Sept Traités ou Chapitres Dorés
attribués à Hermès Trismégiste


revu le 12 septembre 2002


Plan : introduction [1. notes sur Hermès - 2. notes sur le texte] - les Sept Chapitres [préface - chapitre I - II - III - IV - V - VI - VII]

Introduction.

1)- Notes sur Hermès

Le nom d'Hermès a été apposé sur un nombre de traités invraisemblables qui ne sont, à coup sûr pas de lui, vu qu'il n'a jamais existé. Une partie de l'exposé sur Hermès a déjà été donné dans le commentaire de la Table d'Emeraude ; mais il vaut la peine d'essayer d'étendre ces réflexions. Cicéron pourtant dit qu'il a existé trois Mercure [certains disent cinq] et on lui a attribué les écrits hermétiques comme l'Asclepius et bien d'autres encore. Voici quelques extraits du Panthéon Egyptien de Champollion sur le premier Hermès :

Le personnage mythique à tête d'épervier remplit dans le scènes religieuses sculptées sur les grands monuments de l'Egypte des fonctions analogues à celles du dieu qu'à sa tête d'Ibis on n'a pu méconnaître pour l'Hermès égyptien, appelé Thoyth ou Taut par les écrivains grecs et latins. Le dieu Hiéracocéphale et le dieu Ibiocéphale sont représentés dans les bas-reliefs des appartements de granit au palais de Karnac, instruisant un roi d'Egypte placé au milieu d'eux. Ce roi est Philippe, dit Aridée, le successeur d'Alexandre-le-Grand ; sa légende royale, placée au-dessus de sa tête, porte en effet : Le roi, chéri d'Amon-ra, approuvé par le Soleil, fils du Soleil, PHILIPPE. Dans le même bas-relief ce prince est d'abord purifié par le dieu Hiéracocéphale et le dieu Ibiocéphale, qui versent au-dessus de sa tête l'eau sainte s'échappant de deux vases. La même scène existe au palais de Medinet Abou ; mais le roi purifié est ici un des anciens Pharaons dont on n'a point copié la légende royale ; cette scène est également reproduite dans les bas-reliefs qui décorent le portique du grand temple de Philae. L'eau sortant des vases, qu'épanchent les deux divinités, est entremêlée de signes symboliques de la vie divine et de la bienfaisance. A Esné enfin, les personnages Hiéracocéphale et Ibiocéphale semblent instruire ou honorer une femme coiffée de la partie supérieure du Pschent.

Il est évident, par l'examen des monuments qu'on vient de citer, que le dieu à tête d'épervier partage toutes les attributions de l'Hermès égyptien à tête d'Ibis ; et si l'on considère aussi que les personnages instruits ou purifiés font toujours face à Hiéracocéphale, il devient certain que cette divinité est supérieure à l'Hermès Ibiocéphale ; et cette suprématie, comme cette analogie de fonctions, s'expliquent bien naturellement par le fait seul que les Egyptiens reconnaissaient deux Hermès parmi leurs divinités.


FIGURE I
(le dieu Thot à tête de babouin)

Cette distinction importante était positivement exprimée dans l'ouvrage de Manéthon, écrit par ordre de Ptolémée Philadelphe. Ce grand-prêtre égyptien y parlait de THOTH LE PREMIER HERMES, qui, avant le Cataclysme, avait inscrit sur des stèles, en hiéroglyphes et en langue sacrée, les principes des connaissances, et composé ainsi que les premiers livres sacrés, qui furent traduits, après le Cataclysme, en écriture hiérographique (hiératique) et en langue commune, par le fils d'Agathodaemon LE SECOND HERMES père de Tat. Ce passage de Manéthon confirme donc ce que j'avais déjà déduit des monuments seuls, l'existence de deux Hermès. Cette même distinction est expressément établie dans les livres hermétiques, qui, malgré les jugements hasardés qu'en ont portés certains critiques modernes, n'en renferment pas moins une masse de traditions purement égyptiennes et constamment d'accord avec les monuments.

Dans le dialogue sacré d'Isis et d'Horus, qui contient l'exposition de tout le système cosmogonique et psychologique des Egyptiens, le premier Hermès est qualifié de trois fois grand ou trois fois très-grand, de père et de directeur de toutes choses et d'historiographe des dieux. Ces titres donnés au premier Hermès sont, quelque magnifiques qu'ils puissent paraître, justifiés par les actions et le rôle que les mythes sacrés lui attribuaient. Ce dieu, dès l'origine des temps et avant l'organisation du monde physique, fut le seul des immortels qui comprit l'essence du Démiurge ou dieu suprême, et celle des choses célestes ; il déposa ces connaissances dans des livres qu'il voulut laisser inconnus jusqu'à la création des âmes. C'est ce même dieu qui prépara la matière dont furent formés les corps de la race humaine ; il promit alors de rendre ces nouveaux êtres fort doux, et de leur inspirer la prudence, la tempérance, l'obéissance et l'amour de la vérité. Ce furent Osiris et Isis, pendant leur incarnation terrestre, qui firent connaître aux hommes la partie des livres d'Hermès Trismégiste, qui devait régler leur vie intellectuelle et physique. Il résulte enfin de la lecture attentive de ce curieux dialogue d'Isis et d'Horus, qu'Hermès n'est autre que l'intelligence divine personnifiée ; aussi ce dieu est -il appelé par le dieu suprême ou le Démiurge : Ame de mon âme, Intelligence sacrée de mon intelligence, et porte-t-il le titre Intelligens omnia.

On comprend mieux les raisons qui ont incité les sectateurs de l'alchimie à prendre Hermès comme guide, hiérophante, emblème et même pour la matière première du magistère. D'après Hésiode, Hermès (Mercure chez les Romains) est le fils de Zeus et de Maia. Il avait les attributions les plus variées et portait divers surnoms, correspondant à ces différentes fonctions ; on peut citer :

- Hermès Nomios ou Criophoros (dieu des Troupeaux) ;
- Agétor, Hégémonios, ou Enodios (dieu des routes et des carrefours) ;
- Agoraios (dieu des marchés et du commerce) ;
- Kerdôos (dieu du gain) ;
- Logios (dieu de l'éloquence) ;
- Enagônios (dieu des concours) ;
- Psychopompos (dieu chargé de conduire les âmes aux Enfers), etc.

Que Hermès soit dieu des troupeaux ne saurait étonner l'amoureux de science, au fait des mystères des sages : le Bélier et le Taureau constituent les hiéroglyphes qui voilent les noms vulgaires des matières de base nécessaires à la préparation du Mercure, en son premier état. Qu'il soit dieu des routes le rapproche de Hécate, qui joue un grand rôle dans le symbolisme du grand oeuvre ; il faudrait encore le rapprocher de la figure d'Harpocrate, placée dans les rues et les carrefours, dont les statues  rappelaient sans cesse aux initiés les serments qu'ils avaient prêtés, de ne révéler aux profanes aucun des mystères qui leur avaient été dévoilés dans le temple [ sur Harpocrate et
Horus, voir les Fables Egyptiennes et Grecques de Dom Pernety ]. Dieu du marché et des échanges, voilà qui ne peut être apprécié que par le chimiste moderne qui sait que tout dans le traitement du Mercure est régi par de complexes équilibres d'oxydo-réduction ; dieu de l'éloquence, qui ne le croirait pas à la lecture du Code de Vérité [la Tourbe des Philosophes] où les discussions des protagonistes n'ont d'autre but que celui d'éclairer la marche de l'impétrant vers la connaissance des propriétés du Mercure ? Mais c'est en tant que conducteur des Âmes au royaume d'Hadès qu'il est célèbre parmi les alchimistes. Ces attributs le représentent avec un caducée, signe des soufres dissous et soumis sous le joug du Mercure [le signe des Gémeaux] ; le petassos, chapeau à large bord, symbole des commerçants et des voyageurs dont Fulcanelli prétend dans son Mystère des Cathédrales qu'il s'agissait au temps des hécatombes révolutionnaires, de l'insigne par lesquels les Initiés se reconnaissaient...Voire ! Ce chapeau, quoi qu'il en soit, affecte la forme du chapiteau d'une cucurbite et donne une indication sur la réception du produit d'une sublimation ou d'une distillation.
D'après la légende arcadienne, Hermès était né sur le Cyllène. A peine né, il inventa la lyre avec une carapace de tortue [l'un des symboles du Mercure, par son association à Saturne et l'aspect craquelé et strié de sa carapace, qui évoque la terre feuillée]. Puis il déroba cinquante boeufs du troupeau d'Apollon. Ce dernier le traina devant son père mais il réussit à lui dérober son arc et ses flèches. Le dieu des voleurs était né [les chimistes modernes peuvent traduire des paraboles et allégories par des réactions d'oxydo-réduction ; le principe pontique est représenté par la flèche ; le sel est représenté par la lyre qui apaise les anaimaux sauvages en les rendant « indifférents »]. Zeus lui ordonna de restituer ses larcins et pour se faire pardonner Hermès offrit sa lyre à Apollon. Plus tard il sut se rendre utile auprès des dieux. Il aida Zeus en tuant le bouvier Argos, chargé par Héra de garder Io [cf. Atalanta XXV et  humide radical métallique].


FIGURE II
(Thot)

En dehors de ces aperçus mythologiques qui ont leur intérêt mais qui ne sont pas déterminants dans notre argumentation, un point rejoint le concept de « priscia sapientia » dont Isaac Newton était un partisan convaincu, c'est-à-dire le fait que les Anciens possédaient des connaissances qui leur auraient été révélées dans les premiers temps de l'humanité. Ce concept, évidemment chimérique, rejoint celui de « tradition primordiale ». Cette notion a fait son apparition à la Renaissance. A cette époque, on redécouvre le Corpus Hermeticum, un ensemble de textes mystérieux attribués à  Hermès Trismégiste. Dès lors, cette notion de révélation primordiale, dont l’Égypte aurait été le berceau, connaîtra un retentissement considérable. Plus tard, Hermès Trismégiste va être présenté par les alchimistes alexandrins comme le fondateur de l'Art sacré, qui devient le nouveau vecteur de l’antique Tradition. Alexandrie voit naître en effet l’alchimie qui apparaît comme la continuation, l’héritage d’une ancienne pratique égyptienne, reformulée et reprise par la pensée grecque. A cet égard, notons l'importance fondamentale du Timée [GF Flammarion, 2001, trad. Luc Brisson], importance bien vue par E. Chevreul [cf. en particulier l'Atlas des Connaissances Humaines et un extrait du Timée dans le Résumé de l'Histoire de la Matière]. Nous voulons parler, tout particulièrement des équations de transmutation des éléments qui préfigurent entièrement de nombreuses idées alchimiques (cf. notre prima materia et Robert Halleux, Les Textes alchimiques, Brépols, 1979). Trois siècles avant l’ère chrétienne, commence l’élaboration de ce que l’on nomme les Hermetica, textes attribués à Hermès Trismégiste. dont la rédaction semble dater du IIIe siècle après J.-C.. Écrits en grec, ils affichent un ésotérisme d'essence égyptienne. Clément d’Alexandrie parle des quarante-deux livres d’Hermès que les Égyptiens transportaient dans leurs cérémonies. Jamblique attribue à Hermès 20 000 livres, tandis que Séleucus et Manéthon en évoquent 36 525. Les plus célèbres sont les dix-sept traités que l’on regroupe sous le titre de Corpus Hermeticum. Ils se composent principalement de dialogues entre Hermès, son fils Tat, et Asclépius. Le premier de ces traités, le Pimandre [Poimandres], évoque la création du monde réf. (A.-J. Festugière, La Révélation d'Hermès Trismégiste, Les Belles Lettres, 1990, 3 vol. ; ensemble de textes rédigés entre 1944 et 1954).
L’Asclepius est aussi un texte important. Il décrit la religion des Égyptiens et les rites magiques qu’ils pratiquent pour attirer les puissances cosmiques dans le but d’animer les statues des dieux [on trouvera une bonne synthèse de ces pratiques gnostiques dans le Giordano Bruno et la tradition hermétique de F. Yates, Dervy, 1996]. Enfin, les Fragments de Stobée constituent le troisième groupe des Hermetica. Ils se composent de trente-neuf textes et comportent des dialogues entre Isis et Horus à propos de la création du monde et de l’origine des âmes [d'après Chevreul, ce texte ne serait qu'une parodie de l'alchimie ; d'autres comme G. Ranque y voient un texte notable, cf. la Pierre Philosophale, R. Laffont, 1972]. Ces textes, généralement attribués à Hermès Trismégiste, se présentent comme étant traduits de l’égyptien. En fait, ils contiennent peu d’éléments égyptiens authentiques. Ils sont essentiellement marqués par la philosophie grecque et  par le Judaïsme et la religion perse. Ils ne composent pas un tout cohérent et présentent de nombreuses contradictions doctrinales. Il est intéressant de faire le rapprochement entre les points de doctrine hermétique et les Pères de l'Eglise [cf. le poème du Phénix attribué à Lactance]. Ceux-ci aimaient explorer la mythologie pour y déceler les prémices de l’Evangile. Hermès Trismégiste continue chez eux à susciter le respect. Lactance (250-325), dans ses Institutions divines, voit dans le Corpus Hermeticum la vérité chrétienne formulée avant le Christianisme. Saint Augustin (354-430), Père de l’Eglise, dans La Cité de Dieu, fait d’Hermès un descendant de Moïse. Il avait lu l’Asclepius dans la traduction d’Apulée de Madaure. Cependant, s’il admirait Hermès Trismégiste, il refusait la magie exposée dans l’Asclepius. Clément d’Alexandrie se plaisait à comparer l’Hermès-Logos au Christ-Logos. Ce dernier point est important et montre pourquoi, au Moyen Âge, de nombreux textes alchimiques établirent un parallèle entre le Lapis philosophorum et le Christ, par le biais, respectivement, de la mise au creuset ou de la crucifixion.

Nous donnons ci-dessous un extrait du Miroir de la Magie de Kurt Seligmann, Fasquelle éditeurs, 1956] qui fait un très bon résumé sur les doctrines hermétiques appliquées à l'alchimie. Les notes entre [] sont de notre cru.

¯

Dès l'an 2900 avant notre ère, les Égyptiens avaient possédé des mines d'or, nub, en Nubie.
Le précieux métal, extrait du quartz, était broyé par des moulins à main, et comme l'habileté
technique progressait, l'or fut raffiné et standardisé. Le raffinage avait été découvert après de laborieuses recherches, et son secret était jalousement gardé par les prêtres. Ils le réservaient à l'héritier du trône ou à ceux qui possédaient les plus hautes qualités de vertu et de sagesse. Zosime écrit :

« Le bien de tout le royaume est maintenu par ces arts d'exploitation des métaux et du sable, mais nul autre que les prêtres ne peut exercer quelque pouvoir sur eux. »

En Egypte, les opérations chimiques étaient accompagnées d'incantations magiques, comme tout acte d'importance. Si nous récapitulons dans l'ordre les trois faits, à savoir : que les Égyptiens travaillaient les minerais d'or et d'autres métaux, qu'ils tenaient ces opérations secrètes, et que leur chimie était mêlée de magie, nous arrivons à l'alchimie. [Pernety en était absolument persuadé : il ne doutait pas que les Egyptiens aient réellement dû leur or aux transmutations. Aussi absurde que cela paraisse, voilà ce que pensait un érudit du XVIIIe siècle] Est-ce à dire que les Égyptiens étaient adeptes de l'art des arcanes ? Nous n'en possédons ni l'évidence, ni même la probabilité. Pourtant, tout ce qui se rapporte à l'alchimie nous ramène constamment à l'Egypte. [c'est l'avis de M. Berthelot, cf. Origines de l'Alchimie] Zosime dédia son livre sur l'alchimie à Imhotep, le sage poète et conseiller, qui ne vécut que peu après l'an 3000 avant J.-C. Par les beaux vers d'Imhotep, nous nous apercevons qu'à une date fort reculée, les Égyptiens connaissaient déjà les plaisirs mondains que les « fils de Dieu » avaient appris aux « filles des hommes » :

Suis ton désir tant que tu vis,
Mets de la myrrhe sur ta tête:
Habille toi de linge fin
Imprégné de parfums de prix,
Véritable plaisir des dieux . . .

Stéphane [Stephanus, cf. prima materia], qui écrivait au septième siècle de notre ère, dit que le soufre et le plomb sont synonymes d'Osiris [le Soufre, oui. Par le plomb, il faut entendre celui des Sages, qui s'apparente au Mercure en ce qu'il est mêlé des débris d'Osiris]. Ce dieu est, avec Isis et le méchant Typhon, souvent cité dans les écrits alchimiques, dont la plupart considèrent Hermès Trismégiste comme le maître de la philosophie alchimiste. Hermès est le dieu grec qui conduit les âmes au sombre royaume d'Hadès, les enfers. « Il ouvre les portes de la naissance et de la mort. » [voilà qui peut être compris par les chimistes modernes en dehors de tout ésotérisme, si l'on veut bien comprendre que le Mercure est un fondant au sein duquel sont des chaux métalliques dissoutes ; il s'agit des Âmes. La volatilisation du Mercure va amener leur réapparition - résurrection comprise comme une réincrudation - en un corps sublimé - c'est-à-dire d'amorphes qu'il était, devenu cristallin] Il contrôle les échanges, le commerce et l'éducation : il est le messager de Dieu, le médiateur, le conciliateur. Trismégiste signifie « trois fois le plus grand », épithète qui montre en quelle estime on le tenait. [littéralement, il contient trois en un : Mercure, Soufre et Sel] Ce Trismégiste n'est pas le dieu grec, mais une divinité des colons grecs d'Egypte. Ces Gréco-Égyptiens admiraient les anciennes doctrines religieuses du pays du Nil, qui apparemment n'avaient pas changé depuis les temps éloignés des pharaons, mais qui, en réalité, avaient connu la décadence, si bien que, lorsque les Grecs se mirent à les étudier, leurs symboles n'étaient même plus compris des prêtres égyptiens [notez au passage que Pernety croyait pouvoir résoudre les hiéroglyphes en signes hermétiques par lesquels les alchimistes égyptiens se seraient exprimés...]. Les colons hellènes ne constituaient pas la plus grande partie de la population d'Alexandrie, mais ils étaient certainement les plus intelligents. Dans l'amalgame de la religion égyptienne et de la philosophie grecque, né d'un échange constant entre les deux peuples, les idées helléniques prédominaient, si bien que nous pouvons à bon droit parler d'une Egypte hellénisée. Les Grecs acceptèrent volontiers tout ce qu'ils pouvaient comprendre des restes de la vieille religion égyptienne, et le résultat fut une philosophie égyptienne où étaient mêlés les deux éléments, avec des emprunts aux religions des juifs et des autres peuples d'Orient. Les Grecs reconnurent dans les dieux égyptiens leurs propres divinités ; ainsi, ils identifièrent leur Hermès avec Thoth, l'inventeur divin de la magie, de l'écriture et du verbe parlé. Thoth est aux enfers le scribe de la salle du jugement, celui qui note le verdict d'Osiris, prononcé après pesage des actes du défunt. Thoth-Hermès s'humanisa au sens propre du terme, sous forme d'un roi légendaire ayant régné pendant 3226 ans et ayant écrit 36525 livres sur les Principes de la Nature. Jamblique ramena ce nombre fantastique à 20000, et Clément d'Alexandrie (vers l'an 200) le réduisit tout simplement à 42, nombre de livres qu'il avait vu porter dans une procession solennelle. Ces livres n'étaient rien d'autre que les écrits anonymes de la philosophie occulte de l'Egypte, le résultat du contact gréco-égyptien. Selon Jamblique [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8,], les auteurs de telles œuvres les signaient du nom de Thoth, probablement pour leur conférer la vénérabilité de l'âge. Thoth-Hermès, considéré comme leur auteur, fut déclaré fondateur de la doctrine dite « hermétique ». Personne ne doutait de l'existence de cet écrivain légendaire, existence d'ailleurs affirmée par Platon [Timée], par Diodore de Sicile [Histoire Universelle], par Tertullien, Gallien, Jamblique, etc. Du monceau de livres attribués à Hermès Trismégiste, il n'en est guère qui nous soient parvenus, excepté quatorze courts textes écrits en grec et une série de fragments préservés par les auteurs chrétiens. Ces textes exposent les idées mystiques et philosophiques ayant eu cours à cette lointaine époque : dans l'ensemble, ils rappellent le gnosticisme. Le plus connu d'entre eux s'intitule Poémandre, le « Pasteur de l'homme » ; certains passages ressemblent d'une manière frappante à l'Évangile de saint Jean, tandis que d'autres font penser au Timée de Platon. On y discerne aussi la pensée juive telle que l'exprima Philon. Outre ces écrits, quelques traités magiques sont attribués à Trismégiste. Leur sujet essentiel est l'astrologie, et l'alchimie y est vue d'assez loin. Les livres hermétiques étaient considérés par les alchimistes comme le legs personnel d'Hermès. Ses secrets étaient déguisés en allégories. L'occultation de la précieuse sagesse devait l'empêcher de tomber entre les mains des profanes. Les sages seuls pouvaient trouver leur voie dans ce labyrinthe mystique. Le passage d'Hermès fréquemment cité, le credo de ses adeptes, était l'inscription qui aurait été trouvée sur une plaque d'émeraude

« dans les mains de la momie d'Hermès, en une fosse obscure où son corps était enterré »,

et située, selon la tradition, dans la grande pyramide de Ghizèh. Le document s'appelle la Table d'Émeraude. Il est trop intimement lié à l'alchimie pour ne pas être reproduit ici en son intégrité.

« Il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable : que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas pour perpétrer les miracles d'Une chose. Et comme toutes choses ont été dérivées d'une seule, par la pensée d'un seul, ainsi toutes choses sont nées de cette chose unique, par adaptation. Le Soleil est son Père, la Lune est sa Mère. Le Vent l'a porté dans son ventre, la Terre est sa nourrice. Voici le père de toute perfection du monde. Sa force et sa puissance sont absolues quand elles sont changées en terre ; tu sépareras la terre du feu, le subtil du grossier, doucement et avec soin. Il monte de la terre au ciel, et redescend sur terre, et il reçoit la puissance des choses supérieures et inférieures. Par ces moyens, tu auras la gloire du monde, et pour cela toute obscurité te fuira. En ceci est la force de toute la force. Car elle vaincra toute chose subtile, et pénétrera toute chose solide. Ainsi le monde a été créé. De ceci seront et sortiront d'admirables adaptations dont voici les moyens. Et pour cela, je suis appelé Hermès Trismégiste, ayant les trois parties de la philosophie du monde. Ce que j'ai dit des opérations du Soleil est accompli. »

[cette traduction est fautive, de même que celle de Chevreul, car il y a confusion entre le mot meditatione et le mot mediatione ; de ce fait, là où il aurait fallu traduire « par la médiation d'un seul », c'est-à-dire par le mouen du Mercure, on trouve « par la pensée d'un seul » ce qui fausse entièrement le sens. Hoefer et Fulcanelli donnent la traduction correcte.]

Dans ces allégories, les alchimistes reconnaissaient les différents stades du procédé de fabrication de l'or, et l'ambiguïté des phrases se prêtait à d'innombrables interprétations. Nous savons aujourd'hui qu'il n'y a jamais eu d'Hermès Trismégiste ; aucune plaque d'émeraude n'a été découverte dans les pyramides de Ghizèh. Il est tout de même curieux que la fable ait frôlé de si près la vérité : la plus ancienne copie de la Table d'Émeraude fait partie du papyrus de Leyde, déjà cité, lequel fut découvert dans la tombe d'un magicien anonyme, à Thèbes d'Egypte, en 1828. Dans la Table d'Émeraude, une phrase pourrait fort bien être la clé de nombreuses théories alchimiques :

« Et pour cela, toute obscurité te fuira. »

Les alchimistes savaient que l'or apparaissant dans leurs cornues serait irradié d'une lumière magique. La lourde matière en condensation s'animerait. Ce ne serait pas de l'or ordinaire, mais de « l'or vivant », « poussé dans la terre » [Fulcanelli emploie l'expression d'or enté] . Le métal de l'orfèvre, pensaient-ils, était mort, comme les feuilles séparées de l'arbre, et c'est à une racine d'arbre qu'ils comparaient les ramifications souterraines du filon. « L'or vivant engendre l'or comme le blé engendre le blé. » [cf. Chevreul] Une fois que les hermétiques avaient saisi la vérité, ils rayonnaient comme l'or vivant, et « l'obscurité les fuyait ». [en prenant littéralement le sens de ces énigmes, de ces allégories et de ces paraboles, les impétrants empruntaient le labyrinthe de Salomon sans le fil d'Ariane] Ainsi, la transmutation des métaux s'accompagnait d'une autre transmutation, celle de l'homme, et les sept marches, ou degrés, du processus alchimique, étaient les symboles du sentier de la béatitude [de façon plus prosaïque peut-on dire que la pensée hermétique, quand elle trouve son objet dans une sublimation de la réalité qui ne soit pas ésotérique, permet d'éprouver des sentiments qui sont de l'ordre de l'esthétisme, à l'instar de ceux que l'on éprouve en lisant un poème, en regardant un tableau ou, surtout, en écoutant de la musique. A cela se mêle l'histoire, la philosophie, la chimie, etc.]. Dans cette lutte, l'alchimiste cherchait l'union de l'âme et du corps avec le divin. Un succès scientifique était sans valeur s'il n'était accompagné d'un ennoblissement de l'âme. Et la maîtrise finale était la preuve que l'adepte comptait désormais au nombre des élus. Le symbole de ce dernier stade était l'apparition du Christ à l'intérieur de la cornue. [dans l'esprit des Adeptes, il ne s'agissait que d'une allégorie : à la crucifixion répondait la mise au creuset de la matière ; le reste était du ressort de la sublimation transcendentale] Les alchimistes pensaient qu'en ce monde la substance la plus parfaite était l'or impérissable. La nature veut toujours la perfection. Elle cherche toujours à produire de l'or. Et le plomb, le cuivre, le fer et les autres métaux, ne sont que des malformations de la nature. Dieu a doué l'âme humaine du même désir de perfection. A l'exemple de la nature, l'homme devrait s'efforcer de tendre au divin. Ce qu'il y avait de mieux ici-bas, croyaient les initiés, ne pouvait qu'être lié au « céleste inférieur » : la chose la plus parfaite sur terre était l'or ; et au-dessus, le seul corps dont les rayons pussent atteindre le paradis des anges était le soleil. Parmi les choses divines, le soleil était le plus près de nous. Ainsi, l'or était lié au soleil, médiateur entre l'homme et Dieu.

« On perd la science quand on perd la pureté du cœur. » NICOLAS VALOIS.

La véritable alchimie était donc infiniment supérieure à un métier ou à une science, car la transmutation ne pouvait être le produit de la seule habileté ; la connaissance n'était pas non plus suffisante en elle-même pour atteindre à la maîtrise. Il y fallait des vertus morales [cette expression est une tautologie : il y fallait la Vertu.]. C'était seulement lorsqu'on avait atteint à l'état de perfection que l'on pouvait utiliser les merveilles de la nature. Saint Jean passait pour avoir été alchimiste : selon la légende byzantine, il avait transformé en or et en pierres précieuses les galets du bord de la mer [on trouve ici l'aspect dual que l'alchimie a toujours eu : les transmutations d'n côté, les transformations de pierres communes en pierres précieuses de l'autre côté]. Les alchimistes du Moyen Âge et de la Renaissance ne soulignèrent pas les caractères scientifiques de leur sagesse. Ils se détournèrent de plus en plus de la magie, et la curiosité de leurs ancêtres les abandonna. Beaucoup déclaraient que la contemplation de la nature était beaucoup plus importante que l'étude des livres de science. Ils recommandaient la simplicité du cœur, affirmant qu'un enfant pouvait faire de l'or, et que l'ingrédient premier du travail alchimique — la prima materia — se trouvait partout. Mais les ignorants le foulaient aux pieds quotidiennement, et la pierre angulaire de l'alchimie était méprisée par les indignes.

2)- Notes sur le texte

Les Sept Chapitres d'Hermès forment un ouvrage parmi les plus abscons que nous ayons eu entre les mains. A la difficulté de l'intelligence du texte s'ajoute une traduction qui paraît fautive dans de nombreux cas. Le texte figure dans la Bibliothèque des philosophes chimiques [Nouvelle edition, revûë, corrigée et augmentée de plusieurs philosophes, avec des Figures & des Notes pour faciliter l'intelligence de leur Doctrine. Par Monseiur J.M.D.R., Jean Maugin de Richenbourg republié par André Cailleau, Paris. 1740-54. 4 volumes.], au volume I : [1. Hermès: La Table d' Emeraude , avec le Commentaire de l'Hortulain. 2. Hermès: Les Sept Chapitres. 3. Le Dialogue de Marie & d'Aros, sur le Magistére d'Hermès. 4. Geber, La Somme de la Perfection]. Chevreul avait déjà donné son sentiment sur la Table d'Emeraude [cf. Cambriel]

« La Table d'émeraude est un écrit si vague, qu'on pourrait le prendre pour une allégorie absolument étrangère à l'alchimie, sil n'était pas accompagné d'un commentaire attribué à un auteur qu'on désigne sous le nom d'Hortulain le jardinier , qui en développe un sens tout à fait hermétique. »

Quand on pense aux erreurs de traduction d'Hortulain [meditatione pour mediatione], on mesure la cascade de contre-sens qui n'ont pas manqué d'arriver dans l'interprétation de la Tabula smaragdina.
Le texte est divisé en une préface qui nous rappelle qu'Hermès est dit trois fois grand et que tout l'art d'alchimie ne procède que de l'unité. Le chapitre I semble parler de la préparation du Mercure et touche quelques mots sur les cendres. Le chapitre II traite de la confection des Soufres et cite texttuellement le « Soufre alumineux » ce qui est assez extraordinaire, vu le caractère très ésotérique de l'ensemble. Le chapitre III semble traiter de la réincrudation et du retour des cendres. Le chapitre IV cite la rouille [ioV] et semble parler de l'évolution de la teinture, sous l'action du Mercure. Le chapitre V touche quelques mots du corbeau et de la nécessaire blancheur qui s'ensuit, à savoir que la putréfaction est la solution de la conjonction. Le chapitre VI évoque le vase de nature ou maison de verre. Le chapitre VII traite - si l'on peut dire - des fruits de l'arbre solaire et de leur cuisson qui produit la teinture de la Pierre.
Au total, voilà un des traités les plus fumeux qui soient sortis de la plume des alchimistes ; deux ou trois perles peuvent y être relevés mais, dans l'ensemble, il y a très peu de choses positives à en tirer. C'est l'exemple parfait d'un texte qui se situe « à la limite du pays fertile » d'une compréhension qui tâche de rester rationnelle. Ce type de texte semble prêt à donner le dégoût aux impétrants qui, s'ils n'ont pas un esprit ferme et une volonté inébranlable, verront se fermer pour toujours les portes du Palais du roi.

Note : ce texte est congénère de la Table d'Emeraude et du Dialogue de Marie à Aros sur le Magistère d'Hermès. Voyez aussi l'Introduction à la Chimie des Anciens, Berthelot, VI.

Les illustrations de dragons nous ont été fournies M. Alain Mauranne à qui nous renouvelons notre amitié.


Préface.

Es histoires des choses divines nous lisons qu'il y a eu trois grands personnages appelés Hermès. Le premier a été Enoch, devant le déluge, qui fut transporté au Ciel, accompagné des Anges, dans un chariot de feu. Le second a été Noé, qui se sauva au déluge dans l'Arche, par le commandement de Dieu : car l'un et l'autre a été appelé Hermès, et Mercure pour les distinguer de cet Hermès, qui régna en Egypte après le déluge : car ce troisième a été un excellent homme, qui orné du bandeau Royal, a régné longtemps en Egypte, et fut appelé trois fois grand à cause de sa triple vertu : car on dit qu'il fut Roi des Philosophes et Prophète, lequel aussi on dit avoir été inventeur de toute discipline libérale et mécanique : Geber Roi des Perses l'appelle Prince, et Albert le grand dit que ce fut Alexandre le Grand, on dit qu'en son sépulcre furent trouvés tous les métaux et minéraux du monde, écrit en table Smaragdine, les uns l'appellent Prince, les autres, père de tous les Philosophes : car tous ceux qui ont suivi la vertu l'ont imité. Nous n'avons pas entrepris de célébrer tous les actes et gestes admirables de ce grand homme ; car notre petit esprit n'y suffirait pas. Nous avons pourtant voulu faire mention de sa mémoire au prologue de ce livre, à raison qu'il n'a pas seulement été auteur de ce livre, mais aussi de cette science. Car qui, lisant ce livre, rempli de toute divinité saura accommoder son sens comme il convient, trouvera le moyen de l'un et l'autre Testament. Or en ce présent discours, celui qui aura bon entendement connaîtra clairement de quoi cette œuvre, et secret admirable est composé. Hermès et plusieurs auteurs qui l'ont imité au livre de la transmutation des substances, parlent ainsi : Hermès dit que l'Alchimie est une substance corporelle composée d'un, et par un conjoingnant les principales choses par l'effet et consanguinité, et par une commixtion naturelle changeante en un meilleur genre [il s'agit là du moyen par lequel on parvient à conjoindre les extrémités du vaisseau de nature - Mercure]. Et nous l'ensuivant, nous montrerons ceci clairement à celui qui sera sage. Et quant à moi, encore que je sois peu versé en la langue Latine, et que mon esprit soit petit, j'ai tâché de traduire de la langue arabique en la latine ces sept traités d'Hermès appelés triple pour la sagesse, lesquels pource qui est de l'art, et pratique sont cachés en tous les livres des Sages aux ignorants.


FIGURE III
(Hermès Trismégiste idéalisé)

Chapitre I.

Hermès dit, en un si long âge je n'ai point cessé de faire des expériences, et n'ai point cessé de travailler. J'ai connu cette science par mon seul travail et seule inspiration de Dieu qui lui a plu de me révéler à moi son serviteur. Mais il a seulement donné la grâce d'en bien juger aux personnes sages et raisonnables, et n'a jamais donné occasion à personne de pécher et faire le mal. Quant à moi, j'aurai caché cette science, si je ne craignais le jour du Jugement ou la damnation de mon âme, je ne découvrirais rien de cette science, et ne la révélerais à personne. Or j'ai voulu rendre ce que je devais aux fidèles, déclarant comme celui qui est l'auteur de toute fidélité me l'a daigné révéler.
  Ecoutez, fils des sages anciens Philosophes, la science des quatre Eléments non corporellement ou imprudemment, qui sont patients par leurs raisons, et leur opération est occulte, car rien n'agit s'il n'est composé, car il ne se parfait point que premièrement toutes ses couleurs ne passent.
Sachez enfants des sages, qu'il y a une division de l'eau des anciens philosophes qui la divise en quatre autres, une en deux, et trois en un, desquelles la troisième partie appartient à la couleur, savoir à l'humeur qui le coagule, or les deux tiers de l'eau, qui sont les poids des sages. Prenez de l'humeur une once et demie, et de la rougeur méridionale, c'est à dire de l'âme du Soleil la quatrième partie, c'est-à-dire une demi-once, et du mercure citrin semblablement une once et demie, et une demie de l'orpiment qui font huit, c'est à dire trois onces [voyez les Entretiens de Caild à Morien où les mêmes substances semblent désignées sous des noms différents]. Sachez que la vigne des Sages se tire en trois choses, et que son vin se parfait à la fin de trente. Entendez donc l'opération. La décoction le diminue, la teinture l'augmente, car la Lune se diminue après quinze jours, et elle s'augmente au troisième, c'est donc là le commencement et la fin. Voilà que je vous ai dit ce qui avait été scellé, car l'œuvre est avec vous, et chez vous, laquelle vous pouvez avoir le recevant intérieurement et permanent en terre ou en mer. Conservez donc le vif argent, lequel est aux intimes cabinets desquels il a été coagulé, car c'est l'argent vif qui se dit être du résidu de la terre. Qui entend donc maintenant mes paroles, qui le demande à celui qui ne justifie les œuvres d'aucun malfaiteur, et ne prive aucun bienfaiteur du loyer de ses bonnes œuvres, parce que j'ai découvert tout ce qui a été scellé de cette science et déclaré un grand secret à ceux qui ont de l'entendement.
Sachez donc vous autres inquisiteurs des bruits secrets, et fils des Sages, que le vautour qui est dessus la montagne crie à haute voix, je suis le blanc du noir, et le rouge du blanc, le citrin du rouge, [passage cité dans l'Atalanta fugiens, XLIII] et certainement je suis véritable, et sachez que le chef de l'œuvre est le corbeau, qui en sa noirceur de la nuit et clarté du jour vole sans ailes, [cf. Donum Dei] la coloration se tire de l'amertume qui est en sa gorge, la rougeur sort de son corps, et de son dos on tire une vraie eau.
Entendez-le donc, et recevez-le don de Dieu, et le sceller à tous les ignorants, il est caché aux cavernes des métaux lui qui est une pierre vénérable, une couleur splendide, et large mer [allusion au vitriol romain, cf. Atalanta, XXV]. Voilà je le vous ai exposés, rendez grâce à Dieu qui vous a appris cette science, car il aime les reconnaissants.
Mettez-le donc en feu humide, et le faites cuire, lequel feu augmente la chaleur de l'humeur, et tue la sécheresse de l'incombustion jusqu'à ce que la racine apparaisse, [cf. humide radical métallique] puis tirez d'icelui la rougeur et la partie légère jusqu'à ce que la troisième partie demeure.
Sachez fils, des Sages, que pour cette raison les Philosophes ont été appelés envieux, non pas qu'ils envient aux gens de biens, Religieux, légitimes, ou sages, mais aux ignorants vicieux, qui n'ont aucune loi ou douceur, de peur qu'ils ne soient trop puissants pour commettre méchancetés, et par ce moyen les Philosophes rendent compte à Dieu ; car tous les méchants sont indignes de sagesse.
Sachez que je nomme cette pierre par son nom, car ils l'ont appelé la femelle de la Magnésie, poule, salive blanche, lait du volatil, et cendre incombustible, [c'est cette dernière expression qui dévoile la véritable identité des Soufres] afin qu'ils le scellassent à ceux qui sont ignorants, et qui n'ont aucune loi ou douceur, que j'ai néanmoins nommé aux Sages par un nom connu, parce que c'est la pierre des Sages. Conservez donc en icelui la mer, le feu, et la volatil du Ciel au moment de sa sortie.
Or je vous prie, tous fils des Philosophes, par notre bienfaiteur qui vous donne l'honneur de sa grâce, que vous ne veuillez déclarer son nom à aucun ignorant étourdi, et inepte. Personne ne m'a rien donné que je ne lui ai rendu ce qu'il m'avait donné, et je n'ai cessé de l'honorer, et en icelui j'ai mis une bonne signification. Mon fils, cette pierre est environnée de plusieurs couleurs, et est née en une couleur ; sache-le, et le scelle, par icelui, avec la grâce de Dieu, vous chasserez de vous toutes grandes maladies, tristesse, tout dommage et angoisses : par son moyen vous viendrez des ténèbres à la lumière, des déserts à l'habitation, et de l'affliction à la joie.

Chapitre II.

  Mon fils je vous avertis par dessus toutes choses de craindre Dieu, vers lequel est tout l'effort de votre disposition, et l'union de toutes choses séparées. Mon fils raisonnez sur tout ce que vous entendez, car je ne crois pas que vous soyez privé de raison et ignorant : c'est pourquoi recevez mes exhortations, et méditez et établissez votre cœur de la même façon que si vous étiez l'auteur des exhortations, car si celui qui est de nature chaude, se fait froid, il n'en recevra aucun dommage : semblablement que celui qui use de raison chasse de soi toute l'ignorance de peur qu'il ne soit trompé sans y penser. Mon fils, prenez le volatil qui vole, submergez-le et le divisez, tirez et chassez de lui sa couleur qui le tue, à ce qu'il soit fait vif, et qu'il vous réponde, ne volant point par les régions, mais qu'il contienne actuellement ce qui vole, car si vous le tirez de l'affliction, après l'affliction dans les jours qui vous sont connus, vous serez Roi par raison, il vous sera un compagnon convenable, et vous serez décoré par icelui [allégorie sur le Mercure].
  Mon fils, tirez du rayon son ombre et ordure, parce que les mers surnagent au-dessus de lui, le gâtent, et l'empêchent de [manifester] sa lumière, parce qu'il est brûlé par l'affliction et sa rougeur. Mon fils, prenez cette rougeur corrompue par l'eau, comme le feu en est le porteur, qui est cendre vive, laquelle si vous ôtez toujours de lui jusqu'à ce que la rougeur vous soit purifiée, vous avez une compagnie par laquelle il est échauffé, et en laquelle il repose. [allégorie sur le Soufre rouge. Fulcanelli écrit la même chose sur le rayon igné de nature solaire que l'Artiste doit tenir prisonnier dans un corps approprié]
Mon fils, rendez à l'eau le charbon éteint par les trente jours que vous connaissez, c'est pourquoi vous êtes Roi couronné, reposant sur le puits de l'orpiment qui n'a point d'humeur. [sur le symbolisme du puits, cf. Philosophia reformata, Mylius] J'ai maintenant réjoui les cœurs des écoutants qui espèrent en toi, et les yeux qui te regardent par l'espérance de ce que tu contiens.
Mon fils, sache que l'eau était auparavant en l'air, puis en la terre, rendez-la aussi aux Supérieurs, changez-la discrètement par ses conduits, puis conjoignez-la derechef à son esprit rouge assemblé.
Sachez, mon fils, que notre terre est un onguent, soufre, orpiment, feu, et colcothar qui est Mercure, orpiment, soufre, et semblables choses desquelles chacun est plus vil que l'autre, auquel se trouve diversité, desquels aussi est l'onguent de colle, qui est cheveux, ongles, et soufres, desquels aussi est l'huile de pierre et cervelle qui est orpiment, desquels est encore l'ongle des chats qui est Mercure, desquels est encore l'onguent des blancs et l'onguent de deux argents vif Orientaux qui cherchent les soufres, et contiennent les corps. [il y a là un tel meli-melo qu'on ne saurait distinguer le grain de l'ivraie. L'indication sur le colcothar vaut pour la nature du Soufre ; l'orpiment est le symbole du Soufre chez les anciens philosophes]
Je dis, que le soufre teint et fixe, et est contenu, et est par la connexion des teintures, or les onguents contenus dans le corps, teignent et fuient qui sont contenus dans le corps qui est la conjonction des [matières sublimées] et le poids ou soufre alumineux, [on trouve parfois ce genre de perle dans des textes si absconds qu'ils en passent parfois inaperçus. On peut d'ailleurs se demander si l'auteur de ces lignes savait vraiment ce qu'il disait...enc itant presque nommément le Soufre blanc ou SEL incombustible] qui contiennent le fugitif.
Mon fils, la disposition recherchée par les Philosophes est unique en notre œuf, ce qui ne se trouve point en l'œuf de la poule, et de peur que dans l'œuf ne soit éteinte une si grande sagesse divine de la poule, sa composition est faite des quatre Eléments.
Sachez mon fils, que dans l'œuf de la poule il y a une grande aide et une grande proximité en la nature, car en icelui est la spiritualité et la comparaison des Eléments et la terre de sa nature est l'or.
Le fils dit à Hermès, quels sont les soufres convenables à notre œuvre, célestes ou terrestres ? Hermès répond, les uns sont célestes, [Soufre rouge] les autres terrestres [Soufre blanc ou résine de l'or, cf. Toyson d'or]. Le fils : Mon père, je pense que le cœur des choses supérieures est le Ciel, et des choses inférieures, la terre. Le père : Il n'en est pas ainsi, mais le mâle est le Ciel de la femelle, [il s'agit du Soufre sublimé dans le Mercure] et la femelle la terre du mâle [il s'agit du Corps de la Pierre, sorte d'écrin fait de silice et d'alumine en proportions variables]. Le fils : Mon père, lequel des deux est le plus digne d'être Ciel ou d'être terre ? Hermès répond, ils ont besoin l'un de l'autre, car la médiocrité est commandée par les préceptes, comme si vous disiez : Le sage commande à tous les hommes : car le médiocre est meilleur, parce que toute la nature s'unit, comme accompagne sa nature, nous avons trouvé que la médiocrité s'unit à la vertu de la sagesse. Le fils : Mon père, laquelle de ces choses est le médiocre ? Le père : de chacune trois, sont deux. Premièrement l'eau est utile, et après l'onguent et au-dessous demeure l'ordure. Le dragon demeure en toutes ces choses, et sa


FIGURE IV
(5. Saint Georges tue le Dragon sous le regard de la princesse de Trébizonde -
Der Ritter, J. Mandeville, 1501)

noirceur est en iceux, et par icelle il monte en l'air, parce qu'il est le Ciel de leur Orient, mais quand la fumée demeure en icelle, ils ne sont point perpétuels, mais ôtez la fumée de l'eau, et de l'onguent la noirceur et des fèces la mort, et la dissolution étant faite, vous triompherez, par le don duquel les possesseurs vivent. [on ne saurait pousser plus loin l'allégorie. Ce passage est presque intelligible, pour ceux qui ont lu même plusieurs textes. Il s'agit de l'époque de la dissolution, avant que la conjonction radicale ait eu lieu -] Sachez, mon fils, que l'onguent médiocre, qui est le feu, est le milieu entre l'ordure et l'eau, et le scrutateur de l'eau, parce qu'ils sont appelés onguent et soulphre, il y a une très étroite proximité, parce que comme le feu monte, ainsi monte aussi le soulphre.
Sachez mon fils, que toutes les sagesses qui sont au monde sont sujettes à cette mienne sagesse. En ces admirables Eléments cachés, les arts sont casuels. Il faut donc que celui qui veut être introduit en cette notre sagesse cachée, chasse de soi le vice d'arrogance, et qu'il soit pieux et homme de bien, et excellent esprit, aimant son prochain d'une face joyeuse, courtois et fidèle gardien des ses secrets.
Et sachez cela, mon fils, si vous savez mortifier et introduire la génération, vivifier les esprits, les mondifier, et introduire la lumière jusqu'à ce qu'ils soient combattus, colorés et purifiés de leurs taches et ténèbres, vous ne savez rien, et ne perfectionneraient rien : que si vous savez cela, vous serez élevé à une très grande dignité, de sorte que les Rois même vous révéreront. Mon fils, il nous faut conserver ces sciences, et les sceller à tous les méchants et ignorants.
Et sachez, mon fils, que notre pierre est composée de plusieurs choses, et diverses couleurs des quatre Eléments qu'il nous faut diviser et couper par pièce, et séparer leurs membres, mortifier en partie la nature qui est en icelle, conserver le feu et l'eau qui habite en elle, [les résoudre en leur humide radical métallique] et est composé des quatre Eléments, et contenir leurs eaux, par son eau, qui n'a point la forme de l'eau, mais un feu montant sur les eaux, et les contenant en un vase pur et sincère, de peur que les esprits ne s'enfuient des corps ; car par ce moyen ils sont fait tingents et permanents. O bénite forme d'eau pontique ! qui dissoue les Eléments ; il faut aussi qu'avec cette forme d'eau, nous possédions une âme sulfureuse, et la mêler avec notre vinaigre, car quand par la puissance de l'eau le composé se dissout, c'est la clef de la restauration, alors la mort et noirceur s'enfuit d'icelle, et la sagesse en sort. [phase marquée, en principe, par les couleurs de la queue de paon -]

Chapitre III.

Sachez, mon fils, que les Philosophes lient des nœuds [ramentum] très forts et étroits pour combattre le feu, parce que les esprits désirent être dans les corps quand ils sont lavés, et se réjouissent en iceux, et les ayant ils les vivifient et demeurent chez eux, et les corps les contiennent, et ne se séparent jamais d'eux. Alors les éléments morts se vivifient, et les corps composés teignent et s'altèrent et sont des merveilleuses œuvres permanentes, comme dit le Philosophe. O forme d'eau permanente ! Royale créatrice des éléments ! Qui étant conjointe avec vos frères, ayant reçu une teinture par un régime médiocre, vous laissez reposée. Notre pierre précieuse jetée dans les ordures, est très chère, vile et très utile, parce qu'il nous faut ensemble mortifier deux argents vifs, et les vénérer (savoir) l'argent vif de l'orpiment, et l'argent vif Oriental de la magnésie. [l'argent vif de l'orpiment désigne une chaux métallique ; l'argent vif de la magnésie est l'eau mercurielle permanente -] O nature très puissante créatrice des natures ! Qui contient et sépare les médiocrités des natures, elle vient avec la lumière, et à été engendrée avec la lumière qu'une ténébreuse nuit a engendré, qui est la mère de toute chose. Or quand nous lui joindrons le Roi couronné de notre fille rouge, ne recevant aucune nuisance du feu léger, elle concevra, et le fils conjoint, et supérieur, lequel étant permanent, elle nourrit d'un petit feu, et il vit par notre feu. Or quand vous laissez le feu sur la sueur de soulphre ; que le terme des cœurs entre sur lui, qu'il soit lavé par icelui, et son ordure soit extraite, alors il s'altère, et sa teinture demeure rouge par le feu comme la chair. Le Dragon suit les rayons du Soleil qui garde les trous, et notre fils mort vivra. [c'est la phase de réincrudation qui semble être évoquée] Le Roi viendra du feu, il se réjouira de son mariage, et les choses cachées se manifesteront, et le lait de vierge [le Mercure ; cf. Artephius -] se blanchira. Le fils ainsi vivifié combat contre le feu, et est très bon aux teintures, car le fils est le bénéfice de la Philosophie. Venez, fils des Sages, et nous réjouiront ensemble parce que la mort est consommée, et notre fils règne, et déjà vêtu de sa robe rouge et de son manteau Royal.

Chapitre IV.

Entendez, fils des Sages, que cette pierre crie. Protégez-moi, je vous protégerai, me voulez-vous rendre ce qui m'appartient, afin que je vous aide. Mon Soleil et mes rayons sont intimes en moi, et ma propre Lune est ma lumière qui surpasse toutes les lumières, et mes biens sont plus excellents que tous les autres biens, je donne aux sages et intelligents la joie, la liesse, la gloire, et les richesses, et je sais ce qu'ils désirent comprendre et connaître, et possède les choses divines. Voilà ce que les Philosophes ont scellé des sciences, il est écrit avec sept lettres ; car elle en suit deux alpha iota. Et semblablement le Soleil suit la Lune, voulant néanmoins dominer, conserver l'art, joindre le fils à l'écume de l'eau, qui est Jupiter, qui est le secret caché.
Entendez auditeurs, et dorénavant usons de nos opinions, car je vous ai démontré par une très subtile investigation et contemplation ce que j'ai écrit. J'ai connu une certaine chose, qui est ce qui comprend se qui se cherche par une très subtile investigation et raison. D'un homme ne s'engendre que son semblable, et semblablement du taureau, et si quelque animal se joint avec une autre espèce, il en naît une espèce qui n'est semblable ni à l'un ni à l'autre. [phrase à l'origine d'un grand développement chez nombre d'auteurs, dont Alexandre Sethon dans sa Nouvelle Lumière Chymique]
Maintenant Vénus parle : j'engendre la lumière, et les ténèbres ne sont point de ma nature, si mon métal n'était sec tous les corps auraient besoin de moi, parce que je liquéfie et leur ôte leur rouille, et extrais leur substance. [préparation de la grenade hermétique] Il n'y a rien donc de meilleur et plus vénérable que moi quand je suis jointe avec mon frère. Et le Roi dominant dit à ses frères témoignants : On me couronne et suis orné d'un diadème, [cf. Atalanta, XXXI] et je suis investi de votre Royaume, et je donne de la joie aux cœurs, et moi étant lié au sein et poitrine de ma mère, et à sa substance, je fais reposer et contenir ma substance, et je compose l'invisible du visible ; alors le caché apparaîtra, et tout ce que les Philosophes ont caché s'engendrera de nous. Entendez ces paroles, O auditeurs, et les conservez, méditez, et ne cherchez rien autre chose, l'homme au commencement est engendré de la nature, les entrailles duquel sont faites chair, et non d'autre chose. Méditez cette lettre, et rejetez les superfluités, c'est pourquoi le Philosophe a dit : Le soulphre est fait du citrin qui est tiré du nœud rouge, et non d'autre chose, que s'il est citrin, ce sera votre sagesse, n'avant point de soi soin si vous ne vous étudiez point de le tirer du rouge ; voilà je n'ai point menti même si j'ai moins manifesté aux entendus.
Fils des sages, ne brûlez pas le corps du laiton par trop grand feu, et il vous arrosera de la grâce que vous cherchez, et faites que le volant ne s'envole devant le poursuivant, et qu'il repose sur le feu, et encore que le feu soit bouillant, et que la chaleur du feu bouillant se corrompe il est Mercure. Et sache que l'art de cette eau permanente est le laiton, et sa teinture, et la coloration de la noirceur se change alors en une vraie rougeur ; je jure par Dieu que je n'ai dit que la vérité, que ces choses détruisant sont amendantes, et la corruption se voit en la chose amendée, et de là l'émendation apparaîtra, et l'un et l'autre est le signe de l'art. [autrement dit, il faut d'abord séparer ce que la Nature avait conjoint afin d'en faire un corps d'essence supérieure : il faut transformer une substance amorphe en forme cristalline -]

Chapitre V.

Mon fils, ce qui naît du corbeau est le principe de cet art, [il s'agit des chaux métalliques à l'état dissous, dans le Mercure qui constitue un fondant] voilà qu'en parlant par métaphores, je vous ai obscurci mon dire, et privé de lumière, et cette matière dissoute et jointe, je vous l'ai rendu très éloignée. Rotissez donc ces choses, après cuisez-les en ce qui procède du ventre du cheval par sept jours, ou 14, ou 21 ; alors il se fait un dragon


FIGURE V
(6. Dragons et serpents enlaçant un tronc d’arbre : le dragon et les soufres sublimés -
Der Ritter, J. Mandeville, 1501)

qui mange ses ailes, et qui se mortifie ; cela fait mettez-le avec son Mercure, en feu petit sur le four, et prenez garde diligemment qu'il ne sorte du vase, et sachez que les temps de la terre sont en l'eau ; tout cela  se fait jusqu'à ce que vous la mettiez dessus.
Icelle donc étant liquéfiée et brûlée, prenez de sa cervelle, [de son esprit. Allusion à Pallas - Athéna, sortie toute armée du cerveau de Jupiter, qui est l'un des hiéroglyphes du Soufre] et la broyez avec du vinaigre très fort, ou urine d'enfants jusqu'à ce qu'elle soit obscurcie ; cela fait, elle vit en la putréfaction, les nuées noires qui étaient en icelle devant sa mort lesquelles seront converties en son corps ; cette opération étant réitéré comme je l'ai décris, il meurt encore une fois, et comme j'ai dit, il vit de lui ; en sa vie et en sa mort nous usons d'esprits. Car comme il meurt, les esprits lui étant ôtés, il se revivifie ; cela étant, rectifiez, et il se rejoint à iceux, à laquelle chose quand vous parviendrez, vous trouverez assurément ce que vous cherchez, je vous raconte aussi le signe de la liesse, et ce qui fait fixe le corps.
Or par cette figure vos devanciers sont morts étant venus au terme désiré. Je vous est maintenant montré la fin, et j'ai ouvert le livre aux entendus, j'ai caché les choses secrètes, j'ai fait contenir les séparées, j'ai conjoint diverses figures, et associé aux esprits. Prenez de Dieu se présent.

Chapitre VI.

Il faut que vous rendiez grâce à Dieu qui donne cette science à tout sage, qui nous délivre de misère et pauvreté, remerciez le de tous ses dons et des grands miracles qu'il a mis en cette nature ; et le priez que pendant que nous vivons, les onguents desquels nous extrayons ès livres des auteurs sont écrits d'ongles, poils, laiton, vert, tragacantes et os.
Outre plus il nous faut exposer la disposition de l'onguent qui coagule les natures fugitives, et orne les soulphres et les préfère à tous autres onguents parfaits, car nous savons l'essence de son vase, [allusion au vase de nature, formé d'une sorte de verre] et combien il est précieux, qui est appelé divin soulphre et figure aux autres onguents, qui est l'onguent occulte, et enseveli, duquel il ne se voit aucune disposition, et habite en son corps comme le feu dans des arbres et des pierres, qui nous fait extraire par un art et entendement subtil sans combustion aucune. [c'est le feu sacré qui est évoqué] Sachez, mon fils, que qui ne connaît point la différence ne connaît pas si bien les deux soulphres, non pas que les onguents qui se subliment des pierres soient soufres, pour accomplir la teinture. Or les deux mêlez avec leur corps, il se fait un Mixte, et faut savoir que deux soulphres teignent, mais ils s'enfuient, lesquels il faut fort bien séparer, et les retenir de leur fuite, et sachez que le Ciel se joint médiocrement avec la terre, et le médiocre est figuré avec le Ciel et avec la terre, ce qui est eau. Et toute la première est l'eau qui sort de cette pierre, et le second est vraiment l'or, et le troisième l'ordure, et le médiocre est l'or qui est plus noble que l'ordure. Or en ces trois sont la fumée, la noirceur et la mort, il nous faut donc chasser la fumée qui est au-dessus de l'eau, la noirceur de l'onguent et des fèces la mort, et par dissolution, ce que étant, nous avons une très grande Philosophie et le secret des secrets.

Chapitre VII.

O Fils des Philosophes, les corps sont sept, [ils sont habituellement figurés par l'Arbre solaire] desquels le premier est or très parfait le Roi est le chef, que la terre ne corrompt point, ni l'eau n'altère point, ni les choses brûlantes ne le gâtent point, parce que sa complexion est tempérée, et la nature dirigée en la chaleur, froidure et humidité, et il ne contient aucune chose superflue ; c'est pourquoi les Philosophes l'ont préféré et magnifié disant que l'or est entre les corps, comme le Soleil est entre les étoiles par sa lumière splendide et éclatante, car par son moyen, et volonté de Dieu tout végétable, et tout fruit de la terre se parfait, par ainsi l'or contient tout corps, et vivifie, et est le vin de l'élixir, et sans icelui il ne peut jamais être parfait.
Car comme la pâte ne peut être levée sans levain, ainsi quand vous aurez très bien nettoyé le corps, [cette allégorie est évoquée par Chevreul dans son Résumé de l'histoire de la Matière. cf. Idée alchimique, II] et séparé l'ordure des superfluités, quand vous les voudrez mêler ensemble, mettez en iceux le levain, et faite eau et terre jusqu'à ce que l'élixir soit fermenté, et que la pâte soit faite levain ; méditez et voyez si le ferment d'une chose est fait d'une nature différente à la sienne, considérez donc comme le ferment n'est point d'autre nature que la pâte, et notez que le ferment blanchit la confection, empêche la combustion, retient la teinture avant qu'elle ne s'envole, et réjouit les corps, et les conjoint ensemble, et les fait entrer, et en cela gît la clef des Philosophes, et la fin de l'œuvre, et par cette science les corps sont purifiés, et leur œuvre se parfait par la grâce de Dieu. [c'est une constante dans les traités. Il faut trouver le moyen de tenir au feu pendant un temps suffisant des susbtances qui devraient, normalement, s'être volatilisées depuis longtemps. Le lien du Mercure est le loup des philosophes -] Or par négligence et méchante opinion que l'on a de ce levain, les œuvres le corrompent. Comme le levain est à la pâte, ainsi se coagule le lait quand on fait du fromage, et de même le musque devient odeur aromatique, et ainsi est la couleur de l'or à la rougeur, et la nature n'est pas douce. C'est pourquoi nous faisons d'icelui la soie, qui est l'élixir, et d'icelui nous faisons l'encre, dont nous avons écrit, et nous teignons la boue du cachet du Roi, et en icelui nous mettons la couleur du Ciel qui augmente la vue à ceux qui le voient.
L'or donc est la très précieuse pierre sans tache, tempérée, et ne peut être corrompue par le feu, air, terre, ni eau ; c'est un levain universel qui rectifie toute chose par tempérance. Sa composition est de couleur jaune, ou vrai citrin ; c'est l'or des sages cuit et bien digéré qui fait l'élixir par son eau et feu. L'or des sages est plus pesant que le plomb, parce que par sa composition étant tempérée, il est le levain de l'élixir, et au contraire intempéré par une mauvaise composition, car le premier œuvre se fait de végétal, le second d'animal en l'œuf de la poule ; c'est un grand subside et constance d'éléments, et notre terre est or duquel nous faisons tout ce qui est levain de l'élixir.
 
 

FIN