Les Portiques du Feu



revu le 1er janvier 2004

Plan : introduction - bibliographie sur Gallica - sites sur Lactance - I. sur Lactance [Notice, Nourrisson - les apologistes du christianisme, Pichon - Lactance et le De Mortibus Persecutorum, Allard - Etude sur le mouvement philosophique et religieux sous le règne de Constantin, Pichon : Dufourcq, Lejay - sur le poème du Phénix, Pascal - Brandt, édition de Lactance, Lejay, I, II, III - Lactance et Cicéron, Fessler - Les Pères de l'Eglise : Lactance, Mgr. Freppel] - II De Ave Phoenice - le Poème du Phénix - Notes personnelles -

note : liens corrigés pour Internet Explorer (le 20 juin 2002)



Introduction

Le titre de cette section rappelle le nom de l'oiseau phénix, qui renaît constamment de ses cendres et se survit à lui-même. Le phénix se trouve au centre de la coction hermétique et manifeste la supériorité tardive du fixe sur le volatil, à force que l'alchimiste cuise et décuise sa matière, selon la formule Solve et Coagula, qui résume entièrement l'alchimie. Le nom phénix (grec joinix) est à la fois un nom commun et un nom propre. Comme nom commun il peut désigner un arbre, le palmier-phénix [cf. blasons alchimiques], variété ornementale qui peut être cultivée dans le midi de la France ; ce palmier passait pour l'arbre phénicien. Il peut désigner aussi une couleur : le pourpre, fabriqué en Phénicie, (grec joinix), qui serait à l'origine du nom des Phéniciens, inventeurs de cette teinture ; le nom serait alors dérivé de joinoV : rouge pourpre, qui semble se rattacher à une racine indo-européenne bhen : frapper à mort, par l'idée de sang. Comme nom propre il désigne le précepteur d'Achille : Phénix (Phénix est aussi le nom d'un roi éponyme des Phéniciens, père ou frère d' Europe). En Egypte le phénix est associé au dieu : Rê ou Osiris, dieu du soleil. Le phénix égyptien, appelé bénou, est un héron cendré avec deux grandes plumes sur la tête comme l'atteste la représentation du Louvre.
 


Mosaïque du phénix, Daphné, Turquie, fin du Ve siècle - marbre et pierre à chaux

Cette mosaïque représente le phénix sur un fond de fleurs, des boutons de roses : il s'agit d'une immense mosaïque trouvée à Daphné (ville de Syrie, près d'Antioche sur l'Oronte), déposée au Musée du Louvre à Paris, qui représente un phénix (haut de 50 cm) avec un nimbe à cinq rayons, perché sur une pyramide de rochers (le golgotha originel), sur un fond de roses en bouton à l'imitation des tissus sassanides ; la bordure (non présente sur l'image jointe) est composée de têtes de bouquetins affrontés sur une paire d'ailes. Au sujet de cette mosaïque, un passage de la Révélation d'Hermès Trismégiste de Festugière vaut d'être cité :

Entre tant d'images qui eussent pu convenir pour illustrer l'idée, banale sous l'Empire, de l'apoqewsiV de l'âme, j'ai choisi le beau phénix de Daphné, aujourd'hui au Musée du Louvre. Sans doute, le symbole du phénix ne paraît pas dans les textes hermétiques. Mais, comme je l'ai montré ailleurs (5), deux caractères de ce symbole l'apparentent à l'hermétisme. D'une part le phénix est mâle et femelle, comme l'Anthrôpos du Poimandrès, comme le Noûs suprême lui-même, dont l'Anthrôpos est directement issu. Ceci manifeste sa nature divine et le rend bien propre à servir de figuratif, au sens pascalien, pour l'âme. D'autre part, le phénix renaît de ses cendres et il n'y a point de coupure entre sa mort et sa résurrection. Cette double idée, celle d'une mort mystique et d'une renaissance (paliggenesia C.H. XIII passim, cf. 3, p. 201.16 xai eimi nun ouc o prin, all egennhqhn en vw), celle aussi, grâce à cette renaissance, d'une continuité de vie dans le Temps infini (cf. C.H. XI 20, p. 155. 14 kai panta cronon uperaraV Aiwn genou), se  retrouve dans l'hermétisme. Enfin, de tous les symboles, celui du phénix est sans doute l'un des plus sobres et dépouillés, et dès lors il s'adapte mieux à une religion qui veut être une pure religio mentis (Ascl. 25, p. 329.11). [...]

III. Les Doctrines de l'Âme, A.-J. Festugière, O.P., in La Révélation d'Hermès Trismégiste, p. XI-XII, Paris, Les Belles Lettres, 1990


C'est Hérodote [II, 73] qui a évoqué pour la première fois cet oiseau ; il en a donné une version très originale et d'une portée hermétique certaine : ainsi l'ancien et le nouveau phénix coexistent un moment : lorsque son père est mort, le jeune oiseau quitte l'Arabie, son pays d'origine, pour apporter au sanctuaire d'Héliopolis le cadavre de son père enveloppé dans un oeuf de myrrhe. Pythagore a développé une théorie de la réincarnation [Mét. 15, 392-409], dans une liste d'animaux fabuleux :

Ces êtres cependant tirent leur origine d'autres êtres. Il n'en est qu'un, un oiseau qui se régénère et se reproduise lui-même ; les Assyriens le nomment phénix. Ce n'est pas de graines ni d'herbes qu'il vit, mais des larmes de l'encens et des sucs de l'amome. Quand il a achevé les cinq siècles de son existence, aussitôt, sur les branches et à la cime d'un palmier que balance le vent, de ses griffes et de son bec que rien ne souilla, il se construit un nid. Après y avoir étendu une couche de cannelle, de brindilles de nard aux douces odeurs, de morceaux de cinname mêle de myrrhe fauve, il s'y place et achève sa vie enveloppé de parfums. Alors, dit-on, un petit phénix, destiné à vivre un nombre égal d'années, renaît du corps de son père. Quand avec l'âge il a pris des forces et qu'il est capable de porter un fardeau, il allège du poids de son nid les branches du grand arbre, et pieusement il emporte ce nid, qui fut son berceau et la tombe de son père; et une fois arrivé, à travers les airs légers, dans la ville d'Hypérion, il le dépose devant les portes sacrées, au temple d'Hypérion.
On verra que Lactance suit d'assez près, dans le De Ave Phoenice, la trame de cette fable. Selon la version d'Ovide, le phénix meurt  au bout de 500 ans, dans les aromates. On ne peut pas ignorer Hercule, dont le sort se rapproche étrangement de celui du phénix. Brûlé par le poison dont est enduite la tunique qu'on lui a traîtreusement offerte, il se précipite dans un bûcher sur le mont Oeta pour mettre fin à ses souffrances. Dans le symbolisme chrétien, le phénix est assimilé au Christ pour des raisons évidentes. On mesure combien il fut facile pour les alchimistes, de s'emparer de cette image christique pour l'injecter dans les fables hermétiques qui circulent dans leurs traités. Pline [H.N. X, 3-5] a longuement évoqué l'oiseau phénix :
L'Ethiopie et l'Inde produisent surtout des oiseaux multicolores et indescriptibles ; mais le plus fameux de tous est le phénix d'Arabie, dont l'existence est peut-être fabuleuse ; il n'y en a qu'un au monde, et on ne l'a pas vu souvent. Il a, dit-on, la taille de l'aigle, un éclatant collier d'or, le reste du corps écarlate, des plumes roses tranchant sur l'azur de sa queue, la gorge décorée de houppes et la tête d'une aigrette. 4. Le premier parmi les Romains qui ait parlé du phénix et montré le plus d'exactitude est Manilius, ce sénateur célèbre par son grand savoir qu'il ne tenait d'aucun maître : "personne, dit-il, ne l'a jamais vu manger ; en Arabie, il est consacré au soleil ; il vit 540 ans ; quand il devient vieux, il construit un nid avec des branches de cannelier et d'encens, le remplit d'aromates sur lesquels il meurt. Puis de ses os et de ses moelles naît d'abord un espèce de vermisseau qui devient ensuite oiselet ; il commence par rendre à son prédécesseur les devoirs funèbres, puis il porte le nid entier près de la Panchaie, dans la ville du Soleil, où il le dépose sur un autel." 5. D'après le même Manilius, la révolution de la Grande Année coïncide avec la vie de cet oiseau, et son retour est marqué par le même cycle de saisons et de constellations : ce recommencement a lieu vers midi, le jour où le soleil entre dans le signe du bélier, et l'année où il écrivait, sous le consulat de P. Licinius et de Cn. Cornélius, était la 215ème de ce cycle. Cornelius Valérianus rapporte que le phénix passa en Egypte sous le consulat de Q. Plautius et de Sex. Papinius. Il fut même apporté à Rome, pendant la censure de l'empereur Claude, l'an 800 de Rome, et exposé au comitium, fait attesté par les Actes, mais c'était, personne n'en douterait, un faux phénix.
Sur la grande année, cf. Atalanta, XLV. Elle présente un rapport de cabale avec le Déluge. Sur les correspondances entre les oiseaux sacrés et les Dieux, voyez le tableau suivant :
 
oiseau
Dieu
planète
signe zodiacal
époque du magistère
aigle
Jupiter [Zeus]
Jupiter
Sagittaire
début de la réincrudation
chouette
Minerve [Athéna]
Pluton [interprétation personnelle]
Scorpion
retour des cendres
colombe
Vénus [Aphrodite]
Vénus
Taureau
Balance
feu secret
croissance du Rebis
vautour
Apollon
Soleil
Lion
Lion vert
phénix
Osiris
Terre solaire
Cancer - Capricorne
sublimations mercurielles

On peut relever un certain nombre de devises propres au phénix et que les alchimistes ont repris à leur propre compte :

- Ignis omnia vorat, ipsam recreat : le feu dévore tout, il recrée (le phénix) lui-même [phoenix est ici féminin, comme en italien la fenice] MERCURE - FEU secret ;
- Moriens revivisco : en mourant je revis (ou : commence à revivre) REINCRUDATION ;
- Mihi mori vivere est : pour moi, mourir c'est vivre DISSOLUTION
- Semper eadem : toujours la même [phoenix est ici encore féminin] SUBLIMATION
- Ex me ipso renascor : je renais de moi-même PARTURITION
- Uror in spe : je brûle dans l'espoir (sous-entendu : de renaître) RESURRECTION
- Unica semper avis : oiseau toujours unique CONJONCTION

On retrouve le même symbolisme à l'origine de la dénomination du surgénérateur nucléaire [cf centrales nucléaires françaises Phénix à Marcoule (depuis 1974) et Super-Phénix à Creys-Malville (arrêté en 1997)]. Il est absolument remarquable de voir dans quelle mesure, alchimie et physique nucléaire sont ici, par l'esprit, liées. Cela montre toute la richesse conceptuelle de l'alchimie. Cette modernité  du processus alchimique n'a pas toujours été bien comprise. On a dit que l'alchimie véhiculait une conception aristotélicienne du monde, opposée à la conception platonicienne. Par là on voulait opposer une conception où le mouvement et la matière se conjuguent pour créer des formes, à une autre conception où les formes sont données a priori. C'est plutôt, croyons-nous, mettre en exergue le dualisme fondamental de l'idée alchimique : l'oratoire face au laboratoire. L'oratoire ressortit à Platon de toute évidence, tandis que le laboratoire ressortit à Aristote. Le fait est que tous les traités alchimiques obéissent à une conception purement platonicienne et/ou néo platonicienne. Ce point important a parfaitement été vu par Eugène Chevreul, dans ses grandes études alchimiques [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,]. Loin donc que la pensée aristotélicienne ait triomphé de la pensée platonicienne, nous trouvons là comme le fixe et le volatil ou encore comme le ying et le yang, comme les faces de Janus, comme le miroir de la nature. Cette opinion qu'Aristote prévaut sur Platon se ressent de ce qu'on a trop considéré l'alchimie comme une discipline ésotérique et qu'on est allé jusqu'à l'appeler une science occulte, ce qui est une absurdité totale si l'on considère l'expression science occulte dans le sens épistémologique. L'alchimie va bien au-delà de cette dichotomie qui n'est, pour employer une expression chère à Chevreul, qu'une synthèse mentale. Elle se veut le champ d'expression d'un des ressorts les plus profonds de la Nature, peut-être le ressort primordial, qui vient du jeu des couples dynamiques antagonistes, où le concept d'entropie et d'enthalpie est fondamental à considérer. Là encore, la formule Solve et Coagula résume tout. Et l'idée de la circulation liée à la manifestation temporelle finit par rendre compte de l'évolution de la matière. Solve et Coagula résume aussi l'idée que la problématique de l'espace est essentiellement régie par la dialectique du point et de l'étendue. Si l'on considère le cercle et son centre, on a déjà un grand principe de philosophie hermétique [cf. infra, schéma 1]. Mais l'alchimie, comme l'a montré magistralement Jung [Psychologie et Alchimie, Buchet-Chastel, 1970] va encore plus loin, quand on y applique la méthode des mandalas oniriques [nous objecterons cependant que Jung a une vue très partisane qui ne prend nullement en compte la dimension chronologique de l'histoire de l'alchimie, fondamentale à considérer pour faire la part, précisément, de l'oratoire et du laboratoire]. Opérative et spéculative, telles sont les deux qualités fondamentales de la discipline hermétique. Il y a une autre qualité dont on n'a pas suffisamment parlé : l'esthétique. Dans de nombreux textes, nous passons la barrière du pur formalisme pour entrer dans un monde régi par l'onirisme, tel que pouvaient la concevoir les Surréalistes [qui ont d'ailleurs perçu ainsi l'alchimie : André Breton, René Char, etc.]. En somme, celui qui étudie l'alchimie doit faire un effort sans cesse réitéré pour éviter de prendre son monde dans les filets du langage cartésien, au risque de perdre l'essence même de sa substance. Il n'entre pas dans nos vues de rédiger un cours de philosophie. Néanmoins, il paraît indispensable de résumer à grands traits la philosophie de Platon et celle d'Aristote si l'on veut comprendre le monde propre de l'alchimie. La seule oeuvre de Platon qui domine tout le Moyen Âge est le Timée, puisqu'il a été traduit par Chalcidius au IVe siècle.

Le Timée c'est l'histoire — ou, si l'on préfère, le mythe —  de la création du monde. Platon y raconte comment le Démiurge, ou le Dieu suprême, après avoir formé dans un cratère un mélange du Même et de l'Autre — ce qui veut dire, en l'occurrence, du permanent et du changeant — en forme l'Âme du Monde, perdurante et mobile à la fois, les deux cercles du Même et de l'Autre (c'est-à-dire, les cercles du Zodiaque et de l'Écliptique) qui, par leurs révolutions circulaires, déterminent les mouvements du monde sublunaire. Les dieux inférieurs, les dieux astraux, les âmes, sont formés avec ce qui reste. Ensuite, en découpant dans l'espace des petits triangles, Dieu en forme des corps élémentaires et, de ces éléments, les corps réels, les plantes, les animaux, l'homme, étant dans son travail aidé par l'action des dieux inférieurs

Alexandre Koyré, Aristotélisme et platonisme, in Etudes d'Histoire de la pensée scientifique, Gallimard, 1973

Sur le Timée et l'alchimie, cf. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25. Pour résumer, disons que le Timée expose les quatre Eléments, leurs équations de transmutation et porte au ciel nos dieux intérieurs. On y relève ça et là des éléments que les alchimistes se sont appropriés, comme la cérémonie du Cratère. Sur l'aristotélisme médiéval, ce sont les figures d'Albert Le Grand [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10,] de saint Thomas [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10,] et d'Averroès [1, 2, 3, 4, 5,] qu'il faudrait évoquer.
J'ai dit qu'il est poussé par le désir du savoir scientifique, par la passion de l'étude. Mais ce n'est pas son âme, c'est le monde qu'il étudie — physique, sciences naturelles . Car le monde, pour l'aristotélicien, ce n'est pas le reflet à peine consistant de la perfection divine, livre symbolique dans lequel on peut déchiffrer — et encore bien mal — la gloire de l'Étemel; le monde s'est, en quelque sorte, solidifié. C'est un « monde », une nature, ou un ensemble, hiérarchisé et bien ordonné, de natures, ensemble très stable et très ferme et qui possède un être propre; qui le possède même en propre. Sans doute, pour un aristotélicien médiéval, cet être est-il dérivé de Dieu, causé par Dieu et même créé par Dieu, mais cet être que Dieu lui confère, une fois reçu, le monde, la nature, la créature, le possède. Il est d'elle, il n'est plus à Dieu. Sans doute ce monde — et les êtres de ce monde — est-il mobile et changeant, soumis au devenir, à l'écoulement du temps : sans doute s'oppose-t-il par la même à l'être immuable et supratemporel de Dieu ; mais tout mobile et temporel qu'il soit, le monde n'est plus éphémère, et sa mobilité n'exclut aucunement la permanence. Bien au contraire : on pourrait dire que, pour l'aristotélicien, plus ça change, plus c'est la même chose; car si les individus changent, paraissent et disparaissent dans le monde, le monde, lui, ne change pas; les natures restent les mêmes. C'est même pour cela qu'elles sont des natures. Et c'est pour cela que la vérité des choses est en elles. L'esprit de l'aristotélicien n'est pas, comme celui du platonicien médiéval, tourné spontanément vers lui-même : il est naturellement braqué sur les choses. Aussi ce sont les choses, l'existence des choses, qui est ce qu'il y a de plus sûr pour lui. L'acte premier et propre de l'esprit humain n'est pas la perception de soi-même; c'est la perception d'objets naturels, de chaises, de tables, d'autres hommes.

Alexandre Koyré, Aristotélisme et platonisme, in Etudes d'Histoire de la pensée scientifique, Gallimard, 1973

A la lecture de ces lignes, on voit parfaitement bien en quoi la philosophie d'Aristote peut s'intégrer dans l'idée alchimique. C'est le laboratoire qui nous est ainsi décrit. Et cette partie positive de l'alchimie a totalement été occultée en raison du fait que les Adeptes de l'Art sacré ont insisté avec tant d'ardeur sur les transmutations philosophiques, et par l'invention, au Moyen Âge, de la pierre philosophale, pendant aristotélicien du Christ.
On pourra lire sur le sujet : E.J. Homyard, l'Alchimie [Arthaud, Paris, 1979] ; J. Van Lennep, Alchimie [Dervy, Paris, 1985] ; Burckhardt, Alchimie, sa signification et son image du monde, Bâle, 1974 ; V.L. Rabinovitch, l'Alchimie comme phénomène de la culture médiévale, [Nauka-Moscou, 1979] ; R. Guénon, La Grande Triade, [Gallimard, 1957] ; F. Bonnardel, Visions du Grand Oeuvre en Extrême-Orient, [Thèse, Grenoble, 1974] ; P. Kraus, Jabir Ibn Hayan, Contribution à l'histoire des idées  scientifiques dans l'Islam, [Les Belles Lettres, Paris, 1986].
  


(Jocus Severus, Michel Maier, 1617 : la volière hermétique et le phénix)


Un nombre important de textes ont été consacrés au phénix et un ouvrage fait le point là-dessus : Le Mythe du Phénix dans les littératures grecque et latine [Bibliothèque de la Faculté de philosophie et lettres de l'université de Liège, fasc. 82, 1939]. Parmi tous ces textes, il en est un qui s'avère particulièrement remarquable, le De ave Phoenice, [le Poème sur le Phénix] que l'on attribue à Lactance [Lucius Caecilius Firmianus]. Cette attribution ne fait pas l'unanimité. Certains considèrent que De ave Phoenice n'est pas de Lactance et pensent que c'est un poète du nom de Symphosius qui en serait l'auteur ; ce poème paraît teinté de stoïcisme et sa matière même est du ressort de l'allégorie. Symphosius est un auteur du IVe ou du Ve s. apr. J.-C., appelé aussi Symposius et que l'on aurait confondu avec un ouvrage perdu de Lactance, Symposium, recueil de 100 énigmes [Symphosii Scholastici Aenigmata, ] dont chacune consiste en trois hexamètres et écrits en forme de divertissement pour les Saturnales [fêtes données en l'honneur de Saturne, qui avaient lieu en décembre]. La XXI Enigme traite du Phénix :

XXXI. Phoenix

Vita mihi mors est; morior si coepero nasci;
sed prius est fatum leti quam lucis origo;
sic solus Manes ipsos mihi dico parentes.

[James M. Pfundstein, suivant : Ohls, The Enigmas of Symphosius (Philadelphia, 1928)].

L'attribution à Lactance du Phénix pose un problème dans la mesure où le poème ne se ressent d'aucune influence chrétienne. Toutefois, cela ne saurait constituer une raison absolument évidente : Lactance, jeune, a écrit des oeuvres païennes ainsi que des poèmes [cf. infra 1, 2, 3,]. Il y a plus : Hermès Trismégiste fut accepté comme un personnage historique qui remontait à la plus haute antiquité ; cette croyance fut partagée par les principaux Pères de l'Eglise, dont Lactance et Augustin. Après avoir cité les propos de Cicéron concernant le cinquième Mercure, celui qui « donna les lettres et les lois aux Égyptiens », Lactance, dans ses Institutiones, [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8,] fait remarquer que cet Hermès égyptien « quoique homme, fut d'une si haute antiquité, et (fut) si imprégné de toutes sortes de sagesse, que sa connaissance de nombreux sujets et arts lui valut le nom de Trismégiste. Il écrivit des livres, et ce en grand nombre, sur la connaissance des choses divines, dans lesquels il affirme la magesté du dieu unique et suprême, et le désigne par les mêmes noms que nous, Dieu et Père ». [Div. Inst. I, vi] Par ces « nombreux livres » Lactance fait certainement allusion à des écrits hermétiques qui nous sont parvenus, car il cite des passages de traités appartenant au Corpus Hermeticum et à l'Asclepius [CH, I, p. xxxviii, II, 259, 276, 277 ] Nous savons que Lactance situe Hermès Trismégiste et son œuvre à une époque fort reculée par une remarque contenue dans son De ira Dei définissant Trismégiste comme bien plus ancien que Platon ou Pythagore [De ira Dei, XI]
Les Institutiones de Lactance recèlent de nombreuses autres citations et références attribuées à Hermès Trismégiste. Sans doute voyait-il en Hermès l'allié précieux dans sa stratégie d'utiliser la sagesse païenne au service de la venté chrétienne. Dans la citation ci-dessus, il fait remarquer que Hermès, tout comme les Chrétiens, utilise le mot « Père » pour désigner Dieu, en effet, « Père » signifie souvent l'être suprême dans les écrits hermétiques Plus significative encore est l'expression « Fils de Dieu » qu'Hermès utilise pour le démiurge. Pour démontrer cette remarquable confirmation de la verité chrétienne par un auteur aussi antique, Lactance cite, en grec, un passage de l'Asclépius (une des citations qui nous conservent des fragments de l'original grec perdu) : « Hermès, dans le livre intitulé la Parole parfaite, a fait usage de ces mots : " Le Seigneur et Créateur de toute chose, qu'à bon droit nous appelons Dieu puisqu'il a créé le deuxième Dieu visible et sensible... Puisqu'il L'a créé en premier, seul et unique. Il Lui parut beau, et tout empli de bonnes choses ; et Il Le sanctifia et L'aima tout entier comme s'il était Son propre Fils." [Div. Inst., IV, vi in Asclepius, 8 - CH, II, pp. 304-305] »
La Parole parfaite ou Sermo Perfectus est la traduction exacte du titre originel de l'Asclépius ; le passage que Lactance cite en grec correspond approximativement à un passage de notre traduction latine. Ainsi, l'Asclépius, cette œuvre qui contient le récit bizarre de la fabrication d'idoles chez les Égyptiens ainsi que la lamentation pour leur religion, se trouve sanctifiée par une prophétie relative au Fils de Dieu. L'expression « Fils de Dieu » sous la plume des écrivains hermétiques n'est pas limitée à l'Asclépius. Au début du Pimandre, le récit hermétique de la création, l'acte de genèse est accompli par un Verbe lumineux appelé Fils de Dieu. Lorsqu'il envisage le Fils de Dieu comme Verbe créateur à l'aide de citations des Écritures, Lactance fait appel à la confirmation des Gentils en soulignant le fait que les Grecs, dont Trismégiste, le désignent sous le nom de Logos. Il pensait certainement au passage du Pimandre, où le Verbe créateur est qualifié de Fils de Dieu, et il ajoute : « Trismégiste, qui a exploré pratiquement toute la vérité de différentes manières, a souvent décrit l'excellence et la majesté du Verbe. » [Div. Inst., IV, xi]. En effet, Lactance place Hermès Trismégiste au premier rang des prophètes des Gentils qui prévoyaient la venue du Christianisme parce qu'il fait mention du Fils de Dieu et du Verbe. Dans trois passages des Institutiones il cite Trismégiste aux côtés des Sibylles comme témoignant de la venue du Christ [Div. Inst., I, vi ; IV, vi ; VIII, xviii]. Jamais Lactance ne parle en mal de Trismégiste. Il est toujours présenté en auteur omniscient (et des plus antiques) dont les écrits sont en harmonie avec le Christianisme, et qui figure, aux côtés des Sibylles, comme prophète des Gentils pour avoir fait état du Fils de Dieu. Dans les passages généraux, Lactance condamne la vénération des images et considère que les démons invoqués par les Mages sont des anges déchus [Div. Inst., II, xv]. Mais il n'associe jamais ces éléments à Trismégiste, qui demeure une autorité vénérable en matière divine. Il n'est pas surprenant que Lactance ait été, parmi les Pères, le préféré du Mage de la Renaissance qui souhaitait demeurer chrétien. [cf. Giordano Bruno et la Tradition Hermétique, Frances A. Yates, Dervy, 1988, 1996]

Nous avons souhaité mettre à la portée du lecteur une documentation étendue sur Lactance, parce que le « Cicéron chrétien » s'est placé à la croisée des chemins, en ce qu'il a vécu au IVe siècle, c'est-à-dire à peu près à l'époque où ont été rédigés les Hermética ; époque où par ailleurs, se constituait dans sa formalisation, le christianisme. Cette formalisation s'est accompagnée peu à peu d'un mouvement qui a conduit à christianiser l'histoire ; ce phénomène remonte plus haut que le Ve siècle, il apparaît dès le lendemain de la victoire du christianisme et se manifeste dans l'opuscule attribué à Lactance sur la Mort des persécuteurs [De Mortibus Persecutorum]. C'est là pour la première fois qu'un effort est fait en vue d'interpréter dans un sens religieux l'histoire humaine. Mais, dans ce petit livre, la passion religieuse ou politique tient trop de place pour que l'œuvre ait la vérité, la sûreté nécessaire ; l'histoire y est trop mêlée de polémique. [Pichon, Origines de l'Histoire chrétienne] Nous ne saurions dire si le Phénix est bien de Lactance ; ce qui est, en revanche, certain, est que ce poème porte la marque de l'hermétisme le plus authentique et qu'il anticipe souvent de façon singulière sur maints traités d'alchimie, jusqu'à l'Atalanta fugiens et d'autres traités de Michel Maier [cf. note 59]. L'apparition d'un nouveau phénix en Egypte (Tacite, Annales, 6, 28), contemporain de la Passion du Christ, avait frappé les esprits par la coïncidence. Le poème de Lactance, où sont évoqués successivement le pays et la vie de l'oiseau, sa mort volontaire pleinement élaborée, procèdent d'un mythe païen et panthéiste. Après une brève notice, le lecteur est invité à passer directement au poème. S'il n'est pas pressé, il pourra étudier de nombreux détails de biographie et de bibliographie sur Lactance, grâce à des articles de revues ou d'ouvrages que nous avons été puisés dans Gallica, le serveur de la bnf.

Nota : Nous devons la matière de cette section à M. Alain Mauranne. Nous lui manifestons à nouveau ici notre gratitude et notre amitié. Les notes personnelles se trouvent agrémentées de planches tirées de l'Escalier des Sages, ouvrage de Barent Coenders Van Helpen datant de 1689. Ces gravures sont pourvues d'un grande puissance suggestive et conviennent bien à la représentation éidétique propre à la matière du De ave Phoenice.



bibliographie sur Gallica

- Revue des études anciennes / annales de la Faculté des lettres de Bordeaux et des Universités du Midi 1904. 4. Sér. 4. Année 26 - T. 6  DUFOURCQ (A.). - R. Pichon, Lactance (bibl.)
- Revue critique d'histoire et de littérature / publ. sous la dir. de MM. P. Meyer, Ch. Morel, G. Paris... [et al.] 1898. 26. Année 32. Semestre 2 - N.S. T. 46. BRANDT, Édition de Lactance (P. Lejay).
- Revue critique d'histoire et de littérature / publ. sous la dir. de MM. P. Meyer, Ch. Morel, G. Paris... [et al.] 1891. 26. Année 25. Semestre 1 - N.S. T. 31. BRANDT, Édition de Lactance.
- Revue critique d'histoire et de littérature / publ. sous la dir. de MM. P. Meyer, Ch. Morel, G. Paris... [et al.] 1894. 26. Année 28. Semestre 2 - N.S. T. 38. BRANDT, Lactance, I, I (P. L.)
- Revue critique d'histoire et de littérature / publ. sous la dir. de MM. P. Meyer, Ch. Morel, G. Paris... [et al.] 1904. 26. Année 38. Semestre 2 - N.S. T. 58. PICHON (René), Lactance. - P. Lejay
- Revue critique d'histoire et de littérature / publ. sous la dir. de MM. P. Meyer, Ch. Morel, G. Paris... [et al.] 1905. 26. Année 39. Semestre 1 - N.s. T. 59. PASCAL, Le Phénix de Lactance (P. L.)
- Revue critique d'histoire et de littérature / publ. sous la dir. de MM. P. Meyer, Ch. Morel, G. Paris... [et al.] 1914. 26. Année 48. Semestre 1 - N.S. T. 77. FESSLER, Lactance et Cicéron (P. de L.)
- Génie du christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne / par François-Auguste Chateaubriand
- Revue des questions historiques / dir. par Paul Allard, Jean Guiraud [puis] par Marcel Marion... [et al.] 1903. 1. Année 38. N.s. T. 30. (Juil.). LACTANCE ET LE DE MORTIBUS PERSECUTORUM , par M. Paul Allard
- [Les] pères de l'Eglise des trois premiers siècles : portraits et notices extraits du cours d'éloquence sacrée / de monseigneur Freppel IX. Lactance.
- [Les] Pères de l'Eglise latine : leur vie, leurs écrits, leur temps. Tome I / [textes réunis par] par J. F. Nourrisson,... III. Lactance
- Histoire de la littérature latine / par René Pichon,... CHAP. II. - Les apologistes du christianisme : 6. Lactance: le De mortibus persecutorum; constitution d'une philosophie chrétienne. -

sites internets sur Lactance

- http://catalogue.editionsducerf.fr/html/fiche/ficheauteur.asp?n_aut=81
- http://lancelot.univ-paris12.fr/acq_cmc/acq_religion_2001_2.htm
- http://www.ifrance.com/augustonemetum/Lactancegenerale.htm
- http://www.cgb.fr/monnaies/rome/r04/r040034.html
- http://perso.wanadoo.fr/famille.renard/histoire/sainte/irenee2.htm
- http://expositions.bnf.fr/utopie/arret/d1/1.htm
- http://www.byzantina.com/empereur_constantin.htm
- http://www.univ-tours.fr/lat/Pages/E2.html
- http://www.tradere.org/biblio/thomas/thomps/psal-01.htm
- http://perso.club-internet.fr/plmaloss/liensat.htm
- http://193.50.180.2/recherche/ehic/crsa/perrin.htm
- http://perso.wanadoo.fr/prenoms-reunion/anciens/bourbon/mbourbonl.htm

I - sur Lactance

Brève notice : Les écrivains ecclésiastiques ne s'accordent ni sur le pays, ni sur le temps où naquit Lactance , ni sur sa famille. Ce qui est certain , c'est qu'il vécut pieux et que , dans sa jeunesse , il suivit à Sicca, ville d'Afrique, les leçons d'Arnobe. On le trouve ensuite à Nicomédie, où il avait été appelé en 290, pour enseigner la rhétorique en latin. Mais comme on n'y estimait que le grec, il y vécut si pauvre qu'au rapport de saint Jérôme, il manquait même du nécessaire. Néanmoins il y resta dix ans. Si le séjour de Nicomédie ne fut point favorable à la fortune de Lactance, il semble certain qu'il a tout fait pour son salut et pour ses ouvrages. Cette ville, en effet, était alors la résidence des empereurs. Lactance y fut donc témoin des cruautés que Dioclétien y exerça à diverses reprises contre les chrétiens. Un pareil spectacle lui brisa le cœur. Ajoutez à ces vives émotions de l'âme une méditation profonde, la lecture assidue de Tertullien, de Minutius, de saint Cyprien. Non seulement Lactance abandonna la religion païenne; mais il résolut d'opposer des réponses victorieuses aux écrits par lesquels Hiéroclès et quelques autres philosophes s'efforçaient d'accabler ceux-là même que décimait le glaive des magistrats. Vers 317, Lactance se rendit dans les Gaules , où Constantin le Grand venait de le nommer précepteur de son fils Crispus , qu'il avait eu de sa première femme Minervine et qui était, pour lors, âgé de neuf ans. Rien n'égalait les espérances que donnait ce jeune prince, élevé par un tel maître. Malheureusement Fausta, seconde femme de Constantin, transportée de dépit contre Crispus, l'accusa de l'avoir outragée. L'empereur mit à mort son fils d'une manière impitoyable , et peu de temps après, la fausseté de l'accusation étant reconnue, fit étouffer Fausta dans un bain chaud. Quant à Lactance, inviolablement attaché à la mémoire de son élève, il demeura à Trêves et y mourut dans l'indigence. Il avait du moins mis la dernière main à son ouvrage des Institutions divines, où il combat l'idolâtrie, laissait en outre d'autres écrits, notamment un Traité de la colère de Dieu [De Ira Dei], et un Traité de l'ouvrage de Dieu [De opifico Dei]. Saint Jérôme, tout en admirant chez Lactance comme le flot d'une éloquence Cicéronienne, avoue qu'il n'a pas eu autant de bonheur à prouver les vérités chrétiennes, que de facilité à détruire le mensonge et l'impiété. Le poème du Phénix.

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Lucius Caecilius Firmianus, aussi appelé Lactance, naquit en Afrique. Lactance fut l'élève d'Arnobe et devint, comme son maître, professeur de rhétorique latine. Il acquit une réputation sans doute assez considérable, puisque Dioclétien le manda à Nicomédie pour qu'il occupât une chaire de rhétorique latine. En 303, quand la persécution de Dioclétien a commencé, Lactance, s'étant converti récemment au christianisme, a dû perdre son poste officiel. Il vécût dans le loisir et la pauvreté et se mit à écrire. En tout cas, il n'eut guère à souffrir de la persécution. À la fin de sa vie, vers 316 ou 317, il devint précepteur du César Crispus, fils de Constantin.

[Selon l'apologiste chrétien et rhéteur Lactance, tuteur de Crispus, fils de Constantin, Constantin se vit ordonner en rêve de faire apposer le signe divin sur le bouclier de ses soldats, et engagea ainsi la bataille. Il fit ce qu'on lui avait commandé et marqua sur leurs boucliers la lettre X traversée d'une barre incurvée à son sommet, soit le monogramme du Christ. Il n'en dit pas plus. Il n'est question que d'un rêve et non d'une vision. Quant au signe divin, il correspond au monogramme superposant le chi (c) et le rho (R), les deux premières lettres grecques du nom du Christ, symbole familier depuis longtemps dans les inscriptions chrétiennes. Eusèbe ne fait référence ni à une vision ni à une rêve dans le récit de la bataille qu'il donne dans son Histoire ecclésiastique, datant d'environ 325. Il ne le fait que bien des années plus tard dans sa Vie de Constantin.]

Vers 320, l'éducation de Crispus devait être terminée, et Lactance être âgé d'au moins 70 ans. La suite de sa vie n'est pas connue de manière sûre. Souvent comparé avec Cicéron pour l'élégance de son style, Lactance est le premier écrivain d'Occident à tenter un exposé systématique de la doctrine chrétienne en s'adressant à la classe cultivée d'un monde romain, dont il accepta à tout cœur la tradition culturelle et littéraire ainsi que la tradition sociale et politique, pour fondre le tout avec le message moral et religieux du christianisme. Si, au cours d'une carrière dont on entrevoit seulement quelques étapes, Lactance n'a pas connu les honneurs des fonctions officielles, du moins sa réputation de rhéteur était telle qu'elle lui valut, à deux reprises, la considération des princes. D'abord, vers 290, Dioclétien le pria de venir enseigner la rhétorique latine à Nicomédie. C'est dans la résidence impériale du reste que Lactance se convertit et qu'il fut le témoin direct des poursuites contre les chrétiens et de l'hostilité de certains intellectuels contre le christianisme. Ensuite, en 314-315, à Trèves, Constantin lui demanda d'être le précepteur de son fils Crispus. Sa première oeuvre chrétienne est un De opifico Dei (303-304) dont le titre pourrait avoir été choisi pour sa double acception possible, païenne (« L'oeuvre du démiurge divin ») et chrétienne (« L'oeuvre du Dieu créateur »). Cette « oeuvre » est l'homme, dont Lactance montre la beauté et la perfection. Il s'agit d'une anthropologie providentialiste, écrite dans un dessein protreptique, qui doit beaucoup à la réflexion philosophique (Cicéron, Varron, Sénèque, Pline l'Ancien).

Commencées en 305, achevées une quinzaine d'années plus tard, les Institutions divines sont l'oeuvre majeure de Lactance. Celui-ci avait d'ailleurs conscience de rompre avec la tradition apologétique antérieure (l'Apologeticum de Tertullien, l'Octavius de Minucius Felix, l'Ad Demetrianum de Cyprien), qu'il jugeait trop défensive, manquant d'ambition doctrinale et littéraire. La nouveauté du projet est mise en valeur par le titre choisi, aux connotations sciemment rhétoriques et juridiques, qui situe cette « apologie » dans le prolongement du grand traité de Quintilien (Insitutio oratoria) et des ouvrages de droit (Institutiones). Elle se développe en sept livres, ayant chacun son titre : De falsa religione, De origine erroris, De falsa sapientia, De vera sapienta et religione, De iustitia, De vero cultu, De vita beata, et qui pourraient à la rigueur être considérées comme autant de traités séparés. En réalité, ils s'inscrivent dans un ensemble conçu dialectiquement et structurellement. La première partie (livres I-III) est défensive et réfutative, la seconde (livres IV-VII) positive et démonstrative ; mais des relations structurelles plus subtiles rapprochent, pour les opposer, les livres I et IV, II et V, III et VI, tandis que le livre VII (De vita beata) couronne le tout.

Dans les Institutions divines, dont la tradition manuscrite nous a conservé deux versions (la plus longue comporte deux types d'additions : d'une part, le dédicaces à Constantin ; d'autres part, les passages « dualistes » : antagonisme principiel entre le bien et le mal, le Verbe et le démon, chacun ayant son domaine dans l'histoire du monde comme dans chaque individu), le débat avec la culture et la philosophie antiques est critique, mais relativement serein. Pour Lactance, la caractéristique essentielle de l'homme est le sentiment religieux. Poètes et philosophes l'avaient entrevu, mais la nouveauté et la supériorité du christianisme sont d'avoir enseigné à l'homme la nature du vrai Dieu et l'essence de la véritable religion. Le christianisme s'appuie sur l'humanisme païen dans ce qu'il a de meilleur, mais en le transcendant. De cette somme longuement élaborée et mûrie, première tentative d'interprétation philosophique du christianisme, Lactance a proposé plus tard (vers 320) une adaptation abrégée (Epitome divinarum institutionum) dont l'authenticité a été parfois mise en doute. Entre 311 et 324 environ, Lactance écrit un De ira Dei, seule monographie antique sur ce thème, précisément parce que la thèse opposée faisait pratiquement l'accord de tous : Dieu ne connaît pas les passions. Prenant le contre-pied de son maître Arnobe affirmant nettement l'apatheia divine, Lactance fait figure d'isolé en revendiquant le droit de Dieu de manifester sa colère : mais celle-ci n'est pas une « passion » ; elle est l'expression légitime de sa bonté et de sa justice, un compromis raisonnable, comme sont raisonnables les sanctions sévères qu'un chef d'Etat responsable se doit de prendre. Lactance justifiait ainsi la colère divine, si présente dans la Bible, sans se référer à celle-ci. A peu près contemporains, le De mortibus persecutorum est, en un sens, comme l'illustration de la thèse précédente. Les empereurs persécuteurs ont connu une fin misérable ; ils étaient du reste de mauvais empereurs. Ce thème de la mort des théomachoi était ancien, dans la Bible et dans la culture païenne ; Tertullien l'avait abordé dans sa lettre ouverte Ad Scapulam ; mais Lactance est le premier à en avoir fait le fil conducteur d'une oeuvre historique, qui a des accents de pamphlets et d'hymne à la victoire du christianisme, au lendemain de la dernière persécution. Quand Dioclétien l'avait appelé à Nicomédie, Lactance, encore païen, avait relaté en un poème hexamétrique (que nous ne possédons pas) son Itinéraire d'Afrique en Bithynie. Ce goût pour la poésie ne l'abandonna pas après sa conversion. Le poète, plus souvent même que le philosophe, ne reçoit-il pas de Dieu l'inspiration de vérités partielles même s'il les dissimule sous un voile de symboles ? Cette conviction qu'exprime souvent Lactance à propose de la poésie païenne devait justifier a fortiori les poète chrétien. Dans son De ave Phoenice en quatre-vingt distiques (pour lequel aucun critère de datation ne s'impose), d'un mythe ancien, d'origine égyptienne, Lactance propose une interprétation chrétienne. En fait, cette christianisation a commencé plus tôt, dès la fin du Ier siècle : on voit dans ce mythe le symbole de la résurrection du Christ et des chrétiens, et l'iconographie ne le négligera pas. L'apparition d'un nouveau phénix en Egypte (Tacite, Annales, 6, 28), contemporain de la Passion du Christ, avait frappé les esprits par la coïncidence. Le poème de Lactance, où sont évoqués successivement le pays et la vie de l'oiseau, sa mort volontaire pleinement élaborée d'un mythe païen. [on peut peut-être trouver là l'une des inspirations de Nietzsche dans son Crépuscule des Idoles]

On mesure donc la nouveauté, à bien des égards, de l'oeuvre lactantienne : couronnement et accomplissement d'une pensée chrétienne antérieure, annonce et amorce d'une mentalité nouvelle. Lactance a précédé, avant de l'accompagner, la mutation constantinienne. On lui a reproché de n'avoir pas l'esprit théologique : son originalité et son mérite sont d'avoir proposé un humanisme chrétien. Cela est vrai su le plan de la pensée comme sur celui de l'esthétique. La vérité n'a guère besoin des raffinements de l'expression pour être annoncée ; mais, c'est aux yeux de Lactance, une raison supplémentaire de ne pas la priver de ce surcroît d'agrément. Les données du débat (déjà amorcé dans l'Octavius) sont ainsi renversées. Le XVIe siècle a vu en Lactance le « Cicéron chrétien » (Pic de La Mirandole), mais Jérôme avait déjà suggéré ce rapprochement.

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Extrait d'une Histoire de la Littérature latine, René Pichon - chap. VII - l'Histoire chrétienne et les débuts du Moyen Âge.

Lactance1 passe pour le disciple d'Arnobe : en tout cas, à défaut de rapports personnels entre les deux hommes, il y a entre les deux œuvres de grandes analogies. Lactance n'a fait que développer, avec plus d'ampleur et de régularité, la double idée d'Arnobe, que continuer la lutte à la fois contre les païens et les philosophes. Cependant il n'a pas le tempérament d'Arnobe; c'est son disciple,mais un disciple assagi, comme saint Cyprien pour Tertullien. D'humeur plus paisible, il disserte plus qu'il ne combat, et quitte le ton âpre de la polémique pour le style tranquille de la dissertation. Pourtant, quand on parle de la douceur et de la modération de Lactance, il y a un de ses ouvrages qu'il faut excepter, c'est le petit livre sur les Morts des persécuteurs, Écrit au lendemain de la victoire des chrétiens, il célèbre avec une joie passionnée, presque cruelle, l'écrasement définitif des empereurs païens. Le souvenir dos tortures subies jusqu'alors par l'Église se réveille dans l'âme de l'auteur; il rappelle tous ces supplices, et la mort qui presque toujours est venue venger les chrétiens de leurs tyrans. L'aigreur de la rancune et l'ivresse du triomphe donnent aux sentiments quelque chose d'impétueux, de sauvage, au style une allure rapide et, brusque. Aussi a-t-on douté que cet opuscule fût de Lactance. Au fond, cependant, le contraste entre le De mortibus persecutorum et les autres ouvrages est peut-être moins tranché qu'il ne semble. N'y a-t-il pas, à la fin des Institutions divines, des tableaux effrayants d'apocalypse où l'on retrouve la vigueur de haine du De mortibus ? Cet appel à la vengeance divine, cet anathème farouche jeté sur les ennemis de l'Église, est très fréquent chez tous les auteurs ecclésiastiques de l'époque, surtout chez les Africains, plus portés aux idées sombres et aux sentiments exaltés. Le De mortibus est plus violent que toutes les autres oeuvres de Lactance : mais cette recrudescence d'hostilité s'explique parla fièvre du combat et l'orgueil de la victoire. Quelle que soit l'origine de ce livre, il est à coup sûr très digne d'intérêt. Non qu'il faille y chercher une histoire exacte, équitable et sûre de l'Empire romain ni de l'Église chrétienne. Le parti pris de l'auteur se montre dès le début et ne se dément jamais. Tous les princes qui ont persécuté les chrétiens sont d'affreux tyrans, punis par la mort ou par la défaite; ceux qui les ont laissés vivre en paix sont des empereurs plus sages, plus honnêtes ; enfin le grand Constantin, qui vient de leur donner la suprématie, est le héros le plus glorieux de Rome. Dans ce qui est relatif aux derniers temps, surtout, la passion travestit tous les actes des souverains ; des mesures d'une politique raisonnable, comme la création de la tétrarchie par Dioclétien, ou comme le recensement opéré par Galère, sont présentées sous les couleurs les plus noires. De plus, la politique se mêle à la religion; l'auteur n'est pas seulement chrétien, mais partisan de Constantin ; le livre, par ses intentions, est un manifeste dynastique aussi bien qu'un pamphlet confessionnel : deux raisons au lieu d'une de s'en défier.
Cependant il contient des renseignements fort curieux, qu'on ne trouve que là. L'auteur a vécu dans l'intimité de Constantin; il a eu connaissance de certains secrets de la cour impériale. D'ailleurs, cette âpreté injuste et partiale, cette violence déclamatoire, qui faussent souvent le jugement de l'auteur, ne font que donner plus d'animation à son style. Si l'ouvrage est de Lactance, il est piquant de voir un homme habituellement froid sous le coup d'un accès de passion. En tout cas, ce livre est un des pamphlets plus forts : on y retrouve l'écho des imprécations bibliques ou sibyllines ; le spectacle de tous ces princes tombant tour à tour sous la main du Dieu des chrétiens a une grandeur vraiment tragique. Enfin, pour la première fois, l'idée chrétienne s'introduit dans l'histoire ; un premier effort est tenté pour faire servir le récit des faits à la démonstration d'une thèse religieuse ou philosophique; Tous les événements de l'Empire romain sont présentés comme les résultats d'une volonté surnaturelle. Élargissez cela, étendez-le à tout le développement de l'humanité, vous aurez un essai de philosophie de l'histoire au point de vue chrétien, et Lactance mérite d'être cité, avant Paul Orose, comme un des précurseurs lointains de Bossuet. Néanmoins le De mortibus persecutorum reste un peu en dehors de l'œuvre de Lactance. Ses autres ouvrages contiennent plutôt une exposition et une démonstration du dogme, une sorte de philosophie chrétienne, une fusion de la philosophie et de la religion. Dans cet ordre d'idées, il a écrit un traité sur la création de l'homme, De opificio Dei, un grand ouvrage, les Institutions divines, un abrégé de ces mêmes Institutions, enfin un opuscule intitulé De ira Dei, où il discute la question de la Providence et de la Vengeance divine. Tous ces écrits procèdent de la même inspiration; à travers tous, on peut suivre l'effort de Lactance, l'un des plus intelligents et des plus judicieux pour concilier les mystères chrétiens avec la raison humaine.
Lactance a été présenté tantôt comme un philosophe, tantôt comme un ennemi de la philosophie. Il est sûr qu'il l'a beaucoup attaquée, au point de déclarer en propres termes que les philosophes sont aussi dangereux, et peut-être plus éloignés de la vérité que les païens eux-mêmes. Tous ses traités sont dirigés contre quelque secte : le De opificio combat les épicuriens; le De ira Dei, les épicuriens et les stoïciens à la fois; les Institutions s'en prennent à la philosophie en général.  Seulement Lactance combat ses ennemis avec leur propre esprit. Loin d'avoir envers eux le mépris écrasant de Tertullien ou l'ironie mordante d'Arnobe, il rend justice à la noblesse de leurs aspirations : ils ont bien fait de chercher la vérité, car c'est Dieu qui a mis au fond de la nature humaine ce besoin invincible de savoir. Leur seul tort a été de s'imaginer que leur intelligence, livrée à elle-même, était capable d'arriver à la possession du vrai. Ils ont trop osé, mais « l'audace était belle ». En particulier, Socrate et Platon, Lucrèce, Cicéron et Sénèque, lui semblent de très grands esprits. Il commence par déclarer que si les diverses écoles s'entendaient mieux entre elles, il n'y aurait rien de plus sage que de leur demander des règles pour la conduite de la vie; c'est surtout leur désaccord qui montre qu'il faut s'adresser ailleurs et plus haut; mais une doctrine éclectique, prenant à droite et à gauche ce qu'il y a de meilleur, arriverait à la vérité parfaite. Il est vrai que Lactance ajoute tout de suite que seul un chrétien inspiré par Dieu peut faire ce choix intelligent. N'importe : on voit bien que pour lui il n'y a pas de contradiction irréconciliable entre la philosophie et l'Évangile; l'une est la préparation, l'acheminement vers l'autre ; la doctrine du Christ achève l'édifice commencé par l'esprit humain ; ignota illis superstruemus. De là procède une nouvelle méthode d'apologétique. Lactance passe en revue les auteurs chrétiens qui l'ont précédé, et juge leur œuvre insuffisante : Tertullien n'a fait qu'un plaidoyer; Minucius Felix n'a touché au christianisme qu'en passant; saint Cyprien s'attache trop aux Ecritures et pas assez à la raison, commettant ainsi un cercle vicieux; puisqu'il prouve la vérité du christianisme par des témoignages auxquels les seuls chrétiens ajoutent foi. Il faut réfuter le paganisme par des arguments que les païens ne puissent refuser d'admettre, c'est-à-dire, d'un côté par des démonstrations rationnelles, de l'autre par des témoignages empruntés aux païens eux-mêmes, prophètes, poètes ou philosophes. Aussi Lactance a-t-il soin de rejeter à dessein toutes les autorités bibliques ou évangéliques. Même pour les dogmes les moins philosophiques du christianisme, tels que la résurrection générale et le jugement dernier, il s'applique avec une sorte de coquetterie à ne s'appuyer que sur des autorités profanes. En un mot, il met au service d'une idée religieuse une méthode philosophique.Il y met aussi un talent oratoire et littéraire très remarquable pour l'époque. Saint Jérôme l'appelle « le Cicéron chrétien »; Lactance a été rhéteur avant d'être chrétien,comme presque tous les apologistes, mais s'en souvient plus qu'aucun d'eux. Il a surtout pour Cicéron un respect qui se traduit par une imitation fort adroite : il le rappelle par la pureté de son style, par l'ampleur et l'harmonie de ses périodes, par l'abondance de ses développements, par son art de présenter d'une manière claire et frappante les doctrines les plus obscures, de montrer l'intérêt vital des grandes questions philosophiques, par ses adjurations pathétiques, par son ironie, non point sèche et dure, mais spirituelle et pacifique en quelque sorte.Ces qualités apparaissent déjà dans le petit traité De opificio Dei, qui est une adaptation de la science naturelle à la religion, une explication de la physiologie au point de vue chrétien. L'auteur y décrit le corps humain, non en savant, mais pour démontrer par les merveilles de notre organisme l'existence d'un Créateur, et pour répondre aux théories sceptiques et pessimistes des épicuriens. Aux yeux de ces derniers, le monde en général, le corps humain en particulier, sont si mal faits qu'on n'y peut trouver la trace d'un dessein providentiel ; c'est le hasard aveugle qui a tout fait. Lactance, fort indigné par ces arguments impies, discute la théorie des atomes et l'hypothèse de la sélection avec beaucoup de pénétration, affirme et essaie de démontrer l'existence d'une finalité intelligente dans l'organisme humain. Il ne se dissimule pas les objections, tirées de ce qu'il y a dans l'homme d'imperfections, de faiblesses et de misères; mais il ne les juge pas suffisantes pour détruire la croyance en un Dieu créateur et bon. L'homme a moins de force physique que certains animaux : mais il a la raison, présent de Dieu, la raison qui crée le langage et les arts, et qui vaut mieux que la vigueur brutale. Lactance juge comme Pascal que « toute notre dignité consiste en la pensée ». Il prétend même, ce qui est une vue assez ingénieuse, que la faiblesse relative de l'homme fait sa grandeur. Plus fort, l'individu ne sentirait pas le besoin de s'unir à ses semblables, il resterait isolé, et ainsi serait moins homme. Fere jura omnia humanitatis quibus inter nos cohaeremus ex metu et conscientia fragilitatis oriuntur ; la sociabilité, qui est le signe distinctif de l'humanité, naît du sentiment de la faiblesse, et ainsi, jusque dans ce que nous avons de plus désavantageux, apparaît, quoi qu'en disent les épicuriens, la sagesse prévoyante de la Divinité.
Le livre des Institutions divines a beaucoup plus d'envergure que le De opificio Dei. C'est la première de ces « sommes» où toute la matière théologique se trouve rassemblée et qui vont alimenter le Moyen Âge. Avant Lactance, les apologistes ne traitent guère qu'un point particulier. Lactance prétend tout embrasser; son traité est un des mieux composés qu'il y ait dans toute la décadence latine. Le premier livre est consacré à démasquer l'erreur des religions païennes. L'auteur va du simple au composé, de ce que tout le monde reconnaît à ce qui fait l'objet du débat : il commence par établir contre les athées l'existence d'une Providence divine, puis résume dans une argumentation forte et serrée tout ce que ses coreligionnaires ont dit sur l'absurdité et l'immoralité des légendes mythologiques. Le second livre est plus original : Lactance y cherche à expliquer l'origine de l'erreur païenne. Des trois systèmes imaginés pour rendre raison de la mythologie, il rejette celui des stoïciens ou de l'allégorie; il combine les deux autres, celui des épicuriens ou évhéméristes, qui voient dans les dieux des hommes divinisés, et celui des platoniciens, qui expliquent tout par l'origine des démons. Au nom de ces deux doctrines fondues ensemble, il condamne le paganisme. Reste l'autre ennemi, la philosophie ou fausse sagesse. Si les philosophes sont plus intelligents que les païens dévots, ils sont peut-être plus loin de la vérité, parce qu'ils ne sentent pas le besoin d'une religion. C'est le sens religieux qui distingue l'homme de l'animal ; « le vulgaire est plus sage que les sages eux-mêmes, car s'il se trompe dans le choix du culte, il a conscience au moins de sa faiblesse » :
Sapientiores imperiti, qui, etiamsi errant in religione deligenda, tamen naturae suae condîcionisque merninerunt.

Les philosophes sont d'avance condamnés à échouer, puisqu'ils tentent par des moyens humains ce qui n'appartient qu'à Dieu. Lactance expose leurs contradictions avec une verve et une précision dignes, par endroits, des Pensées de Pascal. Chaque secte détruit toutes les autres, se invicem jugulant; mais elle-même est détruite à son tour, et ainsi périt la philosophie tout entière. Notamment, entre les dogmatiques et les sceptiques, il y a une opposition absolue parce qu'elle vient de la nature même de l'homme. « L'homme n'est ni Dieu, ni bête, ni apte à la science parfaite, ni voué à la complète ignorance » : Ut neque omnia te scire putes, quod est Dei, neque ornnia nescire, quod pecudis.
Puis, Lactance examine les diverses écoles; il s'emporte surtout contre l'épicurisme positiviste et impie ; mais blâme aussi l'orgueil des stoïciens, l'indifférence métaphysique de Socrate, le communisme ou le socialisme de Platon. D'ailleurs, indépendamment de leurs erreurs particulières, tous les philosophes sont à rejeter, parce que leurs écoles sont des sectes fermées à la masse, et parce que même les vérités qu'ils découvrent restent inefficaces, n'ayant pas la vertu surnaturelle qui seule peut changer le cœur de l'homme. Ainsi donc la religion n'est pas assez philosophique, ni la philosophie assez religieuse ; l'une répugne aux esprits cultivés, l'autre déconcerte la foule. Il faut les unir. Comme pascal, après avoir éliminé successivement les diverses solutions apportées par les religions et les philosophies et n'avoir laissé subsister que l'hypothèse chrétienne, Lactance donne les preuves historiques du christianisme. Ce n'est pas la partie la plus neuve ni la plus profonde de son Livre : saint Jérôme avoue que Lactance sait beaucoup moins prouver la vraie doctrine que réfuter la fausse. En revanche, dans les trois derniers livres, il esquisse une morale chrétienne plus intéressante, son esprit étant plus apte aux questions pratiques qu'aux discussions de pure théologie. Ici encore, il se borne à indiquer les grandes lignes du sujet. Partant de ce double principe, que la religion est la source de toute vertu, mais que cette religion est surtout morale, il reprend les théories des philosophes et les interprète ou les corrige au point de vue chrétien. Il fait la description de la justice, et à ce propos entame une discussion avec les sceptiques de l'école de Carnéade, trace le portrait de la véritable vertu en transformant très ingénieusement la fameuse définition du vieux poète Lucilius, modifie la doctrine d'Aristote sur les passions, celle de Platon sur l'immortalité de l'âme. Bref, il christianise la philosophie antique avec beaucoup d'adresse, et généralement avec beaucoup de bonheur.C'est encore ce genre de mérite qui fait l'intérêt du De ira Dei. Seulement l'auteur revient a une question plus strictement limitée, celle de la Providence. Sa thèse est un peu celle que Bossuet développera dans un de ses sermons, celle de la bonté et de la rigueur de Dieu. Elle est dirigée à la fois contre les épicuriens et les stoïciens. Les premiers prétendent que Dieu n'est accessible ni à la bonté ni à la colère. Selon Lactance, « un tel repos ne convient qu'au sommeil et à la mort » : quies aut somni aut mortis ; sa foi vive ne s'accommode pas d'un Dieu fainéant. Surtout, l'opinion épicurienne est destructrice de toute morale ; si l'homme n'a rien à craindre, il se livrera sans frein à ses passions. Quant aux stoïciens, ils attribuent bien à Dieu la bienfaisance, mais non la haine du mal qui en est la conséquence forcée. Ils sont peu logiques; Lactance les dépasse et, conformément à la tradition biblique et chrétienne, il affirme simultanément la bonté et la vengeance; on le retrouve toujours avec son désir de tout équilibrer, de ne sacrifier aucune des thèses contraires. Dans cet ouvrage, comme dans les Institutions, Lactance annonce l'intention d'écrire contre les sectes hérétiques. Il ne semble pas qu'il ait donné suite à ce projet. Il reste donc surtout un philosophe chrétien, un disciple de Platon et de Cicéron converti à l'Évangile. Son originalité consiste dans cette fusion d'éléments opposés. Il a cherché à donner satisfaction aux deux besoins de son époque, celui des intelligences supérieures qui veulent la lumière, et celui des foules qui veulent une foi surnaturelle pour les diriger et les consoler. Ou plutôt il a montré comment le christianisme remplissait cette double aspiration. Il s'est appliqué à sauver ce qu'il y avait de meilleur chez les moralistes païens sans compromettre en rien les droits de l'Evangile. Il y a réussi, par sa pondération mesurée et paisible. II a réalisé, plus complètement, plus harmonieusement que personne, l'union de la sagesse antique et de la religion nouvelle.

Notes  : 1. Caecilius (ou Caelius) Firmanius Lactantius, professeur de rhétorique à Nicomodie, précepteur de Crispus, fils de Constantin, mort pauvre et pieux. On a perdu son Banquet, son Itinéraire d'Afrique à Nicomédie (en vers), son Grammaticus, ses deux livres à Asclépiade, à Probus, à Severus, à Demetrianus. Le Phoenix, qu'on lui attribua, ne semble pas être de lui. On a identifié avec le De persecutione dont parle saint Jérôme le De mortibus persecutorum; écrit en 313 ou 314, publié en 1679 par Baluze d'après un manuscrit.de Paris (IX° s.), et portant le nom de L. Caecilius. Quant aux ouvrages certainement authentiques, ce sont: De ira Dei, De Spificio Dei; Institutions divines, en 7 livres et leur abrégé  ( I. De falsa religione ; II, De origine erroris ; III, De falsa sapientia ; IV, De vera sapientia; V, De justitia; VI, De vero cultu; VII, De vita beata, et l'Epitome Institutionum). Des dédicaces à Constantin et des passages à tendances manichéennes sont omis dans certains manuscrits, ce qui met en question et la date de l'œuvre et la parfaite orthodoxie de l'auteur.
- Manuscrits : en partie, différents suivant les ouvrages : bononientis et Sangallensis du VIIe s, ; fragments d'Orléans; plusieurs mss des VIIIe IXe s. ; nombreux mss. récents,
- Editions : édit. princeps, Subiaco, 1465; édit. de Bünomann, 1739; Brandt et Laubmann (Corpus de Vienne), 1895. consulter : Leuillier, Étude sur Lactance, 1846
 

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LACTANCE ET LE DE MORTIBUS PERSECUTORUM - Revue critique d'histoire et de littérature, publ. sous la dir. de MM. P. Meyer, Ch. Morel, G. Paris... [et al.] A. Franck, 1866-1875 : E. Leroux, 1876-1920 - t. LXXIV - octobre 1903

Lactance1 n'est guère étudié en France. M. Boissier, qui a fait des principaux écrivains du IVe siècle une si pénétrante analyse dans son livre sur la Fin du paganisme, ne s'est pas occupé de ce contemporain de Constantin. M. Duruy, dans l'Histoire des Romains, lui a consacré quelques mots dédaigneux, pour contester son autorité historique. Il faut remonter jusqu'aux cours déjà lointains de Mgr Freppel à la Sorbonne pour rencontrer une étude, nécessairement un peu arriérée, de Lactance. Aussi, en écrivant un gros volume sur celui qu'on a appelé, non sans quelque motif, « le Cicéron chrétien, » M. René Pichon a-t-il très opportunément comblé une lacune de notre littérature historique i. Si j'ajoute que son livre répond à toutes les exigences de l'érudition moderne, que la critique des textes y est faite avec la méthode la plus minutieuse, sans que la composition en soit pour cela moins claire, le sens littéraire moins fin, et le style moins élégant, on comprendra que le travail dont je me propose de résumer les principales conclusions ne mérite que des éloges. Sur Lactance lui-même nous savons peu de chose. Né en Afrique, il fut élève d'Arnobe, et lui succéda comme professeur. Appelé ensuite, sous Dioclétien, à occuper une chaire de rhétorique à Nicomédie, le peu de succès que son éloquence de rhéteur latin obtint dans cette ville toute grecque, et la misère où il tomba, le déterminèrent à chercher dans une autre voie la gloire et la fortune : il se fit écrivain. Il était déjà fort vieux lorsque Constantin l'appela en Gaule pour y diriger l'éducation de son fils Crispus. Au temps de son séjour à Nicomédie appartiennent sans doute ses ouvrages profanes, le Symposium, l'Itinéraire d'Afrique à Nicomédie, le Grammaticus, et probablement le premier en date de ses ouvrages religieux, le De opificio Dei. Selon toute vraisemblance, la rédaction définitive du plus important de ses écrits, les Divinae Institutiones, est du temps de son préceptorat, et peut se placer vers 307 ou 308. Aux années qui suivent appartiennent le De ira Dei, puis l'Epitome, édition abrégée des Institutiones. Si le De mortibus persecutorum a Lactance pour auteur, - ce que nous examinerons plus loin, -  ce dernier traité est, cela va sans dire, postérieur à 313.
M. Pichon a nettement marqué les nuances qui distinguent Lactance des apologistes latins qui l'ont précédé. Ceux-ci, Minucius Félix, Tertullien, saint Cyprien, Arnobe, sont africains comme lui. Avec le premier, sans doute, Lactance offre quelque ressemblance : ses livres ont la modération d'idées, le langage cicéronien, le ton de bonne compagnie, la philosophie conciliante de l'Octavius : mais ils dépassent par la profondeur du sens chrétien cet aimable et un peu superficiel dialogue. En revanche, l'écrivain toujours maître de lui-même, et sans aucun accent provincial, qu'est Lactance n'a point les éclairs, la robuste personnalité, la langue incorrecte et savoureuse, la verve désordonnée, mais si puissamment créatrice d'idées et de mots, qui caractérisent Tertullien : il n'en a pas non plus la morale intransigeante. Même avec saint Cyprien, qu'il met cependant au premier rang de ses admirations, Lactance offre peu d'affinités : il disserte abondamment, là où l'évêque parle en administrateur et en directeur d'âmes : il fait surtout appel à la raison, quand Cyprien invoque les arguments d'autorité et les textes de l'Écriture. Ce qui surprend davantage, c'est que Lactance ne marche point du tout sur les traces de son professeur Arnobe : son style limpide contraste avec le langage dur et contourné du vieux maître : au pessimisme amer, au pyrrhonisme désespérant, par lequel celui-ci s'efforce de miner toute base philosophique, afin de faire régner la religion sur des ruines, Lactance oppose un optimisme non moins systématique peut-être, mais autrement consolant, qui montre la foi accourant à l'appel de la raison, et la religion se superposant à la philosophie pour la compléter et la couronner, non pour la détruire. Laïque, converti probablement sur le tard, imbu d'une forte culture classique, riche de réflexions personnelles sur la doctrine chrétienne plutôt que d'une science très sûre de la théologie, n'ayant de l'Écriture sainte qu'une connaissance assez écourtée, et probablement de seconde main, Lactance est surtout un philosophe religieux. Il concilie ingénieusement le dogme et la philosophie, revêt de ce beau latin, dont on constate la renaissance au IVe siècle, les résultats de ses recherches, et les présente moins aux chrétiens déjà confirmés dans leur foi qu'à la masse flottante des gens intelligents et lettrés qu'il s'agit de détacher du paganisme pour les amener, persuadés et charmés, à la religion nouvelle désormais triomphante avec Constantin.
Dans plusieurs chapitres pleins d'idées et de faits, M. Pichon analyse l'œuvre apologétique de Lactance : le De opificio Dei, justification de la Providence divine par la contemplation des merveilles de la nature; les Institutiones, dans lesquelles l'auteur fait successivement le procès du paganisme et de la philosophie, résume l'histoire de la religion chrétienne, proteste contre les persécutions dont celle-ci vient d'être l'objet, expose la morale du christianisme, établit par la philosophie et par la révélation la réalité de la vie future ; le De ira Dei, démonstration contre les épicuriens du dogme de la Providence ; l'Epitome, qui est « comme une carte abrégée, très précise et très bien ordonnée, de toute l'œuvre de Lactance. » II y aurait grand intérêt à suivre M. Pichon dans l'étude si approfondie qu'il fait des sources religieuses et des sources profanes où a puisé Lactance, de l'influence exercée sur sa pensée par l'étude de Cicéron, des erreurs (dualisme, millénarisme) qui déparent ses écrits à tant d'égards excellents. Avec non moins de fruit lira-t-on les chapitres consacrés à la composition, à l'art oratoire, à l'expression chez Lactance. Je ne puis qu'y renvoyer, car j'ai hâte d'arriver à une partie de l'ouvrage qui intéresse de plus près les historiens, je veux dire à celle qui a pour objet le livre si contesté De mortibus persecutorum. Ce livre est ignoré des premiers éditeurs de Lactance. Il n'en existe qu'un manuscrit, qui passa de la bibliothèque de l'abbaye de Moissac, en Quercy, dans celle de Colbert, et est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale. Baluze y reconnut le De persecutione signalé par saint Jérôme dans la liste des ouvrages de Lactance, et le publia en 1679. Dès l'année suivante, on le réédita à Oxford, et depuis cette époque il eut de nombreuses éditions, soit seul, soit joint aux œuvres complètes de l'apologiste. Cependant l'attribution à Lactance du De mortibus fut presque aussitôt contestée. Le premier adversaire fut le bénédictin dom Le Nourry, éditeur lui-même du De mortibus en 1710. De nos jours, les avis sont partagés. Si des critiques comme Teuffel, Seeck, Schanz, attribuent le livre à Lactance, d'autres, tels que Bardenhewer, l'auteur de la Patrologie, ou Brandt, le dernier et récent éditeur de Lactance, le lui retirent. M. Pichon est un ferme tenant de la première opinion. Il faut avouer que les objections présentées contre celle-ci paraissent d'une extrême faiblesse. Les unes sont extrinsèques, et tirées du manuscrit lui-même. Les autres sont intrinsèques : on les trouve soit dans le style du traité, qui différerait du style des autres ouvrages de Lactance, soit dans l'impossibilité où aurait été Lactance de connaître les événements qui y sont racontés. Examinons les unes après les autres. Le manuscrit du De mortibus persecutorum commence ainsi : Lucii Caecilii incipit liber ad Donatum confessorem.... Dans la plupart des manuscrits de ses autres ouvrages, Lactance est appelé différemment : soit Firmianus Lactantius, soit Caelius Firmianus Lactantius. Le Nourry en conclut que le traité est d'un certain Lucius Caeecilius, et non de Lactance. Quand on connaît les habitudes des scribes antiques, on admettra facilement qu'entre Caelius et Caecilius la différence est médiocre. Mais il se trouve que plusieurs manuscrits soit des Institutiones, soit du De opificio Dei, soit du De ira Dei, soit de l'Epitome, portent aussi Caelius, et que des manuscrits des Institutiones donnent le prénom Lucius. L'objection tombe ainsi d'elle-même. Reste celle du titre. Saint Jérôme attribue à Lactance un traité De persecutione, tandis que celui qui nous occupe a le titre plus détaillé et plus précis De morlibus persecutorum. Mais encore ici la différence n'est pas très sensible. Les anciens n'étaient pas toujours fort exacts dans la transcription des titres. M. Pichon cite des manuscrits où le De opificio Dei est intitulé soit De opificio corporis humani, soit De divina providentia, soit De formatione hominis, etc. Si le De mortibus persecutorum que nous possédons était différent du De persecutione vu par saint Jérôme, probablement celui-ci l'eût cité ailleurs dans son catalogue d'auteurs et d'ouvrages chrétiens, car, tant pour l'intérêt du sujet que pour le mérite littéraire, ce n'était point un livre à passer inaperçu. « Or, dit M. Pichon, dans le catalogue du De viris illustribus on ne voit nul livre avec lequel on puisse l'identifier, si ce n'est le De persecutione ; nul auteur auquel on puisse l'attribuer, si ce n'est Lactance 2. »
L'objection tirée du style se réduit à ceci : « le style rapide, coupé, sec, souvent obscur à force de concision, qu'on voit dans le De mortibus persecutorum, » ne peut être du même écrivain que « les périodes vastes et majestueuses, sonores, simples, claires et même un peu prolixes, que Lactance a empruntées à Cicéron, » et qui se rencontrent dans ses autres ouvrages. M. Pichon fait observer avec raison3 que de semblables contrastes se remarqueront dans les œuvres de beaucoup d'auteurs célèbres; que la familiarité des Lettres à Atticus ne ressemble guère à l'éloquence apprêtée et solennelle du Pro Milone; que l'Histoire des Variations est écrite en phrases beaucoup plus courtes que les Sermons ou les Oraisons funèbres ; et qu'entre un livre écrit pour l'édification ou même pour la glorification des chrétiens, et dédié au confesseur de la foi Donat, comme le De mortibus, et un ouvrage composé en vue de païens lettrés, comme les Institutiones, la différence de but, de date, de public, explique très naturellement les différences du style4. Mais il va plus loin, et, après avoir reconnu ces différences, il fait remarquer, dans le De mortibus, « bien des développements oratoires où l'on reconnaît l'auteur des Institutiones. » Le même goût pour les citations classiques, surtout les citations de Virgile, se rencontre dans l'un et dans l'autre. Il convient d'ajouter que l'idée même du De mortibus, sa thèse alors nouvelle — car elle ne se trouve ni chez Minucius Félix, ni chez Tertullien, ni chez Arnobe — de philosophie historique, existe en germe, ou même est nettement exposée, dans les précédents ouvrages de Lactance. Cette thèse, c'est celle d'une Providence vengeresse, d'une « colère divine, » se manifestant non plus seulement à la fin des siècles, pour faire dans un jugement suprême la définitive séparation des bons et des méchants, mais dès ce monde, afin de punir par des châtiments temporels et sous les yeux des vivants les persécuteurs de l'Église. Le De mortibus la prouve par des exemples : les Institutiones l'avaient déjà posée en principe. On y lit des phrases comme celles-ci : « La vengeance qui suit toujours les persécutions est un puissant motif de croire5. » « Dieu a coutume de venger dans la vie présente les tortures de son peuple6. » Cette pensée se trouve plus développée dans l'Epitome, ouvrage un peu antérieur au De mortibus, mais appartenant cependant à la même période, au moment de triomphe qui suit la fin des persécutions : « Notre confiance n'est pas vaine, écrit Lactance ; de tous ceux qui ont osé attaquer Dieu, nous avons appris ou nous avons vu nous-mêmes la mort malheureuse : pas un n'est demeuré impuni : ceux qui n'ont pas voulu reconnaître le vrai Dieu à sa parole l'ont reconnu à leurs supplices7. » C'est, d'avance, tout le De mortibus. Des rapprochements de détail pourraient encore être faits entre ce traité et les Institutiones : ainsi, la dénonciation des aruspices qui décida Dioclétien à commencer la persécution est racontée avec les mêmes circonstances et presque dans les mêmes termes par l'un et l'autre livre, qui sont seuls à en parler8.On insiste, et l'on dit : Lactance, qui avait quitté Nicomédie vers 306 ou 307, n'a pu connaître tous les faits qui se passèrent en Orient depuis cette époque, et que raconte le De mortibus persecutorum. Il s'agit surtout des événements qui s'y sont déroulés entre 311 et 313, et sur lesquels, en effet, le De mortibus donne beaucoup de détails : l'édit de tolérance et la mort de Galère, la persécution de Maximin Daia, la guerre entre Constantin et Maximin. Pour répondre à l'objection, une hypothèse a été proposée : Lactance a pu revenir en Bithynie vers 311, et ainsi assister de près aux tragiques péripéties dont l'Asie romaine fut alors le théâtre. Je ne vois pas la nécessité de cette hypothèse. Bien ne prouve que le De mortibus ait été écrit tout entier à Nicomédie. Mettons à part les chapitres 1-6, relatifs à la fin des persécuteurs antérieurs au IVe siècle : pour cette partie, la plus brève de son livre, l'auteur a fait acte d'historien, non de témoin. A partir du chapitre 7 seulement, il parle de faits contemporains. Du chapitre 7 jusqu'au chapitre 24, c'est-à-dire de l'établissement de la tétrarchie à l'avènement de Constantin, période de temps comprise entre 292 et 306, l'auteur du De mortibus rapporte des faits qui se passèrent principalement à Nicomédie ou en Orient. Lactance résidait alors dans la capitale de la Bithynie. A partir du chapitre 24 jusqu'au chapitre 30, c'est-à-dire de 306 à 310, les événements principaux racontés dans le De mortibus, usurpation de Maxence, retraite de Maximien Hercule près de Constantin, mort de Maximien Hercule, se passent soit en Italie, soit en Gaule : c'est le moment où Lactance réside dans ce dernier pays. Les faits qui se déroulent depuis 310 jusqu'en 313, et remplissent les derniers chapitres de l'ouvrage, ont tour à tour ou simultanément l'Orient et l'Occident pour théâtre : le De mortibus donne des détails aussi abondants et aussi précis sur Galère et Maximin Daia, d'un côté, sur l'expédition de Constantin contre Maxence, la prise de Rome, la conférence de Milan, de l'autre. Comme l'écrivain n'a pu être à la fois en Orient et en Occident, il faut reconnaître que pour une de ces séries de faits il ne parle pas en témoin, ni même en voisin des lieux où ils se passèrent. M. Pichon fait très bien remarquer que « presque tous les faits relatés peuvent l'avoir été indifféremment par un spectateur ou par un historien absent, mais fidèlement renseigné9 » Si l'on relit avec attention le De mortibus, on s'aperçoit qu'il n'y a guère, dans tout le livre, que deux groupes de faits qui supposent un témoin oculaire : le commencement de la persécution, et les circonstances de l'abdication de Dioclétien, ne peuvent avoir été connus avec tous leurs détails que par un habitant de Nicomédie ; le récit minutieux des intrigues de Maximien Hercule en Gaule émane, selon toute apparence, d'un familier de la cour de Constantin. Il se trouve précisément que, en 303 et en 305, dates de la persécution et de l'abdication, Lactance était à Nicomédie ; en 310, date de la mort de Maximien, il était en Gaule. Une seule objection peut, semble-t-il, être opposée à ces raisonnements : c'est le soin avec lequel l'auteur du De mortibus note le jour où fut promulgué à Nicomédie l'édit de tolérance de Galère (c. 35), le jour où fut connue à Nicomédie la mort de Galère (c. 35), le jour où fut promulgué à Nicomédie l'édit de Milan (c. 48). « Nous croyons, dit M. Pichon, que cette façon de dater est relative, non pas à l'auteur, mais aux destinataires de l'ouvrage, à Donat et à ses coreligionnaires de l'Église de Nicomédie : c'est en se plaçant à leur point de vue, et pour leur permettre de se retrouver dans cette histoire un peu compliquée, qu'il insère ces données chronologiques10. » L'explication est peut-être bonne : on en pourrait aisément trouver d'autres. Lactance, qui écrit pour ses anciens amis de Bithynie, et dédie son livre à l'un d'eux, avait certainement des correspondants dans ce pays : c'est par eux qu'il a dû connaître une partie des événements qui s'y passèrent après que lui-même eut quitté l'Orient : rien de plus naturel que de le voir reproduire dans son livre des indications chronologiques que probablement ils lui ont fournies. En particulier, la promulgation de l'édit de Milan par Licinius à Nicomédie est un des faits principaux de l'expédition de cet empereur contre Maximin, et coïncide avec l'entrée victorieuse de l'allié de Constantin dans cette capitale abandonnée par son ennemi fugitif : un historien tant soit peu exact était obligé de donner ici une date précise. Il me semble, comme à M. Pichon, que l'on peut considérer comme démontrée, non pas l'authenticité du De mortibus persecutorum, — ce livre est incontestablement du IVe siècle, et ceux mêmes qui le retirent à Lactance se croient obligés de le donner à l'un de ses disciples, — mais bien l'attribution traditionnelle qui, sur la foi de saint Jérôme, lui reconnaît Lactance pour auteur. Mais une autre question se pose : quelle en est la valeur historique ? La conclusion très modérée de M. Pichon est que le De mortibus « apparaît comme une source historique à laquelle il serait dangereux de se fier absolument, mais qu'il serait aussi téméraire de négliger de parti pris11. » Le savant critique me semble même, dans les pages qui suivent, dépasser un peu cette conclusion, car, sur la plupart des points où Lactance est en contradiction avec d'autres écrivains, il incline à donner raison à Lactance. Ainsi, sur l'origine de la persécution, sur la part respective de Dioclétien et de Galère à ses commencements, sur l'exécution plus ou. moins étendue qu'elle reçut dans les États de Constance, il trouve le témoignage de Lactance préférable à celui d'Eusèbe. En ce qui concerne la part prise par Maximien Hercule à la révolte de Maxence, il préfère, de même, l'opinion de Lactance à celle d'Aurelius Victor.
Sur le mariage de Constantin avec la fille de Maximien Hercule, il suit Lactance plutôt que l'auteur du VIe panégyrique et que Zosime [chroniqueur byzantin du Ve siècle. Son Histoire nouvelle couvre principalement le IVe s. apr. J.-C. Il ne s'agit pas de Zosime de Panopolis qui semble avoir vécu au IVe s. apr. J.-C.]. Le récit donné par Lactance des tentatives de Maximien Hercule contre son gendre lui paraît plus complet que celui des autres historiens, et sa narration si curieuse de la mort de Maximien, qualifiée par M. Duruy de « conte des mille et une nuits, » lui semble au contraire d'une couleur locale très plausible. D'une manière générale, M. Pichon fait remarquer que, en dépit de l'animosité montrée par Lactance contre tous les souverains persécuteurs du IVe siècle, le jugement qu'il porte sur leur caractère et leurs mœurs s'accorde, le plus souvent, avec le portrait que tracent d'eux des écrivains païens comme Eutrope, Aurelius Victor et même Zosime : il eût pu ajouter que ce que dit Lactance de la folie partielle où tomba Dioclétien, des débauches de Maximien Hercule, est confirmé par le témoignage non suspect de l'empereur Julien12. Le point sur lequel la véracité de Lactance a été, dans ces derniers temps, le plus vivement contestée est sa version si dramatique de l'abdication de Dioclétien et de Maximien, selon lui arrachée aux hésitations larmoyantes du premier par une menaçante pression de Galère (c. 18). M. Duruy voit dans le récit de Lactance « une page de rhétorique que de complaisants écrivains ont prise pour une page d'histoire13. » M. Coen, M. Morosi, considèrent aussi la narration du rhéteur chrétien comme une œuvre d'imagination. J'ai fait observer ailleurs qu'au moment de l'abdication Lactance était encore à Nicomédie, qu'il devint ensuite le précepteur du fils de Constantin, et
qu'il peut avoir appris les détails de la scène, soit de quelqu'un de la cour, soit plus tard de Constantin lui-même, lequel, en 305, vivait au palais prés de Dioclétien14. M. Pichon estime le récit de Lactance « inacceptable dans sa forme outrée et romanesque, » mais pense qu'il « contient peut-être une part de vérité. » « On ne saurait guère, dit-il, ajouter foi aux menaces prétendues de Galère ni aux larmes de Dioclétien : mais que Dioclétien ait pressenti en son César un ambitieux et un rebelle, que celui-ci ait même fait entendre quelques murmures, que ses instances aient contribué à faire sortir du pouvoir un homme qui, d'ailleurs, n'y tenait plus guère, cela n'a rien d'incroyable15. » Au fond, Aurelius Victor, qui donne pour motif à l'abdication la peur que Dioclétien eut de « luttes intestines, » : intestinas clades, et « d'un désastre imminent pour l'État romain, » : quasi fragorem quemdam impendere.... status romani, insinue peut-être, dans des termes différents, la même chose que Lactance16.
On me saura gré de reproduire la conclusion définitive de M. Pichon, au sujet de la valeur historique du De mortibus persecutorum. « Le seul conflit important, dit-il, est celui qui s'élève sur les causes de l'abdication de Dioclétien : et encore il s'agit là d'un de ces événements obscurs qui prêtent à toutes les hypothèses et mettent en émoi toutes les imaginations. Partout ailleurs le témoignage de Lactance est, sinon absolument vrai, du moins précieux et curieux. Il y a des cas, assez fréquents, où l'on doit le préférer à celui des autres écrivains ; il y en a d'autres où l'on doit le rejeter ; d'autres enfin où deux ou trois versions sont également admissibles. On a eu tort d'exalter de parti pris au-dessus de tous les autres cet intéressant document ; on a eu tort aussi de le condamner a priori. Ce n'est pas l'unique dépôt de la vérité parfaite ; ce n'est pas non plus un tissu d'erreurs et de mensonges ; c'est une source historique qu'il est utile de consulter et nécessaire de contrôler, une source mêlée de vrai, de vraisemblable et de romanesque, une source historique comme les autres, ni plus ni moins17. »
M. Pichon eût peut-être insisté davantage sur l'exactitude et la précision du témoignage de Lactance, en certains points que celui-ci est seul à traiter avec détails, s'il avait connu une étude toute récente de M. J. Maurice. A la séance du 4 janvier 1903 de la Société des antiquaires de France, ce savant numismate a fait remarquer comment la confrontation de quelques textes du De mortibus avec les résultats désormais acquis de la classification chronologique des monnaies constantiniennes confirme les assertions de l'historien. J'emprunterai à ses dissertations un petit nombre d'exemples, ne pouvant les citer tous. Le chapitre 28 montre, en 308, Maximien Hercule essayant, à Rome, de détrôner son fils et associé Maxence, pour régner seul à sa place, puis, chassé par celui-ci, se réfugiant en Gaule près de Constantin. En 308, aucune monnaie de Maximien Hercule n'est plus émise à Rome ; on n'en frappe plus que de Maxence seul, tandis qu'au contraire Constantin, en Gaule, en fait frapper de Maximien. Le chapitre 42 rapporte que, en 311, après la mort de ce dernier, Constantin ordonna de renverser ses statues et de détruire ses images : précisément aucune monnaie de Maximien, qui aurait dû être honoré comme Divus si sa mémoire n'avait été condamnée, ne sort à cette date des ateliers de Constantin. Le chapitre 43 représente, en 312, Maximin Daia s'alliant avec Maxence contre Constantin, et Maxence prenant pour prétexte de la guerre la vengeance
à tirer de la mort de son père Maximien. La vérité de ce récit, dit M. Maurice, est confirmée par la comparaison des émissions monétaires des ateliers de Maxence avec celles des ateliers de Constantin. « On vient de voir que Constantin qui, pendant la vie de Maximien Hercule, avait émis ses monnaies, n'en frappa après sa mort aucune où il aurait été consacré comme Divus. Maxence fit le contraire ; il n'émettait plus de monnaies de son père. Maximien Hercule, depuis sa brouille avec lui en 308 ; après sa mort il fit émettre en quantité les monnaies commémoratives du Divus Maximianus Pater Augustus et du Divus Maximianus senior Augustus dans ses ateliers de Rome et d'Ostie. En consacrant sa mémoire comme Divus, il condamnait Constantin qui l'avait fait périr, et se préparait à la guerre inévitable comme s'il avait voulu venger la mort de son père. »
M. Maurice ajoute que Maxence fit frapper à Rome, en 311, des monnaies de Maximin Daia, qui sont une preuve de l'alliance de ces empereurs18. M. Maurice termine en disant que l'exactitude des récits du De mortibus, ainsi contrôlée par la numismatique, est un argument en faveur de l'attribution de ce livre à Lactance, puisque « nul n'était mieux placé que le précepteur de Crispus pour connaître la réalité des négociations engagées entre les empereurs et leur diplomatie. » C'est arriver par une voie nouvelle aux mêmes conclusions que M. Pichon.

PAUL ALLARD.
Notes
1 Lactance, étude sur le mouvement philosophique et religieux sous le règne de Constantin, par René Pichon, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, professeur au lycée Condorcet. Paris, Hachette, 1901, 1 vol. in-8 de xx-470 p.
2 P. 340.
3 P. 342-344.
4 Une comparaison plus frappante encore serait celle-ci : le style du célèbre
pamphlet de Chateaubriand, De Buonaparte et des Bourbons, ne ressemble
pas a. celui du Génie du christianisme ou des Martyrs.
5 Inst., v, 22.
6 Ibid., 23.
7 Ep., 48.
8 Instit., IV, 27; De mort. pers., 10.
9 P. 359
10 P. 360.
11 P. 362.
12 Julien, Caesares, éd. Hertiein, p. 405.
13 Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 617.
14 La Persécution de Dioclétien, 2e éd., t. II, p. 13, note 3.
15 P. 310.
16 Aurelius Victor, De Caesaribus, 39.
17  P. 383.
18 Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1903, p. 142-146.
 
 

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Lactance, Etude sur le mouvement philosophique et religieux sous le règne de Constantin, par René PICHON. Paris, Hachette, 1901. xx-470 pp. in-8.

M. Pichon a étudié dans Lactance le philosophe chrétien, l'écrivain classique, l'historien et le pamphlétaire politique. Lactance, philosophe et écrivain, est un Latin, je dirais un Romain s'il n'était pas né en Afrique (ce qui prouve qu'il n'y a pas de littérature « africaine »). Sa philosophie est une sorte d'éclectisme, de juste milieu; il essaie de concilier les diverses doctrines, et, tentative plus hardie et plus significative, de compléter la philosophie par le christianisme. On pourrait objecter que telle est la tendance de tous les apologistes. Mais on n'a qu'à comparer Justin avec Lactance pour voir combien le professeur grec de Rome peut différer du professeur latin de Nicomédie. Justin est sincèrement chrétien ; en même temps il reste tout entier philosophe, et lors même qu'il expose la doctrine du Verbe, il semble qu'elle n'est pour lui qu'un système, plus parfait sans doute, mais ne différant que d'un degré des systèmes profanes. On a pu prétendre qu'il avait réduit le christianisme à une philosophie et qu'il était demeuré païen. Paradoxe, sans aucun doute ; mais que ce paradoxe ait été possible, c'est un signe. Justin s'adresse surtout à l'intelligence, à la raison sage, oswjrwn logoV. Lactance, au contraire, reproche à la philosophie de n'être pas religieuse. Le fait de distinguer et d'opposer philosophie et religion est à lui seul d'une portée décisive : Justin s'acharne à brouiller les deux objets, à montrer que les philosophes sont des prophètes et les prophètes des philosophes. Lactance fait à l'idée de Dieu une place prépondérante. S'il est médiocre théologien, comme déjà saint Jérôme le lui reprochait, il ramène cependant le regard de l'homme de la terre vers le ciel. Sa morale est religieuse par la place donnée à la charité, si différente de la fraternité ou de la solidarité philosophique ; par le rôle assigné à la vie future, qui réparera les injustices de la vie présente ; par la doctrine des passions. En ce dernier point, Lactance se sert ingénieusement du christianisme pour étayer une de ces solutions moyennes si conformes à l'esprit pratique des Romains : il est vain de vouloir supprimer les passions avec les stoïciens, ou de vouloir les maintenir avec Aristote dans une mesure difficile à fixer et facile à franchir; il faut les diriger, en ramenant à Dieu les inclinaisons. de notre nature. Il est d'ailleurs remarquable que le rôle attribué à l'idée divine va croissant en importance d'un ouvrage à l'autre. Le De opificio Dei est une apologie de la Providence par la description de l'homme, de son corps et de ses facultés. L'essai reste timide et ne dépasse pas beaucoup le déisme d'un Cicéron. Dans  les Institutions, Dieu, Père et Christ, gouverne le monde avec justice et miséricorde. Mais en face de Dieu, se dresse le démon. Ce qu'on a appelé, non sans exagération, le dualisme de Lactance rétrécit toutefois l'action divine. Dans l'Epitome, les considérations rationnelles et les citations des philosophes cèdent le pas aux maximes évangéliques. et aux citations de la Bible. M. P. conclut que l'Epitome s'adresse à des lecteurs chrétiens, à la différence des Institutions écrites pour les païens. C'est vraisemblable. Mais il paraît aussi que Lactance, au moment pu il écrit l'Epitome, a, pénétré plus avant la doctrine et la pratique du christianisme. Il a suivi le mouvement qui s'accélère après l'édit de Milan elle triomphe de Constantin et qui précipite le monde vers la religion nouvelle. Ses lecteurs sont devenus plus chrétiens et chrétiens en plus grand nombre. Lui aussi a progressé dans la même voie avec ses contemporains. Le De ira Dei, antérieur ou postérieur à l'Epitome, en tout cas postérieur aux Institutions, est une synthèse des idées de Lactance. Mais cette synthèse a un caractère particulier. L'idée de la Providence était souvent énoncée et développée, mais elle était comme dissoute avec d'autres idées dans les sept livres des Institutions. Dans, le De Ira, Lactance la dégage, la fortifie, la montre dans toute son ampleur et. l'oppose à l'épicurisme, au système qui, du moins par les esprits ordinaires, pouvait être considéré comme le plus opposé a l'idée d'une religion. Cependant la Providence n'est pas complète sans la justice divine. Sans perdre son optimisme d'homme modéré, Lactance finit par écrire sur la colère de Dieu, après avoir débuté dans le finalisme indéterminé du De Opificio. Il n'est pas inutile de marquer, plus nettement peut-être que M. P., ces étapes de la pensée de Lactance. Cependant, même dans le De ira, l'auteur chrétien ne va pas jusqu'aux extrémités de Tertullien et de Commodien. Il semble pratiquer dans le christianisme la maxime d'Horace : Insani sapiens nomen ferat, aequus iniqui, ultra quam satis est virtutem si petat ipsam. Cette modération est le trait distinctif de Lactance parmi les avocats du christianisme. D'autres caractères de sa pensée et de son talent montrent en lui le continuateur de la tradition latine : la préférence donnée aux questions morales et pratiques, la préoccupation de l'intérêt social, la défense de la propriété, la condamnation de l'ascétisme et des autres doctrines contraires à la prospérité de l'Etat, l'éclectisme philosophique, le goût de l'ordre et l'esprit patricien. Le plan des ouvrages est clair et bien construit et cette entente de l'architecture se retrouve dans chaque partie, jusque dans chaque phrase. Le style est périodique, animé, harmonieux. Il est peu coloré, comme il convient à une discussion plus oratoire que poétique. Les métaphores sont rares et prises généralement dans le droit ou la vie militaire. Dieu, par rapport à nous, est un père de famille romain, pater familias, à la fois bon et juste. Le Verbe est un fils associé par son Père à l'administration de la maison. Lactance est millénariste et répète les prédictions apocalyptiques. Mais dans ces peintures, plus orientales que classiques, ce qu'il met en relief, c'est l'échec subi par la morale, la disparition de la Justice, le triomphe de la force et de la violence. Le roi, précurseur de l'Antéchrist, est surtout pour lui coupable d'usurpation et de tyrannie; l'apologiste flétrit comme un orateur républicain son pouvoir personnel et son mépris des lois. Dans le temps où Dioclétien, puis Constantin, essaient de rendre à l'Empire des lois, une direction et une administration, Lactance est donc bien le défenseur qui convenait au christianisme. Une aristocratie surgit ou se relève, qui, dans un Etat rendu à la paix, va chercher à renouer les vieilles et solides traditions. Elle sera dans les villes le dernier refuge du paganisme. Si une apologie avait quelque chance d'être écoutée par cette société cultivée, dédaigneuse et étroite, ce devait être celle de Lactance. Par ses goûts, par son éducation et par le tour de son esprit, le précepteur impérial répondait aux besoins du temps. Tout cela est très bien indiqué par M. P. dans une série de chapitres sur la mythologie, la philosophie profane, le dogme chrétien, la morale, les sources religieuses, les sources profanes, l'inspiration cicéronienne, l'art oratoire, l'expression. Il a ainsi épuisé les aspects sous lesquels il était possible de considérer les œuvres de Lactance. Chacune de ses descriptions, chacune de ses conclusions est accompagnée de références et de citations. Le travail est « exhaustif » et ne sera pas recommencé. Deux questions obscures se posent quand on étudie Lactance, celle des « interpolations » et celle de l'Épitome. Dans les Institutions, certains manuscrits donnent en tête des livres I et VII des dédicaces à Constantin que d'autres n'ont pas et qui paraissent difficiles à accorder avec d'autres passages. De plus, les mêmes manuscrits ont, à l'exclusion des autres, dans les Institutions et le De opificio trois dissertations théologiques où sont opposés Dieu et le diable, le bien et le mal. C'est ce qu'on a appelé le dualisme de Lactance.Pour M. Brandt, le méritant éditeur de Lactance, les cinq morceaux sont des interpolations. Pour M. P., ils sont authentiques; les livres des Institutions ont été publiés successivement, ce qui explique le désaccord des deux dédicaces; les mss., qui n'ont pas les cinq morceaux, représentent une édition expurgée, dont l'auteur pourrait être Lucifer de Cagliari. M. P. a bien réfuté l'hypothèse de M. Brandt. Mais il aurait peut-être dû examiner plus longuement celle de deux éditions données par Lactance lui-même. Elle ne serait pas insoutenable à propos d'un auteur qui a passé sa vie à se résumer ou à se développer. M. Pichon, en revanche, a bien raison de montrer (p. 119) la différence entre le « dualisme » de Lactance et le manichéisme. L'idée de la lutte du bien et du mal, de Dieu et du démon, a été amplifiée par le rhéteur chrétien. Il faut mettre l'exagération sur le compte d'un procédé littéraire. La Psychomachia de Prudence s'inspire d'un thème qui n'est pas fort différent. L'attribution du De mortibus persecutorum a pour principal fondement saint Jérôme qui donne à Lactance un De persecutione. Le manuscrit retrouvé par Baluze porte seulement : Lucii Cecilii. La différence des noms n'a pas d'importance pour qui connaît le peu de soin des anciens et des copistes en pareille matière (L. Caelius Lactantius). Les principales difficultés viennent du caractère de l'écrit et des voyages de Lactance. La première est très bien résolue par M. P. Elle rappelle la thèse soutenue sans succès par M. Bruston, il y a quelques années. II admettait l'authenticité de toutes les lettres d'Ignace d'Antioche, sauf de l'Épître aux Romains, à son avis trop violente et trop passionnée. De telles appréciations sont toujours sujettes à révision. II suffit de préciser le but et les circonstances des ouvrages pour s'assurer qu'un écrivain n'a pas toujours le même ton. M. P. fait plus. Il prouve que le De mortibus appartient à la même ligne que les écrits certains de Lactance et qu'il complète la physionomie de l'auteur. L'autre difficulté se fonde sur la présence de l'auteur à Nicomédie lors des événements racontés. Or, M. Brandt croit que Lactance était alors en Gaule. M. P. montre qu'il suffit que l'auteur du De mortibus fût à Nicomédie en 302 et en Gaule en 310. Or, Lactance a dû quitter Nicomédie pour la Gaule entre 306 et 308. Les événements postérieurs survenus en Orient, dans la mesure où ils sont racontés dans le De mortibus, pouvaient facilement être connus d'un personnage qui résidait à la cour de Constantin. Ces deux discussions font le plus grand honneur à la méthode prudente et à l'esprit lucide de M. P. L'argumentation est d'une aisance et d'une clarté que ne sauraient trop admirer ceux qui ont lu les dissertations de M. Brandt et qui savent combien les questions sont complexes et combien est embrouillée la succession des faits aux débuts du IVe siècle. Sur l'attribution du De mortibus, M. P. établit une étude de Lactance, historien et pamphlétaire, la troisième et dernière partie de son livre. C'est peut-être la plus intéressante et la plus neuve. Malheureusement je, ne puis que la signaler à la fin de cet article déjà long. Dans un appendice, M. P. écarte comme non authentiques les énigmes de Symphosius et le De passione Domina et comme non chrétien le De ave Phoenice.

P. 92 : « Quod si exstitisset aliquis qui ueritatem sparsam per singulos (philosophos)... diffusam colligeret inunum..., is profecto non dissentiret a nobis (Inst. VII, vii, 4) ». « Un pareil éloge de l'éclectisme est plus d'un disciple de Cicéron que d'un théologien. » Sans doute, mais il est dans la tradition apologétique; cf. le logoV spermatikoV de JUSTIN, Apol., II, XIII, 3, etc. — P. 122 : M. P. a tort de voir une nouveauté dans la méthode de Lactance, qui rapproche les prophéties et la vie de Jésus. Voy. encore JUSTIN, Apol. I, xxxii suiv. et tous les écrivains chrétiens. — P. 139, la théorie des trois états de la nature humaine n'est pas spécifiquement « janséniste ». — P. 148 : il est très curieux de voir Lactance, malgré son tempérament de Latin, condamner la guerre et la conquête. Cet humanitarisme est différent du « civilisme » de Cicéron. Il fallait montrer qu'il est conforme à une certaine tradition chrétienne. — P. 187. Tertullien, Cyprien, Lactance, tous sont élèves de l'école et, dans des voies diverses, suivent les modes et les traditions qu'impose la rhétorique. — P. 197, n'est-il pas bien exagéré de placer Juvencus dans la lignée de Tibulle, de Louis Racine et de Delille ?— P. 205, la substitution de Deus à Dominus n'est pas sans importance, puisque Deus désigne le Père, et Dominus, le Fils. — P. 281 : M. P. compare le système de divisions et subdivisions employé par Lactance au procédé de Bourdaloue. Mais le système paraît chez Lactance superficiel et extérieur à la pensée; chez Bourdaloue, c'est la pensée elle-même qui s'approfondit et se découvre par les coups de sonde successifs du dialecticien. Voy. l'article récent de M. Brunetière (Revue des deux mondes, 1er août 1904) où ce point est admirablement mis en lumière, à côté d'idées moins indiscutables. Cependant la méthode est trouvée. J'ajoute que c'est la méthode des Exercices d'Ignace de Loyola, la méthode de l'oraison mentale. — P. 314 : conclusion d'une étude très satisfaisante de la langue de Lactance. En somme, Lactance est un classique, mais il n'est pas un cicéronien exclusif; il ne distingue pas, avec la précision d'un grammairien moderne, la langue des discours de Cicéron et celle de Salluste, de Tite-Live ou des poètes du temps d'Auguste. Par contre, il réagit tant qu'il peut contre la corruption de son temps. —P. 331 : M. P. a très bien étudié la métrique de Lactance. Il signale un fait intéressant : l'existence de cadences d'hexamètre, soit dans un mot final de cinq syllabes, soit dans des groupes rejetés par les poètes soigneux (avec coupe ou élision irrégulière). De mon côté, au cours de lectures, j'en ai observé de nombreux exemples dans la prose des derniers siècles. Il y a là un point important et qui vaudrait la peine d'être étudié de plus près. Comparez le rythme du cursus planus : comitétur honéstas. Le passage de la cadence métrique, à la cadence rythmique a pu se faire par des finales prosodiques comme non-abolentur, torti moriantur, fraccipitata est (dans le De mortibus).

Le livre de M. Pichon est très consciencieux. Il l'est presque trop. Les longues analyses donnent à l'exposition un caractère un peu gris et abstrait. Mais le défaut était inévitable. Quand il est possible, M. Pichon le rachète par d'excellentes pages de critique littéraire, sur le rôle de la métaphore dans l'éloquence (p. 315), sur l'effet que produit la variété des tons (p. 305), sur l'originalité historique du De mortibus (p. 425), etc. L'ouvrage n'est pas seulement d'un érudit pénétrant et informé; il est d'un homme de goût et qui sait écrire.
 

Paul LEJAY.


Sur le poème du Phénix :

M. Carlo PASCAL ajoute de nouveaux arguments à ceux que l'on a de douter de l'origine chrétienne d'un poème attribué à Lactance, De ave phoenice (Note lue à l'Académie de Naples; Naples, 1904; 23 pp. in-8). Il montre, par des citations de Sénèque, que l'on doit être très prudent en affirmant le caractère chrétien de certaines expressions. L'allégorie du Phénix est ici d'inspiration stoïcienne. Le feu éternel détruit tout et fait tout renaître. C'est ce qui explique la place occupée par Phébus et le Soleil dans ce poème. Le Phénix est le monde qui meurt et revit tour à tour. Le rapport du poème avec Claudien est assez obscur. L'hypothèse la plus simple est l'emploi d'une source commune. On ne peut dire s'il est, ou non, l'œuvre de Lactance païen. Dès le temps de Grégoire de Tours, il est cité sous son nom. - P. L.
 

René Pichon, Lactance : Étude sur le mouvement philosophique , et religieux sous le règne de Constantin. Paris, Hachette, 1901 » 1 vol. in-8° de xx-470 pages.

Il se pourrait que, de quelque temps, on ne s'occupât plus guère de Lactance : c'est un personnage de troisième ordre, et le livre que vient de lui consacrer M. Pichon semble épuiser la matière. Consciencieusement élaboré, clairement composé, élégamment écrit, ce livre méthodique examine et résoud tous les problèmes que pose l'histoire de Lactance; l'auteur résume d'abord le peu que nous savons de sa biographie, puis il étudie, en trois parties, le Philosophe chrétien1, l'Ecrivain classique2, l'Historien et le pamphlétaire3. Les deux dédicaces à Constantin sont authentiques; elles s'expliquent, sans doute, par ce fait que les Institutions divines ne furent pas publiées en une fois; les Institutions furent composées entre 308 et 313; les manuscrits où manquent, en même temps que les dédicaces, certains passages accusant un dualisme peu orthodoxe, dérivent, sans doute, d'une révision faite au IVe siècle, peut-être par Lucifer de Cagliari, et qui visait à accorder le texte de Lactance aux idées qui prédominaient alors ; le De mortibus persecutorum, au contraire de ce que veulent Brandt et Bardenhewer, est l'oeuvre de Lactance, dont les idées s'y retrouvent et dont le caractère n'était naturellement pas inaccessible à la plus légitime indignation. Je me rallie très volontiers à ces conclusions proprement critiques de M. Pichon. Si justes qu'elles soient, elles ont pourtant moins de prix, à mes yeux, que le corps même du livre : je signale, comme particulièrement attrayants et curieux, les chapitres qui traitent de l'apologétique (I, 1), ou de la littérature chrétienne avant Lactance (II, 1), ceux qui déterminent les sources religieuses ou
profanes (II, 2, 3, 4) où il a puisé; ceux qui analysent ses idées (I, 2, 4, 5) ou son style (II, 5-7). Me sera-t-il permis d'ajouter que je regrette un peu ce que la composition du livre a d'artificiel ? Ce n'est pas dans la première partie, consacrée au philosophe, à ses idées, à sa méthode, que l'auteur étudie les origines de sa pensée; les chapitres II, III et IV de la deuxième partie auraient dû trouver une place dans la première. — Pourquoi n'avoir tracé, nulle part, un portrait en pied de Lactance ? Les éléments en sont partout épars, très nettement dessinés : ils n'ont jamais été réunis. Le rapport de Lactance à Firmicus Matemus (ou l'auteur, quel qu'il soit, du De errore profanarum religionum) n'est pas déterminé. Lorsque M. Pichon parle des relations de Lactance et de Constantin, il ne dit rien de la loi De alimentis quae inopes parentes de publico peteredebent : l'exposé des motifs semble inspiré de Inst. div., VI, 20. Voici qui est plus grave : M. Pichon parle souvent du christianisme primitif et du christianisme des IIIe et IVe siècles : il semble toujours faire abstraction des Grecs. Le sous-titre de son livre est inexact : aux mots « Étude sur le mouvement philosophique et religieux sous le règne de Constantin », M. Pichon devait ajouter chez les Latins. Car où M. Pichon parle-t-il de l'arianisme et du néo-platonisme, « mouvements philosophiques et religieux, » si je ne me trompe, contemporains de Constantin ? Page 447,au début de sa conclusion, M. Pichon écrit (après Lactance) : « l'effort de la pensée chrétienne a été tourné ou bien vers la dépossession et la spoliation complète du paganisme, ou bien vers la réfutation des hérésies; » et M. Pichon ne cite en note que des écrivains latins; au début du IVe siècle, le christianisme est pourtant un phénomène presque exclusivement oriental et grec. M. Pichon dira-t-il que Lactance ignore et méprise les Grecs, qu'il ne cite jamais Justin ni les Apologistes ? (P. 34, 213.) La conclusion qu'il tire de ce fait l'a porté à s'exagérer le rôle de Lactance, si modeste qu'il le conçoive (p. 456) : Lactance n'est pour rien dans la fusion de l'hellénisme et du christianisme, qui est l'oeuvre, naturellement, des chrétiens grecs. Sur un point précis, l'ignorance du mouvement grec a privé M. Pichon de lumières qui ne lui eussent pas été inutiles. Pages 85-86, 119-120, 307, sq., 430, il nous parle du rôle que les miracles et les oracles païens jouent dans l'apologétique de Lactance ; un rapprochement s'imposait ici : Porphyre, son contemporain, entend démontrer la supériorité de l'hellénisme sur le christianisme par l'argument proprement religieux, je veux dire les miracles. Si, à l'entendre, le christianisme est une religion fausse, ainsi que l'établit la critique historique, de vrais miracles attestent que le paganisme est la religion vraie : ces miracles, ce sont les oracles que, de tout temps, ont rendus les dieux; et Porphyre les recherche, et Porphyre les recueille dans l'ouvrage qu'il intitule La philosophie d'après les oracles. Lorsque Lactance nous démontre donc, quelques années après, la divinité du Christ par les oracles sibyllins, n'est-il pas permis de penser que nous lisons ici une réponse topique à la polémique des Platoniciens ? Noter que Inst. div., IV, 13, 2, Lactance cite un oracle d'Apollon de Milet, emprunté, sans doute, à Porphyre; que Lactance et Porphyre ont vécu à Nicomédie; que Hiéroklès, le continuateur de Porphyre, est, personnellement, visé par Lactance; que l'autre philosophe, également visé par notre auteur est, très vraisemblablement, Porphyre lui-même : M. Pichon le nie (p. 5, n. 3), en passant sous silence La philosophie d'après les oracles. Porphyre a été souvent attaqué par les chrétiens, sinon par Macaire, du moins par Méthode, Eusèbe, Apollinaire, saint Augustin, saint Jérôme, saint Cyrille, Théodoret et Philostorge : il eût été bon de comparer ces réfutations, dans la mesure où la chose est possible, avec celle qu'écrivit le « Cicéron chrétien » des humanistes. Il y a là une lacune4; je crois pouvoir dire que c'est la seule; elle n'ôte rien à la solidité et à la valeur5 de l'ouvrage de M. Pichon. Mais quand donc verrons-nous tomber ces cloisons étanches qui isolent des contemporains, selon qu'ils sont païens ou chrétiens, latins ou grecs ? Quoi de plus arbitraire et de plus inintelligible ?

ALBERT DUFOURCQ.


1. I. L'apologétique avant Lactance (Minucius Félix, Tertulien, Cyprien, Arnobe).—11. Les débuts de Lactance (le De opificio Dei). — III. lactance et la mythologie (comment il l'attaque). — IV. Lactance et la philosophie profane (comment il l'utilise). — V. Lactance et le dogme chrétien. — VI. Lactance et la morale chrétienne. - VII. Les derniers ouvrages de Lactance (Epitome; De ira Dei).
2. I. La littérature chrétienne avant Lactance.—II. Les sources religieuses de Lactance. III. Les sources profanes de Lactance. — IV. Lactance et Cicéron.—V. La composition chez Lactance. — VI. L'art oratoire chez Lactance. — VII. l'expression chez Lactance.
3. l'authenticité du De mortibus persecutorum. — II. Sa valeur historique. —III. Sa valeur politique et religicuse. — IV. Sa valeur philosophique. - V. Sa valeur littéraire.
4. M. Pichon passe de même, trop rapidement (p. 449-450) à mon gré, sur les rapports de Lactance et d'Eusèbe : il y a là toute une série de questions qu'il eût fallu approfondir. Une traduction allemande de la Théophanie vient de paraître.
5. On y rencontre parfois des appréciations qui surprennent le lectcur sérieux. P. 200: « Saint Paul est, de tous les autours sacrés, le moins exclusivement hébraïque, celui avec lequel l'esprit gréco-latin a, naturellement, le plus de contact » (sic). — P. 451, tout un petit développement sur « le Moyen Âge » « mystique », prenant « la rnonachisme pour idéal », etc... dont, sans grand malheur, on pourrait faire l'économie. P. 55. « Au début du IVe siècle, la propagande dans les classes instruites s'impose absolument. » Origène est mort en 254 et Plotin vers 270. — P. 414. Au rebours de ce que croit M. Pichon, suivant, du reste, l'opinion commune, je tiens que, jusqu'au début du IIIe siècle, l'État romain a protégé les chrétiens contre les foules : les crises que l'on signale sont accidentelles ou locales; elles sont, dans tous les cas, très différentes de la lutte à mort engagée par l'Empire contre l'Église, dés le temps de Septime-Sévère. - Peut-on dire (p. 460) sérieusement, à moins de biffer de l'histoire les Cappadociens et tous les représentants de la tradition origéniste : « Au IIIe et au IVe siècle .., Lactance est peut-être celui...qui réalise le plus complètement, le plus harmonieusement, la pénétration réciproque de la sagesse classique et de la foi chrétienne » ? Dans le monde antique, M. Pichon semble toujours ne voir que Rome; dans le monde chrétien, que les églises latines.
 

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1- L. Caeli Firmiani Lactanti opera omnia ; accedunt carmina eins quae feruntur et L. Caecilii qui inscriptus est de Mortibus persecutorum liber. Partis II, fasc. II. L. Caecilii qui inscriptus est de Mortibus persecutorum liber vulgo Lactantio tributus ; recensuerunt Samuel BRANDT et Georgius LAUBMANN ; Indices confecit Samuel BRANDT. (Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum editum consilio et impensis Academiae litterarum Caesareae Vindobonensis, vol. XXVII, II, 2). Vindobonae. Pragae.F. Tempsky ; Lipsiae, G. Freytag; MDCCCLXXXXVII Pp. i-xxxvi, 169-568.
- Lucii Caecilii liber ad Donatum confessorem De Mortibus persecatorum
vulgo Lactantio tributus; edidit S. Brandt. Pragae, Vindobonae, Tempsky; Lipsiae, Freytag; MDCCCLXXXXVH. iv-5o pp. in-8
- S. BRANDT. Uebert die Enstehungsverhaeltnisse der Prosaschriften des Lactantias und des Buches de Mortibus persecutorum (Sitzungsberichte der kais. Akademie der Wissenschaften in Wien, ph. hist. Classe, Bd. CXXV. vi). Wien, 1891, F. Tempsky. 138-pp. in-8.

2. L. Caeli Firmiani Lactanti Opern omnia, accedunt carmina quos feruntur et L. Caecilii qui inscriptus est de mortibus persecutorum liber recensuerunt Samuel BRANDT et Georgius LAUBMANN. Pars 1 : Divinos Institutiones et
Epitome divinarum Institutionum ; recensuit S. BRANDT. Vindobonae et Pragae, Tempsky; Lipsios, Freytag, 1890, cxviii-761 pp. in-8. {Corpus..., vol. xix).

3. Vol. XXVII : L.Caeli Firmiani Lactanci opera omnia. Partis II, fasc. l : Libri de Opificio dei et de Ira Dei, carmina, fragmenta, ueterum de Lactantio testimonia; Edidit Samuel BRANDT. 1893, LXXXII- 105 pp. Prix: 6 m. 40.

I. L'édition de Lactance, maintenant achevée, est une des parties les plus réussies du Corpus de Vienne. Si parfois nous avons dû montrer quelque sévérité pour tel ou tel volume de la collection, nous ne pouvons que faire des éloges de l'oeuvre considérable de M. Samuel Brandt. Comme complément de toute l'édition, ce fascicule nous apporte sept pages d'additions et de corrections, qui témoignent de l'activité et de la conscience montrées par l'éditeur jusqu'à la dernière minute, et cinq tables , alphabétiques : auctorum, expilatorum et testium, nominum et rerum, verborum rerumque grammaricarum notabilium, index graecus. Lactance n'est pas seulement un écrivain intéressant de la décadence latine et un théologien ; ses œuvres ont pour les philologues une grande importance à cause des débris qu'il nous a conservés des doctrines anciennes. On voit par suite quels services vont rendre ces tables minutieuses et exactes. Du texte, il ne restait à publier que le De mortibus persecutorum. On sait que cet opuscule ne se trouve plus que dans un ms.. de Moissac (B. N. lat. 2627). La nouvelle édition donne d'une manière que l'on peut considérer comme définitive, toutes les particularités de ce ms. La première page offrait des difficultés spéciales qui n'avaient pas encore été complètement levées depuis Baluze. Outre les données acquises par ses prédécesseurs, M. B. a utilisé une copie du ms. faite pour l'Académie par André Laubmann, la photographie des deux premières pages, enfin un fac similé de la première page exécuté par M. Omont. Le résultat de ce multiple examen a été le déchiffrement complet de la première page sauf en un point où l'on ne peut plus rien lire. Le ms. est du XIe siècle avancé. Si la paléographie ne conduisait pas à cette conclusion, le tableau des particularités orthographiques donné pp. xiv-xv suffirait à ne pas faire remonter plus haut cette copie (ci pour ti très souvent, e pour ae et oe, erreur dans l'attribution de l'e cédillé quand il y a e et ae dans le même mot : seuiaebant avec e cédillé deuxième, nichil).
M. B. a rendu justice aux précédents éditeurs. On trouvera dans sa préface une description exacte de leurs travaux et dans son annotation la plupart de leurs conjectures. Le reste est facile à trouver, grâce à l'abondante annotation de l'édition de Bauldri où M. B. a eu raison de le laisser. M. B publie pour la première fois complètement les émendations de Bentley découvertes à Londres par Zangemeister. Enfin M. B. a contribué pour sa part à la correction du texte. Voici ses principales conjectures ; c. 3, 8 ante imperium Christi ; 19, 3 incipit senex ; 27, i Herculius... cogitare coepit illum... susceptis inimicitiis... esse venturum... et urbe munita et rebus omnibus diligenter instructa ; 28, 4 tanquam Superbus alter exactus (sans est) ; 29, i profectus est-, 31, 2 securem aiteram iis inflixit; 33, 7 odor it non modo; 38, i nisi caecam et effrenatam; 38, 6 barbarorum seruitutem; 40, i praesidi Bythiniae ; 40, 3 eum cum praesidio; 44, 7 cumque conspiceretur ; 44, 9 sed manus Dei; 49, 6 sicutii qui ter quentur;50, 3 se immiscuerat ; 50, 4 item Seueri filium; 50, 5 in omnia Maximiani bona... se cedere ; 52, 4 diurnis nocturnisque precibus ei supplicemus.

La petite édition du De Mortibus reproduit la grande avec une annotation critique très sommaire et une table des noms propres. La préparation du travail avait été commencée par M. Georges Laubmann. Mais d'autres occupations retardèrent l'éditeur qui finit par transmettre ses notes à M. Brandt, et c'est celui-ci qui a terminé l'édition d'accord avec son collègue. Ces circonstances expliquent pourquoi elle s'est faite attendre si longtemps et c'est ce retard qui m'excuse à mon tour de n'avoir pas annoncé plus tôt la dissertation de M. Brandt sur la chronologie des œuvres de Lactance. La partie principale de cette dissertation est en effet consacrée à démontrer que le De Mortibus ne doit pas être attribué à Lactance. A avoir attendu, nous gagnons de saisir la pensée de M. B. dans son expression la plus récente. Le mémoire communiqué à l'Académie de Vienne a provoqué deux articles de M. Belser dans la Theologische Quartalschrift (1892, pp. 246 et 439). M. Brandt a répliqué dans les Jahrbücher für kl. Philologie (1893, t. 147 pp. 121 et 203) et dans une note de ses prolégomènes (n. 6, p. xviii). Sur quelques points, M. Brandt a été amené à modifier son opinion. D'après M. B., Lactance né en Afrique vers 260, s'établit à Nicomédie après 290, comme professeur public. En 303, il perd sa charge, en vertu de l'édit du 24 février. C'est, de ce moment qu'il recueille les matériaux des Institutions, grand ouvrage apologétique auquel l'auteur attache la plus haute importance. A ces travaux préliminaires appartient le De Opificio Dei, terminé en 304, compilation où il n'y a presque absolument rien d'original. Les Institutions ont été achevées avant la mort de Maximien, en 310; car V. 23, Lactance n'aurait pas manqué de la mentionner à l'appui de ses menaces, comme l'auteur du De Mortibus qui l'a décrite (c. 28-30). Il est probable que la date de l'achèvement de l'oeuvre doit être placée en 308 ou en 309. Où était alors Lactance ? En Gaule, répond M. B. C'est là le point décisif pour la question du De Mortibus. Saint Jérôme nous apprend que Lactance a été le précepteur de Crispus (uir. ill., 80; Chr. a. 2333). Crispus naquit en 304, peut-être en 302 (Seeck, Zeitschrift fur wiss. Théologie, 1890, 69). Si, comme le croit M. B., Lactance était en Gaule depuis 307. Crispus lui eût été confié bien jeune. Mais saint Jérôme ne dit pas que Lactance fût venu pour cela. Il a quitté l'Orient bien plutôt à cause de la persécution et afin de terminer en paix son grand ouvrage (voir le ton du De Op. I, i ; 3 ; 2 ; 20, i ; de Inst. 4, 18, 2). Des pays entre lesquels il avait le choix, l'Italie et l'Afrique jouissaient de la paix religieuse depuis 305, mais étaient dévastées par la guerre de Sévère et de Maxence (en 307), de Maxence et d'Alexandre (en 308-310). Restait la Gaule,  gouvernée par Constantin qui avait séjourné à Nicomédie Jusqu'en 306 et que Lactance avait pu voir, dont il connaissait en tout cas les sentiments autrement que par ouï-dire. Le voyage de Lactance en Gaule, loin d'être en contradiction avec les données du problème, paraît donc vraisemblable. Et qu'il doit se placer pendant la composition des Institutions, c'est ce que prouvent deux passages, V, 2, 2 et II, 15 (« cum in Bithynia... docerem » ; « uidi ego in Bithynia... »). Il y parle de son séjour à Nicomédie au passé et sur le ton de quelqu'un qui écrit ailleurs. Le préceptorat et la situation politique et religieuse de l'empire nous amènent à penser que Lactance est alors en Gaule. Il a pu devenir précepteur de Crispus presque aussitôt après son arrivée. Car le panégyriste Nazarius (p. 243, 3 Baehrens) vante en 321 dans Constantin le jeune, né en 315 ou 316, une formation littéraire hâtive: « maturato studio litteris habilis » ; Constantin le jeune avait alors six ans au plus. Son père faisait donc commencer de très bonne heure l'éducation de ses fils. L'absence d'allusions à Constantin dans les Institutions (les discours de i, 1, 12 et 7, 27, 2 sont apocryphes) donnent lieu de croire qu'elles étaient presque entièrement rédigées quand l'auteur entra en relations avec le prince. D'autre part, il résulte de l'étude du De Mortibus que cet opuscule a été composé après 313 (en 315 d'après M. B.) par un personnage ayant séjourné à Nicomédie de 310 à 313. Or Lactance, qui a fui la persécution dès 307, n'a pas dû revenir à Nicomédie avant 313. La persécution n'a fait qu'une très courte relâche, depuis l'édit de tolérance de Galère (3o avril 311) jusqu'à sa mort. Mais à cette date les Institutions étaient publiées. L'auteur pouvat-il reparaître dans la ville du prince qu'il avait clairement désigné par les mots : « illa est uera bestia » [Inst. 5, 11, 5] ? Il ne semble pas. Il n'y a donc pas de place pour un séjour de Lactance à Nicomédie pendant les années où, dans cette ville, l'auteur du De Mortibus faisait provision de traits haineux. L'étude du style confirme l'hypothèse de la différence des auteurs. Sans doute, il y a dans le De Mortibus bien des détails qui rappellent Lactance. Mais ils sont plutôt le fait d'un imitateur des Institutions alors dans toute leur nouveauté, que d'un écrivain original. Et ils sont démentis par la tenue de l'ensemble, sensiblement inférieure à la distinction et à l'élégance du professeur africain. En regard de ces conclusions, voici la chronologie défendue par M. Belser :
307 - 310, Lactance est dans un pays inconnu, loin de Nicomédie;
310 - 311, peut-être avant, achèvement des Institutions ;.
314, décembre, achèvement du De Mortibus ;
315 - 316. Epitome ;
318 - 320, De Ira Dei.
M. Belser se fonde sur divers textes des Institutions (notamment 4, 27, 3). Mais la principale objection à la thèse de M. Brandt est l'attribution par saint Jérôme du De Mortibus à Lactance. Ainsi déjà à la fin du IV siècle, ce pamphlet faisait partie du Corpus Lactantianum. II n'est pas impossible, après tout, que l'œuvre de l'élève ait été mise à la suite de celles du maître. Il reste cependant des doutes. L'argumentation de M. Belser a obligé M. Brandt de modifier certaines assertions, notamment sur la date du préceptorat. Une autre objection vient à l'esprit. Les chronologies des deux savants ne sont pas tellement différentes qu'on ne puisse les faire accorder, et alors la question du De Mortibus, reste entière. On la résoudra suivant qu'on admettra ou non la possibilité d'un séjour de Lactance à Nicomédie après 309. Le lieu où les Institutions ont été achevées n'a plus d'importance. C'est peut-être le résultat le plus clair de cette polémique. En tout cas, ceux qui se risqueront à la lecture de la brochure et des articles de M. B. me sauront peut-être gré d'avoir d'avance indiquéquelques-unes des conclusions; car l'exposition de ces questions difficiles n'est pas aidée par des subdivisions et des résumés qui seraient cependant fort utiles. J'ajoute, pour être complet, que M. O. Seeck, Geschichte des Untergangs der antiken Welt, pp. 426 et sqq., émet une autre hypothèse. Lactance serait l'auteur du De Mortibus ; il l'aurait composé en Gaule après la mort de Dioclétien, vers 320. Cette date, est considérée comme possible par M. Schanz, Gesch. der röm. Litteratur, III, 381. Elle n'a d'ailleurs qu'un rapport secondaire avec la question d'authenticité. M. Brandt s'est contenté de la mentionner. Quelle que soit l'opinion à laquelle on se range, on ne peut méconnaître l'importance des recherches de M. Brandt. Son œuvre constitue un ensemble incomparable de données relatives à Lactance et l'on ne recommencera pas de sitôt son exacte et précise édition.

Paul LEJAY.


II. La perfection de l'édition du Lactance de M. Brandt permet d'être plus bref. Il est difficile de rencontrer un éditeur mieux renseigné sur toutes les questions que soulève son texte. Qu'il s'agisse de la stichométrie de l'archétype pu du texte de la Bible cité par Lactance, M. B. satisfait pleinement la curiosité avec une sûreté et une abondance de détails vraiment merveilleuses. Son introduction comprend trois chapitres : les mss. des Institutiones, les mss. de l'Epitome, les citations dans Lactance et les citations de Lactance. Il y a pourtant un sujet que j'aurais voulu voir traité par M. B., c'est l'histoire du texte depuis la Renaissance. Les éditions de Lactance ne sont pas si nombreuses qu'on ne puisse leur consacrer quelques pages. Sans doute l'œuvre principale, rétablissement du texte, peut se faire sans ce travail. Mais c'est un chapitre de l'histoire de la philologie et on y trouverait de nouveaux motifs de lire Lactance et de le lire dans l'édition Brandt. L'apparat critique est plus clair que celui du Juvencus de M. Huemer. M. Brandt eu le soin d'indiquer à chaque page la liste des mss. utilisés : c'est une précaution bien utile et qu'on voudrait voir prise par tous les éditeurs. Le texte de Lactance offre un très grand intérêt pour la critique des textes classiques. Certains fragments même ne sont plus conservés que dans les Institutiones. Aussi une table des citations est absolument nécessaire; puisque le premier volume ne la contient pas, qu'on nous la donne dans le deuxième. Un index de ce genre ne doit pas être considéré comme facultatif. Il fait partie de la tâche de l'éditeur, au même titre que la collation des manuscrits.
 

Paul LEJAY.


III. Le nouveau volume du Lactance de M. Brandt est digne des précédents. Le De Opificio Dei est conservé dans trois anciens manuscrits : Bologne, 701. VIe - VIIe siècles ; B. N. 1662, IXe siècle; Valenciennes, 133, VIIIe siècle. M. B. a découvert qu'Érasme avait collationné, très négligemment, le manuscrit de Valenciennes alors à Saint-Amand. Le De Ira Dei, souvent copié au XIVe et au XVe siècles, ne se trouve que dans deux manuscrits anciens : B. N. 1662 et Bologne 701. Le Phénix, que M. B. croit l'oeuvre de Lactance jeune et encore païen, est copié en tout ou en partie dans les manuscrits de Paris 13048 [Sur l'écriture de ce manuscrit, qu'on ne peut plus maintenant qualifier de lombarde sans épithète, cf. L. Traub (Abhandlungen der bayer. Akad., t. XIX, deuxième partie) O Roma nobilis, pp. 330, 331, 392; l'époque est le commencement du IXe siècle, ib., 323 sqq.] et de Vérone 163. du IXe siècle. A la suite, M. B. nous donne le De Passione Domini, poème qu'on ne saurait, à son avis, attribuer à Lactance : ce serait un morceau dû à quelque humaniste chrétien de la Renaissance et composé entre 1493 et 1500. L'étendue des connaissances bibliographiques de M. Brandt lui a permis d'arriver à ce résultat. Elle se montre encore mieux dans le troisième chapitre où il reprend en détail l'histoire des éditions de Lactance. Le recueil des fragments et des testimonia anciens terminent ce volume.
 

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Benutzung der philosophischen Schriften Ciceros durch Lactanz, von
FRANZ-FESSLER, Hofkaplan in Dresden. Leipzig, Teubner, 1913. Prix: 2 m. 50.

Ce n'est pas d'hier que Lactance a été appelé le « Cicéron chrétien ». « Cicéron, écrit M. Pichon, est à lui seul pour Lactance une source aussi importante que tous les autres écrivains réunis  ». [Lactance. Etude sur le mouvement philos, et relig. sous le règne de Constantin, Paris. 1902, p. 346.] Les travaux de H. Limberg.de B. Barthel, de Zielinski, sans compter les innombrables références collectionnées par Brandt pour son édition de Lactance dans le Corpus de Vienne, ont démontré jusqu'à l'évidence les emprunts de pensée et de forme que Lactance a faits à l'oeuvre de Cicéron. Pourtant cette question des rapports du philosophe et de l'apologiste est loin d'être épuisée. Il y aurait moyen d'étudier de plus près qu'on ne l'a encore tenté cette parenté intellectuelle, et de déterminer avec plus de précision la méthode dont use Lactance quand il exploite son auteur de prédilection. Le travail de M. Franz Fessler est un simple coup de sonde en cette direction. M. F. annonce dans sa préface sa ferme intention de nepas traiter la question à fond et il n'a que trop fidèlement suivi son dessein de demeurer superficiel. Il ne traite sérieusement que des deux premiers livres des Institutions divines (p. 8-42). Pour les cinq autres, il se contente d'un tableau synoptique assez sommaire (p. 43-54). Même dans la partie la plus détaillée, on voudrait une confrontation plus approfondie, une plus minutieuse analyse. Puis c'est une idée singulière d'avoir établi ces parallèles d'après l'édition périmée d'Heumann (1736), au lieu d'utiliser l'édition de Brandt, où la tradition manuscrite se reflète bien plus fidèlement que dans nulle autre. Somme toute, l'étude de M. F. n'est point pour décourager ceux qui songeraient à discuter à nouveau le même problème littéraire et philosophique.

P. DE L.


LES PÈRES DE L'ÉGLISE - IX. LACTANCE.

Que Lactance fût d'origine africaine, c'est ce qu'il ne me semble guère possible de révoquer en doute. Car l'on ne comprendrait pas, autrement, pourquoi saint Jérôme l'appelle « un disciple d'Arnobe », qui enseignait la rhétorique à Sicca. Ceux qui prétendent s'appuyer sur son prénom Firmien, pour lui assigner comme lieu de naissance la ville de Firmium en Italie, ajoutent une invraisemblance à une hypothèse toute gratuite. Il n'est pas naturel de supposer que le jeune homme eût quitté l'Italie pour aller apprendre les belles lettres sur les confins de la Numidie : un voyage en sens inverse s'expliquerait plus facilement. Comme tous les Africains dont nous avons étudié les œuvres, Lactance était né au sein du paganisme. C'est du moins ce qui semble résulter des passages où il se compte parmi ceux qui, « affranchis de l'erreur où ils étaient impliqués, et formés au culte du vrai Dieu, ont appris à discerner la justice ». On serait tenté de croire à première vue que la conversion du maître a dû entraîner celle du disciple; mais le silence qu'il garde sur l'ouvrage d'Arnobe, tandis qu'il mentionne les noms des autres apologistes latins, conduit à penser que Lactance avait déjà quitté l'Afrique, quand le rhéteur de Sicca embrassa la foi chrétienne. Absent depuis lors de son pays natal, il a fort bien pu ignorer ce qui s'y était passé après son départ, et se taire sur un livre dont la connaissance n'était pas arrivée jusqu'à lui. Les ouvrages de Lactance nous montrent avec quel soin il s'était appliqué à l'étude des belles-lettres. Encore fort jeune, adolescentulus, dit saint Jérôme, il avait composé un petit écrit sous le titre de « Banquet », symposium. Un érudit allemand, Heumann, prétend que nous le possédons encore, et il voudrait l'identifier avec un recueil de cent énigmes communément attribué à un poète du nom de Symphosius. Comme le nom de ce poète se lit dès le premier vers, il n'y a pas de raison pour y substituer celui de Lactance; car le prénom de Cœlius, commun à différents auteurs, n'indique pas l'un plutôt que l'autre. Quant au contenu de la pièce, il est impossible d'en tirer un argument pour ou contre. Elle est assez dans le goût de l'époque ; et rien ne s'oppose à ce qu'on y voie le produit d'une imagination juvénile. Parmi ces énigmes, il s'en trouve qui ne sont pas mal tournées, témoin celle de la porte : « Avec peu de force j'en produis beaucoup : fermées, j'ouvre les maisons; ouvertes, je les referme; je garde la maison au maître, et le maître me garde moi-même. » L'énigme de la rose n'est pas moins ingénieuse : « Je suis la pourpre de la terre; une belle couleur anime mon teint. Des traits aigus m'environnent et me protègent contre toute tentative de viol. Heureuse, si je pouvais vivre un long espace de temps. » Assurément de pareils jeux d'esprit ont pu trouver leur place au début de la carrière littéraire de Lactance ; et nous n'hésiterions pas à les lui attribuer devant un témoignage quelconque de la tradition ; mais en l'absence de tout renseignement positif, nous ne sommes pas autorisés à le rendre responsable de ce péché de jeunesse, pas plus que d'un autre poème intitulé le Phénix, dont l'origine est à tout le moins aussi incertaine.On ne saurait douter que, déjà en Afrique même, le disciple d'Arnobe ne se fût acquis la réputation d'un littérateur où d'un grammairien distingué. Il fallait bien que sa renommée s'étendit au loin, pour que Dioclétien le fît venir du fond de l'Occident, dans le but de lui confier la chaire des lettres latines à Nicomédie, où ce prince avait fixé son séjour. A quelle époque doit-on rapporter la composition d'un traité que nous ne possédons plus, et qui, d'après saint Jérôme, avait pour titre le Grammairien ? C'est ce qu'il est impossible de déterminer. S'il faut en juger par d'autres ouvrages analogues du même temps, ce livre a dû ressembler beaucoup à ceux qu'ont laissés deux rhéteurs du troisième siècle : Fortunatianus et Aquila. L'un écrivit un ars rhetorica scholica, par demandes et par réponses; l'autre traduisit en latin l'ouvrage d'un rhéteur grec, Numénius, sous ce titre : Des figures, des sentences et de l'élocution. Quoi qu'il en soit, tel paraît avoir été le genre d'occupations auquel se livrait Lactance, quand il fut appelé en Bithynie par Dioclétien, en même temps que le grammairien FIabus. Lui-même fait allusion à ces travaux de la première partie de sa vie, quand il dit quelque part : « En dissertant sur la véritable sagesse, nous exerçons une profession bien meilleure, plus utile et plus glorieuse que cet art oratoire, auquel nous avons consacré tant d'années, formant la jeunesse non pas à la vertu, mais à toutes les habiletés de la malice. » Tout en réduisant à leur juste valeur les exercices de déclamation auxquels on se plaisait si fort dans l'enceinte des écoles, l'ancien professeur de rhétorique ne méconnaîtra pourtant pas le profit qu'il avait retiré de ces luttes fictives pour la défense d'une meilleure cause; ces retours sur son passé nous apprennent en même temps qu'il n'avait jamais abordé le barreau, se réservant tout entier pour l'enseignement des belles-lettres. Lactance était-il déjà converti au christianisme, quand Dioclétien appela le brillant rhéteur à professer la littérature latine en Bithynie ? De la part d'un empereur païen, une pareille distinction semblerait bien indiquer le contraire. Ne nous hâtons pas toutefois de tirer une conclusion de ce fait ; car dans les premières années de son règne, Dioclétien n'avait pas laissé de se montrer favorable aux chrétiens. C'est une figure étrange que celle de ce Dalmate, en qui l'on ne saurait méconnaître un esprit organisateur de premier ordre.C'est de lui que date à proprement parler l'empire romain sous sa deuxième forme, tel qu'il se prolongea en Occident jusqu'à la fin du cinquième siècle, et en Orient jusqu'au quinzième: et si de savantes combinaisons politiques, jointes à un mécanisme administratif des plus réguliers, avaient pu remédier à l'affaiblissement des caractères et à la ruine des mœurs, les réformes de Dioclétien ne fussent pas demeurées sans résultat. On peut blâmer à certains égards sa répartition du pouvoir entre plusieurs mains; mais il est clair qu'au milieu d'un ordre de choses entamé de tout côté par les barbares envahisseurs, cette mesure extrême trouvait sa raison d'être dans une situation devenue de jour en jour plus critique. La même raison qui le portait à ne plus concentrer dans Rome toutes les forces de l'empire devait l'éloigner d'un attachement trop exclusif au vieux culte romain. Une religion sortie de l'Orient ne pouvait inspirer une antipathie bien profonde à un prince qui venait de transférer en Asie le siège principal du pouvoir. Aussi l'historien Eusèbe se répand-il en éloges sur la tolérance dont Dioclétien usait envers les fidèles, au commencement de son règne. Cette tolérance allait même jusqu'à la faveur. La cour de Nicomédie était remplie de chrétiens, dont plusieurs occupaient les plus hautes charges. Parmi ses chambellans et ses conseillers intimes, on voyait des hommes d'une haute piété, tels que Dorothée, Gorgone et Lucien. Or c'est dans ce milieu que Lactance allait se trouver, à son arrivée en Bithynie. S'il est vrai que la religion n'eût pas fait jusqu'alors la conquête d'une âme si bien préparée pour la comprendre, l'exemple de tant d'hommes aussi distingués par leur rang que par leurs vertus n'aurait pu que faciliter cette conversion. Toujours prompt à chercher un aliment à l'activité de son esprit, le disciple d'Arnobe avait profité de son voyage d'Orient en Occident pour composer en vers hexamètres un itinéraire d'Afrique à Nicomédie. Aujourd'hui perdue, cette pièce existait encore à l'époque de saint Jérôme qui n'oublie pas de la mentionner. A titre d'exercice poétique, elle différait sans doute d'autres compositions du même genre, telles que les itinéraires d'Antonin, qui se bornaient à une simple nomenclature des villes avec l'indication des routes et des distances. Le mètre employé par l'auteur indique plutôt un travail d'imagination qu'un traité de géographie. Toujours est-il qu'au terme de son voyage, Lactance ne trouva pas les éléments de succès auxquels il aurait pu s'attendre. Malgré tous ses efforts pour faire de Nicomédie une seconde Rome, Nicomediam studens urbi Romae coœquare, Dioclétien n'avait pas réussi à y transplanter le goût des lettres latines. La capitale de la Bithynie était une ville toute grecque, dont les habitudes ne se laissaient pas modifier par les caprices d'un despote. Tout le talent du rhéteur africain ne suffit point pour grouper autour de sa chaire un nombre considérable d'auditeurs. Saint Jérôme, qui nous apprend ce détail, ajoute que, lassé d'un ministère si peu fructueux, Lactance échangea la parole du professeur contre la plume de l'écrivain. La défense des dogmes de la religion chrétienne devint dès lors la principale occupation de sa vie; et le premier écrit qu'il composa dans ce but, ce fut son traité sur l'ouvrage de Dieu ou la formation de l'homme [De opificio Dei]. En terminant son traité sur l'Œuvre de Dieu ou la formation de l'homme, l'apologiste chrétien annonçait un autre ouvrage, moins spécial et plus vaste, dans lequel il se proposait d'embrasser tous les éléments de la vraie philosophie, au lieu de s'en tenir à un seul point de doctrine. Ce livre était celui des Institutions divines, l'une des productions les plus remarquables de l'éloquence chrétienne. Mais pendant que Lactance travaillait à une œuvre destinée à immortaliser son nom, de graves événements venaient de modifier la situation de l'Église. Une persécution, sans pareille dans le passé, avait succédé à la paix dont jouissaient les chrétiens depuis près d'un demi-siècle ; et, chose merveilleuse, cette attaque, la plus violente de toutes, allait précipiter le triomphe définitif du christianisme. Sans avoir été impliqué dans les hasards de la lutte, Lactance devait être le témoin et l'historien de ces grands faits. A lui de les résumer dans cet écrit vigoureux qui a pour titre : De mortibus persecutorum, et qu'on dirait un écho du jugement de Dieu sur le monde ancien condamné à périr, et sur le nouveau prêt à se former. Il n'est rien de plus émouvant que ce drame par lequel s'ouvre une nouvelle époque dans l'histoire du genre humain, et qui se résume dans ces deux noms : Dioclétien et Constantin. (Commod., 5ème et 6ème leçons.)

Mgr. Freppel

 
 

II. Le poème du Phénix - De Ave Phoenice
 
 

DE AVE PHOENICE

Est locus in primo oriente remotus
     qua patet aeterni maxima porta poli
nec tantum aestiuos hyemisque propinquus ad ortus
     in quo sol uerno fundit ab axe diem.
illic planicies tractus diffundit apertos
     nec tumulus crescit nec caua uallis hiat
sed nostros montes: quorum iuga celsa putantur
     per bis sex ulnas eminet ille locus
hic solis nemus est: et consitus arbore multa
     lucus perpetuae frondis honore uirens
cum phaetontaeis flagrasset ab ignibus axis
     ille locus flammis inuiolatus erat
et cum diluuium mersisset fluctibus orbem
     deucalionaeas exuperauit aquas.
non hunc exangues morbi non aegra senectus
     nec mors crudelis nec metus asper adit
nec scelus infandum nec opum uesana cupido
     aut metus aut ardens caedis amore furor.
luctus acerbus abest et aegestas obsita pannis
     et curae in sontes et uiolenta fames.
Non ibi tempestas nec uis horrida uenti
     nec rigido terram rore pruina tegit.
nulla super campos tendit sua uellera nubes
     nec cadit ex alto timidus humor aquae.
sed fons in medio est quem uiuum nomine dicunt
     perspicuus lucens dulcibus uber aquis.
qui semel erumpens per singula tempora mensum
     duodecies undis irrigat omne nemus.
hic genus arboreum procero stipite surgens
     non lapsura solo mitia poma gerit.
hoc nemus hos lucos auis incolit unica phoenix
     unica sic uiuit morte refecta sua
paret et obsequitur phoebei memoranda satelles
     hoc natura parens munus habere dedit.
lutea cum primum surgens aurora rubescit
     cum primum rosea sidera luce fugat.
ter quater illa pia immergit corpus in undas
     ter quater e uiuo gurgite libat aquam
tollitur ac summo consedit in arboris altae
     uertice quae totum despicit una nemus
et conuersa nouos Phoebi nascentis ad ortus
     expectat radios et iubar exoriens
ast ubi sol pepulit fulgentis lumina portae
     et primum emicuit luminis aura leuis
incipit illa sacri modulamina fundere cantus
     et mira lucem uoce ciere nouam.
quam nec aedoniae uoces nec tibia possit
     musica cyrrhaeis assimilare modis
sed neque dolor moriens imitare nosse putatur
     nec cylleneae fila canorae lyrae
postquam Phoebus equs in aperta refudit Olympi
     atque orbem totum pertulit usque
illa ter alarum alarum repetito uerbere plaudit
     non errabilibus nocte cieque sonis.
atque eadem celeres etiam discriminat horas
     igniferumque caput ter uenerata silet
antistes nemorum luce ueneranda sacerdos
     et sola arcanis conscia Phoebe tuis
quae postquam uitae iam mille peregerit annos
     at se reddiderint tempora longa grauem.
ut reparet lassum spatiis urgentibus euum
     assueti nemoris dulce cubile fugit.
cumque renascendi studio loca sancta reliquit
     tunc petit hunc orbem mors ubi regna tenet
dirigit in Syeriam celeres longaeua uolatus
     phoenicis nomen cui dedit ipsa uetus.
secretosque petit deserta per auia lucos
     hic ubi per saltus silua remota latet
tum legit aereo sublimem uertice palmam
     quae gratum phoenix ex aue nomen habet.
quam nec dente potens animal perumpere possit
     lubricus aut serpens aut auis ulla rapax.
tum uentos claudit pendentibus Aeolus antris
     ne uiolent flabris aera purpurum
neu concreta notho per inania coeli.
     summoneat radios solis et obsit aui.
construit inde sibi seu nidum siue sepulcrum
     nam perit ut uiuas se tamen ipsa creat
colligit hinc succos et odores diuite silua
     quos legit Assyrus quos opulentus Arabs.
quos aut Pygmeae gentes aut India carpit
     aut molli generat terra Sabaea sinu.
cinama dehinc auramque procul spirantis amomi
     congerit et mixto balsama cum folio.
non casiae mitis non olentis uimen achanti
     nec thuris lachrymae utraque pinguis abest
his addit teneras nardi pubentis aristas
     et sociat myrrhae pascua grata nimis
protinus in strato corpus mutabile nido
     uitalique thoro membra quieta locat
oreque dehinc succos membris circumque supraque
     iniicit exequiis immoritura suis
tunc inter uarios animam commendat odores
     depositi tanti nec timet ulla finem.
interea corpus genitali morte peremptum
     aestuat et flammas protulit ipse calor
aereoque procul de lumine concipit ignem
     flagrat et ambustum soluitur in cinerem.
hos uelut in massam cineres in morte coactos
     conflat et effectum seminis instar habet
hinc animal primum sine membris fertur oriri
     sed fertur uermis lacteus esse color
creuerit immensum subito cum tempore certo
     seque qui teretis colligit in speciem.
inde reformatur qualis fuit ante figura
     et phoenix ruptis pullulat exuuiis.
ac uelut agrestes cum filo ad saxa tenentur
     mutari pennae papilione solent.
non illi cibus est nostro concessus in orbe
     nec cuiquam implumem pascere cura subest.
ambrosio libat coelesti nectare rores
     stellifero teneri qui cecidere polo.
hos legit his mediis alitur in odoribus ales
     donec maturam proferat effigiem.
ast ubi primaeua coepit florere iuuenta
     euolat ad patria iam reditura domos.
ante tamen proprio quicquid de corpore restat
     ossaque uel cineres exuuiasque suas.
unguine balsameoque myrrhaque et thure soluto
     condit et in formam conglobat ore pio.
quam pedibus gestans contendit solis ad ortus
     inque ara residens promit in aede sacra.
mirandam sese prestat praebetque uehenti
     tantus ibi decor est tantus abundat honor.
principio color est qualis sub sidere coeli
     mitia quae croceo punica grana legunt.
qualis inest foliis quae fert agreste papauer
     cum pedes uestit sole rubente polus.
hoc humeri pectusque decens uelamine fulgent.
     hoc caput hoc ceruix summaque terga nitent
caudaque porrigitur fuluo distincta metallo
     in cuius maculis purpura mixta rubet.
clarum inter pennas insigne desuper iris
     pingere ceu nubem desuper alta solet.
albicat insignis mixto uiriditate smaragdo
     et puro cornu gemmea cuspis hiat.
ingentes oculos credas geminosque hiacyntos
     quorum de medio lucida flamma micat.
aequatur toto capiti radiata corona
     phoebei referens uerticis alta decus.
crura tegunt squammeae flauo distincta metallo
     ast ungues roseus pingit honore color.
effigies inter pauonis mixta figuram
     cernitur et mixtam phasidis inter auem
magnifice terris Arabum quae gignitur ales.
     uix aequare potest seu fera seu fit auis.
non tamen est tarda ut uolucres quae corpore magno
     incessus pigros per graue pondus habent.
sed leuis et uelox regali plena decore
     talis in aspectu se praebet usque hominum.
conuenit Aegyptus tanti ad miracula uisus
     et raram uolucrem turba salutat ouans.
protinus isculpunt sacrato in marmore formam
     et signant titulo remque diemque nouo.
contrahit in coetum sese genus omne uolantum.
     nec praedae memor est ulla nec ulla metus
alitum stipata choro uolat illa per altum
     turbaque prosequitur munere laeta pio.
sed postquam puri peruenit ad aetheris auras
     mox redit ista suis conditor ille locis.
a fortunatae sortis finisque uolucrem
     cui de se nasci praestitit ipse deus!
femina uel mas haec seu neutrum seu sit utrumque
     felix quae Veneris foedera nulla colit
mors illi uenus est, sola est in morte uoluptas
     ut possit nasci appetit ante mori.
ipsa sibi proles suus est pater et suus heres
     nutrix ipsa sui semper alumna sibi
ipsa quidem sed non eadem quia et ipsa nec ipsa est
     aeternam uitam mortis adepta bono.
 
 
 

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POEME SUR LE PHENIX

II est, en Orient, un site fortuné
Où du ciel éternel s'ouvre la porte immense1.
Le Soleil en ce lieu, se lève non l'hiver,
Ni l'été, mais aux jours lumineux du printemps2.
Un plateau déploie là ses plaines découvertes :
Nul tertre n'y surgit, nul vallon ne s'y creuse,
Mais les monts de chez nous, que nous jugeons si hauts
De deux fois six coudées ce plateau les dépasse3.
Quand l'univers flambait, brûlé par Phaéton,
Ce lieu seul demeurait à l'abri de ces flammes4 ;
Et lorsque le déluge eut recouvert le monde,
Il émergea des eaux deucalionéennes5.
Là verdoie le bosquet du Soleil et, plein d'arbres,
Un bois sacré que pare un feuillage immortel,
On n'y voit point venir les pâles maladies,
Ni la triste vieillesse et la mort sans merci,
Ni la crainte ou le meurtre et l'âpre amour du gain6.
On n'y connut jamais Vénus et ses fureurs7 ;
Là, nul deuil douloureux, point de noire indigence,
Ni les amers soucis, ni la faim criminelle8.
Là, jamais de tempête et jamais d'ouragan,
Jamais de gel couvrant de givre blanc la terre9;
Point de nuage sombre étendant sa toison,
Point d'averse tombant de la voûte du ciel10.
Mais au centre jaillit une source d'eau vive,
Limpide et toujours calme, abondante en eaux douces,
Qui, débordant soudain au cours de chaque mois,
Inonde le bosquet douze fois par année11.
Là des arbres dressés sur leurs fûts élancés,
Portent des fruits bien mûrs qui ne tombent jamais12.
Dans ces bois vit l'oiseau unique, le phénix
Unique, mais toujours recréé par sa mort
Illustre satellite, il sert Phébus son maître,
Fonction qu'il reçut de la Nature-Mère13.
C'est lui qui marque aussi les heures qui s'envolent,
Nuit et jour, par des sons qui ne trompent jamais14.
Il est prêtre des bois et gardien du bosquet,
Et le seul qui connaisse, ô Phébus, tes arcanes.
Lorsqu'il a parcouru les mille ans de sa vie,
Que sa longue existence a rendu lourd son corps,
Afin de recréer son ère déclinante,
Délaissant le séjour de son heureux bosquet15,
Anxieux de renaître, il quitte ces lieux saints
Et gagne notre monde où la mort est maîtresse16.
Vif en dépit des ans, il s’envole en Syrie
Qui reçut de l'oiseau son nom de  Phénicie17.
Survolant les déserts, il atteint la forêt
Qui cache en ses ravins un bois plein de  mystère18.
Lors il élit, dressant sa cime, un haut palmier
A qui l'oiseau donna son nom grec de Phoinix19.
Nul animal méchant ne se glisse en ses branches,
Ni les serpents luisants ni les oiseaux rapaces20.
Eole alors enferme en ses outres les vents,
De peur qu'à leur contact l'air pur ne se ternisse,
Et qu'un nuage, au ciel, formé par le Notus,
Ne masque le soleil et ne nuise à l'oiseau21.
Celui-ci se construit son nid ou son sépulcre22.
Car s'il meurt, c'est pour vivre, et c'est lui qui se crée23.
Il va chercher alors dans la riche forêt
Les parfums d’Arabie et les sucs d'Assyrie24,
Ceux qui viennent de l'Inde et ceux que le Pygmée
Cueille dans son pays et ceux de la Sabée25 :
Le cinname et l'amome au souffle parfumé26,
Il les assemble avec les feuilles balsamiques ;
La casse a l'odeur douce et l'acanthe embaumée27,
Et les larmes d'encens tombant en lourdes gouttes,
Il les joint aux épis encore tendres du nard28,
Avec la panacée et l'essence de myrrhe29.
Il installe en ce nid son corps qui va changer,
Et sur ce lit de vie il se livre au repos30.
Au premier rougeoiement de l'aurore naissante
Dont les rayons rosés font pâlir les étoiles,
Douze fois il se plonge en une onde sacrée,
Douze fois il répand l'eau vive autour de lui31.
Il s'enlève et s'installe au sommet du grand arbre
Qui domine à lui seul le bosquet tout entier32,
Et, tourné vers Phébus et ses aubes nouvelles,
Il attend ses rayons et l'astre qui se lève33.
Puis, lorsque le soleil heurte le seuil splendide
Et que point le reflet de la prime lumière,
L'oiseau commence alors un chant religieux,
Appelant par sa voix les nouvelles clartés34.
Ni Philomèle, ni la flûte harmonieuse
De leurs sons cirrhéens n'égalent ses accents35 ;
Ni le cygne mourant, ni les cordes sonores
De la lyre d'Hermès ne pourraient l'imiter36.
Mais après que Phébus à lâché ses coursiers,
Et que, toujours montant, il dévoile son disque,
En son honneur l'oiseau par trois fois bat des ailes,
Saluant le soleil par trois fois, il se tait.37
Ensuite, de son bec, il répand sur ses membres
Les sucs dont les parfums embaumeront sa mort
Parmi tant de senteurs, enfin, il rend l'esprit38 ;
Sans crainte, il leur confie un si noble dépôt.
Son corps, pourtant, ravi par une mort vitale39,
S'échauffe et sa chaleur fait jaillit une flamme.
Un rayon de l'éther à son tour vient l'atteindre :
Il s'embrase et bientôt il est réduit en cendres40.
Ces cendres, la nature, en les rendant humides,
Les condense, y insuffle un germe, les féconde41.
On prétend qu'il en sort une larve sans membres
Et que cet embryon a la couleur du lait42.
Il croît dans son sommeil pendant un temps fixé
Puis, en se ramassant, prend la forme d'un œuf.43
Comme on voit se changer l'agreste chrysalide
Suspendue à son fil, en un beau papillon,
Ainsi l'oiseau reprend sa figure première
Et, brisant son cocon, redevient le phénix.44
Il n'est point d'aliment pour lui dans notre monde ;
Jeune, nul n'est commis au soin de le nourrir.
Il goûte du nectar l'ondée ambrosiaque
Que fait tomber vers lui le ciel peuplé d’étoiles45.
Tels sont, dans les parfums, les seuls mets que l'oiseau
Absorbe en attendant son entière croissance46.
Mais quand pour lui fleurit la prime adolescence,
Il s'envole à nouveau vers son propre pays,
Non sans avoir formé, des restes paternels,
Des os et de la cendre et des autres reliques,
Un globe que d'un bec filial il enrobe
Dans un onguent de myrrhe et de baume et d'encens47.
Dans sa serre il l'emporte en Héliopolis48.
Il l'offre sur l'autel du sanctuaire auguste.
Il requiert les regards et les tributs de tous,
Tant il a de splendeur, tant est grand son prestige !
Sa couleur écarlate est celle que l'été
Donne en ses plus beaux jours aux grenades bien mûres49,
Celle que Flore prête aux pavots des campagnes,
Quand, sous les deux vermeils, elle entr'ouvre sa robe50.
Tout ce rouge ennoblit sa gorge et sa poitrine
Et recouvre sa tête et sa nuque et son dos.
Il déploie, relevée de fauves reflets d'or,
Une queue où rougeoient des moires empourprés.
Iris a diapré les plumes de ses ailes51
Ainsi qu'un arc-en-ciel qui colore un nuage.
D'un blanc étincelant aux reflets d'émeraude,
Son bec est à la fois ivoire et diamant.52
Ses yeux sont grands, brillants comme deux améthystes,
Dont le centre projette une flamme éclatante
Epousant les contours de sa tête nouvelle,
Son nimbe radié reproduit le soleil.53
La pourpre tyrienne a teint deux fois ses pattes54 ;
Ses serres ont l'éclat ardent du vermillon55.
En sa figure on croit voir et celle du paon
Et celle de l'oiseau qui vit aux bords du Phase56.
Par sa taille il égale, oiseau ou mammifère,
L'échassier colossal des déserts d'Arabie57.
Pourtant, il n'est point lent comme ces volatiles
Qui, lourds de leur grand corps, marchent à petits pas ;
Mais, alerte et léger, plein de grandeur royale,
Tel l'oiseau se présente aux regards des mortels.
Toute l'Egypte accourt pour voir cette merveille,
Et la foule Joyeuse acclame l'oiseau rare.
Dans le marbre sacré l'on sculpte son image
Et l'on grave à nouveau le jour de sa venue58.
Tous les êtres ailés forment une assemblée
D’où l'amour du massacre et la peur sont bannis.59
Entouré de ce chœur d'oiseaux, il prend l'essor,
Et la foule l'escorte, heureuse et recueillie.
Mais quand ils ont atteint les plaines éthérées,
La cohorte revient ; lui, regagne son gîte.
Ô destin fortuné ! Ô trépas bienheureux
Que Dieu donne à l'oiseau pour naître de soi-même !
Qu'il soit mâle ou femelle ou bien ni l'un ni l'autre,
Heureux être, ignorant les liens de Vénus !60
Sa Vénus, c'est la mort ; la mort, son seul amour ;
Afin de pouvoir naître, il aspire à mourir
Il est son propre fils, son héritier, son père.
Il est tout à la fois nourricier et nourri ;
II est lui et non lui, le même et non le même,
Conquérant par la mort une vie éternelle61.


Notes

1. Les alchimistes disent qu'un chien vient de l'Orient tandis qu'un loup vient de l'Occident ; que tous deux s'affrontent, et que de leur combat, naît un poison, un venin immonde d'où pourtant quantités de choses merveilleuses se feront. On trouve cette parabole dans le De Lapide Philosophorum de Lambsprinck qui fait aussi l'objet d'un de l'emblème XLVII de l'Atalanta fugiens de Maier.
 
 


(le Chaos - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 )
Quand l'univers flambait, brûlé par Phaéton,

2. Relation aux signes zodiacaux du Bélier, du Taureau et des Gémeaux. Le Bélier et le Taureau sont des signes multiples, en ce sens qu'ils cachent, pour le Bélier : Arès, Ariès, l'exaltation du Soleil et pour le Taureau : Aphrodite, l'exaltation de la Lune et le sel de la Lunaire. Tout cela s'entend vu dans le zodiaque tropical, évidemment.
3. Ce plateau est un lieu élevé ; si élevé qu'on peut considérer qu'il s'agit de l'endroit au monde, où le Ciel [l'AIR] se joint véritablement à la TERRE. C'est dans cet endroit que s'effectue la conjonction des principes Soufre et Mercure. C'est là que le Ciel est couleur d'azur ; là encore que souffle l'Aquilon, cher à Nicolas Flamel.
4. Phaéton est le type même du Mercure instable, déréglé, indiscipliné ; de celui dont Fulcanelli a fait le fou de l'oeuvre, qui brandit sa marotte. C'est à l'Artiste, notre Hercule ou notre Cadmus, qu'il échoit de le transformer en fin limier, en Mercure discipliné qui tient en main le sceptre serti de joyaux. Ce lieu [le plateau] est à l'abri des flammes pour une raison très simple : il est le symbole du FEU secret des Philosophes, c'est la Jérusalem Céleste.
5. Dans la fable d'Ovide, rappelons que Deucalion et Pyrrha furent enjoints par l'oracle d'Athéna, à jeter une pierre derrière eux, sur les os de Grand'Mère, pour que les eaux du Déluge refluent. Grand'Mère n'est autre que Gaïa, c'est-à-dire la Terre. Et par cabale, dire qu'une pierre doit être lancée derrière soi, signifie forcément qu'elle soit projetée en l'AIR. On a ici une indication sur la sublimation alchimique : un bouleversement, par rotation de la Terre sur son axe. Si l'on y réfléchit, seuls deux hiéroglyphes planétaires peuvent ainsi tourner sur leur axe sans que l'on porte atteinte à leur intégrité : Vénus et la Lune. Toutes deux de nature féminine et vivant dans l'élément aqueux. Vénus, lorsqu'Eros, aux doigts rosés, pointe, s'appelle Lucifer et lorsque Hélios se couche, Hesperus. De même, la Lune montante signale le Mercure alors que dans son dernier quartier, elle est le signe du Sel de la Lunaire, c'est-à-dire du soufre blanc.
6. Ce bosquet est le Jardin des Hespérides et le lieu où croît l'Arbre solaire. C'est la version idéalisée de l'Hydre à sept têtes, dont seule une est immortelle et qu'il importe de se procurer. Ce bois sacré, c'est l'oracle de Dodonne où bruissent les chênes séculaires qui répondent aux questions qu'on leur pose en faisant bruisser leurs feuilles, ce qui permet à des appareils d'airain de s'entrechoquer : l'interprétation du contrepoint formé par ces bruits est la réponse à la question posée par l'impétrant. Nous ne saurions trop recommander à l'étudiant d'étudier ici la musique alchimique, et en particulier les canons que Michel Maier a fait annexer à son Atalanta fugiens. Ce bois sacré, les Anciens en avaient fait le navire Argo avec lequel les Argonautes partirent à la recherche de la Toyson d'or, suspendue au Bélier Chrysomelle, à en croire E. Canseliet, l'élève de Fulcanelli. Le feuillage immortel représente la terre feuillée des alchimistes, énigme désespérante que les rusés disciples d'Hermès ont fait prendre pour de la terre foliée de tartre. Qu'on relise la Lettre que Limojon de Saint-Didier a écrite à cet égard et l'on sera édifié.
Quant à la vieillesse, la mort, ce sont là, bien sûr, des nécessités de la vie, tout simplement. Et dans l'oeuvre d'Hermès, s'opère une singulière résurgence, une résurrection pour employer un langage catholique - mais qu'il faut entendre par l'esprit - qui procède d'une dissolution primordiale où l'Artiste, au fait du secret des Sages, trouvera matière à conjoindre ses Soufres ; il comprendra alors que la dissolution est la solution de la conjonction. Et que de TROIS, on fait UN puis DEUX et UN. C'est le langage abscons qu'emploient les maîtres de la Tourbe des Philosophes. Un peu de SEL suffira à l'étudiant pour débrouiller l'affaire. Qu'il ne craigne pas l'avarice ni les avaricieux, car ils tomberont d'eux-même en misère au sommet de l'échelle de sapience si leur coeur manque de pureté, comme l'enseigne Mylius dans son Opus medico-chemicum.
7. Du moins le temps a tellement passé que l'on peut gager que les substances introduites dans le vase de nature, à l'époque que Lactance envisage, n'ont plus aucun rapport avec l'aspect difforme et gnomide qu'elles affectaient au sortir de leur minière. Au début toutefois, lors de la préparation du Mercure, à l'époque où Cadmus fait sortir de terre des soldats armés, quand il projette sur cette terre les dents du serpent Python, une grande effervescence a lieu [remarquez que Python est l'anagramme de Typhon]. C'est alors que Vénus et Arès déploient leurs fureurs, avant qu'Héphaïstos ne survienne avec son filet magique et que des deux, un seul soit fait qui surprend par sa grande indifférence. C'est par le FEU et l'EAU, en formant l'hiéroglyphe de Salomon, que l'Artiste saura utiliser ce SEL qui, au vrai, n'a pas de rapport avec le Corps de la Pierre, que les uns ont appelé Arsenic [Geber] et les autres Soufre blanc [Fulcanelli].
8. Allusion au loup vorace qui dévore les métaux. Ce loup a été confondu avec l'antimoine sous l'une de ses formes salines : le trisulfure ou stibine. C'est Basile Valentin qui a eu ce coup de génie dans le Char Triomphal de l'Antimoine. Ce loup, qui n'a rien à voir avec le stibium de Tollius, permet d'ouvrir les métaux, c'est-à-dire de les transformer en cendres. Quand les métaux ont été ouverts, la phase de dissolution humide cesse. Nous passons alors à la phase d'assation. Pour autant d'ailleurs, nous n'avons jamais quitté la voie dite sèche, pratiquée par les premiers alchimistes, bien avant la voie humide. Par parenthèse, cette voie humide pourrait bien être le serpent de mer de l'alchimie, son Loch Ness, et les plus grands Adeptes ont oeuvré par la voie sèche. La voie humide conduit aux dissolutions auriques, à l'or potable et au pourpre de Cassius. C'est une voie hérissée de difficultés sans nombre dont Christian Rosencreutz, dans ses Noces Chymiques, nous avertit des périls.
 
 


(Terra - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 -  )
Jamais de gel couvrant de givre blanc la terre

9. La tempête est omni présente dans le symbolisme, notamment au Déluge, lors du voyage des Argonautes, des aventures d'Ulysse [qu'on peut lire par cabale, cf. Atalanta fugiens] et même dans des détails biographiques touchant aux alchimistes eux-mêmes [Alexandre Sethon, Raymond Lulle, etc.]. L'époque où la Terre se recouvre de givre blanc n'est pas sans évoquer les soi disants méfaits qu'on impute à tord à la lune rousse. Mais c'est une indication sur la rosée du mois de mai. Cette rosée n'est, au vrai, que de l'urine d'anges, matière qui sert de transporteur aux Soufres sublimés dans le Mercure. C'est pourquoi les alchimistes ont égaré les étudiants, en leur faisant croire que leur sel « harmoniac » n'était que du vulgaire chlorhydrate. Nous sommes alors renvoyés à la préparation de la liqueur fumante de Libavius, premier étape dans la formation du pourpre de Cassius, qui sert à obtenir des strass colorés. Mais il y a loin de ces pierres spagyriques à la véritable Pierre philosophale, l'escarboucle rubéfiée.
10. La parabole du nuage à la toison renvoie à l'hypérion [qu'il faut lire uper ion, si l'on veut régler la marche de l'oeuvre sur une mesure ternaire]. Cet hypérion, Fulcanelli en parle dans des détails d'huisserie du Manoir de la Salamandre de Lisieux [Demeures Philosophales, t. II]. Il s'agit du Lion Vert de Ripley ou du vitriol de Basile Valentin. c'est, en un mot, la grande inconnue X du problème [ce X figure dans l'équation SXKOH, là où Fulcanelli nous dit que l'étudiant devra souffrir et potasser afin de trouver la solution, c'est-à-dire la formule de son Soufre rouge, qui est enveloppé, protégé, abrité en un mot, dans l'hypérion qui figure l'égide]. L'averse tombant du ciel, c'est une allégorie sur Zeus. C'est une phase de l'oeuvre bien connue des Adeptes et contre laquelle se heurtent les impétrant, trop avides de résultats que de réflexion. Basile et Lambsprinck, de même que Mylius l'ont illustrée de façon semblable, imitant en cela, sans doute, le Rosaire. Cette phase des ablutions a été qualifiée par les auteurs charitables sous les expressions suivantes : solutions et calcinations ; lixiviations ; distillations ; cohobations ; sublimations ; condensations. Mais c'est peut-être Nicolas Flamel qui a cerné au plus près la vérité à discerner sous cette avalanche d'ésotérisme : il a parlé d'affusions répétées où l'esprit s'unit aux portions pures du corps mercuriel [Figures Hiéroglyphiques]. C'est là que se trouve la solution : les « portions pures du corps mercuriel ». En effet, c'est nommer par là le principe tinctorial dissous dans le Mercure et que, le moment venu, l'Artiste doit faire sortir de son gîte.
11. C'est la fontaine d'eau vive de Bernard Le Trévisan ; celle de Jehan de La Fontaine [La Fontaine des Amoureux de Science, 1547]. Celle, encore, du Rosaire. Tous les alchimistes ont évoqué cette fontaine d'eau claire, cette source d'eau vive dans laquelle le Roi et la Reine viennent se baigner. Le Cosmopolite a préconisé de n'utiliser que cette source, du début à la fin de l'oeuvre. Artéphius, dans son Livre Secret, l'avait précédé [Artéphius et Pontanus sont considérés par Fulcanelli comme deux auteurs incontournables, sur le chapitre du Mercure]. Dans les Entretiens d'Eudoxe et de Pyrophile, tirés de la Lettre aux Vrais Disciples d'Hermès de Limojon de Saint-Didier [auteur majeur], il est dit qu'il s'agit d'une fontaine d'eau divine. C'est remonter par là aux sources mêmes de l'Art puisque l'Eau divine est citée par Zosime de Panopolis comme le moyen idoine pour réussir [rappelons que l'eau divine n'est autre que du foie de soufre, cf. réincrudation]. Ailleurs, c'est dans son Triomphe Hermétique que Limojon affirme que cette eau procède du Soleil et de la Lune. Flamel a très bien décrit une de ces fontaines qui sourdait du bas du tronc d'un vieux chêne creux et qu'il donne à voir dans les figures du Livre d'Abraham Juif. Quant à savoir quelle Vénus spéciale s'unit au Mercure, nous en avons discuté au chapitre XXX de l'Atalanta fugiens. Nous dirons simplement que l'Artiste, de cette fontaine, doit exprimer le suc de la vigne des Philosophes, c'est-à-dire des grappes du raisin qui a longuement concentré les rayons ignés solaires. Et que cette fontaine est animée d'une eau laiteuse et pondéreuse, que les alchimistes nomment le Lait de Vierge. Qu'enfin, c'est dans cette fontaine que doit être lavée sept fois la terre précieuse, et qu'on doit la brasser d'un crochet de fer [c'est-à-dire du véritable loup hermétique si l'on nous entend bien]. Quant au lieu d'émergence de ce Lait virginal, d'aucuns y ont vu une région où le Déluge s'était abbatu, laisant derrière lui des terrains feuilletés où l'on trouvait en abondance des tests d'ammonite. D'autres, poussant jusqu'à l'extrême l'ambiguité exotérique, en particulier les Modernes, sont allés jusqu'à chercher cette eau dans les vasques creusées en forme de mérelle, où viennent se signer ceux qui viennent chercher le Corps et le Sang du Christ. Sans aller aussi loin, il est juste de considérer avant tout les possibilités de nature et, notamment, l'affrontement de terrains primordiaux et de terrains secondaires, là où apparaît un élément saccharoïde. Le lecteur fera bien de s'inspirer des lectures de Gabriel-Auguste Daubrée et d'Achille Delesse. Il y trouvera ample matière à réflexion et à action. La relation à l'année hermétique [les douze mois où le bosquet se fait arroser par l'eau vive] sera comprise si l'on tient compte des précisions données par le Pilote de l'Onde Vive [ou le Secret du flux et du reflux de la Mer] de Mathurin Eyquem, sieur du Martineau. Ces flux et reflux sont au vrai les stricts équivalents des affusions que nous avons vues à la note 10.
12. Ces arbres seront trouvés dans le Jardin des Hespérides, à la section Matière. Et ces fruits mûrs sont tout autant des pommes que des brebis [homonymes en grec : melon] ou encore des grenades. Nous sommes ici très proches de la véritable Vénus hermétique, qui n'a, en somme, que de lointains rapports avec Aphrodite. Mais il y a d'autres jardins au pays d'Hespéros : le jardin de l'île du Cosmopolite ; celui encore du chapitre XXVI de l'Atalanta fugiens. C'est là qu'il faut suivre l'avis de Sébastien Batsdorff qui nous assure, dans son Filet d'Ariadne, qu'il convient seulement de semer l'or et l'argent dans le Jardin des Philosophes et qu'on verra le travail fait en bien moins de temps que la nature seule le réalise dans les entrailles de la Terre. Le jardinier céleste verra en leur temps, se succèder la violette, le lys et l'amarante pour peu qu'il arrose, d'une eau dorée, les germes qu'il aura d'abord semés dans sa terre feuillée. C'est donc d'abord un mendiant, un pauvre, que verra notre Artiste [lys : krinon = mendiant]. Ce qui s'accorde en tous points avec les textes.
13. Le phénix est le symbole du Soufre rouge réincrudé, qui prélude à l'accrétion du Soufre blanc. Phébus est Apollon, symbole du Soleil et du Soufre. Voyez la section des blasons alchimiques où nous parlons de cet oiseau. C'est dire aussi qu'il symbolise la fin de la période de dissolution, occasion pour nous de réaffirmer combien il serait dangereux de voir dans les animaux, les couleurs, les allégories, des tours de main spécifiques ou des substances chimiques spécifiques. En fait, on a l'impression que le bestiaire hermétique donne des indications sur les moments ou les époques de l'oeuvre. C'est la transcription de ces moments et le passage d'une époque à une autre qui permet, souvent, de révéler la nature des substances employées. Ainsi, le phénix figure-t-il l'astérie des Sages.
 
 


(Sulphur - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 -  )
Illustre satellite, il sert Phébus son maître,

14. Serait-ce une relation à l'art de la musique dont tant d'alchimistes ont dit qu'elle était si proche de l'Art sacré ? Dans l'introduction à l'Atalanta fugiens, nous avons été amené à donner des commentaires sur les 50 canons à trois voies et sur certains modes [ionien, phrygien, etc.]. On a aussi insisté sur les correspondances entre les planètes et les sept sons de la gamme.
15. Cette parabole cache, par cabale, l'opération dite de la réincrudation. Dire que le phénix quitte le bosquet signifie que le soufre renaît : c'est le retour des cendres. Sur les bosquets du Jardin des Hespérides, voyez notre Matière.
16. Par lieu saint, il faut entendre l'eau benoîte ou eau bénite, c'est-à-dire l'eau divine de Zosime. C'est cette eau permanente que les alchimistes nomment leur Mercure. Gagner notre monde, c'est parler de l'allégorie de l'incarnation de l'Âme dans le Corps, par laquelle l'homme se définit tel. Il s'agit, au vrai, de l'envenimation du Monde. Remarquez que lorsque le phénix s'apprête à gagner notre monde mortel, cela signifie qu'avant, il représentait l'un des constituants essentiels du Mercure et qu'il en déterminait l'animation. La cristallisation aboutit certes à un état nouveau, plus noble que le précédent, mais l'accrétion des soufres détermine aussi la conjonction radicale des principes. Il faut comprendre qu'il y a une différence entre le Rebis [l'homme double igné de Basile Valentin] et l'embryon hermétique qui constitue le premier état de la Pierre, laquelle ne nécessite plus alors qu'un accroissement.
17. Adonis était honoré en Phénicie exactement comme Osiris en Egypte. Michel Maier a consacré l'emblème XLI de l'Atalanta fugiens à la fable d'Adonis et de Vénus. Notez qu'ici il ne s'agit pas de Vénus considérée comme Aphrodite, mais de la véritable Vénus hermétique, congénère de Saturne. Les verreries des Phénciens étaient célèbres il y a plus de 3000 ans ; voyez l'Art de la Verrerie de Loysel. C'est à Sidon qu'ils avaient établi leurs fabriques. C'est encore de Phénicie que les Grecs font venir Cadmus, qui signifie « du côté de l'Orient ». C'est là qu'on trouve un lac, nommé Candeboea, où se dépose le sable le plus blanc qui soit. Mais il y a des choses plus spécifiques à dire sur la Phénicie dont le nom est riche de cabale. Qu'on en juge : Joinikh désigne la Phénicie. On trouve en proche assonance joinikeoV[d'un rouge de pourpre, écarlate], joinikiav, vent du Sud-Est, c'est-à-dire Notus. Puis on relève joinikinoV [vin de palmier qui définit, par cabale, une partie du Mercure] et joinikisthV [personne de haut rang, ayant le droit de porter la pourpre ; E. Canseliet a insisté dans ses Etudes Alchimiques sur cette allégorie]. Et enfin, le mot joinikioV prend le sens de petite datte. En somme, autour du phénix, nous trouvons le palmier et le dattier. Sur la datte, on lira avec intérêt les Entretiens de Calid à Morien.
18. On peut s'imaginer qu'il s'agit des forêts de chêne de la Dryade Eurydice. Ou encore de la forêt de Diane dans laquelle volent les colombes sans ailes de Philalèthe.
19. Le palmier est avec le dattier et l'olivier l'un des arbres dont le symbolisme s'accord étroitement au magistère. Le palmier a cette particularité, en grec, d'être homonyme du phénix [joinix] et de la couleur pourpre de l'amarante. Et nous avons vu, note 17, les rapports contractés avec la Phénicie. Le lecteur verra, dans les blasons alchimiques, tout ce qu'il faut penser du palmier et du sel dont se recouvrent ses feuilles, si coupantes qu'on les croirait faites d'une sorte de verre tranchant.
20. C'est que l'époque où ces animaux surgissent de l'ombre est révolue. Le serpent, en particulier, est progressivement consumé par le dragon, qui lui-même sera prêt de sa fin lorsque le Soleil entrera dans le signe du Sagittaire, là où l'archange Gabriel, armé d'un glaive miellé, tranchera d'un coup sec la peau écailleuse du monstre, ouvrant ainsi la terre feuillée des Sages. On voit ainsi le rapport existant entre ce serpent luisant, visqueux, et le dragon écailleux qui lui succède dans l'ordre des travaux ; cette succession a été nommée sous bien des expressions par les Adeptes. Mais il semble que l'allégorie qui lui soit le mieux consacrée est le passage des roches cyanées [symplegades] au sortir du Pont-Euxin, quand Eurysthée lache sa colombe, symbolisant ainsi le passage du noir au blanc, dans l'odyssée des Argonautes. On retrouve la même allégorie dans l'Odyssée lorsque le navire d'ulysse aborde les rochers de Charybde et Scylla. Cette légende est citée par Fulcanelli quand il parle de matières qui sont encore volatiles ; il suit par là Pernety, dans ses Fables Egyptiennes et Grecques. Quant aux oiseaux rapaces, aigle ou vautour, ils ont désigné la volatilité et l'action du Mercure dissolvant sur la partie fixe. Toutefois, il faut faire une différence entre l'oiseau de Zeus, l'aigle royal, et l'oiseau d'Apollon, le vautour. Celui-ci est tourné résolument vers le Soufre : le vautour, dans les textes alchimiques, vole à l'instar des colombes de Diane, sans aile [Donum Dei]. Quoi qu'il en soit, c'est dans le signe du Capricorne que l'on peut comprendre en quoi le vautour diffère essentiellement de l'aigle.
 
 


(Aer - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 )
De peur qu'à leur contact l'air pur ne se ternisse,

21. Les vents s'apaisent lors de la résurgence du Soufre. Sur les vents de l'oeuvre, voyez l'emblème I de l'Atalanta fugiens. Eole, père des vents, les distribue ainsi dans l'oeuvre. D'abord, soufflent les vends du Sud [Notos et Euros], puis souffle le vent d'Ouest [Zéphyre] assimilable aussi à Vulturius. Enfin, alors que la coagulation de l'eau mercurielle s'annonce, Borée s'ébranle et l'Aquilon souffle sur la fleur dans la montagne. L'allégorie de la fleur [myosotis] a fait l'objet d'un poème de Nerval, la Fleur sur la Montagne, d'inspiration hermétique. Pernety écrit, dans ses Fables egyptiennes et Grecques :

« Vers la Grande Ourse s'élevait dans la mer une montagne nommée Carambin, au-dessus de laquelle l'Aquilon excitait les orages. Abraham Juif a employé ce symbole pour signifier la même chose ; on le trouve dans ses figures hiéroglyphiques, rapportées par Flamel : « A l'autre côté du quatrième feuillet, était une belle fleur au sommet d'une montagne très haute, que l'Aquilon ébranlait fort rudement » (F. E. G. I. 471).

Cette montagne porte un nom, d'ailleurs, qui nous rappelle le mot « cambar » cité par Artephius, en même temps que Duenech, Zandarith et qui désigne la matière même du Mercure préparée. Le Notus est un vent chaud et humide qui indique la transition entre le régime de Saturne et celui de Jupiter, pendant la Grande coction. C'est un vent qui souffle du Midi. Lorsque Eole rentre les vents dans ses outres, les Harpyes seront mises en fuite [Atalanta, XXV].
22. Il est rare de voir confondus le nid et le sépulcre. Le nid étant, a priori, le lieu de la procrétion, de la parturition et, surtout, de la croissance de l'embryon. Alors que le sépulcre est le lieu consacré à la putréfaction, à la dissolution. C'est pourtant au sépulcre qu'il faut porter les matières, c'est-à-dire au creuset, si l'on veut joindre les colombes de Diane. On trouve dans l'Iliade une nichée qui combine l'élément guerrier, rempli de Soufre, de Pallas - Athéna et l'élément salin, mercuriel, du sépulcre. Il s'agit de la couvée guerrière sortie du cheval de Troie [neossoV] qui constitue, au vrai, le jaune d'oeuf de l'athanor des Sages. Il faudrait ici que l'Artiste combine le vertus du nid à celles de la ruche [neossia]. Sur le cheval de Troie, consultez les emblèmes L, XLIII et XXXVI de l'Atalanta fugiens.  Sur la ruche, voyez, l'emblème XLII.
23. Raccourci saisissant et parfaitement exact. Si l'étudiant considère ici le Compost philosophal, Mixte du Rebis et du Mercure, et s'il retient les travaux de synthèse de Jacques-Joseph Ebelmen, il saura pourquoi les plus grands alchimistes ont dit que le Mercure philosophique, seul, suffisait pour le magistère. Du coup, il comprendra aussi la nécessaire proximité du nid et du sépulcre. Dans l'emblème L de l'Atalante, Maier propose que le dragon souterrain [le V.I.T.R.I.O.L.] soit lié à l'aigle royal. Autre parabole de la proximité nécessaire de la corruption et de la conception. L'idée conceptuelle est ici l'envenimation du Monde. Du reste, la planète Vénus, en dépit de son symbolisme magnifique, cache l'horreur, avec des vents d'huile de vitriol, violents, soufflant à la température de 450°C. Quelle remarquable identité entre la Vénus hermétique et la vraie Vénus céleste...Le Livre d'Enoch présente ici un intérêt tout particulier [cf. Origines de l'Alchimie]. De même que la Tourbe des Philosophes.
24. Allusion à un vase d'albâtre, alabaster, où l'on enfermait les parfums. Sur l'Arabie, c'est le pays dans lequel Myrrha fut changé en l'arbre qui porte à présent son nom ; par cabale, on peut le rapprocher de la murrhe, qui désigne la matière dont était faite des vases qui coûtaient fort chers à l'époque de Néron. Enfin, c'est d'Arabie que vient l'Ibis noir, celui qui combat les serpents ailés. Cet Ibis noir est congénère de Mercure, et, comme le vautour, possède le pouvoir d'émettre des augures. C'est en Assyrie que l'on trouve le Soleil [c'est-à-dire le Soufre] symbolisé par une étoile à huit rayons et c'est aussi en Assyrie qu'on utilisait, déjà, des chaux métalliques qui opacifiaient le verre, comme la roméite, le quartz et la cristobaldite [cette étoile semble rappeler l'ogdoade mystique des Gnostiques et les huit dieux].
 
 


(Sal - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 )
Les parfums d’Arabie et les sucs d'Assyrie

25. N'oublions pas que c'est en Sabée que l'auteur arabe Dimeschqî situe l'attribution des métaux aux sept astres brillants qui sont nos planètes. Il semble assuré, par ailleurs que le « prince des alchimistes », Geber [Djabir] était un Sabéen. De l'Inde, nous pouvons en retenir les pierres précieuses que l'on tirait par milliers [on parlait des gemmes orientales] et un certain sel qui s'effleurissait à l'air. Des pygmées, nous rapprocherons les gnomes peuplant les entrailles de la Terre, que Wagner a pris comme héros dans son Ring.
26. Il s'agit du cinnamome, du grec kinnamwmon [cinname ou cannelier] dont on fait du camphre [cf. Atalanta, III et VII].
27. Le mot acanthus désigne un arbre d'Egypte qui reste vert toute l'année. Il faut y voir une indication sur l'eau permanente, sur la nécessité de tenir au feu pendant longtemps les matières de l'oeuvre. Selon une légende rapportée par Vitruve, l'acanthe aurait été utilisée dans l'architecture funéraire pour indiquer les épreuves de la vie et de la mort. Nous voilà reportés au dualisme du nid et du sépulcre.
28. nard : du grec nardoV. Sur l'encens, l'étudiant qui a déjà quelque teinture de science saura qu'il faut présenter au FEU secret un Mixte fait de Lait de Vierge, du miel de la meilleure ruche et un SEL symbolisé par l'encens. On retrouve une allégorie semblable lorsque les Rois Mages viennent présenter leurs offrandes à Marie. Notez encore que l'encens, chez les Anciens, était l'un des attributs de chalkos [cuivre, perle, onyx, améthyste, miel, etc.].
29. la myrrhe est liée à la murrhe. On se servait en effet de résine de myrrhe pour fabriquer les vases murrhins. Selon d'autres sources, la murrhe serait notre fluorite [fluorine, spath-fluor], l'un des plus puissants agents de minéralisation [cf. réincrudation]. Observez l'association de la panacée à la myrrhe. Là où l'on pourrait croire à une pure association poétique, l'hermétiste saura dégager l'exotérisme de cette relation : il est aisé de comprendre que la murrhe a la faculté de provoquer des unions particulières, « guérissant » ainsi des pierres viles et communes, les transformant en pierres rubéfiées. Il faudrait encore évoquer Peau d'Âne [cf. Saint Grégoire-sur-Vièvre]. Notez encore qu'Adonis est, par cabale, issu de l'arbre à myrrhe [Myrrha, cf. note 24].
30. Ce repos, c'est celui où nous voyons, sur un quatre-feuilles de Notre-Dame de Paris, un Artiste qui contemple deux roues entrelacées, hiéroglyphe du feu de roue. Les alchimistes prétendent qu'il s'agit d'un travail de femme [fileuse] ou d'un jeu d'enfant [bilboquet].
31. La formulation de l'Aurore est empruntée à l'Odyssée [Eos aux doigts rosés].  Vénus se lève sous la forme de Lucifer et se couche sous sa forme d'Hesperus. Par conséquent, l'Aurore de l'oeuvre débute dans la lueur du crépuscule vespéral tandis que notre aurore constitue le temps de la dissolution, lorsque les matières sont portées au sépulcre. L'onde sacrée n'est autre que l'Onde vive dont le pilote doit régler sa marche sur la Grande Ourse [les sept boeufs de labour]. On peut y voir l'allégorie de la rosée qui s'élève jusqu'au Mont Joie, c'est-à-dire jusqu'au mont de la Magnésie, mais nous touchons ici aux limites de la cabale hermétique.
 
 


(Aqua - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 )
Douze fois il répand l'eau vive autour de lui

Quant au nombre 12 [XII], il se rapporte aux signes du zodiaque [tropical] que traverse le Soleil et qui annoncent les différentes époques de l'oeuvre. Nous avons tout d'abord le duo Bélier-Taureau ; puis le Capricorne ; le tryptique Lion-Cancer-Gémeaux ; le duo Balance-Vierge ; le Verseau ; le duo Sagittaire-Scorpion, et enfin les Poissons [c'est une longue pratique du symbolisme hermétique qui nous a conduit à proposer cette carte céleste, cf. zodiaque alchimique]. On peut encore relever, touchant le XII romain, des associations intéressantes, à ajouter à celles émises par John Dee dans la Monade Hiéroglyphique et par Van Helpen, dans l'Escalier des Sages. Le X est l'inconnue de l'oeuvre qui marque le Mercure ; les deux | | sont les matières soufrées, unies par la suite par –  qui marque la première conjonction, laquelle s'opère dans le signe des Gémeaux [noirceur]. La 2ème conjonction s'opère dans la Vierge [blancheur] et la 3ème dans les Poissons [rubification]. Il faut donc voir dans le XII l'hiéroglyphe du Compost.
32. Pernety [Dictionnaire mytho-hermétique] nous dit que le Grand Arbre est le Mercure des philosophes, tout à la fois teinture, principe et racine [Arbore Solari, in Theatrum Chemicum, t. VI]. On peut préciser qu'il s'agit même du double Mercure, car aucune autre matière de l'oeuvre ne saurait avoir cette triple qualité : la teinture, c'est le Soufre rouge circulé ; le principe, c'est l'union du FEU et de l'EAU [Idée alchimique, V] ; la racine enfin, c'est l'humide radical métallique qui caractérise la chaux.
33. C'est-à-dire la capture du rayon igné solaire qu'il faut enfermer dans un Corps adéquat. Car jusqu'alors, patient et agent sont séparés. C'est la 3ème conjonction évoquée note 31. Cette capture a donné lieu à l'allégorie des miroirs qui réfléchissent les rayons solaires dans le vase de nature. Quant à Phébus, il doit être évidemment rapproché de l'oiseau phénix. Maier a écrit, dans l'emblème XLIII de l'Atalanta fugiens, l'un des chapitres majeurs de l'oeuvre. Il associe, en un raccourci saisissant le symbolisme du vautour, du corbeau et de l'oiseau qui renaît de ses cendres. Il va jusqu'à citer Virgile qui aurait écrit que « le corbeau vainc trois fois le cerf ailé ; le phénix qui rnaît, neuf fois le multiplie. » Or, il n'aura pas échappé aux cabalistes que le nombre III romain n'est autre que le caducée d'Hermès où l'on peut voir le | central, tige du caducée qui soumet, sous le joug, les deux Soufres | |, réalisant par là le signe des Gémeaux. Quant au nombre IX, il associe 1 Soufre au Mercure. Nous sommes ainsi amenés à l'allégorie de la crédence de l'Hôtel Lallemant, à Bourges, où Fulcanelli nous expliquait, dans le Mystère des Cathédrales, en quoi RE et RER se trouvaient liés. Nous avons rappelé cette énigme dans l'emblème XLII de l'Atalante, en expliquant qu'il fallait voir dans la lettre R le Soufre. Le sens de la lettre E est donnée par l'Escalier des Sages de Van Helpen : E procède du diamètre du cercle, pris dans le sens vertical. Mais Van Helpen n'a pas tout explicité de la formation du E. On commence donc par tracer le diamètre vertical du cercle de centre O, signe du Soufre [le diamètre vertical]. On trace deux cercles dont le centre [a et b] est pris dans un rapport ¼ - ¾ des deux rayons. On effectue ensuite une translation de p/4 et de 3p/4 du diamètre de chacun des cercles de centre a et b.


schéma 1

Pour ce faire, on considère deux nouveaux cercles dont le centre se situe en A et en B. Du cercle de centre A et de diamètre Ad, on projette la ligne horizontale AD ; du cercle de centre B et de diamètre Bc, on trace par projection, la ligne horizontale supérieure BC. On prend ensuite l'intersection des deux cercles de centre a et b, en E en traçant l'horizontale OE, où OE = ½BC = ½AD. On peut alors tracer le cercle de rayon OE, inscrit dans le cercle de centre O et de diamètre AB. Le rayon du cercle est tel que OE = ¾OA = ¾OB. Notez enfin que par suite du tracé des quart de cercle cC et dD, nous avons deux demi-spirales BcC et AdD où nous retrouvons nos bélemnites ou mérelles de Compostelle. Sur le plan des correspondances, nous pouvons établir les points suivants :
- le cercle de centre O est à l'égal du temps qui passe : il joue le rôle du serpent Ouroboros de la Chrysopée de Cléopâtre et il n'a ni début ni fin. C'est le symbole mercuriel type ;
- les deux cercles de centre a et b, inscrits dans le cercle de centre O correspondent aux Soufres dissous dans le Mercure. Leur intersection correspond à l'objet lenticulaire EdE'c. Il s'agit du Rebis ou embryon hermétique, dont Fulcanelli nous dit qu'il est blanc sur une face, noir sur l'autre et violet dans sa cassure.
- la Lune est présente par ses deux croissants, d'une part en E'BE et d'autre part en E'AE.
- il est facile de voir que le demi-cercle BEc et la droite BA forment un P. Si nous considérons qu'il s'agit là de lettres grecques, nous obtenons P = R latin. Par symétrie, le demi-cercle AE'd et la droite AB forment un autre P inversé (= R latin). En définitive les deux R et le E forment l'acronyme RER où nous retrouvons le même que celui de la crédence de l'Hôtel Lallemant. Il y a plus : les droites OE et AD étant proportionnelles, il est possible de faire passer une ligne qui joint B à D et A à C.
Les triangles AED et BED sont évidemment semblables, de même que les triangles OBE et OAE. Ces deux derniers triangles ont la particularité d'avoir des côtés inégaux : ils sont donc scalènes. Par ces triangles, on peut retrouver tout le système des éléments de Platon [l'Idée alchimique, V]. Il est facile de vérifier, par exemple, que le triangle BEC est formé de deux scalènes, idem pour le triangle EAC. Le quadrilatère BCDA est formé de 8 scalènes. Selon Platon, le FEU est formé par un tétraèdre formé de 24 scalènes comportant 4 triangles équilatéraux, etc. En somme, il nous faut comprendre que les lettres grecques R et E entrelacées permettent d'accéder aux triangles scalènes à partir desquels on peut reconstruire tout le système des éléments de Platon et d'Empédocle.
Il y a plus : la cycloïde CE'D n'est autre que l'hiéroglyphe du Bélier [^]. La lettre M se retrouve dans la figure DAEBC. La lettre grecque L majuscule [L] n'est autre que la figure DEC. L'arc tendu du Sagittaire est la figure BEAO, le segment OE figurant la flèche prête à décocher.
Or, la lettre M est liée à la lette L. Entrelacées, elle sont le symbole de l'athanor ou alambic des Sages  : le vase de nature. Par ailleurs, dans le schéma 1, nous voyons que la barre centrale du E ne peut être tracée que si l'on a dessiné préalablement les deux cercles de centre a et b. S'ils ne sont pas dessinés, nous n'aurons pas la lettre E mais la lettre Õ. Première lettre du mot Pan, elle est la marque du Mercure, c'est-à-dire de la projection du grand cercle de centre O. La lettre E privée de sa barre centrale peut en outre être lue comme deux G [G] qui seraient pris tête-bêche. Or, G est l'initiale de la TERRE. On peut encore remarquer que la lettre D [500 en chiffres romains] s'inscrit exactement dans la hampe du E [le phénix vit 500 ans]. Nous pourrions faire d'autres observations du même genre, touchant à la lettre S ou à la lettre X mais nous laisserons au lecteur le soin de s'apercevoir de la richesse potentielle de la lettre E.
34. Le chant religieux tient du canon. Maier en propose 50 dans l'Atalanta fugiens. Les alchimistes rappellent que leur Art tient beaucoup à celui de la Musique. Les luths notamment, attirent l'attention [cf. Fontenay] ; de même les trompettes [Mutus Liber]. L'orgue également, parce qu'il s'agit d'un instrument à vent.
35. Fille de Pandion, roi d'Athènes, Philomèle avait une soeur Procné, mariée au roi de Thrace, Térée. Ce dernier s'éprit de sa belle-soeur et, enfermant son épouse, il annonça sa mort et forca Philomèle à lui céder. Lorsque la jeune femme apprit la vérité, le roi, pour l'empêcher de parler, lui coupa la langue. La malheureuse put cependant correspondre avec Procné, en lui faisant parvenir une tapisserie, où elle avait brodé les images principales de sa tragique aventure. Poursuivie par Térée, elle fut changée en hirondelle puis, semble-t-il, en rossignol. Jilomhna renvoie à mhlon à cause de la propension des hirondelles à nicher sous l'auvent des étables, puis à meloV. MeloV est le chant rythmé avec art que nous avons évoqué note 34. Rappelons que mhlon renvoie soit à la pomme, soit au mouton. C'est parler de la Toyson d'or, Ariès. En fin, pour un alchimiste, parler d'étable, c'est parler d'or puisque le sel d'étable est utilisé dans la préparation du Mercure. Les sons cirrhéens sont ceux que l'on entend dans la ville de Cirrha [Kirra], consacrée au culte d'Apollon [Soufre]. C'est aussi une allusion à l'oracle de Delphes. C'est encore une indication sur une couleur jaunâtre [kirraV], signe de l'Aurore. Rappelons à cet égard, que l'hirondelle est un oiseau noir et blanc, et que le rossignol, qui paraît être l'ultime métamorphose de Philomèle, est de couleur brun. Le rossignol [ahdwn], c'est Aédon, jalouse de Niobé parce qu'elle avait mise au monde six fils et six filles. Alors qu'Aédon avait donné naissance à un seul enfant : Itylos. ItuloV, c'est-à-dire par cabale ituV [tour, circonférence où l'on peut voir notre Mercure ; c'est aussi - notez-le bien - un collier de fer embrassant la tête d'un bélier de siège. On ne saurait mieux définir le dragon babylonien]. Aédon contracte ici des rapports avec Latone.
36. Le cygne est l'hiéroglyphe consacré du Mercure. Basile Valentin ne dit-il pas qu'il faut « bailler un cygne blanc à l'homme double igné » [Char Triomphal de l'Antimoine] ? C'est grâce à sa lyre qu'Hermès endort Argus [Panoptes] qui garde Io en permanence [cf. emblème XXXII de l'Atalante]. Le sens du poème semble être que l'oiseau phénix est unique, pour des raisons liées à sa matière même, à renaître de ses cendres.
 
 


(Mercurius - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 )
De la lyre d'Hermès ne pourraient l'imiter

37. L'avant courière du soleil est Lucifer : fils de Jupiter et de l'Aurore [Eos aux doigts rosés], il s'agit du chef, ou mieux, du conducteur de tous les autres astres. Lucifer est donc une incarnation - si l'on peut dire cela pour un pur esprit - du Mercure [cf. humide radical métallique]. Les trois battements d'aile sont les sublimations du Mercure ou, si l'on préfère les Aigles de Philalèthe.
38. le bec est l'instrument du Mercurius senex, l'orifice par lequel se déverse « le vinaigre très aigre » d'Artéphius. Voyez l'emblème XLVI de l'Atalante. Dans la Toyson d'Or, Salomon Trismosin compare la matière au noir à la couleur du bec de corbeau. L'opération décrite est semblable à la dissolution des parties soufrées du Compost ; plutôt d'ailleurs que de rendre l'esprit, pourrait-on dire que l'oiseau rend l'âme où le donne à l'esprit, ce qui serait plus juste envisagé du point de vue hermétique.
39. Voyez la note 22 : nous avons développé ce thème du nid qui se confond avec celui du sépulcre. La mort vitale est cette nécessité où se trouve placé l'Artiste, de mettre au creuset ses matières. Cyliani, dans son Hermès Dévoilé, est allé jusqu'à écrire : « Lorsqu'on a tout perdu, que l'on a plus d'espoir, La vie est un opprobre et la mort un devoir. »
40. Cette flamme, les Adeptes le répètent, n'apparaît qu'en toute virtualité : le FEU des alchimistes est comburant, pas carburant. C'est donc d'une flamme interne qu'il s'agit ; et cette flamme qui ne se voit point est celle-là même qui ouvre les métaux et permet d'en puiser l'humide radical. Cet humide, frappé par le rayon spirituel, ne tarde pas à se réincruder sous une forme plus noble que son apparence première [d'amorphe qu'il était, il evient semblable à du cristal de roche, mais surpasse ce dernier en acte et en puissance]. C'est sous cet aspect qu'on le voit à l'état de cendre, sous les dehors d'un corps mort [la cendre est l'épithète de la putréfaction].
 
 


(Calor - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 )
Il s'embrase et bientôt il est réduit en cendres

41. C'est exactement ainsi que se déroule la plus grande partie de la Grande coction. On trouve dans ces vers le terme humide qui est absolument fondamental pour concevoir l'opération qui s'opère dans le vase de nature. Quand on sait que ce poème n'a rien à voir avec l'alchimie, on mesure toute la prudence qu'il faut adopter dans le commentaire des textes dédiés à l'alchimie. Il en va ici comme des Demeures Philosophales qui n'affichent pas leur nom. Le germe est une notion qui remonte aux plus lointains alchimistes, notion reprise par Chevreul qui a estimé que l'alchimie était, prise en soi comme construction mentale, un ensemble qui était parfaitement logique mais totalement chimérique. Chevreul était persuadé que les alchimistes avaient en vue de réincruder l'or ou l'argent sous une forme particulière et prête, comme la pâte de levain, à être fermentée [cf. Idée alchimique et Chevreul]. Enfin, la fécondation tient aussi, à sa manière, de la réincrudation et elle diffère du mûrissement qui se poursuit dans le signe de la Vierge. Quant à la condensation, elle nous fait évoquer celle de la rosée de mai.On aura intérêt à lire le Second livre : la Création des sept cieux et des sept planètes qui gouvernent toutes choses, attribué à Belenous [cf. Table d'Emeraude]. Jean d'Espagnet, dans sa Philosophie Naturelle Restituée a écrit aussi des choses pleines d'intérêt sur la condensation.
42. Cet embryon naît dans le Lait de Vierge, épithète du Mercure et lieu de résurgence de l'eau de roche. Alexandre Sethon en parle assez ouvertement dans sa Nouvelle Lumière Chymique. Pour aider le lecteur, nous ajouterons que saint Thomas a touché un mot sur la préparation d'un sel de Saturne, lié à la préparation de ce Lait de Vierge [cf. emblème XXIX de l'Atalante].
43. Cet oeuf, Maier y a consacré l'emblème VIII, l'un des plus célèbres et des plus suggestifs où l'on voit l'Artiste qui s'apprête à assainer un coup de glaive miellé sur l'oeuvre du magistère. Au vrai, la forme de cet oeuf est assez superposable à l'oeuf de poule. Comme lui, il apparaît ovoïde ; il possède une coque pareille à celle de nos plus belles mérelles ou des bélemnites des terrains secondaires ; il possède un blanc, le Lait de Vierge, qui entoure la portion Soufrée, laquelle apparaît comme un sel central.
44. le thème du papillon, assez rarement mis en scène dans les textes alchimiques, est développé dans la section Fontenay. Quant au mot chrysalide [crusalliV], il se rattache par crusoV, à l'or. Les anciens textes font plutôt référence à l'asem [cf. Berthelot, Origines de l'Alchimie] ainsi qu'à des objets brillants, comme les pierres précieuses. La naissance du papillon s'apparente de très près aux pluies d'or de Rhodes [emblème XL de l'Atalante], à l'époque de la réincrudation des Soufres. Lorsque le vers dit que le phénix brise son cocon, nous verrions volontiers les alchimistes déchirer leurs livres, c'est-à-dire rompre leur terre feuillée, de peur que leur coeur ne s'altère [cf. Entretiens de Calid à Morien].
45. Comment décrire par des mots les sentiments que l'on ressent en lisant ces vers, où le lyrisme et le cosmique s'entrecroisent en des méandres à l'image de portées polyphoniques baroques ? Un alchimistes a-t-il été aussi loin, par l'évocation, que Lactance ? Cette parabole sur « du nectar l'ondée ambrosiaque » est un trait de cabale digne des plus grands maîtres de l'Art. C'est dans le Traité du Sel, attribué au sieur Clovis Hestau de Nuysement, que l'on trouvera les meilleurs passages sur l'ambroisie. L'association, à l'ambroisie, de l'ondée, définit notre eau vive qu'il faut aller puiser dans la fontaine de jouvence du Trévisan. Mixée à une farine adéquate [qui tient de la mérelle] et au ferment solaire [l'humide radical], il ne restera plus à l'Artiste qu'à cuire et décuire son ambroisie, tant enfin qu'elle se rubifie. Cette ambroisie, faut-il le dire, dame Nature la fournit à profusion dans ses fontaines souterraines où cuisent les métaux et les minéraux [cf. Mercure de Nature]. Enfin, l'allusion au ciel peuplé d'étoiles évoque une nuit claire, sans lune, sereine dont les Amoureux de science savent assez qu'elle distille au mieux la précieuse rosée de mai. Et que l'arcane majeure en est formé.
 
 


(Ignis - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 )
Il goûte du nectar l'ondée ambrosiaque

46. le parfum doit être pris dans le sens de Soufre dissous dans le Mercure. Ce n'est donc pas tant le mot euwdia [bonne odeur] qu'il faut avoir en vue, que plutôt les deux termes euw et euwdin. Euw signifie passer au feu, c'est-à-dire au creuset [mettre en croix : X] ou, ce qui revient au même brûler au soleil. Euwdin a le sens d'enfanter heureusement, chose qui se déroule dans les deux signes du Sagittaire et du Scorpion [cf. zodiaque alchimique].
47. Rappelons que le pays du phénix est l'Egypte. Voyson l'article que Pernety consacre à l'oiseau hermétique :

Phénix. Oiseau fabuleux consacré au Soleil. Les Egyptiens feignaient que cet oiseau était rouge, qu'il était unique dans le monde, et que tous les cent ans il venait dans la ville du Soleil, où il se fabriquait un tombeau d'aromates, y mettait le feu, et renaissait de ses cendres. Le phénix n'est autre que le soufre rouge des Philosophes. Voyez les Fables Egypt. et Grecq. dév., liv. 6, ch. 5, Fatalité première. [Dictionnaire mytho-hermétique]
On ne peut dire que Pernety ait tort, mais sa définition du phénix est incomplète car elle ne prend en compte que le Soufre rouge. Or, isolé, ce Soufre rouge ne sert à rien et il reste vil. Pour le transformer en phénix, il faut qu'il soit projeté en masse, quoique en quantité très réduite par rapport à la quantité de TERRE, dans un corps adéquat. Fulcanelli préconise ici de capter un rayon de soleil. Il se trouve que Pernety cite un autre phénix qui nous permettra, précisément, de compléter la définition défectueuse que Pernety fait de l'oiseau mythique :
PHENIX . Fils d'Amintor, fut maudit par son père pour avoir eu commerce avec une de ses concubines, à la persuasion de sa mère. Phénix se retira chez Pelée père d'Achille, et devint le Mentor de ce dernier. Il l'accompagna à la guerre de Troye, et y commandait les Dolopes. Il devint enfin aveugle, comme le dit Homère au premier livre de l'Iliade. Voy. les Fables Egypt. et Grecq. dév., liv. 6.
Or, nous savons qui est Pélée dans le sens hermétique. Par PeleuV, il voile la terre rouge, argileuse, partie minérale de l'oeuvre et patient. L'agent est le Soufre tingeant. Dire que Phénix rejoint Pélée revient donc à joindre les deux extrémités du vaisseau de Nature. Mais ceci ne suffit pas : il manque la nécessaire fermentation. Nous la trouverons chez les Dolopes, avec le fils de Dolopion : Philoctète. C'est, en effet, à ce témoin des derniers moments de sa vie qu'Héraklès confia ses flèches et son arc avant de se livrer au bûcher sur le mont Oeta. Philoctète, participant à la guerre de Troie, fut blessé par un serpent, ou selon d'autres sources, blessé par le fer d'une de ses flèches. La plaie qui en résulta s'envenima au point de répandre une odeur de pourriture et de gangrène, si fétide que les Achéens décidèrent d'abandonner le malheureux sur l'île de Tenedos. Il y resta dix ans [Ulysse reste aussi dix ans en compagnie de Circé]. Entre-temps, Troie demeurant inexpugnable, les Grecs consultèrent l'oracle qui leur apprit que les flèches de Philoctète étaient indispensables à leur victoire. Ulysse partit en mission pour rattraper Philoctète et lui enjoindre de venir en Troade. Sa blesure se referma  et il tua le plus célèbre des Troyens, Pâris. Pernety donne un fable un peu différente et prétend que Philoctète était retenu sur Lemnos. Tout ce récit peut être intégré, par cabale, dans le magistère. C'est la guerre de Troie qui est au centre de la fable [cf. emblèmes XLII, XLIII et XLIV de l'Atalante]. Notre hypothèse [qui est à prendre, comme beaucoup d'autres choses que nous avons affirmé de façon espiègle, avec un, voire plusieurs, grains de sel] est que Troie représente l'athanor, c'est-à-dire le vase de nature. Que les Troyens y forment le principe salin ou minéral. Que les Achéens y forment le principe métallique ou Soufre. Toute l'affaire consiste à créer une brèche dans les murailles de Troie, c'est-à-dire de parvenir à mixer le Soufre au Mercure [partie saline et minérale]. Les flèches d'Hercule sont enduites d'une forme les plus dépurées de venin, si l'on ose dire, c'est-à-dire de Soufre quintessencé. La période pendant laquelle Philoctète reste à Teledos [ou Lemnos], correspond à la période de fermentation du Soufre dans le Lait de Vierge ; et la réincrudation qui est marquée par la libération du Soufre et son accrétion au Corps [principe SEL de Paracelse ou Arsenic de Geber] s'opère ausigne du Scorpion où nous avons émis l'idée qu'il pourrait s'agir de l'envenimation du monde. C'est ainsi que Troie fut attaquée et, comme nous l'avons dit ailleurs, il était fatal que les Troyens succombent sous le coup des Achéens. Pour en revenir au phénix, le globe enrobé dans l'enguant de myrrhe n'est autre que la Terre hermétique, la stibine des Sages, enfin, Hesperos : c'est la véritable aurore de l'oeuvre qui signale la parturition de Latone à Délos. Rappelons que l'encens est le Mercure [agent de transport], le baume : le Soufre et la myrrhe, l'agent de minéralisation.
48. Incapable de perpétuer sa race parce qu'il n'existait pas de femelle de son espèce, le phénix assurait ainsi sa descendance : sentant sa mort proche, il édifiait un nid de plantes aromatiques et d'herbes magiques, au centre duquel il s'installait après y avoir mis le feu. De ces cendres renaissait un autre phénix, qui s'empressait d'aller porter les restes de son père à Héliopolis [E. Canseliet n'était-il pas frère de la communauté d'Héliopolis ?] où était adoré le dieu du soleil, dont l'aigle était l'incarnation. Pour les Anciens, le phénix était le symbole de l'immortalité de l'âme.
49. Rappelons que la grenade [roia] est l'un des symboles les plus justes sur le Soufre rouge, dont la consonnance grecque évoque notre « rouille » et notre « roy ». Qu'ensuite, on connaît la complexe allégorie qui unit Coré - Perséphone à la grenade, fruit défendu [cf. Gardes du Corps]. Qu'enfin, Hécate [cf. emblème XXXII de l'Atalante], qui joue un rôle important dans l'oeuvre, est une déesse triple combinant Séléné [Lune], Artémis [d'essence lunaire] et Perséphone [terre].
 
 


(Alchimia - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 )
Il l'offre sur l'autel du sanctuaire auguste.

50. Flore était adorée par les Sabins : divinité des Fleurs et du Printemps, Ovide l'a rattachée à un mythe grec et l'a assimilée à la nymphe Chloris que Zéphyre [vent humide et froid] épousa. Selon Ovide, Flore aurait offert à Junon une fleur dont le seul attouchement avait le pouvoir de rendre une femme féconde. C'est ainsi que Junon, sans le concours de Zeus, put donner naissance à Arès. C'est par là même que les Romains consacrèrent le nom de mois de « mars » au premier mois du printemps. Flore est apparentée au Soufre. On a reconnu en Chloris la seule rescapée de la couvée de Niobè qui s'était tant vantée de sa fécondité à Latone [cf. emblème XL de l'Atalante, en particulier sur la relation entre Chloris et Chromis]. La fleur de pavot est une indication sur la couleur [rouge] de la matière.
51. Iris intervient à l'époque des couleurs de la queue de paon, qui signalent la conjonction radicale des matières ; cependant Iris semble placé hors d'oeuvre, parce que sa manifestation intervient à la fin de la dissolution, au lieu qu'ici nous sommes beaucoup plus loin dans l'oeuvre. On aura qu'à se souvenir qu'Iris est petite-fille de Pontos et de Gaïa pour éviter des méprises [emblème XL de l'Atalante].
52. Il faut savoir, pour apprécier, que l'ivoire [cernithV], par cabale, est proche de la mérelle [cerniy]. Que l'émeraude est le fondement même de l'oeuvre, pour ainsi dire, avec la Tabula Smaragdina, attribuée à un Hermès fabuleux. Souhaite-on falsifier l'émeraude ? Nous contenterons les Souffleurs en leur disant, qu'effectivement, il est facile de la contrefaire : que l'on prenne du vert-de-gris dont on teintera quelque verre. Les alchimistes sauront, eux, que le nom réservé de l'émeraude est la malachite [Fulcanelli emploie le mot] ou faux mafek [cf. prima materia]. Quant au diamant, comment les Souffleurs y verraient-ils notre Adamas, c'est-à-dire notre pierre émeri ? [cf. Lapidaires Chinois]. A partir de la note 52, on voit que le texte de Lactance semble comme se rassembler, en une récapitulation qui tient, en musique, à la coda.
53. L'améthyste a la propriété de changer de couleur selon la température [comme d'autres pierres, qui reprennent leur coloration originale] et elle peut évoluer vers d'autres pierres, comme l'amétrine et la citrine.
54. Les pierres précieuses du pectoral des grands prêtres hébreux ornaient ausi le vêtement sacerdotal des rois de Tyr. Elles formaient les assises de la Jérusalem céleste. Notez que Michel Maier a publié, en 1620, la Semaine Philosophique, qui consiste en une sorte de dialogue entre Salomon, la reine Saba d'Arabie et le roi de Tyr, Hyram, qui exposent les énigmes de l'or. Il faut encore citer le temple d'Hercule, à Tyr, dont une colonne semblait faite d'une émeraude énorme. On trouve, en relation avec Tyr, le secret de la préparation de la teinture en pourpre ou pourpre de Tyr, qui consiste à utiliser un coquillage [Kenckel], de l'urine d'enfant et de l'eau de mer [cf. Idée Alchimique, II]. Il faudrait citer encore le Char de Triomphe de l'Antimoine, dont Basile Valentin fait tout un fromage [turoV] pour exposer les raisons pour lesquelles la ville de Tyr [TuroV] pourrait être liée à la transformation du beurre en fromage, comme l'enseigne Tollius dans son Chemin du Ciel Chymique. Le pourpre de Tyr correspondrait à la rubification de la Pierre.
55. Allusion à la terre ou vermillon de Sinope, rouge minéral employé en peinture. Dans son Hypotypose, Magophon alias Pierre Dujols, dit du vermillon des Sages qu'il est «  l’amalgame philosophique du mercure, de l’or et de l’argent de l’art, rendu indissoluble par le flos coeli. » On aurait tort de voir notre nostoc vulgaire dans le flos coeli.
56. Il s'agit du faisan [jasiV], oiseau de Colchide. C'est une dénomination du Mercure. Philalèthe en parle dans son Introïtus, VI en disant qu'on l'appelle tantôt oison tantôt faisan, selon l'aspect sous lequel il se présente. Voyez aussi la Révélation des Teintures des Sept Métaux de Basile Valentin où nous revenons sur la Phase et ses rapports avec la pierre mède. Quant au paon, oiseau consacré à Junon, nous en parlons dans plusieurs sections [cf. humide radical métallique].
57. Il s'agit du héron [erwdioV]. Les alchimistes nous parlent du combat du fixe et du volatil comme de celui du faucon et du héron. Cet oiseau est aussi le symbole de la vigilance. Et il rappelle certains mythes comme celui d'Horus et d'Isis. Isis tient du faucon, ou plus exactement du vautour, et Horus du héron, ce qui donne au héron une empreinte soufrée. Maier parle du héros dans son emblème VII.
58. On pensait que les Pyramides étaient faites de porphyre rouge.
59. Le frontispice d'un ouvrage de Michel Maier reproduit cette scène. Il s'agit du Jocus Severus [cf. Atalanta, XXIII]:  L'assemblée des oiseaux réunie afin de déterminer le plus méritoire d'entre eux, comprend la chouette, la corneille, l'oie, la grue, le corbeau, le rossignol, Le choucas, le héron, l'hirondelle, l'épervier, le coucou, la pie, le geai et le perroquet. Présidée par le Phénix, l'assemblée finalement décerne la couronne de la Sagesse à la chouette. Nous avons eu l'occasion dans l'emblème XXXIV de l'Atalante de donner notre point de vue de cet oiseau de nuit. En bref, il semble que la chouette soit le symbole du Soufre naissant. Qu'on sache aussi que le hibou se dit en grec Ascalaphos et qu'il désigne le fils de Mars, ce qui est d'un certain intérêt si l'on a l'un des vitriols en tête [blanc, vert, bleu, rouge].
60. On ne saurait trop insister sur la dualité fondamentale de Vénus [prise comme Lucifer ou Hesperos] et sur ses rapports avec Saturne. Ce rapport peut être trouvé par le biais d'Eros [fils de la Nuit et d'Erèbe, mais qu'on dit aussi fils de Vénus]. Et Eros est proche du vautour, ainsi qu'on l'a analysé dans l'emblème XLIII de l'Atalante. Il faut insister, en particulier, sur le fait qu'Eros exprime une force primordiale qui domine dans le vase de nature des alchimistes et qui annonce la naissance des immortels et l'incarnation de l'âme dans le corps. Ce n'est rien d'autre qu'exprime, notons-le bien, le symbolisme du vautour. Notons par ailleurs que le lièvre que l'on rencontre souvent dans l'iconographie alchimique, était l'animal qu'on sacrifiait à Vénus.
 
 


(Amor - l'Escalier des Sages, Barent Coenders Van Helpen, 1689 )
Heureux être, ignorant les liens de Vénus !

En grec, lagwV, le lièvre est en proche assonance de lagwn, cavité ou creux ; abime entre les vagues. Il a aussi le sens de flanc de montagne ou de côté d'un tombeau. Enfin, le lièvre se rapproche du duc [hibou] par lagwdiaV. Et passer du hibou à la chouette est chose facile [cf. note 59]. Voyez encore notre commentaire [note 33] de la Monade Hiéroglyphique de John Dee. Enfin, une autre hypothèse apapraît fort séduisante : on sait que les Anciens ne distinguaient pas vraiment le cuivre de l'airain non plus que bronze et du laiton. Or, Fulcanelli, dans le Mystère des Cathédrales, a écrit que «  l'équivalent hermétique du signe ank est l'emblème de Vénus ou cypris [en grec,kupriV, l'impure], le cuivre vulgaire que certains, pour voiler davantage le sens, on traduit par airain et laiton...». Ici se pose un évident problème de terminologie, embrouillé par l'étymologie du mot airain et même du cuivre dont l'identité avec notre cuivre est rien moins qu'évidente. Quant à la croix ansée, les Egyptiens la sculptaient sur leurs édifices ; on l'appelle aussi la clef du Nil ; cette croix surnommée tau de ce qu'elle affecte la forme de la dix-neuvième lettre de l'alphabet grec, surmontée d'un anneau, passait pour le plus éloquent symbole de la vie divine. La croix ansée est un hiéroglyphe qui se lit ânekh et signifie la vie. La dernière lettre hébraïque, le tau, a divers sens. Sa forme s'est un peu modifiée ; la branche supérieure s'est allongée et la branche verticale droite s'est raccourcie au point de disparaître, et nous avons eu ainsi la béquille ou la croix de Saint Antoine, sans branche supérieure. Enfin, le cuivre vulgaire ne saurait représenter le sujet des Sages mais bien l'Etoile du Matin dont E. Canseliet nous dit que : « Celle-ci, à l'instar du corps céleste qui lui correspond au crépuscule, est également l'Etoile du Berger, c'est-à-dire Vénus, par nombre de chercheurs, esclaves de la lettre, identifiée avec le cuivre. » Il faudrait ajouter à cela le symbolisme de la croix cyclique d'Hendaye que nous avons analysée dans la section des Gardes du Corps. cette croix se lit Ä. A ce sujet : l'usage de la croix parmi les Chrétiens viendra d'Égypte et plus particulièrement de la congrégation de Carthage, selon Alexandre Hislop. Ce fut la croix ansée, la forme la plus proche de celle utilisée aujourd'hui.
Pour reprendre les paroles de W.Vine dans son Dictionnaire interprétatif des mots du Nouveau Testament , « Stauros [...] désigne en premier lieu un poteau droit. […]. La croix à deux poutres a son origine dans l’antique Chaldée; elle était employée comme symbole du dieu Tammouz [étant en forme de Tau mystique, initiale de son nom] dans ce pays et dans les pays limitrophes, y compris l’Égypte.[…] Vers le milieu du IIIe siècle ap. J.-C., ou bien les Églises s’étaient écartées de certaines doctrines de la foi chrétienne, ou bien elles les avaient travesties. Pour accroître le prestige du système ecclésiastique apostat, les Églises admettaient en leur sein les païens, sans qu’ils eussent été régénérés par la foi, et leur permettaient de conserver, en grande partie, leurs signes et symboles païens. D’où le Tau ou t, dans sa forme la plus employée, avec la barre transversale abaissée, qui fut adopté pour représenter la croix du Christ. » Dès lors, on trouvera la croix représentant le Christ par un symbole unissant la lettre c, r et iota [i] horizontal. La croix ansée [considérée comme le symbole de cupris, cuivre et par extension Vénus] offre les significations suivantes : un miroir qui capte la lumière primordiale [la foi, c'est-à-dire l'âme liée à l'esprit représente le miroir] ; le labor [prière, rituel] et enfin le serment [voeu de silence]. Ce n'est pas autrement que se sont exprimés les alchimistes dans leurs traités. En bref, on peut envisager que la Vénus hermétique [par delà sa forme de Lucifer ou d'Hesperus] est le laiton ou airain, miroir de l'oeuvre captant progressivement, sous les sublimations répétées, la lumière céleste, c'est-à-dire le Soufre vital.
61. C'est l'image double du phénix, rouge et sulfureux qui, de l'obscurité où il était placé, surgit à la lumière [cf. Lux Obnubilata...] ; et de l'oiseau dans lequel on reconnaît le Mercure, se volatilisant et faisant place, comme il se doit, à plus jeune que lui comme l'écrivent tous les bons textes. Symbole des révolutions solaires dans l'Egypte ancienne; c'est-à-dire du Soufre mis en activité dans la Grande Circulation urbigurienne, le Phénix est associé à la cité du Soleil : la Jerusalem Céleste. Ce symbole de régénération, de résurrection, de résurgence, de lumière en un mot, représente ce que les alchimistes ont nommé l'oeuvre au rouge, voulant distinguer par là cette phase de l'oeuvre au noir [dissolution], et de l'oeuvre au blanc [croissance].