La Parole délaissée
[Verbum dimissum]
par Bernard, Comte de la Marche Trévisane



document revu le 13 septembre 2002


Préambule : cette section a été rédigée voici assez longtemps, à une époque où je n'avais pas du processus alchimique toute la connaissance que j'ai reçue entre-temps. Je n'ai pas souhaité reprendre complètement l'analyse du texte du Trévisan et, dans l'ensemble, si certains passages auraient besoin d'être étoffés - ce que j'ai réalisé pour de nombreux autres textes -, l'ensemble peut être relu avec profit et confiance. Je rappelle que ce texte est à la fois l'un des plus clairs qu'on puisse lire sur le magistère et aussi, l'un des plus charitables.

Introduction

Bernard, comte de la Marche Trévisane est encore appelé le Bon Trévisan. Né à Padoue en 1406, il était comte de Trévigo, petit comté de la marche de Trévise. Dès 14 ans et jusqu'à la fin de ses jours, l'alchimie constituera l'unique occupation de sa vie. Le jeune comte Bernard commença à étudier Djabir et Razis, mais de façon irréfléchie, ce qui lui fit perdre 3000 écus. Rupescissa occupa alors son attention et quinze ans furent occupés à ces études préliminaires. Il dépensa encore 6000 écus en pure perte. Après avoir essayé de faire la pierre philosophale avec du sel marin [à 15 reprises], il essaya de dissoudre séparément dans l'eau-forte [acide nitrique] de l'argent et du mercure. Ces dissolutions, abandonnées à elles-mêmes, étaient ensuite mélangées et concentrées sur des cendres chaudes de manière à être réduites aux deux tiers de leur volume primitif. Le résidu de l'opération, placé dans une cucurbite étroite, était exposé à l'action des rayons solaires. On l'abandonnait à l'air afin qu'il se constitue de petits cristaux. Au bout de 5 ans, aucun cristal ne s'était formé. Le comte Bernard dut alors, parvenu à l'âge de 46 ans, songer à essayer un autre procédé. Un moine de Citeaux, maître Geofroi de Leuvrier, lui ensigna alors une autre méthode. Ils achetèrent ensemble 2000 oeufs de poule, les fire durcir dans l'eau bouillante et enlevèrent les coquilles, qui furent calcinées au feu. Le blanc et le jaune de ces oeufs fut séparé, et on les fit pourrir séparément dans du fumier de cheval. Ensuite, on distilla 30 fois le produit pour en retirer une eau blanche et une eau rouge...Toutes ces opérations n'arrivèrent à rien. Trévisan décida alors d'abandonner un labeur qui lui avait coûté 8 années de sa vie. Il travailla ensuite avec un théologien qui prétendait retirer la pierre philosophale de la couperose [sulfate de fer]. On commençait par calciner pendant trois mois la couperose, que l'on plaçait alors dans du vinaigre distillé 8 fois. Ce mélange était ensuite introduit dans un alambic et l'on distillait ce produit 15 fois par jour, et ce pendant une durée d'un an. A la suite de ce travail herculéen, Le Trévisan fut pris d'une fièvre quarte dont il pensa mourir. A peine rétabli, le comte Bernard apprit d'un clerc de son pays que le confesseur de l'empereur d'Allemagne, maître Henri, savait préparer la pierre philosophale. Il gagna donc l'Allemagne et fut admis à la connaissance du procédé, moyennant 10 marcs d'argent. Voici ce procédé : on mêlait ensemble du mercure, de l'argent, de l'huile d'olive et du soufre. On fondait le tout à un feu modéré et l'on faisait cuire lentement ce mélange au pélican, en remuant sans cesse. Après deux mois, le compost était séché dans une fiole de verre recouverte d'argile, et le produit était placé pendant trois semaines sur des cendres chaudes. On ajoutait alors du plomb au mélange que l'on fondait dans un creuset et le produit de cette fusion était soumis à l'affinage. Hélas, cette tentative devait là encore se solder par un échec. Cet échec fut assez douloureux pour que Le Trévisan songea, pendant deux mois, à abandonner ses travaux. Néanmoins, Bernard reprit courage et décida d'aller chercher des leçons auprès de docteurs étrangers. Il parcourut successivement l'Espagne, l'Angleterre, l'Ecosse, la Hollande, l'Allemagne et la France. Enfin, désirant approfondir sur la question la science de l'Orient, il passa plusieurs années en Egypte, en Perse et en Palestine. Il séjourna aussi en Grèce méridionale à cause des problèmes liés à l'invasion des troupes turques des pays du Proche-Orient. Il visitait surout les couvents et travaillait à la préparation de l'oeuvre avec les moines que leur renommée avait désigné à son attention. Hélas encore, tous ces efforts n'aboutirent à rien. C'est ainsi qu'il atteint l'âge de 62 ans en ayant dissipé la plus grande partie des sommes résultant de la vente de ses biens. En 1472, il arriva à Rhodes sans argent, mais conservant intacte sa vivacité et sa foi dans l'agent merveilleux qu'il poursuivait sans relâche depuis sa prime jeunesse. A Rhodes habitait un grand clerc et religieux qui avait la réputation de posséder la pierre philosophale. C'est précisément pour se mettre en rapport avec ce personnage de haut lignage que Bernard s'était arrêté à Rhodes. Cependant, privé de ressource, il rencontrait de grandes difficultés pour aborder cet éminent Adepte auprès duquel, manifestement, on n'était pas admis les mains vides. C'est alors que la générosité d'un marchand, ami de sa famille, qui consentit à lui prêter 8000 florins, lui facilita l'accès à ce personnage. Il paraît que son argent n'ait jamais reçu un emploi aussi avisé, car le religieux de Rhodes devait enfin fixer les doutes de Trévisan et ouvrir enfin ses yeux à la véritable lumière. Après l'avoir induit, trois années de suite, en dépenses et travaux inutiles pour l'exécution d'un procédé à base d'or et d'argent mêlés à du mercure, le vieux précepteur lui conseilla l'étude de la Tourbe des Philosophes où il trouva cette maxime : «Nature s'éjouit de Nature, - Et Nature contient Nature. » A l'âge de 77 ans, Trévisan consacra les dernières années de sa vie à écrire plusieurs traités dont le plus célèbre s'appelle Le Livre de la philosophie naturelle des métaux [in Bibliothèque des Philosophes chimiques, T. II, Paris, 1741]. A partir de là, les avis divergent. Un critique féroce de l'alchimie -Louis Figuier qui a pourtant consacré un livre [au demeurant remarquable] sur l'alchimie, épais de 433 pages - tente de nous persuader que Trévisan voulut se rendre utile aux innombrables adeptes engagés dans la même carrière où il avait tristement usé son existence, et c'est [dixit Figuier] dans ce but qu'il consacra les sept dernières années de sa vie à écrire la Philosophie naturelle des Métaux. Un passage de ce livre aidera les lecteurs à se faire une opinion :


(Louis Figuier, citation de la Philososphie naturelle des Métaux)

Il est clair que ce texte, pourtant, exprime des idées et développe des allégories claires pour qui se donne la peine de décrypter les textes alchimiques. Trévisan nous prévient que ce qu'il va développer plus bas est captieux [faux] : ainsi, quand il parle du soufre, le rapporte-t-il à la magnésie et l'argent-vif au serviteur rouge, alors que c'est exactement l'inverse qu'il faut comprendre : l'argent-vif est tiré de la magnésie [comprenez une Terre, d'essence calcique et carbonatée] tandis que le soufre est tiré du serviteur rouge [un oxyde métallique] ; l'eau permanente renvoie à ce sel en fusion qui a la propriété de ne point s'évaporer, etc. Jacques Sadoul se place à un autre point de vue dans son Trésor des alchimistes -il est favorable aux alchimistes- et cite les principaux ouvrages laissés par Trévisan [du moins sommes-nous sûrs qu'il ne s'agit pas de textes apocryphes ce qui est d'un certain intérêt] : celui déjà cité et la Parole Délaissée [Verbum dimissum] ; c'est le texte que nous présentons donc. Cet ouvrage de Trévisan a fait l'objet de commentaires de la part des Modernes. Fulcanelli cite la Parole perdue (Les Mystères, p. 139) quand il traite de la Rosée de Mai :

"Nous voudrions...montrer comment la rosée de Mai (Maïa était mère d'Hermès), -humidité vivifiante du mois de Marie- s'extrait aisément d'un corps particulier, abject et méprisé...Nous touchons au plus haut secret de l'Oeuvre et désirons tenir notre serment. C'est là le Verbum dimissum du Trévisan..."
C'est assez dire qu'il sera question dans ce texte de la préparation du dissolvant universel encore appelé le Lion vert de Ripley et d'Isaac Newton...Cette Parole Délaissée a paru dans Trois Traitez de la Philosophie naturelle (Paris, Jean Sara, 1618). Nous laisserons la parole, pour finir, à L. Gérardin qui conclue sur Bernard de Trévise :
"L'alchimiste peut ainsi découvrir la voie qui permet d'imiter les processus naturels et de réaliser artificiellement au laboratoire ce qui s'élabore lentement dans le grand fourneau terrestre..."
Il n'est pas de réflexion plus vraie que celle-là sur le but ultime de l'alchimie opératique. On peut se demander si toutes les péripéties du Trévisan ne seraient pas qu'une allégorie de l'oeuvre, ce d'autant que Denis Zachaire conte des avatars assez superposables, cf. Cambriel.

La Parole Délaissée

La première chose requise à la secrète Science de la Transmutation des Métaux, est la connaissance de la Matière, dont se tirent l'Argent-vif1 des Philosophes et leur Soufre2, desquels ils font et constituent leur divine Pierre.

La Matière, dont cette Médecine souveraine est extraite, est l'Or, très pur, l'Argent très fin, et notre Mercure ou Argent-vif3, lesquels tu vois journellement altérés et changés par artifice en Nature d'une Matière blanche et sèche4, en manière de Pierre, de laquelle notre Argent-vif et notre Soufre sont élevés et extraits avec force ignition5, par une destruction réitérée de cette matière, en résolvant et sublimant.

Dans cet Argent-vif sont l'Air et le feu6, qui ne peuvent être vus des yeux corporels, tant ils sont rares et spirituels : Ce qui dément ceux qui croient que les quatre Eléments sont réellement et visiblement séparés dans l'Oeuvre, chacun à part ; mais ils n'ont pas bien conçu la nature des Choses ; car, on ne peut donner les Eléments simples7 ; nous les connaissons seulement par leurs opérations et les effets, qui sont dans les bas Eléments, savoir dans la Terre et dans l'Eau, selon qu'ils sont altérés de nature close et grosse, par laquelle ils sont mués de Nature en Nature8.

L'Or et l'Argent, selon la Doctrine de tous les Philosophes sont la Matière de notre Pierre. En vérité, dit Hermès, son Père est le Soleil, et sa Mère est la Lune9.

Ce qui embarrasse le plus, c'est de savoir quel est le tiers Composant10 ; c'est-à-dire quel est cet Argent-vif, duquel nous faisons notre Compôt avec l'Or et l'Argent.

Pour le savoir, il faut remarquer que l'Oeuvre des Philosophes est divisée principalement en deux Parties11. Les Philosophes divisent la seconde Partie en Pierre blanche accomplie, et en Pierre rouge également accomplie12. Mais parce que le fondement du Secret consiste dans la première Partie, ces Philosophes ne voulant pas divulguer ce Secret, ils ont fort peu écrit de cette première Partie. Et je crois que si ce n'eût été pour éviter que cette Science ne parût fausse en ses Principes, ils auraient gardé un profond silence sur cette première Partie, et n'en auraient fait aucune mention. S'ils n'en avaient aucunement parlé, cette même Science eût été entièrement ignorée, et serait périe, ou passerait pour fausse.

Comme cette première Partie est le Commencement, la Clef et le Fondement de notre Magistère, si cette Partie est ignorée, la Science demeure trompeuse et fausse dans l'expérience. Afin donc que ce très grand Secret, qui est la pierre, à laquelle on n'ajoute rien d'étrange, ne se perde pas, à l'avenir, j'ai résolu d'en écrire quelque chose de certain et de véritable, ayant vu cette bénite Pierre, et l'ayant tenue, dont Dieu m'est témoin, et j'en confie le Secret à toute Ame sacrée, sous peine de périr, si elle le révèle aux Méchants13. C'est pourquoi les Philosophes ont appelé ce Secret la Parole délaissée, ou tué en cet Art, qu'ils ont presque tous cachée avec soin, de peur que les indignes n'en eussent connaissance.

Il faut donc que tu saches que la Pierre Philosophale est divisée en trois Degrés, savoir : la Pierre Végétale, la Minérale et l'Animale ou qui a Ame et Vie14. La Pierre Végétale, disent les Philosophes, est proprement et principalement cette première Partie, qui est la Pierre du premier Degré, de laquelle, Pierre de Villeneuve, frère d'Arnaud du même nom, dit sur la fin de son rosaire : Le commencement de notre Pierre, est l'Argent-vif, ou sa Sulfuréité, qu'il nous faut avoir de sa grosse Substance corporelle, avant qu'il puisse passer au second degré15.

Le commencement donc de notre Pierre, est que le Mercure, croissant en l'Arbre16, soit composé et sublimé en l'allégeant : car c'est le germe Volatil, qui se nourrit, mais qui ne peut croître sans l'Arbre fixe, qui le retient, comme le téton fait la vie de l'enfant17. De là, il paraît que cette Pierre est Végétale, comme étant le doux Esprit, croissant du Germe de la Vigne, joint dans le premier oeuvre au Corps fixe blanchissant, ainsi qu'il est dit dans le Songe-Vert18, où la Pratique de cette Pierre Végétale est donnée, à ceux qui savent entendre la Vérité ; laquelle Pratique, je ne mettrait point ici pour de justes raisons.
 
 

PREMIER DEGRE

Dans le premier degré de la Pierre Physique, nous devons l'air à notre Mercure Végétal net et pur, qui est appelé par les Philosophes Soufre blanc, non urent, lequel sert de moyen pour conjoindre les Soufres avec les Corps19, Et comme ce mercure est véritablement de Nature fixe, subtile et nette, il s'unit avec les Corps, y adhère, et se joint dans leur profond, moyennant sa chaleur et son humidité20.

Les Philosophes ont dit de lui, qu'il est le moyen de conjoindre les Teintures, et non pas l'Argent-vif Vulgaire, qui est trop froid et flegmatique, et par conséquent destitué de toute opération de Vie, laquelle consiste dans la chaleur et dans la moiteur21.

Mais parce qu'il est en partie volatil, il sert aussi de moyen pour mêler les Esprits volatils, et pour adhérer à se joindre à la Substance fixe des Corps22. Nous allons toucher la triple cause de sa nécessité.

La première, comme nous avons à joindre les deux Semences, à savoir du Mâle et de la Femelle, il faut que l'un soit mêlé avec l'autre par un naturel amour, et par une connaturelle spongiosité, en sorte que ce qu'il y a de plus dans l'un soit attiré par le plus de l'autre, et par conséquent que l'un soit mêlé avec l'autre, et qu'ils soient conjoints ensemble.

Et pourtant, comme ces deux Corps, Or et Argent, sont rendus moites par une chaleur digestive, dissolutive, et subtilative, alors ils deviennent première Matière et simple23; et en cet état, ils prennent le nom de Semence prochaine à Génération, par l'impression qu'ils reæoivent à cause de leur simplicité et de leur obéissance à la chaleur instrumentale, équipollente et semblable à la chaleur naturelle de ce Mercure. Et c'est alors que s'en fait l'Elixir des Philosophes; la première Partie de la Pierre étant ordinairement appelée de ce nom d'Elixir24.

Cette première Partie donc est un Moyen pour conjoindre les extrémités du Vaisseau de Nature25, et dans ce Vaisseau, les Esprits doivent être transmués en fuyant de Nature en Nature. Ce que nous disons fait voir la seconde cause de sa nécessité; car comme la Pierre doit être imprégnée d'Esprits, il convient qu'il y ait en elle quelque Vertu rétentive, qui embrasse ces Esprits, afin qu'ils soient plus facilement mêlés aux très petites Parties des Corps.

Cette Vertu rétentive est véritablement dans ce Mercure Physique; et comme il est en partie de Nature spirituelle, il est un véritable Esprit, dépuré et purifié de toute féculence ou résidence terrestre26 : Esprit, dis-je, véritable et fixe, et en partie volatil : Car il contient la Nature de l'un et de l'autre Feu27 ; ce qui manifeste sa ponticité ou aigreur, ou componction aiguë qu'on remarque dans ses Opérations, puisque par ce Mercure mortifié, le Mercure Vulgaire28, comme dit le Texte, est facilement congelé.

Cependant il n'est pas fixe par lui-même; car pour le devenir, il faut qu'il soit joint au Soleil et à la Lune, et fait leur Ami, afin que ce qui est en lui volatil soit fixé avec ces deux Corps ; c'est-à-dire, que de cette Chose qui est composée de toutes ces Choses mêlées ensemble avec les Collatéraux, le Mercure vulgaire puisse être directement fixé. C'est la cause pourquoi de nouveaux Corps y sont mis, et ils sont fixes, afin que le Feu composé, qui est appelé Mercure sublimé29, ou première Matière, soit tellement informé du Ferment propre, qu'il obtienne la force de longue persévérance dans la bataille du Feu, malgré sa grande âpreté.

A ce sujet, l'Hortulain30 dit, que ce à quoi ce Mercure doit être joint : c'est-à-dire, avec quoi il doit se fixer, ne doit point lui être étranger31. En parlant de ce Mercure, Raimond Lulle dit, que l'Argent-vif, par nous fait, congèle le commun, et est aux Hommes plus commun que le commun du moindre prix ; qu'il est de plus grande vertu, comme aussi de plus forte rétention. Ce qui fait dire à Giber, qu'il est signe de perfection, parce que c'est une Gomme plus noble que les Marguerites32, laquelle convertit et attire toute autre Gomme à sa Nature fixe, claire et pure; la fait toujours durer avec elle au Feu33, avec lequel elle s'éjouit. C'est pourquoi, dit le Texte, alléguant Morien : Ceux qui croient composer notre bénite Pierre, sans cette première Partie, sont semblables à ceux qui veulent monter aux plus hauts Pinacles, sans échelle, lesquels avant que d'y arriver, tombent en bas en misères et en douleurs34.

Ce Mercure donc est le commencement et le fondement de tout ce glorieux Magistère; car il contient en soi un Feu qui doit être repu et nourri de plus grand et plus fort Feu, au second Régime de la Pierre35.

Donc, tant le Feu enclos de ce Mercure par le premier Régime, que celui qui doit être aussi enclos par le second, dans les Choses naturelles, est nommé propre Instrument, qui est la seconde Chose requise, et principalement à connaître dans ce haut Magistère. En sorte que la Matière dont on doit commencer l'Oeuvre étant connue, on doit premièrement enclore le Feu dans la Matière volatile et fixe, en chauffant et coagulant avec Dissociation des Corps. Pour faire un Mystère de cette inclusion ou emprisonnement du Feu, les Philosophes l'ont appelée Sublimation ou Exaltation de Matière mercurielle36.

Ce qui fait qu'Arnauld de Villeneuve dit, Que le Mercure soit premièrement sublimé, c'est-à-dire, le Mercure étant de nature basse, savoir de Terre et d'Eau37, il doit être ramené à une Nature noble et haute, savoir d'Air et de Feu, qui sont très prochains de ce Mercure, selon l'intention de la Nature et de l'Art38. C'est pourquoi, quand cette Pierre mercurielle est ainsi exaltée et subtilisée, elle est sublimée de première Sublimation, et il convient encore de la sublimer avec son Vaisseau. Raimond Lulle dit à ce sujet : Nous espérons en notre Seigneur que notre Mercure sera sublimé à plus grandes Choses, avec addition de la chose qui le teint et son âme sera exaltée en gloire39.

Je te dis donc, appelant Dieu à témoin de cette Vérité, que ce Mercure ayant été sublimé, il a paru vêtu d'une aussi grande blancheur, que celle de la neige des hautes Montagnes, sous une très subtile et cristalline splendeur, de laquelle il sortait, à l'ouverture du Vaisseau, une si douce odeur qu'il ne s'en trouve point de semblable dans ce Monde40. Et moi, qui te parles, je sais que cette merveilleuse blancheur a paru devant mes propres yeux; que j'ai touché de mes mains cette subtile cristallinité, et que j'ai par mon odorat senti cette merveilleuse douceur, de laquelle je pleurai de joie, étant étonné d'une chose si admirable. Et pour cela, béni soit le Dieu éternel, haut et glorieux qui a mis tant de merveilleux Dons dans les secrets de la Nature, qui a bien voulu les montrer à quelques Hommes. Je sais que quand tu connaîtras les Causes de cette Disposition, tu te demanderas : Qu'elle est donc cette Nature, qui étant donnée d'une Chose corrompante, tient néanmoins en elle une Chose toute Céleste ? Personne ne peut raconter tant de merveilles. Toutefois un temps viendra peut-être que je te raconterai plusieurs choses spéciales de cette Nature, desquelles je n'ai pas encore obtenu du Seigneur la permission de t'instruire par écrit.

Quoi qu'il en soit quand tu auras sublimé ce Mercure, prends le tout frais et tout récent avec son Sang, de peur qu'il ne s'envieillisse, et le présente à ses Parents, à savoir au Soleil et à la Lune, afin que ces trois Choses, Soleil, Lune et Mercure, notre Compôt soit fait, et que commence le deuxième Degré de notre Pierre, lequel se nomme Minéral.
 
 

DEUXIEME DEGRE

Si tu veux avoir une bonne multiplication en très fortes Qualités et Vertus Minérales par les Opérations du deuxième Degré, moyennant Nature, prends les Corps nets41 et unis avec eux ce Mercure, selon le Poids connu des Philosophes42 et conjoints cette Eau sèche, qui a en soi le Soufre des Eléments et qui est appelée Huile de Nature et Mercure sublimé et subtilié, dissous et endurci par les préparations du premier Degré, en séparant toujours et rejetant les résidences ou fèces qu'il fait dans la Sublimation, comme n'étant d'aucune valeur43.

Il ne faut pas que dans notre Sublimation, la Chose sublimée demeure à la hauteur du Vaisseau, comme il arrive dans la Sublimation des Sophistes. Dans la nôtre au contraire, ce qui est sublimé demeure seulement un peu élevé sur les fèces du Vaisseau; car la plus subtile et la plus pure Partie nage toujours sur ces fèces, et se joint aux côtés du Vaisseau, ce qui est impur demeurant naturellement au fond, parce que la Nature, par cette évacuation, désire être restituée en mieux, en perdant de mauvaises et d'impures parties pour en recouvrir de plus pures et de meilleures44. Par toutes ces choses, on voit la troisième Cause de sa nécessité laquelle est que comme le Mercure est net, clair, blanc et incombustible, il illumine toute la Pierre, la défend d'adustion ou brûlement, et tempère l'ardeur du Feu contre Nature, en le ramenant à vrai tempérament et concorde avec le feu naturel :

Car ce Mercure Philosophique contient par excellence le Feu innaturel, dont la souveraine Vertu est attrempement contre l'ardeur du Feu contre-Nature45, et comme une aide amiable du Feu naturel naturalisant, c'est-à-dire se convertissant soi-même en Nature, ou se faisant soi-même naturel, par une douce attempérence avec le Feu naturel, ce qui est un très-grand Secret, connu de peu de Gens, d'où se Mercure est dit Terre nourrice, comme étant le Germe, sans lequel la Pierre ne peut croître ni se multiplier. C'est pourquoi Hermès dit : La Terre est la nourrice de notre Pierre, de laquelle le Soleil est le Père, et la Lune la Mère46. Elle monte de la Terre au Ciel, et derechef elle descend en Terre47 : Sa force est entière si elle est tournée vers la Terre, de laquelle Terre, avec les deux Corps parfaits, la droite Composition des Philosophes prend naissance et commencement.

Qu'il te suffise donc de ces deux Corps, car ils sont semblables à la Chose requise et demandée, comme le dit Amauld de Villeneuve; c'est-à-dire, Que comme la fin de la Pierre est d'être parfaite, elle parfait le Mercure vulgaire, et les autres Corps imparfaits, en les transmuant en Or et en Argent Il faut donc nécessairement rechercher cette Vertu transmutative, là où elle est et on ne peut la trouver plus convenablement, que dans les Corps parfaits : Car si la puissance, la force et la vertu de transmuer les Métaux imparfaits en véritable Or, n'est pas dans un Corps pur et fin, en vain irait-on chercher cette Vertu dans le Cuivre ou dans un autre Métal imparfait Je dis la même chose de l'Argent; car dans tout le Genre des Métaux, l'Or et l'Argent seulement sont parfaits48.

Pour avoir donc cette Substance Mercurielle dans laquelle est cette parfaite Vertu de transmuer en Or et en Argent les Métaux imparfaits, il faut recourir à tes deux Corps parfaits, et non ailleurs. C'est pourquoi tu dois savoir que la Conjonction de ces deux Corps est le terme naturel de dernière Subtiliation et de Transmutation en la première Matière de régénération; et par cette raison, de cette Conjonction, comme de première et simple Matière est faite la Génération du véritable Elixir.

La Lune réduite en première Matière, est la Matière passive49 ; car véritablement elle est l'Epouse du Soleil, et ils sont l'un et l'autre en très prochaine affinité.

Telle est la convenance entre le Mâle et la Femelle du Genre de l'Art, desquels s'engendre le Soufre Blanc et rouge, conglutinant et congelant le Mercure : Et certainement meilleure Création et plus voisine Transmutation est toujours faite, quand le propre Mâle est conjoint avec sa propre Femelle en une nature : Et le Mâle est ce qui s'éjouit le plus au profond de la Matière passive par sa subtilité naturelle, et il la transmue et convertit en sa nature de soufre. Ce qui a porté Dastin, Anglais, à dire de cette Conjonction : Si la Femme blanche est mariée avec le Mari rouge, ils s'embrasseront incontinent, se joindront, s'accoupleront ensemble, et ne feront qu'un Corps par leur Dissolution50.

Cette Copulation est le Mariage Philosophique, et le Lien indissoluble. C'est pour cela qu'il est dit; Ces Deux deviennent Un par conversion, et tiennent par Un, à savoir par notre Mercure, qui est l'Anneau du souverain Lien ; Aussi est-il appelé La Fille de Platon, qui conjoint les Corps assemblés par amour51.

Compose donc notre très-secrète Pierre de ces trois Choses, et non d'autres ; car les choses requises à cet effet sont en elles seules.

Cet Amalgame, ou Composition Physique, étant ainsi traité, on peut véritablement dire que la Pierre n'est qu'une Chose. Car tout ce Compôt est une mixtion ou mélange dont le prix est d'une valeur inestimable; c'est-à-dire que le prix en est si grand qu'on ne saurait se le figurer : Car il est notre Airain, dont il est dit dans la Tourbe : Sachez tous que nulle vraie Teinture n'est faite que de cet Airain ; c'est-à-dire, de notre Confection, qui se fait seulement des trois Choses, dont nous venons de parler : Et alors commence la seconde partie de notre très-noble Pierre, et la Pierre du Second Degré qui est appelée Minérale52.

Il faut remarquer ici que la Pierre ou le Mercure, qui, par la première Opération, était né si clair et si resplendissant, est par cette seconde Opération mortifié, noirci, et devient difforme avec tout le Compôt, afin qu'il puisse ressusciter victorieux, plus clair, plus pur et plus fort qu'il n'était auparavant. Car cette mortification est la revivification parce qu'en le mortifiant il se revivifie et en se revivifiant il se mortifie53.

Ces deux Opérations sont tellement enchaînées l'une avec l'autre, que l'une ne peut être sans l'autre, comme l'enseignent tous les Philosophes ; car la Génération de l'un est la Corruption de l'autre. Tout cela néanmoins, n'est autre chose que créer le Soufre de Nature et réduire le Compôt en la première Matière prochaine au Genre Métallique54.

Sachez donc que ce Compôt est cette Substance, de laquelle ce Soufre de Nature doit se retirer par confortation et nourrissement, en mettant dans cette Substance la Vertu minérale, pour qu'elle soit finalement faite une nouvelle Nature, dénuée de toutes terrestréités superflues et corrompantes, et de toutes humidités flegmatiques, qui empêchent la Digestion. Où il faut observer que selon les diverses altérations ou mutations d'une même Matière en sa Digestion, divers noms lui sont imposés par les Philosophes et selon différentes complexions, quelques-uns ont appelé ce Compôt Présure coagulante ou épaississante, d'autres l'ont nommé Soufre, Arsenic, Azote, Alun, Teinture illuminant tout Corps, et L'Oeuf des Philosophes55 : Car comme un Oeuf est composé de trois choses, savoir, de la coque, du blanc et du jaune; de même notre physique est composé de Corps, d'Ame, d'Esprit, quoiqu'à la vérité notre Pierre soit une même chose, selon le corps, selon l'Âme et selon l'Esprit ; mais selon diverses raisons et intentions des Philosophes, elle est tantôt dite une Chose, et tantôt une autre; ce que Platon nous fait entendre, quand il dit, que la Matière flue à l'infini, c'est-à-dire toujours, si la forme n'arrête son flux56.

Ainsi c'est une Trinité en Unité, et une Unité en Trinité; parce que là, sont Corps, Ame et Esprit; là aussi sont Soufre, Mercure et Arsenic : Car le Soufre spirant, c'est-à-dire jetant sa vapeur en arsenic opère en copulant le Mercure; et les Philosophes disent que la propriété de l'Arsenic est de respirer et que la propriété du Soufre est de coaguler, congeler et arrêter le Mercure57. Toutefois ce Soufre, cet Arsenic et ce Mercure ne sont pas ceux que pense le Vulgaire; car ce ne sont pas ces Esprits venimeux que les Apothicaires vendent ; mais ce sont les Esprits des Philosophes qui doivent donner notre Médecine ; au lieu que les autres Esprits ne peuvent rien pour la perfection des Métaux.

C'est donc en vain que travaillent les Sophistes, qui font leur Elixir de tels Esprits venimeux et pleins de corruption. Car certainement la vérité de la souveraine subtilité de Nature, n'est en nulle autre chose, que dans ces trois Choses à savoir Soufre, Arsenic et Mercure Philosophique dans lesquels seulement est la réparation et la totale perfection des Corps, qui doivent être purgés et purifiés.

Les Philosophes ont imposé plusieurs noms à notre Pierre, et cependant elle n'est toujours qu'une Chose.

Par cette raison, laissez la pluralité des noms, et vous arrêtez à ce Compôt, qu'il faut mettre une fois dans notre Vaisseau secret, d'où il ne doit point être tiré, que la Roue élémentaire ne soit accomplie, afin que la force et vertu active du Mercure qui doit être nourri, ne soit suffoquée ou perdue : car les Semences des choses, qui naissent de Terre, ne croissent ni ne multiplient si leur force et vertu générative leur est ôtée par quelque qualité étrangère.

Aussi semblablement, cette Nature ne se multipliera jamais, ni ne sera multipliée, si elle n'est préparée en manière d'eau.

La matrice de la femme, après qu'elle a conçu, demeure close et fermée, afin qu'il n'y entre aucun air étranger, et que le fruit ne se perde pas : De même notre Pierre, doit toujours demeurer close dans son Vaisseau, et rien d'étranger ne doit lui être ajouté; elle doit seulement être nourrie et informée par la Vertu informatrice de sa nature, et multiplicative non seulement en quantité mais aussi en qualité très forte : De sorte qu'il faut influer ou mettre dans la Matière son humidité vivificative, par la vertu de laquelle elle est nourrie, accrue et multipliée58.

Après donc que notre Compôt est fait, la première chose à laquelle on doit s'appliquer, c'est de l'animer en y mettant la Chaleur ou l'humidité vivificative ou l'Âme ou l'Air, ou la Vie par la voie de la Solution et de la Sublimation avec Coagulation ; car sans cette Chaleur elle demeurerait sans action, et sans Âme, serait privée de ses hautes vertus et n'aurait aucun mouvement de Génération. La manière d'introduire la Chaleur dans la matière, c'est de la convertir de disposition en disposition, et de nature en nature, c'est-à-dire, de l'élever d'une nature très basse, à une nature très noble, et très haute59.

Cette disposition se fait par sa propre Sublimation, Dissolution de Terre et Congélation d'Eau, ou ingrossation ou Mortification ou résurrection et Sublimation en légers Eléments. De sorte donc que tout le Cercle de ce Magistère, n'est autre chose qu'une parfaite Sublimation, laquelle toutefois a plusieurs opérations particulières et enchaînées ensemble60.

Cependant il y en a deux principales, à savoir la parfaite Dissolution et la parfaite Congélation : Aussi tout le Magistère n'est autre chose que parfaitement dissoudre et parfaitement congeler l'Esprit : et ces opérations ont une telle liaison entre elles, que jamais le Corps ne se dissout, que l'Esprit ne se congèle ni l'Esprit ne se congèle point, que le Corps ne se dissolve61. Ce qui fait dire à Raimond Lulle, que tous les Philosophes ont déclaré que l'oeuvre entier du Magistère, n'est que Dissolution et Congélation. Pour avoir ignoré ces opérations, de grands personnages en d'autres Sciences ont été trompés ; la Présomption de leur savoir leur a fait présumer qu'ils entendaient les Cercles de la Nature et la manière de circuler.

Il est donc important de bien connaître la manière de cette Circulation qui véritablement n'est autre chose qu'imbiber et abreuver, ou faire boire le Compôt selon le juste poids de notre Eau mercurielle, que les Philosophes commandent de nommer Eau permanente62, parce que dans cette Imbibition le Compôt est digéré, dissout, et congelé d'une manière accomplie et naturelle.

C'est une chose véritable, que si une Matière de Terre doit être faite Feu il faut qu'elle soit subtiliée, préparée et faite plus simple qu'elle n'était. Il en est de même de notre Compôt, atténué et subtilié, en telle sorte, que le Feu domine en lui et cette subtiliation et préparation de terre est faite avec Eaux subtiles, souverainement aigres et aiguës, qui n'ont aucune fétidité ni mauvaise odeur, telle comme dit Géber dans sa Somme, qu'est l'Eau de notre Argent-vif sublimé et ramené à nature de Feu, sous les noms de Vinaigre, de Sel, d'Alun et de plusieurs autres liqueurs très aigres. Par laquelle Eau les Corps sont subtiliés, réduits et ramenés à leur première Matière, prochaine, à la Pierre ou à l'Elixir des Philosophes. Remarquez que comme l'Enfant au ventre de sa Mère doit être nourri de son aliment naturel qui est le sang menstruel afin qu'il puisse croître en quantité et en qualité plus forte, de même notre Pierre doit être nourrie de sa graisse, dit Aristote, et de sa propre nature et substance. Mais quelle est cette graisse qui est le nourrissement la vie, l'accroissement et la multiplication de notre Pierre? les Philosophes l'ont totalement celée, comme étant le Secret qu'ils ont juré de ne jamais révéler ni manifester à, aucun, et ils ont remis à Dieu seul ce Secret pour le révéler OU inspirer à qui il lui plaira. Cependant cette humidité grasse et vivifique, ou donnant vie est appelée Par quelques Philosophes, Eau Mercurielle, Eau permanente, Eau demeurante au feu, Eau divine, et elle est la Clef et le Fondement de toute l'oeuvre63.

De cette Eau mercurielle et permanente, il est dit dans la Tourbe, qu'il faut que le Corps soit occupé par la flamme du feu afin qu'il soit dérompu, dépecé et débilité ; à savoir avec cette eau pleine de feu, dans laquelle le Corps est lavé jusqu'à ce que tout soit fait Eau, laquelle n'est pas eau de Nue ni de Fontaine, comme le croient les Ignorants et les Sophistes, mais c'est notre Eau permanente64 ; laquelle toutefois sans le Corps avec lequel elle est jointe ne peut être permanente, c'est-à-dire qu'elle ne peut demeurer au feu, et qu'elle s'enfuit aussitôt : et tout le secret de notre Pierre est dans cette Eau permanente : car c'est dans cette Eau qu'elle se parfait, parce que l'Humidité, qui la vivifie, est en elle, comme étant sa vie et sa résurrection65.

Au sujet de cette Eau très secrète, il est dit dans la Tourbe : l'Eau, par elle seule fait tout : car elle dissout tout ; elle congèle tout ce qui est congelable, elle dépèce et dérompt tout sans aide d'autrui ; en elle est la chose qui teint et qui est teinte : Bref notre Oeuvre n'est autre chose que vapeur et eau, qui est dite mondifiante, ou nettoyant, blanchissant, rubifiant et déjetant la noirceur des Corps, et les Philosophes l'ont nommée Eau permanente, Huile fixe et incombustible, ou qui ne peut être brûlée. C'est l'Eau que les Philosophes ont divisée en deux parties, l'une desquelles dissout le Corps en le calcinant, c'est-à-dire en le réduisant en Chaux et en le congelant; et l'autre partie nettoie le Corps de toute noirceur, le blanchit et rougit, et le fait fluer ou courir en multipliant ses parties. Cette Eau dans la Tourbe est appelée le Vinaigre très aigre et très aigu : Car c'est une Humidité chaude en elle-même d'une chaleur vivifiante contenant en soi une Teinture invariable, qui ne peut être altérée.

Alphidius a nommé cette Eau Attrempance ou mesure des Sages, et Urine des Jeunes Colériques. Pour ne vas faire connaître cette Eau, les Philosophes l'ont cachée sous différents noms et elle n'est connue que de très peu de gens.

Hermès l'a connue et touchée, Gerber l'a connue, Alphidius l'a traitée, Morienus l'a écrite, le Lis l'a entendue, Arnaud de Villeneuve l'a bien aperçue, Raimond Lulle l'a faiblement déclarée, le Texte ne l'a pas ignorée, Rasis, Avicenne, Galien, Hippocrate, Haly et souverainement Albert l'ont sagement cachée, et Dastin, Bernard de Grave, Pythagore, Merlin l'ancien et Aristote l'ont très bien entendue : Bref cette Eau qui triomphe de tout, est nommée céleste, glorieuse, dernier et final Secret pour nourrir notre honorable Pierre, sans laquelle Eau n'est jamais amendée, nourrie, accrue, ni multipliée; et pour cela les Philosophes ont celé la manière de faire cette Eau comme la Clef de leur Magistère. Et certainement, j'ai lu plus de cent volumes de Livres traitant de cet Art, sans avoir trouvé dans aucun la perfection de cette Eau Mercurielle. J'ai vu aussi plusieurs hommes savants en cette science sans en avoir trouvé aucun qui eût ce Secret, excepté un grand Médecin qui me dit avoir soupiré pendant trente-six ans avant que d'y être parvenu.

Il est dit qu'à cette Nature est donné une double Nature, à savoir d'Or et d'Argent dans les entrailles desquels comme dans le ventre de sa Mère, l'Argent vif est contenu multiplié, purgé et converti en Soufre blanc, non urant, par l'action de la chaleur du feu, étant là dedans informé régulièrement par l'Art. Donc cette Eau Mercurielle n'est autre chose que l'Esprit des Corps converti en nature de Quintessence, donnant vertu à la Pierre et la gouvernant. Et cette Pierre ou notre Compôt est matrice contenante et Lien expédient et convenable savoir Terre, Mère ou Vaisseau de Nature retenant vertu formative de la Pierre, en quoi la chaleur naturelle est mise qui est cette vertu issante du Vaisseau par le cinquième Esprit. C'est pourquoi ce Vaisseau est appelé Mère et Nourrice, parce qu'il donne une vertu naturelle au Soufre qu'il paît et qu'il nourrit.

Ceci donc est notre Compôt en ce Vaisseau naturel, dans lequel les Esprits sont transmués de nature en nature, et plus ils fuient, plus ils s'altèrent dans ce Vaisseau et s'éloignent de leur corruption et imperfection, jusqu'à ce qu'ils parviennent à l'accomplissement de Quintessence : ce qui fait qu'ils prennent, ou vêtent une nouvelle nature, qui est nette, blanche, pure, dénuée de toute corrosivité et superfluité terrestre, adurante ou brûlante, et flegmatique évaporable.

En cette affinité du Vaisseau, l'humidité de l'Esprit est par sa viscosité ou nature gluante, retenue en adhérence ou conjonction naturelle et ferme, et le Compôt s'y échauffe comme dans son humidité radicale, mêlée et mortifiée. Après quoi la chose morte ressuscite avec la Sublimation joyeuse d'enfantement, en soi relevant totalement de nature sulfugineuse et amère. Mais l'Enfant à la puissance de se soutenir soi-même66 ; et comme il est encore de nature simple, il convient de le nourrir d'un petit lait gras, à savoir de son Humidité vivifiante, de laquelle en partie il a été engendré et qui est notre Eau permanente, Lait de Vierge, ou Eau de vie qui ne vient point de la vigne, et néanmoins elle est dite Eau de vie, parce qu'elle vivifie notre Pierre et la fait ressusciter. Elle est aussi dite Sang réincrudé ou refait crud, menstrue blanchie, nourrissement de l'Enfant, Viande du coeur, Eau de mer, Venin des Vivants, Viande des Morts, et Argent vif des Philosophes, dépuré de sa féculence terrestre par sublimation Philosophique67.

Après donc que notre Compôt est fait, on doit le mettre dans son vaisseau secret, cuire à feu très lent, ou sec, ou humide, et lui faire boire de notre Eau permanente, peu à peu, en dissolvant et congelant tant de fois que la Terre monte feuillée, laquelle ensuite doit être calcinée et finalement incérée, en la fixant avec la même Eau qui est appelée Huile incombustible et fixe, jusqu'à ce qu'elle flue ou fonde promptement comme de la cire68.

Raimond Lulle dit que la Création doit être tant de fois réitérée ou recommencée sur la Pierre, la Sublimation de la partie humide réservée, que la Pierre avec sa propre Humidité, radicalement permanente et fixe et qui ne laisse jamais son Corps, donne une droite fusion. C'est pourquoi, ajoute ce Philosophe, il est commandé d'abreuver notre Pierre avec cette Humidité permanente qui rend claires ses parties ; car après sa parfaite mondation ou purgation de toutes choses corrompantes, et mêmement des deux humeurs superflues, l'une grasse et adustible, et l'autre flegmatique et évaporable, la Pierre est ramenée en propre nature et substance de Soufre non brûlant; et sans cette Humidité, jamais notre Pierre n'est amendée, nourrie, augmentée, ni multipliée. Il faut remarquer que durant sa digestion, notre Pierre prend alternativement toutes sortes de Couleurs. Néanmoins, il n'y en a que trois principales dont on doit avoir grand soin, sans se mettre en peine des autres; la Couleur noire qui est la première, la Clef et le commencement de l'Oeuvre; la Couleur blanche qui est la seconde; et la Couleur rouge qui est la troisième. C'est pourquoi il est dit que la Chose dont la tête est rouge, les pieds blancs et les yeux noirs est tout le Magistère69.

Observez donc que quand notre Compôt commence à être abreuvé de notre Eau permanente, alors il est entièrement tourné en manière de Poix fondue, et devenu noir comme charbon ; en cet état, il est appelé la Poix noire, le Sel brûlé, le Plomb fondu, le Laiton non net, la Magnésie et le Merle de Jean70 ; car, durant cette Opération, on voit comme une nuée noire volant par la moyenne Région du Vaisseau au fond duquel demeure la Matière fondue en manière de Poix qui se dissout totalement. En parlant de cette nuée, Jacques du Bourg Saint Saturnin s'écrit :

O bénite nuée qui t'envole par notre Vaisseau ! C'est là l'Eclipse du Soleil, dont parle Raimond Lulle.

Quand cette masse est ainsi noircie elle est dite morte et privée de sa Forme : Le Corps est aussi dit mort et éloigné de son attrampement, son Ame étant séparée de lui. Alors l'Humidité se manifeste en couleur d'Argent-vif, noir et puant, lequel auparavant était sec, blanc, bien odorant, ardent, dépuré de Soufre par la première Opération et il faut recommencer à le dépurer par cette seconde Opération. Ce Corps se trouve privé de son Ame qu'il a perdue, de sa splendeur et de cette merveilleuse lucidité qu'il avait premièrement et maintenant il est noir et enlaidi : ce qui fait que Gébert le nomme pour sa propriété Esprit puant, Noir blanc occultement et rouge manifestement et encore Eau ,vive sèche.

Cette Masse ainsi noire ou noircie est la Clef, le commencement, et le signe d'une parfaite manière d'opérer au second Régime de notre Pierre précieuse. Aussi Hermès, dit-il, en voyant cette noirceur : Croyez que vous avez opéré par la bonne voie.

Donc cette Noirceur montre la vraie manière d'opérer, car la Masse étant rendue difforme, et corrompue de vraie corruption naturelle, il s'ensuit de cette Corruption une Génération de nouvelle disposition réelle en cette Matière; à savoir, acquisition d'une nouvelle Forme, lucide, claire, pure, resplendissante et d'une odeur suave et douce.

L'oeuvre de noircir étant accomplie, il faut en venir à l'oeuvre de blanchir qui est une des Roses de ce Rosier physique, laquelle est désirée de plusieurs, requise et attendue. Toutefois, comme nous avons déjà dit, avant que la parfaite blancheur apparaisse, toutes les Couleurs qu'on saurait imaginer, sont vues et aperçues dans l'Oeuvre, desquelles on ne doit point s'embarrasser, excepté seulement de la Blanche qu'on doit attendre avec une patience constante71.

Observez que la manière d'opérer au Noir, au Blanc et au Rouge est toujours la même, à savoir cuire le Compôt en le nourrissant de notre Eau permanente, c'est-à-dire le Blanc d'Eau blanche, et le Rouge d'eau rouge, par lequel Nourrissement ou Imbibitions et Digestions, on extrait de la Pierre cette moyenne Substance de Mercure qui est toute la perfection de notre double Magistère72. De manière que la Pierre doit être purgée non seulement des sulfuréités, mais aussi de toutes terrestréités par Sublimation d'Eaux, par Calcinations de Terre, par Inhumations et Décoctions de ces superfluités et par Réductions entre Distillations et Calcinations, et ensuite cette moyenne Substance de ce Mercure vous conjoindrez avec un Soufre qui lui soit propre et cuire le tout ensemble si longuement qu'il soit congelé et privé de toute Humidité superflue, par la voie d'une chaleur naturelle qui lui corresponde ; après quoi il est sublimé en Soufre blanc comme la neige. Par tout ceci on voit que notre Pierre contient en soi deux substances d'une même nature, l'une volatile et l'autre fixe, et les Philosophes appellent ces Substances unies leur Argent-vif73. Par notre Opération, la Pierre doit donc être parfaitement séparée de toutes superfluités brûlantes et corrompantes, et il n'y doit demeurer que la seule et pure subtilité, ou moyenne Substance d'argent-vif congelé et dépuré de toute nature sulfureuse, étrangère ou corrompante. Cette Dépuration se parfait quand le Corps se tourne en Esprit et que l'Esprit se retourne en Corps par réitération de Calcination, réduction et sublimation, par lesquelles la Dissolution des Corps est faite avec la Congélation ou Epaississement de l'Esprit, et la Congélation de cet Esprit se fait avec la Dissolution des Corps.

C'est donc par une seule Opération que toutes choses sont faites, à savoir Solution de l'Argent-vif, avec Congélation de certain poids de l'Argent-vif volatil, et leur ablution se fait avec Eau mesurée, ainsi que la Coagulation de cette Eau en Pierre se fait moyennant la chaleur du Mâle qui opère par la Femelle74.

La Pierre naît donc véritablement après la première Conjonction de ces deux Mercures, comme d'Homme et de Femme et elle ne peut prendre naissance autrement.

Par cette Opération le Corps est dépecé, détruit et gouverné soigneusement jusqu'à ce que son Âme subtile étant extraite de son épaisseur, se soit tournée en Esprit impalpable. Alors le Corps est tourné en non Corps; ce qui est la véritable Règle pour bien opérer.

Souvenez-vous que tout ce Corps est dissous par l'Esprit aigu et qu'il se fait spirituel en se mêlant avec lui.
 

Et comme cet Esprit est sublimé il est nommé Eau, laquelle se lave elle-même et se nettoie, comme nous l'avons déjà dit, en montant avec sa très-subtile Substance et délaissant ses parties corrompantes ; et les Philosophes ont appelé cette Ascension, Distillation, Ablution et Sublimation75.
 
 

TROISIEME DEGRE

Quand la Sublimation se trouve parfaitement accomplie, la Pierre est alors vivifiée de son Esprit vivifiant, on Âme naturelle, dont elle avait été privée en noircissant ; elle est inspirée, animée, ressuscitée et menée à la dernière fin de toute subtilité et pureté, et réduite en Pierre cristalline, blanche comme neige, elle est un peu élevée dans le Vaisseau, au fond duquel demeurent les résidences.

Cette Pierre cristalline étant séparée de ses résidences, mettez-la à part, et la sublimez sans ces résidences : car si vous vous essayez de la sublimer avec ces mêmes résidences, jamais vous ne les séparerez d'ensemble et votre travail vous deviendrait inutile.

En sublimant donc sans ces résidences on a la Terre blanche feuillée76, le Soufre blanc non urant, congélant et fixant après parfaitement le Mercure, nettoyant tout Corps impur, et parfaisant l'imparfait en le réduisant en véritable Argent.

Ce Soufre étant ainsi sublimé il n'y a blancheur au monde qui excède la sienne, car il est dénué de toutes choses corrompantes, et est une Nature nouvelle, une Quintessence venant des plus pures parties des quatre Eléments; c'est le Soufre de Nature, l'Arsenic non urant, le Trésor incomparable, la Joie des Philosophes, leur Délectation si désirée, la Terre blanche feuillée et claire, l'Oiseau d'Hermès, la fille de Platon, l'Alun sublimé, le Sel Ammoniac, et de nouveau le Merle blanc dont les plumes excèdent en lucidité le cristal, et il est de grande resplendeur, de très suave odeur et de souveraine pureté, netteté, subtilité et agilité77.

Ce Merle blanc Philosophique est d'une vertu inexprimable, car c'est la Substance du plus pur Soufre du monde, laquelle est l'Âme simple de la Pierre, nette et noble, et séparée de toute épaisseur corporelle. Il faut calciner ce Soufre blanc par sèche Décoction jusqu'à ce qu'il devienne une poudre impalpable et très subtile, et privée de toute Humidité superflue. Après quoi il doit être incéré de l'Huile blanche des Philosophes, peu à peu jusqu'à ce qu'il nue dés promptement comme Cire. Cette incréation accomplie, qui n'est autre chose que réduction à fusion, ou fonte de la chose qui ne peut fondre, notre glorieuse Pierre des Philosophes au blanc est parfaite, fluante et fondante, plus blanche que neige, participante de quelque Verdeur; persévérante au feu78 ; retenant et congelant le Mercure et le fixant ensuite; teignant et transmuant tout Métal imparfait en véritable Lune. Et si vous en jetez un poids sur mille d'Argent-vif ou de quelque autre Métal imparfait il les convertira en Argent plus fin, plus pur et plus blanc que celui des Mines.

La manière de la Projection et de la Multiplication au blanc et au rouge est semblable.

Cependant la Multiplication se fait en deux manières ; l'une par projection en jetant un poids sur cent, et tout sera Médecine de laquelle un poids convertira autre cent poids, aussi en Médecine parfaite ; et un poids de ces cent, fait cent poids de pur Argent, ou de pur Or79.

Il y a d'autres manières plus profitables et plus secrètes de multiplier la Médecine par projection, dont je me tais à présent; mais par Multiplication la Pierre est augmentée sans fin ; c'est à savoir par ses Digestions, Animations ou Imbibitions d'Huile Mercurielle, laquelle Huile est de nature des Métaux ; Et cette Multiplication se fait seulement en imbibant ou abreuvant la Pierre de cette Huile permanente et en dissolvant et congelant autant de fois qu'on le voudra : Car plus la Pierre sera digérée, plus elle sera parfaite, et plus de poids elle convertira, parce qu'elle sera plus subtiliée. En quoi est accomplie la Rose blanche, céleste, suave et si chérie des Philosophes80. Après que la Pierre au blanc est accomplie, il en faut dissoudre une partie, et tant la calciner, selon que le veulent quelques Philosophes, que par vertu de longue Décoction, elle soit tournée en cendre impalpable, et qu'elle devienne colorée en citrinité. Il faut ensuite l'abreuver de son Eau rouge jusqu'à ce qu'elle demeure rouge comme corail. Dans son Codicile, au Chapitre de la Calcination de la Terre, Raimond Lulle dit : N'oublie pas de calciner en son feu allumé la matière de la Terre préconnue de la Pierre avec réitération de Destruction de Distillation d'Eau et de Calcination de Corps, jusqu'à ce que la Terre demeure blanche et vide de toute humidité; Et après continuez par plus grande force de feu et d'imbibition d'Eau jusqu'à ce qu'elle devienne rouge, comme Hyacinthe, en Poudre impalpable et sans tact. Le Signe de perfection est manifestement montré, quand à sa dernière Calcination, la Matière demeure privée de toute humidité, en parlant du second Procédé et principalement du second Régime, qui est de faire la Pierre rouge. Géber dit, qu'elle n'est pas faite sans addition de la chose qui la teint, que Nature connaît bien ; à savoir, sans qu'elle soit abreuvée et teinte de cette Eau Céleste, de laquelle il est dit au Lis des Philosophes : O Nature Céleste! comment tournes-tu nos Corps en Esprit. O quelle merveilleuse et puissante Nature ! Elle est par dessus tout, elle surmonte tout, et elle est le Vinaigre qui fait que l'Or est véritable Esprit, ainsi que l'Argent. Sans elle ni Noirceur, ni Blancheur, ni Rougeur ne peuvent jamais être faites en notre Oeuvre; Donc, quand cette Nature est jointe au Corps, elle le tourne en Esprit, et de son Feu spirituel, le teint d'une Teinture invariable et qui ne peut être effacée.

Hermès nomme cette Nature Céleste Eau des Eaux ; et Alphidius l'appelle Eau des Philosophes Indiens, Babyloniens et Egyptiens. Sans cette Eau, par laquelle les Corps sont faits Esprits et réduits à leur première Nature ou Matière notre Pierre n'est jamais amendée, la Blanche sans l'Eau blanche et la Rouge sans l'Eau rouge.

Soit donc la Pierre Rouge abreuvée de l'Eau Rouge, pour qu'enfin tant par longue Décoction ou Cuisson que par longue Imbibition ou continuel Abreuvement ; elle soit fait rouge comme Sang Hyacinthe, Ecarlate, ou Rubis, et luisante comme un Charbon embrasé, mis dans un lieu obscur. Et finalement que notre Pierre soit ornée d'un Diadème rouge. Ce qui fait dire à Diomèdes : Votre Roi venant du Feu avec sa Femme, gardez-vous de les brûler par trop grand feu : Cuisez-les donc doucement, afin qu'ils soient faits premièrement Noirs, après Blancs, ensuite Citron et Rouge et finalement Venin teignant.

Car, comme dit Aegistus, ces Choses doivent être faites par division des Eaux. Je vous commande de ne mettre pas toute l'Eau ensemble, mais peu à peu et cuisez doucement jusqu'à ce que l'Oeuvre soit accompli.

On voit par là que la Pierre demeure rouge de vraie rougeur, lumineuse, claire et vive, fondante comme Cire, par la teinture de laquelle l'Argent-vif vulgaire et tous Métaux imparfaits peuvent être teints et parfaits en très vrai et très bon Or beaucoup meilleur que celui des Mines. En quoi est accomplie cette précieuse Pierre surmontant toute Pierre précieuse81 laquelle est un trésor infini à la gloire de Dieu qui vit et règne éternellement.

Fin



Notes

1. Le Mercure, qui n'a rien à voir avec le vif-argent vulgaire. Sous le terme de Mercure sont groupés en fait plusieurs substances : le 1er Mercure (Mercure commun encore appelé Mercure des philosophes) et le Mercure philosophique. Il semble que le Mercure commun corresponde au sel obtenu à la fin du 1er oeuvre : il pourrait s'agir du flux noir. Le Mercure philosophique correspond en général au mélange de deux corps mais sa préparation varie en fonction de la voie employée (voie sèche ou voie humide) ; dans la voie sèche, plusieurs possibilités existent ; leur caractère commun est un pouvoir de réduction et surtout une bonne fusibilité ; d'après les textes modernes et le commentaire que nous donnons des Figures Hiéroglyphiques, il semble que le candidat le plus sérieux corresponde au sulfate de potasse (peut-être même au sulfate acide de potasse, à cause d'un artifice ou stratagème particulier) ; on doit noter aussi que les Adeptes entretiennent une confusion entre le Mercure et le Sel des Sages (qui correspond à la résine de l'or, ou Corps, ou encore semence métallique) : il s'agit vraisemblablement d'un corps alumineux ou siliceux ;
2. Le Soufre correspond au principe « fixe » ; les Adeptes entendent par là la « teinture métallique » qui se lie de façon radicale au Corps. Ce Soufre est encore appelé Âme car il détermine la forme de la Pierre. Il s'agit d'un oxyde métallique d'un métal trivalent. Notez que les Anciens parlent très souvent d'honorer Dieu : cela est dû à une assonance phonétique, en grec, entre soufre [qeioV] et Dieu [qeion]. De même que pour le Mercure, les Adeptes entretiennent une confusion au 2ème oeuvre lors de la confection du Mercure philosophique entre le Soufre et le « patient »

[l'un des composés du Mercure qui doit être du borith [carbonate de potasse] qui doit subir (souffrir) l'attaque par « l'agent » (l'autre composé du Mercure, et sans doute la Clef qui ouvre la porte du Palais fermé du Roi de Philalèthe ; il correspond à l'antimoine saturnin d'Artephius et il est symbolisé en toute hypothèse par Thémis)] ;

3. L'Or, très pur, est le principe Soufre ; l'Argent, très fin, est le Corps ou résine métallique ; c'est au vrai la Toyson d'Or de Trismosin et l'objet du mythe des Argonautes ; le Mercure ou Argent-vif est le Mercure philosophique ou dissolvant universel : il correspond au Lion vert de Ripley ou d'Isaac Newton. Cet Argent-vif a fait l'objet de trois des gravures du De Lapide philosophorum de Lambsprinck [cf. textes] ;

FIGURE I
(De Lapide philosophorum : figure 3, figure 4, figure 1)
4. Il peut s'agir de deux substances qui, pures, sont absolument blanches : l'alumine [Corps] et le carbonate de potasse [l'une des deux colombes de Philalèthe ou le chien de Corascène d'Artephius ou encore le gnome de gauche de la cheminée alchimique du château de Fontenay-Le-Conte (cf. Fulcanelli, DM, II)] ;
5. Cette ignition philosophique cache en fait un feu dit « aqueux » : c'est à peine voiler ici l'emploi de la chaux vive [calx]. Cette confusion des éléments se retrouve dans le titre des traités de Pontanus et de Lavinius (Ciel terrestre, etc.) ;
6. L'Air et le feu voilent l'Esprit [Jupiter] et le feu « secret » ou « eau qui ne mouille pas les mains » des Anciens. C'est ainsi qu'ils nomment aussi le Lion vert ;
7. Le terme « Elément » cache ici les principes qui voilent les substances chimiques utilisées dans la préparation du dissolvant universel ;
8. Cette conversion des éléments correspond à la dissolution ignée des principes (cf. section sur le Mercure philosophique) ;
9. Le Soleil des alchimistes correspond au Lion (qui, par maîtrise, est le signe zodiacal des astrologues). Ce lion peut être vert ou rouge selon le stade de l'oeuvre : il se situe nécessairement entre le 2ème oeuvre et le début de la Grande Coction (3ème oeuvre). La Lune correspond à Diane [lune cornée], c'est-à-dire à Artémis ; nous y verrions volontiers la formation du carbonate de potasse [par combinaison de crème de tartre et de salpêtre] ; il  y a d'autres équivalences possibles : la plus simple est de rapporter le Soleil au principe fixe ou Soufre [il correspond au métal] et la Lune au principe mobile ou Mercure [il correspond au minéral] ;
10. C'est-à-dire le Mercure philosophique, qui, combiné au Rebis [l'union virtuelle de la Toison d'or à la Teinture], donne le Compost philosophal, seuil obligé de la Coction hermétique ;
11. Les Philosophes chymiques ont l'habitude de parler de trois oeuvres : d'abord l'oeuvre au noir, puis l'oeuvre au blanc, enfin l'oeuvre au rouge. Ce que dit Trévisan n'est pourtant pas faux et corrobore le fait que Le Breton ait dit qu'il y avait dans l'Oeuvre plusieurs putréfactions [la couleur noire apparaît plusieurs fois] ; Fulcanelli y fait référence explicitement dans Les Mystères ;
12. La pierre blanche correspond en fait à l'obtention d'un sel blanc qui est le carbonate de potasse absolument pur ; la pierre rouge correspond à la pierre philosophale : sa composition varie en fonction de la terre utilisée et du métal utilisé ; les minéralogistes français du XIXe siècle -surtout Henri de Sainte-Claire Deville [1, 2, 3] M.A. Gaudin, A. Daubrée, P. Berthier, J.J. Ebelmen- sont parvenues à la fabriquer ; il n'y a nul rapport, bien sûr, avec la transmutation des métaux qui est -hélas- une chimère ;
13. Nous rappelons que Bernard Le Trévisan a erré très longtemps comme un aveugle dans le labyrinthe hermétique et qu'il est mort à l'âge de 84 ans, canonique pour l'époque ; il est possible qu'il ait réellement réussi à trouver les bons composés... ;
14. Rétablissons l'ordre exact : pierre minérale ---> pierre végétale ---> pierre animale. Le stade minéral correspond à l'acquisition du sel issu de la Terre [silice ou argile, riche en kaolin si possible] ; le stade animal est le début du 3ème oeuvre et correspond à l'apparition des cristaux dans le « bain des astres » après l'animation du Mercure ; le stade végétal correspond à l'accrétion du principe Soufre et à « l'accroissement » des cristaux ; il va de pair avec une très lente diminution de la température du bain ; il est possible également qu'il soit fait référence à l'alkali végétal [alkali fixe]
15. Ici, Trévisan est manifestement « envieux » [c'est ainsi qu'on appelle un alchimiste qui ment à escient...] et le début de la Pierre -comme il le dit- ne peut être que minéral. La seule façon d'entendre un début « végétal » serait d'utiliser des végétaux ; ce n'est pas absolument impossible puisque nous avons vu que le carbonate de potasse pouvait être obtenu à partir de cendres de varech [cf. section sur les carbonates] ; dans le même ordre d'idées, il est possible de substituer du sel d'oseille à la crème de tartre pour obtenir du carbonate de potasse : ce sel d'oseille se trouve dans des plantes comme la patience, la valériane (en latin, l'oseille se dit : oxalis ou lidis ou encore murex, phonétiquement proche de murrha, la murrhe ou spath-fluor) : il y a peut-être là des indications, ce d'autant que nous avons trouvé dans le Cours de chimie de Gay-Lussac (chapitre vingt-quatre) la façon dont on obtient l'acide oxalique qui procure le sel d'oseille. Il faut cohober une décoction de plantes trois fois car, à la première cohobation, on a de l'acide malique. La question est alors : les Anciens ont-ils pu utiliser des plantes de cette manière ? je n'ai pas de réponse sérieuse... ;
16. Cet arbre, E. Canseliet en traite dans son Alchimie (L'Arbre alchimique) et cite p. 112 cet extrait d'Alexandre Sethon :
"De même entre ces arbres, l'Adepte nous en désigne sept, distingués par des noms et parmi eux...je remarquai deux principaux, plus élevés que les autres, l'un desquels portait un fruit comme le Soleil le plus lumineux et le plus brillant, et ses feuilles étaient comme de l'Or. Mais l'autre portait des fruits très blancs, plus resplendissants que les Lis, et les feuilles étaient comme de l'argent fin. Or ces arbres étaient appelés par Neptune, l'un Arbre Solaire, et l'autre lunaire." (in La nouvelle Lumière Chimique, chez Antoine Boëtzer, 1610) ;



FIGURE II
(Frontispice de Gloria Mundi)

Ce fruit resplendissant est une étoile qui se rapporte à l'antimoine saturnin d'Artephius ; il est évoqué directement sur plusieurs planches du Mutus Liber. Le fruit blanc est cette « margarita » ou perle, que l'on voit aussi sur l'une des planches du Mutus Liber est qui a pour pendant l'étoile ; dans un autre ordre d'idée, notez que la marne [qui est une association d'argile et de gypse] se dit marga en latin ;
17. Nous avons là un bel exemple de phrase sybilline : de quel Mercure Trévisan parle-t-il ? il est possible qu'il fasse référence au Mercure envisagé en tant que Sel des Sages, c'est-à-dire au composé fourni par la Terre ; l'arbre fixe [le centre ou la pointe du compas que l'on voit sur l'une des gravures de l'Atalanta fugiens de M. Maier] correspondrait alors au métal sans lequel il ne peut y avoir de « teinture » ; notons bien que l'absence de métal n'empécherait pas la cristallisation mais nous aurions alors un écrin vide : le corindon... ; car c'est bien la Nature qui fait le prix de ce minéral en assurant sa teinture par un oxyde aproprié ;
18. Cette référence à la vigne vaut pour certains schistes alunifères que l'on emploie à l’amendement –augmentation de la fertilité de la terre- des vignobles, d’où leur appellation de schistes ampéliteux (ampelos = vigne) ce qui n’étonnera pas le lecteur de Fulcanelli (Les Mystères, les DM I, II) où il décrit le char de triomphe de Bacchus ; le Germe de la vigne, qui sans doute est le vin, désigne donc le sel qui se dépose sur les parois des tonneaux de chêne dont on voit un exemple sur la Clef XII des Douze Clefs attribuées à Basile Valentin ; la suite du texte renvoie à l'obtention du carbonate de potasse qui est la Pierre au blanc du 2ème oeuvre ; Réf. sur le Songe-Verd
19. C'est très exactement la vérité ; il s'agit donc de l'Esprit [Mercure], d'où la référence à l'air ; l'air [caelum] est homonyme en latin de l'outil [burin, ciseau à caelum] avec lequel l'ouvrier travaille le marbre statuaire ;
20. C'est-à-dire une température qui est, pour la voie humide de l'ordre de 500°C, et pour la voie sèche de l'ordre de 1300°C ; l'humidité renvoie bien sûr au fait que ce Mercure est à l'état liquide, i.e. fondu : c'est un fondant et comme il existe plusieurs fondants possibles, on peut avoir plusieurs Mercures possibles ;
21. Cette redondance des textes a toujours été un moyen de prédilection des Adeptes pour décourager les sots ou les mercantis ; on en trouvera un exemple caricatural dans le Secret livre d'Artephius ;
22. On trouve dans les synthèses minéralogiques une méthode qui rappelle étrangement ce que dit Trévisan : il s'agit du procédé de Sainte-Claire Deville et Caron pour la synthèse du corindon à partir de fluorure d'aluminium et d'oxyde de bore auquel nous renvoyons le lecteur curieux ; il ne nous paraît pas raisonnable -notons-le bien- que même par un trait de génie les Anciens aient pu concevoir une telle technique... ;
23. Il faut entendre qu'ils sont dissous au sein du fondant ; les expériences de synthèse minéralogique conduites au XIXe siècle ont permis de mettre en jeu plusieurs méthodes qui passent par la fusion, la sous-fusion, la volatilisation ou même le transfert passif de substances ;
24. A nouveau, Trévisan se montre envieux : il est évident que ce qu'il décrit est l'animation du Mercure correspondant au tout début de la 3ème partie. L'expresssion « semence prochaine à génération » est synonyme de « semence métallique » que l'on trouve dans les textes de Fulcanelli ; c'est littéralement l'oxyde métallique qui est dissous en même temps que le sel issu de la Terre, qui est aussi un oxyde ---> cf. ce qu'écrit à ce sujet E. Canseliet ; le terme « équipollent » est singulier : il réfère ici peut-être au fait que le Sel et le Soufre sont indiscernables au sein du Compost philosophal [Mercure + Rebis]. L'Elixir correspondrait alors à la phase liquide du 3ème oeuvre et conforterait ce que dit Fulcanelli dans Les Mystères [nous avons montré que dans le 3ème oeuvre, on peut discerner par l'entendement une phase humide -fusion- suivie d'une phase sèche -cristallisation] ;
25. Il s'agit en fait du résultat de la 2ème partie ou second oeuvre ; le Vaisseau de Nature renvoie au vase de nature que nous avons traité dans la section sur les textes ; ce vaisseau, c'est le char de Cybèle avec ses deux lions [athanor secret] : Atalante et Hippomenês ;
26. Nous savons qu'une des propriétés du Mercure est d'être le « coordonnateur » de l'apparent Chaos métallique qui est à l'oeuvre, à ce moment, dans le vase de nature : c'est l'Ange des figures de Lambsprinck, l'abbé

FIGURE III
(de gauche à droite : De Lapide Philosophorum ; Clef VII de B. Valentin ; Philosophia Reformata, Mylius)
mitré de Basile Valentin ou le vieillard de Mylius ; c'est St Pierre dans les Figures Hiéroglyphiques et c'est aussi Maître Canches dans le récit du pseudo-Flamel dans le voyage initiatique à St Jacques de Compostelle...Ce Mercure est promis à disparaître, qu'il soit volatilisé ou dissous de façon radicale ;
27. On est ainsi ramené aux deux principes qui donnent lieu au combat de l'aigle et du lion (version Philalèthe) ou du coq et du renard (version B. Valentin) ou du rémora et de la salamandre (version De Cyrano Bergerac) ; ces allégories expriment toutes, et c'est ce qui fait une partie de la difficulté de décryptage, un état d'équilibre instable entre une substance qui se dissout et qui se volatilise à la fois ;
28. Il ne s'agit pas du vif-argent « vulgaire » malgré les apparences mais du Mercure des philosophes ;
29. La première phrase exprime bien cette idée de concorde et de paix qui doit exister pour que le Corps [Sel] et l'Âme [Soufre] puissent être réunis de façon irréductible ; il est clair, aussi, que les oxydes [pour parler de façon explicite] jouent un rôle dans la forme que prend ce vif-argent ou fondant [cf. la section sur les Essais par voie sèche de Berthier et de J.J. Ebelmen] et qu'il est ainsi rendu plus ou moins volatil : le mieux, paraît-il, est qu'il soit le moins volatile possible afin de former cette « eau permanente » qui assure pendant plusieurs jours une dissolution totale à haute température ;
30. Hortulin : cf. la Table d'Emeraude et son Commentaire d'Hortulin.
31. Est par là signifié que seules des espèces métalliques ou des rouilles peuvent coexister avec ce fondant ; cf. aussi le sacrifice d'étranger ;
32. Cette allusion à la marguerite se rapproche de la fleur que l'on voit dans les gravures du Mutus Liber à la planche X ; nous avons vu qu'elle pouvait être le symbole du carbonate de potasse ; signalons aussi que de nombreux traités attribués à Raymond Lulle sont en fait apocryphes (cf. section sur les repères historiques) ; concernant la gomme, on peut relever dans les textes deux gommes qui ne sont peut-être pas étrangères à celle qu'évoque Trévisan et Djabir : d'une part la myrrhe qui servait à la fabrication des vases murrins [il s'agissait de vases très précieux, où le composé principal semble être du spath-fluor. La myrrhe servait à la confection de ces vases, cf. section sur le médiateur salin], d'autre part l'asphalatus qui fournit la gomme adragante et qui est une sorte d'armoise [en latin, artemisia, proche d'Artémis, c'est-à-dire de Diane aux cornes lunaires, i.e. le Lion vert] ;
33. C'est là le point essentiel : le pouvoir que possède une substance de rester dissoute le plus longtemps possible. Fulcanelli ne dit pas autre chose dans Les Mystères, p.140 , à propos du Mercure :
"C’est l’unique matière dont nous avons besoin. En effet, cette eau sèche, quoique entièrement volatile, peut, si l’on découvre le moyen de la retenir longtemps au feu, devenir assez fixe pour résister au degré de chaleur qui aurait suffi à l’évaporer en totalité...son endurance au feu...lui font attribuer le renard."
34. Célèbre maxime du Trévisan. Nous l'évoquons note 84 dans le commentaire des Figures Hiéroglyphiques ;
35. Les trois degrés dont parle Trévisan ne correspondent donc pas aux trois oeuvres de la Tradition mais aux trois degrés de la Pierre, à partir du moment où l'on obtient le dissolvant ; c'est la seule façon de pouvoir déméler cet entrelacs ;
36. Il s'agit donc de l'animation du Mercure. Cette animation, c’est aussi ce combat dont parle Savinien De Cyrano Bergerac dans une partie de son Histoire comique, contenant les Estats et empires du soleil (Paris, Charles de Sercy, 1662) entre la rémore et la salamandre. Le « propre Instrument » n'est pas autre chose que le vase de nature, i.e. l'athanor secret. La sublimation philosophique correspond ainsi, selon Trévisan, à l'Exaltation, soit l'animation du Mercure : il s'agit d'une fusion qui s'opère à haute température, du moins par la voie sèche ; le « mystère de l'inclusion » - arcanum (mystère)- renvoie a priori à un procédé d’étamage des métaux qui était secret et attribué aux Gaulois mais cet arcanum cache en fait le secret du dissolvant [cf. section du tartre vitriolé]. Dans les DM, II, le terme luden (laton) renvoie à Apollon et par conséquent à Jupiter. Dans les DM, II, p.242, la Justice que symbolise le triptyque Lion-Balance-épée renvoie aussi à Jupiter et à Thémis ; Thémis permet de comprendre le second degré dans l'acquisition progressive du Mercure, nous l'avons évoqué dans les Figures Hiéroglyphiques (note 120 et ss.) ; l'étamage renvoie à l'étain mais l'étain lui-même ne semble d'aucune utilité dans l'oeuvre : son symbolisme ressort de la cabale phonétique et permet d'accéder au véritable sens de l'antimoine (cf. la section sur les repères historiques) ;
37. A proprement parler, c'est parfaitement exact : le Mercure est, symboliquement, de « basse extraction » ; cette Terre, c'est du carbonate de chaux [alabaster, ou albâtre des Sages de Fulcanelli] ; l'eau est indispensable à sa maturation ;
38. Cette nature « noble et haute » correspond à la double propriété -cf. supra- du Mercure de pouvoir rester un temps suffisamment long sans s'évaporer et de tenir en suspension des oxydes métalliques ; ainsi donc, à chaque fois que les Adeptes nous parlent d'une personne de « haut lignage » veulent-ils nous informer sur le Mercure philosophique ;
39. Trévisan nous parle ici du Compost philosophal, c'est-à-dire de l'association double Mercure-Rebis [le Rebis est le mélange d'oxydes en suspension] ;
40. Il s'agit du carbonate de potassium à l'état pur ; la neige des hautes montagnes évoque certe une couleur blanche mais aussi une couleur violette : l'extrême cime de la montagne représente une couleur bleu foncé (caerula, caeruleus), violette qui n'est pas sans nous rappeler la couleur de la fève, noir bleuâtre. La fève est, en cabale hermétique, synonyme du basilic, du rémora ; Fulcanelli parle du bouton de retour [le Soufre rouge] en le transformant en objet hermétique : blanc sur une face, noir sur l'autre et violet dans sa cassure...
- Dans Les Mystères, p.133, Fulcanelli évoque les motifs des médaillons des vitraux de la rose centrale de Notre-Dame ; on y voit dans l'allégorie de la cohobation un prince couronné d'or, à veste rouge et bas rouges ; le dissolvant universel est figuré par deux enfants batailleurs, l'un vert, l'autre violet gris ;
- dans son Traité chymico-philosophique, Basile Valentin parle de La Lune au chapitre VII (de la teinture de la Lune). Il trouve à la Lune une double signification ; elle peut présenter en effet une couleur bleu sombre (tirant vers le violet) ;
- Les schistes argileux sont des roches finement cristallisées dans lesquelles on peut rencontrer des dérivés de l’aluminium, en particulier l’illite -de formule générale (Si4-xAlx)(Al,M1,M2)2O10(OH)2K- et la chlorite. On y retrouve aussi de la pyrite et de la magnétite. Leur coloration est variable, allant du noir, au vert (chlorite), et du rouge ou violet (pour les illites où du Fe est substitué à l’Al) ;
- Fulcanelli cite enfin Aristote (Les Mystères, p. 84) :
"D'après Aristote, le Mercure a pour couleur emblématique le gris ou le violet..."
41. Fait référence au « laton non net » ; les Adeptes conseillent en effet de « blanchir » le laiton, c'est-à-dire de purifier le Mercure commun ;
42. C'est l'une des grandes inconnues du problème ; quatre dosages ou pesées doivent être connus
a)- le poids du Mercure [Esprit, quantité de fondant]
b)- le poids du Sel [Corps ou résine de l'or, c'est-à-dire une terre alumineuse ou siliceuse]
c)- le poids du Soufre [Âme ou oxyde métallique]
d)- la température de fusion et la conduite du feu
Nous donnons dans la section sur le Mercure un aperçu de dosages effectués au siècle dernier par Berthier [Traité des Essais par la voie sèche] ; par exemple, pour obtenir du pyroxène [silicate naturel de calcium, de magnésium et de fer], il faut un Compost avec pour 100 parties, 56 de silice, 25 de chaux et 18 de magnésie ;
43. Dans la section sur les textes [Fulcanelli et E. Canseliet], nous avons étudié ces « résidences et fèces » ; le probléme est de savoir dans quelle partie de l'oeuve se déroule le processus dont parle Trévisan : s'il s'agit de la confection du Mercure philosophique, il y a -par la voie du sulfate de potassium ou du sulfate acide de potassium- deux endroits où de telles « résidences » surviennent : d'une part dans la synthèse de la potasse [cf. la section sur la Pierre] et d'autre part dans l'obtention du sulfate de potasse [attaque du carbonate de potasse pur par l'huile de vitriol] : dans le 1er cas, on obtient à la surface du carbonate de potasse impur qui doit être rejeté ; dans l'autre cas, on obtient des cristaux qu'il faut au contraire recueillir. A ce sujet encore, c'est le lieu de citer une remarque capitale de Fulcanelli :
"Arès, plus vigourieux qu'Ariès, doit être en moindre quantité. Pulvérisez et ajoutez la quinzième partie du tout de ce sel pur, blanc, admirable, plusieurs fois lavé et cristallisé, que vous devez nécessairement connaître." (in DM, I, p. 194) ;
à mettre en parallèle avec cette autre remarque d'E. Canseliet dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques (p. 192) :
"Dans le creuset porté au rouge et affermi sur son fromage, au centre du charbon en ignition, l'artiste, à l'aide de la cuiller à long manche, fera passer, par fractions successives, le mélange en poudre qu'il a précédemment préparé avec soin. A chaque cuillerée se produit aussitôt un fusement léger...Ainsi épuise-t-il les trois cents grammes qu'il est préférable de ne pas dépasser, dans le creuset idoine...afin que se réalise...la fusion qui en reste l'art essentiel."
Cette préparation, quoique morcelée, concerne la préparation du carbonate de potasse. Tout d'abord chez Fulcanelli, nous apercevons la relation entre Arès et Ariès ; c'est une citation d'Isaac Newton que nous avons relevé dans la section sur les textes (Les Fondements de l’alchimie de Newton, Betty J. Teeter Dobbs, Guy Trédianel, 1981) p.196) :
"...par le pouvoir de notre soufre qui gît caché dans l’antimoine, car l’antimoine était dénommé Ariès par les Anciens. Parce que Ariès est le premier signe du zodiaque dans lequel le Soleil commence à être exalté et que l’or est surtout exalté dans l’antimoine."


Nous avons montré ailleurs que l'antimoine -par le truchement d'albaster [album astrum], proche d'alabaster [carbonate de chaux] était le nom « cabalistique » de la chaux ; la préparation dont Fulcanelli parle concerne l'obtention du carbonate de potasse à partir de la crème de tartre, ici désignée par Ariès ; Arès désigne le salpêtre. Nous avons vu dans la section sur le Mercure que la crème de tartre [bitartrate de potasse] devait être mêlée à la moitié de son poids de salpêtre ; par ailleurs, l'ajout par fractions successives de la poudre dont parle E. Canseliet est semblable à l'opération suivante :

«Le mélange, parfaitement sec, est projeté par petites portions dans un vase de fonte chauffé au rouge sombre. Après la déflagration de la totalité de la matière, on élève davantage la température et on continue la calcination jusqu'à ce qu'un fragment du produit donne avec l'eau une solution incolore » (in Cours de chimie de Gay-Lussac) ;
44. Trévisan est ici nettement « envieux » car c'est l'inverse peut se passer : le composé intéressant précipite et laisse en suspension l'autre composé ; le produit intéressant est alors obtenu par décantation et filtration [c'est le cas par exemple pour la crème de tartre mais ce peut aussi le contraire comme dans l'obtention du carbonate de potasse où c'est le composé dissous qui est essentiel] ;
45. C'est-à-dire du feu « vulgaire » qui conduirait, en l'absence du Mercure [fondant], à une simple calcination sans possibilité de conjoindre «les deux extrémités du vaisseau de nature » ;
46. C'est un bon résumé du 3ème oeuvre. La Terre est effectivement la nourrice, ou si l'on préfère la toison de l'or, sa résine. Le Soleil est son père puisqu'il procure le métal [l'oxyde métallique] et la Lune est sa mère [et la mer des philosophes] : c'est le Mercure philosophique [cf. la section sur le Mercure], la Lune étant assimilée à Diane aux cornes lunaires ;
47. Citation de la Table d'Emeraude [c'est l'allégorie d'une volatilisation] ;
48. Passage entièrement ésotérique ; tout au plus peut-on en tirer que par « corps parfait », Trévisan entend un corps à un grand état de pureté [par exemple : au XVIIIe siècle, le carbonate de potasse ou la potasse que l'on trouvait dans le commerce étaient impurs] ;
49. il y a ici une ambiguité ; Trévisan nous parle-t-il du principe mercuriel en tant que Sel des Sages ou en tant que Mercure commun ? Car, dans le premier cas, nous nous plaçons au 3ème oeuvre [ce que le texte qui précède semble faire supposer] et dans le second cas, au 2ème oeuvre...Notons que cette ambiguité se retrouve chez Fulcanelli lorsqu'il examine la cheminée alchimique du château de Fontenay-Le-Conte et les deux gnomes : le patient peut tout aussi bien être le sel blanc au 2ème oeuvre [et il s'agit alors de carbonate de potasse], l'agent étant alors la chaux [et c'est sans doute l'albâtre des Sages] que le sel blanc au 3ème oeuvre [et il s'agit alors d'alumine ou de silice], l'agent étant alors le principe Soufre [oxyde métallique assurant la teinture] ; le texte précédent, là encore, fait pencher pour la seconde hypothèse et montre encore une fois le danger que l'étudiant court à ne pas confronter plusieurs textes avant de commencer les véritables opérations... ;
50. Ce passage est redondant : il est clair que le « soufre blanc et rouge » semble se rapprocher de l'homme double igné de B. Valentin ; relation à Dastin : 1, 2, 3, 4, 5.
51. Le Mercure est donc cet appariteur [viator] que nous avons déjà tant de fois rencontré. Cet anneau renvoie aussi au serpent Ouroboros, symbole majeur du grand oeuvre ;
52. Il faut prendre garde ici à ce que Trévisan confond à escient le 2ème oeuvre et le second stade du 3ème oeuvre [a)- dissolution ou « putréfaction » b)- cristallisation ou accrétion - c)- accroissement ou multiplication] ; il faut entendre ici l'alinéa b)- accrétion du principe Soufre [Âme] au Sel [Corps ou résine de l'or]. Le terme « airain » doit être compris au sens d'amalgame philosophique ; l'allégorie ici a consisté en ce que, métal éminemment sonore, il est tout d'abord une voix, et plus particulièrement celle du canon, que nous voyons figurer sur l'un des caissons du château de Dampierre-sur-Boutonne ; quant au pied d'airain de la biche, il souligne une course perpétuelle et sacrée de la vierge farouche [que l'on peut rapprocher de Diane] ;
53. Il s'agit nécessairement du carbonate de potasse, transformé ensuite en potasse caustique ; la noirceur renvoie à la dissolution des oxydes dans le « bain des astres » ; il est exact qu'en revivifiant le compost, il se mortifie et qu'il est promis à disparaître par volatilisation ;
54. C'est tout à fait en accord avec un processus dynamique qui passe par une série d'équilibres instables qui est peut-être à rapporter à la thermodynamique du non-équilibre et du même ordre que les structures dissipatives révélées par Ilya Prigogine [La Nouvelle Alliance ; Entre le Temps et l'Eternité] ;
55. C'est la même litanie qu'avec le pseudo-Artephius ou le pseudo-Flamel : nous retiendrons pourtant les mots azote, Soufre et Alun qui imagent assez bien la représentation du Compost : azote = Mercure, Soufre = oxyde, Alun = Corps ;
56. Voila clairement indiqués les trois constituants canoniques de la Pierre ; veuillez vous référer aux sections sur les textes, les repères historiques et le Mercure pour en savoir plus ;
57. Ce stade correspond à « l'empâtement » du Mercure ainsi que le rappelle Fulcanelli quand il examine le symbolisme du dauphin : celui-ci représente en effet le principe humide et froid de l’œuvre, c’est-à-dire le Mercure qui se coagule au contact du Soufre. Ce dernier est souvent symbolisé par une ancre marine. Nous avons un commentaire précis de ce qui se produit dans cette partie de l’œuvre, aux DM, II, p.187 :


FIGURE IV

"La longue opération qui permet de réaliser l’empâtement progressif et la fixation finale du Mercure, offre une grande analogie avec les traversées maritimes...Le dauphin nage à la surface des flots impétueux, et cette agitation dure jusqu’à ce que le rémora...arrête enfin, comme une ancre puissante, le navire allant à la dérive"
58. A propos de ce qui est étranger, nous ne pouvons que rapprocher cette image de Diane, déesse de la lumière que l'on connaît sous deux versions : Diane en Tauride, ou Artémis (1,2,3), montée sur un char traîné par deux taureaux ; elle porte un flambeau et son front est surmonté d'un croissant de lune. Des étrangers lui étaient sacrifiés. Dans le même ordre d'idées, probe, en latin, se dit aerarius (trésor secret, étranger) mais renvoie surtout à aerarium qui était le temple consacré à Saturne. Donc, dans les textes, toute référence à un personnage "honnête, loyal, probe, etc." doit se rapporter à Saturne, c’est-à-dire au plomb ou peut-être au plomb argentifère, i.e. l’étain. Pour finir, rappelons-nous que l'étain [plumbum album] n'est pas le sujet mais qu'une assonance entre alabaster [albâtre, carbonate de chaux] et albaster [album astrum, stibine] permet de comprendre le sens de « étranger »...Artephius ne nous dit-il pas que l'antimoine est « des parties » de Saturne ?
59. Cette animation se fait donc grâce à la chaleur externe [1300°C dans la voie sèche, 500°C dans la voie humide] et nécessite la liquéfaction totale du Compost. A ce sujet revoyons ce que nous dit Berthier dans le Traité des Essais par la voie sèche sur l'action des carbonates :
Le carbonate de potasse et le carbonate de soude...sont extrêmement fusibles : au rouge naissant ils deviennent aussi liquides et aussi transparents que l'eau, et en se refroidissant ils se prennent en masses blanches translucides très cristallines. Ils sont indécomposables par la chaleur, mais ils sont sensiblement volatils, même à la chaleur rouge. La silice et les silicates les décomposent par voie sèche ; l'acide carbonique s'en sépare en produisant une vive ébullition, et souvent avec un boursouflement considérable...Ils peuvent former des combinaisons fusibles avec la plupart des oxydes métalliques : dans ces combinaisons l'oxyde métallique remplace une certaine partie de l'acide carbonique...a raison de leur grande fusibilité, les carbonates alcalins ont encore la propriété de pouvoir tenir en suspension, sans perdre toute leur fluidité, une proportion assez grande d'un corps infusible réduit en poudre très fine tel qu'une terre, du charbon, du fer métallique à l'état naissant, etc.
Comme on le voit, il y a nécessité préalable de tamiser [criblum] les oxydes que l'on veut conjoindre ;
60. C'est effectivement une sublimation incessante car les composés mis ensemble devraient normalement se volatiliser rapidement ; cette volatilisation ne peut se faire à cause de la présence des oxydes dans le fondant ;
61. Ce processus de « congélation » est en fait une cristallisation ; elle ne peut avoir lieu que dans deux cas : soit, par évaporation complète du fondant soit par abaissement très progressif de la température. Dans ce dernier cas, l'allégorie est claire : l'Esprit [Mercure ou fondant] reste à l'état dissous pendant que le Corps [l'alumine ou la silice] et l'Âme [l'oxyde métallique] se prennent en cristallisation ;
62. Cette eau permanente est donc ce carbonate [notez qu'il peut s'agir d'un mélange de carbonates de potasse et de soude ; aussi de sulfate de potasse ; ou peut-être de borax] maintenu à l'état de fusion à haute température. A ce sujet, il est bon de rappeler que putrefio, en latin, signifie dissoudre, que resolvere signifie ouvrir ou dissoudre, mais aussi dénouer [la difficulté, ce qui rappelle un passage de l'Introïtus de Philalèthe] ; être pur et limpide a le même sens qu'être liquide et dissous. On voit donc que sous le couvert de mots anodins ou de propos apparemment très banals, les Adeptes cachent des procédés techniques ;
63. Cette « graisse » dont parle Trévisan doit avoir quelque analogie avec celle qu'on utilise dans le blanchiment des étoffes ; aussi bien est-elle sans doute de la nature de la craie : dans les essais par voie sèche, on se sert de carbonate de chaux. Les pierres calcaires [rappelons-nous la pierre carrée, c'est-à-dire la pierre de taille ou pierre calcaire dont nous parle Fulcanelli] sont ici indispensables (cf. la section sur les repères historiques) ; nous ajouterons que cette pierre calcaire entretient aussi d'étroits rapports avec la magnésie minérale des Sages et que d'autres noms lui ont été attribués tels que :
"...Archée céleste, Crachat de Lune, Beurre de terre, Graisse de rosée, Vitriol végétal, Flos coeli selon que les Adeptes la regardaient comme réceptacle de l'Esprit universel ou comme matière terrestre exhalée du centre à l'état de vapeur, puis coagulée par refroidissement au contact de l'air." [Fulcanelli, Les Mystères, p. 171] ;


Il suffira de savoir que la magnésie, confondue longtemps avec la craie et l'argile blanche, forme la base du talc, du mica, des stéatites, de certaines ardoises [phyllades], et en général de toutes les substances minérales dont le toucher donne à la main la sensation d'un corps gras, d'où les noms de talc [mot d'origine allemande : talg = graisse] et de stéatite [du grec stear, graisse]. La plupart de ces substances étaient connues des Anciens. Le mica [micare = briller] était assimilé à la pierre arabe, transparente comme du verre [lapis vitri mudo translucidus], semblable à la pierre spéculaire [Pline, Hist. Nat., XXXVI, 46]. La pierre samienne dont une espèce s'appelait étoile, aster, de Samos était, selon Avicenne, le talc qui peut être calciné au feu le plus violent sans s'altérer. Ses colorations diverses lui ont valu les noms de selenites, argyrodamas (diamant d'argent), gallaica, galactites (pierre de lait), leucogea (terre blanche) dont l'interprétation exacte a exercé l'esprit des commentateurs... ;
64. Allusion au propre texte de Trévisan : l'Allégorie de la Fontaine (in Philosophie naturelle des Métaux) dont on trouvera le texte ci-dessous (in L'Alchimie et les alchimistes, Louis figuier) :

L'Allégorie de la Fontaine, Bernard Le Trévisan
Cette allégorie se rapporte au « bain des astres ». Au début, le mot disputer à rapport avec le dissolvant universel [discussiones = dissoudre] ; la petite fontaine au pied du chêne creux se rapporte aux ingrédients du dissolvant. Au stade où nous en sommes de l'étude des textes, nous pouvons affirmer que le vieux chêne est l'équivalent de l'antimoine saturnin d'Artephius. L'adjectif vieux a rapport avec Saturne et le chêne, symbole complexe, renvoie soit à la variété kermès [kermésite = trisulfure d'antimoine], soit à la variété robur [Jupiter]. Dans le premier cas, nous sommes ramenés à albaster, qui était l'un des noms de l'antimoine, qui, par assonance, se rapproche d'alabaster [albâtre = carbonate de chaux] dévoilant l'un des composés du feu secret. Dans le second cas, Jupiter renvoie à Thémis, déesse de la Justice dont on trouve au moins deux représentations dans l'iconographie alchimique (Luth de Sapience, in Huginus à Barma et la Clef VII attribuée à B. Valentin).
FIGURE V
(Luth de Sapience - Clef VII)
Le prêtre ancien représente l'appariteur ; il est l'équivalent de la lyre d'Orphée qui charme et dompte les animaux sauvages. La disparition du roi correspond à l'une des putréfactions de Le Breton et sa réapparition, au début de la phase de cristallisation. La description des vêtements du roi décrit les trois stades classiques du Grand Oeuvre. La séparation du roi d'avec sa garde et ses « gens » voile sans doute un haut secret de l'oeuvre et a rapport avec le Lion vert

[on a déjà vu que des étrangers étaient sacrifiés au culte d'Artémis et il y a là peut-être un rapport avec le Massacre des Innocents du pseudo-Flamel ; cf. les Figures Hiéroglyphiques dont l'auteur est sans doute Arnauld, sieur de la Chevalerie].

La robe en « fin or battue en feuilles très déliées » est la terre feuillée que nous évoquons infra, note 68. Vient ensuite la série des Régimes qui prend une tournure nettement ésotérique

[le régime de Saturne est théoriquement le plus long et il correspond à une baisse très progressive de la température, cf. Philalèthe, Introïtus, VII].

La conduite du feu semble une opération très prenante en dépit du Ludus puerorum dont nous parle Fulcanelli et Philalèthe (Introïtus, V) ; ce contrôle incessant du feu externe est nécessaire pour obtenir d'abord la dissolution totale de la matière [fusion] : c'est le pourpoint, puis la chemise [oeuvre au blanc] et enfin l'oxyde métallique [la chair sanguine] mais il est probable que cet entrelacs confonde plusieurs stades différents car la « chair sanguine » évoque aussi le Corps [la terre, alumineuse ou siliceuse] auquel a été incorporé l'Âme [oxyde d'un métal trivalent, cf. chimie et alchimie] ;

65. C'est exactement ce dont nous avons parlé supra [note 33] ; il est nécessaire de trouver un moyen en sorte qu'on puisse éviter la volatilisation immédiate de l'Esprit [Mercure]. Cela vaut que l'on s'attarde sur les différents « Esprits » que l'on peut trouver :
a)- le salpêtre : il entre en pleine fusion sans subir d'altération à une chaleur inférieure au rouge ; lorsqu'on le chauffe plus fortement, il se transforme en nitrite. S'il y a contact avec une substance siliceuse, il se dégage du protoxyde d'azote et la décomposition est totale ; ce sel est un oxydant très énergique. On l'emploie ordinairement pour préparer le flux noir et on doit toujours l'employer pur : il est alors nommé nitre de troisième cuite. Il s'avère donc n'être qu'un candidat médiocre au rôle de Mercure, mais il participe assurément à sa composition ;
b)- la potasse : c'est une substance solide, d'un blanc perlé, cassante, faiblement translucide lorsqu'elle a été fondue ; par voie humide, on l'obtient en cristaux transparents et elle exhale une forte odeur de lessive [cf. les textes où l'on nous parle du travail des lavandières ainsi que ceux relatifs au « blanchiment » du laiton]. Elle se fond au-dessous de la chaleur rouge et à cette température, elle commence à se volatiliser sensiblement. A une température plus élevée, elle produit des vapeurs abondantes. Chauffée au contact de l'air [qui contient de l'acide carbonique], il se produit du carbonate de potasse : c'est un exemple de réincrudation, de rétrogradation puisque le carbonate de potasse a un rôle majeur dans la synthèse de la potasse [ici, il y a réaction inverse]. Par voie humide, la potasse dissout un certain nombre d'oxydes [la glucine, l'alumine].
c)- les carbonates de potasse et de soude : il s'agit de réactifs très employés dans les essais par voie sèche [cf. la section sur les carbonates].
d)- moyen d'obtenir du sulfate de potasse : quand on fait fondre 46 parties de carbonate de potasse et 54 parties de fleur de soufre dans un creuset nu, il se forme du sulfate de potasse [notez que si l'on emploie un creuset brasqué, il ne se produit pas de sulfate]. A ce sujet, le potassium et le soufre peuvent former au moins sept combinaisons. Le sulfures de potassium ont une couleur de foie plus ou moins foncée ; leur saveur est très âcre. Quand on les expose à une température élevée, ils se volatilisent  en partie et le grillage les transforme en sulfate neutre. Les sulfures ont une couleur jaune-brun d'autant plus foncée qu'ils sont plus sulfurés. Ces dissolutions s'altèrent rapidement au contact de l'air et la liqueur se fonce de plus en plus jusqu'à ce que la partie de sulfure non altérée soit arrivée à son maximum de sulfuration ; de l'hyposulfite commence alors à se former, il se dépose du soufre et la liqueur commence à se décolorer ; une plus longue exposition à l'air transforme celui-ci d'abord en sulfite et enfin en sulfate. Les sulfures de potassium, fait important pour nous, précipitent les terres à l'état  d'hydrate d'oxydes. Quand on fait bouillir du soufre dans une dissolution de potasse caustique, le sulfure est mélangé d'hyposulfite ; quand on chauffe jusqu'à la fusion de la potasse caustique ou du carbonate de potasse avec du soufre, la matière fondue se trouve mélangée à du sulfate de potasse. La quantité de potassium que contient l'hyposulfite ou le sulfate est précisément égal au 1/3 de celle qui se combine avec le soufre. Le sulfure KS ou protosulfure est d'un rouge de cinabre pâle ; il se fond au-dessous de la chaleur rouge et paraît noir et opaque tant qu'il est chaud. Il se change alors en sulfate. Le bisulfure KS2 a une teinte orange et se forme par voie sèche en chauffant jusqu'à la chaleur blanche du carbonate de potasse avec un excès de fleur de soufre.
e)- réactifs fondants et flux : notons d'abord l'étymologie, flux venant de fluxus dont la traduction répond aux acceptions possibles : fluide - lâche, traînant (figuré) ; exemple : crine fluxo = avec les cheveux flottants [cf. les textes où l'on parle de chevelure et de crinière qui constituent donc autant d'incides sur un milieu liquide] - périssable, éphémère [c'est-à-dire caduc, comme le sont les bois d'un cerf...] - courants d'air [voyez les anges dans diverses gravures]. Ces réactifs fondants ou flux sont donc, en général, destinés à déterminer la fusion.
En alchimie, on les emploie pour déterminer la fusion d'une substance infusible, pour amener une substance difficilement fusible à un état particulier de vitrification

[la changer en émail, en porcelaine : on voit ainsi tout l'intérêt que l'on a à tirer de l'étude de l'art des émaux de Palissy ou de la porcelaine de Saxe, cf. aussi la section chimie et alchimie ; on peut encore citer l'importance dans le symbolisme alchimique des vitraux des cathédrales] ;

il semble qu'en alchimie, seuls les flux non métalliques soient à retenir [les flux métalliques paraissant davantage ressortir du domaine de la Spagyrie : nous en avons un bon exemple avec le stras] parmi lesquels : la chaux, la magnésie, le borax, le spath-fluor, les carbonates de potasse et de soude, le flux noir, la crème de tartre, le sel d'oseille [oxalate acide de potasse où opèrent la cohobation en trois sublimations ainsi que l'indiquent les textes classiques]. On s'arrêtera ici d'abord au flux noir :

à flux noir : c'est un réactif à la fois réductif et fondant. C'est un mélange de carbonate de potasse et de charbon dans un état de division extrême. Ce flux est l'un des plus anciens que l'on connaisse. On le prépare à peu près comme le flux blanc : on fait un mélange bien intime [de intimus = ce qui est le plus intérieur, le fond de... et aussi intimo = faire connaître, rappelant une allusion de Philalèthe (Introïtus, VI) : « je déclare que notre substance a un centre caché...»] de 2 parties au moins de tartre brut ou de crème de tartre pour 1 partie de nitre [salpêtre] ; on place le mélange dans un vase de fer, tel qu'un étouffoir [de opprimo = accabler], on y met le feu à l'aide d'un charbon allumé et on le laisse brûler tranquillement. Quand la combustion est achevée, on retire la matière de l'étouffoir, on la broie, on la passe à travers un tamis de crin serré pendant qu'elle est encore chaude et on la conserve dans des flacons bien bouchés afin de la préserver de l'humidité qui la ferait rapidement tomber en déliquescence. Le charbon que renferme le flux noir s'y trouve dans un état de division extrême et pour ainsi dire comme une teinture charbonneuse [notez que cela se rapproche d'une allusion de Fulcanelli à une matière noire, lors de la putréfaction qui s'apparente au poussier de charbon], adhérente à toutes les particules alcalines ; aussi n'empêche-t-il pas la fusion d'être bien liquide et reste-t-il toujours disséminé d'une manière uniforme dans toutes les parties de la matière fondue ;
àtartre brut et crème de tartre : le tartre brut ne diffère de la crème de tartre [tartrate acide de potasse contenant un peu de tartrate de chaux] qu'en ce qu'il contient une certaine quantité de matière végétale qui le colore en rouge. La dissolution, exposée à l'air, se transforme peu à peu en carbonate. Ce réactif est beaucoup plus réductif que le flux noir et a l'inconvénient de ne pas entrer en pleine fusion si la matière que l'on essaie ne consomme qu'une petite partie du réductif [notez qu'en alchimie, l'alumine et l'oxyde métallique sont précisément réduits et que cet inconvénient ne semble pas notable] ;
à le sel d'oseille ou oxalate acide de potasse : lorsqu'on le chauffe, il se décompose en décrépitant puis il se ramollit et, enfin, quand il entre en pleine fusion, se transforme en carbonate en totalité. Quand l'oxalate est bien pur, le carbonate qui en résulte est parfaitement blanc et ne contient pas de charbon : c'est donc un moyen de production de carbonate de potasse quand on ne dispose pas de tartre. Dans son Cours de chimie, Gay-Lussac en dit ceci, à propos de l'acide oxalique :
L'acide oxalique existe dans un grand nombre de végétaux, et particulièrement dans les oxalis [murex] ; c'est de là qu'il tire son nom. On l'extrayait de cette plante où il est uni à la potasse,et il formait le sel d'oseille du commerce. On a trouvé depuis l'acide oxalique dans les salsola soda, plantes qui croissent sur les côtes d'Espagne, et en France sur les côtes de la Méditerranée...Le bois, la laine, donnent de l'acide oxalique dans beaucoup de circonstances. On le prépare en traitant le sucre par l'acide nitrique affaibli. On distille ; il se forme de l'acide malique et de l'acide oxalique : l'acide malique se forme le premier. On distille une seconde, une troisième fois, jusqu'à ce qu'on ait que de l'acide oxalique pur. Faire ainsi des distillations successives, est ce que l'on appelle cohober, recohober...
Extrait du Cours de chimie de Gay-Lussac, chapitre vingt-quatre
f)- le borax : il semble que les Romains aient connu le borax [que Gaffiot traduit sans doute improprement de la chrysocolle ; la chrysocolle est identifiée à la malachite] ; le borax est un fondant excellent et à peu près universel parce qu'il a la propriété de pouvoir former des combinaisons très fusibles tant avec la silice qu'avec des bases, comme l'acide borique. Les borates -dont le borax- ont d'après Gay-Lussac le caractères suivants :
Quand on les expose à la chaleur, ils entrent en fusion à une chaleur d'un rouge cerise, et la plupart donnent un verre transparent, sans altération. Les borates, décomposés par les acides, donnent de l'acide borique en écaille nacrée, caractère remarquable. Voici une autre expérience qu'on répète souvent pour constater la présence d'acide borique. On peut verser sur une très petite quantité d'un sel de cet acide en dissolution de l'acide sulfurique ; l'acide borique se sépare : si ensuite on y trempe un papier, celui-ci aura acquis la propriété de brûler avec une flamme verte...On ne trouve dans la nature que deux sortes de borates, qui sont le borax et le boracite, qu'on trouve dans les montagnes gypseuses...Le nom de borax nous vient des Arabes ; il était connu dans des temps fort anciens. Sa saveur offre à la fois quelque chose de doux et d'alcalin. Il jouit de la réfraction double à un haut degré. Si l'on frotte ces cristaux dans l'obscurité, il est lumineux comme le sucre, et non comme les silex que l'on choque. C'est ici une lumière phosphorescente...Exposé à la chaleur, il commence par se fondre dans son eau de cristallisation, et forme ensuite un liquide visqueux, boursouflé par l'eau qui s'échappe à l'état de vapeur ; ensuite, au lieu de se dessécher, comme la plupart des sels, il devient pâteux : si l'on continue à chauffer, il passe à l'état liquide, et éprouve la fusion ignée. Quand la température a été portée jusqu'au rouge vif, ce borax reste complètement liquide sans que le feu le plus violent lui fasse éprouver aucune altération, parce qu'il n'est ni décomposable ni volatil. Par le refroidissement, il donne un verre transparent qui se ternit assez promptement à l'air. Tous les borates, qui ne se décomposent pas par la chaleur, se fondent de la même manière, et donnent un verre incolore, toutes les fois que l'oxyde du sel n'est pas coloré ; dans le cas contraire, le verre a une couleur dépendante de l'oxyde qu'il contient...Le borax est précieux par la propriété qu'il a de dissoudre les oxydes métalliques et de se combiner avec eux. Cette dissolution se fait à chaud. On prend le borax desséché ou fondu ; on le réduit en poudre impalpable, on le mêle avec les oxydes et en fondant dans un creuset, on obtient du borax coloré de diverses manières ; bleu avec le cobalt, jaunâtre avec le fer, bleu ou rouge avec le cuivre, etc. On connaît ainsi par le borax, l'oxyde que renferment les corps que l'on traite. Le borax se trouve dans la nature...Il paraît certain qu'il vient du centre du Thibet, car les vallées dans lesquelles on le trouve sont entourées de montagnes constamment couvertes de neiges. On s'accorde à dire qu'il se trouve dans de petits lacs ou étangs assez nombreux, dont quelques-uns peuvent avoir deux à trois lieues de tour ; que là sont des eaux si chaudes qu'on ne peut y tenir la main. On prend ces eaux pendant l'hiver, on les met dans des réservoirs : l'eau s'évapore par l'action de l'air, et le borax se dépose sous forme hexaèdre oblique ; c'est le borax brut ou tinckal. Ce sel est ensuite porté dans l'Indostan, d'où il passe en europe. On en fait venir aussi de Chine. On le raffinait d'abord en Hollande, on l'a ensuite raffiné en France. Il doit son impureté à du sel marin et à une matière huileuse...Les opérations qu'on fait pour le purifier ont pour but de nettoyer sa surface. Pour en donner une idée, il suffit de dire que la matière huileuse qui se trouve à la surface est détruite par la chaleur, qu'elle se carbonise, et qu'ensuite si l'on fait dissoudre dans l'eau et cristalliser, on a le borax tout à fait pur...Parmi les borates...il y en a un remarquable par ses propriétés ; on le trouve dans la nature : c'est le boracite. On l'a nommé quartz de Lunébourg...Si on le chauffe, il devient électrique : aux angles tronqués se rend l'électricité positive ; l'électricité négative se rend aux angles non tronqués.
Extrait du Cours de chimie de Gay-Lussac, chap. deux
Dans le texte de Gay-Lussac, on retrouve plusieurs analogies avec les textes classiques : mentionnons d'abord les écailles [les Adeptes parlent du dragon écailleux...], nous trouvons ensuite une flamme verte [cf. les cierges verts dédiés aux Vierges noires qu'évoquent Fulcanelli quand il parle de la légende de Ste Marthe], la réfraction double [valable aussi pour le spath-fluor], l'absence d'altération sous une forte température [l'airain des textes classiques], la « teinture » du métal que présente le borax, mis en contact avec son oxyde [les couleurs de l'oeuvre, la notion de teinture], les montagnes couvertes de neige [que l'on voit dans certains détails d'iconographie--->], le nom de tinckal [certains textes parlent de l'atincar---> voir les Demeures philosphales], la matière huileuse qu'il faut lui enlever [tous les textes parlent d'une huile venant à la surface du composé et qui doit être rejetée...]. Le borax est moins volatil que l'acide borique. Cependant, il n'est pas fixe ; il se volatilise en quantité très notable à une température élevée ; le borax a encore l'inconvénient de se boursoufler beaucoup en se fondant lorsqu'il contient un peu d'eau ou lorsqu'il est traversé par des vapeurs. Dans les essais, on ne doit se servir que du borax fondu ou borax vitreux.
66. C'est la naissance du Regulus, le début de la cristallisation. Nous sommes ici au stade du Ludus puerorum, la température décroît progressivement.
67. C'est l'une des réincrudations du Grand Oeuvre ; nous avons dans une autre section parlé de l'autre forme possible de réincrudation mais qui -à la lumière de ce que nous avons dit des rapports entre l'antimoine et Saturne- nous rendent prudents dans l'interprétation à apporter sur ce point ; en revanche, rendre cru le métal, ici, signifie remettre sous une forme réduite un métal préalablement oxydé et le conjoindre à un autre oxyde, de nature « tellurique ». C'est ce que dit Fulcanelli (DM, II, p. 273) :
"...L'animation de l'or, vitalisation symbolique de l'arbre sec, ou résurrection du mort, nous est enseignée allégoriquement par un texte d'auteur arabe...cet auteur [Kessaeus] narre en ces termes les circonstances de l'accouchement de Marie : « ...elle sortit au milieu de la nuit...elle vit un palmier desséché ; et lorsque Marie se fut assise au pied de cet arbre, aussitôt il refleurit et se couvrit de feuilles et de verdure...Et dieu fit surgir à côté une source d'eau vive..."



FIGURE VI

Ce palmier évoque l'un des Mercures dont nous venons de parler [note 65]. Il doit être rapproché d'un tableau de pierre du tympan du Palais Jacques-Coeur à Bourges que colmente ainsi Fulcanelli :

"Ce panneau sculpté forme le tympan d'une porte ouverte sur la cour d'honneur et représente trois arbres exotiques, -palmier, figuier, dattier, - croissant au milieu de plantes herbacées...Le palmier et le dattier, arbres de la même espèce, étaient connus des Grecs sous le nom de Phoenix...ils figurent les deux Magistères...Quant au figuier occupant le centre de la composition, il indique la substance minérale d'où les philosophes tirent les éléments de la renaissance miraculeuse du Phénix...qui constitue...le Grand Oeuvre."
Essayons de décrypter cette nouvelle énigme. D'abord, posons que Fulcanelli s'est montré envieux pour le figuier. Il reste que le dattier et le palmier « sont des parties » de la même espèce pour reprendre l'expression d'Artephius. Leur symbolisme se trouve impliqué dans l'accrétion du Soufre [Âme ou teinture] au Corps [Terre ou Sel des Sages]. Le dattier renvoie à dactylus ; si nous analysons les variantes, nous trouvons les Dactyli

[Dactyles, prêtres de Cybèle, en rapport avec le vase de nature ou athanor secret ; on leur attribuait l'invention de l'art de forger le fer, du rythme musical dactylique -une longue suivie de deux brèves- et de la lyre sur laquelle il n'est pas besoin d'insister ici] ;

nous trouvons ensuite la dactylina [sorte d'aristoloche qui paraît-il favorisait les accouchements] ; enfin, dactylus [= datte, dail, coquillage bivalve, sorte de pierre précieuse]. La datte peut renvoyer au grec borassas [datte enfermée dans son enveloppe], en français borassus [palmier des Moluques, d'Inde et d'Afrique]. Ce borassus -par cabale phonétique- peut être rapproché de borasseau [boîte contenant du borax à l'usage des soudeurs]. En latin, nous ne trouvons que boras qui renvoie à boreas [Aquilon, vent du Nord] et douteux...Il est donc possible que Fulcanelli ait donné ici une indication sur le borax qui servirait à dissoudre les oxydes métalliques ; cela, du coup, expliquerait parfaitement un passage du texte de Trévisan : la transition entre le Lion vert et le Lion rouge ;
68. Cette terre feuillée, E. Canseliet l'évoque à deux reprises dans son Alchimie expliquée sur ses Textes classiques (p. 184) :

"Comme la Vierge devient blanche, sitôt l'Annonciation, semblablement la terre de l'artiste s'albifie, dès que l'Esprit l'a pénétrée. Elle est alors dénommée la terre des feuilles..."
et encore, p. 190 :
"Emblème de l'esprit, une colombe semble unir, dans son vol, le globe avec le livre ouvert et descendre sur celui-ci, afin de signaler que la matière est maintenant animée et que, par suite, elle est devenue la terre feuillée."
On peut conclure que la terre feuillée représente le dissolvant canoniquement préparé et le métal, dissous en son sein, que symbolise le livre « ouvert » [dissous] ; « l'albification » représente cette étoile blanche [album astrum], cet « albaster » qui représente le véritable antimoine saturnin d'Artephius. Cette album astrum, par le truchement de plumbum album [plomb argentifère, renvoyant à stannum, l'étain] peut expliquer cette allusion au Veau d'Or (Vitulus aureus) évoquée par E. Canseliet dans la préface à la 2ème édition du Mystère des Cathédrales :
"...Or, après le temps de deux semaines, apparaissait, surnageant, une très curieuse et resplendissante Etoile argentée, comme disposée avec un compas, par un très habile artiste...Cependant...cette humidité de l'esprit de sel...disparaissait, l'étoile gagnait le fond et se posait sur ce plomb spongieux et terreux..."
On mesure par là toute la difficulté d'interprétation des textes qui donnent lieu à des conclusions qui ne manquent pas de nous laisser perplexes...Fulcanelli revient sur la terre feuillée dans Les Mystères, p. 192-193 :
"Il n'est pas jusqu'à la pâte de la galette qui n'obéisse aux lois de la symbolique traditionnelle. Cette pâte est feuilletée, et notre petit baigneur [regulus] y est inclus à la façon d'un signet de livre...Sendivogius nous apprend que le mercure préparé offre l'aspect et la forme d'une masse pierreuse, friable et feuilletée...elle a reçu l'épithète de terre feuillée, terre des feuilles, livre aux feuilles..."
E. Canseliet, dans son Alchimie (Le Symbolisme alchimique, p. 136) nous dit encore, citant le Triomphe hermétique :
"La galette...offre parfaitement l'image de cette eau sèche ne mouillant pas les mains, de laquelle les Philosophes dissertent à l'envi et veulent qu'elle soit leur terre blanche et feuillée..."
A propos de « Terre », citons encore Fulcanelli qui évoque la « terre romaine » où il égare l'étudiant en confondant le Sel des Sages [alun de Rome, mais il y a aussi des terres siliceuses -dont je rappelle qu'elles étaient souvent englobées par les Anciens sous le terme de Magnésie] avec le dissolvant universel...Encore n'est-ce qu'un demi-mensonge puisqu'il est vrai que l'alun, outre le sulfate d'alumine qui livre le Sel, libère aussi du sulfate de potasse qui est une des voies possibles du Mercure...Ailleurs, parlant de la Terre des Sages, discute-t-il de Danaé qui représente le minéral brut, et d'ajouter :
"Danaé vient, en effet, du dorien Dae, terre et de ah, souffle, esprit"
C'est assez dire que Danaé est à la fois le symbole de la Terre requise [Corps] et le symbole du Mercure [Esprit] et nous avons vu plus haut que le symbolisme des Anges pouvait révéler une indication sur la forme que peut prendre ce dissolvant.
69. Le problème des couleurs dans l'oeuvre...autre énigme désespérante ! Certains les assimilent à des couleurs « spirituelles », uniquement sensibles à l'entendement ; d'autres y voient des couleurs authentiques ; d'autres encore pensent qu'il s'agit d'indications sur des régimes de température [et d'invoquer alors Philalèthe]. Il doit y avoir, comme d'habitude, un peu de vrai dans chaque cas. Le Breton a fait entendre, par exemple, qu'il y avait quatre « putréfactions » dans l'oeuvre [entendez quatre solutions, i.e. dissolutions]. Tollius, cité par Fulcanelli (Les Mystères, p. 113), qui, il est vrai, s'adresse aux souffleurs, ne peut s'empêcher de s'exclamer :
"Allez, et vous retirez présentement, vous qui cherchez avec une application extrême vos diverses couleurs dans vos vaisseaux de verre. Vous qui me fatiguez les oreilles avec votre noir corbeau, vous êtes aussi fous que cet homme de l'antiquité qui avoit coutume d'applaudir au théâtre, quoyqu'il y fust seul, parce qu'il s'imaginoit toujours avoir devant les yeux quelque spectacle nouveau...vous vous imaginez voir dans vos vaisseaux votre blanche colombe, votre aigle jaune et votre faysan rouge !..."
Après cette tirade quelque peu décourageante, Tollius ajoute cependant :
"La Terre est noire, l'Eau est blanche ; l'air, plus il approche du Soleil, et plus il jaunit ; l'aëther est tout à fait rouge. La mort de même, comme il est dit, est noire, la vie est pleine de lumière...et les anges sont de purs esprits de feu...Ainsi, l'odeur puante, chez les Philosophes, dénote la fixation ; au contraire, l'odeur agréable marque la volatilité, parce qu'elle approche de la vie et de la chaleur." (in Le Chemin du Ciel Chymique, trad. du Manuduction ad Coelum Chemicum, Amsterdam, J. Waesbergios, 1688) ;
mais nous n'en sommes guère avancés pour autant. Y a-t-il moyen de distinguer les couleurs véritables de celles qui ne sont que « spirituelles » ? A cela, nous pouvons répondre par l'affirmative. Nous savons, par exemple, que l'obtention du carbonate de potasse passe par un stade initial où la matière est noire et que la purification de ce sel donnera une corps de couleur blanche. Nous savons encore que le borax donne des indications sur la nature métallique d'un oxyde d'après sa couleur ; ces exemples ne sont pas limitatifs... ;
70. Référez-vous à l'examen de la citation tirée de cette partie que j'analyse dans la section sur les textes ;
71. Il s'agit là d'un sel blanc qui s'apparente au carbonate de potasse ou à l'alumine. Notez que les deux opérations sont distinctes. Le bitartrate de potasse peut d'abord donner, par calcination, un mélange de carbonate de potasse et de charbon et comme on l'a vu supra et cette matière s'appelle le flux noir. Dans un temps ultérieur, ce flux noir est arrosé et l'eau contient le carbonate dissous : une filtration [percolo = honorer, filtrer] puis une évaporation conduisent à la formation de carbonate de potasse pur, qui est absolument blanc ;
72. Nous avons déjà parlé de ce « moyen ». Il s'apparente au conducteur que nous voyons sur la figure XI du traité de Lambsprinck ; ce conducteur, figurant sous l'aspect d'un vieillard avec des ailes [un ange] représente le dissolvant universel, donc le Mercure philosophique au même titre que l'évêque de B.Valentin. Il s'agit du messager, de l'appariteur (viator), i.e. le moyen, milieu ou procédé par lequel le principe Soufre peut être uni au principe Mercure ou Sel. Fulcanelli (DM, II, p.167) nous précise :
"Nous pourrions faire une intéressante remarque au sujet du moyen, ou instrument, expressément figuré par le brassard d’acier dont est muni le bras céleste... nous... préférons laisser à qui voudra s’en donner la peine le soin de déchiffrer cet hiéroglyphe complémentaire."


FIGURE VII
caisson n°5, série n°6

Essayons de relever le défi. J’ai pointé le mot moyen car ce n’est pas la première fois que l’Adepte l’emploie : on trouve dans Les Mystères, p.140 , à propos du Mercure la note suivante :
"C’est l’unique matière dont nous avons besoin. En effet, cette eau sèche, quoique entièrement volatile, peut, si l’on découvre le moyen de la retenir longtemps au feu, devenir assez fixe pour résister au degré de chaleur qui aurait suffi à l’évaporer en totalité...son endurance au feu...lui font attribuer le renard."
Cette conjonction ne peut se faire sans l’aide d’un milieu adéquat, qui est véritablement le moyen, i.e. le stratagème ou l’artifice dont parle ailleurs Fulcanelli. Pour l’heure, nous apprendrons que le moyen ou milieu [dans le sens littéral de "ce qui sert pour arriver à une fin"] peut se traduire par via ou consilium [via = passage, conduit, canal, moyen, procédé, méthode mais aussi chemin, voie, route ; consilium = réflexion, prudence, stratagème ; viator = messager, appariteur] ;
73. Le problème, ici, se pose de savoir à quel stade on doit conjoindre tous les éléments du Compost [i.e. le Mercure + le Soufre + le Sel] ; il est possible que le Soufre s'intègre à un stade précoce dans le fondant [qui est donc, à ce stade de nos recherches, soit du sulfate de potasse soit du borax mêlé à un autre oxyde dont nous avons parlé dans notre section sur les liens entre chimie et alchimie] ;
74. C'est un paragraphe important car on y décèle l'exacte évolution qui mène des éléments constitutifs à la Pierre : la « solution de l'Argent-vif » renvoie à la nature liquéfiée du fondant ; la coagulation de «l'Eau en Pierre » procède forcément d'un mélange d'oxydes qui cristallisent lors d'un refroidissement progressif du Compost ;
75. Il y a là toute une succession de passsages redondants destinés à induire en confusion ; il est clair que ces sublimations, ascensions, distillations ne sont là que pour voiler un processus unique : une dissolution d'oxydes au sein d'un fondant ;
76. Reportez-vous à la note 68 ; il est clair que Trévisan est envieux car il juxtapose dans le 3ème oeuvre des éléments du 2ème oeuvre ;
77. Il est possible que sous cette appellation « Soufre », Trévisan ait voilé l'obtention du Sel des Sages, c'est-à-dire l'alumine hydratée, de couleur blanche [il parle d'alun sublimé] ; il est bien évident que Trévisan -si en toute hypothèse il a réellement conduit l'oeuvre, ce qui reste à démontrer- ne pouvait pas connaître l'alumine mais il est notoire que les alchimistes et même les chimistes anciens ou les potiers [sans parler des céramistes] se servaient de corps simples ou d'oxydes de métaux qui n'avaient pas encore été reconnus comme corps simples ;
78. C'est un mélange quelque peu hétéroclite qui nous est exposé ici ; la calcination du Soufre blanc semble correspondre à l'obtention de l'alumine anhydre qui est incombustible à la chaleur des fourneaux jusqu'à 2500°C.  L'huile blanche des philosophes doit correspondre au fondant [sans doute un sel de potassium dont nous avons parlé dans d'autres sections et ici, note 65, 66, 67] ; la « fonte de la chose qui ne peut fondre » est typique de la dissolution d'oxydes réputés insolubles dans un fondant dont nous avons parlé note 65, §e et dont le but est soit de rendre fusible cet oxyde, soit de rendre sous une forme vitrifiable ce même oxyde ;
79. C'est ici que s'opère le divorce entre une explication rationnelle des textes et l'explication alternative qui consiste à considérer comme réel le processus dont parle Trévisan. Nous tenons donc ici à redire que l'idée de la transmutation métallique est moins ancienne que la pensée alchimique et qu'il s'agit d'une invention des alchimistes du Moyen Âge, sans doute influencés par le christianisme

[la résurrection du Christ a été pour de nombreux Adeptes l'occasion d'inventer des allégories en rapport avec le processus de putréfaction dans l'oeuvre -littéralement, la mise au tombeau-  suivie de la résurrection, c'est-à-dire le début de la cristallisation des oxydes] ;

référez-vous à la section chimie-alchimie où nous abordons ce point, qui, bien sûr, s'avère capital dans une interprétation à caractère transcendental de l'alchimie ;
80. Cette longue diatribe sur la multiplication de la Pierre est, nous le craignons, du domaine du merveilleux...Quelle est donc l'allégorie qui pourrait se cacher derrière cette « multiplication » ? Fulcanelli en discute ainsi (Les Mystères, p. 148) :

"...mais il [le dragon] ne peut acquérir cette puissance que par une série de cuissons ultérieures avec le Soufre ou Or philosophique, ce qui constitue la multiplication..."
Il y revient, en un passage des plus sybillins, aux DM, II, p. 153 :
"Ce sont ces phases de chute et d'ascension, de solution et de coagulation qui caractérisent les multiplications successives qui donnent à chaque renaissance de la pierre une puissance théorique décuple de la précédente...Illimitée pour les philosophes spéculatifs, la multiplication est cependant bornée dans le domaine pratique..."
N'y aurait-il pas là désir de distraire l'étudiant en lui laissant imaginer l'impossible ? car cette multiplication peut cacher un simple accroissement, une augmentation ou plutôt [multiplex, au sens figuré] un changement, un caractère ondoyant ? C'est peut-être là ce qu'il faut rechercher mais nous ne cacherons pas notre perplexité devant cette complexe allégorie...
81. Pour cette dernière allusion, revoyez ce que nous en disons dans la section chimie-alchimie et dans le commentaire annoté des Figures Hiéroglyphiques.