DES SCIENCES OCCULTES
ou
Essai sur la magie, les prodiges et les miracles,
par
Eusèbe Salverte.

« Non igitur oportet nos magicis illusionibua uti, cum potestas philosophica doceat operari quod sufficit. » Roger BACON , De secr. oper, art. et na.t. c. v.

2 vol. in-8°. Paris, Sédillot, libraire éditeur, rue d'Enfer-Saint-Michel, n°13. MDCCCXXIX.

revu  le 27 octobre 2003


Quatre articles d'Eugène Chevreul consacrés à la critique du livre d'Eusèbe Salverte



Plan : Ier article - IIème article1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10] - IIIème article [considérations sur l'astrologie - les sciences occultes] - IVème article [- des relations du ciel et de la terre - ]

Préambule

Ils n'entre pas dans notre domaine de commenter les ouvrages relatifs aux sciences occultes, envisagées au plan général. Que l'on ait considéré que l'astrologie et l'alchimie en faisaient partie est normal, à une époque donnée de l'histoire des sciences, l'une ayant déterminé l'astronomie, l'autre ayant déterminé la chimie. Et l'on pourrait s'arrêter là. Rien de positif ne serait donc à retirer de ces « proto sciences » en l'absence de prise en compte de ce que Chevreul appelle l'expérience A POSTERIORI. Nous en convenons volontiers. Mais tout change à partir du moment où l'on considère que la science, qui s'est à peu près constituée à partir de Scheele et de Lavoisier, n'a pas donné ses chances à l'astrologie et s'est fourvoyée dans l'interprétation des écrits alchimiques. Pour l'astrologie, des travaux statistiques ont été effectués au XIXe siècle par Paul Choisnard. Mais Choisnard manquait de méthode et s'il a indiqué le bon chemin, il s'est embourbé en cours de route. Bien plus tard, nous trouvons Michel Gauquelin qui a observé de fortes anomalies statistiques allant dans le sens de la tradition. Des planètes apparaissent valorisées dans certains secteurs du mouvement diurne : Mars chez les sportifs de haut niveau, Jupiter chez les acteurs et les politiciens, Saturne chez les hommes de science, Vénus chez les artistes et la Lune chez les écrivains. On est même parvenu à observer chez les musiciens des anomalies de distribution de Neptune, réputée active dans les domaines extra-sensoriels, relevant de l'imagination et de la transcendance. Bien ! N'est-il pas merveilleux que de telles concordances aient été observées ? Que toutes, sans exception, aient été retrouvées en accord avec la tradition ? Ne devons-nous pas, au contraire être méfiants, et considérer que des biais - connus ou inconnus d'ailleurs - aient dérobé aux sens la vraie valeur des relations soi-disant établies ? A ces questions, les scientifiques ont, très majoritairement, répondus de façon positive, et considèrent que les travaux de M. Gauquelin sont nuls et non avenus. Il ne nous appartient pas d'entrer dans ce débat, car nous sommes partie prenante et nous ne pouvons pas, en cette circonstance, être à la fois juge et parti. Dans deux livres portant sur les méthodes prévisionnelles utilisées en astrologie, nous avons cru mettre en évidence des anomalies statistiques fortes. Ces anomalies, dont nous n'avons pu déceler la cause - après avoir recherché des biais - nous ont incité, après plus de 25 ans de travail, à publier les résultats. Pour autant, il est tout à fait possible que des biais inconnus soient, un jour, reconnus pour tels. C'est donc d'un oeil inquisiteur que nous avons décidé de mettre en ligne cette nouvelle section sur les sciences occultes. Le lecteur l'aura peut-être deviné par nos sections précédentes, nous n'avons aucun goût pour l'occultisme. Ni pour l'ésotérisme du reste. Nous comprenons parfaitement l'incompréhension que susciteront ces réflexions de la part de lecteurs peu au fait de nos méthodes et de nos doctrines. Nous espérons que, le temps et le travail aidant, ils comprendront en quoi pas une once d'ésotérisme n'est présent sur ce site. Nous n'avons eu de cesse de trouver des explications à caractère rationnel sur l'astrologie et sur l'alchimie. Ces recherches ont été difficiles à mener. En astrologie, la moindre recherche statistique nécessite d'avoir des effectifs numériques élevés. Il faut disposer de programmes informatiques particuliers, propres à assurer des tâches répétitives, etc. En alchimie, il n'est point besoin de statistiques. En revanche, la lecture de textes parfois très abscons est une nécessité absolue. Là encore, il faut du temps. De plus le domaine de l'alchimie est encore plus dangereux pour l'esprit que l'astrologie. Parce qu'il s'y mêle un imaginaire tout à fait extraordinaire qui a fait déraper bien des esprits au rang desquels le moindre n'est pas Jung, pour des raisons que nous exposons ailleurs dans ce site. De façon générale, l'alchimie génère des comportements protéiformes et il existe presque autant de points de vue sur cette discipline hermétique qu'elle compte de sectateurs...Chevreul, dans cette série d'articles, parle relativement peu de l'alchimie, ce qui est un indice. En fait, il parle surtout de la magie et de l'astrologie. L'alchimie est, on s'en serait un peu douté, son domaine réservé. Mais au fond, qu'est-ce que la magie ? Voici quelques extraits du Miroir de la Magie,de Kurt Seligmann [Fasquelle, 1956] ouvrage remarquable, consacrée aux doctrines hermétiques, et de façon plus large, à la magie.

¯

La science secrète était une entité inaltérable, qui ne pouvait ni s'augmenter,  ni se perfectionner. Elle avait existé en son intégralité dès sa conception et ne pouvait être atteinte que par une seule piste. La doctrine n'enseignait pas la manière d'étudier les phénomènes ; elle montrait simplement la voie que l'initié devait suivre. Une illustration de l'Amphithéâtre de la sagesse éternelle de Khunrath montre la caverne de la sagesse creusée dans le roc et qui se rétrécit à mesure que l'étudiant approche de l'illumination. Six rayons éclairent la grotte pour consoler le voyageur souterrain. L'entrée est couverte de maximes :

« Purifie-toi ; offre des louanges et des dons au Un, et des hymnes aux inférieurs [les causes secondes et les esprits]. »

Aucune inscription scientifique, aucun secret. Ce ne sont que des commandements simplement éthiques, le fondement de tout progrès Une autre illustration de Khunrath représente la doctrine secrète sous la forme du dragon d'Hermès, qui habite une forteresse inexpugnable .


FIGURE I

Cette forteresse a vingt et une entrées qui semblent plonger dans la confusion le voyageur cherchant le sanctuaire. Vingt de ces couloirs le conduisent à des compartiments fermés. Le néophyte embarrassé peut aller de l'un à l'autre sans jamais atteindre le pont-levis, que garde Hermès. Mais une fois le bon chemin découvert, l'initié passe du terrestre au sublime. Agrippa montre les diverses attitudes de l'homme par des cercles et des triangles. L'univers étant construit sur les proportions humaines, explique-t-il, l'homme dont les gestes sont harmonieux exprime l'harmonie de l'univers. Il est en relation avec le Tout (fig. 159). Quand son corps se déplace selon ces figures idéales, c'est qu'il a appréhendé le sens magique des plus anciennes danses rituelles. De tels mouvements font se réjouir les dieux et des échos résonnent de planète en planète, comme des instruments a cordes qui vibrent quand on chante leurs harmoniques. La danse crée des forces curatives. Quand une personne est malade, c'est qu'elle est en désaccord avec l'univers. Elle peut retrouver l'harmonie et la santé quand elle accorde ses mouvements à ceux des étoiles. Qui croirait que le chant et la musique sont authentiquement de la magie ? Et pourtant, cela n'est point douteux si nous en croyons des traditions fort vénérables. Pythagore découvrit merveilleux que les planètes, en tournoyant sur leurs orbites, produisaient des sons. Nous ne pouvons entendre cette musique céleste, disent les pythagoriciens, parce que nos oreilles ne lui sont pas accordées, tout comme nos yeux ne peuvent regarder le soleil sans être aveuglés. Dans Le Songe de Scipion, un fragment de La République de Cicéron, le jeune Scipion rêve que son grand-père l'emmène vers les étoiles qui vrombissent en produisant un accord merveilleux.

« Tu entends, dit Scipion l'Ancien, l'Harmonie ? Elle est formée d'intervalles inégaux, calculés selon des proportions parfaites et reproduits par la rotation des sphères. Les sons aigus se mêlent aux sons graves en accords perpétuellement changeants. Car ces grands mouvements ne peuvent s'accomplir en silence, et la nature veut des sons aigus pour reprendre l'écho à une extrémité, et des sons graves à l'autre extrémité. Ainsi le monde stellaire, dont la révolution est plus rapide, circule avec un son aigu précipité tandis que le cours inférieur de la lune émet un son lent et creux...Les sphères ...produisent sept sons distincts ; le nombre sept est le nœud de tout ce qui existe. Et les hommes qui ont su imiter cette harmonie avec la lyre et la voix se sont frayé le retour à ce royaume sublime ; de la même manière que d'autres, qui par leur génie se sont élevés à la hauteur des connaissances divines ...»

La musique est harmonie, et l'harmonie est le mystère de l'univers. La musique guérit magiquement les maladies. Kircher et Gaspard Schott (1608—1666) l'ont expliqué, et cette croyance est bien plus ancienne qu'eux. Esculape ordonnait des chants pour apaiser la fièvre. Damon guérissait les ivrognes par la musique. Les chants et le jeu des flûtes et des harpes soignent également l'âme. Empédocle n'avait-il pas, par la musique, obligé un meurtrier à renoncer à son crime ? N'est-ce point par ses chants que le divin Terpandie, mit un terme à la révolte du peuple de Lesbos ? Le Romain Mécorna était tourmenté parce que l'empereur Auguste lui avait enlevé Térencia. Il connut l'insomnie pendant trois ans, jusqu'à ce que la musique eût guéri son chagrin.
Les proportions de l'univers sont celles des intervalles musicaux ; Robert Fludd dit que le monde entier, avec le ciel de Dieu, est comme un instrument de musique dont la caisse de résonance porte les intervalles entre les anges, les étoiles fixes, les planètes et les éléments. Dieu fait vibrer la corde, dont une extrémité est attachée à la terre.


FIGURE II
Sensorium dei

Un premier diapason relie Dieu au soleil, le second est tendu entre le soleil et la terre. L'univers étant construit sur les lois de la musique, l'homme, qui est la réplique de l'univers, doit lui contenir ce mystérieux instrument. Fludd ne l'oublia point. Dans son beau traité De la musique de l'âme, il publie une gravure montrant l'homme, le microcosme, accordé selon les intervalles musicaux du ciel qui, de la tête aux épaules, contiennent son âme et son esprit aussi bien que son être physique. En outre, il y a le diapason spiritualis, qui s'étend de la tête au cœur, lequel marque la limite du diapason corporealis. Cette ligne de division n'est pas arbitraire : de même que, dans le grand univers, le soleil donne la vie, ainsi, dans le petit univers, le cœur joue le rôle du soleil. Le jour et la nuit, l'aurore et le crépuscule sont contenus dans l'ingénieux schéma de Fludd. Fludd avait créé ses images poétiques à partir des conceptions d'Agrippa sur le pouvoir unifiant que la musique exerce dans la nature.

« L'harmonie musicale, dit Agrippa, est une créatrice fort puissante. Elle attire les influences célestes et change les affections, les intentions, les gestes, les notions, les actions et les dispositions .. . Les bêtes sauvages, les serpents, les oiseaux, sont charmés par de jolis airs ... Les poissons d'Alexandrie aiment les sons harmonieux ; la musique a lié d'amitié des dauphins et des hommes. Les notes fluides de la harpe attirent les cygnes hyperboréens. Des voix mélodieuses apprivoisent les éléphants des Indes. Les éléments eux-mêmes prennent plaisir à la musique ! La fontaine hulésienne, calme d'ordinaire, se gonfle de joie au son de la flûte et déborde. Et en Lydie, les îles des Nymphes quittent la rive et s'en vont au milieu du lac, où elles dansent au son des instruments, et quand la musique se tait, elles reviennent vers la terre ferme et s'attachent à leur rivage. »

Danser, chanter, jouer de la musique, sont des opérations de magie blanche ; de même, écrire et lire sont des activités magiques, la cabale nous l'a montré. Le Zohar affirme :

« Dans l'étendue du ciel qui entoure le monde, il y a des figures, des signes, par lesquels nous pouvons connaître les secrets et les plus profonds mystères. Ces signes sont formés par les constellations, qui sont pour le sage un sujet de contemplation et de délices...»

¯

En conclusion de ce préambule, nous ne saurions trop recommander au lecteur la lecture la plus critique qui soit de tout ce qui touche à la magie, à l'astrologie ou à l'alchimie. Dans le même temps, qu'il prenne attention à la somme que doivent les sciences actuelles aux disciplines hermétiques [physique, chimie, astronomie]. Qu'il considère aussi la poésie qui ressort du moindre texte alchimique, du moindre dessin d'un ciel horoscopique que nous proposent les astrologues. Qu'il comprenne, enfin, qu'on a que trop longtemps accolé les termes science et occulte, d'où il est advenu tant de méprises et de contre sens.




Michel Eugène Chevreul (1786 - 1889)
lithographie de Maurin, 1836, gravure de Conrad Cook



PREMIER ARTICLE.

Le premier titre de ce livre ne donne pas une idée exacte de la manière dont l'auteur envisage les sciences occultes : car ne laisse-t-il pas penser que E. Salverte a voulu définir ces sciences, en classer les diverses branches, et montrer ainsi ce qu'elles avaient été dans l'Antiquité et le Moyen Âge ? cependant tel n'est point l'objet qu'il a traité. Si le second titre, Essai sur la magie, les prodiges et les miracles, a en réalité plus de conformité que le premier avec le livre, il peut aussi donner lieu à quelque méprise; car le mot magie, précédé des mots sciences occultes, conduit encore à penser que l'auteur s'est placé au point de vue scientifique, pour montrer la magie à son origine comme l'expression de la science par excellence et exposer ensuite les causes du discrédit dans lequel elle est tombée, indépendamment de la manière d'envisager les prodiges et les miracles.

Mais, nous le répétons, ce n'est point un exposé de ce que furent jadis les sciences occultes, ni même un résumé de leur histoire, qu'il s'est proposé d'écrire. Son point de départ a été une histoire de la civilisation; et c'est après avoir pensé que , dans un tel sujet, l'histoire et l'origine des sciences devaient occuper une grande place, qu'il a cru nécessaire de traiter des sciences occultes, afin d'atteindre le but définitif qu'il s'était proposé ; mais bientôt son travail a pris assez d'étendue, dit-il, pour ne pouvoir plus entrer dans le cadre de l'ouvrage dont originairement il devait faire partie : il l'en a détaché et l'a publié à part.

On voit donc que l'histoire des sciences est, dans l'esprit de l'auteur, subordonnée à l'idée d'écrire une histoire de la civilisation. Maintenant il pose en principe que la civilisation se présente au philosophe qui veut en tracer l'histoire sous deux formes :

« la forme fixe, qui a régi le monde presque entier -et qui subsiste encore en Asie; et la forme perfectible, qui plus ou moins règne dans toute l'Europe, quoique nulle part encore elle n'ait pris tous les développements et porté tous les fruits dont ses éléments nous font concevoir l'espérance. »

Nous reproduisons fidèlement les paroles de l'auteur. La civilisation fixe a pour caractère, suivant Salverte, l'asservissement de l'esprit des peuples à des croyances surnaturelles professées dans les temples et entretenues par des prodiges ou de prétendus miracles, tandis que la civilisation perfectible, ne reconnaissant pour guide que la raison pure, est toujours éclairée dans sa marche par le flambeau de la vérité. Le passage précité montre que Salverte considère le temps actuel comme une période de transition entre la forme fixe et la forme perfectible.[les travaux d'Ethnologie sont là pour révoquer en doute ces hypothèses que l'on croyait, au XIXe siècle, irréfragables, alors qu'il suffit de lire les livres sur les habitants des régions arctiques pour se persuader qu'une civilisation ne peut subsister sans ces croyances surnaturelles qui constituent, tout simplement, le moteur sans lequel elles ne pourraient plus vivre. La dichotomie posée par Salverte tendrait donc à inférer qu'une civilisation fixe est décadente alors que la civilisation mobile ne le serait point.]

S'il existe une opinion démontrée par les faits, c'est la difficulté qu'on attribue à la composition d'un ouvrage vraiment bon, nous ne disons pas sur l'histoire des sciences, mais sur l'histoire d'une science en particulier. A des qualités intellectuelles rarement réunies dans une même personne, il faut que l'auteur joigne une connaissance aussi complète que possible de cette science, et, en outre, qu'il ait lui-même, par des découvertes plus ou moins distinguées, contribué à ses progrès. C'est à cette condition que l'histoire d'une science sera réellement utile pour propager la connaissance de cette science, en favoriser l'accroissement et éclairer l'histoire de l'esprit humain par une étude approfondie de ses efforts pour constituer un corps de doctrine; car cette histoire de l'esprit humain ne sera possible qu'à l'époque où chaque science particulière aura trouvé un historien vraiment capable d'en montrer l'esprit spécial et d'en développer les progrès en exposant l'ordre successif des idées principales qui ont concouru à la constitution de ce corps de doctrine, partie du savoir de l'homme. Si Salverte a eu raison de considérer l'histoire des sciences comme
devant occuper une grande place dans l'histoire de la civilisation, disons que rien ne ressemble moins à une histoire que son livre des sciences occultes, et qu'il y professe deux opinions assez difficiles à concilier pour qu'il eût été nécessaire que des explications de sa part prévinssent de très-graves objections du lecteur à la manière dont il a envisagé et traité son sujet. En effet, sans avoir établi par une définition précise en quoi les sciences occultes différaient des sciences proprement dites, il se borne à les montrer comme un instrument de domination entre les mains des prêtres qui les cultivaient dans le silence des temples. D'un autre côté, n'admettant pas la réalité des choses surnaturelles et voulant expliquer les prodiges et les miracles racontés dans les chroniques, l'histoire et les écrits sacrés, en s'appuyant de considérations de différents ordres, il attribue à l'Antiquité des connaissances scientifiques assez profondes et assez variées, au moyen desquelles ceux qui les possédaient opéraient des choses merveilleuses, de prétendus miracles, en ne recourant pourtant qu'aux seules forces de la nature.
Eh bien, nous, qui n'envisageons le livre de Salverte qu'au point de vue exclusivement scientifique, et qui, plein de respect pour les croyances religieuses, n'avons pas mission de les défendre, nous disons qu'en ne présentant les sciences occultes que comme instrument de domination, parce qu'elles n'auraient été cultivées que dans le sanctuaire des temples, il est difficile d'admettre avec l'auteur que des prêtres exclusivement livrés aux études scientifiques, dans leurs nations respectives eussent cultivé les sciences mathématiques, physiques et naturelles, pour un but purement politique, de manière à leur faire faire des progrès dont nous n'avons aujourd'hui aucune idée, parce que nous ne les trouvons pas constatés dans l'histoire. [nous ne pouvons que souscrire à ce jugement de Chevreul. A notre époque, combien de livres ont été publiés sur ces sujets ardus, sans les moindres références scientifiques, et entendus dans un but de mercantilisme assez évident pour qu'il ne soit pas besoin d'en dire plus...]
Il nous semble que la domination attribuée aux prêtres, fondée, en grande partie du moins, sur des moyens puisés dans la connaissance des sciences occultes, a pour conséquence qu'eux seuls se livraient à l'étude; que dès lors, manquant d'émulation et ne se proposant qu'un but politique en cultivant la science, ils ne durent point faire faire les progrès aux diverses branches des connaissances humaines que l'auteur est obligé d'admettre à l'appui de ses opinions. Mais, quoi qu'il en soit de cette critique, il est de la dernière évidence que, Salverte assurant qu'il ne se proposait que la vérité pour but, la thèse qu'il soutient devait, conformément aux premières règles de la critique, offrir, à son début, la preuve que les Anciens étaient bien réellement en possession d'une science beaucoup plus avancée et plus variée que celle qu'on leur attribue généralement aujourd'hui. Cette proposition une fois prouvée, il aurait cherché à démontrer comment la science cultivée exclusivement par des prêtres, dans un but de domination, avait pu s'élever aussi haut qu'il le pense.

L'ouvrage de Salverte a été écrit dans l'esprit qui présida, au XVIIIe siècle, à la composition de quelques livres dont les auteurs, avec la prétention de sacrifier les préjugés à la vérité, avancèrent malgré cela, il faut en convenir, plus d'opinions erronées qu'ils n'en démontrèrent de vraies.
Nous ne ferons que trois citations :
- Helvétius soutenant que tous les hommes, communément bien organisés, naissent égaux en facultés, et que les différences qui les distinguent entre eux tiennent à l'éducation qu'ils ont reçue et aux autres circonstances de la vie;
- Jean-Jacques Rousseau avançant que l'association mutuelle des hommes cause la dégénérescence de leurs facultés physiques aussi bien que celle de leurs facultés morales ;
- Enfin, Condillac usant de son esprit d'analyse pour soutenir que l'instinct, tel que les grands philosophes et les grands observateurs l'ont envisagé, n'existe pas chez les animaux, par la raison que, selon lui, il n'est pas un des actes qu'on rapporte à cette faculté qui ne provienne en réalité de l'imitation ou d'une transmission de connaissances des parents à leurs petits.

Les opinions que nous venons de rappeler sont aujourd'hui jugées comme des erreurs par tous les hommes qui savent distinguer la vérité d'avec des propositions qu'on avance et qu'on ne prouve pas, et cependant elles ont été émises par des écrivains réputés philosophes à des titres divers, qui s'étaient proposé la vérité pour but, et dont un au moins a prétendu ne s'écarter jamais de la voie ouverte par Bacon, et un autre avait pris pour devise Vitam impendere vero. Et pourquoi ces illusions de la part d'esprits sérieux? C'est qu'ils ont sacrifié au paradoxe, ou bien à certaines opinions de leur temps; en partant de ces opinions comme de vérités reconnues, leur attention ne s'est fixée, dans les sujets qu'ils ont traités, que sur les choses qu'ils jugeaient y être conformes, et, au lieu de chercher, d'après la méthode expérimentale, à soumettre leur manière de voir à des contre-preuves, ils ont revêtu leur pensée de la forme oratoire, ou bien lui ont donné la forme dogmatique, toujours séduisante pour des lecteurs d'une intelligence médiocre,ou pour ceux qui ne cherchent dans les livres que des arguments favorables à des opinions qu'ils ont déjà. Il serait difficile de donner une analyse complète du livre de Salverte, parce qu'il manque de méthode et que l'ordre de la plupart des vingt- huit chapitres qui le composent pourrait être interverti sans que le lecteur s'en aperçût; d'ailleurs la phrase n'est pas toujours claire, et cela souvent faute de développement. La forme de l'ouvrage est dogmatique, parce que l'auteur, plein de foi en lui-même, a sans doute pensé qu'il était superflu de discuter; il n'expose donc que ses opinions, sans parler de celles des autres.

Quoi qu'il en soit, nous allons passer en revue les points principaux du livre de Salverte.

L'auteur commence par établir en principe que l'homme est crédule parce qu'il est naturellement véridique, et il part de là pour partager les individus des nations anciennes et de quelques nations modernes en deux parties fort inégales en nombre : la première comprend les hommes supérieurs (ce sont les prêtres), et la seconde le vulgaire ou le peuple proprement dit. Les premiers, en agissant sur les passions par la crédulité, ont ployé les seconds à une soumission religieuse. Les récits que nous a transmis l'histoire des merveilles (comprenant les prodiges, les miracles et les œuvres magiques) au moyen desquelles les hommes supérieurs ont établi leur domination ne sont pas tous controuvés. Nous avons conservé, autant que possible, les expressions de l'auteur.

Salverte définit les prodiges des événements naturels qui semblent pourtant s'écarter des lois de la nature; les miracles et les œuvres magiques sont, suivant lui, des merveilles que les hommes attribuent à des dieux et à des génies. Nous ferons remarquer qu'en définissant la magie, l'art d'opérer des merveilles, il n'est pas absolument exact de dire avec Salverte, qu'en cela on se rapproche des idées anciennes et de la vérité, car, dans l'origine, le mot magie signifiait la science, comme nous l'avons dit dans ce journal (décembre 1851, page 766). Pour le vulgaire ignorant, la distinction des sciences occultes d'avec les sciences proprement dites n'existait pas et ne pouvait pas exister, conséquemment même aux idées de Salverte; car, si toute science appartenait exclusivement au sanctuaire, toute science était cachée par là même au vulgaire , et dès lors celui-ci ne pouvait distinguer des sciences occultes d'avec celles qui ne l'étaient pas. Les mages ayant eu en Orient une grande réputation, on imagina le mot magie pour représenter le savoir et la sagesse. Ce ne fut donc que plus tard, lorsque des hommes qui n'étaient pas revêtus d'un caractère sacré se livrèrent à l'étude des sciences, qu'on a distingué des sciences occultes, parmi lesquelles on comprenait toutes celles qui rentraient dans l'art divinatoire ou qui, comme l'alchimie, n'étaient pratiquées que mystérieusement.
Salverte parle des faits naturels qui, suivant lui, ont été considérés comme des prodiges ou des miracles, parce qu'ils frappèrent d'étonnement ceux qui les observèrent pour la première fois. Il cite des expressions figurées, d'anciens écrits, des apologues, des allégories, et même des figures emblématiques qui, avec le temps et l'interprétation dont elles furent l'objet, devinrent l'occasion de récits retraçant des prodiges ou des miracles. Il consacre un chapitre (le cinquième) à la magie, et il justifie encore les critiques précédentes.
 

La thaumaturgie l'occupe ensuite; il cherche à démontrer qu'elle reposait sur la physique expérimentale. Cette opinion nous suggérerait quelques observations, si nous ne préférions pas reprendre prochainement ce sujet dans des considérations générales sur les sciences occultes, qui feront le complément de cet article et du suivant. Salverte, en admettant les connaissances positives que possédaient les
prêtres ou les thaumaturges, énumère les moyens que, suivant lui, ils
employèrent pour conserver les avantages, ou, comme on dirait aujourd'hui, le monopole de ces connaissances. Ils eurent recours aux initiations pour ne les transmettre qu'à des hommes éprouvés; ils imaginèrent des écritures sacrées. Enfin, pour donner le change sur l'origine de leur savoir et faire croire qu'ils le tenaient du ciel, ils eurent recours aux oracles, à toutes les pratiques imaginables du charlatanisme, aux effets du ventriloquisme, etc. Le chapitre VIII où Salverte parle du mystère dont les prêtres enveloppaient les sciences occultes, fournit un exemple propre, selon nous, à faire juger de la manière dont il procède dans l'étude des sciences occultes, lorsqu'il s'agit d'en établir les relations mutuelles et les origines des diverses branches en lesquelles elles se ramifient, et qu'il s'agit, en outre, d'interpréter des textes auxquels il renvoie à l'appui de ses opinions. Salverte (t. I, p. 225 et suiv.) parle des propriétés mystérieuses des nombres, mais très superficiellement; il ajoute les deux alinéa suivants, que nous reproduisons en entier.

« L'instrument du calcul dut naturellement participer aux propriétés merveilleuses des nombres, et la rhabdomancie, la divination opérée avec des baguettes, être en honneur partout où des morceaux de bois, différemment marqués, ont servi de machines arithmétiques ; c'est encore avec ces morceaux de bois qu'on exécute des calculs assez compliqués chez les Khiviens, très-enclins aussi à croire à la rhabdomancie. » [M. Mouraviev, Voyage en Turcomanie et à Rhiva.]

« La rhabdomancie était pratiquée chez les Alains et chez les Scythes, ancêtres de presque tous les habitants actuels de la Tartarie; elle l'était chez les Chaldéens, de qui les Hébreux paraissaient l'avoir empruntée. Est-il déraisonnable de supposer que la méthode de calculer avec des baguettes, méthode que ne peuvent expliquer ceux qui l'emploient aujourd'hui, remonte en Asie à une haute antiquité, comme la superstition dont elle nous semble avoir été l'origine? »

Faisons remarquer avant tout que l'importance accordée aux nombres dans les sciences occultes imposait à l'auteur l'obligation de développer ce sujet et de donner des considérations qui manquent absolument à l'ouvrage; qu'en outre, en appliquant l'expression de machines arithmétiques aux baguettes dont la rhabdomancie fait usage, il devait expliquer ou indiquer, du moins, comment ces baguettes étaient disposées pour constituer les machines qu'il qualifie d'arithmétiques, car évidemment le mot machine suppose l'idée d'une combinaison mécanique de diverses pièces pour amener par le mouvement un résultat déterminé que l'on cherche, et une mécanique propre au calcul ne peut être inventée, pour l'utilité de tous, que dans une société déjà avancée; car, si des chiffres tracés sur des baguettes isolées, ou, mieux encore, sur des tablettes de bois, peuvent servir au calcul, elles ne méritent pas pour cela la qualification de machines arithmétiques. Quoi qu'il en soit, admettons que les anciens peuples aient fait usage de ces machines; franchement, quand on considère qu'il n'est guère d'objet usuel ou guère de genre de connaissances qui n'ait fourni quelque élément à l'art divinatoire (voir le tableau de la science de l'Antiquité et du Moyen Âge, Journal des Savants, décembre 1851, p. 768), il nous paraît plus simple de faire dériver la rhabdomancie de l'usage de la baguette, comme bâton, que de l'usage des baguettes comme machines arithmétiques. Mais, quel que soit le sens de la solution de cette question, il n'y a aucune conséquence vraiment importante à en déduire : une conjecture sur ce sujet n'a donc aucun intérêt. Maintenant, en recourant au voyage en Turcomanie et à Khiva de Mouraviev, auquel Salverte renvoie après avoir dit :

« C'est encore avec ces morceaux de bois qu'on exécute des calculs assez compliqués chez les Khiviens, très-enclins aussi à croire à la rhabdomancie, »

nous n'avons trouvé que deux passages relatifs au sujet dont nous parlons et qui sont loin d'être conformes à la conjecture de Salverte; nous les reproduisons textuellement :

« Le second mode de divination consiste à disposer en forme de rayons qui se réunissent à un centre, autant de petites baguettes qu'il existe de lettres de l'alphabet : chacun de ces petits bâtons représente une des lettres. L'homme qui consulte, ayant fermé les yeux, jette sur ce cercle d'autres petits bâtons, et donne son explication d'après les
bâtons qui ont été touchés, » (Page 384 du voyage de Mouraviev.)

Nous le demandons, cette citation conduit-elle à faire considérer ces morceaux de bois comme une machine arithmétique ? Le second passage est à la page 389.

« Ils (les Rhiviens) n'ont aucune idée des mathématiques. Ils représentent leurs chiffres par des lettres, comme font les peuples qui se servent de l'alphabet slave; les plus instruits ne connaissent que le calcul décimal et l'emploi des chiffres arabes : du reste ils sont dans une entière ignorance, et la numération d'un nombre qui passe cent mille est pour eux d'une difficulté extrême. lis ont très-peu de dispositions pour le calcul et ignorent même les quatre règles de l'arithmétique; ils connaissent par expérience ou par tradition quelques propriétés particulières des chiffres et quelques problèmes, tels que celui des cent oies qui s'envolent, etc. »

Nous le demandons encore, cette citation dit-elle que les Khiviens exécutent des calculs assez, compliqués avec des morceaux de bois ? Nous nous bornons à ces exemples pour montrer que les textes que Salverte cite à l'appui de ses opinions sont loin d'avoir toujours le sens qu'il leur attribue. Conformément à l'idée que l'ignorance place une erreur à côté de ce qui lui paraît une merveille, voici comment Salverte conçoit l'origine des amulettes; mais définissons préalablement ce que ce mot signifie, ainsi que le mot talisman dont il parle ensuite, sans avoir dit au lecteur le sens qu'il y attache. Il y avait différentes sortes d'amulettes : les uns étaient des brevets ou billets que l'on pendait au cou pour préserver celui qui les portait de quelque malheur; les autres, de diverses matières et de différentes formes, étaient portés au cou ou sur soi dans la même intention. Un talisman était essentiellement un signe céleste, un astre ou une constellation, indiqué par l'écriture ou représenté par une forme symbolique quelconque sur une pierre à laquelle on attribuait une propriété sympathique, ou sur un métal correspondant au signe céleste, à l'astre ou à la constellation. Il fallait que l'artiste qui avait gravé ou ciselé le talisman eût rempli, pendant son ouvrage, certaines conditions psychologiques sans lesquelles le talisman ne pouvait avoir toutes les vertus dont on le croyait susceptible. [voir Giordano Bruno et la tradition hermétique, F. Yates, Dervy, 1988 et 1996 où le sujet des talismans est abordé, avec son rapport aux planètes -] Citons maintenant le texte de Salverte ;

« Souvent la médecine a dissipé la douleur dans un membre ou en a prévenu le retour par l'application d'un remède local. » (L'auteur aurait dû ajouter: c'est-à-dire un topique.)

« Mais le médecin appartenait à la caste sacrée : l'efficacité du remède venait donc tout entière de la main qui le donnait, et qui pouvait seule y renfermer une vertu secrète. La crédulité, en conséquence, supplia le charlatanisme de mettre dans ces corps bienfaisants, non-seulement le don de guérir le mal actuel, mais encore celui de préserver des maux à venir, et du succès des topiques naquit la puissance surnaturelle des amulettes. Ici encore l'astronomie jouait un rôle : des figures qu'on lui empruntait se retrouvent sur un grand nombre de talismans; les plus célèbres de tous les abraxas qui participaient à la puissance du chef des bons génies exprimaient simplement le nombre des jours de l'année. »

Si on ne peut douter que, dans l'antiquité, des prêtres se soient livrés à la médecine, qu'en bien des circonstances d'utiles renseignements sur le traitement des maladies leur aient été fournis par des personnes qui venaient dans les temples remercier les dieux de leur guérison, n'est-ce pas franchir les limites de la critique quand on suppose avec Salverte que le vulgaire crédule ait déduit l'idée des amulettes de topiques heureusement appliqués par la main des prêtres ? Non-seulement rien
n'appuie cette manière de voir, mais les faits mêmes y sont peu conformes. Nous renvoyons aux Disquisitionum magicarum libri sex, auctore Martino del Rio ; liber primas, caput IV, quaestio IV, de amuletis et periaptis. Nous reprendrons ce sujet dans un prochain article, craignant, en le traitant maintenant, d'affaiblir auprès du lecteur la probabilité de nos opinions, dans la nécessité où nous serions de les présenter partiellement. Salverte fait remarquer que, malgré l'opposition des religions entre
elles, l'esprit de la forme fixe de civilisation maintint le mystère dans les écoles philosophiques; mais, à mesure que l'influence de la forme perfectible se fit sentir, il alla en s'affaiblissant. Trois causes, selon lui, concoururent à ce résultat :

- La première vint de la communication des Grecs avec les successeurs des mages qui avaient été dispersés dans l'Asie après la mort de Smerdis : les premières connaissances que les Grecs eurent de la magie datent de cette époque.
- La seconde est la communication qui s'établit entre les Romains et les Égyptiens après la fin de la dynastie des Lagides. Beaucoup de prêtres d'ordre inférieur furent obligés, par suite de la conquête, de quitter leur pays; ils vinrent à Borne, où, pour vivre, ils trafiquèrent, dit Salverte, des secrets des temples qu'ils avaient desservis.
- La troisième cause est la conversion des païens au christianisme. Se croyant relevés des serments qu'ils avaient prêtés de ne pas divulguer les mystères du polythéisme, ils communiquèrent à beaucoup de chrétiens les connaissances magiques qui leur avaient été transmises dans les temples.

Les connaissances magiques se sont conservées jusqu'aux temps modernes :

- 1° Par les écoles des philosophes théurgistes, qui les transmirent aux sociétés secrètes d'Europe;
- 2° Par les prêtres errants, surtout par les prêtres égyptiens, qui après avoir quitté leurs temples, les transmirent aux sorciers du Moyen Âge.

Cette manière de voir, purement conjecturale, repose évidemment sur l'idée d'association et sur celle d'individualité : à des écoles qui se composent de plusieurs individus, succèdent des sociétés secrètes; à des prêtres errants, isolés, succèdent des sorciers qui ne lui présentent pas l'idée d'une association comme la présentent des sociétés secrètes. Un fait incontestable existe, c'est la transmission des idées magiques de l'Antiquité au Moyen Âge et du Moyen Âge aux temps modernes ; maintenant, pour le fond des choses, qu'est-ce que la conjecture de l'auteur ajoute au fait ? Est-il utile de donner des conjectures dans des sujets historiques, sans en développer les conséquences ? D'ailleurs, quelle lumière jetterait-elle sur le sujet, lors même qu'elle serait vraie ?

L'auteur examine les merveilles opérées par les thaumaturges, en recourant aux moyens d'exécution que la pratique des sciences occultes leur avait appris, et un chapitre entier est consacré à la description d'une initiation ; évidemment, en l'écrivant, Salverte a recherché un succès littéraire et non un succès scientifique. Il consacre ensuite sept chapitres à l'exposé de ces merveilles, et parle d'abord de celles qui étaient opérées par la mécanique, au moyen de planchers mobiles, de trépieds qui semblaient doués de la faculté de se déplacer, de statues qui marchaient, d'oiseaux de bois qui volaient; enfin, il semble admettre que, si les Anciens n'ont pas inventé les ballons, ils ont fait des essais plus ou moins heureux pour s'élever dans les airs et même s'y diriger. Il parle du parti qu'ils tiraient de l'acoustique. Ils savaient imiter le
bruit du tonnerre, fabriquer des coffres qui, au moment où on les ouvrait, faisaient entendre les sons bruyants de la trompette; ils connaissaient l'influence des sons mélodieux des orgues; ils construisaient des androïdes, statues qui répondaient aux questions qu'on leur adressait. Le chapitre consacré à l'acoustique est terminé par des conjectures sur ce qu'était la statue de Memnon. Il envisage l'optique et l'hydrostatique au même point de vue que la mécanique et l'acoustique, comme donnant aux, prêtres des, moyens merveilleux d'agir sur l'initié en le frappant d'épouvante ou d'admiration, et en le persuadant qu'il entrait en relation avec les esprits du monde invisible. Suivant Salverte, on connaissait dans les temples le diorama, et on savait produire des effets analogues à ceux que l'on admira à
Paris en 1826. En parlant de l'évocation des morts et de l'apparition des ombres, il fait concourir l'engastriloquisme avec la fantasmagorie. On connaissait aussi les effets de la chambre noire; on y montrait les images des objets placés au dehors et éclairés d'une manière quelconque. On produisait encore des effets merveilleux au moyen de miroirs métalliques; et, si on ne connaissait pas le télescope, on faisait usage de lunettes de longue vue, toujours selon l'opinion de l'auteur. L'hydrostatique donnait aux thaumaturges le moyen d'établir des fontaines merveilleuses par leur intermittence ou par la nature du liquide qu'elles répandaient; enfin, s'ils ne pouvaient faire des lampes
perpétuelles, ils montraient des lampes qui, paraissant l'être, accréditaient la réalité d'une merveille impossible. Salverte représente la chimie comme une source de merveilles dont les thaumaturges savaient profiter. Il est certain pour lui qu'ils connaissaient l'alcool, et qu'en l'enflammant ils montraient à l'ignorant un fleuve en feu. Ils savaient rendre le bois incombustible et manier impunément le fer chauffe au rouge. Les thaumaturges bravaient les animaux les plus féroces et les animaux les plus venimeux, parce qu'ils savaient paralyser leurs instincts : par exemple, ils ne craignaient rien des crocodiles ni des serpents , et, en beaucoup de cas, Salverte pense qu'ils agissaient sur eux par l'odeur de certaines matières. Enfin, les thaumaturges agissaient sur les initiés en leur donnant des potions soporifiques ou propres à les plonger dans un état d'imbécillité passagère. Telles sont les matières principales que l'auteur a traitées dans son premier volume. L'article prochain sera consacré à l'examen du deuxième volume.
 
 

DEUXIÈME ARTICLE



Le second volume des Sciences occultes, dont il nous reste à parler, comprend onze chapitres et deux notes : la première sur les dragons et les serpents monstrueux qui figurent dans un grand nombre de récits fabuleux et historiques ; et la seconde, sur la statue de Memnon. Le défaut de méthode que nous avons reproché à l'auteur est sensible dans ce volume comme dans le précédent, lorsqu'on passe en revue les
matières des dix chapitres qui précèdent le dernier où l'on trouve la conclusion de l'ouvrage. On pourra en juger par l'énumération suivante :

§ 1. Action des odeurs sur le moral de l'homme ; action des liniments.

§ 2. Action de l'imagination.

§ 3. Médecine, science occulte.

§ 4. Poisons.

§ 5. Stérilité de la terre et poudres puantes pour tuer les hommes.

§ 6. Météorologie.

§ 7. Art de soutirer la foudre des nuages.

§ 8. Substances phosphorescentes.

§ 9. Poudre à canon.

§ 10. Fusil à vent;  vapeur d'eau;  magnétisme du fer.

Il est entendu que chacun de ces objets est envisagé au point de vue de la thaumaturgie, et que, dans l'examen que nous allons en faire, nous suivrons l'ordre du livre.

§I.

Les prêtres ou les thaumaturges tiraient un grand parti des odeurs et des parfums pour produire l'extase et des visions, sans que ceux qui en subissaient l'influence se doutassent, suivant Salverte, qu'on agissait sur eux autour de l'autel ou dans les cérémonies magiques; et, à l'appui de cette opinion, il cite Porphyre, Proclus, Orphée et Hérodote, qui dit que les Scythes s'enivraient en respirant la vapeur exhalée des graines d'une espèce de chanvre qu'on jetait sur des pierres rougies au feu. A ces citations il ajoute un fait contemporain ; c'est que l'effluve qui sortait d'un paquet de graines de jusquiame déposé près d'un poêle dans une chambre où se trouvaient le mari et la femme, fut, à leur insu, une cause de discordes, qui cessèrent dès qu'on eut enlevé le paquet de la chambre. L'application de certaines substances sur la peau produisait des effets analogues; le suc de belladone mis en contact avec une plaie causait le délire, et les objets paraissaient doubles aux personnes dont les yeux
avaient été touchés du même suc. Salverte cite le médecin égyptien du roman d'Achille Tatius, qui guérit Leucippe, attaqué de frénésie, avec un liniment composé d'huile
et d'une matière particulière qu'il lui appliqua sur la tête; il en conclut que le thaumaturge, n'ignorant pas ce que le médecin savait, appliquait des liniments dont l'action était bienfaisante ou funeste, selon son intérêt. Le curieux qui se présentait pour consulter l'oracle de Trophonius devait préalablement être frotté sur tout le corps avec une, huile préparée de manière à produire en lui des visions particulières.

Non-seulement les initiés aux mystères étaient soumis à cette opération, selon Salverte, mais encore les sorciers, et c'est à la substance active mêlée à l'huile qu'ils devaient le genre de vision dont ils conservaient le souvenir après leur réveil, souvenir qui pour eux n'était pas un rêve mais une réalité; aussi croit-il avec beaucoup d'auteurs, et particulièrement avec Pierre de Valence, cité par Llorente [Histoire de l'Inquisition, 3e vol. p. 454 et suiv. 2° édition.], que beaucoup de sorciers étaient sincères lorsqu'ils racontaient ce qu'ils avaient vu au sabbat; leur illusion avait d'autant plus de force, qu'avant de les soumettre à fonction leur esprit avait été préparé davantage par des récits au spectacle dont ils allaient être témoins, et auquel même ils prendraient part comme acteurs. Au reste, comme on peut le voir dans Martin del Rio et un grand nombre d'auteurs que Salverte ne cite pas, l'emploi de la graisse ou d'une pommade par les sorciers avant d'aller au sabbat est un fait incontestable. En outre, Cardan dans son livre De subtilitate, et J. B. Porta dans la Magica naturalis, font mention non-seulement de diverses préparations végétales qui, en agissant sur le cerveau, produisent des rêves agréables, voluptueux ou tristes, mais ils parlent encore de l'onguent des sorciers, dans lequel il entre de l'aconit, de la belladone, du pavot, de la jusquiame, etc. Salverte cite ces autorités et celle de Gassendi : ce philosophe, après avoir persuadé à des paysans qu'il les ferait assister au sabbat, leur frotta le corps avec une pommade dans laquelle il entrait de l'opium; ils s'endormirent, et, après leur réveil, ils racontèrent ce qu'ils avaient vu au sabbat et les jouissances qu'ils y avaient goûtées.

§2.

L'auteur vient de parler de l'influence sur l'initié et le sorcier, des récits qu'avant l'onction on leur faisait afin de les préparer à des rêves qui devenaient pour eux, à leur réveil, des réalités ; il revient sur ce sujet pour l'examiner au point de vue de l'imagination : il ne considère pas l'imagination comme une faculté bien noble sous le rapport de l'entendement, car il la réduit à combiner des impressions reçues sans rien créer. Il semble donc penser que l'imagination est étrangère au génie qui fait des découvertes, et que celui-ci puise dans le domaine de la seule raison tous les moyens de pénétrer les mystères de l'inconnu. Nous pourrions discuter cette manière de voir que nous croyons peu exacte, mais nous préférons continuer l'exposé des idées de l'auteur. Nous en avons fait ailleurs la remarque ; il est peu tolérant pour les opinions qu'il ne partage pas; aussi, peu favorable à l'imagination, trouve-t-il madame Guyon et Fénelon, à qui il en accorde, dignes à la fois de ridicule et de compassion : ce sont ses expressions. L'imagination le conduit à parler de l'extase et de celle des saints en
particulier. Un passage de Chabanon, qu'il cite, lui donne à penser que, sous la discipline de thaumaturges intéressés, ce littérateur avait en lui tout ce qui fait le visionnaire permanent, lequel atteste la vérité de ses visions avec la fermeté d'un homme convaincu, avec l'enthousiasme d'un martyr. Il croit donc que Chabanon, dans un autre temps, aurait pu avoir son nom inscrit dans le calendrier des saints.
Après avoir rappelé l'influence des sons harmonieux, il examine celle des chants belliqueux qui enflammèrent, dit-il, d'une colère homicide Alexandre et Eric le Bon, et celle que reçoivent, du son des instruments guerriers, les soldats marchant au combat. Nous avons donné ailleurs [Revue des deux mondes, année 1833) une explication un peu différente d'un de ces faits; nous y renvoyons le lecteur que ce sujet intéresserait. Si Salverte fait bon marché de l'imagination lorsqu'il s'agit de l'invention, en la considérant sous un autre aspect il lui attribue une grande influence sur nos actions, car il affirme que l'imagination seule peut s'échauffer jusqu'à la fureur, jusqu'au délire :

« pour s'en convaincre, dit-il, il suffit de tenter sur soi-même une expérience analogue en se passionnant pour ou contre un objet dont on occupe sa pensée; on sera surpris du degré de colère ou d'attendrissement auquel conduira bientôt cette illusion volontaire. »

Et il poursuit son argumentation comme si cette expérience ne présentait aucune difficulté et que tous ses lecteurs pussent la faire sur eux-mêmes ! L'imagination le conduit à parler de la fascination; il croit qu'il suffit de la crainte chez l'oiseau qui voit les yeux du serpent fixés sur lui; de la crainte qu'inspire à l'homme faible le regard de l'homme fort et menaçant pour concevoir la fascination, qui, à son sens, n'est en définitive que l'effet de l'imagination effrayée. Nous ne sommes pas au bout : il arrive au magnétisme animal, dont tous les phénomènes réels, dit-il, sont produits par l'imagination émue;

« il fut d'abord prôné par des charlatans comme un agent physique; entre les mains des fanatiques et des fourbes il est devenu une branche de la théurgie moderne. »

Nous nous sommes occupé non de la théorie du magnétisme animal, mais de la pratique de ses procédés pendant plusieurs années sous la direction de l'excellent M. Deleuze, et nous avons acquis la conviction que rien ne démontre expérimentalement l'existence d'un fluide particulier appelé magnétisme animal; que l'imagination peut avoir de l'influence sur certaines personnes, comme elle en exerce dans presque tous les cas où un esprit mobile servi par des organes irritables s'abandonne à des visions qui sont en dehors du raisonnement; mais cette imagination agit plus dans les spéculations, les rêveries auxquelles se livrent les personnes qui croient au magnétisme, qu'elle n'agit lorsqu'elles éprouvent quelque effet qui suit immédiatement l'exécution d'un procédé dit magnétique; et, à cette occasion, nous assurerons que, dans la plupart des cas où il y a manifestation d'un effet à la suite de cette exécution, effet qui n'aurait pas eu lieu sans elle, du moins dans le laps de temps où il s'est manifesté, il y avait presque toujours deux personnes en présence, un homme et une femme. Si l'on connaissait généralement l'influence de l'attention donnée à un objet susceptible d'agir sur un de nos penchants ou de nos instincts, cette concentration de l'esprit sur cet objet à l'exclusion des autres donnerait l'explication de beaucoup de phénomènes de l'espèce humaine, et l'on verrait que l'imagination agit alors comme conséquence et non comme cause. Il faut, le dire, l'imagination, à laquelle bien des gens attribuent certaines actions humaines, n'est que la conséquence d'une action qui en est tout à fait indépendante. Au dire de Salverte, les thaumaturges savent exalter l'imagination en imposant aux initiés ou aux personnes du vulgaire sur lesquelles ils veulent agir des jeûnes, des macérations, en débilitant leurs organes
par des boissons, enfin en les plongeant dans l'obscurité. Si nous voulions discuter ces opinions, nous arriverions encore à des conséquences fort différentes de l'auteur, parce que nous montrerions que, dans les cas compris par Salverte, il en existe beaucoup où l'imagination est la conséquence d'un effet que l'on a voulu produire immédiatement, comme nous venons de le dire. Nous terminerons l'examen de ce chapitre en faisant remarquer que l'auteur a dû parler et qu'il a parlé des effets en bien que l'imagination a pu produire à la suite de cérémonies magiques, des pratiques du magnétisme, de la poudre de sympathie, etc., et que, sous ce rapport, la thaumaturgie a fait quelquefois du bien aux hommes. Tout en reconnaissant aussi que beaucoup de sorciers ont été sincères, il ne doute pas qu'un certain nombre ont été justement punis par l'autorité comme assassins, empoisonneurs, incendiaires, etc.

§3.

Salverte met la médecine au nombre des sciences occultes parce que, pratiquée longtemps par les prêtres, les guérisons qu'elle opéra furent réputées des miracles. La sœur de Circé, qui, en Italie, soigna les malades, y mérita des autels, et, en Grèce, Esculape fut adoré comme un dieu bienfaisant. Les Égyptiens comptaient trente-six génies, habitants de l'air, qui présidaient aux diverses parties du corps de l'homme; chacun d'eux était l'objet d'une invocation spéciale, suivant la maladie qu'il fallait guérir, et les prêtres connaissaient ces invocations : à eux seuls appartenait donc l'exercice de la médecine. Après les temps héroïques , les descendants d'Esculape, qui desservaient les asclépies, temples du dieu-médecin. pratiquèrent la médecine dans ces mêmes temples; enfin, Hippocrate la fit sortir du sanctuaire, non sans avoir profité des connaissances que la tradition et l'écriture y avaient réunies. Au VIIIe siècle, l'empereur Adrien fut guéri, dit-on, d'une hydropisie par l'art magique.
Les peuples les moins éclairés, attribuant les maladies à la vengeance
ou à la malfaisance d'êtres supérieurs a l'homme, ont pensé que des prêtres ou des magiciens seuls pouvaient les guérir. Enfin, Étienne Pasquier dit que, jusqu'en 1542, les médecins étaient tous clercs, et que ce fut seulement à partir de cette année que la permission de se marier leur fut accordée. Salverte voit encore l'influence de la thaumaturgie dans l'inspiration que Raymond Lulle [1, 2, 3, 4, 5,], Paracelse [1, 2, 3, 4,] et d'autres adeptes, prétendaient avoir reçue du ciel pour guérir les maux de l'humanité, dans l'usage contre le virus de la rage du fer rouge, qui, en Toscane, est un clou de la vraie croix, et, au village de la Saussotte, près de Villenauxe, dans le département de l'Aube, la clef de saint Hubert, conservée par les descendants de ce saint personnage. Suivant lui encore, les prêtres guérissaient la gale au moyen de sources sulfureuses, et employaient la jusquiame dans des cas d'épilepsie où le vulgaire croyait que le démon avait pris possession d'un corps humain. Salverte ajoute que le peuple fut souvent la dupe de guérisons prétendues miraculeuses opérées dans les temples, lesquelles n'étaient en définitive que d'audacieuses tromperies de la part des prêtres et de prétendus malades sortis des Cours des miracles. Il croit que, dans le cas où la divinité semblait intervenir pour soutenir la vie d'un saint personnage, le miracle consistait dans l'usage d'aliments très-condensés qu'il ne fait pas connaître; enfin, il cherche à expliquer d'une manière naturelle la résurrection d'un jeune homme par saint Paul et même celle de la fille de Jaïr.

§4.

La haine de Salverte contre les thaumaturges est telle, qu'il n'hésite point à dire qu'ils se sont appliqués de bonne heure à connaître les poisons naturels et à l'art d'en accroître le nombre et l'énergie, parce qu'aux yeux des ignorants, rien n'est plus magique, plus miraculeux, qu'une mort soudaine produite par l'acide prussique, la morphine, certaines préparations arsenicales... Cependant l'auteur ajoute, par forme de compensation, qu'un jour, l'usage de ces connaissances redoutables fut un bienfait.

« Le territoire de Sicyone était désolé par les ravages des loups; l'oracle consulté indiqua aux habitants an tronc d'arbre dont il leur prescrivit de mêler l'écorce dans des morceaux de chair que l'on jetterait aux loups. Les loups périrent par le poison, mais on ne put connaître l'arbre dont on n'avait vu que le tronc : les prêtres se réservèrent ce secret. »

Voilà un exemple de la manière dont l'auteur, dans l'intérêt de ses opinions, interprète l'anecdote de l'oracle rapportée par Pausanias; mais il aurait dû expliquer comment les prêtres s'y étaient pris pour faire que ceux qui avaient écorcé un arbre, n'en connussent pas le nom. Nous ne le concevons qu'en admettant dans l'enceinte du temple l'existence d'un arbre inconnu des habitants de Sicyone qui consultèrent l'oracle; mais, si l'on cultivait des arbres exotiques, pourquoi Salverte ne l'a-t-il pas dit ? S'il poursuit ainsi les prêtres, il n'en veut pas moins au héros Alexandre,
fils de Philippe, qu'il traite de monstre souillé de tant de cruautés et de vices ! S'il a succombé à l'efficacité du poison ou aux excès d'une débauche crapuleuse, la question en soi est peu intéressante; mais sa solution nous intéresse, ajoute Salverte, sous le rapport des notions scientifiques dont elle peut révéler l'existence. Alexandre, dit-on, périt empoisonné par une eau que l'on envoya de Macédoine à Babylone. Or quelle était cette eau ? c'est précisément ce que Salverte examine sous le rapport des notions scientifiques dont elle peut révéler l'existence. Après avoir lu et relu, en critique consciencieux, les quatre pages et demie qu'il a consacrées à cet examen, nous ignorons absolument ce que l'auteur a voulu dire, et nous sommes frappé de l'assurance avec laquelle il avance des propositions scientifiques qui ne sont nullement exactes. Enfin, après des allégations absolument gratuites, il ajoute :

« Abandonnant la discussion historique, il nous suffit d'attirer l'attention sur l'étendue des œuvres magiques qu'un tel secret mettait à la portée du thaumaturge »

et, quoiqu'il ne donne pas le secret , il s'écrie :

« Qu'était-ce donc s'ils y joignaient celui de graduer l'effet du poison de manière à fixer entre des limites assez étroites le jour où la victime devait succomber ! Cet art a de tout temps existé dans l'Inde où l'on ne se cache point de le posséder, »

« II y a, dit un personnage des contes orientaux (Les mille et une nuits, xiy° nuit, conte des Quarante visirs), toutes sortes de poisons : on en voit qui oient la vie un mois après que l'on en a pris; il y en a qui ne tuent qu'au bout de deux mois ; il en est même qui produisent encore plus lentement leur effet. »

« Quand une veuve hindoue, en 1832, se brûla sur le bûcher de son mari, les brahmes dirent nettement à l'observateur anglais que nous avons cité, que, si l'on empêchait ou si l'on dissuadait cette femme d'accomplir le sacrifice, elle ne survivrait pas trois heures à la violation de son vœu : ils avaient gradué pour ce terme la force du poison qu'ils lui avaient administré. »

Salverte arrive aux Hébreux, et voici comment il applique sa manière de voir à plusieurs points de leur histoire :

« Les chroniques des Hébreux font mention de plus d'un trépas miraculeux que, dans toute autre histoire, on attribuerait au poison. Si, de nos jours, un prophète, se présentant devant un roi, comme Elie devant Joram, lui annonçait, en punition de son impiété, sa fin prochaine et les symptômes de la maladie qui doit lui ravir le jour; si la prédiction se réalisait avec les symptômes annoncés; si les symptômes différaient seulement par la durée de leur développement de ceux qui accompagnèrent la mort soudaine d'Arius, et étaient tels que doit les produire l'action sur les entrailles d'un poison lent, mais certain, qui n'accuserait le prophète d'avoir coopéré à l'exécution de sa menace ? Je sens combien est grave un soupçon d'empoisonnement, et je me hâte d'annoncer que la prophétie d'Elie est susceptible d'une explication moins fâcheuse ; mais il est certain que, dès le temps de Moïse, les poisons et leurs degrés d'efficacité étaient connus des Hébreux, puisque le législateur leur défendit, sous peine de mort, de conserver chez eux aucun poison, »

Si précédemment nous n'avons pas abusé contre l'auteur des armes qu'une science positive nous aurait prêtées, la morale et la vérité blâmeraient ici le critique qui, après avoir rapporté textuellement les passages qu'on vient de lire, garderait le silence, car son devoir lui prescrit de condamner sans hésitation l'esprit qui les a dictés. Vous refusez un caractère sacré au prophète, soit; mais, parce qu'il a ce caractère aux yeux des Hébreux et des chrétiens, devez-vous insinuer qu'il est un empoisonneur ? surtout lorsque, après cette insinuation, vous dites : Je sens combien est grave un soupçon d'empoisonnement, et je me hâte d'annoncer que la prophétie d'Élle est susceptible d'une explication moins fâcheuse; et, cet aveu fait, vous ne donnez pas cette explication moins fâcheuse. C'est après avoir lu de telles choses qu'on apprécie ce qu'avait de moral et de vraiment libéral la parole de Voltaire lorsqu'elle repoussait avec énergie les accusations d'empoisonnement tant de fois portées contre des personnages historiques. Si vous croyez à la justice, à la raison et à la vérité, ne parlez de poison qu'après avoir acquis la conviction qu'il a été donné, et ne nommez l'empoisonneur qu'avec des preuves incontestables, quand il s'agit d'un homme que jusque-là le soupçon n'avait pas atteint. Si l'histoire est une école, c'est à la condition que l'insinuation et la conjecture ne présenteront pas comme probables des actions honteuses et encore moins les actions les plus criminelles ; cette règle observée, l'historien aura toute la force désirable pour flétrir à toujours la mémoire des véritables coupables.
 

§5.

Le but de l'auteur ne serait pas atteint, si les lecteurs pouvaient croire que des prédictions d'abondance ou de disette des biens de la terre ont pu être faites d'après une inspiration divine. Or, ne niant pas la réalité de la prédiction, mais bien l'origine surnaturelle qu'on lui assigne , il commence par montrer la possibilité qu'un homme prévoie une heureuse récolte d'après certaines observations, et en preuve il cite Thalès de Milet achetant d'avance la récolte des olives dont il avait deviné la fécondité (sic), et de là cette conséquence, que le thaumaturge pouvant prédire l'abondance,

« il prédira une véritable disette, il pourra en menacer les peuples; et, quand l'événement aura justifié sa prophétie, il passera moins pour l'interprète que pour l'agent de Dieu, qui a puni par ce fléau les coupables mortels, »

Cependant Salverte pense que la croyance à la puissance des thaumaturges pour rendre la terre stérile est née surtout du langage des emblèmes. Selon lui, le thaumaturge pouvait prédire la stérilité des arbres ou des céréales, lorsqu'un imprudent cultivateur avait donné des ennemis malfaisants aux végétaux utiles : par exemple, s'il avait semé près d'arbres jeunes et délicats des plantes à racine pivotante comme la luzerne; et ici brillait encore la science du thaumaturge, puisqu'elle était supérieure aux connaissances de ceux qui pratiquaient exclusivement l'art agricole. La preuve des actes criminels des thaumaturges existe encore, dit-il, dans les aveux que firent souvent les sorciers traduits en justice, d'avoir appris, au sabbat, à composer des poudres propres à nuire aux récoltes de tout genre, à dessécher les plantes, à faire avorter les fruits, et ces aveux étaient conformes à ce que rapportent Théophraste de la mort d'un arbre récemment planté, entre les racines duquel on a mis des cosses de fèves, et Démocrite, de la propriété qu'a le suc de ciguë dans lequel des fleurs de lupin ont macéré, de faire périr les arbres sur la racine desquels on verse ce suc. Il cite encore le sulfure de chaux, les eaux des houillères, frappant de stérilité les terres sur lesquelles on les répand. Salverte ne s'en tient pas là : s'il accorde au thaumaturge le pouvoir de faire périr les végétaux, il lui reconnaît le pouvoir d'empoisonner l'air, en appliquant, comme il le dit naïvement, les mêmes raisonnements

« à l'art affreux de rendre l'air pestilentiel; il n'est point imaginaire (cet art), et les thaumaturges ont pu en faire usage, puisqu'à diverses époques nous trouvons des traces certaines de son emploi comme arme offensive; et, pour preuve, sans doute, »

il ajoute :

« En 1804, le gouvernement de la France accusa les marins anglais d'avoir tenté d'empoisonner l'atmosphère des côtes de Bretagne et de Normandie en y lançant des cornets remplis de nitrate d'arsenic enflammé. Plusieurs de ces cornets s'étant éteints, on les ramassa, et l'examen chimique ne laissa pas de doute sur la composition dont ils étaient chargés (et en note: Voyez les journaux de 1804). Nos ennemis n'avaient fait que renouveler et perfectionner une invention qui, en Europe, a suivi de près l'invention du canon. »

Cette citation est un nouvel exemple de la manière dont Salverte procède par insinuation, par interprétation et par conjecture, pour arriver à conclure une possibilité; elle témoigne, en second lieu, de cette crédulité si grande qui lui fait admettre comme une réalité une mystification des journaux de 1804, si ce n'était pas de leur part une grossière erreur; car à qui persuadera-t-on que les Anglais voulaient empoisonner l'atmosphère des côtes de Bretagne et de Normandie avec un composé qui n'existe pas; et, dès lors, comment dire qu'on le renfermait dans des cornets pour l'enflammer ensuite ? Ajoutons que, si ce nitrate existait, nous ne concevons guère comment il posséderait la propriété d'être inflammable. Enfin, l'auteur envisage au même point de vue les prédictions concernant des phénomènes physiques que les thaumaturges ont pu faire d'après les connaissances qu'ils avaient puisées dans l'observation des tremblements de terre et des éboulements des montagnes :

§6

La météorologie, dénuée de principes généraux et pauvre de vérités particulières,

« n'en a pas moins été de tout temps une des sciences les plus propres à agir sur la crédulité des hommes; il s'agit du sort des travaux de l'année, de la subsistance du lendemain, de celle du jour; stimulée par les souffrances du présent ou l'inquiétude de l'avenir, la curiosité qu'éveille l'attente des phénomènes atmosphériques devient excusable dans son importunité et dans son abandon, dans la vivacité de ses craintes et dans l'excès de sa reconnaissance. »

II est clair que ces considérations se rapportent à l'observation des phénomènes ordinaires de l'atmosphère et non à ces phénomènes qui, parce qu'ils sont inattendus, frappent, les hommes d'étonnement ou de crainte. D'après cela, comment concevoir que les thaumaturges étudiant la météorologie dans l'ensemble de ses phénomènes, afin de déduire de leurs observations des moyens de domination, en tiraient d'efficaces, lorsque l'intérêt immédiat des cultivateurs les portait tous les jours à faire des observations semblables, et devait ainsi rendre leur savoir en météorologie au moins égal à celui des thaumaturges ? C'est une difficulté à laquelle Salverte n'a pas répondu, parce que, sans doute, il ne l'a pas prévue. Il cherche à expliquer des prédictions de Samuel, du prophète Elisée, du prophète Elie, etc., et revient encore sur les olives de Thales. Il présume qu'au Moyen Âge, les sorciers recouraient à des pratiques qui avaient été en usage dans des âges antérieurs pour détourner la grêle ; mais il n'est pas enclin à considérer ces pratiques comme efficaces.

§7

Les anciens ont-ils connu l'art de soutirer la foudre des nuages ? C'est une question à laquelle l'auteur a consacré un chapitre entier pour la résoudre affirmativement, après avoir rappelé quelques faits qui, en apparence, ne sont pas conformes à son opinion.
Il croit, avec M. Laboëssière, d'après une médaille, que Numa soutirait le feu électrique des nuages avec un poisson ou un globe armé de pointes, et, s'il rejette l'existence de la nymphe Égéric, il ne doute pas que Numa fut instruit de ce moyen par les prêtres étrusques, et que, dès lors, il fit adorer dans Rome JUPITER ELICIUS, Jupiter que L'ON FAIT DESCENDRE. Il ajoute :

« Ici l'enveloppe du mystère est transparente : rendre la foudre moins malfaisante, la faire sans danger descendre du sein des nuages, et l'effet et le but sont communs à la belle découverte de Franklin et à cette expérience religieuse que Numa répéta plusieurs fois avec succès. Tullus Hostilius fut moins heureux. »

Il cite Tite-Live et Pline qui disent que ce roi, en évoquant Jupiter à l'aide des mêmes cérémonies qu'employait son prédécesseur, périt frappé de la foudre, parce qu'il s'écarta du rite prescrit.

« Aux mots rite et cérémonies que l'on substitue, dit Salverte, comme nous avons prouvé qu'on devait le faire, le mot procédé physique, on reconnaîtra que le sort de Tullus fut celui du professeur Reichman [sic] : en 1753, ce savant tomba frappé de la foudre, en répétant avec trop peu de précision les expériences de Franklin. »

Salverte, en s'appuyant d'un passage de Pline, qu'il interprète encore à sa manière, croit que Numa connaissait deux moyens de tirer le feu électrique du ciel : l'un consistait à soutirer le tonnerre sans explosion dangereuse (impetrare), l'autre le forçait à éclater avec violence (cogere). C'est en recourant à ce moyen, pour imiter le bruit du tonnerre, que Remulus, onzième roi d'Albe depuis Enée, périt plus d'un siècle avant Tullus Hostilius; et, longtemps avant Remulus, Saimonée avait pareillement payé de sa vie l'exécution du même procédé. Il croit que Jupiter Elicius et Jupiter Catuibatès représentaient la foudre qui descend, et Jupiter Keraunios, la foudre que l'on contraint à descendre et qui fait explosion. Les Hébreux et Zoroastre savaient le secret de soutirer l'électricité des nuages, et l'Inde a connu les paratonnerres, du moins Salverte le croit. En définitive, il dit comme conclusion :

« Ainsi remonte ce grand secret au temps où commence pour nous l'histoire, et peut-être au delà ! »

Nous verrons plus loin la signification de cette dernière phrase (page 646).

§8

Salverte explique de la même manière, avec la même conviction et la même probabilité pour le lecteur instruit, un grand nombre de merveilles sacrées et profanes. Il rappelle la lumière répandue dans l'obscurité par le phosphore de Bologne [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,] et le phosphore de Balduinus, le foin humide, des ardoises pyriteuses qui s'enflamment spontanément; il indique le moyen de chauffer un four avec de la chaux et de la neige, et de produire ainsi le miracle de la légende de saint Patrice. Pline et Isidore de Séville ont fait mention d'une pierre noire que l'on trouve en Perse, et qui, écrasée entre les doigts, les brûle comme le ferait un morceau de pyrophore ou de phosphore.

« Cette pierre merveilleuse, dit Salverte, n'était probablement pas autre chose. On sait que le phosphore fondu par la chaleur devient noir et solide; et le mot de pierre ne doit pas ici nous en imposer, pas plus que les mots lac et fontaine quand il s'agit d'un liquide. L'usage n'a-t-il pas consacré dans notre langue, pour deux préparations pharmaceutiques, les mots de pierre infernale et de pierre à cautère ? » [voyez la pierre noire de Pessinonte que Cybèle tient dans sa main, Cybèle, la dompteuse de fauves, cf. Principes -]

Si nous voulions critiquer l'auteur, nous ferions remarquer que le phosphore fondu est incolore et transparent, et que lorsqu'il est noir, il a été refroidi brusquement, de sorte que cet état d'être noir et opaque est relatif à une circonstance particulière, et, en outre, que ce n'est pas par la fusion que le phosphore devient noir et solide, mais bien par un refroidissement brusque quand il a été fondu, comme cela résulte de l'expérience de M. Thénard [1, 2, 3,]. L'auteur pose la question de savoir si les Anciens ont connu le phosphore et le pyrophore; il la résout affirmativement, d'après cette raison, qu'ils (les Anciens) racontent des merveilles que l'on n'a pu produire que par l'emploi de ces substances ou de réactifs doués de propriétés analogues. Une fois cette question résolue, conformément à la règle qu'il s'est prescrite, il explique comment une vestale, menacée du supplice promis à celle qui laissait éteindre le feu sacré, n'eut besoin que d'étendre son voile

« sur l'autel pour que, soudain rallumée, la flamme brillât plus éclatante. Sous le voile officieux nous voyons un grain de phosphore ou de pyrophore tomber sur les cendres chaudes et tenir lieu de l'intervention de la divinité. »

Les mages allumaient du bois sur un autel sans feu apparent, en recourant au même moyen. Il explique comment le prophète Elie, sur le mont Carmel, triompha des prophètes de Baal. Le lecteur n'a que la difficulté du choix de l'explication, car l'auteur en donne quatre différentes; la troisième est véritablement incroyable de la part d'un homme sérieux. Il en est de même de l'explication de la mort d'Hercule causée par la tunique imprégnée du sang de Nessus, que Déjanire avait envoyée au héros. Salverte en appelle aux chimistes, et nous craignons bien que ceux qui le liront ne partagent point ses convictions. Quoi qu'il en soit, le sang de Nessus était formé, suivant Salverte, de parties égales de soufre et de phosphore : c'était un sulfure de phosphore liquide à 10 degrés et inflammable à 5 degrés ; il explique toutes les circonstances de la mort d'Hercule comme s'il eût assisté au sacrifice, tant sa foi est robuste en ses conceptions. Enfin, Creuse périt après s'être revêtue d'une robe empoisonnée par Médée et avoir posé sur sa tête un bandeau d'or qui lui venait de la même main, mais le poison n'était ni du phosphore ni du pyrophore, mais bien de T'haite de Médée, c'est-à-dire du naphte, base du feu grégeois, suivant Salverte :

« Et ces taureaux qui vomissaient la flamme pour défendre la toison d'or que l'amour de Médée livra à Jason, ces taureaux dont les pieds et la bouche étaient d'airain, et que Vulcain avait fabriqués, qu'étaient-ils, sinon des machines propres à lancer le feu grégeois. »

Callinique ne fit que retrouver la composition de ce feu, car Salverte croit qu'il était connu des Indiens dès la plus haute antiquité.

§9.

D'après ce qui précède on ne sera pas surpris que Salverte regarde l'invention de la poudre à canon, ou celle de mélanges analogues, comme très-ancienne et d'origine indienne : c'est de l'Inde que l'usage s'en répandît à la Chine et dans l'Asie occidentale. Il croit que Moïse fit périr Dathan et Abiron au moyen d'une mine chargée de poudre à canon ou d'une matière fulminante analogue. Les prêtres chrétiens recoururent au même moyen pour empêcher les travaux que l'empereur Julien avait entrepris dans l'intention de restaurer le temple de Jérusalem. C'est encore par l'emploi de la poudre à canon ou d'une matière fulminante analogue, que les prêtres de Delphes préservèrent le temple d'Apollon de l'invasion des Perses, puis de celle des Gaulois : dans la première circonstance, les travaux de la mine furent d'autant plus faciles à exécuter, assure Salverte, que Plutarque dit que tous les Grecs de Delphes, aux Thermopyles, étaient initiés aux mystères du temple de Delphes; leur silence se trouve ainsi expliqué.

§10.

Nous touchons au terme de notre tâche en ce qui concerne le livre de Salverte, nous sommes arrivé à l'avant-dernier chapitre de l'ouvrage; il donne les motifs qu'il a de croire que le fusil à vent, était connu trois siècles avant notre ère : on lançait avec le souffle des aiguilles empoisonnées...et combien, avec un pareil secret, n'est-il pas aisé d'opérer des miracles ! dit-il. Deux faits l'autorisent à penser que les Anciens employèrent la force de la vapeur d'eau comme moyen mécanique. Il lui paraît naturel que les thaumaturges faisaient usage de l'aimant, car sa propriété attractive leur était assez connue, pour avoir servi, dit-on, à suspendre miraculeusement à la voûte d'un temple d'Alexandrie la statue de Sérapis et celle de Cupidon dans le temple de Diane. Il est porté à croire que l'aiguille aimantée était employée pour diriger les vaisseaux du temps même d'Homère. Il serait, d'ailleurs, difficile, ajoute-t-il, de ne pas admettre qu'elle servait aux Phéniciens dans leurs longues navigations; il parle de la boussole des Finnois et des Chinois; il fait encore la réflexion que, si un ancien thaumaturge eût connu le galvanisme, il eût bien effrayé ses admirateurs en les rendant témoins des mouvements d'un animal récemment privé de la vie ! Nous voici enfin à la conclusion de l'ouvrage.

« L'auteur a entrepris de rendre à l'histoire de l'antiquité entière la grandeur que lui faisait perdre un mélange apparent de fables puériles, et de montrer dans les miracles, dans les œuvres magiques des Anciens, le résultat de connaissances scientifiques plus ou moins relevées, mais positives, que pour la plupart, les thaumaturges se transmettaient secrètement, en s'efforçant avec le plus grand soin d'en dérober la connaissance aux autres hommes.
Deux principes nous ont constamment guidés (sic). Il est absurde d'admirer ou de refuser de croire comme surnaturel, ce qui peut être expliqué naturellement; il est raisonnable d'admettre que les connaissances physiques, propres à opérer un acte miraculeux existaient, au moins pour quelques hommes, dans le temps et dans le pays où la tradition historique a placé le miracle.
Nous accusera-t-on de commettre ici une pétition de principes facile à renverser en niant le fait même du miracle ? non : il faut un motif plausible pour nier ce qui a souvent été attesté par plusieurs auteurs et répété à diverses époques; ce motif n'existe plus et le miracle rentre dans la classe des faits historiques, dès qu'une explication, tirée de la nature des choses, a dissipé l'apparence surnaturelle qui le faisait regarder comme chimérique. »

Suffit-il que l'auteur dise qu'il n'y a pas de pétition de principe dans la thèse qu'il soutient, pour que ses lecteurs le croient, c'est ce que nous n'affirmerons pas.
Il nous reste à formuler nos conclusions sur l'ouvrage. En rappelant que nous n'avons pas mission de défendre la vérité religieuse, c'est dire que nous nous sommes abstenu de toute discussion sur l'opinion de l'auteur, car il n'y a pas eu de miracles; ce que nous avons examiné c'est de savoir si l'on est fondé en raison d'affirmer que les merveilles qualifiées de miracles par an vulgaire ignorant, ne sont que des effets de causes naturelles que la thaumaturgie a mises en action parce au dire de Salverte, on explique ces effets d'une manière satisfaisante au. moyen de la science. Tout auteur dont le but est la vérité espère de faire partager ses opinions à ses lecteurs. Or, pour admettre réellement comme vraies des opinions que nous n'avons pas encore, il faut ou la foi ou le raisonnement; or Salverte, rejetant la foi, ne fait appel, dans son livre, qu'au raisonnement, du moins à ce qu'il prétend; or c'est cette prétention qui, à notre sens, n'est pas fondée.

Beaucoup de personnes qui se qualifient d'esprits forts, ou que l'on qualifie tels, ne font consister la foi qu'en matière de religion, et, à leur point de vue, elle n'est qu'une extrême crédulité. Pour nous, qui depuis longtemps avons cherché a ramener les œuvres de l'intelligence à trois dispositions générales de l'esprit de leurs auteurs, la disposition à croire, la disposition d'imaginer, la disposition de raisonner, nous ne restreignons pas la première à la foi religieuse; nous la retrouvons dans l'esprit qui admet comme vérité toute proposition qui n'est pas démontrée, soit qu'alors l'esprit se contente d'une simple affirmation, soit que, manquant de lumière ou de critique, il ne saisisse pas l'insuffisance d'un raisonnement; évidemment, s'il existe une différence réelle entre ces deux cas, le résultat sera le même quand il s'agira d'employer ultérieurement comme un principe vrai, une proposition qui à tort aura été admise comme telle. Si nous envisageons Salverte conformément à cette manière de voir, nous le trouverons, quelle que soit son incrédulité en matière de religion, tant soit peu crédule dans beaucoup de cas et extrêmement crédule dans quelques autres. En effet :

- Il a prétendu démontrer qu'il y a eu réellement des merveilles considérées comme des miracles. Or il admet la réalité de ces merveilles d'après la tradition.
- Il a prétendu démontrer que ces merveilles ne sont pas des miracles, parce qu'il en explique la manifestation d'après des causes naturelles, et cette explication est fondée sur la vérité scientifique.

Or que le lecteur admette ce dernier raisonnement sans avoir d'opinion arrêtée d'avance, que son esprit réunisse les deux éléments nécessaires pour porter un jugement motivé, la science et le sens droit du critique, et, selon nous, il n'arrivera point à la conclusion de Salverte, parce qu'il verra qu'il manquait du savoir nécessaire au sujet qu'il a traité, et que, trop partial pour ses opinions, il a poussé la crédulité beaucoup trop loin dans l'adoption qu'il a faite comme vérités, de pures allégations ou de simples bruits qui n'en étaient pas. Il y a plus, c'est que tel lecteur, logicien rigide, convaincu de l'impuissance des motifs apportés à l'appui de l'opinion de l'auteur, pourra être conduit à adopter l'opinion contraire à la sienne. Dans les deux articles qu'on vient de lire nous avons montré, d'après Salverte, les prêtres ou les thaumaturges comme des hommes supérieurs en lumières au vulgaire, et, à ce titre, le dominant et le gouvernant par la crainte; nous avons objecté à cette manière de voir la difficulté d'admettre qu'ils aient possédé toutes les connaissances qu'il leur accorde et qu'ils aient fait les découvertes que ces connaissances supposent dans un but de pure politique, ou de pure ambition. A la fin de l'ouvrage, Salverte semble avoir abandonné cette opinion, car, conformément à la citation que nous avons faite précédemment [§7. «Ainsi remonte ce grand secret au temps où commence pour nous l'histoire, et peut-être au delà. »], il semble croire que les prêtres n'ont rien inventé, qu'ils ont reçu simplement leurs connaissances d'un peuple primitif plus avancé dans les sciences que ne l'ont été les peuples de l'Antiquité connus dans l'histoire. C'est l'hypothèse de Bailly.
 
 

TROISIÈME ARTICLE.



Dans les deux articles précédents, nous avons défini aussi exactement que possible la pensée qui a présidé à la composition du livre Des sciences occultes. En parlant des inconvénients inhérents à l'esprit d'hypothèse d'après lequel une opinion très générale est prise pour un véritable principe dont on na pas préalablement cherché à démontrer la vérité, nous avons fait la part de la disposition à croire dans cette manière de procéder; elle est telle, qu'en s'y laissant aller l'esprit ne sent plus le besoin de rechercher la preuve de son opinion, comme l'exigerait la méthode que nous avons qualifiée d'expérimentale [Journal des Savants, 1845, p. 336; février 1850, p. 72], Ainsi, quoique Salverte ait l'apparence d'un homme positif, lorsqu'il dit n'admettre comme vrai que ce qu'il peut expliquer par les causes qu'il appelle naturelles, et qu'en cela il paraisse suivre la méthode a posteriori, dont le caractère est de partir de l'observation d'un phénomène pour en découvrir la cause immédiate, cependant nous l'avons vu, crédule à l'excès, admettre comme vérités de simples allégations, parce qu'elles étaient conformes à une opinion générale qu'il professait, et, en procédant ainsi, il a encouru le reproche que tous les partisans de la méthode a posteriori ont adressé aux savants du Moyen Âge, qui procédaient généralement d'après la méthode a priori ; car, de son aveu même, il est parti, pour écrire son livre Des sciences occultes, d'une histoire de la civilisation subordonnée à une opinion préconçue, et, il faut bien le dire, absolument politique.

Quelques personnes pourront s'étonner qu'un homme qui fait profession de ne pas croire aux miracles soit traité de crédule; mais, telle que nous avons défini la disposition à croire, et au point de vue d'abstraction où nous nous plaçons pour juger l'influence qu'un écrivain exerce lorsqu'il se propose de propager la vérité, peu nous importe la passion ou l'intérêt qu'il peut avoir, pourvu cependant qu'il soit de bonne foi : car, si, parmi les motifs donnés à l'appui de ses opinions, ou apportés en preuve de leur justesse, nous trouvons des propositions admises sans contrôle préalable comme vraies, et qui cependant sont loin de l'être, nous disons sans hésitation que l'auteur a cru et n'a pas raisonné. En définitive, un homme professant l'athéisme, le matérialisme, ou certaines opinions subversives de toute société, pourra, à notre sens, faire preuve delà crédulité la plus grande en citant de bonne foi comme des vérités de prétendus faits qui ne sont que des erreurs. Si, comme Salverte, nous sommes frappé de la lumière que l'histoire des sciences occultes répand sur l'histoire de l'esprit humain, et même sur celle de la civilisation, notre point de vue diffère beaucoup du sien, et cette différence est assez importante pour que nous l'exposions à la suite de l'examen que nous venons de faire de son ouvrage.

Les points d'où nous sommes partis l'un et l'autre sont fort différents. Salverte a traité des sciences occultes parce qu'il a cru que ses lecteurs trouveraient, dans l'exposé qu'il en ferait, des arguments en faveur de la manière dont il envisageait la civilisation au point de vue politique, tandis que notre point de départ, exclusivement scientifique, a été l'histoire de la chimie. Après des études souvent interrompues, sur les premières époques de cette science, nous sommes enfin arrivé à conclure qu'il n'y a jamais eu de théorie alchimique proprement dite : car aucun alchimiste n'est parti de l'observation des phénomènes moléculaires qui s'offraient à lui pour en découvrir les causes immédiates, ou n'a coordonné ses recherches avec l'intention d'arriver à quelques conclusions générales applicables à la connaissance des actions que les corps exercent dans leur état de plus grande division possible. Loin de là, nous avons montré l'alchimiste occupé d'expériences que lui suggéraient des opinions préconçues et dérivées d'un système d'idées qui dominait tout le savoir humain de cette époque. [Journal des Savants, octobre 1849. p. 594 et suiv.]
C'est en étudiant l'alchimie dans les livres les plus renommés parmi les adeptes, que nous avons acquis la parfaite conviction que notre manière de voir n'est point erronée, et que l'esprit général de l'alchimie, tout aussi bien que son esprit spécial, ne peut être saisi d'une manière satisfaisante, et apprécié comme élément dans l'histoire de l'esprit humain, sans prendre en considération les sciences occultes proprement dites : car évidemment l'alchimie tient à ces sciences, et d'une manière absolue par son esprit général, et d'une manière relative par l'esprit spécial qui lui est propre; mais elle s'en distingue parce que, au point de vue spécial, elle a fini par donner naissance à cette science si vaste que l'on nomme aujourd'hui la chimie, tandis que les sciences occultes se sont évanouies sans rien donner de durable à la philosophie naturelle, et c'est en cela, nous le répétons, que ces sciences diffèrent surtout de l'alchimie.

Mais, lorsque nous disons qu'elles se sont évanouies, nous entendons parler de l'ensemble des connaissances qu'elles comprenaient comme corps de doctrine, car elles ont laissé dans l'esprit d'un certain nombre de savants des idées dont ils ignorent si bien l'origine, qu'ils les croient nouvelles, et, conséquemment, ils sont loin de penser qu'elles sortent de la même source que des opinions concernant l'art divinatoire, la sorcellerie, les amulettes, etc., dont ils se moquent les premiers lorsqu'ils les entendent exprimer par des gens du monde ou le vulgaire ignorant. Nous reviendrons sur ce sujet dans l'article suivant, lorsque nous rechercherons s'il n'existe pas quelques principes généraux communs à la science ancienne et à la science moderne, dans les branches de connaissances qui ne sont pas douées de la précision mathématique. Au point de vue de l'histoire des idées, les rapprochements les plus importants se présentent à l'observateur entre les idées du passé et les
idées actuelles; il aperçoit, dans leur manifestation, une progression suivie et curieuse au double point de vue de la psychologie et de l'histoire, telle qu'on commence à l'envisager. L'intérêt, et, il faut le dire, l'importance de ces études dont le savoir de l'Antiquité et du Moyen Âge est l'objet, porte bien plus sur ce groupe de connaissances incertaines, telles que les sciences occultes et l'alchimie, auxquelles on avait foi, que sur des sciences précises comme le sont l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique même, et quelques branches de l'histoire naturelle. Ce qu'il importe, selon nous, d'étudier, c'est l'esprit qui présida à réunir les éléments ou les matériaux qui constituèrent non seulement les sciences occultes, y compris l'alchimie, mais encore la physique, l'anatomie, la physiologie, une partie de la zoologie et de la botanique, la médecine et même l'agriculture, car cette étude généralisée conduit aux conclusions énoncées dans notre tableau de la science de l'Antiquité et du Moyen Âge [Journal des Savants, novembre 1851], et, en définitive, elle montre de la manière la plus claire que les sciences dont nous parlons étaient fondées essentiellement sur la méthode a priori, tandis que l'époque de la rénovation de l'esprit scientifique, datée communément de François Bacon, est caractérisée par l'usage de la méthode a posteriori. Il est bien plus difficile d'exposer clairement des généralités sur les sciences occultes, qu'il ne l'est de le faire sur les connaissances que l'on considère aujourd'hui comme positives; cette difficulté tient évidemment au vague des premières et à la grande prédominance que l'on accordait autrefois à la science première, à la science du monde invisible, sur les connaissances du monde visible, de sorte qu'on puisait dans la première les principes généraux que l'on considérait comme des vérités, pour les appliquer à des choses du monde visible avec l'intention d'obtenir, de cette application, quelque résultat utile, plutôt que pour bien connaître ces choses au point de vue abstrait de la science pure. Cette manière de voir domine encore chez les hommes qui considèrent l'esprit humain d'une manière abstraite, indépendamment de ses organes. L'étude à laquelle ils se livrent est, à leurs yeux, bien plus relevée que celle des faits du monde visible : un certain nombre de savants livrés à cette dernière étude la partagent encore, quant à l'estime qu'ils font des diverses sciences d'après le degré de précision et de certitude qu'ils leur accordent respectivement. Ainsi, pour eux, les mathématiques pures sont au premier rang, la médecine et l'agriculture au dernier; entre ces extrêmes ils placent la physique, la chimie et l'histoire des corps vivants. Ce fait est la conséquence naturelle de la faiblesse de l'esprit humain, qui se manifeste ici doublement : d'abord, dans l'inégalité de l'avancement des diverses branches des sciences résultant du degré de complication de leurs éléments respectifs, et ensuite dans le jugement porté par l'individu, qui n'estime guère que les choses dont il s'occupe.

Voici l'ordre que nous suivrons :

§I. Considérations sur l'astrologie ;

§II. Considérations sur les sciences occultes en général ;

§III. Des sciences occultes considérées relativement à certains peuples et à certaines époques ;

§IV. Des relations du ciel et de la terre conformes aux sciences occultes, envisagées relativement à la diversité des croyances ou. des opinions philosophiques ;

§V. De quelques principes ou opinions générales de la science ancienne qu'on retrouve dans la science moderne.
 

§I. CONSIDÉRATIONS SUR L'ASTROLOGIE.

L'apparition du soleil sur l'horizon éclairant la terre et rendant les objets de sa surface sensibles par le relief et la couleur, la nuit arrivant avec la disparition de l'astre et laissant voir des étoiles sans nombre brillant dans un espace obscur qui paraît comme une voûte immense, émurent les premiers hommes et dirigèrent leurs pensées vers le ciel. Ils n'eurent pas plutôt mesuré la durée des jours, celle des saisons et de l'année, que, dans leur croyance, la terre fut soumise à ce qui était au-dessus d'elle. Tels furent les commencements de l'astrologie. [Exceptionnellement, nous nous permettrons de donner là-dessus notre point de vue, ayant écrit sur le sujet deux ouvrages où sont pris en compte les aspects problématiques que pose une approche de l'astrologie à caractère scientifique. Voici un extrait d'un livre qui a paru aux Editions Traditionnelles en 2000 :

Avec la conscience, c’est aussi la notion du temps qui s’est éveillée chez les premiers hommes. Le temps passe, plus ou moins longuement selon les jours, rapidement lorsque notre esprit est concentré sur un sujet qui nous plaît, lentement lorsque nous avons l’impression, littéralement, de perdre notre temps. Celui-ci pourtant s’écoule de façon inexorable pour tout le monde et la marche de l’aiguille des secondes, la « trotteuse », pour ceux qui possèdent encore des montres à mouvement mécanique, donne l’impression d’une marche à la fois solennelle et implacable. Le temps qui passe semble nous dire alors : « C’est moi et c’est tout ! ». Qui oserait alors ausculter ce temps, essayer d’en démêler la trame, tâcher d’en cerner les linéaments, peut-être même oser le consulter tel l’oracle de Delphes ? Tout cela, les hommes ont, depuis des temps immémoriaux, osé l’entreprendre dans une aventure qui s’appelle  l’astrologie. Les Chaldéens d’abord, les Grecs ensuite, ont tenté d’apprivoiser les mouvements de certaines étoiles dont la situation se modifiait de jour en jour ou de semaine en semaine. Le Soleil et la Lune ont certainement dû attirer d’abord l’attention des regards ; le Soleil pour d’évidentes raisons puisqu’il rythme le cours du temps en nous dispensant sa lumière et sa chaleur, la Lune parce qu’elle rayonne dans la nuit. Ses différentes phases (nouvelle Lune, 1er quartier, pleine Lune, Lune gibbeuse, dernier quartier) ont dû surprendre ou étonner les premiers observateurs.  Toutefois, il devenait clair au fil du temps que des mouvements périodiques revenaient et que l’on pouvait prévoir –d’abord de façon grossière- certaines de ces époques, par exemple, la date de la nouvelle Lune, puis certains cycles concernant la survenue des éclipses de la Lune ou du Soleil. Les Chaldéens ont rapidement observé aussi que le mouvement de ces « étoiles » dont la situation se modifiait, obéissait aussi à des cycles périodiques et que parfois, ces étoiles marchaient en arrière, c’est-à-dire, suivaient un mouvement rétrograde. Il s’agissait bien sûr des planètes qui, peu à peu, prirent les noms sous lesquelles nous les connaissons aujourd’hui. Elles n’étaient alors que sept : Soleil, Lune (appelés aussi luminaires), Mercure et Vénus, puis Mars, Jupiter et Saturne. On reconnut assez vite que « l’étoile du berger » et que l’étoile du soir ne représentaient qu’une seule planète, Vénus, et on classa les planètes en fonction de leur vitesse apparente sous la voûte céleste, en confondant parfois Mercure et Vénus. La première théorie qui permit de produire des prévisions « relativement » fidèles fut celle de Ptolémée (qui l'expose dans son Almageste) ; elle devait perdurer jusqu’à Copernic. L’univers était alors clos, la Terre en était le centre et les mouvements des planètes obéissaient à un emboîtement de cercles concentriques, les épicycles. Cette vision physique du ciel s’était accompagnée d’une autre vision, renvoyant –nous le savons maintenant par les travaux de Jung notamment- à des archétypes, par lesquels le ciel était interprété sous une forme symbolique à connotation religieuse. Dans la religion astrale babylonienne, les astres correspondaient aux demeures des dieux. Ces dieux planétaires renvoyaient à une perception de « qualités » ou de « tonalités » solaire, martienne, etc., organisées sous forme de symboles. Cette projection idéalisée des produits de notre conscience sur le ciel a été analysée par Jung ; elle correspond à la réaction de notre psyché au vécu des saisons et à des biorythmes provoqués par les modifications dans le nycthémère de la lumière et du flux solaire en énergie. Peu à peu, ces symboles planétaires et zodiacaux se sont ainsi exprimés dans notre inconscient collectif et se sont transmis de génération en génération.  Confrontés à notre inexorable destinée, les Anciens ont donc projeté nos « dieux intérieurs » sous la forme d’un gigantesque test de Rorschach où des correspondances furent peu à peu établies, des planètes « possédant » un caractère « bénéfique » (Soleil, Jupiter, Vénus), d’autres un caractère « contraire » (Mars, Saturne). En effet, les Chaldéens avaient imaginé que les dieux se servaient des planètes pour envoyer des signes aux hommes. Ces signes, il fallait les codifier, cette codification passant obligatoirement par des mesures de position : dès lors, la nécessité d’un temps astronomiquement mesurable était lancée. Plus tard, les prêtres Chaldéens et les Grecs élaborèrent par de savants raffinements, à partir du Ve siècle av. J.-C., un système de mesure en utilisant deux arithmétiques, l’une décimale et l’autre sexagésimale. C’est de cette époque que date le cercle gradué, divisé en 12 parties égales de 30° chacun, le zodiaque. C’est le prêtre babylonien Bérose qui fit connaître, dit-on, l’astrologie chaldéenne aux Grecs et les premiers traités d’astrologie « judiciaire » (individuelle) ont été découverts en Egypte, la plupart se référant à Hermes. Il semble bien que ce soit vers –200 av. J.-C. qu’aient conflué les influences de Posidonios d’Apamée et d’Aristote. De Posidonios, nous retiendrons entre autres que Cicéron le cite dans son De divitatione (44 ap. J.-C.) et d’Aristote –pourtant opposant à l’astrologie- la définition de l’expression Primum mobile dans « Du ciel, De la génération et de la corruption » ; il y enseignait que tout dépendait du mouvement que Dieu, en sa qualité de Moteur, avait impulsé au premier mobile (primum mobile=le ciel avec les étoiles). De là, a pris sa source le 1er grand traité d’astrologie : le Tetrabiblon de Ptolémée, vers l'an 150 de notre ère. Les méthodes d’interprétation incluaient alors d’une part l’étude du thème lui-même et d’autre part les prévisions. Les horoscopes individuels, qui nous intéressent dans notre travail, pouvaient être traités de 2 manières, soit par la méthode égyptienne, qui mettait l’accent sur le zodiaque, soit par la méthode chaldéenne qui reposait sur l’observation directe du ciel et qui tenait compte surtout des positions relatives des planètes entre elles par le système des aspects. Ptolémée utilisait surtout la méthode chaldéenne (ou babylonienne) et dans son Tetrabiblon, il parle des procédés prévisionnels qui seront utilisés par la plupart des astrologues et, bien sûr, des directions primaires. Zodiaque, symboles planétaires, aspects, tels sont les legs que nous devons aux Anciens.
Ce que nous mettons en cause, chez Chevreul, dans son raisonnement, est l'absence de prise en compte de l'analyse statistique dans la démarche faite dans le sens d'une analyse A POSTERIORI telle qu'il l'a lui-même définie. Autrement dit, il postule une pétition de principe en vertu de quoi l'astrologie ne serait pas un objet de connaissance possible.]

L'astrologie comprit très-probablement, dès son origine, une partie positive correspondant à l'astronomie des modernes, et une partie absolument conjecturale dont le but essentiel était de connaître l'influence qu'on attribuait aux astres sur l'homme, les autres corps vivants et les corps bruts. On qualifiait de judiciaire cette partie de l'astrologie, afin de la distinguer de l'autre partie, qui était véritablement scientifique. C'est conformément à cette distinction que l'on trouve cette partie positive de l'astrologie dans la première moitié de notre tableau de la science de l'antiquité et du moyen âge, comprenant la science abstraite, tandis que l'astrologie judiciaire appartient à la seconde moitié comprenant la science appliquée, et c'est de cette dernière astrologie que nous nous occuperons exclusivement. Mais, dès à présent, il est nécessaire de faire la remarque que l'expression astrologie judiciaire est synonyme d'astrologie divinatoire. Cependant, pour bien comprendre les choses au point de vue scientifique où nous nous plaçons, il faut partager cette prétendue science en deux divisions : la première comprenant l'exposé des faits attribués à l'action du ciel sur la terre, la seconde appliquant les raisonnements tirés de ces faits à l'art divinatoire; car évidemment, si cet art existe, il repose sur des observations qui sont antérieures à l'application qu'on en fait. Une distinction semblable est, à la rigueur, pareillement nécessaire pour toutes les branches de l'art divinatoire, puisque, avant l'application, il y a la connaissance d'un fait établi préalablement sur lequel on s'appuie pour prédire l'avenir.

Par la raison qu'il n'existait pas un seul objet du monde visible terrestre qui pût être étudié d'une manière satisfaisante, sans tenir compte de l'influence céleste à laquelle on le disait soumis, les relations admises entre le ciel et la terre étendaient infiniment le domaine de l'astrologie. Quelle route l'esprit humain a-t-il suivie, dès l'origine des sociétés, pour constituer une science ? c'est ce qu'on ne peut dire avec certitude, faute de documents. Cependant il est probable qu'il n'a pas procédé méthodiquement, à l'égard des sciences surtout, qui, hors du domaine des mathématiques pures, se composent d'éléments nombreux. Probablement les premiers matériaux d'une de ces sciences ont été réunis d'après l'utilité dont ils étaient à l'homme, et l'idée de les coordonner en corps de doctrine ne s'est présentée à certains esprits d'élite qu'à une époque où un assez grand nombre de ces matériaux existaient déjà. Mais une explication est nécessaire. Les matériaux dont nous parlons ne ressemblent point à des pierres prises ça et là pour élever un édifice dont la condition d'existence est assurée du moment où l'architecte a des pierres à sa disposition en nombre suffisant et de forme convenable pour être juxtaposées. Les matériaux intellectuels constituant un corps de doctrine diffèrent en ceci des pierres de l'édifice, qu'ils n'ont pu être coordonnés qu'après avoir subi par la pensée, non d'un seul, mais de plusieurs, de nombreuses modifications, de sorte que, sous ce rapport, ils seraient, jusqu'à un certain point, comparables à des pierres qui n'auraient été juxtaposées qu'après avoir subi, sous la direction successive de plusieurs architectes, une suite de transformations avant de recevoir la forme définitive convenable à l'édifice.

[Sur les travaux récents, on pourra lire avec profit :

- La prévision de l'avenir par l'astrologie, A. Barbault, Hachette, 1982
- Tetrabiblos, Ptolémée, Vernal/Philippe Lebaud, 1986
- Le Livre unique de l'Astrologie, Ptolémée, P. Charvet, Nil Editions, 2000
- Langage Astral, P. Choisnard, 6ème edition, Editions Traditionnelles, 1963 (notamment pp 149-170)
- Primum Mobile, Placidus de Titis, publié par la Fédération des Astrologues Francophones (FDAF), Paris, 1998
- Le livre des Fondements Astrologiques, Ibn Ezra, trad : J. Halbronn-Bibl. Hermetica/Retz-Paris, 1977
- Kepler, astronome-astrologue, Gérard Simon, Gallimard, 1979
- Astrologica Gallica XXI/XXV, Morin de Villefranche, traduit par Henri Selva, Ed Traditionnelles, 1976
- L'astrologie au XVIIème siècle. Etude sur la pratique des horoscopes, notamment à travers ceux du Roi-Soleil, René-Guy Fabrice GUERIN (Ecole Pratique des Hautes Etudes), 1997
- Eloge de l'astrologie, Ornella Pompeo Faraconi, in Diogène, revue internationale des sciences humaines, n°182, avril-juin 1998
- D'Archimède à Einstein, Pierre Thuillier, Fayard, 1988 -notamment, le chapitre V : Quelles ont été les vraies raisons du déclin de l'astrologie ?
- L'astrologie grecque, Auguste Bouché-Leclercq, Editions Leroux, 1899, réed. Culture et civilisation, Bruxelles, Paris, 1963
- L'horoscope annuel simplifié, HJ Gouchon, Dervy-Livres, 1973 - Les directions primaires simplifiées, HJ Gouchon, Ed Traditionnelles, 1974 et supplément technique HJ Gouchon et J. Réverchon, gouchon ed, 1937
- La recherche de l'époque des événements et leur interprétation, Georges Muchery, le chariot, 1958
- Les moyens de pronostic en astrologie, Max Duval, Editons Traditionnelles, 1986
- La recherche de l'époque du décès, H. Delboy, l'Astrologue, 80, 160-168,  1987 - Directions primaires mondiales, H. Delboy, l'Astrologue, 93, 29-36, 1991
- Comment démontrer l'astrologie. Expérimentations et approche théorique, Suzel Fuzeau-Braesch et Hervé Delboy, Albin Michel, 1999
- Les bases scientifiques de l'astrologie, André Boudineau, Chacornac Frères, 1937
- La domification et les transits, Max duval, Editions Traditionnelles,  1984
cf. par ailleurs le site du C.U.R.A. qui tente une approche humaniste très originale et propose des séries d'articles originaux en respectant la règle du « tout gratuit » qui nous est chère. ]

Voilà comment on peut concevoir l'élaboration des matériaux intellectuels constituant un premier corps de doctrine, qui, quoique incomplet, conservera toujours unis un certain nombre de faits, quel que soit le changement qui, par suite des efforts de plusieurs travaillant simultanément et successivement, viendra plus tard modifier la pensée générale qui a présidé à la coordination de ces faits. Mais il s'en faut beaucoup que les matériaux des corps de doctrine auxquels l'Antiquité et le Moyen Âge accordaient le titre de sciences aient été coordonnés, après avoir subi des transformations assez multipliées , pour donner à leur réunion un caractère de durée. C'est ce qui explique comment cette prétendue science, si vaste en apparence, qu'on appelait l'astrologie judiciaire, a croulé de toutes parts dès que la méthode a posteriori a servi de guide à ceux qui ont voulu connaître la philosophie naturelle.
En effet, si nous ne pouvons dire comment l'astrologie judiciaire a été créée, nous pouvons affirmer que l'esprit qui l'a faite corps de doctrine n'a nullement été scientifique; car les matériaux réunis par lui n'avaient point subi l'élaboration nécessaire à les constituer éléments d'une science. En effet, une fois l'action du ciel admise surtout ce qui est terrestre, il eût fallu prouver que les résultats de cette action étaient bien réellement dérivés des causes célestes auxquelles on les attribuait a priori. Or, non-seulement on ne le fit pas, mais on admit encore, sans en démontrer la réalité, d'autres effets que l'on attribua aux mêmes causes. De sorte qu'en définitive on crut à la réalité d'effets dont un certain nombre étaient imaginaires, et on en rapporta la manifestation à des causes célestes. Evidemment un corps de doctrine ainsi constitué n'avait en soi aucune chance de durée.

Mais ce n'était point là toute l'astrologie judiciaire; après avoir admis des effets dont beaucoup n'existaient pas, après avoir admis gratuitement que les causes qui les produisent étaient au ciel, on crut qu'en étudiant ces effets dans le présent et avec le concours de la connaissance du passé, transmise par la tradition écrite ou orale, on parviendrait à prévoir l'avenir : et, à cause du prix que l'homme parvenu à l'âge de raison attache à la connaissance des événements, cette division de l'astrologie judiciaire acquit une telle importance, qu'elle absorba celle qui pouvait être considérée, jusqu'à un certain point, comme la science appliquée à la connaissance des actions du ciel sur les êtres terrestres, indépendamment de toute divination. Enfin l'astrologie judiciaire, quand elle étudiait l'avenir, semblait si étendue par le nombre des causes célestes qui intervenaient dans une prédiction, et, aux yeux du vulgaire, les études en étaient si relevées par la science de lire dans le ciel qu'on accordait aux astrologues-devins, que cette division de l'astrologie judiciaire fut, pour un grand nombre de gens, tout l'art divinatoire.

§II. CONSIDÉRATIONS SUR LES SCIENCES OCCULTES EN GENERAL

Les connaissances qui semblèrent, à certaines époques de l'Antiquité et du Moyen Âge, satisfaire aux désirs les plus impérieux de l'homme, la connaissance de l'avenir [astrologie judiciaire], la richesse et la santé [alchimie], composèrent le domaine des sciences occultes ou cachées. La qualification d'occulte se trouve suffisamment justifiée, si l'on prend en considération, soit l'incertitude de ces prétendues sciences pour ceux mêmes qui croyaient à leur réalité, soit l'intérêt que ceux qui se livraient à leur culture avaient à les tenir secrètes. [ce qu'il faut éliminer, c'est cette liaison insensée entre les mots science et occulte. Ils sont parfaitement contradictoires et sont responsables de sentiments agressifs que ne cessent - encore actuellement - de se livrer les tenants des deux bords ; d'un côté, les rationalistes et de l'autre côté, les partisans de ces doctrines -]
La distinction de l'astrologie judiciaire en deux divisions faite plus haut,
et l'explication de la manière dont la première division, qu'on peut dire, jusqu'à un certain point, scientifique, a été absorbée par la deuxième, exclusivement divinatoire, est applicable à tous les corps de doctrine anciens, qui, comme l'astrologie judiciaire, comprenaient un certain nombre de connaissances variées qu'on appliquait à la divination; par exemple, en restant toujours dans le monde visible (tableau de la science de l'Antiquité et du Moyen Âge), la divination humaine, troisième branche de l'art divinatoire, exigeait la connaissance des faits des sociétés humaines avant qu'on pût penser à se livrer à aucune prédiction. Quant aux rameaux secondaires de l'art divinatoire, bornés à la pratique d'une seule opération ou d'un très-petit nombre, comme l'aa;înomancie, la rabdomancie, si la distinction dont nous parlons est superflue en apparence, cependant, en principe, la distinction en deux divisions, posée plus haut à l'égard de l'astrologie judiciaire, leur est applicable. Si nous passons au monde invisible (tableau précité), nous trouvons un corps de doctrine assez complexe, où la distinction de deux divisions est explicite; car la théomancie, première branche de l'art divinatoire, est à la théurgie ce que la deuxième division de l'astrologie judiciaire est à la première division de cette même astrologie judiciaire. Nous ajouterons que la démonomancie, la quatrième branche de l'art divinatoire, et la démonourgie, présentent encore la même relation, avec cette différence extrême cependant que l'homme, au lieu de s'adresser à la divinité, pour en obtenir une grâce surnaturelle, s'adresse au démon. Nous renvoyons au tableau déjà cité le lecteur qui voudrait saisir les rapports des rameaux secondaires de l'art divinatoire avec les connais sances auxquelles ils se rattachent respectivement.
 

§III. DES SCIENCES OCCULTES CONSIDÉRÉES RELATIVEMENT A CERTAINS PEUPLES ET À CERTAINES ÉPOQUES.

Une des monarchies les plus anciennes de l'Asie est celle des Assyriens à laquelle on donne Nemrod , arrière-petit fils de Noé, pour fondateur, 1 a 5 ans après le déluge et 2233 ans avant J. C. Au bout de quatorze siècles, elle fut partagée en trois royaumes, celui des Mèdes, celui des Assyriens proprement dits, et celui des Babyloniens, 821 ans avant J. C. 2 83 ans après le partage, Cyrus, petit-fils d'Astyage, roi des Mèdes, réunit les trois royaumes avec la Perse, et fonda une vaste monarchie qui, après deux siècles, fut conquise par Alexandre. A partir de cette époque, c'est dans les écoles d'Alexandrie qu'il faut étudier l'esprit humain.

A. Assyriens, Babyloniens.

Les historiens s'accordent à considérer les habitants de la Chaldée comme s'étant livrés peu de temps après la fondation de la première monarchie assyrienne, à l'observation, du ciel, et ils sembleraient s'être occupés avant tout d'astrologie positive. Cependant Diodore de Sicile dit que Bélus [1, 2, 3, 4,], originaire d'Egypte, conduisit une colonie d'Égyptiens sur les bords de l'Euphrate, et qu'il y institua des prêtres que les Babyloniens appelèrent Chaldéens. Comme ceux de l'Egypte, ils étaient exempts d'impôts et de toute charge publique. Le traducteur d'Hérodote, Larcher, fait remarquer que Voltaire s'est trompé en appelant mages ces Chaldéens; il les a confondus avec les mages des Perses. [Cicéron, dans son De Divitatione cite pourtant les chaldéens comme les astrologues] Diogène Laërce dit que quelques-uns prétendent que la philosophie a commencé chez les barbares; qu'il y a, chez les Perses, des mages, chez
les Babyloniens, des chaldéens, et des gymnosophistes chez les Indiens. Enfin Hérodote, à propos du temple de Jupiter-Bélus, parle des chaldéens comme des prêtres de ce dieu. Suivant Diodore, les chaldéens institués par Bélus, observaient les astres comme, le faisaient les prêtres, les physiciens; et les astrologues égyptiens, et, sous ce dernier rapport, ils étaient fort renommés, parce qu'ils s'appliquaient surtout à la divination. Ils pratiquaient les purifications et les sacrifices, ils recouraient à des paroles magiques pour détourner le mal et procurer le bien. Enfin ils étudiaient le vol des oiseaux, interprétaient les songes et les prodiges, observaient les entrailles des victimes qu'ils offraient en sacrifice. Les chaldéens pratiquaient donc presque toutes les branches de l'art divinatoire.
Diodore donne encore quelques autres détails intéressants sur l'astro
logie des chaldéens. Ils distinguaient cinq planètes, Cronus (Saturne), Mars, Vénus, Mercure et Jupiter. Ils les désignaient par le nom collectif d'interprètes, parce que, de l'observation des mouvements qui leur sont propres, on peut en induire les événements futurs. Ils reconnaissaient comme subordonnées aux planètes trente étoiles, auxquelles ils donnaient le nom de dieux-conseillers. Ils reconnaissaient, en outre, douze princes de ces dieux subalternes. On peut se représenter les branches principales de l'art divinatoire groupées ainsi (voyez le tableau ci-dessous) :


Le nom de mages a été donné aux prêtres de plusieurs peuples asiatiques, notamment à ceux des Mèdes et des Perses.

B. Mèdes.

On peut conclure d'un passage d'Hérodote qu'il y avait certains mages chez les Mèdes qui interprétaient les songes, que tous conséquemment ne le faisaient pas, car Hérodote s'exprime en ces termes dans la traduction de Larcher (tome I, page 88; Crapelet, 1802):

« ayant communiqué (il s'agit d'Astyage, fils de Cyaxare, roi des Mèdes) ce songe à ceux des mages aai faisaient profession de les interpréter, il fut effrayé du détail de leur explication. »

C. Perses.

Hérodote, en parlant de la religion des Perses, dit que ces peuples n'ont pas d'images des dieux dans leurs temples, qu'ils sacrifient à Jupiter (le ciel), au soleil, à la lune, et, chose remarquable à notre sens, aux quatre éléments : la terre, le feu, l'eau et l'air en mouvement; plus tard, ajoute l'historien grec, ils empruntèrent aux Assyriens et aux Arabes le culte de Vénus céleste ou Uranie [cf. humide radical métallique -]. Il n'y a pas de sacrifice sans la présence des mages, mais ceux-ci diffèrent des prêtres égyptiens, selon Hérodote, en ce qu'ils tuent de leurs mains toutes sortes d'animaux, le chien et l'homme exceptés.

D. Scythes.

Hérodote entre dans quelques détails relatifs aux divinités des Scythes, et les désigne par des noms grecs, savoir : Vesta, Jupiter et la Terre, sa femme, Apollon, Vénus-Uranie, Hercule, Mars, Neptune. Il parle de leurs devins et de leurs neares ou enchanteurs. Les devins scythes pratiquent la rabdomancie; ils posent à terre des faisceaux de baguettes, les délient, et, après avoir mis à part chaque baguette, ils prédisent l'avenir; pendant la prédiction ils reprennent les baguettes l'une après l'autre et les remettent ensemble. Ils tiennent cette sorte de divination de leurs ancêtres (tome III, page 171). Les neures, au dire des Scythes et des Grecs établis en Scythie, se changent une fois l'an en loups pour quelques jours. Hérodote fait la remarque qu'il ne croit pas à cette transformation.

E. Égyptiens.

Diodore, en traitant de l'histoire des Egyptiens, dit que les habitants de la ville de Thèbes prétendent être les plus anciens des hommes et que c'est parmi eux que la philosophie et l'astrologie furent inventées. (traduction de Miot. livre Ier, § 50). Nous allons résumer ce que l'auteur raconte des Egyptiens relativement au sujet que nous traitons. Le peuple égyptien se compose de prêtres, de guerriers, de pasteurs,
d'agriculteurs et d'artisans. Les prêtres comptent vingt-trois mille ans d'existence depuis le règne du soleil jusqu'à l'expédition d'Alexandre. Ils enseignent à leurs fils à lire et à écrire deux sortes de caractères, les caractères sacrés et les caractères vulgaires ou communs. Ils s'appliquent beaucoup à l'arithmétique et à la géométrie : non-seulement la mesure des terres inondées chaque année par le Nil l'exige, mais encore la connaissance du ciel, qui est indispensable à la mesure du temps.
En parlant de cette nécessité, Diodore ne distingue pas l'astronomie de
l'astrologie, ou plutôt il confond, sous cette dernière dénomination, les
connaissances positives du ciel avec les hypothèses dont alors il était l'objet : telles étaient l'action de chaque planète sur la naissance des animaux, l'influence des astres pour produire le bien et le mal. Diodore dit encore que les prêtres prédisent les événements futurs de la vie des hommes, et qu'ils rencontrent presque toujours juste; ils indiquent les années de stérilité et d'abondance, les maladies qui doivent attaquer les hommes ou les troupeaux, les tremblements de terre, les inonda tions, l'apparition des comètes, etc. Mais un fait bien remarquable, à nos yeux, est la découverte faite, en 1827, par Champollion, d'un plafond sculpté dans le tombeau de Ramessès IV, pharaon que l'on dit avoir régné de 1550 à 1490 avant J.-C. Ce plafond montre les relations que les astrologues égyptiens supposaient exister entre les corps célestes et les organes du corps humain; il témoigne par là de l'importance que l'on attachait à l'astrologie en général et à cette correspondance en particulier. Nous reviendrons, dans un prochain article, sur ce monument, pour montrer l'ancienneté des idées du macrocosme et du microcosme.

F. Grecs.

Sans la distinction faite plus haut de l'astrologie judiciaire en deux divisions, il serait difficile de prendre une idée juste de ce qu'elle fut chez les anciens Grecs et chez ceux du Moyen Âge; car ceux-là ne s'occupaient guère que des effets supposés produits par les astres sur les corps terrestres, et les hommes particulièrement, à l'époque où les peuples de l'Asie occidentale et les Egyptiens cultivaient avec ardeur l'astrologie judiciaire divinatoire. En d'autres termes, les anciens Grecs s'occupaient de la première division de l'astrologie judiciaire, et les autres peuples de la deuxième division. Hippocrate, dans plusieurs de ses écrits, parle de l'influence qu'il attribuait à la position des astres sur les maladies de l'homme. Enfin, Cicéron (livre II de la divination) fait remarquer qu'Eudoxe, le disciple de Platon et le premier astronome de son temps, le stoïcien Panœtius (150 av. J.-.C.), Scyilax, son ami, et plus anciennement Archélaûs et Cassander, tous les trois excellents astronomes, étaient contre l'astrologie divinatoire. Les travaux des Grecs sur la sphère céleste témoignent, en effet, du bon esprit qu'ils portèrent dans l'étude du ciel; nous croyons utile, pour le faire apprécier, de résumer en peu de mots les opinions de Letronne et de M. Ideler sur l'origine du zodiaque, qui joue un si grand rôle dans l'astrologie judiciaire. Avant tout, il importe de distinguer, avec ces deux illustres savants , trois éléments dans le zodiaque ;

- 1° La division en parties, résultant du mouvement de la lune ou du mouvement apparent du soleil ;
-2° Les constellations, qui correspondent à chacune de ces parties ;
-3° Les figures, par lesquelles on réunit en différents groupes les étoiles composant les constellations.

- 1° Division du. zodiaque en parties.

Letronne et M. Ideler attribuent aux Chaldéens la division du zodiaque en douze parties; c'est d'eux que les Grecs la reçurent.

- Constellations.

Le groupement des étoiles en constellations de la sphère grecque a été imaginé par les Chaldéens, suivant M. Ideler, et par les Grecs, suivant Letronne.

- Figure des constellations.

Si M. Ideler refuse aux Grecs l'invention des constellations de leur sphère, il est d'accord avec Letronne pour leur attribuer l'idée de la circonscription des constellations dans des figures définies.

C'est l'ensemble de ces constellations, représentées et définies par des figures sur une surface sphérique, avec une zone correspondante à cette surface et divisée en douze parties correspondantes elles-mêmes au mouvement apparent du soleil observé de la terre pendant une année, qui constituent la sphère grecque. Letronne et M. Ideler en considèrent l'invention comme successive, parce que, suivant eux, ce n'est qu'après avoir défini les constellations en figures que les Grecs y transportèrent la division du zodiaque en douze parties, d'invention chaldéenne. Selon Letronne, l'invention de la sphère grecque ne remonterait pas au delà de 550 à 530 ans avant J. C. L'ouvrage d'Eudoxe, Le Miroir et les Phénomènes, qui fut commenté par Hipparque, et que l'on date de 370 ou 380 avant J. C., en fait mention. Letronne pense que le zodiaque grec, noms et figures, passa en Egypte, à l'époque alexandrine, et de là en Perse, aux Indes et à la Chine. Enfin, pour terminer ce que nous voulions dire de l'astrologie des Grecs, nous ajouterons qu'après la conquête de l'Egypte par les Romains, ils commencèrent à cultiver l'astrologie divinatoire, et, sous l'empire de Byzance, elle devint pour eux une véritable passion.

En résumé, les anciens Grecs se sont occupés d'astrologie : les uns ont cultivé l'astrologie positive ou astronomie, aussi les savants livrés à cette étude ont-ils, en général, été appelés astronomes et non astrologues; les autres ont admis la réalité de ce que nous avons appelé la première division de l'astrologie judiciaire ; tel est Hippocrate. Enfin, les Grecs du Bas-Empire ont adopté toutes les absurdités de la deuxième division de l'astrologie judiciaire. Ce résumé, nous l'espérons, satisfera les personnes qui désirent des conclusions positives et propres à éclairer, sans hypothèse, l'histoire de l'esprit humain. Nous pourrions multiplier les citations, mais celles que nous venons de faire suffisent à notre but : elles montrent l'astrologie florissante chez les peuples les plus anciennement civilisés et chez ceux qui passent pour s'être livrés les premiers et avec le plus de succès à la partie positive de l'astrologie, l'astronomie; elles prouvent, en outre, que l'haruspicine, la rabdomancie, l'oniromancie, etc., concouraient aussi, avec l'astrologie judiciaire, pour prédire l'avenir, et elles expliquent pourquoi les expressions d'Egyptiens et de Chaldéens ont été employées comme synonymes d'astrologues. En montrant l'esprit humain instituant les sciences occultes d'après la méthode a priori, nous sommes loin de dire que les mages, les prêtres de la Chaldée et de l'Egypte, n'aient pas tiré parti, comme moyen politique et dans l'intérêt de leurs temples, de ces prétendues sciences.
S'il s'en est trouvé qui n'aient pas eu foi en elles, la plupart y croyaient sincèrement; et comment en serait-il autrement, lorsque, à la fin du Moyen Âge, à une époque où l'astrologie était attaquée comme erreur, comme mensonge, et même comme moyen de tromper, on a vu des hommes éclairés, étrangers à l'Eglise, qui, sans être soupçonnés d'aucun intérêt personnel, en ont pris publiquement la défense ? Et, lorsque tous les peuples recherchent ou ont recherché les devins, on se demande si on ne doit pas les considérer comme les promoteurs des sorciers plutôt que comme des hommes simples, victimes d'ambitieux intéressés à les tromper; mais la réflexion trouve ultérieurement, selon nous, la vérité dans la fusion des deux opinions extrêmes.

Il nous reste à examiner les sciences occultes dérivées des relations établies entre le ciel et la terre, conformément à diverses croyances; enfin, à montrer que quelques principes sont communs à la science ancienne et à la science moderne. Ce double examen sera l'objet d'un article prochain.
 
 

QUATRIEME ARTICLE



Nous nous proposons, dans cet article, de montrer :

- Que l'opinion d'après laquelle on reconnaît des relations entre le ciel et la terre, comme le veulent les sciences occultes, a dû être bien avant dans l'esprit de l'Antiquité et du Moyen Âge, pour que cette manière de voir ait été admise par des hommes dont les croyances religieuses ou les opinions philosophiques étaient extrêmement différentes;

- Que des idées données ou admises aujourd'hui par un certain nombre d'hommes, comme nouvelles, ont été professées autrefois, et l'ont été surtout par des partisans des sciences occultes,

Les considérations générales relatives à ces sciences, dont l'ouvrage de Salverte a été pour nous le point de départ, seront ainsi terminées, et, quoique peu développées, elles sont le complément nécessaire des articles que nous ayons consacrés, dans ce journal, à l'histoire de la chimie et de l'alchimie.

§ IV. DES RELATIONS DU CIEL ET DE LA TERRE, CONFORMES AUX SCIENCES OCCULTES, ENVISAGÉES RELATIVEMENT A LA DIVERSITÉ DES CROYANCES ET DES OPINIONS PHILOSOPHIQUES.

La preuve la plus forte de l'intimité des sciences occultes avec l'esprit de l'Antiquité et du Moyen Âge existe sans doute dans l'unanimité avec laquelle on admettait alors en principe l'influence du ciel sur la terre, quelle que grande que fût d'ailleurs la diversité des croyances ou des opinions philosophiques de ceux qui s'occupaient de ces sciences. En examinant la manière dont ils concevaient la nature des causes célestes auxquelles ils rattachaient immédiatement les effets qui se passaient sur la terre, et dont l'origine, pour leur esprit inquiet, curieux ou intéressé, était un sujet de méditations ou de recherches, on peut grouper ces causes en trois catégories :

- 1ère catégorie. L'influence du ciel sur la terre est attribuée à un dieu unique ou à des personnages divins, et invisibles sinon absolument, du moins toujours dans les cas ordinaires.
- 2ème catégorie. L'influence du ciel sur la terre est attribuée aux astres, parmi lesquels on comprend les étoiles elles planètes, que l'on considère comme divins.
- 3ème catégorie. L'influence du ciel sur la terre dépend de facultés ou propriétés actives que l'on attribue aux planètes et aux étoiles, soit qu'on regarde ces facultés comme leur ayant été données par un pouvoir créateur divin, soit qu'on les regarde comme inhérentes à la matière même des astres, qui les posséderaient, dans ce cas, de toute éternité.

I. Des sciences occultes dérivées des relations établies entre le ciel et la terre, conformément aux croyances, de la 1ère catégorie.

Les religions qui admettent un seul dieu, comme celles qui en admettent plusieurs, croient à la communication de la divinité avec l'homme. [nous ajouterons que l'homme athée est rarement agnostique. On peut parfaitement ne pas concevoir la notion du divin, Dieu, et pour autant être sensible au sacré. Quel est l'amoureux de musique, qui pour athée qu'il soit, est insensible à la Messe en Si de Bach ou à la Messe n°3 de Bruckner ?]
L'art de prévoir l'avenir par l'inspiration d'un pouvoir divin, la théomancie, que l'on a considérée comme la première branche de l'art divinatoire pris dans sa plus grande généralité, repose sur cette croyance. Les livres hébreux que les chrétiens regardent comme sacrés montrent l'esprit divin inspirant les prophètes et leur dévoilant l'avenir, soit par des visions [Isaïe, chap. II, vision prophétique touchant Judas et Jérusalem], soit par des paroles [chap. I, v. 2, 3, 4]. Isaïe, de 806 à 724 ans avant J.-C. prédit la chute de Jerusalem [chap. II et III, v. 8], de Babylone [chap. XIII, v. 1, 14, 15, 16, 18, 19] et de Tyr [chap. XXIII] ; il prédit aussi la venue du Sauveur [chap. VII, v. 14 ; chap. IX, v. 6 ; chap. XI, v. 1, 10 ; chap. XXVIII, v. 16 ; chap. LX, v. 9 ; chap. XLII, v. 1 ; chap. XLV, v. 1 ; chap. XLVI, v. 13 ; chap. XLIX, v. 1, 6, 7 ; chap. LII, v. 10 ; chap. LIX, v. 20 ; chap. LX, v. 1 ; chap. LXII, v. 11]. Jérémie, 627 ans [chap. XXIII, v. 5 ; chap. XXX, v. 9 ; chap. XXXIII, v. 15], Ezéchiel, 594 ans [chap. XVII, v. 22], et Daniel, 534 ans avant notre ère [chap. VII, v. 13] la prédirent pareillement. Le polythéisme, en admettant une divination naturelle, reconnaissait que des hommes pouvaient recevoir une inspiration divine qui leur dévoilait l'avenir, soit qu'ils fussent à l'état de veille, soit qu'ils fussent endormis. Une fois la conviction acquise d'une communication de l'esprit divin avec l'homme, on a pensé qu'on pouvait, au moyen de prières, de cérémonies particulières, de pratiques enseignées par la théurgie, la déterminer à volonté, de sorte que celui qui la recevait jouissait de la faculté de prévoir les événements futurs tant qu'il était sous l'influence de l'inspiration divine.
Enfin, on a admis que des événements à venir ont pu être dévoilés à l'homme par Satan, de sorte qu'il existe une démonomancle : c'est la 2ème branche de l'art divinatoire. On a admis encore qu'en recourant à certaines pratiques ou cérémonies prescrites par la démonourgie, l'homme pervers se met en rapport avec Satan : en lui livrant sa personne, il surmonte des difficultés, il triomphe d'obstacles dont seul il pensait ne pouvoir venir a bout; enfin, par lui encore, il peut connaître l'avenir.
Comme nous le verrons, l'astrologie judiciaire est compatible avec les croyances de la 1ère catégorie.

II. Des sciences occultes dérivées des relations établies entre le ciel et la terre, conformément aux croyances de la 2ème catégorie,

L'astrologie, la science la plus vaste de l'Antiquité et du Moyen Âge, attirait l'attention de tous par l'influence qu'on attribuait aux astres sur les choses terrestres et sur les hommes, et l'importance accordée à cette influence augmentait de ce qu'en considérant celle-ci dans ses effets présents et dans ses effets passés, on croyait pouvoir par venir à la connaissance de l'avenir. Envisagée à ce dernier point de vue, l'astrologie se liait à l'art divinatoire d'une manière si intime, qu'elle était pour celui qui la pratiquait un objet d'études et de méditations continuelles, et que l'expression d'astrologue devenait synonyme de devin, quoique, en réalité, comme nous l'avons fait remarquer déjà, l'astrologie ainsi appliquée à la connaissance de l'avenir ne fût qu'une branche de l'art divinatoire, et qu'on la distinguât de l'astrologie générale par l'épithète de judiciaire. De toutes les croyances de l'antiquité, aucune ne s'adaptait d'une manière plus naturelle à l'astrologie, telle qu'on la concevait dans sa plus grande généralité, que la croyance d'après laquelle on considérait les étoiles et les planètes comme des êtres divins, soit qu'on identifiât l'astre au principe divin, soit qu'on y distinguât une matière visible et un dieu qui ranimait ou qui y habitait : on disait des dieux-planètes et des dieux-étoiles. II est tout simple, d'après cela, que les Chaldéens, ces prêtres de Babylone que nous avons vus être de si éminents astrologues, aient professé la croyance dont nous parions maintenant.

III. Des sciences occultes dérivées des relations établies entre le ciel et la terre, conformément aux croyances de la 3ème catégorie.

La différence est grande entre la croyance de cette catégorie et l'opinion de la 2ème; car celle-ci faisant dépendre de dieux-étoiles et de dieux- planètes l'influence du ciel sur la terre, cette influence échappe à la science en raison de sa cause divine, et dès lors ce n'était qu'en recourant à la théurgie qu'on pouvait espérer de toucher les dieux par la prière et de conjurer leur courroux, ou, du moins, de modifier les sentiments de malveillance dont on les supposait animés contre des individus ou contre un peuple. Si nous avons parié de l'astrologie à propos de l'opinion de la 1ère catégorie, nous avons hâte de dire que l'existence de cette science n'est pas incompatible avec les opinions de la 2ème et de la 3ème catégorie; car, en fait, l'Eglise ne l'a point considérée comme illicite, parce que, sans cesser d'être orthodoxe, on a très-bien pu faire dépendre l'influence des astres des propriétés que Dieu leur avait données en les créant. Il ne faut donc pas s'étonner que l'idée de l'influence des astres, conçue par le polythéisme, ait été admise dans les premiers siècles du christianisme, mais avec la condition expresse que les astres n'avaient rien de divin,

Cette transmission d'une croyance astrologique toute païenne à des esprits chrétiens est un phénomène correspondant à la transmission au culte catholique d'objets matériels, de formules funéraires, de coutumes et de cérémonies appartenant aux anciens cultes qu'il remplaçait. Ainsi, dans la Grèce et l'Italie, lorsque les chrétiens, cessant d'être persécutés et de se réunir dans les catacombes ou des lieux secrets, purent célébrer librement au grand jour les saints mystères, beaucoup de temples païens ou de basiliques consacrées a la justice servirent à la nouvelle religion. Des objets matériels qui avaient appartenu à l'ancien culte passèrent alors dans le nouveau, aussi bien que des cérémonies

[Le baptême fut administré, à Saint-Pierre du Vatican, jusqu'en 1693, dans un grand sarcophage qui avait renfermé le corps de Probus, préfet du prétoire, La conque de porphyre qui sert aujourd'hui au même usage est le couvercle de l'urne de l'empereur Hadrien. (Raoul-Rochelte, Mém. de l'Acad. roy. des insc., et bell.lettres
t, XIII, p. 703.)],

des formules funéraires

[Le Père Mabillon reconnut un des premiers dans les catacombes de Rome, sur des tombes chrétiennes, des formules païennes, notamment la formule dis manibus sacrum, ( Raoul-Rochette, id. p, 176.) Il faut ajouter à celle citation que, dans un très grand nombre de tombeaux, on a trouvé la plupart des objets que les païens avaient l'habitude de déposer dans les leurs, tels que statuettes, vases, talismans, bracelets astrologiques, etc. .etc., etc.]

et des pratiques devenues des coutumes dans certains lieux. Les mêmes choses arrivèrent dans les Gaules; des pratiques locales, des cérémonies de la religion des druides, se perpétuèrent dans les populations gauloises, devenues païennes sous les Romains, leurs conquérants, et, lorsque ces populations eurent embrassé la religion chrétienne, elles s'y conservèrent encore.

[ Le colonel Albert de la Marmora rapporte dans son Voyage en Sardaigne que la fête d'Hermès est célébrée dans cette île, et qu'elle y a conservé son nom malgré les censures de l'Eglise [Journal des Savants, ann, 1830 , p. 625), Les agapes des premiers chrétiens n'étaient que l'imitation des repas funéraires des païens. Les premiers chrétiens, malgré les prêtres , mettaient des pièces de monnaie dans les cercueils : c'était la coutume païenne de la monnaie destinée à Charon, Elle s'est conservée dans le moyen âge en beaucoup de pays, notamment en plusieurs lieux de l'Anjou et de la Franche Comté. Le premier jour de chaque année, les Gaulois s'assemblaient, sacrifiaient des taureaux qui n'avaient jamais travaillé, et les druides coupaient solennellement avec une serpe d'or le gui de l'an neuf, qu'ils distribuaient ensuite aux nobles comme des étrennes. Nous ne coupons point le gui le premier jour de l'année; mais, ce jour-là, et même dès la veille, les enfants parcourent les rues, demandent dans les maisons et aux passants leurs étrennes, en disant : Donnez-nous le gui l'an neuf, le gui de l'an neuf. Cet usage s'est transmis sans interruption à la ville ainsi qu'à la campagne depuis les druides jusqu'à nos jours.» (Recherches historiques sur la ville de Saumur, etc., par Bodin, 1812, t, Ier, p, 34.]

Si des choses dépendant d'anciens cultes passèrent dans la liturgie chrétienne en vertu d'habitudes anciennement contractées par des populations entières, cette transmission, loin d'être contrariée par le pouvoir ecclésiastique, fut souvent publiquement favorisée par lui, dans la conviction où il était qu'en agissant ainsi il attachait ces populations au nouveau culte par la force même des habitudes qu'il respectait en elles, et rendait par là plus facile la tâche de ceux qui leur prêchaient la doctrine du Christ.

Il n'y a donc pas lieu d'être surpris, d'après les faits que nous venons de rappeler, que les planètes aient conservé, les noms des divinités païennes, et que des hommes d'une orthodoxie reconnue par l'Église aient pu, sans se compromettre auprès d'elle, croire à l'influence des astres sur les choses terrestres et sur les hommes, et admettre sans discussion préalable que, dans l'influence d'une planète ou d'une étoile en particulier, il y ait quelque chose de spécial dépendant des attributs que le paganisme avait donnés à la divinité de la planète ou de l'étoile. On voit que l'astrologie, conformément à la remarque que nous avons faite précédemment (p. 111), peut avoir été admise par les partisans de la 1ère et de la 3ème catégorie aussi bien que par ceux de la 2ème ; mais, les opinions de la 2ème et de la 3ème catégorie une fois adoptées, les influences des astres sont rapportées à des propriétés actives dont les effets supposés réels rentrent dans le domaine des sciences d'observation, comme les effets de la pesanteur de la matière de ces mêmes astres font partie de la philosophie naturelle, et nous devons faire la remarque que l'astrologie est compatible même avec le matérialisme, si on en admet la réalité en même temps que l'on suppose la matière des astres douée, de toute éternité, des propriétés que les astrologues leur reconnaissent, d'agir sur les objets terrestres et sur les hommes. Beaucoup de personnes verront dans le fait de l'astrologie, envisagée d'abord conformément aux, opinions de la 1ère catégorie et ensuite conformément aux opinions de la 3ème, un exemple du progrès de l'esprit humain qui attribue à des divinités des effets que plus tard il fait dépendre de simples propriétés appartenant à la matière, de sorte que la cause immédiate de ces effets n'a absolument rien de divin. Ce changement dans la manière d'envisager la cause des mêmes effets est analogue à ce qui s'est passé, lorsque, après avoir classé des phénomènes dans une magie surnaturelle, on les a mis dans la magie naturelle. Nous avons voulu montrer dans ce paragraphe comment des opinions appartenant aux sciences occultes ont passé, les unes dans la religion
chrétienne sans exposer ceux qui les adoptaient au reproche d'hérésie, les autres dans les sciences du ressort de la seule raison, et dès lors susceptibles d'être soumises à des discussions de toutes sortes.
 

§ V. SUR QUELQUES PRINCIPES OU OPINIONS DE LA SCIENCE ANCIENNE QU'ON RETROUVE DANS LA SCIENCE MODERNE.

Après avoir trouvé dans les méthodes la cause des différences par lesquelles les sciences anciennes qui n'ont pas la précision mathématique se distinguent des sciences modernes, il n'est pas sans intérêt de rechercher si cette diversité entraîne nécessairement la diversité des principes, qui, à des époques éloignées de l'histoire de l'esprit humain, ont présidé à la constitution de ces sciences. S'il est impossible de donner ici à ce sujet les développements qu'il comporte, cependant nous montrerons que la diversité des résultats n'entraîne pas nécessairement la diversité des principes, en prenant quelques exemples dans les sciences que concernent particulièrement cet article et les trois qui l'ont précédé. Énumérons les principes dont nous devons parler; définissons-les pour prévenir toute méprise sur le sens que nous leur donnons, et passons-les en revue en y rattachant des exemples propres a justifier l'opinion que nous avons précédemment émise. Cette manière de procéder nous permettra de développer avec précision des exemples dépendants de plusieurs principes, puisque, chaque principe ayant été l'objet d'une définition préalable, il sera facile de comprendre la résultante de leur ensemble. Nous allons examiner dans les trois articles suivants :

- Le principe de ressemblance ;
- Le principe de perfectibilité ou de progrès ;
- Et enfin le principe de ressemblance coexistant avec le principe de perfectibilité ;

ARTICLE Ier. PRINCIPE DE RESSEMBLANCE.

Le principe, à notre sens, le plus général des sciences dont nous nous occupons, quand on l'envisage au point de vue de plus grande abstraction, est celui que nous nommons de ressemblance. Dans l'application, il peut donner lieu à quatre distinctions, selon les degrés différents de ressemblance qu'on reconnaît entre les objets comparés, savoir :

- A. Le principe de ressemblance d'identité ;
- B. Le principe de ressemblance de similitude auquel nous attachons un sens correspondant à celui que les géomètres donnent à l'expression de figures semblables; par exemple, des cercles ou des carrés inégaux sont des figures semblables et non identiques,
- C. Le principe de ressemblance d'analogie, lorsque la ressemblance n'existe qu'entre certaines parties des objets compares.
- D. Le principe de ressemblance de correspondance. En générai, la ressemblance de correspondance admise entre deux choses est souvent forcée, parce qu'elle provient souvent du rapport de l'effet à sa cause, que l'esprit a d'abord établi entre ces choses; mais, peu à peu, ce rapport s'est effacé devant l'habitude qu'on a prise de les considérer comme se ressemblant.

Le principe de ressemblance, considéré dans sa généralité, est celui d'après lequel on rapproche des êtres ou des choses quelconques en vertu de leur ressemblance mutuelle, que l'on juge plus grande que celle qu'ils ont avec aucun autre être ou aucune autre chose. Il est la base de la méthode naturelle de la botanique et de la zoologie des naturalistes modernes, et c'est lui aussi qui, selon nous, a dominé
dans la science de l'Antiquité et du Moyen Âge. S'il y a eu nouveauté, lorsqu'il a été appliqué définitivement à la botanique par Antoine-Laurent de Jussieu, c'est que les organes des plantes avaient été assez bien étudiés pour qu'il n'y eût point d'objection fondée à la réunion en familles naturelles des genres formés d'espèces qui, elles-mêmes, auparavant, avaient été groupées conformément au principe de ressemblance. Mais, nous le répétons, le principe de ressemblance, d'après lequel on rapproche des êtres ou des choses quelconques sous le rapport scientifique, considéré au point de vue de plus grande généralité, est commun à la science moderne et à la science de l'antiquité. Aussi, toutes les fois que celle ci a disposé de faits suffisamment connus pour être appréciés avec précision, elle a formulé des résultats que le temps a en grande partie respectés. Nous citerons pour exemple la distribution d'Aristote des animaux en classes et même en quelques ordres (tableau de la science de l'antiquité et du moyen âge, décembre 1851), qui, encore de nos jours, est admirée comme éminemment philosophique. A cette occasion, nous rappelons que, dès 1825, à propos de la Minéralogie de Beudant, nous fîmes remarquer (Journal des Savants, août 1825) que la subordination des classes, est bien plus facile à saisir en zoologie qu'en botanique, précisément parce qu'il existe un terme de comparaison, l'homme, pour les animaux, tandis qu'il n'en est point de correspondant pour les plantes. On conçoit, d'après cela, que la méthode en botanique a commencé par faire des genres que, plus tard, elle a réunis en familles naturelles, tandis qu'en zoologie la méthode a établi des classes avant de faire des familles et des genres, et nous ajoutons que le groupement des familles en ordres et en classes présente aujourd'hui même plus de difficultés en botanique qu'en zoologie.

Lorsque les faits précis ont manqué, l'esprit de l'homme, trop actif pour attendre, a voulu cependant s'élever jusqu'à la cause des phénomènes qui, après avoir frappé les organes de ses sens, occupaient sa pensée, et c'est alors que, considérant comme identiques, semblables ou analogues, des choses qui ne l'étaient pas, il s'est trompé, faute d'une analyse exacte des qualités, propriétés ou attributs des choses ou des êtres qu'il voulait connaître. Ses erreurs ont porté d'abord sur des ressemblances tout à fait illusoires, d'après lesquelles il a réuni des choses ou des êtres qui n'étaient pas similaires, et ensuite sur les causes qu'il a assignées à certains effets. Les erreurs commises ne viennent donc pas des principes mêmes, mais de l'application erronée de ces principes à des choses ou à des êtres qui manquaient de l'identité, de la similitude, de l'analogie ou de la correspondance que l'association de ces choses ou de ces êtres supposait.

1. Principe de ressemblance d'identité.

1er EXEMPLE.

Nous citerons, pour premier exemple, le principe de l'homéomérie d'Anaxagore. Ce philosophe admettait que l'essence de la matière est une, mais qu'elle constitue des espèces différentes, véritables aminés, car elles sont indestructibles, et, par leur ténuité, elles échappent à nos sens. Le nombre des espèces est aussi grand que nous comptons de corps différents par la manière dont ils affectent les organes de nos sens ; elles sont répandues partout, dans la terre, les eaux et l'air; et de la réunion de plusieurs atomes d'une même espèce, homéoméries, parties similaires (identiques), résulte un corps sensible à nos sens. Anaxagore admettait donc un nombre indéfini d'éléments, et les auteurs qui ont reconnu explicitement ou implicitement que la théorie des quatre éléments est compatible avec la sienne se sont trompés.
Il pensait non-seulement que de rien on ne peut faire quelque chose, mais encore qu'une chose ne peut se former de ce qui, n'est pas cette chose ; proposition spécieuse à une époque, ou la chimie n'existait pas. Après avoir admis qu'un animal tient de l'organisation sa nature spécifique, il explique son accroissement par la nutrition de la manière suivante : l'eau, l'air et les aliments qu'il prend renferment toutes les espèces d'atomes nécessaires à sa constitution, telles que de petits os, de petits cœurs, de petits muscles, etc., etc., une fois dans l'estomac, il se fait une absorption de ces atomes, tandis que les autres, étrangers à l'organisation, sont expulsés au dehors sous la forme excrémentitielle. Les animaux se nourrissant immédiatement ou médiatement de végétaux , Anaxagore admet que les végétaux empruntent à la terre, à l'air et aux eaux précisément toutes les espèces d'atomes nécessaires à la nutrition des animaux.
Quelques auteurs modernes, en rendant compte des opinions d'Anaxagore, ont employé le mot combinaison à propos de ses atomes; évidemment, c'est une faute, car la combinaison n'existe qu'entre des corps ou des atomes d'espèces différentes : or, dans les idées du philosophe grec, qu'un corps n'était sensible que par une réunion d'atomes identiques ou aux homéoméries, cette réunion ne pouvait constituer qu'un agrégat et non une combinaison. Conformément à cette opinion, ce que nous appelons décomposition était une désagrégation, une dissolution.

2ème EXEMPLE.

Fermentation de la pâte de froment dans la panification.

On sait, depuis une haute antiquité, que la pâte de froment levée fait lever rapidement la pâte de farine de froment fraîche dans laquelle on l'introduit ; c'est donc l'exemple d'un corps qui en convertit un autre en sa propre substance. Nous renvoyons les détails à' un article du mois de mars 1850, p. 1142 et 1143 de ce journal. II suffira de rappeler que Van Helmont, dès la première moitié du XVIIe siècle, a dépassé, comme novateur et inventeur, des physiologistes et des médecins qui, dans ces derniers temps, ont fait jouer un rôle important aux ferments dans l'économie organique ou dans des matières privées de la vie, provenant des plantes ou des animaux.

A, B, C, D, Principes de ressemblance d'identité, de similitude, d'analogie ou de correspondance.

1er EXEMPLE.

Action de l'identique sur son identique, ou du semblable sur son semblable, ou de l'analogue sur son analogue, ou du correspondant sur son correspondant, dans les maladies, (Homéopathie, isopathie)

S'il existe une idée ancienne, c'est celle de combattre l'action délétère d'un corps sur l'économie animale par son identique, son semblable, son analogue ou son correspondant. Or le principe des médecines appelées de nos jours isopathie et homéopathie, et crues nouvelles par beaucoup de gens qui ne lisent que des journaux, est cette idée même. Nous n' éprouvons que l'embarras du choix des citations, Basile Valentin, dans son Char triomphal de l'antimoine, indique deux manières générales de combattre l'action d'un poison : d'abord en recourant à son semblable (c'est-à-dire son identique, son semblable, son analogue ou son correspondant), ensuite à son contraire. Dans le premier cas , il y a attraction entre les poisons ; dans le second, répulsion. Mais toujours la matière délétère est expulsée du corps où elle avait porté le désordre. A l'appui de cette manière de voir, il cite d'abord, comme comparaison applicable au premier cas, le savon, composé d'huile au moyen duquel on enlève des matières grasses à des étoffes qui en sont tachées; et ensuite, comme exemples de remèdes, l'eau de neige fondue pour traiter les membres gelés; l'esprit de vin, qui est tout feu, contre les inflammations du corps; les œufs de grenouille sèches et pulvérisés propres à guérir la morsure de la vipère, parce que le venin du reptile est, comme eux, de nature froide. Un remède excellent encore, c'est la poudre d'un crapaud préalablement séché dans l'air, puis réduit en cendre; le feu le rend plus actif pour attirer les venins qui lui sont semblables. Faisons remarquer que Basile Valentin, comme ses contemporains et ses prédécesseurs, pensait que le feu ne détruisait point l'activité de beaucoup de corps, qui cependant semblaient s'anéantir sous son action comburante.
Nous verrons que Moïse Charas avait la même opinion de l'action du feu sur la vipère qu'on distillait. L'esprit volatil (
sous-carbonate d'ammoniaque empyreumatique) provenant de cette action n'était point pour lui un produit altéré : il l'assimilait aux esprits que le reptile vivant renfermait en abondance.
Osvaldus Crollius, médecin du prince d'Anhalt, qui écrivit, au commencement du XVIIe siècle ou à la fin du XVIe, une chimie et un traité des signatures on vraie et vive anatomie du grand et petit monde [Traduction française de Marcel de Boulene,], a consacré trois pages de cet ouvrage aux maladies vénéneuses, lesquelles sont souvent guéries par leur propre antidote. Ainsi :

« L'araignée cassée et appliquée dessus la morsure qu'elle a faite la guérit incontinent »

mais il nous suffît d'avoir présenté les sciences occultes sous un aspect fort différent de celui, ou elles l'ont été dons l'ouvrage de Salverte, Notre but aura été atteint, si nos lecteurs apprécient l'importance de l'étude critique de ces sciences au point de vue de l'histoire de l'esprit humain, et indépendamment de toute opinion politique. La distinction de l'astrologie judiciaire en deux divisions sera adoptée, nous n'en doutons pas; elle est surtout utile pour l'histoire de l'astrologie grecque : plus on étudiera les détails qui nous ont occupé dans ces dernières années, et plus, nous l'espérons, on se convaincra que la différence de la science de l'antiquité et du Moyen Âge d'avec la science moderne tient à la méthode et non aux principes mêmes d'après lesquels les corps de doctrine qu'elles ont produits ont été respectivement constitués. La supériorité de la science moderne tient certainement à ce que les faits complexes, qui se présentent immédiatement à l'observation de l'homme, ont été réduits par une analyse rigoureuse en faits moins complexes, et c'est après les avoir nettement définis, qu'ils soient réellement simples ou encore complexes, que la synthèse, en les réunissant, a pu en former un corps de doctrine durable, quoique susceptible sans doute de modifications ultérieures, s'il appartient aux sciences d'observations et d'expériences : dans tous les cas, il n'y a de synthèse possible, pour les esprits réellement scientifiques, que là où l'analyse a préparé préalablement des matériaux parfaitement définis.

E. CHEVREUL