Réincrudation - Hérauts hermétiques

symbolisme (5)

 

revu le 10 décembre 2015


Plan : 1. Introduction - 2. Réincrudations [a)- L'exemple du sujet des Sages - b)-L'exemple d'une coction- c)- L'exemple d'un médiateur salin (a)- fluorine - b)- l'alumine) ] 3)- les travaux de Sainte-Claire Deville - 4)- l'Eau divine - 5)- la porte alchimique de la villa Palombara [a)- le dragon - b)- Saturne - c)- Jupiter - d)- Vénus - e)- Mars - f)- la chute de l'Âme - g)- le double Mercure - h)- les contraires - Conclusion - Bibliographie voir aussi (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22)

Abréviations : Myst. : Mystère des Cathédrales [Fulcanelli] ; DM I ou II : Demeures Philosophales [Fulcanelli et Eugène Canseliet]


Lexique : réincrudation - humide radical - conditions de maturation - sujet des Sages - humide  - antimoine - Clef I - beurre d'antimoine - hydrogène sulfuré - orangé - Bélier - dévitrification - dimorphisme - Réaumur - pyroxène - galle - fluorine - aurore - spath d'Islande - spath fluor - vellus - herbe - Lion vert - fluorite - A. Cau - murrhe - Protée - borax - chrysocolle - alumine - rubis - alumine - Sainte-Claire Deville - Caron - corindon - rubis - saphir - ouvarovite - hématite - zircon - chrysobéryl - staurotide - porte (manteau supérieur) - cercle extérieur (manteau) - Chrysopée - Eau divine (1,2,3) - bismuth - écailles - violette - soufre divin - phosphorescence - foie terreux - temple - dragon - fontaine - nielle - cochenille - arcanum - loup - dolomie - péridot - serpentine - marbre - porte alchimique - villa Palombara - dragon - Colchide - écorce - salpêtre - Saturne - colombes - tironiennes - Jupiter - thau - taw - Lavoisier - Lapis specularis - gypse (1,2) - âne - fontaine - marne - corail - albâtre - Zachaire (Denis) - Vénus - foie de soufre - Lucifer - Tollius - Mars - croix - agneau - sable  - dragon - guhr - alun - chute - Ariès - Zeus - Ange (chute de l') - Paradis - Esprit - Âme - Corps - Scorpion - Kore Kosmou - Festugière - Démiurge - Incarnation - divin - Gaudin (Marc-Antoine) - Latone - Azoth - alcali - polychreste (sel de Glaser) - tartre - contraires (lutte des) - travertin - gypse - Dragon igné - alkali - réitérations - imbibitions -

Préambule
Dans un premier temps, nous abordons le concept de réincrudation ; nous prenons comme exemples celui d'un possible sujet des sages et l'exemple d'un médiateur salin [le héraut d'Hermès]. Nous avons développé le chapitre sur la fluorine par l'examen des travaux de H. Sainte-Claire Deville qui nous a conduit à l'Eau Divine de Zosime le Panopolitain et enfin nous examinons de manière complète la porte alchimique de la villa Palombara dont nous repoussions l'examen, annoncé dans d'autres sections.
1)- Introduction
La réincrudation est un terme de technique hermétique qui signifie rendre cru, c'est-à-dire remettre dans un état antérieur à celui qui caractérise la maturité ou « rétrograder ». Il s'agit d'une opération que les alchimistes accomplissent en vue de réanimer les corporifications, c'est-à-dire de rendre vivants les métaux morts [l'occurrence stricte est : l'action de condenser des vapeurs en un corps solide]. C'est l'Entrée ouverte au Palais fermé du Roy (Myst., p.129). L'examen du septième médaillon de Notre-Dame de Paris donne à Fulcanelli l'occasion de nous dévoiler le sens précis de la réincrudation :
 
FIGURE I
L'Inconstance - cf. Gobineau de Montluisant
"[Le vieillard]... vient d'arracher le vélum qui en dérobait l'entrée aux regards profanes. C'est le premier pas accompli dans la pratique, la découverte de l'agent capable d'opérer la réduction du corps fixe, de le réincruder, selon l'expression reçue, en une forme analogue à celle de sa prime substance."

Cette citation se rapporte à l'opération qui consiste à dissoudre les « métaux morts », c'est-à-dire les chaux métalliques des anciens chimistes dans un fondant approprié ; c'est l'agent dont parle Fulcanelli... Plus loin (Myst., p.181), Fulcanelli nous dit que le dissolvant permet la réincrudation de l'or, qu'il permet entre autre de lui donner une forme saline, friable et très fusible : elle correspond au rajeunissement du roi et à la transition vers l'acquisition d'une nouvelle couronne « infiniment plus noble que la première ». Dans les DM I, p.272, nous relevons cet autre extrait :

"C'est donc avec beaucoup de raison que certains auteurs assurent que l'or et le mercure ne peuvent concourir, en tout ou en partie, à l'élaboration de l'oeuvre. Le premier... parce que son agent propre en a été séparé lors de son achèvement, et le second, parce qu'il n'y a jamais été introduit."

Par là, Fulcanelli veut signaler que l'or fait partie des métaux les moins oxydables alors que le mercure est liquide à la température ordinaire et qu'il est capable de dissoudre l'or et l'argent commun ; et plus loin :

"La plupart des hermétistes pensent qu'il faut entendre, par le terme réincrudation, le retour du métal à son état primitif."

et Fulcanelli de nous assurer que cette opération est fausse car il est impossible à la nature de détruire l'effet d'un travail séculaire. Poursuivons :

"D'autres chercheurs croient qu'il suffit de baigner le métal dans la substance primitive et mercurielle qui, par maturation lente et coagulation progressive, lui a donné naissance."

Fulcanelli doute de cette hypothèse car il pense que l'opération se résumerait alors au mélange d'un même corps pris à deux états différents de son évolution, l'un liquide, l'autre solide. Cette piste, toutefois, peut s'avérer intéressante si l'on essaye de déterminer si le Mercure philosophique existe dans la nature : ce point est étudié dans deux sections [mercure de nature - blasons alchimiques.] Finalement, « Remettre l'or dans sa première matière » semble conduire à réaliser l'animation du métal par l'emploi d'un agent vital qui constitue « l'Esprit » qui s'est enfui du corps. Cette animation consiste à dissoudre les chaux des métaux, seul moyen connu de les faire renaître en un corps « supérieur », sujet de la réincrudation. Plus loin encore (DM, I, p.311) l'Adepte revient sur cette pensée et nous dit qu'il importe de savoir que :

"... les métaux, liquéfiés et dissociés par le mercure, retrouvent le pouvoir végétatif qu'ils possédaient au moment de leur apparition sur le plan physique...[Le dissolvant] en sépare les impuretés hétérogènes importées des gîtes métallifères... il les ranime, leur donne une vigueur nouvelle et les rajeunit...C'est ainsi que les métaux vulgaires se trouvent réincrudés, c'est-à-dire remis dans un état voisin de leur état originel..."

A la page suivante (p.312) :

"Et la différenciation de ces deux mercures, l'un agent de rénovation, l'autre de procréation, constitue l'étude la plus ingrate que la science ait réservée au néophyte."

Il récapitule ensuite (DM, II, p.79) la marche à suivre pour l'étudiant qui désire pénétrer cet arcane :

"Car le soufre et le mercure des métaux, extraits et isolés sous l'énergie désagrégeante de notre premier agent, ou dissolvant secret, se réduisent d'eux-mêmes, par simple contact, en forme d'huile visqueuse, onctuosité grasse et coagulable, que les Anciens ont appelée humide radical métallique et mercure des sages... cette liqueur... peut être considérée logiquement comme représentant un métal liquéfié et réincrudé..."
 


FIGURE II
C'est bien cette désagrégation qui est exprimée sur le 9ème caisson de la 2ème série du château de Dampierre.

.DVM.SPIRO.SPERABO. :

« Tant que je respire, j'espère ».

Ce phylactère signifie que les Soufres blanc et rouge [dont les hiéroglyphes célestes sont représentés par la lune et le soleil] se trouvant simplement associés et non radicalement unis, le Mercure philosophique ne constitue donc qu'un mélange d'éléments tenus en suspension et non pas dissous radicalement. Souvent, l'association radicale ou accrétion pourra être obtenue par l'évaporation d'une grande partie de ce dissolvant (reportez-vous à notre Mercure philosophique). Ce Mercure - ainsi que le préconise fort justement Fulcanelli - doit être conservé à l'abri de la lumière et dans des flacons bouchés à l'émeri. Nous ajouterons que ces flacons doivent être conservés renversés. Cela jette d'ailleurs un éclaircissement sur le contenu de deux vases dont nous parle l'Artiste Cyliani dans son Hermès Dévoilé [cf. rébus de saint Grégoire-sur-Vièvre] ; il s'agit du flacon, en particulier, où est contenu l'esprit astral qui résulte d'une déjection de l'étoile polaire [assimilable par les Adeptes envieux au crachat de Lune ou nostoc]. Une dernière allusion explicite à la réincrudation (DM, II, 170) :

"Cette opération, que les sages ont appelée réincrudation ou retour à l'état primitif, a surtout pour objet l'acquisition du soufre et sa revivification par le mercure initial. Il ne faudrait donc pas prendre à la lettre ce retour à la matière originelle du métal traité, puisqu'une grande partie du corps, formée d'éléments grossiers, hétérogènes, stériles ou mortifiés, n'est plus susceptible de régénération."

Là encore, du grand Fulcanelli. Il révèle ici un secret important sur lequel nous allons bientôt revenir mais qu'il ne faut pas prendre « à la lettre » - au deuxième degré, dirons-nous... Eugène Canseliet s'est exprimé sur la réincrudation sans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques (Pauvert, 1988 pour la dernière édition). Dans le chapitre traitant de la Matière prochaine et sa préparation, il l'assimile au début des travaux d'Hercule (p.147) :

"[L'opération]... réside dans l'impérieuse nécessité que le sujet, minéral et d'élection, duquel le rôle, plus tard, sera de réincruder, soit ramené, le plus qu'il soit possible, vers l'état primordial ; celui qui était le sien et dont il jouissait, à l'intérieur de son gîte minier."

Et plus loin, pp. 148-149 :

"Celui-là seul, qui n'a pas expérimenté, ne peut connaître, ni même supputer, la vertu toute-puissante d'une sustentation ignée, égale et longtemps dispensée. En étroit rapport avec cette observation répétée au laboratoire, ajoutons que notre sulfure métallique, pulvérisé avec beaucoup de soins et mis dans un ballon de verre de quelques deux litres, y constitue pourtant une masse qui est trop dense encore, pour que son volume et ses parties ne doivent être artificiellement détendus et aérés. L'artiste sait alors le service que le tamis est idoine à lui rendre, afin qu'il obtienne par lui, le nécessaire gravier, puis qu'il sépare celui-ci, après qu'il aura longuement assuré son office."

Si nous avons cité en entier ce passage, c'est qu'il constitue l'indice presque palpable de la vraie nature du Sujet des Sages et explique que la « réincrudation » dont parle E. Canseliet (p.147) ait un rapport étroit avec le métal qui constitue ce Sujet mais qui est détruit par les procédés modernes de raffinage. Lisez d'ailleurs ce que dit Berthier, dans son Traité des Essais par la voie sèche sur les conséquences du travail mené sur des matières brutes :
 

Les hydrates perdent leur eau à une température peu élevée, et laissent des oxydes qui se prêtent beaucoup moins facilement aux combinaisons que les hydrates eux-mêmes ; mais en outre on a remarqué que lorsqu'on chauffe à un certain degré certains oxydes, tels que les oxydes de titane, d'étain, d'alumine, etc., et beaucoup d'autres corps, ils perdent la faculté de se combiner avec les dissolvants ordinaires, et ne peuvent plus être attaqués que par les agents chimiques les plus puissants, et seulement à l'aide de la chaleur : ils deviennent alors ce qu'on appelle indifférents. Plusieurs corps, au moment où ils passent à l'état d'indifférence, s'échauffent d'eux-mêmes tout-à-coup jusqu'à l'incandescence. Il est probable qu'à cet instant les molécules prennent, les unes par rapport aux autres, un nouvel arrangement.

Vous noterez que ce texte n'émane pas d'un alchimiste mais d'un chimiste extrêmement réputé dans sa partie au XIXe siècle ; Fulcanelli ne s'exprime pas autrement quand il assure que les métaux raffinés « sont morts » par la perte qu'ils éprouvent de ne plus pouvoir se combiner à des dissolvants. E. Canseliet parle de l'autre type de réincrudation dans le même ouvrage (l'Oeuf philosophal, p.264) sur « la vie intense d'un or réincrudé ». Par parenthèse, le procédé qu'il décrit semble être du même ordre que celui de Georges Frédéric Stras (1700-1773) dont nous avons parlé ailleurs (cf. voie humide). C'est donc vers une impasse qu'il conduit ici l'étudiant en lui révélant uniquement la voie spagyrique qui est celle de la pierre factice - notez bien que je ne dis pas « frauduleuse » -. Nous terminerons ce chapeau introductif par une citation du Cosmopolite puis de Serge Hutin :

"Mais sois averti de ceci, que tu ne prennes pas l'or et l'argent du vulgaire, car ceux-ci sont morts; prends les nôtres qui sont vifs."

"La matière première sur laquelle opérer apparaît un secret opératique jalousement gardé. Elle se trouve révélée différemment selon les auteurs ; d'où fallait-il donc partir ?... D'un minerai sulfureux comme la stibine ? De la galène ? De la galle du chêne [kermès]...? " (L'Alchimie, p.86, Que sais-je ?, PUF, 1999)

S. Hutin aurait pu répondre à la question s'il avait su au juste de quoi est composé le tartre vitriolé et l'usage que l'on peut en faire ; quand à la galle du chêne, nous avons vu dans la section sur les blasons alchimiques que l'on y dépiste le hiéroglyphe des rouilles communes.
 
 

2)- Réincrudations
a)- L'exemple du Sujet des Sages
A la lumière de ce que nous avons dit supra, il est évident qu'il existe non pas une mais deux sortes de réincrudation possibles ; l'une - et la première dans l'ordre chronologique - correspond selon nous à une indication sur le Sujet des Sages, l'autre - et la seconde dans l'ordre chronologique - manifeste l'accrétion du principe Soufre à la semence métallique ou Toison d'or.

De la première réincrudation, nous savons (1,2) que sa recherche gravite autour de l'antimoine (1) mais que l'antimoine en tant que métal est impropre à l'oeuvre. C'est du reste la raison pour laquelle Isaac Newton (1,2) s'est fourvoyé dans sa recherche : il utilisait le bon métal mais pas dans sa forme appropriée. C'est aussi pourquoi Fulcanelli nous dissuade tant de l'utiliser en tant « qu'antimoine vulgaire » (DM, I, p.397). Quel est donc ce métal et de quel gîte minier le tirerons-nous ? Quelle est la propriété qui le rend si important pour la conduite de l'oeuvre ? Quel est cet humide radical qu'évoque si ostensiblement Fulcanelli ? Le lecteur qui a lu notre Mercure philosophique ou qui a parcouru notre schéma de synthèse de la Pierre en a déjà certainement une idée mais il ne sait peut-être pas encore en quoi le fait de réincruder un métal nous permettra d'avoir une piste sur le Sujet des Sages...

Le Secret Livre du Tres-ancien Philosophe Artephius (1) (
in Trois Traitez de la Philosophie naturelle, Guillaume Marette, Paris, 1612) nous indique au début que :

« L'antimoine est des parties de Saturne... ».

C'est dire par là que l'étude des minerais de plomb nous sera de quelque utilité. Nous avons déjà abordé la production du plomb métallique dans notre commentaire de Philalèthe (Introïtus,VI : 1, 2, 3, 4, 5).  Nous ne ferons ici que reprendre des éléments directement en rapport avec notre propos : lors du traitement des minerais impurs par le charbon, on obtient du plomb et des mattes (sous-sulfure de plomb ou Pb2S) à partir de la galène ou sulfure de plomb qui est le minerai le plus répandu d'où l'on tire le plomb. Par analogie, c'est donc vers le sulfure d'antimoine (1, 2, 3) ou stibine que nous allons nous tourner : de toutes les espèces du genre antimoine, le sulfure est la plus abondante et la seule qu'on exploite comme minerai. Par exemple, on en trouve en France - dans la première partie du XIXe siècle - dans les départements du Gard, de l'Ardèche, de la Haute-Loire, du Puy-de-Dôme ou de la Vendée. Le sulfure d'antimoine est d'un gris bleuâtre métallique assez éclatant, lamelleux, fragile, tendre et un peu tachant. Il cristallise en aiguilles. Ses gangues sont le plus souvent le quartz, le sulfate de baryte et la pyrite de fer. Sur le charbon, il est absorbé et se recouvre d'une masse vitreuse noire ; après quelques instants d'insufflation il se forme dans le charbon des globules métalliques qui paraissent être du sous-sulfure. Voyons exactement comment on peut se procurer du sulfure d'antimoine en partant du minerai :

Préparation du sulfure d'antimoine

Pour séparer le sulfure d'antimoine de sa gangue, on concasse le minerai en morceaux de la grosseur d'un oeuf tout au plus et on le chauffe à un degré de chaleur convenable pour fondre le sulfure, soit dans des pots percés, soit dans des tuyaux verticaux. La matière métallique se sépare en grande partie de sa gangue par liquation [c'est un procédé métallurgique consistant à séparer deux corps qui peuvent être des métaux purs, des produits intermédiaires ou des impuretés, l'un au moins des corps étant à l'état fondu ; le corps resté à l'état solide est séparé soit par filtration, soit par décantation] ;


FIGURE III
(stibine aciculaire, Felsöbanya, Roumanie)

mais celle-ci en retient une certaine partie par adhérence, surtout lorsque, par l'effet de l'impression trop subite de la chaleur, elle s'est fendillée et réduite en poudre. Cette quantité s'élève quelquefois au quart du poids des scories en sorte que la perte de sulfure est relativement plus grande que le minerai est plus pauvre. La volatilité du sulfure d'antimoine est encore une cause de perte ; aussi voit-on les cavités des scories et les parois de cheminées tapissées de cristaux aciculaires d'oxyde d'antimoine et quelquefois de cristaux de soufre. Enfin, la fragilité des pots ou des tuyaux, qui ne peuvent être faits qu'en terre cuite, occasionne souvent des accidents qui font perdre beaucoup de sulfure. Ces considérations portent à croire que la préparation mécanique, telle qu'on l'exécute pour les minerais de plomb et autres, serait un moyen plus économique et plus productif de traiter les minerais d'antimoine. Pour préparer le régule [c'est le métal antimoine] on grille le sulfure dans des fours à réverbère et l'on fond la matière grillée dans des creusets avec les 2/5 de son poids de tartre brut ou avec du charbon imbibé d'une forte dissolution de carbonate de soude et on le purifie en le refondant une ou deux fois. Le régule du commerce contient presque toujours un peu de soufre et de fer et souvent un peu d'arsenic.

adapté d'après Berthier : Traité des Essais par la voie sèche
Notons au passage que l'attaque initiale de la stibine donne bien un composé de couleur noire. Que peut nous fournir le sulfure d'antimoine ? Nous renvoyons le lecteur à notre section sur le Mercure philosophique et à Fulcanelli supra. Nous dirons enfin que le sulfure d'antimoine est d'un gris foncé et doué d'un éclat métallique très prononcé : s'agirait-il du loup gris des vieux auteurs et de celui qu'on aperçoit sur la Clef I de B. Valentin ? Notre objet a donc été ici de montrer qu'un corps « natif » comme le sulfure d'antimoine est le type même du composé dont il y a lieu de se demander comment on pourrait l'obtenir à partir du « métal mort », c'est-à-dire de  l'antimoine « vulgaire ». On aurait donc ainsi un exemple de la réincrudation première telle que Fulcanelli et E. Canseliet en parlent. C'est donc directement à partir du régule d'antimoine qu'il faut travailler. Ce régule, à l'époque de Newton, exerçait une véritable fascination : si certaines conditions étaient réunies lors de sa réduction par le fer selon la réaction :

Sb2S3 [sulfure d'antimoine] + 2Fe [fer] --> 2Sb [régule d'antimoine] + Fe2S3 [sulfure de fer]

les cristaux d'antimoine se regroupaient autour d'un point central ce qui donnait à l'ensemble une forme d'étoile (voir 1, 2 pour des développements sur le sujet). En résumé, à l'époque de Philalèthe et de Newton, on pensait que l'antimoine « ouvrait » les métaux  et que l'on pouvait en extraire le « Mercure », cette supposition faisant certainement suite aux écrits du pseudo-Basile Valentin et d'Artephius ; d'ailleurs, un problème chronologique se pose car c'est B. Valentin qui est censé avoir le premier évoqué l'antimoine alors qu'on le trouve déjà mentionné par Artephius : il y a donc lieu de croire que le texte attribué à Artephius remonte à l'époque de B. Valentin. Comment donc réincruder l'antimoine ? Il faut passer soit par le régule d'antimoine (le métal), soit par le chlorure d'antimoine ; examinons les deux procédés :
a)-  on peut préparer le sulfure d'antimoine par combinaison directe avec le soufre mais il est nécessaire de fondre plusieurs fois la matière avec du soufre ;
b)-  on passe d'abord par la synthèse du chlorure d'antimoine (Sb2Cl3) que l'on peut obtenir en faisant passer lentement du chlore à travers un tube qui renferme de l'antimoine en excès. On peut aussi obtenir le sesquichlorure d'antimoine en distillant dans une cornue de verre un mélange intime de 1 partie d'antimoine et de 2 parties de sublimé corrosif (bichlorure de mercure). Le chlorure d'antimoine forme une matière blanche, facilement fusible ; sa consistance butyreuse lui a fait donner autrefois le nom de beurre d'antimoine. Le sulfure d'antimoine peut alors être obtenu par voie humide en faisant passer un courant de gaz sulfhydrique (hydrogène sulfuré) à travers une dissolution de chlorure d'antimoine dans de l'eau chargée d'acide chlorhydrique. Il se forme alors un précipité orangé qui est du sulfure hydraté et dont la couleur est caractéristique car aucun autre sel ne donne une telle couleur. Ce sulfure perd facilement son eau par la chaleur et se transforme en sulfure gris anhydre. Plus exactement, il perdra peu à peu son eau au fur et à mesure que l'on augmentera la température ; voici ce qu'en dit Gay-Lussac :

Préparation du sulfure d'antimoine

Il y a un sulfure d'antimoine que l'on trouve dans la nature : il est noir, très fusible ; il cristallise en beaux prismes qui ont une cassure grise ; lorsqu'on l'écrase, il tache le papier en gris. C'est là un sulfure simple d'antimoine. Maintenant je prends une dissolution d'émétique [tartrate d'antimoine et de potasse], et je verse dedans de l'acide hydrosulfurique [du gaz sulfhydrique] ; il se forme aussitôt un beau précipité rouge brique... c'est véritablement un sulfure hydraté, car on peut lui enlever continuellement de l'eau, depuis la température de l'atmosphère jusqu'à environ 250°. Voici ce précipité qui a été desséché à l'air ; chauffez-le à 30°, il donnera de l'eau, et en continuant la même température, il n'en donnera plus ; mais chauffez-le à 50°, il donnera de l'eau et s'arrêtera ensuite. Il se conduira de la même manière en élevant successivement la température jusqu'à 250°. Arrivé à ce point, il cesse de donner de l'eau et est complètement noir. Sa couleur a varié à chaque degré de chaleur qu'il a subi ; mais à l'état noir, il ressemble au sulfure d'antimoine naturel, quoiqu'il soit moins fusible.

adapté d'après Gay-Lussac
(Cours de chimie. Tome second. L'histoire des sels. La chimie végétale et animale, Pichon et Didier, Paris, 1828)
 
Voici un schéma « imagé » qui résume nos observations :
 

FIGURE IV
On remarquera que dans ce schéma, l'hydrogène sulfuré provient de l'attaque du monosulfure de fer par de l'acide sulfurique (1). Il est évident que notre schéma est simplifié et ferait sans doute sourire un chimiste ; en théorie du moins, il est possible de réincruder l'antimoine et de parvenir ainsi à obtenir du sulfure d'antimoine ; en effet, l'hydrogène sulfuré produit par le monosulfure de fer est impur et seul le sulfure d'antimoine conduit à l'obtention d'hydrogène sulfuré pur. En fait, il ne faut pas trop se leurrer ; c'est davantage une indication sur le métal à employer qu'un procédé de technique qui est à retenir ici et surtout la couleur orangé qui est caractéristique. Or, cette couleur se retrouve dans de nombreux textes, à commencer par ceux de Fulcanelli et d'E. Canseliet à chaque fois qu'ils nous parlent de l'aurore ou d'un astre qui se lève ou encore de l'Orient. Nous en trouvons un premier aperçu dans ce texte (Myst., p.63) :

"En provençal, le fer est appelé aran et iran, suivant les différents dialectes. C'est l'hiram maçonnique, le divin Bélier... [il] exprime le lever d'un astre qui sort de la mer... Nous reconnaîtrons notre aran, iran,..., le soleil levant."

L'aurore est évoquée à plusieurs reprises par E. Canseliet, en particulier son Alchimie (Le Symbolisme alchimique) où il parle par exemple du traité de l'Aurore du docte Henri de Lintaut [cf. Philalèthe (Introïtus, III) ; cf.(1, 2)]. L'aube rappelle (= alba) la couleur blanche propre au chlorure d'antimoine mais il ne semble pas qu'il faille retenir l'interprétation qu'en donne E. Canseliet dans ses Deux Logis alchimiques (p.310) :

"La licorne, ou mieux, dans l'orthographe ancienne, la lycorne est la lumière naissante du mercure, suivant l'étymologie indéniable et cabalistique du substantif Luch , aube et Ornis oiseau..."

Je rappelle enfin ma propre section [Aurora consurgens]. Enfin, est-il besoin d'insister sur le phénix ? Sur la licorne, cf. Fontenay. On voit aussi - par parenthèse - l'usage possible du sublimé corrosif (bichlorure de mercure) dans l'oeuvre. Georges Ranque dans la Pierre philosophale (Laffont, Paris, 1972) donne la recette de Nicolas Lémery pour la préparaton du beurre d'antimoine (chlorure d'antimoine) et du sublimé corrosif. En définitive, l'intérêt de ces substances chimiques est d'intervenir comme intermédiaires dans l'obtention du sulfure d'antimoine « artificiel ». Mais, nous dira-t-on, en quoi intervient le sulfure d'antimoine dans le Grand oeuvre ?

a)- D'abord, il permet aux alchimistes modernes de préparer du sulfure de potassium, applicable pour la voie sèche ;

b)- Il n'est pas possible que les anciens alchimistes aient pu utiliser l'hydrogène sulfuré que l'on prépare à partir de sulfure d'antimoine et d'huile de vitriol ; l'antimoine, ici, correspond à ce que Fulcanelli appelle l'âne-timon et comme il l'explique lui-même, pas un atome d'antimoine n'est nécessaire au Grand oeuvre. C'est donc par pure cabale qu'il faut entendre l'antimoine. Nous renvoyons le lecteur à ce que nous en avons déjà dit [1, 2, 3, 4, 5].

Si donc l'antimoine conduit à une impasse, vers quel minerai se tournera-t-on et en quoi le fait de le « réincruder » sera-t-il de quelque utilité ? Au vu de tout ce que nous avons dit dans la section du Mercure et du Soufre, il est évident que nous avons besoin d'un agent qui puisse dissoudre, dans un premier temps, des oxydes ou des sulfates afin que dans une deuxième temps, par volatilisation complète ou partielle de l'agent, on obtienne une cristallisation. Déjà, un simple agent physique permet d'opérer des transformations singulières à partir du simple verre : la dévitrification. C'est cet exemple que nous allons à présent développer.

b)- L'exemple d'une coction : la dévitrification
Le verre ordinaire, pâle reflet en vérité des somptueuses gemmes que nous avons évoquées, s'il est maintenu pendant longtemps à l'état de fusion pâteuse, éprouve une modification physique fort remarquable. Il perd peu à peu sa transparence, devient opaque, acquiert l'aspect de la porcelaine et paraît formé d'une agglomération de cristaux aiguillés qui changent complètement sa structure intérieure. Ce passage de l'état transparent et amorphe à l'état opaque et cristallin est connu sous le nom de dévitrification, et le nouveau produit s'appelle verre dévitrifié ou porcelaine de Réaumur [1683-1757], parce que c'est ce savant qui, en 1727, a étudié le premier cette curieuse transformation moléculaire. Le chimiste J. Pelouze [cf. notre Teinture] a constaté en 1856 que le verre, en se dévitrifiant, ne subit aucune altération, ni dans la nature ni dans les proportions de ses éléments : c'est donc tout simplement un effet dedimorphisme. Arrêtons-nous ici un instant pour définir les termes et les notions à saisir : on retient d'abord qu'une longue « coction » est nécessaire à l'apparition du phénomène ; celui-ci se traduit par une opacification qui procède d'une cristallisation : on est, à n'en pas douter, sur la voie alchimique mais on se rend bien compte que la qualité des éléments mis en jeu n'est pas propice au développement des pierres fines, d'abord parce que les proportions requises ne sont pas respectées, ensuite parce qu'il manque un élément essentiel : le Soufre rouge. La proportion de silice est ici considérable relativement à celle qui a permis à J.J. Ebelmen de réaliser la synthèse des silicates et des aluminates. Si l'on prend comme exemple le silicate de zinc, celui-ci comprend 10 parties de sable d'Aumont et 25 parties d'oxyde de zinc tandis que le verre à vitres contient 100 parties de sable outre du sulfate de soude, du carbonate de chaux. Le cristal se rapproche plus des proportions requises puisqu'il se compose d'une partie de carbonate de potasse, de deux parties de minium [oxyde de cuivre] et de trois parties de silice, et comme on le voit, la silice est à chaque fois l'élément dominant. Poursuivons.

On obtient cette porcelaine de Réaumur en entourant le verre de gypse ou de sable, le disposant ainsi dans un four et l'y tenant longtemps au rouge, sans le fondre. Il perd alors sa transparence, acquiert une surface inégale, résiste mieux qu'auparavant aux variations de température et aux chocs extérieurs ; il raye le verre, fait feu au briquet et ressemble à de la porcelaine. La composition de ce verre dévitrifié a longtemps posé des problèmes aux minéralogistes ; certains pensaient que le verre traité de cette manière perdait son alcali, d'autres considéraient que la composition restait la même ; d'aucuns en tout cas, s'accordaient sur le fait que pendant le ramollissement à la chaleur rouge, longtemps soutenue, les molécules changent de situation les unes par rapport aux autres et prennent une structure cristalline. Par exemple, si l'on abandonne une bouteille ordianire pendant plusieurs jours dans un four, à un degré de chaleur voisin de celui qui produit le ramollissement du verre, et qu'on laisse ensuite le four se refroidir lentement, on retire une bouteille qui a perdu complètement sa transparence et qui ressemble à une bouteille de porcelaine. On avait d'abord pensé que cette transformation était due à la formation de silicates définis, se produisant au sein de la masse vitreuse soit par une sorte de liquation, soit par la volatilisation d'une partie de l'alcali, ou par l'absorption de celui-ci par le milieu dans lequel elle est placée. Plus tard, M. Pelouze a donc établi que le verre dévitrifié offre la même composition que le verre transparent qui lui a donné naissance. Les verres à base de potasse se dévitrifient beaucoup moins facilement que ceux à base de soude. Le silicate de soude est celui qui se dévitrifie le plus facilement ; il devient opalin par un simple recuit. La dévitrification est rendue plus rapide par le contact du verre en poudre mêlé avec quelques centièmes de son poids de sable. Ce phénomène a donné à cette sorte de verre l'épithète de galeux. Péligot a décrit une expérience fortuite qui s'est déroulée dans une verrerie à bouteilles à Blanzy [Saone-et-Loire] et qui a fait l'objet d'un compte-rendu à l'Académie des sciences en 1874 :

 
Ce four a été construit par M. Videau, directeur de l'usine, avec le concours de M. clémandot, ingénieur civil, dont le nom est bien connu de l'Académie... Ce four ayant été mis hors feu, il y a quelques mois... M. Videau a fait tirer à la poche le verre resté encore fluide dans les parties déclives de la cuvette ; ce travail a mis à découvert des géodes cristallines qui s'étaient formées pendant le refroidissement de la roche vitreuse. Ce sont ces cristaux que M. Videau, qui est un ancien élève de l'Ecole centrale, m'a envoyés, en y joignant des morceaux du verre transparent, de l'eau-mère qui les accompagnait et aussi des fragments d'une bouteille faite avec ce même verre dans les conditions normales. Il a pensé avec raison que l'examen de ces produits pourrait jeter quelque lumière sur le phénomène encore obscur de la dévitrification du verre. Les cristaux ont pris naissance d'abord aux angles du four, dont la corrosion par la matière vitreuse avait fait des points saillants ; ils se sont ensuite développés sur toute la surface, en formant une croûte qui est restée solide après la décantation du verre à la poche. ils diffèrent beaucoup, par leur aspect et par leur mode de formation, de tous les échantillons de verre dévitrifié que j'ai vus jusqu'à présent ; ceux-ci sont tantôt opaques, homogènes, ayant l'aspect d'une poterie : c'est la porcelaine de Réaumur ; tantôt ils affectent la forme de prismes aiguillés ou de mamelons blancs emprisonnés dans le verre qui les a fournis, et dont il est impossible de les séparer complètement. Dans le remarquable échantillon que je mets sous les yeux de l'Académie, les cristaux sont entièrement isolés, sans mélange de verre transparent... Ils se sont produits dans les mêmes conditions que les cristaux de soufre et de bismuth que nous séparons si facilement dans nos laboratoires d'avec la matière encore liquide dont ils proviennent ; avec cette différence, toutefois, que celle-ci est de même nature que les cristaux fournis par ces deux corps, tandis que pour le verre, c'est précisément cette question qu'il importe d'établir ou d'infirmer. 

Il s'agit là d'un véritable travail alchimique qui n'a dû qu'au hasard [en particulier des phénomènes de convection aux angles du four] la production de cristaux et de géodes cristallines.
Pour expliquer la dévitrification du verre, deux opinions ont donc eu cours au XIXe siècle, l'une qui consistait à penser que le verre dévitrifié est de même nature que le verre transparent et l'autre que le verre dévitrifié donne naissance à un partage des éléments vitreux. Dans cette seconde hypothèse, il se forme alors un silicate défini cristallisant au sein de la masse restante, celle-ci ayant, par conséquent, une composition qui n'est pas celle des cristaux. L'examen des produits vitreux de Blanzy semble lever à cet égard toute équivoque.

 


TABLEAU I

Comme on le voit, le verre dévitrifié diffère d'une manière sensible des autres produits. La magnésie s'y trouve en plus forte proportion et la soude y fait presque défaut. On peut voir dans cette dévitrification une certaine forme de réincrudation car les cristaux de verre dévitrifié ont été soumis à l'examen d'un minéralogiste [Des Cloiseaux]. Les cristaux ont la forme du pyroxène [silicate naturel de calcium, de magnésium et de fer, littéralement qui est étranger au feu], c'est-à-dire la forme du prisme oblique presque droit. En d'autres termes, le verre s'est pour ainsi dire « transmuté » en un corps cristallin qui constitue un composé important des roches éruptives. Au-delà de la simple analyse chimique, une autre épreuve peut être invoquée pour établir cette réincrudation : le verre dévitrifié fond à une température beaucoup plus élevée que le verre ordinaire. On a constaté en outre [Clémandot] que sous l'influence d'une haute température, les cristaux qui étaient opaques sont devenus transparents : ils se rapprochent davantage, sous ce rapport, des pyroxènes naturels. La magnésie semble jouer un rôle important puisque sa présence, dans les verres d'une dévitrification facile, doit être prise en sérieuse considération puisque le verre se transforme ainsi en un silicate analogue au pyroxène. Citons le chimiste Péligot :
 

La magnésie se rencontre en quantité plus ou moins considérable dans tous les minéraux... qui... appartiennent à la famille des pyroxènes ou des amphiboles. Dans les pyroxènes, le rapport de la silice à l'oxygène des bases doit être comme 2 est à 1 ; mais il est souvent différent. L'alumine et le sesqui-oxyde de fer, que ces minéraux contiennent presque toujours en assez grande quantité, doivent-ils être considérés comme des corps accidentels, étrangers à la matière pure ou purifiée ou bien sont-ils isomorphes avec la silice, ou bien encore doivent-ils concourir comme oxydes jouant le rôle de bases au rapport que l'on établit entre l'oxygène de ces corps et celui de la silice ?...

Péligot se posait ensuite la question de savoir si, dans les espèces minérales du groupe auquel appartient le pyroxène, la recherche des alcalis, la potasse et la soude, n'avait pas été un peu négligée... Si les pyroxènes et les amphiboles ont cristallisé, par la voie de fusion ignée, dans des conditions analogues à celles du verre qui se dévitrifie, ces minéraux devaient être accompagnées de gangues plus ou moins riches en alcalis ; de plus, les cristaux de ces mêmes substances doivent contenir encore des traces de leur eau-mère, indiquant ainsi leur mode de formation. Il semble que les verres les plus riches en chaux et en magnésie soient ceux qui se décomposent le plus facilement. La magnésie paraît jouer un rôle essentiel dans ce phénomène, cette base étant fournie par le sable ou le calcaire dont on fait usage pour former le mélange à vitrifier. Ainsi, dans l'échantillon de Blanzy, le calcaire d'Auxey qui entre dans la composition du verre qu'on y fabrique, ne contient pas moins de 20 % de carbonate de magnésie. Bien qu'infusible par elle-même, la magnésie concourt à la fusibilité des silicates qui composent le verre, cette fusibilité étant d'autant plus grande que les bases sont plus nombreuses. c'est l'occasion de se souvenir de la « galle du chêne », allégorie sublime imaginée par Fulcanelli et E. Canseliet pour, sur une seule expression, envisager à la fois le Mercure et la chaux métallique...

b)- L'exemple d'un médiateur salin
a)- la fluorine
Nous avons vu que l'aurore est mentionnée à plusieurs reprises dans les textes ; ces citations vont de pair avec celles de l'étoile du matin (Vénus) ; voici un texte extrait de notre section sur les textes :

¯ Les deux étoiles, p.21 de la même préface (il s'agit de la préface à la deuxième édition du Myst., rédigée par E. Canseliet), sont d'interprétation plus délicate. L'étoile qui brille sur la vierge mystique est la même que l'étoile du Berger (Vénus), le matin, à l'aurore c'est-à-dire à l'Orient. Vénus n'est visible qu'avant le lever du soleil lorsque le ciel a une couleur rougeâtre (jaune tirant sur le rouge) ; la couleur de l'aurore se réfère à la matière première. La 2ème étoile est le signe de l'oeuvre au rouge. Ce problème de l'étoile double, de la « signature » double trouve peut-être son explication dans Canseliet :

"Il y a donc deux étoiles qui, nonobstant l'invraisemblance, n'en forment réellement qu'une. Celle qui brille sur la Vierge mystique, - à la fois notre mère et la mer hermétique, - annonce la conception et n'est que le reflet de l'autre qui précède l'avènement miraculeux du Fils... ce n'est pourtant qu'une simple image réfléchie par le miroir de la sagesse."

Ce texte est moins abscons qu'il n'y paraît : ce dédoublement d'image représente la manifestation d'une biréfringence, c'est-à-dire d'un corps capable de produire une double réfraction. Une certaine variété de calcite manifeste précisément cette propriété. Rappelons que le calcaire (CaCO3) est, après le quartz, le minéral le plus répandu de l'écorce terrestre. Dès l'Antiquité, on connaissait et on utilisait le calcaire ; il peut au contact de roches éruptives se transformer en calcaire cristallin, en marbre. A la différence du calcaire, la calcite n'a pas eu d'utilisation pratique pendant des siècles ; c'est la découverte de nombreux cristaux limpides dans une grande cavité de basalte, à Helgustadir en Islande, qui en 1669, qui a permis au médecin Erasme Bartolinus d'étudier un phénomène jusque là inconnu :
 


FIGURE V

la biréfraction de la lumière. Celle-ci, traversant dans un certain sens un prisme limpide de calcite (spath d'Islande), réfracte en deux rayons qui se séparent provoquant le dédoublement du contour d'un objet observé. Le lecteur sera sans doute étonné de cette digression : qu'est-ce que le spath d'Islande présente comme relation avec la réincrudation ? Plusieurs observations d'E. Canseliet nous ont conduit à un rapprochement entre le spath d'Islande et le spath fluor (fluorure de calcium ou fluate de chaux) dont nous parlerons en détail bientôt. Ces observations, les voici :

a)-  la première référence à un dédoublement d'une image -symbolisée par l'étoile qu'il faut lire comme la « signature » du minéral qui figure sous l'allégorie (préface des Myst.) ;
b)-  l'examen du caisson 5 de la sixième série du château de Dampierre que nous avons déjà envisagé dans notre commentaire de Philalèthe (L'Introïtus, III) : Fulcanelli y évoque le choix du double instrument à utiliser, en l'espèce l'épée qui blesse et la spatule chargée d'appliquer le baume guérisseur. L'épée est l'arme qu'emploie le chevalier dans le combat initial qui l'oppose au dragon écailleux d'où il tire la substance du Sujet des Sages et la spatule est l'instrument du dissolvant universel (en allemand spatel qui est phonétiquement proche de spat = spath) ; l'Adepte nous signale que la spatule en grec a la même signification que « arracher, extirper, extraire » ; en latin arracher ou détacher en tirant : vello, proche de vellus (peau avec la laine, toison, peau d'un cerf) qui nous ramène d'une part au vellum que le vieillard découvre [FIGURE I] à l'examen de l'inscription extérieure de la Villa Palombara (in Deux Logis alchimiques, p.60) : E. Canseliet s'interroge sur le sens exact de vellus :

"Jamais, en particulier, vellus n'a désigné l'herbe, contrairement à ce que décida Bornia Pietro, en une leçon qui surprend... C'est ainsi qu'il constate et rectifie sans valable raison : « La célèbre herbe (Vellus), qui changeait les métaux en or, n'est mentionnée qu'avec ces mots : in Valle hujus Villa, ubi Vallus claudit Vellus. Ils ne nous expliquent pas de quelle herbe il s'agit et en outre cette interprétation est très douteuse, car en latin on dit figurément vellus pour une herbe des près quelconque »..."

Le Lion vert est ainsi décrit par Fulcanelli (Myst., p.121) comme un fruit vert et acerbe :

"Certains Adeptes, Basile Valentin est de ceux-là, l'ont nommé Vitriol vert, pour déceler sa nature chaude, ardente et saline ; d'autres, émeraude des Philosophes, Rosée de mai, Herbe saturnienne, Pierre végétale, etc."

c)-  l'Introduction à l'Alchimie d'E. Canseliet (Pauvert, 1978) où l'on relève p.63 :
 

"Et qu'on sache bien, en ce lieu, malgré toute l'invraisemblance, que les rayons ultra-violets abondent dans les nuits sereines d'une époque de l'année parfaitement définie, et qu'ils se fixent d'autant mieux, au sein du réceptacle idoine - de cette eau des sages qui révèle leur extrême réfrangibilité- que le firmament, calme et limpide, s'offre moins en obstacle au rôle de l'ionosphère. Quant à ce néologisme scientifique...faudrait-il accepter comme une simple coïncidence, qu'il ait été composé des deux vocables ionou (ionou) et syaira (sphera)...: sphère de la violette."

De ces mots sibyllins, nous pouvons retenir qu'ils se rapportent à un corps violet qui paraît lumineux dans la nuit, dont la couleur est attestée par l'époque de l'année où fleurit la plante désignée, qui se rapporte à Jupiter et qui, enfin, a la propriété de couler (cado, cassito...).C'est de la fluorite qu'il est question ici. Il est assez étrange que deux chercheurs internautes soient parvenus au même corps mais avec des vues singulièrement différentes. A. Cau (1), en effet, chercheur scientifique - mais pas alchimiste de son propre aveu - pense détenir le secret de la transmutation métallique en enrobant dans une matrice fluorée un élément superd-lourd obtenu par fusion froide. Le problème est que l'élément évoqué est celui qui porte le n° atomique Z = 112. Or, un article de fond sur ce problème (Les derniers éléments du tableau de Mendeleïev, Marc Lefort, La Recherche, 212, 896-903) précisait déjà l'extrême difficulté à identifier l'élément Z = 104 en raison des durées de vie inférieures à 1 seconde. L'auteur y écrit en particulier que les chances de dépasser Z = 110 apparaissent bien faibles, sinon inexistantes ainsi que la figure ci-dessous le montre :
 


FIGURE VI
(extrait de l'article de M. Lefort, La Recherche, 212, p.902)

Il est clair qu'à partir de la barrière de fission Bf = 4 MeV, les noyaux fissionnent quasi - instantanément (durée de vie de l'ordre de la nanoseconde). Conclusion : la fusion froide, déjà très peu probable pour Z = 109, apparaît totalement inaccessible pour les éléments au-delà de Z =109... Revenons donc à la fluorite en précisant - s'il était besoin - que les transmutations métalliques telles qu'elles sont exposées dans les recensions et les livres de vulgarisation sont totalement impossibles ; en revanche, elles peuvent constituer des allégories pour des processus de fusion simple (opérations classiques en métallurgie ou en géologie expérimentale) que nous avons évoqués dans notre section sur le Mercure philosophique. La fluorite (ou fluorine) a été découverte par Agricola en 1529 (du latin fluoro = s'écouler, en allusion à sa propriété de fondant en métallurgie). Ses synonymes sont : pseudospath, spath fluor, androdamant,



FIGURE VII
(Fluorite. Derbyshire. Grande-Bretagne)

liparite, flusspath, bruiachite. Sa date de découverte la rend donc compatible avec son emploi par un certain nombre d'Adeptes (en particulier Philalèthe, Cyliani, etc. sans compter les auteurs modernes). Ce mot, d'androdamas, se retrouve presque à l'identique dans la Tentation de saint Antoine, dans un passage où Flaubert fait parler Apollonios de Tyane [cf. Atalanta, XXV].

Apollonius : Veux-tu que je t'enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les morts ?
Damis : Demande-lui qu'il te donne l'androdamas, qui attire l'argent, le fer et l'airain.

Et le pouvoir de cet androdamant est d'attirer effectivement - par cabale - certains métaux si l'on tient compte de son pouvoir fondant, en les dissolvant, en les « ouvrant » au sens alchimique du terme. On trouve une autre relation à l'androdamas dans le Livre de Crates, qui semble fort ancien :

« l'un l'a appelée la Magnésie ; un autre, dans son livre, l a nommée le grand Electrum ; un troisième lui a donné le nom du grand Androdamas ; un quatrième, Harchqal ; un cinquième, la pierre de l eau de fer ; un sixième, (la pierre) plus précieuse que l eau d or [...] » [in Berthelot, l'Alchimie au Moyen-Âge, traités d'alchimie arabe, p. 50, Paris, 1893]

Nous sommes en droit de voir dans ces associations plus qu'une simple coïncidence... Quoi qu'il en soit, on  trouve cette fluorite en association avec des sulfures de plomb, de zinc ainsi que la barytine et du quartz. Elle est indispensable à la préparation de l'acide fluorhydrique qui est utilisé en céramique et ses cristaux sont utilisés pour fabriquer des lentilles et des prismes. Cette fluorite - semble t-il - était déjà connue dans l'Antiquité et était utilisée en Grèce et à Rome comme pierre décorative et pour la fabrication d'objets d'art et de vases (vasae murrhinae). Il existe des gisements dans tous les pays ; on peut citer une fluorine violette en Angleterre (Alston, Weardale), verte en Norvège (Kongsberg), jaune en ex RDA (Freiberg, Annaberg), rose dans les Alpes (St-Gothard, Chamonix). La murrhe (inconnue dans le Larousse ou le petit Robert...) est donc en latin murrha ou murra (matière minérale dont on faisait les vases précieux) et homonyme de murra (= arbrisseau d'où provient la myrrhe). Nous avons trouvé cet extrait sur la murrhe dans une histoire de la chimie :
 

La matière qui servait à la fabrication des vases murrhins était probablement du cristal opaque. Ces vases, qui présentaient beaucoup d'analogie avec nos porcelaines de la chine et du Japon, ne furent connues à Rome que vers la fin de la république [Gaffiot fait référence à M. Valerius Martialis (Martial 40-104) et à P. Papinius Statius (Spartien,un des historiens de l'Histoire Auguste, 4e s. ap. J.-C.)]. Ils étaient fort chers ; car une coupe murrhine, de la capacité d'environ un litre, se vendait jusqu'à 70 talents (près de 170 000 francs, vers 1870). Néron en acheta  au prix de 300 talents. A cette occasion, Pline se demande, en gémissant, comment un père de la patrie pouvait boire dans une coupe si chère [Pline, Hist. Nat., XXXVII, 7] ; et il ajoute que Néron ne rougissait pas de recueillir jusqu'aux débris de ces vases, de leur préparer un tombeau et de les y placer, à la honte du siècle, avec le même appareil que s'il se fût agi de rendre les derniers honneurs aux cendres d'Alexandre.

Il est donc pratiquement certain que les Romains avaient connaissance de la fluorine (spath fluor) bien avant donc que le fluor ait été reconnu comme métal particulier par Moissan en 1886. La fluorine peut intervenir comme fondant en tant que spath fluor ou comme médiateur salin sous forme de fluorure d'aluminium. Il y a plus  : sur les charbons, le spath fluor offre des apparences lumineuses de couleur différente, bleues, violettes ou vertes selon le degré de chaleur ; la variété dite chlorophane émet, sous l' influence de la chaleur, de belles lueurs vertes. Il en existe une espèce qui conserve cette propriété après avoir été chauffée plusieurs fois ; cependant il ne faut pas aller trop loin parce qu'en général le feu fait perdre cette propriété. A Catherinebourg, on trouve une espèce qui, frottée avec la main, devient phosphorescente. Le spath fluor se trouve dans la nature cristallisé en cubes. Précipité d'une dissolution, il est en gelée presque transparente, insoluble dans l'eau que l'on peut filtrer uniquement en y ajoutant de l'ammoniaque. A la température de 600°C, il ne se fond ni ne se ramollit mais il se contracte beaucoup. A une chaleur plus élevée, il se fond assez facilement en un liquide transparent qui cristallise en se solidifiant. Chauffé à Sèvres dans un creuset brasqué, il a donné une masse compacte, sans bulle et à texture cristalline. L'acide chlorhydrique bouillant en dissout une certaine quantité ; l'acide sulfurique hydreux concentré le change en une pâte visqueuse à une chaleur inférieure à 400°C. Au contact de la silice ou des silicates, l'acide sulfurique en dégage du fluorure de silicium qui est gazeux. Les carbonates alcalins, employés en excès, le décomposent par voie sèche et par voie humide.
Le spath fluor est un excellent fondant pour un certain nombre de substances. Lorsqu'il y a présence de silice, il donne lieu à une volatilisation conséquente. Il peut donc intervenir en tant que fondant ou en tant qu'agent minéralisateur. Des expériences conduites par P. Berthier, on peut conclure que le spath fluor agit comme fondant de deux manières : d'une part, en se combinant avec les silicates dont il peut déterminer la fusion et d'autre part en formant du gaz fluosilicique en se décomposant lui-même, et par là il peut soustraire de la silice et introduire de la chaux dans le composé, toutes circonstances qui concourent à produire des combinaisons fusibles. Voici un extrait du Cours de minéralogie de A. de Lapparent au sujet de la fluorine :
 

La fluorine forme aussi des variétés concrétionnées, composées de couches alternativement blanches et violettes ou vertes, à contours dentelés. Blanche, jaune, verte, violette, bleue, bleu de ciel, rose. éclat vitreux, un peu gras. Fluorescente. Les couleurs, souvent disposées dans un même échantillon par zones, paraissent dues à des carbures d'hydrogène. Indice : I, 434. Anomalies optiques. La variété dite chlorophane émet, sous l' influence de la chaleur, de belles lueurs vertes. Décrépite dans le tube ; fond sur le charbon en émail et colore la flamme en jaune rougeâtre. Avec le carbonate de soude, donne une perle transparente à chaud, opaque à froid. Attaquable par l' acide sulfurique, avec dégagement d'acide fluorhydrique. Soluble dans l'acide chlorhydrique. Son gisement habituel est dans les filons métallifères. Mais on trouve aussi, au Morvan, de beaux filons de fluorine concrétionnée. Le spathfluor , comme on l' appelle, est utilisé comme fondant en métallurgie.

 D'autres commentaires utiles nous sont fournis par Pline (Livre XXXVII, 7 et Livre XXXIII, 5). Voici ces passages

Livre XXXIII, 3
...De la terre aussi nous avons extrait les vases murrhins et les vases de cristal, qui devaient tirer leur valeur de leur fragilité même....


Livre XXXVII, 7

...La même victoire importa pour la première fois à Rome les vases murrhins, et, le premier, Pompée [en 61] consacra des patères et des coupes murrhines à Jupiter Capitolin, à la suite de ce triomphe ; cette vaisselle devint tout de suite d'un usage profane, et l'on rechercha même des crédences et des plats de cette matière...Les murrhins sont importés d'Orient. On les trouve là en plusieurs localités qui n'ont rien de remarquable, particulièrement dans l'empire des Parthes ; toutefois les plus beaux sont en Carmanie. On pense que c'est une substance liquide qui se solidifie sous terre par l'action de la chaleur. Leur taille ne dépasse jamais celle de petites crédences ; leur épaisseur atteint rarement celle des vases à boire dont il a été question. Leur éclat manque de vivacité et ils sont luisants plutôt qu'éclatants ; mais ce qui fait leur prix, c'est la variété des couleurs due aux fréquentes virevoltes de leurs veines qui passe au rouge pourpre ou au blanc, ou à une troisième nuance intermédiaire, lorsque, par une sorte de transition chromatique, le rouge pourpre flamboie ou que le blanc laiteux rougeoie. Il y a des gens qui prisent surtout leurs bords et certaines nuances réfléchies, comme on en voit au bas de l'arc-en-ciel. D'autres aiment des veines opaques (pour eux ce qui est transparent ou pâle est un défaut), ainsi que les grains et les verrues qui ne font pas saillie, mais qui sont le plus souvent sessiles comme il arrive aussi sur le corps humain. L'odeur de cette substance lui donne aussi de la valeur.

Adapté d'après l'Histoire Naturelle de Pline l'Ancien
L'expression vasa murrina désignait une catégorie de vase de grand luxe. [voyez là-desus notre Idée alchimique, VI où le sujet est traité de façon extensive] La matière première s'appelle murra ; mais Pline emploie parfois le mot murrina pour le désigner et il semble qu'il n'ait jamais vu cette matière à l'état brut. Les modernes ont émis diverses hypothèses sur la nature de ce matériau ; d'abord, la porcelaine a été évoquée mais paraît peu plausible ; ensuite, on a évoqué de l'agate (elle se présente en géodes qui ont une forme concave, ce qui facilite leur élaboration, et de nombreux fragments d'agate ont été trouvés en Italie) ; enfin, la meilleure solution consiste à voir dans la murra le spath-fluor ou fluorine. Cette identification a été accréditée par A.I. Loewenthal et D.B. Harden (Vasa murrina, JRS XXXIX, 1949, 31-37). Le mot murra viendrait de la myrrhe qui jouait un rôle dans la fabrication des vases. Le matériau étant cristallin et cassant, on l'imprégnait de la résine avant de le travailler, pour lui donner la cohésion nécessaire. Comme l'alcool est un solvant des résines, le vin qu'on buvait dans les vases murrhins prenait un goût de myrrhe. En fait, il semble que cette étymologie soit douteuse : murra remonte sans doute à un mot iranien et la patrie des vases murrhins se situe dans le royaume parthe, surtout en Carmanie. La Carmanie (aujourd'hui Kirman) était située entre l'Ariane au nord, le golfe persique et la mer Erythrée au sud, la Perse à l'Ouest, et la Gadrosie à l'est. Quoi qu'il en soit, il reste très probable que la murra était du spath-fluor. L'action de la chaleur décrite par Pline est une allusion à une théorie de la formation des pierres par l'action des exhalaisons de la terre, chaudes ou froides (cf. alun). Il semble que cette théorie se rattache aux enseignements d'Aristote (Meteor., III, fin), de Théophraste (Lap., 3) et de Posidonius (déjà évoqué dans nos études astrologiques). Cette allusion aux couleurs changeantes du spath-fluor de même que les variations de couleur qui accompagnent l'élévation de température trouvent - nous semble t-il - leur équivalence hermétique dans la figure symbolique du caméléon. Cet animal est en effet évoqué par Fulcanelli (DM, I, p.249) :

"C'est aussi le fameux vitriol vert, oleum vitri, que Pantheus décrit comme étant la chrysocolle, d'autres le borax ou atincar ; le vitriol romain, parce que Rwmh, nom grec de la Ville éternelle, signifie force, vigueur, puissance, domination ; le minéral de Pierre-Jean Fabre, parce qu'en lui, dit-il, l'or y vit (vitryol). On le surnomme également Protée, à cause de ses métamorphoses, pendant le travail, et aussi Caméléon (kamalewn, c'est-à-dire lion rampant), parce qu'il revêt successivement toutes les couleurs du spectre."

Par l'une de ces phrases sibyllines dont Fulcanelli a le secret, en six lignes se déploie un véritable arsenal chimique où le néophyte aura bien du mal à choisir ; tâchons de l'aider. Nous remarquons d'abord la couleur vert du vitriol, que peut prendre la fluorine ; ensuite, sont cités le borax et la chrysocolle. Les Anciens connaissaient-ils le borax ? nous avons examiné ce point de science dans l'un de nos commentaires de Philalèthe (Introïtus, VII). L'allusion au caméléon présente le double intérêt, d'abord de se rapporter aux couleurs différentes que peut prendre le spath-fluor pendant le « travail », c'est-à-dire le chauffage, ensuite aux couleurs de base qui rappellent celles de l'arc-en-ciel, sur lesquelles insistent un certain nombre de textes (Le Théâtre de l'Astronomie terrestre, par exemple), enfin par la référence au lion rampant qui est un pont jeté vers l'Héraldique. Mais la fluorine ne nous a pas livré tous ses secrets et l'histoire de la découverte du fluor jette d'étranges lueurs sur les expériences que pouvaient, en leur temps, réaliser les vieux alchimistes. Qu'on en juge :

Margraff, en 1764, chercha à déterminer la composition du minéral appelé spath-fluor, en distillant, dans une cornue, un mélange de spath-fluor réduit en poudre avec son propre poids d'acide sulfurique; il obtint une substance saline blanche sublimée, et il remarqua avec surprise que la cornue était corrodée et percée eu plusieurs endroits, comme si on y avait tiré avec de la dragée. En 1771, Scheele, en reprenant l'étude du spath-fluor, découvrit l'acide fluorhydrique ; il lui donna le nom d'acide fluorique.

« Je mêlai, dit Scheele, deux onces de spath-fluor pulvérisé dans un mortier de verre et autant d'acide vitriolique concentré ; je mis le tout dans une cornue ; j'y adaptai un récipient, dont je lutai les jointures avec du papier gris ;je plaçai la cornue sur un feu doux ; le mélange ne tarda pas à bouillonner et à s'élever en écume ; une vapeur élastique, opaque, passait de tous côtés à travers le lut ; sur la fin de l'opération il s'éleva une vapeur blanche qui couvrit toute la surface intérieure du récipient. Le lut avait été attaqué de manière qu'il se laissait broyer sous les doigte, mais sa couleur n'était pas changée. La masse qui était restée dans le fond de la cornue était pierreuse, et on ne put la retirer qu'en broyant le vaisseau. Je recommençai cette opération absolument comme la première fois, excepté que je mis de l'eau distillée dans le récipient. Lorsque le mélange sentit la chaleur et commença à bouillonner, il se dégagea une vapeur qui se déposa à la surface de l'eau du récipient, et y forma d'abord une tache blanche au-dessous du bec de la cornue. Cette tache s'élargit successivement jusqu'à former une croûte assez épaisse qui empêchait les vapeurs d'arriver à la surface de l'eau ; de sorte qu'il fallait agiter le récipient pour briser la croûte et la faire tomber au fond; après celle-ci il se forma une nouvelle croûte semblable: enfin, le récipient d'abord, et ensuite la cornue devinrent blancs intérieurement. Lorsqu'il parut qu'il ne s'élevait plus rien à un feu doux, on déluta les vaisseaux ; leur surface intérieure était sensiblement attaquée. La liqueur qui se trouva dans le récipient, était un mélange d'eau et de l'acide qui avait été dégagé du spath-fluor par l'acide vitriolique. On sépara par le filtre la matière blanche abondante qui s'y était mêlée pendant l'opération ».

Scheele conclut de ses expériences que le spath-fluor est principalement composé de terre calcaire saturée d'un acide particulier. La croûte blanche, que Scheele obtenait dans les opérations ci-dessus, était de la silice gélatineuse; ce fait provenait de ce que le gaz qui se dégageait était en grande partie formé de fluorure de silicium résultant de l'attaque du verre de la cornue par l'acide fluorhydrique, lequel se décomposait au contact de l'eau. Scheele étudia ensuite les principales propriétés de cet acide, et montra qu'il différait de tous ceux alors connus. Wieglel, Bucholz, Meyer firent remarquer que l'acide fluorique de Scheele contenait de la silice comme partie constituante. Wenzel, en 1783, constata que si on emploie des vases métalliques, il ne se produit plus de dépôt de silice lorsqu'on fait arriver le gaz dans l'eau. John Davy détermina la proportion d'acide fluorique et de silice contenus dans l'acide de Scheele, et montra que c'est un composé particulier d'acide fluorique et de silice, dans lequel les parties constituantes existent toujours dans les mêmes proportions. Boulanger [cité par Lavoisier, cf. humide radical métallique], en 1773, contrairement à Scheele qui considérait l'acide fluorique comme un acide nouveau d'un genre particulier, soutint que cet acide n'était autre chose que de l'acide muriatique intimement uni à quelque substance terreuse ; cette opinion était fondée principalement sur ce que l'acide fluorique précipitait l'argent et le mercure de leurs dissolutions. Scheele lui répondit (1780) que cette précipitation, toujours très peu considérable, n'était due qu'à une petite quantité d'acide muriatique qui s'y trouve accidentellement, parce que le spath fluor, ainsi que les autres minéraux formés de chaux, contient ordinairement un peu de sel commun. Priestley obtint ensuite l'acide fluorhydrique à l'état gazeux.

« Les savants, dit-il, ont accueilli avec la plus grande satisfaction la découverte d'un prétendu nouvel acide minéral, contenu dans une substance que les chimistes distinguent par le nom de fluor. On dégage l'acide de ce fluor ou spath par l'intermède de l'huile de vitriol, et il a des propriétés particulières aussi remarquables qu'aucun de trois autres acides minéraux qu'on connaissait auparavant. C'est un Suédois, nommé M. Scheele, qui a fait cette curieuse découverte ; de là vient qu'on distingue souvent cet acide des autres par le nom d'acide suédois; sa méthode d'opérer sur cette substance, comme aussi celle de tous les autres chimistes qui lui ont succédé dans cette recherche, était de la distiller dans des vaisseaux de terre, comme dans le procédé pour tirer l'esprit de nitre du salpêtre ; et voici les faite les plus remarquables qu'on avait observés à ce sujet : 1° Les vaisseaux dans lesquels on fait cette distillation sont exposés à être corrodés, de manière qu'il s'y fait des trous qui les traversent de part en part ; 2° lorsqu'il y a de l'eau dans le récipient, sa surface se couvre d'une croûte pierreuse et friable......Aussitôt que j'eus présenté un des acides sous la forme d'air, je n'eus aucun doute que tous les autres ne pussent être réduits aussi sous cette forme, et celui-ci comme les autres. Mais je m'imaginais qu'il me serait difficile de me procurer le fossile qui le contient, parce que je supposais qu'on ne l'avait trouvé qu'en Suède; et je serais probablement resté dans l'impuissance de faire les expériences suivantes, si je n'eusse été désabusé par M, Woulfe, qui, sur les questions que je lui fis à ce sujet, non seulement m'expliqua ce que c'était que cette substance, mais m'en donna tout de suite de plusieurs sortes en suffisante quantité pour mon objet. Je fis mes premières expériences sur ce qu'il appelle spath phosphorique blanc de Saxe ; mais je me servis ensuite du spath de Berbyshire; et les morceaux que j'employais étaient en partie blancs ou jaunâtres, et en partie couleur de pourpre. Tout l'avantage que j'ai eu dans cette recherche, je l'ai retiré de ma méthode particulière de conduire tes expériences. Car en réduisant l'acide sous la forme d'air, exempt de toute humidité, j'avais le moyen d'examiner, avec la plus grande facilite et la plus grande certitude, sa nature et ses affinités.... Lorsque je commençai ces expériences, je suivis la méthode de ceux qui m'avaient précédé dans cette carrière, et qui s'étaient procuré l'acide par la voie ordinaire de la distillation, en versant l'huile de vitriol sur le spath qu'ils avaient eu soin de pulvériser. (J'ai trouvé ensuite que cette dernière circonstance n'est pas nécessaire.) J'exécutai ce procédé dans une fiole à laquelle était adapté un bouchon de cristal tubulé, et je trouvai tout de suite que, sans qu'il fût besoin de chaleur au commencement, et ensuite avec très peu de chaleur, l'air était produit en grande abondance parfaitement transparent, et renfermé par le mercure, comme les autres airs acides. Lorsque je laissais sortir du tube la vapeur dans l'air libre, elle formait, un nuage blanc permanent, en attirant sans doute l'humidité de l'atmosphère, et elle avait une odeur extrêmement piquante. Je n'eus pas plutôt obtenu cette nouvelle espèce d'air, que je fus empressé de voir l'effet qu'il ferait sur l'eau, et d'observer la croûte pierreuse qui devait se former par leur union, ainsi que l'avait décrit M. Scheele. Je ne fus pas trompé dans mon attente. Au moment où l'eau vint en contact avec cet air, sa surface fut blanchie et rendue opaque par une pellicule pierreuse, qui formant une séparation entra l'air et l'eau, retardait considérablement l'ascension de l'eau, jusqu'à ce que l'eau s'insinuant à travers les pores et les crevasses de cette croûte, l'eau s'élevait nécessairement à mesure que l'air diminuait, et rompant la croûte présentait une nouvelle surface d'eau qui, comme la première, se couvrait à l'instant d'une nouvelle croûte. Ainsi se formaient les incrustations pierreuses l'une après l'autre, jusqu'à ce que toutes les particules d'air fussent unies à l'eau. Ces différentes pellicules ramassées et séchées se réduisaient en une poudre blanche communément un peu acide au goût, mais qui lavée dans beaucoup d'eau pure était parfaitement insipide. »

Pour Priestley, le gaz nouveau qu'il venait d'obtenir n'était

« autre cbose que l'acide vitriolique, chargé : 1° d'autant de phlogistique qu'il lui en faut pour prendre la forme d'air ; 2° d'une grande quantité de la matière terreuse du spath. »

II explique les phénomènes rapportés ci-dessus en supposant :

« 1° que l'acide vitriolique qu'on verse sur le spath est volatilisé en partie par le moyen du
phlogistique qui se trouve dans cette substance, et forme de cette manière un air acide vitriolique ; 2° qu'il y a aussi combinaison de cet air avec une portion de la partie solide terreuse du spath, laquelle demeure dans un état de dissolution, jusqu'à ce qu'on y ajoute de l'eau, qui s'unissant avec l'acide précipite la terre qu'il tenait en dissolution.
»

Pour Lavoisier, l'acide fluorique ne pouvait être qu'une combinaison de
l'oxygène avec un radical inconnu, et il considérait le spath fluor comme un
fluate de chaux.

 « La nature nous offre, dit-il, l'acide fluorique tout formé dans le spath phosphorique ou fluate de chaux, il y est combiné avec la terre calcaire, et forme un sel insoluble....... il ne reste plus aujourd'hui qu'à déterminer quelle est la nature du radical fluorique; mais comme il ne paraît pas qu'on soit encore parvenu à décomposer l'acide, on ne peut avoir aucun aperçu du radical »
extrait de Raoul Jagnaux, Histoire de la Chimie

Ces extraits montrent deux choses des plus intéressantes :

- la formation d'une terre blanche singulière qui s'incruste sur le verre : il s'agit de la silice gélatineuse. De nombreux textes, et d'ailleurs de nombreuses gravures en couleur, montrent qu'à une époque de la coction, le verre est de couleur blanche.
- le composé - entendez l'acide fluorique ou acide fluorhydrique - attaque le verre. Ce point a été noté par plusieurs alchimistes. La question qui se pose est évidemment de savoir si, au plan historique, les anciens alchimistes ont pu manipuler de la fluorine... Il semble que l'on puisse répondre par l'affirmative eu égard à ce que nous avons dit des vases murrhins.


b)- l'alumine
Il s'agit véritablement d'une rouille blanche, à l'instar de la rouille du fer à laquelle nous sommes plus habitués. C'est donc de l'oxyde d'alumine. Le corindon hyalin est de l'alumine pure aussi bien - les lecteurs le savent certainement - que certaines gemmes orientales comme le rubis et le saphir à cela près que ces dernières renferment des traces d'oxydes métalliques auxquelles elles doivent leur couleur qui est la raison du pouvoir de fascination qu'elles exercent sur l'esprit. Le corindon constitue donc un écrin vide : c'est proprement la coquille, la résine de l'or, la semence métallique des auteurs anciens. L'émeri n'est autre chose que du corindon opaque - faut-il rappeler que « bouché à l'émeri » et « fermé hermétiquement » sont deux expressions synonymes ? On trouve - à côté de l'alumine anhydre qui est donc le corindon, de l'alumine hydratée naturelle : le gibsite, le diaspore et l'hydrargilithe - le lecteur aura noté que quelque part dans les DM, Fulcanelli parle de l'oxyde rouge d'hydrargyre qui est le nom ancien de l'oxyde mercurique... il y a là une indication de même que dans le passage suivant (DM, I, p. 441) où il écrit que :

 "La matière a subi une première préparation, le vulgaire vif-argent s'est mué en hydrargyre philosophique... La route suivie est sciemment tenue secrète."

 Quoiqu'il en soit, les chimistes préparent l'alumine en précipitant une dissolution d'alun [dont je rappelle qu'il s'agit d'un sulfate double d'alumine et de potasse] par un excès de carbonate d'ammoniaque. Il se forme un dépôt gélatineux qui doit être lavé à l'eau bouillante puis desséché et calciné. Ainsi préparée, l'alumine est anhydre et sa composition est représentée par la formule Al2O3. L'alumine artificielle est amorphe mais lorsque cet oxyde se dépose d'une dissolution ammoniacale abandonnée à elle-même pendant longtemps dans un flacon fermé, il prend la forme de petits cristaux microscopiques. La solubilité de l'alumine dans l'ammoniaque est très faible et à l'opposé, elle est très grande dans les dissolutions de potasse et de soude ; c'est la raison pour laquelle on ne sert jamais de ces derniers agents pour séparer l'alumine de ses combinaisons. Voyons à présent comment peut se former le corindon dans la nature ; pour cela, nous ferons encore appel au cours de chimie de Gay-Lussac.
 
Formation naturelle du corindon

Cette substance doit être considérée comme un produit volcanique : le potassium peut, dans les éruptions des volcans, décomposer des chlorures d'aluminium dont on comprend facilement la formation par la présence de chlore et de l'alumine ; enfin l'aluminium étant formé, on comprend sa combustion dans l"oxygène : voilà pourquoi le corindon est une matière si dure et qui a éprouvé la fusion. Le corindon se trouve toujours dans les produits des volcans qui fument encore ou des volcans éteints.

adapté du Cours de chimie de Gay-Lussac (1828)

Il nous reste à présent à parler de la synthèse du carbonate d'ammoniaque par lequel on précipite l'alumine de l'alun. Il existe - au XIXe siècle - trois sources principales de carbonate d'ammoniaque :

- la distillation des matières animales ;
- les urines provenant des vidanges ;
- les eaux de condensation des usines à gaz.

La solution aqueuse de ce sel sert à précipiter la plupart des métaux et les terres alcalines (dont l'alumine). On préfère ce sel aux carbonates de soude et de potasse parce qu'on peut toujours se débarrasser des sels ammoniacaux par la calcination.
Quel est donc le rapport entre notre médiateur salin (le spath fluor) et l'alumine ? L'expérience suivante conduite par Frémy et Verneuil (1) répondra à cette question.
 

Formation artificielle du rubis à partir de spath fluor et d'alumine

Ces savants ont obtenu la reproduction du rubis par l'emploi de vapeurs fluorées. Pour l'obtenir, ils ont mis un peu de fluorure de calcium (spath fluor) dans un petit creuset de platine recouvert d'une lame de même métal percée de trous imperceptibles, et placé lui-même au fond d'un grand creuset de terre ; au-dessus du creuset de platine, ils ont disposé une couche épaisse d'alumine amorphe mêlée de traces d'acide chromique ou de bichromate de potasse (alun de chrome). Le creuset, bien luté, est chauffé au rouge blanc. Le fluorure de calcium donne lieu à la production de vapeurs fluorées grâce auxquelles une partie de l'alumine cristallise et les cristaux se forment au milieu d'une gangue blanche et poreuse dont il est facile de les séparer ; il suffit pour cela de jeter le produit dans un vase plein d'eau et d'agiter vivement, la gangue légère reste en suspension, les rubis plus lourds tombent au fond du vase. La température et la durée de la calcination exercent une grande influence sur la quantité et sur la grosseur des cristaux. En chauffant des creusets de plusieurs litres dans un four à gaz, en les maintenant pendant une semaine à la température de 1300°C, Frémy et Verneuil ont obtenu, à chaque opération, plus de 3 kg de rubis.

Cette expérience est fondamentale ; elle présente de grandes analogies avec ce que nous disent les textes de Fulcanelli. D'abord, la température maximale correspond à peu près à celle que l'on relève dans Myst., p.162 :

"Au quatrième degré de feu, en opérant par voie sèche, il devient nécessaire d'entretenir une température voisine de 1200°C, indispensable aussi dans la projection."

Ensuite, nous observons la combinaison d'un composé volatil (vapeurs fluorées) et d'un composé fixe (alumine amorphe) ; les cristaux d'alumine se forment au milieu de la masse évoquant fortement le « vase de nature » tant cité par les alchimistes et « l'Oeuf philosophal ». La façon dont le feu est conduit rappelle aussi des régimes de température (par exemple ceux décrits par Philalèthe).

Berthier nous en dit plus sur la façon de préparer l'alumine pour les essais :
 

Préparation de l'alumine

 
On parle de l'alun dans les ouvrages des Anciens et l'alun de Melos était particulièrement renommé chez les Grecs [Voyage du jeune Anacharsis] ; Bergman [De Conf. Alum. opusc., 1797] pense que l'alun des Anciens était une substance qui se trouvait naturellement et qui différait beaucoup du sel auquel nous donnons ce nom ; qu'en particulier les espèces d'aluns dont parle Dioscoride sont plutôt des stalactites qui pouvaient contenir de l'alun, mais seulement en petite quantité, et confondu avec d'autres sulfates. Du temps de Pline (1), le meilleur alun venait de Chypre ; en en choisissant l'espèce selon les couleurs auxquels on le destinait [n'oublions pas que les alchimistes disent toujours « qu'il faut blanchir le laiton » de façon allégorique et que certains procédés du blanchiment du lin en particulier nous seront fort utiles à étudier dans notre quête] ; mais on voit que celui qui était réservé pour les couleurs rembrunies était très impur et contenait beaucoup de sulfate de fer, puisque Pline le désigne par le mot nigrum et qu'il spécifie qu'il donnait une couleur noire avec la noix de galle (1, 2, 3, 4) ; ce qui ne peut s'appliquer à aucun alun factice. C'est dans l'orient que l'alun factice a commencé à être connu. L'une des plus anciennes fabriques a été celle de Roche, ville de Syrie qu'on appelle aujourd'hui Edesse. De là vient l'alun de Roche que l'on donnait autrefois aux masses cristallisées d'alun. Cet art fut porté dans le XVe siècle en Italie, et de là il s'est répandu en Allemagne et dans le reste de l'Europe. On trouve à la Solfatare près de Naples une mine alumineuse sous la forme d'une terre blanche. L'alun est formé dans cette mine par l'action qu'exerce sur les laves argileuses l'acide sulfureux qui est dégagé par la chaleur du Vésuve. Il n'est besoin que de le dissoudre et le faire cristalliser. La plus pure des mines d'alun est celle de Tolfa, près de Civita-Vecchia : elle est composée de 40 parties de soufre, de 50 parties de glaise [mélange d'argile et de terre silicée ; plus une petite quantité de carbonate de potasse et d'une trace de fer]. Les autres mines dont on a parlé dans le commentaire de l'Introïtus, VI de Philalèthe (1) sont des schistes plus ou moins pyriteux. Autrefois -c'est-à-dire à l'époque de Newton et de Philalèthe- les opérations par lesquelles on retirait l'alun de ces mines avaient pour objet l'alunation, l'extraction de l'alun et sa cristallisation. Ces mines, exposées à l'air et à la pluie, peuvent s'aluner, pour la plupart, sans être préparées. Celles qui contiennent trop de bitume ou trop de soufre ont besoin d'être torréfiées avant d'être exposées à l'action de l'air et de l'humidité, la torréfaction accélérant par ailleurs la formation de l'alun. L'alunation consiste dans la combinaison de l'oxygène qui, s'unissant au soufre, le change en acide sulfurique ; mais ordinairement, c'est du sulfate de fer qui se forme ; le fer s'oxydant par excès en restant exposé à l'air, est décomposé par l'alumine. Lorsque l'alun est formé, il faut faire la lixiviation [lessive] de la mine et ensuite faire évaporer la liqueur jusqu'à ce qu'elle soit en état de donner des cristaux. On les redissout dans une très petite quantité d'eau bouillante et l'on verse cette dissolution dans des tonneaux dont on délie ensuite les douves pour en extraire la masse d'alun qui s'y est formée. Le résidu des cristallisations mêlé avec  plus ou moins de la dissolution de la mine, est mis à évaporer jusqu'à ce qu'il soit en état de cristalliser, et l'on procède ainsi de suite, en ajoutant les résidus des cristallisations précédentes aux dissolutions nouvelles [peut-être avons-nous là le secret des sublimations répétées de Philalèthe]. C'est Chaptal (1788) qui montra que la potasse ou l'ammoniaque devaient nécessairement entrer dans la composition de l'alun. Vauquelin, de son côté [il a isolé le chrome en 1797] trouva qu'il devait contenir pour cristalliser, du sulfate de potasse ou d'ammoniaque ou tous les deux en même temps. A noter que l'alun ammoniacal semble altérer les couleurs.
L'alumine est moins fondante que la magnésie mais elle peut très bien la remplacer et elle est d'un usage plus commode. Pour la préparer, on prend une argile plastique bien blanche ou quand c'est possible, du kaolin séparé du sable qu'il peut contenir par lavage et décantation. On en fait une pâte épaisse avec de l'acide sulfurique concentré ; on introduit cette pâte dans un creuset de terre et l'on chauffe à une chaleur sombre et modérée jusqu'à dessication et tant qu'il se dégage des vapeurs d'acide sulfurique en abondance. On retire la matière du creuset, on la broie, on la fait bouillir avec de l'eau et l'on filtre : la liqueur tient en dissolution une grande quantité de sulfate d'alumine ; on l'évapore à siccité et en calcinant par petites portions le résidu à la chaleur blanche, tout l'acide sulfurique est chassé et il reste de l'alumine blanche et pulvérulente. Quand on se sert du kaolin, l'alumine peut contenir 1/100è de magnésie ; par contre, quand on emploie une argile plastique, il peut arriver que la proportion de magnésie soit plus grande et qu'il y ait en même temps un peu d'oxyde de fer. On évite la présence du fer en faisant digérer pendant quelque temps dans de l'acide chlorhydrique concentré avant de traiter l'argile par l'acide sulfurique.


 

3)- les travaux de H. Sainte Claire Deville et H. Caron

Brillante illustration d'un exemple de parthénogenèse hermétique, les travaux de Deville et Caron sont basés sur la réaction de vapeurs [d'esprit] et de gaz entre eux ou sur des solides. Ils illustrent au plus haut point la sublimation philosophique et permettent de rendre presque palpables ces agents de transport et ces moyens d'union qui sont si souvent évoqués par les alchimistes ; c'est d'une forme particulière du Mercure philosophique qu'il est question ici, intermédiaire entre la voie sèche et la voie humide. Nous présentons au lecteur le Mémoire paru aux Comptes rendus de l'Académie :

Chimie minérale. - Sur un nouveau mode de production à l'état cristallisé d'un certain nombre d'espèces chimiques et minéralogiques, par MM. H. Sainte-Claire Deville et H. Caron. Les recherches que nous avons l'honneur de présenter à l'Académie ont eu pour résultat la préparation d'un certain nombre d'oxydes métalliques, de spinelles et de silicates à l'état cristallisé. Les moyens que nous avons employés appartiennent aux procédés de la voie sèche et exigent la production de températures élevées. Les méthodes que nous allons décrire sont toutes susceptibles d'un certain degré de généralité qui n'est pas limitée par le nombre des applications que nous avons faites jusqu'ici ; nous les décrivons pour abréger en nous restreignant aux espèces chimiques et minéralogiques, que nous avons déterminées d'une manière complète, tant par leur analyse que par leurs propriétés chimiques et cristallographiques. Un des moyens les plus féconds que nous ayons rencontrés consiste dans la réaction mutuelle des fluorures métalliques volatils et des composés oxygénés fixes ou volatils. Comme il n'existe que bien peu de fluorures métalliques absolument fixes, cette réaction est presque toujours possible. Nous prendrons pour premier exemple le corindon.

1) - Le corindon blanc se prépare très facilement et en très-beaux cristaux en introduisant dans un creuset de charbon du fluorure d'aluminium, au-dessus duquel on assujettit une petite coupelle de charbon remplie d'acide borique. Le creuset de charbon, muni de son couvercle et convenablement protégé contre l'action de l'air, est chauffé au blanc pendant une heure environ. Les deux vapeurs de fluorure d'aluminium et d'acide borique, rencontrant dans l'espace libre qui existe entre eux, se décomposent mutuellement en donnant du corindon et du fluorure de bore. Les cristaux sont généralement des rhomboèdres basés avec les faces du prisme hexagonal régulier ; ils n'ont qu'un axe et sont négatifs, possédant ainsi, outre la composition que nous avons déterminée, toutes les propriétés optiques et cristallographiques, du corindon naturel, dont ils ont la dureté. On produit ainsi de grands cristaux de plus de 1 centimètre de long, très larges, mais manquant en général d'épaisseur.


FIGURE VIII
(corindon, Caroline du nord)

2) - Rubis. On l'obtient avec une facilité remarquable et de la même manière que le corindon ; seulement on ajoute au fluorure d'aluminium une petite quantité de fluorure de chrome, et l'on opère dans des creusets d'alumine en plaçant l'acide borique dans une coupelle de platine. La teinte rouge-violacée de ces rubis est exactement la même que la teinte des plus beaux rubis naturels ; elle est due au sesquioxyde de chrome.


FIGURE IX
(rubis, Norvège)

3) - Saphir. Le saphir bleu se produit dans les mêmes circonstances que le rubis. Il est
également coloré par l'oxyde de chrome, La seule différence entre eux consiste dans les proportions de la matière colorante, peut-être aussi dans l'état d'oxydation du chrome. Mais à cet égard l'analyse ne peut rien indiquer de précis, à cause de la quantité si petite de la matière colorante en tous les cas. Dans certaines préparations nous avons obtenu, placés l'un à côté de l'autre, des rubis rouges et des saphirs du plus beau bleu, dont la teinte est d'ailleurs identique à la teinte du saphir oriental dont la cause est inconnue.


FIGURE X
(saphir dans du basalte, Allemagne)

4) - Corindon vert. Quand la quantité d'oxyde de chrome est très considérable, les corindons qu'on obtient sont d'un très-beau vert comme l'ouvarowite, qui, d'après les analyses de M. Damour, contient 25 pour 100 d'oxyde de chrome. Ce corindon se rencontre toujours dans les parties d'appareil où l'on place le fluorure d'aluminium et le fluorure de chrome, où celui-ci se concentre par suite de sa moindre volatilité.


FIGURE XI
(ouvarovite, avec pyroxène et calcite)

5) - Fer oxydulé. Avec le sesquifluorure de fer et l'acide borique on obtient de longues aiguilles, composées d'un chapelet d'octaèdres réguliers terminées par un petit octaèdre d'une forme parfaite. Il est évident, d'après cela, qu'à une température élevée le sesquioxyde de fer se réduit partiellement : ce que nous avons constaté dans d'autres expériences qui sont relatées dans notre Mémoire.


FIGURE XII
(hématite)

6) - Zircone. La zircone s'obtient en petits cristaux groupés régulièrement et sous forme d'arborisations très-élégantes et semblables à du chlorhydrate d'ammoniaque. Produite par le même procédé que le corindon, la zircone acquiert une insolubilité absolue dans les acides, même l'acide sulfurique concentré. La potasse fondue n'exerce non plus aucune action sur elle : le bisulfate de potasse seul la dissout, en laissant le sulfate double insoluble caractéristique de la zircone.


FIGURE XIII
(cristaux de zircon)

Nous avons produit encore par cette méthode d'autres oxydes métalliques cristallisés au moyen de fluorures d'uranile, de titane et d'étain. Leur composition et leurs formes n'ont pas encore été déterminées.

7) - Cymophane ou chrysobéryl. On mélange à équivalents égaux les deux fluorures d'aluminium et de giucium, et on décompose leurs vapeurs par l'acide borique dans l'appareil déjà décrit. On obtient ainsi des cristaux entièrement semblables aux échantillons qui nous viennent d'Amérique, avec cette macle en coeur et ces stries convergentes qui sont caractéristiques dans cette espèce. Nous avons obtenu des cristaux de cymophane de plusieurs millimètres de longueur et d'une très-grande perfection de formes.


FIGURE XIV
(chrysobéryl, taillé et poli)

8) - Gahnite. Il faut pour obtenir ce spinelle opérer dans des vases de fer où l'on introduit le mélange de fluorure d'alumidium et de fluorure de zinc : l'acide borique est contenu dans une nacelle de platine. La gahnite se dépose sur les différentes parties de l'appareil, où on le trouve cristallisé en octaèdres réguliers très nets et très brillants. lIs sont fortement colorés, sans doute par le fer du creuset qui s'oxyde.


FIGURE XIV bis
(gahnite)

9) - Staurotide. On peut préparer des silicates en cristaux ordinairement très petits, mais bien formés et souvent déterminables au moyen de l'appareil que nous venons de décrire, en y mettant en contact la vapeur des fluorures volatils et la silice qu'on introduit dans la nacelle intérieure à la place de l'acide borique. C'est ainsi qu'on peut obtenir une matière  cristallisée ayant l'aspect et la composition de la staurotide, et qui en possède les qualités principales. C'est un silicate bibasique dont la formule est SiAl2.


FIGURE XV
(staurotide)

10) - Silicates divers. La même substance s'obtient avec une facilité extrême en chauffant à une température élevée de l'alumine dans un courant de fluorure de silicium gazeux. L'alumine amorphe se transforme alors en un lacis de cristaux qui représentent la sraurotide au moins par leur composition. Nous en avons obtenu récemment des cristaux assez gros pour que leurs angles puissent être mesurés ; nous nous réservons de compléter ainsi leur étude. Nous appliquons ces méthodes à la production d'autres silicates dont les bases donnent des fluorures volatils tels que la glucine et le zinc. La zircone, dans les mêmes circonstances, fournit de petits cristaux ayant l'aspect des zircons et cet éclat particulier qui les caractérise.

Il résulte des études que nous avons commencées dans cette direction et qui sont loin d'être terminées, que la décomposition du fluorure de silicium par les oxydes ne laisse dans les silicates qu'une faible proportion de silice, de sorte qu'on ne peut obtenir ainsi que des silicates très-basiques. Ainsi, en essayant de produire l'émeraude au moyen de la réaction du fluorure d'aluminium et du fluorure de glucium sur la silice, nous avons obtenu une matière cristallisée en lames hexagonales, très-dure, qui nous a fait espérer que nous avions reproduit l'émeraude elle-même. Mais l'analyse nous a démontré que cette substance contenait des proportions de silice insuffisantes pour permettre d'adopter une telle conclusion. On remarquera que le fluorure d'aluminium décompose la silice pour former du fluorure de silicium et de la staurotide ; tout aussi bien le fluorure de silicium au contact de l'alumine donne du fluorure d'aluminium et de la staurotide. C'est ce qui fait que toutes les pièces argileuses de nos appareils de fusion sont transformées souvent entièrement en une sorte de magma de cristaux composés presque exclusivement de staurotide, et qu'en présence d'une matière argileuse les composés fluorés volatils pourraient servir d'intermédiaire pour obtenir, pour ainsi dire, d'une manière indéfinie la cristallisation de matières tout à fait infusibles aux températures auxquelles agissent les vapeurs fluorées. En effet, il ne reste aucune trace de fluor dans les silicates minéralisés sous l'influence des fluorures. Nous avons l'espoir que les expériences que nous venons de rapporter ne seront pas sans utilité pour expliquer certains faits de la nature. Nous devons dire d'ailleurs que l'intervention du fluor dans la production des minéraux des filons a été admise par les géologues et principalement par M. Daubrée dans ses beaux Mémoires sur les filons métalliques. Nos expériences viennent à l'appui des spéculations de ce genre. 'Nous devons dire aussi que les naturalistes ont déjà attaqué le problème dont nous essayons de donner ici une solution partielle, et nous sommes très-heureux de rappeler ici les expériences d'Ébelmen et de M. Gaudin, quoique les méthodes que nous avons employées soient essentiellement différentes des leurs.
11) - Nous profitons de cette circonstance pour annoncer à l'Académie que nous avons obtenu le rutile ou acide titanique par la décomposition d'un titanate fusible, et en particulier du titanate de protoxyde d'étain, par la silice. Nous aurons l'honneur de présenter à l'Académie prochainement une Note sur ce sujet.

En faisant ces expériences nous avons obtenu souvent en dissolution dans de l'étain métallique une substance brillante, cristallisée en larges lames métalliques qui se feutrent très-facilement, et qui se séparent de l'étain au moyen de l'acide chlorhydrique qui les attaque très-peu. Cette matière curieuse est un alliage de fer et d'étain à équivalents égaux. Son aspect et ses propriétés chimiques lui donnent quelque intérêt.

Ces belles expériences illustrent à merveille deux concepts hermétiques fondamentaux, d'une part celui du « fixe et du volatil », pendant de la formule rituelle « solve et coagula » et d'autre part la réincrudation. Voyons d'abord le fixe et le volatil. C'est une constante de la littérature alchimique et elle est habituellement illustrée par la lutte d'animaux dissemblables.

On peut en trouver une autre représentation symbolique dans le panneau supérieur de la porte alchimique de la villa Palombara :


FIGURE XVI
(manteau supérieur de la porte alchimique)

Vrai prolégomène à l'art d'alchimie, le cercle extérieur porte l'inscription :
 


TRIA SUNT MIRABILIA DEVS ET HOMO MATER ET VIRGO TRINVS ET VNVS

LES TROIS SONT ADMIRABLES, DIEU ET L'HOMME, LA MERE ET LA VIERGE, TRIPLE ET UN.

Cette devise est à rapprocher de l'Ouroboros de la Chrysopée, attribuée à Cléopâtre, où le serpent encadre ces trois mots : « EN TO PAN », « Un le tout ». Nous avons déjà rencontré cette figure à la fin de la section des Gardes du corps sur la gravure de l'Aureum seculum, Hinricus Madathanus, 1625). Cette gravure, frontispice du Traité de Mynsicht [à qui par parenthèse on doit sans doute la découverte de l'Arcanum duplicatum], montre clairement que la matière doit fournir l'eau ignée et le feu aqueux. Ici, toutefois, pas de texte, rien qu'un motif lapidaire, taillé vraisemblablement dans du calcaire ou dans du marbre. A ce propos, citons ce passage de la Chimie des Anciens de Marcellin Berthelot qui complètera la description du frontispice :

Les manuscrits alchimiques renferment un certain nombre de figures d'appareils et autres objets, destinés à faire comprendre les descriptions du texte. Ces figures offrent un grand intérêt. Quelques-unes ont varié d'ailleurs dans la suite des temps ; sans doute parce que les expérimentateurs qui se servaient de ces traités en ont modifié les figures, suivant leurs pratiques actuelles. Le tout forme, avec les figures de fourneaux et appareils d'une époque plus récente, tels qu'ils sont reproduits dans la Bibliotheca Chemica de Manget, un ensemble très important pour l'histoire de la Chimie. Je me bornerai à étudier les plus vieux de ces appareils ; car ce serait sortir du sujet de la présente publication que d'en discuter la suite et la filiation jusqu'aux temps modernes ; il serait d'ailleurs nécessaire de rechercher les intermédiaires chez les Arabes et les auteurs latins du Moyen Âge. Les figures symboliques mériteraient à cet égard une attention particulière, par leur corrélation avec certains textes de Zosime, dans son traité sur la Vertu, etc. Je citerai, par exemple, de très beaux dessins coloriés, contenus dans le manuscrit latin 7147 de la Bibliothèque nationale de Paris, représentant les métaux et les divers corps, sous l'image d'hommes et de rois, renfermés au sein des fioles où se passent les opérations (fol. 80, 81 et suivants). Dans la Bibl. Chemica de Manget, on voit aussi des figures du même genre (t.1, p.938, pl. 2, 8, 1, 13, etc ; Genève, 1702). Il y a là une tradition mystique, qui remonte très haut et sans doute jusqu'au symbolisme des vieilles divinités planétaires. Mais ce côté du sujet est moins intéressant pour notre science chimique que la connaissance positive des appareils eux-mêmes. En ce qui touche ceux-ci, je ne veux pas sortir aujourd'hui de l'étude des alchimistes grecs. J'ai relevé tous les dessins qui se trouvent dans le manuscrit de Saint-Marc XIe siècle), dans le manuscrit 2325 de la Bibliothèque nationale (XIIIe siècle, et dans le manuscrit 2327 (XVe siècle), ainsi que dans les manuscrits 2249, 225O à 2252, 2275, 2329, enfin dans les deux manuscrits alchimiques grecs de Leide et dans le manuscrit grec principal du Vatican. J'ai fait exécuter des photogravures de ceux de Paris et de celui de Venise, afin d'éviter toute incertitude d'interprétation. Ce sont ces figures qui vont etre transcrites ici : on y renverra dans l'occasion, lors de l'impression des textes correspondants.

Figures du manuscrit de Saint-Marc

Je donnerai d'abord les figures les plus anciennes, celles du manuscrit de Saint Marc, savoir :
LaChrysopée de Cléopâtre, formée de plusieurs parties corrélatives les.unes des autres, les unes d'ordre pratique et les autres d'ordre mystique ou magiques : c'est la figure 11.

De la figure 11, nous avons extrait d'abord cette image, fort connue :
 

FIGURE XVII
(Chrysopée de Cléopâtre)

Voici le commentaire résumé qu'en donne M. Berthelot :

Au-dessous du titre se trouve un premier dessin, formé de trois cercles concentriques. Au centre des cercles, les signes de l'or, de l'argent (avec un petit appendice) et du mercure.
Dans l'anneau intérieur : [...] « le serpent est un, celui qui a le venin, après les deux emblèmes. » Dans l'anneau extérieur : [...] « Un est le tout et par lui le tout et vers lui le tout ; et si le tout ne contient pas le tout, le tout n'est rien. » A droite, le cercle extérieur se prolonge par une sorte de queue, qui montre que ce système est la figuration du serpent mystique. [...] Au-dessous des grands cercles sont des signes répondant à des opérations chimiques, exécutées dans certains appareils que je vais énumérer. Tel est le petit dessin central, représentant un appareil pour fixer les métaux. Il est posé sur un bain-marie, muni de deux pieds recourbés et placé lui-même au-dessus d'un fourneau. Cet appareil est pourvu d'un tube central qui le surmonte, tube destiné sans doute au départ des gaz ou des vapeurs. [...] Le petit dessin, situé à gauche du précédent, représente un appareil analogue, avec un ballon supérieur, destiné à recevoir les vapeurs dégagées par la pointe du tube. [...] Les deux petits cercles, situés à droite et munis de trois appendices rectilignes, semblent représenter des appareils avec leurs trépieds posés sur le feu ; [...] Le cercle inférieur, muni d'un point central, symbolise l'oeuf philosophique (?), ou le cinabre [...] Vers le bas à gauche, est figuré le serpent Ouroboros, avec l'axiome central: « EN TO PAN » le tout est un. [...] La figure de la Chrysopée de Cléopâtre existe, sous le même titre et avec ses diverses portions essentielles, dans les manuscrits copiés directement sur celui de Saint-Marc ; elle en caractérise la filiation.
Le dessin formé des trois cercles concentriques se retrouve, à peu de chose près, dans un dessin que nous présentons dans la section Prima materia ; il illustre un traité de Zozime sur l'Eau Divine.
 


4)- l'Eau Divine

Cette Eau Divine mérite des explications quant à sa nature et sa fonction. Il s'agit d'une substance appelée udwr qeion, ce qui veut dire eau de soufre ou eau divine. Cette substance, nous dit M. Berthelot dans sa Chimie des Anciens, a un rôle énorme chez les alchimistes, lesquels comme nous l'avons dit précédemment, jouent continuellement sur le double sens du mot. Notons au passage que l'interprétation qu'en donne C.G. Jung nous paraît sujette à caution mais c'est un sujet qui ménerait à un développement tel que nous ne pouvons l'aborder dans la section [cf. Aurora consurgens]. Quoi qu'il en soit, l'Eau Divine est désignée dans le lexique alchimique sous le nom de bile de serpent, dénomination attribuée à Pétésis, seul auteur cité dans le lexique du papyrus de Leide, lequel Pétésis figure aussi dans Dioscoride et doît être rapproché de Phiménas ou Pamménès, désigné à la fois dans le papyrus et dans le pseudo-Démocrite. L'eau de soufre apparaît pour la première fois dans le papyrus X [89] :

« Invention de l'eau de soufre. Une poignée de chaux, et autant de soufre en poudre fine ; placez-les dans un vase contenant du vinaigre fort, ou de l'urine d'enfant impubère [Berthelot assure qu'elle agissait comme source de phosphate alcalin et d'ammoniaque ; on la retrouve dans la bibliotheca Chemica de Manget, t. I, 1702 : Sal volatile et fixum, ut et spiritus urinae, sic parantur. Recipe urinae puerorum...] ; chauffez par en-dessous, jusqu'à ce que la liqueur surnageante paraisse comme du sang ; décantez celle-ci proprement pour la séparer du dépôt, et employez. »

On prépare ainsi un polysulfure de calcium susceptible d'attaquer l'or, mais aussi capable de teindre les métaux par voie humide. Cette liqueur préparée avec du soufre natif se trouve décrite dans divers passages des alchimistes, par exemple dans le petit résumé intitulé gnhsia grajh, écrit authentique. Berthelot ajoute que les descriptions de Zosime se rapportent à des liqueurs chargées d'acide sulfhydrique. Cela jette un nouveau jour sur l'utilisation que pouvaient avoir les anciens sur l'hydrogène sulfuré

[car dans la section sur le Mercure, nous avions révoqué en doute la possibilité qu'avaient les anciens alchimistes d'avoir eu accès à la voie humide par ce moyen].

Cette eau de soufre  donne des précipités ou produits colorés en noir, en jaune, en rouge, etc., avec les sels et oxydes métalliques ; il y a plus : les polysulfures alcalins exercent une action dissolvante sur la plupart des sulfures métalliques. H. De Sénarmont a ainsi pu réaliser des minéraux par la voie humide, à des températures plus ou moins élevées et sous pression. Nous avons évoqué ces expériences dans la section De la Nature de la Pierre. On se contentera ici de dire que H. De Sénarmont, pensant que les filons ont été formés par voie de dissolution, a cherché à reproduire par la voie humide des minéraux comme le fer oligiste. Voulant reproduire, autant que possible, les phénomènes des sources thermales, presque toutes accompagnées de dégagement d'acide carbonique, il a constamment introduit un excès de ce gaz dans les liqueurs en expérience. sous de fortes pressions, le gaz devient un dissolvant énergique. Des dissolutions de gaz sulfhydrique, d ebicarbonates et de sulfures alcalins, isolées ou employées dans des proportions variables, ont aussi été employés. L'Eau divine de Zosime est donc un polysulfure de calcium.

- préparation des sulfures de calcium : le monosulfure de calcium est presque incolore ; il luit dans l'obscurité et on le nommait jadis le phosphore de Canton. On peut préparer ce corps en chauffant au rouge un mélange de sulfate de chaux [gypse] et de charbon, ou des fragments de sulfate de chaux dans la brasque d'un creuset en recouvrant ces fragments de poussière de charbon. On l'obtient également en faisant passer un courant de gaz sulfhydrique [hydrogène sulfuré] sur de la chaux chauffée au rouge dans un tube de porcelaine. Le bisulfure de calcium s'obtient en mélangeant de l'hydrate de chaux et de soufre, en parties égales, et d'eau que l'on fait bouillir ; on filtre bouillant et par le refroidissement, les cristaux qui se forment acquièrent souvent une grande longueur. Il sert à la préparation du bisulfure d'hydrogène qui joue un grand rôle dans la voie humide [cf. section sur la pierre]. Enfin, le polysulfure [ou quintisulfure de calcium] est très soluble dans l'eau et les dissolutions sont fortement colorées en rouge. Quand on évapore la dissolution dans le vide, on obtient une masse amorphe d'un beau jaune. On peut le préparer en traitant le monosulfure par l'eau et le soufre en excès et en faisant bouillir ; il est quelquefois employé pour le blanchiment en place de lessives alcalines.

- propriété hermétique du sulfure de calcium : Le sulfure de calcium peut être doué d'une belle phosphorescence : pour le préparer, on chauffe dans un four à moufle, au rouge sombre, pendant une heure, un mélange exact de 100 g de carbonate de calcium, précipité pur, bien exempt de carbonate et de chlorure calcaire, avec 30 g de soufre en canon pulvérisé. Le mélange est placé dans un creuset couvert. Après refroidissement, le sulfure de calcium blanc, pulvérulent, est imprégné de 1/10 000 de son poids de bismuth. Le sulfure de calcium ainsi préparé est pulvérulent et doué d'une belle phosphorescence violette par la seule addition d'une trace de bismuth.

Cette propriété curieuse met en évidence deux rapports hermétiques avec notre sujet :

a)- d'abord, pour la référence au bismuth. Nous avons évoqué le bismuth dans la section des Gardes du corps ainsi que nous le rappelons supra, à propos de l'Aureum seculum, (Hinricus Madathanus, 1625), où nous écrivons qu'il est fort peu probable que la lettre B dissimule le bismuth puisque ce corps, décrit par le pseudo-B. Valentin, était désigné sous le terme de wismuth (bismuth). B. Valentin en parlait comme d'un métal particulier, ayant quelque analogie avec l'antimoine. Signalé par B. Valentin au XVe siècle, le bismuth fut distingué comme un métal particulier par Agricola en 1558 et appelé bismutum ou Cinereum plumbum. Quant à l''étymologie du mot bismuth, elle n'est pas connue. Parmi plusieurs hypothèses proposées, on retient une origine germanique, bismuth dérivant de « wis mat » pour weisse Masse [masse blanche] dans le langage des mineurs. Dans son Cours de chimie, N. Lémery appelle le bismuth l'étain de glace. Il en parle comme d'une matière métallique, blanche, polie, sulfureuse, ressemblant à l'étain, mais dure, aigre, cassante, disposée en facettes ou écailles luisantes, éclatantes comme de petites glaces. Les Anciens prétendent que c'est une marcassite naturelle, ou un étain imparfait qu'on trouve dans les mines d'étain.

b)- ensuite, pour la lumière violette qui se distingue dans la nuit et qui revêt un intérêt alchimique conséquent. Ainsi, Fulcanelli écrit-il, à propos de l'aspect de la pierre philosophale :

" Dans l'obscurité, elle brille alors d'une lueur douce, rouge et phosphorescente, dont l'éclat reste plus faible que celui d'une veilleuse ordinaire. La Médecine universelle est devenue la Lumière inextinguible, le produit éclairant de ces lampes perpétuelles, que certains auteurs ont signalées comme ayant été trouvées dans quelques sépultures antiques. Ainsi radiante et liquide, la pierre philosophale n'est guère susceptible, à notre avis, d'être poussée plus loin ; vouloir amplifier sa vertu ignée nous semblerait dangereux ;le moins que l'on pourrait craindre serait de la volatiliser et de perdre le bénéfice d'un labeur considérable. " [DM, I, p. 265]

M.A. Verneuil, à qui on doit la préparation du rubis artificiel par le chalumeau à oxygène et hydrogène, a écrit un commentaire sur les Causes déterminantes de la phosphorescence du sulfure de calcium :

Les recherches que je poursuis depuis longtemps et dont j'ai déjà présenté le résumé à l'Académie (Comptes rendus, t. CIII, p. 600) ont pour but de déterminer les causes qui activent la phosphorescence du sulfure de calcium. Je rappelle que, pour préparer le sulfure de calcium présentant une phosphorescence violette, il suffit de calciner un mélange formé de 100 parties de chaux de coquille d'Hypopus vulgaris, 30 de soufre et 0,02 de sous-nitrate de bismuth. Ayant reconnu que la chaux pure, traitée dans les mêmes conditions, ne produisait qu'une matière très faiblement phosphorescente, j'ai pensé que l'analyse de cette coquille permettrait de retrouver les corps qui lui communiquent à un si haut degré la propriété phosphorescente. L'analyse de la coquille d'Hypopus indique qu'elle renferme

Chaux................. 54,95
Silice ................... 0,02
Acide carbonique 43,26
Magnésie............... 0,01
Carbonate de soude 0,99
Acide phosphorique traces
Chlorure de sodium 0,06
Matières organiques et pertes, 0,67
Matières insolubles 0,04

Pour mettre en évidence le carbonate de soude et le sel marin, il suffit de traiter par l'eau bouillante la coquille pulvérisée : le liquide évaporé laisse cristalliser le mélange des deux sels, et l'expérience synthétique suivante démontre que la vive phosphorescence du sulfure de calcium obtenu avec la chaux de coquille est due principalement à ces deux matières. 100 parties de carbonate de chaux pur, imbibées d'une solution contenant 1 partie de carbonate de soude et 0,06 de chlorure de sodium, ont été calcinées au rouge vif. La chaux obtenue, ayant sensiblement la même composition que celle de la coquille, a été mélangée avec 3o pour 100 de soufre et 0,02 pour 100 de sous-nitrate de bismuth en solution alcoolique, puis calcinée. Le produit possède une belle phosphorescence bleue, inférieure cependant, comme éclat, à celle obtenue avec la chaux d'Hypopus. Mais, en doublant les quantités de carbonate de soude et de sel marin, on obtient un produit semblable à celui que donne la chaux de coquille dans les mêmes conditions ; l'excès de fondant qu'on doit employer tient à la difficulté de reproduire un mélange aussi intime que celui de la nature. Il est ainsi démontré qu'on peut obtenir un très beau phosphore en ajoutant au carbonate de chaux pur les corps étrangers que l'analyse révèle dans la coquille. Après avoir déterminé les conditions de production d'un sulfure de calcium très phosphorescent, j'ai dû rechercher l'influence que chacun des corps ajoutés pouvait exercer sur le développement de ce phénomène; les expériences suivantes répondent à la question que je viens de poser.

1)-  J'ai reconnu d'abord que le sulfure de calcium aussi pur que possible, préparé en traitant au rouge vif le carbonate de chaux par l'hydrogène sulfuré, puis par l'hydrogène à la même température, pour détruire le polysulfure formé, est dépourvu de phosphorescence notable lorsqu'on l'observe une seconde après l'insolation. Cependant ce sulfure, grillé pendant quelques secondes sur une lame de platine au rouge, brûle avec incandescence et possède alors une très faible phosphorescence blanche. J'attribue ce phénomène à la production du sulfate de chaux formé pendant le grillage. Ce qui semble le démontrer, c'est qu'il suffit de chauffer au rouge vif dans un courant d'azote du sulfure de calcium, additionné de 10 pour 100 de plâtre pur, pour lui communiquer une phosphorescence semblable à la précédente. On obtient un produit identique lorsqu'on traite au creuset la chaux pure par 30 pour 100 de soufre au rouge vif.
2)- Étudiant alors l'influence du carbonate de soude, j'ai reconnu que le carbonate de chaux additionné de 1 pour 100 de ce fondant, puis chauffé dans un courant d'hydrogène sulfuré, donne un sulfure possédant une phosphorescence blanc verdàtre faible ; la phosphorescence augmente et devient très nettement verte par le grillage. Même résultat lorsqu'on traite ce carbonate de chaux au creuset par 30 pour 100 de soufre.
3)- Quant à l'influence du bismuth, je l'ai constatée en ajoutant 0,02 pour 100 de sous-nitrate de bismuth au carbonate de chaux. Ce mélange, calciné dans un courant d'acide sulfhydrique, ne possède qu'une faible phosphorescence blanche, due au sulfure de bismuth ; la lumière émise augmente nettement après le grillage, à cause du sulfate de chaux formé, mais elle demeure blanche. Du carbonate de chaux, traité au creuset par 30 pour 100 de soufre avec 0,02 de sel de bismuth, donne le même résultat.
Si l'on ajoute maintenant une petite quantité de carbonate de soude à l'un ou l'autre des produits ainsi obtenus, puis qu'on porte le mélange au rouge, la phosphorescence bleue se développe ; elle est très vive.
4)- Il me restait à étudier l'influence du sel marin. Le carbonate de chaux, additionné de 1 pour 100 de carbonate de soude, de 0,06 de sel marin et de 0,02 de sel de bismuth, donne, après calcination dans un courant d'hydrogène sulfuré, une matière plus phosphorescente que celle exempte de chlorure de sodium. La vivacité de la lumière émise augmente par le grillage; le résultat est encore dans ce cas le même que celui obtenu dans le creuset.

De l'ensemble de ces faits, il résulte que le sulfure de calcium violet, préparé avec la coquille, doit sa vive phosphorescence à la fois au sel de bismuth, au carbonate de soude, au sel marin et au sulfate de chaux formé pendant la réaction, et comme, en forçant les quantités de carbonate de soude et de sel marin, on n'augmente pas notablement l'éclat du produit, on doit reconnaître que la coquille contient ces fondants dans les proportions voulues pour donner à peu près le maximum d'éclat. Les traces de silice et de produits non dosés jouent probablement un rôle analogue, mais leur action est négligeable, si on la compare à celle des corps que je viens de citer. S'il m'était permis, dans un travail encore bien incomplet, de donner mon opinion sur la cause générale du phénomène si remarquable de la phosphorescence du sulfure de calcium, je dirais que tous les corps précédemment cités agissent comme de simples fondants, et que toute matière capable de vitrifier la surface du sulfure de calcium sans la colorer rend ce produit très phosphorescent.

Ce sulfure de calcium possède des qualités hermétiques indéniables : son mode de préparation, déjà, nous indique plusieurs des substances qui peuvent entrer dans la préparation du feu secret ; est-il besoin de les citer ? Soit ! Nous relèverons d'abord  le natron et le gypse ; nous observerons ensuite que l'attention est portée sur l'utilisation des fondants, lesquels, capables de vitriifier la surface du sulfure de calcium, peuvent provoquer le phénomène de fluorescence. Douterait-on qu'il s'agit là d'un procédé hermétique véritable, voici un autre extrait de M. Berthelot qui va lever tout équivoque :
IX. - PHOSPHORESCENCE DES PIERRES PRÉCIEUSES

SUR UN PROCÉDÉ ANTIQUE POUR RENDRE LES PIERRES PRÉCIEUSES ET LES VITRIFICATIONS PHOSPHORESCENTES

La Collection des alchimistes grecs renferme un petit Traité exposant les procédés pour colorer les pierres précieuses artificielles, les émeraudes, les escarboucles, les hyacinthes, d'après le livre tiré du Sanctuaire du temple. Ce Traité contient une série de recettes purement techniques, analogues celle du papyrus X de Leide, et dont quelques-unes remontent probablement à une haute antiquité. On y trouve cités plusieurs auteurs alchimistes égyptiens, tels que Marie, Agathodémon, le pseudo-Moise, Ostanès, Démocrite, ces trois derniers également nommés dans Pline. Les citations de notre Démocrite, en particulier, s'en réfèrent à son Traité sur l'art de colorer les verres, lequel ressemble singulièrement à ceux dont parlent Sénèque et Diogène Laërce : ce qui ferait remonter l'alchimiste qui a pris le nom de Démocrite vers les origines de l'ère chrétienne.
Il m'a paru intéressant d'extraire de nos alchimistes certains procédés de teinture superficielle ou vernis, destinés à rendre les pierres précieuses, et les objets de verre phosphorescents dans l'obscurité : sujet devenu fort intéressant de notre temps pour
les parures des femmes et divers autres usages, mais dont on ne trouve, à ma connaissance, aucune trace ni dans Pline, ni dans les auteurs déjà publiés. On sait que ces auteurs traitent longuement des pierres précieuses, auxquelles les anciens attribuaient des propriétés mystérieuses et magiques. Mais l'éclat de l'escarboucle, si célèbre au Moyen Âge, et celui des autres pierres lumineuses, citées autrefois, étaient dus simplement à la réflexion, à la réfraction et à la dispersion de la lumière ; tandis qu'aucun fait ne permet d'attribuer avec certitude aux pierres décrites par les anciens la propriété d'émettre de la lumière dans l'obscurité, ainsi que M. E. Becquerel l'a établi. C'est ce qui donnera, je crois, quelque intérêt au fragment que je vais reproduire.
Quelles espèces produisent la coloration des pierres précieuses et par quel traitement ? Nous savons que l'agent commun dans les oeuvres de cet art est la comaris (talc) et nous allons dire quelles espèces sont susceptibles de colorer les pierres ; comment, unies à la comaris, elles colorent les verres et augmentent la teinte des pierres naturelles ; quels sont les vases et les moyens du traitement. En ce qui touche la fabrication des émeraudes, suivant l'opinion d'Ostanès, ce compilateur universel des anciens, les espèces employées sont la rouille de cuivre, les biles de toutes sortes d'animaux, et matières similaires. Pour les hyacinthes (améthystes), on emploie la plante de ce même nom (jacinthe) et la racine d'isatis, mise en décoction avec elle. Pour l'escarboucle, c'est l'orcanète et le sangdragon. Pour l'escarboucle qui brille la nuit et est appelée couleur de pourpre marine, ce sont les biles d'animaux marins, de poissons ou de cétacés, à cause de leur propriété de briller la nuit, et surtout de leur couleur plus ou moins glauque. C'est ce que manifestent leurs entrailles, leurs écailles et leurs os phosphorescents. En effet, Marie s'exprime ainsi :

« Si tu veux teindre en vert, mélange la rouille de cuivre avec la bile de tortue : pour faire plus beau, c'est avec la bile de tortue d'Inde. Mets-y les objets, et la teinture sera de première qualité. Si tu n'as pas a de la bile de tortue, emploie du poumon marin (Méduse) bleu, et tu feras une teinture plus belle. Lorsqu'elle est complètement développée, les objets émettent une lueur.»

Ainsi Octanès, pour les émeraudes, a pris les biles des animaux et la rouille de cuivre, mais sans y ajouter la couleur marine ; pour l'hyacinthe, il a pris la plante du même nom, le noir indien et la plante d'isatis ; pour le rubis, l'orcanète et le sangdragon. Marie à pris, de son côté, la rouille de cuivre et la bile des animaux marins. Quant à la pierre qui brille la nuit, c'est celle que les savants, en matière de pierres, appellent hyacinthe. C'est pourquoi il continue en ces termes:

« Lorsque  la teinture est complètement développée, les objets teints projettent une lueur pareille aux rayons du soleil. »

Ostanés a parlé d'abord de la teinture de la pierre en rouge couleur de feu, qui ne brille pas la nuit. Mais, dans ce passage, l'opérateur expose que la pierre la plus précieuse qu'il convienne de préparer et de teindre est celle qui émet des rayons lumineux la nuit : de telle sorte que ceux qui le possèdent puissent lire et écrire, et faire n'importe quoi comme en plein jour. En effet, chaque escarboucle (teinte) peut être vue séparément de nuit, avec sa grosseur propre et sa pureté, que la pierre soit naturelle ou artificielle. On peut se diriger à l'aide de la lumière ainsi émise, en vertu de la propriété de ces pierres de briller la nuit. Car le mot employé ici ne s'applique pas seulement à la pierre qui brille la jour, mais à celle qui brille la nuit. Les biles des animaux, perdant leur partie aqueuse, sont desséchées à l'ombre. Dans cet état, on les incorpore à la rouille de notre cuivre, ainsi qu'à la comaris ; on fait cuire le tout ensemble selon les règles de l'art. Colorées par l'eau divine, elles prennent une teinte stable. Cette eau étant écartée, les pierres sont chauffées et, encore chaudes, trempées dans la teinture, suivant les préceptes des Hébreux. Si, toutefois, la couleur tirée des biles ne donne pas à la pierre un vert suffisamment intense, on met celle-ci dans notre rouille, en ajoutant de la rouille de plomb commun, un peu de couperose et toutes les matières susceptibles de servir aux pierres que l'on veut surteindre, ou qui contiennent des figures : cela se fait surtout pour les émeraudes.
Il faut savoir que les biles des animaux marins ajoutent la phosphorescence à la coloration propre de chaque pierre, lorsqu'on Ies introduit en proportion convenable dans les matières tinctoriales propres à chaque couleur, ou avec certaines autres espèces. D'après les noms d'Ostanès, de Marie, de Démocrite, les textes précédents se rattachent aux plus vieilles traditions de l'Égypte hellénisée ; si même ils ne remontent aux pratiques beaucoup plus anciennes des prêtres égyptiens et du culte de leurs divinités. La mise en oeuvre de couleurs superficielles pour rehausser l'éclat des pierres précieuses est encore usitée de nos jours ; on sait à quelles fraudes elle a donné lieu dans le commerce des diamants jaunes ; mais j'ignore si l'on s'en sert aujourd'hui pour communiquer à ces pierres la phosphorescence. Quoi qu'il en soit, j'ai donné les textes, et ils ne laissent aucun doute sur l'emploi antique des pierres précieuses rendues phosphorescentes dans l'obscurité, par l'usage des teintures superficielles, provenant de matières dont nous connaissons les propriétés analogues. Cette phosphorescence, due à l'application de matières organiques oxydables, ne devait pas être durable ; mais elle pouvait se prolonger pendant plusieurs heures, peut-être plusieurs jours, et elle pouvait être rétablie ensuite par de nouvelles applications des mêmes agents. C'est un chapitre curieux à ajouter à ce que nous savons des connaissances pratiques des anciens.

L'Eau Divine était désignée au XVIIe et XVIIIe siècle par l'expression foie de soufre terreux. A. Baumé, dans son Traité de Chymie expérimentale, nous en dit plus sur la préparation de ce composé :
On met dans une terrine de grès une livre de chaux vive et quatre onces de fleurs de soufre : on verse peu à peu une suffisante quantité d'eau pour éteindre la chaux, et pour former une bouillie un peu claire. On remue le mélange avec une spatule de fer, à mesure que la chaux s'éteint. Lorsqu'il est suffisamment refroidi, on le filtre au travers d'un papier gris : il coule une liqueur jaune qui a une odeur d'oeuf couvi. On la garde dans une bouteille qui bouche bien : c'est ce que l'on nomme foie de soufre terreux, pour le distinguer du foie de soufre qu'on fait avec de l'alkali fixe...Le foie de soufre terreux se détruit avec la plus grande facilité, même dans des vaisseaux parfaitement clos : le phlogistique du soufre se décompose, le feu de cette substance se dissipe au travers du verre ; il reste dans les bouteilles une liqueur sans couleur, qui n'a presque plus de saveur, et sous laquelle il se forme un précipité qui contient de la sélénite [sulfate de chaux = gypse] et du tartre vitriolé.
On aperçoit ici le point de liaison entre le foie de soufre terreux [polysulfure de calcium] et le foie de soufre : si l'on fond ensemble, au rouge naissant, parties égales de carbonate de potasse [alkali fixe] et de soufre, l'acide carbonique se dégage et l'on obtient une masse brune, cassante, qu'on nommait anciennement foie de soufre. Ce produit consiste en un mélange de ¼ de sulfate de potasse [tartre vitriolé] et de ¾ de pentasulfure de potasse. Nous avons vu que le tartre vitriolé comme le foie de soufre terreux avait la propriété de dissoudre les oxydes métalliques ; il est donc appelé à jouer un rôle dans le grand oeuvre alchimique au moment de la phase de putréfaction. Cette Eau Divine, pour peu qu'on considère l'alchimie dans une perspective à connotation religieuse et psychologique, peut conduire à des aboutissants dont C.G. Jung a bien su saisir toute la pertinence. Pour Jung, en effet :
Les auteurs qu'il [l'alchimiste] étudie le nourissent de symboles dont il croit comprendre le sens à sa façon, alors qu'en réalité ils effleurent et stimulent son inconscient... L'unité des quatre, l'or philosophique, le lapis angularis (pierre angulaire), l'aqua divina (eau divine), c'était, dans l'Église, la croix aux quatre bras sur laquelle l'unigenitus, le fils unique, s'était sacrifié une fois dans l'histoire et en même temps pour toute l'éternité. Plutôt que de suivre l'Église, les alchimistes préféraient la recherche de la connaissance à la vérité que l'on trouve par la foi, bien qu'ils se prissent incontestablement, hommes du Moyen Âge, pour de bons chrétiens. A ce point de vue, Paracelse est un exemple type. En réalité, il leur est arrivé ce qui arrive à l'homme moderne qui préfère, ou est par nécessité obligé de préférer, l'expérience individuelle originale à la croyance dans les vues traditionnelles. Le dogme n'est ni une invention arbitraire, ni un miracle unique, quand bien même on le décrit souvent comme miraculeux dans le but évident de le détacher de son contexte naturel. Les idées centrales du christianisme s'enracinent dans la philosophie gnostique qui, conformément aux lois psychologiques, ne pouvait tout simplement pas ne pas se développer au moment où les religions classiques se révélèrent périmées. Elle se fondait sur la perception des symboles du processus inconscient d'individuation, qui se déclenche toujours lorsque les représentations collectives suprêmes présidant à la vie humaine tombent en désuétude.
C.G. Jung n'enviage point qu'une alchimie opératique ait existé ; pourtant, des esprits éclairés comme Isaac Newton, Eugène Chevreul ou Marcellin Berthelot n'ont pas mis en doute un instant que les alchimistes aient oeuvré au fourneau et Isaac Newton fut alchimiste lui-même [son auteur de prédilection était, paraît-il, Philalèthe]. Dans un autre passage de Psychologie et alchimie, Jung dit encore que :

"... l'alchimiste insiste sur le fait que la teinture ou eau divine est loin de n'avoir qu'une action curative et ennoblissante, mais que la préparation peut aussi agir comme un poison mortel qui pénètre les corps de la même façon que l'esprit (pneuma) pénètre sa pierre."

Ce poison mortel, ce venin, n'est autre que le dissolvant ou Mercure philosophique qui agit comme fondant pour les oxydes métalliques ; effectivement, l'esprit [Mercure] pénètre la pierre à sa façon et résoud les Corps en leur premier état [l'humide radical métallique] avant de leur faire acquérir [c'est la réincrudation] une couronne plus noble, plus belle que la précédente ; c'est de cette union hermétique que naît la Pierre.
 


FIGURE XVIII
(Mercurius pénétrant, Speculum veritatis, XVIIe siècle)

La condition nécessaire à cette union est la préparation du double Mercure. La figure ci-dessus montre la pénétration du Mercure [Mercurius pénétrant l'homme double igné] et la fixation du Mercure par le soufre [réaction de l'alkali fixe]. Le nid situé dans les hauteurs de l'arbre et l'oiseau montrent assez que le combat du fixe et du volatil passe par les sublimations philosophiques que Philalèthe a voilé de façon géniale par ses Aigles volantes. Dans le parallèle Lapis-Christus, Jung :

"... mais l'udwr qeion [eau divine - aqua permanens des Latins : une note du traducteur vient à propos nous signaler qu'il y a jeu de mot, l'expression signalant aussi : eau dérivée du soufre], qui détermine la résurrection des morts, ce dont la symbolique chrétienne de l'eau (aqua = spiritus veritatis - l'eau = l'esprit de la vérité - baptême, eucharistie) représente un parallèle évident."

Lisez ce que nous écrivons dans la section du Mercure et vous verrez que cette « résurrection » ne traduit que la résurgence des oxydes, réincrudés et alliés en un nouveau corps, enchassé dans les résidus mercuriels : c'est le sceau vitreux d'Hermès dont bien peu d'Adeptes ont parlé pour l'évidente raison... qu'ils ne l'ont point vus, n'ayant pas réussi à finir la Grande coction. Dans un autre passage, Jung aborde la symbolique de la licorne dont nous parlons dans la section sur l'Introïtus de Philalèthe ainsi que dans la section Fontenay :

Pline (298, Lib. VIII, chap. 21) décrit la nature monstrueuse de la licorne : un corps de cheval, des pattes d'éléphant, et une queue de sanglier. On trouve dans Ctesias (environ 400 av. J.-C.) une description fantastique qui pourrait bien avoir particulièrement intéressé les alchimistes : « D'après ce que j'ai entendu dire, en Inde, les ânes sauvages ne sont pas plus petits que les chevaux. Tout leur corps est blanc, leur tête est semblable à la pourpre, leurs yeux sont bleu foncé. Sur le front, ils ont une corne de près d'une coudée et demie de long : la partie inférieure de la corne est blanche, la partie supérieure pourpre, le milieu, par contre, est absolument noir. Il parait que les Indiens boivent dans ces cornes multicolores, non pas tous les Indiens, mais seulement ceux du plus haut rang ; dans ce but, les cornes sont entourées de bandes d'or, à intervalles réguliers, tout comme on pare de bracelets le bras splendide d'une statue. On dit que celui qui boit dans cette corne est immunisé contre les maux inguérissables, car il ne sera pas saisi de spasmes, ni ne sera tué par le poison, et on dit aussi que, s'il a bu auparavant quelque chose de malsain, il vomit et guérit » (1 5 3, p. 363). De même, Elien, 97, IV, 52 ; III, 41, et XVI, 20. Dans le dernier passage Elien dit que l'animal est nommé « Kartazonon » en Inde : « La force de sa corne est invincible. Il affectionne les pâturages isolés, et vagabonde tout seul... Il recherche la solitude. » Philostrate dans sa Vita Apollonii (382, livre III, chap. 2) rapporte que si l'on boit dans la corne d'une licorne, on devient, pour toute la journée, insensible au mal, on ne ressent plus les douleurs d'une blessure, de telle sorte qu'on peut marcher dans le feu et que le poison le plus violent ne nous fait aucun mal.
Nous retrouvons là des allégories qui se rapportent au 3ème oeuvre ; la licorne, rappelons-le, voile le principe Soufre qui doit, par un phénomène d'accrétion, se lier au soufre blanc qui symbolise une matrice alumino-silicatée. S'il en était besoin, les couleurs évoquées par Pline nous confirmeraient l'origine hermétique de cette légende ; la couleur purpurine symbolise en effet la chaux métallique, l'ioV des Grecs, le vert-de-gris tout autant que le venin du serpent que Jung évoque :

 "Ceux-ci [les Naassènes] disent que le serpent est la substance humide, ainsi que Thalès de Milet le disait aussi, et qu'aucune des créatures immortelles ou mortelles animées  ou inanimées n'existerait sans lui."

A cette occasion, nous signalerons une erreur possible d'interprétation de Jung  à propos du serpent :

"Hippolyte [Elenchos, Leipzig, 1916], parlant de la doctrine des Naassènes, dit que le serpent (naas) demeure en toute chose et en toute créature. C'est d'après lui qu'elles furent toutes nommés temple [naouV apo tou naaV : jeu de mot intraduisible sur naaV = le serpent, et naoV = le temple..."

Or, si naoV signifie bien le temple, il nous semble que naaV, qui renvoie à nauV, désigne plutôt le navire ou le vaisseau ce qui est en totale conformité avec la cabale hermétique : n'oublions pas que Zosime écrit :

"Construis, mon ami, un temple monolithe, semblable à la céruse, à l'albâtre, un temple qui n'ait ni commencement ni fin, dans l'intérieur duquel se trouve une source de l'eau la plus pure, brillante comme le soleil. C'est l'épée à la main qu'il faut chercher à y pénétrer, car l'entrée est étroite. Elle est gardée par un dragon qu'on doit tuer et écorcher. En réunissant ses chairs et ses os, il faut en faire un piédestal sur lequel tu monteras pour arriver dans le temple où tu trouveras ce que tu cherches. Car le prêtre, qui est l'homme d'airain que tu vois assis près de la source, change de nature et se transforme en homme d'argent, qui lui-même, si tu le désires, peut se transformer en homme d'or..."

Décidément, ce texte, qui date vraisemblablement du IIIe siècle, nous apparaît moderne, n'ayant rien à envier à ceux de Fulcanelli auxquels il fait écho à 17 siècles d'écart ! Car le temple désigne aussi le vaisseau hermétique et Fulcanelli a bien compris ce message en nous signalant fort à propos la fontaîne du vert-bois et son bateau qui transporte la Pierre dans un filet


FIGURE XIX
(fontaîne du vert-bois et son vaisseau hermétique)

Et se ne sera pas enfreindre les règles de la cabale hermétique que de rapprocher nauV de naw [déborder de petit lait, ruisseler] qui nous permet de déboucher sur la rosée de mai. Fulcanelli  :

"Mais quelle est cette fontaine occulte ? De quelle nature est ce puissant dissolvant capable de pénétrer tous les métaux... La mythologie l'appelle Libéthra et nous raconte que c'était une fontaine de Magnésie, laquelle avait, dans son voisinage, une autre source nommée la Roche. Toutes deux sortaient d'une grosse roche dont la figure imitait le sein d'une femme ; de sorte que l'eau semblait couler de deux mamelles comme du lait... cette magnésie est dite Lait de vierge..."

Nous avons déjà donné cet extrait au début de notre quête mais l'énigme s'avérait ardue et notre explication, nous l'avouons volontiers, n'était guère convaincante. Ici, pourtant, le sens s'est éclairci comme si le nettoyage des écuries d'Augias avait servi à donner plus d'éclat ; ces deux sources sont les cours de l'Alphée et du Pénée et le nom commun de la Magnésie nous est à présent familier grâce à l'exotérisme affiché par le nom même de la source. Selon Jung :

"Cette définition du serpent concorde avec celle du Mercurius alchimique qui est également une eau l' « eau divine » [udwr qeion], l'eau perpétuelle [aqua permanens], l'humide, l'humidum radicale [l'humidité radicale] et l'esprit de vie [spiritus vitae] qui n'habite pas seulement les êtres vivants mais, en tant qu'âme du monde [anima mundi] est aussi immanent en toutes choses... Le serpent est aussi, comme la corne de la licorne, un alexipharmaque et, de plus, le principe qui amène toutes choses à la maturité et à la perfection. Nous connaissons déjà la licorne comme symbole du Mercurius..."

Nous retrouvons l'Eau Divine de Zosime en ce saisissant raccourci de l'oeuvre. Quant à l'humidité radicale, ce n'est autre que l'humide radical métallique du Cosmopolite et de Fulcanelli et cette expression trouve son explication simple et immédiate : cette « humidité » est la forme sous laquelle se trouvent dissous les métaux ; c'est bien sûr une « eau ignée » mais qui, à la différence de l'eau vulgaire, ne se résoud pas - ou que peu - en vapeurs : l'adjectif « radical » est donc exact en ce que les métaux, sous l'empire du feu, ne peuvent être portés plus loins [du moins avec les techniques que nous supposons avoir été celles des anciens alchimistes ; le lecteur n'a qu'à voir supra ce que nous pensons de la fusion froide]. On se permettra de n'être pas d'accord avec l'interprétation de la licorne, envisagée comme principe Mercure par Jung : la licorne a toujours été considérée comme l'hiéroglyphe du principe Soufre ainsi qu'en témoigne cette admirable gravure du De Lapide Philosophorum de Lambsprinck.


FIGURE XX
(3èmefigure, Lambsprinck, Museum Hermeticum, 1677)

Enfin, la dernière référence à Jung concernant l'eau divine nous vaut une relation inattendue avec le scarabée :

"Le scarabée est rarement mentionné dans la littérature alchimique, mais, parmi les textes anciens, on peut le trouver dans le consilium coniugii : « Aucune eau ne donne l'élixir hormis celle qui vient des scarabées de notre eau. » L'aqua nostra (notre eau) n'est rien d'autre que l'aqua divina (eau divine), c'est-à-dire le Mercurius."

Le scarabée est surtout connu comme symbole égyptien : c'est le symbole cyclique du soleil, signe de la résurrection. Il est souvent associé au dieu Khépri, le Soleil Levant et à ce titre, est congénère de Lucifer, l'étoile du Levant [Vénus]. Du scarabée doit être aussi rapproché le bousier qui roule sa boule : il s'agit, là, de l'image de l'Oeuf du monde d'où naît la vie, la manifestation organisée. Il paraît que, dans un texte assez obscur du Livre de Chilam Balam, qui relate des traditions religieuse Maya, le scarabée apparaît comme la boue de la terre, appelé malgré tout à devenir divinité :

"Alors se présentèrent les dieux scarabées, les malhonnêtes, ceux qui ont mis en nous le péché, ceux qui étaient la boue de la terre...Attention, parlez et vous serez les dieux de cette terre."

Voilà un texte bien singulier ; pourtant il ne résiste pas à une analyse bâtie d'après la plus simple cabale hermétique : la boue de la terre figure l'argile [autrement appelée terre de Chio, terre de Samos] et on la voit, littéralement foulée aux pieds dans l'emblème XLII de l'Atalanta fugiens. La divinité se rapporte au soufre ; n'oublions pas que la pierre du Levant, c'est aussi la dolomie [calcaire saccharoïde, cf. De la nature de la pierre] ; rapprochons la pierre du Levant de la pierre de Jésus [le gypse] et nous ne serons plus éloignés de l'Eau divine de Zosime [que l'on obtient en soumettant du sulfate de chaux, gypse, au contact de charbons ardents]. En grec, le scarabée, kanqaroV, s'il désigne l'escarbot est aussi, on l'a dit ailleurs, le signe sous la langue du boeuf Apis qui achève de nous conforter dans la relation que nous faisons entre ce coléoptère et Vénus [en astrologie, la planète qui par tradition domine le Taureau]. il est également important de savoir que kanqaroV est en proche assonance phonétique de kanqariV qui désigne divers insectes qui nuisent au blé ou à la vigne : nous les avons déjà rencontré sous d'autres aspects quand on a évoqué dans la section des Principes la nielle du blé et la cochenille du chêne kermès. Il s'agit là d'un haut point de science. Les auteurs modernes se sont montrés prolixes sur l'Eau Divine même si elle n'est pas toujours désignée comme telle : ils la nomment eau céleste ou eau bénite, parfois eau benoîte. On devine la relation évidente avec la rosée de mai et l'eau céleste ou « de vertu céleste » pour employer la même expression que l'Adepte qui s'était présenté chez Van Helmont pour y accomplir une transmutation. Ainsi en parle E. Canseliet dans ses Deux logis alchimiques :

"Le miracle, obtenu par le fils de Joas, est le même que celui dont l'alchimiste bénéficie, grâce à son « office » nocturne, et qui lui procure l'eau céleste indispensable à la poursuite heureuse de ses durs efforts. Egalement appelée l'eau benoîte par les bons auteurs, elle trouve sa réplique dans l'eau bénite des églises, que l'ésotérisme... offre parfois... en d'énormes coquilles..."

L'eau benoîte désigne donc l'Eau Divine de Zosime qui est ce principe dissolvant des métaux, le vrai loup gris de la tradition hermétique, l'unique stibium de Tollius qui luit dans l'obscurité comme on l'a vu supra. Enfin, la coquille est l'objet qui voile à peine l'un des composants du feu secret, le même, précisons-le, que celui qui existe dans la nature et qui préside au métamorphisme de contact qui donne naissance aux dolomies, aux pegmatites à tourmalines ou aux péridotites grenatifères. C'est en effet du Mercure naturel que procèdent la genèse des grenats incorporés au sein des péridots : on observe souvent des couronnes de transformation en amphibole plus du spinelle ou anneaux chéliphitiques. La figure suivante montre une péridotite grenatifère où l'on distingue bien la gangue amphibolique qui lui a servi, pour ainsi dire, d'écrin : c'est un exemple de résine d'or, la véritable Toyson d'or de Trismosin.
 


FIGURE XXI
(péridotite grenatifère : la Toison de Gédéon)

Nous avons eu l'occasion dans la section sur la Nature de la Pierre, d'envisager le péridot et un minéral qui se nomme serpentine. La conjonction des deux produit des serpentines colloïdes avec inclusions d'opales qui sont des produits d'altération du péridot. Le mélange de veines calcaires avec la serpentine commune constitue le marbre vert antique . Le fer chromé, qui pénètre souvent la serpentine, lui donne quelquefois l'apparence d' une peau de serpent.

Retournons au manteau supérieur de la porte alchimique. L'inscription du cercle extérieur est bien sûr à rapprocher d'un exergue explicatif à un cartouche que l'on trouve dans le Jardinet hermétique [Stolcius, Francfort, 1627] :
 
                                                                                               

                                                        SAPIENTIA MUNDI CIRCA TRIA VERSATUR ANIMAM, CORPUS ET SPIRITUM

LA SAGESSE DU MONDE SE TROUVE AUTOUR DES TROIS L'ÂME, LE CORPS ET L'ESPRIT

Nous refermons ainsi l'examen du manteau supérieur, en citant les trois principes fondamentaux de l'alchimie qui se rapportent à des substances tout à fait caractérisées, qui permettent, selon notre hypothèse, de pouvoir relire l'alchimie avec un regard rationnel et, nous l'espérons, pas seulement sec.
 


5)- la porte alchimique de la villa Palombara

Nous avons terminé l'examen du manteau de la porte alchimique de la villa Palombara et nous sommes en mesure d'aborder les inscriptions gravées sur les montants de la porte.
 


FIGURE XXII
(la porte alchimique : inscriptions des montants et symboles)


Nous commencerons cet examen par l'analyse de l'inscription du trumeau supérieur :

a)-le dragon
 


I. HORTI MAGICI INGRESSUM HESPERIUS CUSTODIT DRACO ET SINE ALCIDE COLCHICAS DELICIAS NON GUSTASSET IASON

I. LE DRAGON GARDE L'ENTRÉE DU JARDIN MAGIQUE d'HESPERUS ET SANS ALCIDE JASON N'EÛT PAS GOUTÉ LES DÉLICES DE COLCHIDE

Ce texte rappelle celui de Zosime : le combat d'un dragon qu'il faut tuer et écorcher, c'est-à-dire dont il faut séparer l'écorce du noyau ; sentence de Basile Valentin : « Brûle tes livres et blanchit le laiton ».  La phrase traduite avec le mot livre [liber] dont l'autre acception, écorce, convient beaucoup plus : « rompez ou rejetez l'écorce » ; c'est du reste ce que préconise de faire Philalèthe :

"Laisse la coquille et prends le noyau, purge-le à trois reprises par le feu et le sel, ce qui se fera aisément si Saturne a regardé sa propre beauté dans le Miroir de Mars."

Il s'agit d'une phase de l'oeuvre où il faut rejeter les fèces et garder la partie vitale ; mais nous savons que les alchimistes, à l'instar des fugues de Bach, marchent à reculon et rétrogradent : en inversant la proposition, nous trouvons par conséquent qu'il faut conserver les fèces et rejeter le noyau. Ces fèces nous sont à présent bien connues : il s'agit du Caput obtenu à partir du traitement de l'huile de tartre par de l'esprit de vitriol mais il faut bien se garder de considérer cela comme absolu : il existe de très nombreux procédés de préparation de l'Arcanum duplicatum dont nous parlons ailleurs ; signalons que les envieux l'appellent sel de Seignette ou encore foie de soufre. C'est une séparation qu'il faut effectuer ici et il s'agit, au vrai, de la première putréfaction. L'inscription en hébreu que nous apercevons sur le linteau de la porte pourait nous préciser, si le besoin s'en faisait sentir, le sens exact de l'interprétation de la phrase I. E. Canseliet, dans ses Deux logis alchimiques, nous précise que cette phrase en hébreu « RUACH ELOHIM » signifie  « l'Esprit de Dieu ». Voici l'appareillage qui permet de séparer l'Esprit de Dieu.


FIGURE XXIII
(la séparation initiale)

On joue ici doublement sur les mots Esprit et Dieu. L'esprit, au sens chimique du terme, est un gaz et Dieu, par cabale, est synonyme de soufre. il faut donc séparer un gaz d'une certaine substance renfermant du soufre ; cette substance ne peut être qu'un sulfate, un sulfure ou un mélange [foie de soufre]. Nous donnons un extrait de la section sur le tartre vitriolé qui permettra d'éclaircir l'énigme :

Voici comment N. Lémery décrit le procédé de fabrication de l'eau-forte :

" Prenez et mêlez exactement deux livres de salpêtre de houssage et six livres d'argile séchée ; mettez ce mélange dans une grande cornue de grès ou de verre lutée, que vous placerez dans un fourneau à réverbère clos ; adaptez-y un grand ballon ou récipient, et donnez dessous un très petit feu pendant quatre à cinq heures, afin de faire sortir tout le phlegme qui distillera goutte à goutte : lorsque vous verrez qu'il ne distillera plus rien, jetez comme inutile ce qui se trouvera dans le récipient, et l'ayant réadapté, il faut luter les jointures et augmenter le feu peu à peu jusqu'au second degré ; il sortira des esprits qui rempliront le ballon de nuages blancs : entretenez alors le feu jusqu'à ce qu'il n'en sorte plus, l'opération sera faite en quatorze heures. Les vaisseaux étant refroidis, délutez les jointures ; renversez votre esprit de nitre dans une bouteille de grès, laquelle vous boucherez avec de la cire. "

D'un côté, nous avons Dieu : c'est le composé inutile, le Caput mortuum de l'Aqua sicca. Toute une partie de l'interprétation de l'alchimie de C.G. Jung repose sur cette confusion [nous voulons parler du parallèle Lapis-Christus, in Psychologie et Alchimie, pp. 441-543], soigneusement entretenue par les alchimistes, entre Dieu [qeioV] et le soufre [qeion]. Nous avons vu par ailleurs que les alchimistes qualifient souvent de « sel admirable » leur précieux composé ; rien d'étonnant puisque admirable se dit en grec également qeioV [5ème acception du terme dans Bailly]. Il existe même un mot, homonyme vrai et synonyme spirituel : qeiow [purifier par le soufre ; consacrer aux dieux]. De l'autre côté, l'Esprit : il s'agit de l'aqua sicca qui se dégage dans le ballon. Il n'est d'aucune utilité dans l'oeuvre.

b)-Saturne [cf. aussi Introïtus, VI)


II. QUANDO IN TUA DOMO NIGRI CORVI PARTURIENT ALBAS COLUMBAS TUNC VOCABERIS SAPIENS

QUAND, DANS TA MAISON, LES NOIRS CORBEAUX AURONT ENFANTÉ LES BLANCHES COLOMBES, ALORS TU SERAS NOMMÉ LE SAGE

Symbole de Saturne-Cronos. La légende nous précise qu'il s'agit de la phase de l'oeuvre qui se rapporte à la putréfaction. Mais laquelle ? On sait que la couleur noire se distingue à deux niveaux de l'oeuvre alchimique : au début lors de la séparation initiale puis lors du 3ème oeuvre, au moment de l'infusion dans le Mercure des Soufres blanc et rouge. Il y a en fait deux Saturne qu'il faut distinguer : le Saturne romain et le Cronos grec. Très vite assimilé au dieu grec Cronos, pour des raisons qui demeurent obscures, Saturne a perdu rapidement ses attributs et son caractère italique : il s'agissait du Dieu des Semailles et des Grains, parfois même de la Vigne et il est représenté avec la faucille du moissonneur et la serpette du vigneron. Il nous apparaît donc sous des traits diamétralement opposés à ceux du Cronos grec et symbolise plutôt la 2ème partie du 3ème oeuvre, où apparaît la Pierre. Le Cronos grec est le plus jeune des fils d'Ouranos et de Gaïa : c'est un Titan. Nous avons dit ailleurs [section des Gardes du corps, § Prudence] que, pour s'assurer la toute puissance, il n'hésita pas à mutiler son père et à s'unir à sa soeur Rhéa. Les chimistes reconnaissent le plomb en Saturne et E. Canseliet nous assure que le Mercure peut être découvert dans le « plomb des Sages ». Artéfius, de son côté, nous dit que « l'antimoine est des parties de Saturne » ; nous avons cité E. Chevreul [section sur la critique d'Artefius] qui traduit le texte par « Plumbum enim de parte Saturni ». C.G. Jung, lui, considère que Saturne est le Mercurius senex, qu'il cuit dans le bain jusqu'à ce que l'esprit, la colombe blanche, s'élève de lui ainsi que l'exprime la figure suivante. Pour les


FIGURE XXIV
(Splendor Solis, Trismosin, planche XI, 1582)

philosophes hermétiques, Saturne symbolise assurément la couleur noire, celle de la matière dissoute et putréfiée, ou encore le cuivre commun [il peut s'agir aussi de la couperose, sulfate de cuivre], le premier des métaux, ou enfin le vitriol azoqué de Raymond Lulle. Quoi qu'il en soit, le symbolisme de Saturne va toujours de pair avec l'idée d'une séparation. En astrologie, Saturne domine les signes zodiacaux du Capricorne et du Verseau. Le Capricorne exprime la patience, la prudence qui s'en rapproche, Vertus que nous avons examinées dans une section spéciale [cf. Gobineau sur les médaillons des Vices et des Vertus du portail central de Notre-Dame ; cf. encore le Tarot alchimique ; cf. enfin Gardes du corps, § Prudence]. On peut retrouver Saturne-Cronos sur la planche 7 du Mutus Liber où il est représenté ardent et dévorant sa progéniture. Nous rapprocherions volontiers cette image de celle de Méduse, tenant en son sein le cheval Pégase. Du coup, nous trouvons l'exacte image de la séparation initiale et nous pouvons la rapprocher d'une simple expérience de chimie. Pour cela, nous allons reprendre la Chymie expérimentale et raisonnée d'Antoine Baumé :

Sur les Pierres et Pierres gypseuses, connues sous le nom de Pierres à plâtre
Les substances que nous examinons présentement sont des sels vitrioliques à base de terres calcaires, formées par la Nature, absolument semblables aux sélénites... Le gypse de Montmartre, près de Paris, est d'une transparence jaunâtre ; il est cristallisé en lames minces appliquées les unes sur les autres, et que l'on peut lever par feuillets avec la lame d'un couteau. Les masses de gypse sont composées de deux triangles allongés, séparés en deux par une ligne de suture, formant un triangle allongé dont le côté opposé à la base est en angle rentrant d'environ 45 à 50°. On trouve dans les Pyrénées du gypse semblable à celui de Montmartre, mais qui est très pur et absolument sans couleur.


FIGURE XXV
(macles en « fer de lance » de gypse, Sicile)

Les pierres avec lesquelles on fait le plâtre à Montmartre, n'ont aucune figure déterminée... mais elles sont plus pesantes : on les voit parsemées de petits points brillants qui sont des portions de petits cristaux de gypse, parmi lesquels on en distingue d'entiers qui sont très réguliers...Le gypse, l'albâtre et la pierre à plâtre exposés au feu pour les faire rougir seulement, perdent l'eau de leur cristallisation, en faisant un peiti bruit ou pétillement que l'on nomme décrépitation. Le gypse décrépite plus que les autres pierres de même espèce. Toutes ces pierres deviennent d'un très beau blanc opaque. Le gypse se divise pendant cette opération en feuillets extrêmement minces... Le gypse, pendant la calcination, perd fort peu de son acide [vitriolique], et la terre calcaire se réduit en chaux qui, à cause de son union avec l'acide vitriolique, a des effets différents de la chaux vive... Ces pierres... exhalent une légère odeur de foie de soufre, et elles absorbent une très grande quantité d'eau.

De tout cela, que conclure ? Saturne se rattache au dissolvant qui permet d'assurer la dissolution du corps ; la difficulté de lui trouver une correspondance physique [en terme de chimie] vient du fait que Saturne-Cronos symbolise davantage l'idée d'une « action », en l'occurence celle d'une dissolution radicale des corps. Néanmoins, nous pensons aussi qu'il se rattache - précisément par ce concept de séparation - au travail lors du 1er oeuvre. Au vrai, Saturne projette son ombre sur le Grand oeuvre en entier et l'étudiant fera bien de méditer ces paroles, extraites des Douze Clefs de philosophie attribuées à B. Valentin:

"C'est pourquoi, si tu veux travailler par nos corps, prends le loup gris très avide qui, par l'examen de son nom, est assujetti au belliqueux Mars, mais, par sa race de naissance est le fils du vieux Saturne..."

Philalèthe, Introïtus :

"Laisse la coquille et prends le noyau, purge-le à trois reprises par le feu et le sel, ce qui se fera aisément si Saturne a regardé sa propre beauté dans le Miroir de Mars."

Nous ajouterons que le symbole de Saturne, tel qu'on le voit sur la porte alchimique, est assez singulier et on a l'impression qu'il est constitué de deux parties ; la 1ère, verticale, ressemble à une faux [nous avons examiné son symbolisme dans la section du rébus de saint-Grégoire-sur-Vièvre]. La 2èmepartie, verticale, nous est familière sans qu'on sache exactement pourquoi. On peut retrouver cette graphie étrange dans un ouvrage collectif remarquable : l'Alchimie : Histoire, Technologie, Pratique [Pierre Belfond, 1972] p. 185 dont nous extrayons le tableau suivant qui nous éclairera :


FIGURE XXVI

Deux symboles montrent d'étroits rapports avec celui de la porte de la villa Palombara : sal et calx. Que l'on croise le symbole de la chaux à droite avec celui du sel, à gauche, et l'on trouvera une image voisine de celle qui surplombe le 2ème commentaire. Il reste maintenant à expliquer le rapport entre les notes tironiennes et les symboles alchimiques. Il s'agit d'une sorte de sténographie, inventée par Marcus Tullius Tiro [Tiron], affranchi de Cicéron, et qui fut très employée jusqu'au XIe siècle. Comme on le voit, la note tironienne de calx est semblable au symbole astrologique de Jupiter et celui du sel, à Saturne. Nous réserveons notre jugement sur ce point de science et laisserons au lecteur le soin d'examiner la possibilité que les alchimistes, comme Fulcanelli le pensait, aient voilé la signification hermétique des symboles astraux et zodiacaux.

c)-Jupiter


III. DIAMETER SPHERAE THAV CIRCVLI CRVX ORBIS NON ORBIS PROSVNT

LE DIAMÈTRE DE LA SPHÈRE, LE THAU DE LA CIRCONFÉRENCE, LA CROIX DU CERCLE, NON LE CERCLE, SONT UTILES

Voila un rébus spirituel qui fait grand honneur au maître qui l'a conçut ; en une phrase, nous passons de la troisième à la seconde, puis à la première dimension ; en même temps sont évoqués trois symboles qui, pour être compris parfaitement, nécessitent que l'on revienne sur un chapitre du Mystère des cathédrales de Fulcanelli, intitulé la Croix cyclique d'Hendaye, quelque peu négligé, semble-t-il, par les critiques modernes. Ce chapitre est analysé dans la section sur les Gardes du corps, à laquelle nous renvoyons le lecteur. Nous ajouterons ici que le diamètre donne accès au rayon, que le thau renvoie à la grande inconnue X du problème en même temps qu'au symbolisme de la galette des rois [cf. Myst., p. 190] et qu'enfin, la croix, par sa relation évidente au Christ, permet de nommer l'arcane voilé par le Bélier, comme nous l'expliquons dans la même section. Le Thau ne renvoie pas au tau grec (t) mais bien à la dernière lettre de l'alphabet hébreu, quand on le compare au taw des alphabets sémitiques occidentaux [phénicien archaïque, écriture paléo-hébraïque et alphabet italique : Ombrien]. Quant au signe inscrit dans le travertin ou le marbre de la porte alchimique [cf. E. Canseliet, Deux Logis alchimiques], il montre une barre verticale et une flèche ansée. D'après Fulcanelli, toute barre verticale symboliserait le Soufre ; quant à la flèche, elle fait évoquer celle du Sagittaire dont tout étudiant en science d'Hermès sait le rapport qui le lie à Jupiter. Cette flèche, quoi qu'il en soit, est congénère de l'épée du chevalier qui doit tuer et écorcher le dragon de Colchide. Elle évoque la barre horizontale du graphisme précédent dont on a vu qu'il symbolisait sans doute du gypse. Il s'agirait donc d'une opération à faire à partir du gypse, mais laquelle ? Les anciens alchimistes sont restés muets sur ces opérations...Seul peut-être Saulat des Marets, dans son Mutus Liber, semble nous avoir donné quelques pistes avec sa planche XIV
 


FIGURE XXVII
(Mutus Liber, planche 14)

On voit très nettement que la gravure est composée de 4 parties ; la dernière partie, en bas, montre le couple alchimique : l'homme et le femme pointent du doigt des objets situés au-dessus d'eux : des tamis. Quelle est donc l'opération qui nécessite des tamis [ou des filtres] et se rapporte au gypse ? Et quand cela serait, à quoi peut donc bien nous servir le gypse ? A ces questions, Lavoisier va nous répondre. Tout le monde sait qu'Antoine Laurent De Lavoisier [1743-1794] est le père de la chimie moderne : il a introduit l'usage systématique de la balance [que nous apercevons sur la figure XXVII] et il a, notamment, élucidé le mécanisme de l'oxydation des métaux au contact de l'air. Parmi ses nombreux travaux, se trouvent deux Mémoires sur le gypse, qu'il a adressé à l'Académie des Sciences, en 1763, en tant que Savant étranger [il est devenu membre de l'Académie des sciences en 1768].

 Extrait de deux Mémoires sur le gypse, lus à l'Académie des Sciences, l'un le 27 février 1765, l'autre le 19 mars 1766

Le gypse que j'ai employé dans mes expériences est la pierre spéculaire, le gypse cristallisé de Montmartre [Lapis specularis Plinii agricolae]... La pierre spéculaire, grossièrement pilée dans un mortier, conserve encore une forme régulière...si l'on pousse plus loin l'opération, on parvient à n'avoir plus qu'une poussière très blanche.. .La pierre spéculaire, ainsi réduite en poudre et passée au tamis de soie, mise ensuite dans un chaudron de fer, sur le feu, acquiert, par un degré de chaleur assez doux, plusieurs propriétés des liquides ; elle se met de niveau comme eux; comme eux, elle offre très-peu de résistance aux corps qu'on y plonge; quelquefois même on voit à sa surface un mouvement semblable à celui de l'eau qui bouillonne. Ce mouvement n'est point occasionné, comme on pourrait le penser d'abord, par des particules d'air dilaté qui s'en échappent. La cause de ce phénomène sera développée dans la suite de ce mémoire.
Pendant toute cette opération, on voit s'élever de la matière une vapeur, une fumée légère; mais peu à peu, à mesure que la chaleur augmente, on la voit diminuer, puis cesser enfin tout à fait ; en même temps le fond du chaudron commence obscurément à rougir; cette fluidité apparente diminue; la matière ne cherche plus de niveau comme auparavant, elle
devient plus lourde, plus difficile à remuer. A ces signes, qui ne sont pas difficiles à saisir, retirez le chaudron du feu; il a acquis précisément le degré de calcination nécessaire pour être employé à la sculpture et dans les bâtiments. Si les petits cristaux qu'on a mis à calciner étaient réguliers, ils ont conservé, la plupart, leur forme et leur figure ; ils ont seulement perdu toute leur transparence ; ils sont aussi beaucoup plus friables ; de sorte que, pour peu qu'on les frotte avec les doigts, ils se réduisent en une poussière très-fine, irrégulière et un peu rude au toucher. Que de nouvelles propriétés la pierre spéculaire vient d'acquérir en un instant ! Une heure d'un degré de feu peu supérieur à l'eau bouillante semble avoir changé sa nature ; ce corps qui n'avait qu'une faible analogie avec l'eau, maintenant mêlé avec elle, s'en saisit avec avidité, s'y unit et forme une masse dont la dureté surpasse celle de la plupart de nos pierres. Quelle est donc la cause d'un. changement si subit? Le feu a-t-il formé quelque nouveau sel ? S'est-il opéré quelque décomposition, quelque combinaison nouvelle ? Rien de tout de cela n'est arrivé. Le plâtre est tel qu'il était auparavant ; il a seulement perdu son eau de cristallisation : si on la lui rend, il la reprend avec avidité, il recristallise avec elle. Cette explication n'est pas seulement une conjecture, elle sera démontrée dans la suite de ce travail. Mais, avant que d'entrer dans le détail des expériences qui me serviront de preuves, je vais passer tout de suite à l'analyse du gypse ; l'intelligence de ce que j'ai à dire en deviendra plus facile. Je me hâte donc d'entrer en matière. Si le gypse est susceptible de perdre et de reprendre son eau de cristallisation, le gypse est donc un sel ? C'est ce que je vais démontrer.
J'entends, avec tous les chimistes, par un sel, une substance capable d'une union avec l'eau, qui a la propriété de s'y dissoudre, qui, privée de cette même eau par l'évaporation, se remontre de nouveau sous une forme saline presque toujours régulière, et propre à chaque sel. La pierre spéculaire, et, en général, le gypse, a toutes ces propriétés : calciné ou non calciné, il se dissout en totalité dans l'eau. Cette même eau, lentement évaporée, donne des cristaux réguliers. Pour savoir précisément combien il fallait de parties d'eau pour en dissoudre une de gypse, j'ai mis sur un filtre de toile bien lavée, six onces de pierre spéculaire exactement pilée, et passée au tamis ; j'y ai fait passer, 12 pintes à 12 pintes, de l'eau de rivière, qui était alors très-pure ; j'avais même soin de la repasser plusieurs fois afin qu'elle fût chargée de sel autant qu'il était possible. Cette eau, pesée avec l'aréomètre de Homberg, se trouvait à peu près augmentée de 1/550 de son poids. A chaque fois que j'en repassais de nouvelle, je voyais la matière sensiblement diminuer ; enfin, à la 920 pinte, tout était dissous; il ne restait absolument rien sur le filtre. Si l'on divise les 6 onces de pierre spéculaire que j'ai employées par le nombre de pintes qu'il a fallu pour les dissoudre, on trouvera que chaque pinte d'eau s'est chargée de 31 grains de matière saline, ou, ce qui est la même chose, qu'il faut environ 500 parties d'eau pour en dissoudre une de pierre spéculaire ; cette expérience, plusieurs fois répétée, m'a toujours donné, à très peu de chose près, le même résultat. J'ai eu le même succès avec le gypse calciné, c'est-à-dire avec le plâtre ; l'eau s'est chargée d'une pareille quantité de sel.
Je suis parvenu aussi à dissoudre la totalité, avec cette différence, cependant, que j'ai été obligé d'employer une plus grande quantité d'eau pour dissoudre le plàtre que je n'en avais employé pour le gypse ; non pas, comme je l'ai dit, qu'elle se chargeât d'une plus grande quantité de sel, mais parce qu'à poids égal le plâtre contient plus de matière saline que le gypse, puisqu'il a l'eau de cristallisation de moins. Après avoir ainsi dissous le plàtre dans l'eau et l'en avoir chargé autant qu'il était possible, j'en ai mis 26 pintes à évaporer au bain de sable dans un grand vase de verre; j'ai entretenu, par le moyen d'un feu de lampe bien ménagé, la chaleur à 30° du thermomètre de M. de Réaumur, c'est-à-dire à peu près telle qu'on l'éprouve dans les jours les plus chauds de l'été ; au bout de quelques jours, il s'est formé, à la surface de la liqueur, une pellicule très-légère qui a augmenté peu à peu jusqu'à la fin de l'opération ; cependant elle était encore si mince que je ne saurais mieux en donner une idée qu'en la comparant à une feuille de pain à chanter (sic). Cette pellicule séchée était lisse dans sa partie supérieure ; celle, au contraire, qui regardait le fond du vase, était hérissée de petits cristaux extrêmement fins, qui, à la lumière, paraissaient autant de petites pointes de diamants. Le fond et les faces du vase étaient tapissés d'une pellicule toute semblable, appliquée contre les parois du verre, et qu'on pouvait facilement en séparer; cette pellicule était pareillement hérissée de petits cristaux du côté qui regardait l'intérieur du vase. Malgré la lenteur de l'évaporation, malgré la quantité d'eau que j'avais employée, ces cristaux étaient encore si petits, que ce n'était qu'à l'aide du microscope qu'on pouvait en, distinguer la figure; c'étaient de petits parallélipipèdes réguliers, la plupart allongés, mêlés de quelques triangles isocèles tronqués, précisément comme je l'avais observé dans la pierre spéculaire grossièrement pilée. Toute la pellicule, examinée avec attention, était composée de ces cristaux. D'après ces expériences, il était bien démontré que le gypse était un sel ; bien plus, avant et après la calcination, même poussée à la dernière violence du feu, il ne faisait aucune effervescence, ni avec les acides, ni avec les alcalis; je m'en étais souvent assuré par des expériences : c'était donc un sel neutre ; son analyse se réduisait donc, pour ainsi dire, à l'opération la plus ordinaire et, communément, la plus simple de toute la chimie.
Tout sel est composé de deux parties, d'un acide et d'une base. Pour m'assurer de la nature de l'acide que je présumais, comme il était naturel de le faire, être celui du vitriol, j'ai mis dans un creuset de la pierre spéculaire calcinée avec de la poudre de charbon. Sitôt que les matières ont commencé à rougir, le couvercle du creuset s'est trouvé entouré d'une petite flamme bleue ; cette même flamme, lorsqu'on le découvrait, occupait toute la surface de la matière, et l'on sentait une odeur légère d'acide sulfureux volatil. Lorsque la matière, ainsi calcinée, a été refroidie, j'y ai versé. un acide ; aussitôt il s'est dégagé une odeur d'oeufs pourris, qu'il était facile de reconnaître pour celle du foie de soufre. J'ai refait le même mélange de plâtre et de charbon, en y joignant de l'alcali fixe : il en est résulté un véritable foie de soufre. Ces deux expériences suffisent pour démontrer que l'acide du gypse est le même que celui des pyrites martiales, celui de l'alun et celui du soufre; c'est-à-dire l'acide vitriolique, puisque lui seul dans la nature, uni à la matière du feu, est capable de faire le soufre et l'acide sulfureux volatil. Pour démontrer la nature de la base, j'ai fait dissoudre la pierre spéculaire dans l'eau ; j'y ai ensuite versé goutte à goutte un alcali fixe très-pur, en deliqium ; aussitôt l'acide vitriolique a quitté sa base pour s'unir à l'alcali fixe et former avec lui un tartre vitriolé. En même temps la liqueur s'est troublée, il s'est fait un précipité blanc, qui, lavé et édulcoré, était une terre calcaire très-pure, semblable à la craie. Comme elle, elle se réduisait en chaux vive par la calcination ; comme elle, unie à l'esprit de nitre, elle fournit une eau mère de salpêtre qui, évaporée, donnait un sel déliquescent. La pierre spéculaire est si peu soluble dans l'eau, qu'il est fort difficile d'avoir, par cette voie, assez de terre calcaire et de tartre vitriolé pour les soumettre. à des expériences ; il faudrait employer une quantité d'eau prodigieuse, et les vases de verre ou de grès, les seuls qu'on doive employer dans les expériences, ne pourraient jamais en contenir un volume assez considérable. Pour remédier à cet inconvénient, j'ai eu recours au moyen suivant : j'ai mis de la pierre spéculaire pilée sur un filtre bien lavé ; J'ai fait passer dessus une dissolution d'alcali fixe étendue d'une grande quantité d'eau. Dès la première fois, elle avait perdu de son goût lixiviel, et, par des cohobations répétées, je suis parvenu à le neutraliser entièrement.
D'un côté, cette eau lentement évaporée m'a donné des cristaux très réguliers, en aiguilles à six faces, terminées en pointe de diamants ; en un mot, de véritable tartre vitriolé; de l'autre, au lieu de la pierre spéculaire que j'avais mise sur le filtre, je n'ai trouvé qu'une terre calcaire, mêlée seulement d'un peu de sélénite ; l'acide vitriolique qui la neutralisait l'avait abandonnée pour s'unir à l'alcali fixe. Il ne suffisait pas d'avoir décomposé le gypse, d'avoir montré séparément les mixtes qui le composent, d'avoir démontré qu'il était formé par l'union de l'acide vitriolique avec une terre calcaire, en un mot que le gypse n'était autre que de la sélénite ; il fallait encore prendre les matériaux qu'emploie la nature, recomposer de toute pièce un nouveau gypse qui produisit les mêmes effets, qui donnât les mêmes phénomènes. J'ai donc pris de l'acide vitriolique concentré, dont le poids était à peu de chose près double de celui de l'eau, et de la pureté duquel j'étais par conséquent sûr ; je l'ai étendu dans de l'eau jusqu'à ce que, étant goûté, il ne fît plus sentir qu'une acidité agréable ; j'y ai ensuite jeté peu à peu de la craie en poudre très fine, jusqu'à ce qu'il ne se fît plus d'effervescence, et que je me fusse assuré, par le moyen du sirop de violettes et par les autres expériences ordinaires, que j'avais attrapé le point exact de saturation. Dans cette expérience, que j'ai plusieurs fois répétée, j'ai toujours employé à peu près parties égales d'acide vitriolique et de craie. La plus grande partie de la sélénite que je venais de former était dissoute dans l'eau ; quelque peu était tombé au fond du vase sous la figure d'une pulpe blanche. J'ai filtré exactement l'eau surnageante : j'en ai mis 15 pintes à évaporer au feu de lampe. Au bout de quelques jours, ils'est formé, à la surface de la liqueur et sur les parois intérieures du vase, une pellicule ou feuillet, précisément comme il était arrivé dans la cristallisation de la pierre spéculaire. Sitôt que l'évaporation a été finie et que les cristaux ont été secs, mon premier soin a été de les examiner à la loupe et au microscope. Je m'attendais à les trouver composés, comme ceux du plàtre, de parallélépipèdes et de triangles ; mais je fus fort étonné lorsque je trouvai à fa place de petits cristaux en colonnes à six pans terminées par six facettes, semblables à ceux du tartre vitriolé ou aux petites aiguilles du cristal de roche qu'on trouve fréquemment dans les pays de montagnes. Cette différence commençait à m'inquiéter d'autant plus qu'ayant recommencé plusieurs fois l'évaporation, j'avais toujours eu le même résultat. Cependant, à force d'expériences et de réflexions, je suis enfin parvenu à rendre raison de cette différence ; et cette même expérience, qui m'avait déconcerté d'abord, s'est trouvée précisément celle qui m'a conduit à l'explication d'une infinité de phénomènes qu'on observe dans le règne minéral, et notamment à la cause des différentes formes sous lesquelles le gypse se présente dans la nature. Ce détail serait déplacé ici, il sera le sujet du prochain mémoire que j'ai annoncé plus haut. Au reste, malgré la différence des cristaux, cette sélénite n'en est pas moins un véritable gypse. Pilée et placée sur le feu, elle prend le caractère de la fluidité, elle paraît bouillonner, et, par une calcination bien ménagée, elle acquiert la propriété de prendre corps avec l'eau, comme ferait le plâtre le plus parfait. Il est inutile d'entrer ici dans le détail des opérations que j'ai faites sur ce gypse artificiel ; il me suffira de dire que toutes les expériences que je donne sur la pierre spéculaire, répétées sur la sélénite, m'ont toujours donné le même résultat. Après avoir donné le complément de la démonstration chimique, la décomposition du gypse et sa recomposition, il me reste à parler de quelques phénomènes dont l'explication deviendra facile d'après ce qui vient d'être dit. J'ai annoncé plus haut que l'endurcissement du plâtre avec l'eau n'était autre chose qu'une véritable cristallisation ; que le gypse, privé d'eau par le feu, la reprenait avec avidité, et cristallisait de nouveau. Cette explication sera complétement démontrée si je fais voir qu'il m'est possible d'enlever au plâtre ou de lui donner à volonté la propriété de prendre corps avec l'eau, suivant que je lui ôte ou lui rends son eau de cristallisation. Je prends du plâtre calciné, comme il a été dit ci-dessus, et qui se durcit promptement avec l'eau ; je le jette à grande eau dans une terrine ou dans un grand vase ; chaque molécule de plâtre, en traversant la liqueur, reprend son eau de cristallisation, et tombe au fond du vase, sous la forme de petits filets brillants, visibles seulement avec une forte loupe ; ces filets, séchés à l'air libre ou avec le secours d'une chaleur très modérée, sont extrêmement doux et soyeux au toucher. Si on les porte au microscope, on s'aperçoit que ce qu'on avait pris à la loupe pour des filets, sont autant de parallélipipèdes extrêmement fins, comme ils ont été décrits plus haut, seulement beaucoup plus minces et beaucoup plus allongés. Le plâtre, dans cet état, n'est plus susceptible de prendre corps avec l'eau; mais, si on les calcine de nouveau, ces petits cristaux reperdent leur transparence et leur eau de cristallisation et deviennent un véritable plâtre, aussi parfait qu'auparavant. On peut, de cette façon, faire successivement calciner et recristalliser le plâtre jusqu'à l'infini, et, par conséquent, lui rendre à volonté la propriété de prendre corps avec l'eau. Cette expérience m'a donné l'idée d'un moyen très-simple de faire le plâtre plus en grand que par l'évaporation et la cristallisation ordinaire ; il ne serait peut-être pas même impraticable dans le pays où le plâtre est fort rare, et dans lequel il est possible de se procurer de l'huile de vitriol à bon compte, en la tirant des pyrites.
On prend de l'huile de vitriol qu'on étend de 20 ou 30 fois son poids d'eau ; on y jette peu à peu de la craie en poudre, par un tamis fin ; il se fait une vive effervescence, accompagnée d'une odeur pénétrante. On continue ainsi à ajouter de la craie jusqu'à ce qu'on ait atteint le point de saturation. Les premières portions de sélénite qui se forment se dissolvent dans la liqueur; mais, lorsqu'elle en est chargée autant qu'elle en est capable, elle tombe au fond du vase à mesure qu'elle est formée, et s'y dépose en filets cristallins extrêmement fins qui, vus avec une forte loupe du microscope, sont autant de portions irrégulières d'aiguilles à six côtés, telles que nous les avons décrites plus haut dans la cristallisation de la sélénite. Ces petits cristaux; séchés et calcinés ensuite, deviennent un véritable plâtre, qui prend parfaitement corps avec l'eau. Quoique, d'après ce que je viens d'exposer, il ne puisse rester aucun doute sur la cause de l'endurcissement du plâtre, je vais cependant rapporter une expérience de M. Pott que j'ai répétée, et d'après laquelle il ne restera plus, à ce qu'il me semble, rien à désirer sur l'explication de ce phénomène.
J'ai mis dans une cornue de verre, à feu nu, au fourneau à réverbère, 9 onces de pierre spéculaire très-fine, réduite en poudre et passée au tamis. J'ai échauffé lentement les vaisseaux, afin de mieux suivre les progrès de la distillation. Dès les premiers instants, il est sorti par le bec de la cornue quelques gouttes d'une liqueur limpide ; à mesure que le feu a augmenté, elle est devenue plus abondante; elle a diminué ensuite peu à peu vers les trois quarts de l'opération ; puis elle a cessé tout à fait un peu avant que le fond du vaisseau eût commencé à rougir. Lorsque les matières ont été refroidies, j'ai désappareillé les vaisseaux ; j'ai trouvé, dans le récipient, 2 onces juste d'un flegme insipide, aussi pur que peut l'être de l'eau distillée ; il avait seulement une légère impression de feu ou d'empyreume. J'ai plusieurs fois répété cette opération, et j'ai toujours observé que cette odeur était d'autant moins sensible que l'on avait plus de soins pour employer de la pierre spéculaire pure et qui n'eût point été exposée à la poussière. Je ne doute même pas qu'avec beaucoup de précautions on ne put parvenir à bannir entièrement cette odeur.
Mon but avait été, dans cette opération, d'examiner cette vapeur qui s'élève du gypse pendant la calcination, de m'assurer si ce n'était précisément qu'un flegme ; enfin s'il ne perdait, par la calcination, rien autre que son eau de cristallisation. [...]
 

Si nous avons donné de larges extraits de ce Mémoire, c'est qu'il rejoint, à n'en pas douter, certains tours de main qu'ont dû employer les anciens alchimistes dans la préparation de leurs matières ; il en est ainsi pour la réduction en poudre très fine de la matière, de la survenue d'une pellicule à la surface du liquide et surtout de la cohobation. La préparation du gypse - véritable réincrudation - est aussi à noter comme une expérience remarquable et qui, dans une certaine mesure, dément certains propos de Buffon :

"D'ailleurs le prétendu gypse, fait artificiellement en mêlant de l'acide vitriolique avec une terre calcaire, ne ressemble pas assez au gypse ou au plâtre produit par la Nature, pour qu'on puisse dire que c'est une seule et même chose : M. Pott avoue même que ces deux produits de l'Art et de la Nature ont des différences sensibles..."

Par ailleurs, nous rejoignons le sujet que nous évoquions précédemment sur le foie de soufre, en parlant de l'Eau Divine de Zosime. Le point important à considérer ici est la parenté qui unit deux minéraux : le gypse et l'alun. Les deux procurent du tartre vitriolé et les deux procurent une Terre, de la chaux pour le gypse et de l'alumine pour l'alun. Les anciens chimistes appelaient le gypse, sélénite, par le rapport très éloigné - mais qui apparaît d'une immédiate proximité en cabale hermétique - qu'ont les reflets de la lumière sur le gypse avec la lumière de la lune. Le gypse calciné forme, comme la chaux vive, une espèce de crème à la surface de l'eau et il s'imbibe de toutes les substances grasses. Pline dit que cette dernière propriété des gypses était si bien connue, qu'on s'en servait pour dégraisser les laines. Le gypse est transparent dans toute son épaisseur, sa surface est luisante et colorée de jaunâtre, de verdâtre et quelquefois elle est d'un blanc clair. Les dénominations de pierre spéculaire ou de miroir d'âne, que le vulgaire et quelques Nomenclateurs ont données à cette matière cristallisée, n'étaient [d'après Buffon] fondées que sur des rapports équivoques ou ridicules... Nous voulons croire, au contraire, que ces qualificatifs exprimaient une vérité qui s'est transmise jusque dans les panneaux sculptés de certaines Demeures philosophales.


FIGURE XXVIII
(l'Âne chantant sa messe, château du Plessis-Bourré)

Sur le gypse, Buffon [Histoire Naturelle des minéraux, édition de Leiden, Imprimerie royale, 1783] nous dit encore que, de même que les sables vitreux se sont plus ou moins imprégnés des acides et du bitume des eaux de la mer en se convertissant en argile, les sables calcaires par leur long séjour sous ces mêmes eaux, ont dû s'imprégner de ces mêmes acides, et former des plâtres, principalement dans les endroits où la mer était la plus chargée : aussi les collines de plâtre, quoique toutes disposées par lits horizontaux, comme celles de spierres calcaires, ne forment pas des chaînes étendues, et ne se trouvent qu'en quelques endroits particuliers ; à ce sujet [la proximité du gypse et de l'alun pour ceux qui seraient égarés], Cronstedt [Axel Fredrik Cronstedt, 1722-1765 ; chimiste suédois. Il a découvert le nickel et on lui doit une classification des minéraux] dit que le gypse est le fossile qui manque le plus en Suède ; que cependant il en possède des morceaux qui ont été trouvés à une grande profondeur, dans les montagnes de Kupferberg, dans une carrière d'ardoise qui est auprès de la fabrique d'alun d'Andrarum, et qu'il a aussi un morceau d'alabastrite ou gypse strié que l'on a trouvé près de Nykioping. Il rapporte enfin diverses expériences qu'il a faites sur des substances gypseuses et il ajoute :

1)- que le gypse calciné avec de la matière inflammable donne des indications d'acide sulfureux et d'une terre alcaline ;
2)- que l'on trouve du gypse dans la mine de Kupferberg près d'andrarum, entre-mêlé de couches d'ardoise et de pyrites et qu'à Weftersilberberg on le rencontre avec du vitriol blanc ;
3)- que l'acide vitriolique est le seul des trois acides minéraux qui puisse donner à la terre calcaire la propriété de prendre corps et de se durcir avec l'eau, après avoir été légèrement calcinée, car l'acide de sel marin [acide muriatique ou chlorhydrique], en dissolvant la chaux, forme ce qu'on appelle le sel ammoniac fixe.

Si à présent, nous reprenons ce que nous disions sur le fait que le gypse et l'alun sont des substances de proche cousinage, nous ferons comprendre cette réflexion de Fulcanelli que nous citons au moins pour la 3ème fois :

"Mais quelle est cette fontaine occulte ? De quelle nature est ce puissant dissolvant capable de pénétrer tous les métaux...La mythologie l'appelle Libéthra et nous raconte que c'était une fontaine de Magnésie, laquelle avait, dans son voisinage, une autre source nommée la Roche. Toutes deux sortaient d'une grosse roche dont la figure imitait le sein d'une femme ; de sorte que l'eau semblait couler de deux mamelles comme du lait...cette magnésie est dite Lait de vierge..." [Myst., p. 95]
 


FIGURE XXIX
(Azoth, VIe gravure, Paris, 1624)

Mais d'abord il nous faut revenir à ce que Fulcanelli entendait par « albâtre des Sages », à propos du stibium de Tollius. Cette dénomination, nous l'avons dit dans la section sur la Prima materia, semble renvoyer à une confusion soigneusement entretenue par Fulcanelli et E. Canseliet

[et bien avant eux par Alexandre Sethon, Philalèthe, B. valentin dans son Char Triomphal de l'antimoine et enfin, Tollius, dans son Chemin du ciel chymique]

entre les mots albaster et alabaster [nous retrouvons ces termes dans F. Hoefer, Histoire de la chimie et M. Berthelot, Chimie des Anciens]. D'après Pline [Hist. Nat., 1. XXXIII, 33], on appelle ainsi le sulfure d'antimoine [stimmi, stibi, larbason, chalcédoine]. La confusion provient de ce que, si ce sulfure devenait blanc, c'était sans doute après un grillage qui l'avait changé en oxyde d'antimoine, corps confondu souvent chez les anciens chimistes avec le mimium blanchi par certains traitements. quant à l'alabaster, il correspond à l'albâtre gypseux. Le point de jonction entre gypse et alun peut être trouvé dans un minéral : la marne [du latin, marga]. Il s'agit d'une substance argileuse mêlée de sable, de sulfate et de carbonate de chaux ; elle était employée à fumer le sol, surtout en Brie et en Champagne. Bernard Palissy nous a laissé un traité sur la marne [De la marne, oeuvres de Palissy, 1777, Paris, in-4]. La marne était en effet employée comme fondant dans les forges des Ardennes et de la Castille. Histoire Naturelle des Minéraux, Buffon  :

Lamarne n'est pas une terre simple, mais composée de craie mêlée d'argile ou de limon... Comme les marnes ne sont que des terres plus ou moins mélangées et formées assez nouvellement par les dépôts et les sédiments des eaux pluviales, il est rare d'en trouver à quelque profondeur dans le sein de la terre ; elles gisent ordinairement sous la couche de terre végétale, et particulièrement au bas des collines et des rochers de pierres calcaires qui portent sur l'argile ou le schiste... C'est à cette matière crétacée et marneuse, qu'on doit attribuer l'origine de toutes les incrustations produites par les eaux des fontaines, et qui sont si communes dans tous les pays où il y a de hautes collines de craie et de pierres calcaire...
La marne contient donc du calcaire terreux et est congénère de deux substances, l'agaric minéral et de la farine fossile : composées exclusivement l'une et l'autre de chaux carbonatée friable, elles doivent être associées au calcaire terreux. La 1ère est désignée sous le nom de moelle de pierre et de lait de montagne

[on voit par là le rapport étroit qui assure la liaison, au plan hermétique, entre cette farine et le lait de vierge que Fulcanelli évoque].

Sous le même rapport hermétique doivent être compris les marbres et les calcaires compactes : ainsi en est-il du marbre de Paros, le plus célèbre des marbres grecs, qui a été employé à la construction du temple d'Esculape et à celui d'Apollon à Délos. On peut encore citer la Vénus de Médicis, la Junon du Capitole, la Diane chasseresse qui sont en marbre de Paros, tous chefs-d'oeuvre qui constituent autant de hiéroglyphes propres à l'art d'alchimie.
Dans le même ordre d'idées, il n'est pas jusqu'au corail qui ne revête d'importance dans le symbolisme alchimique. C'est une variété de chaux carbonatée fibreuse qui est citée dans plusieurs textes alchimiques. Par exemple, Philalèthe écrit dans l'Introïtus :

"broie ta composition avec un pilon d'ivoire, de verre, de pierre ou de fer (ce qui n'est pas très bon), ou de buis; ceux de verre ou de pierre sont les meilleurs. Moi, j'ai l'habitude de me servir d'un pilon de corail blanc." [Introïtus, XVI, 1 : De l'Amalgame du Mercure et de l'Or et du poids convenable de l'un et de l'autre]

Philalèthe par l'adjectif « blanc » désigne expressément une chaux carbonatée fibreuse, ordinairement d'un blanc laiteux mais pouvant être colorée par une certaine quantité d'hydrate de fer, connue alors sous le nom d'albâtre calcaire ou d'albâtre antique. Salomon Trismosin nous dit dans sa Toyson d'or :

"... il est très certain que cette poudre fait et engendre d'autres pierres précieuses par sa projection sur les pierres communes liquéfiées, les rendant plus excellentes que leur naturel ne porte, comme jaspes, hyacinthes, corails blanc et rouge, smaragdes, chrysolites, saphirs, cristalins, escarboucles, rubis, topazes, chrysoprases, diamants et toutes autres différentes espèces de pierreries..." [la Fleur des Thresors, Salomon Trismosin, chez Charles Sevestre, Paris, 1612]

C'est d'un autre point de vue, manifestement, que se place Trismosin car il parle ici des vertus de la Pierre... ou de la Pierre elle-même, car la poudre dont il s'agit ne peut être autre chose que le dissolvant des Sages [cf. section du Mercure]. On pourrait en rapprocher ce que nous dit Cyliani dans son Hermès Dévoilé :

"Je ne décrirai point ici des opérations très curieuses que j'ai faites, à mon grand étonnement, dans les règnes végétal et animal, ainsi que le moyen de faire le verre malléable, des perles et des pierres précieuses plus belles que celles de la nature en suivant le procédé indiqué par Zachaire et se servant du vinaigre et de la matière fixée au blanc, et de grains de perles ou de rubis pilé très fins, les moulant puis les fixant par le feu de la matière, ne voulant pas être parjure et paraître ici passer les bornes de l'esprit humain." [Hermès Dévoilé, c. 1831]

Cyliani doit faire référence à l'Opuscule de la Philosophie Naturelle des Métaux

[2041. Paris, Bibliothèque Nationale MS. Français 1089.Paper. 16th Century [1560.] 1. Opuscule contenant: Le vray Epilogue des principaulx autheurs qui ont escript en la philosophie naturelle pour l'augmentation des metaulx M.D. Zechaires, traictant de l'augmentation & parfection d'iceulx. Avec advertissement d'eviter les folles despences qui se font ordianirement par faulte de vraye science. En Anvers, M.D.LXVII, par Guillaume Silvius, imprimeur du Roy]

On trouve encore une relation au corail dans le Verbum dimissum de Bernard de Trévise :

"Après que la Pierre au blanc est accomplie, il en faut dissoudre une partie, et tant la calciner, selon que le veulent quelques Philosophes, que par vertu de longue Décoction, elle soit tournée en cendre impalpable, et qu'elle devienne colorée en citrinité. Il faut ensuite l'abreuver de son Eau rouge jusqu'à ce qu'elle demeure rouge comme corail."

Il faudrait encore citer Michel Maier, qui consacre l'emblème XXXII de son Atalanta fugiens au corail.

d)-Vénus


IV. SI FECERIS VOLARE TERRAM SVPER CAPVT TVVM EIVS PENNIS AQVAS TORRENTVM CONVERTES IN PETRAM

SI TU FAISAIS VOLER LA TERRE SUR LA TÊTE, PAR SES PLUMES, LES EAUX DES TORRENTS TU TRANSFORMERAIS EN PIERRE

Le symbole de Vénus est celui du sel par excellence. Nous avons vu dans les sections : tartre vitriolé et le vitriol de Tripied que cet hiéroglyphe céleste peur symboliser l'huile de tartre ou le salpêtre. On peut également employer directement l'alkali fixe [carbonate de potasse] avec du soufre au rouge naissant et l'on obtient une masse brune, cassante, qu'on nommait anciennement foie de soufre.

- Foie de soufre au feu : on met dans un vaisseau de terre large et plat la quantité que l'on souhaite de foie de soufre fait par la voie sèche et réduit en poudre.On place le vaisseau sur un feu très doux ; on remue la matière pour renouveler les surfaces : le soufre se décompose, le phlogistique se dissipe sans combustion et l'acide vitriolique se combine avec l'alkali du foie de soufre et forme du tartre vitriolé. Lorsque la matière a fumé pendant un certain temps, on augmente le feu, jusqu'à la faire rougir obscurément pendant un quart d'heure ; alors on fait dissoudre dans de l'eau la matière saline ; on filtre la liqueur et on la laisse refroidir : elle fournit des cristaux de tartre vitriolé
- Foie de soufre avec l'acide vitriolique : on met dans un vase de verre la quantité que l'on veut de foie de soufre liquide fait par voie sèche ou humide. On l'étend dans une grande quantité d'eau. Dans ce mêlange, on verse goutte à goutte de l'acide vitriolique affaibli : il se fait aussitôt une vive effervescence, un précipité blanc qui trouble la liqueur et il s'exhale une odeur d'oeufs couvis ou de matière fécale. On continue de verser de l'acide jusqu'à ce qu'il ne se fasse plus de précipité : alors on filtre la liqueur, on passe de l'eau chaude sur le précipité resté sur le filtre afin de le dessaler ; on le fait sécher : cela s'appelle le magistère de soufre. Lorsqu'on verse de l'acide sur le foie de soufre, il s'unit à l'alkali et fait précipiter le soufre sous la forme d'une poudre qui est blanche : elle trouble la liqueur et lui donne une apparence laiteuse. Dans cet état, on donne à cette liqueur le nom de lait de soufre. La liqueur qu'on sépare par filtration contient un tartre vitriolé.[...] L'acide nitreux, l'acide marin [acide muriatique], le vinaigre, et même tous les acides végétaux, décomposent pareillement le foie de soufre. L'odeur qui s'exhale lorsqu'on verse un acide dans du foie de soufre est très infecte et dangereuse à respirer [...] Adapté de Chymie expérimentale et raisonnée de Baumé.
Voici une autre façon de préparer du tartre vitriolé ; dans tous les cas, le sel est symbolisé par Vénus. Rappelons ici que :

"Retourné sur sa croix, le signe de la Terre devient celui de Vénus, de cette Aphrodite que les adeptes désignent, plus précisément comme étant leur sujet minéral de réalisation."

Nous avons dit dans la section sur la Prima materia qu'il existe deux matières premières dans l'Oeuvre ; la 2ème est d'essence vénusienne, dont le signe céleste est le Taureau. Vénus - Aphrodite cache la terre damnée qui contient en son centre le sel fixe, incombustible, voilé sous l'épithète de stibew ou marmaroV. On se reportera à la section héraldique et alchimie pour mieux comprendre ce point de science et le rapport qui existe entre le dragon et Lucifer. Retournée sur son axe, le symbole forme l'albâtre des Sages, le véritable et unique stibium de Tollius, assimilé à la chaux. Nous avons aussi été amenés à voir en Vénus une autre version de Cronos - Saturne [cf. Lorenzo Lotto et les marqueteries hermétiques de Bergame], en ce sens que Vénus annonce la lumière, qu'elle la précède d'ailleurs parfois de longtemps et qu'à ce titre, il faut y voir un autre hiéroglyphe de Saturne.

e)-Mars

V. QVI SCIT COMBVRERE AQUA ET LAVARE IGNE FACIT DE TERRA CÆLVM ET DE CÆLO TERRAM PRETIOSAM

CELUI QUI SAIT BRÛLER PAR L'EAU ET LAVER PAR LE FEU, FAIT, DE LA TERRE, LE CIEL, ET DU CIEL, LA TERRE PRÉCIEUSE

Le symbole de Mars [cf. Orthelius, II], tout comme celui de Vénus, masque deux substances symbolisées par Ariès et Arès et doit nous faire réfléchir sur ce commentaire :

"Quant au point et aux conditions, où et dans lesquelles ils se rencontrent [les deux Béliers], Fulcanelli, à propos du soufre secret, invoqua Philalèthe qui « assure qu'on le trouve caché au ventre d'Ariès, ou du Bélier, constellation que parcourt le soleil au mois d'avril... Arès, plus vigoureux qu'Ariès, doit être en moindre quantité. Pulvérisez, poursuit Fulcanelli, et ajoutez la quinzième partie du tout de ce sel pur, blanc, admirable, plusieurs fois lavé et cristallisé que vous devez nécessairement connaître."

La 1ère matière est d'essence martiale si l'on peut dire, encore qu'il ne faille pas entendre par là le vitriol vert mais bien le vitriol philosophique. Sur ce même sujet, dans la Toison d'or,  E. Canseliet nous en dit plus :

"Or, il y avait dans un bois de la rive gauche du Rhône, un dragon dont la gueule était garnie de dents énormes et qui s'attaquait à tous les voyageurs. Bien qu'il frappât de mort tout ce qui le touchait, Marthe entra dans le fourré, affronta le monstre et, l'aspergeant d'eau bénite, lui présenta la croix. Le dragon devint alors doux comme un agneau, se laissa attacher, et le peuple vint le tuer à coups de lance."

L'allégorie est claire : la matière première est figurée par un bois d'où la première matière est extraite par une « eau de feu », c'est-à-dire le dissolvant qui constitue le principe pontique des Sages, objet premier de leurs secrets. Cette première matière trouve en l'hiéroglyphe céleste du Bélier son épithète consacré. Quant à l'eau bénite ou benoîte, nous avons vu plus haut que ces rapports avec l'Eau divine de Zosime étaient des plus étroits ; encore faut-il nuancer cette affirmation, car M. Berthelot écrit dans son Introduction à la Chimie des Anciens qu'il y avait plusieurs manières de préparer l'Eau Divine, dont l'un nous intéresse tout particulièrement :
 

SÉPARATION DE L'OR ET DE L'ARGENT AU MOYEN AGE

Dans le traité d'orfèvrerie, dont nous possédons une copie datée de 1478, mais qui remonte à une époque plus ancienne (Collection, etc., p. 307), On trouve trois procédés pour effectuer cette préparation, l'un par l'eau régale, l'autre par l'acide nitrique, le dernier par l'antimoine. Voici la transcription de ces textes, dont la date inférieure est certaine
(N° 42). - Eau pour extraire l'or de l'asèm (alliage d'or et d'argent).

« Prenant deux parties de sel ammoniac, et 3 parties de sel de nitre, broie bien dans un mortier. » On les met en réaction prolongée dans un alambic; ce qui fournit une eau divine.Quand tu voudras retirer l'or de l'asèm, coupe l'asèm en morceaux, mets-le dans l'alambic, bouche bien. Épuise l'action de l'eau divine et mets à part l'or : il est à l'état pulvérulent. Agglomère-le avec l'outil à dorer. »
(No 43). - Autre recette. -

« Prends 2 livres d'alun; du sel de nitre, 1 livre; du vitriol romain, 1 livre et demie; broie, mets dans un alambic, place sur un fourneau ; ferme bien, et recueille l'eau forte. L'eau divine est ainsi confectionnée en 24 heures.Quand tu voudras retirer l'or de l'asèm, mets l'eau forte dans un vase de verre posé sur de la cendre chaude: l'argent se dissout avec bouillonnement.» [...]

La recette n°43 permet de recueillir comme produit résidu du tartre vitriolé puisqu'elle conduit à la préparation de l'aqua sicca. Nous rapprocherons ce texte de celui qu'E. Canseliet place dans l'introduction à son étude de la villa Palombara :

"En conséquence, la lance de Mars sépare, en deux égales parties, le croissant de la lune qui évoque la double qualité, aqueuse et froide, de la Diane chaste et issue de la matière initiale, suivant que le précisa Magophon [pseudonyme du libraire Pierre Dujols de Valois dont on croit qu'il a peut-être écrit une partie de l'oeuvre attribuée à Fulcanelli] : «... car une eau, dénommée la belle d'argent, jaillit de ce corps que les Sages appellent la Fontaine des Amoureux de Science.» [le livre d'images sans paroles, librairie critique Emile Nourry, 1914, cf. l'Hypotypose par Magophon] "

Cette eau des sages, c'est aussi le lait de la Virgo paritura, maintes fois évoquée, dont le nectar nourrit Apollon au 2ème oeuvre. Notre observation, finalement, se rapproche d'une note de bas de page (DM, I, p. 350) où Fulcanelli nous précise qu'Ammon-Râ était ordinairement représenté avec une tête de bélier et parfois avec des cornes spiralées. Fulcanelli rappelle que :

".. .le bélier est l'image de l'eau des sages... Ammon, médiateur salin..."

qui réalise la concorde, l'unité et la perfection dans la pierre philosophale. Nous ferons remarquer au lecteur de ne pas confondre ici le sel ammoniac des Sages [ammokonia] du sel harmoniac sophique que Fulcanelli attribue au bélier. Nous avons analysé ce point de science ailleurs et le lecteur peut se référer à la section héraldique et alchimie pour en savoir plus. ainsi donc, voyons-nous liés deux substances, certainement indispensables dans l'oeuvre, le sable [Ammon] et la chaux [konia]. La chaux intervient comme « promoteur » dans l'action du dissolvant des Sages et le sable intervient comme lien du Mercure. Mais il s'agit d'un sable particulier dont l'origine est tout spécialement désignée par la figure suivante.
 


FIGURE XXX
(la clef du dragon)

On ne saurait mieux désigner la clef qui ouvre le temple où le dragon doit être tué et écorché. C'est la même qui est commentée dans l'Introïtus de Philalèthe. Le symbole de Mars cache aussi le principe igné des vitriols. Nous dirons simplement que l'on peut utiliser aussi bien le vitriol vert [couperose], le vitriol bleu et le vitriol blanc. Le vert peut se trouver dans les pierres atramentaires [elles servent, comme le vitriol lui-même, à composer les diverses sortes de teinture noires ou d'encre, atramentum] et aussi dans les mines de fer, de seconde et de troisième formation, abreuvées par les eaux qui découlent [cado, labor] des matières argileuses et plâtreuses ; on le tire aussi des pyrites martiales en les décomposant par la calcination [les lavages ignés] ou par l'humidité [les lavages aqueux]. Le vitriol martial d'Angleterre, est en cristaux de couleur verte-brune, d'un goût doux, astringent, approchant de celui du vitriol blanc. Le vitriol dans lequel il y a une surabondance de fer est d'un beau vert pur : c'est celui dont on se sert pour l'opération de l'huile de vitriol ; celui d'Allemagne est en cristaux d'un vert-bleuâtre, assez beaux, d'un goût âcre et astringent ; ils participent non seulement du fer, mais encore d'une portion de cuivre : cette espèce convient fort à l'opération de l'eau forte. Le vitriol vert se tire encore d'une autre manière que les pyrites : dans les mines de cuivre où l'on exploite le cuivre, le fond des galeries est toujours abreuvé d'une eau provenant de la condensation des vapeurs qui règnent dns ces mines ; quelquefois même, il sort, par quelques ouvertures naturellement pratiquées dans le bas de ces mines, une liqueur minérale très bleuâtre ou légèrement verdâtre ; c'est le vitriolum ferreum cupreum aquis immixtum. On peut ajouter à ces trois vitriols métalliques, une substance grasse à laquelle on a donné le nom de beure fossile, et qui suinte des schistes alumineux ; c'est une vraie stalactite vitriolique ferrugineuse, qui contient plus d'acide qu'aucun des autres vitriols métalliques. Il s'agit donc d'un véritable guhr. Après ces vitriols à base métallique, on doit placer les vitriols à base terreuse qui, pris généralement, peuvent se réduire à deux ; le premier est l'alun dont la terre est argileuse et le second est le gypse, que les chimistes anciens ont appelé sélénite et dont la base est une terre calcaire.
Le lecteur comprendra ici la difficulté que l'on rencontre à classer ces vitriols composés, dans une perspective hermétique, par rapport à leur concordances avec les hiéroglyphes célestes. Sauf à conclure avec E. Canseliet que « tout en est bon » [cf. Etudes diverses de symbolisme hermétique], c'est-à-dire que chaque partie de ces deux vitriols à base terreuse trouve sa correspondance hermétique, dès lors qu'on les a soumis à la séparation initiale, grâce au 1er agent : l'épée du chevalier. Et il en est bien ainsi : le tartre vitriolé est constitué de l'acide vitriolique qui s'est emparé d'une partie du soufre ; l'alumine constitue le Soufre blanc, ou Corps et la chaux constitue l'un des composés du Mercure philosophique ou Esprit.

- La nature ne nous offre que très rarement et en petite quantité de l'alun tout formé ; on a donné à cet alun natif le nom d'alun de plume, parce qu'il est cristallisé en filets qui sont arrangés comme les barbes d'une plume ; ainsi, les rochers qui entourent l'île de Mélos [l'une des Cylades] sont d'une nature de pierre légère et spongieuse, qui semble porter l'empreinte de la destruction. La pierre des anciennes carrières offre les mêmes caractères : toutes les parois de ces galeries souterraines sont couveres d'alun qui s'y forme continuellement ; on y trouve le superbe et véritable alun de plume, qu'il ne faut pas confondre avec l'amiante [asbestoV]. L'alun de Mélos était fort estimé des Anciens ainsi qu'on peut le lire dans Pline [cf. section chimie et alchimie]. Quant à l'alun qui se tire des matières pyriteuses, on l'appelle alun de glace ou alun de roche ; il est rarement pur et retient toujours quelques parties métalliques, en particulier du vitriol vert. L'alun connu sous le nom d'alun de Rome provient de la carrière de la Tolfa ; cette carrière forme une montagne haute de 50 mètres à peu près. Les montagnes alumineuses de la Tolfa, disposées en rochers blancs, comme d ela craie, sont séparées par un vallon qui a plusieurs petites issues sur les côtés et qui ne doit son origine qu'à l'immensité des pierres alumineuses qu'on en a tirées. L'argile alumineuse est d'un gris-blanc ou blanche comme de la craie. Il y a dans la même carrière une argile molle, blanche comme de la craie et une autre d'un gris-bleuâtre, que l'acide a commencé à tacher de blanc. La pierre d alun de la Tolfa [qui est donc à lafois roche et non roche, ce qui est conforme aux écrits des anciens alchimistes]  est donc une argile durcie, pénétrée et blanchie par l'acide vitriolique ; cette pierre renferme quelques petites parties calcaires qui se forment en sélénite pendant la fabrication de l'alun.
La carrière est composée de pierres qui happent à la langue et qui se décomposent lorsqu'on les laisse longtemps exposées à l'air. Ces pierres doivent d'abord être calcinées et on ne les retire qu'aprèq qu'elles aient subi l'action du feu pendant 12 heures mais il faut se garder de trop les calciner ; elles sont ensuite arrangées en forme de muraille disposée en talus, pour recevoir l'eau dont on les arrose pendant 40 jours. Mais, s'il survient des pluies continuelles, elles sont perdues parce que l'eau, en les décomposant, se chargerait de sels qu'elle entraînerait avec elle. Lorsque les pierres sont parvenues à un juste degré de décomposition, on peut en former une pâte blanche pétrifiable. On les porte alors dans les chaudières que l'on a remplies d'eau et dont le fond est de plomb ; on remue la matière avec une pelle quand l'eau a été portée à ébullition et on la débarasse des écumes qui nagent sur sa surface et ensuite on fait évapoere l'eau qui a dissous les sels d'alun et lorsqu'on juge qu'elle est assez chargée de sel, on la fait passer dans un cuvier, ensuite dans des cuves de bois de chêne, dont la forme est carrée et c'est dans ces dernières cuves qu'on la laisse cristalliser. Au bout de 15 jours, on voit l'alun se cristalliser le long de l'intérieur des cuves, en cristaux fort irréguliers ; mais quelqufois, à l'ouverture de la décharge des cuves, l'alun se forme en beaux cristaux et d'une forme très régulière. [in Buffon, Histoire Naturelle des Minéraux].
 
f)-La chute de l'Âme


VI. FILIUS NOSTER MORTVVS VIVIT REX AB IGNE REDIT ET CONIVGO GAVDET OCCVLTO

NOTRE FILS MORT VIT. LE ROI REVIENT DU FEU ET PAR LE MARIAGE CACHÉ SE RÉJOUIT.

Selon E. Canseliet, nous sommes en présence de la fille de Latone :

"... Diane est le mercure mondé, blanc et d'éclat adamantin. De celui-ci, on voit le symbole sur l'autre pied-droit, où il est renversé et montre sa croix qui a reçu un petit v marquant la vie."

Ce symbole est à rapprocher du bouclier au double Mercure in blasons alchimiques [ch. 8 Agriculture céleste]. Du moins, il semble que l'on se trouve à un stade où le Mercure est déjà animé. C'est donc que le 3ème oeuvre est à la veille de débuter [la Grande Coction]. La méthode consiste ici à employer des substances présentant la double propriété d'être sous forme liquide à des températures obtenues facilement dans les fourneaux et qui puissent se volatiliser en entier dans des vases ouverts, sous l'action prolongée d'une forte chaleur. L'animation du Mercure est en étroite relation avec le poids donné au sel harmoniac, relativement à celui employé pour les Terres, c'est-à-dire des éléments de séparation obtenus à partir de nos deux roches [la terre astringente et la sélénite]. On peut ajouter au mélange de faibles doses d'autres éléments mercuriels, implicitement contenus dans la terre feuillée de tartre [Hepar sulfuris]. Certaines chaux métalliques se révèlent utiles à ce stade, telles que celles provenant de la maison d'Ariès ou de Zeus. Chacun de ces éléments augmente la fusibilité du sel d'Ammon terreux sans modifier d'ailleurs ses propriétés essentielles. Parmi ces propriétés, se distinguent celles propres à des substances qui sont épitopes du réalgar ou du sang dragon. Ces substances peuvent s'unir intimement au sel d'Ammon et hâter le mariage des deux Principes. Une mention spéciale doit être réservée à la chaux qui est le fondant par excellence, eu égard à son bas prix. On peut l'employer vive ou à l'état de carbonate. Il faut se servir immédiatement de la chaux cuite, sinon elle se transforme en hydrate [raison pour laquelle un Adepte précise qu'il faut se hâter de présenter une certaine substance à ses parents, de peur qu'elle ne s'envieillisse]. On s'adressera donc plutôt au calcaire brut. Les calcaires que fournit le sol sont plus ou moins purs : ils peuvent renfermer de l'argile, diverses bases, de l'acide phosphorique et chacun de ces éléments étrangers peut avoir une influence utile ou fâcheuse. Si la nature du fondant est plutôt riche en sel d'Ammon [ce qu'il faut éviter pour le type de Pierre que l'on choisit « d'orienter »], on prendra un calcaire argileux ou magnésien ; on s'adressera alors aux marnes et aux dolomies [cf. section sur la nature de la Pierre]. Les dolomies ont cet avantage de ne fournir que des bases, sans ajouter du sel d'Ammon. Comme addition utile en toute circonstance, il faut citer le spath-fluor qui favorise la fusion et la fluidité de la masse. On peut encore employer des substances sans sel d'Ammon, par l'action réciproques de foies de soufre sur de la pierre de lune ; 1/10e de spath-fluor suffit pour liquéfier du sulfate de plomb à la chaleur rouge [voie de la saturnie végétale]. Mais il s'agit là d'opérations qui paraissent bien spagyriques et qui semblent n'avoir que des rapports ténus avec la science d'Hermès. Pourtant, ce serait oublier que la Chute de l'Ange précède de peu l'envenimation du Monde [il s'agit alors de la période où le soleil hermétique traverse le signe du Scorpion], les Anges étant des hérauts de Dieu, l'étudiant trouvera facilement la correspondance chimique. S'il était besoin, nous rapprocherions cette allégorie du Paradis terrestre de la Genèse : on sait qu'il s'agissait d'un jardin qu'Adam cultivait et il nous paraît utile d'évoquer ici Eve et son dialogue avec le serpent dans le Paradis terrestre.
On a dit qu'elle symbolisait l'élément féminin dans l'homme, au sens où, selon Origène, l'homme intérieur comporte un esprit et une âme :on a dit notamment que l'esprit est mâle, et l'âme peut être appelée femelle [Homélies sur la genèse, 4, 15] ; c'est un contre-sens hermétique : nous savons que l'Esprit a toujours symbolisé le Mercure et que l'Âme, symbolisée par la corne de la licorne, correspond au Soufre et qu'elle doit être réincrudée dans un Corps de grande vertu, par opposition aux éléments souillés dont elle provient. Cette réincrudation passe par un épisode qui a des rapports curieusement analogues à la rupture d'Adam et d'Eve : le rejet par Adam de la faute sur Eve provient de l'inimitié qui, désormais, sépare l'âme de l'esprit. Tel est aussi le cas dans l'oeuvre alchimique : au départ, l'Esprit et l'Âme sont confondus à l'époque de la Grande coction [c'est la 2ème putréfaction de Le Breton] ; puis vient une phase transitoire où l'Âme va se séparer de l'Esprit avant de contracter un Corps ; cette séparation trouve sa correspondance chimique dans le passage d'un état « divin » à un état « terrestre » qui ne peut être que souillé et qui correspond à la chute de l'Âme. Dans un raccourci saisissant, chimie et alchimie se rejoignent alors dans ce qui fait le fondement de l'hermétisme :

« Pourquoi, demande Asclépius à son maître, pourquoi donc, ô Trismégiste, a-t-il fallu que l'homme fût établi dans la matière au lieu de vivre en la fécilité suprême ou Dieu habite ? » [Ascl., 7]
 


FIGURE XXXI
(constellation du Scorpion, atlas de Hevelius, Uranographia, 1680)

On en rapprochera la plainte des âmes quand elles apprennent leur condamnation :

"Ciel, principe de notre naissance, éther et air [...], astres resplendissants, lumière indéfectible du soleil et de la lune, frères de lait issus de la même origine, vous tous de qui brutalement séparées nous subissons des misères, et plus de misères encore, puisque, arrachées à des choses grandes et brillantes et à la sainte atmosphère et au firmament magnifique, et, qui plus est, à la vie bienheureuse que nous menions avec les dieux, nous allons être emprisonnées en des tentes ignobles et viles ! Qu'avons-nous donc, malheureuses, commis de si affreux ? quel crime, qui mérite ces châtiments actuels ? "[Kore Kosmou, 34-35]

La question, ici, est de savoir quelle a été la raison de la chute de l'Âme et de trouver sa correspondance alchimique qui nous donnera immédiatement sa contre partie physique [c'est-à-dire chimique]. Pourquoi l'Âme choisit-elle de tomber ? Pourquoi se détourne-t-elle de Dieu, se tourne-t-elle vers la matière ? A cette question, A.J. Festugière [III. Les Doctrines de l'âme, La Révélation d'Hermès Trimégiste, Paris, Les Belles Lettres, 1990]  répond :

"Car ce n'est pas à Adam, homme terrestre, composé de corps et d'âme, qu'il faut comparer le prototype céleste de l'âme : c'est aux anges, aux anges établis au ciel, jouissant de la vue de Dieu, éternellement heureux auprès de Lui. D'où vient qu'à un moment donné, certains anges renoncent à Dieu, refusent en quelque sorte leur bonheur ?"

Déjà, un premier élément de réponse s'esquisse : le désir de créer à son tour et Festugière d'ajouter :

"Est-ce là une faute ? Non sans doute dans le Poimandrès, puisqu'il est dit aussitôt après : « permisssion lui en fut donnée par le Père »..."

ce qui signifie que Dieu était, pour ainsi dire, déchargé de la responsabilité de créer le monde, au profit du Noûs Démiurge [le fils de Dieu ou Logos]. L'entrée dans la sphère démiurgique est responsable de la chute. A peine est-il descendu que l'Homme subit le contact du mal. Voici donc la province de l'Homme : alors que le Démiurge domine sur le monde céleste jusqu'à la Lune, l'Homme aura domination sur la Terre et ses habitants. Mais ce péché est permis par le Dieu suprême, dès lors que ce Dieu permet à l'Homme de créer [la symbolique de Prométhée, cf. Orthelius, I], comme il avait consenti à la création du Démiurge. En d'autres termes, créer n'est pas un mal si bien que ce péché est en quelque sorte nécessaire. Nous arrêterons là cette discussion pour nous borner à ce constat : c'est essentiellement l'action du Démiurge qui est responsable de la chute de l'Âme.

"la genèse de l'Âme Première [Anthrôpos], enfanté par le Noûs, Père Suprême de tous les êtres, possède de droit toutes les prérogatives divines ; jaloux de la création des sphères célestes accomplie par le deuxième Noûs démiurge, il veut créer à son tour, en reçoit la permission de son père et descend vers les sphères planétaires où les Gouverneurs lui donnent, chacun, part à son caractère [il reçoit les caractères de Saturne, Jupiter, Mars, soleil, Vénus, Mercure et Lune] ; parvenu à la sphère de la Lune, l'anthrôpos en brise l'enveloppe ; il se reflète alors dans les eaux qui recouvrent la Nature d'ici-bas et s'éprend de ce reflet, cependant qu'à son tour, la Nature s'éprend de lui."

Telle est la conclusion que donne Festugière au chapitre de l'incarnation de l'Âme. En alchimie, nous savons - et c'est le seul point commun que nous trouverons entre l'alchimie et la psychologie - que le Démiurge est incarné dans l'Artiste, penché sur son fourneau, ses creusets brasqués et ses cornues lutées. C'est lui qui décide donc du sort de l'Âme. Or, qu'est-ce que l'Âme ? Nous l'avons dit, il s'agit du principe Soufre qui n'est autre qu'un signe divin, au sens hermétique du terme [que l'on comprenne bien le sens de l'analogie par le rapprochement : qeion = Dieu et qeioV = soufre]. Si l'on calcine fortement un mélange de tartre vitriolé avec un sulfate métallique, ce dernier se décompose et donne un oxyde qui cristallise au sein du tartre vitriolé en fusion. C'est cette cristallisation progressive de deux oxydes qui détermine l'orientation de la Pierre, selon les métaux choisis. La figure XXXI qui montre la constellation du Scorpion fait référence à l'ioV, c'est-à-dire le venin, mais aussi couperose dans une autre acception [cela présente un intérêt hermétique supplémentaire lorsqu'on sait que la Tradition astrologique attribue la 2ème maîtrise du Scorpion à Mars]. C'est aussi par la méthode des sulfates que M.A. Gaudin a pu préparer des cristaux de rubis.

g)-le double Mercure


VII. AZOTH ET IGNIS DEALBANDO LATONAM VENIET SINE VESTE DIANA

L'AZOTH ET LE FEU EN BLANCHISSANT LATONE, PARAÎTRA DIANE SANS VÊTEMENT

Cf. rébus de saint Grégoire-sur-Vièvre ; nous n'aurons que peu de choses à ajouter, sinon que ce symbole représente exactement celui que nous avons construit à partir de notre 2ème schéma de synthèse de la Pierre. La Terre est conjuguée au croissant de Lune, qui symbolise une partie de l'argent-vif des Sages ; le point inscrit dans le cercle est l'alkali fixe [et non le Soufre à ce stade de l'oeuvre, puisque nous sommes ici au 2ème oeuvre et que le symbole représente la préparation du Mercure philosophique]. AZOTH est pris dans le sens du dissolvant universel et les enfants de Latone, Diane et Apollon, sont les deux principes de ce dissolvant. L'opération que décrit E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques nous est à présent familière :

La première phase de l'oeuvre est, en effet, une opération au creuset, ou, plus exactement, une série d'opérations, que les manuels imprimés de la chimie exposaient en clair, depuis le début du XVIe siècle. Afin de s'en rendre compte, il suffit de consulter les ouvrages de spagyrie, en grand usage dans le passé, que ce soit le Traité de Christophle Glaser, le Cours de Lémery, ou celui de Le Fèvre, les deux savants semblablement prénommés Nicolas. On y retrouve, en somme, ce que nous avons exposé un peu plus haut, et qu'enseignait donc, il y a trois cents années, le chimiste Glaser, Apotiquaire ordinaire du Roy & de Monseigneur le Duc d'Orléans:

« Ayez un grand creuset, & le placez dans un fourneau à vent sur un petit rond (fromage), afin qu'y ne touche la grille, & qu'il puisse recevoir davantage de chaleur; & le faites rougir entre les charbons ardents, ayez un couvercle proportionné au creuset ; prenez environ une once du meslange avec une cueiller de fer, & le mettez dans le creuset, & le couvrez en même temps avec son couvercle, la matière ne se calcinera tout aussitôt avec un bruit que l'on appelle détonation ; lequel passé, remettez de nouvelle matiere dans le creuset, en le couvrant comme devant, & ainsi continuez tant que toute la matiere soit dans le creuset.» [Traité de la Chymie, Christophle Glaser, Iean Thioly, 1716]

Nous ne saurions être surpris que Philalèthe eût formulé tout autrement le très commun modus operandi que, de son temps, il était facile de suivre, et surtout de réaliser, pour peu qu'on fût habile et qu'on possédât quelque connaissance de l'art du feu. Ce point capital de la Science ne fut donc pas sans exalter, chez lui, le caractère « envieux », propre à tout philosophe, qu'il soit classique ou non. Que l'étudiant en juge, penché avec nous-même, sur le passage qui correspond exactement, dans l'Introïtus:

« Afin que tu aies cette difficulté bien expliquée, dresse tes oreilles avec beaucoup d'attention. Que soient prises quatre parties de notre dragon igné qui, dans son ventre, cache l'Acier Magique, neuf parties de notre Aimant ; mêle-les ensemble par le brûlant Vulcain, en forme d'eau minérale, sur laquelle flottera une écume qu'il faut rejeter. Écarte la coquille et choisis le Noyau ; purge-le à trois reprises, par le feu et le sel; ce qui se fera facilement, si Saturne a regardé son image dans le Miroir de Mars.»

Cette description peut correspondre soit à :

a)- la préparation du carbonate de potasse ou alkali fixe ainsi que nous l'avons décrite dans la section du Mercure. Il s'agit de l'une des voies possibles dans la préparation du tartre vitriolé ou sulfate de potasse, par de l'huile de tartre par défaillance [carbonate de potasse concentré] ; on peut aussi se servir de l'alkali fixe sur de l'albâtre ;
b)- la préparation du sel polychreste de Glaser qui fournit d'emblée du tartre vitriolé :
On dispose dans un fourneau une cornue de fer de fonte, d'environ 3 ou 4 pintes, et qui ait à sa partie supérieure une ouverture ronde, d'environ 2 pouces de diamètre, qu'on bouche et débouche à volonté, avec un bouchon aussi de fer fondu, ou de terre cuite : on adapte à cette cornue un grand ballon de verre ou de grès, percé d'un petit trou : on met quelques onces d'eau dans le ballon : on lute avec du lut gras les jointures des vaisseaux. Lorsque l'appareil est ainsi disposé, on fait du feu sous la cornue pour en faire rougir le fond obscurément. Par la tubulure de la cornue, on projette par ceuillerées un mélange de parties égales de nitre et de soufre. Il se fait chaque fois une grande déflagration et fort peu de détonation ; il passe dans le ballon beaucoup de vapeurs blanches qui se condensent difficilement. Lorsque la déflagration est passée, on remet une nouvelle quantité de matière ; on continue ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait employé la quantité du mélange qu'on a disposé. Lorsque les vapeurs sont condensées, on délute le ballon : on verse ce qu'il contient dans un flacon. La liqueur qu'on obtient est un mélange d'acide nitreux et d'acide vitriolique sulfureux volatil. Il reste dans la cornue une combinaison de l'alkali fixe du nitre et de l'acide vitriolique du soufre. On fait dissoudre cette masse saline dans une suffisante quantité d'eau : on la fait évaporer jusqu'à légère pellicule : on filtre la liqueur : elle fournit par le refroidissement de vrais cristaux de tartre vitriolé, auquel on a donné le nom de sel polychreste de Glaser. [Chymie expérimentale et raisonnée, A. Baumé]
A ce tartre vitriolé, il convient d'ajouter des sulfates qui constituent le Soufre blanc et le Soufre rouge ainsi que du sel d'Ammon. Il convient également d'ajouter au mélange de la chaux ou de la magnésie : la chaux et la magnésie amènent d'abord la saturation des silicates en fusion et ensuite déterminent la précipitation des bases moins énergiques qu'ils renfermaient, isolées ou combinées les unes avec les autres. La chaux, qui précipite à froid certains oxydes de leurs dissolutions salines, les déplace également par la voie sèche dans leurs combinaisons avec les acides borique [dans une autre voie, on peut employer de l'acide borique ou du borax, cf. section chimie et alchimie] et silicique. Quand il est pur, l'un des composés du dissolvant des Sages donne le quartz hyalin ou cristal de roche ; ce minéral sert à faire des instruments d'optique, des verres de lunette qui ont le grand avantage de ne point s'entamer par le frottement en raison de leur dureté ; cette caractéristique permet d'expliquer un détail de la gravure XLII de l'Atalanta fugiens de M. Maïer.


FIGURE XXXII
(détail de la gravure XLII)

L'épigramme latine qui souligne l'image en complète l'enseignement :
 

« La Nature est ton guide, et toi, par l'art, sois son suivant de bon grès,
Tu t'égares, si elle n'est pas ta compagne dans la voie.
Que le Raisonnement te donne l'aide du Bâton, que l'Expérience te fortifie les yeux.
Par quoi tu puisses distinguer ce qui se trouve au loin.
Que la Lecture soit ta Lampe lumineuse dans les ténèbres,
Afin que, prudent, tu te gardes de l'amas des paroles et des choses. »

Ce sont bien des lunettes que l'on voit posées sur les yeux du vieillard. Il s'agit d'une indication. Quand le cristal de roche est coloré par des traces d'oxyde de fer et de manganèse, il forme un grand nombre de pierres précieuses naturelles assez estimées, comme la topaze du Brésil, le rubis de Bohême, l'améthyste ;mais la préparation de ces pierres procède davantage de tours de main spagyriques que de l'alchimie vraie et séculaire. Il faut en effet distinguer ici nettement les cristaux de roche teints, des véritables pierres précieuses.
Ainsi, les améthystes ne sont-elles que des cristaux de roche teints de violet et de pourpre et il faut les séparer de l'améthyste de l'Inde qui est - assure Pline [Hist. Nat., XXXVII, 40] - la première et la plus belle des pierres violettes. Son éclat doux et moëlleux semble remplir et rassasier tranquillement la vue sans la frapper de rayons pétillants comme fait l'escarboucle. Buffon réserve le nom d'améthyste orientale à des rubis dont quelques-uns semblent offrir des teintes d'un rouge mêlé de pourpre. Il en est de même des cristaux-topazes qui se trouvent en Bohême, en Auvergne : ce ne sont que des cristaux de roche colorés d'un jaune plus ou moins foncé et souvent enfumé ; ils ne possèdent point de rapport avec la vraie topaze qui est une pierre précieuse rare qu'on ne trouve que dans les climats chauds des régions méridionales ; il semble que la topaze d'Allemagne ne soit qu'un spath vitreux ou fluor, lequel accompagne souvent les filons de plomb. Pareillement pour la chrysolite qui n'est qu'un cristal-topaze dont le jaune est mêlé d'un peu de vert. La chrysolite des Anciens était la pierre précieuse qu'on nomme aujourd'hui la topaze orientale. Pline en a dit que :

« la chrysolite dans sa beauté, fait pâlir l'or lui-même ; aussi a-t-on coutume de la montrer en transparent et sans la doubler d'une feuille brillante qui n'aurait rien à ajouter à son éclat ». [Hist. Nat., XXXVII, 42]

Les aigues-marines ne sont encore que des cristaux quartzeux teints de bleuâtre ou de verdâtre ; la ressemblance de couleur a fait penser que le béryl des Anciens était notre aigue-marine ; mais ce béryl, auquel les Lapidaires donnent le nom d'aigue-marine orientale, est une pierre dont la densité est égale à celle du diamant. Le saphir d'eau n'est qu'une pierre vitreuse faiblement colorée de bleu qui ne doit point être confondue avec le vrai saphir ou saphir d'orient ; il est de la même essence que le feldspath ou du moins que les parties quartzeuses dont il est composé, mêlé de feldspath. Buffon écrit, dans son Histoire Naturelle des Minéraux :

M. Achard, très-habile chimiste, de l'Académie de Berlin, ayant fait l'analyse chimique du rubis & d'autres pierres précieuses, & en ayant tiré de la terre alcaline, a pensé que le cristal de roche en contenait aussi, & dans cette idée il a imaginé un appareil très ingénieux pour former du cristal en faisant passer l'air fixe de la craie à travers du sable quartzeux & des diaphragmes d'argile cuite. M. le prince Galitzin qui aime les Sciences & les cultive avec grand succès, eut la bonté de m'envoyer ,au mois de septembre 1777, un extrait de la Lettre que lui avoit écrite M. Achard, avec le dessin de son appareil pour faire du cristal ; M. Magellan, savant Physicien, de la Société royale de Londres, me fit voir quelque temps après un petit morceau de cristal qu'il me dit avoir été produit par l'appareil de M. Achard, & ensuite il présenta ce même cristal à l'Académie des Sciences ; les Commissaires de cette Compagnie firent exécuter l'appareil, & essayèrent de vérifier l'expérience de M. Achard ; j'engageai M. le duc de Chaulnes & d'autres habiles Physiciens à prendre tout le temps & tous les soins nécessaires au succès de cette expérience, & néanmoins aucun n'a réussi, & j'avoue que je n'en fus pas surpris , car d'après les procédés de M. Achard, il me paroît qu'on viendroit plutôt à bout de faire un rubis qu' un cristal de roche ; j'en dirai les raisons lorsque je traiterai des pierres précieuses, dont la substance , la formation & l'origine sont, selon moi, très différentes de celles du cristal de roche. En attendant, je ne puis qu'applaudir aux efforts de M. Achard, dont la théorie me paroît saine & peut s'appliquer à la cristallisation des pierres précieuses ; mais leur substance diffère de celle des cristaux, tant par la densité que par la dureté & l'homogénéité ; & nous verrons que c'est de la terre limoneuse ou végétale , & non de la matière vitreuse que le diamant & les vraies pierres précieuses tirent leur origine.
Il s'agit là, à notre connaissance, du premier essai « officiel » de la réalisation des gemmes orientales [cf. section du Mercure pour d'autres développements]. Il y a donc loin de la synthèse spagyrique à l'alchimie.
 

h)-les contraires
 


VIII. SI SEDES NON IS

forme directe : SI TU T'ARRÊTES, TU NE VAS PAS
forme contraire : SI TU NE T'ARRÊTES PAS, TU VAS

Ce palindrome « hermétique » est une forme cryptographique du serpent Ouroboros qui stigmatise l'oeuvre entier. Les alchimistes nous disent que leur dissolvant doit être une eau permanente ; rappelons-nous aussi la médaille d'or de Tentzel [cf. Introïtus, VI] au revers de laquelle on lit « en mémoire perpétuelle » signalant là encore l'impérieuse nécessité de disposer pendant un temps prolongé d'un corps susceptible de rester dissous à haute température sans s'évaporer. La forme palindromique de l'expression fait très bien sentir le caractère circulaire que doit posséder cette eau ignée, ce feu aqueux. E. Canseliet écrit à ce sujet :

"Oui, qu'est-ce qui pourrait faire, spécialement, qu'on tombât en cet endroit, si ce n'est la marche de pierre, qu'il importe donc de ne pas manquer, en la recherchant sous ses pieds, tout en la demandant au ciel."

La réponse à cette énigme est esquissée dans les commentaires de l'examen de la porte alchimique. Nous ferons remarquer qu'il s'agit d'une porte faite, en toute hypothèse, detravertin, ainsi que le précise E. Canseliet ; autrement dit de calcaire fibreux [ou chaux carbonatée fibreuse] qui constitue, quand il est coloré, l'albâtre calcaire ou albâtre antique dont une variété correspond au gypse, isomère lithologique de l'alun. Ce travertin doit subir la séparation initiale qui en fera littéralement « tomber » le tartre vitriolé d'un côté et la chaux de l'autre. A. Baumé nous parle de cette séparation [Chymie expérimentale et raisonnée] :

Alkali fixe et gypse
Le gypse étant un sel vitriolique à base terreuse, l'alkali fixe le décompose comme tous les sels à base terreuse : mais j'ai déterminé par des expériences, les proportions de terre et d'acide vitriolique contenues dans plusieurs de ces substances, dont je vais rendre compte. J'ai fait dissoudre 4 gros [1 gros = 3.824 g] de gypse de Montmartre, réduit en poudre, dans 18 livres d'eau bouillante : j'ai versé dans cette liqueur une suffisante quantité d'alkali fixe très pur pour faire précipiter la terre et saturer l'acide. J'ai recueilli le précipité terreux, et l'ai lavé dans beaucoup d'eau bouillante : je l'ai fait sécher, et j'ai obtenu 2 gros 18 grains [1 grain = 0.053 g] de terre calcaire : c'est par conséquent 1 gros 54 grains d'acide vitriolique que cette matière contenait. J'ai fait évaporer la liqueur jusqu'à légère pellicule : elle est devenue rousse et phlogistiquée : elle m'a fourni des cristaux de tartre vitriolé. J'ai fait la même expérience sur de la pierre à plâtre ordinaire de Montmartre. Les phénomènes ont été les mêmes. J'ai obtenu 2 gros 24 grains de terre calcaire semblable à la précédente. J'ai traité de même de l'albâtre et à la même dose de demi-once [1/16de l'ancienne livre de Paris, valant 30.594 g] : j'ai obtenu 2 gros 28 grains de terre calcaire très blanche. La liqueuer mise à évaporer est devenue rousse et phlogistiquée  :elle a pareillement fourni du tartre vitriolé.
Nous trouvons ici la correspondance avec la dernière phrase gravée sur la porte :
 


IX. EST OPUS OCCULTUM VERI SOPHI APERIRE TERRAM VT GERMINET SALVTEM PRO POPVLO

L'OEUVRE CACHÉ DU VRAI SAGE EST D'OUVRIR LA TERRE, AFIN QU'ELLE PRODUISE LE SALUT POUR LE PEUPLE.

On peut aussi traduire POPULO par le MONDE, ce qui est plus conforme à la doctrine. Cette ouverture initiale touche donc l'une des deux matières premières de l'oeuvre [gypse = guyoV] et explique une partie du sens de l'allégorie du fixe et du volatil qui s'attache à cette partie de l'oeuvre, d'habitude symbolisée par la lutte entre l'aigle [assimilable à guy = vautour, oiseau de proie] et le lion ou d'autres animaux à caractère dissemblable.
 


FIGURE XXXIII
(château du Plessis-Bourré, l'aigle et le lion)

Elle éclaire aussi le sens des paroles de Philalèthe [Introïtus, VII] quand il déclare :

"Pour bien dénouer la difficulté, lis attentivement ce qui suit : prends quatre parties de notre Dragon igné, qui cache dans son ventre l'Acier magique, et neuf parties de notre Aimant; mêle-les ensemble avec l'aide du torride Vulcain, de façon qu'ils forment une eau minérale où surnagera une écume qu'il faut rejeter."

Préparation du dissolvant, dont le secret tourne autour de substances telles que : alkali fixe - tartre vitriolé - huile de tartre - foie de soufre, de toute façon, un sel de potassium. Quant à l'idéogramme central, on peut y voir : le symbole de la chaux, une croix, une flèche, un croissant de lune, traversé par une barre horizontale ; la chaux, la barre centrale et une autre barre, située immédiatement sous la flèche, sont de taille  proportionnellement décroissante. Par là semble signifiée une action de séparation [flèche] sur une substance [qui contient de la chaux] qui joue un rôle dans la préparation du Mercure [croissant lunaire], action qui doit être réitérée [trois barres]. Mais ces réitérations sont-elles allégoriques ou ont-elles une existence ? Baumé, là encore, répondra à cette question :

Alkali fixe artificiel
J'ai pulvérisé du marbre blanc : je l'ai mêlé avec son poids égal de charbon d'huile de corne de cerf [composée entre autres de phosphate de chaux] : j'ai renfermé ce mêlange dans un creuset : j'ai luté le couvercle, afin qu'il ne s'introduisit point de cendres du charbon : j'ai fait chauffer ce creuset pendant deux heures jusqu'au rouge blanc. Le creuset étant hors du feu et refroidi, j'en ai séparé la matière : elle était très noire, parce que la substance phlogistique n'a pu brûler, faute du concours de l'air : ce mélange ainsi calciné avait une saveur plus forte que la chaux vive ordinaire. J'ai exposé cette matière à l'air humide pendant trois jours ; elle a peu augmenté de poids : je l'ai mêlée avec son poids égal de charbon d'huile de corne de cerf, et un peu d'eau : je l'ai fait calciner de nouveau, comme la première fois, pendant deux heures, ayant luté auparavant le couvercle, pour éviter l'introduction de la cendre. J'ai examiné ensuite cette matière : je leui ai trouvé une saveur décidément alcaline, quoique participant encore de celle de la chaux : comme elle ne me paraissait pas suffisamment alcaline, j'ai réitéré cette opération pour la troisème fois : j'ai mêlé chaque fois la matière avec son poids égal de pareil charbon d'huile de corne de cerf et un peu d'eau, en lutant toujours le couvercle au creuset, pour évter l'introduction de la cendre. J'ai fait dissoudre dans de l'eau la matière ainsi préparée : j'ai filtré la liqueur ; elle était parfaitement claire : elel avit une légère saveur d'eau de chaux, mais accompagnée de celle de l'alcali fixe bien décidée. J'ai fait concentrer cette liqueur : il s'est formé pendant l'évaporation quelques pellicules de chaux ; mais la liqueur restante avait toutes les propriétés d'un alcali fixe très caractérisé, verdissant les couleurs bleues des végétaux, pouvant se dessécher sur le feu, attirer l'humidité de l'air, et se résoudre en liqueur [huile de tartre faite par défaillance], comme le fait l'alcali fixe tiré de la cendre des végétaux : cet alcali fait effervescence et forme des sels neutres avec les acides. [...] Dans toutes ces expériences, il est impossible de convertir en alcali fixe toute la quantité de terre calcaire qu'on emploie  ;on ne peut également faire entrer dans la combinaison tout le phlogistique qu'on a mis en jeu. L'eau se dissipe en grande partie avant que l'action du feu soit assez violente pour se combiner. Il en est de même du phlogistique ; il se détruit en grande partie, avant que l'action du feu puisse le combiner avec la terre. Toutes ces opérations tendent à changer la nature d'une portion de la terre calcaire, et à la ramener à la nature des terres vitrifiables ; dans cet état, elle ne peut plus former de matière saline, et il reste enfin une portion de phlogistique dans l'état charbonneux, qui n'entre pour rien dans cette combinaison. [...] J'avais soin d'ajouter à la matière, après chaque calcination, un peu d'eau, afin de remplacer celle qui s'était dissipée, m'étant aperçu que cette addition favorisait mieux la combinaison. [...] On peut présumer que la Nature forme aussi cet alcali par la voie humide : c'est même le moyen le plus général qu'elle emploie pour produire l'immense quantité d'alcali fixe qui existe...
Cette expérience, que nous pourrions appeler « capitale » permet de comprendre le sens des réitérations et des imbibitions que décrivent les alchimistes dans leurs traités. On voit assez bien, aussi, se dessiner le sens de l'allégorie du combat du fixe et du volatil. Le but, ici, est la préparation de l'alkali fixe [carbonate de potasse ou borith des Anciens] par la voie humide, au contraire de ce que nous avons plus haut [l'Alchimie expliquée sur ses Textes classiques]. La difficulté vient de l'évaporation trop rapide de l'eau qui empêche au feu de pouvoir réaliser l'opération par laquelle la terre calcaire devient du carbonate de potasse. D'autres points de convergence apparaissent avec les textes : la matière primitive est noire ; il y a trois réitérations et des imbibitions d'eau. On peut trouver trace de réitération dans un autre passage d'A. Baumé touchant de près notre sujet :
Combinaison de la terre calcaire avec la terre vitrifiable par la voie sèche
J'ai exposé au grand feu un mélange de parties égales  de sable broyé et de craie : ce mélange n'a point fondu ; mais la terre calcaire s'est réduite en chaux vive. J'ai exposé ce mélange à l'air pendant quelques temps : la chaux s'est chargée de l'humidité de l'air, comme elle a coutume de le faire, et s'est réduite en poudre. J'ai exposé de nouveau ce mélange à la même action du feu : il est entré en fusion et il a formé une matière tuméfiée, poreuse, demi-transparente et qui n'a plus attiré l'humidité de l'air. On ne eput attribuer cet effet à aute chose, sinon à une addition de matière saline, laquelle s'est formée pendant la seconde calcination : elle s'est trouvée alors en dose suffisante pour entraîner la fusion du sable [...]
Là encore, mais par voie sèche, on retrouve les réitérations.
 
 

Conclusion

L'examen de la porte alchimique de la villa Palombara nous a permis de préciser certains points restés obscurs. Nous ne prétendons nullement avoir révélé tous les arcanes, ni même les avoir interprétés dans leur sens exact, mais du moins avons-nous essayé d'être aussi complet que possible. Nous souhaitons avoir incité le lecteur à approfondir cette science d'Hermès dont il a pu se rendre compte que, loin d'être un tissu de divagations, elle a été l'objet d'un intérêt jamais interrompu de la part de grands esprits, comme par exemple Isaac Newton, Marcellin Berthelot, Eugène Chevreul ou Carl-Gustav Jung. Nous citerons pour finir cet extrait d'un article que Simon Diner [Institut de biologie physico-chimique et fondation Louis de Broglie, CNAM] a écrit à l'occasion de la parution d'un livre de témoignages autour de la figure de Louis de Broglie [Louis de Broglie que nous avons connu, Fondation Louis de Broglie, Paris, 1988] :

Le dualisme onde-particule et la tradition alchimique [pp. 59-64]

[...] L'alchimie se présente en réalité comme un conservatoire de grandes idées forces sur le monde, un lieu privilégié d'intuitions fondamentales. L'alchimie contient une sagesse profonde, traditionnellement accumulée, sur le mouvement, les transformations, le temps. Que Newton ait été un grand alchimiste n'a alors rien d'étonnant. [...] L'alchimie véhicule une conception aristotélicienne du monde opposée à la conception platonicienne. Une conception où le mouvement et la matière se conjuguent pour créer les formes, alors que pour le platonisme les formes sont données a priori.[...] L'alchimie est comme la conscience traditionnelle de l'enjeu d'une dualité fondamentale au sein de l'Unité, qu'elle exprime par le précepte Solve et Coagula. Signification de rapport entre le saisissable et l'insaisissable exemplifié par le comportement du mercure.[...] La formule alchimique se veut aussi porteuse d'une doctrine exprimant le statut de l'espace dans la Nature et le rôle anthropologique de l'espace à travers la perception, le vécu et la connaissance. Solve et Coagula résume l'idée que la problématique de l'espace est essentiellement une dialectique du point et de l'étendue.[...] La pensée alchimique [qui tente] d'engendrer l'Or de l'Unité des contraires, oscille sans cesse entre la manipulation de la matière et la purification de l'esprit.
 
 

Bibliographie

1. Deux Logis alchimiques, Eugène Canseliet, Pauvert, 1979
2. L'Entrée ouverte au Palais fermé du Roi, Eyrénée Philalèthe, Salmon, t. IV, Amsterdam, 1667
3. Le Mystère des Cathédrales et l interprétation ésotérique des symboles hermétiques du grand Suvre, Fulcanelli, Pauvert (1979 pour la dernière édition)
4. Les Demeures philosophales et le symbolisme hermétique dans ses rapports avec l art sacré et l ésotérisme du grand Suvre, Fulcanelli, Pauvert (1983 pour la dernière édition)
5. L Alchimie expliquée sur ses Textes classiques, Eugène Canseliet, Pauvert (1988 pour la dernière impression, réédition 1980)
6. L'Alchimie, Histoire, technologie, pratique, ouvrage collectif, Pierre Belfond, 1972
7. La Conduite par la main vers le ciel chimique de Jacques Tol, à amsterdam, 1688
8. Histoire Naturelle des minéraux, Gorges Louis Leclerc, comte de Buffon, édition de Leiden, Imprimerie royale, 1783
9. La révélation d'Hermès Trismégiste, J.A. Festugière, Les Belles-lettres, Paris, 1990 (3 vol.)