Traité du Ciel terrestre
de
Vinceslas Lavinius de Moravie (1612)[Traduit par José Luis Rodriguez Guerrero.]
IntroductionLavinius est évoqué par Albert Poisson [Théories et symboles des alchimistes, Chacornac, 1891], p. 92 lors de l'examen de la substance « hermaphrodite ». Le Traité du Ciel terrestre de Vinceslas Lavinius de Moravie (1612) semble avoir une certaine importance dans l'analyse du feu secret des philosophes. Fulcanelli (DM, I, p.103), lorsqu’il évoque avec nostalgie l’ésotérisme égyptien renié et corrompu par la Renaissance, cite Lavinius. L'importance de ce texte est confirmée (DM, I, p.208) par l’examen de l’eau ignée au sein de laquelle se baignerait le soleil hermétique. Fulcanelli dit encore :
"Captez un rayon de soleil, condensez-le sous une forme substantielle, nourrissez de feu élémentaire ce feu spirituel corporifié, et vous posséderez le plus grand trésor de ce monde."Il y a là, malgré les apparences d’un langage on ne peut plus ésotérique, des indications qui ne peuvent manquer de nous intéresser : il est dit, en clair, que par le biais d'un Esprit convenablement préparée, un Corps nouveau pourra être préparé afin de servir de réceptacle à l'Âme.
Commentaire du Ciel terrestre : le texte de Lavinius n’est pas cité par E. Canseliet ni par J. Sadoul, ni par G. Ranque ou L. Gérardin. Il est cité par contre dans la préface de Canseliet aux Mystères. Lavinius nous décrit la matière première en terme habituel de condensé de Soufre et de Mercure, sans oublier le Sel. Il insiste sur le fait que l’Eau pure (Mercure) n’est pas spontanément visible et nécessite une action de l’homme. Cette substance est double (hermaphrodite, renvoyant au phénix, l'oiseau fabuleux de l'Egypte) ou du moins elle semble être obtenue de deux manières. Cette Eau reçoit aussi l’appellation de Ciel terrestre (Mercure). Lavinius nous décrit ensuite la façon dont se présente cette substance après action d’un limon terrestre (qui doit avoir un rapport avec le feu secret), sous la forme d’un excrément substantiel. Fait important, il assure que cette Eau, qui s’est propulsée dans les cieux (suite à une dissolution) est la première matière -à différencier de la matière première « brute »-.
Lavinius nous dit en outre qu’il faut considérer deux formes de son suc et de son venin [ion] (à propos de l’Esprit assimilé au Sel) et parle de sel amer. Il évoque ensuite la limbe[limbus : frange, bord, évoque aussi selon la cabale hermétique le lieu où les âmes des justes attendent leur délivrance ; entendez le lieu où s’effectue une précipitation de substances en solution ; la frange en outre s'apparente au Caput par kraV et à un alliage par krasiV ; le rapport avec la précipitation précédente ne peut plus nous étonner et, s'il n'était des bornes infranchissables, nous certifierions qu'une eau d'une certaine vertu que l'on trouvait près du temple d'Ammon-Râ pourrait déterminer la chute des Âmes aux Enfers et la dissolution des Corps. C'est donc là un haut secret que révèle Lavinius car les deux formes du venin ne sont autre chose que les colombes de Diane qui parviennent à tempérer l'Esprit chaotique et dont parle Philalèthe dans l'Introïtus, VI) et le chaos (c’est ainsi que les alchimistes qualifient leur matière première]
d’où il faut tirer les substances nécessaires par dissolution radicale avant leur réincrudation par voie hermétique. La frange, en grec, se dit par ailleurs kraspedon et a aussi comme acception la crête d'une montagne ; on peut donc par cabale rapprocher ce mot de kraV, sommet de montagne et de krasiV, action de mêler deux substances qui se combinent en une seule [ioV]. Il peut s'agir d'un alliage de métaux, et ici, l'amalgame philosophique ou Rebis où doit s'exprimer l'union des contraires.
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Il y a un seul Esprit corporel, que la Nature a premièrement créé, qui est commun et caché, et qui est le baume précieux de la vie, qui conserve ce qui est pur et bon et détruit ce qui impur et mauvais. Cet Esprit est la fin et le commencement toute Créature, triple en substance ; car il est fait de Sel, Soufre et de Mercure, ou d'Eau pure, qui d'en haut coagule, unit, assemble et arrose tous les bas lieux, par un suc onctueux et humide
[il s'agit donc du dissolvant universel, envisagé du point de vue du microcosme hermétique comme le souligne E. Canseliet dans ses Etudes de symbolisme ; plus exactement il s'agit au stade où le décrit Lavinus du mélange double Mercure-Rebis, c'est-à-dire du Compost philosophal].
Il est propre et disposé à recevoir quelque forme et figure que ce soit ; il n'y a que l'Art qui, par l'aide et par l'entremise de la Nature, le rende visible à nos yeux. Il cèle et cache dans son ventre une force et une vertu infinie : car c'est une chose qui est pleine et remplie des propriétés du Ciel et de la Terre [c'est le mélange du fixe et du volatil]. Elle est Hermaphrodite, et elle donne l'accroissement à toutes choses, se mêlant indifféremment avec elles, parce qu'elle tient renfermée en soi toutes les semences du Globe éthéré. Car elle est pleine d'un feu subtil et puissant, et, en descendant du Ciel, elle influe et imprime sa force sur les Corps de la terre, et son ventre qui est poreux est tout plein d'ardeur, et il est le père de toutes choses. Alors ce ventre se remplit d'un autre Feu vaporeux, et sans cesse il reçoit son aliment de l'humeur radicale qui, dans ce vaste corps, se revêt du corps de l'Eau minérale, ce qu'il fait par la concoction de son Feu chaud. [c'est la Rosée de mai qui est évoquée].
Cette Eau, qui peut être coagulée, et qui engendre toutes choses, devient une terre pure, qui, par une forte union, tient vertu des plus hauts Cieux renfermée en soi; et parce que cette même terre est unie et conjointe avec le Ciel, c'est pour cela que je lui donne ce beau nom, le Ciel terrestre[Lavinius souligne ici l'un des caractères du Mercure philosophique : il s'agit d'un ensemble de substances permettant de tenir sous forme dissoute des corps normalement infusibles qui vont cristalliser sous l'effet d'une haute température, longtemps maintenue ; le Mercure -c'est l'une des voies possibles- va alors lentement se volatiliser et laisser les cristaux se former].
De même qu'au commencement la première Nature se servit de la séparation, pour orner et arranger la masse qui estoit en désordre et en confusion ainsi l'art qui aime la perfection, doit imiter la Nature. La Nature ôte l'excrément substantiel ; ou par un limon terrestre [ce limon s'obtient à partir d'argiles pures ou de schistes alumineux et pyriteux ; l'absence de pyrite empêcherait la formation « de nature » de l'esprit de vitriol], qu'elle convertit en eau ou par adustion. L'Art se sert de lotion et de digestion ; soit par l'eau, soit par le feu et sépare l'ordure et l'impureté en purifiant et nettoyant l'Âme de tout vice. Celui donc qui sait la manière de se servir de l'Eau, et du Feu, il sait le véritable chemin qui le conduit aux plus hauts secrets de la Nature. L'Eau, ce grand corps, cette première créature de Dieu, fut remplie d'Esprit dès le commencement, ayant toutes sortes de formes en semence, et en vivifiant par le mouvement, elle anime tout, et elle produit toutes choses dans la lumière du Ciel et de la Terre [les formes en semence peuvent évoquer les différentes « chaux métalliques » qu'on ajoute et qui forment le Soufre rouge].
L'Eau est la nourrice de tout ce qui vit dans ces deux lieux. Dans la Terre, c'est une vapeur. Dans les Cieux c'est proprement un feu, triple en sa substance, et première matière. Parce que de trois, et en trois, tous les corps procèdent, et s'éloignent de la Nature. Elle contient un baume, qui a pour son père le Soleil et la Lune pour mère. Par l'air elle germe dans les lieux bas [indication possible sur le salpêtre], et elle cherche les lieux hauts et élevés. La Terre la nourrit dans son ventre chaud, et elle est la cause de toute la perfection.
Le grand Dieu [littéralement, Zeus] qui donne la vie à tout, a établi deux remèdes pour les Esprits et pour les Corps, c'est à dire deux choses qui les purifient et les nettoient de leurs impuretés, et c'est la cause pourquoi la corruption dispose et tend à une nouvelle vie. Les Métaux ont ces deux choses en eux : et ces deux choses sont cause de la réparation ;et elles participent de la terre et du ciel [c'est exactement ce que manifeste l'hiéroglyphe céleste de Vénus è à la fois Aphrodite et Gaïa], afin qu'elles unissent et lient ensemble les deux autres extrémités. C'est pourquoi ces deux choses sont descendues du Ciel en terre et ensuite elles retournent au Ciel, afin qu'elles fassent paroitre leur puissance dans la terre. De même que le Soleil dissipe les nuages et illumine la terre : ainsi cet Esprit étant préparé de cette sorte, et séparé de ses nuages, il illumine tout ce qui est obscur. Dans cet esprit il faut considérer deux formes dans son suc, et dans son venin[l'allusion au « suc et venin » permet d'expliquer les allusions répétées des anciens alchimistes aux différentes rouilles, qui ne sont que des oxydes y compris la chaux, oxyde de calcium ou les différents oxydes métalliques qui sont des bases].
Son suc est double qui conserve tous les corps, par un Sel amer
[par cabale phonétique, allusion à « Salomon » c'est-à-dire sel d'ammon : il s'agit d'une indication sur le sable -silice- et la chaux, qui constitue le mortier ou ammokonia ou par permutation ammoniako, le « sel harmoniac » des Anciens].
Son venin qui est pareillement double, les consumes et les détruits. Ce sont la les facultés qui sont renfermées dans la limbe et dans le Cahos, qui a les mêmes effets, lors que l'on tire de la terre. Mais lorsqu'il est préparé, par la séparation du bon d'avec le mauvais, il fait paroitre sa force et sa puissance, sur les parfaits et sur les imparfaits [c'est la séparation initiale qui intervient dans la préparation de l'aqua sicca par l'utilisation conjointe de salpêtre et de vitriol vert è schéma du tartre vitriolé].
J'habite dans les montagnes et dans la plaine ; je suis Père avant que d'être fils : j'ai engendré ma mère, et ma mère, ou mon père, m'a porté dans sa matrice, en m'engendrant sans avoir besoin de nourrice. Je suis Hermaphrodite, et j'ai les deux natures ; je suis victorieux sur tous les forts ; et je suis vaincu par le plus faible et petit; il ne se trouve rien sous le Ciel de si beau, ni qui ait une figure si parfaite. Il naît de moi un Oiseau admirable [le phénix hermétique], qui de ses os, qui sont mes os, se fait un petit nid, où, volant sans ailes [Philalèthe ne dit pas autre chose dans l'Introïtus, VI], il se revivifie en mourant, et l'Art surpassant les lois de la Nature, il est à la fin changé en un Roi, qui surpasse infiniment en vertu les six autres. Voilà le vrai Miracle du Ciel terrestre, par l'Art du Sage.
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