L'ALCHIMIE
 
repères historiques


revu le 20 décembre 2007

Plan : I. Introduction - II. Le dragon des Anciens - III. Possibilités de nature [1. les minéraux - 2. les métaux] - IV. Apport historique [1. l'époque ancienne - 2. le Moyen Âge - 3. l'époque moderne] - Notes l'antimoine révélé - Délos - fragments hiéroglyphiques - les triangles hermétiques
nombreux philosophes chymiques 
: Agricola - Albucasis - Alphidius - Apollonius (de Tyane) - Aquin (Thomas d') - Artephius - Averroes - Avicenne - Bacon (Roger) - Beauvais (Vincent de) - Bechil - Biringuccio - Blemmydas - Bubacar - Calid - Cardan - Caspar Hartung - Cosmopolite (Sethon) - Cesalpin - Crollius - Daustin - Flamel - Geber (pseudo) - Gerbert - Haimon - Hildegarde - Koffsky - Libavius - Lille (Alain de) - Lulle - Marie (la Juive) - Morienus - Olympiodore - Orthelin - Ostanes (le Mage) - Palissy - Paracelse - Porta - Psellus - Pelage - Rachaidib - Rhazis - Rosinus - Rupescissa - Sophar - Stephanus - Sulzbach - Synesius - Theotonicus - Trévisan - Thurneysser - Valentin (pseudo) - Varga - Vigenère - Villeneuve - Zachaire - Zadith (Senior) - Zosime

Abréviations : Myst. : Mystère des Cathédrales - DM I ou II : Demeures Philosophales, I ou II.



I. Introduction

Le texte que vous trouverez ici n'est pas une histoire de l'alchimie ; il parle des alchimistes et des savants, qui, en leur temps, ont contribué à communiquer des indices sur les matières premières utilisées dans le Grand oeuvre et surtout de ceux pour lesquels on arrive à retrouver ou à dévoiler un procédé chimique vérifiable. La tentative d'explication rationnelle que l'on poursuit à propos de la pierre philosophale n'exclut bien sûr pas les autres modes d'approche de l'alchimie et l'on discute de ce point dans la section de l'introduction à l'Introïtus de Philalèthe et au début de la section consacrée à l'or potable et à la voie humide. Je renvoie en outre aux nombreuses sections qui traitent des rapports entre philosophie, alchimie et psychologie [1, 2, 3, 4]. Par « matières premières », nous entendons l'ensemble des constituants qui servent à l'alchimiste pour parvenir à la première matière, c'est-à-dire à ce Lion vert  qu'Isaac Newton s'est évertué à chercher pendant plus de vingt ans. Il est vrai que l'illustre mathématicien demeure plus connu par ses découvertes de la loi d'attraction universelle et du calcul infinitésimal que par ses travaux en chimie et surtout en alchimie. Pourtant, ainsi que l'écrit Betty Dobbs :

"Newton avait lu les alchimistes grecs, les alchimistes arabes, les alchimistes de l'Occident latin médiéval, de la Renaissance et de sa propre époque. Il avait lu les alchimistes aristotéliciens, les alchimistes médicaux, les alchimistes néoplatoniciens et les alchimistes mécanistes. Il avait lu les plus mystiques et les plus pragmatiques." (in La Recherche, décembre 1972) ;

Cette diversité des modes d'approche de l'alchimie témoigne certainement de ce que les textes étant voilés, les chercheurs ou adeptes ont puisé dans leur imaginaire des images éidétiques qui leur étaient propres ; il est probable que les plus mystiques d'entre eux ont connu des expériences extatiques (peut-être que l'un des leurs était Thomas d'Aquin) dont l'interprétation semble donner raison aux idées qu'a dégagées Jung. Cependant, il est non moins probable que l'alchimie « opératoire » a existé et que les alchimistes - dont Newton - ont oeuvré au matras scellé ou au creuset brasqué. Ils ont donc été amenés à utiliser un nombre plus ou moins important de substances chimiques. Ces substances ont été voilées sous le masque d'allégories renvoyant aux mythes et aux légendes ; certains, parmi lesquels Dom Pernety, ont cru reconnaître dans les Fables Egyptiennes et Grecques, certaines époques du Grand oeuvre. Mais l'interprétation de Dom Pernety apparaît très fragile : elle n'a jamais eu droit de citer dans l'exégèse des études portant sur la guerre de Troie [nous avons essayé de dégager des points de symbolisme hermétique d'après certains chapitres de l'Atalanta fugiens, en particulier les emblèmes XLII, XLIII et XLIV ; s'y rattachent indirectement les emblèmes XX, XXV et XXXIX], en particulier, et elle ne peuvent nous servir que de repère symbolique car Dom Pernety est d'une érudition exceptionnelle. Mais il reste lui aussi bien vague dans la désignation des substances chimiques requises pour l'oeuvre et son niveau d'argumentation ne dépasse pas le cadre symbolique traditionnel. Il confond souvent la voie sèche et la voie humide, hasarde des interprétations qui semblent bien difficiles à accepter. Il a le mérite de citer les textes d'anciens auteurs et permet, en cela, de redéfinir le cadre de vision des textes alchimiques. Pour en revenir à ces substances, elles n'ont jamais été clairement indiquées par les alchimistes : soit ils n'en ont cité aucune, soit ils les ont toutes citées, plongeant l'étudiant dans la confusion et le désespoir... Il nous faut donc rechercher les matières des principes, qui par tradition, sont voilés sous les termes de Sel, de Mercure et de Soufre. Certes, pour exécuter l'Oeuvre, les alchimistes disent qu'un minéral et un métal leur suffisent et dans un sens, c'est exact. Il y a même des Adeptes qui assurent que l'on peut achever l'oeuvre par le seul Mercure [cf. la 1ère préface d'E. Canseliet du Myst.]. Dans un autre sens, il n'est pas possible - pour des considérations que nous exposons ailleurs - que le Mercure philosophique soit composé d'un seul corps. Toutes ces matières, ces ingrédients, ces moyens, les alchimistes les ont soigneusement cachés sous des dehors soi-disant ésotériques, qui sont en fait cryptés par une cabale hermétique ; elle joue avant tout sur les qualités des phonèmes (renversement, métathèse, substitutions diverses, etc.) sans tenir compte de la grammaire ou de la syntaxe et est donc uniquement basée sur des propriétés d'assonance phonétique ; la compréhension des textes est en outre diminuée du fait que seule une, voire deux parties du Grand oeuvre sont exposées. Enfin, il faut prendre garde soi-même de ne point « divaguer » et de ne point essayer à toute force de « faire dire » aux textes ce que l'on veut y trouver a priori : on mesure la difficulté de l'entreprise et le risque que l'on court d'être pris pour un « doux dingue » de la part de personnes qui lisent des textes alchimiques sans avoir la moindre teinture de science et c'est sans doute cette raison principale qui a fait que les alchimistes vivaient en marge de la société : auraient-ils parlé à brûle-pourpoint de substances comme l'arcanum duplicatum, le sel harmoniac sophique ? on les eut enfermés ou méprisés... Il est donc nécessaire de s'entendre sur les termes des substances que l'on cherche, sur le sens qu'on leur donne et de saisir ce que tout cela peut recéler de secrets afin de s'orienter dans le labyrinthe où nous attendent parfois à chaque mot - c'est vrai en particulier des textes de Cyliani [Hermès Dévoilé] et de Philalèthe [Introïtus] - chausse-trappes, fondrières, impasses et pièges.

II. Le dragon des Anciens

Le grand principe à retenir est qu'à chaque fois qu'une substance chimique est évoquée en clair, on peut être certain d'être aiguillé vers une impasse ou vers un carrefour qui tient de l'étoile à sept branches. Voici d'abord des coups de sonde sur les opinions de quelques auteurs :

¯ Synésius, orateur, poète et philosophe grec, évêque de Ptolemaïs (370-415) - cf. infra - pense trouver la matière première dans le mercure commun (vif-argent) extrait du cinabre - sulfure de mercure : HgS, de couleur rouge cochenille, formé de cristaux rhomboédriques, ancien nom du minium, oxyde rouge de plomb - par distillation et dont les vapeurs peuvent blanchir certains métaux. On voit déjà poindre des ambiguïtés (mercure ou plomb ? sans compter le soufre, commun aux deux).

¯ " C est une Pierre et non Pierre elle est appelée Pierre par ressemblance, premièrement parce que sa minière est véritablement Pierre, au commencement qu elle est tirée hors des cavernes de la Terre. C est une matière dure et sèche, qui se peut réduire en petites parties et qui peut se broyer à la façon d une Pierre. Secondement, parce qu après la destruction de sa forme (qui n est qu unsouffre puantqu il faut auparavant lui ôter) après la division de ses parties qui avaient été composées et unies ensemble par la Nature en une Pierre incombustible, résistante au feu et fondante comme cire ." (Traité du Sel, chapitre II : Où est-ce qu il faut chercher notre Sel. Le Cosmopolite) ;

¯ "Elle est un minéral connu des vrais savants qui le cachent dans leurs écrits sous divers noms, lequel contient abondamment le fixe et le volatil" (Les Clefs de la Philosophie spagirique, Le Breton)

¯ "c'est une pierre vile, noire et puante ; qui ne coûte presque rien ; elle est un peu pesante" (La Lumière sortant des Ténèbres, Anonyme) ;

¯ "Il est une pierre de grand vertu [dit à son tour Nicolas Valois], et est dite pierre et n'est pas pierre, et est minérale, végétale et animale, qui est trouvée en tous lieux et en tout temps, et chez toutes personnes" (Oeuvres de N. Grosparmy et Nicolas Valois, Mss biblioth. de l'Arsenal, n°2516 (166 S.A.F.) ;
¯ "Il y a une pierre occulte, absconsée et ensevelie au plus profond d'une fontaine, laquelle est vile, abjecte et nullement prisée ; et si est couverte de fiens et excrémens ; à laquelle combien qu'elle ne soit qu'une, on luy baille tous noms. Parquoy, dict le Sage Morien, ceste pieere non pierre est animée, ayant vertu de procréer et engendrer. Ceste pierre est molle, prenant son commencement, origine et race de Saturne ou de Mars, Soleil et Vénus ; et si elle est Mars, soleil et Vénus..." - on a respecté l'orthographe initiale, (Nicolas Flamel, Original du Désir désiré, ou Thrésor de Philosophie, Paris, Hulpeau, 1629)
¯ "la base de l'opus est la Materia prima qui est l'un des plus fameux mystères de l'alchimie. C'est à peine étonnant puisqu'elle représente la substance inconnue qui porte la projection du contenu psychique autonome. Une telle substance ne pouvait naturellement pas être spécifique, parce que la projection émane de l'individu et est, par conséquent, différente dans chaque cas. C'est pourquoi il n'est pas exact d'affirmer que les alchimistes n'ont jamais dit ce qu'était la prima materia ; au contraire ils n'ont donné que trop d'indications et se sont contredits sans cesse." (Psychologie et alchimie, Jung).
Un auteur moderne, J. Sadoul, dans son Trésor des Alchimistes, se persuade que la Prima materia est une variété de cinabre (le sulfure d'un métal, sans que pour autant il s'agisse forcément du cinabre qui est un sulfure rouge naturel du mercure; il y a là une relation de cabale avec le vieux mot cambar de la Turba et du Livre secret d'Artephius, mis pour kinnabariV) ; le cinabre, par ailleurs, est l'ancien nom du minium ou oxyde rouge de plomb, ce qui nous intéresse déjà davantage. J. Sadoul fonde son argumentation en outre par la citation d'auteurs importants. Ainsi, dans les Entretiens du roi Calid et du philosophe Morien :
¯ "C'est une pierre vile, noire et puante ; qui ne coûte presque rien ; elle est un peu pesante...ceci est la révélation et ouverture de celui qui la cherche."
Ce texte date du début de l'Alchimie en Occident en 1142, année de la traduction par Robert de Castre de textes narrant l'histoire de Morienus et de Khalid (cité par M. Berthelot, Liber de compositione alchemiae quem edidit Morienus romanus - De lapide - cf. Idée alchimique, I). On en connait une version un peu différente, tirée d'un Anonyme, Huginus à Barma :

¯ "Sache donc que cette chose est de peu de prix envers ceux desquels elle est inconnue ; & si elle est chose commune, vile & abondante ; & en peuvent aussi bien avoir les pauvres comme les riches, & est vendue publiquement pour l'argent & monnaie. "

J. Sadoul cite ensuite un texte traduit du latin par Bruno de Lansac, attribué à un artiste anonyme : La Lumière sortant par soy mesme des Tenebres ou Veritable theorie de la Pierre des Philosophes ecrite en vers Italiens, & amplifiée en Latin par un Auteur Anonyme, en forme de Commentaire ; le tout traduit en Français par B.D.L. (A Paris, chez Laurent d'Houry, 1687). Voici ce texte :

¯ "La matière est unique, et partout les pauvres la possèdent aussi bien que les riches. connue de tous, elle est de tous méconnue. Dans son erreur, le vulgaire la rejette comme de la fange, ou il la vend constamment à vil prix, alors qu'elle est précieuse aux philosophes avertis."
Dans Le Grand Art de l'alchimie, J. Sadoul revient sur la Prima materia  :
¯ "Nous allons tout d'abord essayer d'identifier le sujet des Sages, la magnésie végétale, le dragon écailleux..." [p. 161]
Le dragon était le nom que les anciens chimistes donnaient au nitre [salpêtre] sur lequel il est impossible de faire l'impasse dans la recherche de la matière première. En fait, on peut isoler un sel et deux minéraux dont nous reparlerons bientôt ; on peut déjà affirmer que l'un de ces minéraux peut en fait, englober deux premières matières et que c'est lui, le dragon écailleux dont parle les textes. Poursuivons :
¯ "De l'étude des textes qui précèdent, et de nombreux autres datant de toutes les époques de l'alchimie, on arrive sans trop de difficultés à la conclusion que la matière première est un sulfure métallique."
Nous montrerons plus loin que l'une des matières premières - celle consituant le  Soufre blanc -  n'est pas un sulfure mais un sulfate, exactement un sel double. Le sulfure métallique entre certainement dans la composition du Mercure philosophique en fonction de la voie utilisée  ; il existe en effet probablement plusieurs « Mercures philosophiques » . Des développements récents nous portent à reconsidérer l'importance de l'antimoine, mais pas en tant que « régule » [cf. réincrudation]. Il est probable que le véritable antimoine saturnin d'Artephius, le stibium de Tollius voile la préparation d'une eau particulière qui intervient comme adjuvant dans le Mercure, à l'époque de la Grande coction. Au vrai, il est même probable que deux sulfates différents, quoique assez proches dans les filons, soient indispensables afin de créer cette mer mercurielle dont parlent les Anciens. Toutefois, une étude attentive des textes modernes nous montre sous quelle probable forme il conviendra d'utiliser ces sulfates ; ainsi en parle E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, p.169 :

¯ "Mais l'alchimiste n'ignore plus, que notre adjuvant salin, notre médiateur, est constitué du mélange de deux composés oxygénés, lesquels sont, par là même, le feu des sages."

Il est donc probable, ais-je dit, que deux oxydes jouent un rôle dans l'oeuvre, mais leur mélange ne conduit pas au médiateur salin. Les chaux métalliques [ion] dont parle E. Canseliet constituent l'objet même du corps auquel le Mercure - qui, lui, est le médiateur salin - devra céder la place à plus jeune que lui [cf. Gardes du corps du Duc de Bretagne]. Le médiateur, qui est le dissolvant universel, est constitué soit de deux corps soumis à l'action du charbon [l'alkali fixe de Glauber], soit d'un résidu sans valeur qui se révèle être un donum Dei pour l'artiste qui sait à quelle époque intervient la séparation radicale ; c'est le Caput de cette séparation qui constitue le précurseur du principal composant du Mercure. Pour en savoir plus, nous suggérons au lecteur d'approfondir les sections consacrées au Mercure, aux alcalis fixes et au tartre vitriolé ; il faudra aussi qu'il relise un passage dans l'Introïtus, VI de Philalèthe où est évoquée la figure de Piccolpassi. Il y trouvera exactement le composé chaulé, le lien du Mercure et le moyen de retenir la colombe [il y a donc lieu de penser que les deux oxydes évoqués par E. Canseliet sont les deux colombes de Diane]. On discute du lien du Mercure, en outre, dans la section des blasons alchimiques. Ce serait une erreur de penser que les chaux métalliques puissent être introduites directement ; il est possible qu'il faille les introduire sous une forme sulfatée où elles constitueraient en quelque sorte des pro-oxydes. E. Canseliet cite enfin Artephius, traduit par P. Arnaud : « L'antimoine est des parties de Saturne...» et de conclure avec Bernard Husson (Anthologie de l'alchimie, Paris, 1971) :

 ¯ "C'est évidemment sur l'antimoine qu'oeuvrèrent Philalèthe et Monte Snyders."

et on ajoutera, Newton. Nous retiendrons en bref qu'il est fort possible qu'Artephius - ou le groupe d'Adeptes ayant compilé le traité qui lui est attribué - ait semé le trouble en faisant référence à l'antimoine (antimonium qu'il faut lire comme anqemon) ; cela en tout cas conforte, à nos yeux, les propos de Fulcanelli sur l'antimoine (DM, I, p.399) :
¯ "Quant à la stibine véritable, elle ne possède aucune des qualités requises et, de quelque manière qu'on veuille la traiter, on n'en obtiendra jamais ni le dissolvant secret, ni le mercure philosophique."
Il nous donne aussi une précieuse information sur l'un des composants du dissolvant universel :
¯ "...Ce symbole offre la même signification que la lettre G, septième de l'alphabet, initiale du nom vulgaire du Sujet des sages, figurée au milieu d'une étoile radiante. C'est cette matière qui est l'antimoine saturnin d'Artéphius, le régule d'antimoine de Tollius, le véritable et seul stibium de Michel Maïer et de tous les Adeptes."
Cette lettre G correspond à l'êta grec et donne le nom du composé tant cherché... Certes, comme d'habitude, Fulcanelli doit être compris avec prudence et réserve mais le fait que, plus loin, il fasse - au sens figuré du terme - un amalgame entre le Sel et le Mercure nous laisse à penser qu'il s'est bien montré charitable, cette fois-là... Du moins l'allusion à la lettre G requiert que l'on sache qu'elle renvoie à la lettre C, inversée, première lettre du Sujet des Sages... Ce n'est pas pour rien que Cyliani prétend avoir réussi l'oeuvre à l'âge de 37 ans [3 = C et 7 = G]. Voyez la section sur les Gardes du corps de François II pour en savoir plus là-dessus. Dans La Pierre philosophale, Georges Ranque pense aussi qu'il s'agit d'un dérivé de l'antimoine. G. Ranque était un polytechnicien [promotion 1918] qui s'est illustré dans l'industrie sidérurgique. Son livre est des plus attachants parce qu'il en émane avant tout de la simplicité et de la modestie dans le ton général de ses propos que l'on ne trouve plus que bien rarement à notre époque... Son chapitre III, L'Energie inconnue, constitue le résumé du parcours des textes classiques tels qu'il les a compris. En particulier, G. Ranque est convaincu que l'oeuvre se fait dans un matras dont il donne les proportions [dessin, p. 67 que nous reprenons dans la section du Mercure] d'après les précisions de Philalèthe. Il nous dit notamment que ce verre ne peut supporter une température supérieure à 500°C, alors que Fulcanelli indique dans Myst., p.162 :
"Au quatrième degré de feu, en opérant par voie sèche, il devient nécessaire d'entretenir une température voisine de 1200°C, indispensable aussi dans la projection."
C'est donc uniquement la voie humide qu'étudie G. Ranque. Il est amené ainsi à ne considérer que deux corps propres à l'oeuvre : le chlorure mercurique HgCl2 [sublimé corrosif vénitien] et le trichlorure d'antimoine SbCl3. En définitive, la conclusion de G. Ranque est que :
"Lorsque la seule cuisson a conduit à une coagulation plus ou moins partielle, l'exposition aux rayons solaires permet de dissoudre le coagulum en le spiritualisant, pour ainsi dire, ce qui donne une substance beaucoup plus active... Ici je m'arrêterai, n'ayant rien pu tirer d'autre de l'examen des vieux auteurs."
Revenons à Fulcanelli, qui dans Myst., p. 158, discute du feu grâce à l'examen du quatre- feuilles du portail du Sauveur de la cathédrale d'Amiens dit le Feu de roue. En substance, l'Adepte nous certifie que le personnage veille et surveille, patient mais

le feu de roue
le feu de roue

un peu las. Les travaux d'Hercule sont achevés et le Ludus puerorum s'accomplit. Cette double roue renvoie à une double rotation du récipient qui contient le Mercure philosophique et le compost, au départ en putréfaction c'est-à-dire en totale dissolution. On trouve dans des procédés modernes de synthèses minéralogiques des tours de main correspondant assez bien à cette double roue, notamment l'un, que nous résumons ci-dessous :

Les ingrédients doivent être portés à une température de l'ordre de 1300°C en sorte que le Mercure commun et le Soufre soient entièrement dissous. Ces ingrédients sont maintenus pendant plusieurs heures à cette température et sont continuellement agités par la rotation du récipient tantôt dans un sens tantôt dans l'autre. Au bout de plusieurs jours d'un dosage particulier du feu et de dégressions qui correspondent aux régimes de Philalèthe et qui obéissent à une marche descendante, les cristaux commencent à apparaître... (1)
La conversion des éléments - que l'on peut rapprocher d'un autre processus, la réincrudation - est précisément cette transformation d'un état de dissolution complet en une cristallisation qui, peu à peu, gagne en surface et en étendue. La Grande Coction est donc linéaire au début et, selon Fulcanelli, la première roue correspond à la phase humide de l'opération : cette phase humide est celle dont nous venons de parler, c'est-à- dire cette coction du soufre et du Mercure commun, d'abord dissous dans le dissolvant universel. La seconde période, ou assation, est celle que Fulcanelli assimile à la phase sèche qui correspond au début de la cristallisation. On ajoutera ici cette importante citation :  

"Le commentateur anonyme  d'un ouvrage classique [La Lumière sortant par soy-mesme des Ténèbres (Paris, d'Houry, 1687)] dit à propos de cette opération, qui est véritablement le sceau du Grand oeuvre, que « le philosophe fait cuire à une chaleur douce et solaire, dans un seul vaisseau...» Albert Poisson donne la base  de 50° avec augmentation progressive  jusque vers 300°C. Philalèthe, dans ses Règles [Règles du Philalèthe pour se conduire dans l'Oeuvre hermétique, dans Histoire de la Philosophie hermétique (Paris, Lenglet-Dufresnoy, Coustelier, 1742)] affirme que : « le degré de chaleur qui pourra tenir du plomb (327°C) ou de l'étain en fusion (232°C), et même encore plus fort... vous commencerez votre degré de chaleur propre pour le règne où la nature vous a laissé »..."

Un chercheur moderne, Albert Cau, pense que la matière première est la pechblende [de : pech = poix et blende = sulfure de zinc]. Du reste, E. Canseliet, dans son Alchimie, p.15 note 3, cite ce minerai :
" Une très simple opération arithmétique [que Canseliet croit tirer  du nombre 666, attribué par l'Apôtre Jean à la Bête de l'Apocalypse, monstre identifié au concept de l'Antéchrist] fournit exactement les trois chiffres de l'élément chimique qui est assurément inconnu. Celui-ci se situe sur l'échelle ascendante du tableau de Mendeleïev, entre le polonium et le radon émanant du radium... découverts par Pierre Curie, alors qu'il recherchait dans la pechblende... la Pierre Philosophale."
On ne discutera pas ici de savoir si Pierre Curie recherchait la pierre philosophale dans la pechblende... On ajoutera que le commentaire entre crochets de la citation d'E. Canseliet n'est pas une extrapolation que nous tirons des écrits de Canseliet ; il résume une note de bas de page du disciple de Fulcanelli. Nous avons eu l'occasion d'écrire ailleurs que jamais Pierre Curie n'avait été intéressé par l'alchimie ou la pierre philosophale, contrairement à ce qu'écrit E. Canseliet ; son intérêt s'était focalisé, avant la découverte du radium, sur la cristallographie [cf. Anna Hurwie, Pierre Curie, Flammarion, 1995].
 

III. Les possibilités de nature

Si nous examinons les principaux textes, on sait que deux matières au moins sont indispensables : un métal et un minéral. Ces matières sont des sels où le soufre commun joue un rôle essentiel. Voyons d'abord les minéraux, c'est-à-dire les corps non métalliques.
 
 

1)- les minéraux

- Le soufre naturel, si commun autour du Vésuve et de l'Etna, était connu dès la plus haute antiquité. C'est celui que les Grecs et les Romains appelaient sulphur vivum, parce qu'il n'avait pas besoin d'être préalablement traité par le feu comme une autre espèce de soufre, nommé gleba (minerai de soufre). L'odeur caractéristique qu'il répand par sa combustion [odeur due à la formation de l'acide sulfureux] et la flamme livide avec laquelle il brûle et qui, comme dit Pline

« communique dans l'obscurité, aux yeux des figures des assistants, la pâleur des morts »,

l'avaient fait choisir de bonne heure pour l'accomplissement de certaines cérémonies religieuses. Compte tenu de sa prétendue origine, on lui supposait aussi une vertu purificatrice ; car le soufre passait pour « renfermer en lui une grande force de feu » [Pline, Hist. Nat. XXXV, 15]. Le soufre fut donc pendant longtemps regardé comme une condensation de la matière du feu, dont on fit plus tard une entité sous le nom de phlogistique [cf. Stahl].

- Le borith et le neter étaient employés chez les Hébreux pour le blanchiment des étoffes. Ils préparaient la première de ces substances en filtrant de l'eau à travers des cendres végétales et en évaporant jusqu'à siccité [sécheresse] la liqueur filtrée. Le borith était du carbonate de potasse (sel végétal) impur. Quant au neter, c'était non pas le nitre [salpêtre] mais le natron ou carbonate de soude impur, fort commun dans certains lacs d'Afrique [Egypte]. On savait qu'il fait effervescence avec le vinaigre ; de là son nom de neter qui signifie faire effervescence. Le borith se distinguait facilement du neter parce qu'il est déliquescent [se liquéfie] au contact de l'air humide, tandis que le neter [carbonate de soude], placé dans les mêmes conditions, est efflorescent [qui perd son eau de cristallisation et se dessèche au contact de l'air]. Le nitre [nitrate de potasse] proprement dit, on le retirait en énormes quantités des cavernes de l'Asie, appelées colyces, qui rappellent les cavernes de l'Amérique méridionale, si riches en nitrate de soude. L'usage du nitre était limité dans l'Antiquité ; les médecins de Rome l'employaient comme diurétique [qui fait uriner]. Vers le IXe siècle, il entra dans la composition de la poudre à canon ; il acquit dès lors une grande importance et reçut le nom de sel de pierre ou de salpêtre (sel petrae). Notez que la « fleur de nitre » se traduit par aphronitrum, qui renvoie à de l'écume de nitre ; de même aphron signifie « qui est sans raison », donc fou, insensé. Fulcanelli ne nous dit-il pas que le Mercure des Sages est le fou du grand oeuvre ? Nous ajouterons que ce terme aphron n'est pas sans rapport de cabale avec Lucifer ; nous suivrons les linguistes qui réservent leur jugement sur l'étymologie d'Aphrodite et qui révoquent généralement en doute le lien, certainement abusif, que d'aucuns seraient tentés d'établir entre aphron et la déesse qui correspond au hiéroglyphe céleste de Vénus.

Si l'on examine les pierres et roches communes que les Anciens connaissaient, nous trouvons d'abord la chaux. Cette terre alcaline n'existe dans la nature qu'en combinaison avec l'acide carbonique, l'acide sulfurique, la silice et l'alumine, l'oxyde de fer, etc. Dans ces combinaisons diverses, elle présente sous le nom de pierre calcaire les aspects les plus variés. Vitruve (De Architectura, livre VII) a particulièrement insisté sur l'usage des roches calcaires comme pierres à bâtir, suivant qu'elles sont tendres (mollia) ou dures. Suivant Vitruve, la pierre de Tibur, assez dure, résiste mieux aux injures de l'air. La pierre de Tibur [saxum Tiburnicum] paraît être une variété de tuf [roche poreuse légère] calcaire connue sous le nom de travertin. Le tophus, tuf de Vitruve et de Pline, était probablement notre calcaire grossier, presque entièrement composé de débris coquilliers marins, réunis par un ciment calcaire auquel il doit sa consistance. C'était sans doute le tophus qui servait à la construction des édifices publics de l'antiquité grecque et romaine, par exemple le temple deJupiter à Elis. Les Romains paraissent avoir connu la chaux caustique telle qu'on l'obtient par la calcination du carbonate calcaire.
 

 
Lorsqu'on calcine du calcaire, on a ce que l'on nomme la chaux vive, appelée ainsi parce qu'arrosée d'eau, elle s'échauffe et augmente de volume. Dès qu'elle est saturée d'eau et délitée, elle perd le nom de chaux vive...la chaux éteinte, restant exposée à l'air, en absorbe de nouveau l'acide carbonique et redevient carbonate. Le carbonate de chaux, par l'action du feu, devient chaux et la chaux, par l'action de l'air, devient carbonate. De même que le carbonate de chaux se décompose par action de la chaleur en acide carbonique, qui s'en va sous forme gazeuse et en chaux qui reste ; de même, il se décompose par l'action du premier acide venu, du vinaigre, par exemple. Pour différencier le carbonate de chaux du carbonate de magnésie, on utilise de l'acide oxalique qui donne, dans une dissolution calcaire saturée d'ammoniaque un précipité abondant qui n'aurait pas eu lieu avec du carbonate de magnésie.
- La craie [creta = craie, argile et cretatus = blanchi, vêtu de blanc] correspondait à ce que nous appelons le calcaire : ce terme s'appliquait à des terres argileuses et magnésiennes. C'est ce que montrent les nombreuses épithètes que Pline donne à la craie, telles que chalcilica, cimolia [pour la craie de Cimole], figulina [pour figlina, art du potier ; Fulcanelli insiste sur l'intérêt que prendra l'étudiant à imiter le potier], rhodia [pour rhodinus, rose], viridis [pour viride, vert], fullonia [ dégraisser] ; la pierre meulière, lapis molaris, était comprise sous la dénomination générale de creta. La creta argentaria était une espèce de talc de Venise, une terre magnésienne : elle se composait de lamelles, d'un blanc d'argent, grasse au toucher (d'où son nom de stéatite). La craie verte, creta cirulis, était également une terre magnésienne ; c'était le talc écailleux ou fibreux, variant du blanc au vert dont la poudre réduite en pâte fine compose les crayons colorés, connus sous le nom de pastels. C'est probablement aussi d'une terre magnésienne que se servaient les Romains pour marquer les pieds des esclaves destinés à être vendus. Quant à la terre à foul, creta fullmina, employée à dégraisser les étoffes de laine, c'était une terre argileuse, combinée avec de la silice, de la chaux et de la magnésie. Elle appartenait, ainsi que la creta figurina [terre à potier] à ce genre de pierres que l'on désigne depuis le XVIIIe siècle sous le nom de marnes [du latin marga] ; les craies chalcédienne, éréthrienne, rhodienne, paraissent avoir été aussi des espèces de marnes. Pline nous apprend que la craie, creta, que l'on mêlait à de la farine de blé, provenait des environs de Pouzzoles et de Naples. Or cette localité est exempte de ce qu'on appelle aujourd'hui la craie ; en revanche, elle est caractérisée par une terre argileuse et magnésienne. On peut dire un mot sur le blanc de Paraetonium qui, selon Pline, est une écume de mer, mêlée à du limon et solidifiée, dans laquelle on trouve de petits coquillages. Le blanc de Paraetonium a été confondu avec la magnésite compacte ou écume de mer : c'est un carbonate de calcium (CaCO3) avec présence de silice (SiO2), de magnésie (MgO), de phosphates (PO4) et de substances organiques ; en somme c'est un calcaire « limoneux ». Très prisée en peinture en raison de son onctuosité, cette couleur s'étale facilement et peut servir de sous-couche à la chrysocolle. Les Anciens avaient donc donné, en l'absence de toute analyse chimique évidemment, le même nom à des substances très différentes de composition. Ce n'est que depuis le milieu du XVIIIe siècle que l'on donne le nom de craie à la chaux combinée avec l'acide carbonique, au carbonate de chaux. Les Anciens rattachaient aussi le gypse à la chaux (calx) ; bien des siècles devaient s'écouler avant que l'on comprenne que le gypse est de la chaux combinée avec de l'acide sulfurique, c'est-à-dire du sulfate de chaux qui a perdu, par l'action de la chaleur, son eau de cristallisation. L'albâtre [alabastrites] avait été aussi rapproché des pierres calcaires, particulièrement des marbres, dont il partage la diversité des nuances. Les Romains employaient l'albâtre, ayant la couleur du miel, à faire des vases à onguents, appelés alabastra ; la matière de ces vases a la même composition que le gypse ; c'est un sulfate de chaux. Sa translucidité le rapproche de la pierre spéculaire, lapis specularis, qui est aussi un sulfate de chaux cristallisé, probablement identique avec la sélénite ou l'aphrosetenon de Pline et de Dioscoride

[on notera que la sélénite est une pierre de lune ; cela nous rappelle des fragments de textes où les alchimistes nous disent que leur Mercure est un « crachat de lune » ou une « menstrue dans la sphère de la lune » ; ils parlent évidemment d'une séparation et donc, d'un Caput : tartre vitriolé].

La silice a une teinte semblable à celle de la corne ; elle peut être rapprochée de la pyrode, épithète donné au fils de Calix, personnage légendaire qui, selon Pline, apprit aux hommes à faire du feu au moyen de cette pierre dure [Hist. Nat., VII, 59]. La silice entre dans la composition de l'agate, du cristal de roche [crystallum], du quartz, du grès et du sable, ces minéraux ne différant entre eux que par leur état d'agrégation.

- Le nom d'argile est d'origine grecque [argilos], dont parle Théophraste. Pline distingue plusieurs terres argileuses par leur simple différence de coloration naturelle : il cite l'argile blanche [leucargillon], l'argile rouge [rufo], l'argile brune [columbina], l'argile tofeuse ou vitrifiable [tofacca] et l'argile sablonneuse [arenacea = d'arena, sable mais aussi désert de sable et arenatio = mélange de chaux et de sable èammokonia]. L'argile blanche était, sous le nom de creta, souvent confondue avec la craie proprement dite. Les minéralogistes modernes (au XIXe siècle) ont donné le nom de schiste [du grec fendre] à toutes les roches caractérisées par une struture fossile ou feuilletée ; en général, l'argile, la magnésie, l'oxyde de fer, quelquefois la silice et le bitume, y dominent. Quand c'est l'argile qui l'emporte, le schiste est dit argileux. Dans les schistes ardoisés et micacés, c'est la magnésie qui prédomine. Théophraste et Pline se sont les premiers servis du mot schistos ; mais ils l'appliquaient seulement au schiste ferrugineux en le confondant avec l'hématite ou sanguine (fer oligiste), ainsi qu'aux schistes bitumineux, inflammables comme la résine, et au schiste aluneux qui portait plus particulièrement le nom d'alumen. C'est de là que les chimistes ont tiré, à la fin du XVIIIe siècle, le mot d'alumine, réservé à la terre argileuse pure [kaolin], telle qu'elle provient de la décomposition de l'alun.

- La magnésie, confondue longtemps avec la craie et l'argile blanche, forme la base du talc, du mica, des stéatites, de certaines ardoises [phyllades], et en général de toutes les substances minérales dont le toucher donne à la main la sensation d'un corps gras, d'où les noms de talc [mot d'origine allemande : talg = graisse] et de stéatite [du grec stear, graisse]. La plupart de ces substances étaient connues des Anciens. Le mica [micare = briller] était assimilé à la pierre arabe, transparente comme du verre [lapis vitri mudo translucidus], semblable à la pierre spéculaire [Pline, Hist. Nat., XXXVI, 46]. La pierre samienne dont une espèce s'appelait étoile, aster, de Samos était, selon Avicenne, le talc qui peut être calciné au feu le plus violent sans s'altérer. Ses colorations diverses lui ont valu les noms de selenites, argyrodamas (diamant d'argent), gallaica, galactites (pierre de lait), leucogea (terre blanche) dont l'interprétation exacte a exercé l'esprit des commentateurs. [Cette aster n'est pas étrangère au Grand oeuvre stibew]

Enfin, la fabrication du verre coloré était presque aussi ancienne que celle du verre blanc ou incolore. Le vert-de-gris, la rouille de fer ou tout autre oxyde métallique pouvait d'abord colorer accidentellement une pâte vitreuse. Des débris de verre coloré, imitant l'émeraude, le saphir, l'améthyste, ne sont pas rares dans les tombeaux d'Egypte. Les pierres bleues, figurant des scarabées, des perles, etc. paraissent avoir été obtenues par la fusion d'une masse vitreuse avec l'oxyde de cobalt. Ce que Hérodote, Théophraste et Pline nous racontent des statues, des colonnes et même des obélisques en émeraude de l'Egypte et de la Phénicie, ne saurait s'appliquer qu'à des masses vitreuses colorées par un oxyde métallique.
 
 

2)- les métaux

[voir aussi les sections humide radical métallique et chimie et alchimie]

Les Anciens connaissaient sept métaux, rattachés aux sept planètes, du moins jusqu'à la découverte d'Uranus par William Herschel en 1781. Par tradition, au Soleil, correspond l'or (et aussi le soufre), à la Lune l'argent, à Mercure le mercure « vulgaire » ou vif-argent, à Vénus le cuivre, à Mars le fer, à Jupiter l'electrum (dans un premier temps puis l'étain) et à Saturne le plomb. Les auteurs, considérant que leur doctrine devait être maintenue secrète, se sont exprimés par énigmes et paraboles et ils désignaient les corps qu'ils utilisaient de manière allégorique ; par exemple, le mercure est le lait de vache noire et l'oxyde de zinc, la laine des philosophes. En utilisant le charbon de bois ou de terre, ils savaient préparer le cuivre, l'argent, l'or et le mercure (vif-argent). À noter que le mercure et l'étain n étaient connus que des Grecs et des Romains ; par ailleurs, les Anciens confondaient le plomb, l'antimoine et le zinc (extrait de son oxyde, la cadmie). Ils connaissaient le fer, l'arsenic et peut-être le platine. Les premiers alchimistes empruntèrent à l'Egypte, pour représenter les métaux, les hiéroglyphes symbolisant les divinités et les Babyloniens -Chaldéens, terme que Cicéron emploie dans son De Divitatione pour qualifier les astrologues- établirent une correspondance mystique entre les métaux et les planètes. A Jupiter fut attribué l'electrum (alliage d'or et d'argent mais considéré d'abord comme un métal particulier) et à Hermès l'étain. Entre le Ve et le VIIe siècles, le laiton puis l'étain seront attribués à Jupiter et le mercure à Hermès. Il s'agit là d'informations importantes sur le plan historique et que nous reprendrons en examinant les différentes possibilités dans le choix des métaux à retenir.
 
 

IV. L'apport historique et philosophique

1)- l'histoire ancienne : des fragments hiéroglyphiques

L'alchimie est davantage liée à la chimie que Fulcanelli ne l'a laissé supposer [cf. DM]. Le nom de chymie vient du grec cumoV qui signifie suc ; il est donc superposable au mot ioV [rouille, suc, venin] et du verbe grec fondre [cieiV] parce que, nous dit Lemery dans son Cours de Chymie, elle enseigne à séparer les substances les plus pures des Mixtes, lesquelles on appelle parfois Sucs et elle donne les moyens de les mettre en fusion. Quelques auteurs [et c'est finalement à eux que se sont ralliés les historiens de l'Art comme F. Hoefer, R. Jagnaux, M. Berthelot et E. Chevreul] veulent qu'elle vienne du nom hébreu Chema qui signifie Constellation chaude

[notons au passage que le mot constellation renvoie aux étoiles, elles-mêmes repérables, bien souvent, par leurs couleurs puisqu'on distingue par exemple, les super-géantes rouges, les naines bleues, les étoiles jaunes dont notre propre étoile, etc. Au plan hermétique, on pourrait y trouver des correspondances avec les planètes, dans les rapports qu'elles contractent, du fait même de leur couleur, avec les métaux ou certains minéraux ; enfin, nous avons vu dans l'histoire fort abrégée de la porcelaine dans la section du Mercure qu'on distinguait dans les glaçures que l'on porte sur le dégourdi, des couleurs de grand feu et d'autres de petit feu. Toutes ces correspondances, qui peuvent sembler hardies aux lecteurs, trouvent à notre sens leurs correspondances avec l'Art sacré des prêtres égyptiens].

Quoi qu'il en soit, les chymistes [pour employer l'orthographe du temps des Glaser, des Lemery, des Homberg, ont ajouté la particule Al au mot de chymie. Lemery la nomme Spagyrie, mot composé des verbes spaV et argireiV qui veulent dire séparer et ramasser [on peut leur trouver d'autres correspondances ]. La spagyrie, toujours selon Lemery, enseigne à séparer les substances utiles de chaque Mixte d'avec les inutiles [ou prétendues telles]. On l'appelle de façon plus générale Art Hermétique, à cause d'Hermès qui en serait un des principaux auteurs [mais nous savons bien que cela est faux pour des raisons historiques que nous avons abordées sommairement dans la section des Principes]. On l'appelle enfin pyrotechnie, de pur et de tegnh, qui signifie Art de Feu ; c'est en effet uniquement par le moyen du feu [le feu vulgaire, non celui des philosophes] qu'on vient à bout de presque toutes les opérations chimiques. La Chymie [que nous nommerons désormais chimie] est donc un Art qui enseigne à séparer les différentes substances qui se rencontrent dans un Mixte. Lemery entend sous l'appellation Mixtes [qui ont rapport avec la prima materia] les choses qui croissent naturellement [c'est bien sûr totalement faux dans un sens rationnel ; cf. la section du Mercure de nature pour une approche qui tente de concilier rationnel et hermétisme], à savoir les minéraux, les végétaux, les animaux. Sous l'espèce des Minéraux, Lemery comprend les sept métaux, les demi-métaux, les pierres et les terres. Toutefois, ce principe apparaît comme artificiel auprès de critiques et les chimistes de nos jours [XVIIIe siècle] le démontrent par l'expérience.

"On imbibe des linges d'une forte lessive d'alkali fixe [carbonate de potasse ou borith des Anciens], et on les expose ainsi humectés à l'air libre, par exemple dans un grenier. A la suite du temps, ces linges se recouvrent d'une efflorescence saline, qui étant dissoute dans l'eau, forme par évaporation de véritables cristaux de tartre vitriolé : preuve certaine que l'acide vitriolique est répandu dans l'atmosphère, et qu'il y est toujours prêt à former des combinaisons avec les corps qu'il rencontre, pourvu qu'ils soient de nature à s'unir aisément avec lui. C'est par cette raison que les chimistes modernes [XVIIIe siècle] regardent l'acide vitriolique comme l'esprit universel, et qu'ils pensent que tous les autres acides font autant de déguisements de cet acide primitif."

Ces réflexions sont d'une grande importance car elles permettent de donner une explication parfaitement logique à l'une des gravures les plus célèbres de l'histoire alchimique : la planche 4 du Mutus Liber.


la planche IV du Mutus Liber

Nous ne reviendrons pas sur le commentaire que nous avons donné de cette superbe gravure. Il est clair que l'on peut imaginer la scène suivante : le couple alchimique est en train de tordre un linge dans une bassine ; certains critiques ont cru qu'il s'agissait de la rosée de mai ou rosée céleste. En arrière plan, nous voyons d'autres linges tendus ;à gauche le Bélier et à droite le Taureau : que l'on se rapporte à notre schéma de préparation du dissolvant. On y verra que le Bélier [Ariès] voile Arès, qui est cet acide  soi-disant vitriolique [en fait il s'agit de l'acide carbonique, nous le savons de nos jours] ; le Taureau voile le complexe Vénus-Aphrodite qui cache le composé du potassium dont la nature peut varier selon le mod de préparation : huile de tartre faite par défaillance [alkali fixe concentré], alkali fixe, nitre, foie de soufre. Ces linges que l'on aperçoit, nous l'affirmons, ont été enduits d'alkali fixe et on les a laissés s'imprégner de la rosée, tout simplement parce qu'il s'agit d'eau distillée. Le couple alchimique recueille donc le tartre vitriolé dissous dans une bassine avant de soumettre le liquide à l'évaporation a siccite. C'est le principal composant du Mercure philosophique qui est ici exposé au vu de tous. Veuillez croire que ce ne sont pas les oligo-éléments de la rosée de mai qui pourront contribuer à préparer le Mercure des Sages... Les chimistes anciens, en faisant l'analyse de divers Mixtes, ont trouvé cinq sortes de substances [je rappelle que cette terminologie est désuète et fausse, à notre siècle où l'esprit cartésien  prévaut ; il est nécessaire qu'on l'étudie, pour autant, car sans cet apprentissage, tous les textes alchimiques sont incompréhensibles], ils ont conclu qu'il y avait cinq principes des choses naturelles : l'eau, l'esprit, l'huile et le sel, et la terre. De ces cinqs, Lemery nous dit qu'il y a trois principes actifs : l'esprit, l'huile et le sel ; deux principes sont passifs : l'eau et la terre. Remarquez que les trois principes actifs peuvent se ramener à des acides et que les sels sont formés de l'association d'une base et d'un acide ; il y a alors neutralisation de deux principes actifs. A titre d'exemple, le sel [Na Cl] résulte de l'association du natron des Anciens [NaOH] et de l'acide muriatique [HCl]. Il y a formation d'eau dans cette association. L'huile ne correspondait, à l'époque de Lemery qu'à un sel très concentré et aqueux. Mais on se tromperait si l'on voulait appliquer ces termes en alchimie : l'esprit, l'huile et le sel désignent en effet non pas tant des substances chimiques distinctes que des Mixtes qui n'ont d'existence que pour autant qu'ils aient été « activés » par un feu particulier, dont la connaisssance régit le magistère. L'EAU et la TERRE sont des principes bien éloignés des trois premiers que nous venons de citer et peuvent dans une certaine mesure leur tenir lieu de symboles [cf. Idée alchimique, V]. L'esprit que les anciens chimistes nommaient Mercure constitue le premier des principes actifs qui se dévoilait lorsqu'on « ouvrait » un Mixte. Lemery la décrit comme :

"une substance subtile, pénétrante, légère, qui est plus en agitation qu'aucun autre principe ; cette substance fait croître les Mixtes en plus ou moins de temps, selon qu'ils s'y rencontrent en plus ou moins grande quantité ; mais aussi par son trop grand mouvement, il arrive que les corps où il abonde sont plus sujets à la corruption..."

Si nous pouvons adhérer à la première partie de la phrase, en revanche, nous ne pouvons rien tirer de la dernière ; si l'on considère comme Mixte un minéral formé de deux oxydes, préalablement soumis à une fusion intense, longue et suivie d'un très lent refroidissement, la suite apprendra au lecteur que l'on peut trouver une correspondance hermétique réelle entre ce que dit Lemery et le processus de croissance de la Pierre ; il était bien connu auparavant que des esprits ardents ou des esprits acides [l'eau-de-vie, l'esprit du vin, le vinaigre] pouvaient garantir des corps un certain temps contre la corruption, mais ici le terme s'entend dans le sens de décomposition. La plupart des minéraux semblent, à cet égard, incorruptibles et l'esprit [Mercure] ne peut pas être tiré pur des Mixtes ; d'un côté, il est enveloppé dans un peu d'huile qu'il enlève avec lui et on l'appelle alors esprit volatil : tels sont les esprits de vin, de rose, de romarin, de genièvre. De l'autre côté, il peut être embarassé dans les sels qui retiennent sa volatilité et alors, on peut l'appeler esprit fixe : tels sont les esprits acides de vitriol ou d'alun. On voit que le sens du mot Mercure par Lemery est assez éloigné de celui que lui prêtent les alchimistes. Passons au soufre :

"L'huile qu'on appelle soufre, à cause qu'elle est inflammmable, est une substance douce, subtile, onctueuse, qui sort après l'esprit. On dit qu'elle fait la diversité des couleurs et des odeurs ; elle adoucit aussi l'acrimonie des sels [...] plusieurs arbres et plantes qui abondent en huile durent plus longtemps que les autres en verdeur, et résistent à toute la rigueur des mauvais temps. Elle se tire toujours impure des Mixtes ; car ou elle est mêlée avec des esprits, comme les huiles de romarin et de lavande, qui nagent sur l'eau ; ou elle est emplie de sel qu'elle entraîne dans la distillation, comme les huiles de buis, de gayac, de girofle, qui se précipitent au fond de l'eau..."

Nous sommes d'accord avec Lemery pour dire que le Soufre - du moins un certain Soufre que nous avons qualifié de rouge - est responsable de la teinture en masse de la Pierre ; par cabale nous pouvons aussi comprendre que les plantes qui abondent en huile résistent mieux au mauvais temps ; voici comment on peut le traduire : nous savons que le 3ème oeuvre fait l'objet d'allégories nombreuses comme le voyage des Argonautes ou encore comme la délivrance de Latone

[encore qu'un problème se pose : Latone, à peine est-elle sur Délos, met au monde Apollon et Artémis ; il est difficile de déterminer si ce passage allégorique se situe au 2ème oeuvre ou au 3ème oeuvre ; nous avons généralement opté pour la 1ère solution ; ce n'est qu'une conjecture...]


Le navire des Argonautes et la pierre [fontaîne du Vert-bois, Versailles]

On peut entendre par « plantes minérales », les concrétions cristallines des lisières disposées entre les roches trappéennes et les roches calcaires [voyez à ce sujet la section du Mercure de nature]. Voyons enfin le sel. Le sel est le plus pesant des principes actifs [des alchimistes disent que la première matière « est un peu pesante »]. C'est une substance qu'on disait autrefois être incisive et pénétrante ; les sels sont divisés en trois espèces : sel fixe, sel volatil et sel essentiel ; le fixe, c'est celui qui nous intéresse le plus. On le tire après la calcination : on fait bouillir la matière calcinée dans beaucoup d'eau afin que le sel s'y dissolve. On passe ensuite la dissolution par un papier gris puis on en évaporer l'humidité jusqu'à ce que le sel se trouve sec au fond du vaisseau ; on appelait le sel qui se tirait des plantes le sel lixivieux. Quant au sel essentiel, c'est celui qui se tire du suc des plantes par la cristallisation ; ce dernier tient le milieu entre le fixe et le volatil [si tel est le cas, nous gagerions qu'il s'agit de l'alkali fixe, c'est-à-dire du borith des Anciens]. L'eau qu'on appelle phlegme est le premier des principes actifs : elle sort dans la distillation devant les esprits quand ils sont fixes ou après quand ils sont volatils ; elle sert à étendre les principes actifs et à modérer leur agitation. La terre qu'on appelle Tête morte ou damnée, est le dernier des principes passifs ; elle ne peut pas être séparée pure et elle retient toujours quelques esprits. C'est ce caput mortuum qui fait l'objet de tant d'allégories où l'on voit en général un chevalier terrassant un dragon ; on peut y trouver aussi un parallèle avec le mythe de Persée et de la Méduse, où le cheval Pégase représente la première matière que l'on obtient après la décapitation de la Gorgone ; nous avons vu toutefois que si ces allégories sont superposables, elles réfèrent à des processus chimiques qui sont parallèles et où des corps isomorphes ou « isotopes » pour employer l'expression d'E. Canseliet sont obtenus ; pour aider le lecteur à rechercher ces substances, nous lui ferons remarquer que de tout temps, l'un de ces corps s'appelait autrefois la pierre de Jésus. Les chimistes du début du XVIIIe siècle avaient reconnu dans les métaux un principe terreux, ou plutôt trois sortes de terre :

- la terre vitrifiable [autrefois regardée comme le principe qui donnait de la consistance, du poids et de la dureté à un métal ; aujourd'hui, nous savons qu'il s'agit de la silice, base de la préparation du verre] ;
- la terre inflammable [autrefois appelée phlogistique, considérée par les anciens chimistes comme le principe qui donnait de la couleur aux métaux ; c'est pour nous le Soufre rouge ou teinture radicale] ;
- la terre mercurielle [autrefois, considérée comme rendant les métaux ductiles et malléables ; nous sommes d'accord avec cette correspondance, à ceci près que le Mercure ouvre totalement le métal, mais pas sous sa forme de régule ; c'est la chaux métallique ou « l'âme » du métal qui est utile en alchimie ; la correspondance, en grec, entre qeioV et qeion donne le nom de la variété de sel qui nous sera utile].

Il faut remarquer que ces trois terres tiennent lieu, chez les alchimistes, des cinq principes que nous venons d'évoquer. Ainsi, la terre vitrifiable correspond à la terre damnée ou tête morte ; la terre mercurielle est l'esprit ou le Mercure des substances métalliques [une chaux métallique en totale dissolution] ; la terre inflammable correspond à l'huile ou Soufre. Bien sûr, toutes les définitions que nous venons de donner doivent s'entendrent cum grano sali et on ajoutera que le lecteur se tromperait fort en prenant pour telles les identités de ces principes avec ceux que le commun des chimistes a coutume de donner. Ainsi, la terre mercurielle apparaît-elle comme chimérique, la terre vitrifiable n'a aucun rapport avec le principe terreux au sens de terre sablonneuse ou argileuse et enfin, la terre inflammable ne peut point être appelée Soufre dans le sens, là encore, où les chimistes prennent ordinairement l'huile, ou le Soufre principe. L' histoire de l' alchimie - c'est M. Berthelot qui l'affirme - est fort obscure.

« C' est une science sans racine apparente, qui se manifeste tout à coup au moment de la chute de l' Empire romain et qui se développe pendant tout le Moyen Âge, au milieu des mystères et des symboles, sans sortir de l' état de doctrine occulte et persécutée : les savants et les philosophes s'y mêlent et s'y confondent avec les hallucinés, les charlatans et parfois même avec les scélérats. Les anciennes et saintes écritures disent que certains anges, épris d' amour pour les femmes, descendirent sur la terre, leur enseignèrent les oeuvres de la nature ; et à cause de cela ils furent chassés du ciel et condamnés à un exil perpétuel. De ce commerce naquit la race des géants. » [Les origines de l'Alchimie]

Ce passage où M. Berthelot résume une des légendes primordiales est d'essence cabalistique et Dom Pernety, dans ses Fables Grecques et Egyptiennes, nous prévient contre la simplicité apparente de ces « contes et légendes » qui pourraient bien voiler l'essentiel ; réinterprétée selon la doctrine hermétique, voici cette légende : le principe Soufre ou Âme, désincarné sous l'espèce de l'ange descend sur terre : il s'agit d'une incarnation ; celle-ci a comme corrolaire obligatoire la corruption. Prenons un sulfate ; selon les règles de la cabale, il s'agit d'une substance d'origine divine à cause de l'assonance entre qeion et qeioV  ; ce sulfate dans le 3ème oeuvre va subir une destinée qui suit étrangement ce que disent les Saintes Ecritures : il va s'oxyder [terme grec ioV pour qualifier le vert-de-gris, la rouille] et par là il va se corrompre car ioV prend aussi le sens de venin, suc des abeilles. Voilà pour l'ange. Passons à la femme : c'est le principe Mercure pris dans le sens de Lune hermétique ; nous savons qu'il y a deux Lunes en alchimie : au premier quartier, et c'est alors l'argent-vif des philosophes, c'est-à-dire le Mercure philosophique qui n'est autre qu'un fondant alcalin ; au dernier quartier, la Lune prend le sens de Soufre blanc ou 1er Mercure : c'est elle qui correspond au principe féminin ou Osiris. Quant à l'exil perpétuel, comment ne pas y voir la marque du Mercure ? Ce serviteur fugitif [fugh] selon Fulcanelli, qui, l'oeuvre accomplie, prend congé du lieu de l'enfantement pour se volatiliser ; les belles expériences de Jacques-Joseph Ebelmen nous montrent pour ainsi dire, visuellement, cette séquence ; et que dire des expériences de volatilisation de Henri Sainte Claire Deville ? Enfin, le ciel alchimique trouve sa contrepartie dans l'épithète coelum [ciel, mais aussi burin pour tailler le marbre] et donne dans le même temps le nom vulgaire de l'un des composants du Mercure... Le livre dans lequel ils enseignaient les arts est appelé chêma : de là le nom de chêma appliqué à l' Art par excellence. Ainsi parlait Zosime le panopolitain, le plus vieux des chimistes authentiques, exposant les origines de la chimie, dans son livre imouth (c'est-à-dire dédié à Imhotep , dieu égyptien), livre adressé à sa soeur Théosébie. Quand on sait qu'Imhotep est l'architecte qui introduisit l'usage de la pierre calcaire dans la construction de la première pyramide de Saqqarah, que les Grecs l'assimilèrent à Asclepios, on ne doutera plus du caractère typiquement mercuriel de la symbolique qui s'est attachée à cette légende. Il faudrait que nous évoquions Coronis et Chiron mais cela nous entrainerait trop loin ici et nous laisserons donc au lecteur le soin de vérifier ces conjectures de doctrine hermétique. La race des Géants renvoie à TitanoV qui donne aussi l'origine de l'eau ignée ou du feu aqueux dont ne cessent de nous parler les Artistes. Nous avons évoqué cette race des Titans, fils d'Ournaos et de Gaïa à maintes reprises et passerons donc outre, là encore. Ce passage est cité par Georges Le Syncelle, polygraphe grec du VIIIe siècle. Quoi qu'il en soit, le passage de Zosime est des plus caractéristiques. Sans en conclure, avec les adeptes du XVIIe siècle, que l'alchimie était déjà connue avant le déluge, il est certain qu'il nous reporte aux imaginations qui avaient cours en Orient dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Isis, dans son discours à son fils Horus, ancien ouvrage alchimique, raconte également que la révélation lui fut faite par Amnael, le premier des anges et des prophètes, comme récompense de son commerce avec lui. Quelques lignes étranges du chapitre V de la Genèse, probablement d' origine babylonienne, ont servi de point d'attache à ces imaginations.

"les enfants de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, choisirent des femmes parmi elles ."

De là naquit une race de géants, dont l'impiété fut la cause du déluge. L'histoire d'Osiris nous est contée par Dom Pernety dans ses Fables, chap. III. Il écrit notamment :

"[Isis] bâtit deux autres petits [temples] en or, l'un en honneur de Jupiter le céleste, l'autre moindre en l'honneur de Jupiter le terrestre, ou Roi son père, que quelques-uns ont appelé Ammon. Vulcain était trop recommandable pour être oublié [...]"

Comment ne pas voir ici les deux états de Jupiter Ammon, hiéroglyphe céleste de la rosée de mai et lien du Mercure dans sa forme moins noble et terrestre de silice ? Osiris part ensuite en expédition car il conçoit le désir de rendre l'univers participant du même bonheur que ses Etats florissants :

"Osiris emmena avec lui son frère que les Grecs appelèrent Apollon, l'inventeur du laurier. Anubis et Macédon, fils d'Osiris, mais d'une valeur bien différente, suivirent leur père : le premier avait un chien pour enseigne ; le second un loup. Les Egyptiens prirent de là occasion de représenter l'un avec une tête de chien, l'autre avec une tête de loup [...]"

Ce chien, c'est celui qu'artephius devait idéaliser dans le pays du Corascène [Khorassan] : c'est l'un de nos deux oxydes [oziV : pieu, javelot]. Le loup, c'est le lupus de Basile Valentin, le loup gris de la grande tradition, le stibium de Jacques Tol, l'Âne-Timon de Fulcanelli, en un mot, la grande inconnue X du problème, là encore que nous n'avons cessé d'évoquer dans notre quête [on pourra se référer à la section des Gardes du Corps par exemple] ; mais ce chien, c'est aussi celui que l'on voit à la fontaine du Vert-Bois à Paris. C'est aussi celui qui figure sur l'écu de Tentzel [cf. Philalèthe, VI]. A ce propos, Philalèthe nous dit :

"Prends le chien de Corascène et la jeune chienne d'Arménie ; joins-les ensemble, et ils t'enfanteront un fils de la couleur du ciel..."

C'est de ce fils dont parle Fulcanelli qu'il évoque par ce qui est, sans doute, le plus bel objet hermétique que nous connaissions à ce jour :

« c'est un corps blanc sur une face, noir sur l'autre et violet dans sa cassure ».

Georges Le Syncelle a conservé des fragments importants d'un livre qui est d'une importance remarquable pour le sujet qui nous occupe ; selon lui, en effet :

"ce sont également les anges pécheurs qui révèlent aux mortelles les arts et les sciences occultes. " ils habitèrent avec elles et ils leur enseignèrent la sorcellerie, les enchantements, les propriétés des racines et des arbres..., les signes magiques..., l' art d'observer les étoiles... il leur apprit aussi, dit encore le livre d' Enoch en parlant de l' un de ces anges, l' usage des bracelets et ornements, l' usage de la peinture, l' art de se peindre les sourcils, l' art d'employer les pierres précieuses et toutes sortes de teintures, de sorte que le monde fut corrompu..."

Il y a là matière à réfléchir : il s'agit d'un fragment du  Livre d'Enoch, qui joue un rôle important dans les premiers siècles du christianisme. Les auteurs du IIe et du IIIe siècle de notre ère reviennent souvent sur cette légende. Clément D'Alexandrie la cite (vers 200 de notre ère) dans ses stromates. Tertullien en parle longuement :

" Ils trahirent le secret des plaisirs mondains ; ils livrèrent l' or, l'argent et leurs oeuvres ; ils enseignèrent l' art de teindre les toisons [...] ils découvrirent les charmes mondains, ceux de l' or, des pierres brillantes et de leurs oeuvres "

C'est le lieu de rappeler que, pour les Anciens, notre or ne qualifiait pas toujours ce métal qui résiste à l'oxydation et qui ne plie que sous l'eau régale. Dans son Introduction à la Chimie des Anciens, Berthelot a bien fait voir que les définitions du mot « or », dans le lexique alchimique grec, sont très caractériqtiques ; elles sont au nombre de trois :

« On appelle or le blanc, le sec et le jaune et les matières dorées, à l'aide desquelles on fabrique les teintures solides » ;
« L'or, c'est la pyrite, et la cadmie et le soufre » ;
« L'or, ce sont tous les fragments et lamelles jaunis et divisés et amenés à perfection ».

L'or avait donc un sens complexe pour les orfèvres du papyrus de Leide et cette extension de la signification des mots était commune chez les Anciens. Le nom de l'émeraude et celui du saphir étaient, par exemple, appliqués par les Egyptiens aux pierres précieuses et vitrifications les plus diverses. Comme le dit Berthelot dans sa Chimie de Anciens, le même opérateur pouvait pratiquer l'orfèvrerie et la teinture des étoffes précieuses. Il semble cependant étranger à la fabrication des émaux, vitrifications, pierres précieuses artificielles mais le sujet est longuement évoqué dans les écrits des alchimistes. Une piste différente mène au parallèle entre les métaux et les planètes que nous aborderons dans une section ultérieure [l'Humide Radical métallique]. D'après Lepsius, la liste des métaux connus par les Anciens comprenaient, outre l'or, l'argent, le cuivre et le plomb, les noms des pierres précieuses, telles que le mafek ou émeraude, et le chesbet ou saphir, corps assimilés aux métaux  à cause de leur éclat et de leur valeur [cf. les métaux égyptiens dans les Origines de l'Alchimie, M. Berthelot, Steinheil, 1885]. C'est ici le lieu de parler des tablettes métalliques trouvées à Khorsabad. Dans le cours des fouilles, en 1854, on découvrit, sous l'une des pierres angulaires du palais assyrien de Sargon, un coffret contenant sept tablettes. C'étaient des tablettes votives, destinées à rappeler la fondation de l'édifice (706 ans av. J.-C.), et à lui servir en quelque sorte de Palladium. Quatre de ces tablettes se trouvent aujourd'hui au Musée du Louvre. M. Berthelot en a fait l'analyse, et les résultats de son étude sont les suivants : les quatre tablettes sont constituées en fait par de l'or, de l'argent, du bronze et du carbonate de magnésie pur, minéral rare que l'on ne supposait pas connu des Anciens, et dont l'emploi reposait sans doute sur quelque idée religieuse. Les noms des matières des tablettes, tels qu'ils sont indiqués dans les inscriptions qui les recouvrent, sont d'après M. Oppert, l'or (hurasi), l'argent (kaspi), le cuivre (urudi ou er [bronze]), puis, deux mots (anaki et kasazatiri ou abar) que les interprètes ont traduit par plomb et étain, bien que l'un d'eux semble en réalité désigner la 4ème tablette signalée plus haut (carbonate de magnésie), et enfin deux noms de corps portant le déterminatif des pierres, et traduits par marbre (sipri ou zakour) et albâtre (gis-sin-gal). Rien d'ailleurs n'indique des attributions planétaires, si ce n'est le nombre sept. Nous avons vu dans la section des Gardes du corps ce que l'on peut penser de cette association. Ajoutons encore que deux métaux étaient désignés par les Assyriens et les Babyloniens sous des dénominations divines : le fer sous le nom de Ninip, Dieu de la guerre, ce qui rappelle l'attribution ultérieure du métal à Mars ; et le plomb, sous le nom du Dieu Anu, Dieu du ciel que l'on pourrait rapprocher de Saturne ; toutefois ce ne seraient pas là des Dieux planétaires. Quoi qu'il en soit, l'assimilation des pierres précieuses semble avoir disparu de bonne heure [mais qu'elle en est la raison ?] mais en revanche, on reste perplexe devant l'évocation de l'albâtre et du marbre dont nous avons montré - du moins l'espérons-nous - toute l'importance dans le 1er oeuvre. Mais reprenons le texte de Dom Pernety :

"Osiris se fit aussi accompagner de Pan, en l'honneur duquel les Egyptiens bâtirent dans la suite une ville de la Thébaïde, à laquelle ils donnèrent le nom de Chemnim, ou Ville du pain..."

On pourrait presque croire ici - si nous osions - à un petit trait de cabale entre le mot Chemnim et le mot chêma. Plus loin Pernety signale à notre attention les contradictions apparentes des Auteurs sur la généalogie d'Osiris et les correspondances qu'il pense relier avec les principes :

"Cette matière est composée d'une chose qui contient deux substances, l'une fixe et l'autre volatile, ou eau et terre. Ils ont appelé l'un mâle, l'autre femelle ; de ces deux réunis naît un troisième, qui se trouve leur fils, qu'il renferme en lui, quant à la substance radicale..."

Il nous semble qu'ici, Pernety ne fait pas assez la différence entre les principes qui participent du Mercure par raport à ceux qui composent le Rebis ou homme double igné de B. Valentin. La matière dont il parle est effectivement composée de deux choses, mais est-ce Mercure ou est-ce l'androgyne ? Nous remettrons les choses en place en considérant que le principe volatile est constitué par le Mercure dont la forme première est « une eau sèche qui ne mouille point les mains » : c'est le feu aqueux ou l'eau ignée comme on le voudra. Sa marque est l'étoile de Salomon que l'on aperçoit dans le cartouche ci- dessous.
 


détail du « Lut de Sapience », frontispice du Philalethe illustrata de Michael Faust

L'emblème montre tous les composants que l'artiste doit élire d'abord comme matières premières, qu'il doit ensuite aider à acquérir les caractères propres - dans le second oeuvre - au Mercure des Sages et enfin, le traitement à imposer à ce Mercure. Le serpent qui se mord la queue et se dévore lui-même est notre Eau permanente dont l'incessante circulation est gage de la parturition hermétique ; son action se fait sentir sur le cercle des planètes, hiéroglyphes célestes des matières ; on peut y trouver : en haut de l'étoile, Saturne [signe de la putréfaction], à droite Mars-Arès [signe des vitriols], Jupiter [la rosée de mai et aussi le lien du Mercure], Vénus-Aphrodite naturellement opposée à Mars, qui voile l'identité de l'« ajronitrum » hermétique que nous avons décrit dans la section consacrée au corps isotope du sel de Seignette. La Lune dans son dernier quartier signale à l'hermétiste l'argent alchimique, c'est-à-dire le Soufre blanc. M. Berthelot nous signale dans sa Chimie des Anciens, que dans les vieux textes, où l'asem [electrum, alliage d'or et d'argent dont le signe était celui de Jupiter, l'agent de liaison] est confondu avec l'argent dont il en affecte quelquefois le signe, à savoir un croissant dont l'ouverture est tournée vers la droite. Or, nous voyons dans la figure astrologique mystique du traité de Zozime, l'exacte reproduction du Lut de Sapience, à quelques siècles d'écart... Mercure représente la Lune cornée, amalgame de Vénus, de la Terre et du premier croissant de Lune. Au centre, nous trouvons ce signe 4, déjà analysé dans la section sur le Mercure, et qui figure sur la cheminée alchimique du château de Fontenay-Le-Conte. Mais, ici, il est centré sur un petit cercle, lui-même pivot de l'arcane, ou Soufre rouge. Le chiffre 4 se rattache à la fois au carré et à la croix [crux, c'est-à-dire creuset] ; se pourrait-il que ce chiffre fasse aussi allusion aux phases de la Lune ? Nous laisserons au lecteur le soin de réfléchir sur ce nouveau mystère en lui laissant cependant un bout du fil d'Ariane : l'analogie qui existe entre la teinture des étoffes et celle des métaux [Origines de l'Alchimie, M. Berthelot]. Les quatre couleurs des peintres grecs, d'après Pline [Hist. Nat., XXXV, 31], étaient le blanc, le noir, le jaune et le rouge. Ce sont précisément les quatre couleurs des premiers alchimistes, de Zosime par exemple. Il semble que les anciens alchimistes cherchaient à en imprégner les métaux, en ramollissant ceux-ci. Il semble qu'en particulier, nous devions nous rapprocher des industries égyptiennes relatives à la métallurgie, à la fabrication des verres et à la teinture des étoffes. Par ailleurs, M. Berthelot a bien mis en évidence l'importance du nombre 4 chez Zosime :

"J'ai montré ailleurs que le nombre quatre joue un rôle fondamental dans Zosime, aussi bien que chez les Egyptiens et chez le gnostique Marcus. Le rôle de l' élément mâle, assimilé au levant, et de l'élément femelle, comparé au couchant ; l' oeuvre accomplie par leur union ; l'importance de l' élément hermaphrodite (la déesse Neith des Egyptiens) cité par Zosime, et qui reparaît jusque dans les écrits du Moyen Âge ; l'intervention des femmes alchimistes, Théosébie, Marie la juive, Cléopâtre la savante, qui rappellent les prophétesses gnostiques, sont aussi des traits communs aux gnostiques et aux alchimistes. Les traditions juives jouaient un rôle important chez les gnostiques marcosiens. Ceci est encore conforme à l'intervention des juifs dans les écrits alchimiques et dans les papyrus de Leide. Zosime, et Olympiodore reproduisent les spéculations des gnostiques sur l'Adam, l'homme universel identifié avec le Toth égyptien : les quatre lettres de son nom représentent les quatre éléments."

De ces Quatre éléments, on pourrait croire qu'il n'en figure que deux sur le sceau de Salomon ; ce serait négliger la barre horizontale qui sépare la digamma ; dès lors, nous voyons apparaître les symboles de l'Air [triangle à base inférieure et barre] et de la Terre [triangle à base supérieure et barre]. Au sujet de la fabrication des verres et de la teinture des étoffes, Berthelot nous dit encore :

"L' idée principale des alchimistes grecs, dans les livres qu' ils nous ont laissés, c' est de modifier les propriétés des métaux par des traitements convenables, pour les teindre en or et en argent ; et cela, non superficiellement à la façon des peintres, mais d' une façon intime et complète. Ils étaient guidés dans cette recherche par les pratiques de leur temps. Les pratiques pour teindre les étoffes et les verres en pourpre, pour colorer le bronze en or et pour opérer la transmutation, sont en effet rapprochées dans les papyrus de Leide, aussi bien que dans le pseudo-Démocrite. Suivant les alchimistes grecs, la science sacrée comprend deux opérations fondamentales : la xanthosis , ou art de teindre en jaune, et la leucosis ou art de teindre en blanc ; les auteurs de nos manuscrits reviennent sans cesse sur ce sujet. Quelques-uns y joignent même la mélanosis , ou art de teindre en noir, et l' iosis ou art de teindre en violet. « l' art tinctorial, dit Pélage, n' a-t-il pas été inventé pour faire une teinture qui est le but de tout l' art ? » d'après le même Pélage, les deux teintures ne diffèrent en rien, si ce n' est par la couleur ; la préparation en est la même, c'est-à-dire qu' il n' existe qu'une pierre philosophale. « c'est l'eau à deux couleurs, pour le blanc et pour le jaune » . Stéphanus dit pareillement : il y a plusieurs teintures, l'une pour le cuivre, l'autre pour l'argent, l'autre pour l' or, selon la diversité des métaux ; mais elles ne forment qu' une espèce."

Les alchimistes étaient ainsi guidés vers des idées fausses à cause, évidemment, de leur méconnaissance des réactions chimiques et mélangeaient ainsi toutes sortes de substances ; il n'est pas étonnant qu'ils aient réussi, à force d'expérimentations empiriques, à obtenir des alliages :

"... des agents qui blanchissent Vénus (tel le mercure qui blanchit le cuivre) ; mais c' est là une teinture imparfaite et qui ne résiste pas au feu. D' autres agents (le soufre, l' arsenic et leurs composés) jaunissent la lune, c' est-à-dire l' argent ; mais c'est encore là une imitation imparfaite. On distinguait donc pour les métaux, comme pour les étoffes et les verres, les procédés propres à les teindre à fond et les procédés propres à les teindre superficiellement. Ainsi pour dorer le cuivre ou l' argent, c'est-à-dire pour teindre ces métaux à la surface, on employait la dorure par amalgamation, déjà connue de Vitruve ; ou bien on opérait au moyen d' un alliage d'or et de plomb. Au contraire, les procédés pour teindre les métaux à fond, dans leur masse et leur essence intime en quelque sorte, procédés congénères de la formation des alliages, tels que le bronze et le laiton, étaient réputés plus mystérieux. Le nom même d'orpiment Auri Pigmentum , qui désigne aujourd' hui le sulfure d'arsenic, mais qui avait une signification plus confuse pour les Anciens, rappelle la teinture de l'or. Ces analogies expliquent également pourquoi Démocrite, auteur d' ouvrages sur la teinture des verres et sur la teinture en pourpre, a été regardé plus tard comme l' inventeur de la teinture des métaux."

Nous avons évoqué dans la 1ère section [cf. Principes] le Corpus hermeticum ; il n'a pas été reçu comme un tout mais s'est transmis par fragments successivement intégrés et l'alchimie n'est pas sortie uniquement et sans mélange du monde égyptien. C'est après la fusion de la civilisation grecque et de la civilisation égyptienne, à Alexandrie, et au moment de leur dissolution finale, que nous voyons apparaître les premiers écrits alchimiques. On y trouve un étrange amalgame de notions d'origine diverse. À côté de descriptions et de préceptes purement empiriques, empruntés à la pratique des industries chimiques dans l'Antiquité, à côté des imaginations mystiques, d'origine orientale et gnostique, que nous avons rapportées, on y rencontre tout un corps de doctrines philosophiques, issues des philosophes grecs, et qui constituent à proprement parler la théorie de lanouvelle science. On est ainsi surpris de ce mélange singulier où des « interprétations naturelles » et justes viennent s'amalgamer avec des raisonnements purement intuitifs et souvent faux. M. Berthelot cite un extrait d'une lettre de  écrite au XIe siècle par Michel Psellus au patriarche Xiphilin, laquelle sert en quelque sorte de préface au recueil des Alchimistes grecs :

"Tu veux que je te fasse connaître cet art qui réside dans le feu et les fourneaux et qui expose la destruction des matières et la transmutation des natures. Quelques-uns croient que c'est là une connaissance d' initié, tenue secrète, qu' ils n' ont pas tenté de ramener à une forme rationnelle ; ce que je regarde comme une énormité. Pour moi, j'ai cherché d' abord à connaître les causes et à en tirer une explication rationnelle des faits. Je l'ai cherchée dans la nature des quatre éléments, dont tout vient par combinaison et en qui tout retourne par dissolution... j' ai vu dans ma jeunesse la racine d'un chêne changée en pierre, en conservant ses fibres et toute sa structure, participant ainsi des deux natures."

c' est-à-dire du bois et de la pierre. Ce que Psellus attribue à l'effet de la foudre. Puis il cite, d'après Strabon, les propriétés d' une fontaine incrustante [riche en carbonate de chaux ; s'agirait-il de la Fontaine du Trévisan ?] qui reproduisait les formes des objets immergés.

"ainsi les changements de nature peuvent se faire naturellement, non en vertu d'une incantation ou d'un miracle, ou d'une formule secrète. Il y a un art de la transmutation. J'ai voulu t'en exposer tous les préceptes et toutes les opérations. La condensation et la raréfaction des matières, leur coloration et leur altération : ce qui liquéfie le verre, comment l'on fabrique le rubis, l'émeraude ; quel procédé naturel amollit toutes les pierres : comment la perle se dissout et s'en va en eau ; comment elle se coagule et se forme en sphère ; quel est le procédé pour la blanchir ; j' ai voulu réduire tout cela aux préceptes de l'art. Mais comme tu ne permets pas que nous nous arrêtions à des choses superflues, tu veux que je me borne à expliquer par quelles matières et à l'aide de quelle science on peut faire de l' or. Tu en veux connaître le secret, non pour avoir de grands trésors, mais pour pénétrer dans les secrets de la nature ; pareil aux anciens philosophes, dont le prince est Platon. Il a voyagé en Egypte, en Sicile, dans les diverses parties de la Libye, pour voir le feu de l' Etna et les bouches du Nil et la pyramide sans ombre et les cavernes souterraines, dont la raison fut enseignée aux initiés... nous te révèlerons toute la sagesse de Démocrite D'Abdère, nous ne laisserons rien dans le sanctuaire " .

Ce voyage de Platon n'est pas sans rappeler celui d'Osiris que rapporte Dom Pernety dans ses Fables :

"Isis et Osiris sont, comme nous l'avons dit, l'agent et le patient dans un même sujet. Osiris part pour son expédition, et dirige sa route d'abord vers l'Ethiopie, pour parvenir à la mer Rouge, qui bordait l'Egypte, de même que l'Ethiopie. Ce n'était pas le chemin le plus court, mais c'est la route qu'il est nécessaire de tenir dans les opérations du grand oeuvre, où la couleur noire et la couleur rouge sont les deux extrêmes. La noirceur se manifeste d'abord dans le commencement des opérations signifiées par le voyage d'Osiris dans les Indes ; car, soit que d'Espagnet, Raymond Lulle, Philalèthe, etc. aient fait allusion à ce voyage d'Osiris, ou à celui de Bacchus [...] ils nous disent qu'on ne peut réussir dans l'oeuvre, si l'on ne parcourt les Indes. Il faut donc passer en Ethiopie, c'est-à-dire voir la couleur noire, parce qu'elle est la clef de l'art hermétique."

Voilà encore une belle allégorie... Cette fois-ci, c'est l'espace géographique qui sert d'échiquier au combat des contraires. La référence à l'Egypte est omni-présente en Alchimie, que ce soit ici, dans les Fables ou bien plus tard avec Fulcanelli... L'allusion à Pierre de Lesseps a été diversement appréciée par les historiens de l'art. Nous avons montré que l'Egypte était une piste possible pour deux principes qui participent du dissolvant : le natron et la pierre spéculaire ; le natron est congénère du borith ou alkali fixe et le lapis specularis de l'alun ; nous dirions même qu'il s'agit de corps isomorphes [esprit universel des deux parts ; deux Terres : l'une promise au Tartare et l'autre à la parturition hermétique]. Mais revenons à notre emblème du Lut de sapience. Il nous reste l'inscription circulaire à analyser : DUCITO TERNARIUM AB UNITAE AD UNITATEM : elle répond à travers plusieurs siècles de distance à la Tourbe des Philosophes et en particulier d'un personnage dénommé le Vicaire

[en chimie, c'est un fourneau dans lequel on entretient une chaleur pareille à celle du fumier, ou qui soutient constamment le thermomètre de M. de Réaumur à environ 32 degrés. Ce même degré est à-peu-près celui de la chaleur animale, c'est celui de la poule qui couve, c'est celui qui fait éclore les Sufs de presque tous les oiseaux, in Huginus à Barma]

qui prescrit :

"De plusieurs choses faites 2, 3 et 3, 1 avec 3, c'est 4 ..."

et qui affirme, pour conclure « je vous ai tout dit, enfants de Doctrine ». Nous reviendrons ultérieurement sur les Fables Grecques et Egyptiennes de Dom Pernety. Ce chiffre 4 intervient donc à de nombreuses reprises dans le symbolisme alchimique et a été utilisé maintes fois dans l'iconographie. Berthelot ajoute :

"Dans les papyrus de Leide, il est question d'un anneau magique, sur lequel ce serpent est tracé. Il est aussi figuré deux fois dans le manuscrit 2327, en tête d'articles sans nom d'auteur, dessiné et colorié avec le plus grand soin, en deux et trois cercles concentriques, de couleurs différentes, et associé aux formules consacrées : « la nature se plaît dans la nature, etc. » il est pourvu de trois oreilles, qui figurent les trois vapeurs, et de quatre pieds, qui représentent les quatre corps ou métaux fondamentaux : plomb, cuivre, étain, fer."

La phrase que nous avons soulignée est l'un des classiques de l'alchimie ; Le Trévisan en avait fait sa devise dans ses jours de vieillesse. Les quatre métaux ont tous étaient cités par les alchimistes ; le plomb est omni-présent de même que l'étain, particulièrement mis en valeur par Fulcanelli. Quant au fer, il est par tradition rapporté à Mars et le cuivre, à Vénus. Mais nous avons vu que ces correspondances étaient trompeuses : en fait, le fer comme le cuivre sont à rapporter à Mars, l'hiéroglyphe céleste des vitriols. Le cuivre, par ailleurs, a toujours eu une dénomination ambigue et souvent on le citait alors qu'on voulait parler du bronze ou du laiton ; de là, des allégories à n'en plus finir. Pour analyser les rapports historiques de notre sujet avec l'alchimie ancestrale, nous allons à présent citer un extrait assez long des Origines de l'Alchimie de M. Berthelot.

Le chesbet et le mafek vont nous révéler des assimilations plus étendues. 

5- le saphir ou chesbet. Le chesbet et le mafek sont deux substances précieuses, qui accompagnent l' or et l' argent dans les inscriptions et qui sont étroitement liées entre elles. Ainsi, les quatre prophètes à Denderâ [temple dédié à Hathor, orné d'imporantes inscriptions] portent chacun un encensoir : le premier en or et en argent, le second en chesbet (bleu), le troisième en mafek (vert), le quatrième en tehen (jaune). Or, le chesbet et le mafek ne désignent pas des métaux au sens moderne, mais des minéraux colorés, dont le nom a été souvent traduit par les mots de saphir et d'émeraude. En réalité, le nom de chesbet ou chesteb s' applique à tout minéral bleu, naturel ou artificiel, tel que le lapis-lazuli, les émaux bleus et leur poudre, à base de cobalt ou de cuivre, les cendres bleues, le sulfate de cuivre [le vitriol bleu], etc. Le chesbet est figuré comme objet précieux sur les monuments, dans les corbeilles et dans les bourses qui y sont dessinées : on l' aperçoit parfois en longs blocs quadrangulaires et en masses de plusieurs livres. Il a servi à fabriquer des parures, des colliers, des amulettes, des incrustations, qui existent dans nos musées. Il personnifie la déesse multicolore, représentée tantôt en bleu, tantôt en vert, parfois en jaune, c' est-à-dire la déesse Hathor, et plus tard, par assimilation, Aphrodite, la déesse grecque, et aussi Cypris, la divinité phénicienne de Chypre, qui a donné son nom au cuivre

[le cuivre correspondait à Aphrodite, déesse assimilée à Hathor, la divinité égyptienne multicolore, dont les dérivés bleus, verts, jaunes et rouges du cuivre rappellent les colorations diverses. Notez que le signe du cuivre n'a pas toujours été désigné par la planète Vénus car la liste de Celse attribue le cuivre à Jupiter et l'alliage monétaire à Mars. La confusion entre le fer et le cuivre, ou plutôt l'airain, aussi attrbué à la planète Mars, a existé autrefois et elle est même attestée par celles de leurs noms : le mot aes qui exprime l'airain en latin dérive du sanscrit ayas qui signifie le fer. concernat les diverses nuances du cuivre, consultez la section du Soufre où nous discutons de ce Protée hermétique].

Les annales de Thoutmosis III distinguent le vrai chesbet (naturel) et le chesbet artificiel. L' analyse des verres bleus qui constituent ce dernier, aussi bien que celle des peintures enlevées aux monuments, ont établi que la plupart étaient colorés par un sel de cuivre. Quelques-uns le sont par du cobalt, comme l' indique l'histoire de la chimie de Hoefer, et comme le montre l' analyse des perles égyptiennes faite par M Clemmer. Ce résultat est conforme aux faits reconnus par Davy pour les verres grecs et romains. Théophraste semble même parler explicitement du bleu de cobalt, sous le nom de bleu mâle, opposé au bleu femelle. Théophraste distingue également le cyanos autophyès , ou bleu naturel, venu de Scythie (lapis-lazuli) et le cyanos sceuastos , ou imitation, fabriquée depuis l'époque d'un ancien roi d'Egypte, et obtenue en colorant une masse de verre avec un minerai de cuivre pris en petite quantité. Le bleu imité devait pouvoir résister au feu ; tandis que le bleu non chauffé apyros , c' est-à-dire le sulfate de cuivre naturel, ou plutôt l' azurite, n'était pas durable. Vitruve donne encore le procédé de fabrication du bleu d' Alexandrie, au moyen du sable, du natron et de la limaille de cuivre [donnant au passage mais sans le savoir l'un des composants possibles du feu secret et le lien du Mercure], mis en pâte, puis vitrifiés au feu : recette qui se trouve dans les alchimistes grecs, ainsi que le montrent Olympiodore. On rencontre ici plusieurs notions capitales au point de vue qui nous occupe. D'abord l'assimilation d'une matière colorée, pierre précieuse, émail, couleur vitrifiée, avec les métaux

[voici pour nous qui constitue le départ de la vraie tradition hermétique ; de celle qui permet, à travers les siècles de pouvoir trouver une liaison entre Zozime et Fulcanelli] ; 

les uns et les autres se trouvant compris sous une même désignation générale. Cette assimilation, qui nous paraît étrange, s'explique à la fois par l' éclat et la rareté qui caractérise les deux ordres de substances, et aussi par ce fait que leur préparation était également effectuée au moyen du feu, à l'aide d'opérations de voie sèche, accomplies sans doute par les mêmes ouvriers. Remarquons également l'imitation d'un minéral naturel par l'art, qui met en regard le produit naturel et le produit artificiel : cette imitation offre des degrés inégaux dans les qualités et la perfection du produit. Enfin nous y apercevons une nouvelle notion, celle de la teinture ; car l'imitation du saphir naturel repose sur la coloration d' une grande masse, incolore par elle-même, mais constituant le fond vitrifiable, que l'on teint à l'aide d'une petite quantité de substance colorée. Avec les émaux et les verres colorés ainsi préparés, on reproduisait les pierres précieuses naturelles ; on recouvrait des figures, des objets en terre ou en pierre ; on incrustait les objets métalliques. Nous reviendrons sur toutes ces circonstances, qui se retrouvent parallèlement dans l' histoire du mafek. 

6- l'émeraude ou mafek. Le mafek, ou minéral vert, désigne l'émeraude, le jaspe vert, l'émail vert, les cendres vertes, le verre de couleur verte, etc. Il est figuré dans les tombeaux de Thèbes, en monceaux précieux, mis en tas avec l' or, l' argent, le chesbet ; par exemple, dans le trésor de Ramsès III. Les égyptologues ont agité la question de savoir si ce nom ne désignait pas le cuivre ; comme Champollion l'avait pensé d'abord, opinion que Lepsius rejette. Je la cite, non pour intervenir dans la question, mais comme une nouvelle preuve de la parenté étroite du mafek avec les métaux. La confusion est d' autant plus aisée, que le cuivre est, nous le savons, le générateur d' un grand nombre de matières bleues et vertes. De même que pour le chesbet, il y a un mafek vrai, qui est l'émeraude ou la malachite [Fulcanelli parle de la malachite dans le Mystère des Cathédrales], et un mafek artificiel, qui représente les émaux et les verres colorés. La couleur verte des tombeaux et des sarcophages est formée par la poussière d'une matière vitrifiée à base de cuivre. Le vert de cuivre, malachite ou fausse émeraude naturelle, était appelé en grec chrysocolle , c' est-à-dire soudure d'or ; en raison de son application à cet usage (après réduction et production d' unalliage renfermant un peu d' or et un cinquième d'argent, d'après Pline). C' était la base des couleurs vertes chez les Anciens. Elle se trouvait, toujours suivant Pline, dans les mines d'or et d'argent ; la meilleure espèce existait dans les mines de cuivre. On la fabriquait artificiellement, en faisant couler de l' eau dans les puits de mine jusqu'au mois de juin et en laissant sécher pendant les mois de juin et juillet. Lathéorie chimique actuelle explique aisément cette préparation, laquelle repose sur l'oxydation lente des sulfures métalliques. Le nom d'émeraude était appliqué par les Grecs, dans un sens aussi compréhensif que celui de mafek, à toute substance verte. Il comprend non seulement le vrai béryl, qui se trouve souvent dans la nature en grandes masses sans éclat ; mais aussi le granit vert, employé en obélisques et sarcophages sous la vingt-sixième dynastie ; peut-être aussi le jaspe vert. Ces minéraux ont pu servir à tailler les grandes émeraudes de quarante coudées de long, qui se trouvaient dans le temple d'Ammon. C' est au contraire à une substance vitrifiée que se rapportent les célèbres plats d' émeraudes, regardés comme d'un prix infini, dont il est question au moment de la chute de l'empire romain et au Moyen Âge. Ainsi, dans le trésor des rois goths, en Espagne, les arabes trouvèrent une table d'émeraude, entourée de trois rangs de perles et soutenue par 360 pieds d'or : ceci rappelle les descriptions des mille et une nuits . On a cité souvent le grand plat d'émeraude, le Sacro Catino, pillé par les croisés à la prise de Césarée, en Palestine, en 1101, et que l' on montre encore aux touristes dans la sacristie de la cathédrale de Gênes. Il a toute une légende. On prétendait qu' il avait été apporté à Salomon par la reine de Saba. Jésus-Christ aurait mangé dans ce plat l'agneau pascal avec ses disciples. On crut longtemps que c'était une véritable émeraude ; mais des doutes s' élevèrent au XVIIIe siècle. La condamine avait déjà essayé de s'en assurer par artifice, au grand scandale des prêtres qui montraient ce monument vénérable. Il fut transporté, en 1809, à Paris, où l' on a constaté que c'était simplement un verre coloré, et il retourna, en 1815, à Gênes, où il est encore. La valeur attribuée à de tels objets et leur rareté s' expliquent, si l' on observe que la fabrication du verre coloré en vert, opération difficile et coûteuse, paraît avoir été abandonnée sous les Grecs et les Romains. Pline ne parle pas de ce genre de vitrification, qui était certainement en usage dans l' ancienne Egypte, d' après l'examen microscopique des couleurs employées sur les monuments. Cependant nous trouvons parmi les recettes des manuscrits alchimiques un petit traité sur la fabrication des verres, où il est question, à côté du verre bleu, du verre venetum , c' est-à-dire vert pâle. La confusion entre une série fort diverse de substances de couleur verte explique aussi la particularité signalée par Théophraste, d' après lequel l'émeraude communiquerait sa couleur à l' eau, tantôt plus, tantôt moins, et serait utile pour les maladies des yeux. Il s'agit évidemment de sels basiques de cuivre, en partie solubles et pouvant jouer le rôle de collyre. Les détails qui précèdent montrent de nouveau une même dénomination appliquée à un grand nombre de substances différentes, assimilées d'ailleurs aux métaux : les unes naturelles, ou susceptibles parfois d'être produites dans les mines, en y provoquant certaines transformations lentes, telle est la malachite ; d'autres sont purement artificielles. On conçoit dès lors le vague et la confusion des idées des Anciens, ainsi que l' espérance que l'on pouvait avoir de procéder à une imitation de plus en plus parfaite des substances minérales et des métaux, par l' art aidé du concours du temps et des actions naturelles.


Cet extrait des Origines de l'alchimie de Berthelot est fondamental ; il montre que l'assimilation de verres colorés ou de pierres précieuses aux métaux est ancienne et conforte l'idée que les alchimistes aient eu comme but de pratiquer des imitations de substances minérales. Il y a plus : c'est l'assimilation d'Aphrodite à Hathor. Hathor, la maîtresse de Dendéra, est étroitement liée à Horus, considéré comme le fils d'Isis et d'Osiris. Au début, Hathor était considérée comme la mère d'Horus. Ses aspects sont

 


la barque solaire de Knoum, Hathor et Horus (la vallée des Rois)

multiples et elle a regroupé en elle d'autres puissances féminines. A l'origine, Hathor fut vénérée en tant que vache. La maternité et le don de nourriture étaient et restaient ses propriétés principales. Quand elle est anthropomorphe, elle porte l'emblème des cornes de vache entre lesquelles s'inscrit le disque solaire. Elle a aussi était assimilée avec le sommet imposant de la montagne d'Occident. On lui donna le nom de Merséger, « celle qui aime le silence ». Habituellement, elle apparaît sous la forme d'un serpent. Elle était également la maîtresse des fêtes bruyantes, de la musique et du vin. Nous avons évoqué Horus. Dom Pernety consacre dans ses Fables un chapitre entier à Horus. Dans l'Histoire d'Horus [chap. V], Pernety assimile Horus à apollon et considère qu'il est le dernier des dieux chymiques, étant l'or hermétique :

"C'est le trésor des Philosophes, des Prêtres et des Rois d'Egypte ; l'enfant Philosophique né d'Isis et d'Osiris, ou si mieux aimé, Apollon né de Jupiter et de Latone. Mais des Auteurs ont regardé Apollon, Osiris et Isis comme enfants de Jupiter et de Junon [...] le Soleil philosophique [est] appelé Horus, Apollon, ou soufre des Sages ; puisqu'il est formé de ces deux substances fixe et volatile, réunies en un tout fixe, nommé Orus..."

On se permettra d'émettre des réserves sur les attributions que Pernéty prête aux Dieux égyptiens et notamment sous l'épithète de « soufre des Sages ». Nous savons qu'à un moment de l'oeuvre, et vraisemblablement le 2ème, Latone donne naissance à Apollon et Artémis et nous avons déjà émis des doutes quant à la correspondance chimique à attribuer à ces hiéroglyphes divins : Apollon et Artémis sont-ils des composants du feu secret ? Et alors nous sommes au 2ème oeuvre ; sont-ils les Soufres rouge et blanc ? Et alors, nous voilà au 3ème oeuvre et Délos apparaît comme le début de la coagulation de l'eau mercurielle... Dom Pernety a opté pour la 2ème hypothèse :

"Lorsqu'on fait abstraction de la préparation ou première opération de l'oeuvre [...] comme l'or philosophique est déjà fait, et qu'il faut l'employer pour base du second oeuvre ; alors le Soleil se trouve premier roi d'Egypte ; il contient le feu de nature dans son sein : et ce feu agissant sur les matières, produit la putréfaction, et la noirceur ; voila de nouveau Vulcain fils du Soleil, et Saturne fils de Vulcain. Osiris et Isis viendront ensuite ; enfin Orus, pour la réunion de son père et de sa mère."

Et la réunion du père et de la mère est le produit du 3ème oeuvre. Mais il semble qu'ici Dom Pernety ait mélangé inconsciemment la préparation des matières par la voie sèche et la voie humide ; presque tout ce qu'il dit ressort de la voie humide.

¯



Le point de départ du mouvement intellectuel ayant conduit à l'éclosion de l'alchimie et de ses concepts est contemporain de la grande floraison de la littérature grecque ; il trouve avant son expression déjà accusée avec Bolos de Mendès (IIe siècle avant notre ère) puis dans le traité d'Ostanès (Physica kai mystica) attribué faussement à Démocrite. Bolos de Mendès est considéré comme le père de l'alchimie et une tentative de restauration de ses ouvrages a été effectuée par Wellmann (Sur les Teintures, des Actions des forces naturelles et artificielles, des Sympathies et des antipathies). Quant à Démocrite, nous rappellerons qu'il ne faut pas le confondre avec le philosophe qui porte le même nom ; il s'agit donc du pseudo-Démocrite appelé aussi Démocrite le mystagogue. Il semble être contemporain de Zosime et ou d'Olympiodore. Il indique plusieurs recettes pour faire de l'or :
Prenez du mercure, fixez-le avec le corps de la magnésie ou avec le corps du stibium d'Italie, ou avec le soufre qui n'a pas été passé par le feu, ou avec l'aphroselinum ou la chaux vive, ou l'alun de Mélos, ou l'arsenic...et jetez la poudre blanche sur le cuivre ; alors vous verrez le cuivre perdre sa couleur. Versez de la poudre rouge sur l'argent, et vous aurez de l'or ; si c'est sur de l'or que vous la projetez, vous aurez le corail d'or corporifié. La sandaraque produit cette poudre rouge, de même que l'arsenic bien préparé, et le cinabre. La nature triomphe de la nature. [Ms. 2325, fol. 11]
F. Hoefer ajoute que la poudre rouge était sans doute du sulfure d'arsenic qui avait, selon l'opinion des adeptes, la propriété de transformer l'argent en or et l'or en corail d'or, appelé aussi coquille d'or. Synésius nous dit ceci de Démocrite :
 

« Démocrite d'Abdère, ville de Thrace, étudia les phénomènes de la nature. il devint par la suite très célèbre. Arrivé en Egypte, il fut initié par le grand Ostanès dans le temple de Memphis, avec les prêtres de l'Egypte. Il a composé quatre livres : sur l'or, la lune, les pierres et le pourpre. »

Aucun de ces livres n'est arrivé jusqu'à nous. Pline évoque Ostanès. Hérodote suggère un rapport entre un Ostanès qui était le beau-frère de Xerxès (vers 480 av. J.-C.) ; il partit de Sardes, franchit l'Hellespont et battit Léonidas aux Thermopyles. On doit savoir, en tout cas, que le Physica kai mystica contient des recettes pour le traitement de l'or et de l'argent et qu'à l'origine - assure J. Van Lennep (Alchimie, Dervy, 1985, p.13) - il devait contenir des procédés pour l'imitation des pierres précieuses. Dans un traité attribué à Balinous - Apollonios de Tyane

[ il s'agit d'un philosophe néo-pythagoricien qui fut considéré comme l'un des hommes les plus étonnants de son temps et auquel on attribua des miracles qui furent mis en parallèle avec ceux de Jésus-Christ]

Hermès Trismégiste y révélerait le secret de la création, caché à ses pieds, sous la Terre : l'adepte pénètre dans les entrailles de la terre puis dans une sombre caverne et découvre la Table d'Emeraude...

Synésius le philosophe, commentateur de Démocrite, paraît être d'environ cinquante à cent ans postérieur à Zosime de Panopolis. On suppose qu'il était évêque de Ptolémaïs. Ses commentaires [fin du 8ème volume de la Bibl. Gr. de Fabricus] sont dédiés à Dioscore, prêtre du grand Sérapis à Alexandrie. Synésius fait observer que l'opérateur donne à la matière une forme qu'elle n'avait pas mais qu'il ne crée rien par son travail. A ce propos, il se sert de l'exemple de ceux qui taillent la pierre et le bois : ces artisans façonnent avec leurs isntruments et donnent [au bois ou à la pierre] la forme convenable ; nous sommes parfaitement d'accord avec cette idée de Synésius. Au plan opératoire, le mercure, la magnésie, la chrysocolle, l'anagallis, jouent un grand rôle dans l'oeuvre divin. On trouve dans les commentaires de Synésius la description d'un vase distillatoire en verre.


vase distillatoire, d'après Synésius

Le traité de la pierre philosophale, attribué à Synésius, et traduit en français par P. Arnauld [le vray Livre du docte Synésius, abbé grec, sur la pierre philosophale, Paris, 1592] est supposé, car l'auteur cite Djabir qui vivait vers le IXe siècle. Synésius fournit dans ses lettres des documents précis sur les instruments de physique les plus importants, en particulier le pèse-liqueur, appelé hydroscopium. La connaissance de cet instrument se perdit dans les siècles suivants, si bien que le pèse-liqueur fut inventé de nouveau vers la fin du XVIe siècle. Thoeldeus, Monconys, R. Boyle en réclamèrent la découverte. On en trouve une description dans le poème latin De ponderibus et mensuris, de Priscien le grammairien :

On fabrique en argent ou en cuivre très mince un cylindre dont la longueur égale la distance qui sépare les noeuds d'un roseau fragile ; on en charge intérieurement la partie inférieure d'un faible poids qui l'empêche de flotter horizontalement ou de surnager tout entier, descende de haut en bas, et porte autant de divisions que le cylindre pèse de scrupules. Avec cet instrument, on peut connaître la pesanteur de chaque liquide : dans une liqueur peu dense, le cylindre enfonce davantage ; dans celle qui est plus pesante, on voit un plus grand nombre de ces divisions hors du liquide. Si l'on prend le même volume de liquide, le plus dense pèsera davantage ; si l'on prend des poids égaux, le moins dense aura un plus grand volume. Si des deux liqueurs l'une couvre vingt et une parties du cylindre et l'autre vingt-quatre, vous conclurez que la première est plus pesante d'un drachme ; mais, pour trouver précisément cette différence de poids, il faut comparer les deux liquides sous un volume égal à celui qu'a déplacé le cylindre dans l'un ou dans l'autre. L'eau qui suit le cours rapide d'un fleuve, celle qui dort au fond d'un puits, et celle qui coule d'une source intarissable, n'ont pas la même densité. Les vins diffèrent  aussi de poids, selon qu'ils ont été recueillis sur les coteaux ou dans la plaine, tout récemment ou depuis quelques années."
Revenons à la Physica kai mystica : la plus ancienne copie de ce rouleau et de beaucoup d'autres appartient à la bibliothèque Saint Marc à Venise et date du XIe siècle de notre ère. Près de 1000 ans d'alchimie y sont résumés, en passant de Bolos de Mendès à Zozime puis à Synesius, Olympiodore et Stephanus. Ce fut le chimiste Marcelin Berthelot (1827-1907) qui dans son Introduction à l'étude de la chimie des Anciens et du Moyen Age (1889) fit une compilation originale de cette collection. Il est tout à fait


Marcelin Berthelot

remarquable qu'un personnage aussi distingué que M. Berthelot se soit ainsi intéressé à l'alchimie, en dehors de ses travaux de chimie [synthèse de l'alcool, création de la thermochimie, invention de la bombe calorimétrique] et de ses activités politiques [sénateur inamovible, ministre de l'Instruction publique et des Affaires étrangères]. Nous invitons le lecteur à lire une remarquable biographie de Berthelot, Autopsie d'un mythe, Jean Jacques [Belin, 1987]. Pour en revenir plus directement à notre propos, ce qui rend très précieux le Physica kai mystika est avant tout son ancienneté qui se prouve par le fait que presque tous les autres alchimistes y font référence. En particulier, l'auteur - ou les auteurs - distingue clairement la fausse teinture des métaux, dorure superficielle que le feu détruit et la vraie teinture profonde qui résiste à l'épreuve du creuset. Laissons Bolos s'exprimer :

"celui qui n'a pas la connaissance des substances, ne les a pas combinées, n'a pas compris les espèces et ne joint pas les genres aux genres, travaille en vain et peine inutilement. Car les natures se plaisent entre elles, se transforment entre elles et se régénèrent entre elles..."
La Collection des Alchimistes Grecs inclue aussi des extraits d'auteurs dont ne survivent plus que les noms : Pebechius, Petesius et Pammenès. Poursuivons avec Zozime de Panopolis ; c'est par l'intermédiaire de textes apocryphes et de ceux attribués à Zozime (IIIe, IVe siècle) qu'est véritablement apparue la littérature alchimique. Zozime (ou Zosime) dit le Panopolitain était un chroniqueur byzantin qui nous a laissé une Histoire nouvelle. Zozime était surnommé le Thébain ou le Panopolitain. Il doit être considéré comme le principal maître de l'art sacré. Les principaux ouvrages de Zosime sont écrits en grec et ont pour titres :

- Sur les fourneaux et les instruments de chimie (il s'agit d'appareils distillatoires, ce qui, en passant, infirme l'attribution de cette technique aux Arabes).
- Sur la vertu et la composition des eaux (les matières minérales y sont représentées sous forme humaine ; il distingue le chrysanthrope -homme d'or-, l'argyranthrope -homme d'argent-, le khalkanthrope -homme d'airain- et l'anthropoparios -homme de marbre. Il y décrit une recette où il faut prendre du sel et arroser le soufre brillant, jaune. Il faut faire intervenir la fleur d'airain et faire de cela un acide liquide et blanc. On pense que si la fleur d'airain est du sulfate de cuivre, l'acide obtenu par distillation aura été de l'acide sulfurique, sans lequel la chimie serait impossible (principal "dissolvant" des métaux).
- Sur l'eau divine, qui était tout simplement du mercure, appelée aussi l'eau-argent ; d'après certains historiens, ce serait ce passage qui serait à l'origine du principe mercure, érigé en axiome par les alchimistes.
- Sur l'art sacré de faire de l'argent :

"Prenez l'âme de cuivre qui se tient au-dessus de l'eau du mercure [dit Zosime] et dégagez un corps aériforme. L'âme du cuivre, d'abord étroitement renfermée dans le vase, se portera en haut ; l'eau restera en bas dans le creuset."

L'âme du cuivre ne peut être que l'oxyde de mercure. Le cuivre rappelle cet oxyde par sa couleur rouge. L'esprit qui se porte en haut n'est autre que le gaz oxygène.Dans son livre sur les fourneaux et les instruments de chimie, il décrit un appareil distillatoire -apelé tribicus- et construit de la façon suivante :

Fais trois tubes d'airain dont les parois soient assez épaisses, et de seize coudées de longueur. Les ouvertures ou langues pratiquées à la partie inférieure du ballon doivent exactement s'adapter à ces tubes, qui eux-mêmes viennent aboutir à d'autres ballons plus petits. Un gros tube fait communiquer le matras (sous lequel on met le feu) avec le grand ballon de verre ; et l'appareil porte, contre toute attente, l'esprit en haut. Après avoir ainsi adapté les tubes, on en lute exactement toutes les jointures. il faut avoir soin que le grand ballon en verre, placé au-dessus du matras (avec lequel il communique par un tube), soit assez épais pour que la chaleur qui fait porter l'eau en haut ne le brise pas.


appareil distillatoire

Il fut un des premiers à utiliser le langage symbolique et allégorique qui devait par la suite être employé par tous les alchimistes. Un passage de la collection des Alchimistes Grecs vaut la peine d'être cité ; il n'a rien à envier aux textes combien plus tardifs de Philalèthe, Cyliani ou Fulcanelli :
"Construis, mon ami, un temple monolithe, semblable à la céruse, à l'albâtre, un temple qui n'ait ni commencement ni fin, dans l'intérieur duquel se trouve une source de l'eau la plus pure, brillante comme le soleil. C'est l'épée à la main qu'il faut chercher à y pénétrer, car l'entrée est étroite. Elle est gardée par un dragon qu'on doit tuer et écorcher. En réunissant ses chairs et ses os, il faut en faire un piédestal sur lequel tu monteras pour arriver dans le temple où tu trouveras ce que tu cherches. Car le prêtre, qui est l'homme d'airain que tu vois assis près de la source, change de nature et se transforme en homme d'argent, qui lui-même, si tu le désires, peut se transformer en homme d'or..."
De ce texte allégorique, on peut dégager plusieurs éléments dont l'un, que nous développons ci-dessous, des plus importants : la pierre que l'on cherche est unique (monolithe), elle ressemble à un sel de plomb qui est l'équivalent actuel du blanc d'argent (cerussa), et sa couleur ou sa consistance (entendez sa forme) doit rappeler l'albâtre (alabastron) ou pierre blanche translucide, à rapprocher peut-être de l'albâtre gypseux (sulfate de calcium, il s'agit en tout cas d'une « terre », au même titre que l'alumine ou la silice). En latin, alabaster, est un vase d'albâtre, évoquant un matras, où l'on enfermait des parfums ; alabaster désigne aussi un bouton de rose, à rapprocher enfin de albastrum que Pline rapporte à stibi (stibi = stibium = antimoine). Ni commencement ni fin renvoie au serpent Ouroboros (FIGURE IX)

Abraham Eleazar, Uraltes Chymisches Werk, le serpent Ouroboros
et au feu de roue d'où se dégage une idée de circulation. L'eau la plus pure renvoie au mercure des philosophes que l'on obtient grâce à l'épée, premier agent employé dans l'attaque du dragon écailleux et qui n'a sans doute rien de commun avec le feu secret. Le dragon représente la matière première qui procurera le Mercure commun et dont Cyliani a donné une allégorie semblable dans son Hermès Dévoilé. Il faut démembrer le dragon (dissolution) pour en reconstituer les parties (chairs = Esprit = Mercure et os = corps = soufre) sous l'espèce du mercure double (Mercure philosophique). Le piédestal évoque une élévation, c'est-à-dire une sublimation en même temps que l'idée d'une base servant de reposoir à un nouvel élément. L'homme d'airain, terme que nous avons déjà rencontré à plusieurs reprises, évoque une matière répandue dans le "fumier" des philosophes et disposée en forme d'un corps noir, désigné et dissimulé à la fois tour à tour sous les noms de laton, laiton, corbeau, Saturne, Vénus, cuivre, airain ou d'homme double igné. Pour les chimistes modernes, rappelons-le, le laiton est un amalgame de cuivre et de zinc (métal inconnu au temps de Flamel) ; d'autres auteurs l'ont appelé l'airain. Nous rapprocherions volontiers ce laiton de l'aphronitrum des Grecs et des romains. Fulcanelli (Myst., p.60) insiste sur l'équivalence hermétique du signe ank (pour croix ansée) avec l'emblème de Vénus ou Cypris, le cuivre vulgaire. L'homme d'argent et d'or évoque bien sûr l'Suvre au blanc puis au rouge. Ainsi donc, voyons-nous sur ce simple texte, défiler déjà le compendium de la symbolique fondamentale alchimique. Ouvrons à présent une parenthèse à propos de l'antimoine :



N
ous avons vu plus haut que la craie ou carbonate de calcium avait été identifiée à l'albâtre (alabastrum) ; on peut ainsi proposer un rapprochement par assonance entre alabastrum et albastrum, contraction d'album et astrum, qui désignait l'antimoine [encore appelée
stimmi, stibi, stibium, larbason - il y a une coquille dans le texte de Jagnaux où on lit « barbason » -, platyophtalmon et albastrum]. Cela doit nous faire réfléchir sur la véritable signification de l'antimoine et nous faire méditer sur la phrase de Fulcanelli citée supra :  

"
...Ce symbole offre la même signification que la lettre G, septième de l'alphabet, initiale du nom vulgaire du Sujet des sages, figurée au milieu d'une étoile radiante. C'est cette matière qui est l'antimoine saturnin d'Artephius, le régule d'antimoine de Tollius, le véritable et seul stibium de Michel Maïer et de tous les Adeptes."


l'albâtre des Sages

Du coup, les références à l'albâtre deviennent des plus intéressantes à repérer : posons d'abord qu'alabaster ( = vase d'albâtre) est donc un vase composé de carbonate de calcium ou de gypse. Sur le plan phonétique, on peut le rapprocher d'albastrum (album + astrum) que l'on peut aussi rapprocher de plumbum album ( = étain) et de alba stella (blanche étoile annonçant un ciel serein, désignant expressément Jupiter). Nous trouvons une référence à l'albâtre chez Fulcanelli (DM, I, p. 436) :
 

"L'humble et commune coquille... s'est changée en astre éclatant... Matière pure, dont l'étoile hermétique consacre la perfection : c'est maintenant notre compost, l'eau bénite de compostelle... et l'albâtre des sages."

qui n'est pas sans intérêt, cet astre éclatant pouvant être assimilé à l'album astrum (albastrum), c'est-à-dire à l'antimoine. Ainsi l'antimoine pourrait-il être le symbole crypté du carbonate de calcium grâce auquel on obtient la chaux... Le rapprochement est aussi facile entre la céruse [blanc d'argent] et le plumbum album [l'étain = blanc de plomb]. Il est donc également possible que l'étain soit un second symbole crypté de l'antimoine (dont les premières lettres sont d'ailleurs identiques : stibium et stannum). Ce qui nous confirmerait dans cette vision est la référence à « l'antimoine saturnin d'Artephius » ; le lecteur verra dans une autre section -E. Chevreul, critique d'Artéfius- un commentaire du texte d'Artephius qui commence par ces mots : « L'antimoine est des parties de Saturne...» ; au vu de ce que nous savons à présent, en faisant le rapprochement entre album astrum et plumbum album, nous trouvons la correspondance qui équivaut à du blanc d'argent ; ainsi donc, allégoriquement et par le biais de la cabale phonétique, arrive t-on à observer que l'antimoine, effectivement est « des parties de Saturne ».

[Pour d'autres développements sur l'antimoine : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20. ]

On ne peut pas exclure une désignation chimique ; par exemple, les terres argileuses pour les anciens chimistes, avaient un caractère « saturnin » parce qu'elles étaient douces... De même, Berthelot a-t-il montré dans son Introduction à l'étude de la chimie des Anciens et du Moyen Âge [G. Steinheil, Paris, 1889] que le plomb et l'antimoine pouvaient être confondus. D'après Dioscoride, le stimmi correspond au sulfure d'antimoine, le soufre noir des alchimistes : c'est un corps brillant, rayonné, fragile et exempt de parties terreuses. On le brûle en le recouvrant de farine ; ou bien en l'exposant sur des charbons allumés jusqu'à ce qu'il rougisse. Si on prolonge cette opération, l'antimoine prend les caractères du plomb [par apparation du régule d'antimoine, i.e. l'antimoine métal]. On l'appelle alors stibi, alabastrum, larbason ; il est blanc et brillant. A propos de l'antimoine, M. Berthelot nous apprend aussi que ce métalloïde était beaucoup plus anciennement connu qu'on ne le supposait encore, à la moitié du XIXe siècle : le chimiste a été amené à analyser des objets métalliques, provenant de fouilles effectuées à Tello ; il a, en particulier, examiné un fragment brisé de vase moulé en antimoine pur : la masse obtenue correspondait à un métal brillant, noir, dont la cassure présentait des cristaux volumineux et miroitants. Il s'agissait d'antimoine métallique, sensiblement pur et ne renfermant à dose notable ni cuivre, ni plomb, ni bismuth ni zinc, mais seulement quelques traces de fer. La trouvaille d'un tel fragment d'antimoine travaillé à Tello, lieu resté inhabité au temps des Parthes, et qui renferme les débris de la plus vieille civilisation chaldéenne, pose un problème : en Mésopotamie, et dès une époque probablement beaucoup plus ancienne, on a donc cherché à utiliser une variété de plomb [la stibine] moins altérable que le plomb ordinaire ; on a trouvé aussi de petits ornements en antimoine, dans une ancienne nécropole transcaucasienne datant de la première introduction du fer. Or, l'antimoine est réputé ne pas avoir été connu des Anciens mais seulement découvert au XVe siècle [B. Valentin, le Char de Triomphe de l'antimoine]. Il est ainsi démontré que les Anciens connaissaient le sulfure d'antimoine [en ne sachant pas, bien sûr, qu'il s'agissait d'un sulfure et en confondant son produit de grillage avec une variété de plomb], minéral naturel auquel ils donnaient le nom de stibium ou stimmi et qu'ils employaient à de nombreux usages, particulièrement en médecine. Il existe même dans Dioscoride un passage reproduit par Pline où l'on peut deviner que l'antimoine métallique [régule] avait déjà été obtenu à cette époque :

"On brûle ce minéral en le posant sur des charbons et en soufflant jusqu'à incandescence ; si l'on prolonge le grillage,il se change en plomb [molubdoutai]"

Pline dit encore [Hist. Nat., XXXIII, 34] : « Il faut surtout le griller avec précaution pour ne pas le changer en plomb ». Ces observations répondent à des phénomènes bien connus des chimistes. Le grillage ménagé du sulfure d'antimoine, en présence de charbon, peut aisément le ramener à l'état de régule, substance que Pline confondait, au même titre que les métaux noirs et facilement fusibles, avec le plomb.
- L'antimoine ne paraît ni sous nom ancien ni moderne, dans les traités latins qui sont réputés traduits des alchimistes arabes et qui représentent les débuts de l'alchimie dans le monde latin, vers le XIIe ou XIIIe siècle. M. Berthelot assure qu'il n'a pu trouver trace de l'antimoine ni dans les traités attribués à Geber, ni dans ceux du pseudo-Aristote [De perfecto magisterio], ni dans ceux d'Avicenne, reproduits soit dans le Theatrum chemicum, soit dans la Bibliotheca Chemica de Manget. Le sulfure d'antimoine y semble désigné comme marcasite ou comme magnésie, qui doivent aussi désigner d'autres sulfures. Dans le Speculum naturale de Vincent de Beauvais [c. XIIIe siècle, liv. VIII, 69], l'antimoine figure sous le nom d'antimonium [ou encore antistini] et non de stibium ou de stimmi. Du Cange l'a rencontré dans Constantin l'Africain qui vivait vers l'an 1100. C'est donc vers le XIe siècle que ce mot se trouve introduit en Occident, où il a dû supplanter l'ancienne dénomination grecque. Le mot antimonium se rattacherait, suivant Huet et Littré à une forme arabe, telle que athmoud ou othmoud, qui serait devenue directement antimoine ; ou bien, ithmid, dérivé de stimmi, avec addition de l'article al altéré dans sa forme. On trouve d'autres altérations dans les transcriptions latines de mots arabes relatées au Lexicon Alchemiae [Rulandus, 1612 - disponible sur le serveur Gallica de la bnf]. ainsi le mot tinkar [cité par Fulcanelli], qui désigne le borax des alchimistes latins, signifie soudure ou fondant vitreux et s'crit aussi attinkar ou antikar.
- On trouve encore l'antimoine, en matières sublimées, appelées esprits ou fleurs argentines d'antimoine : il s'agit alors des sulfures sublimés et entraînés par les gaz

[on parle de fleurs d'antimoine pour le sublimé jaune et en partie oxydé que fournit le sulfure naturel et qui n'est pas sans rapport avec l'oxysulfure naturel ou kermès minéral qu'on trouve dans la nature. A ce sujet, il semble qu'il ait été également confondu par les Anciens avec la sandaraque ou réalgar ; de fleurs rouges d'antimoine, pour un sulfure rouge, formé en présence de sel ammoniac].

Refermons cette parenthèse sur l'antimoine.



Zosime a écrit aussi un traité sur l'Eau Divine où l'astrologie rivalise avec l'alchimie en un entrelacs absolument remarquable :

Le mystère que l'on cherche à découvrir est grand et divin ; car tout est de lui et par lui. il y a deux natures et une seule substance. L'un entraîne etdompte l'autre. C'est là l'eau-argent [mercure], le principe mâle-femelle [arsenotelu, rappelant l'arsenic des bons auteurs, i.e.le principe Soufre], le principe toujours fugitif, constant dans ses propriétés, l'eau divine que tout le monde ignore, dont la nature est inexplicable [obscure]. Car ce n'est ni un métal ni de l'eau toujours en mouvement, ni un corps, c'est le tout dans le tout ; il a une vie et un esprit ; il est saisissable. Tout homme qui entend ce mystère a de l'or et de l'argent. Sa puissance est cachée, et repose dans l'Erotyle.

 

figure astrologique mystique

Le sens littéral des mots inscrits entre le premier et le second cercle est : le Tout un ; par lequel le tout ; et par lui le Tout ; et en lui le Tout. Chacune de ces phrases est séparée par une croix ou thau ansé, symbole de la vie éternelle ; mais de telle manière que la première contienne trois mots (III), la seconde quatre (IV) et les deux dernières cinq (V). Le sens littéral des mots inscrits entre le second et le troisième cercle, est : Unique est le serpent, ayant les deux symboles et la flèche. Les deux symboles sont ceux de la vie et de la mort, du bien et du mal. Lorsque le serpent devait représenter ces deux principes réunis, qui constituent la divinité ou tout ce qui est, il était figuré, comme on le voit sur les abraxas, avec une flèche à la queue. enfin, dans le mileu de cette figure se trouve, à gauche, le symbole de l'or ou du soleil ; à droite, le symbole de l'argent ou de la lune ; et au bas, le symbole du mercure. au centre de ces trois figures symboliques, on remarque le signe du Bélier. D'après les dogmes astrologiques des Egyptiens, le règne de l'homme doit durer jusqu'à la fin du monde, pendant six temps, c'est-à-dire jusqu'à ce que le solstice d'été corresponde au zéro du Bélier. Alors le monde sera purifié, renouvelé, et Dieu reprendra son empire. A ce même moment, la lune et le soleil doivent se trouver en conjonction [d'après Dict. des hiéroglyph., C. Duteil] ; adapté d'après Ferdinand Hoefer.
 

"La lune est pure et divine, disent les alchimistes, lorsque vous verrez le soleil briller à sa surface"

[Hoefer y voit une simple coupellation de l'argent mais nous nous permettrons par les commentaires qui vont suivre de ne point le rejoindre ici].

On peut voir - le texte l'atteste - une Unité ; cette unité procède d'une fusion, d'une dissolution. Fulcanelli ne dit pas autre chose quand il décrit aux DM, l'agent et le patient. L'eau-argent représente le Compost et ce « principe fugitif, constant  dans ses propriétés » traduit bien le caractère permanent, nécessaire à la dissolution des rouilles, du Mercure animé. Les deux symboles Soleil et Lune représentent l'union des contraires [fixe et volatil], le Bélier est la représentation du vitriol des Sages, pivot de l'art, ainsi que l'enseigne Philalèthe. Le thau ansé est évoqué par Fulcanelli dans Myst., p. 60 :
 

"Nous dirons même que le plan des grands édifices religieux du Moyen Âge, par adjonction d'une abside semi-circulaire ou elliptique soudée au choeur, épouse la forme du signe hiératique égyptien de la croix ansée, qui se lit ank, et désigne la vie universelle cachée dans les choses...D'autre part, l'équivalent hermétique du signe ank est l'emblème de Vénus ou cypris [en grec,kupriV, l'impure], le cuivre vulgaire que certains, pour voiler davantage le sens, on traduit par airain et laiton..."

Ici se pose un évident problème de terminologie, embrouillé par l'étymologie du mot airain et même du cuivre dont l'identité avec notre cuivre est rien moins qu'évidente. Quant à la croix ansée, les Egyptiens la sculptaient sur leurs édifices ; on l'appelle aussi la clef du Nil ; cette croix surnommée tau de ce qu'elle affecte la forme de la dix-neuvième lettre de l'alphabet grec, surmontée d'un anneau, passait pour le plus éloquent symbole de la vie divine. La croix ansée est un hiéroglyphe qui se lit ânekh et signifie la vie. La dernière lettre hébraïque, le tau, a divers sens. Sa forme s'est un peu modifiée ; la branche supérieure s'est allongée et la branche verticale droite s'est raccourcie au point de disparaître, et nous avons eu ainsi la béquille ou la croix de Saint Antoine, sans branche supérieure. Enfin, le cuivre vulgaire ne saurait représenter le sujet des Sages mais bien le sujet de l'Etoile du Matin dont E. Canseliet nous dit :

"Celle-ci, à l'instar du corps céleste qui lui correspond au crépuscule, est également l'Etoile du Berger, c'est-à-dire Vénus, par nombre de chercheurs, esclaves de la lettre, identifiée avec le cuivre."

Ne pouvant ici développer plus avant ce sujet, nous prions le lecteur de se référer à la section sur les Gardes du corps de François II.

De Zozime, on peut citer un autre passage, semblant plus explicite :

"C'est par la mesure et la pesée exacte des quatre éléments que se fait l'entrelacement et la dissociation de toutes choses. Aucune liaison ne se fait sans méthode. Lorsque toutes choses concordent en termes de division et d'union, la nature est transformée."
Est désigné ici le poids de nature : Fulcanelli revient sur ce point (DM, I, p.252) et assure que :
"...le poids de nature se réfère aux proportions relatives des composants d'un corps donné"
à différencier du poids de l'art qui désigne :
"...les quantités réciproques de matières diverses, en vue de leur mélange régulier et convenable...".
L'Adepte semble formel quand il décrète que :
"...le poids de nature est toujours ignoré, même des plus grands maîtres. C'est là un mystère qui relève de Dieu seul et dont l'intelligence demeure inaccessible à l'homme."
Plus loin, Fulcanelli aborde à nouveau ce point de l'art et cite Lintaut :
"La vertu du soufre ne s'étend que jusqu'à certaine proportion d'un terme."
et plus loin encore :
"...On sait, en chimie, que les sels, formés d'un acide et d'une base, révèlent, par leur décomposition, la volatilité de l'un, de même que la fixité de l'autre...le sel...sert donc de médiateur entre les composants soufre et mercure de notre embryon."
C'est ce qu'exprime - par parenthèse - la onzième figure de Lambsprinck  :

De Lapide Philosophorum, 1677
Nous y voyons un vieillard qui symbolise la matière première, portant un bourdon (ou sceptre) et une couronne, le fils (Sel) et le conducteur ou médiateur (Esprit = Mercure = partie constitutive du dissolvant universel) qui a des ailes d'ange et correspond au complexe {compost-dissolvant} : c est le Mercure philosophique. Un dernier passage de Zozime confirme l'importance fondamentale du sel :
"Les teintures ont donc la faculté de faire fermenter une grande quantité de matière ou une petite suivant qu'on utilise de grands fourneaux comme ceux des verriers, ou de petits creusets de fondeurs, ou d'autres appareillages, et suivant qu'on règle les feux et leur force. Tout cela, l'expérience le manifeste si on a l'intelligence correcte de la façon dont agissent les esprits. Quant à la connaissance des feux et des autres choses en question, je l'ai exposée dans le livre oméga."
Par esprit, il faut entendre distillation, par laquelle les corps fournissent des sublimés qui se condensent au refroidissement du serpentin de l'alambic. Zozime décrit cette eau de condensation en prenant pour exemple la distillation des jaunes d'oeufs, laquelle fournit une eau sulfurée, appelée aussi eau "divine" en raison d'une assonance entre les mots grecs Dieu et soufre. La figure suivante montre des alambics servant à la distillation et à la digestion [cf. Introduction..., Berthelot]

ustensiles pour la distillation simple et la distillation à reflux dans le manuscrit alchimique grec n° 2327
de la Bibliothèque Nationale, XIVe siècle
Il faut notamment remarquer la coupelle couverte et large, dans laquelle se condensent les vapeurs. En effet, elle rappelle le chapeau particulier que Fulcanelli décrit lorsqu'il nous parle du bonnet phrygien (Myst., p.93) ; Dans les DM, I (p.374) Fulcanelli évoque à nouveau ce pétase (chapeau et attribut d'Hermès) :
"On sait, d'autre part, que les souffleurs appelaient leur alambic homo galeatus -l'homme coiffé d'un casque- parce qu'il était composé d'une cucurbite couverte de son chapiteau."
Par homo galeatus, il faut entendre un gaulois : l'étamage est réputée être une invention des Gaulois...Etamage, étain, deux mots qui renvoient à cassiteros [étain ou plomb argentifère] dont le rapport avec l'antimoine saturnin d'Artephius est des plus étroits... Cette longue digression avait pour but de montrer que très tôt, les principaux éléments du symbolisme étaient dûment fixés et que les auteurs successifs n'ont fait qu'ornementer ce compendium. Le décors est donc posé sur cette matière première et c'est Zozime qui nous donne le premier renseignement : «... semblable à la céruse...», qui a un rapport avec le plomb.
Voici à présent Olympiodore (il s'agirait du même Olympiodore que le commentateur de Platon et d'Aristote ; ce philosophe devait vivre au IVe siècle) ; il écrivit un traité Sur l'Art sacré ; un passage nous intéresse tout particulièrement : Olympiodore distinguait trois sortes de teinture, les deux premières ne résistaient pas à l'épreuve du feu mais la troisième était particulière. L'auteur divise les corps en très volatils, peu volatils et fixes. On rencontre dans ces commentaires d'Olympiodore des traces non équivoques de la théorie de la transmutation des métaux. Il parle de composés chimiques qui nous intéressent au premier chef : l'huile de nitre dont Hoefer se demande s'il s'agit de potasse huileuse au toucher ou de l'acide nitrique ; il se pourrait bien que la seconde hypothèse soit la bonne et que l'on connaissait le moyen de dissoudre les métaux par les acides minéraux et, notamment, l'acide nitrique [nitrilaion].
Coloration du verre

L'émeraude se fait de la manière suivante : Prenez deux onces de beau cristal et une demi-once de cuivre calciné [oxyde de cuivre]. Broyez ces substances dans un mortier et faites-les fondre ensemble à une température égale [procédé encore employé de nos jours pour la fabrication du verre coloré bleu ou vert]...
.........................................................
Nous citerons notre magnésie, l'antimoine [stimmi], le sable, la pyrite, et tous les corps que l'on dit être solubles dans l'huile de nitre ou dans le votar [botanrion; F. Hoefer se demande s'il ne s'agit pas de l'acide du sel marin, oxalmeV]
..........................................................
Sachez maintenant, amis qui cultivez l'art de faire l'or, qu'il faut préparer les sables convenablement et suivant les règles de l'art ; sans cela, l'oeuvre n'arrivera jamais à bonne fin. Les anciens donnaient le nom de sable aux sept métaux, parce qu'ils proviennent de la terre, des minerais, et qu'ils sont utiles. Tout le monde a écrit sur ce sujet.

À noter qu'en Chine, l'alchimie se développait parallèlement à celle qui était pratiquée en Egypte et que l'objet principal des recherches alchimiques chinoises était le divin cinabre, la pierre de Tan : To-tan rappelle le mot tutie utilisé par les alchimistes pour désigner un minerai de zinc. Rappelons donc que, mélangé au cuivre en fusion, la pierre tutie donnait le laiton jaune d'or.[cf. Lapidaires chinois et grecs] Tout cela, les historiens, notamment André Jean Festugière (La Révélation  d'Hermès Trismégiste, Paris, Les Belles Lettres, rééd. 1990, 3 vol.), ont en rendu compte pour essayer de comprendre de quelle façon les Anciens pouvaient concevoir le mécanisme causal du cosmos, qui correspondait alors à un paradigme dominé par la volonté des Dieux et les « forces » émanées des cieux dont les planètes étaient les médiateurs. Des qualités qui adhéraient à la matière pouvaient faire l'objet d'un transfert (entendez d'une médiation, d'une conduction) par l'entremise des astres, des constellations zodiacales et des esprits. Ainsi, l'étain transfusait ou infusait ses qualités au cuivre et le « changeait » en bronze. Le mercure, cependant, occupait alors la première place, qu'il fût extrait du cinabre ou découvert à l'état natif. Le stade initial des métaux semblait aux Anciens comme une substance amorphe, pulvérulente et sans caractère prédéfini. Ainsi apparaissaient les minerais d'étain (et de zinc, confondu par les anciens avec l'étain), de cuivre, de fer et d'argent. Ils avaient tous ce caractère de la matière originelle, décrite à l'envi, comme grisâtre, noire, cassante.

Marie la juive est souvent évoquée par les alchimistes. Les fragments qui nous restent de ses écrits sont des extraits compilés par un philosophe chrétien anonyme. La citation suivante peut en donner une idée et nous donnons plus loin le texte entier :  

"... Les deux combinaisons [le mâle et la femelle] portent beaucoup de noms, tels que...eau de l'acide du sel marin... on l'appelle aussi... eau de lait d'une vache noire... eau de chaux vive... de tartre, d'alun schisteux..."

Ce passage contient la première mention de l'acide chlorhydrique, le second des "dissolvants". Il est curieux de constater que Marie cite comme recette «pour faire de l'or » la racine de mandragore ayant des tubercules ronds, ce qui renverrait à une Solanum tuberosum, c'est-à-dire à la pomme de terre ! Or, il est bien évident que l'écriture des manuscrits grecs où Marie se trouve mentionnée est antérieure à la découverte du Nouveau-Monde... Quoi qu'il en soit, Marie imagina divers appareils propres à la fusion et à la distillation dont le kérotakis ; c'est à cette occasion qu'elle s'étend sur une invention particulière pour transmettre la chaleur par l'intermédiaire d'un bain de sable ou de cendres qui devait devenir célèbre sous le nom de bain-marie. Il n'existe cependant aucun renseignement certain sur la vie et les écrits de Marie la Juive, dont le nom se rencontre si souvent dans les manuscrits relatifs à l'art sacré, et dans les ouvrages d'alchimie. Georges Syncelle, historien du VIIIe siècle, dit dans sa chronique que Démocrite d'Abdère fut initié par Ostanès dans le temple de Memphis avec d'autres prêtres et philosophes, parmi lesquels se trouvait aussi Marie, savante juive, et Pammènes -si ce témoignage est vrai, Marie était contemporaine de Démocrite et de Zosime. Cela dit, Ferdinand Hoefer, en parcourant les fragments de Marie, conservés dans les manuscrits qui traitent de l'art sacré, a été à même de constater que ces écrits ne sont que des fragments rédigés par un philosophe chrétien anonyme. Voici cet extrait :

Extrait du philosophe chrétien. Discours de la très savante Marie sur la pierre philosophale (Ms. 2251)

Intervertis la nature, et tu trouveras ce que tu cherches. il existe deux combinaisons : l'une appartient à l'action de blanchir [leucosiV], l'autre à l'action de jaunir [xantosiV]. Il existe aussi deux actions de blanchir et deux actions de jaunir : l'une se fait par la trituration, l'autre par la calcination. On ne triture saintement, avec simplicité, que dans la maison sacrée ; là s'opère la dissolution [limen] et le dépôt [coite, lit]. Combinez ensemble, dit Marie, le mâle et la femelle, et vous trouverez ce que vous cherchez. Ne vous inquiétez pas de savoir si l'oeuvre est de feu. Les deux combinaisons portent beaucoup de noms, comme de saumure, eau divine incorruptible, eau de vinaigre, eau de l'acide du sel marin [oxalmeV], de l'huile de ricin, du raifort et du baume ; on l'appelle encore eau de lait d'une femme accouchée d'un enfant mâle, eau de lait d'une vache noire, eau d'urine d'une jeune vache ou d'une brebis, ou d'un âne, eau de chaux vive, de marbre, de tartre, de sandaraque, d'alun schisteux, de nitre, de lait d'ânesse, de chèvre, de cendres de chaux ; eau de cendres, de miel et d'oxymel, de fleurs d'arctium, de saphir, etc. Les vases ou instruments destinés à ces combinaisons doivent être de verre. il faut se garder de remuer ce mélange avec les mains ; car le mercure est mortel, ainsi que l'or qui s'y trouve purifié.

Il est évident qu'au travers de ces énumérations - dignes d'un Jules Verne ou d'un Georges Pérec - sont furtivement glissés des mots-clefs dont le lecteur aura sûrement quelque idée. Il semble bien que ce soit le même philosophe chrétien anonyme qui nous ait laissé des extraits de Marie et de Zosime. Ferdinand Hoefer cite ce fragment qui provient sans doute de ce même philosophe chrétien :
discours d'un très savant philosophe chrétien sur la stabilité de l'or

Tout se compose de matières sulfureuses et mercurielles (liquides)... Persuadés par les réflexions du maître [Zosime], nous avons été conduits à rapporter ce qui suit : Prends, dit-il, du mercurd [ugra, ce qui est liquide ; c'est ainsi qu'on désignait souvent le mercure, mais en ajoutant alors liquide du philosophe], solidifie-le avec la magnésie, ou avec du soufre non brûlé, ou avec l'écume d'argent, ou avec de la chaux calcinée, ou avec l'alun de lîle de Mélos...Le grand Zosime dit que le mercure est l'eau divine [entendez un composé sulfureux, terme signifiant à la fois divin et soufre] qui s'est déposée dans les vases... qu'est-ce que le mercure et la magnésie ? la conjonction disjonctive [qui a valeur de dissolution : on retombe dans le limenprécédent] doit être prise pour la conjonction copulative [qui a valeur de dépôt, coite] afin qu'on obtienne les nombres trois, cinq et sept, et que les jours de la putréfaction soient, selon Démocrite, au nombre de quinze. Et le divin Zosime, en parlant des eaux divines ou sulfureuses, dit que les deux ne font qu'un : que le composé blanc et l'eau de soufre sont une seule et même chose [mercure = ugra] - ainsi, le soufre mêlé au mercure produit des substances ayant beaucoup d'affinité les unes pour les autres parce qu'elles sont de même nature...C'est pourquoi nous allons rechercher ce qu'est le tout dont les deux parties sont le soufre et le mercure.

Certains points ne laissent pas de nous étonner ; en particulier qu'au mercure était associé non pas le vif-argent vulgaire ni même le « Mercure » des métaux tel qu'on le comprend en stricte orthodoxie hermétique, mais tout simplement un métal à l'état de liquide, tout simplement fondu, aux caractères d'argent-vif comme les poissons argentés dont parle Jean d'Espagnet. L'allusion à la Magnésie vaut pour une terre [calcaire, marbre, albâtre] ; enfin les chiffres III, V et VII et le nombre de jours que doit durer la dissolution : XV. Fulcanelli fait lui-même à une allusion au nombre quinze [Myst. Cath.], dans l'examen des caissons de l'hôtel Lallemant à Bourges et assure que le nombre 15 dévoile le nom commun du sujet des Sages. 
Avec Stéphanus d'Alexandrie, nous quittons la Collection des alchimistes grecs de M. Berthelot. A la fois médecin, alchimiste, astrologue, professeur, courtisan de l'empereur Héraclius [620 de notre ère], ses ouvrages alchimiques ont été rédigés dans un langage mystique ; le texte grec en a été publié dans les Physici et medici graeci minores. Ce traité se compose de neuf leçons, adressées à l'Empereur Héraclius et d'une lettre à Théodore. Dans la 1ère leçon, Stéphanus cite la magnésie comme étant la source céleste d'où coule l'or ; dans la 2ème leçon, une paraphrase métaphorique sur la blancheur lunaire, l'aphrosélinon oriental, la magnésie lydienne, l'antimoine d'Italie, etc. nous rapprochent du Mercure philosophique par la relation voilée à Aphrodite-Vénus et à l'aphro-nitrum [salpêtre]. La lettre à Théodore n'a rien à envier à des textes modernes :

"Sache qu'il y a dans le champ beaucoup de laboureurs inutiles ; si tu ne les mets hors du champ, tu ne pourras en tirer profit. Ce sont les six frères qui entourent le Claudianos et ses congénères. Or, il n'y en a que deux d'utiles ; la blancheur éclatante ne sert à rien. - Le champ renferme un serpent dont le souffle dessèche ce lieu ; et [les frères] deviennent languissants. Je le vois, avec ses écailles de couleur variée. La naissance de sa queue est blanche comme du lait ; son ventre et son dos sont couleur de safran ; sa tête est d'un noir verdâtre. - il faut que tu partages le champ en trois : place les quatre frères dans une partie ; et la grande pierre, dans une partie. [...] - Il y a une vapeur humide et une vapeur sèche. La vapeur humide est extraite au moyen d'un appareil à gorge ; la vapeur sèche [sublimée], au moyen de la marmite pourvue d'un couvercle de cuivre, par le procédé employé pour tirer le mercure du cinabre. En arrosant le [sublimé] avec la vapeur humide, tu accomplis l'oeuvre divine . - Sache que les minéraux et vapeurs sont tous des substances, ou bien le deviennent ; lorsqu'on les arrose, elles deviennent des vapeurs humides. La comaris scythique mélangée avec la vapeur, suffit pour tout accomplir. [...]."

Le claudianon désigne un alliage de cuivre et de plomb ou certains laitons ou bronzes artistiques que l'on retrouve dans les ouvrages de Zosime. On peut en rapprocher une recette pour la Fabrication de l'or jaune, tirée du Pseudo-Démocrite [Physica kai Mystica, I, 7] :

"Prenez du claudianon, rendez-le brillant et traitez-le suivant l'usage, jusqu'à ce qu'il devienne jaune [...] Vous jaunirez avec l'alun décomposé [dans le langage des alchimistes grecs, ce mot s'apllique à l'alun et aussi à l'acide arsénieux provenant du grillage des sulfures], avec le soufre, ou l'arsenic, ou la sandaraque [réalgar], ou le titanos [calcaire] [...]"

 En dernière analyse, M. Berthelot pense que le claudianon devait être proche du cuivre désigné par le nom du propriétaire de la mine [aes ou calkoV, désigné selon sa provenance comme le cuivre de Délos, de Chypre, etc.] ; c'était en tout cas un alliage de cuivre et de plomb, renfermant aussi du zinc et il n'en question que chez les alchimistes grecs.
La leçon III est intulée Sur le monde matérielet contient de précieux indices sur le Mercure :

"[...] Ce sont la scorie, la cadmie, la cendre des bois blancs, les matières sulfureuses changées en cendre, qui produisent l'oeuvre divine, l'eau divine [ou de soufre natif]...Pour ne pas être déçu par ton inexpérience, écoute la parole d'Hermès : « Si tu vois que tout est devenu cendre, sache que la préparation a réussi ». Les bois changés en cendre deviennent incombustibles ; de même les [minéraux] étant brûlés et incinérés, puis mêlés à la liqueur d'or résistent ensuite au feu et sont aptes à produire toute sorte de teintures sur les marbres, les terres, les pierres, les bois, les peaux [...]"

La Quatrième leçon nous apprend que :

"Combats, cuivre ; combats mercure ; joins le mâle à la femelle. C'est le cuivre qui reçoit la couleur rouge et le pouvoir pénétrant de teindre en doré...Le cuivre est détruit, rendu incorporel par le mercure, et le mercure est fixé par sa combinaison avec le cuivre."
Pour Stephanus donc, le cuivre semble constituer un élément important et il y revient en dernière partie de son traité quand il écrit :
"... le cuivre a une âme et un corps... l'âme est la partie la plus subtile, c'est-à-dire la teinture. Le corps est la partie pesante, matérielle et terrestre... il faut donc expulser les défauts de la matière première, il faut la dépouiller."
C'est à peine si les alchimistes contemporains s'expriment autrement : l'Âme correspond à la chaux métallique qui va assurer la teinture ; le Corps est cette terre cimolienne ou ce sel harmoniac sophique ; les défauts de la matière première peuvent correspondre aux nombreuses impuretés que contient le calcaire qui permettra d'obtenir la chaux [calx, creta]. On retrouve ici le Mercure et le Soufre des philosophes ainsi que le Sel, apparaissant ici sous le principe du feu. Il semble évident pour Stephanus que le cuivre contienne une substance qui doit naître de la réduction du métal par le feu ; nous y reviendrons. La leçon V porte le sous-titre Ce qui sert à l'opération de l'art divin ; l'auteur y explique que :

"les sulfureux sont dominés par les sulfureux".

ce qui n'est pas faux puisque certains sulfates, celui de potasse en particulier, sont capables de transformer d'autres sulfates en oxydes, ce qui paraît être l'une des clefs de la Grande Coction. Abordons à présent un texte fort ancien d'où est tirée la célèbre Table d'Emeraude attribuée à Hermès. Il s'agit du Traité du Secret de la création des Êtres qui semble dû à Apollonios de Tyane, encore que certains considèrent que ce :
"... Philosophe dont la vie, bourrée de légendes, de miracles, de faits prodigieux, semble fort hypothétique. Le nom de ce personnage fabuleux ne nous paraît être qu'une image mytho hermétique du compost, ou rebis philosophal..."  (Myst., p.58).

Fulcanelli, dans les DM, I, p.312, considère même que derrière Apollonius de Tyane se cacherait le mythe d'Apollon et de Diane ; en fait, cette remarque cache un trait de cabale des plus simples : Apollon + ioV + [D]yane qui regroupe les composants du Mercure et les chaux métalliques.

[nous rappelons que les deux colombes de Diane sont les deux composés du Mercure philosophique ou Lion vert et qu'Apollon est sans doute le symbole de l'alkali fixe].

Apollonius correspond à un personnage réel (Tyane, Cappadoce-Ephèse 97) ; il est considéré comme un philosophe néo-pythagoricien auquel on a attribué des miracles que Hiéroclès mit en parallèle avec ceux de Jésus-Christ (miracles dont l'origine hermétique, d'après Fulcanelli - DM, II, p.138 - ne fait aucun doute). C'est donc par pur jeu de mot qu'il faut comprendre l'allusion de Fulcanelli. D'Apollonius, on retiendra comme extrait de son traité un passage où l'on pouvait lire sur une statue d'Hermès en pierre :

"Si quelqu'un désire connaître le Secret de la Création des Etres, qu'il regarde sous mes pieds."
Le narrateur creuse alors sous la statue et découvre un souterrain qui le conduit à un vieillard qui tient en main une tablette d'émeraude - qui évoque bien sûr la Table d'Emeraude - sur laquelle on pouvait lire : «C'est ici la formation de la nature ». Mais, par cabale phonétique, on peut regarder directement sous les pieds d'Apollonius... chaussés de sandales [calx]... et ce qu'il regarde sous ses pieds peut être de la terre arable ; qui a compris ce que veut dire, en alchimie, le blé et le seigle, a déjà deux principes sur trois. Dans le livre II de son traité, Apollonios précise les correspondances entre les métaux et les planètes qui semblent connues depuis Hésiode [poète grec, du VIIIe s. av. J.-C., qui a écrit une Théogonie où il précise l'origine du monde et la généalogie des dieux]. Apollonius interprète les exhalaisons d'Aristote (l'humide et la fumeuse) sous forme de Soufre et de Mercure. La conclusion du traité d'Apollonius est la Table d'Emeraude dont le sens s'est peut-être consumé au fil des traductions successives (en grec, syriaque, arabe, latin et... français). L'histoire de l'alchimie, à l'époque romaine, est inséparable de la découverte du « feu automate » qui paraît être identique au feu grégeois. Jules l'Africain en donne la composition :

"Prenez parties égales de soufre natif, de salpêtre et de pyrite kerdonnienne [sulfure d'antimoine ?] ; broyez ces substances dans un mortier noir ; ajoutez-y parties égales de soufre, de suc de sycomore noir et d'asphalte liquide ; puis vous mélangerez le tout de manière à obtenir une masse pâteuse ; enfin, vous y ajouterez une petite quantité de chaux vive...le mélange peut prendre feu subitement. Mettez ce mélange dans des boîtes d'airain fermées avec des couvercles et conservez-les à l'abri des rayons du soleil, dont le contact les enflammerait."

C'est presque l'exacte description de la synthèse du 
pyrophore de Homberg (voir le Cours de chimie de Gay-Lussac et la section Fontenay).

2)- le Moyen Âge

L'alchimie est la chimie du Moyen Âge, de même que l'Art sacré était la chimie des philosophes de l'école d'Alexandrie

[ceci pour dire, en passant, que le rejet total par C.G. Jung d'une perspective historique, est un non sens par son refus d'une possible perspective d'évolution de l'alchimie ; loin d'avoir été constituée une fois pour toute et figée dans le temps, l'alchimie a évolué au fil du temps ; au début, il s'agissait de la préparation du cristal de roche et des verres colorés imitant les pierres précieuses. Après J.-C., vint le temps des transmutations, qui a représenté un moment important par la mise en parallèle de la Résurrection du Christ et du Lapis philosophorum ; puis, ce fut le temps de Hartlib et de Newton, où des progrès décisifs furent menés à bien par la mise en commun du savoir ; puis, avec les minéralogistes français du XIXe siècle, la vérité éclate : selon toute hypothèse, la pierre philosophale est un corindon coloré ou un nésosilicate ; enfin, Fulcanelli et E. Canseliet mettent au point une dernière synthèse du savoir hermétique et publient le Mystère des Cathédrales et les Demeures philosophales, qui transcendent presque tous les autres textes].

Certes, il serait abusif de prétendre que l'alchimie, au Moyen Âge, était considérée comme le secret de la préparation artificielle des pierres précieuses. En effet, parmi toutes les sciences dont le but est d'expliquer les phénomènes de la Nature, il n'y en a aucune qui soit plus riche en faits propres à exciter l'imagination que la chimie et les plus simples expériences, à cette époque, étaient considérées comme des merveilles. Quelle devait être la surprise des chimistes d'alors, quand ils mêlaient du mercure et du soufre en poudre : les couleurs des deux corps disparaissaient et donnaient naissance à un produit nouveau, aussi noir que les plumes d'un corbeau ; et ce même produit se changeait, par la sublimation, en une substance d'un rouge magnifique [cinabre]. Combien, aussi, n'y a-t-il pas de substances qui, dans certaines conditions, présentent les nuances chatoyantes des plumes du paon et de la peau écailleuse d'un caméléon ?


frontispice du Mystère des Cathédrales

Qui aurait cru que derrière le noir corbeau, se dissimulait l'une des premières matières ? Que ce sphinx possédait la couleur de l'albâtre des Sages ? Pourquoi, en parlant du Lion vert, Fulcanelli nous dit-il :

"... Mais il ne subsiste rien, rien que le calcaire rongé, grisâtre et fruste. Le lion de pierre conserve son secret !" ?

Paroles lumineuses [
stibew, marmaroV, argoV] quand on sait de quelles mines proviennent les blocs dont sont bâtis le sphinx et les Pyramides... Poursuivons. Que devaient dire, en présence de ces étranges phénomènes les chimistes du Moyen Âge, ces hommes qui vivaient dans une société où tout le monde croyait à l'influence d'êtres invisibles et fantastiques, au pouvoir occulte des démons, des anges, bons ou mauvais ? En fait, à cette époque, les chimistes avaient de fort bonnes raisons de ne pas reproduire en public le résultat de leurs expériences : il leur en coûtait alors la liberté, souvent la vie. Ce qui caractérise au plus haut degré l'alchimiste, c'est la patience... il ne se laisse jamais rebuter par des insuccès. L'opérateur, qu'une mort prématurée enlevait à ses travaux, laissait souvent une expérience commencée en héritage à son fils et il n'était pas rare que celui-ci se vit léguer, dans son testament, le secret de l'expérience inachevée dont il avait hérité de son père. F. Hoefer ajoute, avec une justesse de sentiment remarquable :

"Qu'on se garde bien de rire : il y a dans cette patience, qui approche de l'obstination, quelque chose de profondément vrai."

Voila des paroles à méditer, venant d'un savant aussi éminent...Le temps, c'est là un grand secret de la nature, et c'est ce que les alchimistes n'ignoraient pas : ils avaient eu, en effet, la prescience instinctive du temps qui est nécessaire pour que les efflorescences et vapeurs salines engendrées dans les entrailles de la Terre se cristallisent en des concrétions nouvelles et quasi-miraculeuses. Bien des produits, dont on pourrait penser que le chimiste est incapable de reproduire dans son laboratoire, sont ainsi engendrés avec profusion par la nature, à la faveur d'agents pourtant ordinaires mais dont l'action se prolonge pendant des siècles... Hoefer va jusqu'à dire :

"Si les alchimistes étaient, dans leurs expérimentations, partis de meilleurs principes, ils seraient incontestablement arrivés à des résultats prodigieux, auxquels n'arriveront probablement jamais les chimistes d'aujourd'hui, trop pressés de jouir du présent."

Voilà de singulières paroles. Et pourtant, Marc-antoine Gaudin, Jean-Jacques Ebelmen, Pierre Berthier, Henri de Sénarmont, Auguste-Gabriel Daubrée, Henri Debray, Edmond Frémy ou Henri Sainte Claire Deville allaient, en tous points, faire mentir F. Hoefer. Au Moyen Âge, nombre de faits qui sont aujourd'hui considérés comme des découvertes modernes, paraissent avoir été anticipés par les alchimistes : l'hydrogène ou le gaz d'éclairage, l'hydrogène sulfuré connu des Anciens [et congénère de l'Eau divine de Zosime ou eau de soufre]. Mais l'imprudent qui aurait eu le courage de montrer, devant témoins, un corps invisible, semblable à l'air, et ayant la propriété de s'enflammer avec bruit à l'approche du feu, le malheureux expérimentateur aurait été à coup sûr pendu ou brûlé. Si les chimistes de nos jours [XIXe siècle] avaient vécu au XIIIe ou au XIVe siècle, ils auraient gardé leur science pour eux ou se seraient exprimés symboliquement et par allégories, comme les alchimistes. chacune de la moindre expérience qu'un professeur de chimie fait dans ses cours, aurait été considérée comme expérience de sorcellerie ; ainsi, Roger Bacon, qui malgré une profession de foi sur la nullité de la magie, fut condamné à passer une partie de sa vie en prison ; ne parlons pas du malheureux Giordano Bruno, condamné au bûcher parce qu'il avait eu tort d'avoir raison, contre tous. Au Moyen Âge, les science physiques taient appelées occultes et la chimie, art hermétique, science noire, alchimie. La chimie, quoiqu'en dise Fulcanelli, n'est donc nullement séparée de l'alchimie : seul le fossé séparant la raison de l'irrationnel et du désordre fut responsable du secret dont s'entourèrent les alchimistes. ainsi, et de façon paradoxale, l'esprit dominait trop exclusivement la matière ; aujourd'hui, c'est l'inverse qui nous est proposé : en termes hermétiques, on pourrait dire qu'au Moyen Âge, le composé royal se volatilisait, faute d'une terre attractive ; à notre époque, une terre avilie et boueuse domine et empèche à l'âme [la teinture] de réaliser son accrétion : l'écrin reste vide. C'était le temps des alchimistes arabes : les Arabes portaient surtout leur attention sur la préparation des remèdes ; c'est eux qui ont préparés l'alcool [quelque chose qui brûle, synonyme de aqua ardens et de pur ugroV, feu liquide], l'alkali [de la racine chaldéenne brûler, torréfier, parce que l'alkali était obtenu par la combustion et la lixiviation des cendres], le borax [dérive de l'hébreu blanc], elixir [de l'hébreu, essence] et la laque [de l'hébreu, résine, laque]. Quoique interdit par le Coran, les Arabes pratiquèrent l'Art sacré ; ils rattachaient à l'idée de l'alchimie l'art de transmuter les métaux, de faire de l'or et la panacée universelle. Certains nièrent la possibilité de réaliser des transmutations, tels Ibn-sana, Al-Kendi [l'adversaire d'El-Rasi : Razès], Ben Yetim ; d'autres y croyaient tels El-Rasi et Ebid-Durr. Les plus anciens ouvrages que les Arabes connaissaient étaient les livres alchimiques des brahmines, le traité de Dschamap, vizir d'Erdeshir ; le livre d'Hermès Trismégiste à son fils That [cf. A.J. Festugière : La révélation d'Hermès Trismégiste, op. cit.], les livres d'Aristote, d'Agathodémon, d'Héraclius et des Nabathéens.

Notre quête de la matière première se poursuit avec Geber (Djabir ibn Hajjan at-Tusi) qui aurait vécu dans la seconde moitié du VIIIe siècle et aurait été à la tête d'une école hermétique. Là encore, rien d'assuré et l'on discute de l'authenticité de ses écrits car les traités latins qui lui ont été attribués sont tous des faux, sauf semble t-il des manuscrits arabes plus récemment découverts. Il semble bien que l'on se trouve confronté une fois encore à des compilations, celles-là -en tout cas- dues à une école islamique de l'imam Djafar as-Sadiq qui aurait été le maître de Djabir. Pour les uns, Geber [Djabir] naquit au Khorassan [souvenez-vous du chien du Khorassan d'Artéphius...Y aurait-il un rapport avec Géber ?]. Son nom, Abou Abdallah Djabir ben Hayyan, indique celui de son père. On connaît un Hayyan, apothicaire qui mourut exécuté au Khorassan vers 725 ; il aavit été accusé d'espionnage au profit de l'imam shiite. D'autres chroniqueurs le font naître à Harran et précisent sa qualité de Sabéen. Djabir semble avoir connu le Traité du Secret de la Création des Etres d'Apollonius de Thyane car il cite la Table d'Emeraude en l'attribuant à Belinous le Sage. Pour d'autres, Djafar et Geber sont une seule personne : selon Léon l'Africain, Geber était un Grec converti à l'islamisme. Un manuscrit arabe, d ela bibliothèque de Leyde, indique qu'il était philosophe de Thus ou Thousso, ville de Hauran en Mésopotamie, province de la Perse [Histoire de la philosophie hermétique, Lenglet- Dufresnoy, Paris, 1747] ; d'autres Adeptes le disent roi de l'Inde ;Rhazès l'appelle fils d'Ayrn et cite de lui un traité des combinaisons [Mutatorum, qui est perdu]. Quoi qu'il en soit, Géber vivait à une époque assez reculée et peut être considéré comme le plus ancien chimiste arabe : Rhazès, Avicenne, Calid et tous les médecins arabes postérieurs au IXe et Xe siècles le citent comme leur maître.



Frontispice du traité de Geber « De Alchimia libri tres » Strasbourg, 1529

Presque tous les ouvrages attribués à Geber sont en latin. La bibliothèque de Leyde renferme plusieurs manuscrits arabes de Geber qui n'ont pas encore été imprimés [Hoefer, Hist. Chim., IIème période, p. 310]. La liste des ouvrages de Geber qui se trouvent à la bibliothèque royale de Paris est la suivante [ces ouvrages sont apocryphes, en particulier, la Somme de Perfection semble être due à  Paul de Tarante OFM (fin XIIIe) by W. R. Newman, The genesis of the  Summa perfectionis, Archives internationales d'histoire des sciences 35 (1985)  240--302] :

- Summa collectionis complementi secretorum naturae [n° 6314]
- Summa perfectionis [
n° 6670 et 7156] ; [disponible sur le site hermétisme et alchimie]
- Testamentum [
n° 7173] ;
 
- Fragmentum de triangulis sphaericis [
n° 7399] ;

- Libri de rebus ad astronomium pertinenetibus [
n° 7406]

Tous ces manuscrits ont été imprimés, sauf le fragment sur les triangles sphériques. L'ouvrage le plus important de Geber est le n° 6314. Il est à peu près identique avec un  manuscrit du Vatican qui se trouve à la bibliothèque de Sainte-Geneviève. Il est reproduit dans la Bibl. de Manget dans le Gynoeceum chimicum, 1679. Geber parle le premier de la préparation de l'acide nitrique et de l'eau régale. Des techniques chimiques apparaissent derrière ces écrits et s'apparentent à une chimie expérimentale travestie sous un appareil mystique. Etaient alors connus les éléments suivants : le soufre, le mercure, l'arsenic et les sels ammoniacaux. Par chauffage de salpêtre et de vitriol, il parvient à préparer l'acide nitrique et par mélange d'acide nitrique et d'acide chlorhydrique, l'eau régale qui dissout l'or. Nous en reparlons dans la section sur le tartre vitriolé. Geber a été invoqué comme un oracle par tous les alchimistes qui sont venus après lui. Roger Bacon l'appelle le maître des maîtres [Roger Bacon cite un autre maître, Pierre de Maricourt, dont l'importance dans l'histoire des Sciences est remarquable]. Dans la Somme de perfection [Summa collectionis complementi secretorum naturae], Geber s'attarde sur les qualités que l'artiste devra développer pour la bonne marche de l'oeuvre :

- Pour aborder l'étude de la chimie [alchimie] avec succès, il faut être avant tout sain d'esprit et sain de corps [il s'agit d'un langage codé par la cabale hermétique ; il est clair que par Esprit et Corps, Geber veut évoquer des substances à l'état de pureté]. Celui qui se laisse égarer par son imagination, par sa vanité et les vices qui l'accompagnent est aussi incapable de se livrer aux opérations de notre art que celui qui est aveugle et manchot

[
revoyez pour ce passage la gravure XLII de l'Atalanta fugiens de M. Maier ; les choses vaines et imaginaires renvoient à des substances à caractère volatile ; les vices renvoient à une matière corrompue, c'est-à-dire oxydée. Nous avons traité ce point de science dans la section sur la réincrudation].

« Seulement, les défauts physiques sautent plus aux yeux que les imperfections morales. La patience la plus grande et la sagacité la plus profonde sont également nécessaires. [...] La science qui nous occupe est ennemie de la pauvreté : elle ne convient guère qu'aux hommes riches et opulents [pour dire que l'Art sacerdotal est à ce point exigeant qu'on doit lui consacrer tout son temps et son argent]. [...] La température élevée que nous faisons agir sur les corps peut, il est vrai, produire quelquefois, dans un court intervalle, ce que la nature met des années à engendrer, mais ce n'est encore là qu'un bien faible avantage. [voila une idée que nous avons développé dans la section du mercure de nature]. Qui sait quelle est l'influence des astres sur les métaux, influence qu'il nous est impossible d'imiter ?

[là est évoqué l'humide radical métallique, c'est-à-dire les chaux métalliques. On sait que la tradition enseigne qu'à chaque métal est rapporté une planète. M. Berthelot a longuement développé ce point dans son Introduction à la chimie des Anciens].

L'art ne peut pas imiter la nature en toutes choses, mais il peut et doit l'imiter autant qu ses limites le lui permettent [il est clairement indiqué ici que l'alchimiste ne doit pas s'attendre à des choses miraculeuses ; jamais dans son creuset, il ne verra la pierre transmutatoire. En revanche, des combinaisons extraordinaires peuvent s'offrir à lui s'il sait mêler correctement le Soufre rouge au Soufre blanc, avec l'aide de Diane aux cornes lunaires]. »

Geber aborde ensuite les « esprits », c'est-à-dire les gaz par des paroles qui font voir que les gaz étaient connus depuis plus de mille ans :

"Il y a des gens qui font des expériences pour fixer les esprits sur les métaux : mais comme ils ne savent pas bien disposer leurs expériences, ces esprits, et souvent même les corps, leur échappent par l'action du feu. [...] si vous voulez, ô fils de la doctrine, faire éprouver aux corps des changements divers, ce n'est qu'à l'aide des esprits que vous y parviendrez. Lorsque ces esprits se fixent sur les corps, ils perdent leur forme et leur nature, ils ne sont plus ce qu'ils étaient. Lorsqu'on en opère la séparation, voici ce qui arrive : ou les esprits s'échappent seuls, et les corps où ils étaient fixés restent ; ou les esprits et les corps s'échappent tous les eux à la fois."

Un exemple d'esprit se détachant du corps nous est donné dans la préparation de l'eau-forte ; du phlegme monte dans le ballon, puis l'eau-forte. Un résidu que l'on doit rejeter comme méprisable, reste au fond de la cornue. Un exemple d'esprit s'en allant avec le corps nous est donné par la sublimation du zinc qui s'attache au sommet de la cornue en formant le pompholix. C'est à Geber que l'on doit aussi d'avoir développé que les métaux sont des corps composés de soufre et de mercure. A ces deux éléments, Geber a ajouté un tiers-agent, l'arsenic [qui deviendra plus tard le principe sel de Paracelse]. Geber savait parfaitement que ces trois principes ne recouvraient pas les métaux vulgaires ; l'un de ces éléments était nommé esprit fétide [spiritus faetus] et l'autre, eau vivante ou eau sèche [l'eau qui ne mouille point les mains de B. Valentin]. Cet esprit fétide, Flamel nous dit qu'il ressemble aux relents de sépulcre et qu'il est noir, « d'un noir plus noir que le plus noir ». Dom Pernety s'attache à le décrire dans ses Fables et nous invitons le lecteur à lire notre section sur l'humide radical métallique pour approfondir ce point. Ainsi, Geber nous apprend-il que les métaux sont des corps composés et que la redistribution ménagée de leurs parties constitutives aura le pouvoir d'engendrer de nouveaux métaux ou de les transformer à volonté : le principe de la transmutation est lancé et il fera florès. Il faut prendre garde, ce faisant, que cette théorie, envisagée sous sa forme la plus simple, n'a rien qui puisse être taxée de ridicule ou d'absurde [F. Hoefer, Hist.Chimie]. Geber, dans sa Somme de perfection, décrit ensuite ces trois éléments. D'abord, le soufre dont il dit qu'il s'agit d'une substance grasse et qu'on ne peut calciner qu'à grand-peine. Fait intéressant, Geber assure que tout métal calciné avec le soufre augmente de son poids d'une manière incontestable : c'était là reconnaitre la formation des oxydes. L'arsenic se rapproche davantage du métalloïde vulgaire, puisque Geber parle de métaux minerais et il est clair qu'il envisage par là le métal dans sa gangue. Quant au mercure, il se rencontre dans les entrailles de la terre [cf. section Mercure de nature]. Geber nous dit que le fer et le mercure n'adhèrent pas ensemble si ce n'est que par un artifice qui est un grand secret de l'art. Ce moyen d'amalgamer le fer, a été indiqué au XVIIIe siècle, par Vogel ; voici un extrait des Annales de chimie :

"M. Vogel est parvenu à amalgamer du fer et du mercure en broyant une demi-once de limaille de fer et une once d'alun dans un mortier, jusqu'à ce que le tout soit réduit en poussière très fine. Mêlant à cette poussière de deux à trois onces de mercure, et continuant de broyer jusqu'à ce que ces substances se soient combinées, verser sur l'amalgame deux gros d'eau pure et agiter de nouveau le mélange pendant l'espace d'une heure environ. Si l'on ne distingue plus de particules de fer séparées, il faut verser encore un peu d'eau sur l'amalgame, afin d'en séparer tout l'alun qui n'a servi que d'intermède, et le sécher ensuite par le moyen d'une chaleur très douce, ou bien avec du papier gris."

Geber dit encore, sur le mercure, que tous les métaux le surnagent, sauf l'or qui tombe au fond. Le mercure sert principalement à l'application de la dorure, ce qui, par cabale, signifie que le Mercure sert à teindre les Corps d'une manière radicale, en coagulant les Soufre blanc et rouge. Le plomb, d'après Geber, peut être transformé en argent « par notre artifice », dit-il, et il ne conserve pas son poids durant cette opération. Après la description des métaux, Geber passe à l'analyse des opérations : sublimation, calcination, distillation, dissolution, fixation. Pour lui, la sublimation consiste à élever, par le moyen du feu, une substance sèche que l'on fait adhérer à la partie supérieure du vase. Il parle des régimes du feu ce qui peut avoir de l'importance ; ainsi, pour avoir une température élevée, il faut que les parois du fourneau soient de la largeur d'une main, pour une température modérée, de la moitié d'une main et pour une température faible, de la largeur de deux doigts [cela doit faire examiner de près tous les détails d'iconographie où l'on voit un Adepte ou un évêque lever la main]. Les vases de verre sont préférables aux vases en métal qui sont attaqués par la plupart des substances

[mis à part l'acide fluorhydrique, mais Geber ne pouvait pas connaître cet acide ; toutefois, dans la section sur les médiateurs salins, nous prouvons que le spath-fluor ou fluorine était connu des Anciens sous le nom de myrrhe].

La descention s'applique aux substances métalliques qu'on traite dans un vase de terre avec de la poussière de charbon, et qui, étant fondues, sortent par une ouverture pratiquée à la partie inférieure du vase [exemple : la stibine ; voir à ce sujet le petit-homme ducat, section Compendium]. Concernant les distillations, Geber en considére de deux ordres, l'une s'opérant par le moyen du feu et l'autre, sans feu. Cette dernière était en fat une simple filtration [cf. notes annexées]. La calcination est comprise comme l'expression du principe sulfureux :

"La calcination a pour but de brûler ce principe [le soufre] et de rendre toutes les parcelles du corps accessibles au feu."

La solution se faisait en traitant les métaux ou d'autres substances calcinées par du vinaigre fort ou par des sucs acides ou d'autres dissolvants analogues. Le vase contenant le mélange était enseveli pendant trois jours et trois nuits, dans du fumier chaud : Geber appelait cette technique la solutio per fimum. D'autres préféraient utiliser, à la place du fumier, un bain d'eau chaude dans lequel on maintieny le vase pendant une heure : c'est la solutio per aquum ferrentem. Si nous nous attardons sur cette solution, c'est qu'il s'agit là d'une des principales opérations de l'alchimie et qui a été répétée par tous les Adeptes. Donc, après cette opération on verse la liqueur sur un filtre : la portion qui s'est dissoute est séparée, et conservée à part ; la portion non dissoute est calcinée à nouveau et soumise à une nouvelle solution jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à dissoudre [on peut trouver un exemple de ces solutions successives dans la section sur le salpêtre]. Par coagulation, Geber désignait l'évaporation ayant pour effet la cristallisation des dissolutions métalliques, par exemple de l'acétate de plomb. On donnait aussi ce nom à la combinaison du soufre avec le mercure ou encore à la transformation du mercure en une poudre rouge, à l'aide d'une température élevée :

"Cette dernière expérience se fait dans un vase de verre à long col, dont l'orifice reste ouvert pendant tout le temps qu'on chauffe, afin que toute l'humidité puisse s'en échapper."

À la place de cette humidité, les chimistes imaginèrent plus tard la théorie du phlogistique. Neuf siècles après Geber, Lavoisier démontra que, dans l'expérience indiquée, l'orifice du vase devait rester ouvert non pas pour qu'il pût s'en échapper quelque chose, mais bien plutôt pour qu'il y entre quelque chose qui puisse se fixer sur le mercure et le transformer en poudre rouge. F. Hoefer ajoute :

"Qui nous dira que ce que nous croyons blanc aujourd'hui ne sera pas demain démontré noir ? Il faut avouer que l'histoire de la science est bien propre à nous rendre humbles, circonspects, voire même tout à fait sceptiques." [Hist. Chimie]

La coupellation -importante opération- avait déjà été indiquée par Pline, Strabon et  Diodore de Sicile. Voici comment Geber décrit l'opération


Que l'on prenne des cendres passées au crible ou de la chaux, ou de la poudre faite avec des os d'animaux brûlés, ou un mélange de tout cela, ou d'autres choses semblables. Puis, il faut les humecter avec de l'eau, les pétrir et les façonner avec la main, de manière à en faire une couche compacte et solide. Au milieu de cette couche, on fera une fossette arrondie et solide, au fond de laquelle on répandra une certaine quantité de verre pilé. Enfin, on fera dessécher le tout. La dessication étant achevée, on placera dans la fossette [coupelle] indiquée l'objet que l'on veut soumettre à l'épreuve, et on allume un bon feu de charbon. On soufflera sur la surface du corps que l'on examine, jusqu'à ce qu'il entre en fusion. Le corps étant fondu, on y projette du plomb un morceau après l'autre, et on donne un bon coup de feu. Et lorsqu'on verra le corps s'agiter et se mouvoir fortement, c'est un signe qu'il n'est pas pur. Attendez alors jusqu'à ce que tout le plomb a disparu, et que ce mouvement n'ait pas cessé, c'est que le corps n'est pas purifié. Alors il faudra de nouveau y projeter du plomb, et souffler sur la surface jusqu'à ce que tout le plomb soit séparé. On continuera ainsi à projeter du plomb et à souffler jusqu'à ce que la masse reste tranquille, et qu'elle apparaisse pure et resplendissante à sa surface. Après que cela a eu lieu, on arrête et on éteint le feu ; car l'oeuvre est parfaitement terminé. Lorsqu'on projette du verre sur la masse qu'on soumet à l'épreuve, on remarque que l'opération réussit mieux, car le verre enlève les impuretés. A la place du verre, on pourra employer du sel ou du borax, ou quelque alun. On pourra également faire l'oeuvre du cinerilium [coupellation] dans un creuset de terre, en soufflant tout autour et sur la surface. [...] Le cuivre se sépare de l'alliage un peu plus lentement que le plomb mais il est plus facilement enlevé que l'étain. Le fer ne se prête pas à la fusion, et c'est pourquoi il ne s'allie pas avec le plomb. Il existe deux corps qui résistent à l'épreuve de la perfection, à savoir, l'or et l'argent, à cause de leur solide composition, qui résulte d'un bon mélange et d'une substance pure.

Il y aurait beaucoup à dire sur ces descriptions. On pourrait relever cette étrange circonstance d'un corps animé, mobile dont il faut s'assurer de la fixation par un tiers-agent ; l'utilité du verre pilé ou de l'alun ; l'aspect particulier de la surface qui évoque ce caractère brillant souligné par les bons auteurs [stilbew, marmarov, agroV]. A la suite de la Somme de perfection se trouve un petit traité intitulé Liber investigationis magisterii Gebri philosophi perspicacissimi où Geber parle de la préparation du sel alcali [potasse caustique, pierre à cautère] :

"On prend deux parties de cendres et une partie de chaux vive ; on met le tout sur un filtre avec de l'eau. La liqueur qui passe par le filtre est évaporée, et le sel reste sous la forme solide."

Dans ce procédé, la chaux vive s'empare de l'acide carbonique du carbonate de potasse pour « fortifier l'alkali » comme disaient les Anciens. [cf. section compendium pour des développements sur la potasse]. Il parle aussi du sel ammoniac, sel déjà connu du temps de Pline et de Dioscoride. Aétius, qui vivait au Ve siècle, parle des sels ammoniacaux et Synésius, évêque de Ptolémaïs dit dans l'une de es lettres que le sel ammoniac est très utile et qu'il se rencontre naturellement dans la nature. Toutefois, F. Hoefer rapporte que les Anciens confondaient le sel ammoniac et le sel gemme [celui dont parlent Avicenne, Sérapion et Columelle]. Voici comment il indique de le préparer :

"Le sel ammoniac s'obtient en chauffant, dans un vase de sublimation, un mélange de deux parties d'urine humaine, d'une partie de sel commun et d'une partie et demie de noir de fumée."

Il indique de même la préparation du sel d'urine : on prépare ce sel avec le résidu de l'urine décomposée et calcinée, que l'on dissout dans l'eau pour l'y faire cristalliser. En fait, le sel d'urine de Geber est un résidu composé de phosphates, de carbonate de soude, de magnésie, etc. Plus tard, l'ammoniaque fut obtenue en chauffant l'urine avec de la chaux vive. Les autres sels [cf. supra et d'autres sections] étaient essentiellement préparés par l'évaporation et le refroidissement de leurs dissolutions dans l'eau ; ils cristallisaient alors. Le crocus de fer [oxyde] et la litharge étaient préparés par la dissolution du fer et du plomb dans du vinaigre fort, et par leur calcination.

Dans son Testamentum [Biblioth. Manget, t. I], on trouve la préparation de l'alkali :

"
On peut retirer un sel fixe des anaimaux, des oiseaux, des poissons. Ce sel s'obtient, comme le sel végétal, par la combustion, l'incinération, la solution et la filtration. Ce sel est un excellent fondant. Le sel retiré des cendres d'une taupe est propre à congeler le mercure, et à transmuter le cuivre en or, et le fer en argent."


F. Hoefer dit que « ce dernier passage a causé bien des déceptions ». Certes. Mais il y a moyen de comprendre par cabale cette phrase énigmatique si l'on a soin de voir que la taupe [talpa] se dit en grec skaloy, proche de skallw [fouir, sarcler, mais aussi rechercher avec soin, éprouver]. Cette phrase signifie donc qu'il faut examiner avec soin une certaine terre. Or, la taupe est l'animal chthnonien par excellence et son nom l'apparente par ailleurs au hibou. Nous avons eu l'occasion d'étudier le symbolisme de cet animal dans la section de l'humide radical métallique qui se rapporte, contre toute attente à Arès et précisément à Ascalaphus, fils de Mars

[on connait deux Ascalaphos : le fils d'Arès et d'Astyoché qui périt à Troie sous les coups de Déiphobos, un des fils du roi Priam ; l'un des gardiens de Perséphone qui prétendit que la déesse avait mordu une grenade. Déméter châtia le trop zélé bavard en le transformant en chouette et le hibou, en grec, est homonyme d'Ascalaphos].

De là, à faire la relation entre la taupe et le hibou, il n'y a qu'un pas... Mais, en même temps, il y a du Mercure dans la taupe, parce que la taupinière est creusée de galeries souterraines qui ressemblent à un labyrinthe dans lequel l'insensé se perd en l'absence de fil d'Ariane. Et c'est bien ainsi qu'est interprétée - je veux dire si l'on place le verbe avant l'esprit - cette dernière phrase si l'on ne dispose pas d'un peu de teinture de science. L'insensé se précipitera sur une taupe et le savant écartera l'ouvrage comme écrit par un fou... La taupe apparaît ainsi comme le symbole de l'initiation aux mystères de la terre et de la mort, ou avec plus de précision, comme celui du maître - du pilote de l'onde vive - qui guide l'âme [Soufre rouge] à travers les ténèbres [l'éclipse de Raymond Lulle] et les détours du labyrinthe souterrain [dissolution du Rebis dans le Mercure]. Mais, nous dira-t-on, comment concilier les commentaires scientifiques de Geber et ces phrases sybillines ? Tout s'éclaire si l'on fait l'hypothèse - hautement probable - que les écrits attribués à Geber sont en fait supposés et qu'on lui a prêté, comme à Albert Le Grand ou à Lulle, une autorité dans l'Art sacerdotal qu'il n'avait peut-être pas... Quant à la taupe, si nous poursuivons l'étude de son symbolisme, on lui attribue quelques traits lucifériens et selon une tradition qui a court, paraît-il, en Auvergne, le diable [Lucifer, l'étoile du matin par cabale], tentant de créer l'homme, ne réussit qu'à créer la taupe, familière des cavernes obscures où se terre la Prima materia. Mais il y a plus : un mythe grec explique à la fois la cécité et l'indiscrétion de la taupe : elle serait la métamorphose de Phinée. Fils d'Agénor et roi de Salmydessos en Thessalie, Phinée fut aveuglé par les dieux pour de multiples raisons. Il aurait en effet exercé avec trop de zèle ses dons de prophétie en révélant à Phrixos la route du retour en Grèce. On sait que ce mythe est inséparable de celui de la Toyson d'or et de la légende des Argonautes. Nous reviendrons ultérieurement sur cette légende des Argonautes, déjà abordée dans la section chimie et alchimie mais qui mérite assurément d'autres développements. Selon une autre légende, Phinée aurait préféré une longue vie à la vue et aurait été plongé dans l'obscurité [le parralèle avec le Mercure - c'est le cas de le dire - saute aux yeux : Phinée symbolise l'homme double igné qui disparaît provisoirement dans le fondant]. Quoi qu'il en soit, les Boréades et Zétès le délivrèrent de ses souffrances au cours de l'expédition des Argonautes. En récompense, Phinée leur aurait ouvert la route pour atteindre la Colchide, via le Pont-Euxin et surtout, les Symplégades, roches magiques qui broyaient les vaisseaux. Voici le rapport de Dom Pernety à cet égard [Fables] :

"Orphée, ou l'inventeur de cette relation du voyage des Argonautes, étant au fait de l'oeuvre, il ne lui fut pas difficile de leur faire dire par Phinée la route qu'ils devaient tenir, et ce qu'ils devaient faire dans la suite ; ausii le sage et prudent Pilote Orphée [que l'on peut identifier par cabale au pilote de l'onde vive,TijuV, le pilote des Argonautes] les conduit-il au son de la guitare [lyre], et leur dit ce qu'il faut faire pour les garantir des dangers dont ils sont menacés par les Syrtes, les Syrenes, Scylla, Carybde, les Roches cyanées, et tous les autres écueils. Ces deux derniers [roches cyanées] sont deux amas de rochers à l'entrée du Pont-Euxin, d'une figure irrégulière, dont une partie est du côté de l'Asie [regardant vers l'Orient : Lucifer], l'autre de l'Europe [l'Occident : Vesper] ; et qui ne laissent entre eux, selon Strabon, qu'une space de vingt stades. Les Anciens disaient que ces rochers étaient mobiles, et qu'ils se rapprochaient pour engloutir les vaisseaux, ce qui leur fit donner le nom de Symplegades, qui signifie, qu'ils s'entrechoquaient."

Ces symplegades [SumplhgadeV] ou roches cyanées, ou les cyanées [aujourd'hui Urek-laki] étaient des roches noires ou d'un bleu sombre situées à l'entrée du Bosphore. Elles nous rappellent la couleur bleu sombre évoquée dans les textes ; par exemple,  Fulcanelli cite Aristote (Myst., p. 84) :

" D'après Aristote, le Mercure a pour couleur emblématique le gris ou le violet..."

Ce bleu sombre [en grec kuanoV] évoque le lapis-lazuli ou une fleur, le bluet. De façon générale, c'est une couleur bleue qui est suggérée, tirant vers le noir. C'est une époque de l'oeuvre qui suit la putréfaction et la matière se revêt alors d'une couleur bleu foncée, qui participe du noir et du bleu. C'est pourquoi Flamel dit [Fig. Hiér.] :

"J'ai fait peindre le champ où sont ces deux figures azuré et bleu, pour montrer que la matière ne fait que commencer à sortir de la noirceur très noire. Car l'azuré et bleu est une des premières couleurs que nous laisse voir l'obscure femme, c'est-à-dire l'humidité cédant un peu à la chaleur et à la sécheresse. Quand la sécheresse dominera, tout sera blanc."

Ces deux écueils avaient de quoi étonner les Argonautes et Phinée leur apprit comment ils devaient surmonter la difficulté : ils devaient lâcher une colombe de ce côté-là et si elle volait au-delà, ils n'avaient qu'à continuer leur route, sinon ils devaient retourner... On peut y voir l'allégorie de la volatilisation de la matière, figurée par la colombe [Fables]. Mais revenons aux travaux de Geber.

Le recueil intitulé Alchimia Geberi renferme des découvertes de la plus haute importance dans le domaine de la chimie et aussi de l'alchimie. On y voit décrite la préparation de l'eau forte et de l'eau régale :

"Prenez une livre de vitriol de Chypre [couperose], une livre et demie de salpêtre, et un quart d'alun de Jameni, soumettez le tout à la distillation, pour en retirer une liqueur qui a une grande force de dissolution. Cette force est encore augmentée, lorsqu'on y ajoute un quart de sel ammoniac : car alors cette liqueur dissout l'or, l'argent et le soufre." [De invent. Veritat., t. XXIII]

puis celle de la pierre infernale [cf. l'affaire de l'Argentaurum] :

"Dissolvez d'abord l'argent dans l'eau forte ; faites ensuite bouillir la liqueur dans un matras à long col non bouché, de manière à en chasser un tiers. Enfin, laissez refroidir le tout. Vous verrez se produire de petites pierres fusibles transparentes, comme des cristaux."

La pierre infernale est de l'azotate d'argent. Si après avoir dissous le métal dans l'acide azotique, on évapore la liqueur jusqu'à la moitié de son volume primitif, elle donne, par le refroidissement, des cristaux en lames carrées, incolores et transparentes, que les anciens chimistes appelaient cristaux de lune. Ces cristaux anhydres ont une saveur styptique et métallique des plus désagréables. Les rayons solaires les colorent assez promptement en brun, en réduisant une partie de l'oxyde à l'état métallique. Le métal revivifié est brun,à cause de son extrême division. Cet azotate d'argent qui est déjà mentionné au IXesiècle par l'Arabe Geber, éprouve la fusion ignée au-dessous de la chaleur rouge, et forme alors un liquide incolore qui, coulé dans une lingotière , se fige en cylindres d'un gris de parle. Si le sel contenait du cuivre, les cylindres auraient une couleur noire. C'est dans cet état que les chirurgiens faisaient usage, depuis de longues années, de l'azotate d'argent, sous la nom de pierre infernale, pour ronger les chairs baveuses, en raison de l'action très caustique qu'il exerce sur les tissus animaux. C'est Glaser qui a parlé la premier, en 1603, de la préparation de l'azotate d'argent fondu et coulé dans des lingotières. Lorsqu'on pose un cristal d'azotate d'argent sur un charbon ardent, il se décompose avec déflagration, et laisse une couche mince d'argent mat, très-blanc, auquel on donne aisément, par le frottement, le brillant métallique. C'est là ce que Boerhaave nommait l'argent ardent. Mêlé avec du charbon, on du soufre, ou du phsophore, il détone violemment par le choc. Il est excessivement soluble dans l'eau. Cette dissolution est promptement décomposée par tous les corps avides d'oxygène, par les matières organiques, et voilà pourquoi elle tache fortement la peau en noir, d'une manière indélébile, ainsi qu'Albert le Grand l'a remarqué le premier. Les coiffeurs l'emploient pour noircir les cheveux rouges ou blancs, et ils la vendent sous les noms d'eau de Perse, d'eau d'Egypte, d'eau africaine et d'eau de Chine. La coloration des cheveux est due à ce qu'ils renferment du soufre, qui donne lieu à la formation d'une légère couche de sulfure noir. Glauber connaissait déjà cette propriété du sel d'argent de brunir les natures organiques; mais c'est Shaw qui, en 1758, a conseillé l'emploi de sa dissolution pour teindre les cheveux en noir. Depuis longtemps, on se servait de la même dissolution pour marquer le linge de ménage. A cet effet, on dissolvait 2 parties d'azotate fondu dans 7 parties d'eau distillée, à laquelle on ajoutait 1 partie de gomme arabique, pour la rendre un peu visqueuse. La portion du linge où l'on devait poser la marque était rendue légèrement ferme avec du carbonate de soude ou du savon ; on lui donnait un certain poli avec un fer chaud et l'on écrivait ensuite dessus, comme sur la papier, avec la dissolution du sel d'argent ou bien on imprimait les caractères au moyen d'un cachet de bois, gravé en relief, et préalablement trempé dans la liqueur Pour mieux voir les traits que l'on traçait, on colorait souvent celle-ci avec un peu d'encre do Chine. En exposant le linge au soleil pendant quelques minutes, les caractères deviennent noirs, par suite de la réduction du sel. Ils sont ineffaçables, et deviennent d'autant plus noirs que le linge est plus souvent lavé. Aprés deux cents lessives, ils n'ont subi aucune altération.

Nous avons aussi parlé du sublimé corrosif ; voici comment Geber le préparait :

"Prenez une livre de mercure, deux livres de vitriol, une livre d'alun de roche calciné, une livre et demie de sel commun, et un quart de salpêtre ; mélangez le tout, et soumettez-le à la sublimation. Recueillez le produit dense et blanc qui s'attache à la partie supérieure du vase, et conservez-le comme nous l'avons dit. Si le produit de la première sublimation est sale et noirâtre, ce qui peut bien arriver, il faut le soumettre à une nouvelle sublimation."

Et voilà pour la préparation du précipité rouge [précipité per se] :

"Prenez une livre de mercure, deux livres de vitriol et une livre de salpêtre ; traitez ce mélange par le feu : il se produit un sublimé rouge et brillant."

La préparation de ce précipité avait fait l'objet d'un litige entre Cadet et Antoine Baumé :

M. Cadet ayant lu à l'Académie, le 3 septembre de cette année, des observations par lesquelles il annonçait que la préparation mercurielle nommée précipité per se se réduisait en mercure par la distillation, sans aucune addition, ce qui est conforme à ce qu'ont écrit les chimistes, excepté M. Baumé, qui rapporte, page 390 de sa Chimie expérimentale raisonnée, que le mercure précipité per se est une chaux plus fixe au feu que le mercure pur ; que cette chaux est irréductible en mercure coulant, sans addition de phlogistique. L'Académie, voulant vérifier un fait qui lui paraissait aussi contradictoire, a nommé, pour faire des expériences comparées qui pussent constater la vérité, MM. Brisson, Lavoisier et moi. MM. Macquer, Le Roi et Bossut ont été témoins des expériences suivantes. Pour déterminer si le mercure précipité per se de M. Cadet ne contenait point de mercure sous forme métallique, on l'examina au microscope; on ne découvrit point de globules mercuriels ; on frotta un louis avec ce précipité per se ; la couleur de l'or ne fut point altérée.

Extrait des registres de l'Académie des sciences, du 9 novembre 174.

RAPPORT SUR LE PRÉCIPITÉ PER SE

M. Cadet avait opéré la réduction du mercure précipité perse par la distillation sans intermède ; cette opération seule devenait l'objet qui devait occuper les commissaires, et l'expérience faite avec le mercure précipité per se de M. Baumé et avec celui de M. Cadet, à un degré de feu, égal, était le seul  moyen de comparaison pour obtenir le résultat qu'attendait l'Académie. Nous avons pris pour la distillation deux petites cornues neuves, très-propres, dont la partie inférieure était lutée. M. Macquer proposa de les faire chauffer jusqu'à l'incandescence, pour les priver de l'humidité qu'elles pouvaient contenir, et détacher la poussière, s'il y en avait. Lorsque les cornues furent refroidies au point de pouvoir les manier, on les secoua ; et, après s'être assuré qu'elles ne contenaient aucun corps étranger, on introduisit dans l'une 1 gros de mercure précipité per se, que M. Baumé avait bien voulu céder à M.Cadet ; dans l'autre, 4 gros de mercure précipité per se de M. Cadet. 0n plaça ces deux cornues dans un même fourneau à réverbère ; on ne luta pas les échancrures du fourneau par lesquelles passaient les cols des cornues, de sorte qu'on pouvait voir dans l'intérieur. On avait adapté aux cornue des récipients avec de l'eau distillée ; on procéda à la distillation du mercure précipité per se par un feu gradué ; un quart d'heure après, on remarqua vers le milieu du col des cornues un enduit de mercure; au bout de vingt minutes, le col des cornues parut comme étamé ; il y avait un très-petit cercle rouge au col de la cornue, à la partie où le mercure commençait ; ensuite les globules de mercure se rassemblèrent et une partie passa dans les récipients. Il ne resta rien au fond de la cornue où l'on avait distillé le gros de mercure précipité per se de M. Baumé ; on détacha avec soin le mercure qui adhérait aux parois du col de la cornue, et l'on trouva 66 grains de mercure coulant, ce qui fait un douzième de moins que la quantité de mercure précipité per se qu'on avait soumise à la distillation. 0n trouva 8 grains de sable au fond de la cornue où avaient été distillés les 4 gros de mercure précipité per se de M. Cadet ; on n'a donc employé réellement que 3 gros 64 grains de précipité per se, qui ont fourni 3 gros 42 grains de mercure coulant, ce qui fait un treizième de moins que la quantité de mercure précipité per se qu'on avait employée. Les expériences comparées dont nous venons de rendre compte démontrent l'identité qu'il y a entre le mercure précipité per se de Baumé et celui M. Cadet, et que l'un et l'autre sont réductibles sans addition,

SAGE , BRISSON et LAVOISlER.

Geber indique aussi comment préparer du foie de soufre [
polysulfure de potassium] :

"Prenez du soufre réduit en poudre très fine, et chauffez-le avec le produit de la lixiviation des cendres traitées par la chaux ; ajoutez-y de l'eau, et filtrez. Lorsqu'on ajoute à la liqueur filtrée du vinaigre, on voit le tout se convertir en une espèce de lait."

L'explication de la formation du lait de soufre tient à la présence de l'acide dans le vinaigre. Lorsqu'on verse de l'acide sur le foie de soufre, il s'unit à l'alkali et fait précipiter le soufre sous la forme d'une poudre qui est blanche : elle trouble la liqueur et lui donne une apparence laiteuse. Dans cet état, on donne donc à cette liqueur le nom de lait de soufre. La liqueur qu'on sépare par filtration contient un tartre vitriolé. L'acide nitreux, l'acide marin [acide muriatique], le vinaigre, et même tous les acides végétaux, décomposent pareillement le foie de soufre [Baumé, Chimie].

Djabir indique la préparation de nombreuses substances, du nitrate d'argent (dite pierre infernale), en passant par la potasse caustique (KOH), à l'oxyde de mercure, au lait de chaux [bouillie de chaux éteinte - Ca(OH)2 - délayée dans de l'eau] et au foie de soufre ou Hepar sulphuris [polysulfure de potassium : K2Sn n = 2 à 6 , de couleur jaune à rouge cité par Fulcanelli, DM, II, p.162].

Toutes ces connaissances impliquaient l'existence de techniques analytiques adéquates, de méthodes et d'instruments pour filtrer, cristalliser, distiller et sublimer. Djabir semblait admettre que les métaux étaient constitués par un assemblage en proportions variables de principes qui étaient volatils, combustibles ou réfractaires (le mercure des philosophes, le soufre des philosophes). il n'est pas éloigné de croire que les corps qui possèdent ainsi la vertu de purifier les métaux vifs, et de les transformer en métaux parfaits, sont en même temps des médicaments universels. Ces panacées sont en général des teintures d'or ou d'argent. De cete époque, d'autres noms émergent, tels ceux de Rhasès (Xe siècle) et d'Artephius.

Rhasès (Abu-Bakr Muhammad ibn Zaka-riyya, 860-923) était médecin perse et alchimiste. Originaire de Rat en Perse, il passa une partie de sa jeunesse à cultiver les beaux-arts et surtout la musique, pour laquelle il montra une grande aptitude. il cultiva aussi les sciences, notamment la chimie et la médecine. Grâce à ses talents, il parvint bientôt à une grande célébrité et fut nommé médecin en chef du grans hôpital de Bagdad. Il mourut aveugle, dit-on. F. Hoefer rapporte que, Gmelin, dans son histoire de la chimie, ne dit pas un mot des ouvrages chimiques de Rhazès, qui se trouvent dans la collection des manuscrits de la bibiolthèque royale. Voyons d'abord le Liber Raxis qui dixitur lumen luminum magnum. Il y parle de façon obscure d'une huile obtenue par la distillation de l'atrament [sulfate de fer]. D'après Hoefer, cette huile ne pouvait être que de l'huile de vitriol. Nous avons vu [section du tartre vitriolé] que l'atrament pouvait conduire à d'autres composés, mêlé à un sel de la sphère de Vénus. Dans le Liber perfecti magisterii Rhasei, l'auteur commence par appeler l'alchimie, astronomie inférieure, pour désigner la sphère sub-céleste, parce qu'il traite des astres du ciel qui représentent les astres de la terre, c'est-à-dire les métaux. F. Hoefer rapporte un passage assez spécial où Rhazès enseigne de préparer de l'eau-de-vie par un procédé très simple où des grains de blé pouvaient désigner une matière occulte, c'est-à-dire, cachée dans le sein de la terre. Il nous a laissé deux traités, le Traité du Secret et le Livre des Aluns et des Sels. Dans le Livre des aluns [Liber Rasis de aluminibus et salibus, quae in hoc arte sunt necessaria], Rhazès confond les vitriols [atramenta] avec les aluns. Cette confusion, toutefois, n'apparaît pas si fausse que cela puisque les aluns peuvent servir à préparer de l'acide vitriolique aussi bien que les vitriols. Sous le nom de Rasis, Fulcanelli cite cet auteur (DM I, p.370) quand il évoque les deux gnomes de la décoration hermétique de la cheminée du grand salon (rapportée) du château de Fontenay-Le-Comte. Dans le Traité des Secrets, Razis distingue quatre éléments à utiliser (mercure, soufre, arsenic et sel ammoniac) et évoque les procédés employés, telles que la calcination, la dissolution et l'amollissement. Il semble que le Traité des sels et des aluns (De salibus et aluminibus) qui est mentionné par Vincent de Beauvais dans son Speculum naturale (1230) et qui constitue, chose capitale pour nous, la première source alchimique certaine de provenance islamique, soit d'origine andalouse (XIIe siècle) ; des fragments de ce manuscrit ont été retrouvés à Berlin en 1908, le manuscrit latin complet se trouvant à Palerme. Ce traité se démarque nettement du caractère magique habituellement présent chez les auteurs grecs et décrit systématiquement des manipulations chimiques et des substances que nous avons évoqué supra. L'importance de ce traité est attesté par les citations qui s'y réfèrent dans les manuscrits du XVe siècle.

Quant au Livre des Secrets, il doit certainement à Geber d'être connu par une version en latin qu'il en traduisit. Razis est cité également par Johannes Tetzen à qui l'on doit un Processus de lapide philosophorum [a-t-il un rapport avec le moine dominicain allemand Johannes Tetzel (1465-1519) ?]. Que retenir de Razis en définitive ? un savoir-faire dont témoignent les pratiques bien connues des alchimistes oeuvrant à l'athanor et un travail sur les aluns sur lequel nous reviendrons.

Voici venir maintenant un autre personnage, Abu Ali al-Husayn Ibn Sina, plus connu sous le nom d'Avicenne ; c'était un médecin iranien (980-1037) qui a décrit avec vérité la méningite aiguë, les fièvres éruptives, la pleurésie et l'apoplexie. Ce prince des médecins naquit à bokhara et fut instruit par Alpharabi dans la philosophie d'Aristote. On lui doit, sur notre sujet des textes qui furent à tort attribués à Aristote (au Quatrième livre des Météorologiques, De Congelatione et Conglutinatione),


Portait idéalisé d'Ibn Sina, dénommé Avicenne en Occident

fait signalé par Pierre Bon de Lombardie (1330) ; Dans le Kitab as Sifa, il se fait critique des alchimistes en observant que ceux-ci ne transmuent point les corps mais les teignent seulement ; il écrit notamment à propos de corps semblables à l'argent et à l'or :

"Je ne nie pas que ces imitations ne puissent être si parfaites qu'elles réussissent à tromper les meilleurs experts, mais je n'ai jamais envisagé la possibilité de la transmutation...ces productions ne se différencient pas intrinsèquement, mais par l'intervention d'impuretés extérieures que l'on n'a pas su reconnaître."

On peut donc mettre en doute l'attribution du Quatrième livre des Météorologiques à Avicenne car il y aurait écrit :
"Le Mercure est le constituant essentiel de tous les corps fusibles...si le Mercure est pur et s'il est solidifié par un Soufre immaculé qui ne le brûle pas, un Soufre qui n'ait rien d'impur et qui soit meilleur que celui que peuvent préparer les alchimistes, il se produit alors de l'argent. Et si ce Soufre se présente encore plus pur et plus immaculé, il se produit de l'or."
Il semble que ce texte soit à mettre en relation avec celui que nous avons évoqué au Secret des secrets (Sirr-al-asrar) car on y décèle l'influence d'un ouvrage connu sous le titre de Missive des frères soufis de Bassorah datant d'une part de la seconde moitié du Xe siècle et d'autre part de sources syriaques ou persanes du Ve et du VIe siècle. Quoi qu'il en soit, l'influence d'Avicenne fut très importante et il est cité par Albert le Grand dans son De Mineralibus. Cela n'empêche pas que parfois sa pensée ait été mal interprétée, peut-être en raison de la confusion avec les écrits attribués à Aristote, par des auteurs comme Petrus Bonus, auteur de la Margarita Pretiosa novella (vers 1335), qui assure qu'Avicenne s'est prononcé en faveur de la possibilité de la transmutation. Fulcanelli parle indirectement d'Avicenne (DM, I, p.370) quand il cite un texte de Nicolas Flamel tiré du Livre des Figures Hiéroglyphiques :
"...Ce sont des deux spermes, masculin et foeminin, descripts au commencement de mon Rosaire Philosophique, qui sont engendrés (dit Rasis, Avicenne et Abraham le Juif) dans les reins, entrailles, et des opérations des quatre elemens." (on a respecté l'orthographe du texte)
Flamel attribue à Avicenne la symbolique de la « Chienne de Corascene et Chien d'Arménie » alors qu'elle appartient semble-t-il plutôt à Artephius. On remarquera aussi que Fulcanelli cite Aristote (Myst., p. 84, cf. supra), puis p. 124 lorsqu'il cite Moras de Respour dans ses Rares Expériences sur l'Esprit minéral (1668, disponible sur le site hermétisme et alchimie) et enfin, p.146 :
"... exprimant la matière universelle, quaternaire des éléments premiers, selon la doctrine d'Aristote répandue au Moyen Âge."
Avicenne introduit donc une sorte de critique historique des écrits hermétiques en doutant de la possibilité de décomposer les métaux en leur Soufre et Mercure ; en revanche, il envisage la création de composés où figurent des impuretés que l'on peut dégager, en chimie moderne, en terme d'oxydes [métaux brûlés]. Ce prince des médecins arabes nous a laissé aussi un traité intitulé De Conglutinatione lapidum qui touche davantage à la géologie et à la minéralogie qu'à la chimie ; l'auteur y divise les minéraux en quatre classes selon qu'ils soient infusibles, fusibles, sulfurés ou réduits au principe de sel. Les métaux sont, selon lui, composés d'un principe humide et d'un principe terreux. Le principal caractère du mercure consiste ainsi à être solidifié par la vapeur de soufre. Dans le même traité, Avicenne parle des eaux incrustantes (chargées de bicarbonate de chaux) et des aérolithes :  

"Il est tombé près de Lurgea une masse de fer du poids de cent marcs [unité de poids utilisée au Moyen Âge] dont une partie fut envoyée au roi de Torate, qui voulut en faire fabriquer des épées. Mais ce fer était trop cassant [cf. le Mercure philosophique sur les curieuses propriétés du fer] et se trouvait impropre à cet usage."

Le lecteur pourra rapprocher ce texte de la pierre noire, tombée à Pessinonte et qui est inséparable de Cybèle. On attribue à Avicenne un autre ouvrage d'alchimie, intitulé Tractatus alchemiae mais il s'agit d'un traité supposé et le véritable auteur de cet écrit paraît, selon Hoefer, appartenir à l'école de Raymond Lulle. Dans un autre traité, qui traite des pierres, il y a un chapitre sur l'origine des montagnes qui montre une ébauche de théorie sur le plutonisme, le neptunisme, exposées il y a plus de 900 ans. Avicenne montre, en outre, que l'eau a joué un rôle des plus actifs car il constate la présence sur les roches, d'empeintes d'animaux aquatiques et il ébauche aussi une théorie des alluvions par l'effet d'un déluge universel.
C'est sous le pseudonyme d'Aristote qu' été publié un traité alchimique intitulé Du Parfait magistère [De Perfecto Magisterio, Bibl. chim. Manget, t. 1] et un autre intitulé De la Pratique de la pierre philosophale [De practica lapidis philosophica]. Dans le 1er traité, il est question de la distillation des corps gras avec des bases métalliques. Cet Aristote, confondus par certains avec le philosophe de Stagyre, était un arabe et il se dit lui-même élève d'Avicenne ; il devait donc vivre vers le VIe siècle. De ce pseudo-Aristote, les Adeptes retiennent aussi un ouvrage sur la pierre philosophale, adressé à Alexandre le Grand [Tractatus Aristotelis alchimistae ad Alexandrum Magnum, de la pide philosopho, Theat. chim., t. V]. L'auteur y parle de l'influence des astres et des signes du zodiaque sur la génération des métaux.

Alphidius [cité très souvent dans la Toyson d'or de Salomon Trismosin - voir aussi : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9,] peut être placé, par conjecture, entre le Xe et le XIe siècle. Il est l'auteur d'un écrit sur les météores [Liber metheorum alphdii philosophi] qui est un ouvrage qui traite, contre toute attente, de la pierre philosophale et du grand élixir. Il est écrit dans le grand style des alchimistes, témoin cette phrase :

"Voila tout ce que j'avais à t'apprendre : je t'ai tout dit clairement, sans voile nuageux ; saisis-le avec la pointe de ton esprit, et tu trouveras si Dieu le veut."

Alphidius est encore cité par Albert le Grand dans son Composé des composés :

"Aristote dit que l'esprit a pris un corps, et Alphidius que le liquide est devenu visqueux. L'occulte est devenu manifeste, dit Rudianus dans le Livre des trois paroles..."

Bernard de Trévise cite aussi plusieurs fois Alphidius dans son Verbum :

"Car c'est une Humidité chaude en elle-même d'une chaleur vivifiante contenant en soi une Teinture invariable, qui ne peut être altérée. Alphidius a nommé cette Eau Attrempance ou mesure des Sages, et Urine des Jeunes Colériques. Hermès l'a connue et touchée, Gerber l'a connue, Alphidius l'a traitée, Morienus l'a écrite, le Lis l'a entendue, Arnaud de Villeneuve l'a bien aperçue, Raimond Lulle l'a faiblement déclarée, le Texte ne l'a pas ignorée, Rasis, Avicenne, Galien, Hippocrate, Haly et souverainement Albert l'ont sagement cachée, et Dastin, Bernard de Grave, Pythagore, Merlin l'ancien et Aristote l'ont très bien entendue : Bref cette Eau qui triomphe de tout, est nommée céleste, glorieuse, dernier et final Secret pour nourrir notre honorable Pierre, sans laquelle Eau n'est jamais amendée, nourrie, accrue, ni multipliée; et pour cela les Philosophes ont celé la manière de faire cette Eau comme la Clef de leur Magistère [...] Hermès nomme cette Nature Céleste Eau des Eaux ; et Alphidius l'appelle Eau des Philosophes Indiens, Babyloniens et Egyptiens."

en parlant du Mercure ; notez que le colérique évoque Arès. Ce sont tous les grands philosophes de l'Art qui défilent sous la plume du Trévisan.

Morien, dit le Romain ou l'Ermite, semble avoir vécu vers le début du XIe siècle mais Hoefer se demande s'il ne serait pas antérieur à Avicenne ; on peut d'autant plus se poser la question que les Entretiens de Morien au roi Calid, [Bibliothèque des philosophes chymiques, vol. II] sont cités par presque tous les auteurs. Il est natif de Rome et devint le disciple d'Adfar, célèbre philosophe d'Alexandrie. A l'invitation du sultan Calid, il quitta sa retraite de Syrie pour se rendre en Egypte, dans l'intention d'expliquer les livres qu'Adfar avait laissés après sa mort et que personne n'était plus à même de comprendre. Il raconte sous forme d'une conversation une partie de son histoire, dans un traité aussi célèbre qu'introuvable : De compositione alchemiae, quem edidit Morienus Romanus Calid regi Aegyptiorum [livre traduit par Robert de Castres, 1182, in Bibl. chim., Manget, t. 1]. Morien mourut, dit-on, à un âge fort avancé, dans le voisinage de Jérusalem. Nous l'avons dit, Morien est abondamment cité par les alchimistes, comme Flamel :

"Si ce Feu n'est mesuré clibaniquement, dit Calid ; s'il est allumé avec l'épée, dit Pythagoras ; si tu enflâmes ton Vaisseau, dit Morienus et lui fais sentir l'ardeur du feu, il te donnera un soufflet, et brûlera ses fleurs." [Fig. Hiér.]

ou Trévisan :

"C'est pourquoi, dit le Texte, alléguant Morien : Ceux qui croient composer notre bénite Pierre, sans cette première Partie, sont semblables à ceux qui veulent monter aux plus hauts Pinacles, sans échelle, lesquels avant que d'y arriver, tombent en bas en misères et en douleurs" [Verbum]

ou Arnauld de Villeneuve :

"Elle calcine et réduit en terre : elle transforme les corps en cendres, elle incinère, blanchit et nettoie, selon ce que dit Morien [les Entretiens du roi Calid à Morien] : « L'Azoth et le feu nettoient le Laiton, c'est-à-dire le lavent et lui enlèvent complétement sa noirceur. » [Semita semitae ; 1, 2, 3, 4, 5]

Eugène Chevreul s'appuie assez souvent sur le nom de Morien dans sa critique de Cambriel [Cambriel ;1, 2, 3, 4, 5, 6, 7] ; Albert Le Grand y fait aussi allusion :

"Recueille la terre blanche et mets-la soigneusement de côté, car c'est un bien précieux, c'est ta Terre foliée blanche, Soufre blanc, Magnésie blanche, etc. Morien parle d'elle lorsqu'il dit : « Mettez pourrir cette terre avec son eau, pour qu'elle se purifie et avec l'aide de Dieu vous terminerez le Magistère. » [Composé]

Dans la Toyson d'or, Salomon Trismosin fait de nombreuses fois référence à Morien [Toyson, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11,]. La Tourbe des philosophes cite par contre peu Morien [Turba, 1, 2]. Batsdorff, en revanche, évoque quatre fois Morien [Ariadne, 1, 2, 3, 4] :

"Morien dit qu'il y aura de grandes merveilles, qui est celui de la déalbation, auquel l'âme entrant dans son corps, le fixe et l'élève en une teinture permanente au blanc et au rouge ; savoir, au blanc dans son extérieur, et au rouge dans son caché..." [Filet d'Ariadne]

et notamment dans ce passage qui parle de l'infusion du Soufre rouge dans le Corps. Dans un traité resté anonyme, Huginus à Barma, on cite Morien trois fois [1, 2, 3] :

"notre Eau croît sur les montagnes & dans les vallées [à propos de la graisse de terre, carbonate de chaux]."

E. Canseliet, dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiquesà propos de Pontanus dans le chapitre sur la Grande coction, p. 283, évoque Morien :

"Artephius et Jean Pontanus sont faciles à consulter [...] plus que Morien, en sa Disposition des sages -Dispositio Sapientum- d'où nous tirons l'indication de la parfaite identité qui lie le four avec le feu, lorsqu'ils sont dits philosophiques..."

et p. 273 :

"Si les anciens sages n'avaient pas trouvé la quantité du vase, dans lequel notre pierre soit mise, jamais ils ne seraient parvenus à la perfection de ce magistère."

Le nom de Calid est inséparable de celui de Morien, d'après le titre de l'ouvrage sous lequel tous deux ont été liés.

Calid, auquel les alchimistes donnent le titre de roi ou de souverain d'Egypte, passe pour le disciple de Morien. On lui attribue deux ouvrages, l'un intitulé Le Livre des secrets d'alchimie [Theatr. chim., vol VI et Biblioth. Manget, t. II] ; l'autre est le Livre des Trois paroles [Theatr. chem., vol V]. L'auteur des secrets d'alchimie parle à l'identique des autres philosophes, c'est-à-dire [dixit Hoefer] qu'il ne dit rien bien que prétendant déclarer ne rien vouloir cacher, excepté bien sûr, ce qu'il convient de ne point dire. il insiste sur les quatre opérations de l'art : la solution, la congélation, l'albification et la rubification. Voici ce qu'il dit de la pierre philosophale :

"La pierre philosophale réunit en elle toutes les couleurs. Elle est blanche, rouge, jaune, bleue, verte. De plus, elle renferme les quatre éléments ; car elle est liquide, aérienne, ignée et terrestre. La chaleur et la sécheresse constituent les propriétés cachées de cette pierre ; le froid et l'humidité en sont les propriétés manifestes. les premières sont une huile, les dernières une espèce de ferment qui corrompt les corps."

Il y a là un rébus spirituel car, quand bien même la pierre philosophale existerait, elle ne pourrait pas posséder ces qualités cardinales. Notre interprétation sera donc la suivante ; les couleurs cachent plusieurs mystères à la fois : d'abord les couleurs [vert, blanc, rouge] sont celles des vitriols. Le rouge et le blanc sont des valeurs de température [on dit par exemple de monter le feu au rouge sombre, rouge cerise, au blanc, etc.]. Le jaune est une couleur intermédiaire qui est celle des crépuscules [cf. humide radical métallique : Vesper et Lucifer]. Les quatre éléments traduisent les états de la matière à différentes époques de l'oeuvre, terrestre au début [les matières premières = prima materia], liquide [le Mercure], ignée [calcinations, état de l'Eau que les Adeptes décrivent comme un feu aqueux ou une eau ignée, bien traduite par la digamma du sceau de Salomon, cf. supra lut de Sapience], aérienne [l'état du Mercure à la fin de l'oeuvre, esprits survenant dans les calcinations dont procèdent les séparations]. L'huile et le ferment sont vraisemblablement deux états du Mercure à des époques différentes. Le ferment qui corrompt les corps, par exemple, est l'expression de l'infusion du soufre rouge [Âme] dans le Soufre blanc [Corps] par quoi se signale l'incarnation de l'âme, c'est-à-dire sa fatale corruption. Nous sommes ici très près de l'hermétisme tel qu'en parle Festugière ou de certains concepts théologiques. C'est de la même façon qu'il faut voir pourquoi Calid appelle l'attention des Adeptes sur l'importance des signes astronomiques dans les opérations du Grand oeuvre :

"Beaucoup de gens se trompent et n'arrivent pas à bonne fin. Car, dans toute expérience, il faut observer la marche de la lune et celle du soleil. il faut savoir l'époque où le soleil entre dans le signe du Bélier, dans le signe du Lion, ou dans celui du Sagittaire ; car c'est d'après ces signes que s'accomplit le grand oeuvre."


Au XIIe et au XIIIe siècle, les sciences s'étaient réfugiées dans la solitude des cloîtres ; on ne s'étonnera donc pas qu'un des plus grands Adeptes, aux dires des alchimistes, fut Basile Valentin, le pseudo moine bénédictin. Les ordres religieux étaient les euls dépositaires des trésors scientifiques

[beaucoup de lecteurs doivent connaître le remarquable Nom de la Rose d'Umberto Eco dont l'objet est une véritable enquête policière médiévale dans la plus grande bibliothèque de la chrétienté ; cette bibliothèque s'apparente d'ailleurs par ses proportions et son labyrinthe aux tableaux de Piranèse et évoque aussi à la Bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borgès]

et littéraires. Les Bénédictins [auxquels F. Hoefer adresse un respectable salut] s'étaient déjà, dès le VIIIe siècle, établis dans les Etats napolitains. Ils venaient d'y crée l'école de Salerne, le plus ancien modèle des Facultés de médecine de l'Europe. C'est là que les ouvrages des Grecs et des Arabes furent traduits, commentés et enseignés, du Xe au XIIe siècles. La fondation de l'école de Salerne fut suivie, en 1150, de celle de la faculté de médecine de Montpellier [Mémoires pour servir à l'histoire de la Faculté de médecine de Montpellier, T. Astruc, 1767, Paris]. L'université de Paris, surnommée la fille aînée des rois de France, fut complétée, en 1220, par la création d'une faculté de médecine [Notice sur les hommes les plus célèbres de la Faculté de médecine en l'université de Paris, depuis 1110 jusqu'en 1750, J.A. Hazon, 1778, Paris]. L'université de Paris représentait alors la lutte que le chef du monde chrétien avait engagé avec le pouvoir temporel. Les ouvrages des Arabes étaient connus en Italie avant de l'être en France et dans les autres pays de l'Europe. Pierre d'Amiens [ 1072], Hildebert de Lavardin [ 1143], Abailard [ 1142], Gilbert de la Porée [ 1154], Hugues, archevêque de Rouen, ne connaissaient pas encore la science des Arabes. Quant aux alchimistes et aux physiciens, il y en avait encore fort peu dans les pays soumis au sceptre des souverains du Saint-Empire et des rois de France. Mais voici venir déjà :

Gerbert [ 1003] : Gerbert d'Aurillac, en Auvergne, s'était davantage livré à l'étude des mathématiques qu'à l'étude des sciences physiques. Il alla s'instruire à Cordoue, dans l'école des Arabes. De retour en France, il devint le maître de Robert, fils de Hugues Capet ; bientôt il fut nommé au siège épiscopal de Reims ; il fut cependant obligé de quitter son pays, en buute à mille tracasseries, accusé de magie et d'entretenir un commerce intime avec les démons. Il se réfugia à la cour de l'empereur d'Allemagne et y devint le précepteur du fils d'Othon II. Othon III, arrivé à l'empire, le nomma archevêque de Ravenne. Enfin, à la mort de Grégoire V, Gerbert devint pape sous le nom de Sylvestre II. Cet homme contribua puissamment à répandre en France, en Allemagne et en Italie, la connaissance de écrivains arabes et des traités d'alchimie. Il nous apprend que les prêtres de son époque n'étudiaient guère que la théorie des sciences physiques, comprises au sens de philosophie à Aegidius : né à Corbeil, il fut un des élèves les plus distingués de l'école de Salerne. Il fut nommé médecin particulier du roi Philippe-Auguste et a laissé un poème dans lequel il fait l'éloge de la vertu des médicaments composés. Il connaissait les eaux distillées des Arabes et le sucre [zucera].

Rosinus : ce philosophe paraît être de l'école arabe, qui était la continuation de l'école des alchimistes grecs d'Alexandrie. Il cite Geber, Rhasès, Morienus, tandis que lui-même est cité par les alchimistes du XIVe et du XVe siècle. Il nous reste deux épitres alchimiques qu renferment des idées obscures sur le principe mâle et le principe femelle ainsi que sur les propriétés de la pierre philosophale [1610]. Pour beaucoup, Rosinus n'a jamais existé et son nom ne serait que celui de Morienus.

Alain de Lille : surnommé le docteur universel, né en 1114 et mort en 1203 ; il fut un des plus grands génies du XIIe siècle. Il vivait en communauté avec Saint-Bernard dans l'abbaye de Clairvaux. Nommé au siège épiscopal d'Auxerre, il résigna ses fonctions pour se retirer dans la solitude des moines de Citeaux. C'est là, dans cette retraite, qu'il pratiqua la science hermétique. Il nous reste de lui un petit écrit sur la pierre philosophale [in Theatr. chim., t. III, 735-759]. De Lille compare la génération des plantes à celle des minéraux [cf. Mercure de nature]. Il appelle solution des philosophes l'amalgame résultant de l'union de l'or ou de l'argent avec le mercure ; il dit qu'on peut s'en procurer de grands avantages :

"Pour cela, il faut d'abord chauffer légèrement la solution des philosophes, puis la renfermer dans un vase bien fermé et cacheté, et enfin, l'exposer pendant quarante jours [cette durée revient très fréquemment dans les textes], à une chaleur modérée, jusqu'à ce qu'il se forme, à la surface, une matière noire qui est la tête de corbeau des philosophes et le mercure des sages [d'après F. Hoefer, ce mercure n'était qu'un mélange d'oxyde et de mercure très divisé]."

Hildegarde : abbesse du couvent de Rupertsberg, près de Bingen, elle cultiva vers la fin du XIIe siècle la médecine et surtout la préparation des médicaments. Elle a laissé un ouvrage [De compositis Argentorat., 1533] sur la composition des remèdes où l'on trouve beaucoup de formules superstitieuses.

Au Moyen Âge,  apparaît aussi la figure de Abu al-Walid Muhammad ibn Ahmad ibn Muhammad ibn Ruchd, dit Averroes (1126-1198). Ce fut un esprit universel qui étudia pratiquement toutes les sciences et la philosophie dans son ensemble : on lui doit notamment des Commentaires sur Aristote. Sa doctrine est fondée sur une physique matérialiste et rationaliste basée sur « l'esprit de l'humanité » à caractère transcendantal. L'importance d'Averroes est prouvée par l'intégration d'éléments de sa doctrine à celles de Pic de la Mirandole et de Giordano Bruno. Pour G. Bruno notamment, l'intellectus agent  d'Averroes représentait une confirmation et une extension du De communi hermétique (le De communi fait partie du Corpus Hermeticum, XII) étudié notamment par Corneille Agrippa et Ficin en un passage où il est question de «l'âme du monde » et qui vaut d'être cité pour son analogie avec la Table d'Emeraude :

"Tout ce qui est dans le monde est en mouvement soit pour augmenter, soit pour diminuer. Puisque ce qui est en mouvement est aussi en vie, même la terre, par le mouvement de la génération et de l'altération, est donc vivante."
Pour Averroes, un changement de qualité des corps entraînait fatalement un changement de forme élémentaire. Dans un « Mixte » - compris au sens d'Aristote - formes et qualités s'effaçaient en même temps. La transformation d'un Mixte en un autre impliquait une certaine médiation [entendez un médiateur, c'est-à-dire le Sel] des formes originelles. Il nous faut citer ensuite des noms peut-être moins connus mais qui ne sont pas moins importants, peut-être, que les autres. tels apparaissent d'autres philosophes arabes, tels Alphidius, Zadith, Rachaidib, Sophar, Bubacar inclinaient, par leur doctrine, de plus en plus vers les théories alchimiques. Il faut mentionner surtout Alchid Bechil parce qu'il a parlé le premier du phosphore [avant sa découverte « officielle » par H. Brand en 1669 qui le retirait de l'urine ; il fut isolé par Scheele].

Alchild Bechil : il parle d'une escarboucle artificielle [carbunculus] ou d'une espèce de lune [bona luna], obtenue par la distillation des urines avec de l'argile, de la chaux et des matières organiques charbonneuses. Il n'est pas impossible qu'en employant ce procédé avec certaines précautions, Bechil ait obtenu le phosphore auquel il aurait donné le nom d'escarboucle ; à noter que Brandt au XVIIe siècle, devait officiellement découvrir le phosphore en employant un procédé analogue. On peut, en toute hypothèse, considérer que les alchimistes connaissaient le phosphore depuis longtemps : ils travaillaient très fréquemment avec des matières riches en  phosphore [urines, os, corne de cerf] ; il est possible que certains d'entre eux en aient fait un très grand secret. De là, peut-être des allégories concernant les flambeaux ou « porte-lumières » [jos : lumière et joroV : porteur].

Albucasis : natif de Zahera près de Cordoue, il vivait au XIIe siècle et d'après le témoignage de Casiri, il serait mort à Cordoue en 1122. Albucasis donne une description exacte de tous les appareils distillatoires en usage ; ce qui l'aurait fait considérer, d'ailleurs,  comme l'inventeur de la distillation. Il parle aussi de la préparation de l'eau-de-vie, de la concentration du vinaigre et d'autres préparations connues avant lui.

Psellus de Constantinople appartient à l'école grecque byzantine : Michel Constantin, de son prénom, est né en 1020 et mort en 1110. Il était tout à la fois mathématicien, philosophe, orateur, médecin et alchimiste. Il jouissait d'une grande considération mais à la suite d'intrigues d'un certain Jean, philosophe d'Italie, il se retira dans la solitude d'un couvent où il mourut à l'âge de 90 ans. Il reste de Psellus un petit traité sur l'art de faire de l'or, adressé à Michel, patriarche de Constantinople [ce traité existe en manuscrit à la bibliothèque royale de Paris et est intitulé De veritate et antiquitate artis chemiae]. Psellus préconise d'utiliser le soufre, l'oxymel et la chrysocolle de Macédoine.

Blemmydas : Boerhaave parle d'un manuscrit alchimique de Nicéphore blemmydas, nommé vers le milieu du XIIIe siècle, patriarche de Constantinople par l'empereur Théodore Lascaris. Il ajoute que ce manuscrit, traitant de l'art de faire de l'or, existe à la bibliothèque royale de Paris ; F. Hoefer a retrouvé un traité de quelques pages qui appartenait à la bibliothèque du cardinal Mazarin, très riche en ouvrages d'alchimie. blemmydas commence par assimiler les Quatre Eléments à des phénomènes physiques : la terre représente la sécheresse, l'eau l'humidité ; le feu, la chaleur. Il enseigne comment il faut calciner les coquilles d'oeuf dans un creuset bien lutté pendant 8 jours.

Théotonicus : cet auteur n'a été signalé que par F. Hoefer ; un traité portant son nom se trouve dans un ms. latin de la Bibliothèque royale ; Hoefer pense que cet alchimiste aurait vécu vers le XIIe siècle mais rien d'assuré. Ces écrits ressemblent à ceux de Geber et sont rédigés dans un style simple et précis. Il s'étend beaucoup sur la calcination, la distillation, la cristallisation et la purification des sels. Ainsi, ce passage :

"Le sel ammoniac [dit-il] peut être purifié de deux manières : premièrement, en le dissolvant dans l'eau, en le filtrant et en évaporant à un feu lent la liqueur filtrée ; secondement, par la sublimation, en le calcinant avec du sel commun."

Il enseigne de préparer l'arsenic blanc en traitant l'arsenic jaune [sulfure d'arsenic] par du sel commun et du vinaigre, et en soumettant le mélange à la distillation et à la calcination. Voyez aussi un article sur cet alchimiste, dans l'un des chapitres de l'Idée Alchimique.

En parallèle avec ces noms isolés était apparu un ouvrage célèbre, la Tourbe des Philosophes (qu'il faut bien sûr entendre par l'Assemblée des philosophes) ; c'est un traité arabe du IXe siècle encore


Turba Philosophorum

appelé l'Assemblée des disciples de Pythagoras et qualifiée de code de la Vérité ; on le trouve en édition latine du XIIe siècle dans un recueil de Guillaume Salmon : Bibliothèque des Philosophes Chimiques (1672). Ce texte aura une grande influence sur les auteurs ultérieurs, en particulier Arnauld de Villeneuve auquel il inspira l'idée de base que le processus alchimique est une séparation de la substance en corps, en esprit et en âme, c'est-à-dire en constituants fixe et volatil qu'il faut purifier isolément et réunir ensuite. Les correspondances semblent être les suivantes : le corps est le Sel des Sages (résine de l'or), l'esprit est le Mercure et l'âme est le Soufre. Nous noterons que M. Berthelot émettait ce commentaire sur la Turba :
 

"...les doctrines, qui étaient claires et jusqu'à un certain point logiques chez les alchimistes grecs ont été embrouillées et confondues par le premier rédacteur de la Turba : il paraît avoir joué simplement le rôle d'un compilateur ne comprenant pas le fond des choses...Son oeuvre est une sorte de bouillie de faits et de théories anciennes non digérées, qu'il commente à la façon d'un théologien, ne s'avisant jamais de révoquer en doute les textes sur lesquels il s'appuie."

Il s'agit d'une espèce de polylogue philosophico-chimique, attribué à Aristée [1, 2, 3, 4,], que les uns placent avant l'ère chrétienne et d'autres au VIIIe siècle ap. J.-C. Il en existe plusieurs manuscrits à la bibliothèque royale et il se trouve imprimé dans la bibliothèque de Manget

[Turba philosophorum, ex antiquo manuscripto codice excerpta, Manget, Bibl. chim., t. 1 ; le manuscrit coté 7147 renferme une traduction française faite du temps de Rabelais en 1530, qui semble nettement plus fidèle que celle due à G. Salmon ; cf. Girardin, Alchimie, Belfond, 1972].

La tourbe est considérée par les alchimistes comme une autorité ; on y trouve des rêveries touchant au Quatre Eléments ; l'oeuf y représente le monde ; la coquille, la terre [ce qui n'est pas sans vérité, à notre sens] ; la membrane qui recouvre la coquille représente l'air, le blanc d'oeuf, l'eau et le jaune, le feu [après tout, ce n'est là qu'une des nombreuses allégories touchant au microcosme chymique].

Caspar Hartung au XVIe siècle, oeuvrant à Hof (Bavière) s'y réfère aussi fréquemment. On trouve dans cette compilation des recettes dont l'une aura de grandes répercussions sur de nombreux adeptes :

"Prenez du vif-argent, coagulez-le avec le corps de la magnésie, ou avec du kohol [sulfure d'antimoine], ou avec du soufre non combustible, rendez-le tout blanc. Si vous projetez cela sur le cuivre, le cuivre blanchira."
Une autre recette de teinture de pourpre utilisant le kenkel (murex) est intéressante car elle rejoint certaines considérations de Fulcanelli dans la confection d'un fixateur particulier qui semble intervenir dans la 3ème partie du Grand oeuvre et dont on trouve l'équivalent cabalistique sous les termes de sabot (entrave) ou : loup (mors armé de pointes) ou encore :murex (mors après de pointes). Ce fixateur est évoqué dans la section des blasons alchimiques. Le Livre des Prêtres (Bibliothèque Nationale, Mss latin 6514) date de cette époque et le mot orichalque [bronze ancien, du grec oroV, montagne et khalkoV, airain ; ces deux termes ont une signification des plus importantes ; nous y reviendrons] y est désigné comme laiton. De Caspar Hartung, on peut encore évoquer Le Petit Livre sur l'Art, XVIe siècle, avec cet extrait :

"Viens ô mon aimé - Etreignons-nous et engendrons un fils - Non point semblable à ses parents - Car rouge sera sa tête - Noirs seront ses yeux - Et blancs ses pieds."

qu'Hartung attribue à Senior Zadith [on y retrouve le style du Cantique des cantiques et de l'Aurora consurgens]. On y repère l'opération de la conjonction qui est ici décrite de façon lapidaire mais ô combien claire pour qui sait lire entre les lignes. Cette conjonction a été appelée par Bernard Le Trévisan le Bain des Astres et le Roi ainsi que la Reine viennent se baigner dans la fontaine de jouvence du Trévisan. Les couleurs sont des indications sur le stade de cette conjonction : la noirceur indique la dissolution initiale [ce que beaucoup d'alchimistes nomment la « putréfaction »] ; c'est l'époque du régime de Saturne. Vient ensuite la blancheur [précédée en fait d'une phase intermédiaire, grisâtre, que Dom Pernety attribue à Jupiter, et vraisemblablement suivie des couleurs de la queue de paon marquant des irisations de la matière]. Quoi qu'il en soit, cette blancheur signale que Latone est parvenue à bon port : elle accouche d'abord de Diane qui lui sert de parèdre pour accoucher d'Apollon : la naissance d'Apollon consacre la couleur rouge, qui précède la « rubéfaction. » On ne saurait trop recommander de se garder de ces couleurs dont l'existence n'a sans doute lieu que dans l'esprit des Artistes. En opérant par la voie sèche, dans un creuset scellé et brasqué, on ne peut voir nulle couleur. Quant à la voie humide, si la Nature la pratique constamment, elle était interdite aux alchimistes compte tenu de conditions de pression trop importantes.


Speculum Majus

C'est ici qu'il nous faut évoquer le Grand Miroir du Monde dont le Speculum Naturale constitue une partie. Cet ouvrage énorme (dix volumes in-folio) est dû à Vincent de Beauvais, lecteur du roi de France Louis IX. Dans cette somme, De Beauvais se réfère au Livre des Aluns et des Sels de Rhasès ; là encore, il n'est point question de transmutation ; d'une série de notes sur des teintures, De Beauvais tire la conclusion qu'il n'est pas possible de :

«rendre les métaux artificiels à l'identique des métaux naturels et à faire en sorte qu'ils supportent l'épreuve du feu ».

Du XIIIe siècle jusqu'au début du XVIe siècle, les Occidentaux furent à même de s'initier dans les sciences mystiques et occultes de l'Orient ; l'occupation de l'empire grec par les Français, pendant la première moitié du XIIIe siècle, y avait été pour beaucoup et un grand nombre de manuscrits furent rapportés de Constantinopole en France, puis de là, répandus dans les autres pays de l'Occident. F. Hoefer [Hist. Chimie, 2ème époque] nous dit que cette période fut l'âge d'or de la chimie des idéalistes, c'est-à-dire de l'alchimie. Le témoignage des sens était récusé par les physiciens comme par les philosophes. La seule méthode reconnue était celle qui partait de l'absolu, de la cause suprême, pour revenir après de nombreux détours dans la sphère sub-lunaire. La religion prétendait alors donner la clef de toutes les connaissance humaines et ses mystères devaient introduire l'homme dans le sanctuaire de la science. On devait au XIXe siècle, retrouver un peu de cet état d'esprit à travers le positivisme, battu en brêche par la « catastrophe ultra-violette » qui devait déclencher une nouvelle révolution scientifique avec Max Planck et Boltzmann. L'alchimie, à cette époque, était étroitement liée à la philosophie scolastique et les Météorologiques d'Aristote étaient invoquées, par les alchimistes, comme une autorité supérieure tout comme la Physique du Stagirite l'était par les philosophes. On sait bien que la proposition selon laquelle « les espèces ne peuvent pas être transformées les unes dans les autres » fut combattue par les alchimistes dont certains pensent encore qu'ils admettaient la transmutation des métaux dans le sens le plus absolu. Les plus sages, à la tête desquels il faut placer Albert le Grand et Roger Bacon, adhéraient avec quelques restrictions, à cette proposition d'Aristote. Clercs et laïques se livraient à l'envie à l'étude de l'alchimie  : on ne compte plus les moines, les rois, les évêques et même un pape, qui pratiquèrent l'Art sacerdotal. Certains savoirs techniques purent être mis à profit par les chercheurs de cette époque : la poudre à canon dont la connaissance procédait d'un juste dosage de soufre, de salpêtre et de charbon ; la découverte de l'imprimerie, la boussole, la fabrication des verres colorés et bientôt des émaux.

Albert le Grand : encyclopédie vivante du Moyen Âge, Albert naît en 1193 et enseigne la philosophie à Ratisbonne, Cologne, Strasbourg et Paris où le nom de la place Maubert en rappelle le souvenir. Il fut nommé évêque de Ratisbonne. Mais il se démit de ses fonctions épiscopales, préférant l'étude des sciences aux dignités de l'Eglise. Il a décrit la préparation de l'acide nitrique qu'il appelait eau prime ; une eau seconde qui était une espèce d'eau régale obtenue par mélange de 4 parties d'eau prime avec une partie de sel ammoniac. Pour avoir l'eau tierce, on devait traiter le mercure blanc par l'eau seconde. L'eau quarte était le produit de distillation obtenu à partir de l'eau tierce, qui, avant d'être distillée, devait être enfouie dans du fumier de cheval. Albert le Grand est, de tous les auteurs, celui qui a le plus écrit. Ses ouvrages forment vingt et un volumes in-folio ; il se peut qu'ils ne soient pas tous authentiques. Quoi qu'il en soit, ces ouvrages traitent de chimie, de théologie et de philosophie. Albert le Grand fut-il alchimiste ? On serait tenté de le croire par la lecture de son De alchimia [Theat. chim., t. II] :

"J'ai connu de riches savants, des abbés, des directeurs, des chanoines, des physiciens et des illettrés, qui avaient perdu leur argent et leur temps dans les recherches de cet art. Néanmoins, cet exemple ne m'a pas découragé. Je travaillais sans relâche, je voyageais de pays en pays, en me demandant : Si la chose est, comment elle est ? Enfin, j'ai persévéré jusqu'à ce que je sois arrivé à reconnaître que la transmutation en argent et en or est possible."

E. Chevreul a examiné les règles de bonne conduite qu'Albert a édictées ainsi que les conditions que doit, selon l'auteur, remplir un alchimiste. Dans son De rebus metallicis et mineralibus libri, l'auteur attache une grande importance aux propriétés physiques des métaux et notamment à leur couleur :

"La couleur blanche provient du principe humide, qui est le mercure. Le soufre est le principe de la coloration jaune des métaux. C'est encore la substance du soufre qui leur donne de l'odeur."

La question des couleurs est abordée dans une section [l'humide radical métallique]. Albert décrit dans son De rebus un minéral qu'il désigne par le nom de marcassite et qui ne paraît être qu'une pyrite zincifère ou arsénifère. Il en indique la composition en faisant observer que, par l'application de la chaleur, il se produit du soufre et une chaux métallique. il savait que le cuivre blanc était, non pas du cuivre transformé en argent, mais un alliage qui, chauffé, dégage de l'arsenic et reprend l'aspect primitif du cuivre. Dans le même traité, se rencontre, aussi pour la première fois, le mot vitreolum, appliqué à l'atrament vert [sulfate de fer]. Dans le Compositum de compositis que nous abordons ailleurs, nous voyons qu'Albert ne se faisait guère de doute sur l'or des alchimistes :

"Car, il ne réjouit pas le coeur de l'homme, il ne guérit pas la lèpre, et il irrite les plaies ; ce que ne fait pas l'or ordinaire."

Certains alchimistes eux-mêmes ne croyaient donc pas à la transmutation des métaux imparfaits en or véritable. Leur or était un composé qui rappelait la couleur de l'or. Albert le Grand a démontré le premier, par la synthèse, que le cinabre qui se rencontre dans les mines, et dont on retire le régule de mercure, est un composé de soufre et de mercure ; car il remarque qu'en sublimant le mercure avec le soufre, on produit du cinabre sous forme d'une poudre rouge brillante. Il connaît le cuivre blanc qu'il ne confond pas avec l'argent véritable. Il sait préparer la potasse caustique [à la chaux] et appelle la potasse alcali [il conseille aussi de la conserver dans un lieu sec et à l'abri du contact de l'air]. Souvenons- nous d'E. Canseliet quand il dit qu'il faut « réserver » une certaine substance à une époque de l'oeuvre. Il ne peut s'agir que d'une substance qui doit être conservée dans des conditions précises. La préparation de l'azur [azurium] est indiquée de la façon suivante :

"Broyez ensemble deux parties de mercure, une partie de soufre et une partie de sel ammoniac. Calcinez ce mélange dans un creuset ; et lorsque vous verrez une fumée bleue, vous arrêterez l'opération. En brisant le creuset, vous y trouverez le noble azur."

Cet azur ne semble pas être celui dont nous parle Berthelot dans son Introduction à la chimie des Anciens : l'armenium, matière bleue, qui paraît être la cendre bleue ou l'azurite. Et le ceruleum ou azur [Pline, Hist. Nat., XXXIII, 57], mot qui désigne à la fois une laque bleue, dérivée du pastel, et un émail bleu, fritte ou vitrification, obtenu avec du natron, de la limaille de cuivre et du sable fondu ensemble. Vitruve [De Architectura, livre VII, Les Belles Lettres, Paris, 1995] décrit le caeruleum, terme générique, correspondant au grec cuanoV ou bleu azur, qui désigne plusieurs substances bleues naturelles ou artificielles. Dans le même traité, il donne la préparation de l'acide nitrique qu'il appelle « eau prime » ou eau philosophique au premier degré de perfection :

"Prenez deux parties de vitriol romain, deux parties de nitre, et une partie d'alun calciné ; soumettez ces matières bien pulvérisées et mélangées à la distillation dans une cornue de verre [...] Le liquide ainsi obtenu dissout l'argent, sépare l'or de l'argent, transforme le mercure et le fer en chaux [oxydes]" [Theat. chim., t. IV]

Ce qu'Albert le Grand ne dit pas, c'est l'importance du résidu qu'on obtient et que nous avons analysé dans la section du tartre vitriolé. Suit une description de l'eau seconde qui était une espèce d'eau régale obtenue par mélange de 4 parties d'eau prime avec une partie de sel ammoniac. Pour avoir l'eau tierce, on devait traiter le mercure blanc [chlorure de mercure] par l'eau seconde. Albert dit que :

«L'eau tierce est la mère de l'eau de vie qui réduit tous les corps en leur matière première ».

L'eau quarte était le produit de distillation obtenu à partir de l'eau tierce, qui, avant d'être distillée, devait être enfouie dans du fumier de cheval pendant quatre jours. Cette eau quarte, dont les alchimistes promettaient des merveilles, était appelée vinaigre des philosophes, eau minérale, rosée céleste, eau bénite, etc. Nous avons un autre traité d'alchimie, intitulé De Philosophorum lapide [Theat. chim, t. IV], sans doute apocryphe, car d'après F. Hoefer, on y voit pas le style simple de l'auteur. Il paraît rédigé dans un langage mystérieux, énigmatique et obscur. Il semble qu'on puisse en dire autant d'autres traités attribués aussi à Albert :

- De concordantia philosophorum in lapide [Theat. chim., t. IV] ;
- Secretorum tractatus ;
- Breve compendium de ortu metalorum [Theat. chim., t. II] ;
- Philosophia pauperum
Dans un autre traité nommé De mineralibus mundi, la préparation de la poudre à canon semble être évoquée.

Parlons à présent de Thomas d'Aquin (1225-1274) : disciple d'Albert le Grand, Thomas d'Aquin eut, en dehors de ses immenses travaux théologiques, assez de loisir pour s'occuper d'alchimie. Son traité sur l'essence des minéraux [qui fait partie du tome V du Theatrum Chemicum] contient un passage des plus intéressants sur notre sujet : la fabrication des pierres précieuses artificielles :

"Il y a des pierres qui, bien qu'elles soient obtenues artificiellement, ressemblent tout à fait aux pierres naturelles. C'est ainsi qu'on imite, à s'y méprendre, l'hyacinthe [aigue-marine] et le saphir. L'émeraude se fait avec la poudre verte de l'airain. La couleur du rubis s'obtient avec le safran de fer."

Saint Thomas ajoute que l'on peut imiter la topaze en chauffant la masse vitreuse avec du bois d'aloès, et que tout cristal peut être coloré de diverses nuances. Il nous dit aussi ce qu'est le lait de vierge des alchimistes : il se prépare en faisant dissoudre de la litharge dans du vinaigre et en traitant la solution par le sel alcalin (alkali fixe). Il s'agit donc de l'eau blanche des pharmaciens. De la pierre philosophale, il n'est, là encore, pas question dans cette oeuvre : Thomas l'ignore comme Albert le Grand. Thomas d'Aquin est surtout connu, chez les disciples d'Hermès, pour être l'auteur d'un traité tout à fait remarquable, intitulé l'Aurora consurgens. Il s'agit en fait d'un ouvrage apocryphe qui a fait l'objet d'une étude approfondie de Marie Louise von Franz : il constitue la troisième partie du Mysterium conjunctionis de Jung [Aurora consurgens, trad. Fontaine de Pierre, 1983].

Venons en maintenant à des auteurs plus connus en tant qu'alchimistes et dont nous possédons les oeuvres, assez souvent déclarées apocryphes.

Artephius est  [XIe siècle ou XIIe siècle d'après le Larousse, alchimiste juif ou arabe] très connu des alchimistes par son livre où il donne des éléments ayant trait à la constitution du feu secret : LeSecret livre d'Artephius (Paris, Marette, 1612) - cité par Fulcanelli dans Myst. (p.106) - est inclus dans Trois Traitez de la Philosophie naturelle à propos de la composition du feu secret. L'auteur se vantait de pouvoir prolonger la vie au delà de mille ans à l'aide « d'une merveilleuse quintessence »... Mais il n'en donna pas la recette. Il croyait à la végétation des minéraux en l'assimilant à celle des végétaux, idée absurde a priori mais redécouverte par les minéralogistes français du XIXe siècle :

"Toute plante est composée d'eau et de terre ; et pourtant il est impossible d'engendrer une plante avec de l'eau et de la terre. Le soleil vivifie le sol ; quelques-uns de ses rayons pénètrent plus profondément que d'autres au sein de la terre, ils s'y condensent et forment ainsi un métal brillant, jaune, l'or, consacré à l'astre du jour. Par l'action du soleil, les principes des métaux, les molécules de soufre et celles de mercure se rassemblent, et, suivant que les unes ou les autres l'emportent en quantité, elles engendrent l'argent, le plomb, le cuivre, l'étain, le fer."

Artephius définissait le corps comme :

« quelque chose de tout à la fois apparent et latent. La partie apparente, c'est l'aspect et l'étendue du corps ; la partie latente, c'est son esprit et son âme »

Artéfius, sur la vie duquel on ne sait à peu près rien, cite Adfar [1, 2, 3, 4, 5,], le maître de Morien, tandis que lui-même est cité par Roger Bacon. On peut donc le placer au XIe siècle, au temps de Calid et de Morien. On possède donc d'Artéphius un Livre secet sur la pierre philosophale [cf. section Chevreul 1] et un autre intitulé Clef de sagesse [Theatr. chimic., t. IV, Manget et Bibl. chim. , t. I, Salmon, Bibl. des philosophes chimistes, Paris, 1632] qui a fait l'objet d'une étude approfondie de Chevreul où il a clairement démontré que cet ouvrage n'était pas d'Alphonse X comme cela était rapporté jusqu'alors. Voilà ce qu'il nous dit :

"Celui qui saura marier, engendrer, vivifier les espèces, produire la lumière blanche, nettoyer le vautour de sa noirceur, sera honoré partout ; les rois même le respecteront. - Dans la putréfaction et la solution apparaîtront trois signes, savoir : la couleur noire, la discontinuité des parties, et l'odeur puante semblable à celle des épulcres. La cendre qui reste au fond du vase est celle dont les philosophes ont tant parlé ; c'est en elle que se trouve le diadème de notre roi, ainsi que le mercure noir et immonde d'où s'élève la couleur blanche, appelée oie [anser] ou poulet d'Hermogène [pullus Hermogenis]. ainsi, celui qui sait blanchir la terre noire possède le secret du magistère ; il peut ressusciter le mort, après avoir tué le vivant. Et quand tu verras apparaître la vraie blancheur resplandissante comme un glaive nu, il faudra toujours continuer à calciner, jusqu'à ce que se manifestent la citrinité et la rougeur étincelante. Dès que tu auras aperçu celle-ci, tu loueras le Dieu très bon et très grand, qui donne la sagesse, la candeur et la richesse à ceux qui les méritent, et qui ôte ces trésors aux méchants, en les plongeant dans la servitude de leurs ennemis. Louange et gloire à Dieu ! Ainsi soit-il."

Dans le traité Clavis majoris sapientiae [Clef de sagesse], Artéphius insiste sur le thème favori des Adeptes qui rapportent la génération des métaux à l'influence des astres, et qui l'assimilent à la génération des végétaux [1, 2]. a noter qu'on lit dans ce même traité - mais cela ne paraît pas étonnant outre mesure à F. Hoefer - la préparation du savon décrite sans ambiguité allégorique :

"Si l'on prend de l'eau filtrée des cendres [potasse du commerce], et qu'on fasse bouillir la liqueur, à un degré convenable, avec de l'huile et d'autres substance semblables, on obtient le savon." [Theat. chim., t. IV]


la table de Senior Zadith, Basel

Zadith est un auteur d'origine arabe, qui vivait probablement vers la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècle. Il est l'auteur d'un petit écrit alchimique, la Table chimique, traduit de l'arabe dans le Théâtre chimique [Senioris Zadith, filii Hamuelis chimica, ex arabio sermone latina facta, Theatr. chim., t. V]. Fulcanelli y fait allusion et lui attribue même l'Azoth, habituellement rapporté à B. Valentin car on ne rencontre pas l'Azoth dans le recueil allemand des oeuvres attribuées à B. Valentin [Deux Logis Alchimiques, p. 125]. Il s'attache dans la Table chimique, à donner l'explication des images symboliques des planètes et des métaux. Il est cité deux fois dans la Toyson d'or de Salomon Trismosin :

" imitant encore en ceci Senior qui nous convie ainsi que font tous les autres aux nuances nécessaires des matières contraires :«L'esprit, dit-il, délivre le corps, et par cette délivrance l'âme se tire hors des corps, puis on réduit ces mêmes corps en l'âme : l'âme donc se change en un esprit et l'esprit de nouveau se fait corps.»

et :

"Senior en parle tout de même, traitant de ce sujet, voire encore en termes bien plus clairs : « Il y a, dit-il, une chose vivante qui n'est plus mortelle, ayant une fois été confirmée et assurée de sa vie par une éternelle et continue multiplication.»

C'est l'un des plus vieux auteurs authentiques connus et il est très cité par Jung et M.-L. von Franz.

Nous devons aussi mentionner :

Haimon à qui l'on doit une Epître sur les quatre pierres philosophales, tirant leur matière du microcosme [Theat. chim., t. VI].

Rachaidib, fils de Zetheïbid, portait le titre de philosophe du roi des Perses. Dans un fragment d'alchimie, l'auteur prescrit de convertir les métaux en or avec la teinture de safran [Artis auriferae quam chimiam vocant. Basil. , 1610]. F. Hoefer se pose la question de savoir si Rachaidib ne serait pas l'auteur d'une Allégorie de Merlin, contenant le très profond secret de la pierre philosophale, dans le Gynécée chimique [Ex bibliothecae Vatic. exemplari edita, Romae, sans mention de date]. Cette allégorie se rapproche beaucoup des gravures du Splendor Solis : la cuisson du vieillard représente la matière qui doit être dissoute afin d epouvoir renaître, rajeunie et cette régénération est marquée par la colombe ; le démembrement du corps est requis pour la purification par laquelle va s'opérer le rajeunissement [réincrudation] et la renaissance [regulus, dauphin]. L'allégorie de Merlin est la suivante :

Un roi s'apprête à partir en guerre. Avant de se mettre en route, il se fait apporter par un serviteur son « eau de prédilection ». A peine a-t-il bu que ses veines se gonflent et qu'il pâlit. Il ne peut plus enfourcher son cheval et se fait emmener par ses soldats dans une chambre claire et chaude afin d'y transpirer pendant un jour et une nuit entiers l'eau qu'il a bue. Lorsque ses gens viennent le trouver, il est mort. Ses parents, accablés, font venir les plus célèbres médecins d'Égypte et d'Alexandrie. Après quelques disputes de préséance, les médecins égyptiens se mettent à l'oeuvre. Ils hachent le roi en petits morceaux, les mêlent à leur médecine et le ramènent dans la salle. Le roi ressuscite, on le lave et il est rénové, mais il meurt à nouveau. Bien que les médecins assurent que tout cela est nécessaire à sa résurrection, ils sont chassés et traités d'imposteurs. Les parents veulent alors enterrer leur fils, mais les médecins d'Alexandrie les retiennent et leur promettent de ranimer le roi et de le rendre plus puissant. Il est à nouveau mis en pièces, lavé et séché. La médecine avec laquelle on le traite à présent consiste en une part de sel armoniac, deux parties de nitrum alexandrinum, des cendres et de l'huile de lin. On met le tout dans un creuset dont le fond est troué et qui est contenu lui même dans un autre creuset. Mis au feu, le roi fond et s'éveille dans le second creuset, à nouveau en vie et si puissant que tous ses ennemis se soumettent à lui de plein gré. Son sang accomplit des merveilles : si on le mêle à du vif-argent, il en résulte une pierre qui change le plomb et le cuivre en or. Si on pile cette pierre et qu'on la mêle à du sel et à de l'or et qu'on la malaxe avec du lait de chèvre, elle est bonne « à toutes sortes d'usages ».

Les avis sur l'interprétation de ce texte sont partagés : alors que Herwig Buntz [
Alchimie, Belfond, 1972] y voit un procédé de purification de l'or, F. Hoefer en tient pour les deux principaux procédés de l'analyse chimique, la voie sèche et la voie humide, le feu et l'eau... En tout cas, le style rappelle le type gréco-syriaque du Nouveau Testament.

Sophar était réputé roi d'Egypte et comme ayant inventé une teinture royale propre à changer tous les métaux en or [Aureum vellus, Rorschach, 1598]. Cette teinture n'était autre chose qu'un sulfure d'or, traité pendant des semaines entières - en faisant alterner le chaud et le froid, technique bien connue des bains écossais - avec de l'esprit-de-vin retifié, appelé eau ardente. Cet esprit-de-vin était rectifié, chose curieuse, en le distillant à plusieurs reprises avec du tartre fortement calciné [qui s'apparente au carbonate de potasse sec]. F. Hoefer rapproche ce Sophar de Sopholat ou Xopholat, le grand roi disparu, comme l'appelle Salomon Trismosin et qui, grâce à un arcane appelé suforethon, aurait vécu plus de trois cents ans ! Selon Trismosin, cet arcane aurait eu des pouvoirs extraordinaires. Chevreul dit que Sophar aurait peut-être été le maître d'Ostanès mais rien n'est moins sûr.

Bubacar : il s'agit d'un auteur d'origine arabe sur lequel on ne possède point de renseignement. il a écrit un Liber secretorum Bubacaris. il y traite de diverses sortes de sels et d'une liqueur, le kibrith ainsi que d'eaux corrosives parmi lesquelles il y en a une qui se prépare par la distillation du sel ammoniac avec une marcassite [vitriol].Voyez la section sur l'idée alchimique.
 

Roger Bacon, né en 1214 à Hechester fit ses études à Oxford et entra à 26 ans dans l'ordre des Cordeliers. Doué d'une sagacité rare, il fit des découvertes merveilleuses en optique et en chimie, ce qui lui valut le surnom de Docteur admirable. Un goût prononcé pour les sciences physiques l'engagea à apprendre les langues latine, grecque, hébraïque, arabe, afin de pouvoir lire les Anciens dans le texte original.  Pourvu d'une sagacité extraordinaire, d'un esprit d'observation inconnu au Moyen Âge, et surtout d'une persévérance à toute épreuve, il devait arriver à des découvertes remarquables en astronomie, en physiqe, en chimie et en médecine. Le premier, il s'aperçut de l'erreur du calendrier Julien relativement à l'année solaire et proposa en 1264 à clément IV, de la rectifier. Mais il ne fut pas écouté... Ce fut surtout pour ses idées astronomiques et astrologiques que R. Bacon s'attira l'accusation de magie et la haine fanatique de ses contemporains. Quelques-uns seulement des écrits de R. Bacon traitent de l'alchimie. Dans son Speculum alchimiae, il parle d'une flamme produite par la distillation des matières organiques... Serait-il question ici du gaz d'éclairage ? Quoi qu'il en soit, comme presque tous les alchimistes, Bacon regarde le soufre et le mercure comme les éléments fondamentaux des métaux :

"La nature cherche sans cesse à atteindre la perfection de l'or. Mais, contrariée dans sa tendance et sujette à une foule d'accidents, elle engendre des métaux moins parfaits, suivant le degré de perfection du soufre et du mercure. - Les éléments peuvent être retirés, soit des plantes, soit des substances animales, soit des minéraux. Mais ce n'est pas tout : il faut ensuite les combiner dans une juste proportion que l'esprit humain ignore."

Nous voyons ici que Bacon envisage le poids de nature, comparé au poids de l'art ; le premier n'est connu que de Dieu seul et en cela, Bacon entretient la tradition hermétique. L'alkali fixe, tiré des cendres des végétaux, est aussi évoqué. Plus loin, il aborde l'athanor ou aludel :

"... Il s'agit de construire un fourneau qui ressemble à une mine...par une disposition particulière qui ne permette pas aux matières volatiles de s'échapper et qui concentre la chaleur d'une matière continue. Le vaisseau dont l'opérateur se sert doit être de verre, ou d'une subtance terreuse ayant la résistance du verre ; le col doit être étroit, et son orifice exactement fermé avec un couvercle et du bitume. De même que dans les mines, le soufre et le mercure sont préservés du contact immédiat du feu par des matières terreuses intermédiaires, de même aussi il faut avoir soin que le feu ne touche pas immédiatement le vaisseau : il convient pour cela de l'entourer d'une enveloppe solide qui puisse distribuer partout une chaleur égale."  

R. Bacon parle aussi d'un air «
qui est l'aliment du feu » [aer cibus ignis] et d'un autre air qui éteint le feu : il est clair que le premier ne pouvait être que l'oxygène tandis que l'autre était soit de l'azote, soit de l'acide carbonique. Pour montrer que l'air contient l'aliment du feu, il rappelle que lorsqu'on fait brûler une lampe emprisonnée sous un vase, elle ne tarde pas à s'éteindre. Il donne enfin la composition de la poudre à canon et montre qu'il est donc hors de doute que l'on connaissait au moins dès le XIIIe siècle le mélange explosif ayant pour base le nitrate de potasse [salpêtre].


Arnauld de Villeneuve naquit vers 1240 dans la région de Valence : ses traités les plus importants sont le Rosarius Philosophorum, le Lumen novum et l'Epistola ad regem Neapolitanum. Il fut influencé par la Tourbe des philosophes qu'il cite constamment. Pour ce qui nous intéresse, voici ce qu'il pense de la « materia prima » : selon la conception d'Arnauld, la substance originelle se compose uniquement de mercure :
 

"L'art et la manière de transformer ce dernier en argent vif est une mutation des natures en leur première racine..." (in Rosarius, cité par Herwig Buntz dans l'Alchimie, Histoire, Technologie, Pratique, Pierre Belfond, 1972)


Villeneuve, d'après un portrait du XVIIe siècle, Isaac Bullart, Académie des Sciences et des Arts, T. II, Bruxelles, 1695

Comme presque tous les savants de cette époque, Arnauld de villeneuve eut une vie très agitée. Il parcourut l'Espagne, la France et l'Italie, laissant derrière lui la renommée d'un médecin expérimenté et d'un habile alchimiste. Il périt dans un naufrage sur les côtes de Gènes vers 1319, à un âge très avancé. Ses écrits alchimiques, imprimés dans la collection des Oeuvres (Lyon, 1532, in-fol) ne donnent pas une haute idée, pourtant, de son esprit d'observation. On y lit que le soufre, l'arsenic, le mercure et le sel ammoniac sont les âmes des métaux, parce qu'ils s'élèvent comme des esprits pendant la calcination :

"La lune [argent] est intermédiaire entre le mercure et des autres métaux, comme l'âme est intermédiaire [medium] entre l'esprit et le corps...L'âme est un ferment : de même que l'âme vivifie le corps de l'homme, ainsi le ferment anime le corps mort et altéré par la nature."

Il est certain qu'Arnauld de Villeneuve avait une conception mystique de l'alchimie ; sa définition de « l'âme » est différente de celle de la plupart des alchimistes, qui y voient le symbole de la teinture (principe Soufre). Plus de vingt traités lui sont attribués dont l'authenticité - pour les ouvrages alchimiques - est douteuse ; on citera : 

- De secretis naturae [où l'on remarque une analogie entre le processus alchimique, la crucifixion et la mise au tombeau du Christ, déjà énoncées par Jean de Rupescissa, vers 1350].
- Exempla de arte philosophorum (daté en fait du XVe siècle) où les prophètes de l'Ancien Testament sont cités comme garants principaux de la réalité de l'alchimie.

Sont peut-être authentiques le Rosarius philosophorium, [il n'a rien à voir avec le Rosaire des Philosophes] le Lumen novum et l'Epistola ad regem Neapolitanum. Il semble qu'Arnauld ait appliqué essentiellement la doctrine d'Aristote puisqu'il écrit :

"Car transmuer la nature n'est rien d'autre que faire circuler les éléments...ainsi le sec est changé en froid, le froid en l'humide, l'humide en le chaud, et le chaud dans le sec, et ainsi tu as tout le magistère."

Raymond Lulle (mort vers 1330) assimile, quant à lui, la formation des métaux aux fonctions des êtres vivants. On connaît un traité qui lui est faussement attribué et qui a été composé par un anonyme au XVe ou au XIVe siècle, Elucidarium ; il déclare dans sa préface expliquer les longues descriptions contenues dans le Testament et le Codicille, pseudo-lulliens tous deux, et cela de façon si brève et si claire «qu'il ne sera plus utile, par la suite, d'écrire d'autres livres ». Ainsi, en six courts chapitres, l'auteur dit qu'il existe trois pierres, à savoir la minérale, l'animale et la végétale et qu'il faut comprendre qu'il s'agit d'une pierre unique, tirée du sol [minérale], animée [animale] et susceptible d'accroissement [végètale]. L'animation et l'accroissement ont lieu durant le processus opératoire. Il ne


Fourneau avec cucurbite, chapiteau distillatoire et ballon de réception
(Livre de la Sainte Trinité, Cgm 598, f. 77 v.)

faut qu'un vaisseau pour l'oeuvre, à savoir deux cucurbites réunies par un chapiteau d'alambic ; un seul fourneau est également nécessaire et il doit être pourvu d'un feu « immortel ». L'auteur dit encore que, bien qu'il y ait trois degrés de feu, l'on utilise en fait qu'un seul feu fait de crottin de cheval et de chaux vive. La cuisson doit durer dix mois au bout desquels il faut teindre la pierre afin qu'elle puisse finalement teindre et se multiplier. A notre sens, depuis Zozime de Panopolis, il s'agit d'un des textes qui se rapprochent le plus de la réalité et qui fait bien voir que le stade « animal » et « végétal » sont en fait pratiquement confondus. La référence à la chaux est essentielle

[nous rappelons que l'antimoine saturnin d'Artephius fait certainement allusion à « l'albâtre des Sages » qui n'est autre que du carbonate de chaux] ;

la teinture doit s'entendre au sens premier du terme ; la multiplication est là pour « accroissement » d'un processus de cristallisation. Toujours est-il que, sous la pression d'une diffusion de traités qui lui étaient faussement attribués, plus de 500 ouvrages - on avance même le chiffre de 4000 ! -, est apparue une nouvelle légende alchimique autour de cette figure et cela, sans aucun égard pour les invraisemblances historiques

[c'est le prince électeur palatin Johann Wilhelm qui fit préparer l'impression des écrits de Lulle, de 1710 à 1715, et donna ainsi à Raymond Lulle sa réputation d'autorité hermétique qu'il n'a pas perdu depuis lors].

Cette légende a procédé de deux sources : le traité De mercuriis (portant la mention frauduleuse « Italie, 1333 ») et l'affaire des « nobles à la rose » d'Edouard III dont nous parlons ailleurs. Il reste que Raymond Lulle fait figure d'autorité dans les premières relations de l'histoire de l'alchimie. Parmi les nombreuses découvertes attribuées faussement à R. Lulle, la seule qu'on puisse revendiquer pour lui, c'est celle du nitre dulcifié [acide nitrique alcoolisé].

Contemporain de R. Lulle, Daustin expose dans son Rosarius sive secretum secretorum sur la composition de tous les corps de la nature, une théorie qui vaut d'être citée :

"Tous les corps peuvent être distribués en trois classes : les êtres sensibles et intellectuels (animaux et hommes) ; les végétaux ; les minéraux. Le semblable tend perpétuellement à s'unir avec son semblable. Les éléments de l'intelligence sont homogènes avec l'intelligence suprème ; c'est pourquoi l'âme désire ardemment rentrer dans le sein de la Divinité. Les éléments du corps sont de même nature que ceux du monde physique environnant ; aussi tendent-ils à s'unir à ceux-ci. La mort est donc pour tous un moment désiré."

Tout cela ne semble pas pouvoir être formulé sous une forme rationnelle et semble appartenir au domaine du religieux ou de la gnose, terrains où nous avouons volontiers notre incompétence... L'époque où l'on cultivait le plus ardemment l'alchimie en France coïncide avec les règnes des rois Jean et Philippe le Bel, qui passent pour avoir le plus abusé de l'altération des monnaies. On peut citer Guillaume de Paris, Odomar, Jean De Roquetaillade et Ortholin.

De Maître Orthelin, nous retiendrons une Pratique alchimique qui contient un chapitre remarquable sur la distillation du vin et la préparation des eaux-de-vie de différents degrés de concentration. L'exposition de ces faits est entremêlée de recettes alchimiques parmi lesquelles on remarque le moyen de préparer l'élixir qui servait à changer le plomb en or. Les sucs de la mercuriale, de pourpier et de chélidoine entraient dans la composition de cet élixir.

  Jean de Rupescissa (De Roquetaillade) vivait dans la seconde moitié du XIVe siècle ; c'était un religieux franciscain du couvent d'Aurillac. Plusieurs ouvrages lui sont attribués, comme le Caelum philosophorum et le Liber lucis mais il semble bien que ces deux traités soient apocryphes ; en revanche, le Liber de consideratione quintae essentiae rerum omnium, souvent attribué à R. Lulle, a bien été écrit par lui. On le connait sous un grand nombre de traductions manuscrites, parfois destinées à accompagner d'autres traités également attribués à R. Lulle (cf. supra) comme le De secretis naturae et Quaestionarium. Selon Rupescissa, la quintessence est une substance qui peut se tirer de tous les corps et que l'on peut obtenir des métaux, des plantes ou des minéraux par la distillation. Rupescissa envisage notamment la quintessence de l'antimoine ou préparation d'un composé antimonial rouge éclatant qu'on peut sans problème identifier au kermès ou au soufre doré d'antimoine. Voyez comment s'obtient ce soufre doré d'antimoine :
 

traduction allemande du XVe siècle (Cgm. 33), fol .63V

Passons maintenant à une personnalité plus connue : Nicolas Flamel. Il naquit en 1330 à Pontoise, exerça le métier d'écrivain public à Paris et mourut vers 1417. Il prétendit avoir eu connaissance des secrets entourant la matière première dans le Livre d'Abraham le Juif ; Fulcanelli a démontré que ce livre n'a en fait jamais existé et qu'il a servi d'amorce à N. Flamel pour la rédaction des Figures Hiéroglyphiques ; il reste que Nicolas Flamel s'est enrichi de façon singulière : les détracteurs de l'alchimie - Louis Figuier en tête - ont expliqué cet enrichissement par des prêts à taux usuraire consentis à des Juifs. Pour d'autres, Adelung en particulier (Histoire des folies humaines), Flamel se serait enrichi des dépouilles des Juifs, chassés de France en 1394.Voici ce qu'il dit au début de son traité :


extrait de l'Alchimie, Histoire, Technologie, Pratique, (op. cité)

Ce traité a été diversement apprécié par les critiques ; certains n'y voient strictement aucun rapport avec l'alchimie. Notre sentiment est plus contrasté et certains détails iconographiques, notamment, nous incitent à penser qu'il s'agit d'un traité d'alchimie authentique dans la droite ligne de celui attribué à Artephius. Pour Fulcanelli, le voyage de Nicolas Flamel à saint Jacques de Compostelle est purement fictif : l'Adepte se serait incarné lui-même comme « Mercure » sous la figure du pélerin. Un livre assez singulier a été publié à ce sujet par Léo Larguier (Le Faiseur d'or, Nicolas Flamel, J'ai Lu, 1969) dans lequel est narré ce voyage ; question : Léo Larguier a t-il fait oeuvre originale ou s'est-il inspiré d'un autre ouvrage ? Nous parlons assez longtemps de N. Flamel dans le commentaire annoté des Figures Hiéroglyphiques.


portrait présumé de Nicolas Flamel

Une autre figure nous vient de Pologne, au XVe siècle ; on prétend en effet qu'un texte fut découvert le 14 août 1585 dans le couvent de l'ordre des frères prêcheurs, à Dantzigk ; ce texte avait été rédigé par un frère de l'ordre nommé Vincent Raöfski (ou pour d'autres Koffsky) intitulé Traité où est exposé détaillé et rare de la première racine tinctoriale et materia prima de la très ancienne et benoite pierre des sages ; là encore, tout comme Artephius et Basile Valentin, nous voici sans doute face à une compilation ou à un texte rédigé par un petit groupe. Une partie de ce texte que nous reproduisons ci-dessous est un résumé de l'oeuvre : la matière unique peut être assimilée au Sel (la « résine de l'or » ou terre de nature alumineuse ou siliceuse) ; le feu vaporeux et philosophique représente le Lion vert ou dissolvant universel (ici, trois possibilités s'offrent par la voie sèche : un mélange de carbonates de potasse et de soude, du sulfate de potasse ou du spath fluor et deux possibilités par la voie humide : du bisulfure d'hydrogène ou du gaz chlorhydrique ; voir la section Mercure philosophique). L'expression « Au moment de mourir de chaleur » semblerait signifier que le feu ne doit pas être poussé jusqu'à complète dissolution ainsi que les minéralogistes français du XIXe siècle l'avaient bien compris (voir les procédés de synthèses minéralogiques par sous fusion).
 


(extrait de l'Alchimie, Histoire, Technologie, Pratique, op. cité)

Notre quête se poursuit avec Basile Valentin (XVe siècle, cf. Char Triomphal de l'Antimoine, Douze Clefs de Philosophie, Des Choses Naturelles et Supernaturelles) (1, 2, 3, 4, 5) :  cet alchimiste connaissait les différents oxydes d'antimoine obtenus soit par simple calcination, soit par déflagration avec le nitre. Il connaissait aussi le tartre stibié (émétique) et il est question aussi dans les écrits qui lui sont attribués -pour la première fois- de l'acide muriatique [chlorhydrique] préparé par du sel marin et du vitriol. Cet acide servait à la préparation du beurre (protochlorure) d'antimoine. il décrit aussi le procédé d'extraction des métaux par voie humide : pour retirer le cuivre de la pyrite (sulfure), il faut convertir la pyrite en vitriol (sulfate) par l'humidité de l'air, dissoudre ensuite le vitriol dans l'eau, enfin plonger dans la liqueur une lame de fer. Le cuivre se dépose alors. Cette opération était aux yeux des alchimistes une véritable transmutation. B. Valentin utilise aussi pour la première fois le mot précipité (praecipitatum) à l'occasion de la préparation de l'or fulminant : l'auteur fait d'abord dissoudre l'or dans l'eau régale et le précipite par l'huile de tartre (solution de carbonate de potasse). Il décante ensuite le liquide et recueille le précipité pour le sécher à l'air. Il prévient du danger de dessécher ce précipité au feu ou seulement à la chaleur du soleil ; car cette chaux d'or, calx auri, disparaitraît aussitôt avec une violente détonation. Il parle ailleurs des bains minéraux artificiels ; les sels qu'il utilisait à cet effet étaient le nitre, le vitriol, l'alun et le sel de tartre. Dans un très rare ouvrage, Macrocosme ou Traité des minéraux, il parle l'un des premiers, de la préparation de l'huile de vitriol au moyen de soufre et de l'eau forte [acide nitrique, dont le Caput est peut-être l'un des principaux composants du Lion vert] Voici une citation de B. Valentin sans doute reprise par Philalèthe dans son Introïtus :

"L'esprit de mercure est l'origine de tous les métaux ; cet esprit n'est rien autre qu'un air volant çà et là sans ailes ; c'est un vent mouvant, lequel, après que Vulcain (le feu) l'a chassé de son domicile, rentre dans le chaos ; puis il se dilate et se mêle à la région de l'air, d'où il était sorti."

Dans la Révélation des artifices secrets (traité imprimé en allemand à Erfurt en 1624), B. Valentin s'attache à la description du mariage de Mars et de Vénus : cette opération consiste à dissoudre de la limaille de fer et de cuivre dans de l'huile de vitriol (acide sulfurique), à mélanger les deux dissolutions et à les abandonner à la cristallisation. Le vitriol (sulfate) ainsi produit contenait le fer et le cuivre associés l'un à l'autre. Soumis à la calcination, il donnait une poudre écarlate. B. Valentin écrit :

"Mets cette poudre dans un vase distillatoire bien luté, et chauffe graduellement ; tu obtiendras d'abord un esprit blanc qui est le mercurius philosophorum puis un esprit rouge qui est le sulphur philosophorum."

C'est enfin, B. Valentin qui s'est le premier servi du mot wismuth (bismuth) en parlant d'un métal particulier, ayant quelque analogie avec l'antimoine.

Bernard de Trévise, dit le Trévisan, passa, comme N. Flamel [du moins est-ce plus assuré avec De Trévise], sa vie à la recherche de la pierre philosophale. Il a lui-même raconté ses tribulations qui auraient dû décourager tous les apprenti-adeptes. Né à Padoue, il meurt en 1499 à l'âge - canonique pour l'époque - de 84 ans. Dès l'âge de 14 ans, il se passionna pour l'alchimie en lisant Rhasès et Djabir ; il fit quantités de tentatives infructueuses. Suivant une légende, il aurait prolongé sa vie au delà de quatre siècles... Il a laissé à la postérité un des grands classiques de la littérature alchimique, le Verbum dimissum ou la Parole délaissée par Bernard, Conte de la Marche Trévisane (in Troiz Traitez de la philosophie naturelle, Paris, 1618, in-8 ; on peut citer aussi la Révélation des sept teintures des métaux), cité fréquemment par Fulcanelli et E. Canseliet et que nous reproduisons ailleurs avec un commentaire annoté. Nous y évoquons plus longuement la figure sympathique de Trévisan. Voiez aussi le Songe verd.

Nous passons ensuite à Eck de Sulzbach : il ocupe au XVe siècle une place à part grâce à son esprit d'observation. Il a le premier démontré que les métaux augmentaient de poids quand on les calcinait. Ainsi, dit-il :

"Six livres de mercure et d'argent amalgamé, chauffés, dans quatre vases différents, pendant huit jours, ont éprouvé une augmentation de poids de trois livres." (expérience réalisée en novembre 1489).

Il a pressenti dans sa Clavis philosophorum (in Theatrum Chemicum) la découverte de l'oxygène. On trouve aussi dans ce livre la première description de l'arbre de Diane :  

"Dissolvez une partie d'argent dans deux parties d'eau forte (acide nitrique). Prenez ensuite huit parties de mercure et quatre ou six parties d'eau-forte ; mettez ce mélange dans la dissolution d'argent, et laissez reposer dans un bain de cendres, froid ou chauffé très légèrement. Vous remarquerez alors des choses merveilleuses : vous verrez se produire des végétations délectables, des monticules et des arbustes."

Denys Zachaire eut une vie où l'on retrouve des traits aussi pittoresques que celle du comte Bernard de Trévise. Il a raconté lui-même toutes les tribulations de sa vie dans son Opuscule de la vraye philosophie naturelle des métaux [Anvers, 1567, réimprimé en latin dans Bibl. Manget, t. II, et Theatrum chemicum, t.I ; voir aussi les deux sections : Chevreul, critique de Cambriel - la réincrudation]. après avoir surmonté des obstacles de tout genre [mais qui sont peut-être allégoriques], il parvint enfin à faire de l'or le jour de Pâques de l'année 1550 :

"Il ne se passait pas un jour que je ne regardasse d'une fort grande diligence l'apparition des trois couleurs que les philosophes ont écrit devoir apparaître avant la perfection de notre divine oeuvre, lesquelles je vis l'une après l'autre ; si bien que, le propre jour de Paques après, j'en vis la vraie et parfaite expérience sur l'argent vif échauffé...lequel je convertis en fin or devant mes yeux, à moins d'une heure, par le moyen d'un peu de cette divine poudre..."

Il est trop vrai, constate Zachaire, que si nous voulions faire des métaux nouveaux ou si nous voulions faire à partir de ces métaux des pierres ou autres choses totalement différentes, il faudrait réduire à la Matière Première...Pour réussir la transformation alchimique, il faut s'efforcer d'imiter ce qui se passe dans les mines où la nature fait croître et fructifier les métaux [cela correspond à la génération des métaux qui est exposée dans le Bergbüchlein]
 
 

3)- les Temps modernes

Deux grands faits illuminent la fin du XVe siècle : l'invention de l'imprimerie et la découverte du Nouveau-Monde. Trois hommes inscrivent alors leur parcours dans une sorte de Renaissance intellectuelle ; ils s'intéressèrent tous trois à l'alchimie à des degrés divers : il s'agit de Paracelse, Agricola et Bernard Palissy.

Voyons d'abord Paracelse. [1, 2, 3, 4,] Cet homme étrange, dont le véritable nom était Bombast de Hohenheim, naquit en 1493 à Einsiedel, en Suisse. En 1526, il fut appelé à remplir la chaire de physique et de chirurgie, nouvellement créée à l'université de Bâle ; mais il fut contraint de quitter cette ville et on le retrouve alors errant en Allemagne, en Bohême, en Moravie, en Autriche et en 1541, il meurt à l'âge de 48 ans à l'hôpital de Salzbourg, ville où l'on peut voir sa tombe. Dans ses ouvrages, dont l'édition la


Theophrast von Hohenheim, dit Paracelse

plus complète parut en 1589 à Bâle (10 vol. in-4), Paracelse se pose comme le chef de la médecine chimique. Les idées de Paracelse sur l'air étaient des plus saines ; par exemple, il paraît n'avoir pas ignoré que l'étain augmente de poids quand on le calcine et que cette augmentation est due à une portion d'air qui se fixe sur le métal. Paracelse a, l'un des premiers, observé que lorsqu'on met de l'eau et de l'huile de vitriol en contact avec le fer, il se dégage un « air » particulier : en fait, il s'agissait d'hydrogène et il tenait là l'une des vérités fondamentales de la chimie. A l'exemple de la plupart des alchimistes, il supposait aux métaux trois éléments : l'esprit [le mercure], l'âme [le soufre] et le corps [le sel]. Il identifiait la rouille à la mort d'un métal ; ainsi écrit-il :

"Le safran de Mars [oxyde de fer ou rouille] est du fer mort ; le vert-de-gris est du cuivre mort ; le mercure calciné, rouge, est du mercure mort...Les métaux morts, la chaux des métaux peuvent être revivifiés [cf. la section sur la réincrudation] ou réduits à l'état métallique par la suie (charbon)."

Est-il besoin de pointer l'importance que revêt cette analogie de la rouille et de la « mort des métaux » ? Les lecteurs des textes modernes du XXe siècle apprécieront. Nous trouvons ici pour la première fois l'emploi du terme réduire, utilisé encore de nos jours dans le sens de désoxyder. C'est encore Paracelse qui a fait -en Occident- la première mention du zinc sous le nom que ce métal porte aujourd'hui :

"...On rencontre en Carinthie, le zinc [zincken], qui est un singulier métal, plus singulier que les autres métaux [voir la section sur le zinc]."

Il le compara au mercure et au bismuth. C'est encore Paracelse qui décrit de façon bien claire le moyen de séparer l'argent de l'or :

"... Pour séparer ces métaux à l'aide de l'eau-forte [acide nitrique], on procède de la manière suivante. On réduit d'abord l'alliage en petites parcelles ; puis on l'introduit dans une cornue et on y verse de l'eau-forte ordinaire en quantité suffisante. Laissez digérer jusqu'à ce que le tout se résolve en une eau limpide : l'argent seul sera dissous tandis que l'or se déposera sous forme de graviers noirs. C'est ainsi que les deux métaux se trouvent séparés l'un de l'autre. S'agit-il maintenant de retirer l'argent de la liqueur sans recourir à la distillation, on n'aura qu'à y plonger une lame de cuivre. On verra que l'argent se dépose, comme du sable, au fond du vase, pendant que la lame de cuivre est attaquée et corrodée."

Paracelse partage l'opinion des alchimistes selon laquelle les minéraux se développent comme les plantes :

"Soumis à l'influence des astres et du sol, l'arbre développe d'abord des bourgeons, puis des fleurs, enfin des fruits. il en est de même des minéraux...L'alchimiste doit être comme le boulanger qui change la farine et la pâte en pain. La nature fournit la matière première : c'est à l'alchimiste de la façonner et de la pétrir."


Leonhardt Thurneisser

Paracelse eut des partisans et des adversaires ; parmi ses partisans, on peut citer Léonard Turneysser (1530-1596). Comme son maître, il voyaga en Asie et en Afrique ; il fut appelé à Munster pour y organiser une pharmacie iatro-chimique et un laboratoire modèle. Les richesses qu'il amassa en peu de temps furent attribuées à la pierre philosophale [comme N. Flamel] qu'on lui supposait avoir trouvée. Elles provenaient en réalité de la vente d'almanachs prophétiques, de talismans et d'un certain nombre de cures heureuses obtenues par l'inspection des urines. Le principal de ses ouvrages a pour titre Archidoxa (Münster, 1569, in-4).

On peut aussi citer Oswald Croll qui préparait la lune cornée [bichlorure d'argent ou sublimé corrosif vénitien, mais nous savons à présent que la lune cornée, symbolisée par Artémis n'est autre que ce sel blanc dont nous parlons dans une autre section] en traitant une dissolution de pierre infernale [nitrate d'argent] par du sel marin.

Voici venir à présent Libavius. Né à Halle vers 1560, il était médecin et mourut à 56 ans à Cobourg. Il enrichit la science d'un grand nombre de faits nouveaux qui se trouvent consignés dans son Achylmia  (Francf. 1597, in-4). Libavius donna le nom d'esprit acide de soufre (spiritus sulfuris acidus) à une solution aqueuse de gaz acide sulfureux, obtenue en brûlant du soufre et faisant arriver le produit gazeux dans un récipient plein d'eau : cette solution se change peu à peu en acide sulfurique au contact de l'air. Il reconnut l'identité de ce dernier acide avec celui qu'on obtient par la distillation du vitriol vert ou bleu (sulfate de fer ou de cuivre), ou avec celui qui se produit quand on traite le soufre par l'eau-forte [acide nitrique]. Mais le nom de Libavius reste attaché au bichlorure d'étain. La liqueur fumante de Libavius s'obtenait par un procédé analogue à celui qu'on emploie encore aujourd'hui, en soumettant à la distillation une partie d'étain et quatre parties de sublimé corrosif. Le sel ainsi obtenu, qui bout à 120°C en répandant d'épaisses vapeurs, s'appelle liqueur ou esprit de sublimé mercuriel.

Georges Agricola (Landmann), est né en 1494 à Glaucha (Saxe), mort en 1555 et peut être considéré comme le représentant principal de la chimie métallurgique au seizième siècle. Il séjourna longtemps en Italie et en Bohème, et se mit en relation avec les plus grands esprits de son temps, notamment avec Erasme. Les écrits d'Agricola, particulièrement son traité De Re Metallica, furent traduits dans les principales langues modernes. Au nombre des moyens indiqués par Agricola pour découvrir les filons métalliques, il s'en trouve un qui est emprunté à la physiologie végétale :

"Lorsque les herbes sont chétives, pauvres en sucs, et que les rameaux et les feuilles des arbres revêtent une teinte terne, sale, noirâtre, au lieu d'être d'un beau vert luisant, c'est un signe que le sous-sol est riche en minerai où domine le soufre... Certains champignons et quelques espèces de plantes particulières peuvent également déceler la présence d'un filon."

Les divers traitements auxquels étaient soumis les minerais sont parfaitement bien décrits. Les minerais étaient d'abord broyés avec des marteaux, puis grillés afin d'en expulser le soufre, cet élément minéralisateur par excellence :

"On construit une espèce de fossé carré, où l'on entasse des bûches les unes sur les autres en forme de croix, jusqu'à la hauteur d'une ou deux coudées. On place sur ce bois les fragments de minerai broyés, en commençant par les plus gros. On recouvre le tout de poussière de charbon et de sable mouillés, de manière à donner au bûcher l'aspect d'une meule de charbonnier. Enfin, on y met le feu. Ce grillage s'opère en plein air. Cependant, lorsque le minerai est très riche en soufre, on le brûle sur une large lame de fer, percée d'une multitude d'orifices, par lesquels le soufre s'écoule pour se figer dans des pots pleins d'eau placés au-dessous... Lorsque le minerai contient de l'or et de l'argent, on le pile, on le pulvérise dans des moulins et on le mêle avec du mercure. Il se produit un amalgame qui, étant fortement comprimé dans une peau ou dans un linge, laisse passer le mercure sous forme d'une pluie fine, et l'or reste ; mais il y adhère un peu d'argent."

Les minerais de fer, de plomb, d'étain sont mêlés avec de la poussière de charbon et de la terre glaise ; leur combustion s'effectue dans de grands fourneaux quadrangulaires. Si le minerai est riche, on perce, au bout de quatre heures, la partie inférieure du fourneau avec de grands ringards de fer. Si le minerai est pauvre, on ne pratique la percée qu'après une combustion qui dure au moins huit heures. À la fin du Re metallica, l'auteur s'étend sur les verreries de Venise qui faisaient alors l'admiration du monde entier :

"C'est dans cette ville qu'on fabrique en verre des choses incroyables, telles que des balances, des assiettes, des miroirs, des oiseaux, des arbres. J'ai eu l'occasion d'admirer tout cela pendant un séjour de deux ans à Venise."

Comme Djabir et d'autres (cf. supra), Agricola savait que les métaux augmentent de poids par leur calcination et constatait que l'air humide produit le même effet :

"Le plomb augmente de poids quand il est exposé à l'influence de l'air humide. Cela est tellement vrai que les toits de plomb pèsent, au bout de quelques années, beaucoup plus qu'ils ne pesaient à leur origine."

Nous devons encore mentionner, parmi les métallurgistes du XVIe siècle, Biringuccio, Perez de Vargas et Césalpin.

Biringuccio décrit l'un des premiers, dans sa Pyrotechnie (Venise, 1540, in-4, ouvrage disponible sur le serveur Gallica de la bnf), à propos de l'affinage de l'or, le procédé d'inquartation qui est encore aujourd'hui en usage. Il expose comment il faut d'abord coupeller l'alliage d'or, soumis à l'essai, avec environ quatre parties d'argent et une petite quantité de plomb, et comment il faut ensuite traiter par l'eau-forte le bouton de retour contenant l'argent d'inquartation :

"L'or se ramasse au fond du matras, sous forme de poudre, et l'argent, dissous, surnage. Vous enlèverez la liqueur par décantation, et vous traiterez le résidu par une nouvelle quantité d'eau-forte, jusqu'à ce que vous le voyiez devenir d'un jaune d'or, de noir qu'il était. Enfin, vous enlèverez de nouveau la liqueur qui surnage, et vous laverez le résidu [de l'or] avec de l'eau pure. Des pesées exactes indiqueront la quantité d'or contenue dans l'alliage."

Voir section Fontenay pour la Pyrotechnie.

Perez de Varga écrivit aussi un De Re Metallica (Madrid, 1569, in-8) qui est loin de valoir celui d'Agricola. On y trouve cependant la première indication précise sur le manganèse [en fait le peroxyde de manganèse] :

"Le manganèse est une rouille noire, et ne se fond point seul ; mais, étant mêlé et fondu avec les éléments du verre, il communique à cette substance une couleur d'eau limpide ; il enlève au verre sa couleur verte ou jaune, et le rend blanc et transparent ; les verriers et les potiers s'en servent avec avantage."

Cette propriété valut au manganèse le nom de savon des verriers. En parlant de la trempe de fer, le métallurgiste espagnol donne le moyen de tremper une lime, de manière à la rendre très dure :

"Cela se fait avec des cornes de cerf ou des ongles de boeuf, avec du verre pilé, du sel, le tout trempé dans du vinaigre ; on en frotte la lime, on la chauffe, puis on la plonge dans de l'eau froide."

Pour rendre le fer aussi mou et malléable que le plomb, il indique le procédé suivant :

"On frotte le fer avec de l'huile d'amandes amères, on l'enveloppe d'un mélange de cire, de benjoin et de soude, et on recouvre le tout d'un lut fait avec de la fiente de cheval et du verre en poudre ; on le place sur des braises ardentes pendant toute une nuit et on l'y laisse jusqu'à ce que le feu s'éteigne de lui-même et que le fer refroidisse."

André Césalpin (Arezzo, 1519- Rome, 1603) fut professeur à l'université de Pise et premier médecin du pape Clément VIII. Il écrivit lui aussi un traité De Metallicis où il définit les métaux « des vapeurs condensées par le froid ». Césalpin signale, l'un des premiers, comme caractère distinctif du règne organique et du règne minéral que les minéraux sont seuls susceptibles de cristalliser en prenant des formes géométriques régulières. En parlant du plomb, qu'il appelle un savon propre à nettoyer l'argent et l'or pendant la coupellation, il indique :

"La crasse [sordes] qui recouvre le plomb exposé à l'air humide, provient d'une substance aérienne qui augmente le poids du métal."

C'était pratiquement une anticipation de la découverte de l'oxygène.

Avec Bernard Palissy, nous abordons l'un des fondateurs de la méthode expérimentale et de la chimie technique et agricole [notons que Chevreul est très sévère avec Palissy]. Il se passionna, à l'âge de 45 ans, pour les émaux la poterie [dont on a noté ailleurs les étroits rapports que ces arts contractent avec l'alchimie]. C'est à B. Palissy et non à François Bacon que l'on doit l'introduction définitive de la méthode expérimentale en science [et nous ajouterions Roger Bacon]. Le fait qu'il se soit probablement
 


Bernard Palissy

intéressé à l'alchimie - en la dénigrant il est vrai - n'en apparaît donc que plus précieux. Il fit notamment paraître l'Art de Terre, qui est antérieur au Novum Organum du chancelier d'Angleterre [Robert Bacon]. Nous rejoignons ici plus directement le sujet de la crhstallisation, abordé maintes fois dans d'autres sections : la cristallisation, qui s'appelait alors la congélation [voyez le texte de De Cyrano Bergerac sur l'allégorie de la rémore et de la salamandre], avait intéressé fortement les alchimistes qui, paraît-il, prenaient ce phénomène pour une véritable transmutation de l'eau. B. Palissy parvint le premier à établir par des expériences précises que les sels et autres matières ne cristallisent qu'autant qu'ils ont été d'abord liquéfiés ou dissous dans l'eau. Palissy écrit :

"Depuis quelques temps, j'ay connu que le cristal se congeloit dedans l'eau ; et ayant trouvé plusieurs pièces de cristal formées en pointes de diamant, je me suis mis à penser qui pourroit être la cause de cela ; et estant en telle rêverie, j'ay considéré le salpestre, lequel estant dissoult dedans l'eau chaude, se congèle au milieu et aux extrémités du vaisseau où elle aura bouilli ; et encore qu'il soit couvert de la dite eau, il ne laisse à se congeler. Par tel moyen j'ay connu que l'eau qui se congèle en pierres ou métaux n'est pas eau commune ; car si c'estoit eau commune, elle se congèleroit également partout, comme elle fait par les gelées. Ainsi donc, j'ay connu par la congélation du salpêtre que le cristal ne se congèle point sur la superficie (comme l'eau simple), ains au milieudes eaux communes ; tellement que toutes pierres portant forme carrée, triangulaire, etc., sont congelées dans l'eau." (on a conservé l'orthographe originale) ;

Ce milieu est à rapprocher du « moyen ou artifice » dont parle Fulcanelli pour assurer la coagulation de l'eau mercurielle. Suivant B. Palissy, les sels sont très répandus dans la nature. Aucun chimiste n'avait encore appliqué le nom de sel à un aussi grand nombre de corps ; c'est ce qu'il exprime dans son Traité des sels :

"La couperose est un sel ; le vitriol est un sel, l'alun est sel, le borax est sel ; le sublimé, le sel gemme, le tartre, le sel ammoniac, tout cela sont des sels divers."

et c'est avec raison puisque toutes ces substances sont, en effet, des sels. Dans son Discours admirable de la Nature des Eaux et Fontaines (Paris, 1580), voici ce qu'il écrit :

"Un Geber, un Roman de la rose, et un Raymond Lull et quelques disciples de Paracelse, et plusieurs autres alchimistes, ont laissé des livres à l'étude desquels plusieurs ont perdu leur temps et leurs biens. De tels livres pernicieux m'ont causé gratter la terre l'espace de quarante ans et fouiller les entrailles d'icelle afin de connaître les choses qu'elle produit dans soi."

L. Gérardin - de qui nous tirons cette citation - ajoute que :

« Palissy chercha donc à faire de l'or et n'arriva à rien. Dépité, il exhale sa mauvaise humeur dans un Traité des Métaux et Alchimie qui se présente comme un dialogue entre Théorie et Pratique. La première se trouve ridiculisée par la seconde à qui vont les sympathies de Palissy ».

Jérôme Cardan (1501-1576) prôna et combattit tour à tour les doctrines des alchimistes ; il présente par ses contradictions beaucoup de ressemblance avec Paracelse. Dans son livre, de Veritate rerum (Bâle, 1557, in-8), on trouve un chapitre novateur qui traite des forces et des aliments du feu. L'auteur y établit que, contrairement à l'opinion adoptée jusqu'alors, le feu n'est pas un élément. Il y parle aussi d'un gaz (flatus) qui :

« alimente la flamme et rallume les corps qui présentent un point en ignition ».

Il ajoute que ce même gaz existe aussi dans le salpêtre : c'était entrevoir clairement l'oxygène.

Nous parlerons à présent de Jean-Baptiste Porta. Né en 1517, mort en 1615, encouragé par le cardinal d'Este qui avait fondé la première société savante sous le nom d'Académie des secrets, il parcourut l'Italie, la France, l'Espagne et l'Allemagne pour se mettre en rapport avec les hommes les plus savants d'alors et pour acheter en même temps les livres de science les plus rares. Peut-être avait-il appris de Bernard Palissy l'art qu'il possédait de colorer les verres et les émaux. Il consacra dans son traité Magia naturalis un chapitre particulier De Gemmis adulterandis qui revêt pour nous un grand intérêt : il y expose qu'il faut d'abord faire une pâte vitreuse avec à peu près parties égales de tartre calciné (carbonate de potasse) ou de soude, et de cristal de roche ou de pierre siliceuse pulvérisées et bien lavées ; qu'il faut chauffer ce mélange, pendant six heures, dans des creusets d'argile à une température très élevée, et qu'il est bon d'ajouter à la masse vitreuse une certaine quantité de céruse [carbonate de plomb, très toxique], afin de rendre cette masse parfaitment transparente. Cela fait, il ne s'agissait plus que de la colorer. On y parvient - ajoute-t-il - en les faisant fondre avec des oxydes métalliques. Pour imiter un saphir, il faut ajouter du cuivre brûlé ; pour une améthyste, du manganèse, etc. Après avoir ainsi fait connaitre la fabrication des pierres précieuses, l'auteur parle des émaux et il nous apprend que ces derniers sont colorés par les mêmes moyens que le verre ; seulement la pâte est ici opaque au lieu d'être transparente. J.B. Porta expose donc ce qui constitue selon nous l'objet même de l'alchimie et dont nous discutons longuement dans la section sur le Mercure philosophique. J.B. Porta n'est presque jamais cité dans les histoires de l'alchimie alors même qu'il expose en quelques phrases le condensé de 2000 ans de philosophie hermétique.

Blaise de Vigenère est né en 1522, mort à Paris en 1596. [1, 2,] Il devint à 18 ans secrétaire du chevalier Bayard, passa en la même qualité au service du duc de Nevers et accompagna Henri III en Pologne. C'est à de Vigenère qu'on doit la découverte de l'acide benzoïque. On lui doit un Traité du feu et du sel [Excellent et rare opuscule du sieur Blaise de Vigenère, Bourbonnais, trouvé parmy ses papiers après son déceds ; Paris, 1608]. Il y explique la survenue du tonnerre et des éclairs par la combustion du soufre et du salpêtre et commente ainsi :

"Qui sçaura bastir une poudre composée de certaines proportions de soufre et de salpêtre, et, au lieu de charbon, de l'antimoine, pourra parvenir à un feu artificiel non à dédaigner."

Il s'agissait de la poudre à canon dans laquelle le charbon est remplacé par un corps très combustible, le sulfure d'antimoine naturel [stimmi des Anciens]. F. Hoefer va jusqu'à supposer que De Vigenère aurait eu connaissance de l'oxygène. Il assurait en effet, qu'en introduisant dans un vaisseau bien luté [et dans lequel on a préparé certaines substances] une bougie allumée :

"...vous verrez infinis petits feux voltiger comme des éclairs, qui ne sont accompagnés de tonnerres et foudres, ni d'orage, n'ayant qu'une inflammation de l'air, par le moyen du salpêtre et du soufre qui se sont enlevés de la terre."

Il croit que tous les métaux sont des sels fusibles et tout en raillant les opérations de la plupart des alchimistes, il ne nie pas la possibilité d'arriver à découvrir la pierre philosophale :

"...cette terre vierge que tant d'ignorants avaricieux ont conquise et point obtenue, parce qu'ils n'y allaient qu'à clos yeux, offusqués d'une sordide convoitise de gain illicite, pour se rendre tout à coup plus riches qu'un autre Midas, dont il ne leur est enfin demeuré que ses oreilles d'asne."

Voici un procédé que F. Hoefer livre aux alchimistes modernes et qui, d'après De Vigenère serait un procédé de préparation de la Pierre. Il avait en effet constaté que les cendres de plomb fixées dans la substance de la coupelle contiennent encore de l'argent :

"Broyez les coupelles où cette vitrification [résultant de l'oxyde de plomb qui s'est vitrifié avec le carbonate de potasse et la silice des cendres de la coupelle] s'est comme empastée, et lavez-les bien avec de l'eau tiède, pour les séparer de leurs crasses et immondices ; puis les mettez en un descensoire à très forte expression de feu de soufflets, avec du sel de tartre et sel nitre et il descendra par le trou d'embas une metalline, laquelle recoupellée avec nouveau plomb, vous trouverez beaucoup plus de ...et de là en avant toujours de plus en plus, en réitérant ce que dessus..."

[le texte de F. Hoefer est malheureusement presque illisible, mais il nous semble que le procédé de De Vigenère correspond un peu à ce que nous avons écrit dans la section sur la saturnie végétale, à propos des expériences d'Edmond Frèmy et de Feil. Il s'agit, manifestement, d'obtenir un fondant qui puisse demeurer sans se volatiliser.]

  Voyons à présent le cas du Cosmopolite : sous ce nom, en fait, se dissimulent deux personnages, lesquels, s'étant trouvé unis pendant quelques années de leur carrière hermétique, se sont ensuite continués - pour ainsi dire - l'un par l'autre avec des circonstances qui ajoutent encore à la confusion produite par l'homonymie. Nous voulons parler ici d'Alexandre Sethon et de Sendivogius. Parlons d'abord d'Alexandre Sethon [encore appelé Sidon, Sethonius, Scotus, Sidonius, Suthoneus, Suethonius ou Seehthonia] ; il s'agissait, semble t-il, d'un personnage désintéressé et c'est d'ailleurs le caractère singulier que nous présentent la plupart des Adeptes à cette époque ; l'alchimie paraît à leurs yeux une science constituée qu'il s'agit de recommander à l'admiration éclairée des hommes d'élite et des savants. C'était en quelque sorte de l'apostolat que ces adeptes accomplissaient au milieu d'un siècle de critique et de lumières, souvent périlleux, et dans lequel Alexandre Sethon - en particulier - devait trouver le martyre.



Conclusion

Faute de place, c'est dans d'autres sections que les lecteurs iront chercher des détails sur la prima materia. Nous leur conseillons avant tout les Origines de l'Alchimie de Berthelot, les études historiques de Chevreul, basées en partie sur la critique de l'Histoire de la Chimie de F. Hoefer. Qu'ils lisent aussi le Résumé de l'Histoire de la Matière qui contient de très utiles notes et les études historiques de Berthelot ainsi que son Introduction à la chimie du Moyen Âge, en introduction à la section sur l'Idée Alchimique. Chaque traité d'alchimie est, en outre, l'occasion de donner des renseignements sur la vie de l'Artiste - souvent supposé comme on l'a vu - qui a écrit le traité. Qu'ils n'oublient pas, enfin, l'existence de l'alchimie chinoise et indienne qui apportent des éclairages singuliers sur l'alchimie occidentale. Enfin, des chapitres spécifiques sur les plus grands alchimistes ont été disposés en chapeau de commentaire des oeuvres, disponibles sur ce site (plus de 60 textes).


Notes

1.Contemporain de Zozime, il faut citer ici Pélage : Il donne d'abord un court commentaire sur l'Art sacré :
 

"Les anciens philosophes, qui cultivaient avec succès les mathématiques, ont dit : tout art a son but...Et l'art tinctorialn'a-t-il pas été inventé pour faire une teinture, but de tout l'art ? Qu'on se rappelle ce que nous disent les Anciens : le cuivre ne teint pas ; mais lorsqu'il a été teint, il est propre à teindre. C'est pourquoi tous les livres désignent le cuivre comme le plus convenable à l'oeuvre ; car, lorsqu'il a été teint, alors il peut teindre

[F.Hoefer signale ici que l'art de teindre ou art de tremper bapich est synonyme d'art sacré, qui fut plus tard appelé chmeia, chimie. En outre, la trempe des métaux était empruntée à la cérémonie religieuse du baptème, mot grec qui signifie lui-même trempe]."

puis un procédé pour amalgamer l'or et le mercure :
 

"...prenez une partie d'or et trois parties de magnésie et de cinabre (sulfure rouge de mercure)."

Dans cette opération, le mercure ne pouvait se porter sur l'or qu'après avoir cédé le soufre à la magnésie.
2. Olympiodore nous apprend qu'il y avait beaucoup d'alchimistes en Egypte, pratiquant leur art au profit des rois du pays :
 

"Tout le royaume d'Egypte s'est maintenu par cet art. Il n'était permis qu'aux prêtres de s'y livrer. La physique psammurgique était l'occupation des rois. Tout prêtre ou savant qui aurait osé propager les écrits des Anciens était mis hors la loi. Il possédait la richesse mais il ne la communiquait pas. C'était une loi chez les Egyptiens de ne rien publier à ce sujet."

et plus loin :

"Sachez maintenant, amis qui cultivez l'art de faire de l'or, qu'il faut préparer les sables suivant les règles de l'art... Les Anciens donnent le nom de sables aux sept métaux, parce qu'ils proviennent de la terre des minerais, et qu'ils sont utiles".

3. Démocrite le Mystagogue était probablement contemporain de Zosime. On a conservé de lui un opuscule intitulé les Physiques et les Mystiques, dont Piziminti de Vérone a donné au XVIe siècle une traduction latine (Padoue, 1578). Le pseudo-Démocrite a donné un certain nombre de recettes pour faire de l'or, notamment :

"...Prenez du mercure, fixez-le avec le corps de la magnésie ou avec le corps du stibium d'Italie, ou avec le soufre qui n'a pas passé par le feu, ou avec l'aphroselinum, ou avec l'alun de Mélos...et vous verrez le cuivre perdre sa couleur...si vous la projetez sur de l'or, vous aurez le corail d'or corporifié..."

Notons que le corail d'or porte ailleurs le nom de coquille d'or.
4. Rhazès a parlé le premier d'une huile obtenue par la distillation de l'atrament (sulfate de fer) ; cette huile (oleum) ne pouvait être que de l'huile de vitriol (acide sulfurique). Le résidu de l'opération était le crocus ferri (peroxyde de fer).
5. De ce texte, nous retiendrons d'abord la relation à l'antimoine. Dès le départ, Artephius - ou les anonymes qui ont rédigé ce texte - nous placent dans l'embarras. En effet, en latin, l'antimoine se dit stibium ; or ce texte fut rédigé en latin (plus exactement en latin médiéval). Ce n'est que plus tard que ce métal - extrait surtout de la stibine - fut découvert et décrit par le pseudo-Basile Valentin dans son Char Triomphal de l'antimoine (XVe siècle). Nous avons vu déjà  que les Anciens confondaient le plomb, le zinc (extrait de son oxyde, la cadmie) et l'antimoine. L'origine du mot antimoine est sans doute arabe ou orientale :  « ithmid », sans doute du grec stimmi et du latin médiéval antimonium. Fulcanelli cite l'antimoine dans ses DM, I, p. 397 en faisant remarquer :

"... l'antimoine minéral ou stibium [correspond à] l'oxysulfure d'antimoine naturel dont l'étymologie grecque fait renvoyer au "... le chemin, le sentier, la voie que l'investigateur ou pèlerin parcourt en son voyage..."

Philalèthe semble abonder dans le sens d'Artephius puisqu'il a intitulé l'un de ses ouvrages : Expériences sur la préparation du Mercure philosophique par le Régule d'Antimoine martial étoilé et l'argent. C'est un texte que l'on trouve au tome IV de la Bibliothèque des Philosophes chimiques paru à Paris en 1754, traduit par Guillaume Salmon et que J. Sadoul cite intégralement dans Le Grand Art de l'Alchimie (Albin Michel, 1973). Avant d'aborder le Livre secret sur la pierre philosophale, nous aurons lieu, au préalable, de bien méditer ces réflexions d'Artephius :

"Pauvre idiot ! s'écrit Artephius apostrophant son lecteur, serais-tu assez simple pour croire que nous alons t'enseigner ouvertement et clairement le plus grand et le plus important des secrets, et prendre nos paroles à la lettre ? Je t'assure que celui qui voudra expliquer ce que les philosophes ont écrit selon le sens ordinaire et littéral des paroles se trouvera engagé dans les détours d'un labyrinthe d'où il ne se débarassera jamais, parce qu'il n'aura pas le fil d'Ariane pour se conduire et pour en sortir, et, quelque dépense qu'il fasse à travailler, ce sera tout autant d'argent perdu." (in le Livre d'Artephius) ;

Voilà qui n'est, certes, pas très encourageant... Le Livre secret d'Artephius est consultable à la section « philosophie hermétique » où E. Chevreul fait la critique d'Artephius.