, sur les « erreurs » à ne pas commettre quand on a la folie, déjà, de vouloir s'attaquer à l'oeuvre des Sages :

« J'ai fait plusieurs amalgames pensant les fixer avec profit, et pour cela je pris du Tartre, du Souffre, des blancs d'Sufs, de l'huile de limaçons. Mais aussi inutilement. J'ai fait de l'huile et de lait, de présure, de vin, de limon, de chélidoine, d'Etoiles qui tombent en terre, spondines et plusieurs autres. J'ai perdu plusieurs livres de Mercure, et j'ai fait des Pierres de Cristal. Mais tout n'a rien valu. » [Douze Portes, Avertissement des erreurs]

Evidemment, il y a là des indications. On pourrait encore citer une allusion au talc et au fard dans l'Atalanta, XXXVII mais nous passerons outre, de peur d'ennuyer... Si nous avons situé - ô bien grossièrement encore - le limaçon dans le cadre de l'oeuvre, qu'en est-il du Centaure et surtout de l'association de cette chimère au limaçon ? Si l'on se rapporte au notes de l'Atalanta XXV, il semblerait que le centaure soit impliqué dans ce qui a trait à l'ouverture des prisons du Soufre... La chimère [1] voile donc - par cabale - un mode d'emploi du dissolvant pris exclusivement en ce sens. Il faut en rapprocher l'homme-lion des Deux Logis Alchimiques d'E. Canseliet, parce que, dans l'un comme dans l'autre cas on y observe un miroir. Le miroir que tient ce centaure porte une tête : est-ce Méduse ? Rien ne permet de le déterminer. Ce qu'en revanche, on peut dire, c'est que la spirale du limaçon évoque la corne d'un Bélier - Ariès. A ce titre, on peut voir un rapport entre celui-ci et le centaure, par le biais du Soufre. En [2] nous voyons une chimère à tête de singe. Indication sur la phase de putréfaction, lorsque le Soufre sublimé - l'Âme - est à mi-chemin entre la dissolution et la réincrudation ; cette partie du firmament située entre la Lune - envisagée comme dissolvant - et la Terre - le Soufre blanc - est marquée chez les Egyptiens par la présence d'un dieu, Pooh [la Lune] dont la posture indique le lever de l'astre nocturne. En [8], nous trouvons une chimère qui exprime l'intermédiaire entre le volatil et le fixe : cheval à cornes de cerf, voilà les éléments mercuriels qui s'opposent à la couronne de fixation, du même ordre que le collier que porte le lion en [6]. Faut-il voir en [8] une sorte de cerf-volant, un cerf qui emprunterait les traits de Pégase ? En ce cas il faudrait l'associer au rhombe, instrument de musique qui émet une sorte de gémissement, au sein de la nuit, où l'on a pu entendre la voix des esprits, en liaison avec des attributs de l'AIR - élément de Zeus - avec le tonnerre, l'éclair, la foudre et la pluie. Ce cerf-volant a donc la valeur d'une force mâle fécondante, prélude immédiat à la réincrudation des Soufres. Aussi attribue-t-on un rôle de protection du rhombe éloignant les esprits malins. Pour rendre ce pharmakon plus efficace, on préconise de charger le sifflet de sulfure d'arsenic en poudre, qui se dispersera dans l'air. Or, les alchimistes le savent, le sulfure d'arsenic représente l'association le Rebis [arsenic : SEL et sulfure : Soufre rouge]. C'est ainsi que s'accomplit la sublimation philosophique et c'est pour illustrer cet enseignement hermétique que Jacques Coeur fit sculpter des cerfs-volants sur


FIGURE VI
(les cerfs-volants du Palais Jacques-Coeur - cliché Alain Mauranne)

le tympan d'une porte de la grand'salle, en son palais de Bourges. Nous trouvons en [7] une ébauche de griffon, oiseau fabuleux tenant de l'aigle et du lion, manifestation suprême de l'affrontement entre le fixe et le volatil. C'est la TERRE liée au CIEL, le gardien du trésor des alchimistes, la monture d'Apollon, notre Soufre. On peut en trouver l'illustration mythologique par la relation à Phinée et aux Harpyies. D'ailleurs, on trouve dans la cour de l'Hôtel Lallemant, des médaillons qui rendent compte de ce symbolisme. C'est un épisode du voyage des Argonautes qui semble décrit avec ses héros en médaillon : Jason, puis à gauche une Harpyie et à droite le devin Phinée. Nous sommes au passage où les Argonautes s'avancèrent vers la Bithynia, résidence du poète aveugle Phineus. Sa cécité lui avait été infligée par Poséidon comme châtiment pour avoir fait connaître à Phryxos la route vers la Kolchis. On lui avait donné à choisir entre la mort et la cécité, et il avait préféré ce dernier état. Il fut aussi tourmenté par les harpies, monstres ailés qui descendaient des nuages partout où sa table était mise, lui arrachaient la nourriture des lèvres en l'imprégnant d'une odeur mauvaise et intolérable. Au milieu de cette détresse, il salua les Argonautes comme ses libérateurs,  ses pouvoirs prophétiques l'ayant mis à même de prévoir leur armée. Le repas étant préparé pour lui, les harpies approchèrent comme de coutume; mais Zêtês et Kalaïs, les fils ailés de Boreas, les repoussèrent et les poursuivirent. Ils déployèrent toute leur célérité et prièrent Zeus de les mettre en état d'atteindre les monstres, quand Hermès apparut et leur enjoignit de renoncer à leur pour suite, les harpies ayant reçu la défense de molester désormais Phineus, et se retirant dans le lieu de leur naissance, qui était une caverne en Krête. Phineus, reconnaissant du secours que lui avaient fourni les Argonautes, les prévint des dangers de leur voyage et des précautions nécessaires pour assurer leur salut ; et ses conseils les mirent à même de passer entre les redoutables écueils appelés Symplêgades.





FIGURE VII
(Jason, une Harpye et Phinée, le devin aveugle)

Les Harpyies captent le Soufre par un processus de dissolution ; elles ont ainsi fort à voir avec le Mercure en son premier état ; en témoignent leurs corps d'oiseau, leurs serres aiguës - illustrant l'aspect pontique du vinaigre des philosophes - et le fait qu'elles tourmentent les âmes métalliques de manière incessante. Seul le vent - incarné par la double figure de Calaïs et de Zéthès - ou l'augmentation de la température, peut en venir à bout en chassant leurs parties adustibles ; on peut les rapprocher des Erinyes. Seul un vent de Justice, où l'on devine le souffle de l'Esprit, peut arriver à les chasser. Elles se rapprochent assez de la figure du vautour qui tourmente Prométhée et leur symbolisme ressortit de la même veine. Du reste, le nom de Phinée - JineuV - est apparenté à l'orfraie - sorte d'aigle - par jhnh. Cette opération de la sublimation nécessite le Mercure qui est l'albâtre des Sages [on voit les traces de mérelle rouillée au fond de chaque médaillon].
Mais la cour de l'Hôtel Lallemant ne nous a pas livré tous ses secrets. On y trouve encore l'art et la manière de faire le Mercure.


FIGURE VIII
le Fou (cliquez pour agrandir)
Nous aurons donc d'abord un regard vers le fou de l'oeuvre, le premier Mercure. Il retient dans sa main droite un animal prêt à bondir et il tend un os de la main gauche en tirant la langue. Au-dessous de lui, un petit bas-relief présente un fou qui tient quelque chose qu'on ne peut pas distinguer et qui tire aussi la langue, mais il ne porte pas de casque. Ce fou nous indique le but du Mercure, qui est de tirer vers la Terre des langues de feu - l'une des acceptions de glwssa -. Et aussi, par le casque, le moyen de le faire qui consiste à faire dégoutter - dégoûter par cabale, par cado, cassito - nos matières. Il est difficile de dire quel animal le Fou semble tenir dans son giron : on dirait une tête de tortue... Quant à l'os, il signifie que la matière doit être totalement dissoute et dépouillée de ses haillons sordides, cf. Douze Clefs de Philosophie de Basile Valentin. La taille du petit personnage - que semble protéger par sa couverture le grand fou - indique la quantité de Soufre à employer dans l'opération du Rebis.

 



Puis, nous tournerons notre regard vers l'un des chapiteaux hermétiques qui se ressent d'une évidente influence romane. On distingue fort bien le fût cannelé - cf. les tuiles canal surmontant la porte alchimique de la villa Palombara à Rome -, l'astragale - dont Fulcanelli nous dit :

« C'est lui qu'on appelait astragaloV, mot formé de aster, étoile de mer, à cause du sceau radiant dont nous parlons, et de galoV, employé pour gala, lait, ce qui correspond au lait de la Vierge [mari stella] ou Mercure
des Philosophes. » 

Quant à la corbeille de la colonne, elle est occupée par les ingrédients du compost ; on y reconnaît les deux poissons de Jean d'Espagnet : ce sont les Soufres sublimés dans le dissolvant dont on aperçoit fort bien, sur l'agrandissement, la texture particulière de la pâte. Du reste, ces poissons sont en cours de fixation comme en attestent leur avidité pour l'hameçon soufré.


FIGURE IX
les poissons (cliquez pour agrandir)

 



FIGURE X
l'aiglon (cliquez pour agrandir)
Nous allons vers le passé : ici, la naissance de l'aigle qui s'essaye à voler pour la première fois, entamant ainsi la série des sublimations philosophiques. On trouve une image de Lambsprinck, dans son De Lapide Philosophorum, où, précisément, une telle scène est liée à la coquille et au limaçon - cf. 1. L'aiglon va, à sept reprises, tenter de prendre son vol. Fulcanelli dit qu'à cette époque de l'oeuvre, l'Artiste voit tantôt la fleur, tantôt l'étoile, se présenter à lui, cf. escalier hermétique de Charles de Lorraine. C'est dans le signe du Capricorne que la scène se déroule, signe intermédiaire dans la série des hiéroglyphes planétaires. Sur l'agrandissement, on voit nettement les deux sublimations à venir, sous forme de deux becs d'aigle issus du Mercure visqueux.

 


L'image du vautour intervient à un stade intermédiaire entre l'aigle et le poisson. Elle marque le début de la coagulation de l'eau mercurielle, comme en témoignent ces marisques : ils montrent un degré d'empâtement déjà avancé du Mercure. Rappelons que le vautour, loin d'être un oiseau de proie, un charognard, est en alchimie l'annonciateur de la lumière : cet oiseau est dédié à Apollon. Michel Maier lui a consacré l'emblème XLIII de son Atalante fugitive.

FIGURE XI
le vautour (cliquez pour agrandir)

Nous allons à présent dire quelques mots des salles, en ayant bien présent à l'esprit que plusieurs meubles ainsi que des tapisseries ne sont évidemment pas d'époque et qu'elles ont été rapportées. Il se trouve, néanmoins, coïncidence ou dessein bien voulu, qu'on a pris soin de garder une tonalité hermétique à l'ensemble. On visite deux pièces du logis, l'une qui est la salle d'accueil et l'autre, au premier étage, qui est une sorte de loggia à l'italienne. Deux objets hermétiques se signalent à l'attention de l'Amoureux de science : une tapisserie au 1er étage et la plaque d'une cheminée au rez-de-chaussée. Cette loggia conserve des fresques du XVIIe siècle représentant des scènes de chasse, un bas-relief polychrome dédié à St. Christophe au-dessous de la porte d'entrée. Ce bas-relief a fait l'objet d'une étude approfondie de Fulcanelli [cf. Tarot alchimique]. Dans l'angle à droite, une inscription à caractères gothique rappelle la querelle qu'eut Jean III Lallemant à propos du versement de denier du culte avec les trois paroisses dont il dépendait : St. Bonnet, St. Jean-des-champs et Notre Dame du Fourehaud. Le différend fut tranché en 1518 par une décision de l'Archevêque qui ordonna que, d'année en année, il dépendrait successivement de chacune de ces trois paroisses.
La tapisserie présente, à gauche, une scène où l'on peut voir un Atlas gothique supporter le poids du monde avec, au-dessous, des chérubins où l'on devine le signe des Gémeaux. Si l'on prend la partie gauche, on voit que le globe est figuré, de manière singulière, par un large écusson où flotte une fleur de lys. L'emblème est classique et sur le symbolisme du lys ou lis, nous renvoyons à l 'Oeuvre Secret de Jean d'Espagnet [ notez que le Lilium minéral est un Mixte dont la composition est connue depuis l'abbé Rousseau, Livre de Secrets et Remèdes éprouvés . Il s'agit d'un sel fait des chaux métalliques du fer, du cuivre et de l'antimoine, auxquelles on ajoute, par fraction du nitre fixé sur des charbons ardents - c'est-à-dire de l'alkali fixe.] Il s'agit donc de la préparation du Rebis. Le lys ou lis se dit en grec krinon qui a aussi le sens de mendiant ou de pauvre ; par ailleurs krinon est en proche assonance phonétique de krinw qui signifie séparer ; on voit ainsi pourquoi les alchimistes disent que la voie sèche a été réservée pour les pauvres et la nécessité de pratiquer une séparation au début du travail, afin d'extraire le Caput du Sel véhiculé par la rosée de mai. Il est notable que, dans cette demeure, nous trouvions au moins deux emblèmes de l'Art qui se réfèrent à la séparation : cette tapisserie et l'un des caissons de la chapelle, le n°26 ou sphère armillaire. Plus en bas, nous trouvons le signe des Gémeaux, ceux-ci semblant porter en gloire Atlas : s'agitait-il d'une indication sur les sublimations philosophiques ? Rien ne permet de l'assurer. Ce qu'en revanche on peut affirmer, c'est qu'Atlas est à l'image d'un Offerus pétré et chargé à jamais de supporter le toit du Monde - pris comme figure christique et dont le symbolisme se rehausse du fait qu'Atlas est frère de Vesper, l'un des astres annonciateurs de l'Aurore de l'Oeuvre.
 

FIGURE XII
(tapisserie de la loggia et plaque de la cheminée de la salle d'accueil - Hôtel Lallemant - clichés Alain Mauranne)

A droite, en revanche, la figure d'Hermès trismégiste, en médaillon central, nous prévient du caractère ésotérique de l'ensemble de la fresque. On reconnaît à ses pieds l'hydre dont une seule tête - le Soufre rouge - est immortelle. En haut, la figure de l'évêque, stylisée, nous rappelle le statut d'Hermès, intermédiaire entre le Soufre etle Sel. Cet intercesseur tient à chaque bras une coupe ; ces deux récipients rappellent irrésistiblement ceux dont parle Cyliani dans son Hermès Dévoilé, cf. rébus de saint Grégoire-sur-Vièvre. En bas, le résultat de la Grande coction : l'escarboucle des Sages, avec au-dessous l'une des couronnes de perfection. Au centre, le médaillon, aux armes de Jean, de la plaque de la cheminée, avec en chevron le signe du FEU, les deux étoiles et un croissant de Lune. L'ensemble rappelle assez l'un des blasons que nous avons examiné dans la section héraldique et alchimie. De part et d'autre du médaillon, deux lévriers qui nous rappellent opportunément l'importance que revêt le chien dans la conduite du feu. Du reste, le forgeron a donné à cette espèce de mandala qui encadre le médaillon une allure telle que l'on croirait qu'il est tourné par les deux chiens : il faudrait y voir, alors, le feu de roue des alchimistes dont un bel exemple est en place sur les médaillons de Vices et des Vertus du portail central de Notre-Dame, à Paris.

2. la chapelle (l'oratoire).

Par un escalier à vis de pure tradition gothique, décoré de fous sculptés dans les écoinçons, on accède au corps du logis destinés autrefois à la famille Lallemant. L'escalier ! Voilà l'un des emblèmes clef de l'Art. La Philosophie, mère de toutes les disciplines, ne seprésente-t-elle pas un escalier par devant elle [cf. Gobineau de Montluisant] ? C'est donc sur un thème bien connu que nous écrirons quelques variations. A ceci près, qu'il s'agit là d'un escalier en colimaçon ou à spirale : il s'élève ce qui en fait le symbole de la progression vers la connaissance et la transfiguration, points que les alchimistes traduisent par sublimation et transmutation. Il est bien connu que les impétrants doivent absolument monter de 7 à 9 marches, avant que l'âme des métaux morts puisse être réincrudée : c'est le nombre requis de sublimations philosophiques. Chez les Egyptiens, c'est une barque qui permettait au défunt de s'élever jusque vers la lumière de Râ, située dans la sphère des étoiles. Notre barque, les Adeptes le savent bien, est le matras à long col ou le creuset brasqué. Or, c'est bien ce matras que nous trouvons dans le passage situé entre les cours de l'Hôtel Lallemant.


FIGURE XIII
(l'alchimiste de l'Hôtel Lallemant - cliché Alain Mauranne)

Ce matras est le vaisseau de verre sans lequel rien ne peut être fait. G. Ranque, dans sa Pierre Philosophale [Laffont, 1970], qui est l'un des derniers témoignages d'un vrai fils de science [cf. le Triomphe Hermétique de Limojon] , a poussé le scrupule jusqu'à donner les dimensions de ce vaisseau et à supputer la nature des sels qui pouvaient s'y dissoudre à une température n'excédant pas 500°C sans faire voler le verre en éclat. Laissons-le en dire quelques mots :

Pour plus de clarté nous donnons dans la figure 1, [on peut regarder avec confiance le vase représenté à la figure XIII ; les proportions sont presque celles que donne Ranque] la coupe en vraie grandeur du vase ainsi défini, dont on  a supposé le col fermé au chalumeau. Indépendamment du  vase lui-même ce texte de Philalèthe fournit certaines indications utiles. La première concerne les températures : la température la plus élevée à laquelle on puisse maintenir pendant des durées de plusieurs semaines un vase de verre blanc de l'époque ne peut excéder 500° centigrades. D'après tous les auteurs, le contenu bout et se volatilise en partie, ce qui serait possible avec du mercure, dont la température d'ébullition est 357°, mais tous disent aussi que le vase est à moitié plein. Il est facile d'en déduire d'après les indications de Philalèthe que la densité moyenne du contenu ne dépasse pas 4, ce ne peut donc être du mercure. Ce qui est joint au Mercure n'est pas non plus de l'or métallique, car Philalèthe dit un peu plus loin :

« Dans cet ouvrage tout ce qui est vendu à un prix élevé est menteur. De sorte, je le dis, que pour le prix d'un florin on peut acheter assez des principes matériels de cette eau pour suffire à animer deux livres entières de Mercure, afin d'en faire le vrai Mercure des Sages, recherché avec tant de soins : de lui nous élaborons le soleil, qui lorsqu'il est parfait, coûte plus à l'artiste que s'il avait acheté le même au prix de l'or le plus fin, il est en effet aussi bon à tout examen et de loin plus excellent pour notre ouvrage. »

II dit encore :

« On a parlé du Mercure, et de sa préparation, de sa proportion, et de sa vertu ; du soufre aussi, et de sa nécessité, et de son emploi dans notre ouvrage ; j'ai averti de la manière dont ils doivent être préparés, et j'ai enseigné comment les mêler ; du vase aussi, dans lequel ils doivent être scellés, j'ai découvert plusieurs choses. Je préviens que tout cela, il faut le comprendre avec un grain de sel, afin que d'aventure, en procédant a. la lettre, on ne tombe souvent dans l'erreur. »

« C'est qu'ainsi en effet j'ai ourdi les subtilités Philosophiques avec une clarté insolite, et c'est pourquoi si tu n'as pas flairé plusieurs métaphores dans les précédents chapitres, à peine recueilleras-tu quelque chose à moissonner autre que la perte de ton temps, la dépense et le travail. Ainsi par exemple le passage où sans aucune ambiguïté, nous avons dit que l'un des principes est le Mercure, l'autre le soleil, que l'un se vendait communément, que l'autre devait être fabriqué par notre art : si tu ne connais pas le dernier, tu ignores le sujet de nos secrets, tu peux à sa place travailler dans le soleil vulgaire, mais cependant prends garde de ne pas te tromper en comprenant mal le sens de nos paroles, parce que notre soleil est du bon or à toute épreuve, c'est pourquoi il est marchand (s'il est réduit en métal) il peut être vendu sans scrupule. »

« A dire vrai notre or ne peut pas être acheté à prix d'argent, quand bien même tu voudrais donner pour lui une couronne ou un royaume, en effet c'est un don de Dieu. C'est que notre or ne nous vient pas en mains à l'état parfait (du moins ordinairement), parce que pour qu'il soit nôtre, il est besoin de notre art. Tu peux aussi dans le soleil et la lune vulgaires, si tu cherches correctement, et chercher et trouver notre soleil, C'est pourquoi notre or est la matière la plus prochaine de notre pierre ; le soleil et la lune vulgaire en sont la matière prochaine, les autres métaux la matière éloignée ; les choses qui ne sont pas métalliques en sont la matière très éloignée, sinon tout à fait étrangère. » [Philalèthe veut dire par là que l'or alchimique n'est que le produit de la Lune et du Soleil, unis par l'art et par les soins de Vulcain ardent]


FIGURE XIV
(escalier de la chapelle : la fleur et le glaive de feu - hôtel Lallemant, cliché Alain Mauranne)

« Moi-même j'ai cherché et trouvé dans le soleil et la lune vulgaires. Mais pour faire la pierre à partir de notre matière l'affaire est plus facile, que d'extraire notre vraie matière d'un quelconque métal vulgaire. Parce que notre or est un Chaos, dont l'âme n'a pas été mise en fuite par le feu, alors que l'or du vulgaire est un corps dont l'âme, afin d'être protégée de la tyrannie du feu, a fait retraite en un lieu bien fortifié. A cause de cela les Philosophes disent que le feu de Vulcain est la mort artificielle des métaux, de sorte que quelque fusion qu'ils aient soufferte, en cette même fusion ils ont laissé échapper leur vie. Et cette vie, si tu sais l'attacher ingénieusement, tantôt à ton corps imparfait, tantôt au dragon igné, il n'est pas besoin pour toi d'une autre clef pour tout notre Secret. » [Introïtus, XVIII, 4] [...]

Aussi est-cela raison pour laquelle Fulcanelli, commentant ces graves paroles, dit qu'il ne faut point que l'Artiste cherche à acquérir du mercure [vif-argent vulgaire] un sel qu'il n'a jamais possédé ou  de l'or, un autre sel qu'il n'a jamais eu [cf. réincrudation]... C'est ce qui est exprimé, en substance, par ce Fou de la figure XIV : il porte de la main gauche un glaive ou plutôt un cimeterre et son pourpoint laisse apparaître une fleur, signe avant-coureur de la coagulation du Soufre ; mais ne l'oublions pas, dans cet escalier à spirale, c'est la fleur ou l'étoile qui apparaît et la fleur se dérobera de 7 à 9 fois avant que ses parties adustibles ne soient définitivement ôtées : aussi est-ce cette précaution que les alchimistes entendent proposer à l'Artiste, quand ils lui suggèrent de ne pas brûler les fleurs... au risque d'ailleurs de brûler lui-même en enfer, comme cela est arrivé à deux des gardiens du temple [cf. infra, figure XVII]. C'est là que le nautonier doit être prudent et bien tenir les deux extrémités de son vaisseau, de son vase de nature qui, au vrai, tient plus à ce stade du serpent que de l'onde tranquille et permanente, résultat du combat entre Python [Typhon] et Cadmus [Jason].


FIGURE XV
(le serpent et les Soufres disjoints - hôtel Lallemant, escalier - cliché Alain Mauranne)

C'est le geste qu'exprime ce curieux personnage de la figure XV. En un geste sûr et solennel, il tient droite la barre de son vaisseau et tente avec succès d'échapper à Charybde et Scylla [cf. Atalanta XLIV] : les deux écueils principaux de l'oeuvre sont la sécheresse précoce [pauvreté d'Âme] et l'hydropisie [excès d'esprit ou « esprit fort »]. Le facteur principal de survenue de ces deux effets indésirables serait l'impatience. Nicolas de Valois, sur lequel Fulcanelli ne tarit pas d'éloge, a fort justement écrit une phrase dans l'un de ses Cinq Livres qui est peut-être le plus beau fleuron de la littérature alchimique : c'est au Livre II que l'on peut lire :

« La Patience est l'échelle des Philosophes, et l'Humilité est la porte de leur Jardin »

expression reprise par Fulcanelli, permettant de lier le sable à la terre pour qui a quelque
teinture de cabale. Du coup, nous savons comment gravir les marches de l'Escalier des Sages [traité éponyme de Barent Coenders van Helpen]. Et quoi faire du serpent et comment lui faire gober nos Soufres... Il nous reste à examiner une dernière figure qui nous rappelle le souvenir, lointain déjà, d'une cheminée alchimique dénichée en Avignon par notre Julien Champagne du XXIe siècle : Alain Mauranne.
 

FIGURE XVI
(têtes de soldat et limaçons - à gauche, hôtel Lallemant - cliché Alain Mauranne ; à droite, chapelle du Collège des Jésuites, Avignon - cliché Philippe Litzler)

Quel est donc l'emblème mystérieux qui se cache derrière ces deux têtes altières ? Et plus encore, derrière ces volutes spiralées ? Il va de soi que le FEU s'exprime exotériquement sur la photo de gauche [idéogramme du feu et boule enflammée]. Mais à droite [cf. Atalanta XXV où la cheminée est analysée], le mystère reste entier et le visage exprime une douce nostalgie qu'on chercherait en vain à gauche, où le côté jupitérien est assuré, au lieu qu'un aspect saturnien prédomine à droite. Mystère. La tête de pierre garde son secret !

Reprenons la relation échangée entre les deux lycées : le palier est en voûtes d'ogives dont les retombées sont décorées de moines en prière ou en train de lire. L'entrée de la porte de la chapelle est gardée par deux moines pétrés qui portent des marques très accusées de vitriol, et on peut même l'affirmer, de guhr vitriolique. Celui de gauche, très abîmé par les exhalaisons sulfureuses, a perdu son visage et ses mains sont tout autant, rongées par l'acide vitriolique. Que fait donc ici ce moine ? Est-ce un avertissement aux disciples d'Hermès que le sculpteur a voulu poser là, par delà le temps, avec prémonition de l'état dans lequel il se retrouverait, quatre ou cinq siècles après ? Nous ne pouvons répondre par l'affirmative... Un élément nous manque : nous allons peut-être le trouver dans les traits d'un autre moine, gardant l'entrée à droite, dont l'état est moins altéré que l'autre : celui-là paraît encore capable de voir, sinon de parler, choses impossibles pour l'autre, dont le visage semble avoir été rôti ou brûlé par quelque explosion de matras ou de cornue mal lutée... Il semble porter un livre et
 
 

FIGURE XVII
(les gardiens du temple)

comme le garder par-devers lui : peut-être se doute-il que l'impétrant qui est déjà parvenu jusque-là ne sera pas à même de forcer l'entrée fermée au palais ouvert du Roi de ces lieux ? Mais voici que se présente un autre gardien... Celui-ci, dont l'état n'est guère reluisant, tient bien ouvert le fameux livre. Damnation ! Ce ne sont que pages noircies, rongées et consumées de l'intérieur par la pâte du papier ! Ce livre semble avoir subi le sort de celui dont parle E. Canseliet dans son Alchimie [op. cit., pp. 132-135], où il explique que l'Ami de l'Aurore, de l'artiste Lintaut, est détruit et illisible à jamais :

« Cette seconde partie de l'ouvrage est absolument illisible. Les lignes du recto et celles du verso, par dommage superposées, se sont interpénétrées à travers la pâte du papier. L'encre, acide et trop peu gommée, s'est étalée dans les intervalles, rongeant les caractères, soudant les mots en larges traits opaques...L'ami de l'Aurore, ruiné par l'influence du temps et des réactions chimiques, demeure indéchiffrable, et la pensée de l'auteur est probablement perdue à jamais. »

Un quatrième moine semble avoir été épargné par l'usure du temps et des produits chimiques délétères : c'est celui qui semble emprisonné dans une espèce de phylactère vide... Est-ce Ulysse qui, garrotté au mat de son navire, a dû son salut au moment où il arrivait à quelques encablures des Sirènes ? Et ne sont-ce pas là ses compagnons, moins heureux, en particulier celui du haut à gauche, figure XVII ? On serait porté à le croire...

Nous pénétrons alors dans une pièce destinée initialement à conserver les objets et les documents précieux des propriétaires. En 1571, cette pièce était appelée « chambre des armures ». C'est une pièce étroite : Stendhal en parle dans les Mémoires d'un Touriste :

« [...] Cette dame a eu la bonté de me conduire à la chapelle; cette pièce qui peut avoir dix pieds de large et vingt-cinq de longueur, serait un modèle admirable pour le plus charmant boudoir. »

C'est dans cette pièce que l'on découvre un plafond richement sculpté de trente caissons sur lesquels Fulcanelli porta son attention dans le tome I de sa trilogie : le Mystère des Cathédrales. Ce n'est pas moins de trois objets philosophiques qu'il trouva : d'abord une petite crédence, que nous avons examinée plusieurs fois - cf. études de symbolisme général - ; puis une gravure qui surplombe la porte d'entrée de la chapelle. Enfin, le plafond même.




entrée de la chapelle

vers la cour intérieure



vers la sortie de la chapelle


la crédence
FIGURE XVIII
(détails de l' oratoire - chapelle - ;  - site consulté : http://bourges18.free.fr/index.php3 
- clichés Alain Mauranne sauf pour la cour intérieure)

Dans l'angle à droite de la fenêtre - que l'on n'aperçoit pas ici - on pourrait voir, creusée dans le mur, une petite crédence du XVIe siècle en pierre peinte, imitation bronze, ornée de lettres et de symboles dont il est plausible - selon Fulcanelli - qu'ils fassent allusion à de secrètes opérations alchimiques. On y remarque des boules enflammées, des dauphins et dans le fronton curviligne, une coquille ou mérelle. Tout autour de la rose se trouve une corne d'abondance, signifiant l'une la régénération et l'autre l'aboutissement de l'oeuvre.  La répétition des deux lettres latines R et E rappellent qu'il y a toujours une phase double, nécessaire à la dissolution et à la coagulation (solve et coagula) dans quelque opération du Grande Ruvre. Sur cette crédence, on peut ajouter ceci : certains l'ont considéré comme l'équivalent d'une fenêtre ou d'une porte artificielle, factice. A ce titre, ils ont fait un amalgame avec les portes factices que l'on trouve dans les tombes égyptiennes  ; ils ont encore fait un amalgame avec les correspondances hébraïques : R = Resh [visage] et E = Heh [fenêtre]. De là vient RE : « lumière de la figure du Soleil » ; RER : « lumière du fils du Soleil » ; RERE : correspondrait alors à l'alternance de lumière et d'obscurité. Nous ne donnons ces informations que pour ce qu'elles valent et le lecteur intéressé pourra consulter ici les sites d'où nous avons tiré ces idées qui nous paraissent, il faut bien l'avouer, très fragiles :

http://antoinecarre.com/symbols/alchemy/ -
http://vincentbridges.com/chap1a.html-
http://www.cassiopaea.org/cass/noahchap18.pdf -

[sur ces deux lettres R et E, on consultera encore l'Atalanta XLII où nous examinons à nouveau la crédence ; le bas-relief sur la Toison d'Or est vu dans l'Atalanta, XXXVI. Voir aussi notre construction géométrique du Poème du Phénix, à propos de la lettre E.]

En sortant au-dessus de la porte, on remarque un bas-relief peint, plus tardif représentant la Quête de la toison d'or emprunté à la légende mythologique des Argonautes ; on peut noter l'intervention du dragon, et l'abandon de la matière vile ( toison du bélier ) sur un rocher. De la chapelle on accède à la grande pièce d'habitation par une porte sculptée pour Henri II (1519-1559) aux armes de Jean II Lallemant, la rose et le dizain (chapelet à dix grains), que là encore on n'aperçoit pas. Notez que dans la photo de gauche de la figure XVIII, les caissons que l'on aperçoit correspondent aux premiers sur le tableau ci-dessous [1, 2, 3]. Ceux que l'on aperçoit dans la photo de droite de la même figure correspondent aux opposites [28, 29, 30]. Un mot encore sur le vitrail que l'on voit sur la photo de gauche de la figure XVIII [vitrail déjà vu dans les Entretiens de Calid à Morien].


FIGURE XIX
(armes de Jean Lallemant)

on reconnaît les armes de Jean Ier Lallemant [fils aîné de Jean Lallemant, receveur général de Normandie] soit les trois roses d'argent et le chevron d'or, le tout encerclé dans une couronne d'artichauts. Chaque rose présente cinq lobes et cinq points ce qui serait le signe d'un degré d'initiation élevé. Mais plutôt qu'une couronne d'artichauts, il nous semble y voir plutôt une couronne de chardons [akanqa] qui, évidemment, se prête davantage au symbolisme hermétique. Nous y trouvons ainsi le signe du FEU en chevron ; l'ensemble peut s'intégrer dans une lecture qui est du même ordre que le vitrail qui était auparavant aux Jacobins, vitrail analysé par Fulcanelli et revu par E. Canseliet dans ses Etudes de Symbolisme alchimique.

Mais voici venir à présent le magnifique plafond avec ses trente caissons dont on suppose qu'ils ont un symbolisme lié à l'alchimie. Nous en avons commenté déjà treize dans d'autres sections. Un lien hypertexte y renvoie.




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Figure XX
(les 30 caissons du plafond de la chapelle - oratoire - de l'Hôtel Lallemant - clichés Alain Mauranne)
C'est donc les 17 autres qui attendent qu'on leur attache leur importance et leur signifiance hermétique. Le temps nous étant compté, nous nous servirons exceptionnellement d'un ouvrage, rédigé en 1976, sur l'interprétation de ces caissons, réalisé par M. Jean Jacques Mathé. Nos commentaires personnels sont [entre crochet, texte rouille, font 10].

¯

n°1 : Enfant ailé tenant en main un livre ouvert. Ce livre est maintenant ouvert par la pénétration de l'esprit et il est feuilleté par l'Alchimiste  c'est la terre feuillée ou feuilletée.

[on pourra se poser des questions à l'infini sur les raisons pour lesquelles un ange feuillette ainsi le mode d'emploi du magistère... La tentation est grande d'y voir le livre ouvert - le sens exotérique - par rapport au livre fermé - Mutus Liber - ou celui que nous présente la Philosophie au portail central de Notre-Dame. ] ;

n°3 : Enfant ailé tenant une patenôtre issue d'un morceau de ramure. La patenôtre est l'emblème du soufre (cf. n°23). La ramure en corne de cerf se rapporte au cerf fugitif, ou le mercure. S'il est vrai que l'homme chérit le plus ce dont l'acquisition lui a été la plus ingrate, à voir la prédilection de Jean Lallemant pour le soufre, celui-ci a dû lui donner bien des préoccupations.

[nous y voyons un chapelet, qui dérive du mot « couronne ». Dans ce sens, l'emblème est solaire et désigne effectivement le Soufre. Nous devons y voir l'équivalent du caducée d'Hermès à un stade avancé de la Grande Coction lorsque l'eau mercurielle se coagule : le Soufre se fixe et cette fixation est allégorisée ici par les grains du chapelet. Ce n'est donc pas un chapelet catholique, à proprement parler, mais bien d'un chapelet hermétique ; l'ange s'en sert comme balles de plomb, en sorte de filet pour pêcher en haute mer le poisson sans os ou échénéis. C'est dire si l'esprit, par la prière, est alors en charge de corporifier les ténèbres en y faisant jaillir la lumière du soleil des Sages.] ;

-n°4 : Livre ouvert en flammes.

« Cet emblème allégorise, dit Canseliet, la liquation de la matière au début du Grand-Ruvre, exactement la séparation de la lumière d'avec les ténèbres par l'intervention du fer ouvrant, avec l'aide du feu, le grand Livre de la Nature. »

Ce livre est également représenté dans le Livre d'Heures du même Jean Lallemant [Manuscrit, Bib. de La Haye], mais il y est fermé par sept sceaux appendus et la couverture porte l'inscription : .DELEAR. PRIUS. Que je sois détruit auparavant. Nous attirons également l'attention du lecteur sur le voisinage immédiat au Saint-Esprit qui représente le creuset.

[Ce livre qu'on dirait fait de fer ou d'un autre métal, peut-être plus ductile, évoque irrésistiblement celui dont parle Nicolas Flamel, qui aurait été la cause de son intérêt pour l'alchimie, cf. Figures Hiéroglyphiques. Aussi peut-on voir aussi bien des flammes que de tendres arbrisseaux qui procurent la cendre nécessaire à la préparation du dissolvant ; les sept sceaux forment avec le livre l'hiéroglyphe de l'Arbore Solari. Quant à l'inscription, elle montre la nécessité, pour l'artiste, de détruire ce que la nature a formé : c'est la putréfaction ou l'Oeuvre au Noir.] ;

n°10 : Un lambel au milieu de flammes et surmonté d'un phylactère muet. « La purification et l'albification ou blancheur capillaire, dit Eugène Canseliet-, ne peuvent être réalisées que dans la violence du feu  » [Alchimie, pl. XI]. Les trois perpendiculaires qui rejoignent l'horizontale en formant le E Indiquent que la purification doit être triple.

[Sur le E, voyez le Poème du Phénix. Cf. aussi les Cinq Livres de Nicolas de Valois et l'Escalier des Sages de Barent Coenders van Helpen - section en cours. Voyez encore le symbole « coaguler » des alchimistes :


FIGURE XXI
(signes de la coagulation)

 les alchimistes ont souvent voilé la séparation en disant qu'il fallait guérir le corps de son hydropisie. En médecine, nous utilisons certains diurétiques ; le diurétique de l'oeuvre est le feu secret qui se consume lui-même. Notez que le symbole de droite est formé de la lettre E et de la lettre H surmontées d'un trait qui signifie - [moins], cf. symboles alchimiques.] ;

n°13 : Enfant ailé qui tente de briser sur son genou une patenôtre. La patenôtre est, comme nous l'avons vu, le hiéroglyphe du soufre et la séparation des grains par la force est la sublimation de ce même soufre.

[L'auteur ne remarque pas une différence notable par rapport au n°3 : c'est que dans ce n°3, l'ange combat visiblement contre une matière qui lui résiste ; au point qu'il s'est mis à l'horizontale afin d'exercer un bras de levier plus puissant. Par contre, dans ce n°13, il est revenu à la position assise et son travail paraît à présent ressembler à celui d'une fileuse qui tisse tranquillement sa toison ; c'est l'époque de la tranquille cuisson de l'eau permanente,  de ce Ludus Puerorum sur lequel insistent tant les Adeptes.] ;

n°14 : Vase renversé par rupture de lien échappé de la gueule d'un lion qui le tenait en équilibre.
Le vase, dont le contenu est liquide et semble vouloir entreprendre un mouvement ascendant, révèle la qualité frigide et volatile du mercure, cependant que le lion, déjà évoqué lors de l'explication de l'emblème 26 représente le soufre qui est igné et fixe. Si ce caisson comportait un phylactère, l'inscription ne pourrait être que Solve et coagula (dissous et coagule). Nous ferons une exception quant à notre neutralité à l'égard de l'ordre des emblèmes et du chemin à suivre, en indiquant que, bien qu'il y paraisse, ce caisson se trouve exactement être le pivot de l'Suvre et le centre du plafond; verticalement cinq caissons le séparent du bas et quatre du haut, mais le dernier caisson en haut comporte une rose double, ce qui rétablit l'équilibre.

[Nous trouvons dans nos études un sujet analogue : il s'agit d'une sculpture qu'on trouve dans un escalier hermétique du Palais de Charles de Lorraine. Le lion se tient exactement dans la même position. Nous avons dit qu'il s'agissait là du Lion vert par opposition au Lion rouge. La coupe ou urne funéraire, renversée, est une allusion cabalistique aux Vierges folles - cf. Gobineau de Montluisant -. On peut y voir l'image - bien classique chez les alchimistes - du Déluge. Canseliet y fait allusion dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques. Dans le chapitre Les Aigles ou sublimation, il fait bien voir que l'eau rejoint le feu, formant ainsi l'image du Mercure philosophique en formation : c'est l'objet des fameuses Laveures de Nicolas Flamel, texte récemment disponible sur le site hermétisme et alchimie. Ce Mixte fabuleux, où participent les Soufres, cet accord de s principes contraires, vont trouver leur expression dans le rameau d'olivier, symbole d'harmonie et de concorde que ramène à Noé la colombe, celle-là même qu'Eurysthée fait s'envoler au moment suprême où les Argonautes s'apprêtent à franchir les roches cyanées, cf. supra. Aussi peut-on, d'accord avec l'auteur, dire qu'il s'agit peut-être du faîte de l'oeuvre, en tant que pivot entre la noirceur et la blancheur à paraître, c'est-à-dire la Lumière sortant par soy-même des Ténèbres.] ;

n°15 : Enfant ailé tenant un bourdon sur l'épaule et encombré d'un phylactère muet.
Le bourdon des pèlerins de Saint Jacques de Compostelle est l'un des attributs du voyageur, ou du mercure.

[Michel Maier et E. Canseliet, par delà les siècles de distance, sont d'accord pour considérer que l'Artiste aura besoin d'un bourdon, de bonnes lunettes et d'une mérelle. Ces trois objets hermétiques cachent des substances chimiques dont le nom vulgaire est parfaitement définissable. Sous l'étiquette du bourdon, nous voyons le SEL qui lie le Mercure ; les lunettes cachent la matière même dont est composé le vase de nature - ou du moins le composé principal ; reste la mérelle : nous renvoyons aux écrits sur le métamorphisme des roches de Daubrée et Delesse. Sur le bourdon, il conviendra encore de dire qu'il est l'équivalent du bâton de commandement, cf. notre Tarot alchimique et le valet de bâton.] ;

n°16 : Senestrochère hissante d'un rocher ardent, tenant des feuilles serrées dans un étui.
L'avant-bras et le feu évoquent la voie sèche et les feuilles, la végétation. Il s'agit de la végétation par voie sèche. Ce caisson correspond à l'arcane XII du Livre des XXII feuillets hermétiques de Kerdanec de Pornic : « le fStus philosophique se transforme en plante des sages ». [disponible sur le site hermétisme et alchimie]

[On peut aussi en rapprocher plusieurs des caissons de la galerie hermétique du château de Dampierre-sur-Boutonne. L'un, en particulier, qui montre un bras maniant à la fois le glaive et la palette. Le glaive, pour s'en servir à l'image d'un feu, la palette pour cautériser les parties adustibles. C'est le sens que nous en avons dégagé dans plusieurs sections : Atalanta, XLII - symbolisme général - Lettre de Limojon de saint Didier - Introïtus, III - Légende de Siegfried. ] ;

n°17 : Enfant agenouillé, un livre ouvert à la main. A ses pieds, une pile de lingots et un serpent mort; au-dessus de lui, un phylactère muet. Voilà ce que nous dit Fulcanelli : « Un détail situé dans la pénombre des moulures détermine le sens du petit bas-relief; sur la plus haute pièce de l'amas figure le sceau étoile du roi-mage Salomon; en bas, le mercure ; en haut l'absolu. Procédé simple et complet qui ne comporte qu'une vie, n'exige qu'une matière, ne réclame qu'une seule opération » [Myst. Cath.].

[le caisson montre un ange en prière, tenant un livre de psaumes ; on peut l'identifier à l'Esprit. Le serpent - mort ? car ceci n'est pas absolument évident - est à l'image du Mercurius senex. Rappelons que les serpents forment la marque du Soufre corrompu, au stade de la dissolution. Le caisson montre cette dissolution en un stade intermédiaire puisque le phylactère est muet , i.e. la lumière n'a pas encore surgi des ténèbres. Quant à la pile amassée à gauche de l'ange, correspond-elle à des lingots ? Il nous semble plutôt y voir un tas d'ardoise ou de roche feuilletée, de celle dont Fulcanelli précise, dans le Myst. Cath., qu'elle est idoine à l'oeuvre. ] ;

n°18 : Dextrochère issante de flammes et saisissant des châtaignes, au nombre de sept, le tout surmonté d'un phylactère muet. Fulcanelli a expliqué de façon magistrale cette énigme dans les Demeures Philosophales. « CONCUSSUS SURGO », nous y renvoyons le lecteur en signalant toutefois qu'il s'agit de la multiplication de la pierre au rouge. L'Adepte inconnu, auteur des Récréations Hermétiques [Deux traités alchimiques du XIXe siècle, par Bernard Husson. Paris, 1964], déclare au sujet de cette opération :

« Toutefois ne cherchez pas à outrepasser le nombre sacré de neuf car la matière si fixe qu'elle soit, aurait acquis une si grande fluidité et dilatation qu'au-cun vase ne pourrait la contenir, elle serait entièrement perdue ».


FIGURE XXII
(caisson n°1 de la série 6 - Dampierre-sur-Boutonne)

[La multiplication : voilà encore un serpent de mer alchimique... Là-dessus, voyez le Psautier d'Hermophile où nous tentons une approche rationnelle de ce multiplex. L'image de la châtaigne est associée au Soufre rouge. Ce bras enflammé est, effectivement, à l'image d'un des caissons de la galerie du château de Dampierre. On peut voir sept pommes d'or, celles-là même qui sont laissées par Hippoménès : Atalante est défaite et le fixe l'emporte sur le volatil] ;

n°19 : Enfant ailé portant sur son épaule une guirlande, près de lui se trouve un grillet. La guirlande, comme le grelot ou grillet, sont les accessoires indispensables du fou, ou du mercure souvent nommé le Fou du Grand-oeuvre.


FIGURE XXIII
(la guirlande - hôtel Lallemant, cliché Alain Mauranne)

[Dans le tome II des Demeures Philosophales, p. 218, Fulcanelli insiste sur l'équivalence des termes suivants : gland, chêne, cSur, figue, grelot, grenade , poire et pomme - tous les fruits cités font partie de ceux de l'Arbore Solari ; le grelot, le coeur et le chêne sont en rapport avec l'énigme du kermès -. La guirlande - stejanoV - dont le nom de cabale est Etienne, se rapporte à tout ce qui ressortit du Mercure : le hiéroglyphe habituel est celui d'une couronne de fleurs. La guirlande donne ainsi une indication sur le moyen d'acquérir une nouvelle couronne de perfection après la période d'encerclement, image du serpent Ouroboros, exprimée par la couronne de chardons de la figure XIII. Il faut en rapprocher le terme feston - stejanwV - qui exprime l'idée de diriger en cercle, vers un point fixe, cf. Atalanta XXI. Ce feston s'avère un emblème riche de cabale : on en parle comme d'une guirlande de fleurs ou de fruits et c'est là son sens vulgaire. Plus intéressant pour l'Art se révèle l'ornement architectural utilisant la disposition naturelle des plis du tissu froncé vers le haut, tout à fait analogue à cette ondulation que dessine sur une carte le bord frontal d'une nappe de charriage, cf. travaux de J.J. Ebelmen sur les produits de dégradation des feldspaths. L'Hôtel Lallemant possède un feston, superbe au demeurant, qui manifeste au plan
 
 

extérieur, vers la cour intérieure

intérieur, chapelle ou oratoire

FIGURE XXIV
(le saint Etienne hermétique - Hôtel Lallemant, cliché Alain Mauranne)

hermétique l'importance du motif festonné. Il s'agit d'une frise de fenêtre qui adopte des moulures orientales qui ne laissent pas d'étonner dans la ville de Bourges. Il ne sera pas indifférent d'observer que cette fenêtre n'est autre que celle de la chapelle ou oratoire et que Fulcanelli en parle dans le Myst. Cath. mais à mots couverts, cf. supra. Ces motifs festonnés se répètent trois à trois, ce qui évoque les trois principes alchimiques : Sel, Soufre et Mercure. Ceux-ci se répètent à leur tour plusieurs fois, répétition où l'on peut voir également une multiplication : l'ensemble pourrait être répété à l'infini, ce qui réaliserait alors une structure fractale. On trouve ces décors dans les colonnettes avec un aspect entre-croisé où le cabaliste, s'il se souvient de ce qu'écrit Fulcanelli dans le Myst. Cath. Ce motif est très répandu et si l'on y réfléchit bien, on le remarque à chaque ogive d'une église. Au total, ces « accessoires » du Fou sont en fait les colombes de Diane et permettent l'évolution du Mercure vers un état qui s'accompagne de la dépouille de la vieille peau de serpent, telle qu'elle pourrait être figurée par le serpent mort du caisson n° 17. Enfin, la photo de gauche montre une vitre noire ; celle de droite, une vitre « blanche » ou plutôt translucide, qui en augmente la portée symbolique. Du coup, le point fixe de notre StejanwV hermétique se situe d'autant plus au coeur même du blason que nous avons analysé à la figure XIII.] ;

n°20 : Oiseau posé sur une corne d'abondance et se nourrissant du contenu de celle-ci. La corne d'abondance est le hiéroglyphe de la Pierre philosophale. René Guenon identifie la corne à Saturne [Symboles fondamentaux de la science sacrée. Paris, 1962]. L'oiseau, bien que non identifiable, est le symbole du mercure et, comme le disent les vieux maîtres : « Celui qui sait faire l'Suvre par le seul mercure a trouvé ce qu'il y a de plus parfait ».

[Nous ne voyons, dans nos études, que la corne d'abondance ait été le symbole de la pierre philosophale. Nous y trouvons, plutôt, la source ou la fontaine de jouvence d'où se tire le SEL des Sages. Aussi faut-il se souvenir d'Amalthée et de sa corne, allaitant Zeus. Cette corne d'abondance - polukarpoV - voile par ailleurs la figure de Polycarpe - cf. Atalanta, XLI. Dans le récit du martyre de Saint Polycarpe, figure une colombe sortant du corps du saint, après sa mort. Il est bien sûr facile de voir le rapprochement, de fine cabale, entre l'âme du saint - ou du pur - et l'âme de notre Pierre, qui a cette particularité - qui se retrouve incidemment chez l'être humain mais seulement quand elle s'est incarnée - d'être sujette à la corruption. Raccourci saisissant entre l'oeuvre minérale du magistère et la destinée humaine... Quant à la matière de cette corne, nous l'avons abordé dans l'Introïtus, I et dans l'étude du rébus de l'église de saint Grégoire-sur-Vièvre. Conformément à la cabale, notons que cette corne présente son orifice en haut et non en bas. L'oiseau sculpté paraît être un ramier ou une colombe ; l'auteur le dit non identifiable. Eh bien, la cabale autoriserait à y voir un vautour : ce rapace est en effet associé à la parturition - c'est l'oiseau d'Apollon - et on le prend comme symbole de fertilité et de croissance et d'abondance, à l'image de la corne d'Amalthée.] ;

n°22 : Pot de terre suspendu, empli de macles qui l'ont fait éclater. Certaines se sont répandues au dehors, d'autres ont perforé le parchemin de fermeture. Cet emblème présente une analogie avec un des caissons de la galerie haute du château de Dampierre étudié par Fulcanelli. Le caisson en question ne représente qu'un pot de terre à la panse rebondie et fendue.

« Son symbolisme, dit l'Adepte, se rapporte à la voie sèche, dite encore Ruvre de Saturne (...) L'utilisation de récipients de terre, nécessitée par les hautes températures, rend le contrôle visuel impossible (...) Il n'y a qu'un seul signe dont l'apparition indique le succès et confirme la perfection du soufre par la fixation totale du mercure, ce signe consiste en la rupture spontanée du vaisseau » [Demeures philosophales, t. II, .].

Ensuite Fulcanelli signale la concordance avec l'emblème qui nous occupe présentement et précise à propos des macles :

« l'indication de la forme cristalline du soufre obtenu par la voie sèche est donc très nette et vient confirmer en le précisant, l'ésotérisme de notre bas-relief. »


FIGURE XXV
(caisson n°2 de la série 8 - Dampierre-sur-Boutonne)

[On pourrait citer un bas-relief serti dans un des médaillons des Vices et des Vertus, au portail central de Notre-Dame, à Paris, où deux garnements s'affrontent, l'un laissant choir une pierre et l'autre un pot de terre, cf. Gobineau de Montluisant. Il ne faudrait pas oublier aussi un autre caisson de Dampierre où nous voyons un pot de terre côtoyer un pot richement orné. C'est la vitrification du pot de terre, sans doute, qui provoque sa cassure. Sur les macles, voyez les sections réincrudation et blasons alchimiques.] ;

n°23 : Une colombe issante d'une patenôtre tenue par un enfant ailé. La Colombe désigne généralement l'animation et, pour ce qui est du chapelet ou pate-nôtre, celui-ci est une contraction de Pater-Noster, Nôtre-Père. Notre père, le père de l'Suvre, c'est le soufre, et l'animation est produite par le soufre des Philosophes, l'animateur du Grand-oeuvre.

[La colombe, plus exactement, est le hiéroglyphe de la spiritualisation du Soufre. Le ramier présente des rapports avec l'animation du Mercure puisque c'est l'infusion des colombes de Diane dans le Mercurius senex qui provoque l'assagissement du Mercure, qui perd son alacrité, et qui permet l'ouverture de la terre des feuilles. Détail intéressant : si  l'on compte les grains du chapelet que tient l'angelot, le total est de douze : il s'agit des signes du zodiaque. On remarque qu'ils sont distribués par groupes de 1, 2 ou 3. Le sens hermétique de cette distribution est en faveur de la ventilation des signes que nous avons supputé dans le schéma général du zodiaque alchimique. Ici, la colombe représente l'aspect dynamique du processus, où la volatilité prédomine sur la fixation : c'est l'opération du Mercure préparé et animé.] ;

n°25 : Enfant ailé soufflant des flammes dans un huchet. Le huchet, en héraldique, désigne un cor sans attache, et, dans le cas présent, il est igné. Cela signifie que notre feu est un corps sans attache, c'est-à-dire sans combustible apparent, que son origine est à la fois céleste et magnétique, et les strideurs de cette trompette saline et ignée vont éveiller le soufre, assoupi, dans le caisson voisin.

[Il est curieux que l'auteur n'ait pas cité ici le Mutus Liber et son frontispice, ou encore la Clef VIII des Douze Clefs de philosophie de Basile Valentin, ou enfin l'emblème XIV de la Philosophia Reformata de Mylius. C'est peut-être cette dernière gravure qui se rapproche le plus, par son aspect lapidaire, du caisson examiné. L'angelot, en soufflant dans ce cor, provoque le passage des ténèbres à la lumière en mettant le feu, à proprement parler, à la TERRE alchimique, par le médiation de l'EAU et de l'AIR. Sur le cor, cf. rébus de saint Grégoire-sur-Vièvre.] ;

n°26 : Une sphère armillaire au-dessus d'un bra-sier et surmontée d'un phylactère muet.
Ce caisson a été commenté en ces termes par Fulcanelli :

« C'est le symbole du soufre et son extraction hors de la matière première... c'est une sphère armillaire posée sur un foyer ardent et qui offre la plus grande ressemblance avec l'une des gravures du traité de l'Azoth [Azoth, ou le moyen de faire l'or caché des philosophes, de Frère Basile Valentin. Paris, 1624]. Ici le brasier tient la place d'Atlas » [Myst. Cath.].

On sait qu'Atlas fut changé en montagne par Persée et condamné à soutenir la voûte du ciel. Le ciel chimique, c'est le mercure, et, dit Philalèthe,

« dans notre mercure, il se trouve un soufre, non seulement actuel, mais actif et véritable et qui conserve néanmoins toutes les proportions et la forme du mercure » [Du souffre qui se trouve dans le Mercure philosophique, chapitre X, Introïtus].

Au reste, une figure très connue [Atlas soutenant la Terre] qui se trouve notamment dans Basile Valentin (L'Azoth - l'auteur cite à tort les Douze Clefs de philosophie) et dans la Toison d'or (La Toison d'or ou la fleur des trésors, de Salomon Trismosin. Paris, 1613), nous montre un globe, constitué d'armilles entrecroisées, qui constitue la prison en cage du soufre présenté au-dessus dans un écu sous la forme d'un lion fourchu  ou à la double queue. La sphère armillaire est la sphère hormis l'air, c'est-à-dire hormis le mercure, la sphère représentant la matière première.

[La sphère armillaire renvoie par armille à bracelet ou cercle. Depuis Platon, cette sphère représente l'Âme du Monde. L'auteur semble verser dans une cabale qui n'a pas notre agrément, à la fin... Il eut été plus efficace de redonner le passage du Timée où est décrite la construction de la sphère armillaire - Timée 36a - d. Plusieurs termes sont employés, tels que : diairesiV, la séparation ; ajairew qui a le même sens mais accentué car il s'y dénote une connotation d'éloignement ou d'écartement ;  diasthma qui évoque l'idée d'intervalles dans la séparation - par cabale nous y voyons les intervalles d'une gamme musicale, par exemple... - Ce n'est pas tout : il semble que Platon aurait pris son modèle de construction d'un forgeron, car les opérations mathématiques qu'il décrit semblent décrites « d'après nature », et comme effectuées sur des morceaux de matière. Un passage vaut la peine d'être cité parce qu'il fait mieux apparaître une citation du Myst. Cath. :

« Alors, toute cette plaque, il la découpa en deux morceaux, dans le sens de la longueur ; et les deux bandes ainsi obtenues, il les appliqua l'une sur l'autre en faisant coïncider leur milieu à la façon d'un khi, puis il les courba en cercle pour former un seul arrangement, soudant l'une à l'autre leurs extrémités au point opposé à leur intersection. » [Timée, trad. Luc Brisson, GF, 2001]

Si le lecteur a lu le Myst. Cath., il sait - on s'en est fait l'écho à de nombreuses reprises dans ces pages - que Fulcanelli a comparé la surface du dissolvant - dans laquelle il faut voir aussi sa forme - à un c. Qu'il compare à notre « x » en en faisant la grande inconnue du problème dans un rébus chimique, au tome I des DM : « SXKOH ». Et notre Adepte d'écrire : « Soufre et potasse pour l'X ». Nous ne saurions dire plus ou mieux sur ce point de science. Mais il paraît clair que cet X doit cacher le métal qui manque à la cohésion ou à la cohérence de ce rébus chimique. Le trident de Poséïdon nous serait ici de quelque secours... C'est, en effet, à la pêche au gros poisson, en haute mer, que nous convions le lecteur. Il saura s'armer de patience et de persévérance en lisant le Vieil Homme et la Mer, chef d'oeuvre d'Hemingway. Dès lors, il n'aura pas de mal à identifier le poisson d'avril des alchimistes. Enfin, notre réflexion permet de comprendre sans problème pourquoi le feu couve sous l'armature métallique du globe armillaire.] ;

n°27 : Enfant ailé transportant un récipient empli  d'un liquide embrasé. C'est une nouvelle illustration de l'eau ignée ou dissolvant.

[Cet angelot semble se précipiter vers la sphère armillaire pour y mettre le feu, le signal étant donné par celui du caisson n°25. Ce feu aqueux, cette eau ignée, voilà l'une des inconnues du problème. Ce feu secret, feu sacré, qui brûle sans corrosion, et qui dissout pourtant même l'or, à haute température il est vrai, est la marque la plus pure de la voie sèche, expliquant l'allusion de Fulcanelli, dans une citation reprise par l'auteur, pour illustrer le commentaire du n°22, à propos de l'oeuvre de Saturne - allusion au trait éponyme des Hollandais - cf. Traité du Sel - dont Eugène Chevreul faisait grand cas, cf. Cambriel et Artephius. En parler serait réécrire plusieurs centaines de pages de ce site ; le lecteur pourra consulter notre Mercure, en amorce à d'autres recherches, plus étendues. ].

Il nous reste à dire un mot des animaux que l'on aperçoit sur les colonnes d'angle de l'oratoire, symbolisant les Evangélistes.
 


saint Matthieu


saint Jean

Soufre réincrudé

saint Marc


saint Luc


FIGURE XXVI
(le Tétramorphe de l'Hôtel Lallemant - clichés Alain Mauranne)

Sur le tétramorphe, voyez notre Tarot alchimique. Il exprime le symbole groupé des quatre évangélistes cantonnant le Christ en majesté: saint Marc, le lion; saint Matthieu, l'ange; saint Luc, le boeuf; saint Jean, l'aigle. La place des différents animaux autour du Christ est définie selon les principes hiérarchiques suivant. Le haut est supérieur au bas et la droite du Christ (place des élus) est supérieure à sa gauche (place des réprouvés). Par conséquent, l'animal le plus noble, l'homme, est généralement placé en haut à gauche (droite du Christ). L'aigle est en haut à droite (gauche du Christ). Le lion est en bas à gauche et le boeuf en bas à droite. Sur les saints et leur équivalent allégorique dans l'oeuvre, voyez saint Jean Baptiste et le retable d'Issenheim. Dans l'ordre chronologique, saint Marc est le premier ; il accompagne Paul avant de suivre Pierre [cf. retable]. Matthieu apparaît chez Marc et Luc. Il est nommé Lévi. Jésus l'appelle alors qu'il est publicain à Capharnaüm. Après avoir porté la bonne nouvelle en Palestine et en Éthiopie, il est martyrisé en Perse. Saint Luc est le seul à relater des scènes de l'enfance du Christ (peut-être a-t-il connu la Vierge dans sa vieillesse ?). C'est un médecin d'Antioche, proche de Paul. Enfin, saint Jean  fut avec son frère Jacques le Majeur l'un des apôtres de Jésus, après avoir été disciple de Jean-Baptiste. Il est l'auteur du dernier évangile et de l'Apocalypse. La tradition veut qu'il ait été le témoin de la mort du Christ.
[site consulté : http://architecture.relig.free.fr/evangelistes1.htm.]

- le lion est le symbole de la Résurrection : en alchimie, il correspond au dissolvant des Sages dans son premier état - Lion vert - puis au Compost - Lion rouge ; on l'identifie à la FORCE. [le lion est disposé à droite de la porte de la chapelle quand on en sort : c'est saint Marc].
- le boeuf ou taureau, symbole du pacifisme, représente la Passion. Ce hiéroglyphe est complexe, dépendant de la Lune et d'Aphrodite [cf. zodiaque alchimique] ; il s'agit de la CHASTETE. [le boeuf est disposé à droite de la verrière : c'est saint Luc].
- l'aigle représente l'Ascension : en alchimie, la sublimation et l'EAU. Philalèthe s'en est fait le champion ; c'est la JUSTICE. [l'aigle est disposé à gauche de la verrière : c'est saint Jean].
- l'homme représente l'Incarnation : en alchimie, il s'agit de la réincrudation du Soufre. On peut l'identifier à la FOI. [l'homme, l'ange ici, est disposé à gauche, en sortant, de la porte de la chapelle : c'est saint Matthieu].

[cf. Gobineau de Montluisant pour les rapports alchimiques entre les Vices et les Vertus].

Au centre du tétramorphe, la quintessence ou soufre réincrudé, croisée d'ogive de la voûte surplombant l'entrée de l'oratoire. La croisée d'ogive, noeud gordien du Mercure par le motif en C ! Tout est PERSE là-dedans : perse, la structure et le principe des voûtes; perses, les arcs doubleaux, les arcatures appliquées, etc. C'est là la croisée d'ogives, laquelle établie, on n'a plus qu'à disposer sur les vides ouverts entre ses branches, des pièces de voûtes n'ayant entre elles aucune solidarité et exerçant, chacune à part soi, leur poussée sur les arcs qui leur servent d'appui. Le perfectionnement apporte par les constructeurs du onzième siècle a été d'élever des coupoles sur des espaces carrés a l'aide de pendentifs rachetant le carré et reportant, avec les arcs doubleaux, la charge des voûtes sur les piles. Dans ces conditions, les fonctions des pendentifs, appareillés normalement, et celles des croisées d'ogives, appareillées de même, sont identiques, puisque dans tous les cas elles reportent, avec les arcs doubleaux, leurs poussées et les charges des remplissages des voûtes sur les piles. C'est dans ces conditions qu'est né l'arc-ogif. Comment intégrer cet art ogival au Mercure des vieux alchimistes ? Tout simplement en en faisant, par la pensée, un triangle destiné à supporter les assauts de sublimation du Soufre, sous l'espèce de la voûte gothique angevine, de plan carré comme il se doit [la pierre cubique], sur croisées d'ogives [Mercure préparé et animé] et bombées à la clef [office de Vulcain ardent]. De là naît la pierre philosophale, dont on aperçoit la croissance au point de croix de l'arc-ogif au centre de la figure XXVI.
 
III. Fulcanelli et Bourges

Nous l'avons dit en préambule, celui qui s'est caché sous le pseudonyme de Fulcanelli - ou plutôt devrions-nous écrire ceux ? - mais quoi qu'il en soit, ce groupe d'Artistes à qui l'on doit la trilogie qui - pour nous - clôt l'hermétisme séculaire - a laissé à la postérité un ouvrage unique en son genre, le Mystère des Cathédrales. Le grand Adepte consacre un chapitre important à Bourges, exactement pp. 177-207. Bien souvent, dans ces pages, nous sommes allés puiser à cette source vive - qui n'est pas qu'une fontaine occulte - de quoi nous éclairer, en nautoniers nocturnes, de quoi nous prévenir des récifs à fleur d'eau, en un mot et pour remployer un terme assez rare mais que l'on trouve dans la poésie de Saint John Perse, des amers de fortune. Parvenu au terme de notre quête du savoir hermétique - nous parlons seulement de celui qui ressortit de la pure doctrine d'Hermès - il nous a  paru opportun de faire le point, par le compas et l'équerre dont se sert l'Adepte que l'on voit à l'emblème XI de l'Atalanta fugiens, afin d'éviter aux apprentis Argonautes de subir le sort réservé à Phynée ou à d'autres artistes... Fulcanelli, dans ce chapitre, n'a pas réservé le même espace au palais Jacques Coeur et à l'hôtel Lallemant. Du premier de ces manoirs hermétiques, il a extrait l'Âme et l'artifice du puisatier. Le nom même de Jacques Coeur est tout un programme pour qui a quelque teinture de science puisqu'il associe le Soufre rouge - teinture de la Pierre - et la mérelle de Compostelle. Il évoque tout autant le Mercure puisque saint Jacques de Compostelle ne peut être séparée de la figure du pèlerin [odoiporoV], voyageur mais aussi guide, préfiguration de ce que Fulcanelli a nommé l'Ane Timon pour désigner, sur un mode humouristique, l'antimoine saturnin d'Artephius : l'antoV monoV des vieux alchimistes grecs. Par là, l'alchimiste de la IIIe République voulait indiquer non moins le chemin [odoV] circulaire qui doit mener d'un lieu humide à un lieu sec. Autant nommer la voie humide et la voie sèche. Et d'ajouter qu'impressionnant doit être le nombre d'infortunés qui ont confondu le 3ème oeuvre et le 1er oeuvre, ayant perdu de vue que Fulcanelli n'avait - tout comme son disciple Eugène Canseliet - en tête que le 3ème oeuvre, autrement appelé Grande Coction, où la phase humide - non la voie - précède forcément la phase sèche que Fulcanelli nomme d'un mot rare : assation [de asso, faire rôtir, cf. les recommandations du pesudo Basile Valentin dans ses Douze Clefs de Philosophie : « le Cygne rôti sera pour la table du roi » - Clef VI]. Cette table du roi n'est autre que Délos, évoquée là encore de multiples fois, et assez pour qu'il soit permis de passer outre [qu'on rappelle seulement qu'il s'agit du lieu de parturition de Léto, poursuivie par les foudres du serpent Python - de Typhon si l'on préfère - dépêché par Héra - Junon]. Et ce cygne n'est autre qu'une énième variation sur le mythe du vieux Mercure qui, précisément, fait l'objet d'un développement de Fulcanelli en cette demeure alchimique de Jacques Coeur. Il n'est pas même jusqu'à des détails de la biographie du grand argentier, qui ne retrace trait pour trait le programme de cuisson préconisé par le grand Adepte : Jacques Coeur fit affrêter nombre de voyages maritimes et devint un marchand extrêmement riche [voie humide] ; il fut aussi emprisonné et ne dut son salut qu'à la grâce du roi [voie sèche]. Coïncidences, nous dira-t-on... et nous n'en disconviendrons pas. Mais prétexte - « pré texte », si, assurément, c'est-à-dire projasiV et là, c'est Fulcanelli en personne qui nous ouvrira cette entrée cachée, ouverte pourtant au vu et au su de tous, dont il suffit de découvrir le vellum, pour en voir miroiter les délices. C'est ce prétexte, véritable torche illuminant le chemin boueux [projaw : briller en avant] qui nous rappelle le bouquet de fleurs - des roses certainement - que tient Diane dans l'emblème XLII - si justement célèbre - de l'Atalanta fugiens, ouvrage à la fois connu et méconnu des disciples d'Hermès. Dans cette même gravure, rappelons qu'un vieillard chaussé de lunettes, s'emploie à déposer ses pieds dans les empreintes - les traces, stilbew - de Diane grâce à une lanterne magique qu'alimente le Sel inextinguible bien connu des Adeptes [cf. là-dessus notre Fontenay].

Le parcours initiatique de Fulcanelli commence donc par le palais Jacques Coeur, avec, à la figure XXXIX - p.178-, une évocation liée à la mérelle de Compostelle.


FIGURE XXVII
(Hôtel Jacques Coeur, façade - la mérelle de Compostelle - cliché Alain Mauranne)

Nous avons, à plusieurs reprises, insisté sur l'importance du sel qui se cache derrière l'hiéroglyphe de la mérelle [voyez en particulier notre réincrudation]. C'est le lieu de rappeler que deux substances semblent posséder des propriétés qui les rendent particulièrement indiquées dans la poursuite de la Grande Coction : la pierre de Jésus, autrement appelée fer de lance et l'Eau Divine de Zosime, dont a tant parlé M. Berthelot. L'Eau Divine - udor qeion - a notamment un pouvoir tinctorial par la voie humide, qui permet de teindre en masse les métaux. Mais nous ne pouvons ici faire d'inutiles redites et nous laisserons au lecteur le soin de vérifier les expériences de synthèse cristalline par la voie humide, réalisées en particulier par H. De Sénarmont, dans notre Mercure de nature. Insistons toutefois sur l'expression « foie de soufre terreux » qui caractérise le polysulfure de calcium ; si l'étudiant, en vrai disciple d'Hermès, a fait ses classes et qu'il ait déjà un bagage qui lui permette de faire la différence entre Arès et Ariès - ainsi que le préconise Fulcanelli - alors, la terre promise n'est pas loin et il saura quelle est la substance que les Anciens ont désigné comme l'antimoine saturnin ou stibium de Tollius. Aussi est-ce avec grande attention qu'il faut lire ces lignes :

« Sans doute y a-t-il, dans cette dualité de la coquille et du coeur, un rébus imposé sur le nom du propriétaire, ou sa signature stéganographique. » [Myst, p. 179]

Coquille et coeur que l'on peut lire, en découvrant l'ésotérisme de l'association comme : principe de maturation et Soufre. La réincrudation, c'est-à-dire la naissance de Pallas Athéna - cf. Atalanta fugiens - requiert l'usage de cet artifice dont aucun alchimiste n'a, jusqu'alors, dévoilé le nom vulgaire. Cet artifice va servir de fixateur au Soufre : expliquons-nous. Fulcanelli a écrit que tantôt l'étoile, tantôt la fleur, apparaissaient aux yeux émervellés de l'Artiste ce qui signale un processus cyclique où la forme saline et cristallisée - la fleur, signe d'une réincrudation embryonnaire, - le dispute à la forme dissoute - l'étoile. Un tiers agent s'avère donc indispensable, en sorte de casser ce cercle vicieux - figuration on ne peut plus pratique du serpent Ouroboros - et faire en sorte que Léto puisse atteindre Délos. C'est d'ailleurs ce qu'indique Fulcanelli :

« Tous les alchimistes à leur début en sont là. Il leur faut accomplir, avec le bourdon pour guide et la mérelle pour enseigne, ce long et dangereux parcours dont une moitié est terrestre et l'autre maritime. Pèlerins d'abord, pilotes ensuite. » [Myst., p. 179]

Ah ! Que d'errements par la faute de ce fameux bourdon, équivalent à la baguette de sourcier, par laquelle l'impétrant tâche de deviner l'endroit où la source divine prend lieu... Proclamer que le bourdon sert de guide, c'est déjà lui prêter un caractère mercuriel. Voilà un bon début. Quant à l'enseigne - semeion - c'est d'une marque qu'il s'agit. Que l'étudiant revoie le bel emblème XLII de l'Atalanta fugiens et point ne sera besoin qu'il chausse, à l'instar du vieillard décrépit et usé qui suit dame Nature, des lunettes de fort verre épais, verre que l'on croirait presque de Lorraine... Le bourdon, le guide - hegemwn - n'est autre que le Mercure - HgemonioV, le conducteur des Âmes, i.e. Hermès. L'enseigne, par sema, signale la marque tumulaire où a été déposée la matière préparée, dans son tombeau, comme l'indique le Rosaire des Philosophes. A-t-on besoin d'ajouter que la croix, qui consacre cete inhumation, n'est autre que l'hiéroglyphe du foie de soufre terreux dont le signe est celui d'Aphrodite, inversée, c'est-à-dire celui de la stibine ? Le pèlerin, par son voyage à Compostelle, consacre donc les avatars du Mercure. Le pilote, en s'appuyant sur de certains amers, évite Charybde et Scylla, passe les Symplegeades et permet à la colombe de s'élever majestueusement. C'est alors le temps des sublimations.


FIGURE XXVIII
(chambre du Trésor, palais Jacques Coeur - groupe de Tristan et Yseult - cliché Alain Mauranne)


Voici venir à présent l'une des variations les plus originales de Fulcanelli, ayant trait au couple alchimique : le Sel et le Soufre. Mais campons d'abord le décor. Nous sommes en forêt - que l'Adepte assure être le bois de Morois -. Au centre, la pierre cubique, bien connue de ceux qui ont l'habitude des vieilles gravures. C'est la pierre équarrie, celle-là même que l'on voit à l'emblème XXXI de l'Atalanta fugiens.
De part et d'autre, Tristan et Yseult. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Tristan ne représente pas, ici, le Soufre mais celui qui succède au Mercurius senex. Ce vieux Mercure, dont la ponticité nuirait à la procaine parturition des principes de l'oeuvre, peut être découvert dans les frondaisons de l'arbre central :

« Aussi, voyons-nous se détacher nettement les silhouettes de Tristan et de la reine Yseult, tandis que le vieux roi demeure caché [...] Remarquons encore que la reine est à la fois l'épouse du vieillard et du jeune héros. » [Myst, p. 182]

Toutefois, nous serons en désaccord avec Fulcanelli qui ramène au Soufre la figure de Tristan ; peut-être l'Adepte s'est-il montré quelque peu envieux, en cette explication... Car il est clair qu'Yseult n'empreinte point les traits de la Lune hermétique, du moins de celle prise dans son premier quartier ; on la voit émerger du sol et faire pour ainsi dire corps avec la matière même, rocheuse et terreuse tout autant, dont est réalisée cette scène lapidaire. Il est curieux de constater que Fulcanelli s'est montré muet sur le personnage féminin que l'on entrevoit à gauche, épiant le jeune Tristan : on peut, sans grand'peine, y trouver notre Mère folle, strict équivalent du Mercurius senex et dont on a donné déjà quelques traits lors de l'examen de la maison à colombages, à Tours. Le commentaire de Fulcanelli est basé sur la thèse de la préparation du Lion vert... Là encore, nous pensons que l'Adepte n'a pas clairement exprimé son sentiment là-dessus : car en toute logique, l'introduction de Tristan dans la scène, l'effacement de la figure du vieux roi « Morbout », l'annonciation - par la pierre cubique - de la parturition, sont tous symptômes qui annoncent la prochaine réincrudation des Soufres. Phase qui ne peut intervenir que si le Lion est déjà rouge. Précisément, le Lion vert, symbolisé par le vieux roi et la Mère folle, disparaît progressivement. En douterait-on ? Fulcanelli écrit pourtant :

« L'arbre situé derière Tristan est chargé de fruits énormes, - poires ou figues géantes, - en telle abondance que le feuillage disparaît sous leur masse. Etrange forêt, en vérité, que celle de Mort-Roi, et combien nous serions portés à l'assimiler au fabuleux et mirifique Jardin des Hespérides ! » [Myst., p. 182]

Voilà qui ne va pas avec l'interprétation antérieure où l'alchimiste voit la lutte des deux champions : l'aigle et le dragon. C'est à un stade bien ultérieur à la préparation du disolvant secret que nous sommes placés et du reste, l'évocation de ces deux animaux, l'aigle et le dragon, diffère sensiblement de celle qui est disposée dans les textes où l'on voit d'habitude les figures du lion et de l'aigle, ou encore celles du coq et du renard. L'aigle, symbolisant les sublimations philosophiques, ressortit de cette phase déjà rouge où le vieux dragon Ladon n'a plus sa place. D'ailleurs l'allusion au feuillage caché par les fruits magnifiques dit assez que l'opération consiste ici à ouvrir la terre feuillée des Sages, leur terre feuillue. Opération que le pseudo Basile Valentin a, génialement, écrite en ces termes lapidaires : « déchire tes livres si tu ne veux pas que ton coeur soit déchiré. » Et nous avons eu maintes occasions d'écrire que la traduction de cette phrase devait être fautive et qu'elle devait être remplacée par : « romps l'écorce et prends le noyau » de l'Introïtus du Philalèthe. Cette opération du rajeunissement du roi, après qu'il soit passé au creuset, nous en trouvons encore l'image dans l'emblème XXIV de l'Atalanta fugiens : la gravure donne à voir les deux phases successives : la putréfaction où le Roi mort est dévoré par le loup - ici vu comme le dissolvant universel - et la réincrudation où l'on voit, en arrière plan, le Roi sortir du feu et prendre, par cabale, les traits du phénix.
Le manque de place dans un ouvrage déjà chargé fut la cause, n'en doutons pas, de ce que Fulcanelli n'a pas davantage fait allusion aux autres objets hermétiques du Palais Jacques Coeur. Le lecteur trouvera, en maintes pages de nos sections, plusieurs de ces objets commentés. Nous n'y reviendrons donc pas dans cet exposé. Avant de quitter le Palais, nous souhaiterions néanmoins jeter un dernier regard vers un navire, lourdement chargé, qui n'est pas sans rappeler celui de la fontaine du Vert-bois.


FIGURE XXIX
(le bateau Argos - Palais Jacques Coeur - cliché Alain Mauranne)


Certes, nous n'affirmerons pas qu'il s'agit là du vaisseau fait dans les bois des chênes de Dodone. Rappelons rapidement une très courte partie de cette histoire mythologique :

Quand Pélias avait consulté l'oracle à propos de son règne, le dieu lui avait prophétisé de se méfier d'un homme avec une seule sandale. Sur le moment, Pélias ne comprit pas, mais ensuite tout devint clair. Un jour, au bord de la mer, on célébra un grand sacrifice en l'honneur de Poséidon ; les participants étaient nombreux, et parmi eux se trouvait aussi Jason. Le jeune homme aimait l'agriculture, il vivait à la campagne, et il s'était rendu dans la cité, exprès pour le sacrifice ; pendant qu'il traversait le fleuve Anauros, le courant lui avait fait perdre une sandale, et à présent, un seul de ses pieds restait chaussé. Dès qu'il le vit, Pélias se rappela la réponse du dieu ; il s'approcha de Jason et lui demanda : « Si tu possédais le pouvoir, et si tu apprenais d'un oracle qu'un de tes concitoyens te tuerait, que ferais-tu ? » Et alors, peut-être par hasard, peut-être inspiré par Héra (irritée contre Pélias à cause de son absence de vénération à son égard, et qui déjà méditait sa vengeance de la main de Médée), Jason répondit ainsi : « Moi, je l'enverrais à la recherche de la toison d'or ». À ces paroles, aussitôt Pélias lui ordonna d'aller la chercher. La Toison d'or se trouvait en Colchide, suspendue à un chêne, dans le bois sacré d'Arès, et le gardien était un dragon qui ne dormait jamais. Pour cette mission, Jason demanda l'aide d'Argos, le fils de Phrixos ; et ce dernier, sur l'inspiration d'Athéna, construisit un navire à cinquante rames, qui, du nom de son architecte, fut appelé Argos. Athéna elle-même, à sa proue, adapta une figure de bois parlante, faite avec un de ces chênes sacrés de Dodone. Quand le navire fut prêt, Jason consulta l'oracle, et le dieu lui ordonna d'embarquer avec lui les hommes les plus valeureux de toute la Grèce. Voici le nom de tous ceux qui se réunirent pour participer à l'expédition : Tiphys, fils d'Agnias, qui tint la barre du navire ; Orphée, fils d'OEagre ; Zétès et Calaïs, fils de Borée ; Castor et Pollux, fils de Zeus ; Télamon et Pélée, fils d'Éaque ; Héraclès, fils de Zeus ; Thésée, fils d'Égée ; Idas et Lyncée, fils d'Apharée ; Amphiaraos, fils d'Oïclès ; Cénée, fils de Coronos ; Palémon, fils d'Héphaïstos ou d'Étolos ; Céphée, fils d'Aléos ; Laërte, fils d'Arcisios ; Autolycos, fils d'Hermès ; Atalante, fille de Schoénée ; Ménécée, fils d'Actor ; Actor, fils d'Hippasos ; Admète, fils de Phérès ; Acaste, fils de Pélias ; Eurytos, fils d'Hermès ; Méléagre, fils d'Oenée ; Ancée, fils de Lycurgue ; Euphémos, fils de Poséidon ; Poeas, fils de Taumachos ; Butès, fils de Téléon ; Phanos et Staphylos, fils de Dionysos ; Erginos, fils de Poséidon ; Périclymène, fils de Nélée ; Augias, fils d'Hélios ; Iphiclos, fils de Thestios ; Argos, fils de Phrixos ; Euryale, fils de Mécistée ; Pénélos, fils d'Hippalmos ; Leitos, fils d'Alector ; Iphitos, fils de Naubolos ; Ascalaphe et Ialmène, fils d'Arès ; Astérios, fils de
Cométès ; Polyphème, fils d'Élatos.

[d'après la Bibliothèque d'Apollodore, Livre I, Traduction Ugo Bratelli, juin 2001, http://nimispauci.free.fr]
Plusieurs de ces noms ne nous sont pas inconnus [cf. notamment l'emblème XLIV de l'Atalanta fugiens]. Un détail, que nous n'avions pas relevé jusqu'alors, a attiré notre attention : la sandale du jeune Jason. Exceptionnellement, on s'adressera au latin : solea, sandale mais aussi entraves et sole [le poisson]. Ce qui va nous permettre une transition avec un passage du Mystère des Cathédrales, consacré cette fois-ci à l'Hôtel Lallemant, où Fulcanelli aborde le thème du gâteau des Rois, sous l'espèce de la galette à la frangipane qui est, par tradition, striée de losanges. Là encore thème connu sur lequel on s'est attardé fréquemment. Ce qui nous intéressse ici, c'est cette réflexion de Fulcanelli :

« Dans une famille amie où nous fûmes invité à partager le gâteau, nous vîmes sur la croûte, non sans quelque surprise, un chêne développer ses branches, au lieu des marques en losange qui y figurent d'ordinaire. Au baigneur on avait substitué un poisson de porcelaine, et ce poisson était une sole [lat. sol, solis, le soleil]. » [Myst., p. 191]


FIGURE XXX
saint Christophe (cliché Alain Mauranne)


Ces lignes font suite, dans l'ouvrage de l'Adepte, à une longue considération sur Offerus - saint Christophe - que nous avons évoqué pour notre part dans la section du Tarot alchimique. Ce gâteau a ceci de particulier que sa pâte est feuilletée, évoquant par là la structure de même forme des roches sédimentaires et notamment des schistes [cf. Mémoires de Gabriel-Auguste Daubrée et d'Achille Delesse]. C'est là que l'on trouvera l'objet que l'on cherche : le Sel des Sages. La confusion, soigneusement entretenue, entre ce Sel et le « Scel » ou sceau vitreux d'Hermès, a été la cause de maints errements où les impétrants sont tombés dans des fondrières ou bien encore ont cassé leur fil d'Ariadne. Pour tout dire, ce Sel a été connu autrefois, semble-t-il, sous l'appellation de verre malléable. C'est un métal trivalent qui détient certaines des qualités de l'or et de l'argent. Et c'est là toute l'aventure de la quête de la Toison d'or, où Jason part à la recherche du Bélier Chrysomelle afin d'en rapporter la précieuse toison : c'est cette toison qui permet de comprendre en quoi la figure d'Offerus - le Christophore - est proche, à maints égards, de l'écrin dans lequel est protégé, et en même temps projeté en masse, le Soufre teingent. Mais il y a plus : c'est le même écrin qui, un temps, va procurer ce que, faute de mieux, nous nommerons « l'Oint du Seigneur » - crisma - c'est-à-dire l'huile du V.I.T.R.I.O.L. Cette huile est l'onguent hermétique qu'Artephius nomme couramment le Lait de Vierge ; c'est donc à la fois plus que de « l'huile de verre » quoique, indubitablement, le verre ne soit pas - au moins par son fiel, cf. Bosc d'Antic, Loysel et Melchior Péligot - étranger à l'affaire. Au vrai, il se pourrait bien qu'il s'agisse d'un mortier - bâti en grande part, à chaux et à sable - de porcelaine de Réaumur, si l'on nous entend bien. Offerus a ceci de particulier qu'il permet, d'un seul vocable - cristojoroV par cabale - d'associer l'onction philosophale à l'action du guidage, assurée par le bourdon de pèlerin.

Fulcanelli évoque l'Hôtel Lallemant, à la page 182 du Myst. Le vaisseau du grand oeuvre reproduit, planche XLI - cul-de-lampe, notre figure XIII où nous avons préféré voir l'alchimiste de ces lieux. Ce vaisseau, dont on peut voir l'équivalent stylisé en notre figure XXIX, a trait au vase de l'oeuvre. Un passage vaut d'être cité in extenso, car il fait voir que nos dernières remarques sur la qualité du V.I.T.R.I.O.L. ne sont peut-être pas sans fondement :

« Quant au marmiton, nous connaissons assez la conscience, le soin, le scrupule d'exactitude qu'apportaient les imaigiers d'autrefois dans la traduction de leur pensée pour qualifier pilon l'instrument qu'il présente au visiteur. Nous ne pouvons croire que l'artiste eût négligé de figurer également le mortier, sa contre-partie indispensable. D'ailleurs, la forme seule de l'ustensile est caractéristique; ce que tient le marmouset en question est en réalité un matras à long col, semblable à ceux qu'emploient nos chimistes, et qu'ils nomment encore ballons, à cause de leur panse sphérique. Enfin, l'extrémité du manche de ce pilon supposé est évidée et taillée en sifflet, ce qui prouve bien que nous avons affaire à un ustensile creux, vase ou fiole [...] » [Myst., pp 183-184]

Pilon et mortier ? Matras ? Du mortier, Fulcanelli reparlera assez longuement en évoquant, dans les Demeures Philosophales, un personnage blasonné figurant au boisage d'une maison ou manoir, dit de la Salamandre, à Lisieux. Mais ce pilon nous réserve un trait de cabale : uperon, proche de uperoV, qui désigne l'instrument, est en effet également proche de uperion, trait que nous avons retrouvé pour désigner ce blason que porte ce personnage, coiffé d'un mortier. Uperion, c'est-à-dire le fils du Soleil : Hypérion. La fonction de ce mortier consiste donc à englober  - dans un sens de protection - ou plus directement à servir d'engobe au Soufre, en sorte qu'il puisse, sans qu'on craigne de brûler les fleurs, mûrir à point ou du moins assez pour que l'Artiste juge à propos - en un retournement qui fait l'allégorie du Déluge - de le réincruder, ce que les Adeptes expriment par : « rendre manifeste l'occulte. » Cette opération, du reste, fait l'objet de l'un des caissons lapidaires du Palais Jacques Coeur.


FIGURE XXXI
(renversement du Monde - Palais Jacques Coeur - cliché Alain Mauranne)


Au centre de l'âtre, on peut distinguer le creuset, suspendu à une sorte de crémaillère, dont le contenu s'épanche ; de part et d'autre, les officiers de l'Art. A droite, l'un d'eux nettoye le vase, qu'on remarque d'une surface étendue, qui sert à la sédimentation du sel nitre. On trouvera un équivalent de cette image dans l'un des caissons du plafond de la chapelle de l'Hôtel Lallemant, au n° 28. Là encore, ayant déjà commenté de semblables scènes, nous passerons. C'est à la p. 193 que Fulcanelli attaque l'examen de la chapelle :

« Véritable bijou, ciselé et guilloché avec amour par d'admirables artistes, cette petite pièce en longueur, si nous en exceptons la fenêtre aux trois arcatures redentées conçues dans le style ogival, est à peine une chapelle. Toute l'ornementation est profane, tous les motifs qui la décorent sont empruntés à la science hermétique. Un superbe bas-relief peint, exécuté dans la manière du saint Christophe de la loggia, a pour sujet le mythe païen de la Toison d'or. Les caissons du plafond servent de cadres à de nombreuses figures hiéroglyphiques. Une jolie crédence du XVIe siècle propose une énigme alchimique. Pas une scène religieuse, pas un verset de psaume, pas une parabole évangélique, rien que le verbe mystérieux de l'Art sacerdotal... Se peut-il qu'on ait officié dans ce cabinet de parure si peu orthodoxe, mais, par contre, si propice, en son intimité mystique, aux méditations, aux lectures, voire à la prière du Philosophe? - Chapelle, studio ou oratoire? Nous posons la question sans la résoudre. » [Myst., pp. 193-194]

Réservant notre jugement sur ce point de science, nous demanderons au lecteur de revoir le début de cette section afin qu'il se fasse son opinion là-dessus ; la remarque de Fulcanelli paraît fondée. Nous y verrions volontiers quelque Psautier lapidaire où l'Artiste, illuminé par la verrière singulière tronquée par l'arcature ogivale, devait être singulièrement inspiré, lorsqu'il se livrait à la lecture de quelque Rosaire. Nul doute alors que des visions dignes de celles de la Tentation de saint Antoine, en des combats improbables que se livraient des monstres rappelant les éclats du Mercure, ne l'aient accaparé et ne lui aient livré des scènes inspirées de la Passion. Cela, ainsi que le Tétramorphe, évoqué plus haut, il n'en fallait sans doute pas moins, ni plus, pour que des visions bibliques s'imposent  à son esprit exalté, faisant défiler les images des Evangélistes et de saint Jean Baptiste.
Nous n'en avons pas fini avec l'Hôtel Lallemant. Il nous reste à percer le mystère du dualisme chêne - bélier à propos de la Toison d'Or de la chapelle [figure XVIII, en bas à gauche].

« Ici, la vérité apparaît voilée sous deux images distinctes, celle du chêne et celle du bélier, lesquelles ne représentent, comme nous venons de le dire, qu'une même chose sous deux aspects différents. » [Myst., p. 195]

Ce n'est pas la première fois que Fulcanelli considère le caractère dual d'un phénomène du grand oeuvre. Qu'est-ce à dire ? Eh bien, il faut considérer, par exemple, que « l'eau sèche qui ne mouille point les mains » de Basile Valentin, que l'allégorie de la fleur et l'étoile, dont l'une ne peut apparaître en même temps que l'autre, ressortissent du même symbolisme et doivent être interprétées dans la même veine. L'image ne peut être comprise qu'envisagée sous le point de vue statique ou dynamique. Statique, il s'agit alors d'un changement non pas tant de forme que d'état : le passage d'un état oxydé à un état réduit, par exemple. Ou bien, celui d'une substance « sèche » à l'état liquide ou pâteux ; là il s'agit d'une modification de forme. Les vieux alchimistes, qui raisonnaient selon des paradigmes différents des nôtres, tâchaient d'expliquer cela avec leur vocabulaire : voilà qui, sans doute, n'a pas peu contribué à infléchir dans un sens complexe la symbolique de leur langage, dès lors qu'ils voulaient commenter des choses qui, pour eux, étaient inexplicables. Si nous ramenons cela, à présent, à l'image du chêne et du bélier, le commentaire en sera d'autant éclairé. Le chêne kermès, qui est avec la variété du chêne rouvre, celui qui est le plus cité par les Adeptes, renvoie au Mercure et au Soufre. Au Mercure par la texture même du bois de chêne ; au Soufre par le kermès et la noix de galle, cf. symbolisme général et Introïtus, VI où tout cela est développé. Le bélier est confectionné, au plan hermétique, d'Ariès et d'Arès. Ariès étant l'équivalent du dragon babylonien et Arès contenant la Toyson d'Or. En résumé, le chêne contient l'un des deux principes mercuriels [le côté liant] et le principe soufré ; le bélier contient le principe salin et l'autre part de principe mercuriel [sa ponticité, qui lui procure sa volatilité]. Résumons cela :
  • CHÊNE = SOUFRE ROUGE [KERMES, TEINTURE] + MERCURE [CÔTÉ LIANT] ;
  • BÉLIER = SOUFRE BLANC [SEL, TOYSON] + MERCURE [CÔTÉ PONTIQUE]


FIGURE XXXII
(le chêne et le bélier, Palais Jacques Coeur - cliché Alain Mauranne)


C'est ce qu'exprime cette figure XXXII. L'ange, figure tutélaire des inter-actions TERRE - AIR, voile d'un côté le chêne [l'arbre de gauche, à demi voilé par un phylactère] tandis qu'il laisse à découvert le bélier [entendez l'arbre de droite]. Les principes de germination encadrent les deux piliers de l'oeuvre : à l'extrême de part et d'autre de la scène, les palmes, qui figurent une partie du Mercure [voyez là-dessus nos blasons alchimiques, où la symbolique du palmier est analysée]. Encadrant l'ange, deux arbrisseaux : à gauche, l'un porte un fruit, symbole du Soufre rouge ou teinture. A droite, un arbrisseau sans fruit mais dont l'on peut supputer qu'il symbolise l'écrin de l'Or alchimique ou Soufre blanc. En bas, l'égide avec les coeurs et les coquilles. Leur disposition n'est pas le fait du hasard : fasce où sont indiquées les quantités de Mercure et de Soufre à employer, dans un rapport de une pour trois parties. Dernier détail : observez la main gauche de l'ange qui soutient un pot contenant trois fleurs, indication sur le sel tartre. Nous aurions encore bien des choses à dire sur la noix de galle, le kermès, mais pour éviter des redites inutiles, nous allons nous attarder sur ce que les Adeptes appellent le sujet grossier de l'oeuvre.

« Pour tous, c'est la Terre sainte [Terra sancta] ; enfin, ce minéral a pour hiéroglyphe céleste le signe astronomique du Bélier [Aries]. » [Myst., p. 197]

De ce sujet, c'est Tripied, l'auteur inconnu du Vitriol Philosophique [Chamuel, 1896], qui l'a décrit de façon fort charitable. Il semble que Nicolas de Locques et un certain Le Crom [pseudonyme probable de Prosper-Marie-Pompée Colonna, cf. Chevreul, in Idée alchimique, III] aient aussi donné des idées signalées là-dessus. Fulcanelli continue son argumentation par l'examen d'une autre image, celle du chapiteau du pilier - côté droit - de la chapelle [notre figure  XXIII]. C'est un passage où il parle de la mortification du Corps qui tombe en poudre noire, ayant toute apparence du poussier de charbon.
Puis, il passe à l'analyse des caissons, avec successivement les n° 26 - 24 - 17 - 18 - 16 - 20 - 14 - 13 - 12 - 10 - 11 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9. Il ne nous paraît pas nécessaire de revenir sur son interprétation, sinon à insister sur la symbolique de la lettre E répétée 15 fois dans le caisson n°12 et quel'on revoit au caisson n°10, en train de rôtir. Sur cette lettre E, cf. le Poème du Phénix, attribué à Lactance. Vient ensuite l'examen de la crédence, cf. figure XVIII, en bas et à droite qui correspond à la planche XLVI du Myst. Cath. A propos du symbolisme de la séquence des lettres RE et RER. Là-dessus, voyez  l'Atalanta XLII.