Salpêtre - Alkaest de Glauber -
Iamsuph

 
 


revu le 11 mars 2012


lexique : -nitrate de potasse - Air des Sages - Zeus - fumier - plâtras - sang de boeuf - tartre vitriolé - écume - salpêtre (extraction) - colombes de Diane - salpêtre (purification) - noire - Esprit - salpêtre (lessive) - salpêtre (Eau-mère) - salpêtre (base fixe du) - réitérations - nitre (de troisème cuite) -  esprit universel - putréfaction - dragon (bave du) - tartre vitriolé() - fèces - écume() - coagulation - Aphrodite - Caput - Clef X - Zosime - Mutus Liber - Hermogène - Hypérion - Iamsuph - Hercule - Alkali fixe (1,2,3) - Ariès - Aimant - magnes - amalgame (hermétique) - borith - natron - argyrotoxos - Amalthée - Aigles volantes (de Philalèthe) - miel - le salpêtre selon le cours de Nicolas Lefevre (18 §) -

1)- Salpêtre

La salpêtre a tiré son nom de son origine naturelle. Au VIIIe siècle, les savants le nommaient, pour rappeler qu'il est extrait des pierres, sal petrae, c'est-à-dire sel de pierre. On l'extrait, en effet, de certaines pierres, à la surface desquelles il se produit naturellement. Le salpêtre, à l'époque de la nomenclature chimique, fut placé parmi les sels et nommé plus tard nitrate de potasse ou azotate de potasse. Le salpêtre se trouve sur les murs humides, à la surface desquels il forme de petites aiguilles blanchâtres, d'une saveur froide et piquante. L'acide azotique prend naissance aux dépens des éléments de l'air [c'est, en somme l'Air des Sages dont parle Philalèthe, Introïtus, VI], dans les orages, par suite de la combinaison de l'oxygène avec l'azote. Sous l'influence de la décharge électrique, l'oxygène et l'azote qui existent dans l'air, se combinent et forment de l'acide azotique. Cet acide azotique tombe, dissous par l'eau de pluie [cf. les remarques de Fulcanelli sur la pluie et l'eau en général, qui est un autre épithète de Zeus], sur la terre et se combinant à la chaux, la magnésie ou la potasse du sol, forme de l'azotate de chaux, de magnésie et de potasse. Ainsi, toutes les fois que de l'oxygène et de l'azote se trouvent en présence, dégagés d'une combinaison quelconque, ils s'unissent et forment l'acide azotique. S'il existe à proximité une base alcaline ou terreuse, comme de la potasse, de la chaux, de la magnésie, cette base se combine à l'acide azotique et forme des azotates de potasse, de soude, de chaux, de magnésie ou d'ammoniaque. Le salpêtre se forme naturellement dans tous les lieux humides où existent des matières animales riches en azote, c'est-à-dire dans les caves, les étables, les fosses à fumier, ainsi que sur les murs des habitations [cela explique les déclarations des alchimistes comme quoi la matière première doit être recherchée jusque dans le fumier]. Il n'apparaît que jusqu'à une certaine hauteur sur ces murs, parce que l'humidité est une condition nécessaire à sa formation, en vertu du vieil adage chimique : corpora non agunt nisi soluta ; on n'en trouve guère au-dessus du premier étage. La formation de nitre est une cause de destruction des murailles. Ce sel ronge et carie les plus fortes assises ; rien ne peut arrêter cette cause d'altération sans cesse agissante. Il faut extraire les pierres qui en sont atteintes et les remplacer. Partout où la végétation a existé, les couches du sol renferment du salpêtre ; car l'acide azotique et la potasse ont été fournis par la décomposition des végétaux. Certains terrains sont même assez riches en salpêtre pour qu'il suffise de lessiver les terres avec de l'eau chaude, pour en extraire le sel, et en faire une exploitation régulière. On trouve des masses considérables de salpêtre accumulées dans le sol de certaines parties de l'Espagne, de l'Inde et de l'Amérique méridionale. Le salpêtre est si abondant dans le sol de certaines contrées de l'Inde, qu'il suffit, pour le recueillir, de balayer la terre avec de longs balais ou houssines : d'où le nom de salpêtre de houssage. Ce salpêtre - très impur - arrive en Europe en petits cristaux aiguillés, d'un blanc grisâtre. Au milieu des déserts de l'Afrique, le major Gardon Laing a observé qu'au moment le plus froid de la journée, c'est-à-dire au lever du soleil, la terre se couvre d'une couche de nitre. La présence du salpêtre dans ces déserts semble prouver qu'à une époque distante de milliers d'années, toute la partie de l'Afrique aujourd'hui occupée par des sables, aurait été couverte d'une végétation luxuriante. En réalisant artificiellement les conditions les plus favorables à la production du salpêtre et en les exagérant, on est arrivé à créer les nitrières artificielles. On nomme ainsi des fosses remplies d'un mélange grossier de plâtres ou de terres calcaires, avec des débris de substances animales et végétales en putréfaction. On peut aussi utiliser les vieux plâtras de démolition. Il suffit de se procurer ces matériaux, de les lessiver pour se procurer une abondante récolte de ces sels. Le salpêtre n'existe pas seul dans ces plâtras et il faut donc transformer en salpêtre les azotates de chaux et de magnésie qui y sont mêlés. Cette transformation s'opère avec une dissolution de carbonate de potasse qui agit sur ces azotates, préalablement enlevés aux plâtras par l'eau bouillante, produit des carbonates de chaux et de magnésie insolubles, et du salpêtre qui reste dissous et qu'il n'y a plus qu'à recueillir par l'évaporation du liquide et par la cristallisation.
La première opération consiste à lessiver par l'eau froide les plâtras pour leur enlever les azotates de chaux, de magnésie et de potasse qu'ils contiennent. On place les matériaux salpêtré dans des cuves de bois ou dans des tonneaux défoncés par un bout, et dont le fond conservé est percé d'un trou que l'on tient bouché. Le tonneau est porté sur un trépied pour faciliter l'écoulement du liquide. On laisse digérer l'eau pendant un ou deux jours ; puis, plaçant à l'orifice, un bouchon de paille, on soutire le liquide. Ce liquide [eaux faibles] est versé sur de nouveaux matériaux. Lorsqu'il s'est ainsi chargé d'une plus grande quantité de sels, il porte le nom d'eaux fortes. Quand elles ont servi à opérer un troisième lessivage d'autres matériaux, ces eaux [eaux de cuite] sont assez riches pour être traitées chimiquement.


FIGURE I
(chaudière à concentration pour l'extraction du salpêtre)

Ces eaux contiennent surtout des azotates de chaux, de magnésie, de potasse, de soude et d'ammoniaque, du chlorure de sodium et du sulfate de soude. On y ajoute du carbonate de potasse ou plus simplement une lessive de cendres de bois qui contient une forte proportion de carbonate de potasse. Par la réaction du carbonate de potasse sur les azotates dissous dans l'eau, il se forme des carbonates insolubles de chaux et de magnésie, et la liqueur retient les azotates de potasse, de soude et d'ammoniaque résultant de cette réaction. Après cette opération ces eaux chargées d'azotates divers sont portées dans de grandes chaudières de fonte et on les chauffe jusqu'à l'ébullition. Pendant l'évaporation, il se dépose des carbonates de chaux et de magnésie, ainsi que d'autres matières étrangères ou des boues. Par les mouvements d'ébullition, ces boues sont amenées au centre de la chaudière. On les enlève continuellement à l'aide d'un chaudron suspendu à une chaîne, que l'on manœuvre à l'intérieur du bain au moyen d'un contre-poids comme le montre la figure ci-dessous.
On active le feu et à mesure que le liquide diminue par l'évaporation, les sels qu'il renfermait encore se précipitent dans leur ordre de moindre solubilité. Quand la concentration est arrivée à tel point que le salpêtre même commencerait à cristalliser [ce que les ouvriers reconnaissent en mettant une goutte de la liqueur au contact d'un corps froid, et la goutte venant à se figer], on verse le liquide dans de grands bassines de cuivre, nommées cristallisoirs. On agite le liquide, pendant son refroidissement, pour obtenir le nitre en petits cristaux.
Raffinage du salpêtre : en se fondant sur le fait que la dissolution aqueuse saturée d'un sel est apte à dissoudre certains autres sels, on débarrasse le salpêtre brut des azotates de magnésie et de chaux qu'il renferme ainsi que du sel marin, en lavant ces cristaux avec une dissolution saturée de salpêtre.
 
 


FIGURE II
(caisse à laver les cristaux de salpêtre)

On remplit du sel à raffiner, la capacité supérieure d'une boîte, AB, à double fond D, après avoir bouché avec de la paille les trous C dont ce double fond est percé. On verse alors sur les cristaux une dissolution de salpêtre qui ne peut plus dissoudre du salpêtre mais qui peut se charger de sels étrangers. Au bout de deux ou trois heures, on débouche les trous, et le liquide s'écoule au moyen d'un robinet dans la rigole E. On répète cette opération à plusieurs reprises. Le liquide ayant servi à ces lavages, est renvoyé dans la chaudière de concentration, pour en retirer le salpêtre qu'il renferme. Après avoir débarrassé le salpêtre des matières solubles, il faut en séparer les substances insolubles qui s'y trouvent mélangées. On le fait dissoudre dans l'eau bouillante, en le plaçant dans une chaudière de fonte A, dans laquelle on introduit 75 parties d'eau et 25 parties du sel à raffiner.


FIGURE III
(chaudière pour le raffinage du salpêtre)

Quand la liqueur est bouillante, on y ajoute, pour la clarifier, un peu de sang de boeuf. Les matières terreuses en suspension sont emprisonnées dans l'albumine du sang de boeuf, qui se coagule dans le liquide bouillant, et la liqueur est ainsi clarifiée. On enlève ces dépôts avec des écumoires, au fur et à mesure qu'ils se produisent. La dissolution s'épure ainsi parfaitement. Quand elle est bien claire, on la fait écouler dans les cristallisoirs. Par le refroidissement, le salpêtre se prend en cristaux. Pour empêcher que ces cristaux ne soient trop volumineux, on trouble [cf. Philalèthe] la cristallisation en agitant la liqueur pendant qu'elle se refroidit. Les petits cristaux de salpêtre raffiné sont recueillis et portés dans des caisses à double fond, semblables à celle qui a été représentée ci-dessus. Là, on les lave à trois ou quatre reprises avec de l'eau pure, pour les débarrasser des eaux mères qu'ils retiennent, c'est-à-dire de la dissolution au sein de laquelle ils ont cristallisé, et qui les imprègne encore. Il ne reste plus, dès lors, qu'à laisser égoutter les cristaux et à les sécher. On emploie à cet effet la chaleur perdue par les fourneaux dans lesquels se fait l'évaporation d'autres liqueurs. Les cristaux du sel à dessécher sont placés dans une cavité en maçonnerie, B [cf. FIGURE III] et chauffés au moyen des carneaux C par l'air chaud qui se rend dans la cheminée en sortant du foyer.

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Nous avons évoqué le nitre ou salpêtre à plusieurs reprises (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14). Il semble jouer un rôle fondamental -selon la voie choisie- dans la formation de l'alkali fixe ou du tartre vitriolé. Ce carbonate est employé comme fondant de matériaux infusibles comme l'alumine et permet de maintenir en suspension des oxydes métalliques. Le salpêtre est aussi connu sous le nom de nitre, sel de nitre ou nitrate de potasse. La formation du salpêtre, à meilleur marché et compatible avec la chimie du XIXe siècle passe par l'attaque des matériaux salpêtrés par trois substances : la chaux caustique, le sulfate de soude et enfin le chlorure de potassium. Ces matériaux salpêtrés, dans les pays froids et tempérés, sont présents sous la forme d'azotates terreux : c'était au niveau des latrines, dans les caves, les endroits humides, les rez-de-chaussée qu'on trouvait -au XIXe siècle- de semblables terres. Les matériaux salpêtrés abandonnent dans
 


FIGURE IV
l'eau des azotates de magnésie, de chaux, de potasse et de soude. Dans un premier temps, la chaux vive va décomposer l'azotate de magnésie, faire précipiter la magnésie et se mettre à sa place. Si en effet, on verse de l'eau de chaux sur une dissolution limpide d'azotate de magnésie, le mélange devient laiteux. Dans un second temps, le sulfate de soude va introduire de l'azotate de soude dans les eaux nitrifères et déposer le sulfate de chaux. Le chlorure de potassium va alors décomposer l'azotate de soude et la liqueur ne contiendra plus que du nitrate de potasse, c'est-à-dire du salpêtre. La chaux caustique est obtenue par calcination du carbonate de chaux naturel ; le sulfate de soude, par calcination du sel marin dans un four à réverbère (de l'esprit de sel apparaît) ; le chlorure de potassium peut être obtenu des soudes de varech. Le varech est desséché par exposition à l'air, on l'incinère alors dans de petites fosses creusées dans le sol et il reste une cendre à demi fondue à laquelle on donne le nom de soude de varech. On lessive cette matière à chaud et l'on extrait par cristallisations progressives, les divers sels qu'elle renferme. La soude de varech donne jusqu'à 30% de chlorure de potassium. Le chlorure de potassium en se dissolvant dans l'eau provoque un grand abaissement de température : par exemple, 50 g de ce chlorure en poudre fine mélangés à 200 g d'eau contenue dans un vase pesant 185 g produisent, par leur mélange, un froid de 41° au-dessous de 0°. Cela n'est pas sans nous rappeler certains textes alchimiques, notamment ceux de De Cyrano Bergerac (la rémore et le froid). Il faut à présent purifier le salpêtre. L'opération est fondée sur la rapidité avec laquelle la solubilité du salpêtre augmente avec la température alors que la solubilité du chlorure de sodium reste à peu près constante. Si à 100 parties d'eau on en ajoute 500 de salpêtre contenant 20 % de sel marin et si l'on chauffe jusqu'à ébullition, une grande quantité du sel marin restera indissoute puisqu'une pareille quantité d'eau pourra à peine dissoudre 1/3 de

FIGURE V
ce qui est contenu dans le salpêtre ; elle dissoudra au contraire tout l'azotate de potasse. Si après avoir retiré le sel marin qui n'est pas dissous, on laisse refroidir progressivement la dissolution, comme à la température ordinaire, le sel marin est presque aussi soluble qu'à 100°C, il doit arriver qu'il ne s'en séparera pas ou très peu tandis que les 9/10 du salpêtre se déposeront. Comme les dissolutions de salpêtre brut sont troubles et visqueuses, on les clarifie avec du sang de boeuf ou de la colle : les matières organiques, qui sont la cause de la viscosité, sont amenées à la surface sous forme d'écume que l'on enlève avec une écumoire. Les dissolutions claires sont transportées dans des cristallisoirs où, par refroidissement, elles abandonnent la plus grande partie du salpêtre qu'elles renferment ; on doit, se faisant, agiter constamment le liquide pour que de petits cristaux se forment. En effet, les gros cristaux sont rarement purs lorsqu'ils sont formés car ils retiennent de faibles quantités d'eaux mères que rien ne peut leur enlever. Il existe d'autres moyens d'obtenir du salpêtre :
- par combinaison de l'acide nitrique (eau forte) avec la potasse ;
- par décomposition du carbonate de potasse par l'acide nitrique ;

Nous allons à présent donner un extrait du cours de chimie de Gay-Lussac sur l'obtention du salpêtre et sa purification.

Il y a un art pour extraire le salpêtre des terres où il est formé. C'est en les lavant qu'on leur enlève tous les sels solubles qu'elle renferment, et l'on a une dissolution de nitrates de potasse, de chaux et de magnésie et de quelques chlorures, comme ceux de sodium, de calcium et de magnésium. Il faut transformer les nitrates terreux en nitrates de potasse ; pour cela, on emploie du sulfate et du carbonate de potasse. Cette opération s'appelle saturation. Elle serait très simple si l'on n'avait qu'à mettre du carbonate et du sulfate de potasse, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de précipité ; mais l'on n'obtient pas du nitrate de potasse en proportion des carbonates et des sulfates employés, et l'expérience a appris qu'il fallait s'arrêter à un certain terme. Après la saturation, on a du nitrate de potasse mêlé à des chlorures de potassium et de sodium. Alors, on concentre de plus en plus la dissolution par l'évaporation et l'eau arrive à un terme où le sel marin se dépose. On le recueille. Le nitrate de potasse ne se dépose pas. Il est très soluble. On continue l'évaporation et on enlève le sel marin. Quand la liqueur est suffisamment rapprochée, on laisse refroidir et il se dépose beaucoup de nitrate de potasse avec une faible quantité de sel marin. il serait par conséquent à peu près pur s'il ne contenait pas encore des chlorures de potassium et de sodium : c'est le nitre brut. Pour purifier ce nitre brut, on se sert d'eau chargée de nitre ; elle dissout le sel marin ; ensuite on jette le salpêtre dans une chaudière pour procéder à la dissolution. Quand elle est opérée, on chauffe, on laisse reposer et l'on fait cristalliser. La cristallisation se fait dans un bassin très large et peu profond ; l'évaporation est donc rapide. Un homme remue pendant l'évaporation pour empêcher que de grands cristaux ne se forment. On trouble autant qu'on le peut la cristallisation et l'on a du nitre dont l'apparence est celle du sucre ou du sable. On met ce nitre dans des réservoirs particuliers et on l'arrose avec l'eau qui a servi aux opérations précédentes ou bien avec de l'eau pure. Le troisième lavage laisse le nitre à peu près pur. Ce procédé est fondé sur ce que les substances étrangères ne sont que dans l'eau-mère et que les lavages enlèvent cette eau. Le fait que les cristaux soient petits permet un lavage plus facile, l'eau passe à travers ; on a donc trois eaux de lavage : la première est la plus impure, les autres le sont moins. On se sert de la première eau pour laver les salpêtres bruts ; les autres servent pour faire le lavage du nitre purifié.
Cours de chimie de Gay-Lussac, leçon n°10
 

2)- Alkaest de Glauber

Voici ce que dit Nicolas Lemery du nitre ou salpêtre dans son Cours de chymie avec les notes annexées qui sont en général du plus haut intérêt ; on lira plus loin les rapports entre l'Alkaest de Glauber et les deux colombes de Diane.

a)- Formation du salpêtre

Il y a de l'apparence que le nitre des Anciens, ou le Natron d'Egypte, ou un sel qui se trouve dans la terre en masses grises compactes, ou le borax naturel, ou le sel qu'on tire de l'eau du Nil, et de plusieurs autres rivières ; il se peut même que tous ces sels soient des espèces de leur nitre ; mais celui des Modernes n'est autre chose que le salpêtre, et c'est de celui-là dont nous entendons parler. Le nitre est un sel acide [a], aérien, ou empreint des esprits de l'air qui le rendent volatil, il se tire des pierres et des terres qu'on a démolies des vieux bâtiments. On en trouve aussi dans les caves et dans plusieurs autres lieux humides, parce que l'air se condense dans ces endroits, et se lie facilement avec la pierre. Le salpêtre se fait aussi quelquefois par l'urine des animaux qui tombe sur des pierres ou dans des terres ; quelques-uns même ont cru que tout le salpêtre venoit de-là ; mais nous voyons tous les jours qu'on enr etire des lieux où il n'y a eu aucune eurine. Ce sel est moitié volatil [b], & moitié semblable au sel gemme, nous le prouverons dans la suite. On trouve aussi en tems sec aux Pays chauds, du salpêtre naturel attaché contre des murailles & des rochers en petits crystaux ; on les sépare en houssant doucement ces lieux avec des baliers, & l'on appelle par cette raison ce salpêtre, Salpêtre de houssage ; il est préférable au salpêtre ordinaire pour la composition de la poudre à canon & pour les eaux-fortes [c], parce qu'on ne l'a fait passer que légèrement sur les cendres, & qu'il est moins empreint de leur sel ; il doit être choisi net en crystaux, prenant feu facilement sur les charbons allumés : les Anciens l'appeloient Aphronitrum [aproV: sans raison, évoquant le fou de l'oeuvre, i.e. le mercure]. On nous apporte des Indes Orientales un beau salpêtre très estimé, principalement pour la Poudre à canon ; on dit qu'il naît proche de Pegu abondamment, & qu'on en voit s'élever de certaines terres désertes & stériles en crystaux blancs, aussi près à près l'un de l'autre que de l'herbe : on a qu'à le ramasser & et à le purifier, il paroît semblable à notre salpêtre rafiné.
La grande & violente flamme qui arrive dès qu'on a jetté le salpêtre sur du charbon, & les vapeurs rouges qu'il rend quand on l'a réduit en esprit, ont obligé les chymistes à croire que ce sel étoit inflammable, & par conséquent tout rempli de soufre, puisque le soufre est le seul principe qui s'enflamme ; mais s'ils eussent suspendu leur jugement jusqu'à ce qu'ils eussent fait davantage d'expériences, ils auroient non-seulement reconnu que le salpêtre n'est point inflammable de sa nature, mais ils auroient eu sujet de douter s'il est entré quelque portion de soufre dans la composition naturelle de ce sel, car si le salpêtre étoit inflammable de lui-même, comme les soufres, il bruleroit en des lieux où il n'y auroit point de soufre, par exemple, dans un creuset rougi au feu ; mais il ne s'y enflammera jamais, en quelque quantité qu'on l'y mette, & quelque violence de feu qu'on lui donne. Il est bien vrai que si vous jettez du salpêtre pur sur du charbon allumé, il se fait une grande flamme, mais ce n'est qu'à raison des fuliginosités du charbon qui sont raréfiées & élevées avec violence par le volatil du nitre, comme nous prouverons dans l'opération du nitre fixe.

b)- Purification du salpêtre

Purifier le salpêtre, est le dépouiller d'une partie de son sel fixe, & d'un peu de terre bitumineuse qu'il contient [a]. Faites fondre dix ou douze livres dans une quantité suffisante d'eau ; laissez reposer la dissolution, & la filtrez, puis la faites évaporer dans un vaisseau de verre ou de terre jusqu'à diminution de la moitié, ou jusqu'à ce qu'il commence à paroître une petite pellicule dessus ; transportez alors votre vaisseau dans un lieu frais, l'agitant le moins que vous pourrez, & l'y laissez jusqu'au lendemain, vous trouverez des crystaux qu'il faut séparer d'avec la liqueur : faites évaporer déréchef cette liqueur jusqu'à pellicule, & remettez le vaisseau dans un lieu frais, il se fera de nouveaux crystaux : réïterez les évaporations & les crystallisations jusqu'à ce que vous ayez retiré tout votre salpêtre. Notez que dans les dernières crystallisations vous aurez un sel tout-à-fait semblable au sel marin, ou au sel gemme, il faut le garder à part. Les premiers crystaux sont le salpêtre rafiné. On peut faire fondre & purifier le salpêtre encore plusieurs fois dans de l'eau, & observer à chaque fois tout ce que nous avons dit, afin qu'il soit bien blanc, & purifié de son sel marin.
La première purification qu'on donne au salpêtre est celle-ci : on pulvérise grossièrement les pierres & les terres qui le contiennent, on les fait bouillir dans beaucoup d'eau, afin que le salpêtre s'y dissolve ; on coule la dissolution, puis on la verse sur de la cendre pour en faire une lessive, & dégraisser par ce moyen le sel ; après qu'on a passé et repassé plusieurs fois la liqueur sur les cendres, on la fait évaporer & crystalliser [b]. Si au lieu de verser la dissolution du salpêtre sur des cendres, on se contente de la mettre évaporer sur le feu dans une chaudière, ou autre vaisseau, jusqu'à ce qu'elle s'attache à une écumoire qu'on trempera dedans, & qu'elle paroisse en consistance d'huile, de couleur jaunâtre ou brune, on aura une liqueur graisseuse & épaisse, que les Ouvriers appellent Mère de salpêtre, ou Eau-Mère.
Le sel des cendres qui se mêle dans le salpêtre augmente sa partie fixe. Or, quoique ce sel soit alkali, il change de nature, parce que ses pores ont été remplis par de l'acide du salpêtre : ce sel nitre qu'on a tiré par cette première purification est appelé salpêtre commun ; le dernier sel qu'on en retire ne doit point être mêlé avec le premier, parce qu'il est presque fixe, & par conséquent moins bon [e] : si on le fait distiller comme le sel marin, on en retirera un esprit acide, qui est une espèce d'eau régale, ou un dissolvant de l'or.
La terre dont on atiré le salpêtre étant remise à l'air, & remuée de tems en tems, se rempreint de la même espèce de sel [f]. Les longs crystaux que nous voyons au salpêtre proviennent de sa partie volatile ; car ce qui se crystallise le dernier est fixe comme le sel marin, & il en retient la figure [g]. Le salpêtre ne se rafine jamais si bien, qu'il ne contienne toujours un sel semblable au sel gemme, ou au sel marin, mais en moindre quantité que devant [h].
Quand on fait bouillir le salpêtre longtemps à grands bouillons dans de l'eau, une partie des esprits se dissipe, & à la fin il ne reste qu'un sel semblable au sel marin, ou au sel gemme...
Quand on veut faire crystalliser quelque sel, il faut qu'il soit dissous dans une proportion d'eau convenable ; car s'il y en avoit trop, le sel seroit trop affaibli, & il ne pourroit pas se coaguler ; & si au contraire il en restoit trop peu, les crystaux seroient confus. pour donc en faire de beaux, il faut retirer le vaisseau du feu lorsque vous voyez paroître une pellicule sur la liqueur [k], ce qui est une marque qu'il reste un peu moins d'humidité qu'il n'en faut pour tenir le sel dissous, & ainsi quand on l'a posé en un lieu frais, il ne manque pas à se figer.
Les sels acides, & entre ceux-là les volatils, se crystallisent en bien moins de tems que les autres [l].
Lorsqu'on a une grande quantité de salpêtre commun à purifier, on le met dans une ou dans plusieurs chaudières étamées, & l'on verse dessus autant qu'il faut d'eau commune pour le dissoudre ; on met du feu dessous, & quand le sel étant fondu, la liqueur commence à bouillir, on en enlève avec une écumoire la première écume, qu'on appelle bouë de salpêtre, on continuë à faire bouillir doucement cette liqueur, jusqu'à ce qu'elle ait acquis un peu plus de consistance ; on y jette alors un peu de vitriol blanc ou d'alun en poudre pour le clarifier, il s'élève à la superficie une écume noire qui s'épaissit, on la sépare peu à peu avec l'écumoire autant exactement qu'il est possible ; quand la liqueur est dépouillée de cette écume, on la verse toute bouillante avec des grandes cuillers, ou autrement dans un vaisseau haut & etroit, qu'on appelle cave à rasseoir, & on la couvre d'un morceau de drap, pour entretenir quelques-tems sa chaleur, & empêcher qu'elle ne refroidisse trop tôt ; on la laisse en repos une heure & demie ou deux heures, pendant ce temps-là il se précipite au fond du vaisseau des fèces jaunes en matière de lie, & la liqueur devient claire & belle ; on la sépare alors de dessus les fèces pendant qu'elle est encore un peu chaude, la versant par inclination dans des vaisseaux qu'on appelle jattes ou bassines à rocher ; on couvre ces vaisseaux d'un drap, & on laisse la liqueur au repos pendant un jour ou deux, ou jusqu'à ce que le salpêtre se soit congelé en beaux crystaux grands, clairs, blancs, transparens, qui sont ordinairement de figure sexangulaire [m] : on retire alors ces crystaux de dedans les jattes, & on les met dans une cuve percée au fond, où ils égoutent, c'est le salpêtre rafiné.
On met évaporer sur le feu la liqueur restante à diminution d'environ la moitié, puis on la laisse refroidir ; il s'y forme des crystaux un peu moins beaux que les premiers ; on continue le même procédé jusqu'à ce qu'on ait retiré tout le salpêtre, mais les derniers crystaux, qui sont en petite quantité, doivent être mis à part, parce qu'ils contiennent beaucoup de sel fixe [n]. On purifie une seconde fois le même salpêtre rafiné, non-seulement pour en séparer quelque légère portion de crasse qui pourroit y être resté, mais pour le priver de sa partie fixe, il est alors moins sujet à s'humecter [o].
Le salpêtre doit être choisi bien rafiné enlongs crystaux beaux, nets, transparens, comme il a éét dit, rafraîchissant la langue lorsqu'on en applique dessus, jettant beaucoup de flammes quand on en met sur des charbons ardens...

Notes annexées : NB : les notes sont de Théodore Baron -

[a]  on est convaincu aujourd'hui par expérience que le nitre est un sel parfaitement neutre qui ne fait point d'effervescence, ni avec les alkalis, ni avec les acides... L'épithète de sel aérien pourroit mieux convenir au salpêtre ; car suivant la théorie de Sthal, la production de ce sel dépend de ce que l'esprit universel répandu dans l'atmosphère, & qui est de la nature de l'acide vitriolique, venant à se déposer dans les pierres ou des terres qui sont chargées de matières, soit animales, soit végétales, réduites en pourriture, il se combine avec les sels volatils & les huiles fétides que la putréfaction développe dans ces sortes de matières...
[b] On vient de voir dans la note précédente que le salpêtre ne peut point être mis au rang des sels volatils, puisqu'il résiste à l'action du feu la plus violente, sans se dissiper en l'air. Quant au sel gemme qu'il contient, ce sel ne lui est que mêlé & confondu, sans faire partie de son essence, & il peut s'en séparer aisément, ce qui ne sert qu'à rendre le salpêtre plus pur ; mais la quantité de sel marin qui est allié au salpêtre n'est pas aussi considérable que l'Auteur le pense...
[c] Cette espèce de salpêtre n'est préférable au commun, que parce qu'il est exempt de tout mélange avec le sel marin...Or, plus il y a de ce sel mêlé avec le salpêtre & moins celui-ci est bon pour faire de la poudre à canon., moins aussi est fort l'esprit de nitre que l'on tire par la distillation, parce qu'il est affaibli par le mélange de l'esprit de sel qui s'est élevé avec lui dans la distillation, & qui en forme une eau régale.
[d] ...il est au contraire bien certain que l'esprit aice qui fait partie de ce sel est chargé d'une quantité surabondante de matière de feu...autrement dit phlogistique...
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[a] La purification du salpêtre consiste à lui enlever toutes les parties étrangères généralement quelconques avec lesquelles il se trouve mêlé, & non pas à le dépouiller d'une partie de son sel fixe, ce qui ne pourrait pas se faire sans le décomposer : aussi le sel fixe dont parle l'Auteur ne faisoit-il point partie du salpêtre, ce n'est que du sel marin qui lui étoit confondu, mais sans faire partie de son essence.
[b] Ce que l'Auteur appelle ici la première purification du salpêtre est, à parler exactement, la formation même, ou la production du salpêtre ; car il ne faut pas croire que ce sel existât tout formé dans la lessive des platras, & que l'addition des cendres ne serve qu'à dégraisser cette lessive, & à mettre à nu le salpêtre qu'elle contient. Les cendres ont encore un autre usage beaucoup plus important dans l'occasion présente ; elles fournissent par leur alkali fixe une nouvelle base à l'acide nitreux, qui dans les platras n'étoit engagé qu'avec un alkali volatil, & formoit avec lui un sel ammoniacal nitreux bien différent du vrai salpêtre, ou salpêtre ordinaire, dont la base est un alkali fixe...
[c] On appelle beaucoup plus communéent Eau-Mère de salpêtre, une liqueur rousse, amère & onctueuse qui reste après les dernières crystallisations du salpêtre. Il est vrai que la lessive de platras se réduiroit par évaporation en une liqueur semblable, même sans qu'on l'eût fait passer sur les cendres pour la changer en une dissolution de salpêtre...car ce n'est qu'après cela que cette lessive, qui ne contenoit auparavant qu'un sel ammoniacal nitreux, peut porter le nom de dissolution de salpêtre...
[d] C'est ce sel même...qui constitue en entier la base fixe du salpêtre...il la fournit en s'unifiant à l'acide nitreux contenu dans le sel ammoniacal nitreux de la lessive des platras, & formant avec cet acide le salpêtre qui n'existoit pas auparavant dans cette lessive ; c'est donc une nouvelle combinaison qui se fait dans cette occasion par l'intermède de l'alkali fixe qui dégage l'alkali volatil avec lequel étoit lié l'acide nitreux, & le substitue lui-même à la place de cette base volatile ; mais cet alkali fixe ne change pas pour cela de nature, comme l'Auteur l'avance ; il perd à la vérité ses propriétés, mais il est toujours prêt à les reprendre aussitôt que l'on lui enlève l'acide nitreux qui lui étoit incorporé, c'est ce qui arrive dans l'opération du nitre fixé dont il sera parlé dans la suite.
[e] Ce sel...est pour la plus grande partie un vrai sel marin mêlé avec quelque peu de salpêtre ; de-là vient que l'esprit acide qu'on en retire par la distillation avec l'intermède des matières vitrioliques est une espèce d'eau régale.
[f]...ces sortes de matières ne fournissent qu'une portion de matériaux propres à former le nitre, & que l'air de son côté fournit l'autre portion ; sçavoir son acide universel, comme expliqué dans la note [a].
[g] Cela n'arrive ainsi que parce que ce dernier sel est de véritable sel marin...le salpêtre crystallise en colonnes, à six pans alternativement inégaux entr'eux, de manière qu'il y en a trois plus larges, & trois plus étroits. Chaque colonne, lorsque la crystallisation est bien régulière, se termine à chaque extrmité, par une pyramide coupée aussi à six faces alternativement inégales entr'elles ; & et de plus, cette colonne est percée de part en part dans son centre par un canal ou un tuyau qui s'étend dans toute sa longueur depuis le sommet d'une pyramide jusqu'à celui de la pyramide opposée.
[h] De-là vient la nécesité de réitérer plusieurs fois la purification du salpêtre pour les opérations de Chymie, où la présence de sel marin pourroit rendre suspects les nouveaux phénomènes qui se présentent quelquefois dans ces opérations. Cependant, on peut regarder un salpêtre comme bien pur & parfaitement privé de tout sel marin, lorsqu'on a purifié deux ou trois fois le salpêtre, qu'on appelle de la troisième cuite, surtout si la crystallisation de ce sel est aussi régulière qu'on la décrite dans la note précédente.
[i] ...le salpêtre se décompose plus aisément par une ébullition logtemps continuée, que le sel marin qui lui est toujours confondu...
[k] Cela ne peut pas avoir lieu pur toutes sortes de sels indifféremment, car M. Rouelle a fait voir dans un Mémoire imprimé en 1744 parmi ceux de l'Académie, qu'il y a plusiers sels qui crystallisent, sans qu'il se forme de pellicule à la surface de leur dissolution, & qu'il y en a même qui ne crytallisent jamais qu'au fond de leur dissolution ; tel est, par exemple le sel de Glauber [sulfate de soude], & généralement tous les sels qui retiennent beaucoup d'eau dans leur crystallisation, & qui en exigent très peu pour leur dissolution.
[l] ...mais pour ce qui du tems que les sels mettent à se crystalliser, cela dépend uniquement de la quantité d'eau qui les tient en dissolution...la formation des crystaux doit toujours commencer au premier degré d'évaporation
[m] cf. note g
[n] Ce prétendu sel fixe n'est autre chose que de vrai sel marin qui se trouve toujours mêlé avec le salpêtre, & que l'on ne peut en séparer entièrement que par des purifications, c'est-à-dire, des dissolutions, filtrations, & crystallisations répétées.
[o] C'est qu'alors il contient beaucoup moins de sel marin, qui est un sel qui a la propriété de se charger de l'humidité de l'air. La seconde purification du salpêtre dont il est parlé, est ce qu'on nomme à l'Arcenal de Paris, la troisème cuite du salpêtre, en comptant pour la première cuite l'évaporation que l'on fait de la lessive des platras après qu'elle a passé à travers les cendres, & qu'elle a été décomposée par leur sel alkali fixe dont elle s'est chargée.
Commentaire 1

Cette préparation du salpêtre contient de nombreux passages où l'on peut presque lire textuellement ce qu'indiquent de nombreux adeptes [Fulcanelli, E. Canseliet, Artephius, etc.]. D'abord, à l'époque, on croyait qu'une partie du nitre se tirait de « l'esprit universel » contenu dans l'air ; ensuite, le processus de cristallisation passe, à chaque fois, par l'apparition d'une écume qui signale les premiers cristaux. Enfin, cette écume noire qui apparaît au début du travail dans la chaudière semble avoir quelque rapport avec la « putréfaction » initiale signalée par les auteurs modernes et que l'on nomme tête de corbeau. Ainsi est-il possible d'assimiler le salpêtre à la rosée de mai des vieux auteurs par ce principe de « captation » de « l'esprit universel » tel qu'on le comprenait encore à l'époque de N. Lémery. Cf. par ailleurs cet article dans Persée. Et cet autre de l'Encyclopédie.
E. Canseliet donne, dans la préface aux Demeures philosophales, une explication qui nous semble adaptée à ce que décrit Lémery :
 

"... nous avons parlé de cette matière, symboliquement désignée par le fumier, que les chimistes connaissent bien, lors même qu’ils la considèrent comme un négligeable résidu et qu’ils n’en fassent aucun cas... Pourtant, c’est bien cette substance, en apparence immonde, que les Philosophes dénomment bave du dragon et dont ils affirment qu’elle est à la fois très vile et très précieuse. "

Canseliet nous précise que la couleur de cette matière est noire, d’odeur cadavérique (à entendre dans un sens allégorique, comme le disait Nicolas Flamel « ayant reconnu la senteur forte », c’est-à-dire le bon sentier, la bonne voie : stibiaè stibine) et a l’aspect d’une écume infecte, bulleuse et putride. Il s'agit, à proprement parler, du Caput mortuum ou « tête de mort » obtenue dans la préparation de l'aqua sicca. Nous en parlons dans la section relative au tartre vitriolé.
Un autre recoupement nous est donné par Philalèthe (Introïtus,XV, 5 : De la purgation accidentelle du Mercure et de l’Or) :
 

" Mais outre cette purgation essentielle, il faut au Mercure une purification accidentelle pour laver les fèces externes que l’opération de notre vrai soufre a rejetées du centre à la surface... "

qui est à rapprocher une fois encore de ce que Canseliet nous dit :
 

"De couleur noire, d’odeur cadavérique, elle s’élève du fond de la mer hermétique et s’étend à la surface, comme la sanie sort d’une plaie..."

Là encore, on peut relire ce texte à la lumière de ce que rapporte Lémery. Voyons ce que dit Artephius de cette écume :
 

"... et en peu de temps, vous verrez s'élever une liqueur semblable à une huile surnageante semblable à une écume [écume : spuma, qui peut renvoyer aussi à l'oxyde de plomb PbO fondu et cristallisé, crasse : peut renvoyer à squalor : aspect hérissé avec des aspérités, scorie : résidus de métaux]. Ramassez cela avec une cuillère [cocchlea : renvoie à coquille ou cuillère ; il pourrait s'agir d'un appareillage spécial pour récupérer l'écume car une acception du terme est la vis d'Archimède par laquelle on élève l'eau- trua : écumoire, cuiller dont on se sert pour enlever la crasse qui se forme sur certains métaux] ou trempez-y une plume [penna : c'est bien une plume mais un autre sens est flèche] ; et continuez jusqu'à ce que plus rien ne surnage autant de fois qu'il le faudra dans une journée ; évaporez l'eau grâce à une chaleur douce, c'est-à-dire l'humide superflu du sel de Jupiter [doit renvoyer à l'Esprit universel], et il restera la quintessence [substance propre], détenant les pouvoirs de l'or [renvoit aussi à rayonnant, beau, splendide : stilboV] sous forme d'une huile blanche incombustible. Dans cette huile, les philosophes ont placé leurs plus grands secrets ; elle déborde de douceur [ou : unie] et est d'un grand intérêt pour améliorer les afflictions dues aux tourments."

On peut voir aussi une analogie avec un passage de Philalèthe (Introïtus, VI) dont nous redonnons ici la note de renvoi 22 : La nymphe Vénus, en grec, est Aphrodite à laquelle elle fut assimilée à partir du IIe siècle av. J.-C. En fait, par calembour, Aphrodite a valeur d'écume (du grec ajroV). Donc, à chaque fois que Vénus ou Aphrodite sont citées par les alchimistes, on doit penser à une écume qui surnage. La naissance d'Aphrodite est bien connue : Cronos, à l'instigation de sa mère, Gaea, mutile de sa harpê son père
 
 


FIGURE VI
(naissance de Vénus, S. Botticelli, c. 1485)

Ouranos et jette dans la mer les débris de la virilité paternelle. Ceux-ci surnagent et il s'en dégage une blanche écume d'où naît Aphrodite. Portée par le souffle de Zéphyre, elle aborde le rivage de Chypre où elle est parée de riches vêtements et de bijoux merveilleux. C'est, au vrai, l'exacte description du résultat progressif d'unecoagulation. On peut, par analogie, y voir la description de cette pellicule qui annonce la formation des cristaux ; quant aux réitérations, elles s'accordent fort bien avec les textes modernes et nous en parlons dans la section sur les gardes du corps de François II. Fulcanelli (Les Mystères, p.104) nous dit par ailleurs que la putréfaction se déclare quand la noirceur apparaît et que c'est le signe d'un travail régulier et conforme à la nature. Il cite aussi un manuscrit anonyme du XVIIIe siècle (La Clef du Cabinet hermétique) :
 

"Quelques Philosophes l'ont aussi marqué. Morien dit : il faut qu'on y remarque quelque acidité et qu'elle ait quelque odeur de sépulcre. Philalèthe dit qu'il faut qu'elle paroisse comme des yeux de poisson...et qu'il paroisse qu'elle écume ; car c'est une marque que la matière se fermente et qu'elle bout. Cette fermentation... se fait par notre feu secret, qui est le seul agent qui puisse ouvrir, sublimer et putréfier".

 Cette écume contracte d'étroits rapports avec un des arcanes majeurs de l'oeuvre : le Caput mortuum ; voici ce qu'en dit E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques :
 

"Maintenant, sans rien prendre à l'élément solide, de ce qui constitue sa richesse cachée, ignée et sulfureuse, il faut pourtant en extraire la saline et visqueuse humidité qui, tout d'abord, s'opposerait à sa calcination... L'opération est tout à fait réalisable par voie sèche, bien qu'elle reste tributaire du très puissant catalyseur dont l'artiste expérimenté dispose..." (p. 206)

et plus loin :
 

"L'épais magma, qui a été recueilli de l'industrieuse calcination du caput, a été calciné dans le têt à rotir et s'y est transformé en une poudre érugineuse, grasse [cette expression apparaît aussi dans la Toison d'Or, in Alchimie, p. 200] et peut-être isotope du colcotar..." (p.237)

Le salpêtre était autrefois connu sous le nom de aphronitrum [aphronitrum] et contracte ainsi, par cabale, des rapports avec Aphrodite ; on trouvera d'ailleurs dans notre 3ème schéma d'élaboration de la Pierre toute précision à cet égard. Il apparaît ainsi possible que le symbole Vénus-Aphrodite voile le salpêtre. Quant au Caput, il correspond au tartre vitriolé. La relation au colcotar est trouvée dans le Cours de Chymie de N. Lemery :
 

"Il reste dans la cornue une masse rouge, de laquelle on peut se servir, comme du colcothar, pour un adstringent" [p.303]

On trouve ensuite dans laClef X des Douze clefs de philosophie attribuées à Basile Valentin une allusion à la Mer Rouge :


FIGURE VII

Le symbolisme dégagé par cette gravure est complexe ; on y retrouve le symbole de l'eau qui circonscrit un double cercle ; aux trois angles de ce triangle à base supérieure sont posés les symboles du Soufre, de la Lune (1) et du Mercure. Du moins peut-on en douter pour la lune, représentée en son premier quartier ; dans son traité sur l'Eau divineZosime de Panopolis a représenté la lune dans son dernier quartier et le Mercure par le premier quartier. On se rappelle aussi de la planche I du Mutus Liber dans laquelle Altus a fait représenter la lune aussi dans son dernier quartier [il s'agirait alors du principe féminin et non du Mercure proprement dit] ; or la gravure représente l'allégorie du Mercure sur le point de s'animer. C'est bien ce que constate E. Canseliet :
 

"Pour compléter le stratagème qui transforma en énigme ses références à la bible, et dans le même dessein de prudente dissimulation, l'anonyme Altus a représenté l'astre des nuits en son dernier quartier, philosophiquement contraire à toutes les opérations."

L'inscription porte :
 

"Je suis né d'Hermogène.Hypérion m'a choisi. Sans Iamsuph, je suis contraint de périr."

J. Van Lennep écrit dans son Alchimie que « Iamsuph » reste énigmatique.  Nous renvoyons le lecteur à notre interprétation de la clef X : Iam Suph est assimilable à la Mer Rouge [plus exactement la mer des roseaux]. Suph ou Sufo est le nom d'une herbe qui croît abondamment dans les Indes : de la fleur de cette herbe on fait une couleur rouge ; cette fleur ressemble à celle du safran [les alchimistes dans leurs expériences de transmutation ont à plusieurs reprises comparté leur pierre au safran]. Quoi qu'il en soit, si cette mer symbolise bien celle dont parlent les Adeptes, on n'aura garde d'oublier que les alchimistes ont masqué sous une même opération deux techniques similaires ; Fulcanelli nous parle, en effet (DM, II, p. 279) :

"De ces noces chimiques, un enfant métallique doit naître et recevoir l'épithète d'androgyne... Mais en ce lieu gît un secret que nous n'avons point découvert chez les meilleurs et les plus sincères de nos auteurs... C'est que les philosophes ont habilement soudé deux ouvrages successifs en un seul, avec d'autant plus d'aisance qu'il s'agit d'opérations semblables, conduisant à des résultats parallèles..."

pour nous prévenir de ce que cette mer ondée peut être observées à deux époques différents du magistère ; d'une part, lors de la préparation du 1er Mercure, d'autre part lors de la Grande Coction, à la fin du 3ème oeuvre. C'est ce que semble dire Fulcanelli quand il s'exprime sur le corbeau [le symbole du Caput mortuum] :
 

"Mais cette noirceur... ne se manifeste pas seulement au cours de la coction... Selon Le Breton, « il y a quatre putréfactions dans l'Oeuvre philosophique... la troisième, dans la seconde conjonction, qui se fait de l'eau pesante avec son sel..."

Penchons-nous sur cette eau pesante - i.e. Iam Suph - et ce sel : déjà Cyliani nous en parle dans l'introduction entièrement cabalistique de son Hermès Dévoilé :
 

"... Né d'une mère chérie et d'un père respectable et très instruit, qui occupait une place très honorable dans la société..."

 Le père respectable renvoie à une terre grasse [gravis] qui ne peut faire référence qu'à la chaux (grasse) et instruit à dégrossi [eruditus] et à purgé, nettoyé [erudero]. Fulcanelli y fait allusion (Les Mystères, p. 106) :
 

"L'auteur anonyme des Préceptes du Père Abraham dit : « il faut tirer cette eau primitive  et céleste du corps où elle est, et qui s'exprime par sept lettres selon nous, signifiant la semence première de tous les êtres, et non spécifiée ni déterminée dans la maison d'Ariès pour engendrer son fils... et c'est le dissolvant universel »..."

Par eau primitive, il faut entendre Mercure original [archetypum] ou Mercure singulier [n'oublions pas que les Adeptes disent toujours : une seule substance, un seul Mercure -stilbwn: la planète Mercure, un seul fourneau...] ; défilent alors - par cabale phonétique - Arche renvoyant à Jupiter, et d'autres mots auxquels nous renvoyons le lecteur intéressé à la section lexique. nous donnerons ici quelques acceptions :
arche : renvoie au mont Ararat et aussi à archée = arché, fille du second Jupiter ; l'arche de Noë ou arca renvoie à Arcas, fils de Jupiter et de Callisto (è ours et étoile pôlaire). Arcas renvoie aussi à Mercure et de façon générale, toute référence à une voûte vaut pour l'arc aussi appelé arc-en-ciel (arcus) - vase sacré : urne funéraire = arcula, diminutif de arca.
L'étoile polaire est cette étoile sur laquelle les Mages se sont guidés et elle a valeur de point central - référence au pôle où convergent tous les méridiens - dont Philalèthe (Introïtus, IV) nous a dit :
 

"En outre, je déclare que notre Aimant a un centre caché, où gît une abondance de sel2. Ce sel est un menstrue dans la sphère de la Lune3, et peut calciner4 l'or. Ce centre, par une inclination originelle, se tourne naturellement vers le pôle5, où la vertu de notre Acier est élevée par degrés. Au pôle, se trouve le coeur de Mercure6, qui est un vrai feu où est le repos de son Seigneur. Naviguant sur cette vaste mer7, pour aborder à l'une et à l'autre des Indes, il gouverne sa course par l'aspect de l'étoile du nord que notre Aimant te fera paraître."

Cet aimant, Fulcanelli, nous en a parlé aussi en citant De Pernety (Dom Pernety : Dictionnaire mytho-hermétique expliquant les Allégories fabuleuses des Philosophes hermétiques) :
 

"Les Adeptes disent qu’ils tirent leur acier du ventre d’Aries, et ils appellent aussi acier leur aimant."

Les propriétés magnétiques du fer sont connues depuis des temps immémoriaux et l'aimant [magnes] est connu de toute antiquité. Il doit sa célébrité à un phénomène d'attraction propre à attirer l'attention même du sauvage. Aussi les anciens auteurs sont-ils pleins des merveilles de l'aimant, dont le nom, magnes, viendrait selon Nicandre, d'un nommé Magnès qui, le premier, découvrit l'aimant sur le mont Ida. Ce Magnès était, paraît-il, un berger qui, en menant paître son troupeau, fut tout à coup involontairement retenu au sol par les clous de ses semelles et le fer de sa houlette [Pline, XXXVI, 16]. Les Anciens admettaient deux repères d'aimants, l'aimant mâle et l'aimant femelle, celui-ci était de couleur noire et réputé le plus faible. Enfin, les Anciens n'ignoraient pas que l'aimant communique sa propriété au fer et qu'on peut l'employer dans la fusion du verre [c'est de magnes que vient le nom de manganèse ou magnésie noire].
 
 


FIGURE VIII
(frontispice du De Lapide philosophorum, Lambsprinck, Museum hermeticum, 1677)

Mais, pour ce qui nous concerne, seule l'allégorie compte et il est clair que l'aimant des sages n'a aucun rapport avec le fer, mais bien plutôt à un composé fixe qui doit forcément naître de la volatilisation de quelque Mixte et avoir quelque rapport avec les Aigles volantes de Philalèthe. Ce composé fixe ne peut être autre chose qu'un alkali [autre que l'ammoniaque, volatil]. C'est ici que nous trouvons la liaison entre l'eau pesante et le Sel. Cette seconde conjonction [qu'évoque Le Breton] est donc de nature complexe, à la fois sulfureuse par l'eau pesante [eau ignée ou Mer rouge, Iam Suph] et mercurielle par le sel [feu aqueux] ; cette conjonction s'inscrit entre Mars et Vénus ; en effet, l'eau pesante est imprégnée de la nature du Bélier qui cache en son ventre l'acier magique et le sel par le Taureau... mais arrêtons là cet ésotérisme de mauvais aloi et reprenons l'exposé sous un exotérisme plus consistant. En fait, de quoi s'agit-il ici ? Nous avons vu dans d'autres sections que les alchimistes avaient donné le nom de soufre ou de mercure, non pas réellement à une substance en soi mais selon l'aspect que prenait cette substance, de forme et de complexion sèche ou humide, ou ce qui revient au même, fixe ou volatile ; eh bien! Ici, il s'agit ni plus ni moins que d'obtenir l'amalgame hermétique correspondant à la conjonction de l'eau pesante et d'un sel. Cette eau pesante [que l'on pourrait traduire par sédiment, résidu], nous en avons déjà parlé dans la section sur le tartre vitriolé. Nous avons aussi évoqué le sel qui doit, notez-le bien, être compris sous une forme « vulgaire » en tant que substance chimique parfaitement définie. C'est de la préparation de ce sel - telle qu'elle était réalisée à l'époque de Newton et de Nicolas Lemery - que nous allons discourir à présent, car la préparation moderne, donnée en des termes qui s'apparentent à ce qu'E. Canseliet nomme spagyrie, en éteint le symbolisme traditionnel et nuit à la compréhension de l'allégorie.

c)- Fixation du salpêtre en alkali, par le moyen du charbon

Cette opération est un salpêtre rendu poreux par la calcination & par la cendre du charbon qui s'y est mêlé [a].
Mettez 16 onces de salpêtre dans un creuset qui soit grand & fort ; placez ce creuset entre les charbons ardens, & quand le salpêtre sera fondu, jettez-y une cuillerée de charbon en poudre grossière, il se fera une grande flamme & une détonation, lesquelles étant passées, vous en remettrez encore autant, & vous continuerez ainsi jusqu'à ce qu'à ce que la matière ne s'enflamme plus, mais qu'elle reste fixe au fond du creuset : versez-la alors dans un mortier bien chaud, & quand elle sera refroidie, mettez-la en poudre & la faites fondre dans une quantité suffisante d'eau : filtrez la dissolution par le papier gris, & faites évaporer toute l'humidité dans une terrine de grais, ou dans un vaisseau de verre, au feu de sable, il vous restera un sel qu'il faut garder dans une phiole bien bouchée.
Ce sel a un goût semblable à celui du sel de tartre ; & il en diffère peu en vertu...Si l'on met ce sel à la cave, il se résoud en une liqueur semblable à l'huile de tartre : on l'employe à l'extraction de la teinture des végétaux & des minéraux.

Remarques

Il faut que le creuset ne soit rempli de salpêtre qu'à moitié, parce que la détonation est si violente, que la matière passeroit par-dessus, s'il y en avoit trop. Quand le creuset n'est pas bien fort, il se casse vers la moitié de l'opération, & une partie de la matière se perd. Cette détonation est plus violente que celle qui se fait avec le mélange du salpêtre et du soufre commun, parce que le soufre du charbon est plus raréfié que le soufre commun [b].
Le nitre ne s'enflammeroit jamais étant seul dans le creuset sur le feu...mais lorsque ces deux matières sont mêlées ensemble, les parties volatiles du nitre s'étant liées avec le charbon..., elle le raréfient & l'exaltent avec tant de violence, qu'il se fait une grande flamme...ainsi l'on continue à mettre de nouveau charbon tant qu'il s'enflamme ; mais sur la fin de l'opération, comme il reste peu de parties volatiles du nitre, la détonation est bien moins violente, & la flamme n'est pas si grande, jusqu'à ce qu'enfin le charbon ne trouvant plus rien dans le salpêtre qui l'élève, il ne brûle que comme il a coutume de faire étant seul.
Si vous vous servez de salpêtre commun pour cette opération, vous employerez trois onces et demie de charbon, & vous retirerez douze onces de sel purifié ; mais si vous vous servez du salpêtre rafiné, vous employerez sept onces de charbon, & vous ne retirerez que trois onces de sel purifié.
La différence de poids vient [que le salpêtre rafiné étant bien dépouillé de sel marin, il détone dans tout son entier ; au lieu que ce qui se trouve de sel marin dans le salpêtre commun n'ayant pas la propriété de détonner, il reste confondu sans avoir souffert de décomposition avec le nitre alkalisé, dont il augmente la quantité, & dont il diminue par cela même la qualité].
Le nitre fixe étant préparé,... il est un peu gris ; pour le blanchir, il faut le calciner à grand feu dans un creuset, en le remuant incessamment avec une spatule ; quand il aura demeuré environ une heure rougi au feu, il deviendra fort blanc : il faut alors le faire fondre dans de l'eau, filtrer la dissolution,& en faire consumer l'humidité sur le feu, on aura un sel bien pur & fort blanc.
Ce sel alkali, parce que c'est un mélange du sel du charbon [c] qui est un alkali, & du salpêtre fixe ; ces deux sels se sont si étroitement unis & mêlangés dans la calcination, qu'il s'en est fait un sel poreux & semblable au sel fixe des plantes...
quelques chymistes ont nommé la liqueur de nitre fixe Alkaest, c'est-à-dire dissolvant universel, parce qu'ils ont crû qu'elle étoit capable de tirer la substance sulfureuse de tous les mixtes [d].
Si l'on fait calciner à grand feu sans addition, 32 onces de salpêtre commun pendant  huit heures, il ne s'y fera aucune inflammation ni détonation parce qu'il n'y aura point de soufre, ; mais le salpêtre diminuera beaucoup car il n'en restera que deux onces et demie. Ce sel calciné brûlera encore un peu sur le charbon allumé, ce qui montre que tout le volatil du salpêtre n'a pas été exalté [e].

notes annexées [Théodore Baron]:
[a] La cendre du charbon n'est que passive dans cette occasion, & ne communique aucune qualité au sel qui résulte de cette opération, si ce n'est d'en diminuer la force jusqu'à ce qu'on l'ait dépouillé par la dissolution & la filtration de cette matière terreuse & insipide. La véritable idée qu'on doit avoir de ce procédé chymique, est que c'est un moyen d'enlever au salpêtre tout son acide, & de mettre tout-à-fait à nud le sel alkali qui servoit de base à cet acide, & le tenoit arrêté & fixé, ou si l'on veut autrement, c'est une manière de décomposer le salpêtre, de façon que l'on sacrifie la partie acide et volatile, pour ne retenir que la partie fixe & alcaline.
[b] ...L'explication la plus vraiemblable que l'on puisse donner...de ce que la détonation du nitre avec le charbon est plus forte qu'avec le soufre commun, est que l'acide vitriolique favorisant la décomposition du salpêtre, en abandonnant le phlogistique pour s'unir à la base alcaline de ce sel, l'acide nitreux devenu libre, s'unie beaucoup plus aisément & plus paisiblement avec le phlogistique du soufre devenu libre aussi de son côté, qu'il ne le fait avec le phlogistique du charbon, qui ne se détache qu'avec peines des parties terrestres qui le retiennent, de même que l'acide nitreux ne quitte aussi que difficilement l'alkali fixe qui lui donne des entraves. Le feu seul agit dans cette dernière occasion, au lieu que son action est secondée de celle de l'acide vitriolique dans la détonation avec le soufre.
[c] Il est bien vrai que le charbon fournit une petite portion d'alkali fixe dans cette opération, puisque la cendre du charbon brûlé seul étant lessivée, & cette lessive évaporée, on en retire un peu de sel alkali, mais la plus grande partie du nitre fixé vient du nitre même qui contenoit cet alkali tout formé, sans que le mélange de l'alkali du charbon ait contribué en rien à sa production.
[d] Glauber est le premier de tous qui ait imaginé cette opinion, ce qui fait que les Chymistes qui sont venus depuis lui ont appelé le deliquum du nitre fixé alkaest de Glauber.
[e] Cette expérience fait voir que le salpêtre peut se décomposer sans intermède, c'est-à-dire que sa partie acide peut se dissiper & se détruire par l'action seule du feu, de manière qu'il ne reste plus que le sel alkali qui servoit de base à cet acide...le nitre peut être alkalisé sans aucune addition, en le tenant en fusion pendant long-tems dans un bon creuset.

Commentaire 2


Quel est donc ce sel pur et blanc -au demeurant admirable- dont la préparation est ici décrite ? Il ne peut s'agir que du borith. Les remarques suivantes vont nous conforter dans cette affirmation :

"L'existence d'un alkali fixe dans le salpêtre est par conséquent démontrée d'une façon aussi complète que l'est celle d'un acide très puissant dans le même sel. S'il restait encore quelques doutes là-dessus, il serait facile de les dissiper en faisant observer ce qui se passe dans la décomposition d'une autre espèce de nitre que l'on appelle nitre quadrangulaire...le nom de nitre cubique qu'on lui donne quelquefois est beaucoup plus convenable : quoiqu'il en soit, ce sel qui se décompose artificiellement, en unissant ensemble l'acide nitreux & l'alkali du sel marin, ou ce qui est la même chose, celui de la soude ; ce sel...peut se décomposer de même que le nitre ordinaire avec la poudre de charbon, la détonation en sépare l'acide nitreux & laisse après elle l'alkali du sel marin, tel qu'on l'avait employé d'abord. On voit donc par là que le nitre fixé n'est alkali, que parce qu'il existait auparavant dans le nitre un semblable sel tout formé, auquel on n'a fait qu'enlever par la détonation l'acide qui lui était uni, & faisait avec lui un sel neutre. Autrement, comment expliquer pourquoi les différentes bases que l'on a donné à l'acide nitreux, pour en faire différentes espèces de nitre ou salpêtre, reparaissent constamment telles qu'elles étaient chacune en particulier, aavnt d'entrer dans la composition de chaque espèce de nitre ?"

Cette remarque porte sur le natron. Ces composés ont été très largement analysés dans d'autres sections (le Mercure philosophique, la Pierre, le Bain des astres). Quels sont à présent les corrélats alchimiques que l'on peut déduire de ces observations ?
è D'abord, il est clair que le centre caché dont parle Philalèthe réside dans cette fixation du nitre en alkali par le moyen du charbon, ou du moins est-ce une opération semblable ; nous venons de voir que pour l'alkali du sel marin [c'est-à-dire du natron des Grecs], la conduite aurait été superposable. L'abondance de sel est donc cet alkali fixé [notons au passage la correspondance fixe = base et volatil = acide qui n'aura échappé à aucun lecteur]. Ce sel correspond bien à une scorie d'essence mercurienne ; il trouve son inclinaison naturelle vers le pôle, c'est-à-dire cette étoile radiante dont nous avons vu qu'elle contractait d'étroites relations avec la stibine. La stibine a, de tout temps, représenté la Prima materia, voilée par le symbole de Mars. L'étudiant fera bien ici de cerner la liaison -de cabale phonétique- entre Arès et Ariès...Le Bélier, au vrai, pourrait bien être le domaine d'Apollon si l'on en croit des rapprochements de mots -que d'aucuns trouveront certainement abusifs- entre le nom attique d'Apollon et sa forme dorienne Apellon, évoquant lui-même apella [parc à moutons]...Il reste étonnant que ce dieu soit devenu celui qui règne sur les assemblées [turba] par son éloquence et sa sagesse.
Le chemin qui reste à accomplir sera facilité quand on saura que Thémis a nourri ce dieu à l'arc d'argent, cet argyrotoxos ; il se transformera pourtant, au fil du temps, en dieu solaire et de lumière dont l'arc sera comparé aux rayons du soleil. C'est donc d'un nectar bien singulier que Thémis [qui joue pour Apollon le rôle de la chèvre Amalthée pour Zeus] a abreuvé l'enfant Phoibos (joiboV) qui brillait primitivement comme la lune...Ce nectar, nous l'avons évoqué tant de fois qu'on nous permettra, ici, de passer outre ; nous indiquerons seulement, et c'est beaucoup, qu'il donne un sens pleinement physique -et rationnel- aux Aigles Volantes de Philalèthe

[qui a accompli, ce qui n'est pas un mince exploit, le Magistère à l'âge de 33 ans ; il paraît que Cyliani a presque égalé Philalèthe, puisque c'est à 37 ans qu'il parvint à la pierre au rouge d'après ce qu'il nous en dit dans son Hermès Dévoilé].

Le sens hermétique, du reste, de ce nectar a bien été saisi par l'artiste qui a construit le poêle alchimique de Winterthur ; Fulcanelli (Les Mystères, p.200) commente ainsi cette image :

"[cette] ruche commune, en paille, [qui] est entourée de ses abeilles"

FIGURE IX
Le symbolisme qui s'y rattache peut, selon nous être ainsi analysé : le miel (en latin, mel) se dit en grec ioV [suc des abeilles, dont les autres acceptions sont : rouille de fer, vert-de-gris] et renvoie à des oxydes dont E. Canseliet nous parle longuement dans son allégorie sur l'ionosphère qu'il développe dans ses Etudes alchimiques. Il reste à parler de ce nitre cubique évoqué dans le Cours de Chymie de N. Lémery ; dans la section sur la prima materia, une pierre cubique est évoquée dont on a initialement pensé qu'elle désignait  l'alun puisqu'il cristallise sous forme de cubes. Mais un point important doit être noté : les sels d'alumine ne deviennent solubles que par la fusion avec du carbonate de soude. Cette information est capitale et n'en rend donc que plus importants les indices -cryptés le plus souvent- que les Anciens et les Modernes ont pu nous laisser. ainsi, Cyliani, dans son Hermès Dévoilé, nous dit-il :
 

"Je vis alors un nuage qui sortait du sein de la terre, qui nous enveloppa et nous transporta dans l'air. Nous parcourûmes les bords de la mer où j'aperçus de petites bosses. La nuit survint, le ciel était très étoilé, nous suivions la voie lactée en nous dirigeant à l'étoile polaire."

Ces bosses feraient-elles allusion aux paquets agglomérés de varech où se trouve la précieuse Salicornia ?

Voici encore des extraits sur la préparation du salpêtre [Chimie inorganique, Livre III. Métaux, Henri Debray] :
 

Azotate de potasse

On le connait dans l'industrie sous les noms de nitre ou de salpêtre. Il cristallise en prismes réguliers à six pans, ordinairement striés et creux; sa saveur est fraiche et très-salée. Il fond au rouge et se décompose à une température plus élevée, en dégageant de l'oxygène, il se transforme alors en azotite, que l'on peut séparer de l'azotate non décomposé par l'alcool concentré qui dissout seulement l'azotite. Il active au rouge la combustion du charbon, du soufre, du phosphore, du fer, du zinc et de beaucoup d'autres métaux; il agit dans la plupart des cas par son oxygène et par son alcali. Sa solubilité croit rapidement avec la température. Au-dessus de 97,7°C, l'eau le dissout en toutes proportions.

Etat naturel - Le salpètre est abondant dans la nature. On le trouve effleuri à la surface du sol de certains pays, pendant la saison sèche, principalement au Bengale, en Égypte, à Ceylan et dans les parties chaudes de l'Amérique. Les murs de nos cours, de nos caves, se recouvrent aussi de salpétre ; il existe également en proportion notable dans les plâtras provenant des démolitions des parties inférieures, plus humides, des vieux bâtiments. Enfin on le produit artificiellement dans plusieurs contrées du nord de l'Europe.On mélange des terres meubles, contenant de la potasse et de la chauxr avec des matières organiques en voie de décomposition, ordinairement du fumier. On construit avec ce mélange, qui doit être perméable à l'air, des murs étroite soumis à l'action des ventent garantis de l'eau du ciel par un toit ; on les humecte avec de l'urine, afin de remplacer l'eau que l'évaporation incessante enlève. Au bout de plusieurs années, les azotates formés viennent s'effleurir sur la face du mur la plus exposée à l'action desséchante du vent ; on enlève ces portions de mur, et on les lessive pour en retirer le nitre.
 
 


FIGURE X
(extraction du salpêtre, préparation des plâtras,
in Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1772)

Théorie de la nitrification - Les chimistes admettent que sous l`influence de l'oxygène de l'air et des corps poreux le carbonate d'ammoniaque peut se transformer en acide azotique qui se combine avec les bases terreuses en présence desquelles s'effectue le phénomène. Les expériences de M. Kulhmann, sur la transformation de l'ammoniaque en acide azotique par l'oxygène en présence de la mousse de platine, ne laissent aucun doute sur la possibilité d'une telle transformation. On peut même admettre, d'après des expériences de M. Clocz et celles de M. P. Thenard, que l'oxydation directe des matières azotées puisse produire ce phénomène. La production du nitre dans les nitrières artificielles, et dans les écuries ou les caves de nos habitations, peut évidemment s'expliquer decette manière. Mais il est peu probable que l'oxydation de l'ammoniaque ou de l'azote des matières organiques soit la véritable cause de la nitrification active opérée dans les pays chauds, car ces matières sont rares dans beaucoup de nitrières artificielles. Il faut plutôt penser que l'évaporation très-active dans les climats chauds y est une des principales causes dela production du nitre. On sait que ce phénomène est accompagné de la production d'azotite d'ammoniaque. Ce sel décomposé par les calcaires et le carbonate de potasse qu'on trouve constamment dans les matières où se forme le salpètre, serait d'abord transformé en azotites, calcaires et de potasse, que l'action oxydante de l'air changerait en azotates. Il n'est pas douteux que les autres modes de production de l'acide azotique indiqués dans l'histoire de cet acide ne puissent intervenir dans l'explication du phénomène de la nitrification, mais il ne serait pas aussi facile d'attribuer à chacune de ces causes sa véritable part d'action.

Extraction du salpêtre - Le lavage des matières salpêtrées, tirées des nitrières artificielles ou naturelles, donne une dissolution d'azotate de potasse, de chaux et de magnésie, qui sert à la préparation du salpêtre. En France, on a abandonné depuis longtemps les nitrières artificielles ; on exploite encore les plâtras salpêtrés, mais la majeure partie de l'azotate de potasse provient de la purification du salpêtre brut de l'Inde, ou du traitement de l'azotate de soude parle chlorure de potassium. Nous ne parlerons ici que de la préparation du salpêtre brut tiré des plâtras et du sol des pays chauds et du raffinage des salpêtre, de provenance quelconque.


FIGURE XI
(extraction du salpêtre, plan de la chaudière et de son fourneau,
in Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1772)

Salpêtre de l'Inde - On enlève le sol où le salpêtre est effleuri souune épaisseur de quelques centimètres, et on le lessive. La dissolution des azotates est introduite dans de grands bassins où elle est soumise à l'évaporation spontanée. Il se dépose de gros cristaux d'azotate de potasse au milieu d'une eau mère contenant beaucoup d'azotate de chaux et de magnésie. On fait couler l'eau mère pour retirer lescristaux des bassins. Les eaux mères sont perdues, mais en pourrait les traiter avec avantage par les sels alcalins pour en extraire de l'azotate de potasse, comme on va le voir tout à l'heure.

Traitement des plâtre - On place dans un cuvier, 1 mètre cube environ de plâtras concassés et l'on y ajoute assez d'eau pour qu'elle les baigne complètement. Après douze heures de contact, on soutire l'eau et on la remplace par de nouvelle, et ainsi de suite jusqu'au moment où l'eau n'enlève plus sensiblement de matière soluble aux plâtras. Ces diverses eaux de lavage passent dans l'ordre où on les a obtenues dans d'autres cuviers contenant des plâtras à laver, et se concentrent ainsi en enlevant les matières solubles. Il devient possible de les évaporer économiquement. La lessive ainsi obtenue contient de l'azotate de potasse, de chaux, de magnésie, et des chlorures de ces bases et de sodium. En la filtrant à travers une couche de cendre de bois, qui contient du carbonate et du sulfate de potasse, on peut précipiter la magnésie et la chaux, et obtenir une dissolution ne contenant plus que de l'azotate de potasse et des chlorures de sodium et de potassium dont on peut facilement séparer l'azotate. Aujourd'hui on trouve plus économique, à raison du prix relativement élevé du carbonate de potasse ou de la cendre qui le fournit, de traiter d'abord les lessives par la chaux, pour précipiter la magnésie ; la dissolution ne contient plus alors que des sels de chaux et de potasse ; on précipite les premiers avec du sulfate de potasse ou même du sulfate de soude, mais dans ce dernier cas il faudra ajouter du chlorure de potassium pour transformer, par l'évaporation à chaud, l'azotate de soude formé en azotate de potasse. En évaporant la liqueur qui résulte du traitement du nitre brut par la cendre ou par la chaux et les sulfates, on obtient d'abord un dépôt de matières boueuses que l'ébullition, en agitant le liquide, amène vers le milieu de la chaudière, où l'on suspend un petit chaudron qui les reçoit. On enlève de temps en temps ce chaudron pour retirer les matières qui s'y sont accumulées. Les chlorures se déposent pendant l'évaporation, et l'azotate, très-soluble à chaud, reste dans la liqueur ; quand on juge qu'elle est suffisamment concentrée, on fait couler la liqueur décantée dans des cristallisoirs, où elle laisse déposer par rofroidissementla majeure partie de l'azotate de potasse.

Raffinage - L'azotate de potasse ainsi obtenu contient encore des chlorures, il en est de même de celui qu'on obtient par le nitrate de soude. Ces chlorures, en lui donnant de la déliquescence dans un air humide, le rendraient impropre à la fabrication de la poudre, quiest son principal usage. On le raffine en le faisant cristalliser une seconde fois et en prenant la précaution d'agiter constamment la liqueur où s'effectue la cristallisation, afin d'empêcher la production de gros cristaux qui emprisonnent toujours de l'eau mère dans leur intérieur. On met ensuite égoutter ces cristaux dans des espèces d'entonnoirs renversés ; l'eau mère s'écoule par une ouverture inférieure, et on la chasse
complétement, en versant dessus une dissolution saturée à froid d'azotate de potasse pur, qui déplace peu à peu le chlorure ; quand la dissolution qui s'écoule ne contient plus de chlorures, on cesse de laver. ll ne reste plus qu'à faire recristalliser le nitre pour lui donner
une forme commerciale. [...]
 

Voici à présent, et qui nous rapprochera des vieux traités alchimiques, un extrait du Cours de Chimie de Nicolas Lefevre.

DU NITRE.

§. 8. Du nitre ou du salpêtre, & de sa préparation chimique.

Quoiqu’il y en ait plusieurs, qui prennent le salpêtre pour un sel universel, à cause qu’ils croient qu’il possède en soi l’âme du monde, nous ne sommes pas néanmoins de ce sentiment, & on entend par le nitre ou par le salpêtre, ce sel cristallin hexagone, qui sert à la composition de la poudre à canon. Mais si on entend par le nitre ou par le salpêtre, un sel mystérieux qui est l’âme de la génération physique, le fils de la lumière & le père de toute germination & de toute végétation, nous avouons que ce sel à cet égard est universel : mais nous disons en même temps qu’il est plus intelligible que sensible, & que ce divin sel ne peut être compris ni voilé sous aucune autre écorce, que sous l’enveloppe du sel sulfuré volatil & mercuriel de tous les produits naturels, puisque ce sel est doué de toutes les vertus essentielles & centriques des mixtes sublunaires.
Mais pour ce qui est du nitre ou du salpêtre, dont nous nous servons tous les jours, nous ne nions pas qu’il ne possède en soi beaucoup de soufre volatil & d’esprit mercuriel, qui proviennent de la lumière ; qui sont enveloppés, enfermés & scellés dans une matière saline, grossière & terrestre, qui lui vient de la terre & de l’eau, ce qui est cause qu’il faut beaucoup philosopher & encore plus travailler, avant que de se rendre capable de faire la séparation de ces diverses substances, par le dégagement de cet admirable agent, hors du commerce de sa matière sans perte d’aucune des qualités essentielles & célestes qu’il contient. Or comme ce n’est pas notre projet de traiter universellement du salpêtre, aussi n’en parlerons-nous ici que comme d’un sel minéral, qui se tire de la terre fertile & grasse, dont on fait une lessive avec l’eau que ce sel coagule avec soi, comme cela se prouve par la fonte du nitre, qui perd dans cette action du feu ce qu’il y avait d’aqueux en lui, en sorte qu’il ne lui reste que le goût & la vertu d’un sel urineux & lixivial, qui n’est proprement autre chose, que ce sel gras & fertile qu’on a tiré de la terre, que le feu a séparé de l’eau que la nature ou l’art y avait mêlée, ce qui n’est pas un des moindres mystères de la Chimie, si on y prend garde & qu’on médite bien là-dessus. Car il faut confesser que le nitre est un des plus merveilleux & des plus puissants agents que la nature ait prêté à l’art, comme l’Artiste l’aura pu remarquer par les opérations où nous l’avons employé, ce qu’il remarquera encore par celles que nous décrirons dans la suite. Disons-donc que le salpêtre est un sel sulfuré volatil en partie, & qui est mêlé d’un autre sel terrestre d’un goût salin & amer, qui se tire des terres grasses, & des démolitions des bâtiments antiques, aussi bien que des voûtes des caves & des écuries, à cause que la terre a reçu l’impression des excréments & de l’urine des animaux, dont le sel volatil s’est joint & corporifié avec le sel de la terre, & qui se sont joints & unis comme indivisiblement ensemble par l’action de la lumière & de l’air, & par celle de l’archée de la terre, qui est le directeur de toutes les générations minérales.
Les Chimistes l’appellent le cerbère chimique, le sel infernal, le sel sulfuré, le dragon de la terre & le serpent ailé [on voit poindre la vieille imagerie alchimique ; il est de fait que le serpent et le dragon cachent le Mercure dans le premier de ses états, avant l'apparition de la terre des feuilles]. Or comme nous avons toujours commencé par recommander à l’Artiste, de faire un bon choix des matières avant de les mettre en œuvre, aussi faut-il qu’il prenne bien garde à choisir le salpêtre, & qu’il sache faire la différence encre celui qui sera bon de soi, sans aucune séparation préalable, & entre celui qui contient encore beaucoup de sel fixe, qu’il faut nécessairement dépurer & séparer de ce sel, afin qu’il soit sans mélange. Les marques visibles de cette pureté, sont la longueur des aiguilles, leur blancheur & leur transparence, & la figure à six pans [c'est-à-dire une étoiles à six branches dans laquelle nous verrions volontiers l'une des deux étoiles des alchimistes. Dans les travaux, Fulcanelli dit que la matière est tantôt de la nature de la fleur, tantôt de celle de l'étoile, selon sa forme] que ce sel prend toujours dans sa cristallisation : il y a de plus le goût, qui doit être d’une acidité acerbe & un peu amère, qui se termine en un acide salin. Néanmoins toutes ces marques ne sont pas encore concluantes pour sa bonté & sa pureté ; c’est pourquoi l’Artiste aura recours à l’épreuve qui s’en fait par le feu ; il faut donc qu’il prenne un charbon ardent & qu’il mette une drachme ou deux de nitre dessus, & qu’il le laisse brûler & évaporer en l’air, s’il ne reste rien sur le charbon, lorsque l’action du feu est passée, c’est un vrai signe de la bonté & de la pureté du salpêtre : mais il jugera de son prix & de sa bonté par le moins ou le plus de sel fixe qui demeurera sur le charbon [Basile Valentin exhorte l'étudiant à chercher la drachme perdue, in Douze Clefs de Philosophie].
Les Médecins disputent entre eux des premières qualités du nitre, car il y en a qui le croient froid & les autres le croient chaud. Mais sans nous amuser à cette minutie, disons généralement les vertus du nitre, qui feront paraître que les derniers ont plus de raison que les premiers, puisqu’il résiste à la pourriture, qu’il étanche la soif & qu’il rafraîchit puissamment les malades, particulièrement les fébricitants, or il ne produit pas ce bel effet par quelque qualité froide, mais par la subtilité de ses parties, qui insinue & qui fait pénétrer le breuvage des malades depuis le centre du corps jusqu’à sa circonférence ; de plus, ce sel a un soufre & un esprit subtil en soi, qui recrée & qui fortifie l’archée, en sorte qu’il le dispose à améliorer les fonctions qu’il exerce : de plus le nitre incise & atténue les glaires, les mucilages & les coagulations tartarées qui causent les obstructions, il résout le sang caillé, & apaise les douleurs.
On le donne aux malades qui sont travaillés de la pleurésie, des fièvres ardentes & putrides, contre la gravelle des reins & de la vessie, & dans les chaudes pisses. Son usage est aussi fort recommandable en gargarisme contre les inflammations je la gorge & contre la squinancie. On l’applique avec beaucoup de succès extérieurement en fomentation, avec des compresses pour ôter la chaleur & la douleur des brûlures, & des autres inflammations qui proviennent de quelque effervescence du sang. Mais c’est assez parler de son usage général, il faut attendre d’en parler plus particulièrement en la description de ses préparations, qui sont sa purification, sa calcination, sa fixation & sa distillation.

§. 9. La purification du nitre.

Prenez dix livres de nitre commun, qui est celui qu’on appelle de la première cuite, mettez-le dans un pot de terre vernissée, placez le pot au four à vent, & lui donnez le feu peu à peu, jusqu’à ce que le nitre fonde ; lorsqu’il sera en fonte, il y faut jeter peu à peu deux onces de poudre d’alun & de sel armoniac, qui aient été broyés ensemble. Ces matières feront une effervescence à chaque fois, qui chassera la graisse & les impuretés du nitre, qu’il faut ôter avec une cuillère de fer qui soit chaude, & lorsque la poudre sera achevée, il faut bien nettoyer la superficie du nitre de tout ce qu’il y a d’impur, puis le jeter dans un mortier de bronze qui soit bien net & bien chaud. Lorsque le nitre est refroidi dans le mortier, il le faut broyer & le dissoudre dans de l’eau de fontaine à la chaleur d’un feu de bois qui soit bien clair, puis le couler au travers d’un blanchet de drap, & verser aussitôt dans cette colature chaude, quatre onces de bon vinaigre distillé, puis mettre le vaisseau en un lieu frais, & l’y laisser durant vingt-quatre heures, & vous trouverez votre nitre bien cristallisé en beaux cristaux clairs & transparents : il faut en séparer l’eau, & la faire évaporer par une ébullition lente jusqu’à la réduction de la moitié, qu’il faut aussi faire cristalliser au froid. Mais l’Artiste doit remarquer, qu’il est nécessaire qu’il se serve toujours du nitre qui est provenu de la première cristallisation pour toutes les préparations qui doivent être prises par la bouche, & qu’il doit se servir de celui qui reste pour faire les eaux forces, & des opérations qui sont de moindre conséquence. Il faut faire sécher doucement le nitre encre deux tamis renversés, & couverts de linge ou de papier, afin qu’il ne soit point souillé, puis le mettre dans des boites qui soient bien fermées en quelque lieu sec & chaud, pour s’en servir aux opérations qu’il est nécessaire d’avoir dans la boutique chimique.

§. 10. La calcination du nitre,  pour faire le cristal minéral.

Prenez du nitre purifié de la première cristallisation qui soit bien sec, mettez-le fondre au feu ouvert dans un bon creuset qui résiste bien au feu, qui ne fende pas, & qui ait été bien recuit. Lorsqu’il sera fondu, il y faut jeter peu à peu une demi-drachme de fleurs de soufre pour chaque once de nitre : cela fait, il le faut jeter dans une bassine de cuivre qui soit très nette, & l’agiter, afin qu’il s’étende en forme de plaque, dont on puisse couper des tablettes en losange, ou bien il en faut former des rotules avec une petite cuillère de fer qui soit chaude, en le versant sur une platine de fer poli, ou sur un marbre. Si on ne veut pas se donner cette peine, il faut simplement verser ce nitre ainsi préparé, & fondu dans un mortier qui soit net & chaud. Or je prends cette calcination plutôt pour une réitération de purification [il s'agit de l'une des réitérations dont parlent les textes], que pour une vraie préparation du cristal minéral : c’est pourquoi il faut avoir de l’eau qui ait été distillée du suc de la chicorée sauvage, de la buglosse ou de la bourrache, & faire fondre ce prétendu cristal minéral dedans une portion convenable de cette eau, & le filtrer par un papier, qui soit rempli de roses de Provins, ou de fleurs de buglosse & de bourrache, qui aient été humectées avec un peu d’esprit de soufre, de sel ou de vitriol, & ainsi vous aurez un cristal minéral agréable par son goût, par sa couleur & par sa vertu, qui aura véritablement en soi les propriétés que nous avons attribuées au salpêtre : mais surtout ce sera un vrai anodin, & un excellent sédatif de la soif & des inquiétudes des fébricitants, auquel on peut & doit donner légitimement le nom de Lapis prunellae, ou sel prunellae, car c’est un souverain remède contre ces fièvres malignes & putrides, qu’on appelle les fièvres prunelles, comme qui dirait ardentes, du mot latin pruna, qui signifie une braise, ou un charbon ardent.
La dose est depuis un demi-scrupule jusqu’à une drachme, dans la boisson ordinaire des malades, dans quelque décoction, dans des bouillons, ou dans une eau distillée, appropriée à la maladie. Ce cristal minéral est un remède général, qui peut être spécifié par l’addition de beaucoup de sels, qui se peuvent unir & incorporer avec lui, comme le sel de saturne [acétate de plomb], duquel nom avons parlé en traitant du plomb, celui des perles, celui de corail & ainsi des autres, & par-là on aura un cristal minéral, cordial, hépatique, splénétique ou stomachique, selon la vertu du sel qu’on aura joint & coagulé avec ce nitre bien préparé.

§. 11. La fixation du nitre.

Faites fondre six livres de nitre bien pur dans une marmite de fer au feu ouvert, & lorsqu’il sera fondu, jetez-y continuellement par parcelles de la poudre de charbon, qui s’allumera aussitôt, & qui consumera doucement par l’action de son feu & de son souffre, l’humidité aqueuse que le sel de la terre avoir coagulé & uni à soi dans la cristallisation. Il faut continuer de jeter de la poudre de charbon, tant & si longtemps qu’elle ne s’enflamme plus, & que ce qui reste du nitre, devienne épais & d’une couleur bleuâtre & verdâtre ; alors il faut cesser & retirer ce sel du pot dans un mortier chaud : que si l’Artiste en veut conserver entier, il faut qu’il le mette tout chaud & tout sec dans une bouteille y & qu’il la bouche exactement avec un bouchon qui ait été trempé dans de la cire fondue. [c'est une approximation, encore assez grossière, du Lion Vert des alchimistes]
Ceci est véritablement du nitre fixe, & qui a bien changé de nature, car il n’est plus volatil, ni ne se cristallise plus ; au contraire, il se résout à l’air en liqueur ignée, subtile & pénétrante, qui a un goût urineux & lixivial comme le sel de tartre, mais qui est pourtant plus piquant & plus pénétrant. On a l’obligation de cette liqueur à Monsieur Glauber, qui nous en a donné la description sous le nom de la liqueur alcaest, pour tirer par son moyen les teintures de tous les corps naturels : soit animaux, soit végétaux, soit minéraux, & véritablement cette liqueur a quelque chose en soi qui est très considérable, puisqu’elle est capable d’extraire les soufres des métaux, pourvu qu’on les ait bien ouverts auparavant, ceux des minéraux lui cèdent très facilement ce qui doit faire conclure qu’il se charge comme en un instant des soufres & des sels volatils des animaux & de ceux des végétaux. Les Apothicaires Chimiques qui seront curieux de ces belles opérations, les trouveront dans les livres que nous a donnés ce grand & célèbre Artiste. [en un mot, on peut « ouvrir » le corps des métaux, les transformer en chaux ou oxydes]
Mais le Naturaliste a beaucoup à philosopher sur cette fixation du nitre, qui se fait par le moyen du soufre végétable du charbon, qui le change en la nature de sel alcali, qui a un goût urineux & lixivial, puisque ce sel est capable de rendre les plus mauvaises terres férales, si on prépare les semences avec une liqueur qui sera composée de ce sel & de quelque autre chose, puisque cet admirable sel anime & nourrit tellement le germe de la semence, qu’il multiplie jusqu’à un nombre si grand, qu’il semble hyperbolique & fabuleux à ceux qui ne comprennent pas le mystère que la nature tire de la lumière, des esprits & des sels [on trouve ici l'explication « rationnelle » des fabuleuses multiplications que donnent les vieux textes et qu'on repris les modernes]. Et comme le sperme végétable de la semence trouve dans cette liqueur saline ce qui est analogue à son principe, il le tire & le suce avidement, ce qui est cause qu’étant fortifié & comme doublé, il pousse des tuyaux beaucoup plus robustes & en plus grand nombre, qui fournissent des épis & des grains au-dessus de la croyance, comme cela s’est vu à Paris depuis quelques années.
Mais afin de rendre cela plus palpable & plus pathétique, il faut méditer sur ce que font les paysans de la Bretagne & des Ardennes, qui rencontrent des terres ingrates & infertiles, qui ne produisent que des bruyères, de la fougère, de méchants joncs & du genêt : ces pauvres gens écorchent la terre de son gazon, ils en arrachent les genêts & la fougère, font sécher le tout par monceaux éloignés les uns des autres, ils y mettent le feu, & laissent agir les influences & la pluie sur cette terre calcinée qui contient l’alcali de toutes ces plantes qui a été fixé par le soufre qu’elles avaient en elles : or ce sel alcali par le moyen de ce soufre, contient une graine & une humidité visqueuse, pesante & lente [on remarque une des qualités de la materia prima : « elle est un peu pesante », cf prima materia], qui se communique à la légèreté, à la sécheresse & à la trop grande porosité de la terre, qui la retient avec plaisir comme une nourriture agréable, & lorsque la pluie abonde, il n’en peut être sitôt désuni, ni ne peut être enlevé par la violence de la chaleur du soleil à cause de sa fixité ; & ainsi lorsque ces paysans ont labouré & ensemencé ces terres, il en recueillent beaucoup de seigle la première année & de l’avoine la seconde. Nous n’avons rapporté ceci que pour engager l’Artiste à méditer sur ce sel, & qu’il en remarque mieux l’excellence & la bonté, qui ne lui vient que du mystère de nature qui est contenu dans le salpêtre, & qu’il cherche le moyen de l’en dégager.

§. 12. Pour faire la terre feuillée dissoluble du nitre fixé.

Prenez une livre de nitre fixé que vous aurez réservé dans la bouteille, versez dessus deux livres de bon vinaigre distillé, faites les digérer ensemble durant vingt-quatre heures aux cendres, puis distillez & retirez la liqueur jusqu’à sec, & votre vinaigre montera en eau insipide, réitérez la même opération & de la même sorte avec de nouveau vinaigre distillé, jusqu’à ce que le vinaigre en sorte avec la même acidité que vous l’y aurez versé, alors desséchez-le comme il faut & le dissolvez dans de très bon esprit de vin alcoolisé & le filtrerez, digérez-les ensemble durant quatre jours naturels, puis les distillez au bain-marie jusqu’à sec, afin d’en retirer l’esprit de vin, qui sera encore bon à toutes sortes d’usages. Mettez ensuite la cucurbite où est le sel au sable, & lui donnez le bon feu, & le sel se purifiera de tout ce qui lui peut être resté d’impureté, & restera au fond du vaisseau en une substance talqueuse, blanche, d’un goût très agréable, & dissoluble dans toutes sortes de liqueurs, & qui fond à la chaleur comme de la cire. C’est un des meilleurs remèdes qui soit sorti de la boutique chimique, car il ouvre toutes les obstructions, & purge doucement & sans préjudice de la faculté digestive de l’estomac, par les selles, par les urines & par la sueur. Il corrige la malignité de tous les purgatifs, & augmente leur vertu au double. C’est un des plus souverains médicaments dont on se puisse servir contre les maladies chroniques & en racinées. La dose est depuis un demi-scrupule jusqu’à une demi-drachme & deux scrupules, dedans de l’infusion de rhu-barbe faite avec ce sel, un peu de candie & de vin blanc, ou dans du bouillon.

§. 13. La distillation du nitre pour faire l’esprit de nitre.

Prenez deux livres de salpêtre dépuré, broyez-le peu à peu avec six livres de bol commun, & lorsqu’ils seront bien mêlés, formez-en une pâte avec de l’eau qui soit aussi chargée d’autant de salpêtre pur qu’elle en aura pu dissoudre à froid, malaxez bien la masse, & la roulez pour en former des boulettes qui puissent entrer dans une grande retorte de terre qui soit bien lutée, qu’il faut placer au réverbère clos, & adapter un grand récipient au col de la cornue, qui soit exactement luté d’un lut salé. Lorsque le lut sera sec, il faut commencer à donner le feu par degrés & le continuer durant vingt ou vingt-quatre heures, avec la même gradation que nous l’avons enseigné en la distillation de l’esprit de sel. Il y a pourtant cette différence qu’il n’y a que le seul salpêtre qui pousse les esprits rouges, à cause de son âme & de son soufre interne qui est le fils du soleil ; car tous les autres sels ne poussent que des vapeurs blanches, c’est ce que les anciens ont appelé le sang de la salamandre, comme qui dirait le sang & l’âme du feu. Telle est la plus ordinaire façon de faire l’esprit de nitre pour s’en servir à toutes les dissolutions & aux autres opérations chimiques. Mais il y a encore une autre manière de le faire plus subtil pour l’usage intérieur, afin qu’il serve de remède : ce qui se fait ainsi. Prenez du plus fin salpêtre qui se puisse trouver, qui soit très sec, mettez-en deux livres en poudre dans un mortier chaud en un jour bien sec & bien serein, mettez aussi en poudre six livres de pots de terre ordinaire qui aient seulement été travaillés & séchés, mais qui n’aient point été cuits, mêlez cela exactement ensemble & le versez dans une cornue de verre qui soit ample, & dont le col soit fort large, & principalement du coté du ventre de la cornue : il faut que la cornue soit lutée d’un bon lut bien adhérent & qui soit permanent au feu sans se détacher, & sans faire de fentes ; adaptez au col un très grand récipient luté simplement d’une vessie mouillée, commencez le feu très lentement, & continuez de même en l’augmentant peu à peu, jusqu’à ce que tout le flegme soit passé, & que le récipient commence à rougir, alors il faut vider le récipient ou en substituer un pareil en sa place qui soit sec & net, qu'il faut luter avec de la même terre, avec laquelle on aura luté la cornue ; il faut alors augmenter le feu, le continuer tant & si longtemps que l’Artiste apercevra que les goûtes tomberont rouges ou jaunes, ou que le récipient commence à perdre de sa haute rougeur, durant même la plus forte expression du feu, car c’est le vrai signe de la fin de l’opération, & non pas attendre qu’il s’éclaircisse, car cela ne se ferait jamais, à cause des vapeurs rouges que cet esprit pousse continuellement. Mais il faut que l’Artiste soit averti de se précautionner, lorsqu’il viendra à déluter les vaisseaux, & à verser cet esprit qui sera rouge, fumeux & tellement subtil & volatile, qu’il serait capable de le suffoquer ou de lui faire tout perdre & tout casser : c’est pourquoi il se mettra au-dessus du vent & bouchera son nez, n’ouvrira point la bouche, & versera cela avec grande circonspection ; ce qui est cause qu’il faut qu’il tienne la bouteille & l’entonnoir de verre tout prêt, afin de ne point tarder. Il faut boucher très exactement la fiole où sera cet esprit avec un bouchon de verre qui joigne justement de tous les côtés, afin que rien n’en puisse expirer. Cet esprit a des vertus admirables pour la médecine & pour la métallique : mais comme il est si subtil & si volatil, qu’à peine le peut-on conserver, & encore moins le transporter ni l’envoyer, il faut le mêler & le circuler comme il s’ensuit.

§. 14. L’esprit de nitre circulé pour la Médecine.

Prenez six onces de l’esprit rouge de nitre, douze onces d’eau de mélisse & deux onces d’esprit de fleurs de muguet, mettez-les ensemble dans un pélican qui soit ample ou dans des matras de rencontre qui aient le col fort long, & les placez au bain vaporeux dans de la paille d’avoine ou paille hachée, & les digérez à une chaleur extrêmement douce & humaine durant sept jours continuels, puis il faut mettre cet esprit circulé & uni à l’autre esprit & à l’eau dans une fiole forte qui soit bouchée comme nous l’avons dit de l’esprit : c’est un admirable remède contre l’apoplexie & contre l’épilepsie, contre les coliques, & généralement contre toutes sortes d’obstructions, il est aussi très bon contre les fièvres & contre la peste. La dose est depuis un scrupule jusqu’à une drachme & une drachme & demie, dans du vin, dans des bouillons, dans quelque décoction ou dans quelque eau distillée, qui soit appropriée à la maladie.
Or comme les eaux fortes & les eaux régales ne tirent proprement leur vertu dissolvante que du nitre, quoiqu’on y mêle ordinairement des autres sels, tels que sont l’alun, le sel commun, le sel gemme, le vitriol & le sel armoniac ; aussi faut-il que nous donnions leur description, en cet endroit comme nous l’avons promis ci-devant.

§. 15. Comment il faut faire une bonne eau forte.

On a donné ce nom d’eau forte à l’esprit, qui se tire du nitre & du vitriol, à cause qu’il a la force de dissoudre les corps de tous les métaux, à l’exception de l’or, auquel cette eau ne touche point qu’elle ne soit réalisée, c’est-à-dire, qu’elle ne soit rendue capable de dissoudre l’or, qui est le Roi des métaux, ce qui a fait nommer cet autre dissolvant eau régale ou royale. L’eau forte se fait ainsi. Il faut prendre parties égales de salpêtre de la seconde cristallisation, & de vitriol qui soit simplement desséché, auxquels il faut, ajouter la moitié de leur poids de farine de briques bien sèche & les mettre dans une bonne retorte de terre exactement lutée. Adaptez-y le récipient & en faites l’opération & la distillation avec les mêmes précautions que celles que nous avons remarquées pour la distillation de l’esprit de sel. Il faut pousser le feu durant vingt-quatre heures, & les huit dernières, heures doivent être chassées au feu de flammes, afin de tirer les derniers esprits du centre de leur propre terre, dans laquelle ils sont étroitement engagés. Or il reste un sel d’une nature moyenne dans la tête morte, qui a beaucoup de vertu, à cause du mélange & de l’action & réaction du vitriol & du nitre l’un sur l’autre, dont on peut faire un très-bon remède, aussi qu’il s’ensuit.

§. 16. Le nitre vitriolé, autrement l’arcane, ou la panacée double.

[Il s'agit de la préparation de l'arcanum duplicatum ou tartre vitriolé dont le nom moderne est le sulfate de potasse. Ce sel se transforme à la chaleur rouge en sulfure de potassium qui a des propriétés minéralisantes, mises en évidence par Debray.]

Faites digérer la tête morte de l’eau forte dans de l’eau de pluie distillée, qui soit bouillante, & l’agitez souvent, afin d’en mieux extraire le sel, filtrez la dissolution, & en faites l’évaporation lentement aux cendres dans une terrine de grès ou dans un vaisseau de verre, & lorsqu’il se formera une pellicule au-dessus de la liqueur, mettez cristalliser ; après quoi continuez l’évaporation jusqu’à ce que vous ayez retiré tout le sel, qu’il faut tant de fois dissoudre, filtrer, évaporer & cristalliser jusqu’à ce qu’il soit clair, net & pur. Prenez alors deux parties & demie de sel & une demi-partie de cristal minéral, qui soit préparé comme nous l’avons enseigné, mettez-les dans une cucurbite qui soit bien lutée, après les avoir trituré ensemble en poudre très subtile, il faut les calciner à feu ouvert dans cette cucurbite en donnant le feu par degrés jusqu’à ce qu’ils fluent ensemble ; puis retirez la matière après que le vaisseau sera refroidi, & la broyez encore une fois avec un huitième de cristal minéral, & recommencez encore la calcination & la fonte dans une nouvelle cucurbite lutée. Après cette seconde calcination, il faut dissoudre ce qui sera resté dans de l’eau de pluie distillée, filtrer la dissolution, puis l’évaporer à la vapeur du bain-marie jusqu’à sec. Après quoi, broyez ce sel ainsi desséché sur le porphyre en alcool avec une huitième partie de chaux d’or qui soit très bien ouverte, & les mêlez comme indivisiblement ensemble par la trituration, puis remettez ce mélange dans une nouvelle cucurbite lutée, & le calcinez à un feu bien gradué jusqu’à ce qu’il ait flué. Alors il faut cesser le feu & laisser refroidir le vaisseau, & en retirer ce grand remède, dont on a plusieurs belles expériences contre toutes les maladies mélancoliques, & dans toutes sortes de fièvres, tant continues qu’intermittentes ; contre la gravelle & le scorbut, & enfin contre toutes sortes d’obstructions. La dose est depuis un demi-scrupule jusqu’à deux dans quelque confection, dans quelque conserve ou dans quelque liqueur propre. On ne saurait trop louer les vertus de ce sel ni sa façon d’agir ; car il provoque doucement le sommeil, & remet l’archée du ventricule dans sa tranquillité ordinaire, lorsqu’il est dérangé, enfin il y a un certain mystère caché la-dessous, dont il est bien difficile de pouvoir rendre aucune raison, si ce n’est que nous concevons qu’il faut que ce sel ait reçu les éradiations du soufre anodin du vitriol, par le moyen de la grande expression du feu, ou qu’il ait suffisamment ouvert le sel pour lui faire communiquer ses bénignes influences, mais nous croyons plutôt le premier que le dernier.

§. 17. Comment il faut régaliser l’eau forte.

Les Artistes ont accoutumé de régaliser leurs eaux fortes avec du sel décrépité ou avec du sel armoniac. Les uns en font la simple distillation de l’un ou de l’autre dans l’eau forte, savoir une partie de sel & quatre parties d’eau forte. D’antres mêlent deux parties de nitre & une partie de sel armoniac avec trois parties de la tête morte de l’eau, & distillant cela à l’ordinaire ; Il y en a encore d’autres qui font des eaux qu’ils nomment gradatoires, avec le sublimé, l’arsenic, l’orpiment, le soufre, le cinabre, de l’aes ustum, du verdet & ainsi avec beaucoup d’autres choses : mais comme tout cela ne sert pas à la Médecine, & que de plus, les mauvaises vapeurs qui en sortent tuent & hébètent le cerveau & donnent des tremblements fâcheux, nous n’en mettrons aucune description ici, puisqu’elles ne sont rien pour notre objet, qui est de conserver & de rendre la santé, & non pas de la détruire ou de l’affaiblir. Mais comme nous avons besoin d’une bonne eau régale qui soit pure & bien faite pour réduire l’or en une chaux subtile & bien ouverte, l’Artiste la fera comme il suit.

§. 18. Comment il faut faire la vraie  eau régale.

[sur cette partie, cf. aussi la section voie humide où la préparation de l'eau régale est développée]

Prenez six onces de rouge esprit de nitre, & quatre onces de sel gemme en poudre, mettez le sel gemme dans une cornue assez ample, versez dessus l’esprit de nitre & les mêlez bien ensemble, placez la retorte au sable, & lui appropriez un très grand récipient, qu’il faut luter sans beaucoup de circonspection, pourvu que le col de la cornue soit ample, & qu’il entre un demi-pied dans le corps du récipient, donnez le feu par degrés, & l’augmentez peu à peu jusqu’à ce que le sel gemme soit tout à fait desséché, & qu’il n’en sorte plus de gouttes ni de vapeurs. Il faut verser cette véritable eau régale dans une bouteille qui soit d’un bon verre de Lorraine, & qui soit double & bien recuit, qu’il faut boucher avec un bouchon de verre qui ait été rendu juste au col de la bouteille en le tournant dedans avec de l’émeri en poudre & de l’huile, autrement elle s’évaporerait : c’est pourquoi je conseille aux Artistes de ne la point faire qu’ils ne soient prêts à la mettre en œuvre : c’est avec ce dissolvant qu’il sera capable de préparer l’or comme il faut, afin de le réduire en une chaux qui puisse servir aux opérations qu’il voudra entreprendre, ou pour satisfaire sa curiosité, & pour connaître la sphère de l'activité de l’art, ou pour en tirer des remèdes qui puissent servir aux pauvres malades.